Fiche du document numéro 36494

Num
36494
Date
Lundi Juillet 2024
Amj
Fichier
Taille
0
Titre
Billets d'Afrique No. 338
Lieu cité
Mot-clé
Mot-clé
Cote
No 338
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
MENSUEL D'INFORMATION SUR LA FRANÇAFRIQUE ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE

SOLIDAIRES, PLUS QUE JAMAIS
POLITIQUE MIGRATOIRE / KANAKY / STATUES COLONIALES

ÉTÉ 2024

N°338
2€30

BILLETS
D'AFRIQUE

EN BREF

Pêche néocoloniale
Le 8 mai dernier, le président sénégalais
Bassirou Diomaye Faye demandait dans un
communiqué de presse « l’audit du pavillon
sénégalais » visé par des soupçons de prête­
noms et « l’évaluation des accords et licences
de pêche » négociés avec d’autres pays, no­
tamment ceux de l’Union européenne (UE)
(Jeune Afrique, 9/05/2024). Quelques heures
plus tôt, l’ambassadeur européen au Sénégal,
Jean­Marc Pisani, assurait que cette dernière
n’avait « rien à cacher » et que la pêche euro­
péenne représentait moins de 1 % de la
pêche au Sénégal. L’accord en vigueur depuis
2019 entre l’UE et le Sénégal expirant en no­
vembre prochain, il fera donc l’objet d’une
évaluation avant de nouvelles négociations
entre les deux parties. Cette volonté du pré­
sident Faye de reprendre la main sur la ges­
tion de la pêche, qui concerne 50 000
pêcheurs artisanaux et fait vivre 600 000 Sé­
négalais⋅e⋅s, s’inscrit dans un courant plus
large de remise en cause au niveau internatio­
nal de l’exploitation des ressources halieu­
tiques par les grandes puissances. Dans un
rapport publié en début d’année, l’ONG envi­
ronnementale Bloom dénonçait ainsi le « mo­
dèle de prédation néocolonial des ressources
de l’océan Indien » de la pêche industrielle
européenne (Le Monde, 12/05/2024). L’ONG
accuse les pays de l’UE (notamment la France
et l’Espagne) d’avoir recours à des pratiques
de pêche destructrices et à des stratagèmes
et des pressions politiques pour assurer l’ex­
ploitation du thon tropical à leurs industriels,
au détriment des écosystèmes et des États
côtiers.

passe de mettre la main sur l’autre grand
géant de la télévision payante du continent,
MultiChoice, basé à Johannesburg et évalué à
2,7 milliards d’euros (Afrique XXI,
17/05/2024). Le 8 mai, à l’aube du lancement
de l’OPA, Canal+ possédait déjà 43,5 % du
capital de MultiChoice, et le projet de rachat
a réjoui les actionnaires sud­africains du
groupe qui l’ont fait savoir dans une circulaire
conjointe le 4 juin. L’aboutissement de cette
opération entraînerait la naissance d’un
« mastodonte capable d’entrer en concur­
rence avec les plus grosses plateformes de
streaming mondiales » (Le Monde,
9/06/2024), et permettrait à Bolloré d’accé­
der à des dizaines de millions de téléviseurs
africains grâce aux 15,7 millions d’abonnés de
MultiChoice sur le continent. Un nouveau
coup terrible porté à l’indépendance des mé­
dias par le milliardaire français, qui répand
déjà largement ses idées d’extrême­droite ici
comme ailleurs et n’hésite pas à user de son
influence pour favoriser certains dirigeants.
Comme en décembre 2023 où Canal+ a
coupé le signal de trois chaînes critiques à
l’égard du président guinéen Mamadi Doum­
bouya.

Propagandiste
français

Interviewé sur LCI (30/05/2024), Benyamin
Nétanyahou a, contre l’évidence, réfuté tout
ciblage intentionnel des civils gazaouis. Afin
de contrer les accusations qui pourraient lui
valoir un jour une condamnation à la CPI, il a
fait la comparaison avec les bombardements
aériens menés par Barkhane au Sahel : « Au
Mali, les forces françaises ont ciblé les com­
mandants terroristes et ont accidentelle­
ment bombardé un mariage ; il y a eu
S’il a finalement vendu au prix fort son pôle
énormément de morts civils [22 morts dont
logistique et maritime Bolloré Africa Logistics
16 civils selon l’ONU]. C'est une tragédie,
(Les Echos, 21/12/2022), l’ombre de Bolloré
c'est quelque chose qui se produit dans la
n’a pas fini de planer sur le continent africain.
guerre, mais je ne dirais pas que Macron est
Alors que, par le biais du groupe Vivendi, la
un criminel de guerre. » Ce tacle en direction
famille Bolloré possède déjà Canal+ (plus
de la France a fait réagir Le Canard enchaîné
grand fournisseur de
sous le titre « Nétanyahou propagandiste
télévision par satellite
russe » (05/06/2024) : « Sauf que cette histoire
en Afrique franco­
de mariage bombardé était une fake news
phone), elle est en
propagée par la Russie et ses
nouveaux alliés du régime mi­
Bulletin fondé en 1993 par François­Xavier Verschave ­ Directrice de la
publication Pauline Tétillon ­ Comité de rédaction R. Granvaud, O. Tob­
litaire malien », écrit l’hebdo­
ner, R. Doridant, M. Bazin, P. Tétillon, T. Noirot, E. Cailleau, M. Lopes, J.
madaire dit satirique. Sauf que le
Poirson, N. Butor, B. Godin ­ Ont contribué à ce numéro S.Labadi, J.
Canard raconte n'importe
Beurk, N. Maillard­Déchenans ­ Édité par Association Survie, 21 ter rue Vol­
taire ­ 75011 Paris­ Tél. (+33)9.53.14.49.74 ­ Web http://survie.org et
quoi ! Le bombardement du ma­
https://twitter.com/Survie ­ Commission paritaire n°0226G87632 ­ Dépôt
riage de Bounti le 3 janvier 2021
légal janvier 2024 ­ ISSN 2115­ 6336 ­ Imprimé par Imprimerie Notre­
Dame, 80 rue Vaucanson, 38830 Montbonnot Saint Martin
a fait l'objet d'un rapport d'en­

Bolloré streaming

quête très précis de l'ONU. A cette date, le
deuxième coup d'État du colonel Assimi Goï­
ta n'a pas encore eu lieu, les relations entre la
France et le pouvoir de transition ne sont pas
encore rompues, et les Russes n'ont pas en­
core mis les pieds dans le pays. Concernant la
« guerre contre le terrorisme » de la France au
Sahel, Le Canard enchaîné a, pendant près
de 10 ans, plus ou moins discrètement servi
la soupe aux militaires français sous la plume
de Claude Angeli. Ça n'était pas du journa­
lisme, mais au moins il y avait une cohérence.
Aujourd'hui, on est carrément dans une réali­
té alternative, et ça vaut bien la désinforma­
tion russe.

Sassou
(toujours) vert
L’Académie des sciences d’Outre­mer
(Asom) a attribué le 11 mai son prix Paul
Bourdarie au dictateur congolais Denis Sas­
sou­N’Guesso. Selon cette vieille et poussié­
reuse institution aux relents coloniaux,
Sassou œuvrerait à la préservation de l’envi­
ronnement et tout particulièrement de la fo­
rêt équatoriale. Certes, il tient de beaux
discours, organise des colloques et des som­
mets, mais il vient surtout d’autoriser en jan­
vier l’exploitation pétrolière au sein du parc
national de Conkouati­Douli, « l’aire protégée
la plus riche en biodiversité du
pays » (Greenpeace, communiqué du
21/02/2024). Qui pouvait de toute façon
croire à ces fables vertes où le protagoniste
compte pratiquement 40 ans de pillages en
tout genre à la tête de son pays ? Ségolène
Royale hier et l’Asom encore aujourd’hui.
Rappelons que cette société soi­disant sa­
vante et centenaire, désormais établissement
public à caractère administratif, compte parmi
ses membres quelques grands noms de la
Françafrique, à commencer par Michel Rous­
sin, ex­vice président de Bolloré passé par les
services secrets. Pas surprenant dès lors de la
voir célébrer une dictature archi­corrompue,
connue pour ses élections truquées, où les
opposants croupissent en prison et où la jus­
tice n’a jamais été rendue pour les dizaines de
milliers de victimes de la guerre civile qui a
ramené Sassou au pouvoir en 1997. Comble
de cette farce : ce prix pompeux n’avait jamais
été remis jusqu’ici à un chef d’État... À
quand le prix Nobel de la paix ? Il est temps
d’arrêter cette hypocrisie : « Sassoufit »,
comme disent ses opposants !

I

travaillé pour des chefs d’État africains : les très
autoritaires Moussa Dadis Camara en Guinée et
Mouammar Kadhafi en Libye, Laurent Gbagbo en Côte
d’Ivoire…
En 1988, le FN aurait été financé (comme d’autres
partis politiques français) par l’ancien dictateur gabonais
Omar Bongo, parfaite illustration de l’intégration du parti
dans les mécanismes du système néocolonial français en
Afrique. L’actuel RN milite pour un soutien financier
massif de la France envers ses entreprises sur le
continent, face à la prétendue rapacité des puissances
émergentes, dans la droite lignée de la diplomatie
économique françafricaine. En 2015, Marion Maréchal,
alors députée, demandait ainsi à l’Assemblée nationale
que l’aide publique au
développement redevienne
bilatérale et concentrée sur
les
pays
d’Afrique
francophone, dans un
souci d’influence et de
soutien aux entreprises
françaises. Lors d’une visite
au Tchad en mars 2017,
Marine Le Pen n’hésitait pas
à courtiser le président Idriss Déby et à défendre
l’opération Barkhane. Plus récemment, elle se réjouissait
de « l’élection » dynastique du fils Déby (voir en page 16).
Alors, pourquoi cette opposition de façade ? Par
opportunisme électoral auprès des diasporas africaines ?
Par souci de se poser en rupture avec les traditionnels
partis de gouvernement ? Un argument récurrent est en
tout cas révélateur du racisme éhonté qui se cache
derrière ces prises de position : l’idée que la fin de la
Françafrique s’accompagnerait de l’arrêt des flux
migratoires africains en direction de la France. Rappelons­
le avec force : la lutte contre la Françafrique est
indissociable de l’antiracisme et de la lutte pour les droits
des personnes exilées. Et donc du combat contre la
gangrène fasciste sous toutes ses formes.

ANTIFRANÇAFRIQUE,
LE RN ?

