Fiche du document numéro 36488

Num
36488
Date
Mardi Juillet 2025
Amj
Fichier
Taille
0
Titre
Billets d'Afrique No. 349
Nom cité
Lieu cité
Mot-clé
Mot-clé
Cote
No 349
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
CAMEROUN / OCÉAN INDIEN / BISESERO
JOURNAL ANTICOLONIAL ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE

2€50

ÉTÉ 2025

BILLETS
D'AFRIQUE

N°349

ISSN 2679­7585

EN BREF

Le Code noir
enfin abrogé
Mieux vaut tard que jamais ? Le 13 mai
dernier, lors des questions au gouvernement
à l’Assemblée nationale, le président des
députés Libertés, indépendants, outre­mer et
territoires (LIOT), Laurent Panifous,
demandait à François Bayrou d’enfin abroger
le Code noir… rappelant par là même, à la
stupeur générale (ou presque), qu’il ne l’a
toujours pas été (Le Figaro, 13/05/2025) ! Le
premier ministre s’est immédiatement
engagé à présenter devant le Parlement un
texte actant son abolition. Le Code noir, une
série de textes juridiques entamée en 1685
sous l’égide de Colbert, ministre de la Marine
de Louis XIV, a gravé dans le marbre les
pratiques esclavagistes qui avaient cours dans
les colonies françaises d’Amérique, et aucune
des deux abolitions de l’esclavage (1794, puis
1848) n’avait entraîné son abrogation.
Si l’on peut se réjouir symboliquement de
la chute de ce texte odieux, ne soyons pas
dupes. D’abord, parce qu’il ne constitue que
la première pierre d’un droit colonial
d’exception (car l’esclavage est en fait interdit
en France depuis 1315), qui a encore de
beaux jours devant lui (Billets d’Afrique,
10/2023). Ensuite, parce que le Code noir est
l’arbre qui cache la forêt d'une actualité
persistante autour des crimes esclavagistes et
de leurs suites, comme le rappelle l’historien
Jean­François Niort (Le Monde, 18/05/2025) :
« Il ne faudrait pas que l’abrogation soit
une façon, pour le premier ministre,
d’étouffer dans l’œuf la question des
réparations de l’esclavage ».

Une instruction
inachevée
Agathe Kanziga est la veuve du président
Habyarimana, dont l’assassinat, le 6 avril
1994, servit de déclencheur au génocide des
Tutsis au Rwanda. Depuis 2007, elle est visée
par une enquête pour complicité de
génocide et de crimes contre l’humanité,
après une plainte du Collectif des parties
civiles pour le Rwanda (CPCR).
Selon les plaignants, elle faisait partie de
l’«Akazu », le petit cercle d’extrémistes hutus
qui a orchestré le génocide, ce qu’elle réfute.
En 2004, devant l’Office français de
protection des réfugiés et des apatrides
(Ofpra), elle a même tout bonnement
contesté l’existence du génocide des

Tutsis… L’Ofpra l’a déboutée de sa demande
d’asile, suivi par le Conseil d’État en 2009,
considérant qu’elle ne pouvait nier ni son
adhésion aux thèses anti­Tutsis, ni son
emprise sur la vie politique du Rwanda
pendant et après le génocide, malgré son
exfiltration en France dès le 9 avril 1994 sur
ordre du président Mitterrand.
Le 21 mai 2025, la cour d’appel de Paris a
refusé de prolonger l’instruction la
concernant. Motif : respecter le délai
raisonnable auquel est tenue la justice. Le
parquet, puis le CPCR ont fait appel de cette
décision deux jours plus tard. Le dossier n’est
pas clos. Il reste des investigations à réaliser,
des témoins à entendre et des éléments à
charge largement suffisants pour la faire
comparaître. Y compris pour ses liens avec
les mercenaires français tels que Paul Barril
(« Coup de projecteur sur Agathe
Kanziga », Survie.org, 6/11/2020).

Mensonges
nucléaires
Alors que le président de la République
avait promis des mesures fortes après la
publication en 2021 de « Toxique », l’enquête
de Disclose sur les essais nucléaires en
Polynésie française, l’État tente en réalité de
la décrédibiliser. Derrière les belles
promesses (financement de la recherche sur
le cancer, facilitation des mesures
d’indemnisation…), c’est une nouvelle
opération de propagande qui a été lancée par
le Commissariat à l’énergie atomique pour un
coût de 90 000 euros, révèle le média
indépendant (27/05). Point d’orgue de la
campagne : un livre tiré à 5 000 exemplaires à
destination des populations locales, mais
dont seulement un millier a été distribué
depuis 2022… Il semblerait que les
Polynésiens ne soient pas dupes de la
manipulation d’État.
Pour rappel, l’enquête révèle que
l’ampleur de la contamination a été
largement minorée par les services de l’État.
Elle estime que, pour certaines zones, la
contamination pourrait avoir été trois fois
supérieure à celle retenue. Par ailleurs, lors
de l’essai Centaure de juillet 1974, c’est la
totalité de la population de Tahiti et des îles
alentours qui a été exposée à des taux
importants de radiation, soit près de 110 000
personnes. Rien n’a été alors fait pour éviter
la contamination. Si moins de la moitié des
demandes d’indemnisation a été jugée

recevable, les révélations de l’enquête font de
tous les habitants de Tahiti et de ses environs
des victimes potentielles des essais nu­
cléaires.

Impunité pour
crime d’apartheid
Le 10 juin dernier, la cour d’appel de Paris a
rendu son arrêt déboutant les consorts
Arendse de leur demande « d’ouverture
d’une information contre X du chef de
crime d’apartheid, crime contre l'humanité
imprescriptible, commis sur la personne de
Dulcie September, leur tante ». La militante
sud­africaine, représentante de l’African
National Congress (ANC), avait été assassinée
à Paris le 28 mars 1988 alors qu’elle enquêtait
sur la violation par la France de l’embargo sur
les livraisons d’armes à l’Afrique du Sud, ainsi
que sur les importations d’uranium sud­
africain. Ces dernières sont confirmées par
des documents des Archives nationales
auxquels la famille de Dulcie a pu accéder en
2023.
Confirmant le jugement du 14 décembre
2022 (Billets d’Afrique, 01/2023), la cour
d’appel s’obstine, selon Yves Laurin, l’avocat
des appelants, à regarder « l’assassinat de
Dulcie September comme un crime de droit
commun » soumis à prescription et refuse
donc de rouvrir l’enquête. Face à ce déni
persistant et à l’impunité qui en résulte,
« nous attendons maintenant une
coopération judiciaire internationale que
devraient susciter les autorités judiciaires
sud­africaines », nous confirme Me Laurin.
La cour d’appel de Paris déclare toutefois
recevable la demande des appelants relative
aux restes humains et vêtements de Dulcie
September, a priori conservés quelque part
en France, mais se déclare incompétente
pour en traiter. Elle renvoie donc neveux et
nièces à la Direction des interventions
domaniales aux fins d’obtenir les
restes de la dépouille de leur
tante… Quelle magnanimité !
Journal fondé en 1993 par François­Xavier Verschave ­ Di­
rectrice de la publication Pauline Tétillon ­ Comité de
rédaction R. Granvaud, O. Tobner, R. Doridant, M. Bazin, P.
Tétillon, T. Noirot, E. Cailleau, M. Lopes, J. Poirson, N. Butor,
B. Godin, N. Maillard­Déchenans, J. Lasagno, M. Petit­
Ageneau ­ Ont contribué à ce numéro C. Lesaffre, J. Bou­
cher, L. Dawidowicz, A. Decroix, R. Petit, G. Franco, J. Beurk ­
Édité par Association Survie, 21 ter rue Voltaire ­ 75011 Pa­
ris­ Tél. (+33)9.53.14.49.74 ­ Web http://survie.org ­ Com­
mission paritaire n°0226G87632 ­ Dépôt légal juillet 2025
­ ISSN 2115­ 6336 ­ Imprimé par Imprimerie Notre­Dame,
80 rue Vaucanson, 38830 Montbonnot Saint Martin

U

L’impunité perdure elle aussi. L’hypocrisie est d’autant
plus criante que ces dernières semaines, la justice française
a rejeté les demandes coordonnées par le collectif Droit et
mouvements sociaux (créé pour que les associations
puissent s’emparer des outils juridiques) et portées par
Survie, Al­Haq, l’UJFP, Attac­France et Stop Fuelling War,
d’exclure du Salon des entreprises impliquées dans des
crimes internationaux. En particulier à Gaza, mais aussi en
Ukraine et au Soudan. À l’image de l’action tenace de
Survie pour une reconnaissance juridique des complicités
françaises dans le génocide des Tutsis au Rwanda, les
associations demanderesses, condamnées par le tribunal à
verser 9 000 € de frais de
justice aux organisateurs
du Salon – qui a engrangé
150 milliards de dollars de
contrat en 2023 –, sont
déterminées à ne rien
lâcher dans cette affaire et
épuiseront tous les recours
disponibles dans le droit
français.
Cette impossibilité de faire appliquer le droit aux
autorités et multinationales qui composent le complexe
militaro­industriel a le mérite de dévoiler le vrai visage du
Salon du Bourget, vitrine de la puissance impérialiste
française scélérate et d’un système qui prospère sur une
hiérarchisation des vies. Face à la banalisation des crimes
d’État, des milliers de personnes se sont réunis aux portes
du Bourget du 20 au 22 juin avec l’objectif d’enrayer
l’industrie de la mort et de mettre en lumière les chaînes
de responsabilités assassines à l’origine des guerres
impérialistes. Un engagement qui s’inscrit dans l’esprit de
François­Xavier Verschave, lui qui appelait à « donner
valeur de loi au devoir de sauver les vivants ». Survie, au
sein de la coalition Guerre à la guerre, entend maintenir
une pression constante pour rompre le silence
assourdissant sur la Françafrique et l’ensemble des
complicités françaises de génocide, de crimes
internationaux et néocoloniaux.
Camille Lesaffre

SALON
INTERNATIONAL
DE LA MORT

Sommaire
Image de couverture :
Salon mortifère, de John Beurk (CC BY­SA­NC)

 Nous écrire : billetsdafrique@survie.org
Notre site web : http://survie.org

4 ENTRETIEN .................. JEAN­BRUNO TAGNE
6 ACTU ....................... MARCHE POUR LA LIBERTÉ
7 ACTU ............... PRISONNIERS POLITIQUES KANAK
8 ANALYSE ......... MACRON DANS L'OCÉAN INDIEN
10 JUSTICE ...................... LE DOSSIER BISESERO
12 SALVES ......... SASSOU­NGUESSO ET LA FRANCE
13 SALVES ................... VIE CHÈRE AUX ANTILLES
15 ENTRETIEN ......................... NORMAN AJARI

