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BILLETS
D'AFRIQUE
JOURNAL ANTICOLONIAL ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE
MERCI QUI ?
ARMÉE FRANÇAISE / MAYOTTE / BOLLORÉ / LE PEN
FEVRIER 2025
N°344
ISSN 26797585
EN BREF
Total enfer en
Ouganda
Un nouveau rapport révèle que l’accélération
de la construction des mégaprojets pétroliers
Eacop, Tilenga et Kingfisher en Ouganda a
donné lieu à de nouvelles violations des droits
humains. Ces projets, parmi les plus importants
au monde (dénoncés par les ONG pour être
particulièrement écocides), sont menés par
TotalEnergies, actionnaire principal, et le chinois
CNOOC, en coopération avec les
gouvernements de l’Ouganda et de la Tanzanie
(Billets d’Afrique n°340 et n°341). Ce rapport,
publié le 12 décembre 2024 par la Fédération
internationale pour les droits humains (FIDH) et
Avocats sans frontières (ASF), établit que « les
atteintes les plus graves documentées sur les
sites pétroliers ont eu lieu dans et autour des
champs pétroliers de King fisher. Les mesures de
sécurité disproportionnées, la répression
[contre les opposants], les violations du droit
foncier, les expulsions forcées et la corruption,
combinées à l’inadéquation de la conception
des projets et au caractère inadapté des
mesures d’atténuation des risques, se
traduisent par une augmentation de la
détresse des populations locales ». Plusieurs cas
de harcèlement sexuel, de viol et d’exploitation
sexuelle, y compris sur des mineures, y sont
aussi documentés : les agents armés chargés de
la sécurité imposent aux femmes des rapports
sexuels pour échapper aux sanctions infligées
pour vente de poisson pêché dans le lac Albert,
le personnel des compagnies pétrolières faisant
de même en leur promettant une embauche.
Coutumier du mensonge, Total évidemment
dément.
Extraction
responsable ?
Le groupe minier français Eramet exploite une
mine itinérante de sable au Sénégal, Eramet
Grande Côte : une drague reliée à une usine
flottant sur un lac artificiel, qui sépare les
minerais du sable qui est rejeté. Depuis plusieurs
mois, cette entreprise s’attire la colère des
habitants de la région. Des tensions avivées par
un audit commandé par Eramet sur l’impact
environnemental de ses activités. Le rapport
provisoire, établi en juin 2024, n’a en effet
toujours pas été rendu public par le certificateur
IRMA – Initiative for Responsible Mining
Assurance.
Les communautés locales, elles, déplorent les
expropriations contre des sommes dérisoires,
ainsi que l’impact sur les ressources hydriques et
les dégâts sur l’environnement. Le premier
ministre Ousmane Sonko a promis début janvier
d’étudier le dossier. L’exercice s’avère délicat.
L’ancien responsable logistique d’Eramet, un
proche de sa PDG, est aussi l’ancien ministre des
transports et, depuis décembre, le président de
l’Assemblée Nationale (Africa Intelligence,
08/01/2025). Tout en distribuant de l’argent aux
préfets, souspréfets, chefs de village... (rapports
2022 et 2023 de l’Initiative pour la transparence
des industries extractives), Eramet employait
donc un cadre du Pastef, le parti au pouvoir
depuis mars 2024, alors dans l’opposition. Voilà
une stratégie imparable pour continuer à
pomper du sable jusqu’à plus soif ! Et tant pis si
la zone devient invivable…
Extraction
responsable ? (suite)
La mine d’or de Kibali, découverte en 1998
dans le HautUélé en République démocratique
du Congo et exploitée par la multinationale
Barrick, vient de faire l’objet d’une enquête
accablante de PAX Netherlands Peace
Foundation. L’ONG s’est intéressée pendant près
de trois ans aux conditions d’expulsion des
populations habitant les quartiers de Mege et
Bandayi (Afrikarabia, 17/12/2024). Les
différents témoignages qu’elle a recueillis
montrent que les habitant⋅e⋅s ont été délogé⋅e⋅s
violemment, leurs maisons détruites… sans
aucune solution de relogement. « Après avoir
démoli toutes les maisons, ils nous ont laissés
sous la pluie », indique une personne citée dans
le rapport. Barrick s’en défend, affirmant que les
seules familles qui n’ont pas été relogées
occupaient de manière illégale le terrain. PAX
démontre que ces affirmations sont fausses : « Il
n’y a probablement jamais eu de réinstallation
des ménages et de compensation des champs
[…] ou du moins pas de manière complète ».
Le rapport révèle également que, lors de ces
expulsions, la police a ouvert le feu, tuant au
moins trois habitants.
PAX épingle au passage Bouygues
Construction, filiale du géant français du BTP qui
assurait en soustraitance les travaux de
terrassement des mines à ciel ouvert pour la
société Kibali Mining Services. Il incombe, en
effet, aux entreprises « d’éviter de causer ou de
contribuer à causer des violations des droits
humains, mais aussi de s’efforcer de prévenir
ou d’atténuer les incidences négatives sur les
droits de l’Homme ». Mais l’entreprise Bouygues
se dit non responsable, arguant qu’elle n’avait
« aucune autorité, aucun pouvoir de décision,
ni aucune responsabilité dans la gestion des
opérations » et qu’elle n’a bien entendu
« aucune implication dans les événements »
relatés dans le rapport.
Macron, l’ami des
dictateurs
Macron, profitant de son déplacement à
Mayotte, a fait halte à Djibouti – place
stratégique abritant l’une des dernières bases
militaires françaises en Afrique – puis à Addis
Abeba pour y rencontrer, le 21 décembre, celui
qu’il qualifie d’« ami personnel », le premier
ministre éthiopien Abiy Ahmed. Une amitié
aveugle à la politique de ce dictateur qui a vite
abandonné les prétentions démocratiques
affichées lors de son arrivée au pouvoir en 2018.
Comme ses prédécesseurs, il a foulé aux pieds le
« fédéralisme ethnique » affirmé dans la
Constitution. La guerre menée, de 2020 à 2022,
dans la province nord du Tigré, suivie d’un
blocus affamant sa population, a tué 600 000
personnes, selon le représentant de l’Union
africaine pour la Corne de l'Afrique. La guerre
ravage toujours les régions Oromia et Amhara où
l’armée éthiopienne se livre à des exécutions
massives de civils, comme l’a révélé Human
Rights Watch (4/04/2024).
Malgré ces massacres, Macron a salué le
« projet d’unité éthiopienne » d’Abiy Ahmed,
soutenant y compris sa revendication d’un accès
territorial à la mer Rouge. Tout en participant à
l’étranglement du pays (et de sa population) via
la dette et l’accord imposé par le FMI et la
Banque mondiale, Macron a annoncé un
versement de 25 millions d’euros au budget
éthiopien – à la discrétion des seules autorités –
et un prêt de 80 millions pour la modernisation
du réseau électrique à réaliser par… des
entreprises françaises. Sans compter une
présence militaire tricolore, certes modeste,
assurée par des formateurs auprès de l’armée
éthiopienne. Le redéploiement de la
Françafrique, contestée dans le « pré
carré francophone », est en marche
en Afrique orientale.
Journal fondé en 1993 par FrançoisXavier Verschave
Directrice de la publication Pauline Tétillon Comité
de rédaction R. Granvaud, O. Tobner, R. Doridant, M.
Bazin, P. Tétillon, T. Noirot, E. Cailleau, M. Lopes, J. Poir
son, N. Butor, B. Godin, N. MaillardDéchenans Ont
contribué à ce numéro J. Boucher, J. Beurk, R. Saïdi, L.
