Citation
Musinga et les Pères Blancs :
Rapport politique confidentiel du 24 Mars 1918
Par P. Stefaan Minnaert, historien
6 septembre 2013
Dans cet article, nous voulons présenter un document de 1918 intitulé : « Musinga et les
Missions : Rapport politique confidentiel »1. Cette présentation fait partie de notre conviction que la
décolonisation de l’histoire du Rwanda, aussi bien que celle de toute Afrique, passe nécessairement
par un retour aux archives. Il nous faut réexaminer les documents historiques. C’est important pour
arriver à une connaissance plus juste du passé, une connaissance qui respecte aussi bien le point de
vue des colonisés que celui des colonisateurs (explorateurs, militaires, fonctionnaires et
missionnaires). C’est un travail de longue haleine et dont le résultat ne plaira certainement pas à
tout le monde.
Le document en question est la copie dactylographiée d’un rapport confidentiel du 24 mars 1918,
dont l’original n’a pas encore été retrouvé. Il est conservé dans les archives générales des Pères
Blancs (ou Missionnaires d’Afrique) à Rome 2. Cette copie porte comme référence le numéro
111380-111383. Le document est connu par quelques historiens privilégiés, entre autre par
l’historien Linden. Celui-ci le signale dans son livre « Church and revolution in Rwanda », publié
en 1977, en l’appelant : « Rapport politique confidentiel, Defawe to Declerck »3. La partie du titre
« Musinga et les Missions » n’a pas été mentionnée. En plus, l’historien ne facilite pas
l’accessibilité au document. Comme référence, il donne uniquement le numéro de la boîte en carton
(n° 111) qui contient le document. Ce défaut a été corrigé dans la traduction française de son livre
de 1999 par une référence plus précise (n°111380)4. Le document compte six pages de format A-4.
Certains passages et mots sont écrits en lettres majuscules pour souligner leur importance. En marge
du rapport un inconnu a écrit une remarque au crayon5. Comme il s’agit d’une copie, il est bien
possible que le document contient quelques erreurs de transcription.
Le rapport est issu d’un contexte politique bien particulier, c’est-à-dire celui de l’année 1918.
Suite à la Première Guerre Mondiale, le Rwanda vient de passer de l’occupation allemande à
1 « Musinga et les Missions : Rapport politique confidentiel », Lettre de Mr Defawe du 24 mars 1918 à Major
Declerck, A.G.M.Afr., N° 111380-111383.
2 Désignées par l’abréviation « A.G.M.Afr. ».
3 I. Linden, Church and revolution in Rwanda, Manchester, 1977, 304 pp. Le livre a été traduit en français avec l’aide
des Pères Blancs. Le texte de la traduction a été modifié et corrigé. Un chapitre a été même ajouté avec cette
particularité que son style et son approche sont différents des autres chapitres.
4 I. LINDEN, Christianisme et pouvoirs au Rwanda (1900-1990), Paris, 1999, 438 pp.
5 En marge du rapport, une personne a écrit : « Diatribes contre Belges, Mission d’Issavi et surtout contre le P.
Huntziger. Tout n’est pas faux. Huntziger fut aussi dénoncé par P. Classe et renvoyé en France ».
l’occupation belge6. La population a terriblement souffert des pillages et des réquisitions de la main
d’œuvre, de la nourriture et du bois à chauffer. L’économie en est sortie complètement déréglée.
Ceci a eu des répercussions sur la santé publique. La population affaiblie a été décimée par la
famine de 1916 à 1917 et par une série de maladies. Les missions des Pères Blancs connaissent un
délabrement au point de vue matériel et humain.7. Musinga (v.1882-1944)8 lui-même a échappé de
justesse à la peine de mort. En mars 1917, les Belges l’ont mis en prison pour trahison. Accusé de
collaboration avec les Allemands, il risquait d’être pendu. Jamais un mwami9 n’avait été humilié de
cette façon par des étrangers! La détention de Musinga a été de courte durée, étant donné que sans
lui le pays serait ingouvernable.
Au courant de l’année 1917, les Belges changent de politique. Dorénavant ils essaient de gagner
la confiance de Musinga. Ils lui donnent une belle décoration avec la promesse d’un vrai palais en
briques10. Toutefois ils lui retirent son droit coutumier de vie et de mort. Et ils l’obligent à
proclamer la liberté religieuse pour tous ses sujets. Musinga accepte difficilement ces décisions.
Elles lui enlèvent les fondements coutumiers de son pouvoir et de son autorité. Au début de l’année
1918, le résident militaire belge à Kigali, le Major Gérard-François Declerck (1878-1919), Résident
du Rwanda, s’adresse à Musinga pour qu’il fasse connaître ses griefs contre les Pères Blancs. Le
sous-officier Mr Defawe est chargé d’en faire un rapport11.
En effet les Pères Blancs dérangent Musinga de plus en plus. Ils menacent son pouvoir et son
autorité par leur zèle missionnaire qui touche parfois au fanatisme sectaire. Voulaient-ils faire de
son pays une théocratie à coup de force ? Ils ont en tout cas su profiter de l’arrivée des Belges pour
améliorer leur situation12. Ils ont agrandi les terrains de leurs missions. En plus ils ont introduit les
réunions de colline pour animer les chrétiens mais aussi pour mieux contrôler la population et
« espionner » l’autorité autochtone13. Et finalement, ils ont commencé à faire nommer des chrétiens
comme chef de colline. Malgré leurs divisions internes 14, ils sont au zénith de leur pouvoir en tant
qu’informateurs et conseillers des Belges. A l’exception des germanophones, ils ont accueilli les
Belges avec soulagement comme leurs libérateurs. Au courant de l’année 1910, ils avaient été pris
6 I. Vijgen, Tussen mandaat en kolonie. Rwanda, Burundi en het Belgische bestuur in opdracht van de Volkenbond
(1916-1932), 2005, Leuven, 279 pp.
7 « Le Ruanda a été secoué par cette guerre. Beaucoup de missions souffrent ; Nyundo, Murunda, Kabgaye sont
même menacées d’une ruine presque complète. Mibirisi, Ruasa même, souffrent aussi beaucoup ; Kigali ne donne
rien » (Lettre du Père Huntziger du 25 mars 1917 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 112016 bis).
8 A. Des forges, Defeat Is the Only Bad News, Rwanda under Musinga, 1896-1931, London, 2011, 306 pp.
9 « Mwami » : roi.
10 P. Lefèvre – J.-N. Lefèvre, Les militaires belges et le Rwanda (1916-2006), Bruxelles, 2006, 239 pp.
11 Mr Oscar Anthème Defawe est né le 2 octobre 1891 à Ougrée près de Liège en Belgique. Ses parents étaient
François Joseph Defawe et Marie Catherine Amandine Moers. En septembre 1914, il quitte ses parents, qui vivent
alors à Pamiers, en France. Il devient volontaire de guerre. Il traverse les lignes allemandes et s’engage à Anvers le
18 septembre 1914. Il devient sous-lieutenant auxiliaire à Bayeux en 1915. Officier auxiliaire de la Colonie à
Mombassa en avril 1916, il passera dans les rangs de l’administration coloniale après la campagne d’Afrique,
d’abord au Rwanda et puis au Burundi. En 1928, il est commissaire de district du Burundi. Puis il revient à la vie
civile, pour diriger le groupe Empain à Bujumbura (société Platarundi). Il meurt en 1952 (Voir la généalogie de la
famille Defawe, http://www.defawe.com/gedcous/fr/Gedigfr2.html).
12 I. Vijgen, « Kerk en overheid in de mandaatgebieden Ruanda-Urundi (1916-1932) », in TRAJECTA, n° 16, 2007, pp.
51-70.
13 « Missionnaires : Ils sont considérés dans le territoire comme porteurs de l’instruction et comme gardiens de la
moralité. On loue en eux qu’ils sont accessibles à tous sans distinction : tout indigène les approche sans crainte ni
méfiance ; même la dernière pauvrette, un enfant, cause avec eux sans appréhension. C’est sans conteste pour cela
qu’ils sont au courant du jeu des confidences et d’intrigues ; jeu qui est facilement découvert parce que tout le
monde est admis à parler. De plus, les missions ont leurs réunions régulières d’anciens qu’ils consultent avant d’agir
pour la progression de leur ministère. » (A. SERVRANCKX, Territoire d’Astrida. Extrait du rapport de sortie de
charge du 26 septembre 1933, University of Florida Digital Collections (UFDC), Africana Collection, N° 386-454,
p. 65).
