Fiche du document numéro 36487

Num
36487
Date
Mercredi Octobre 2025
Amj
Fichier
Taille
0
Titre
Billets d'Afrique No. 351
Mot-clé
Cote
No 351
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
2€50

COMPLICITÉS
CRIMINELLES

OCTOBRE 2025

JOURNAL ANTICOLONIAL ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE

CÔTE D'IVOIRE / GUINÉE / ARMÉE FRANÇAISE / COMPLICITÉ DE GÉNOCIDES

BILLETS
D'AFRIQUE

N°351

ISSN 2679­7585

EN BREF

Kanaky : le mort
caché des révoltes
Le décès d’un détenu pendant la
répression de la mutinerie survenue au
Camp Est, le centre pénitentiaire de
Nouméa, le 13 mai 2024 – en même temps
que démarraient les révoltes à l’extérieur –
avait déjà été dénoncé, un an après les faits,
par le collectif Solidarité Kanaky (dont
Survie est membre) dans un rapport sur les
détenus Kanaks déportés en France (à lire
sur solidaritekanaky.fr). L’information vient
malheureusement d’être confirmée par une
enquête du journal Le Monde (3/09).
Selon plusieurs témoignages, James (un
prénom d’emprunt) est mort des suites de
blessures infligées lors de l’intervention
particulièrement violente du RAID. Le jeune
homme a été laissé agonisant sans soins
pendant trois jours après un tabassage en
règle. Les chiffres officiels font état de
quatorze morts violentes lors des révoltes
de l’année dernière dans l’archipel, dont
onze Kanak. James est donc le quinzième.
Les autorités, qui n’avaient jamais
communiqué sur ce décès, affirment
désormais qu’une information judiciaire est
ouverte depuis le 31 juillet 2024 pour en
déterminer les causes… sans résultat
jusqu’à ce jour. La vérité sur ce drame, qui
s’inscrit dans le cadre d’une prison
tristement renommée pour sa vétusté, sa
surpopulation
et
ses
conditions
épouvantables de détention, devra être faite
et les responsabilités assumées. Trois
plaintes ont été déposées en ce sens.

L’ONU dénonce le
régime Biya
Au Cameroun, avant les élections
présidentielles qui se déroulent ce 12
octobre, tous les moyens sont bons pour
écarter l’opposition et la société civile. Le
nonagénaire Paul Bya, bientôt 43 ans au
pouvoir, demeure prêt à tout pour y rester
(Billets d’Afrique n°349 et 350). Les
opposant⋅e⋅s sont malmené⋅e⋅s, l’interview
de l’opposant Dieudonné Yebga a été
interrompue en direct sur la chaîne privée
STV, trois organisations de la société civile
ont été suspendues… Et pas moins de
53 opposant⋅e⋅s ont été arrêté⋅e⋅s lors d’une
manifestation le 4 août dernier devant le
Conseil constitutionnel qui siégeait pour
statuer sur des décisions du conseil

électoral. Accusé⋅e⋅s de troubles à l’ordre
public, de rassemblement illégal, de
rébellion et d’incitation à la révolte, iels ont
depuis été libéré⋅e⋅s.
Dans un communiqué (2/09/2025),
Volker Türk, haut­commissaire des Nations
unies, dénonce « les restrictions de l’espace
civique et démocratique », ce qui ne
permet pas « l’égalité d’accès à la
participation aux processus électoraux
pour tous les Camerounais », et il indique
que « toute mesure susceptible de priver
certaines parties de la société
camerounaise de leurs droits devrait faire
l’objet d’une attention immédiate ». Il
pointe également les discours haineux en
ligne et hors­ligne. Une dénonciation qui ne
va sans doute pas arrêter le dictateur
camerounais. À 92 ans, il lui sera facile de
rester sourd à cet appel !