Dawidowicz Édité par Association Survie, 21 ter rue Vol
taire 75011 Paris Tél. (+33)9.53.14.49.74 Web http://
survie.org Commission paritaire n°0226G87632 Dé
pôt légal février 2024 ISSN 2115 6336 Imprimé par
Imprimerie NotreDame, 80 rue Vaucanson, 38830 Mont
bonnot Saint Martin
avec le temps. » Une « ingratitude » des autorités
sahéliennes « qui n’ont pas eu le courage visàvis de leurs
opinions publiques » de dire qu’aucun de ces pays « ne
serait aujourd’hui un pays souverain si l'armée française
ne s'était pas déployée dans cette région ». Ce à quoi le
premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a répondu,
même si son pays n’était pas directement visé : « Si les
soldats africains, quelquefois mobilisés de force,
maltraités et finalement trahis, ne s’étaient pas déployés
lors de la Deuxième Guerre mondiale pour défendre la
France, celleci serait, peutêtre aujourd’hui encore,
allemande. »
On pourrait se satisfaire, comme beaucoup l’ont fait, de
ce que l’arrogance sans limite du chef de l’État l’amène à
marquer des buts contre
son propre camp et
produise des effets
inverses à ceux qu’il
prétend atteindre en
matière de « nouveau partenariat » avec l’Afrique pour
préserver certains intérêts français. Mais ce serait oublier
que s’il peut s’autoriser de telles déclarations de manière
aussi décomplexée, c’est qu’il sait qu’elles reflètent des
conceptions largement répandues dans la classe politique
française. Le bilan de l’ingérence militaire au Sahel, qui a
contribué à complexifier et aggraver la crise sécuritaire qui
frappe cette région, n’a jamais été fait, et trop nombreux
sont ceux qui restent convaincus de ses bienfaits, y compris
à gauche. Un même aveuglement idéologique reste
également trop partagé, selon lequel la destinée de la
France sur la scène internationale serait inséparable de
celle de l’Afrique, et qui voudrait que les Africain⋅e⋅s restent
éternellement dépendant⋅e⋅s de « l’aide » française.
À
INDÉCROTTABLE !
Raphaël Granvaud
Sommaire
2
3
4
5
6
BRÈVES
ÉDITO
ARMÉE FRANÇAISE EN AFRIQUE
Le début de la fin ?
« VECTEUR DE FASCISATION »
Bolloré, de l'empire colonial à l'empire
médiatique
L’EXGENDARME PHILIPPE MANIER
CONDAMNÉ EN APPEL
Un procès pour entrevoir ceux qui ont résisté
au génocide
UN « BLANCO » POUR S'OCCUPER DES
NOIRS
Manuel Valls, nouveau ministre des colonies
9 CYCLONE CHIDO À MAYOTTE
Face à l’abandon par l’État colonial, les
Comorien⋅ne⋅s solidaires
10 ENTRETIEN
M. Rigouste : « Un boomerang impérial lie
périphéries coloniales et métropoles »
12 LE PEN, UNE HISTOIRE COLONIALE
8
Image de couverture : tombes de tirailleurs sénégalais de la 1ère Guerre mondiale dans le carré musulman de la nécropole nationale
d'Amiens SaintAcheul (photo : Claude Villetaneuse, CC BYSA 3.0).
Nous écrire : billetsdafrique@survie.org
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ÉDITO
l’occasion de la conférence annuelle des
ambassadrices et des ambassadeurs, le 6 janvier
dernier, Emmanuel Macron a une nouvelle fois
donné un aperçu de son talent exceptionnel. Pour réécrire
l’Histoire d’abord : « Non, la France n'est pas en recul en
Afrique, elle est simplement lucide, elle se réorganise »,
assènetil. Au Sahel, les militaires français n’auraient pas
été chassés du Mali, du Burkina Faso et du Niger : « Nous
ne sommes pas les supplétifs de putschistes. Donc, on est
partis », résume tranquillement Macron. C’est passer un
peu vite sous silence les premiers mois de lune de miel
entre l’Élysée et les putschistes maliens suite au
renversement d’Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020. Et
c’est oublier un peu rapidement tous les efforts déployés
par la France pour rester
militairement présente au
Burkina Faso après les
coups d’État de janvier et
septembre 2022. En
vain… Quant aux demandes récentes de fermetures des
bases militaires françaises, il s’agirait en fait d’une décision
française : « Comme on est très polis, on leur a laissé la
primauté de l'annonce. Mais ne vous trompez pas, c'est
nous qui l'avons... et parfois, il a fallu y pousser. » Si le
scénario décrit là est certainement fidèle concernant la
Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara, les autorités
tchadiennes et sénégalaises ont immédiatement réagi pour
dénoncer un mensonge grossier pour leur propre cas.
Pensant sans doute laver l’humiliation, Macron a livré un
de ses meilleurs sketchs, s’autofélicitant et affichant
un
mépris,
une
condescendance
et
un
paternalisme caricaturaux : « Notre engagement contre le
terrorisme depuis 2013 : on avait raison. Je crois qu'on a
oublié de nous dire merci. C’est pas grave, ça viendra
4
PORTRAIT
ACTUALITÉ
ARMÉE FRANÇAISE EN AFRIQUE
LE DÉBUT DE LA FIN ?
La contestation de la présence militaire française en Afrique se généralise et s’accélère,
contrariant les projets de l’Élysée et de l’étatmajor qui pensaient pouvoir maintenir un
dispositif renouvelé mais plus discret. Les récents camouflets sénégalais et tchadien
sonnentils vraiment le glas de l’ingérence militaire hexagonale ?
n Centrafrique, où les relations
devenaient de plus en plus tendues
avec le régime du président Faustin
Archange Touadéra, l’armée française a
progressivement réduit ses effectifs à partir de
2021 et finalement abandonné sa dernière
implantation fin 2022. Au Mali, les mêmes
causes ont produit les mêmes effets : les
pressions françaises pour empêcher l’arrivée
du groupe militaire privé russe Wagner ont
conduit à une rupture avec le nouveau
pouvoir. Début 2022, la France a annoncé le
retrait de l’opération Barkhane et le Mali la
rupture de tous les accords militaires existants.
En janvier 2023, c’est au tour des autorités
burkinabè, également issues d’un coup d’État,
de dénoncer les accords militaires signés à
l’indépendance ou au moment de l’opération
Barkhane, et d’exiger la fermeture de la base
des forces spéciales françaises du
Commandement des opérations spéciales.
L’été suivant, la France ayant tenté d’intervenir
militairement contre les putschistes nigériens,
ces derniers ont chassé les troupes françaises
et fermé la base aérienne de Niamey. Ces
départs contraints, sur fond de contestation
populaire généralisée de la présence militaire
française dans la région, ont accéléré les
projets de réorganisation du dispositif français.
E
Il fallait réduire, se faire discret et se montrer
plus à l’écoute des besoins des « partenaires »
pour sauver l’essentiel. La finalisation a été
confiée au sénateur JeanMarie Bockel, envoyé
personnel du chef de l’État français.
Sitôt écrit, sitôt périmé
À peine le rapport Bockel remis à l’Elysée, le
25 novembre dernier, le président sénégalais
Bassirou Diomaye Faye faisait savoir à la presse
française que son contenu était déjà caduque :
les militaires français devraient partir. Le même
jour, et de manière plus inattendue, les
autorités tchadiennes annonçaient la rupture
de l’accord de coopération militaire en matière
de défense (accord signé en 1976 et révisé à
l’occasion de Barkhane), après un entretien
apparemment houleux avec le ministre
français des Affaires étrangères en visite dans le
pays (voir notre édito du mois dernier).
Pensant sans doute infléchir la décision
tchadienne, les Français ont immédiatement
rapatrié les avions de chasse qui avaient, à
plusieurs reprises, sauvé la mise du régime
Déby père. Le Tchad a alors exigé un
calendrier de départ resserré et les bases
françaises ont commencé à être restituées. Si
plusieurs raisons conjoncturelles ont pu
motiver la décision tchadienne, elle s’inscrit
dans une stratégie de diversification des
partenariats sécuritaires et dans un contexte
politique régional où il devient politiquement
risqué d’apparaître militairement inféodé à
Paris.
