De son bureau, elle dit qu’elle a une vue imprenable. À l’instant où je vous parle, je fais face à la Loire, c’est un très bel endroit, glisse au téléphone Beata Umubyeyi-Mairesse. L’autrice franco-rwandaise a posé, pour un mois, ses valises à la Maison Julien-Gracq, à Saint-Florent-le-Vieil, et tous les matins, son horizon glisse sur les eaux du fleuve royal. Une sorte de quiétude, oui, mais aussi, l’impression que la nature ploie sous des conditions climatiques désastreuses. Le niveau de l’eau est si bas… Même dans le jardin, tout est cramé, alors qu’il doit être si joli… Quand on a une conscience écologique, ça questionne, on voit les dangers qui guettent le vivant.
L’autrice, qui a décroché cette résidence grâce au Prix des lycéens des Pays de la Loire pour son livre « Le convoi », est rattrapée, comme beaucoup, par les affres d’un été incendiaire, elle, qui vit le reste de l’année à Bordeaux (Gironde), aux portes du feu dévastateur qui a embrasé des centaines de milliers d’hectares au bord du bassin d’Arcachon. On a vécu les volets et fenêtres fermés, des cendres tombaient du ciel, on sortait même avec des masques, dit l’écrivaine, qui va profiter de son séjour ligérien pour défricher son nouveau projet. Un roman qui prendra racine dans une époque ancienne et qui balaiera tout le XX
e siècle, entre l’Europe et l’Afrique de l’est. J’en suis à la toute première étape. J’ai emporté plein d’ouvrages, de documentations et de lectures, parfois en langues étrangères. Je ne veux pas en dire plus, même si j’en ai déjà trop dit (sourires). En fait, je vais revenir sur des thématiques qui me tiennent à cœur, comme l’héritage du passé.
Le récit s’arrêtera un temps au Rwanda, son pays natal, le fil rouge de son œuvre, nourrie depuis par une dizaine d’années par des recueils de poésie, des nouvelles, des romans et des récits. Son dernier livre, justement, « Le Convoi », qui a aussi reçu le Prix de l’essai France Télévision, est une plongée dans son histoire intime. Le résultat de quinze ans de recherches — c’est très long, mais ça en valait la peine — sur ces enfants rwandais, qui comme elle, ont connu l’urgence de l’exil forcé en plein génocide (1). Beata n’était alors qu’une adolescente. Elle sera accueillie, plus tard, par une famille du nord de la France. Des gens aimants et bienveillants, remarque celle qui avait vu sa mère retourner au pays pour retrouver des survivants. Aujourd’hui, je ne vis pas avec un trauma, même si ça fait partie de moi. Le génocide, des Tutsi au Rwanda, précise-t-elle, s’élevant contre l’expression génocide rwandais, noircit ses pages. Tant à dire, un puits sans fonds.
Il y a encore 1001 histoires à raconter sur le pays de mon enfance, explique l’écrivaine, qui a cumulé une quinzaine de prix depuis ces dix dernières années, autant de récompenses qui mesurent bien la qualité de son œuvre. Vous savez, au Rwanda, s’il y a une longue tradition de poésie orale, la littérature écrite, elle, est récente. Aujourd’hui, j’y retourne régulièrement pour rencontrer des lecteurs… Mes textes commencent même à être traduits en kinyarwanda. J’y suis très bien accueillie.
Beata Umubyeyi-Mairesse tisse un travail protéiforme, aussi bien littéraire qu’historique ou mémoriel. Et bat en brèche les idées reçues. On a trop souvent présenté le génocide comme un simple conflit tribal, quelque chose de très caricatural, alors que ce n’est pas le cas. Les Hutu et les Tutsi partageaient la même langue, la même religion, c’était simplement deux groupes sociaux différents qu’on a opposés alors qu’il y avait au départ une vraie nation rwandaise… Mais la colonisation les a racialisés. Ce génocide prend aussi racine dans l’histoire coloniale, qui a parfois consisté à diviser pour mieux régner.
Aujourd’hui, Beata dit que le Rwanda n’est plus déchiré et qu’un travail important de tentative de mémoire y a été mené pour permettre de revivre ensemble. Avec une nouvelle génération qui n’a finalement pas connu l’horreur. Plus de la moitié de la population, 65 % selon les derniers chiffres, est née après 1994, précise l’autrice, qui s’apprête à sortir son prochain livre, baptisé « La Solidarité des ébranlés ». Au fil des pages, il y sera question d’engagement humanitaire, notamment dans la lutte contre le sida en Afrique. Le cœur du sujet ne surprendra pas. Mais il intrigue, la promesse d’un grand voyage. Le fil rouge d’une vie.
À savoir : deux autres résidences
Pendant ce mois d’août, la Maison Julien-Gracq accueille trois résidences : Beata Umubyeyi-Mairesse (lire ci-dessus), Tony Durand et Gabriela Carneiro Da Cunha. Le premier est un auteur jeunesse, illustrateur et scénographe. La seconde est une actrice, réalisatrice et chercheuse brésilienne. Depuis 2013, l’artiste développe le Riverbanks Project : une recherche artistique dédiée à l’écoute des fleuves brésiliens transformés par l’action humaine. À noter qu’une rencontre publique avec Beata Umubyeyi-Mairesse est organisée samedi 22 août, de 15 heures à 16 heures, dans le cadre des Lectures sous le marronnier. Ouvert à tous.
(1)Le génocide des Tutsi au Rwanda a fait environ 800 000 à un million de morts en à peine 100 jours, du 7 avril au 17 juillet 1994.