Bolloré, Sassou et
compagnie
Vincent Bolloré fait l’objet d’une enquête
– révélée par Mediapart (02/09) – de la
part de Tracfin, le service de Bercy chargé
de la lutte contre la criminalité économique
et financière. Des versements d’un montant
« inhabituel » (78,8 millions d’euros entre
2014 et 2023) du groupe du milliardaire
d’extrême droite à deux PME congolaises,
Socotram et CMSC, ont alerté Tracfin dans
le cadre de ses investigations sur les « biens
mal acquis » du clan du président congolais,
Denis Sassou­Nguesso – à savoir de luxueux
biens personnels soupçonnés d’avoir été
acquis grâce au blanchiment de fonds
publics détournés par ledit clan. La
Socotram est impliquée dans l’affaire. Quant
à la CMSC, cette société mixte, public­privé,
elle a pour codirigeants Wilfrid Nguesso,
neveu de Sassou, et son épouse.
Cette fétide affaire des « biens mal
acquis » n’en finit ainsi pas de connaître des
rebondissements, dont le mandat d’amener
délivré fin février à l’encontre de l’épouse
de Sassou par le juge français chargé de
l’instruction – ce qui lui a valu un menaçant
courrier du dictateur de Brazzaville (Le
Canard enchaîné, 26/03). Pas plus ses
menaces que les poursuites engagées en
France contre des membres de sa famille
n’ont empêché Macron de l’inviter à l’Élysée
en mai dernier (Billets d’Afrique, 07/2025).
Ni d’ailleurs la corruption, les violations des
droits humains ou l’écrasement de toute

opposition dont est coupable le régime
congolais. Les intérêts impérialistes de la
Françafrique avant tout !

Bolloré encore et
encore
Bolloré comptait sans doute, en cédant
en 2022 ses activités de logistique en Afrique
au groupe italo­suisse MSC, pouvoir se
dérober à la Justice… Mais ses victimes et
leurs défenseurs ne lâchent rien. Le
directeur du cabinet de conseil camerounais
WKNY Intelligence Agency vient de déposer
plainte, entre autres pour « mise en danger
de la vie d’autrui » et « pollution
environnementale », contre Camrail,
opérateur du réseau ferroviaire du
Cameroun et filiale du groupe Bolloré de
1999 à 2022 dans le cadre d’un partenariat
public­privé. Sont également visés, outre
Camrail, « plusieurs ministères […] ainsi
que “tous les signataires de la concession” et
“tous les directeurs généraux successifs” de
la société ferroviaire depuis 1999 – pour la
plupart des Français – pour “violation
délibérée des obligations de sécurité” » (Off
Investigation, 02/09).
En cause, plus de dix millions de traverses
en bois de voies ferrées traitées à la
créosote, une substance hautement
polluante et cancérogène (dont l’usage est
très réglementé, voire interdit dans
plusieurs pays). Elles ont été laissées, après
usage, en pleine nature, empoisonnant sols,
eaux, faune et êtres humains. Camrail avait
pourtant été averti de la toxicité de la
créosote par le ministère de l’Agriculture
dès 2003 et avait même reçu un million de
dollars de la Banque mondiale pour
dépolluer et remplacer des traverses
créosotées. Loin de mener les actions
nécessaires, Camrail a continué d’importer
et utiliser ce biocide. Pour Bolloré, le profit
passe donc avant tout. Mais ça,
vous vous en doutiez déjà.

Journal fondé en 1993 par François­Xavier Verschave ­ Di­
rectrice de la publication Pauline Tétillon ­ Comité de
rédaction R. Granvaud, O. Tobner, R. Doridant, M. Bazin, P.
Tétillon, J. Poirson, N. Butor, B. Godin, N. Maillard­Déche­
nans, J. Lasagno, M. Petit­Ageneau ­ Ont contribué à ce nu­
méro J. Boucher, F. Graner, G. Franco, J. Beurk ­ Édité par
Association Survie, 21 ter rue Voltaire ­ 75011 Paris­ Tél.
(+33)9.53.14.49.74 ­ Web http://survie.org ­ Commission
paritaire n°0226G87632 ­ Dépôt légal octobre 2025 ­ ISSN
2115­ 6336 ­ Imprimé par Imprimerie Notre­Dame, 80 rue
Vaucanson, 38830 Montbonnot Saint Martin