ÉDITO

ne main d’enfant tendue vers celle d’un astronaute.
Clin d’œil attendrissant au plafond de la Chapelle
Sixtine, l’affiche 2025 du Salon International de
l’aéronautique et de l’espace de Paris­Le Bourget suggère
qu’on y vend du rêve. Un vernis cosmique pour dissimuler
qu’on y vend en réalité la mort. Du 16 au 22 juin, l’un des
plus grands marchés mondiaux d’armes exposait des biens
à double usage : émerveiller les gamins aux portes de
Paris, exterminer des générations entières à Gaza.
Insensible, comme en 1994 au Rwanda, à la
dénonciation d’un génocide dont il permet lui­même la
réalisation matérielle, et avare de protection envers ses
ressortissant⋅e⋅s arrêté⋅e⋅s
illégalement à bord du
bateau
humanitaire
Madleen, l’État français s’est
soudain rappelé l’existence
du droit pour empêcher, la
veille de l’ouverture du
Salon, à cinq stands
israéliens d’y exposer, les
dissimulant in extremis par
des bâches noires. Le résultat des pressions populaires et
syndicales de ces derniers mois. Les entreprises souhaitant
poursuivre leur implication dans un effort de guerre
génocidaire auront cependant toujours le loisir de
réseauter avec Israël via le SIBAT, le bureau en charge de la
coopération internationale du ministère de la Défense
israélien, épargné, lui, par cette opération de
dissimulation.
Derrière ce coup de com’, la France reste complice de la
campagne d’extermination et de colonisation que mène
Israël dans les territoires palestiniens. Complice
politiquement et économiquement, de par la matrice
coloniale et islamophobe de ses élites. Si les courageux⋅ses
dockers de Marseille ont stoppé début juin l’exportation
vers Israël de matériel militaire qui aurait pu être utilisé
contre des civils à Gaza, les influentes entreprises
tricolores de l’armement ont toujours pignon sur rue au
Bourget.

4

PORTRAIT
ENTRETIEN

« LES CAMEROUNAIS·E·S
SE SOUVIENDRONT QUE LA FRANCE

A SOUTENU PAUL BIYA »
Jean­Bruno Tagne, journaliste et écrivain camerounais, nous livre son analyse des enjeux des
élections présidentielles qui doivent se dérouler en octobre prochain au Cameroun. Un
scrutin auquel Paul Biya, 92 ans, semble vouloir se représenter.
quelques mois des élections
présidentielles, quelle est la
situation politique, sociale et
économique du Cameroun ?
Jean­Bruno Tagne : La situation
politique du Cameroun n’a pas changé
depuis des lustres. Elle est assez tendue ces
derniers temps, avec un président qui
s’accroche à son siège malgré ses 92 ans,
dont 42 passés au pouvoir, une opposition
qui cherche la formule pour le renverser et
un peuple laissé à lui­même. La misère est
généralisée,
le
chômage
frappe
énormément les jeunes, les injustices
sociales sont criantes, la corruption règne
en maître… Sans oublier que sur le plan
sécuritaire, les régions anglophones du
Cameroun sont toujours en proie à un
conflit armé pour lequel aucune solution n’a
jamais été trouvée par le gouvernement de
Paul Biya. Bref, c’est un pays complètement
sinistré.

Justement, pensez­vous que dans son
état, Paul Biya se représente ?
Malheureusement, il y a très peu de
chances pour qu’il ne soit pas candidat.
Jusqu’à présent, il n’a rien laissé paraître de
ses intentions, mais il n’y a rien de nouveau
sous le soleil : à chaque nouvelle élection,
c’est seulement au moment où on
convoque le corps électoral qu’il devient
candidat. Je pense que le scénario sera
exactement le même cette année, d’autant
plus qu’il y a déjà eu ce qu’on appelle au
Cameroun des « appels du peuple ». Ce sont
des correspondances très médiatisées par
lesquelles les membres de l’élite de son
parti, dans chaque région, implorent le
président de la République de se
représenter. Ces appels enflamment tout le
pays, et à la fin, un peu comme le général de
Gaulle, celui­ci dit : « Je vous ai compris ! »
C’est un classique dans la gouvernance de
Biya.

Quelles sont les aspirations de la
société camerounaise face à ces
élections ?
Il y a un désir de changement très
profond, car le quotidien des
Camerounais⋅e⋅s est étouffant. De plus, les
dernières images qu’on a vues de Paul Biya
en public sont absolument effroyables. Le 20
mai dernier, il a présidé la fête nationale du
Cameroun, l’un des rares moments où les
Camerounais⋅e⋅s ont encore la possibilité de
voir leur président, et les images de cet
homme fatigué, hébété, sont désastreuses.
Des instructions ont d’ailleurs été données à
la télévision publique de ne jamais faire de
plan serré. Les gens se disent qu’on ne peut
plus continuer avec un homme dans un si
pitoyable état, qui n’est manifestement plus
en capacité de gouverner.

Dans quel état se trouve aujourd’hui le
camp présidentiel ?
Il n’a pas véritablement changé.
Publiquement, tous les membres de son
parti soutiennent une nouvelle candidature
de Paul Biya, parce que c’est sa présence au
pouvoir qui leur garantit de nombreux
privilèges. Pour les membres de son parti,
c’est une espèce de totem, une assurance­
vie même : tant qu’il est au pouvoir, ils
peuvent continuer à piller la fortune
publique. Mais en privé, quelques­uns
commencent à exprimer une espèce de ras­
le­bol. Ils ne peuvent pas le faire
publiquement, car c’est très dangereux, le
président Biya ayant montré tout au long de
son règne qu’il peut être particulièrement
cruel avec ceux de son propre camp qui
lorgnent son trône. Nombre d’anciens
caciques du régime sont aujourd’hui en

À

Billets d'Afrique 349 - été 2025

prison, officiellement pour détournement
de fonds publics, mais pour certains à cause
de leurs ambitions. L’ambition est
criminalisée au sein du camp présidentiel et
il ne leur reste d’autre choix que de le
soutenir et d’implorer une nouvelle
candidature, alors même que Biya n'est plus
en mesure de gouverner.
Et comment se porte l’opposition ?
Au Cameroun, il n’y a pas une, mais des
oppositions multiples. Il y a des partis
politiques à peu près sérieux qui
manifestent un désir sincère et engagé de
renverser le régime Biya, dont beaucoup de
leaders ont déjà déclaré leur candidature : le
professeur Maurice Kamto, Joshua Osih,
Cabral Libii… Mais il y a aussi une pseudo­
opposition, fabriquée par le pouvoir pour
faire diversion et diviser les voix des vrais
militants pour le changement. Ce sont des
candidatures farfelues qui sont uniquement
là pour animer la galerie. Elles n’ont aucune
assise politique et militante et ne peuvent
même pas réunir les 30 millions de francs
CFA de caution pour faire valider leur
candidature.
Comment abordez­vous ces élections ?
Dans quel climat pensez­vous qu’elles
vont se dérouler ?
Je suis assez mitigé. J’ai publié en 2019 un
livre sur le processus électoral au
Cameroun, Accordée avec fraude [aux
éditions du Schabel, ndlr] où je démontre
qu’il n’y a jamais eu d’élections libres et
transparentes au Cameroun. Il n’y a donc
pas de raison de penser que ce sera
différent cette année. À titre d’exemple,
l’opposition et certain⋅e⋅s leaders de la
société civile demandent la publication de la
liste électorale nationale, pour pouvoir
savoir qui est inscrit sur les listes, est­ce qu’il

y a des gens inscrits dans plusieurs
circonscriptions, etc – ce qui est une
exigence légale. Or, l’organe chargé de
l’organisation des élections freine des quatre
fers. Cela laisse présager qu’une fraude est
en train de se préparer, comme par le passé.
La seule chose qui me paraît différente,
c’est le désir de changement que les
Camerounais⋅e⋅s, ont exprimé en
s’inscrivant massivement sur ces listes
électorales, notamment des jeunes. Le ras­
le­bol est perceptible et pourrait se traduire
par un vote massif et une mobilisation
populaire s’il y avait tripatouillage des
résultats, comme cela arrive souvent.
Chaque fois qu’il y a eu une mobilisation
populaire forte pour les élections, le
pouvoir a été en difficulté. Ce fut le cas en
1992 lors du retour du multipartisme et des
premières élections organisées au
Cameroun. Paul Biya a remporté cette
élection en trichant, mais l’écart était très
serré avec le second candidat, John Fru Ndi
[40 % contre 36, ndlr]. Tous les scores
soviétiques qu’il a enregistrés par la suite
sont liés certes à de la fraude électorale,
mais aussi à une faible participation. Donc si
cette année les Camerounais votent
massivement, cela donnera peut­être une
masse critique capable de revendiquer le
moment venu une victoire volée de
l’opposition. Quand je vois l’enthousiasme
des gens, quand je vois comment ils
s’expriment et pointent du doigt les
défaillances du pouvoir, il y a des raisons de
penser que cela peut se traduire par une
sanction claire et sans équivoque dans les
urnes. On a du mal à espérer tout cela au
regard de l’histoire, mais c’est possible.
On connaît l’implication historique de
Paul
Biya
dans
le
système
françafricain. Si la tête de la
présidence change, est­on en droit
d’espérer un changement de la
politique camerounaise vis­à­vis de la
France ?
Absolument. Les Camerounais⋅e⋅s ne
veulent plus entendre parler de la France,
en tout cas d’une certaine France. Ils sont
comme une bonne partie de la jeunesse
d’Afrique francophone qu’on voit
s’exprimer depuis quelque temps au
Burkina Faso, au Mali, en Guinée, au
Sénégal… ce qui oblige les prochains

dirigeants du Cameroun à revoir
profondément les relations avec l’ancienne
puissance coloniale. C’est même un
argument électoral aujourd’hui : les
candidat⋅e⋅s sont suivi⋅e⋅s sur le rapport
qu’ils peuvent avoir à la France. Les gens
veulent une véritable rupture, par exemple
sur la question du franc CFA, de la
coopération, etc. Celui ou celle qui va
succéder à Paul Biya n’aura pas d’autre
choix que de revoir la manière de traiter
avec la France s’il a envie de garder une
certaine popularité et un contact avec le
peuple.
Beaucoup de Camerounais⋅e⋅s sont
choqué⋅e⋅s par l’attitude de la France les
concernant. Par exemple, dans le cadre de
la crise anglophone, on a vu des pays se
mobiliser pour essayer de trouver une
solution, comme les États­Unis ou le Canada
qui a proposé ses services de médiation
entre les belligérants. La France, elle, reste
alignée sur un soutien à la position
répressive du gouvernement camerounais.
Si cette crise un jour s’achève, les
populations n’oublieront jamais que la
France les a abandonnées pendant qu’elles
étaient massacrées par l’armée du
Cameroun.
Ce qui choque les Camerounais⋅e⋅s, c’est
ce soutien que la France continue
d’apporter à Paul Biya, un homme qui
manifestement ne contrôle plus rien, et ce
malgré les violations graves des droits de
l’Homme, la répression sauvage des
opposants politiques à son régime, etc. Une
chose est sûre : quand les Camerounais⋅e⋅s
vont enfin libérer leur pays, ils se
souviendront que la France a soutenu M.
Biya et a régulièrement cautionné les
fausses élections qui lui ont permis de se
maintenir au pouvoir. Leur première
réaction va être de dire : « Dehors la
France ! ». La politique française au
Cameroun ne me paraît pas très intelligente
quant à ses propres intérêts.