Nicolas Butor

Sommaire
2
3
4
6

BRÈVES
ÉDITO
POLITIQUE MIGRATOIRE EUROPÉENNE
De la forteresse au bunker
KANAKY ­ NOUVELLE CALÉDONIE
La France coloniale s'acharne contre les Kanak

STATUES COLONIALES EN AFRIQUE
Les empires contre­attaquent
12 GÉNOCIDE DES TUTSIS
Complicité de génocide à Bisesero
14 SUR L'ÎLE DE LA RÉUNION
Coloniser par l'allaitement
16 TCHAD
Toutes nos félicitations
8

Image de couverture : Manifestation du 25/05/2024 à Paris (G. Millant)
Contact de la rédaction : billetsdafrique@survie.org ­ Site internet : http://survie.org

ÉDITO

l est un terrain que l’extrême­droite française,
Rassemblement national (RN) en tête, se plaît
curieusement à investir : la dénonciation de la
Françafrique. À plusieurs reprises, Marine Le Pen a appelé
à en finir avec cette politique « faite d'ingérences et
d'exigences de contreparties, parfois opaques » et n’a pas
hésité à se positionner contre le franc CFA, « un
inconvénient économique pour les pays d'Afrique » (Le
Figaro, 22/03/2017), tandis que Louis Aliot (le « Monsieur
Afrique » du parti) fustigeait le soutien « pesant et
coupable » de la France à certains dictateurs du continent,
dans une tribune par ailleurs très confuse (L’Opinion,
20/08/2023). Mais derrière ce vernis hypocrite, des liens
étroits ont toujours existé entre l’extrême­droite et le
système néocolonial français
en Afrique, comme l’ont
rappelé Marie Bazin dans nos
colonnes (Billets d’Afrique
n°252, 12/2015) ou Michael
Pauron
(Afrique
XXI,
16/02/2022).
Historiquement, c’est dans
le creuset des indépendances
que l’extrême­droite de
l’après­guerre s’est recomposée d’un point de vue à la
fois structurel et idéologique. Le Front national (FN),
fondé en 1972 par d’anciens partisans de l’Algérie
française (dont le tortionnaire Jean­Marie Le Pen et
François Duprat venu d’Ordre nouveau), est lourd de cet
héritage anti­décolonial. De nombreux militants
d’extrême­droite intégreront d’ailleurs les réseaux
politiques et paramilitaires de la Françafrique. Bob
Denard, barbouze par excellence de ce système, n’a pas
hésité à recruter comme hommes de main des proches
du Front national. Dans les années 1990, le Département
protection sécurité, service d’ordre du FN, a également
fourni des mercenaires pour plusieurs expéditions
africaines. Enfin, de nombreux proches du parti ont

4

PORTRAIT
ANALYSE

POLITIQUE MIGRATOIRE EUROPÉENNE

DE LA FORTERESSE
AU BUNKER
Après huit ans de négociations, l’Union européenne entérinait au printemps un pacte sur la
migration et l’asile. La dizaine de textes qui le constitue normalise des pratiques que l’on sait
mortifères. Sans mettre fin aux appels de l’extrême­droite et de certains États d’aller encore
plus loin…

L

e 10 avril dernier, le Parlement
européen adoptait in extremis un
pacte sur la migration et l’asile,
principalement grâce aux voix du centre­
droit, des sociaux­démocrates et des
libéraux. Cet ensemble de textes, ratifié mi­
mai par le Conseil des ministres de
l’Économie des pays membres de l’Union
européenne (UE), prévoit entre autres la
mise en place de centres de rétention aux
frontières extérieures de l’UE pour les
personnes exilées arrivant de façon
irrégulière, par la mer comme par la terre.
Une mesure qui ouvre la porte à la
détention d’enfants dès l’âge de six ans et
fait entrer les demandeurs d’asiles dans un
processus de tri toujours plus acharné. Ces
derniers pourront notamment être soumis à
des procédures accélérées (six semaines !)
qui ne laissent pas le temps d’un examen
individuel approfondi de la demande d’asile,
et pourront être plus rapidement expulsés
vers leur pays d’origine si celui­ci est
considéré comme « sûr ». L’utilisation accrue
de technologies de surveillance, comme les
drones, et des contrôles policiers est
également à l’ordre du jour, avec toutes les
dérives associées que l’on connaît, comme le
profilage racial par exemple.

Fausse solidarité, vrais
refoulements
Ce processus de filtrage s’accompagne
d’une plus grande externalisation de la
gestion des flux migratoires, qui incomberait
encore plus à des pays dirigés par des
régimes autoritaires où les droits humains
sont bafoués, a fortiori pour les demandeurs
d’asile – Libye, Tunisie, Turquie… C’est le
cas de l’Egypte d’Al­Sissi, dont on connaît la
gestion sanglante de sa frontière libyenne
avec la complicité de la France (Disclose,
21/11/2021) : la présidente de la
Billets d'Afrique 338 - été 2024

Commission européenne Ursula von der
Leyen et le président égyptien ont signé le
17 mars dernier des accords qui prévoient
notamment le versement de 200 millions
d’euros au Caire pour le contrôle des
frontières. Ces accords sont d’autant plus
scandaleux qu’ils ont notamment pour but
d’empêcher l’arrivée sur le territoire
européen de réfugié⋅e⋅s palestinien⋅ne⋅s
fuyant les exactions d’Israël à qui plusieurs
États européens (dont la France) continuent
de fournir des armes…
Enfin, si ce pacte prévoit une « solidarité »,
ce n’est nullement envers les personnes
exilées, mais entre les pays de l’UE, avec la
mise en place de mécanismes de répartition
visant à venir en aide aux pays de l’UE les
plus concernés par l’arrivée d’exilé⋅e⋅s (Italie,
Grèce, Espagne…).
Bien que honteux, ce nouveau pacte n’a
rien d’étonnant car il s’inscrit dans la droite
lignée
des
politiques
migratoires
européennes de la dernière décennie, qui
prennent la forme d’une véritable
diplomatie migratoire avec les pays d’origine
ou de transit des personnes exilées. Une
diplomatie qui « soulève des questions de
légalité, de démocratie et d’efficacité »,
comme l’explique la géographe et politiste
Hélène Thiollet (Le Monde, 6/05/2024) : « Ce
changement d’orientation s’accompagne
d’une tendance notable à privilégier les
arrangements ad hoc par rapport aux
accords formels. L’UE s’épargne ainsi les
longs processus de ratification requis par les
traités officiels. Mais elle rend ses choix
difficilement contrôlables et peu évalués ».
De plus, alors que les accords concernaient
avant les personnes entrant en situation
irrégulière (ce qui est déjà un problème en
soi), ils touchent également aujourd’hui les
demandeurs d’asile.

« Nouvelles façons » de
rejeter les exilé·e·s
Mais le texte ne va pourtant pas assez loin
pour la droite et l’extrême­droite – qui a
refusé de le voter (Le Monde, 10/05/2024).
Quand cette dernière pousse pour des
refoulements (pushbacks) systématiques
(une pratique illégale en plus d’être
inhumaine), le Parti populaire européen
(PPE), qui vient de conserver sa majorité
relative au Parlement européen, veut
toujours davantage externaliser vers des pays
tiers le traitement des demandeurs d’asile
arrivés de façon irrégulière. Du côté des
États, ce sont quinze pays membres de l’UE
qui réclament dans une lettre adressée à la
Commission européenne le 15 mai cette
externalisation. Selon ces gouvernements,
allant des sociaux­démocrates du Danemark
à l’extrême­droite italienne, il est nécessaire
de « sortir des sentiers battus et trouver
ensemble de nouvelles façons d’aborder
cette question au niveau de l’UE » (Le
Monde, 17/05/2024). Autrement dit, de
nouvelles façons de se débarrasser des
personnes exilées.
Deux modèles sont mis en avant dans leur
argumentaire. D’abord, la « loi sur la sûreté
du Rwanda » mise en œuvre au Royaume­Uni
depuis le mois d’avril. Par le biais d’un
accord passé avec Kigali, le pays peut
envoyer au Rwanda des demandeurs d’asile
arrivés sur son territoire, contre
financements. Le destin de ces demandeurs
dépendra ensuite du système rwandais : s’ils
sont reconnus comme réfugiés, ils pourront
rester dans le pays ; sinon, ils seront
renvoyés dans leur pays d’origine. Dans le
cadre légal européen actuel, un tel système
serait illégal, mais il est aujourd’hui appelé
de ses vœux par le PPE.

Les quinze États prennent également en
exemple le protocole Italie­Albanie, signé fin
2023 entre les deux pays. Dans le cadre de
cet accord, pas encore mis en pratique,
Rome va installer sur le sol albanais un camp
d’accueil et de traitement des demandes
d’asile des migrants interceptés en mer
Méditerranée. La structure, dont l’ouverture
est annoncée pour le 1er août, serait gérée
par les Italiens et dans le cadre du droit
italien, ce qui permet au pays de rester dans
les limites du droit international.
Ces deux exemples se situent dans des
pays considérés comme « sûrs », c’est­à­dire
des États censés respecter les droits
fondamentaux des réfugiés et des
demandeurs d’asile. Il n’existe pas pour
l’instant de liste européenne de tels pays
tiers, mais le nouveau pacte devrait conduire
à en établir une. De plus, il prévoit pour
l’heure de ne pouvoir « externaliser » une
personne exilée dans un pays tiers
qu’uniquement si celle­ci a un lien direct
avec le pays concerné. Mais les quinze pays
signataires de la lettre veulent supprimer
cette condition, pour pouvoir renvoyer
n’importe quel demandeur d’asile dans
n’importe quel pays.
La fiabilité même de ces pays sûrs pose
quoi qu’il en soit question, d’autant plus à la
lumière d’une nouvelle pièce qui vient
s’ajouter au dossier déjà lourd des exactions
tolérées par l’UE au nom de la gestion
migratoire : en mai dernier, une enquête
menée par plusieurs médias internationaux
et le collectif de journalistes Lighthouse
Reports documentait les violences subies par
des milliers de personnes exilées au Maroc,
en Mauritanie et en Tunisie (Le Monde,
21/05/2024).