À qui le tour ?
Pour cette raison, tous les yeux sont
évidemment tournés vers les deux autres pays
ouestafricains qui abritent encore des bases
militaires : la Côte d’Ivoire et le Gabon. En Côte
d’Ivoire, le président Ouattara, fidèle allié du
président Macron, a, le 31 décembre, annoncé
à son tour un « retrait concerté et organisé des
forces françaises en Côte d’Ivoire » et une
rétrocession de la base militaire de PortBouët.
Cette annonce, qui a alimenté des contresens
Billets d'Afrique 344 - fev 2025
médiatiques, s’inscrit dans la stratégie décidée
par la France et devrait permettre le maitien
d’une centaine de militaires français… du
moins pour l’instant. Car si cette question
devient l’un des enjeux de la prochaine
élection présidentielle, la donne pourrait
changer. La question se pose également au
Gabon, où il n’est pour l’instant question que
de réduire le nombre de militaires présents, de
350 à quelques dizaines.
De beaux restes
La plus importante présence militaire
française est désormais concentrée de l’autre
côté du continent, à Djibouti. Cette base
militaire n’était pas concernée par les projets
de déflation, au motif que sa vocation n’était
pas africaine, mais indopacifique. Pourtant,
elle doit continuer à servir de « point de
projection pour certaines de nos missions
africaines », a assuré le président Macron le 20
décembre dernier. Le traité de coopération en
matière de défense vient d’y être renouvelé,
moyennant un loyer annuel de 85 millions
d’euros pour la base militaire (contre 30
auparavant), et il inclut toujours une clause de
défense territoriale du pays. Selon l’Élysée, cet
accord « légitime la présence française à
Djibouti pour les prochaines décennies ». Rien
que ça !
Si le mouvement de contestation s’amplifie
et si le volume des militaires français présents
en Afrique diminue incontestablement, la
volonté des autorités françaises de continuer à
exercer une influence par l’outil militaire
perdure. L’exécutif semble aujourd’hui
privilégier une stratégie de diversification de la
coopération militaire (dans ses modalités
comme dans sa géographie) pour pallier la
baisse numérique. L’avenir dira si cette
stratégie lui permet de continuer à s’ingérer
dans les crises africaines, notamment par le
biais d’opérations extérieures qui n’ont
pourtant
que
trop
duré.
Raphaël Granvaud
« VECTEUR DE FASCISATION »
BOLLORÉ, DE L'EMPIRE COLONIAL
À L'EMPIRE MÉDIATIQUE
Désarmer Bolloré : c’est la campagne lancée par une centaine d’organisations contre le
milliardaire, grand promoteur de l’extrême droite. L’occasion pour nous de dénoncer, une fois
encore, les fondements néocoloniaux de son empire.
E
n juillet dernier, à la suite de
législatives qui ont failli conduire le
Rassemblement national au pouvoir
dans notre pays, une centaine
d’organisations politiques et syndicales,
parmi lesquelles Survie, ont lancé un appel
à « désarmer l’empire Bolloré »,
proclamant : « Nous devons, sans attendre
de prochaines échéances électorales, unir
nos forces contre les vecteurs de fascisation
de la société. »
C’est peu dire en effet que Vincent
Bolloré en est un puissant « vecteur » ! Le
milliardaire (8e fortune française en 2024
avec sa famille, selon le magazine Forbes)
n’a cessé de s’emparer d’un nombre
croissant de médias de masse, sans compter
plusieurs maisons d’édition, pour les mettre
au service d’une idéologie sexiste,
homophobe, écocide… mais aussi raciste
et coloniale. Rien d’étonnant lorsqu’on sait
que tout le parcours de cet oligarque
renvoie au (néo)colonialisme le plus
véhément. Car son groupe tentaculaire et
son immense fortune, aujourd’hui au
service d’un idéal réactionnaire, Bolloré les
a bâtis d’abord en pillant l’Afrique.
Réseaux françafricains
Après un passage par la banque
Rothschild et la reprise de la papeterie
paternelle, le jeune héritier commence à
investir sur le continent en 1985. D’abord
dans l’agriculture, en pratiquant allègrement
l’accaparement de terres et en privilégiant
les productions hautement rentables –
tabac, cacao, bois, café, caoutchouc, huile
de palme… exploités dans des conditions
parfois proches de l’esclavage. Puis très vite
dans les transports et la logistique : le
groupe devient l’un des plus importants
gestionnaires de terminaux portuaires et
lignes maritimes du continent, et se
positionne également dans les chemins de
fer. À partir de 1996, il prend le contrôle de
la banque Rivaud, institution de la période
coloniale,
propriétaire
d’immenses
plantations en Afrique, connue pour son
implication dans les finances douteuses du
RPR…
Bolloré s’implantera ainsi dans plus d’une
quarantaine de pays africains. Une
expansion qu’il réussit en s’allouant les
services, à Paris comme en Afrique, de
nombreux politiciens, hautsfonctionnaires,
cadres du renseignement et autres
magistrats. Bolloré s’appuie largement sur
les réseaux, officiels ou officieux, de la
Françafrique – quand il ne se substitue pas à
eux. Il fait ainsi affaire avec nombre de
dictateurs, figures passées ou actuelles du
système, tels Blaise Campaoré (Burkina
Faso), Omar Bongo (Gabon) ou Denis
SassouNguesso (CongoBrazzaville).
Années d’entraînement
Aux chefs d’État prêts à servir ses intérêts,
Bolloré offre en retour la force de frappe de
son groupe, notamment sur le plan
communicationnel. Si l’oligarque sait
aujourd’hui si bien influer sur la vie
politique française, nul doute qu’il le doit,
au moins en partie, à ces années
d’entraînement ! Ont ainsi pu bénéficier des
faveurs des médias Bolloré le Sénégalais
Abdoulaye Wade, le Camerounais Paul Biya,
l’Ivoirien Laurent Gbagbo… Le soutien est
parfois plus brutal, comme en Guinée
Conakry en décembre 2023 lorsque
Canal+, propriété de la famille Bolloré,
coupait le signal de trois chaînes de
télévision critiques visàvis du président
Mamadi Doumbouya.
Le système Bolloré en Afrique, ce sont
aussi, sans surprise, des pratiques plus
opaques, pouvant aller jusqu’à la
corruption. En juin dernier, le Parquet
national financier a ainsi requis un procès
contre l’homme d’affaires et deux de ses
collaborateurs. Entre 2009 et 2011, le
groupe Bolloré a en effet mis gracieusement
d’importants moyens au service des
campagnes électorales d’Alpha Condé en
Guinée et de Faure Gnassingé au Togo
contre l’attribution frauduleuse de la gestion
des ports de Conakry et de Lomé. Autre
pays, autre port, autres soupçons de
corruption : on a appris en 2024 qu’une
autre enquête était en cours concernant les
conditions d’attribution en 2015 du terminal
pour containers de Kribi, dans le sud du
Cameroun.
Un empire médiatique en
Afrique aussi
Cerné par les scandales et les affaires,
Bolloré a finalement vendu, à regret (et à
prix d’or), son pôle logistique et maritime
historique en 2022. Pour autant, il est loin
d’en avoir fini avec le continent africain où il
conserve de nombreuses activités, dans
l’agriculture, le stockage d’énergie… et les
médias ! Déjà plus grand fournisseur de
télévision
par
satellite
d’Afrique
francophone, Canal+ est même en voie
d’acquérir l’autre grand géant de la
télévision payante du continent, le sud
africain MultiChoice. De quoi conserver un
important pouvoir de nuisance.