14 S. Minnaert, « Les Pères Blancs et la société rwandaise durant l’époque coloniale allemande (1900-1916) : Une
rencontre entre cultures en religions », in Les Religions au Rwanda, défis, convergences et compétitions, Actes du
Colloque International du 18-19 septembre 2008 à Butare/Huye, Editions de l’Université Nationale du Rwanda,
Septembre 2009, pp. 53-101.
en otage par les Allemands d’après le Père Froberger (1871-1931), délégué de son supérieur général
Mgr Livinhac en Allemagne :
« (…) J’espère que tu as reçu maintenant mes deux lettres. Aujourd’hui je t’écris brièvement.
Cher Père, je vis dans une grande crainte et je ne peux pas trouver le repos, le fait est que nous
sommes exposés à un grave danger. Aujourd’hui je t’envoie, sous couvert spécial, la traduction
d’un article d’un journal connu. Mais cette chose, quoique très grave, n’est pas celle qui
m’inquiète le plus, ce sont plutôt ces choses qui ont un rapport avec la mort violente du P.
Loupias. On m’a dit que vous, à la Maison-Mère, vous ignorez une partie de ces événements,
parce que personne n’ose en parler et parce que ces événements furent cachés au Père Visiteur 15.
On dit que Hirth connaissait ces événements, mais on doute qu’il vous ait vraiment tout dit. Moi
je ne sais pas si cela est vrai et je ne peux pas le croire parce que cela me semblerait trop
étonnant. Mais comme maintenant je ne doute pas que notre Gouvernement de B[erlin] 16 sache
tout, pour la raison que je sais avec la plus grande certitude que ces choses ont été révélées au Dr.
Kandt17 et que lui, certainement, a tout raconté en plus haut lieu, je comprends suffisamment bien
que nous sommes dans la plus grande insécurité. Car il s’agit de tous ces crimes dans lesquels le
sang répandu crie au ciel. Il s’agit de la mort infligée à quelques pauvres personnes par [huit
groupes de dix?] et des tortures atroces (Issavi Br[ard])[?], il s’agit de la guerre de Kissenyi, des
deux guerres de Mulera dans lesquelles pas simplement les hommes mais aussi des femmes et
des petits enfants ont été tués par ces personnes (Cl[ass]e, B[arthélem]y, L[oup]ias, D[uf]ay[s], P.
etc.). Moi, j’avais déjà su ces choses de façon sûre précédemment par diverses sources, mais
j’étais tout de même d’avis que ce qui m’avait été confié, fut exagéré, et en outre que ces choses
furent connues de vous. Mais puisque ces personnes se trouvent toujours en partie à un grade
supérieur, je doute que vous soyez au courant de tout. Ils m’ont dit que ces choses ont été
cachées au P. M[al]et, surtout le cas terrible d’Issavi. Dr. Kandt avait dit qu’il ne dirait rien à ce
sujet, mais ce serait une très grande stupidité d’admettre qu’il aurait vraiment agi ainsi ; nous
devons plutôt accepter le contraire jusqu’à ce que soit prouvé que cela n’a pas été fait. L’affaire
est donc grave, parce que nos députés ont attaqué le Gouvernement avec des accusations, et le
Gouvernement, pour se défendre, parlera, probablement, de ces faits. Tout notre espoir consiste
en ceci que cela n’arrive pas, pour cela nous devons procéder avec extrême précaution, et moi, je
dois veiller à un haut degré. Si [le] G[ouvernement] parle de ces choses, nous serons des
hommes totalement dépravés dans l’opinion des gens ici, et il n’y aura plus aucune possibilité
d’une présence ultérieure en ce pays ni dans les colonies qui lui sont liées. Je ne peux pas
t’expliquer tout ici par écrit, mais tu peux croire que je n’exagère pas. Moi-même je ne pourrais
pas continuer et je désespérerais quant à notre œuvre. » 18
Le bon accueil réservé aux Belges par les Pères Blancs n’est donc pas étonnant. Beaucoup parmi
eux sont Français ou Alsaciens. Tous abhorrent les Allemands depuis la guerre franco-prussienne
(1870-1871) soldée par une défaite française 19. En communauté, ils parlent le français et ils
favorisent la culture française, souvent sans en être conscient. Les Allemands ne sont pas du tout
contents. Le Chancelier allemand Bismarck (1815-1898), à l’époque, voulait bien que les Pères
Blancs dans la colonie de Deutsch-Ostafrika soient de préférence des nationaux. Le Chancelier se
méfiait du patriotisme français du Cardinal Lavigerie (1825-1892), leur fondateur 20. Au Rwanda, en
15 Il s’agit du Père Malet.
16 Les lettres entre crochets sont des ajouts de l’auteur.
17 Explorateur de nationalité allemande, Richard Kandt (1867-1918) est le 1er européen à s’installer au Rwanda. En
1899, il invite les Pères Blancs à fonder une mission au Kinyaga. Il est nommé résident impérial du Rwanda le 15
novembre 1907 (R. BINDSEIL, Le Rwanda et l’Allemagne depuis le temps de Richard Kandt, Berlin, 1988, p. 100 ;
S. Minnaert, Mgr Hirth premier voyage au Rwanda : novembre 1899 – février 1900. Contribution à l’histoire de
l’Eglise catholique au Rwanda, Kigali, Les Editions Rwandaises, 2006, 716 pp.).
18 Lettre du Père Froberger du 16 mai 1910 à la Maison Généralice des Pères Blancs, A.G.M.Afr., N°098445 (traduit
du latin).
19 Les premiers Pères Blancs arriveront après 1916 (S. MINNAERT, Save – 1900 : Fondation de la première
communauté chrétienne au Rwanda, Kigali, 2000, 120 pp.).
20 « (…) Le Père Eschbach vient d’avoir un long entretien avec le R. Père Amrheim bénédictin qui est en
communication directe avec le chancelier d’Allemagne. Ce dernier lui a donné connaissance de la carte de
1918, les Pères Blancs n’avaient pas encore réussi à se défaire de leur imago français malgré
quelques efforts. Le Père Huntziger, lui-même de nationalité française, en parle dans une lettre :
« Après avoir longtemps supplié Sa Grandeur Monseigneur Hirth, j’ai pu enfin obtenir de laisser
le supériorat de la station de Nyundo. Le travail considérable que demande cette belle mission,
la direction des religieuses, le voisinage immédiat de la station militaire, après avoir consulté,
m’ont paru des raisons suffisantes pour insister auprès de Sa grandeur. Elle a bien voulu enfin
accéder à ma demande et a nommé à ma place le P. Schumacher qui étant de nationalité
allemande aura toutes facilités pour les relations. C’est une question bien délicate et difficile que
cette question de relations avec ces Messieurs des stations militaires pour un supérieur de
nationalité française. Malgré toutes les politesses et les services rendus, il existe toujours chez
ces messieurs une froideur voulue qui peut être la cause d’une sourde opposition faite à la
mission. Il me semble que de plus en plus les supérieurs des missions devront être des
Allemands si on veut que les relations soient bonnes. Quittant Nyundo, j’ai été désigné pour
Issavi21. Le supérieur actuel de cette belle mission va la quitter pour rentrer en Europe et ce Père
Pouget, si dévoué, va être remplacé par le P. Lecoindre. Nous ne serons que des Français à la
mission. C’est un inconvénient pour les étrangers qui y passent assez souvent ». 22
En 1917, le Père Classe (1874-1945) écrit au Major Declerck (1878-1919) 23, que le pays a pour
la première fois un gouvernement qui prend à cœur les intérêts des autochtones 24. Il est intéressant
de savoir que ce Père fut un Lorrain de nationalité française. Pour plaire aux Allemands, il avait fait
des démarches, quelques années avant, pour obtenir la nationalité allemande. Et il avait aussi chanté
le « Te Deum » pour célébrer les premiers succès militaires des Allemands en 1914.