Des atteintes financées par
l’Europe
Au Maroc, les demandeurs subissent ainsi
des rafles quotidiennes, comme l’explique
Mafa Camara, président de l'Association
d'appuis aux migrants mineurs non
accompagnés, interrogé dans le cadre de
l’enquête : « Tous les Blacks savent que, s'ils
sortent entre 10 et 20 heures, ils risquent de
se faire embarquer ». Après leur arrestation,
les exilé⋅e⋅s sont envoyés dans des bâtiments
administratifs convertis en centres de
rétention, avant d’être récupérés par des bus
et déportés dans des zones reculées ou
désertiques. Une vingtaine de personnes
interrogées assurent avoir été témoins ou
victimes de violences policières lors de ces

arrestations. Sous couvert d’anonymat, un
consultant travaillant pour l’UE reconnaît
que « le but est bien sûr de rendre la vie des
migrants difficile. Si l'on vous emmène dans
le Sahara deux fois, la troisième, vous
voulez rentrer chez vous ».
La situation est similaire en Mauritanie, où
des véhicules embarquent les personnes
exilées sur des bases raciales pour les
ramener sans ménagement à la frontière
malienne. Dans certains cas, les personnes
refoulées possédaient pourtant des titres de
séjour mauritaniens. Ces expulsions sont
réalisées en coopération avec l’Espagne, qui
a fourni plusieurs pick­ups et bateaux et
déployé de façon permanente une
cinquantaine de policiers à Nouakchott et à
Nouadhibou, respectivement capitale
administrative et capitale économique du
pays.
Dans le cas de la Tunisie, la Mission
d'appui des Nations unies en Libye (Manul)
évoque carrément des « expulsions
collectives » vers les frontière libyennes et
algériennes et des « retours forcés sans
procédure », exposant les migrants à de
« graves violations et abus des droits
humains, avec des cas confirmés
d'exécution extrajudiciaire, de disparition,
de traite, de torture, de mauvais traitement,
d'extorsion et de travail forcé ». Ainsi,
depuis 2023, au moins 29 personnes
auraient péri dans le désert libyen.
Face à ces pratiques inhumaines, les
instances européennes font la sourde oreille
et prétendent que l'argent européen ne
finance pas ce genre de tactiques – ce que
démentent les résultats de l’enquête. Depuis
2015, les trois États mis en cause ont reçu de
l’UE plus de 400 millions d'euros pour la
gestion de leurs frontières, sans compter les
aides directes des États membres, les dons
de matériel (des véhicules notamment) et
les formations. Ces fonds sont directement
utilisés pour acheter des équipements
utilisés contre les personnes exilées (navires,
caméras thermiques, radars…). En 2023,
l’UE a d’ailleurs signé de nouveaux accords
avec la Tunisie (avec des aides à hauteur de
105 millions d’euros) et la Mauritanie (pour
un soutien financier de 210 millions d’euros,
dont une partie doit être allouée à la gestion
migratoire), alors même qu’elle a
connaissance de ces pratiques depuis au
moins 2019. Pour Marie­Laure Basilien­
Gainche, professeure de droit public à
l'université Jean­Moulin­Lyon­III, « les États
européens ne veulent pas avoir les mains

ANALYSE

5

sales. Ils sous­traitent donc à des États tiers
des violations des droits de l'Homme ».
Ainsi, les conséquences des dispositions
de ce pacte européen sur les migrations, qui
devrait entrer en vigueur en 2026, ne
pourront qu’être désastreuses. Il risque
d’accentuer le phénomène de refoulements
illégaux contraires au droit international, et
surtout d’aggraver encore la mortalité aux
frontières. Car, comme le rappelle la
philosophe et fondatrice du collectif
Migraction59 Sophie Djigo (Mediapart,
9/04/2024) : « Ces politiques migratoires
mettent en place des dispositifs mortels, dont
l’effet est explicitement de tuer à des fins de
dissuasion ».
Au lendemain d’élections européennes
marquées par une poussée agressive des
partis d’extrême­droite (notamment en
France), la forteresse Europe se bunkerise
encore un peu plus. La coopération avec les
pays africains n'a guère de place dans le
débat public en dehors de cet angle
migratoire, laissant de côté toute
contestation du modèle de coopération de
l'UE, les crises humanitaires et politiques en
cours en Afrique, tout comme la volonté
d'un certain nombre de dirigeants du
continent de faire évoluer les rapports de
force.
Nicolas Butor

Billets d'Afrique 338 - été 2024

ACTUALITÉ

6

CRISE EN KANAKY-NOUVELLE-CALÉDONIE

LA FRANCE COLONIALE
S’ACHARNE CONTRE LES KANAK
Malgré l’embrasement de la Kanaky­Nouvelle­Calédonie de ces dernières semaines, l’État
français poursuit sa stratégie incendiaire dans l’archipel et répond aux aspirations légitimes
du peuple kanak par une répression toujours plus acharnée.

E

n Kanaky­Nouvelle­Calédonie, l’État
ne cesse de jouer avec le feu.
Ignorant plusieurs mois d'une
intense mobilisation des indépendantistes,
menée par une Cellule de coordination des
actions de terrain (CCAT) créée fin 2023,
Macron et son gouvernement ont tenté de
passer en force et fait voter au Sénat le 2
avril, puis à l'Assemblée nationale dans la
nuit du 14 au 15 mai un projet de loi
constitutionnelle actant le dégel du corps
électoral calédonien. Or ce gel est un
acquis crucial pour le peuple autochtone
kanak, qui risque sans celui­ci de perdre
tout contrôle sur son propre destin. Le
résultat ne s’est pas fait attendre : une
révolte
insurrectionnelle
hautement
prévisible1, avec barrages mais aussi
incendies, pillages… Si plusieurs points
du territoire ont été concernés, l’épicentre
de cet embrasement a été la capitale
Nouméa et sa banlieue. Là a éclaté au grand
jour la colère d'une jeunesse kanak urbaine
trop souvent invisibilisée, frappée de plein
fouet par la précarité et les discriminations
criantes d’une société toujours coloniale.
Une jeunesse désireuse, autant que ses
aînés, d'en finir avec plus de 170 ans de
tutelle française.

L’État tout répressif
La réaction du pouvoir ne s'est pas faite
attendre et a montré à quel point l’État
français, lorsqu'il s'agissait de rétablir
l'ordre colonial, n’a rien perdu de ses
vieilles habitudes [à (re)lire : notre édito
du mois dernier]. Répondant aux
exigences de ses alliés de la droite locale la
plus réactionnaire, l'exécutif macroniste a
opté pour une répression féroce,
symbolisée d’emblée par la mise en place,
du 13 au 28 mai, d'un état d'urgence qui

donnait toute latitude à la police et à la
gendarmerie. Des renforts importants ont
été envoyés sur place : jusqu’à 3500
membres des « forces de l’ordre » et de
l'Armée de terre ont été déployés sur ce
territoire qui compte à peine 270 000 habi­
tant⋅es…
Mi­juin, Louis Le Franc, haut­commissaire
de la République en Nouvelle­Calédonie (le
plus haut représentant de l’État sur place),
évoquait un total de 1187 personnes
arrêtées. Sur les neuf morts par balle du
bilan officiel, deux sont imputés à des
policiers. Par ailleurs, les images de
violences policières se sont multipliées sur
les réseaux sociaux : coups, tirs de flashball
(parfois à très courte distance)… Sans
compter des intrusions dans des domiciles
kanak sans mandat. Plus symboliquement,
des policiers ont été régulièrement filmés
en train de saisir et déchirer des drapeaux
kanak – les mêmes qui sont pourtant
accrochés au fronton des édifices publics
de l’archipel.
Cette répression qui s'abat sur les Kanak
se poursuit dans les tribunaux. Le
procureur de la République a recensé, du
12 mai au 19 juin, 1102 gardes à vue, 164
défèrements, 94 personnes jugées en
comparution immédiate et 73 incarcérées.
Précisant que des audiences de
comparution immédiate se déroulaient
quotidiennement, grâce notamment au
renfort de magistrats et d’officiers de police
judiciaire venus de France. Dès le 16 mai, le
ministre de la Justice, Éric Dupond­Moretti,
avait émis une circulaire réclamant « une
réponse pénale empreinte de la plus
grande fermeté ». Mais cette dernière ne
s’applique pas à tous avec la même
sévérité, loin de là, selon que l’on soit
autochtone ou pas.

Milices surarmées et
racistes
Dans de nombreux quartiers du grand
Nouméa, des individus et des groupes se
sont en effet immédiatement organisés au
sein de la population européenne pour
contrer brutalement le mouvement
populaire kanak : constitution de barrages
pour soi­disant protéger les quartiers à
majorité « blanche », mais aussi de
véritables milices patrouillant dans les rues.
Plusieurs élus de la droite coloniale y
étaient impliqués (comme Philippe Blaise
ou Gil Brial). Surarmés2 et ouvertement
racistes, ces partisans de la Calédonie
française n'ont pas hésité à tirer à balles
réelles sur des jeunes Kanak, faisant au
moins trois mort⋅es et un nombre
important de blessé⋅es (même si en
l'absence de tout chiffre officiel, on en est
réduit à de très vagues estimations).
Du côté des autorités françaises, on a
préféré relativiser le phénomène. Le haut­
commissaire a très sérieusement présenté
les miliciens comme des « voisins
vigilants ». Et a poussé l’ignominie en
excusant presque les meurtres le 15 mai de
deux jeunes Kanak (Stéphanie Dooka et
Chrétien Neregote), les attribuant à
« quelqu’un qui a certainement voulu se
défendre ». Le 27 mai, le procureur de
Nouméa affirmait de son côté, contre toute
évidence, que « les milices qui tuent des
émeutiers, c’est une invention, une
création de toutes pièces ». Sur les réseaux
sociaux, des miliciens parlent pourtant de
« chasse aux cafards ». De fait, dès qu'un
Kanak se présente aux abords de ces
barrages, il est visiblement pris à partie,
quelles que soient ses intentions. En
témoigne le tabassage, le 1er juin, dans le

1 « Le dégel du corps électoral prêt à enflammer la Kanaky­Nouvelle­Calédonie » (Billets D’Afrique n°336, mai 2024)
2 Les services de l’État estiment qu’il y aurait, en moyenne, une arme à feu pour quatre habitants en Nouvelle­Calédonie. Un chiffre notoirement sous­évalué.