L

donc par une écrasante majorité du peuple kanak,
l’exécutif macroniste décrétait l’affaire pliée : la Nouvelle­
Calédonie resterait dans la République. Un passage en
force qui, hélas, en annonçait d’autres. On connaît la suite
(dramatique).
Son passage rue Oudinot aura aussi douloureusement
marqué les Antilles, et spécialement la Guadeloupe.
Toujours fin 2021, Lecornu atterrit sur une île secouée par
les révoltes contre une gestion catastrophique de la crise
du même Covid­19. Si en Kanaky­Nouvelle­Calédonie, il
s’agissait d’envoyer tout le monde voter en pleine
propagation du virus, il fallait ici au contraire ramener tout
le monde chez soi fissa : Lecornu et le gouvernement
décrètent le couvre­feu et envoient GIGN, RAID et blindés
sur place pour réprimer la gronde. Sans répondre bien
entendu aux revendications
politiques et sociales émergeant
d’un mouvement qui avait
largement dépassé la simple
contestation des obligations
vaccinales.
Pas surprenant de retrouver
notre adepte de la manière forte
nommé ministre des Armées en mai 2022, dès Emmanuel
Macron réélu. Cet admirateur de Pierre Messmer, grand
militant d’un Empire français en déroute et bourreau des
Camerounais, en aura profité pour promouvoir la
militarisation à outrance de notre pays, et notamment des
territoires ultramarins afin, selon ses propres mots, d’y
« renforcer notre souveraineté » – lire ou relire à ce propos
notre édito de décembre 2024 : « Bruits de botte dans les
“outre­mers” » (Billets d’Afrique n°342). Souhaitons que
son passage à Matignon soit suffisamment bref pour qu’il
ne puisse pas œuvrer davantage en faveur d’un ordre
colonial qui, même chancelant, n’en finit pas de faire des
ravages.

LECORNU
LE COLONIAL

Benoît Godin

Sommaire
Image de couverture :
Complicités criminelles de John Beurk (CC BY­SA­NC)

 Nous écrire : billetsdafrique@survie.org
Notre site web : http://survie.org

4 SALVES ... MACRON NE VEUT RIEN COMPRENDRE
5 ACTU .......... LA GUINÉE DANS UNE MAIN DE FER
6 ENTRETIEN ....... PRÉSIDENTIELLE IVOIRIENNE
8 ANALYSE .... LA PRÉSENCE MILITAIRE CONTINUE
9 ACTU ............ GUERRE CONTRE LES MIGRANT⋅E⋅S
10 SALVES ........................ DU RWANDA À GAZA
11 LECTURE ..................... LES ENFANTS DU PAYS

ÉDITO

a nomination, le 9 septembre, de Sébastien Lecornu
à Matignon n’aura été une bonne nouvelle pour
personne, tant elle vient confirmer, malgré une
défaite aux législatives de 2024 et l’échec successif des
gouvernements Barnier et Bayrou, l’entêtement du camp
macroniste à se maintenir au pouvoir quoi qu’il en coûte.
Quitte à s’acoquiner avec une extrême droite avec laquelle
il n'a cessé d'afficher une convergence idéologique
toujours plus grande.
Mais pour une bonne partie des populations des
colonies d’outre­mer, ce choix ressemble à s’y méprendre
à un bras d’honneur. Le nouveau premier ministre, qui a
participé à tous les gouvernements sous Emmanuel
Macron, y a en effet laissé des souvenirs exécrables
lorsqu’il était à la tête du ministère des Outre­mer de
juillet 2020 à mai 2022.
En Kanaky­Nouvelle­Calédonie
en
premier
lieu.
« Sa nomination n’augure rien
de positif pour l’avenir de
notre pays », a immédiatement
réagi le Front de libération
nationale kanak et socialiste,
dénonçant « son accointance avec les radicaux
loyalistes » (entendez anti­indépendantistes) et rappelant
qu’il « a débuté les hostilités pour conduire le pays dans le
chaos que l’on connaît » (communiqué du 10/09).
De fait, Sébastien Lecornu doit être considéré comme
l’un des grands responsables, aux côtés d’Emmanuel
Macron et de Gérald Darmanin, de la crise politique que
connaît le territoire depuis quatre ans. C’est lui en effet
qui mit en œuvre le sabotage de la sortie de l’accord de
Nouméa, notamment en avançant, puis en maintenant la
date de la troisième et dernière consultation
d’autodétermination au 12 décembre 2021, alors même
que l’archipel (et ses populations océaniennes en premier
lieu) était touché de plein fouet par la pandémie de Covid­
19. Malgré le boycott du vote par les indépendantistes, et