Musinga, en mars 1918, confie enfin ses griefs contre les Pères Blancs à Mr. Oscar Anthème
Defawe (1891-1952). Ce sous-officier est alors le chef du poste belge à Nyanza 25. Il est aussi
conseiller du Mwami. Membre de la loge, il est très écouté à Bruxelles dans les milieux
anticléricaux. Il mène une politique contre les missionnaires 26. Il partage donc le point de vue de
Musinga à propos des Pères Blancs. Est-ce que cela a influencé sa présentation du rapport ? Nous
constatons que durant sa carrière militaire, il intervient toujours pour diminuer leur influence. Une
de ses victimes sera le Père Léon Huntziger (1884-1977), un missionnaire très estimé par les gens
l’Equateur que Mgr Jacobini a bien voulu communiquer à Votre Eminence [Lavigerie] lors de son dernier voyage à
Rome. (…) De plus, le R. P. Amrheim a dit au Père Eschbach que l’intention formelle du chancelier était de ne
permettre que la langue allemande, et de défendre toute autre langue dans les possessions de l’Allemagne. Bismarck
aurait déclaré en outre qu’il ne souffrira dans les possessions allemandes que des missionnaires allemands, c’est-àdire, selon lui, des missionnaires dont le centre ou la maison centrale est en Allemagne. Toutefois, le P. Amrheim,
parlant de cette volonté du chancelier, a dit au Père Eschbach que le docteur Pitter’s pouvait aisément faire changer
les intentions du chancelier là-dessus, et laisser les missionnaires dont la maison centrale serait ailleurs qu’en
Allemagne, pourvu que ceux-ci parlent allemand. Le Père Eschbach a eu l’air de me dire que pour eux, la chose ne
souffrirait d’aucune difficulté, mais que pour nos Pères, ce serait peut-être différent, parce que Bismarck connaît
trop le Patriotisme du Cardinal Lavigerie, qui a tant fait en Tunisie pour la France. Mgr Jacobini, touchant la même
question ce matin, m’a dit que Bismarck laisserait nos Pères dans leurs missions, à condition qu’ils ne dépendraient
que de la Propagande et non du Cardinal Lavigerie, (ce qui revient à peu près au même que le langage du P.
Eschbach). Mais ce serait dans le cas où les Allemands pousseraient leurs possessions jusqu’au Congo Belge,
comme me l’a dit Mgr Jacobini » (Lettre du Père Burtin du 18 mai 1887 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., 7021,
Copie de E.- 5, T.1035).
21 .« Issavi » ou Save.
22 Lettre du Père Huntziger du 12 novembre 1913 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 112014 bis.
23 Le Major, victime d’un accident de chemin de fer, meurt à Durban (Afrique du Sud) le 30 juillet 1919.
24 I. LINDEN, Christianisme et pouvoirs au Rwanda (1900-1990), Paris, 1999, p. 179.
25 Il a administré le territoire de Nyanza du 1er octobre 1917 jusqu’au 10 mai 1920 et puis du 1 ier avril 1921 jusqu’au
10 juillet 1921 (Rapport établi en réponse au questionnaire adressé en 1929 par Mr le Gouverneur du Ruanda –
Urundi à l’Administrateur du Territoire de Nyanza, Mr Lenaerts, p. 14. – http://ufdc.ufl.edu/ AA00002255/00001).
26 I. Vijgen, « Kerk en overheid in de mandaatgebieden Ruanda-Urundi (1916-1932) », in TRAJECTA, n° 16, 2007, pp.
51-70.
de Save. Le journal de la mission de Kabgayi suppose que Mr Defawe a épousé la fille du chef
Ruzigana probablement selon les coutumes du pays 27. Est-elle la mère de son fils Jacques ? L’amitié
de Mr Defawe avec Musinga est connue. Quand le Mwami reçoit une voiture comme cadeau, il sera
son chauffeur. Il organise l’école pour fils de chefs à Nyanza. Et il construira la route de Nyanza
vers Save. Son amitié avec Musinga sera de courte durée. Tombé en disgrâce, pour des raisons que
nous ignorons, il sera obligé de quitter son poste en novembre 1921 pour aller au Burundi 28. Une
année avant son départ, un habitant du pays aurait tenté de l’assassiner 29. En 1924, Mgr Gorju, le
Vicaire Apostolique du Burundi, écrira de lui :
« Vous n’avez pas oublié sans doute que toutes ses affaires [au Rwanda et au Burundi] sont venues
d’un certain Defawe lequel était dans les parages de Nyaruhengeri – Isavi. Cet individu a fait son
chemin. Aujourd’hui il est dans l’Urundi, administrateur, avec quelques chances de devenir un jour
résident. (Le personnel administratif consiste en de jeunes gens venus de la guerre. L’avancement
est automatique et amène au pouvoir des individus souvent sans éducation). Le commissaire Rupel
et le Résident Ryckmans en souffrent mais qu’y faire ? Homme d’une inconcevable vanité, bavard
auquel j’ai dû faire laver la tête pour des propos injurieux qu’il tenait sur le compte de l’autorité du
vicariat et non moins pour la conduite impertinente qu’il a tenue envers moi, homme jaloux
comme pas un, vindicatif, etc. (…) »30.
Chose curieuse mais vraie, Mr Defawe a laissé un excellent souvenir au petit-séminaire de
Kabgayi. Il y est intervenu à plusieurs reprises pour nourrir les séminaristes 31. Il y est aussi
intervenu pour exempter ceux qui devaient faire les corvées à la place des membres de leur famille,
affaiblis par une maladie32. Les interventions de Mr Defawe en faveur du petit-séminaire ont été
possibles grâce à ses bonnes relations avec le Mwami. La question se pose si la gentillesse du « bon
Monsieur Defawe » n’a pas été le résultat de ses calculs politiques. Il est bien possible qu’il ait
pensé à recruter des fonctionnaires, parmi ces séminaristes, pour l’administration coloniale belge.
Nul ne le saura. Mort en 1952, sa vie a été un roman d’aventures de courage et de bravoure qui
parlent encore à l’imagination33.
27 « Nous lançons une plainte à Nyanza pour un individu, père de catéchumènes, pillé par le beau-père de M. Defawe,
qui en 1921 a reçu le village de Nyanza à Kw’Ichuliro. Ce chef se nomme Ruzigana. Lorsqu’il a hérité de ce village,
il a voulu mettre de côté tout ce qui était du parti de l’ancien chef, Munyakigeri, frère de Kayondo, et en particulier
un certain Lwerekana, sous-chef de Munyakigeri » (A.G.M.Afr., Journal de la mission de Kabgayi, 17 janvier
1924)..
28 « MM. Defawe et Godard viennent nous saluer de Nyanza. Mr Godard est en route pour l’Europe. Mr Defawe
partira lui aussi après le passage de Mr le Ministre des Colonies : son arrêt est irrévocable dit-il (…) » (A.G.M.Afr.,
Journal du petit séminaire de Kabgayi, 5 février 1920). « Mr Defawe n’est pas très content de partir de Nyanza,
d’autant plus que c’est Musinga lui-même qui a demandé son départ. » (A.G.M.Afr., Journal du petit-séminaire de
Kabgayi, 22 septembre 1921).
29 « Il paraît authentique qu’un indigène, à la faveur des ténèbres, aurait tiré deux flèches sur un soldat noir congolais à
Nyanza. Les flèches étaient destinées, dit-on, à M. Defawe auquel il aurait eu affaire quand il les décocha »
(A.G.M.Afr., Journal de la mission de Kabgayi, 13 janvier 1920).
in Histoire et Missions Chrétiennes, N° 8, Editions Karthala, Décembre 2008, pp. 39-66.
30 Lettre de Mgr Gorju du 25 octobre 1924 au supérieur général, le Père Voillard, A.G.M.Afr., N° 251024.
31 « Le roi envoie cinq vaches stériles pour les enfants du Séminaire. Le bon Monsieur Defawe, administrateur à
Nyanza y est bien pour quelque chose pour lui avoir suggéré cette excellente idée. (…) » (A.G.M.Afr., Journal du
petit-séminaire de Kabgaye15 mai 1918). « Mr Defawe nous envoie en cadeau de 500 kg de haricots pour refaire les
joues… !!! » (A.G.M.Afr., Journal du petit-séminaire de Kabgayi 16 mai 1919).
32 « Ferdinand Buhire part à Nyanza pour remplacer son vieux père appelé à la corvée du Roi. On lui remet une lettre
pour Mr Defawe, administrateur de Nyanza » (A.G.M.Afr., Journal du petit-séminaire de Kabgayi, 29 novembre
1919). « Ferdinand nous revient ce soir grâce à Mr Defawe (…). Dans la suite, si un cas semblable se présente, c’est
bien simple : que le fils m’écrive ou le père vienne me trouver. Il remet 16 fr à Ferdinand pour payer une bête pour
notre jeunesse » (A.G.M.Afr., Journal du petit-séminaire de Kabgayi, 30 novembre 1919).
33 Comme commandant de la 12ème compagnie du 2 T.A, Mr Defawe participe à la campagne de guerre du 28 août
1939 au 28 mai 1940. Jusqu’au 14 juin 1940, il sera prisonnier à Sluis. Puis il aide les évasions de Belges qui
veulent rejoindre l’Angleterre. En septembre 1941, il est détenu comme suspect de détention d’armes pendant 15
Les griefs de Musinga remplissent 6 pages. Ce n’est pas notre intention de les analyser ici en
détail. D’autres sont mieux placés pour le faire. Nous voulons simplement attirer l’attention sur
quelques points.