Billets d'Afrique 338 - été 2024

SOUTENIR LA KANAKY
Au niveau national, le principal outil de
soutien au combat du peuple kanak est le
collectif Solidarité Kanaky, qui regroupe
plusieurs
mouvements
associatifs,
syndicaux ou politiques (dont Survie).
Depuis la mi­mai et l’embrasement de la
Nouvelle­Calédonie,
de
nombreux
rendez­vous (manifestations, réunions
publiques, débats…) ont eu lieu aux
quatre coins du pays (Paris, Toulouse,
Marseille, Lorient, Lyon…) et plusieurs

collectifs locaux ont également vu le jour.
Des initiatives qui ne demandant qu’à être
développées.

quartier nouméen de Tuband, d'un
autochtone par un groupe d’Européens
(en la présence de Gil Brial, déjà cité).
Manque de bol pour ces sympathiques
« voisins vigilants », l’homme en question
était un policier qui a alerté ses collègues
et l'affaire a fait la une des médias locaux.
Sur le terrain, la complicité entre
« forces de l'ordre » et milices semble par
ailleurs consommée, comme le démontre
une excellente enquête de Mediapart
(29/05/2024) qui rapporte notamment le
témoignage de Bertrand : celui­ci
indique que les groupes d’Européens
armés ont « le soutien de la police, qui
est venue [les] féliciter et n’a même pas
confisqué les armes. Les policiers ont
demandé de les rendre moins visibles ».
Et il poursuit : « il y a même eu plusieurs
réunions avec un gendarme et un
policier municipal. Ils [leur] donnaient
des infos sur les opérations ».

comme « les commanditaires présumés »
des révoltes. Parmi eux, son porte­parole
Christian Téin, également commissaire
général de l'Union calédonienne, le plus
important
parti
indépendantiste,
membre du Front de libération nationale
kanak et socialiste (FLNKS). Dès les
premières heures du soulèvement kanak,
le gouvernement français avait ciblé et
tenté de criminaliser la CCAT, accusée
d'être à l'origine de tous les maux.
Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur
et des Outre­mer, qualifiant même
l'organisation de « groupe mafieux »…

Criminalisation
Dans ce contexte, la « suspension » le
12 juin par Emmanuel Macron de la loi
constitutionnelle qui a tout déclenché
n’a guère fait baisser la tension. Pas plus
que sa lettre aux Calédoniens, rendue
publique le 18 juin et appelant au retour
au dialogue… sans convaincre personne.
Comment de toute façon croire un
instant en la sincérité de celui qui porte
l’écrasante
responsabilité
de
la
détérioration spectaculaire et tragique de
la situation dans l’archipel ?
De fait, dès le lendemain de la
diffusion de ce courrier, l’État remettait
le feu aux poudres en faisant arrêter
onze responsables de la CCAT, présentés

Pour en savoir plus et participer :
https://solidaritekanaky.fr/
https://survie.org/pays/kanaky­
nouvelle­caledonie/
Et via les réseaux sociaux de Survie et
du collectif (Instagram, Facebook, X ex­
Twitter…)

Le retour de la peine de
déportation
Les onze militants interpellés ont été
gardés à vue pendant 96 heures en vertu
de la législation sur les infractions
réalisées en bande organisée, avant
d’être déférés le 22 juin au tribunal de
Nouméa. Tous ont été mis en examen,
les faits retenus contre eux étant
extrêmement graves, depuis l’association
de malfaiteurs en vue de la préparation
d’un crime ou d’un délit jusqu’à la
complicité de tentative de meurtre. Plus
encore, sept d’entre eux ont été placés
en détention provisoire… en France !
Soit à 17 000 kilomètres de chez eux. Du
jamais vu depuis les « événements » et le
second gouvernement Chirac (1986­
1988), dans la droite ligne de la « peine
de déportation » qui fut appliquée lors
de nombreuses révoltes dans l’Empire
colonial français3. Ainsi, Christian Téin a
été envoyé à la maison d'arrêt de
Mulhouse, tandis que d’autres ont été
transférés à Bourges, Blois ou encore

Riom.
La
responsable
de
la
communication de la CCAT, Brenda
Wanabo Ipeze, a été incarcérée à Dijon.
Elle est pourtant mère de famille de trois
enfants, dont un d’à peine quatre ans.
Cet acharnement, clairement téléguidé
depuis Paris, a provoqué dès le
lendemain une nouvelle flambée de
révoltes sur le terrain, alors même que le
calme n’était jamais complètement
revenu.
Dans
l'agglomération
nouméenne bien sûr, comme à Dumbéa
où les locaux de la police municipale ont
été incendiés, mais aussi très largement
en brousse, où des affrontements entre
manifestants indépendantistes et « forces
de l’ordre » ont éclaté par exemple à
Bourail ou Poya.
Double discours, passage en force,
recours au tout­répressif : la stratégie
folle furieuse de l’exécutif laisse pantois,
tant il est évident qu’elle conduit la
Nouvelle­Calédonie dans une crise
toujours plus inextricable. Elle s’inscrit
dans la plus pure tradition coloniale
française, mais aussi dans le mode de
gouvernance autoritaire que Macron et
ses acolytes favorisent sur tous les sujets,
y compris dans l’Hexagone. A l’heure où
nous écrivons ces lignes, à quelques
jours d’élections législatives à hauts
risques, nous ne savons pas qui héritera
du brûlant dossier calédonien. Mais les
récents événements n’invitent pas à
l’optimisme. Et confirment l’absolue
nécessité de développer un fort
mouvement de soutien à la lutte du
peuple kanak ici, au sein même de la
puissance coloniale [lire notre encadré
ci­contre].
Groupe Outre­mer de Survie

Connue pour son combat contre la
Françafrique, Survie milite aussi contre
le colonialisme sous toutes ses formes,
d’où notre soutien depuis 2018 aux
indépendantistes de Kanaky­Nouvelle­
Calédonie. Un soutien que nous
élargissons aujourd’hui à toutes les
luttes d’émancipation dans les Outre­
mer, derniers confettis de l’empire
colonial français. Notre groupe de travail
sur la Kanaky devient ainsi le groupe
Outre­mer.

3 « En Kanaky, la France renoue avec la déportation coloniale » (Histoire coloniale et post­coloniale, blogs de Mediapart, 24/06/2024).

Billets d'Afrique 338 - été 2024

ACTUALITÉ

7

HISTOIRE(S)

8

STATUES COLONIALES EN AFRIQUE

LES EMPIRES CONTREATTAQUENT
En dépit des déboulonnages menés lors de la décolonisation dans les années 1960, et des
mouvements plus récents tels que « Rhodes Must Fall » en Afrique du Sud, de nombreuses
statues coloniales sont encore debout sur le continent. Certaines ont même été
(ré)installées dans les années 2000… Explications d’un surprenant revival.

E

n 2020, les déboulonnages de
statues coloniales, esclavagistes et
racistes qui ont eu lieu dans de
nombreux pays après le meurtre de
George Floyd, aux États­Unis1, ont été
largement et publiquement discutés. Ces
débats affirmaient que les statues
coloniales en Afrique avaient été
contestées et déboulonnées depuis de
nombreuses années. En réalité, les
monuments coloniaux dans l’espace public
en Afrique ont des histoires bien plus
complexes et souvent méconnues, qui
incluent la contestation et le
déboulonnage, mais pas uniquement.
Mon enquête historique, qui couvre les
périodes allant des indépendances aux
événements les plus récents, met en

lumière trois grandes phases : l’ère des
indépendances (1950­1980) ; les
années 1990 et 2000, marquées par la
riposte des empires ; et les contestations
renouvelées des statues coloniales à partir
des années 2010. Cette approche sur plus
de soixante­dix ans permet d’exposer les
périodes d’hostilité, d’amnésie, de
remémoration et de contestations qui ont
jalonné l’histoire de ces monuments.
Enrichi par un regard régional, ce travail
offre une compréhension affinée des
multiples dimensions sociales, culturelles,
géopolitiques et économiques liées à ces
vestiges coloniaux. Cette plongée dans le
passé offre également une perspective
éclairante sur les débats actuels entourant
les statues coloniales.

L'African Monument à Nairobi, Kenya (Sophia Labadi)

Légitimer la violence de la
colonisation
Avant d’explorer ces époques clés de
l’histoire des monuments coloniaux en
Afrique, revenons sur le rôle prépondérant
des statues durant les périodes coloniales.
Le philosophe Frantz Fanon associait les
mondes coloniaux à « un monde de
statues »2. Ces monuments publics
n’étaient pas anodins mais jouaient un rôle
structurant de l’ordre colonial, du contrôle
social, de l’organisation territoriale et de la
mémoire collective.
Concrètement, les puissances coloniales
belge, anglaise, française, allemande et
portugaise ont utilisé des statues pour

«

Ces monuments publics
n’étaient pas anodins mais
jouaient un rôle structurant
de l’ordre colonial, du
contrôle social, de
l’organisation territoriale et
de la mémoire collective.»

façonner
physiquement
et
symboliquement l’espace public. Ainsi,
l’érection de monuments à la gloire
d’impérialistes tels que Cecil Rhodes,
d’ingénieurs comme Joseph Gallieni et de
dirigeants tels que la reine Victoria, a créé
un nouveau paysage et une mémoire
publique associée. Ces monuments
instillaient l’illusion que ces territoires
étaient des terrae nullius à l’arrivée des
Européens, faisant des pays conquis une
extension intégrante de la métropole.
Le rôle de ces monuments dépassait
largement la simple commémoration. Ils
agissaient comme des instruments de
contrôle social. Pour que la domination

1 George Floyd, un Noir­Américain, a été tué par la police lors de son arrestation le 25 mai 2020 à Minneapolis, dans l’État du Minnesota.
2 Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, éditions François Maspero, 1961.

Billets d'Afrique 338 - été 2024

coloniale soit véritablement efficace, elle
devait imprégner tous les aspects de la vie
quotidienne, de l’espace de vie, de
l’imaginaire collectif et même de la
structure de l’inconscient. Les statues
jouaient ce rôle en célébrant et en
légitimant des personnes ayant commis des
actes de violence, contribuant ainsi à
normaliser et à légitimer quotidiennement
la brutalité et la violence de la colonisation.
Il n’est donc pas étonnant qu’aux
indépendances, les statues coloniales aient
été ciblées et déboulonnées dans toute
l’Afrique – en Algérie, au Soudan, au Kenya,
au Mozambique, entre autres. Ces
déboulonnages et ces attaques commises
par les populations étaient des actes
symétriques de violence symbolique et
réelle répondant à la violence de l’ordre
colonial. Ces actes étaient censés
symboliser le début d’une nouvelle ère
pour les nations libérées dans un ordre
postcolonial et décolonial.

Nostalgie de la domination
Néanmoins, ces déboulonnages ne
furent pas uniquement le fait des
populations locales, mais également des
puissances coloniales lors de leur départ –
ou peu après. Ces déboulonnages
ressemblèrent parfois à un enterrement
officiel. Cela démontrait la dévotion et le
respect des colons pour ces monuments, et
leur véritable sentiment de perte face à la
dissolution des empires coloniaux. En
1958, par exemple, après l’arrivée au
pouvoir du général Ibrahim Abboud au
Soudan, les statues du général Gordon et
de lord Kitchener, à Khartoum, ont été
déboulonnées par le gouvernement
britannique au cours d’une cérémonie
solennelle rappelant un enterrement
d’État. Ces deux monuments furent ensuite
renvoyés en Angleterre. La statue en
bronze de lord Kitchener se trouve
désormais à Chatham (dans le Kent), et la
statue du général Gordon se trouve à la
Gordon’s School, près de Woking (dans le
Surrey).
Le destin de ces monuments n’est pas
unique, et de nombreuses statues ont été
rapatriées, principalement d’Algérie et de
Tunisie vers la France, et du Kenya et du
Soudan vers l’Angleterre. Nombre de ces
objets ont ensuite été réinstallés dans des
espaces publics et privés des anciennes
métropoles coloniales. Les raisons de ces
rapatriements sont multiples et incluent la

HISTOIRE(S)

9

Déboulonnage de la statue de Cecil Rhodes du campus de l'Université du Cap, le 9 avril 2015 (Desmond Bowles)

volonté d’éviter l’humiliation de voir être
détruits des éléments clés du monde
colonial. La récupération et la préservation
de ces monuments correspondent aussi à
ce que j’ai appelé le « recyclage
nostalgique » – pour contrer un sentiment
de perte vis­à­vis d’une époque révolue. Ce
recyclage témoigne également d’une
réticence à accepter cette fin, quoique
relative, entraînant parfois une incapacité à
la considérer comme terminée.
Il a par ailleurs contribué à maintenir
vivante la mémoire de la colonisation,
alimentant la nostalgie coloniale d’une
époque où les pays européens dominaient
de vastes régions du monde. Exprimant la
préoccupation de voir les ingénieurs,
militaires et colons impliqués dans la
colonisation sombrer dans l’oubli, cette
forme de recyclage a préservé la mémoire
de ces individus dans les anciennes
métropoles coloniales, façonnant les
mémoires collectives en favorisant les
attachements émotionnels à ces figures
rencontrées quotidiennement. Des statues
coloniales furent ainsi démontées et
rapatriées en Europe, d’autres ont été
renversées et détruites, et d’autres enfin
ont rejoint les musées et des dépôts.