Perpétuateur de la domination coloniale
en Afrique, promoteur de l’extrêmedroite
dans l’Hexagone : Bolloré offre là un visage
très cohérent. Comment ne pas voir
derrière son mépris des droits les plus
élémentaires des Africain⋅e⋅s, et de leurs vies
mêmes, le racisme le plus élémentaire ? Et
dans sa volonté de domination sur le monde
économique et politique africain un
attachement à la grandeur impériale de la
France, si ce n’est de l’Occident ? Autant de
cancers qu’il nous faudra bien éradiquer.
Benoît Godin
Pour suivre la campagne
Désarmer Bolloré sur le web :
https://desarmerbollore.net/
Billets d'Afrique 344 - fev 2025
SALVES
5
6
JUSTICE
L’EX-GENDARME PHILIPPE MANIER CONDAMNÉ EN APPEL
UN PROCÈS POUR ENTREVOIR
CEUX QUI ONT RÉSISTÉ AU
GÉNOCIDE
Condamné en première instance par la cour d’assises de Paris pour son rôle dans le
génocide des Tutsis, l’ancien adjudantchef Philippe Manier était jugé en appel cet
automne. Le verdict a confirmé la peine de réclusion criminelle à perpétuité. Retour sur le
procès.
L
e 28 juin 2023, l’ancien adjudantchef
Philippe
Manier
(Philippe
Hategekimana avant sa naturalisation
française) était condamné, en vertu de la
compétence universelle, à la réclusion
criminelle à perpétuité par la cour d’assises
de Paris pour génocide, complicité de
génocide, crimes contre l’humanité,
complicité de crimes contre l’humanité et
participation à une entente en vue de la
préparation des crimes de génocide et
autres crimes contre l’humanité. Le procès
en appel de celui qui était surnommé
Biguma s’est tenu du 4 novembre au 20
décembre 2024.
On se rappelle de lui aux
barrières et sur les collines
Petit retour en arrière. À partir du 20 avril
1994, les chemins de la souspréfecture de
Nyabisindu (préfecture de Butare, Rwanda)
se couvrent de barrières tenues par des
Interhamwe et par des gendarmes pour
contrôler, arrêter, violenter, tuer les Tutsis
qui tentent de les franchir. Lors des
audiences, plus de douze ont été
identifiées. À la barre, Érasme Ntazinda se
souvient
:
«
L’adjudantchef
Hategekimana Philippe alias Biguma a
fait ériger cinq barrières tout près de la
laiterie de Nyanza. Il a demandé à la
population de tuer tout Tutsi qu’ils
allaient trouver et de manger son bétail et
de brûler sa maison. Il a fourni deux
bidons remplis de bière de banane et des
caisses de limonades à ceux qui tenaient
ces barrières ». Ces barrières ont été un
« outil particulièrement efficace du plan
génocidaire, le premier ministre
Kambanda l’ayant reconnu luimême
Billets d'Afrique 344 - fev 2025
lorsqu’il a plaidé coupable
devant le Tribunal Pénal
International pour le Rwanda
(TPIR) », rappelle le président
du tribunal.
La traque et les massacres
des Tutsis débutent, ainsi que
le pillage et la destruction de
leurs biens. Un témoin affirme
que
«
l’adjudantchef
Hategekimana Philippe alias
Biguma de Nyanza, en
compagnie du bourgmestre
Hategekimana
Didace,
sillonnait la commune pour
voir comment les instructions
de tuer les Tutsis étaient mises en
pratique ». Des femmes, des enfants, des
Tutsis de tous âges sont enlevés et
disparaissent à jamais, après que des actes
inhumains aient été commis sur eux : « Les
victimes ont été fusillées, attaquées à
l’arme lourde, littéralement découpées
avec des machettes et des haches, frappées
à mort avec des gourdins, émasculées,
éventrées, violées dans des conditions
sordides, laissées pour mortes et soumises
à une lente agonie ». Nombreux sont
victimes d’exécutions sommaires sur les
barrières mêmes, mais aussi dans les lieux
où ils avaient trouvé refuge comme sur les
collines de Nyabubare, Nyamure ou à l’Isar
Songa.
Un « bras zélé du génocide
des Tutsis »
Le procès permet aussi de ne pas oublier
ceux qui ont tenu tête. Le préfet
Habiyalimana tout d’abord. La particularité
de la région de Butare est d’avoir résisté
durant deux semaines au raz de marée
génocidaire qui emportait le pays,
notamment grâce à l’action de cet homme.
Après sa destitution le 17 avril 1994 et la
diffusion sur les ondes de discours
incendiaires pour encourager et inciter
l’administration locale et la population à
s’engager dans les tueries, la
préfecture « rebelle » a finalement basculé
dans le génocide le 20 avril.
Le bourgmestre de Nyatzo, Jean de dieu
Gisagara, et celui de Nyanza, Narcisse
Nyagasaza, opposés au génocide, sont
débusqués entre le 23 et le 24 avril 1994.
Biguma ordonne l’arrestation de ce
dernier. « L’exécution en public du
bourgmestre, autorité administrative
tutsie, symbole de la résistance au
génocide, a montré l’exemple et assuré
une totale impunité à la population
hutue, cela l’incitera à se livrer aux
massacres des Tutsis et au pillage de leurs
biens », notera le président du tribunal,
Marc Sommerer, dans les motivations du
verdict.
Au fil des audiences, on comprend mieux
la résistance des Tutsis sur les collines
grâce à plusieurs témoignages, dont celui
de François Habimana : « Si Biguma n’était
pas venu avec ses gendarmes et avec les
armes à feu prévues pour assurer la
protection de la population, s’ils étaient
allés se battre contre d’autres gendarmes,
nous la population avec des houes, nous
aurions pu nous réconcilier, ils
n’auraient pas eu le dessus sur nous ; on
se serait battu, houes contre houes,
machette contre machette, ils n’auraient
pas eu le dessus. »
Sur les collines de Nyabubare comme sur
celle de Nyamure, les Tutsis ont en effet
résisté plusieurs jours aux attaques
quotidiennes des miliciens et de la
population venus avec des armes
traditionnelles. Mais l’arrivée des
gendarmes, équipés d’armes à feu et de
mortier et dirigés par Biguma, leur
supérieur hiérarchique présent tout au
long du massacre, a changé l’équilibre des
forces. Les tueries ont été terribles. La cour
et le jury ont relevé dans les motivations
du verdict la « brutalité et une cruauté
inouïe, les récits de certains rescapés
faisant état de scènes effroyables ».
S’adressant à l’accusé, le président du
tribunal détaille : « Vous avez usé de votre
autorité et de votre prestige, vous avez pris
une part active dans le meurtre de
vieillards, de femmes et d’enfants. […]
Vous avez été le bras zélé du génocide
[…] certes pas le seul, mais sans vous,
monsieur, les faits n’auraient pas pris une
telle ampleur ».
L’accusé a été reconnu coupable de
crime de génocide dans ces deux attaques.
C’est aussi pour avoir aidé et assisté les
gendarmes en leur fournissant un mortier
de 60 pour commettre des massacres
massifs et pour leur avoir ordonné d’y
prendre part qu’il a été reconnu complice
de crime contre l’humanité. Dans la lettre
de motivation du verdict est noté que « le
rôle et l’action de la gendarmerie ont été
déterminants non seulement pour
légitimer les massacres mais aussi pour
vaincre la résistance des Tutsis dans
certains lieux où ils avaient trouvé
refuge ». François Graner, membre de
Survie, appelé comme témoin de contexte,
précisait que « 15 % des victimes ont été
tuées par armes à feu », ce qui montre
l’implication de la gendarmerie dans les
massacres, celleci étant la principale force
armée au niveau local. Leur intervention
permettait
ensuite
aux
miliciens
Interhamwe d’achever les mourants. « Le
bilan effroyable de l’attaque, 11 000
victimes, est la preuve de la mise en
œuvre d’un plan concerté », affirme la
cour et le jury.