Il y a d’abord une référence à l’audience de 2 février 1900 34. C’est lors de cette audience que la
Cour a donné la permission aux Pères Blancs pour s’installer au pays. Jusqu’a maintenant aucune
autre source historique ne parle de ce qui a été dit lors de cette fameuse audience. Dans le rapport,
Musinga lui-même nous donne quelques précisons intéressantes. Il confirme que les Pères Blancs
sont venus au pays pour des motifs religieux. « Pour leur Mungu », dit-il. A l’époque les Pères
Blancs utilisaient ce mot kiswahili pour dire que leur Dieu était différent de celui des Banyarwanda,
appelé en kinyarwanda « Imana ». La théologie missionnaire n’avait pas encore intégré la notion de
« pierres d’attentes ». Lors de l’audience du 2 février, Mgr Hirth et ses confrères, avaient promis de
respecter toute personne et de rester hors de la vie politique. Le Mwami donne beaucoup
d’importance à ce dernier point. C’est à cette condition de rester hors de la vie politique, qu’il les
accueillit et qu’il leur a donné un terrain à la demande des Allemands. Ici il y a une rectification à
faire. Ce n’est pas Musinga en personne qui a donné la permission pour cette installation. En 1900,
les rênes du pouvoir étaient encore dans la main de sa mère Kanjogera (v.1864-1933) et de son
oncle Ruhinankiko.
Musinga prétend que les Pères Blancs ont respecté son autorité durant l’époque coloniale
allemande. Cela n’a pas toujours été vrai. Lui-même fait allusion à la violence utilisée à Save par le
Père Brard (1858-1919) et sa milice de catéchistes étrangers, armés de fusils. Pour cette raison, il
est intervenu chez les Allemands ; il voulait que le Père soit éloigné du Rwanda. En effet, fin 1905,
le Père Brard a été écarté d’une manière très originale. Elu par ses confrères comme leur
représentant au Chapitre Général de 1906, ses supérieurs se sont arrangés pour qu’il ne revienne
plus jamais au Rwanda. Cette décision avait été prise pour plusieurs raisons ; elles n’ont pas encore
été précisées35. Il est curieux que Musinga ne dise rien des guerres organisées en 1904 par le Père
Classe dans le Nord du pays. Ces atrocités, dont Mgr Hirth (1854-1931) écrira en 1908 qu’elles
devraient rester pour toujours dans l’ombre, n’auraient jamais eu lieu si l’autorité de Musinga y
avait été respectée36. En fin de compte nous pouvons nous poser la question si les Pères Blancs ont
tenu leurs promesses du 2 février 1900.
Musinga constate que l’arrivée des Pères Blancs a donné une nouvelle impulsion aux tensions et
aux divisons existantes dans la société traditionnelle. Celles-ci semblent avoir pris une telle
ampleur, que le pouvoir autochtone n’arrivait plus à les contrôler. Elles déstabiliseront lentement
mais surement la cohésion de la société traditionnelle ce qui aboutira finalement à la catastrophe
socio-politique de 1959. Le Mwami remarque aussi l’existence d’un nouveau type de clivage entre
jours dans la cellule 229 à la prison de Saint-Gilles. Il est relaxé par faute de preuves. Il est alors recruté par Charles
Woeste pour du renseignement et la collecte d’armes. Il devient un collaborateur de Jean Greindl, Gaston Bidoul et
Jean d’Ursel. Sur le point d’être arrêté par les Allemands, Jean Ingels lui procure des faux-papiers. Il part en train
pour l’Espagne. Il loge à Bilbao chez Edouard Chaumont. Luis Lizarrituri, l’homme de la Sûreté à San Sebastian le
signale à Lisbonne le 2 mai 42 avec deux autres Belges. A trois, ils traversent à pied la frontière portugaise sans
sauf-conduits. A Lisbonne, il passe la « visite médicale » le 19 mai. Il parvient à Gibraltar le 28 mai suivant. Arrivé à
Glasgow le 12 juillet 1942, les autorités lui font rejoindre le Congo Belge. Il embarque à Liverpool le 3 septembre et
débarque au Congo le 29 octobre 1942. Il arrive à Elisabethville le 30 octobre, où il reprendra un commerce
industriel. Il meurt en 1952 laissant comme héritier son fils Jacques (Dossier Archives Notariales Défense – Dossier
matriculaire OO-22497 et résistant II 41611 – http://www.cometeline.org/ficheB017.html).
34 S. Minnaert, « Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d’Afrique au Rwanda en février 1900 »,
35 A. BRARD, Notes proposées à Mgr Livinhac à l’occasion du Chapitre Général de 1906, A.G.M.Afr., N° 095349.
36 « Vos graves difficultés du commencement du Ruasa me préoccupent bien aussi ; cependant j’ai confiance en votre
prudente réserve ; vous saurez bien vous entendre avec le P. Paul [Barthélemy], et vous arranger pour ne pas ébruiter
ce qui doit rester pour toujours dans l’ombre. Dirigez en même temps vos conversions elles-mêmes de manière à
amadouer peu à peu les gens qui seraient plus exposés à porter plainte contre vous. Je sais que tout cela est plus
facile à dire en théorie qu’à exécuter en pratique. A partir de maintenant au moins, n’ayez jamais à sévir et ne vous
créez que des amis. Ne faites pas de mécontents avec les bois de votre église » (Lettre de Mgr Hirth du 25 mars
1908 au Père Loupias, supérieur de la mission de Rwaza, A.G.M.Afr., N° 098031). Cette lettre montre que Mgr
Hirth était au courant des guerres organisées par le Père Classe et ses confrères à Rwaza en 1904.
Bahutu et Batutsi, des mots qu’il utilise pour faire la distinction entre les pauvres et les riches. Aussi
bien les uns que les autres font la cour aux Pères Blancs pour toutes sortes de raisons. Ce n’est pas
uniquement au Rwanda que la présence des Pères Blancs a secoué les sociétés traditionnelles. Dans
tous les royaumes des Grands Lacs, en commençant par le Buganda, les missionnaires protestants et
catholiques ont été un facteur de division au détriment de l’autorité autochtone. Au Rwanda, les
Pères Blancs ont été aperçus entre autre comme des seigneurs (conquérants), des guérisseurs
(infirmiers), et des sorciers (techniciens) venant d’un autre monde ; ils attiraient tous ceux qui
voulaient améliorer leur situation économique, politique, et sociale. Par Musinga, nous apprenons
finalement que certains catéchistes, abusaient une fois de plus de la confiance des Pères pour
s’enrichir. L’exercice de l’autorité n’avait pas encore été évangélisé. Mais l’était-il chez les Pères
Blancs ?
Dans le rapport, Musinga explique comment il comprend la liberté religieuse telle qu’il l’a
proclamée en 1917 sous pression des Belges. Il se demande pourquoi lui et les siens n’ont pas le
droit de pratiquer la religion traditionnelle. Et pourquoi, eux ne peuvent-ils pas ne pas se défendre
contre l’agressivité et l’intolérance des Pères Blancs et de leurs chrétiens ? Musinga touche aussi le
point délicat de l’utilisation de la force lors du recrutement des catéchumènes 37. Il n’est pas étonnant
que la question de la relation entre le christianisme et les religions traditionnelles soit remise sur le
tapis dans l’Eglise catholique comme un champ de travail.
Finalement Musinga s’attaque au supérieur de Save, le Père Huntziger qui sert de bouc émissaire
pour les erreurs commises par les Belges et les Pères Blancs lors du changement de régime colonial.
Ce Père est un missionnaire hors du commun. Il a « le don de gouverner même les natures difficiles
avec un excellent mélange d’autorité, de douceur et de fermeté »38 C’est un chef énergique qui fait
ce qu’il pense sans attendre l’avis de ses supérieurs. Il n’a pas peur de critiquer Mgr Hirth ni son
vicaire général, ce qui est une affaire risquée chez les Pères Blancs qui donnent une grande
importance à l’autorité et l’obéissance. En 1917, le Père Huntziger écrit au supérieur général, Mgr
Livinhac (1846-1922) :
« C’est dommage que nous manquions à notre tête [au Rwanda] d’un homme d’énergie et de
décision, sympathique à ses missionnaires. On aurait pu profiter beaucoup plus des circonstances,
surtout auprès de la classe noble et faire faire un pas considérable à la cause de la religion, car les
esprits de beaucoup y sont plus préparés qu’on ne le pense »39.
