Citation
JOURNAL ANTICOLONIAL SUR LA FRANÇAFRIQUE ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE
RÉPUBLIQUE CRIMINELLE
MAYOTTE / CONGO-KINSHASA / PETROLE
NOVEMBRE 2024
N°341
2€30
BILLETS
D'AFRIQUE
EN BREF
La religion de
Retailleau
Le nouveau ministre de l’Intérieur, Bruno
Retailleau, est croyant : « Je crois à l’ordre », atil
martelé trois fois lors de son arrivée place
Beauvau. Qu’on ne se méprenne pas : être un
adorateur de l’ordre ne signifie pas être
adorateur de la vérité. Aussi atil annoncé dès le
lendemain avoir saisi la justice contre le député
LFI Raphaël Arnault pour un tweet dénonçant un
« assassinat de Kanaks par les forces
policières ». Retailleau précise : son Dieu, ce n’est
pas l’état de droit, non ! « L’état de droit, ça n’est
pas intangible, ni sacré », s’estil écrié (JDD,
29/10/2024). Car croire en l’ordre, ce n’est pas
comme la croyance de ces musulmans à mettre
au pas : « Le droit devra sans doute s’adapter,
pour imaginer une nouvelle incrimination
pénale correspondant à la nature et aux
stratégies de l’islam politique » (discours aux
préfets, 8/10/2024). En attendant de remettre à
l’ordre du jour sa proposition de loi
constitutionnelle de 2023 ? Avec ses deux articles
phares, finalement rejetés : la possibilité de
déroger au droit européen en matière
d’immigration et l’élargissement du champ du
référendum à cette question. La religion de
Retailleau ne connaît en effet nulle repentance.
« Les Africains attendent une France qui ne soit
pas repentante, voyez, déclaraitil l’an passé (Sud
radio, 12 /09/2023). Ils attendent une France qui
soit forte et qui assume, parce que la
colonisation, c’est bien entendu des heures qui
ont été noires, mais c’est aussi des heures qui
ont été belles, avec des mains tendues. » Amen.
Cauchemar Total
au Mozambique…
En septembre 2024, Billets d’Afrique (n°339),
analysant la décision de Patrick Pouyanné, le
PDG de TotalEnergies, de relancer l’exploitation
d’un des plus gros gisements mondiaux de gaz
naturel au large du Mozambique (stoppée en
2021 suite à des attaques djihadistes), mettait en
garde sur les « répercussions sociales,
environnementales,
climatiques
et
sécuritaires » d’un tel projet. L’enquête publiée
par le média en ligne Politico (26/09) en montre
un aspect particulièrement sanglant : le
massacre, en 2021, de quelque 200 civils par les
soldats mozambicains employés par la
multinationale pour protéger son site gazier
d’Afungi. Cet étélà, des centaines
de
villageois⋅e⋅s fuyant les violences islamistes
pensaient trouver refuge auprès de ces
soldats… qui se sont empressés de séparer les
hommes des enfants et des femmes. Puis,
pendant qu’ils commettaient des agressions
sexuelles contre ces dernières, ils enfermaient
dans des conteneurs les hommes. De 180 à 250
individus affamés, torturés, exécutés…
Seulement 26 ont survécu. Peu avant, à quelques
kilomètres de là, à Palma, une ville attaquée par
les djihadistes, ces mêmes forces militaires
s’étaient tristement illustrées en se contentant de
protéger les installations de Total et non les
civils : plus de mille morts au final ! Suite à la
plainte déposée en octobre 2023 par des
survivant⋅es ou familles de victimes de Palma, le
Parquet de Nanterre a ouvert en mai dernier une
enquête préliminaire contre Total pour homicide
involontaire et nonassistance à personne en
danger. De son côté, une coalition d’ONG
internationales appelle à l’ouverture d’une
enquête indépendante sur le massacre d’Afungi.
en Ouganda aussi…
Autre domaine où TotalEnergies nie toute
responsabilité : ses agissements climaticides et
écocides. Et notamment autour de son
mégaprojet pétrolier, avec le chinois CNOOC, de
construction du plus long oléoduc chauffé au
monde et de forage de 419 puits de pétrole en
Ouganda (Billets d’Afrique n°329, été 2023). Un
tiers de ces puits sont prévus dans le parc
national « protégé » des Murchison Falls, dans
l’ouest du pays. Une zone reconnue clé pour la
biodiversité, mais aussi convoitée par la
multinationale pour ses réserves de pétrole
parmi les plus importantes de l’Afrique
subsaharienne. En plus du scandale humain que
constitue ce projet (expulsion de leur terre des
populations, privées de leurs moyens de
subsistance et souvent non ou peu indemnisées,
répression gouvernementale contre ses
opposant⋅e⋅s...), les forages et les activités liées
menacent écosystèmes locaux et biodiversité.
C’est ce que dénonce le rapport de l’association
ougandaise Afiego, publié par les Amis de la
Terre ce 19 septembre. « Le parc national de
Murchison Falls est en train de mourir » : le titre
du rapport, qui fait le bilan d’un an d’exploitation
pétrolière, résume bien la gravité de la situation.
Menaces sur les zones humides nécessaires à la
pêche, sur les moyens de subsistance des
communautés locales, sur la biodiversité, sur
plusieurs espèces animales – dont les éléphants
qui, migrant hors du parc, dévastent les cultures
et tuent des personnes. L’Afiego demande la
cessation immédiate des activités pétrolières
dans le parc, et l’indemnisation des
communautés vivant dans les territoires
impactés par l’exploitation pétrolière.
ou encore au CongoBrazzaville
Autre scandale pour TotalEnergies. Une
enquête internationale, menée notamment par
Mediapart (30/09), vient de révéler l’existence
d’un rapport confidentiel, réalisé en 2016 par un
cabinet spécialisé à la demande de la
multinationale ellemême. Celuici concerne
l’impact sur la faune et la flore de son terminal
pétrolier implanté depuis 1972 à Djeno, au
CongoBrazzaville (voir également page 7) et sa
lecture montre que, depuis 2012 au moins, Total
sait qu’elle ne respecte pas ici les normes
internationales en matière environnementale :
« pollutions chroniques et accidentelles […] à
intervalles réguliers », fuites de pétrole dans la
lagune, « aucune action de dépollution » suite à
un déversement en 2007, traitement insuffisant
avant leur rejet en mer des eaux utilisées pour
faire fonctionner les installations et des eaux de
pluie contaminées dans l’enceinte du terminal.
Cellesci contiennent des composés chimiques
du pétrole (HAP), dont certains classés
cancérogènes… À ce propos, le rapport cite une
étude interne du groupe pétrolier constatant
qu’en 2012, ces eaux contenaient des « valeurs
[d’HAP] supérieures au seuil de 10mg/l
correspondant à la législation française ». Total
était alors censé engager des travaux pour les
réduire. L’enquête internationale conclut que la
pollution a plus que doublé en une décennie –
notamment du fait du torchage (brûlage de
l’excès de méthane s’échappant du terminal) –,
continuant d’empoisonner l’air et la mer, la vie
animale et humaine : dermatoses, maladies
pulmonaires, cardiaques, cancers, etc. En toute
impunité. En 2020, la Cour d’appel de Pointe
Noire suspendait l’application d’un premier
jugement obligeant Total à dépolluer la lagune et
verser des dommages et intérêts à une ONG
congolaise.
La même année, Patrick Pouyanné se félicitait
qu’« au Congo, l’histoire de Total va continuer
en bonne confiance avec les autorités du
pays »… Pas seulement au
Congo : c’est bien l’ensemble
de l’Afrique qui est victime des
méfaits du géant pétrolier.
Journal fondé en 1993 par FrançoisXavier Verschave
Directrice de la publication Pauline Tétillon Comité
de rédaction R. Granvaud, O. Tobner, R. Doridant, M.