historiques et mémorielles dans la
campagne électorale naissante ?
Paul Biya a été assez malin pour récupérer
ce rapport et l’utiliser à son propre compte.
Malheureusement pour lui, ça ne trompe
pas grand monde, car les Camerounais⋅e⋅s
savent très bien que ces questions
mémorielles ne l’intéressent pas vraiment :
en un demi­siècle, il n’a rien fait pour la
mémoire des héros nationaux. Je pense que
c’est un peu trop gros pour qu’il puisse
l’utiliser dans le cadre de l’élection.
En général, ce sont les partis politiques de
l’opposition qui portent les questions
mémorielles et qui proposent dans leurs
programmes de réhabiliter véritablement les
héros nationaux, comme Ruben Um Nyobe,
Ernest Ouandié, Félix Moumié… C’est
quelque chose qui est très ancré chez les
Camerounais⋅e⋅s. Après la publication du
rapport Ramondy­Bassy, on a pu entendre à
la télévision que certains militants
indépendantistes étaient en réalité des
bandits, et il y a eu une levée de bouclier,
notamment chez certain⋅e⋅s leaders
politiques, parce qu’ils et elles ont bien
compris que tenir un tel discours auprès de
l’opinion est très dangereux. Les questions
mémorielles sont d’ailleurs au cœur du
programme d’un certain nombre de partis,
surtout celles qui sont justement en lien
avec le passé colonial de la France au
Cameroun.
Propos recueillis par Nicolas Butor

La remise du rapport Ramondy­Bassy
sur la guerre menée par la France
contre
les
indépendantistes
camerounais jusqu’en 19711 a
paradoxalement permis à Paul Biya de
se placer du côté des défenseurs
historiques de la décolonisation.
Quelle place prennent les questions

1 « Macron, Biya et le grand raout des “opérations mémorielles” », Afrique XXI (31/01/2025) et Billets d’Afrique n°345 (mars 2025).

Billets d'Afrique 349 - été 2025

ENTRETIEN

5

6

ACTUALITÉ

L’ISSUE D’UNE MARCHE QUI AURA FAIT

ENTENDRE LA CAUSE DU

PEUPLE SAHRAOUI

Retour sur le terme des deux mois de la « Marche pour la liberté », qui aura permis de
remettre en lumière le devenir du Sahara occidental, du peuple sahraoui et de ses
prisonniers politiques.

L

e 31 mai 2025 représentait une date
cruciale pour la « Marche pour la
liberté » menée par Claude Mangin,
membre de l’AARASD (Association des amis
de la République arabe sahraouie
démocratique) et figure de la lutte pour
l'autodétermination du peuple sahraoui
(Billets d’Afrique n°348, 06/2025). Après
deux mois et plus de vingt étapes en France
et en Espagne, la délégation – qui voulait
rejoindre Tanger pour rallier ensuite la
prison de Kénitra (au nord de la capitale
Rabat) – embarquait à Tarifa sur un ferry
espagnol. Des policiers marocains en civil
étaient déjà à bord, photographiant à tout
va, mais aucun policier espagnol.
Claude Mangin était accompagnée de
treize personnes, dont deux élus
municipaux de la ville d'Ivry (où elle réside),
une élue du Parlement d’Estrémadure et le
coordinateur de la gauche à Cadix. Ceux­ci
avaient en charge de présenter aux autorités
marocaines les revendications de la Marche
en faveur de la libération de tous les
prisonniers politiques sahraouis, de
l’application du droit international
(notamment
en
matière
d’autodétermination) et de remettre à l’ad­
ministration pénitentiare marocaine les plus
de 350 lettres écrites aux prisonniers lors
d’ateliers d’écriture tout au long du chemin
(le droit au courrier est un des
innombrables droits bafoués pour les
prisonniers sahraouis).
Si les marcheuses et marcheurs ont pu
embarquer côté espagnol, ils et elles se sont
vu en revanche refuser l’accès au sol
marocain et ont été refoulé⋅es vers Tarifa
( Algesiras) par le même bateau, sans qu’un
seul papier officiel ne leur soit remis. « La
délégation a non seulement été empêchée
de descendre du ferry au port de Tanger
mais a aussi fait l’objet de traitements
abusifs de la part de la police marocaine »,

Billets d'Afrique 349 - été 2025

dénonce Claude Mangin. Le Maroc est donc
souverain sur le sol espagnol, comme cela a
été dénoncé par la délégation devant les
députés espagnols qui l’ont reçue à Madrid à
l’issue de la Marche, le 4 juin.

Encore interdite
de visite à son mari
De nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui
pour condamner l’expulsion forcée de la
délégation et dénoncer les tentatives
répétées du régime marocain d’étouffer
toute action de solidarité avec le peuple
sahraoui, toujours en lutte pour
l’indépendance de son territoire sous l’égide
des Nations unies. Nous assistons là à une
nouvelle atteinte aux droits humains :
Claude Mangin se voit interdite pour la
sixième fois le territoire marocain pour
rendre visite à son mari, le défenseur des
droits humains sahraouis, Naâma Asfari,
arbitrairement incarcéré depuis 2010 au
Maroc à l’instar de ses 18 compagnons du
groupe dit de Gdeim Izik.
Cette « Marche pour la liberté » aura
permis de nouer des contacts avec des
milliers de militant⋅e⋅s, hommes et femmes
engagé⋅e⋅s en politique. Par la voix de son
initiatrice, elle a exhorté tous les élus
rencontrés, les organisations de défense des
droits humains en France, en Espagne et
ailleurs à exiger que le Maroc libère
immédiatement tous les prisonniers
politiques sahraouis, détenus illégalement,
comme l’ a demandé l’ONU en novembre
2023. Elle a rappelé que leur seul crime est
de
lutter
pacifiquement
pour
l’autodétermination du peuple du Sahara
occidental. Un droit légitime, selon les
Nations unies, dont le Conseil de sécurité a
réaffirmé dans son rapport annuel
d’activités, rendu le 30 mai 2025, que c’était
là la seule voie à suivre pour mettre fin au
conflit.

Dans le même temps, huit rapporteurs
spéciaux de l’institution ont dénoncé la
campagne persistante de répression, de
discrimination raciale et de violence menée
par le Maroc à l’encontre des défenseurs
sahraouis des droits humains, des
journalistes et des partisans du droit à
l’autodétermination. Les experts onusiens
exigent que le Maroc mette immédiatement
un terme à ces agissements, respecte ses
obligations internationales et garantisse au
peuple sahraoui l’exercice plein et entier de
son droit à l’autodétermination.

La France complice
La France, rappelons­le, ne respecte pas
les préconisations onusiennes et ce alors
même qu’elle est membre permanent du
Conseil de sécurité. Ainsi, le mardi 15 avril,
lors d’une rencontre avec son homologue
marocain, M. Jean­Noël Barrot, ministre des
Affaires étrangères, a réitéré la position pro­
marocaine affirmée par Emmanuel Macron
en juillet 2024 (Billets d’Afrique n°340,
10/2024). Le locataire du Quai d’Orsay redit
un soutien « clair et constant » au « plan
d’autonomie
sous
souveraineté
marocaine », seul « cadre dans lequel cette
question doit être résolue ». La France
répète son engagement également « à
accompagner les importants efforts du
Maroc en faveur du développement
économique et social » dans les « provinces
du Sud » du Royaume (communiqué du
15/04).
Cela au mépris de la décision de la Cour
de Justice de l’Union européenne du 4
octobre 2024, qui a rappelé que le Maroc et
le Sahara occidental sont deux entités
distinctes et prononcé l’illégalité de
l’exploitation des richesses du Sahara
occidental sans que le peuple sahraoui, via le
Front Polisario, ait donné son consentement
Roland Petit

PRISONNIERS POLITIQUES KANAK :

LIBÉRÉS, PAS DÉLIVRÉS
La libération de Christian Tein et de quatre autres responsables indépendantistes kanak
déportés en France, les derniers encore emprisonnés, est une bonne nouvelle, mais elle ne
marque pas la fin de leur combat judiciaire et politique.
eudi 12 juin, la justice a enfin
autorisé la libération de Christian
Tein, président du Front de libération
nationale kanak et socialiste (FLNKS), et des
quatre autres responsables indépendantistes
kanak déportés en France en juin 2024 –
Yewa Waetheane, Guillaume Vama, Dimitri
Qenegei et Steeve Unë1. Ils auront passé
près d’un an en détention.
Leurs camarades Frédérique Muliava et
Brenda Wanabo­Ipeze, arrêtées en même
temps et elles aussi transférées de force dans
l’Hexagone, ont été autorisées à rentrer en
Kanaky­Nouvelle­Calédonie. Les deux
femmes avaient été libérées le 10 juillet
2024, mais maintenues sous contrôle
judiciaire strict, avec interdiction de quitter
l’Hexagone. Une « assignation à résidence » à
17 000 kilomètres de chez elles, semblable à
celle que vont maintenant connaître les cinq
hommes : ils ne peuvent ni rejoindre la
Kanaky­Nouvelle­Calédonie, ni entrer en
contact entre eux. Les sept militant⋅e⋅s kanak
restent mis⋅e⋅s en examen, toujours pour les
mêmes chefs d’inculpation particulièrement
graves, relevant pour la plupart du grand
banditisme.