Le Père Huntziger, de nationalité française sympathisait avec les Belges durant la grande guerre
de 14-18. Par ses confrères du Congo, il avait été même mis au courant de la préparation de
l’invasion belge au Rwanda40. C’est à la mission de Save, en juin 1916, que Huntziger rencontrera
le lieutenant-colonel Frédérick Olsen, chef d’état-major du 2 e Régiment de la Brigade Sud. Celui-ci
propose au Père, alors supérieur de la mission, d’organiser le ravitaillement de ses troupes 41. La
proposition est acceptée et le Père organise ce ravitaillement avec l’aide de ses catéchistes. Aussitôt
il y a des difficultés et des tensions avec l’autorité autochtone. Les catéchistes profitent de la
37 L’utilisation de la violence sous toutes ses formes est un sujet difficile à aborder chez les Pères Blancs. Le problème
existait déjà à l’époque de leur fondateur Cardinal Lavigerie : « (… ) Je n’ai pas d’observations à faire, sinon que
j’ai appris ici par Golio, que la mort des enfants nègres de Malte peut être attribuée aux brutalités atroces dont ils
sont l’objet de la part de quelques Pères. Il me paraît certain, d’après le récit de Golio, qui m’a été fait d’une manière
tout à fait naïve, que le pauvre petit Tanten a été ainsi tué et que les Pères l’ont laissé mourir de manière la plus
atroce ; cet enfant se tordant dans des douleurs causées par les coups durant une nuit entière, et eux niant qu’il fût
malade jusqu’à ce qu’enfin ils le virent à l’agonie » (Lettre de Mgr Lavigerie 30 novembre 1884 au Père Bridoux,
A.G.M.Afr., 1441, C. 2-24).
38 A.G.M.Afr., Journal de la mission de Save, 29 août 1914.
39 A.G.M.Afr., Lettre du Père Huntziger du 25 mars 1917 à Mgr Livinhac, N° 112016 bis.
40 « La situation n’était guère intéressante [à Nyundo], surtout pour un Français. A quelques kilomètres se trouvait le
poste allemand de Kisségnie et en face le poste belge. Les Pères de la mission de Lubenga (Tongres-Sainte-Marie)
crurent bon de m’avertir en septembre que sous peu les troupes belges viendraient occuper le Ruanda » (A.G.M.Afr.,
Lettre du Père Huntziger du 25 mars 1917 à Mgr Livinhac, N° 112016 bis.
41 A.G.M.Afr., Journal de la mission de Save, le 2 juin 1916.
situation pour s’enrichir. Et le Père Huntziger favorise un peu trop les chrétiens 42. Finalement, il
entre en conflit avec le sous-officier belge, Mr Defawe, dont nous savons qu’il écrira, quelques
mois plus tard, le rapport confidentiel du 24 mars 191843.
Grâce au Père Huntziger, la population de Save échappe aux pillages des troupes belges, ce qui
explique la popularité du Père. Son action par contre suscite la colère de Musinga. Comme allié des
Allemands, il aurait voulu ralentir l’invasion des Belges en sabotant leur ravitaillement au prix des
pillages de la population. Musinga dénonce le comportement violent et les abus de pouvoir des
catéchistes du Père. Ils ont humilié les chefs lors de la campagne de ravitaillement et utilisé la force
pour recruter leurs fils comme catéchumènes. Finalement, Musinga accuse le Père de l’avoir trahi
auprès des Belges44. Cette trahison est racontée dans de journal de Save d’une manière discrète par
le Père Huntziger lui-même :
« Le P. Supérieur est appelé à Nyanza par le Capitaine Philippin. On vient de découvrir que
Musinga a eu des relations avec les Allemands et qu’à la capitale doit se trouver un certain Yengayenga, soldat allemand envoyé près de Musinga par le Capitaine Wintgens pendant sa retraite sur
Tabora. Sur la demande du Cap. Wintgens, Musinga lui a envoyé une liste de près de 200 noms
d’individus sensés être assassinés par les soldats belges. Cette liste parait fausse, et Lwakataraka
pour sauver son père Lwidegembya, a raconté au Commandant Van Aerde comment cette liste a été
rédigée sans aucune enquête sérieuse. Le P. Supérieur à Nyanza arrive à prouver que si ce Yengayenga existe réellement, il n’a pas été livré aux Belges par Musinga ; le Cap. Philippin a reçu de
Musinga un faux Yenga-yenga. Musinga est en mauvaise posture car il nie avoir chez lui le soldat
allemand recherché et affirmé par Lwakataraka »45.
Le rapport de 1918 a eu d’abord des conséquences pour le Père Huntziger. Le 5 avril 1819, il reçoit
une lettre « très mordante » du Major Declerck46. Le Major lui annonce que Musinga vient de faire
un rapport contre la mission, l’accusant de vouloir créer un état dans l’état. Le Père Huntziger en
tire la conclusion :
« Musinga se découvre et va se venger sur Issavi de la politique des Belges au début. M. le Major
qui a besoin de l’approbation de Musinga près du Haut Commissaire Royal, ne pourra croire
entièrement la mission. D’avance, la lutte est inégale ; mais ce ne sera qu’une secousse dont la
mission sortira toujours inébranlable, pendant que ces messieurs s’en iront ».47
Le Père demande une entrevue à Nyanza, ne cachant pas que sa popularité, issue des
circonstances, et son influence dans le pays doivent offusquer les autorités ecclésiastiques et
coloniales. « De plus, écrit-il, tous les inconvénients sont difficilement évitables, et on ne peut
toujours se rendre compte de tout ». L’optimisme du Père Huntziger sera de courte durée. Il ne
survivra pas cette « secousse ». Désavoué par son vicaire général le Père Classe, un homme jaloux
de son autorité et de sa réputation, Huntziger doit quitter le pays définitivement. En 1919, le Père
42 « M. le Major Declerck, Résident du Rwanda (…) demande à Musinga pour la fin du mois 1 000 porteurs qui seront
expédiés à Kigoma pour les troupes en campagne… Toute la région est bouleversée ; personne ne veut aller à Tabora
et cela se comprend. Pour la plupart c’est la mort. Les chefs en profitent pour chasser pas mal de gens de leurs
champs, ce qu’ils n’avaient plus fait depuis une année. Grâce aux bonnes relations nos chrétiens seront épargnés »
(A.M.G.M.Afr., Journal de la mission de Save, Mai 1917).
43 D’après le Père Huntziger, le conflit aurait été provoqué par des disputes suite aux « réquisitions exorbitantes de
nourriture » organisées par Mr Defawe. Et il ajoute : « il saura le faire sentir ! » (A.G.M.Afr., Journal de la mission
de Save, Janvier 1918).
44 A. Des forges, op.cit., p. 141.
45 A.G.M.Afr., Journal de la mission de Save, Janvier 1917.
46 .A.G.M.Afr., Journal de la mission de Save, 5 avril 1918.
47 .Ibid.
Classe fera tout pour empêcher que le Père rencontre l’envoyé de Mgr Livinhac, le Père Gorju
(1868-1942), venu au Rwanda et au Burundi pour examiner les tensions entre missionnaires 48. Plus
tard, en 1925, le Père Huntziger se défendra en vain dans une lettre à son supérieur général, le Père
Voillard (1860-1946)49.
Ensuite, le rapport de 1918 a également eu des conséquences à long terme pour Musinga. Vue
l’importance de ses informations, les Belges ont passé une copie du rapport aux Pères Blancs. Ainsi
ils ont trahi la confiance du Mwami. C’est un exemple, parmi d’autres, de l’existence d’une étroite
collaboration entre Belges et Pères Blancs. Musinga se montre comme leur plus grand adversaire, à
être écarté du pouvoir si possible. Treize ans plus tard, en 1931, les Belges, avec l’aide de Mgr
Classe, le chasseront de son trône pour l’envoyer en exil d’où il ne reviendra plus jamais.
L’évangélisation du Rwanda est au fond une histoire complexe, ambiguë et douloureuse, laissant
une grande blessure. Elle s’est attaquée aux fondements d’une culture qui a fait et fait encore la
fierté des habitants de tout un pays dont le « mwami » était la pierre angulaire selon les coutumes
ancestrales. L’évangélisation du Rwanda a eu un prix. Ce prix n’est-il pas la perte de l’unité et de la
cohésion fragile de sa société ?