Bazin, P. Tétillon, T. Noirot, E. Cailleau, M. Lopes, J. Poir
son, N. Butor, B. Godin, N. Maillard Ont contribué à ce
numéro J. Beurk, S. Nay, C. Lesaffre Édité par Associa
tion Survie, 21 ter rue Voltaire 75011 Paris Tél.
(+33)9.53.14.49.74 Web http://survie.org Commis
sion paritaire n°0226G87632 Dépôt légal novembre
2024 ISSN 2115 6336 Imprimé par Imprimerie Notre
Dame, 80 rue Vaucanson, 38830 Montbonnot Saint Martin
A
ÉDITO
Cour de justice de la République, pour « entrave à la
manifestation de la vérité » et « nondénonciation de
crime ». Demande rejetée. Ils ne seront finalement
entendus que seize ans plus tard comme simples
témoins lors du procès par contumace des pilotes
disparus. Barnier, ministre des Affaires étrangères au
moment des faits, assurera n’avoir rien su, rien entendu,
tenu à l’écart qu’il était par l’Élysée et l’étatmajor.
Michel Barnier, c’est finalement le statu quo entre la
France et ses colonies, anciennes… ou actuelles, à
l’instar de sa déclaration d’amour paternaliste à
« l’Outremer, ce cœur battant de la France » (France
Antilles, 19/10/2021). Une France où l’état de droit ne
s’applique pas : candidat à l’investiture des Républicains
pour la présidentielle de 2022, le nouveau premier
ministre a ravivé l’abjecte proposition de la suppression
du droit du sol à Mayotte et « pour certaines collectivités
d’outremer dans lesquelles nous sommes confrontés à
des politiques de peuplement non maîtrisées » (Le
Monde, 15/11/2021). Opposé en 1990 à la loi Gayssot
réprimant la négation des crimes contre l’humanité,
l’aversion libérale
de Barnier pour la
contrainte semble
s’évaporer lorsqu’il
s'agit des derniers
confettis
de
l’Empire
français…
ainsi
que des droits des femmes, des personnes exilé⋅e⋅s,
LGBT+, pauvres… En témoignent ses prises de position
rétrogrades pendant ses presque quinze ans de mandat
de député RPR.
Marque d’une fossilisation avancée de la vie politique
française, la nomination de Michel Barnier entérine une
Ve République obstinément raciste, coloniale,
impérialiste… En un mot, criminelle.
près avoir imposé une campagne législative
express, Emmanuel Macron s’est accordé pas
moins de 51 jours pour nommer un premier
ministre et consacrer l’union macrolepéniste en la
personne de Michel Barnier, quintessence d’un gaullisme
réactionnaire… et, sans surprise, françafricain.
Une presse algérienne présentée comme « libre et
diverse » au moment même où le journaliste Mohamed
Benchicou vient d’être emprisonné pour ses critiques du
régime Bouteflika (Billets d’Afrique n°133, 02/2005).
Ou Omar Bongo, président du Gabon sans discontinuer
depuis 1967 (et ce jusqu’à qu’à sa mort en 2009),
désigné comme « un homme qui a une expérience, un
regard, une expertise tout à fait irremplaçable » (Le
Monde, 8/08/2004). Chef du Quai d’Orsay en 20042005,
Michel Barnier se sera montré plus que conciliant envers
des régimes politiques douteux – en particulier lorsque
ceuxci défendaient les intérêts français en Afrique. Le
ministre s'était également dit « très heureux » de
rencontrer son homologue soudanais Moustafa Othman
Ismaïl, représentant d’un gouvernement qui a incité les
milices Janjawid à
nettoyer
ethniquement une
partie du Darfour
(Billets
d’Afrique
n°128, 09/2004).
Autre
point
problématique de
son CV occulté par les grands médias : la mystérieuse
affaire Bouaké. Le 6 novembre 2004, en Côte d’Ivoire, le
bombardement par deux avions ivoiriens du camp
militaire français de Bouaké tue neuf soldats français et
un civil américain. En réaction, l’armée française détruit
l'entièreté de la flotte aérienne ivoirienne, provoquant
une mobilisation des Ivoiren⋅ne⋅s réprimée dans le sang
(nous y reviendrons dans notre prochain numéro). Mis à
la disposition de la France par le Togo, les pilotes
responsables du bombardement seront relâchés, faisant
suspecter un coup tordu de Paris. Une juge d’instruction
a demandé le renvoi des ministres de l'époque devant la
UN FRANÇAFRICAIN
COMME LES AUTRES
Sommaire
2
3
4
6
BRÈVES
ÉDITO
« COLONISATION CONSENTIE »
Rémi Carayol : « Mayotte est devenue le
cheval de Troie de l’extrêmedroite »
VU DEPUIS MAYOTTE
Le Collège de Mwendao
Camille Lesaffre
PÉTROLE
Burning Skies :
TotalEnergies et Perenco s’en torchent
9 LA NOUVELLE PIÈCE DE N. LAMBERT
« Nous avons un intime raciste en commun »
11 EXTRACTIVISME EN RDC ET COMPLICITÉS
IMPÉRIALISTES
« Trente ans de numérique, c’est trente ans
de morts et de terres mortes au Congo »
8
Image de couverture et dessins : caricature de La liberté guidant le peuple de E. Delacroix, John Beurk CC SABYNC
Nous écrire : billetsdafrique@survie.org / Notre site web : http://survie.org
4
PORTRAIT
OUTRE-MER
« COLONISATION CONSENTIE »
RÉMI CARAYOL : « MAYOTTE
EST DEVENUE LE CHEVAL DE
TROIE DE L’EXTRÊME-DROITE »
Avec Mayotte, département colonie (La Fabrique), le journaliste Rémi Carayol dresse le
portrait implacable, passé et actuel, du dernier né des départements d’outremer. Une
lecture salutaire à l’heure où l’île se transforme en avantposte de l’extrêmedroite et de ses
idées. Nous en parlons avec lui.
D
ès les premières pages, Rémi Carayol
prévient : son livre ne nous parle pas
de la seule Mayotte, mais de l’ensemble
des Comores – c’estàdire également de
GrandeComore, Anjouan et Mohéli,
regroupées dans une nation indépendante,
l’Union des Comores. « On ne peut pas
évoquer Mayotte sans parler des trois autres
îles de l’archipel, nous précisetil. On la
considère trop souvent comme s’il s’agissait
d’un îlot perdu au milieu de nulle part,
rattaché à la France par une espèce de
cordon ombilical imaginaire. C’est en réalité
une île qui vit dans son environnement, a des
interactions très fortes avec lui. Et qui a une
histoire commune avec les autres îles et ses
populations, avec qui elle partage à peu près
tout. Si ce n’est le projet politique. »
Dans Mayotte, département colonie, qui
vient de paraître aux éditions La Fabrique, le
journaliste dresse un portrait à la fois historique
et contemporain de ce territoire devenu en
2011 le 101e département français. Et c’est
donc premièrement le récit d’un arrachement,
celui de Mayotte au reste de l’archipel. « Lors de
la décolonisation des Comores au milieu des
années 1970, rappelletil, la France, avec la
complicité de l’élite politique locale
mahoraise, a disloqué ce territoire,
contrevenant à cette règle de l’Organisation
des Nations unies qui consistait justement à
conserver au moment des décolonisations les
frontières issues de la colonisation. Un cas
unique du côté français1. » Et qui aboutit à la
situation dramatique que l’on connaît
aujourd’hui : « Ce n’est pas seulement
l’archipel qui a été disloqué, c’est toute la
société mahoraise ! »
Retour aux Comores
Rémi Carayol s’intéresse de longue date,
on le sait, au continent africain, lui qui a
fondé il y a trois ans l’excellente revue en
ligne Afrique XXI. Mais ces dernières
années, on était plus habitué à ce que ses
reportages nous amènent du côté de
l’Afrique de l’Ouest2. Qu’estce qui l’a
poussé à partir dans l’océan Indien ? « Dans
les années 2000, j’ai vécu et travaillé
comme journaliste aux Comores. Depuis
mon retour en France en 2009, j’avais
dans l’idée d’écrire un livre sur l’archipel,
et plus précisément sur Mayotte, car il s’y
passe des choses graves, mais très peu
connues du public français. Ce qui a
ravivé cette envie, c’est l’opération
Wuambushu lancée l’an dernier. Et plus
encore son traitement médiatique et
politique. Le même finalement qu’il y a
quinze ans, toujours caricatural, qui
oublie le fait que les étrangers ne sont pas
ceux qu’on croit et que la situation actuelle
a d’abord été fabriquée par les Français. »
Le résultat est un ouvrage passionnant,
dense mais accessible : 260 pages, notes
comprises, au style direct et percutant. Dont
l’un des objectifs, annoncé dès le titre, est
de replacer Mayotte dans un contexte
colonial : « Tous les territoires d’outremer
ont un passé, mais aussi un présent
colonial, souvent occulté dans le discours
public – par exemple lorsqu’éclatent des
conflits sociaux dans les Antilles. Il y a un
aspect que je voulais vraiment développer
dans ce livre, c’est l’étude de la société
mahoraise. Je suis journaliste, pas
sociologue, mais j’ai vécu làbas et j’ai pu
observer de près cette société et sa part de
colonialité à mon sens très forte. »
À tel point que l’auteur présente l’île
comme un « musée vivant de la
colonisation » : « On a une organisation de
la société, de l’administration très
coloniale, avec une hiérarchie qui vient de
"Métropole" et des subalternes mahorais.