J

Un dossier « vide »
Le parquet avait d’ailleurs immédiatement
fait appel de la décision des juges
d’instruction de relâcher Christian Tein et
ses compagnons de lutte. Devant la
chambre de l’instruction de la cour d’appel
de Paris, l’avocate générale a déroulé le
même argumentaire ressassé depuis un an,
faisant des responsables indépendantistes
les « commanditaires » du mouvement
insurrectionnel survenu dans l’archipel à
partir du 13 mai 2024. Les juges de la cour
d’appel n’auront eu besoin que d’une
dizaine de minutes pour délibérer et
désavouer le parquet, confirmant les
ordonnances de remise en liberté.
Selon plusieurs sources, dont le journal Le
Monde (12/06/2025), les juges d’instruction
parisiens, en charge de l’affaire depuis son

dépaysement en janvier dernier, ont indiqué
qu’il n’a pas été établi que Christian Tein ait
organisé des attroupements armés, ni même
qu’il y ait eu de préparation de tels
attroupements. Les magistrats soulignent
que les écoutes téléphoniques ont montré
au contraire qu’il s’était rendu sur le terrain
pour appeler au calme. De quoi confirmer
ce que les avocat⋅e⋅s de la défense ont
dénoncé unanimement une fois connue la
décision de la cour d’appel : ce dossier est
« vide ». Exactement ce que ne cessent de
clamer depuis un an les indépendantistes
kanak et leurs soutiens en France.
Deux autres militants, Joël Tjibaou et
Gilles Jorédié, avaient été interpelés en
même temps que Christian Tein, Frédérique
Muliava et les autres. En demandant un délai
avant d’être présentés devant le juge des
libertés et de la détention, ils avaient
échappé de peu à la déportation. Ils n’en
restent pas moins poursuivis et Gilles
Jorédié, relâché de la prison de Nouméa le
19 juin, a même été le dernier inculpé dans
cette affaire à recouvrer la liberté. Outre ces
responsables politiques dont la situation a
fait grand bruit, nombre de personnes
restent également poursuivies, voire
emprisonnées
en
Kanaky­Nouvelle­
Calédonie pour leur action présumée lors
des révoltes de 2024. Pour rappel, la réponse
répressive de l’État français avait alors abouti
à plus de 2500 interpellations et près de 250
incarcérations dans l’archipel2.

Quel avenir ?
Une fois encore, l’État s’est servi de l’arme
judiciaire pour attaquer la revendication
indépendantiste kanak. Le 18 juin, lors de sa
première conférence de presse après sa
libération, Christian Tein a d’ailleurs rappelé
qu’il était un « prisonnier politique »,
militant pour « l’accession de [son] pays à

Rassemblement en soutien à Christian Tein devant
le tribunal de Paris, le 27 mai (photo : B. Godin).

la pleine souveraineté ».
Sur le plan politique justement, plus d’un
an après le soulèvement populaire, aucune
solution n’a encore été trouvée concernant
l’avenir institutionnel de la Kanaky Nouvelle­
Calédonie. Après l’échec des discussions
menées sur place par le ministre des Outre­
mer Manuel Valls, Emmanuel Macron
semble décidé à reprendre la main. Tout
sauf une bonne nouvelle, tant il fut le grand
démolisseur du processus de décolonisation
et, de ce fait, l’un des principaux
responsables de la crise que traverse le
territoire.
À l’heure où ces lignes sont écrites, de
nouvelles négociations sont annoncées à
Paris pour le mois de juillet, sans que l’on en
connaisse les dates exactes, le format ou le
contenu. Ni même les participants. Les anti­
indépendantistes les plus durs, à l’instar du
député Nicolas Metzdorf, ont annoncé qu’ils
refuseraient de discuter avec Christian Tein,
malgré son statut (certes avant tout
symbolique) de président du FLNKS. Pour
l’extrême­droite coloniale, l’objectif n’a pas
changé : d’une manière ou d’une autre, faire
taire la voix des indépendantistes kanak.
Pour ne pas dire des Kanak.
Benoît Godin

1 « En châtier “quelques­uns” pour les mater tous » (Billets d’Afrique n°346, avril 2025).
2 Sans oublier le sort des dizaines de prisonniers kanak dits « de droit commun » eux aussi transférés de force dans
l’Hexagone. « Nouvelle­Calédonie : le calvaire des “déportés” anonymes » (Mediapart, 17/05/2025).

Billets d'Afrique 349 - été 2025

ACTUALITÉ

7

8

ANALYSE

L’IMPÉRIALISME EN TOURNÉE DANS L’OCÉAN INDIEN

MACRON EN FORCE SUR

L’INDOPACIFIQUE
Fin avril, Emmanuel Macron a effectué une tournée dans l’océan Indien, réaffirmant
l’emprise de la France sur plusieurs territoires non­décolonisés et son statut de puissance
militaire dans la région.

D

urant cinq jours, du 21 au 25 avril,
Emmanuel Macron a enchaîné les
escales dans l’océan Indien. Le voyage
du président a commencé par une demi­
journée à Mayotte, où il a exprimé sa solidarité
suite au passage du cyclone Chido en
décembre dernier et annoncé des crédits pour
le développement du territoire – notamment
de ses infrastructures logistiques : nouvel
aéroport doté d’une plus longue piste
aérienne, seconde base navale militaire…
Pour lui, Mayotte a vocation à devenir un
« hub dans le canal du Mozambique ».
Rappelons l’importance stratégique de ce
passage, situé entre Madagascar et le continent
africain : depuis que le trafic dans le canal de
Suez a chuté à cause de l’insécurité, le canal du
Mozambique voit passer presque 30 % du
commerce mondial de pétrole. Dans cette
zone, ont également été découvertes
récemment des réserves d’hydrocarbures qui
seraient équivalentes à celles de la mer du
Nord. TotalEnergies tente – pour l’instant en
vain en raison d’une insurrection djihadiste –
de lancer une gigantesque exploitation de gaz
naturel liquéfié au large des côtes
mozambicaines (Billets d’Afrique n°339,
09/2024).
Seconde étape : la Réunion. Macron y a
rencontré la filière agricole, et échangé sur les
conséquences du cyclone Garance (qui a
touché l’île le 28 février) et sur les difficultés de
la filière canne à sucre. Il s’est voulu le chantre
du capitalisme, appelant à une nouvelle édition
du sommet Choose La Réunion (qui avait eu
lieu en 2019) et prononçant à huit reprises le
mot « capital » dans un discours aux acteurs
économiques de 17 minutes… Banquier un
jour, banquier toujours !
Le voyage s’est terminé par une visite d’État
à Madagascar. Après un entretien avec le
président malgache Andry Rajoelina, des
rencontres avec le monde économique et
quelques activités culturelles, le plat de
résistance de cette visite était le sommet des
Billets d'Afrique 349 - été 2025

chefs d’États de la Commission de l’océan
Indien (COI) qui se tenait à Antananarivo. La
COI
est
une
organisation
intergouvernementale
rassemblant
les
Comores, Madagascar, Maurice, les Seychelles
et la France au nom de la Réunion. Le sommet
se tenait en même temps qu’un grand exercice
militaire – véritable démonstration de force –
au nord­ouest de Madagascar, rassemblant
sous commandement français 1500 soldats des
pays membres de la COI. La déclaration finale
du sommet mentionne des projets dans le
domaine de la sécurité alimentaire, de la santé,
de la sécurité maritime et de l’environnement.
Mais elle s’abstient de se prononcer sur les
contentieux territoriaux coloniaux régionaux,
que Macron souhaitait venir régler en
personne.

Tentative de passage en force
sur Mayotte
On s’en souvient, l’archipel de Mayotte a été
séparé des Comores par la France en 1975 et,
malgré de nombreuses résolutions des Nations
unies, la France s’accroche à ce territoire,
départementalisé en 2011. Macron souhaitait
profiter du sommet d’Antananarivo pour
intégrer Mayotte à la COI, ce qui aurait
entériné de fait qu’il s’agit d’un territoire
français. Il a joué pour ce faire de tous les
registres : financier, arguant que Mayotte ne
peut pas bénéficier des aides de la COI alors
que la France fournit 40 % de son budget,
sécuritaire, en notant que Mayotte est sujette
aux mêmes cyclones et épidémies que les pays
de la région… Mais le président comorien
Azali Assoumani, président de la COI, lui a
opposé une fin de non­recevoir dès son
discours d’ouverture du sommet, tandis que
les autres acteurs ont refusé de prendre parti.
Azali a rappelé la position officielle de son pays
– « En vertu du droit international, l’île de
Mayotte est une île comorienne » – et a refusé
l’instrumentalisation de la COI dans ce
différend, invoquant un dialogue bilatéral avec

la France, qu’il assure être « franc, sincère et
responsable ».
Ne nous y trompons pas pour autant : si
Azali, pour ne pas heurter l’opinion publique
comorienne, maintient une position de
principe, il se satisfait en réalité pleinement du
statu quo. C’est en vertu de ce supposé
« dialogue » avec la France, dont il perçoit
l’aide publique au développement et un
soutien diplomatique, que la question de
l’examen du sort de Mayotte est, depuis
plusieurs années, bloquée par les Comores à
l’ONU.

Le président malgache
cajolé…
Le président français n’est pas arrivé les
mains vides à Antananarivo. Sur le plan
économique, il a annoncé la participation
d’EDF, via l’Agence française de
développement, au projet de méga­barrage de
Volobe, ce qui devrait permettre de démarrer
ce projet actuellement au point mort. Il faut
savoir que l’électricité constitue un problème
majeur de développement à Madagascar, ainsi
qu’un facteur de mécontentement de la
population, avec seulement 30 % des foyers
ayant accès au réseau (un des taux les plus
faibles du monde) et des coupures très
fréquentes. Sur le plan historique, Macron a
annoncé officiellement la restitution prochaine
de trois crânes malgaches, dont celui du roi
Toera, souverain décapité en 1897 par les
troupes françaises alors même qu’il avait
déposé les armes. Autre annonce, mémorielle
celle­ci, improvisée avec Rajoelina : la création
d’une commission mixte franco­malgache
d’historiens autour de l’insurrection de 1947 et
des « atrocités » commises à cette époque. Une
initiative destinée visiblement à amadouer les
Malgaches (et il est dommage qu’elle ne
s’intéresse pas aux massacres commis lors de
la conquête coloniale).

…mais le président malgache
provoqué
Il ne s’agissait là pour Macron que de
quelques contreparties peu engageantes, en
vue d’affronter le deuxième contentieux
territorial régional : celui qui concerne les îles
Éparses. Il s’agit de plusieurs îlots inhabités
situés autour de Madagascar, que la France a
détachés de la Grande Île à la veille de son
indépendance en 1960. Deux résolutions de
l’Assemblée générale des Nations unies, en
1979 et 1980, enjoignaient le gouvernement
français à entamer des négociations en vue de
leur réintégration. Ces bouts de rocher ou
d’atolls n’ont pas grande valeur en soi, mais
donnent accès à une immense Zone
économique exclusive (ZEE), un espace
maritime riche en poissons et hydrocarbures.
Les îlots Juan de Nova, Bassas da India et
Europa sont revendiqués par Madagascar, les
îles Glorieuses par Madagascar et les Comores,
et l’îlot Tromelin, situé à l’est de Madagascar,
par Maurice. Macron comptait sur le sommet
de la COI pour affirmer encore la souveraineté
française sur ces îles, se disant prêt à concéder
une cogestion avec Madagascar. Sans succès.
Quelques jours après le sommet de la COI,
Rajoelina a annoncé son intention de se rendre
sur les îles Éparses, comme l’avait fait Macron
en 2019, affirmant : « Ici c’est la France, c’est

notre fierté, notre richesse. » Une façon de
montrer sa fermeté, dans le même registre
que sa ministre des Affaires étrangères Rasata
Rafaravavitafika qui affirmait après le départ de
Macron : « La position de Madagascar
concernant la revendication sur les îles
Éparses reste inchangée. La question de la
souveraineté de Madagascar sur ces îles
demeure une question fondamentale dans la
négociation. » (Le Monde, 5/05/2025).