La parole des témoins pas
respectée, celle des experts
mise en doute
La psychologue, Régine Waintrater, autre
témoin de contexte, a expliqué ce que
voulait dire « témoigner » pour les témoins
d’un tel procès. Pour chacun d’entre eux,
c’est un moment important, une mission à
la fois crainte et désirée, qui leur fait
revivre les horreurs qu’ils ont traversées, le
sentiment d’abandon de la part du monde
qu’ils ont éprouvé pendant leur calvaire, le
souvenir des souffrances infligées devant
eux à ceux et celles qu’ils aimaient. Mais ils
et elles ont reçu mandat de ceux qui ne
peuvent plus parler. Alors elles et ils
témoignent, avec courage. Philippe Manier,
chaque fois que le président du tribunal lui
demande ce qu’il pense de telle ou telle
déclaration d’un témoin, répond : « Ce sont
des déclarations préparées », ou bien : « Ils
sont tous les mêmes ».
Face à François Graner, l’avocat de
l’accusé ironise, le questionnant : « Êtes
vous neutre ? Êtesvous un expert ? »
Poussant le président à répondre : « Au
niveau d’une procédure pénale, un
expert est une personne qui a des
connaissances techniques et à laquelle la
justice s’adresse avec une méthodologie
précise. Le rapport versé est soumis au
contradictoire, il peut y avoir ensuite une
contreexpertise. Il existe des listes
d’experts désignés par la cour, mais il
existe aussi des gens qu’on va chercher,
car ils sont reconnus dans leur domaine
de compétence. »
Les mots du génocide
Les audiences ont aussi permis de
revenir sur le vocabulaire utilisé par les
génocidaires. S’il est vrai que les mots eux
mêmes ne tuent pas, ils délivrent une
permission de tuer en déshumanisant les
cibles qu’ils désignent : ces cafards, ces
serpents, ces « inyenzi » (cancrelats)… En
travestissant leur sens également : comme
quand « travailler » voulait dire tuer,
« nettoyer » éliminer les Tutsis, « arracher
les racines » tuer les enfants… Aujourd’hui
c’est la parole des témoins que les
génocidaires tentent de déconsidérer, alors
qu’il faut tant de courage pour prendre la
parole et « raconter les circonstances de
la mort d’un parent, le déterrer de la fosse
commune où l’a jeté le crime de masse,
c’est lui donner une sépulture
psychique »1. Les témoignages dans un tel
procès sont pourtant bien des éléments de
preuve à part entière, débattus
contradictoirement tout au long de
l’instruction comme des audiences.
Me Simon, avocat de Survie et de parties
civiles rwandaises, l’a mis en évidence dans
sa plaidoirie : « Nous savons que la haine
du Tutsi est née d’une entreprise de
propagande marquée par l’emploi du
double langage et d’un discours de haine
exacerbée visant directement les Tutsis. À
cette culture de la haine s’est ajoutée la
culture de l’impunité. Le génocide des
Tutsis est l’aboutissement d’un projet de
déshumanisation des Tutsis devenus des
objets. »
Il poursuit en évoquant « la définition
de l’ennemi et ce glissement sémantique
dangereux entre les forces armées du FPR
identifiées aux Tutsis de l’intérieur qui
seraient des espions, des agents infiltrés
dangereux – alors qu’ils n’étaient en
réalité que des enfants, des vieillards, des
femmes, des paysans – qu’il faut
exterminer, humilier, faire disparaître,
soustraire à l’Humanité. Jusqu’à faire
disparaître les cadavres dans des fosses
communes qu’on continue à chercher
[…] et tout cela dans le cadre de
prétendus actes de légitime défense
préventive. C’est l’idée qu’il faudrait
exterminer pour survivre. Quel contraste
quand on repense, par exemple, à cette
partie civile venue à la barre avec sa
photo déchirée, seul et unique vestige de
ce qu’il reste de sa famille ! »
Et l’avocat de conclure : « Tout ça glisse
sur lui [l’accusé] dans la pire des
banalités. […] Le stade ultime du
génocide, c’est l’indifférence ». C’est aussi
une forme de négation.
Laurence Dawidowicz
1 Sortir du génocide, témoigner pour réapprendre à vivre, Régine Waintrater (Payot, 2011).
Billets d'Afrique 344 - fev 2025
JUSTICE
7
SALVES
8
UN « BLANCO » POUR S'OCCUPER DES NOIRS
MANUEL VALLS, NOUVEAU
MINISTRE DES COLONIES
La nomination du revenant Manuel Valls au ministère des Outremer n’augure rien de bon,
pour le département de Mayotte comme pour les autres territoires concernés. On vous
rappelle pourquoi.
E
n mai 2012, Manuel Valls devient
ministre de l’Intérieur d’un François
Hollande tout juste élu président de la
République. Dès le 6 juillet, il concrétise une
promesse de campagne en signant une
circulaire qui permet d’assigner à résidence les
familles sans papiers avec leurs enfants, et non
pas de les placer en centre de rétention
comme auparavant. Le soir même pourtant,
son cabinet informe la presse que cette
circulaire ne s’appliquera pas à Mayotte. Les
enfants comoriens « en situation illégale » dans
ce département continueront d’être enfermés
au centre de rétention de Pamandzi, le plus
surpeuplé et délabré du territoire français.
Quelques semaines plus tard, un bébé y
décède. Les ministres concernés se fendent
d’un communiqué laconique : « C’est avec
une profonde tristesse que Manuel Valls,
ministre de l’Intérieur, et Victorin Lurel,
ministre des Outremer ont appris le décès
d'un nourrisson de deux mois, le jeudi 16
août, au Centre de rétention administrative
de Mayotte. » Et d’ajouter, sans honte, qu’ils
« souhaitent préciser les circonstances de
cette tragédie, dont les causes exactes restent
encore à déterminer ». Les causes sont
pourtant de manière évidente à chercher du
côté de la circulaire du mois précédant. Quant
aux circonstances de la tragédie, elles tiennent
plus largement de la politique coloniale de
l’État français. La France, en arrachant Mayotte
aux Comores au moment de leur
indépendance en 1975, a transformé des
Comoriens en étrangers « sanspapiers » dans
leur propre archipel. Loin d’une quelconque
remise en question, Manuel Valls justifiait dans
ce même communiqué sa position, pointant la
« pression migratoire » à Mayotte.
Cette tragédie – et la réponse qui a suivi –
nous rappelle qui est celui qui est devenu, au
sein du très à droite gouvernement Bayrou, le
nouveau ministre des Outremer. On ne sera
donc pas surpris que celuici, à peine revenu
Billets d'Afrique 344 - fev 2025
aux affaires, ait jugé que la priorité était de
s’attaquer, encore et toujours, aux Comoriens
en situation irrégulière à Mayotte : « Il faut
restreindre l’accès au droit du sol. On peut
aller plus loin dans ce domainelà. […] Il
faut agir pour empêcher l’arrivée de
migrants à Mayotte », affirmaitil sur BFMTV
ce 19 janvier. Il ne fait là qu’emboîter le pas à la
droite et à l’extrême droite – une habitude
chez lui.
Un (néo)colon comme les
autres
Manuel Valls, comme pour la plus grande
part de l’arc politique français, n’interroge bien
sûr jamais le fait que Mayotte soit restée
rattachée à la France. Les Nations unies
affirment pourtant, dans de multiples
résolutions, que l’île devrait appartenir à
l’Union des Comores. C’est donc bien, selon le
droit international, un territoire toujours
colonisé. Mais qu’attendre d’un homme qui
n’a cessé, tout au long de son parcours, de
montrer ses dispositions pour le
(néo)colonialisme ?