De même que les réflexes de mépris, de
paternalisme sont très forts dans la
communauté des Blancs de Mayotte –
qu’on appelle les mzungu sur place – qui se
comportent bien souvent en colons, tenant
des discours qui rappellent ceux que
pouvaient tenir les colons à l’époque où
c’était encore une colonisation formelle ».
Entre deux colonisations ?
Une colonisation, soit. Mais avec l’aval des
populations concernées. « Mayotte est un
territoire perclus de contradictions. Ce qui
déboussole tout le monde, notamment les
militants anticoloniaux », souligne Rémi
Carayol. Les récentes législatives ont ainsi
tourné dans l’île au plébiscite en faveur du
maintien dans la France. Estelle Youssouffa,
députée de la première circonscription de
Mayotte, l’une des figures profrançaises les
plus véhémentes du territoire, a ainsi été
réélue dès le premier tour avec près de 80 %
des voix… « C’est très compliqué de dire
que la voie empruntée par les Mahorais
n’est pas forcément la bonne, reconnaît
Rémi Carayol, puisque c’est celle qu’ils ont
choisie et revendiquent. Ils avancent un
argument tout à fait entendable :
l’autodétermination. Seulement, quand on
1 « Pour l’instant en tout cas, ajoutetil tout de même. Puisqu’on voit en NouvelleCalédonie certains extrémistes évoquer régulièrement une partition de la Kanaky… »
2 En particulier au Sahel. Il a notamment publié en 2023 Le mirage sahélien, la France en guerre en Afrique (La Découverte). On en parlait avec lui dans Billets d’Afrique en
janvier 2023 (n°324).
Billets d'Afrique 341 - nov 2024
voit à quel résultat cela aboutit, à quel point
la vie est devenue très compliquée sur place,
avec beaucoup d’insécurité, de pauvreté, de
tensions avec les autres îles, on ne peut à
mon sens que questionner la voie
empruntée depuis 50 ans. »
Celle – curieux oxymore – d’une
« colonisation consentie » : « Ce n’est pas une
expression sortie de mon imagination, mais
de conversations que j’ai eues dans les
années 2000 avec des responsables
politiques mahorais du mouvement
départementaliste. Ils m’expliquaient alors
qu’ils avaient le choix à l’époque entre deux
colonisations – la comorienne ou la
française – et avaient préféré la seconde. »
Les Mahorais auraient ainsi opté pour un
moindre mal. Une vision que le journaliste
réfute : « On ne peut pas parler selon moi
d’une colonisation comorienne. Il y avait
une domination non pas des Grands
Comoriens ou des Anjouanais sur les
Mahorais, comme on veut le faire croire,
mais d’une classe dirigeante, d’une
notabilité, qui étaient particulièrement
fortes en Grande Comore et à Anjouan, sur
les classes populaires. Et notamment sur les
Mahorais. Cela a été transformé, essentialisé
par le mouvement départementaliste et c’est
ce qui lui a permis de faire basculer la
population mahoraise de son côté. »
« Ce mouvement départementaliste était
d’abord séparatiste, poursuit Rémi Carayol.
Pour une partie de l’élite mahoraise, il
s’agissait d’abord de s’émanciper des
Comores. Mais s’ils souhaitaient “rester
français”, ce n’était pas forcément pour
épouser les valeurs françaises – bien
discutables d’ailleurs – mais d’abord pour
préserver leurs intérêts, en l’occurrence
pour beaucoup leurs intérêts économiques.
Elle est là, la force motrice du mouvement
séparatiste lorsqu’il naît en 1958. Puis au fil
du temps, dans les discours publics qui ont
été développés, c’est surtout une opposition
aux autres habitants de l’archipel qui a été
mise en avant. Bien plus que la défense de
valeurs prêtées à la République française. »
Paradoxe vertigineux
Pas d’amour inconditionnel de la France
donc, mais un rejet des Comores voisines
suffisant pour faire de Mayotte une nouvelle
terre d’élection pour l’extrêmedroite
hexagonale. « Le Front National, ancêtre du
Rassemblement national, n’avait jamais fait
de gros scores làbas jusqu’au début des
années 2010, malgré les discours
xénophobes ambiants, précise notre
interlocuteur. Juste un chiffre : en 2012,
Marine Le Pen ne faisait que 2,77 %, un
résultat ridicule. Lors de la dernière
élection en 2022, elle a récolté plus de 42 %
des voix dès le premier tour ! » Ce qui aboutit
à ce paradoxe vertigineux : « Un territoire
habité par une population qui est en très
grande majorité musulmane et noire et qui
vote aujourd’hui en très grande majorité
pour un parti islamophobe et raciste. »
Pour Rémi Carayol, « cela s’explique en
partie par les discours xénophobes mis en
avant dans les années 196070 pour
convaincre les Mahorais de se séparer des
autres îles. Ils ont perduré et ont même été
exacerbés depuis une dizaine d’années,
lorsqu’est apparu une insécurité nouvelle
qu’on a voulu relier à l’immigration. C’est
en réalité beaucoup plus complexe que
cela, tous les travaux sociologiques, les
enquêtes de terrain, notamment auprès de
la jeunesse délinquante, le démontrent.
Mais dans les discours publics, le lien est
évident. Moi, on me dit régulièrement qu’il
n’y a aucun Mahorais parmi les
délinquants… Inévitablement, ce discours
dominant se retrouve dans le résultat des
élections. » Et de parier qu’à la prochaine
présidentielle, « le parti de Le Pen fera un
score encore plus important que celui de
2022 ».