Une curieuse renaissance
Cependant, à travers toute l’Afrique, de
nombreux monuments coloniaux n’ont pas
été touchés et sont restés à leur place. Cela
s’est produit même lorsque la guerre
d’indépendance a été longue, sanglante et
extrêmement violente, comme en Algérie.
Ainsi, les statues de Louis Faidherbe sont
restées à Dakar et à Saint­Louis, au Sénégal,

la statue de la reine Victoria n’a pas été
touchée à Nairobi, au Kenya, tout comme
celle du général Leclerc à Douala, au
Cameroun. Certaines de ces statues
coloniales ont été contestées ces dernières
années dans le sillage des mouvements
« Rhodes Must Fall » en Afrique du Sud et
« Black Lives Matter » aux États­Unis.
Diverses raisons peuvent expliquer
pourquoi certaines de ces statues
coloniales sont restées debout. Certains
dirigeants africains au moment de
l’indépendance étaient pro­européens,
comme par exemple Félix Houphouët­
Boigny en Côte d’Ivoire, Jomo Kenyatta au
Kenya, ou Léopold Sédar Senghor au
Sénégal. En outre, lors des indépendances,

«

Certains dirigeants d’ex­
colonies françaises n’ont pas
voulu changer les symboles clés
du monde colonial.»

des liens privilégiés ont été forgés entre les
anciennes colonies et les anciennes
métropoles – particulièrement entre la
France et ses anciens territoires. Certains
dirigeants d’ex­colonies françaises n’ont pas
voulu changer les symboles clés du monde
colonial. L’ancienne métropole leur a
apporté un soutien sans faille (y compris
une assistance militaire), mais elle a
également conservé ses pouvoirs et ses
réseaux socio­économiques, militaires,
politiques et culturels, un continuum qui a
été qualifié de « néocolonialisme » (ou
appelé « Françafrique »).
Billets d'Afrique 338 - été 2024

HISTOIRE(S)

10
À partir des années 1990, de nombreuses
statues coloniales démontées et cachées
lors des indépendances ont été réinstallées.
Le tournant du millénaire a également vu la
construction de statues et de mausolées
(néo)coloniaux, souvent en collaboration
avec d’anciennes puissances coloniales.
Curieusement, cette renaissance coïncide
parfois avec les commémorations des héros
africains
des
mouvements
indépendantistes. Cette tendance n’est pas
isolée et s’est produite partout en Afrique,
dans des pays aussi divers que le Cap­Vert,
la République démocratique du Congo
(RDC), le Mali, le Congo, le Sénégal et la
Zambie. Cela a donc eu lieu dans des pays
ayant appartenu aux empires coloniaux
français, anglais et portugais.

Léopold II de retour
à Kinshasa
L’aide bilatérale à destination des anciens
pays coloniaux, provenant des anciennes
puissances impériales, est une des grilles
de lecture qui permet de comprendre ces
réinstallations. Un exemple est la ré­
érection controversée et de courte durée
(un jour !) de la statue de Léopold II devant
la gare principale de Kinshasa le
2 février 2005. Cette statue, qui avait été
reléguée dans un entrepôt de la banlieue
de la capitale congolaise pendant plus de
trente ans, avait été retirée par Mobutu en
1967 dans le cadre de sa politique
« d’authenticité ». Sa réinstallation dans
l’espace public a eu lieu la veille de
l’ouverture d’une grande exposition
intitulée « Mémoire du Congo : l’époque
coloniale », au Musée royal de l’Afrique
centrale à Tervuren, en Belgique.
L’un des objectifs de cette exposition, qui
avait une perspective anti­anticoloniale,
était de réhabiliter la réputation du roi
Léopold II et de minimiser les atrocités
commises sous son règne dans l’État
indépendant du Congo. Une extension de
cette exposition a été de replacer sa statue
au centre de Kinshasa, comme un signe
marquant la « bienveillance » de ce roi. Cela
a été rendu possible grâce aux millions
d’euros d’aide que la Belgique accorde
chaque année à la RDC, donnant à cet État
européen un « droit moral de contrôle »
sur la politique et les décisions du pays3.
Au­delà de simples réinstallations de

statues dans les espaces publics, le
Brazza en marbres
tournant du millénaire a également vu des
de Carrare
statues (néo)coloniales délibérément
Cette commémoration de Livingstone
érigées pour célébrer les explorateurs et les
peut être interprétée comme un
missionnaires du XIXe siècle. Des
événement transnational. Sa statue peut
motivations différentes caractérisent ces
être mise en relation avec les mémoriaux et
statues coloniales selon que l’on se trouve
les statues (néo)coloniales construites
dans l’ancien empire britannique ou dans
simultanément en coopération avec la
l’ancien empire français. Dans les pays qui
France. C’est notamment le cas du
faisaient autrefois partie de l’empire
mémorial de Pierre Savorgnan de Brazza
britannique, de telles statues ont été
érigé à Brazzaville, la capitale du Congo, et
construites pour attirer les touristes blancs
et occidentaux en utilisant des
Le tournant du millénaire a
imaginaires coloniaux. C’est le cas,
également vu des statues
par exemple, d’une nouvelle statue
de David Livingstone érigée en 2005 (néo)coloniales délibérément érigées
pour le 150e anniversaire de son pour célébrer les explorateurs et les
arrivée aux chutes Mosi­oa­Tunya/ missionnaires du XIXe siècle.»
Victoria en Zambie. Cette érection
constituait l’aboutissement d’une
inauguré en octobre 2006. Ce projet
expédition de quatre jours sur le fleuve
(néo)colonial mêlait géopolitique et aide
Zambèze, qui suivait l’itinéraire du
bilatérale, diplomatie culturelle, violence
missionnaire, en canoë et à pied, conduite
coloniale et rivalités impériales. Projet de
par l’explorateur britannique Ranulph
l’Algérie, du Congo, de la France et du
Fiennes. Ces événements ont été parrainés
Gabon, il a permis de réinhumer les restes
par des compagnies aériennes, des agences
de Brazza, de sa femme et de leurs enfants
de voyages, des hôtels de luxe, la firme
dans ce mémorial (ils se trouvaient
pétrolière TotalEnergies et les autorités
auparavant à Alger). Denis Sassou­
locales.
N’Guesso, président du Congo, a dépensé

«

La statue de David Livingstone à Victoria Falls, au Zimbabwe
3 Azzedine Hajji et Renaud Maes, « Symboles coloniaux dans l’espace public : la statue qui cache la forêt ? », La Revue nouvelle, n° 5, 2020.

Billets d'Afrique 338 - été 2024

11
comme un raciste. Un autre mouvement
est « Faidherbe doit tomber », visant le
déboulonnage de la statue de Faidherbe à
Saint­Louis (Ndar, en wolof ), au Sénégal, et
de celle de Lille, en France. Certains de ces
mouvements ont explicitement attiré
l’attention sur le lien entre la construction
de statues coloniales ou racistes et le
système d’aide bilatérale. Cela est
Les contestations des statues
particulièrement évident pour le
coloniales et/ou racistes en Afrique mouvement #GandhiMustFall, qui a
empêché la construction d’une statue
se heurtent fréquemment à une
de Gandhi au Malawi en 2018. Ce
résistance importante.»
projet était lié à un accord d’aide de
l’Inde de 10 millions de dollars. Pour
sphères d’influence de la France qui, par là
certains
chercheurs, l’absence de la statue
même, a tenté de contrecarrer le déclin de
mais la préservation de son piédestal à
sa domination dans la région. Ce faisant,
Blantyre, la capitale économique du pays,
Français et Anglais ont rejoué leurs vieilles
est un rappel poignant des problèmes
rivalités autour des mythes propagandistes
actuels qui doivent être éradiqués,
et malléables des « colonialistes
notamment l’aide internationale, perçus
bienveillants », cristallisés autour des
comme perpétuant le racisme et les
figures de Livingstone pour l’Afrique
inégalités dans les espaces publics5.
anglophone et de Brazza pour l’Afrique
Ces mouvements se sont également
francophone.
étendus à l’Europe, notamment en Grande­
Les années 1990 et 2000 furent une
Bretagne et en France. La campagne
période bénie pour les statues coloniales.
« Faidherbe doit tomber », par exemple, a
Pourtant, depuis le début des années 2010,
permis à l’association Survie de continuer
ces monuments sont de plus en plus
son combat contre les systèmes complexes
contestés. Les critiques ne sont pas
et obscurs qui ont permis à la France de
nouvelles, mais elles se sont accrues ces
maintenir sa domination économique,
dernières années et sont devenues très
politique, militaire, éducative et culturelle
visibles, en particulier grâce aux réseaux
dans ses anciennes colonies depuis les
sociaux. Le cas le plus célèbre, largement
indépendances.
Ces
campagnes,
couvert dans la presse, est le mouvement
récemment revigorées par « Black Lives
« Rhodes Must Fall », qui a conduit au
Matter », ont également conduit à la remise
déboulonnage de la statue de Cecil John
en question, et parfois même à la révision,
Rhodes sur le campus de l’Université de
des récits historiques dominants en
Cape Town, en Afrique du Sud, en
Europe, qui présentaient jusqu’alors une
avril 2015. Ce mouvement, héritier des
perspective biaisée de l’histoire coloniale et
contestations
du
temps
des
en minimisaient les atrocités. En outre, ces
indépendances, s’est opposé aux systèmes
mouvements ont insisté sur la persistance
économiques néolibéraux qui n’avaient pas
de l’ordre colonial comme structurant les
réussi à répondre aux aspirations
inégalités et les sociétés occidentales.
populaires en faveur d’un changement
Cependant, qu’elles soient ou non
fondamental, surtout dans des domaines
organisées sous forme de mouvements
comme l’éducation.
autour du slogan « doit tomber/Must Fall »,
Aide internationale et
les contestations des statues coloniales et/
lobbies
ou racistes en Afrique se heurtent
fréquemment à une résistance importante.
Ce mouvement s’est rapidement
De multiples facteurs peuvent expliquer
propagé à d’autres pays africains, inspirant
une telle opposition, notamment la
d’autres actions contestataires telles que
pression des anciennes puissances
#GandhiMustFall, qui a touché le Ghana,
coloniales, les liens des élites avec ces pays,
le Malawi et l’Angleterre entre autres, et qui
les contraintes financières, le tourisme, la
conteste les statues de Gandhi, considéré