Connu pour être un défenseur notoire de la
politique israélienne, Manuel Valls est aussi, ne
l’oublions pas, un acteur de la Françafrique. Il
est ce nostalgique de l’empire français qui
déclarait très tranquillement dans Valeurs
actuelles (18/06/2020) que « la colonisation
fait partie de notre histoire, avec ses aspects
sombres et ses aspects lumineux », en rejetant
la dénomination de « crime contre
l’humanité ». C’est le même qui, lors de son
passage à Matignon comme premier ministre
(de 2014 à 2016), rendait visite au dictateur
tchadien Idriss Déby pour maintenir avec lui
une « alliance stratégique », officiellement
dans la lutte contre le terrorisme, et
contribuait ainsi à réhabiliter sur la scène
internationale l’un des pires régimes du
monde en termes de répression de ses
opposants. C’est encore lui qui faisait du
dictateur Omar Bongo l’invité d’honneur du
salon du Bourget en 2015. Ou encore qui
réfutait devant l’Assemblée nationale en avril
2014, au moment des 20 ans du génocide des
Tutsis, les « accusations injustes » contre le
rôle de la France au Rwanda entre 1990 et
1994… Tant qu’il y a des « aspects lumineux »,
et surtout que les intérêts de la France sont
protégés, Valls s’accommode en effet très bien
des aspects les plus sombres.
Manuel Valls n’a pas été nommé aux Outre
mer pour améliorer le sort des Comoriens,
des Kanak, des Guadeloupéens ou des
Réunionnais (lui qui en 2015 les situait dans le
Pacifique). Encore moins pour réfléchir au
rôle ou à la complicité de la France dans
quelque crime que ce soit. Non, il est là
précisément parce qu’il est un partisan de la
« grandeur de la France » dans le monde, un
défenseur zélé de son influence en perte de
vitesse.
Un colonialisme qui, sans surprise, ne va
pas sans une dose de racisme : en 2009, alors
qu’il était maire d’Évry, Valls trouvait que
l’espace public de sa ville manquait de
« Blancs », « white » et autres « blancos ». Que
diratil quand il devra se rendre à Fortde
France ou à Papeete ?
Groupe Colonies d’Outremer de Survie
CYCLONE CHIDO À MAYOTTE
FACE À L’ABANDON PAR L’ÉTAT
COLONIAL, LES COMORIEN·NE·S
SOLIDAIRES
Un mois après le passage dévastateur du cyclone Chido à Mayotte, le département colonie
est toujours aussi abandonné par les autorités politiques françaises, tandis que la diaspora
comorienne se montre solidaire du sort de ses compatriotes.
C
ela fait maintenant un mois que le
cyclone Chido a frappé Mayotte, le
reste de l’archipel des Comores, mais
aussi le Mozambique et le Malawi. Si dans
ces deux derniers on déplore
respectivement 160 et 13 mort⋅e⋅s, à Mayotte
le bilan des pertes humaines est toujours
inconnu à l’heure où ces lignes sont écrites.
Le dernier chiffre en date, annoncé en
décembre (!), était de 39 mort⋅e⋅s, ce qui
paraît irréaliste au regard du niveau de
destruction de l’île et de ses habitations.
Une rumeur risible a d’ailleurs circulé un
temps dans les médias : le bilan serait
impossible à dresser puisque les
Comorien⋅ne⋅s sont musulman⋅e⋅s et que,
selon les lois de l’Islam, il faut enterrer les
corps des défunts moins de 24 heures
chrono après leur mort… Mais derrière ces
fausses excuses et les doutes, une certitude :
la situation est déplorable, et des autorités
politiques méprisantes ont totalement
abandonné ce territoire et ses habitant⋅e⋅s.
La visite du président Emmanuel Macron
à Mayotte en est le symbole. On a pu
assister, stupéfait⋅e devant nos écrans, à
cette sortie médiatique complètement
aberrante et empreinte de colonialisme du
président de la République, mis en scène au
milieu de Mahorais⋅e⋅s complètement
déboussolé⋅e⋅s par leur désespoir : « C’est
pas moi le cyclone ! Je ne suis pas
responsable […] Parce que vous êtes
contents d’être en France. Parce que si ce
n’était pas la France, vous serez 10 000 fois
plus dans la merde ! ». Le ton était donné.
Les Mahorais⋅e⋅s n’ont pas le droit de se
plaindre, de dire que la situation n’est pas
correctement prise en charge et qu’il faut
que ça change ! Il leur faut remercier la
France tel des béniouioui parce que le
présidentcolon le dit.
Mépris et condescendance
La préoccupation principale à Mayotte
actuellement est le rétablissement de l’eau
et de l’électricité. Mijanvier, le préfet de
Mayotte, qui ne savait pas vraiment un mois
plus tôt si le cyclone avait fait des centaines
ou des milliers de mort⋅e⋅s, déclarait que le
niveau d’eau dans l’île était redevenu
quasiment similaire à celui d’avant Chido.
Un retour à la normale donc… pour des
Mahoraise⋅s qui se plaignaient déjà avant le
cyclone du manque critique d’accès à l’eau
potable sur l’ensemble du territoire.
Concernant le réseau électrique, le préfet
qui s’appuie sur la carte d’EDM (Électricité
de Mayotte, dont EDF est actionnaire)
affirmait que 70 % des foyers sont
reconnectés à l’électricité. En réalité, il ne
s’agit que de 70 % des clients d’EDM, et pas
du tout de 70 % des foyers à Mayotte qui
auraient retrouvé la lumière.
Pour ne rien arranger, moins d’un mois
après Chido, Mayotte a été de nouveau
placée en alerte cyclonique rouge en raison
de l’arrivée de la tempête Dikeledi, ce qui a
aggravé une situation déjà dramatique.
D’ailleurs, la PMI (Protection maternelle
infantile) de Poroani a dû fermer suite à un
incendie causé par un courtcircuit. C’est
dire le niveau de dégradation des
équipements sur l’île.
Une diaspora solidaire
Malgré les préoccupations légitimes des
Mahorais⋅e⋅s concernant l’accès à l’eau et à
l’électricité, la droite et l’extrêmedroite ont
continué leurs attaques contre les
Comorien⋅ne⋅s non mahorais⋅e⋅s. Un
collectif de citoyens mahorais s’est ainsi
mobilié pour chasser hors du département
colonie les « migrant⋅e⋅s », hébergé⋅e⋅s au
lycée Bamana de Mamoudzou. Une
mobilisation
soutenue
par
le
Rassemblement national : la députée Anchya
Bamana a réclamé à l’Assemblée nationale
l’état d’urgence sécuritaire à Mayotte en
s’appuyant sur cette initiative. Notons que le
lycée Bamana porte le nom du militant pro
Mayotte française Younoussa Bamana, père
de ladite députée.
Bien que l’extrêmedroite cherche
toujours à diviser les Comorien⋅ne⋅s, face à
Chido, la mayonnaise ne prend pas. En effet,
les Comorien⋅ne⋅s des trois autres îles et la
diaspora se mobilisent depuis plus d’un
mois pour venir en aide à leurs compatriotes
mahorais. Collectes et cagnottes en ligne se
multiplient. Celles mises en place par les
associations de la diaspora comorienne de
France ont récolté des dizaines de milliers
d’euros. Un restaurateur comorien a même
mis son restaurant, situé à Paris, à
disposition pour récolter des denrées
alimentaires et des vêtements. Aussi, les
joueurs de l’équipe nationale de football des
Comores se sont mobilisés pour fournir une
aide financière mais aussi alimentaire aux
plus démunis. La santé mentale étant un
véritable enjeu dans ce genre de catastrophe
environnementale et humaine, une cellule
d’écoute a été mise en place à leur initiative.