Aubaines pour
l’extrême-droite
Mayotte est ainsi devenu pour l’extrême
droite un bastion, un enjeu majeur… et un
véritable laboratoire pour la mise en place de
son programme réactionnaire. « L’Outremer,
dans son ensemble, sert régulièrement de
laboratoire à l’État français, en matière
policière et juridique notamment, souligne
Rémi Carayol. On se souvient, par exemple,
que la BAC (Brigade Anti Criminalité, NDLR) a
d’abord été expérimentée aux Antilles. Mais
selon moi, Mayotte est devenue pour l’extrême
droite davantage un cheval de Troie qu’un
laboratoire. »
Avec, en tête de ses objectifs, ce vieux
serpent de mer qu’est l’abrogation du droit du
sol : « L’une des revendications les plus
anciennes de l’extrêmedroite, mais aussi
l’une des plus difficiles à faire accepter en
France. Elle a compris qu’à Mayotte, cette
réforme pouvait passer. De fait, c’est
aujourd’hui la première revendication des
élus mahorais au Parlement français : les
deux députées actuelles, mais aussi l’ancien
sénateur, aujourd’hui secrétaire d’État à la
Francophonie3. Évidemment, l’extrêmedroite
soutient cette revendication avec une arrière
pensée très claire : commencer par Mayotte
pour ensuite étendre la mesure à d’autres
territoires d’outremer, puis si possible à
l’ensemble du territoire français. »
Il complète : « Il y a d’autres idées qui sont
avancées aujourd’hui à Mayotte par des élus
qui ne sont pas forcément tous d’extrême
droite, mais qui intéressent beaucoup
l’extrêmedroite française. Prenons le cas de
Mansour Kamardine, ancien député Les
Républicains : dans un livre récemment
publié, il propose non seulement d’abroger le
droit du sol, mais aussi d’en finir avec la
scolarisation des enfants “étrangers”. Il
commence à remettre en cause aussi la
gratuité des soins pour tous. Ce sont
évidemment des aubaines pour l’extrême
droite française, puisque c’est ce qu’elle défend
depuis des années. »
Autant de sujets devenus aujourd’hui, hélas,
centraux dans la vie politique française – une
dérive que ne stoppera pas le très à droite
gouvernement Barnier. Et autant de raisons de
s’intéresser de près à ce qui se passe du côté
mahorais, en commençant par la lecture,
salutaire, de ce Mayotte, département colonie.
Benoît Godin
3 Respectivement Estelle Youssouffa (LIOT), Anchya Bamana (RN) et Thani Mohamed Soilihi (Renaissance).
Billets d'Afrique 341 - nov 2024
OUTRE-MER
5
6
TÉMOIGNAGE
VU DEPUIS MAYOTTE
LE COLLÈGE DE MWENDAO
Arrivée à Mayotte pour une première expérience dans l’Éducation nationale, Saari Nay
(c’est un pseudonyme) partage ici ses observations recueillies au cours d’une année
d’enseignement dans un collège de ce « 101e département français ».
L
e collège de Mwendao1 ne cesse de
s’agrandir au fil des ans pour
accueillir des élèves toujours plus
nombreux. Bien que les établissements
scolaires de l’île soient épargnés par les
coupures d’eau, les cours sont tout de
même régulièrement annulés ici à cause de
divers problèmes de canalisations. Comme
quasiment partout à Mayotte, pas de
cantine scolaire. Dès que sonne la
récréation du matin, de longues files
d’adolescent⋅e⋅s se forment pour recevoir
chaque jour le même sandwich de pain
blanc carottesmaïssauce mayonnaise. À
l’extérieur,
la
police,
présente
quotidiennement, prévient ou disperse les
rixes, nombreuses entre quartiers….
quand elle n’interpelle, n’incarcère, puis ne
renvoie pas vers les Comores
indépendantes voisines un parent d’élève
venu au collège.
Les collégien⋅ne⋅s de Mwendao vivent
majoritairement dans des « bangas »,
habitats en tôle parfois difficiles d’accès et
sans eau courante. La collation scolaire est
pour une partie des élèves le seul repas de
la journée. En janvier dernier, alors que
l’acheminement des denrées alimentaires
était bloqué par les barrages des Forces
vives2, bien des élèves n’avaient mangé que
du pain sec et s’endormaient sur leur
pupitre. Ils sont nés à Mayotte, aux
Comores ou à Madagascar. Leur statut
administratif est plus ou moins précaire –
un tiers français, un tiers avec titre de
séjour, un tiers sanspapiers.
Mépris en prime
Dans la salle des professeurs, les
énergies sont tournées vers la complainte
du temps présent et les ragots. Les
« Métropolitains », majoritaires, occupent
généralement les canapés tandis que les
Mahorais et Comoriens à leur tour se
divisent les espaces moins confortables. Le
sujet de l’argent rassemble les
conversations : enseigner à Mayotte est
une opportunité financière, comme me le
prouve un collègue à force d’additions, ou
cet autre qui, à la pause café, sort les plans
de sa maison normande en cours de
construction. Titulaires ou contractuel⋅le⋅s,
payé⋅e⋅s entre 3000 et 6000 euros par mois,
ces enseignant⋅e⋅s vivent une toute autre
vie que leurs élèves. Les postes vacants
sont nombreux, ils enchaînent les heures
supplémentaires et gagnent plus.
La « faiblesse », la « stupidité » des
collégien⋅ne⋅s ou le manque d’implication
de leurs parents sont décriés comme des
fatalités : « Les gens ont trop d’enfants et ne
s’en occupent pas. Ils leur servent juste à
obtenir des papiers », avance une
conseillère principale d’éducation. Mais ce
supposé détachement des parents d’élèves
est aussi un avantage : « Contrairement à
la métropole, si je veux humilier un élève,
je peux le faire et personne ne me dira
rien », me confie une professeure
d’anglais.
La situation politique tendue de Mayotte
et l’activisme policier lié à l’immigration ne
semblent que très rarement pris en compte
par les équipes éducatives pour
comprendre les difficultés des élèves et
imaginer des solutions. Les appels à la
grève concernent les salaires ou la retraite
mais – du moins ici à Mwendao – la réalité
locale est un nonsujet. L’approche
plurilingue et pluriculturelle reste un
impensé pour les enseignements, l’usage
du shimaore (la principale langue
autochtone) est interdit en classe. En
outre, le décalage économique et culturel
entre professeurs et élèves est immense.
Comment ces derniers peuventils alors
s’emparer des enseignements ?
1 Le nom a été changé. Mwendao en shimaore signifie « On y va ».
2 Mouvement de protestation contre l’insécurité et l'immigration clandestine à Mayotte.
Billets d'Afrique 341 - nov 2024
Curieux et bloqués
Les collégien⋅ne⋅s ne critiquent pas
directement ce système inégalitaire, mais
ils ne cessent d’aborder des sujets
hautement politiques. Ils évoquent ainsi le
racisme au collège : les adolescent⋅e⋅s
blanc⋅he⋅s (très minoritaires) seraient
favorisé⋅e⋅s par rapport aux Noir⋅e⋅s.
Souvent le thème de la violence apparaît
dans leurs rédactions, avec la figure du
délinquant qui cristallise les peurs. Un jour,
alors qu’un de leurs camarades s’est fait
kidnapper et poignarder, les adolescent⋅e⋅s
racontent leur angoisse constante d’être
agressé⋅e⋅s, et la facilité avec laquelle un
conflit peut dégénérer : « À Mayotte, il y a
beaucoup de violences à cause des filles,
du sexe, de l’amour, même à cause des
chiens ! »
Les idées politiques des élèves reflètent
in fine celles de la société mahoraise.
Certains souhaitent renforcer les forces de
police ou construire plus de prisons,
d’autres dénoncent l’hypocrisie des
Mahorais qui embauchent des travailleurs
sans papiers tout en luttant contre
l’immigration clandestine. « Mayotte est
pauvre sans les Comores. Les Comoriens
viennent cultiver et bâtir Mayotte »,
argumententils. Mais tous s’accordent en
disant: « La France s’en fout de nous ! »
Les défis que doit affronter le « 101e
département » pèseront bientôt sur les
épaules de ces jeunes, pourtant
globalement méprisés par le système
scolaire, outil d’une politique éducative
coloniale assimilationniste, qui tient
d’abord par l’appât du gain. Écraser la
culture, interdire la langue, ignorer la
réalité sociale des élèves... Que pourrait
faire d’autre la France dans l’une de ses
dernières colonies ?