48 Lettre du Père Gorju du 2 août 1919 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 112428-112438.
49 « Sur les instances du colonel Olsen, j’ai pris à Issavi les fonctions de chef de poste ou d’administrateur pour le
ravitaillement des troupes. Il fut vite évident que, grâce au contrôle, le fléau de la famine qui commençait à sévir
horriblement ailleurs par suite du désordre qui régnait dans le pays où les troupes saccageaient tout, et justement
parce qu’elles ne savaient à qui s’adresser pour le ravitaillement (comme cela s’est passé par ex. à Nyundo) allait
être évité à Isavi et à toute la riche et populeuse région avoisinante. Ce rôle d’administrateur temporaire a donc été
éminemment utile au Ruanda, et ainsi des milliers d’indigènes, chrétiens ou autres, ont été arraché à la mort, deux
missions Issavi et Nyaluhengeri sauvées de la ruine, et je ne crois pas que personne puisse le contester. J’aurais dû
cesser ces fonctions plutôt et là j’ai manqué de flair, des indigènes en qui j’avais mis ma confiance m’ont trompé, un
capitaine belge l’a berné; on peut hélas me le reprocher ; mais qu’on ne dise pas que j’ai employé la violence. Quant
au bruit répandu jadis que la mission d’Issavi souffrirait de ces difficultés qu’un simple mot aurait dissipé, il est
tombé de lui-même. En 1915 quand j’y suis arrivé, la mission était très basse. Beaucoup de chrétiens par ignorance
avaient cessé de fréquenter les sacrements, le catéchuménat s’éteignait, et pas un seul mutusi n’avait l’idée qu’il
pourrait être baptisé. Depuis un relèvement très sérieux s’est opéré tant dans le catéchuménat que chez les chrétiens,
un groupe important de jeunes batusi qui suivait les catéchismes au moment de mon départ, a tenu bon jusqu’au
baptême inclusivement. Parmi eux se trouve un propre neveu du roi. Vous pouvez demander confirmation au P.
Ecomard. Aussi je ne cesse de croire qu’on a voulu tout exagérer, alors qu’au moment opportun il eut été si facile de
tout arranger. Vous allez dire, mon révérend Père, que je réveille des choses bien anciennes ; c’est simplement pour
vous demander de ne pas mettre en avant un prétendu usage de procédés violents que j’ai toujours reniés » (Lettre
du Père Huntziger du 28 mars 1925 au supérieur général, le Père Voillard, A.G.M.Afr., N° 280325).
Texte du rapport
Lettre de Mr Defawe du 24 mars 1918 au Major Declerck.
Copie50
Résidence du Ruanda
Poste de Nyanza
Rapport politique confidentiel
Musinga et les missions
24/03/1918
Mon Major,
Suivant votre désir j’ai groupé dans la mesure du possible les griefs de Musinga à
l’égard des Missions.
C’est à Issawi qu’il s’adresse. Je lui ai promis qu’on ne lui reprochera pas sa franchise.
Sur ce, il me fit les déclarations suivantes :
Du temps des Allemands tous les watuzis et tous les wahutus venaient chez moi pour les
palabres ; tout le monde me respectait. Les Pères eux-mêmes me respectaient. Quand ils
sont venus ils m’ont dit qu’ils ne venaient que pour leur MUNGU 51, qu’ils ne feraient
au[cun] mal à personne et qu’ils ne se mêleraient pas de mes affaires. C’est à cette seule
condition que j’avais, sur la demande des Allemands consenti à donner un peu de terrain.
Les Pères me craignaient car ils savaient que j’étais le Chef du Ruanda et que les
Allemands me soutenaient, puisqu’ils étaient contents de moi. Tout ce que les Pères
disaient contre moi s’était « boulé »52. Cependant je laissais mes gens libres de travailler à
la mission et quand même ils devenaient chrétiens ils m’écoutaient et voyaient en moi leur
Chef.
Le jour où les Belges sont venus les Pères ont changé complètement ; ils se sont mêlés
de mes affaires et m’ont fait tout le mal qu’on puisse faire à un homme, malgré qu’ils disent
que l’on ne doit pas mentir, ils ont trompé les Blancs du Bulamatari. 53 Ils ont tellement
raconté des mensonges qu’ils ont manqué de me faire pendre.
Je me plains de la mission d’Issawi. Quand je dis quelque chose à un Watuzi, si cela ne
lui va pas il va trouver le Père, qui lui dit de ne pas m’écouter, que je n’ai rien à dire, que
le Major ne veut pas cela, qu’il ne veut pas ceci, etc. Quand je demande un travail à un
Wahutu des environs des missions, ceux-ci qui savent que les Pères font de suite des
baruas54 aux Blancs, vont vite se plaindre à la mission et crient à la ruine ou au vol.
Dans tous les villages des environs quand j’ai un Mutwale 55 à moi, les Pères mettent un
chrétien pour le surveiller. Ce chrétien rassemble les mécontents ou les paresseux qui ont à
se plaindre du Chef et il forme deux partis dans le village, celui du Père et celui du Chef.
Alors les gens du chrétien qui voient bien que le Père les soutient vont à la mission et
50 .En marge du rapport : « Diatribes contre Belges, Mission d’Issavi et surtout contre le P. Huntziger. Tout n’est pas
faux. Huntziger fut aussi dénoncé par P. Classe et renvoyé en France ».
51 « Mungu » : mot kiswahili qui signifie « Dieu ». Les Banyarwanda utilisent le mot « Imana » pour désigner Dieu.
52 « Boulé » : du mauvais.
53 Le mot « Bulamatari » ou « Bula Matari » signifie « casseur de pierres ». C’est le surnom africain de Stanley. Il
désignera plus tard l’administration coloniale belge.
54 « Baruas » venant du mot kinyarwanda « amabarwa », ce qui veut dire « lettres ».
55 « Mutwale » mot kinyarwanda qui signifie « chef ».
deviennent chrétiens pour être sous la protection des Pères mais dans leur cœur ils se
moquent d’eux. Du temps des Allemands un chrétien n’aurait pas osé faire une chose
pareille, je l’aurais tué et on ne m’aurait rien dit. Aujourd’hui beaucoup le font et je n’ose
rien dire sinon les Pères me cherchent misère.
Du temps des Allemands un nommé Willem qui était un Muhutu pauvre comme tous les
autres et qui n’était donc pas riche comme un Mutuzi, travaillait à la mission d’Issawi. Je
ne lui (sic) avais pas défendu. Un jour il est venu chez moi, s’est jeté à mes pieds et m’a
demandé pardon de m’avoir quitté. Il était tellement pauvre qu’il m’a fait pitié et je l’ai
laissé travailler à la Cour. Ensuite il a pleuré pour avoir quelque chose. Je lui ai donné
deux vaches et la moitié d’une colline. Il s’est retiré dans ce bien. Quand les Belges sont
venus le Père l’a rappelé à la mission et lui ont changé son nom. Ils l’ont appelé
Guillaume. Les Pères ont ramassé des porteurs et des vivres pour les soldats et ont poussé
Guillaume en avant.
J’aurais bien voulu protester car j’étais capable de fournir moi-même, mais les Pères
disaient qu’ils le faisaient parce que le Bulamatari l’avait dit. Alors le Père d’Issawi a
changé toute ma religion ; il était le maître et il se servait de Guillaume pour ses choses-là.
Alors on a fait un poste à Ilange et les Pères ont dit que toute la région devait obéir à
Guillaume. Mes plus grands Watuzis devaient s’incliner devant ce Muhutu Kabisa56.
Ce Muhutu a fait comme Serefugi ; il est devenu riche et son bien est réparti entre ses
Ndukus57 pour ne pas qu’on puisse le reprendre. J’ai réclamé à tous les Blancs du
Bulamatari. Tous m’ont donné tort. Un seul m’a compris et m’a dit de prendre patience,
c’est toi.
Le Père Huntziger a pris dans la région d’Issawi des porteurs pour MWENZA 58 (6 à 8
cents). Il disait que c’était le Bulamatari qui lui donnait ce droit. Et bien il a pris mes gens
et pas ses chrétiens. Si, quelques mauvais, comme il dit. Alors mes gens se demandaient qui
était le Chef du Ruanda, si c’était moi ou les Pères. Pendant le temps du Capitaine Pilipili 59
toute la région travaillait à la mission. Musinga déclare de la façon la plus formelle, qu’un
jour le Père Huntziger, en présence du Capitaine Pilipili, mais en Kigniaruanda 60, le
capitaine n’a donc pas compris, il lui dit : « Maintenant Musinga vous êtes devenu bien
petit, je suis votre Chef. Ce n’est plus le temps des Allemands ». Vous étiez grand autrefois,
cela a changé ; quelques jours après les histoires commençaient. La prison, le poison, et
toutes sortes de mensonges, tout le monde me méprisait ; il y avait au poste des canons et
mitrailleuses. Les Blancs avaient peur d’être empoissonnés ou attaqués ; que pouvais-je
donc faire avec mes lances. Tout cela ce sont les Pères qui l’ont dit. Quand je jouais du
tambour on disait que c’était pour la guerre.
