Fiche du document numéro 36861

Num
36861
Date
Jeudi 30 juin 1994
Amj
Taille
2233382
Sur titre
Francophonie
Titre
Jean-Christophe et les « Khmers noirs »
Type
Article de journal
Langue
FR
Citation
The Times, Londres

Parmi toutes les grandes puissances, seule la
France est prête à assumer son devoir huma-
unitaire, envoyant 2 500 soldats pour protéger
les îlots de réfugiés tutsis et ouvrir des corri-
dors humanitaires vers le Zaïre, qui permettront
aux Rwandais d'échapper à la mort et à la famine.
Grâce à la France, ce soir, nos écrans de télévision
nous apporteront de bonnes nouvelles et montre-
ront des bébés tutsis bercés dans les bras de soldats
français.

Si seulement cette image d’une mission de secours
bien nette, destinée à combler le vide avant l'arri-
vée des renforts de l'ONU, pouvait résister à un exa-
men approfondi ! Mais la France, au Rwanda, est
considérée comme tout sauf neutre. Les rebelles du
Front patriotique rwandais (FPR), qui progressent
Sur le terrain, soupçonnent Paris de venir au secours
du “gouvernement provisoire” hutu de plus en plus
en difficulté, dont les milices sont responsables des
massacres. Le FPR a de bonnes raisons d’être scep-
tique. De 1990 à 1995, quand la politique africaine
de la France était la chasse gardée d’une cellule de
l'Elysée dirigée par le président Mitterrand et son
fils Jean-Christophe, les responsables de l'Elysée
parlaient ouvertement du FPR - essentiellement
mais pas exclusivement tutsi - comme des “Khmers
noirs”. La France a généreusement aidé le dicta-
teur hutu Juvénal Habyarimana. Même si Paris s'est
par la suite déclaré en faveur d'un accord politique,
les “conseillers” militaires et le soutien logistique
français ont par deux fois, en 1990 et 1993, contri-
bué à bloquer les offensives du FPR sur la capitale
rwandaise, Kigali.

Cette aventure pourrait faire plus de mal que de
bien. Les troupes françaises ne risquent peut-être
pas grand-chose : en fait, elles se déploient à partir
du Zaïre, uniquement dans des zones tenues par les
Hutus, et pourront compter sur la protection sup-
plémentaire de bombardiers et d’hélicoptères anti-
chars. En revanche, la MINUAR légèrement armée
a dû évacuer de Kigali des bérets bleus congolais,
sénégalais et togolais. Les coopérants, considérés
comme partisans de la France, risquent également
d'être désormais pris pour cibles.

L'opération a aussi des relents d'opportunisme.
Les organisations humanitaires françaises, dont
vingt s'opposent publiquement à l'engagement mili-
taire de leur pays, déclarent franchement qu'il n'y
a aujourd'hui pratiquement plus un seul Tutsi vivant
à sauver dans le territoire contrôlé par le gouver-
nement. Les cyniques se demandent pourquoi
M. Mitterrand aurait découvert seulement mainte-
nant que le temps était essentiel : la France a fait
partie de ceux qui ont voté la réduction de la mis-
sion de l'ONU en avril. La France espère peut-être
redorer son blason en Afrique, où sa politique tra-
ditionnelle, qui consiste à soutenir des gouverne-
ments corrompus, est un objet de mépris. Elle
cherche peut-être sincèrement à s'amender pour
ses actions passées au Rwanda. En France même,
l'intervention humanitaire est largement soutenue,
tout comme l'image de la France en porte-drapeau
des droits de l’homme. Mais il y aussi une autre
dimension.

La politique africaine de la France est fortement
motivée par le besoin obsessionnel de sauvegarder
la sphère de la francophonie, Les responsables fran-
çais ont par le passé justifié leur soutien au prési-
dent Habyarimana comme une aide à la “famille
franco-africaine” face à l'invasion anglo-saxonne.
Le FPR et ses troupes disciplinées semblent de plus
en plus susceptibles de gagner la guerre civile au
Rwanda. Ses chefs, depuis longtemps exilés en
Ouganda, ont l'anglais comme langue européenne
principale. Avec de la chance, les forces
vont effectivement sauver quelques vies. Mais, pour
être vraiment efficaces, elles doivent acquérir la
confiance des deux camps. On voit mal comment la
France, surtout elle, peut espérer y parvenir,

Haut

fgtquery v.1.9, 9 février 2024