Saari Nay
PÉTROLE
BURNING SKIES :
TOTALENERGIES ET PERENCO
S’EN TORCHENT
Dans une série d’enquêtes, Mediapart révèle l’ampleur des conséquences sur le climat,
l’environnement et la santé, du torchage pratiqué en Afrique et au MoyenOrient par
plusieurs grandes compagnies pétrolières en Afrique et au MoyenOrient. Dont deux bien
de chez nous.
es tours métalliques crachant, parfois
sans
interruption,
d’immenses
colonnes de flammes : voilà le paysage
quotidien des milliers de personnes vivant à
proximité d’installations pétrolières pratiquant
le torchage. Le torchage de gaz est un procédé
consistant à brûler les excédents de méthane
issus de l’exploitation du pétrole et du gaz, ce
qui entraîne la formation de torchères, ces
fameuses hautes flammes. Cette pratique est
climaticide, parce qu’elle rejette de grandes
quantités de CO2 dans l’atmosphère, mais
aussi dangereuse pour la santé : les fumées qui
s’en échappent contiennent des particules
fines et un grand nombre de composés
chimiques cancérogènes, comme les
hydrocarbures aromatiques polycycliques
(HAP) ou le benzène.
Publiée en septembre et octobre derniers
par Mediapart et réalisée en partenariat avec
treize médias internationaux, la série
d’enquêtes Burning Skies révèle que,
contrairement à ce que veulent faire croire les
entreprises pétrolières pratiquant le torchage,
celuici a des conséquences de grande
ampleur en termes de changement
climatique, de pollution environnementale et
de santé. Parmi les mises en cause dans
l’enquête, deux compagnies bien de chez
nous paradent au palmarès : la française
TotalEnergies et la francobritannique Perenco.
D
Les calculs arrangeants de
TotalEnergies
Pour évaluer les émissions de gaz à effet de
serre liées à ce procédé, les journalistes ont
utilisé les données satellitaires fournies par le
Groupe d’observation de la Terre du Payne
Institute for Public Policy et l’ONG
environnementale SkyTruth, portant sur 665
infrastructures pétrolières et gazières en
Afrique et au MoyenOrient, de 2012 à 2022. Ils
ont ainsi pu révéler que, sur cette période,
TotalEnergies est responsable du rejet de
63 millions de tonnes de CO2 dans
l’atmosphère juste par torchage.
Les chiffres fournis par l’entreprise sont
pourtant bien en deçà, ce qui s’explique par sa
bien arrangeante méthode de calcul : le
groupe s’attribue 100 % des émissions de gaz
à effet de serre quand il est opérateur de celui
ci, mais 0 % quand il en est uniquement
actionnaire ! Cela lui permet par exemple de
ne déclarer aucune émission sur le site de
Halfaya (Irak), dont le groupe est actionnaire à
22,5 %, et dont les torchères ont pourtant
rejeté 24 millions de tonnes de CO2 en dix
ans.
Perenco, petit mais costaud
Plus petite, plus discrète, Perenco n’est pas
en reste et émet même davantage que
TotalEnergies dans les six pays de la région
dans lesquels elle opère, avec 66 millions de
tonnes de CO2 entre 2012 et 2022. Le bilan
s’alourdit quand on calcule les émissions par
volume de pétrole produit : elles sont alors dix
fois plus importantes que celles de son
homologue. Cette différence s’explique par le
modèle économique de l’entreprise, qui
consiste à racheter de vieux champs pétroliers
en fin de vie, souvent moins productifs et plus
polluants, mais aussi par un manque d’effort
pour limiter les effets néfastes du torchage.
Perenco est par exemple la seule des sept
plus grandes entreprises pétrolières
européennes qui n’a pas adhéré à la « Zero
Routine Flaring by 2030 ». L’objectif de cette
initiative, portée par la Banque mondiale, est
de supprimer d’ici 2030 le torchage « de
routine », presque permanent mais pas
nécessaire, contrairement au torchage « de
sécurité », qui permet par exemple d’éviter
des explosions. Au Gabon, au Congo
Brazzaville et au Cameroun, le groupe a
également torché de grands volumes de gaz,
alors que la pratique y est théoriquement
interdite ou étroitement réglementée. Par
ailleurs, les activistes qui dénoncent la
pollution de Perenco au KongoCentral
(République démocratique du Congo)
subissent menaces et intimidation1.
Main basse sur Djeno
Depuis miaoût 2024, les deux firmes
exploitent main dans la main, avec l’italienne
Eni et la Société nationale des pétroles du
Congo (SNPC) le terminal de Djeno, par
lequel transite presque tout le pétrole extrait
au CongoBrazzaville (Africa Intelligence,
01/10/2024). Installé à seulement un
kilomètre de la ville, le site, dont les torchères
polluent la région depuis 1972, était d’abord la
possession de TotalEnergies et d’Eni, avant
d’être rendu à l’État congolais en 2020, à la fin
du contrat de concession. Mais suite à un
nouvel accord d’exploitation, la firme française
est restée actionnaire principale du terminal
(48 %) et a été rejointe par Perenco (11 %).
Cet accord reste très avantageux pour les
entreprises pétrolières, qui n’auront à verser à
l’État qu’un loyer de 1,5 million de dollars par
mois – une bagatelle, au vu des juteux
bénéfices du terminal. Si des frictions existent
entre TotalEnergies et Perenco, notamment
sur la répartition des coûts de gestion de l’eau,
il y a fort à parier que le rôle de « vigie » que
Brazzaville veut attribuer au nouvel
actionnaire ne se fera pas au bénéfice des
habitant⋅e⋅s de Djeno, meurtri⋅e⋅s dans leur
environnement et dans leur chair, et qui se
battent depuis des années pour obtenir des
réparations.
Nicolas Butor
1 Rapport de l’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits humains (27/08/2024)
Billets d'Afrique 341 - nov 2024
SALVES
7
SPECTACLE
8
LA NOUVELLE PIÈCE DE NICOLAS LAMBERT
« NOUS AVONS UN INTIME
RACISTE EN COMMUN »
Dans son nouveau spectacle La France, Empire, le comédien et dramaturge Nicolas
Lambert (Elf, la pompe Afrique) mêle souvenirs personnels, récits historiques et
témoignages et questionne ainsi le « secret de famille national » que constituent notre passé
et notre présent colonial.
Dans votre précédente trilogie
théâtrale,
L’Adémocratie,
vous
évoquiez déjà le néocolonialisme
français et les sales affaires de la
Ve République. Qu’estce que vous
n’aviez pas encore raconté et qui
devait l’être dans ce nouveau
spectacle, La France, Empire ?
Nicolas Lambert : Ce qui m’a convaincu
de monter ce nouveau spectacle, c’est, en
2021, un salarié de CNews qui a commencé
à monopoliser la parole médiatique en
disant : « Vous êtes racistes, mais ce n’est pas
de votre faute, c’est eux qui ne sont pas bien
! » Alors qu’il me semble qu’on devrait
plutôt dire : « Vous êtes racistes, mais ce
n’est pas de votre faute, c’est la France qui
pendant des siècles vous a dit que eux ne
sont pas bien ! »
C’est pour cela qu’il faut rappeler les
différentes facettes de notre histoire, qu’il
faut rappeler que sous drapeau français, nos
forces de l’ordre ou nos armées ont
systématiquement violé et massacré des
gens en Algérie, à Madagascar, en Syrie et
ailleurs. Sinon, on ne comprend pas ce qui
se passe aujourd’hui. Si on ne nous dit pas
qu’on a des liens avec tous les gens
d’origine
marocaine,
camerounaise,
vietnamienne, malgache… autour de nous,
le premier polémiste de comptoir qui vient
dans le poste pour dire « on est chez nous,
ils viennent pour nous grandremplacer »,
pourra, en trois phrases, réactiver 150 ans
de racisme dans nos cerveaux. Puisqu’il ne
fait que répéter ce qu’ont toujours prétendu
la IIIe, la IVe République… et ce qu’a
longtemps dit la Ve ! C’est ce qu’on appelle
aujourd’hui la loi de Brandolini : pour
détricoter une phrase pareille, j’ai besoin de
deux heures sur scène. Bon, d’accord, je le
fais !