Issawi me cherche misère tous les jours. Il accuse sans cesse mes gens de vol, pillage,
etc., et se sert de chrétiens comme témoins. Quand Sebabangali dit que les médailles des
chrétiens sont « boulé[es] », on me le fait mettre en prison, mais quand le Père dit du mal
de ma religion on ne l’enferme pas lui. Je ne veux pas de leur Mungu, pourquoi veulent-ils
le mien et veulent-ils que les enfants disent du mal de ce que font (sic) leur Père ? Pour
Sebananguli je vais te dire pourquoi le Père lui en veut et pourquoi il lui cherche misère.
Autrefois, le Niaruguru était à Lwamanylwa, c’était un homme qui m’était très dévoué ;
il s’était jadis battu pour moi, je l’aimais beaucoup. Le Père le détestait car, lui aurait
voulu que ce fût un Muhutu nommé Kaijuka qui soit chef. Aussi tout ce que faisait
56 « Kabisa » est un mot kiswahili qui veut dire « complètement, entièrement, totalement ».
57 Il s’agit probablement d’une mauvaise écriture du mot kiswahili « ndugu », ce qui veut dire amis.
58 Il s’agit de Mwanza en Tanzanie.
59 Il s’agit du Capitaine Philippin. Assisté du sous-lieutenant Smets, il a administré le territoire de Nyanza du 30
septembre 1916 jusqu’au 1er avril 1917.
60 Ce qui veut dire, « en langue du pays ».
Lwamanylwa ne valait rien. De plus Lwamanylwa ne voulait pas de leur Mungu.
Lwamanylwa a été mis plusieurs fois en prison à cause des méchancetés du Père qui lui
disait toujours de belles paroles devant mais qui donnait des coups par derrière.
Lwamanylwa découragé et ayant perdu son autorité par suite de ses nombreuses
palabres a été changé de territoire et a été remplacé par Sebabangali étrangé aux intrigues
de cette contrée. Il était à peine arrivé que le Père en disait du mal. Lui aurait bien voulu
que ce fut Kaijuka ou un de sa famille qui reçut la religion. Il a cherché misère au fils de
Sebabangali en disant qu’il volait des vaches et des pioches aux autres. Mais c’était parce
que le fils de Sebabangali était bien du poste d’Ilange et il gênait Guillaume.
Un jour le Capitaine Pilipili m’avait dit de remettre Kaijuka au Niaruguru ; j’ai
tellement protesté qu’il ne m’y a pas obligé. Kaijuka est mon ennemi. Quand Sebabangali
s’est rendu dans son territoire le Père lui a dit : donnez-moi votre enfant pour le mettre à
l’école ! Mais lui n’a pas voulu ; il lui a dit qu’il donnerait son enfant à Nyanza. Alors le
Père lui a dit : si vous ne me donnez pas votre enfant vous verrez que vous aurez des
ennuis. Quelques temps après Sebabangali est venu chez moi se plaindre de ce que le Père
lui avait dit et je suis venu te le dire.
Tu vois que maintenant les menaces du Pères sont arrivées. Le Père demande des pots
de laits à Sebabangali qui n’ose pas refuser ; il n’en est pas payé. Musinga se plaint que
ses Mutwales donnent des vaches au Père quand ils viennent à Nyanza pour que le Père
fasse attention à leur colline et écrive au Blanc s’il arrive quelque chose.
Musinga se plaint que la mission d’Issawi reçoit des pots de lait et de pombe 61 des
Mutwales qui n’osent pas faire autrement. Ils ne veulent pas dire les noms de ces chefs
pour ne pas attirer la vengeance du Père. IL SE PLAINT QUE QUAND SES CHEFS
VEULENT LUI FAIRE UN CADEAU ILS DOIVENT VENIR LA NUIT A L’INSU DU PERE
SINON LE LENDEMAIN LE PERE CRIE AU VOL OU AU PILLAGE. Avant l’arrivée des
Belges je disposais de mon territoire à mon gré, maintenant plus. Quand un homme voulait
un village ou des vaches, il venait chez moi, il restait à la cour et quand je voyais qu’il était
méritant je lui donnais une ou deux vaches et un petit village. Aujourd’hui il me faut
presque la permission du Père et quand il ne veut pas et que je le fais, mon homme va tôt
ou tard à la boite et c’est moi qui suis forcé de l’enfermer.
Le Bulamatari m’a fait dire que j’étais son ami et que je devais aider ses soldats. Je l’ai
fait de mon mieux. Il m’a dit que je restais le Chef du Ruanda ! Je suis très content de lui et
ses Blancs me veulent du bien. Je suis très content qu’il ait fait des écoles mais il m’avait
dit que mes gens étaient libres de me rester à ma religion 62, pourquoi leur donne-t-on des
livres pour leur apprendre à devenir des hommes des Pères ?
Dans les palabres de la religion d’Issawi pourquoi faut-il que dans toutes ce soit le Père
qui réclame ? Pourquoi ne puis-je pas punir les Chefs qui, au lieu de venir réclamer chez
moi, vont chez les Pères ? Dans toutes les palabres avec les chrétiens les miens ont
toujours tort, sinon les Pères me font la guerre avec leur esprit.
Du temps du Capitaine Pilipili, le Père était tellement fort et ses paroles se réalisaient si
bien que j’en avais peur. Pour essayer de me mettre bien avec lui j’ai fait comme mes
Mutwales. Je lui ai envoyé une vache mais une vache stérile. Il a dit à mes gens qui la lui
conduisai[en]t : Musinga n’a-t-il pas honte de m’envoyer une chose pareille ; je ne puis
pas la tuer pour avoir la peau, je n’ai pas de femme à habiller. Il me faut une vache à lait.
De peur de lui déplaire, j’ai été forcé de chercher deux vaches et deux veaux, je les lui ai
envoyé[es] ; il les a pris.
61 « Pombe » : de la bière.
62 Lisez : « de rester fidèles à ma religion ».
Autrefois pendant la construction de la mission d’Issawi, il y a eu un Père 63 qui avait
voulu commencer comme le Père Huntziger. Je me suis plaint aux Allemands et on l’a
enlevé. Il est rentré en Europe et je n’ai plus entendu parler de lui. Les Allemands disaient
comme le Bulamatari que les Pères ne pouvaient s’occuper de leur religion et [de ne] pas
mettre leur nez dans mes affaires.
Puisque je puis tout te dire je continue.
Le Père Huntziger profite de toutes les histoires que j’ai avec mes Chefs, soit pour des
raisons de famille ou autres, pour se glisser parmi eux.64 Il offre sa protection aux
mécontents et en échange obtient des gens et mêmes les propres enfants de ceux-ci ; c’est
contre leur cœur qu’ils donnent des gens et leurs enfants mais c’est un marché. Il a même
dit que mes enfants iraient chez lui ou dans une autre mission, que je serais obligé de les
donner. Mais il ne les aura pas ; je préfère les voir mourir. Il me vole mes collines, il me
prend mes gens, il me prend mon autorité et il voudrait mes enfants pour que plus tard ils
méprisent leur père et leur mère, ça jamais.
Est-ce que je suis le sultan du Ruanda pour travailler pour les Pères ou est-ce que je
suis le Roi des Noirs pour les faire travailler pour moi et pour le Bulamatari ?
Au sujet de Guillaume, Musinga ajoute : Quand il a été enlevé d’Ilange, j’ai voulu lui
rendre la moitié d’une colline comme avant. Le Capitaine Dupuis ne l’a pas voulu ; il m’a
obligé à lui donner toute la colline. J’ai protesté, je ne voulais pas donner autant à un
homme comme SEREFUGI. On m’y a obligé en disant que c’était pour le récompenser de
son travail. Il n’a pas travaillé pour moi ; il a travaillé pour le Père et c’est moi qui dois le
récompenser. Je suis mis en dessous de ce Muhutu Kabisa. Tant qu’il gardera toute la
colline qu’il a eue malgré moi, mes gens diront que je suis obligé de faire la cour à ce
Muhutu duquel j’avais eu pitié autrefois.
Le Père Huntziger fait la chasse à tous les Watutzis qui ne se plient pas à sa volonté et
qui ne font pas tout ce qu’il veut. Tu vas voir, je vais faire venir quelques gens et les
autoriser à se plaindre de ce qu’a fait un catéchisme65 du Père. Et bien tu serais étonné de
savoir le nombre des exploités. Je te l’ai déjà dit, le Père prend de force les enfants et mes
gens.
