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Il y a, chez beaucoup de celles et ceux qui prétendent combattre l’ethnicisme/ le racisme dans la région des grands lacs africains, un réflexe qui se croit lucide et qui ne fait pourtant qu’aggraver le mal. Le geste est toujours le même : plutôt que d’interroger la catégorie “ethnique” elle-même, on prend le raciste au mot et on lui oppose la soi-disant « vraie règle ». On dit un Muluba se transmet par la mère, donc les enfants nés d’une étrangère n’en sont pas ! Pour coincer le Muluba raciste. Ou bien, les Banyamulenge ont été reconnus comme Congolais par telle ou telle décision d’un gouvernement colonial ou néocolonial depuis telle date et d’ailleurs nous avons la preuve matérielle - ci joint le papier d’époque … donc c’est bien le cas.
On se dit qu’on les a alors bien eu, en croyant les coincer par leur propre logique. On se donne des airs de rigueur, presque de révolution tandis qu’en réalité, on leur concède le plus important ; l’existence d’appartenances pures, la validation des décisions d’autorités racistes et divisionnistes. Et l’on manie, sans le voir, les outils forgés par ceux qui ont perverti nos identités.
La fluidité était la règle, pas l’exception.
Commençons par défaire, de nouveau, une évidence : l’idée que les ethnies (tribus ou races africaines) seraient des entités anciennes, stables, aux contours nets. L’histoire précoloniale démontre l’inverse. À propos du royaume Kongo, l’historien africain américain John Thornton a démontré les points suivants : entre le XVIᵉ et le XIXᵉ siècle, la règle même de la descendance a changé trois fois. Système matrilinéaire d’abord; le kanda, ce groupe de parenté qui contrôlait l’accès à la terre. Puis une bascule vers le patrilignage quand le commerce atlantique fit du captif la source du pouvoir. Le mode cognatique, lors de la désintégration du royaume et enfin le retour au kanda quand la terre redevint la ressource première. Quand on observe que la règle d’appartenance se reconfigure - continuellement - au rythme des changements et rapports économiques, c’est qu’elle est bel et bien un instrument politique plutôt qu’une loi de nature.
Le royaume Kuba en offre une autre illustration : un conglomérat de chefferies hétérogènes; Bushong, Kete, Coofa, Twa, toutes agrégées par la conquête et l’adoption. Son fondateur, Shyaam a-Mbul … était un étranger. Les grands ensembles se constituaient donc par absorption : alliance matrimoniale, pacte de sang, clientèle, incorporation de captifs mis en gage. Les clans et “tribus” se nouaient et se dénouaient au gré des alliances, des migrations, des ruptures. L’appartenance était une position dans un tissu social vivant, révisable, négociée et re-négociée.
Rien n’a jamais été gravé dans le sang à la naissance.
Bien sûr, d’anciens (voire extrêmement anciens) sentiments d’appartenance préexistaient aux colonisations et aux différentes traites. Ce que la colonisation européenne - issue du cadre et des idéologies de la suprématie blanche - a produit ; c’est leur fixation, leur naturalisation, leur racialisation.
Le piège, et pourquoi les donneurs de leçons le tendent sous leurs propres pas.
Les écrits des auteurs Franz Fanon et Charles Mills nous éclairent à ce propos; la suprématie blanche ayant colonisé les corps et les terres, mais aussi (et surtout, sur la durée) les esprits et les catégories mêmes par lesquelles le colonisé se pense. Mills nomme cela le contrat racial, un ordre qui assigne des essences et classe l’humanité en degrés.
Dès lors, revenons aux commentateurs mentionnés au début. En brandissant soi-disant « la vraie règle » raciste contre l’ethniciste/ le raciste, on reconduit exactement l’opération coloniale : on pose comme acquise une appartenance pure, une transmission mécanique, une identité qu’on posséderait ou dont on serait déchu.
La vraie critique de l’ethnicisme/ du racisme (n’oublions pas que dans le cadre africain, l’ethnie est instrumentalisée afin d’euphémiser et naturaliser le processus de racialisation coloniale ; mieux vaut appeler un chat un chat) ne consiste pas à dire « tu appliques mal la règle raciste », mais « la règle rigide que tu défends est une fabrication coloniale ».
On ne défait pas une essence en lui en substituant une autre, mieux calculée, qui nous arrange mieux ; on la défait en montrant qu’aucune essence n’a jamais tenu, et a toujours mené à la vulnérabilité de nos peuples et à l’impossibilité des solidarités et résistances.
Nos appartenances furent des positions, des rattachements, des alliances qui se nouaient et se dénouaient au fil de l’histoire, bien plus que des « sangs purs » à préserver.
Leur rendre à nouveau cette souplesse revient à retirer à l’ethniciste/ au raciste le sol même où il cultive ses frontières et stratégies. Le prendre à son propre jeu, en revanche, ne fait que lui fournir de meilleures armes et nous oblige à continuellement lui courir après, en acceptant son agenda comme seul domaine des possibles.
Combattre la racialisation avec les catégories de la racialisation, c’est la servir. Mais la désarmer suppose de la penser depuis un ailleurs, depuis ce que nous étions et surtout la manière dont nous fonctionnions avant qu’on ne nous assigne ces cases.