Mon boulot, c’est de raconter des
histoires, et donc j’essaie de proposer un
Billets d'Afrique 341 - nov 2024
contrediscours qui puisse transformer la
vision du public, et lui donner quelques
éléments qu’il peut ensuite transmettre lui
même. Je cherche juste à montrer
comment, moimême, j’ai démonté ce
discours dans ma tête, par étapes. Moi aussi,
j’ai cru que « les femmes », « les Noirs », « les
Arabes » et « les Asiatiques », c’était pas des
gens. Cela peut être insupportable à
entendre, que d’une façon ou d’une autre,
j’ai participé à ça, comme tout le monde. Ça
s’est passé à mon insu, mais je peux en
prendre conscience et arrêter de
transmettre cette vision. Encore fautil en
prendre conscience !
Dans L’Adémocratie, vous adoptiez un
style très documentaire, en utilisant
des sources brutes que vous mettiez
en scène. Quelle forme adoptezvous
dans ce spectacle et quelles sources
utilisezvous ?
UN TÉMOIGNAGE DE PREMIER ORDRE
Le spectacle commence par une fin de
soirée un peu arrosée, où la fille de
Nicolas Lambert lui demande de corriger
un devoir d’histoire – qu’elle doit
évidemment rendre pour le lendemain. Le
sujet, tiré du brevet général de 2017 :
« Montrez en quelques lignes que l’armée
française est au service des valeurs de la
République et de l’Union européenne. »
C’est cette consigne, plus que la réponse
de sa fille, qu’il s’emploie à corriger
pendant deux heures, seul sur scène, dans
La France, Empire. Deux heures où le
comédien et dramaturge nous tient en
haleine dans une réflexionfleuve sur la
République française, l’Empire colonial
qu’elle n’a pas voulu laisser mourir et
l’armée à qui elle a tout permis pour
arriver à ses fins.
Du grenier de ses grandsparents saint
quentinois, lieu de ses premières
découvertes artistiques et historiques, à
une Mayotte retournée par l’opération
Wuambushu en 2023, en passant par le
quartier de prostitution coloniale de
Bousbir (au Maroc), actif de 1923 à 1955,
Nicolas Lambert nous entraîne à travers
les lieux et les époques dans un triple
processus de destruction créatrice : sa
propre déconstruction des mythes et des
figures républicaines ; la psychanalyse
d’une Marianne bodybuildée dont
l’inconscient resurgit sous forme de jeux
de mots involontaires ; la construction
d’un « musée de la Guerre du
démantèlement de l’Empire » qu’il remplit
sous nos yeux de statues invisibles. Tout
cela pour créer de la paix, celle qui n’a
jamais vu le jour après les guerres
d’indépendance pour la bonne raison
qu’on n’avait pas le droit de les appeler
des guerres.
Rythmé, toujours drôle, parfois
émouvant, voire bouleversant, le spectacle
tire sa grande force d’un Nicolas Lambert
survolté, jonglant avec les registres et les
récits, possédé par les personnages qu’il
invoque sur scène grâce à ses talents
d’imitateur, et porté par une mise en
scène sobre et efficace, où la lumière et le
clairobscur révèlent les spectres coloniaux
qui continuent à hanter notre imaginaire
national.
Nicolas Butor
9
continuent à s’y transmettre en filigrane. Et
ils sont en permanence activés dans le cadre
familial ou professionnel, c’est donc là qu’il
faut les désactiver. Donc, si je veux
m’attaquer à l’intime de notre pays, il faut
que je me mouille et que je m’attaque à
mon propre intime.
Vous utilisez aussi votre propre vécu,
contrairement à vos précédents
spectacles. Pourquoi étaitil important
pour vous de nous plonger dans cette
part d’intime ?
Partir de sa vie, qui est une méthode
propre à l’essai, me permet de développer
mon parcours et mon cheminement de
pensée. Et puis, je pense qu’on a beaucoup
d’intime en commun ici, notamment un
intime raciste, avec lequel on a grandi. C’est
à l’école qu’on m’a raconté que lesfillesles
noirslesarabes, c’était des gens « pas
comme nous ». C’est pas quelque chose
que je suis allé inventer. Par contre, je l’ai
intégré, et c’est une parole que je suis
devenu susceptible de transmettre.
Aujourd’hui, on ne tient plus ces discours
racistes, antisémites, islamophobes de la
même façon dans la parole publique, ils ne
sont plus dominants à l’école… Mais ils
Vous parlez même d’un « secret de
famille national »…
Tout à fait. Le problème, c’est que,
comme le dit le psychologue Serge
Tisseron, qui a travaillé sur les secrets de
famille, un secret indicible devient, à la
génération d’après, innommable, puis
impensable à la génération suivante. Mais il
continue à se transmettre et à peser lourd.
Dans le spectacle, je prends l’exemple de la
paix. La paix, c’est quelque chose que l’on
construit, comme avec l’Allemagne après la
guerre : on a mis en place des villes
jumelées, la chaîne de télé francoallemande
Arte, etc. Mais si vous prenez les guerres de
démantèlement de l’Empire colonial,
comme celle d’Algérie, il a fallu quarante
ans à la France pour reconnaître que c’était
une guerre. Et même depuis, on n’a pas
fabriqué la paix. On n’a pas créé, par
exemple, une chaîne Arte francoalgérienne.
SPECTACLE
L’Adémocratie, c’était du documentaire
brut, il n’y en avait plus sur les scènes
françaises depuis des décennies et ça me
manquait. C’était important pour moi qu’on
entende directement les acteurs de ce qui
s’était passé. Cela me permettait de ne pas
entrer dans une confrontation d’opinion,
mais de présenter des faits, et je pensais
que cela serait pertinent pour que le
spectateur se fasse sa propre opinion.
Ce que je propose aujourd’hui sur scène,
c’est un autre genre que je n’ai encore
jamais vu au théâtre et qui me manque
également : l’essai. Comme le font de
nombreux essais sur papier, je pars
d’exemples personnels, que je développe
ensuite à l’aide de documents. J’utilise la
forme du récit, et je voulais que ces
documents soient euxmêmes des récits. Ce
n’est pas l’événement brut, contrairement à
mes autres spectacles. C’est quelqu’un qui à
chaque fois raconte. Par exemple, Max
Bardet, ce pilote d’hélicoptère au
Cameroun qui raconte son expérience ; la
journaliste Florence Beaugé qui raconte à
l’Assemblée nationale le viol systémique en
Algérie ; le Général de Gaulle qui raconte
l’Histoire en marche aux enfants de France
en 1941… J’utilise aussi du reportage,
parce que je suis allé récolter de la parole, à
Mayotte par exemple. J’ai d’ailleurs
commencé à faire du documentaire au
théâtre parce que je faisais du reportage à la
radio.
Nicolas Lambert dans La France Empire (photo Pauline LeGoff )
Si on ne construit pas la paix, il ne reste
qu’un silence qui se transmet en secret,
quelque chose qui ne se dit pas de
génération en génération.
C’est pareil pour la question des droits
des femmes, et c’est pour ça qu’il y a
beaucoup de témoignages féminins dans ce
spectacle. Le viol a longtemps été une chose
normale en France, et le viol comme arme
de guerre, que la France dénonce
notamment aujourd’hui en Ukraine, a fait
partie de la tradition militaire tricolore.
Ou encore comme le terrorisme : ce n’est
pas une arme spécifique à tel ou tel groupe
social « sousdéveloppé ». C’est l’arme que
nous avons nousmêmes employée quand
nous sommes allés prendre possession
d’une terre. Quand on emporte un
opposant camerounais en hélicoptère et
qu’on l’assassine en le jetant depuis les airs
au milieu de son village, c’est du terrorisme.