HISTOIRE(S)

plus de 15 millions d’euros pour construire
ce somptueux monument climatisé qui a
nécessité 500 tonnes de marbres blancs de
Carrare, et flanqué à son entrée d’une
statue de Brazza de vingt pieds de haut4.
Faisant écho aux rivalités impériales
passées, ce mémorial et sa statue ont
également servi de marqueurs distincts des

«

Statue de Gandhi à l' Université de Nairobi, Kenya
(Sophia Labadi)

conviction que tous les vestiges du passé,
même les plus douloureux, doivent être
préservés, et l’aide internationale.
Ainsi, la contestation dans toute l’Afrique
de la figure de Gandhi n’a pas empêché
l’Inde de financer la restauration et la
réinstallation, en 2016, d’une de ses statues
à l’entrée de l’aile « Gandhi » de l’Université
de Nairobi, elle aussi récemment rénovée
grâce à un programme d’aide de l’Inde.
Dans l’ancien empire colonial français, la
statue de Philippe Leclerc, à Douala, est
encore debout, malgré le fait qu’elle ait été
attaquée à plusieurs reprises par l’activiste
camerounais André Blaise Essama. Ces
préservations, restaurations et nouvelles
constructions attestent que les statues
coloniales ont encore de beaux jours
devant elles.
Sophia Labadi
Merci au média en ligne Afrique XXI
(https://afriquexxi.info), qui a adapté
et traduit cet article initialement publié
par l’International Journal of
Heritage Studies, et qui nous a
autorisé, avec l'accord de l'auteure, à le
republier. Cette recherche a été en
partie financée par les Fondations
Humboldt et Thyssen en Allemagne.

4 Florence Bernault, « Quelque chose de pourri dans le post­empire. Le fétiche, le corps et la marchandise dans le Mémorial de Brazza au Congo », Cahiers d’études africaines,
2010.
5 Ken Junior Lipenga, « Tales of Political Monuments in Malawi : Re­storying National History », Eastern African Literary and Cultural Studies, 2019.

Billets d'Afrique 338 - été 2024

JUSTICE

12

GÉNOCIDE DES TUTSIS

COMPLICITÉ DE GÉNOCIDE À
BISESERO
À la fin du mois de juin 1994, les Tutsis de Bisesero ont été abandonnés à leurs tueurs
pendant trois jours par les militaires français de l’opération Turquoise. Le 29 mai 2024, la
cour d’appel de Paris devait examiner le non­lieu ordonné par les juges d’instruction, qui
refusent de voir là une complicité de génocide. Audience renvoyée au 19 septembre.

F

in juin 1994, les soldats français de
l’opération Turquoise (22 juin – 22
août 1994) pénètrent dans le sud­
ouest du Rwanda, dans la région de Kibuye.
Le 27 juin, le détachement du capitaine de
frégate Marin Gillier arrive à Gishyita, à
quelques kilomètres à vol d’oiseau de
Bisesero. En fin de matinée, Gillier observe
le départ d’une centaine d’hommes armés
encadrés par des militaires et l’attaque qu’ils
mènent ensuite à Bisesero. Dans son
compte­rendu à son supérieur, le colonel
Jacques Rosier, chef des forces spéciales de
Turquoise, Gillier évoque des combats et
non des massacres, malgré les informations
qu’il a reçues la veille de la part de
journalistes selon lesquels le génocide se
poursuivait à Bisesero.
Ce même jour, en début d’après­midi, une
patrouille commandée par le lieutenant­
colonel Jean­Rémi Duval se rend à Bisesero,
apparemment sans en informer Gillier. Un
survivant tutsi, Éric Nzabihimana, force les
Français à s’arrêter. Une centaine de Tutsis
dans un état de dénuement extrême,
certains blessés, le rejoignent. Bien qu’ils
disent être au total 2000, attaqués chaque
jour, Duval les abandonne sans protection,
en leur conseillant de retourner se cacher
dans l’attente du retour des Français, « dans
deux ou trois jours ». Le soir, Duval rend
compte à Rosier. Plus tard, ce même 27 juin,
le général Lafourcade, commandant
l’opération Turquoise, envoie un fax à
l’amiral Jacques Lanxade, chef d’état­major
des armées, dans lequel il décrit les Tutsis de
Bisesero non comme des « éléments FPR1
infiltrés » mais comme des « Tutsis ayant fui
les massacres d’avril et cherchant à se
défendre sur place ». Lafourcade mentionne
le risque de « ne rien faire et laisser se

perpétrer des massacres dans notre dos ».
Pourtant, durant trois jours, rien n’est fait
pour secourir ces Tutsis dont la situation est
rapportée de manière répétée dans les
documents militaires français2, mais aussi
dans la presse (RFI le 28 juin, Le Figaro et
Libération le 29 juin).
Le 30 juin, les commandos de marine de
Gillier traversent Bisesero pour se rendre 20
kilomètres au­delà, sans instructions de
porter secours aux Tutsis. C’est l’élément de
queue de ce détachement, formé de
militaires du 13e régiment de dragons
parachutistes et de gendarmes du GIGN qui,
averti par des journalistes, prend l’initiative
d’aller à leur rencontre. Cette fois, les
militaires restent avec les survivants et
préviennent Gillier. Celui­ci revient sur les
lieux et avertit le colonel Rosier, qui
déclenche enfin les secours… avec trois
jours de retard, alors même que l’armée
française était mandatée par les Nations
Unies pour mettre fin aux massacres au
Rwanda, si besoin en utilisant la force.

Dernier appel pour Bisesero
Ouverte en 2005, l’information judiciaire
que les juges d’instruction veulent
définitivement clore par un non­lieu vise à
déterminer si des militaires français se sont
rendus coupables de complicité de
génocide. Une première ordonnance de
non­lieu, rendue le 1er septembre 2022, a
été annulée par la chambre de l’instruction
de la cour d’appel de Paris le 21 juin 2023
pour des raisons de forme, offrant aux
parties civiles la possibilité de demander (ou
redemander) des actes d’enquête justifiés
par le rapport Duclert. Mais ces actes
d’instruction ont été refusés par les juges,
qui ont rendu le 17 octobre 2023 une

nouvelle ordonnance de non­lieu, frappée
d’appel à son tour.
La cour d’appel de Paris doit maintenant
se prononcer. D’une part, sur le refus des
magistrats instructeurs de tenir compte des
apports de la commission Duclert quant au
rôle éventuel de l’état­major des armées et
de l’état­major particulier du président
Mitterrand dans la décision de ne pas
intervenir à Bisesero. D’autre part, sur leur
refus de renvoyer quatre officiers français
devant la cour d’assises pour complicité de
génocide du fait de leur abstention
d’intervenir alors qu’ils en avaient le pouvoir
légal et la capacité opérationnelle.

Des responsabilités à Paris
Pour les juges d’instruction, le rapport
Duclert n’apporte rien de neuf. Il confirme
pourtant que des responsabilités pénales
sont à rechercher à Paris. Tout d’abord, il
établit que le général Lafourcade ne
bénéficiait pas de l’autonomie de décision
opérationnelle dont les juges le créditent,
mais suivait les instructions du chef d’état­
major des armées, l’amiral Lanxade, et de
son adjoint, le général Germanos. L’audition
de ces deux officiers généraux, demandée
en 2017, avait été refusée au motif que les
ordres concernant Bisesero ne remontaient
pas au­delà du commandant de la force
Turquoise. Le général Germanos est depuis
décédé.
Le rapport Duclert souligne également le
rôle majeur de l’état­major particulier du
président Mitterrand qui, tout au long de la
crise rwandaise, a exercé « des
responsabilités non seulement de conseil du
président, mais aussi opérationnelles ». Tout
laisse penser que le général Quesnot, chef
de l’état­major particulier en 1994, est

1 Le Front Patriotique Rwandais (FPR) est un mouvement politico­militaire à majorité tutsie, à l’époque en train de libérer le Rwanda de l’emprise du gouvernement génocidaire.
2 « Rwanda : les documents qui accusent la France », France Inter, 30/11/2015.

Billets d'Afrique 338 - été 2024

intervenu au moment de Bisesero. Le
général Lafourcade a en effet déclaré aux
magistrats instructeurs que, le 29 juin 1994,
le chef des forces spéciales de Turquoise, le
colonel « Rosier a une lourde responsabilité
politico­diplomatique et militaire. Il a le
président de la République sur le dos ».
Cette responsabilité de « Paris » est
soulignée par le général Patrice Sartre,
ancien second de Turquoise, selon qui, « le
27 juin au soir, le général Lafourcade
identifie les réfugiés de Bisesero comme des
Tutsi menacés. Leur protection immédiate
n'est pas ordonnée. Pour le général Sartre,
Paris a tranché malgré les informations de
terrain et l'analyse du général Lafourcade,
obligeant les militaires à endosser les
dramatiques conséquences de décisions
dont ils ne sont pas responsables3. »
Reste à savoir qui, à Paris, a tranché. Les
charges que la poursuite de l’instruction, si
elle est ordonnée par la cour d’appel,
retiendra éventuellement contre l’amiral
Lanxade, le général Quesnot, et peut­être
certains responsables politiques, ne
manqueront pas de nuancer celles pesant
sur quatre militaires de terrain dont les
parties civiles demandent le renvoi devant la
cour d’assises.