Face à l’État colonial, toujours déficient et
méprisant, la meilleure réponse est pour
l’heure cette solidarité sans faille entre les
Comorien⋅ne⋅s.
Riwadi Saïdi
Billets d'Afrique 344 - fev 2025
ACTUALITÉ
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10
ENTRETIEN
M. RIGOUSTE : « UN
BOOMERANG IMPÉRIAL LIE
PÉRIPHÉRIES COLONIALES ET
MÉTROPOLES »
Rencontre avec le militant et chercheur Mathieu Rigouste à l’occasion de la sortie de son
film Nous sommes des champs de bataille, plongée glaçante dans les coulisses du business
mondial de l’armement.
ilitant, essayiste et chercheur en
sciences sociales, Mathieu Rigouste
analyse depuis une vingtaine
d’années les systèmes de domination
sécuritaires et la colonialité au cœur des
pratiques policières. Après Un seul héros, le
peuple, consacré aux succès des
soulèvements populaires de décembre 1960
en Algérie, il présente son nouveau film,
Nous sommes des champs de bataille. Plus
qu’une simple immersion à Milipol,
« l’événement mondial de la sûreté et de la
sécurité intérieure des États », Nous sommes
des champs de bataille expose la
collaboration publicprivé qui organise le
marché de la guerre, de la répression et la
mort à seules fins d’accumuler les profits. À
la deuxième place des exportations
mondiales d’armes, la France en est l’un des
principaux acteurs.
Le film confronte (et réhumanise) deux
mondes qui se résistent : d’un côté, les
euphémismes utilisés par les industriels de
l’armement,
sorte
de
novlangue
violemment aseptisée, de l’autre l’analyse
précise et la résilience de celles et ceux qui
vivent dans leur chair les violences d’État. En
analysant la vitrine des technologies
sécuritaires, le film permet de réancrer ces
violences étatiques et les conflits armés dans
la même rationalité capitaliste, impérialiste
et néocoloniale qui les produit.
Expérimentations extérieures (notamment
via les fameuses Opex au Sahel) et
démonstrations à domicile du « savoir faire »
français répondent finalement à un objectif
commun : saper tout renversement d’un
rapport de force basé sur une
hiérarchisation des vies.
Entre pédagogie, indignation motrice et
espérance, c’est un bel outil pour ouvrir des
M
Billets d'Afrique 344 - fev 2025
perspectives à une alternative émancipatrice
contre l’impérialisme, la guerre et la
militarisation.
Quels sont les objectifs visés par le film
et comment en décriraistu la nature ?
Mathieu Rigouste : Le film part du constat
que la guerre, la surveillance, la répression
résident au cœur du système d’accumulation
du capital et de concentration du pouvoir à
l’échelle mondiale : on a besoin de mieux
connaître son fonctionnement pour lutter
contre. C’est donc à la fois du journalisme
d’investigation, une enquête de sociologie
critique et une sorte d’artisanat visant à
fabriquer un outil pour les luttes sociales.
Au fil des entretiens que tu filmes à
Milipol, quels liens spécifiques entre
industriels de l’armement et États
transparaissent ?
Je l’avais déjà observé dans mon travail,
mais là, j’amène les industriels à le raconter :
c’est une forme de consanguinité entre l’État
et les grands industriels dits de la « sécurité ».
En externe, ils collaborent dans des bureaux
et des institutions où ils désignent ensemble
de nouvelles menaces et conçoivent ce qu’ils
appellent des « solutions », c’estàdire des
dispositifs et des marchandises… Ils
construisent en même temps les budgets, la
recherche et le développement, la
fabrication et l’achat – ce qui ouvre la
possibilité d’export à l’international. En
interne, les structures comme Milipol sont
organisées sous l’égide du ministère de
l’Intérieur en collaboration avec les grands
industriels de défense (Thalès, Idemia...)
dont le capital est luimême détenu en
général autour de 30 %, parfois même 50 %
par… l’État ! C’est valable pour l’État
français, mais on voit dans le film que les
entreprises israéliennes ont également le
même rapport, et que cette consanguinité y
est encore plus forte.
Cette collaboration débouche sur la
possibilité de fournir l’État. Celuici va
ensuite créer les situations et les conditions
d’utilisation de ces armes, les expérimenter
sur le terrain, puis les mettre en vitrine,
c’estàdire montrer qu’elles fonctionnent
parfaitement. Ces dynamiques de violence
exercées sur l’existence et les corps des
classes populaires permettent de dégager
des perspectives d’accumulation de profit
gigantesques.
Quel rôle, beaucoup analysé dans le
travail de Survie, la décennie
d’intervention militaire française au
Sahel atelle joué ?
Je développe aussi cette analyse dans un
livre qui va sortir en avril, La guerre globale
contre les peuples Mécaniques impériales
de l’ordre sécuritaire (La Fabrique) :
l’industrie militaire se développe en
conjugaison constante avec la modernité
capitaliste et l’expansion coloniale. Les
complexes militaroindustriels ont pris
forme à travers les deux Guerres mondiales,
puis se sont saisis des guerres coloniales
comme du principal terrain pour tester et
utiliser de nouvelles armes.
Ce n’est pas juste de l’ordre du
laboratoire : tout cela repose sur une
hiérarchie internationale inégalitaire, que
j’appelle un apartheid global et que les
grandes puissances dominantes ont intérêt à
reproduire. Cette dynamique est au cœur
des guerres néocoloniales, notamment au
Sahel. Pour comprendre complètement ce
qu’il s’y passe, il faut prendre en compte
qu’audelà
du
positionnement
géostratégique et de la valeur diplomatique
conférés à la France par son statut de
gendarme de l’Afrique, ces déploiements
néocoloniaux
offrent
un
terrain
d’expérimentation, de renouvellement mais
aussi de mise en vitrine des stocks des
nouvelles technologies… Cela s’inscrit aussi
dans un continuum de guerre et de
contrôle : ces véhicules, armes, technologies
de surveillance vont être duales, c’estàdire
utilisables et vendables dans le domaine de
la défense ET de la sécurité.
Justement, comment l’écrasement des
mouvements sociaux jouetil aussi un
rôle de vitrine ?
Dans l’âge sécuritaire du capitalisme et de
l’impérialisme, toutes les situations sont
saisies comme des champs de bataille pour
tester, utiliser et mettre en vitrine les
technologies militarosécuritaires. Sur
plusieurs siècles, un boomerang impérial lie
les périphéries coloniales et les métropoles
en permanence. Une connexion qui est au
cœur de la dynamique sécuritaire
contemporaine. Comme au niveau
international, toutes les opportunités
d’utiliser ces technologies à l’intérieur vont
être saisies. Le champ de bataille principal
sur lesquels vont être réagencés les
dispositifs coloniaux se trouve ainsi dans le
domaine de ce que j’appelle l’endo
colonial : dans la gestion des quartiers
populaires ségrégués, du socioapartheid,
des prisons et des frontières. Là, il y a déjà
un réagencement et une utilisation
systémique, quotidienne, structurelle et
structurante de ces armes.
Dans un deuxième temps, quand des
mouvements sociaux autres que ceux qu’il y
a dans les quartiers populaires – plutôt dans
les centresvilles, mêlant différentes franges
des classes populaires – deviennent offensifs
et menaçants, ils sont à leur tour saisis
comme domaine du champ de bataille. Le
bloc de pouvoir va alors réemployer ces
technologies contre les mouvements types
gilets jaunes, protestations après la mort de
Nahel… Tout cela s’inscrit dans un
continuum de guerre et de contrôle : si ces
mouvements sociaux évoluent vers un
processus révolutionnaire, on leur
appliquera une montée en puissance en
termes de militarisation, comme cela s’est
fait à toutes les époques.
Comment décriraistu les interactions
entre les pratiques policières/militaires
et les mouvements de luttes ?