On ne peut pas faire de guerre « contre le
terrorisme », ça n’a pas de sens puisque le
terrorisme, c’est une arme. L’objectif de ce
spectacle, c’est justement de redonner un
peu de sens aux mots, et un peu de valeur
aux termes qu’on emploie.
Propos recueillis par Nicolas Butor
La France, Empire, en tournée dans toute la France (dates à retrouver sur le site de la compagnie : www.unpasdecote.org).
Billets d'Afrique 341 - nov 2024
ENTRETIEN
10
EXTRACTIVISME EN RDC ET COMPLICITÉS IMPÉRIALISTES
« TRENTE ANS DE
NUMÉRIQUE, C’EST TRENTE
ANS DE MORTS ET DE
TERRES MORTES AU CONGO »
Chercheur et membre de l’association Survie, Fabien Lebrun publie chez L’Échappée
Barbarie numérique, une autre histoire du monde connecté. En dénonçant les impacts
écologiques, géopolitiques et humains des nouvelles technologies, il en vient à raconter la
tragédie de tout un pays, le CongoKinshasa. Entretien.
Qu’estce qui vous a amené à travailler
sur la République démocratique du
Congo (RDC) ?
Fabien Lebrun : Après avoir étudié divers
impacts de la consommation des
technologies de l’information, je me suis
penché sur la production de l’ensemble des
terminaux et infrastructures numériques,
c’estàdire sur leur matérialité. Ainsi, lorsque
l’on se penche sur les ressources naturelles
qui composent nos appareils connectés,
nous tombons obligatoirement sur le Congo
Kinshasa, de par sa singularité géologique.
Vous êtes membre de l’association
Survie, dont l’un des combats
historiques est la reconnaissance de la
complicité de la France dans le
génocide des Tutsis au Rwanda. Le
régime de Kigali actuel est accusé par
l’ONU de soutenir le M23, groupe armé
actif dans la déstabilisation du Nord
Kivu. Identifiezvous une contradiction
entre ces axes de travail ?
Il n’y a pas de contradiction entre ces deux
axes. Il s’agit d’être nuancé et précis : agir
pour la reconnaissance du génocide des
Tutsis au Rwanda ne doit pas se faire au
détriment des populations congolaises
victimes de la politique économique
rwandaise au Congo, au même titre que
dénoncer les crimes à l’Est du Congo ne
peut en aucun cas alimenter le doute sur le
génocide des Tutsis au Rwanda et toutes
formes d’antitutsisme. L’imbrication des
deux histoires doit par ailleurs faire prendre
du recul sur les facteurs « ethniques ». Il faut
convoquer d’autres déterminants aux
drames communs en Afrique des Grands
Lacs.
Justement, comment votre analyse de
l’extractivisme contrarietelle les
lectures ethnicistes des conflits en
cours ? Quels liens faitesvous avec la
colonisation et le (néo)colonialisme ?
La dimension ethnique et communautaire
des conflits au Congo est souvent invoquée
du fait de revendications foncières autour de
la conception de la terre et de son usage.
Cette situation locale doit, à l’ère de la
mondialisation, être mise en tension avec la
géopolitique régionale et internationale. La
plupart des groupes armés existent à partir
de l’exploitation de ressources naturelles
(minières, agricoles et forestières) : tous
dépendent d’une économie locale elle
même en interconnexion avec l’économie
mondialisée. Des acteurs du monde entier
participent de cette exploitation et
commercialisation des matières premières
congolaises – des agents « traditionnels » du
colonialisme (les Occidentaux) et des
nouveaux (particulièrement la Chine).
On observe donc une convergence
d’intérêts entre ces groupes armés et
les entreprises occidentales ? Quelle
part de responsabilité est attribuable à
la France ?
L’industrie minière a financé la rébellion
menée par Kabila en 1996 pour chasser le
1 « Canada : le paradis sous terre » (Billets d'Afrique n°204, juilletaoût 2011)
Billets d'Afrique 341 - nov 2024
dictateur Mobutu, s’implanter davantage au
Congo et s’approprier les métaux
numériques, notamment les multinationales
nordaméricaines, canadiennes en tête1. Les
multinationales minières ont financé des
groupes armés congolais et étrangers qui
ont commercialisé les minerais destinés à
l’industrie numérique émergente. Les
métaux congolais ont alimenté un trafic
d’armes et donné du pouvoir économique et
politique à des seigneurs de guerre et
trafiquants en tout genre, début d’une
chaîne qui commence en Afrique centrale
pour finir chez les multinationales de
l’informatique. Les élites congolaises se sont
également enrichies et ont bâti leur pouvoir
via des contrats avantageux pour les
entreprises étrangères, quand elles n’ont pas
bradé les terres de leurs populations. Cette
kleptocratie est cautionnée par les
puissances capitalistes occidentales comme
orientales, car tout le monde a besoin du
Congo pour s’industrialiser et devenir une
puissance hightech.
Donc tout le monde se sert : ÉtatsUnis,
Canada, Afrique du Sud, pays européens,
Chine, Inde, Émirats arabes unis… Les
institutions capitalistes, type FMI et Banque
mondiale, financent les projets extractivistes
et rédigent le code minier congolais. Les
minerais sont pillés par les pays voisins,
Rwanda et Ouganda en tête, la contrebande
et la corruption permettent d’acheminer les
minerais jusqu’aux ports du Kenya et de la
Tanzanie en toute opacité, puis de les
exporter
jusqu’aux
métallurgistes
suite de l'article en page 12
LE CRI DES MORTS DU CONGO
« ENFIN C’EST DIT ! Il fallait faire de
grands détours historiques et oser prendre
le recul nécessaire pour nous donner un
grand angle sur l’histoire du Congo
Kinshasa, son exploitation froide, ses
afflictions systémiques, sa paupérisation
structurelle. Fabien Lebrun l’a fait. Les
pièces du puzzle tombent au bon endroit,
et même si l’image générale qui s’en
dégage offre un regard proprement
effrayant sur l’Occident violemment
capitaliste, on en sort intellectuellement
soulagé. On comprend. »
C'est par ces mots du philosophe Alain
Deneault, qui signe la préface du livre, que
s’ouvre Barbarie numérique, une autre
histoire du monde connecté. Un ouvrage
ambitieux et courageux dans lequel le
chercheur Fabien Lebrun1 s’emploie à
dégager de la complexité des faits
historiques ceux qui sont constants et
dominants et constituent ainsi une grille de
lecture éclairante – en l’occurrence
révélatrice du fonctionnement de la
structure capitaliste de la société moderne,
telle que décrite par Marx. Objet de ce
décryptage salutaire, depuis l’accumulation
primitive du capital initiée à la fin du XVe
siècle jusqu’à l’accumulation définitive
contemporaine : le bassin du Congo.
Cela commence par quatre siècles de
rapts d’hommes et de femmes au royaume
du Kongo. Des captifs embarqués jusqu’au
continent américain pour y travailler dans
les vastes plantations de sucre, de coton, de
tabac, de café… Autant de produits
devenus indispensables aux consommateurs
européens. 13 millions de Congolais sont
déportés, dont cinq périssent pendant le
trajet dans des conditions inhumaines.
L’essor industriel de l’Europe de l’Ouest, qui
débute au XVIIIe siècle, n’a été possible que
grâce aux énormes profits du commerce
triangulaire et de ces plantations d’outre
Atlantique.
Puis vint, à partir de 1885, la colonisation
de l’Afrique et le deuxième acte de la
tragédie du Congo, attribué en propriété
privée au roi des Belges Léopold II.
L’immense forêt équatoriale du bassin du
Congo recèle, entre autres richesses, l’hévéa
qui produit le caoutchouc nécessaire à
l’industrie automobile. Son exploitation se
fait dans des conditions d’une cruauté
inouïe : exécutions et mutilations s’abattent
sur une population forcément récalcitrante
au travail forcé. Entre 1885 et les années
1930, le Congo perd la moitié de ses
habitants.