Quatre militaires aux
assises ?
Il apparaît en effet démontré, au vu du
dossier d’instruction, que Jean­Rémi Duval
a, le 27 juin 1994, abandonné une centaine
de Tutsis qui lui demandaient de les
protéger ou de les emmener avec lui. Même
si de retour à Kibuye, Duval, manifestement
très touché par ce qu’il avait vu, a alerté son
supérieur Rosier en insistant sur la gravité de
la situation, son abstention initiale de porter
secours a eu des conséquences tragiques.
Marin Gillier, pour sa part, a observé sans
intervenir les attaques sur Bisesero depuis
Gishyita, à quelques kilomètres à vol
d’oiseau. Selon des témoins rwandais, les
tueurs qui partaient de Gishyita pour
Bisesero passaient sans encombre les points
de contrôle des militaires français, pendant
que Gillier expliquait à la presse que les
massacres en cours à Bisesero étaient des
combats entre des éléments FPR infiltrés
d’une part, les forces gouvernementales et
les milices d’autre part.
Jacques Rosier, supérieur de Duval et

Gillier, a lui aussi alimenté cette
désinformation
à
destination
des
journalistes dès le soir du 27 juin, parlant de
1 000 à 2 000 hommes du FPR présents sur
les hauteurs de Bisesero. En outre, bien
qu’informé dès le 27 juin de l’extermination
en cours à Bisesero, il n’a
donné aucun ordre de secourir
les survivants tutsis avant le
30 juin.
Quant à Jean­Claude Lafourcade,
commandant la force Turquoise, s’il a
indiqué à l’amiral Lanxade dès le 27 juin
dans la soirée que s’étaient, selon lui,
réfugiés à Bisesero des Tutsis ayant fui les
tueries, il n’a pas pour autant donné l’ordre
de leur venir en aide, et ce alors qu’il était
conscient du risque de laisser se perpétrer
des massacres.
Selon les juges d’instruction et le parquet,
ces quatre officiers ne pourraient pas être
poursuivis pour complicité de génocide
parce qu’il n’a pas été établi qu’ils ont eu,
par leur abstention, l’intention d’aider et
d’assister les auteurs du génocide à Bisesero
entre le 27 et le 30 juin 1994. S’appuyant sur
la jurisprudence française et internationale,
les parties civiles contestent la nécessité de
cette démonstration. Dans sa décision du
23 janvier 1997 (affaire Papon), la chambre
criminelle de la Cour de cassation retient en
effet que « le dernier alinéa de l'article 6 du
statut du Tribunal militaire international
de Nuremberg n'exige pas que le complice
de crimes contre l'humanité ait adhéré à la
politique d'hégémonie idéologique des
auteurs principaux ». Cette jurisprudence a
récemment été confirmée par la Cour de
cassation dans son arrêt « Lafarge » du
7 septembre 2021.

Dire enfin la vérité
Les responsabilités individuelles de ces
quatre officiers doivent encore être
précisées, notamment au regard de leur
capacité d’analyser la situation. Si Rosier
connaissait et partageait l’objectif réel de
Turquoise, lui qui avait combattu le FPR en
1992, qu’avaient compris Duval et Gillier de
la situation rwandaise dans les premiers
jours de cette opération militaro­
humanitaire ? Tous deux ont déclaré aux
magistrats ne pas avoir reçu d’informations
claires sur le génocide en cours contre les
Tutsis. Turquoise avait d’abord pour but de

JUSTICE

13

sanctuariser un « pays hutu » car, à la mi­juin
1994, Paris était encore convaincu que le
FPR n'avait pas les moyens militaires de
contrôler l'ensemble du pays et que la
reprise des négociations politiques était
inévitable.
Au­delà de la définition des
responsabilités individuelles, pourquoi
aucun de ces quatre officiers n’a­t­il à ce jour
dit tout ce qu’il sait sur ce qui s’est passé à
Bisesero ? Duval n’a pas donné
d’explications convaincantes sur le fait qu’il
n’a pas alerté par radio depuis Bisesero le 27
juin, pas plus que sur la raison pour laquelle
il n’a pas conduit les Tutsis à Gishyita. Gillier
n’a jamais mentionné avoir reçu un appel
téléphonique de l’amiral Lanxade, chef
d’état­major des armées4. Rosier a tu devant
les magistrats le fait qu’il avait sur le dos
l’état­major particulier du président de la
République entre le 27 et le 30 juin. Et
Lafourcade n’a jamais fait état des ordres
reçus de Paris concernant Bisesero.
La vérité, toute la vérité, les rescapés de
Bisesero et les familles des centaines de
victimes tutsies mortes entre le 27 et le
30 juin 1994 y ont droit. Tout comme les
citoyens français.
Raphaël Doridant

3 La France face au génocide des Tutsi, Vincent Duclert, Tallandier, 2024 (p. 473).
4 Quand le monde a basculé, Jacques Lanxade, Nil éditions, 2001 (p. 337) : « Je m’entretiens ainsi quelques jours plus tard [après le 25 juin 1994] avec un capitaine de frégate

qui commande un des groupements des forces spéciales ».

Billets d'Afrique 338 - été 2024

14

LECTURE

SUR L'ÎLE DE LA RÉUNION

COLONISER PAR L’ALLAITEMENT

«

Dans un livre passionnant paru en 2020, Nous qui versons la vie goutte à goutte (Dalloz), la
chercheuse en science politique Myriam Paris étudie la lactation féminine à La Réunion du
XVIIe siècle à nos jours.

À vendre une négresse créole
âgée de 20 ans, bon sujet, laveuse
et repasseuse, enceinte de six
mois, garantie bonne nourrice » : cette
annonce, parue le 6 juillet 1830 dans la
Feuille hebdomadaire de l’île Bourbon,
nous plonge au cœur de l’organisation
esclavagiste de la reproduction coloniale à
La Réunion (ex­Bourbon). Une citation
extraite de Nous qui versons la vie goutte à
goutte, une des premières thèses de science
politique portant sur cette île française de
l’océan Indien. Un travail colossal et
passionnant édité en 2020 par Dalloz. Sur
537 pages, la chercheuse Myriam Paris nous
y raconte plus de 300 ans d’exploitation du
corps, du lait et du travail d’allaitement des
femmes réunionnaises. L’enjeu fut si
important qu’au XIXe siècle, il fut même
rationalisé par l’Administration qui créa un
« atelier colonial » de nourrices, nénènes en
créole, qu’elle louait aux propriétaires des
plantations.
En effet, l’esclavagisme est genré : le
travail
reproductif
est
presque
exclusivement accompli par des femmes.
Allaitement et soin des enfants blancs (aux
dépens de leurs propres nourrissons),
service
des
maîtresses,
entretien
domestique sont aussi décisifs pour « la
reproduction matérielle, biologique et
sociale de la classe des propriétaires » et
« l’accumulation de son capital » que le
travail agricole. Il s’agit aussi d’allaiter les
enfants des femmes esclaves travaillant dans
les plantations de l’île (au fil des siècles :
café, canne à sucre, géranium, vanille), trop
exténuées pour avoir du lait. Et, de toutes
façons, contraintes à s’adonner de l’aube au
coucher, sans interruption, à leur tâche afin
d’être au maximum rentabilisées, comme les
esclaves masculins. Dès le XVIIe siècle, les
femmes ayant « un enfant à la mamelle »
sont « estimées à un prix supérieur à celui
des autres femmes » (p.60). C’est leur
capacité lactogène (et non leur nourrisson)
qui augmente leur valeur marchande.

Billets d'Afrique 338 - été 2024

Nénène, terre nourricière
Selon Aristote et Ambroise Paré, suivis par
beaucoup de médecins, le lait est du sang
blanchi qui transmet les caractères
héréditaires. Or, à La Réunion comme dans
les autres colonies, des femmes noires
allaitent des bébés blancs. Aussi ces
derniers, en tétant leur lait, incorporent­ils
les vices de leurs nourrices « immorales par
nature » (p.88) selon la doxa sexiste. Jusque
dans la première moitié du XXe siècle, cela
interroge. Poussant à l’extrême le
raisonnement raciste en le positivant, les
Leblond, écrivains réunionnais (et ex­
secrétaires de Lyautey), iront jusqu’à décrire
au contraire le lait des nénènes comme le
nec plus ultra de l’allaitement pour faire des
sujets blancs qui le tètent de parfaits créoles,
la nourrice noire incarnant la terre
nourricière dont les Blancs seraient les
possesseurs naturels selon la volonté divine.
Par « cette relation de possession,
d’appropriation et de consommation du
corps des femmes noires, le sujet blanc est
“imprégné” des mondes non blancs. Il
devient par là (…) le connaisseur intime
des peuples qu’il a mission d’assujettir, donc
le colonisateur par excellence » (p. 91).
Cerise sur le gâteau, les nénènes sont
explicitement érotisées et bien souvent
« exploitées pour l’apprentissage sexuel des
enfants blancs ».

Blanchir pour dominer
Le travail reproductif tel qu’organisé par
l’esclavagisme réunionnais est aussi
racialisé : le mâle français y devient un agent
de blanchissage efficace. Parmi les
Européens s’étant insérés dès le XVIe siècle
dans les trafics esclavagistes préexistants
dans l’océan Indien, les Français seront les
plus actifs : plus de 70 % des déportations y
seront de leur fait. En 1663, l’île Bourbon,
inhabitée, commence à devenir une colonie
de peuplement grâce à la Compagnie
française pour le commerce des Indes

orientales. Toutefois, c’est la résistance des
Malgaches aux colons français de Fort­
Dauphin, à partir de 1674, qui accélère le
processus. Réfugiés sur Bourbon, ces colons
se voient attribuer des terres. Mais pour
sédentariser ces hommes, encore faut­il leur
trouver des femmes ! Or, « entre 1663 et
1715, seules sept femmes françaises sont
recensées dans l’île » (p. 63). Autorités et
missions catholiques autorisent alors le
mariage de Français avec, majoritairement,
de jeunes Malgaches et Indiennes et
quelques Africaines, à peine pubères,
d’abord destinées à l’esclavage et qui
désormais procréent et élèvent les premiers
colons « créoles » – c’est­à­dire nés dans la
colonie. Ces derniers « seront pourtant
catégorisés comme blancs et blanches dans
les registres » (p. 63). Les femmes ainsi
« blanchies » voient désormais leur sexualité
strictement contrôlée et ne peuvent
épouser que des Blancs…
L’engagisme
succède,
certes,
à
l’esclavagisme dans la seconde moitié du
XIXe siècle. Mais il n’atténue pas pour autant
la férocité de l’exploitation des colonisé⋅e⋅s
par les planteurs réunionnais. Pour cette
raison, les engagé⋅e⋅s (de Madagascar,
d’Indochine...) refusent de renouveler leur
contrat, voire, malgré tous les risques de
répression encourus, n’hésitent pas à se
révolter (ainsi des Rodriguais⋅e⋅s en 1933).
Face à cette difficulté à recruter par
immigration de la main d’œuvre corvéable à
merci, les sucriers se voient contraints de
recourir au « colonat partiaire » : celui­ci,
pratiqué depuis le XVIIIe siècle à La Réunion
par « des hommes et des femmes nommées
colons en créole », se généralise lui aussi
après l’abolition de l’esclavage (et ne sera
aboli par loi qu’en… 2005 !) : « Selon ce
régime de travail, un grand propriétaire
foncier met à la disposition d’un⋅e colon
une parcelle de ses terres pour la culture
[qu’il lui impose]. En contrepartie, le ou la
colon doit à ce bailleur un tiers de sa
récolte » (p. 108). Les « colons furent

massivement recrutés parmi les affran­
chi⋅e⋅s et leurs descendant.e.s » (p. 109). En
1938, ces colons produisent encore 48 % de
la récolte sucrière. Le travail des garçonnets
et fillettes noir⋅e⋅s de moins de 10 ans
continue d’être une ressource économique
pour le colonisateur malgré la loi de 1874. Le
manque de main d’œuvre persiste pourtant.

