Fiche du document numéro 36654

Num
36654
Date
Vendredi 9 octobre 2026
Amj
Taille
30512
Titre
Dafroza Gauthier, lumineuse chasseuse de génocidaires rwandais, s'est éteinte
Sous titre
Sophie Parmentier brosse le portrait de Dafroza Gauthier, infatigable chasseuse de génocidaires rwandais depuis 30 ans. Elle avait perdu quasiment toute sa famille dans les massacres de 1994 au Rwanda. Elle est morte samedi 3 octobre à Reims, d'un cancer fulgurant.
Nom cité
Nom cité
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Source
Type
Article de journal
Langue
FR
Citation
Dafroza Gauthier était une lutteuse. La silhouette fine, l’allure élégante, cheveux très courts, elle avait “un tempérament de guerrière, sans haine, ni esprit de vengeance”, me confiait hier encore au téléphone son mari, Alain Gauthier, qui l’accompagnait depuis trente ans, dans leur infatigable traque contre les génocidaires rwandais. Ils étaient inséparables dans ce combat, qui les a rendus célèbres avec une trentaine de plaintes déposées en France.

Dafroza Gauthier "a contribué à éclairer la justice française", écrivent eux-mêmes les magistrats spécialisés du parquet national, dans un hommage rare. Ils saluent le rôle "précurseur" qu'elle a eu “dans la lutte contre l’impunité des responsables du génocide des Tutsi au Rwanda”. Le génocide de 1994 a fait 800 000 morts en trois mois. Dafroza Gauthier a perdu une centaine de proches, presque toute sa famille maternelle. Perte inadmissible, celle de sa mère, assassinée devant l'église où elle s'était réfugiée.

Infatigable chasseuse de génocidaires rwandais



20 ans plus tard, en 2014, s’est ouvert à Paris le premier procès d’un génocidaire rwandais, qui avait tenté de refaire sa vie incognito en France, le procès de Pascal Simbikangwa. C’est là que j'avais rencontré pour la première fois Dafroza Gauthier, qui m’avait impressionnée par sa force et sa dignité.

Depuis, 7 génocidaires ont été condamnés par des cours d'assises parisiennes, notamment grâce aux preuves intangibles que Dafroza Gauthier avait recueillies sur le terrain, en allant interroger des rescapés, mais aussi des tueurs emprisonnés au Rwanda et qui balançaient leurs complices cachés en France.

Dafroza Gauthier était née au Rwanda en 1954, à Butare, dans une famille d’éleveurs tutsis, au milieu des collines. Elle a grandi avec la menace perpétuelle des Hutus. En 1963, son père disparaît dans ce qu'on a appelé le petit génocide de Gikongolo ; elle a alors neuf ans. Elle n'a jamais retrouvé la moindre trace de son papa. En a souffert toute sa vie.

À 18 ans, sa mère, tétanisée par la crainte de nouveaux massacres, l’envoie retrouver un grand frère en Europe. Dafroza s’enfuit à pied par le Burundi, traverse des marais, atterrit en Belgique, se marie quatre ans plus tard avec Alain Gauthier, en France. Elle l'avait croisé quelques années plus tôt, lorsqu'il était professeur de français dans sa région.

Elle devient ingénieure chimiste au laboratoire municipal de Reims. Ils ont trois enfants, cinq petits-enfants et un petit neveu adopté. Leur fille aînée, qui a épousé Gaël Faye, vit à Kigali.

Lumineuse et joyeuse, malgré les ténèbres du génocide



Dafroza Gauthier a toujours été "lumineuse, joyeuse", malgré les ténèbres dans lesquelles elle plongeait. Et elle "adorait danser avec les enfants", souligne son mari. Modeste, elle disait souvent de leur combat : "On est des gens peu importants engagés dans des combats très importants." Au micro des Pieds sur Terre sur France Culture, elle confiait avec d’autres mots ce qui l’animait. “Pour moi, c’est la clé de la mémoire. Si tu ne rends pas justice aux morts, qui ne ressusciteront jamais pour venir la réclamer, tu meurs avec une dette énorme."

"Moi j’ai l’impression que j’ai une dette que je ne pourrai jamais épurer, jamais. Et c’est cette dette-là pour moi qui m’habite. Y a des familles complètement disparues à jamais, je pense en premier à la famille de ma mère, y a aucun survivant, je suis la dernière de cette famille, c’est quand même incroyable, ça donne le vertige de penser à des choses comme ça. Il faut pas penser, il faut agir. Si tu commences à penser, tu vas à l’asile psychiatrique. Donc, il faut agir. Essayer de faire quelque chose de cette hécatombe".

Depuis cinq mois, Dafroza Gauthier luttait contre un cancer du poumon, fulgurant, qui l’a emportée, le week-end dernier, à l'âge de 72 ans. Presque jusqu’à son dernier souffle, elle a parlé de ses enquêtes en cours au Rwanda.
Dafroza Gauthier sera incinérée lundi, à Reims, où elle habitait. Sur le faire-part, ni fleurs ni couronnes, mais est proposé un don, pour les rescapés du génocide via le Collectif des parties civiles pour le Rwanda qu'elle avait fondé avec son époux.

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fgtquery v.1.9, 9 février 2024