Mais l’horreur ne s’arrête pas là. Dans la
seconde moitié du XXe siècle, on assiste à
une explosion de l’extractivisme, qui atteint
des proportions gigantesques à partir de
1995. Fabien Lebrun fait l’inventaire des
fabuleuses ressources en minerais de
l’actuelle République démocratique du
Congo (RDC), sans lesquelles le monde
numérique n’existerait pas. Cette singularité
est à l’origine des guerres qui font rage
depuis 30 ans dans le pays pour le contrôle
des sites miniers. En tête de cette course à
l’exploitation par les armes, le Rwanda et
l’Ouganda voisins. Mais les autres pays
limitrophes prennent aussi part à la curée,
de même que l’armée congolaise, héritière
de la corruption invétérée de l’ère Mobutu.
La guerre est financée par le trafic de
métaux rares et autres minerais, qui quittent
la RDC en toute illégalité. Un trafic lui
même entretenu par la guerre, laquelle
nourrit aussi le trafic des armes. Au bout de
la chaîne, une industrie mondiale du
numérique qui ferme les yeux sur l’origine
de ces irremplaçables matières premières.
Le chapitre des conséquences est
insoutenable : massacres incessants,
tortures inimaginables, violences sexuelles
systématiques… La mort fauche les
habitants par millions. Il s’agit notamment
de chasser par la terreur les paysans vivant
sur les sites convoités. S’y ajoute le scandale
de l’extraction par des enfants esclaves,
exploités dans des conditions dantesques.
Les effondrements de galeries sont
fréquents, ensevelissant parfois des
centaines de creuseurs dont on ne dégagera
pas les corps – le temps presse pour
l’extraction !
«
Les responsables ? Chacun
de nous, qui avons du sang
congolais dans notre poche »
Chaque
avancée
technologique,
requérant plus de variétés de métaux rares
et en plus grande quantité, amène une
recrudescence des conflits. Le progrès
technique illimité génère ainsi une barbarie
illimitée. Les responsables ? Chacun de
nous, qui avons du sang congolais dans
notre poche ; les colons africains, soldats et
bandes armées, et leurs commanditaires qui
commettent massivement des crimes inouïs
et devraient être jugés ; mais surtout les
surpuissantes
multinationales
du
numérique avec leurs surprofits, qui pèsent
de toute leur influence pour empêcher
qu’une loi internationale n’impose une
véritable traçabilité qui leur interdirait
d’utiliser ces métaux souillés du sang des
enfants. Quand on demande à un Bill Gates
ce qu’il pense de la situation au Congo, il ne
dit mot. Un silence partagé par les grands
médias internationaux. Il règne une patente
et sinistre indifférence générale face à
l’ampleur de cette tragédie congolaise.
Pour Fabien Lebrun, le salut du Congo
passe par la dénumérisation du monde.
Odile Tobner
Barbarie numérique, une autre histoire du monde
connecté de Fabien Lebrun, éditions de l’Échappée
(432 pages, 22 €)
1 Déjà auteur de On achève bien les enfants, écrans et barbarie numérique (Le Bord de l’eau, 2020).
Billets d'Afrique 341 - nov 2024
ENTRETIEN
11
ENTRETIEN
12
occidentaux
et
usines
asiatiques
d’assemblage des composants, pour finir en
gadgets technologiques commercialisés
partout dans le monde : cette géopolitique
fait du Congo l’un des centres de notre
monde connecté.
L’État français, via le Bureau de recherches
géologiques et minières (BRGM), a
récemment passé des accords avec l’État
congolais pour explorer et mieux connaître
le soussol congolais. Qui peut croire ou
affirmer un instant que ces démarches
amélioreront le sort des populations ? On est
là face à une manifestation typiquement
néocoloniale, sans compter les partenariats
militaires que Survie a documentés. Par
ailleurs, je rappelle que des multinationales
françafricaines comme Total, Perenco et
Bolloré exploitent le soussol congolais :
extraction d’hydrocarbures, transport de
produits miniers…
En matérialisant la dématérialisation,
votre livre permet de comprendre la
place centrale du Congo dans le
capitalisme mondial : quel rôle
spécifique des géants de la tech dans
les systèmes de prédation identifiez
vous ?
Le Congo est qualifié de « scandale
géologique » tant il regorge de ressources
naturelles. Depuis la révolution industrielle,
le Congo approvisionne les différentes
étapes de la mondialisation : du caoutchouc
pour l’industrie du pneu et de l’automobile à
la fin du XIXe siècle, des métaux utiles en
temps de guerre pour les deux conflits
mondiaux du XXe siècle (zinc, cuivre, plomb,
manganèse, etc.), du cobalt pendant la
Guerre froide et la course aux armements,
jusqu’à l’uranium du Katanga à l’origine de la
bombe atomique.
L’abondance du soussol du Congo répond
à l’informatisation du monde des années
19902000, notamment ceux qualifiés de
minerais de sang : le coltan (tantale) qui sert
à la fabrication des condensateurs, la
cassitérite (étain) aux soudures des circuits
électroniques (et qui contribue avec l’indium
à rendre les écrans tactiles), le wolfram
(tungstène) utilisé pour la sonnerie et le
vibreur, l’or pour les circuits imprimés, tous
présents au Kivu. Mais il faut ajouter le cuivre
pour les câbles, le germanium pour la
technologie wifi, le cobalt et le lithium pour
les batteries des téléphones et ordinateurs
portables ainsi que pour les voitures
électriques. Autant être clair, sans Congo :
pas d’iPad ni de Switch, pas de vélo
électrique ni de Tesla. Bill Gates et Elon Musk
n’existent pas.
Vous proposez aussi une réflexion sur
la dimension genrée des violences
sexuelles exercées parmi les crimes de
guerre qui sont commis en RDC…
Il s’agit du conflit le plus meurtrier depuis
la Seconde Guerre mondiale – et pourtant
censuré dans la presse – avec des centaines
de milliers de femmes violées jusqu’à des
mutilations
sexuelles
insoutenables,
dénoncées depuis 25 ans par le médecin
congolais Denis Mukwege, Prix Nobel de la
Paix 2018, qui m’a fait l’honneur d’une
«
Les multinationales minières
ont financé des groupes
armés congolais et étrangers
qui ont commercialisé les
minerais destinés à l’industrie
numérique émergente. »
préface2. Justine Masika Bihamba,
cofondatrice de la Synergie des femmes pour
les victimes des violences sexuelles, a publié
un excellent ouvrage cette année également
sur ce sujet (Femme debout face à la
guerre, éditions de L’Aube). À cela s’ajoutent
les millions de morts, déplacés et réfugiés,
autant d’enfants dans les mines qui meurent
de conditions de travail épouvantables, des
dizaines de milliers d’enfantssoldats et de
jeunes filles esclaves sexuelles, des territoires
entiers contaminés par l’activité minière
intrinsèquement polluante, des forêts rasées,
des cours d’eau intoxiqués aux métaux
lourds
provoquant
maladies
et
malformations congénitales, des rivières et
lacs où la vie a disparu, faune et flore
éradiquées.
Ce sont des millions de Congolais privés
de leurs moyens de subsistance (de leurs
terres fertiles et forêts nourricières, eau et
énergie abondantes). Trente ans de
numérique dans le monde, c’est trente ans
de morts congolais et de terres mortes au
Congo sur lesquels repose le développement
technologique.
Propos recueillis par Camille Lesaffre
2 Cet entretien a été réalisé le 5 octobre. Quelques jours plus tard, le Dr. Mukwege a publié un post sur le réseau social X dans lequel il affirme son « soutien à M. Charles
Onana » dont il dénonce un « procès politisé ». Cette prise de position a largement été reprise dans la presse congolaise et surtout dans la galaxie des négationnistes du génocide
des Tutsis.
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