Une méthode discutable
Il n’aura donc pas fallu longtemps après le
départ de Macron pour que sa diplomatie du
chaud­froid ne provoque des réactions
crispées. La méthode est certes un brin
perverse, entre cajoleries et bruit de bottes.
On en vient même à se demander si elle est
adaptée aux objectifs poursuivis par le pouvoir
français. Les expulsions des militaires français
du Mali, du Burkina, du Niger et du Tchad
montrent que Macron est bien devenu, malgré
lui, le premier fossoyeur de l’empire français.
Dans l’océan Indien, il n’hésite pas à jouer
également du greenwashing, l’archipel des
Glorieuses ayant été classé réserve naturelle en
2021. Une manière de rendre plus acceptable
son maintien dans le giron tricolore, tout en
laissant ouverte la possibilité d’exploiter le
pétrole autour des autres îles. La France
réussira­t­elle à acheter
une forme de cogestion
par un intéressement des
autorités malgaches à ces
richesses ? Ou bien ces
dernières trouveront­elles
du côté des autres
puissances
qui
s’intéressent à la région,
comme la Chine et l’Inde,
les moyens de contester
les prétentions françaises ?
Le sujet reste en tout
cas sensible pour l’opinion
publique malgache. La
commission mixte sur les
îles Éparses devait se
réunir fin juin, mais les
deux positions paraissent
tellement irréconciliables
qu’on se demande quel
compromis pourrait sortir
de ces discussions. En
2019, une précédente
réunion n’avait tenu
qu’une demi­journée !

Une stratégie impérialiste
La stratégie de défense française en
Indopacifique, rendue publique en 2018, se
donne pour mission principale de « défendre
l’intégrité de notre souveraineté et assurer la
protection de nos ressortissants, territoires et
zones économiques exclusives ». Rappelons
que la France possède la deuxième plus
grande ZEE du monde après les États­Unis, en
grande partie grâce aux territoires de la région
Indopacifique, et entend garder cette position.
La meilleure manière de le faire consiste
visiblement à construire des bases militaires.
Le détail en sera précisé lors de l’actualisation à
venir de la Revue nationale stratégique (RNS),
mais le montant est déjà connu : la loi de
programmation militaire 2024­2030 alloue 13
milliards d’euros aux Outremers. La zone
indopacifique, qui va de Mayotte à la Kanaky­
Nouvelle­Calédonie, compte déjà plus de 8 000
militaires, ce qui fait de la France la deuxième
armée de la région, là encore juste derrière les
États­Unis. Il est piquant de noter que selon la
RNS, les intérêts de la France reposent sur « la
préservation d’un ordre international stable,
fondé sur le respect du droit et le
multilatéralisme », alors même que Mayotte et
les îles Éparses sont possédées en infraction
avec le droit international. Un mépris du droit
international également à l’œuvre à l’autre
extrémité de la zone indopacifique, avec
notamment la déportation en 2024 en
« métropole » de sept prisonniers politiques
kanak (Billets d’Afrique n°346, 04/2025 et p. 7
du présent numéro), ce qui va à l’encontre du
vingtième principe des droits des personnes
détenues adoptés aux Nations unies en 1988.
Alors que la France voit son implantation
militaire et son influence politique reculer en
Afrique, elle tente de réaffirmer sa mainmise
sur ses territoires non­décolonisés et sa
présence militaire dans la zone indopacifique,
les deux contribuant à son statut de moyenne
« grande puissance ». Elle montre ainsi qu’elle
n’abandonne rien de ses desseins impérialistes.
C’est dans ce cadre aussi qu’il faut comprendre
les propositions d’alliances diplomatiques et
militaires faites par Macron aux pays de la
région, sous couvert de proposer une
« coalition des indépendants » face aux géants
chinois et américains.
Jérôme Lasagno

Billets d'Afrique 349 - été 2025

ANALYSE

9

10

JUSTICE

GÉNOCIDE DES TUTSIS

BISESERO : ÉVITER
UN DÉNI DE JUSTICE
Rwanda, juin 1994 : l’armée française laisse 2 000 Tutsis sans protection sur les hauteurs de
Bisesero. Plus d’un millier d’entre eux sont alors massacrés par les génocidaires. Le 11
décembre 2024, la cour d’appel de Paris a confirmé le non­lieu prononcé dans ce dossier.
Une décision contestée devant la Cour de cassation.

D

ans la matinée du 27 juin 1994, les
hommes du capitaine de frégate
Marin Gillier observent le départ
d’hommes armés encadrés par des
militaires des Forces armées rwandaises
(FAR), puis l’attaque qu’ils mènent à
Bisesero. Dans son compte rendu à son
supérieur, le colonel Rosier, chef des
forces spéciales de Turquoise, Gillier parle
de « combats », et non de massacres.
Au début de l’après­midi, une patrouille
commandée par le lieutenant­colonel
Duval se rend à Bisesero où elle est
stoppée par une centaine de Tutsis dans
un état de dénuement extrême, certains
blessés. Bien qu’ils disent être au total
deux mille, attaqués chaque jour, Duval
les abandonne sans protection, en leur
conseillant de retourner se cacher dans
l’attente du retour des Français, « dans
deux ou trois jours ». Le soir, Duval rend
compte au colonel Rosier et demande à
retourner à Bisesero le lendemain.
Dans la soirée du 27 juin, le général
Lafourcade, commandant l’opération
Turquoise, envoie un fax à l’amiral
Lanxade, chef d’état­major des armées,
dans lequel il décrit les Tutsis de Bisesero
comme des « Tutsis ayant fui les
massacres d’avril et cherchant à se
défendre sur place », et non comme des
éléments infiltrés du Front Patriotique
Rwandais (FPR), la rébellion à majorité
tutsie qui est train de libérer le pays de
l’emprise des génocidaires. Lafourcade
mentionne le risque de « ne rien faire et
laisser se perpétrer des massacres dans
notre dos ». Pourtant, durant trois jours,
rien n’est fait pour secourir ces Tutsis.
Le 30 juin, les commandos de marine
de Gillier traversent Bisesero sans
instructions de porter secours aux Tutsis.
Interpellé par des journalistes, l’élément
de queue de ce détachement prend

Billets d'Afrique 349 - été 2025

l’initiative d’aller à la rencontre des
survivants. Cette fois, les militaires
français, pourtant pas plus nombreux que
ceux du détachement Duval le 27 juin,
restent avec les Tutsis. Revenu sur les
lieux, Gillier avertit le colonel Rosier, qui
déclenche les secours.

La cour d’appel refuse
d’envisager le rôle évident
de Paris
Ouverte en février 2005, l’instruction
visait à déterminer si des militaires
français se sont rendus coupables de
« complicité de génocide par abstention
en violation d’un devoir d’agir ». En
effet, bien que mandatés par
l’Organisation des Nations unies pour
mettre fin aux massacres, si besoin en
utilisant la force, et informés de la
poursuite du génocide à Bisesero, les
militaires français n’ont pas porté secours
aux Tutsis.
Dans son audience du 19 septembre
2024, la chambre de l’instruction de la
cour d’appel de Paris présidée par Eric
Halphen a examiné deux appels distincts.
Le premier avait pour objet le non­lieu
prononcé par les juges d’instruction – il
sera analysé plus loin. Le second appel
concernait la demande des plaignants
rwandais et des associations parties civiles
à leurs côtés, la Ligue des droits de
l’Homme
(LDH),
la
Fédération
internationale pour les droits humains
(FIDH) et Survie, de prolonger l’enquête
pour dégager les responsabilités
éventuelles de l’état­major des armées et
de l’état­major particulier du président
Mitterrand dans l’abandon des Tutsis de
Bisesero. De nombreux éléments
contenus dans le dossier et dans le
rapport Duclert démontrent en effet que
tous deux intervenaient dans la conduite

des opérations de la Force Turquoise.
Dans son arrêt du 11 décembre 2024, la
cour d’appel a rejeté cette demande. Elle
a estimé que les auditions demandées en
2017 de l’amiral Lanxade, chef d’état­
major des armées en 1994, et du général
Quesnot, chef d’état­major particulier de
Mitterrand, avaient déjà été refusées par
les juges d’instruction. Les plaignants, la
LDH, la FIDH et Survie avaient à l’époque
fait appel de cette décision, mais le
président de la chambre de l’instruction,
Philippe Dary, avait filtré cet appel,
empêchant l’examen des arguments des
parties civiles par une collégialité de trois
magistrats. En fondant son refus
d’ordonner les auditions de Lanxade et de
Quesnot sur les précédentes décisions
des juges d’instruction et du président
Dary,
la
cour
d’appel
écarte
définitivement les arguments des parties
civiles sans même qu’ils aient pu être
analysés de manière contradictoire devant
une juridiction collégiale.
La cour d’appel rejette par ailleurs la
demande de verser au dossier des
documents militaires français couverts par
le secret­défense, dont la déclassification
avait été refusée en 2008. Cette nouvelle
demande était justifiée par la publication
du rapport Duclert en mars 2021, versé au
dossier sur l’insistance des parties civiles.
Celles­ci soulignaient que la commission
Duclert avait accès à tous les documents
militaires classifiés, y compris à ceux
refusés aux magistrats instructeurs. Par
exemple ceux intitulés « Conduite
Turquoise haut », dont on peut penser
qu’ils concernent les instructions
données par Paris au général Lafourcade.
En refusant de tenter d’obtenir ces
documents, la cour d’appel entérine le
fait que des documents classifiés soient
communiqués,
au
bon
vouloir

présidentiel, à des historiens, mais pas à la
justice, donnant ainsi, dans la patrie de
Montesquieu, une bien piètre image de
l’Autorité judiciaire.
La cour d’appel rejette aussi la
demande d’audition de Vincent Duclert,
estimant qu’entendu, il n’aurait fait que
confirmer le contenu de son rapport. Les
propos tenus par l’historien dans un
ouvrage ultérieur intitulé La France face
au génocide des Tutsi (Tallandier, 2024)
permettent d’en douter. On y lit en effet,
dans le chapitre sur Bisesero : « La France
avait bien tous les moyens et les
informations pour agir dès le 27 juin et
réaliser une authentique mission
militaire d’intervention contre des
génocidaires et au secours des victimes ».
Qu’est­ce qui l’en a empêchée ? Vincent
Duclert répond : « Le 27 juin au soir, le
général Lafourcade identifie les réfugiés
de Bisesero comme des Tutsi menacés.
Leur protection immédiate n'est pas
ordonnée. Pour le général Sartre
[commandant de secteur pendant
Turquoise], Paris a tranché malgré les
informations de terrain et l'analyse du
général Lafourcade, obligeant les
militaires à endosser les dramatiques
conséquences de décisions dont ils ne
sont pas responsables. »
Qui, à Paris, a tranché ? Les juges
d’instruction, puis la cour d’appel ont
refusé de chercher la réponse à cette
question. Mais, lorsqu’il s’agit d’exonérer
pénalement le général Lafourcade et ses
adjoints, les magistrats d’appel jugent
qu’il « n’appartenait pas aux militaires
présents sur place […] d’agir sans avoir
reçu un ordre précis émanant de leur
hiérarchie, c’est­à­dire du ministère de
la Défense, et le fait que cet ordre ne soit
pas venu, s’il peut engager la
responsabilité historique de la France,
au sens où la commission Duclert l’a
mise en évidence, ne permet pas de
mettre en œuvre la responsabilité pénale
des témoins assistés présents sur place ».
La cour d’appel reconnaît donc que des
responsabilités sont bel et bien à
rechercher à Paris, tout en refusant que la
justice française le fasse.