Il y a une phrase qui revient souvent dans
le film : « On dirait qu’il y a deux mondes
absolument différents. » Et on entend qu’ils
se confrontent ! Parfois, le système militaro
sécuritaire global invente complètement des
menaces ou il va désigner comme menaçant
des choses qui ne le sont pas vraiment, mais
qui lui permettent de créer des secteurs de
profit ou d’accumulation de puissance.
Cependant, les transformations de la part du
pouvoir se font aussi en fonction de ce qui
lui résiste. Il faut sans doute le célébrer et le
raconter dans nos pratiques d’éducation
populaire : les opprimé⋅e⋅s et les dominé⋅e⋅s
sont très créatif⋅tive⋅s, ne se laissent pas
écraser et réorganisent les possibilités de
faire communauté, de se défendre et de
resurgir. Cela touche au fait que le pouvoir
sécuritaire suit un schéma qui cherche à
intervenir avant que la résistance ne se
transforme en processus révolutionnaire.
Cette dimension est représentée dans le film
à travers la lutte des classes. Mais il y a aussi
une confrontation sur la notion
d’autonomie : pour les opprimé⋅e⋅s, il s’agit
de produire leur propre autonomie, et pour
le pouvoir, de la briser.
Le film rend notamment hommage à
Fatou Dieng et Fahima Laïdoudi,
militantes du collectif de familles
victimes de crimes policiers Vies
volées. C’était une volonté de réfléchir
sur la place spécifique des femmes
dans les mouvements d’émancipation ?
Je n’ai pas cherché à réfléchir sur la place
des femmes dans les résistances – même si
j’observe dans mon travail sociohistorique
qu’elles jouent des rôles fondamentaux dans
tout ce qui résiste à la modernité capitaliste
et à l’impérialisme. Le film cherche plutôt à
réfléchir avec elles. Je ne crois pas les avoir
choisies parce qu’elles sont des femmes,
mais pour notre relation d’amitié et de
camaraderie.
Mais c’est vrai qu’on ne pourrait pas bien
comprendre le déploiement du capitalisme
sécuritaire et le monde contemporain si on
n’analyse pas tous les rapports de
domination : de race, de classe, de genre…
C’est donc cohérent de donner la parole à
des personnes qui sont – en tant que
femmes, prolétaires, racisées – en première
ENTRETIEN
11
ligne des violences sécuritaires, qu’elles
subissent dans leurs corps et leurs parcours
de vie. Mais elles sont aussi dans le film
parce qu’en tant que militantes depuis de
nombreuses années, elles développent une
expertise et une compréhension hyper fines,
complexes et nuancées de ce qui est à
l’œuvre. En plus, elles le traduisent dans une
langue populaire commune : c’est
indispensable, il nous faut des outils
saisissables par tout le monde.
Tu avais lancé une cagnotte pour
finaliser le film. Comment désormais
soutenir ton travail ?
Ce film n’existerait pas sans les réseaux de
solidarité et d’entraide qui l’ont soutenu par
cette cagnotte et via l’accompagnement
technique et politique de plein de
camarades. Ce film appartient à tout le
monde, et c’est aussi ce qui motive cette
décision de le rendre disponible en ligne à
prix libre1. Car, évidemment, ce ne sont pas
les médias tenus par le capital qui vont
diffuser ce film… Celuici existera si on le
fait circuler, si on organise des projections, si
on s’en sert de base pour des discussions et
des débats. Pour qu’il puisse constituer le
socle
d’un
mouvement
contre
l’impérialisme, la guerre, le contrôle et la
surveillance qui soit capable de transformer
les rapports de force !
Propos recueillis par Camille Lesaffre
1 Sur le site web de Mathieu Rigouste : https://mathieurigouste.net/
Billets d'Afrique 344 - fev 2025
12
SALVES
LE PEN, UNE HISTOIRE
COLONIALE
Le décès, ce 7 janvier, de JeanMarie Le Pen a donné lieu à des commentaires cléments
d’une grande part de la classe politique et des médias. D’où l’importance de souligner,
encore et toujours, la nocivité de ce grand défenseur de l’ordre colonial.
eanMarie Le Pen aura joué un rôle
clé dans la remise en selle de
l’extrême
droite
française,
déconsidérée par la collaboration avec les
nazis sous Vichy. Son vecteur principal en
sera l’exaltation raciste du colonialisme
(partagée d’ailleurs par d’autres forces
politiques, plus « respectables ») et de la
grandeur impériale de la nation, « trahie »
par la gauche comme par la droite. Après
MendèsFrance qui a « bradé l’Indo », c’est
de Gaulle, dénoncé pour avoir abandonné
l’Algérie, qui deviendra la cible de l’extrême
droite. Et au sens propre : en août 1962,
l’Organisation de l’armée secrète (OAS)
organisera un attentat pour l’assassiner.
Quelques années plus tard, en 1972, lors de
la fondation du Front national, bon nombre
des terroristes de l’OAS se retrouveront avec
Le Pen, aux côtés de pétainistes, poujadistes
et nazis.
Le Pen avait tout pour fédérer les
extrêmes droites d’alors : antisémite et
anticommuniste virulent, ancien député
poujadiste (se proclamant défenseur des
« petits » contre les « gros »), il avait pour
titres de gloire colonialistes de s’être engagé
en 1953 pour la guerre d’Indochine, puis en
J
1956 pour l’expédition de Suez. Enfin, cette
même année, profitant de l’envoi massif du
contingent en Algérie par le gouvernement
du socialiste Guy Mollet pour écraser la lutte
indépendantiste, il avait rejoint le 1er
régiment étranger de parachutistes. Où il
s’illustra par sa pratique de la torture (lire,
entre autres, Le Pen et la Torture de Fabrice
Riceputi, chez Le Passager clandestin).
Plusieurs fois condamné pour apologie de
crime de guerre, contestation de crimes
contre l'humanité, provocation à la haine, à
la discrimination et à la violence raciale, il ne
sera par contre jamais inquiété pour ses
actes de torture que, pourtant, il lui arrivait
de reconnaître et justifier. Ses crimes contre
l’humanité restent donc impunis, à l’image
des crimes coloniaux de l’impérialisme
français, incapable de juger un des siens.
Gangrène
Aujourd’hui, c’est encore en toute
impunité que l’héritière de JeanMarie Le
Pen, interrogée sur le fait de savoir si la
torture peut être utilisée, se permet de
répondre : « Oui, oui, bien sûr, cela a été
utilisé dans l’Histoire » avec la même
justification que celle qu’utilisèrent son père
et autres tortionnaires pendant la Guerre
d’Algérie : il faut bien lutter contre le
terrorisme (Le Monde, 10/12/2024). Quant
au viceprésident du RNFN, Louis Aliot, il
peut se permettre de donner le nom de
Pierre Sergent (le chef des assassins de
l’OASmétropole) à une esplanade de
Perpignan, la ville dont il est maire et qu’il a
récemment baptisée « capitale des Français
d’Algérie ». Ce « nostalgérisme » exprime la
volonté du RNFN – dont les visées
africaines n’ont pas cessé (lire l’édito de
Billets d’Afrique n°338) – de redonner sa
grandeur passée à la nation en la purifiant de
ses ennemis, extérieurs et intérieurs : hier le
fellagha, aujourd’hui ses descendant⋅e⋅s infil
tré⋅e⋅s dans nos quartiers et qui, aidé⋅e⋅s par
des hordes de migrant⋅e⋅s, menacent de
nous chasser de France comme hier nous
avons été chassés d’Algérie ! JeanMarie Le
Pen aura été décisif dans la transmission et la
diffusion de ce racisme aux couleurs du
colonialisme et dans sa banalisation qui
gangrène la société française, avec une
extrême droite de plus en plus menaçante.
Un racisme inhérent aussi à la politique
néocoloniale actuelle.
Jean Boucher
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