« Moderniser » l’allaitement
À La Réunion comme en métropole, la
forte mortalité infantile et la dépopulation
afférente ne sont imputées ni aux conditions
de travail meurtrières, ni aux salaires de
misère et à la sous­alimentation, ni aux

à Madagascar dès le début du XXe siècle,
puis à Saint­Denis de La Réunion en 1928. Il
s’agit de faire distribuer par le Bureau de
bienfaisance municipal des boites de lait
animal et des biberons aux mères pauvres…
si elles en sont jugées dignes ! Les mères
doivent présenter leur nourrisson pour
pesée et rapporter les boites vides à chaque
distribution hebdomadaire organisée par les
infirmières et sages­femmes venues de
métropole, puis par les créoles formées.
Celles­ci pénètrent dans les logements,
rendent des rapports sur les familles aux
autorités municipales. Certaines, toutefois,
ne sont pas à l’aise dans ce rôle de
surveillantes et se montrent
solidaires des « femmes du peuple ».
Leur professionnalisation dans le
soin natal et postnatal fera peu à peu
d’elles, comme des institutrices,
« un corps d’employées acquis à la
cause des femmes et en capacité de
revendiquer des droits » (p. 125).
C’est dans ce milieu « que se
recruteront les fondatrices du
mouvement féministe anticolonial
après 1945 » (p. 132).

Féminisme
indépendantiste

conditions de vie insalubres (manque d’eau
potable entre autres), mais à l’incompétence
des mères et de leurs accoucheuses et, bien
sûr, des nénènes ! Se met en place alors la
première « police sanitaire » au nom de la
protection infantile : « la célèbre loi Roussel
votée le 23 décembre 1874 (…) concerne la
surveillance de l’allaitement. Elle soumet
au contrôle des pouvoirs publics tout enfant
de moins de deux ans placé en
nourrice » (p. 101).
Initiée en France en 1894, d’abord dans les
milieux ouvriers de Fécamp (où des femmes
travaillaient de 5h du matin à minuit dans
l’industrie du poisson), puis se répandant
partout, la première Goutte de lait est créée

Les deux guerres mondiales,
partout, bouleversent les rapports
genrés. Les femmes doivent exercer
tous les travaux et métiers désertés
par les hommes. À La Réunion, la
Maternité coloniale, créée en 1905 à
Saint­Denis, voit sa direction confiée
en 1927 à la docteure Marcelle
Vabois,
première
femme
réunionnaise accédant à la
profession médicale. Les femmes du
monde
groblan (la classe
dominante) et les bourgeoises s’engagent
dans l’Union des dames créoles, section
locale de l’Union des femmes de France
fondée en 1881 pour secourir, au sein de la
Croix­Rouge, les militaires blessés. Elles
participent à la Goutte de lait et, en 1934,
créent l’Aide maternelle contre la mortalité
infantile. En 1940, elles inaugurent l’Hôpital
d’enfants. Certaines d’entre elles, ô scandale,
se revendiquent féministes et suffragistes.
Elles souhaitent améliorer la condition des
« “femmes de couleur” (…) victimes de la
brutalité des “hommes de couleur” », y in­
cluses « les Indiennes de La Réunion » (p.
140). La mortalité infantile ne diminue pas
pour autant entre 1903 et 1945.

Créée en 1946, l’Union des femmes de La
Réunion (UFR), section réunionnaise de
l’Union des femmes françaises (UFF),
d’obédience communiste, rassemble « des
femmes
des
classes
populaires
majoritairement racisées – notamment
employées,
sages­femmes,
ouvrières,
journalières agricoles, petites agricultrices,
bonnes et blanchisseuses – [qui ne veulent
plus être] les destinataires de la
philanthropie blanche » (p. 155). Elles
développent leurs propres revendications,
adaptées à leur propre réalité en porte­à­faux
avec celle des mouvements féministes de
métropole. Elles revendiquent tous les droits
reconnus par la loi du 19 mars 1946
« érigeant La Réunion, la Martinique, la
Guadeloupe et la Guyane en départements
français » (p. 155) – droits qu’elles
n’obtiendront pas. Cette orientation
assimilationniste
évolue
vers
l’anticolonialisme indépendantiste. Dès
1960, l’UFR adhère à la Fédération
démocratique internationale des femmes
(FDIF). Désormais, les Réunionnaises
engagées dans le militantisme local sont en
interaction avec les luttes mondiales. La
dénonciation du « lait Debré » avec ses
escroqueries aux allocations familiales, de la
contraception (piqûres de Depo­Provera),
de la stérilisation et des avortements forcés
des femmes « pauvres » (chapitre 7) s’inscrit
dans l’opposition universelle au colonialisme
de l’assistanat (welfare) – en réalité affamer
et nourrir.
Ce livre très dense relatant le vécu féminin
du travail de reproduction à La Réunion
déborde d’informations dans des domaines
peu ou jamais étudiés, tels : l’esclavagisme
dans l’océan Indien ; l’appareil coercitif et la
formation des outils répressifs contre le
militantisme communiste anti­colonial dans
les « vieilles colonies » (p. 228) ; l’expérience
féminine de ce dispositif répressif ;
« l’approche différentielle de la natalité
entre la France et la Réunion » (p. 307) ; les
migrations féminines, notamment des
Antillaises et des Réunionnaises, et « la part
féminine des migrations postcoloniales en
France » (p. 382) ; les conditions de travail
des domestiques/bonnes à tout faire
migrantes après 1945... et plus encore. À lire
absolument !
Nicole Maillard­Déchenans

Billets d'Afrique 338 - été 2024

LECTURE

15

16

ACTUALITÉ

TCHAD

TOUTES NOS FÉLICITATIONS !
Sans surprise, la France a avalisé la fin de la « transition » dynastique au Tchad, marquée de
bout en bout par des massacres.

L

e scénario attendu s’est donc finale­
ment réalisé sans surprise au Tchad.
Après une « transition » aux faux airs
de réconciliation nationale, Mahamat Idriss
Déby, dont le père tenait le pays depuis 1990
avec l’aide de l’armée française, s’est fait élire
avec plus de 60 % des voix dès le premier
tour de l’élection présidentielle qui s’est te­
nue le 6 mai dernier. Un score suffisamment
imposant pour entériner son putsch de
2021, mais absolument invérifiable – il était
par exemple interdit de photographier les
procès­verbaux du dépouillement du scru­
tin… Après l’élimination physique de Yaya
Dillo du PSF et l’invalidation de la candida­
ture de Nassour Koursami du GCAP, deux
des principaux opposants à Déby, ne restait
en lice comme candidat crédible que Succès
Masra, chef des Transformateurs, qui avait
rallié le régime au poste de Premier ministre,
pensant pouvoir utiliser sa fonction comme
tremplin vers le trône présidentiel. On ne lui
a concédé que de 18 % des voix.

« Tirs de joie »
Pour éviter tout risque de contestation des
résultats dans la rue, la proclamation des ré­
sultats le jeudi 16 mai s’est accompagnée
d’un important déploiement militaire… et
de plus d’une dizaine de morts et de nom­
breux blessés. Selon la version officielle, ils

seraient accidentels, dus à des « tirs de joie »
de militaires tchadiens fêtant la « victoire »
du fils Déby. De quoi raviver le souvenir des
massacres et des emprisonnements massifs
d’opposants en octobre 2021. Le ministère
tchadien de la Santé interdisait d’ailleurs aux
hôpitaux de fournir des informations aux
journalistes sur ces nouvelles victimes.
Le lendemain, le président français Emma­
nuel Macron, s’est fendu d’un appel télépho­
nique à son homologue tchadien qu’il a
« félicité (…) pour son élection à la prési­
dence de la République du Tchad » (commu­
niqué de presse de l’Élysée, 17/05/2024). À
titre de comparaison, le département d’État
américain a souligné les « lacunes préoccu­
pantes » du processus électoral et le
« manque d’inclusivité des institutions » (Le­
Monde.fr, 23/05/2024), et l’Union euro­
péenne a déploré la « non accréditation
d’un nombre important d’observateurs de
la société civile à la veille du scrutin » et
s’est inquiété « des violences post­électo­
rales » (Jeune Afrique, 24/05/2024).

parfois en détracteur de la Françafrique. Un
enthousiasme également partagé par la di­
plomatie russe, qui courtise ouvertement le
pouvoir tchadien. Ce dernier savoure pour
l’instant cette situation : elle lui permet de
s’assurer un soutien sans faille de la France
qui entend bien conserver une présence mi­
litaire dans le pays. Qu’elle soit française ou
russe, la dictature tchadienne va encore
avoir besoin d’une assurance­vie, le ver­
rouillage de l’espace politique ne pouvant
que relancer les contestations politico­mili­
taires du régime. Les ingérences militaires
étrangères pour maintenir la « stabilité » ont
donc de beaux jours devant elles.
Raphaël Granvaud
Après avoir été
chassée du Mali, du
Burkina Faso et du
Niger, la France reste
militairement
présente au Tchad.
Retrouvez l’histoire de
la « guerre contre le
terrorisme » au Sahel
dans le dernier titre
de notre collection
Dossiers noirs, en
librairie depuis le 17
mai.

Applaudissements français
Notons que Mahamat Idriss Déby a égale­
ment reçu, pour son élection « à l’issue d’un
dialogue national inclusif réussi » (X ex­
Twitter, 10/05/2024), les félicitations antici­
pées de Marine Le Pen, dont le parti se pose

« De l’huile sur le feu »,
Raphaël Granvaud, 392 pages, 22 €

SOUTENEZ-NOUS : ABONNEZ-VOUS !
Pour décrypter la politique de la France en Afrique, retrouvez dans votre boîte aux lettres
douze pages d'analyse critique des principaux faits de l'actualité franco­africaine. Billets
d'Afrique est entièrement réalisé par des bénévoles, militant­e­s au sein de Survie, une
association qui dénonce la Françafrique depuis 1984.
OUI, je m'abonne pour un an (soit 11 numéros) à
Billets d'Afrique. Je renvoie ce bulletin complété,
accompagné de mon paiement à : Survie - 21ter, rue
Voltaire - 75011 Paris

OUI, je souhaite recevoir Billets d'Afrique au format
numérique, par email, plutôt qu'en papier.
Modalités de paiement : chèque à l'ordre de Survie ­ Virement bancaire IBAN : FR76 4255 9100 0008
coopératif, précisez l'objet sur l'ordre de virement ­ Vous pouvez aussi payer en 4 échéances
prélèvement automatique, nous contacter : contact@survie.org (+33)9.53.14.49.74
Billets d'Afrique
338dépend
- été des
2024
La parution
contraintes dues au bénévolat : les numéros peuvent prendre du retard.

nom :
prénom :
adresse :
CP :
ville :
email :
France 25€, Petits budgets 20€,
TARIFS 0027
3633 529 au Crédit
Étranger et outre­mer
trimestrielles
grâce 30€
au

Haut

fgtquery v.1.9, 9 février 2024