Un non-lieu mal fondé ?
La cour d’appel a par ailleurs confirmé
le non­lieu en faveur de Jean­Claude
Lafourcade, Jacques Rosier, Marin Gillier

et Jean­Rémi Duval, quatre officiers dont
les parties civiles avaient demandé le
renvoi devant la cour d’assises. Elle a
examiné la possibilité que ces officiers se
soient rendus complices du génocide à
travers leur abstention de secourir les
Tutsis de Bisesero, cette abstention
constituant une violation de leur devoir
d’agir découlant du mandat reçu des
Nations unies.
Afin de déterminer si cette complicité
de génocide était avérée, les magistrats
ont estimé « indispensable de rechercher
[…] quelle a été la connaissance jour
après jour de la situation réelle qu’ont
pu avoir [ces quatre officiers], les
moyens dont [ils] disposaient pour
s’opposer à la commission du génocide
en cours, pour conclure éventuellement
sur l’élément intentionnel, à savoir la
conscience de s’associer aux auteurs du
génocide ».
La cour d’appel considère que ni Gillier,
ni Duval, ni Lafourcade n’avaient des
moyens suffisants pour agir. Pour ce qui
est de la connaissance du génocide, les
magistrats soulignent que le contenu des
messages de Marin Gillier, en particulier
celui du 27 juin, n’évoque pas un
génocide mais parle de « combattants
armés en action ». Concernant Jean­
Claude Lafourcade, les magistrats notent
que son fax du 27 juin « évoquait […]
deux hypothèses, ce qui tend à montrer
qu’il n’avait ce jour­là aucune certitude
sur ce qui était effectivement en train de
se passer à Bisesero, même s’il était
personnellement d’avis qu’il pouvait
s’agir de massacres de Tutsis ». Des
assertions toutes contestables, mais
attendues.
C’est lorsqu’il s’agit de Duval que les
magistrats usent d’une argumentation qui
laisse le lecteur interloqué : « Le fait que
Jean­Rémi Duval ait constaté la présence
le 27 juin en début d’après­midi de Tutsis
dans un grand état de dénuement, et
évoqué “une situation d’urgence qui
débouchera sur une extermination”, s’il
était sans nul doute de nature à
inquiéter et à agir, montrait que
l’extermination en question n’était pas
encore en cours à ce moment­là ». Il était
donc trop tôt pour protéger ces Tutsis ?
Le seul officier français que la cour
d’appel parait considérer comme ayant eu
à la fois la connaissance de la situation et

les moyens d’agir est Rosier. Les
magistrats s’empressent d’ajouter que « si
l’on peut regretter que Jacques Rosier ait
fait le choix de ne pas intervenir comme
il aurait pu peut­être le faire, son
comportement ne semble pas pour
autant pouvoir être qualifié de
complicité de génocide ». Dans un
raisonnement mal assuré, la cour estime

«

La cour d’appel reconnaît
donc que des responsabilités
sont bel et bien à rechercher à
Paris, tout en refusant que la
justice française le fasse. »
qu’ « il y a lieu de considérer que plutôt
qu’une abstention approbatrice, [Rosier]
a commis une erreur d’appréciation qui
l’a vraisemblablement conduit à traiter
l’information
d’une
mauvaise
manière », lui­même ayant admis un
« manque de réactivité » qui, pour les
magistrats, « pourrait peut­être […]
s’analyser en une abstention de porter
secours, infraction prescrite […], mais
pas en complicité de génocide ».
Une abstention volontaire de porter
secours, dans un contexte de génocide et
alors qu’on est mandaté pour mettre fin
aux massacres, cela constitue, affirment
les parties civiles en se fondant sur la
jurisprudence pénale internationale et le
droit français, une complicité de
génocide. Prochaine étape : la Cour de
cassation. Elle dira si, comme le soutient
la cour d’appel de Paris, il faut que
« l’abstention soit intervenue de manière
consciente afin d’aider ou d’assister » les
auteurs du génocide, c’est­à­dire « dans
l’intention de s’associer [à leur]
comportement », ou bien si la raison de
l’abstention d’agir des officiers français est
indifférente pour qualifier leur acte. Dans
l’affaire Maurice Papon, cet ancien
secrétaire général de la préfecture de la
Gironde responsable de la déportation de
Juifs pendant l’Occupation, la Cour de
cassation avait estimé qu’il n’était pas
nécessaire que « le complice de crimes
contre l'humanité ait adhéré à la
politique d'hégémonie idéologique des
auteurs principaux ».
Raphaël Doridant

Billets d'Afrique 349 - été 2025

JUSTICE

11

12

SALVES

SASSOU-NGUESSO ET LA FRANCE,
UNE INTERMINABLE « LOVE STORY »
Denis Sassou­Nguesso, président du Congo­Brazzaville, était récemment en visite officielle
en France, qui reste pour lui un allié privilégié. Dans le plus pur style françafricain.

L

e 23 mai, Emmanuel Macron recevait
(plutôt discrètement) à l’Élysée le
président de la république du Congo
(Congo­Brazzaville), Denis Sassou­Nguesso.
Ce dernier est pourtant soupçonné d’avoir
fait enlever et séquestrer à peine quelques
jours auparavant son opposant Lassy
Mbouity, président du parti Les Socialistes,
qui avait annoncé sa candidature aux
présidentielles de 2026. « Que Denis Sassou­
Nguesso soit reçu à l’Élysée comme si c’était
un démocrate, c’est une honte et c’est
révoltant », s’insurge Martial Pa’nucci, porte­
parole en exil de ce parti, interrogé par
Mediapart (23/05/2025).
Une honte en effet, mais bien dans la
tradition nauséabonde de la Françafrique.
Sassou­Nguesso, passé par l’école de
formation française des sous­officiers, c’est
un total de 40 années à la tête du pays. Un
temps écarté du pouvoir, il y revient en
1997, porté par un coup d’État militaire et
deux ans d’une guerre qui aura fait quelque
400 000 morts, avec le soutien de Paris et du
pétrolier Elf (absorbé en 1999 par Total) –
qui, de l’aveu même de son ex­PDG Loïk Le
Floch­Prigent, « contrôle » alors le pays
(L’Express, 12/12/1996).
Macron, comme tous ses prédécesseurs et
les entreprises françaises qui exploitent le
Congo, sait pertinemment que Sassou­
Nguesso se maintient au pouvoir en écrasant
la démocratie. Ainsi, dans son rapport de
2024 intitulé « Quand le déni des droits
humains est au pouvoir », le CAD, le Centre
[congolais]
d’actions
pour
le
développement, alerte « sur la
détérioration des droits humains dans le
pays », indiquant qu’en 2024, celui­ci « a
passé un cap supplémentaire ». Arrestations
et détentions arbitraires, tortures,
disparitions
forcées,
exécutions
sommaires… L’ONG a documenté 8 216
violations des droits humains, alors qu’elles
étaient 2 092 l’an passé1.
1 Rapport consultable sur le site web du CAD :
www.cad­cg.org

Billets d'Afrique 349 - été 2025

Accrocs judiciaires
Si les relations franco­congolaises n’ont
jamais eu à souffrir de ces violations, elles
ont par contre connu quelques accrocs sur
le terrain judiciaire. Le dossier dit des « biens
mal acquis » – un détournement de fonds
publics issus de la rente pétrolière – instruit
depuis 2007 par la justice française contre le
président congolais et ses proches a connu
un nouveau rebondissement avec le mandat
d’amener délivré fin février à son épouse,
Antoinette Sassou­Nguesso (Billets d’Afrique
n°347, 05/2025).
Autre proche dans le collimateur de la
justice française cette fois pour
« blanchiment en bande organisée » :
Françoise Joly, conseillère du président
congolais, est sous la menace d’une mise en
examen pour avoir organisé entre 2021 et
2023, pour le compte de son patron et via
une flopée de sociétés écrans, l’achat discret
d’un jet privé auprès de Dassault (Africa
Intelligence, 23/05/2025).
Le président congolais, ayant insisté pour
« faire part à son homologue de son
indignation et de sa volonté de remettre à
plat la coopération judiciaire entre les
deux pays » (Jeune Afrique, 21/05/2025),
ces questions « sensibles » ont été au menu
de la rencontre du 23 mai, mais hors
délégation, en tête à tête. Rien n’en
filtrera…