Musinga se plaint que le nommé Lutare Siméon, homme du Père, est chargé de
63 Il s’agit du Père Alphonse Brard (1858-1918).
64 Le successeur du Père Huntziger, le Père Ecomard, homme de confiance du Père Classe, confirme les accusations de
Musinga : « Le départ du Père Huntziger m’a appelé à cette date à Issavi où Monseigneur Hirth crut bon de me
nommer. La mission de Nsasa où je vécus trois ans était certes plus facile à diriger que celle d’Issavi. Ici je trouvais
trois mille et quelques chrétiens, inconnus, puisque je n’avais jamais vécu à Issavi. Dans le passé, maintes difficultés
étaient survenues entre Nyanza, la capitale du Ruanda, et la mission d’Issavi. Je dois ajouter sans vouloir les léser en
rien, il me semble, la vérité que mon prédécesseur n’eut pas vis-à-vis de l’autorité indigène l’attitude que nécessitait
son rôle de missionnaire. Certains parmi nos chrétiens s’étaient permis vis-à-vis des chefs une attitude et des
manières de faire absolument répréhensibles. D’aucuns ont dû en être punis, je ne soutiendrai pas qu’ils l’ont été à
tort, bien au contraire, il me semble. De plus, je suis persuadé après m’en être rendu compte, que le renouveau qui
s’était fait remarquer parmi nos néophytes, ces deux dernières années surtout, n’avait point pour cause des manières
de faire suffisamment apostoliques. C’est du moins ce que j’estime, persuadé que je suis, que rigueurs et violences
peuvent rendre dociles et cachottiers, mais n’avancent guère les progrès de la foi. Soyez persuadé, Monseigneur et
vénéré Père, qu’en vous disant ceci, je prétends ne point céder au plaisir de dénigrer, mais vous déclarer la vérité
telle qu’elle m’apparaît. Du reste une carte de visite bien formelle datée de 1916 du Révérend Père Classe montre
que le mal avait été constaté et que l’autorité ecclésiastique y apporta des remèdes que l’on ne prit point assez en
considération : les procédés d’apostolat y sont hautement réprimés. Les a-t-on abandonnés aussitôt que l’autorité
ecclésiastique les eut blâmés, ce n’eut été que très normal, et je crois qu’on ne l’a pas fait » (Lettre du Père Ecomard
du 30 décembre 1918 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 112017-112018). En 1921, pour remplacer Mgr Hirth comme
vicaire apostolique du Rwanda, Mgr Livinhac, supérieur général des Pères Blancs, présentera trois candidats auprès
de la Congrégation de la Propagande de la Foi à savoir le Père Classe, le Père Ecomard et le Père Delmas.
65 Celui qui a transcrit le rapport a probablement commis une erreur. Au lieu de lire « catéchisme », il faut lire
catéchiste.
surveiller toute la région de Kabera ; il a installé son boma66 au village de Maraba et
commande le territoire de Ibachumba qui avant était à Kabera ; c’est lui qui ordonne tout
et qui renseigne au Père ceux qui ne se prêtent pas à ses combinaisons. C’est un Muhutu
Kabisa devenu chef par nomination du Père. Musinga se plaint que tous, grands et petits,
donnent par peur, des vaches à la mission d’Issawi. Le nombre de têtes de bétail doit être
très grand, le Père en confie aux chrétiens.
Le nommé Lugniragugu Paul a pris, de force et en frappant, 8 vaches au nommé
Lussesabagina parce que ce dernier ne donnait pas son enfant.
Déclarations de KITATERI67, fils de Rwangeo.
Le nommé Paul Lugniragugu, catéchiste du Père, est venu chez moi et a voulu que je lui
donne mon enfant. Je n’ai pas voulu. Alors il m’a pris deux vaches de force. Comme je
tenais à ces deux vaches, je suis allé le trouver et je lui ai demandé qu’il me rende mes
vaches, que je lui ferais cadeau d’une autre vache ; il a gardé la troisième vache ainsi que
les deux premières. Il est revenu chez moi et m’a enlevé une quatrième vache. Puis il s’est
fait amis (sic) avec mon boy et ce dernier s’est sauvé chez Paul avec deux vaches que je lui
avais confiées. A présent Paul a 8 vaches et mon boy. Je n’ai jamais osé réclamer parce
que je savais que tôt ou tard c’est moi qui serait puni, et que le Père pour venger son
homme trouverait bien quelque chose pour me faire mettre en prison.
Déclarations du nommé Lusesabagina.
Le nommé Paul Lugniragugu est venu chez moi et a voulu prendre mon enfant pour le
mettre à la mission d’Issawi ; je n’ai pas voulu en disant que mon enfant était malade.
Alors Paul m’a pris une vache ; je lui ai dit de me rendre la vache. Deux jours après, il est
venu me prendre deux vaches. Comme je protestais, il m’a frappé avec un bâton sur la tête
et sur les mains en me disant : je te frappe devant ta femme pour qu’elle puisse voir que
c’est parce que tu ne veux pas donner ton enfant. Moi je n’ai osé rien dire. Quelques jours
après, Paul est revenu et il m’a enlevé six vaches à la fois ; il m’a de nouveau frappé.
Je suis allé trouver le Père d’Issawi en lui apportant un pot de miel. Il m’a fait entrer
dans une chambre et quand j’ai porté plainte contre son chrétien, il m’a dit : vous autres
Watutzis, vous êtes de mauvaises gens. Vous ne vous souvenez pas que c’est Lugniragugu
qui vous a sauvé des mains des Blancs du Bulamatari et maintenant vous lui rendez le mal
pour le bien. Avant de venir me trouver vous deviez aller trouver Paul, et lui dire que vous
veniez réclamer contre lui. C’est à lui à me venir expliquer la chose et pas à vous. Puisque
vous réclamez contre mon chrétien je ne veux pas votre miel, allez-vous en avec.
Alors j’ai tellement eu peur d’aller en prison que je n’ai plus osé réclamer mes vaches.
Quelques jours après le Père m’a fait appeler et m’a dit : Voici un chrétien, le nommé
Lukabulambuka, prenez le chez vous et donnez lui une telle de (sic) bananeraie qui n’est à
personne. Je n’ai pas osé refuser, j’ai pris cet homme et je lui ai donné un champ. Le Père
a envoyé Paul pour voir si j’avais donné ce champ. Alors je suis venu à Nyanza. Pendant
mon absence le Père est allé chez moi et a monté jusqu’au dessus de la colline. Là il a dit :
Tout ce qui est du côté droit du chrétien doit lui obéir, tout ce qui est de l’autre doit obéir à
Lusesabagina. Le côté donné à ce chrétien Muhutu est le côté où est la source où allaient
mes vaches. Le chrétien m’a défendu de passer sur son territoire. Une fois deux de mes
chèvres ont dépassé la limite tracée par le Père, et le chrétien les a tuées. J’ai eu peur de
porter plainte car je savais que j’aurais tort.
Déclaration du Niabuchengera. – Colline de Kakusumba
Le nommé Paul Lugniragugu a pris mes gens pour travailler chez lui. J’ai donné une
66 « Boma » : habitation.
67 Il s’agit d’une mauvaise transcription du nom du chef Kitatire.
vache à Paul pour qu’il me rende mes gens, mais il a gardé ma vache et mes gens. Quand
vint le poste d’Ilange, il a eu peur, il m’a rendu mes gens et a gardé ma vache. J’ai eu peur
de porter plainte.
Musinga se plaint que Sesikeye, lors de l’arrestation de son fils et de son envoi à Kigali,
le nommé Guillaume lui a dit : donne-moi deux vaches car quand ton fils sera de retour de
Kigali, je trouverai bien [un] moyen de l’envoyer dans une autre région. Alors de peur
pour son fils, Sesikeye a donné deux vaches laitières à Guillaume. Musinga déclare qu’il y
a des douzaines de cas semblables. Il termine en assurant tout son dévouement au
Bulamatari, et en demandant la protection contres les manœuvres du Père d’Issawi. Il
demande de pouvoir punir ceux qui pour des questions de vaches ou de collines se rendent
chez le Père au lieu de venir chez lui ou chez un Blanc de l’Etat. Il demande à ce que le
Père ne fasse plus de pression sur ses gens et à ce qu’il ne s’occupe plus des affaires du
pays. Il déclare qu’il laissera absolument libre ses gens, mais en échange qu’on les laissent
(sic) libres également. Il insiste pour qu’on laisse ses Watutzis vivre en paix chez eux sans
les soumettre aux hommes des Pères.
Je certifie que ces déclarations m’ont été faites.
Nyanza, le 24 Mars 1918
Le Chef de Poste
(Se) Defawe
Pour copie certifiée conforme
Le Résident du Ruanda68
Dillens [ ?]
68 Il s’agit du Major Declerck.