La France toujours en pôle
position
Sinon, la rencontre entre les deux
délégations a permis d’aborder « la sécurité
en Afrique centrale » (où les deux présidents
prétendent jouer un rôle), la (très
hypocrite) « lutte contre le changement
climatique »… et bien sûr les
« investissements économiques »,
notamment un accord de partenariat
énergétique qui profitera au géant de l’eau
Veolia, via sa succursale Seureca. Toujours
côté business, Sassou­Nguesso a aussi
profité de son déplacement à Paris pour

rencontrer le Medef international et le
Conseil français des investisseurs en Afrique
(CIAN).
Le Congo­Brazzaville est courtisé par
d’âpres concurrents économiques de
l’impérialisme français : Chine, Russie, et
même Émirats arabes unis… Sassou­
Nguesso est même coprésident, jusqu’en
2027, du Forum sur la coopération sino­
africaine (Focac) et ambitionne d’intégrer le
groupe des BRICS+, aux côtés notamment
de la Chine et de la Russie (Afrik.com,
19/10/2024). Mais le pays, massivement
endetté (à hauteur de 94,74 % de son PIB),
reste largement dépendant de la France, son
premier bailleur de fonds bilatéral, toujours
très présent dans le pays avec 200
entreprises, filiales de sociétés française ou
avec un management et/ou un actionnariat
français. Dont les inévitables Perenco et
Total. Avec près de 50 % de la production, ce
dernier est le premier acteur pétrolier du
Congo, dont pas moins de 80 % des recettes
d’exportation et 60 % des recettes
budgétaires proviennent de l’industrie
pétrolière.
Total vient justement d’annoncer 500
millions de dollars d’investissement dans de
nouveaux puits, au moment même où il
« abandonne en catimini un projet de
compensation carbone au Congo »
(Reporterre, 27/05/2025) – un projet
controversé ceci dit, de monoculture
inadaptée et implantée au prix d’une
spoliation des terres… Voilà donc la réalité
des prétentions « vertes » d’une des
principales entreprises écocides de la
planète ! Mais, hier comme aujourd’hui, les
intérêts néocoloniaux de la Françafrique
valent bien la destruction des droits
environnementaux et humains.
Jean Boucher

13

« LE COMBAT CONTRE LA VIE
CHÈRE EST CYCLIQUE
AUX ANTILLES »
Quelques mois après une nouvelle mobilisation marquante contre la vie chère aux Antilles
françaises, rencontre avec quatre militant⋅e⋅s martiniquais⋅e⋅s de Karayib rassemblement et
d’Ultramarins douboût, organisations martiniquaises basée dans l’Hexagone.

D

e septembre 2024 à février 2025, Les
Antilles françaises, et plus
particulièrement la Martinique
(Matnik en créole), ont été secouées par un
large mouvement de contestation de la vie
chère. En 2009 déjà, un mouvement avait
porté ce combat dans la région : celui mené
par le Liyannaj kont pwofitasyon
(LKP, « collectif contre l’exploitation
outrancière » en créole), qui avait secoué la
Guadeloupe, aboutissant à une grève
générale entre le 20 janvier et le 4 mars. Une
lutte centrée autour de la personnalité d’Élie
Domota, secrétaire général de l'Union
générale des travailleurs de Guadeloupe
(UGTG), même si elle s’appuyait largement
sur les associations de la société civile.
Le mouvement de 2024­2025 a, lui, été
construit par un petit groupe de jeunes
Martiniquais qui se sont d'abord retrouvés
sur le réseau social TikTok avec comme mot
d’ordre : « Le peuple par le peuple, pour le
peuple ». Même si des syndicats y
participaient, notamment la CGT de Gabriel
Jean­Marie, il a été marqué une certaine
défiance à leur encontre, ainsi que vis­à­vis
des partis politiques et politiciens. Surtout
centré autour du Rassemblement pour la
protection des peuples et des ressources
afro­caribéens (RPPRAC) et de son président
Rodrigue Petitot, il a fait entendre la voix de
celles et ceux qui ne sont plus entendus par
les dirigeants et décideurs de l'île. Le
RPPRAC regroupe associations et individus,
à l’image de ce que furent les Gilets jaunes
par chez nous.
Nous avons échangé avec plusieurs
militants antillais installés dans l’Hexagone.
D’abord, André de l’association Ultramarins
douboût, qui entend « faire respecter les

intérêts et les droits des ultramarins ». Il
était accompagné de Raymond, Olivia et
Odilon, de Karayib rassemblement, collectif
organisateur de plusieurs manifestations à
Paris en décembre dernier en soutien à la
lutte en cours aux Antilles. L’occasion de
revenir avec eux sur la situation sur place, et
plus largement sur leur vision des relations
entre ces territoires et la « métropole ».
Les échanges datent de février, mais le
fond reste inchangé. Comme cette interview
à plusieurs voix était malheureusement trop
longue pour la retranscrire dans son
intégralité, nous avons fait le choix de
présenter une analyse synthétique des
principaux points abordés.

***
La vie chère
Le combat contre la vie chère est cyclique
aux Antilles depuis le début de la période
post esclavagiste. La toute première révolte
autour de cette problématique en
Martinique remonte à 1910 ! Malgré les
promesses
portées
par
la
départementalisation en 1946, il y a toujours
eu un fossé entre la France et ses
« outremers ». 2009, 2021, 2024… Il y a eu
plusieurs mouvements de protestation ces
dernières années.
Dans les discussions lancées pour
résoudre cette dernière crise, 28 points ont
été identifiés. Les représentants de la grande
distribution en ont amené 26. Comme par
hasard, l’accord qui en est sorti a porté sur
ces 26 points­là, laissant de côté les
propositions du RPPRAC. Ceux qui ont signé
se gargarisent, mais l’accord final repose

bien sur les bases voulues par la grande
distribution [un protocole d’accord contre
la vie chère a été trouvé le 16 octobre 2024,
mais sans le RPPRAC, ndlr].
Le RPPRAC a exigé que les tables rondes
soient filmées, afin que le peuple soit au
courant de ce qui s’y trame. Au départ, le
préfet ne voulait pas, prétextant que les
discussions seraient trop techniques pour
un public non averti. Finalement cette
revendication a été prise en compte et le
public a pu suivre les discussions et
constater qu’il existe une proximité entre
des élus et les acteurs de la grande
distribution. Ça a choqué beaucoup de gens.
Ils ont mis en place un système de
péréquation pour récupérer leurs marges :
ils ont baissé les prix sur une famille de
produits, notamment alimentaires, mais ont
répercuté cette baisse sur le non
alimentaire. On arrive à des augmentations
colossales sur ces produits non alimentaires,
comme les pièces automobiles.
Il a fallu que ce soit un journaliste de
Libération qui dise qu’il y avait un problème
avec le groupe Bernard Hayot1 pour que les
choses commencent à bouger et que
Manuel Valls, ministre des Outre­mer,
s’emparent du sujet, lui qui n’avait rien fait
quand il était premier ministre.
Les mêmes acteurs de la grande
distribution contrôlent depuis la production
en France jusqu’à la logistique et au
stockage. Et à chaque fois, ils prennent des
marges. Un exemple : un pack d’eau
Cristaline coûte en France 3 €, contre 11 en
Martinique.

1 « Vie chère aux Antilles : Le groupe Hayot rattrapé par ses profits suspects » (Libération, 10/01/2025). Le groupe Bernard Hayot, propriété d’une famille de békés, possède
nombre d’enseignes dans les Antilles (Carrefour, Mr. Bricolage, Gamm Vert, Decathlon…), mais aussi dans les autres territoires ultramarins français.

Billets d'Afrique 349 - été 2025

ACTUALITÉ

14
En Martinique, comme ailleurs, le
mouvement se poursuit. Il y a ce projet de
loi contre la vie chère dans les outremers [il
doit être présenté par Manuel Valls en
Conseil des ministres début juillet, ndlr].
Mais on est habitué à ce qu’on nous propose
des mesures « light » qui disparaissent au
bout de deux mois. En 2009, ils nous ont fait
le coup avec un observatoire des prix qui n’a
pas tenu deux mois avant qu’on se retrouve
avec une inflation pas possible.

La continuité territoriale
Une vraie continuité territoriale, ce serait
d’avoir accès aux mêmes droits, aux mêmes
services qui existent dans le territoire
hexagonal que dans tous les territoires où la
France a planté son drapeau. Or, les
ultramarins sont floués.
Les outremers sont toujours sous dotés
par rapport aux Corses ! On ne les blâme
pas, ils se battent pour obtenir des choses,
mais on voit bien que les outremers, malgré
leur densité de population supérieure, sont
laissés pour compte.
Aujourd’hui, par exemple, on nous vend
Ladom – l’Agence de l’Outre­mer pour la
mobilité – qui doit permettre à des jeunes
de pouvoir venir étudier en France. Au
début, ils n’avaient droit qu’à un billet
aller… Mais les billets d’avion entre les
Antilles et la « métropole » coûtent très cher.
Donc en fait, on dépouille nos territoires de
leur jeunesse, qu’on oblige à vivre en exil.
Autre gros problème dans la continuité
territoriale : la santé. Comme l’hôpital est
exsangue chez nous, il faut venir se soigner
dans l’Hexagone. Mais le billet est à notre
charge et on n’a même pas droit à un
accompagnant !
Il s’agit donc aussi de dénoncer le
manque d’investissements aux Antilles, ce
qui nous oblige à partir alors qu’on voudrait
faire tant de choses sur nos terres. Quand
on voit tout l’argent qu’on rapporte à l’État
français ! Il faut compter sur des taxes,
comme l’octroi de mer2, qui pourrissent la
vie à bon nombre et empêchent les élus de
s’émanciper et de dire ce qu’ils souhaitent
pour leur territoire. Toutes ces sommes
pourraient être réinvesties dans nos
territoires, mais elles sont séquestrées.

La répression
Rodrigue Petitot a incarné cette
répression, mais d’autres de ses camarades
ont aussi vécu des arrestations, des
perquisitions brutales par les gendarmes ou
les policiers. Ça a été très dur. Rodrigue
Petitot n’en a d’ailleurs pas fini avec la
justice. Le préfet notamment a porté plainte
pour violation de propriété et violences
verbales contre lui et deux autres personnes.
Alors que les vidéos montrent le contraire !
Il y a eu une autre plainte déposée par des
élus quand il a parlé de les attaquer sur les
réseaux sociaux. Cela a été interprété
comme une menace. C’est la réponse du
pouvoir contre ceux qui protestent.
Le RPPRAC est attaqué de toutes parts,
mais aussi toutes celles et ceux qui ont été
sur les barrages ou qui se sont exposés sur
les réseaux sociaux. Tik tok, ça a des
avantages, mais aussi l’inconvénient de
pouvoir identifier facilement les militants !

L’évolution statutaire
Pour nous, il y a une vraie nécessité
d’évolution statutaire du territoire. En
Matnik, on a déjà une certaine autonomie.
On peut promulguer nos lois sur notre
territoire, mais avec l’aval du gouvernement
français. On l’a vu lorsque Serge Letchimy,
président du Conseil exécutif de la
Martinique, a proposé une loi pour
reconnaître le créole comme langue
officielle de la République. Cette loi a été
déboutée.
Quel respect a le
gouvernement de notre
statut et y a­t­il une
volonté d’évoluer sur le
plan statutaire ? À
l’heure
qu’il
est,
beaucoup d’entre nous
se posent la question.
Est­ce que nous devons
rester une collectivité
territoriale ou évoluer
vers l’indépendance ?
Mais
nous
avons
conscience qu’on ne
pourra pas quémander
cette indépendance. Il
faudra l’arracher. Ça,
c’est du temps long. Il

faut déjà travailler sur notre souveraineté
alimentaire, économique, politique…
Le RPPRAC ne se focalise pas pour l’heure
sur cette question­là, même si elle est
largement débattue au sein de la population.
Cette protestation contre la vie chère a fait
qu’on a beaucoup parlé de ces questions.
De la Zone économique exclusive (ZEE), de
l’octroi de mer, du pillage de nos
ressources… Autant de sujets qui sont
remontés dans le débat public, pour dire
que, finalement, on rapporte beaucoup plus
à la France qu’elle ne nous donne. Donc, on
se demande où est notre intérêt. Surtout
avec la répression barbare que l’on subit, ces
militants jetés en prison, etc.
Le comportement de la France fait que
nous, confettis de l’Empire, continuons à
subir des actes coloniaux qui n’ont plus lieu
d’être. Il faut que la décolonisation puisse se
faire pour la Kanaky, la Matnik, la Gwadloup,
la Guyane, Mayotte… La France y a
commis des crimes qu’elle n’a jamais
réparés, il est temps que cela cesse. Il faut
décoloniser !
Mais il ne faut pas que cela parte dans un
conflit interminable avec la France. Nous
prenons le cas d’Haïti, que la France a
endetté après l’indépendance pour
l’empêcher de se développer. Cette histoire
peut se répéter pour les Antilles. C’est
autour d’une table que les choses doivent se
négocier. Mais d’abord, il faut que la France
cesse ses pratiques d’un autre âge.
Propos recueillis par Georges Franco

2 Taxe créée sous l’Ancien Régime et aujourd’hui encore appliquée sur les marchandises et biens importés de la « métropole » à certaines collectivités d’Outre­mer : Martinique,
Guadeloupe, Guyane, Mayotte, La Réunion.

Billets d'Afrique 349 - été 2025

IL AURAIT EU 100 ANS EN 2025

« FANON AVAIT COMPRIS QUE L’ÉTAT
POSTCOLONIAL NE REPRÉSENTERAIT PAS UNE

VICTOIRE AUTOMATIQUE »
À l’occasion du centenaire de la naissance de Frantz Fanon, sans doute l’une des figures les
plus marquantes de la pensée anticoloniale du siècle dernier, rencontre avec le philosophe
Norman Ajari.

P

hilosophe, maître de conférences en
études noires francophones à
l’Université d’Édimbourg, (Écosse),
Norman Ajari est également membre de la
fondation Frantz Fanon dont il est l’un des
spécialistes. Il est notamment l’auteur d’une
thèse intitulée Race et violence : Frantz
Fanon à l’épreuve du postcolonial, mais
aussi de La Dignité ou la mort ­ Éthique et
politique de la race (La Découverte, 2019),
ouvrage dans lequel il s’intéresse au concept
de dignité, central dans la pensée
anticoloniale du psychiatre et essayiste
martiniquais. Ajari mobilise ainsi la pensée
de Fanon pour penser les temps qui sont et
ceux qui viennent. Avec lui, essayons donc
de voir un peu comment celle­ci peut nous
permettre d’analyser le monde et nos
combats présents.
L’apport de Frantz Fanon dans Peau
noire, masques blancs a souvent été
décrit comme celui d’une analyse des
effets du colonialisme sur la psyché du
colonisé. D’un autre côté, vous
décrivez Les damnés de la terre ou
L’an V de la révolution algérienne
comme des ouvrages à portée
véritablement collective. Quel est le
rapport entre analyse de l’individu et
pensée collective chez Fanon ?
Norman Ajari : C’est un peu étrange
cette mode de considérer Fanon
essentiellement comme un psychiatre.
D’abord, il faut comprendre que sa pratique
de la psychiatrie est déjà en elle­même
fondamentalement
collective.
Fanon
appartient à un mouvement qui s’appelle la
psychothérapie
institutionnelle,
qui
considérait l’institution comme à la fois le
lieu de possible pathologisation et
d’aggravation des pathologies, mais
également comme un lieu de soin. C’est­à­

dire que toutes les personnes qui
appartiennent à ce lieu sont possiblement
des porteurs de soin. C’est une vision dans
laquelle le balayeur ou encore le cuisinier
devaient avoir un minimum de formation,
car ils peuvent avoir un rapport particulier
avec un malade. Ce n’est donc pas une
vision individualiste, mais une perception
systémique de l’institution, aussi bien du
point de vue des malades que des
travailleurs qui la composent. Se focaliser
sur la manière dont Fanon est censé parler
de la maladie mentale est un peu injuste par
rapport à sa trajectoire et à son héritage.
Par ailleurs, sa théorie politique est
profondément collective et anti­impérialiste.
La pensée des luttes et des stratégies
collectives pour contester la domination
coloniale est centrale dans son œuvre. C’est
un aspect qui est étonnamment un peu
moins populaire, mais tout est absolument
collectif dans la pensée de Fanon, de la
question du psychisme à celle de
l’intervention politique en passant par la
question du rapport de force. Si on y
regarde bien, il n’y a rien dans son travail qui
vient légitimer ou justifier une forme de
conception individualiste.
Dans le chapitre des Damnés de la terre
appelé « De la violence en contexte
international », Fanon décrit les
rapports entre les pays nouvellement
indépendants et le capitalisme
international. Il n’y a plus, ou presque,
aujourd’hui de colonies françaises sur le
continent
africain,
mais
les
multinationales continuent de dominer
les corps et les esprits – par exemple
Total en Ouganda et en Tanzanie, avec
de nombreux cas de violation des droits
humains. Que nous disent les écrits de
Fanon sur cette question ?

Fanon a beaucoup parlé de la question de
la souveraineté, et c’est précisément l’un
des éléments manquants à beaucoup d’États
africains qui ne sont aujourd’hui ni
souverains sur leur sol, ni sur leur sous­sol.
L’absence de souveraineté des territoires dit
« ultra­marins » de la France est également
patent. Il faut bien se rendre compte qu’on
est dans une idéologie de l’État­nation qui
permet l’appropriation et l’exploitation par
des multinationales des ressources de
beaucoup de pays. Areva ou Total en sont en
effet des exemples éloquents.
Fanon était critique de ce modèle, il était
d’ailleurs panafricaniste. Les gouvernements
de ces États cèdent des portions
considérables de leur souveraineté et offrent
des prés carrés à ces entreprises
multinationales à tous les niveaux :
prélèvement de l’impôt, gestion du
territoire, ressources, sécurité, etc. Des
entités étrangères s’installent dans des
gouvernements qui nominalement sont
souverains et instaurent à l’intérieur de
ceux­ci leur micro­souveraineté qui leur sert
à accumuler des quantités de capital
absolument gigantesques.
Si Fanon n’a pas pu constater directement
cette situation de son vivant, il avait déjà
compris, en posant le problème de la
souveraineté comme il l’a posé, que l’État
postcolonial ne représenterait pas une
victoire automatique. C’est ce qu’il explique
dans un autre chapitre des Damnés de la
Terre, « Les mésaventures de la conscience
nationale », où il montre tous les écueils
possibles qu’un État indépendant peut
rencontrer. Il évoque l’absence de fidélité au
projet révolutionnaire, ou encore le fait de
céder des prébendes à des États
anciennement colonisateurs ou désormais à
des entreprises multinationales, mais bien
souvent liées à des États. Tous ces écueils
Billets d'Afrique 349 - été 2025

ENTRETIEN

15

ENTRETIEN

16
sont particulièrement dangereux, car cela
véhicule l’idée que l’indépendance aurait
quand même été acquise. C’est un aspect de
la pensée de Fanon qu’on oublie trop
souvent, mais important pour moi.
La protection de l’environnement est
devenue une priorité aujourd’hui.
Dans votre chapitre de l’ouvrage
collectif Terres et liberté ­ Manifeste
antiraciste pour une écologie de la
libération (Les liens qui libèrent,
2025), vous écrivez : « Pour qui
cherche à préserver le monde, la
pensée écosophique de Fanon n’est
certainement d’aucun secours, car
Fanon est un penseur de la fin du
monde. » Selon vous, n’existe­t­il donc
aucune pensée de l’écologie chez
Fanon ?
Fanon n’est évidemment pas un auteur
environnementaliste, mais j’ai essayé de
montrer qu’il y a certains éléments
intéressants dans sa pensée, des apports à
cette problématique écologique telle
qu’elle est posée aujourd’hui, autour
notamment de la question de la terre. La
terre est d’ailleurs dans le titre d’un de ces
ouvrages les plus importants ! Fanon
critique par exemple un certain nombre de
stéréotypes, ou d’idées, dans les discours
occidentaux sur la question de la nature,
notamment le fait que les populations
autochtones seraient plus proches de la
nature et de la terre. Dès Peau noir,
masques blancs, il bat ainsi en brèche
cette
mystique
qui
n’est
pas
spécifiquement le fait des Africains. La
terre
pour
le
colonisé,
c’est
essentiellement ce qui fournit les moyens

de subsistance et qui
fournit la dignité. Il y a
vraiment un effort chez
lui pour décorréler la
terre de ce mysticisme
d’appartenance, parce
que c’est quelque
chose en réalité que le
colon lui­même essaye
d’accoler au colonisé.
Le colon dirait : « Vous,
vous avez la nature,
nous, nous avons la
culture ». Or, dans un
contexte colonial, avoir
la culture signifie avoir
l’État,
avoir
le
pouvoir, les institutions,
le droit, etc.
Dans
ma
démonstration, j’ai pris
appui sur un concept
que Fanon a repris de
manière répétée et
emprunté à Aimé
Césaire, celui de « fin
du monde ». Cette fin du monde n’est pas
quelque chose qu’il craint, mais qu’il
souhaite. Ce n’est pas pour lui une grande
apocalypse de la destruction comme on en
voit dans les films catastrophes, mais la fin
de l’ordre colonial. Il n’y a pas de
décolonisation sans violence chez Fanon,
et donc il y a cette nécessité de force
d’interruption qui doit intervenir. Comme
le dit Fanon lui­même, il y a une continuité
entre le colonisé, le chameau, le
panorama, les hévéas. Il fait partie du
continuum naturel en quelque sorte, et il
est exploité en tant qu’appartenant à cet

espace naturel, comme on exploiterait des
ressources. Mais pour lui, l’idée n’est pas
de dire que l’on devrait se considérer
comme faisant partie de la terre, mais
émerger de cette situation, surprendre le
colonisateur et mettre fin au système
colonial par tous les moyens nécessaires.
La question de la terre est une question de
la conquête de la dignité. La terre, c’est la
dignité et la dignité, c’est la fin du monde
colonial.
Propos recueillis par Alexandre Decroix

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