SALVES
PORTRAIT

4

FRANÇAFRIQUE

EMMANUEL MACRON NE VEUT

RIEN COMPRENDRE

Dans un documentaire diffusé sur France 5 le 22 juin, Emmanuel Macron affirme, une fois
encore, en avoir fini avec la Françafrique. Quelques jours plus tard, nos camarades du journal
en ligne Afrique XXI lui ont répondu. Extraits.

«

Je suis le premier président
français à être né après les
décolonisations, donc on ne va
pas être enfermé dans notre passé » [sic] :
en huit ans de présidence, Emmanuel
Macron n’a pas changé d’antienne dès lors
qu’il s’agit de parler de la relation de la
France avec l’Afrique. C’est presque mot
pour mot ce qu’il avait déjà déclaré en 2017.
Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad…
Pourtant, ceux qui ont mis la France dehors
sont tous nés bien après la colonisation, les
indépendances et parfois même après le
président français.
C’est dans le documentaire Afrique­
France : le divorce ?, diffusé le 22 juin sur
France Télévisions, qu’il a donc choisi de
récidiver. Ses propos montrent un président
toujours aussi déconnecté, qui n’a appris
aucune leçon de ses errances et qui préfère
accuser les autres plutôt que de se remettre
en question. À l’entendre, il serait la victime
d’un système dont il aurait hérité, la
Françafrique, et qu’il aurait courageusement
brisé : « Mes prédécesseurs avaient
progressivement changé ce système et je l’ai
peut­être arrêté de manière plus radicale,
ce qui parfois d’ailleurs n’a pas été
compris. » « Je l’assume », dit­il sans rire.
Emmanuel Macron peut­il se désolidariser
de la colonisation ou de la Françafrique ?
S’affranchir de l’histoire du pays qu’il
représente au motif qu’à titre personnel il
ne peut en être redevable, parce que né
après, est d’une malhonnêteté crasse et
irresponsable.
On pourrait d’abord lui opposer la
survivance, quoi qu’il en dise, de la
Françafrique. Afrique XXI a largement écrit
sur le sujet, et il suffit de lire la somme
L’Empire qui ne veut pas mourir, une
histoire de la Françafrique (Le Seuil) –
dont aucun des auteurs n’a été interrogé
dans le film – pour en être convaincu.

Billets d'Afrique 351 - oct 2025

Ensuite, on pourrait lui rappeler ses
propres actions dont il ne peut, cette fois,
dire qu’elles appartiennent au passé :
l’adoubement sans ciller du fils d’Idriss
Déby Itno, Mahamat, après un coup d’État
constitutionnel en 2021 ; ses langoureuses
accolades avec un dictateur sans âge qui
s’attaque à toutes les voix discordantes de
son pays, le président camerounais Paul
Biya… Faure Gnassingbé, Denis Sassou
Nguesso…
Et
tant
d’autres
compromissions, comme le double
standard pour condamner ou non les coups
d’État de ces dernières années : le Gabon et
la Guinée, qui ne remettent pas en cause la
présence française, n’ont pas été traités de la
même manière que le Mali, le Burkina Faso
et le Niger. Ou encore les félicitations
adressées en 2020 à Alassane Ouattara,
président ivoirien réélu pour un troisième
mandat (il ne devait en faire que deux) et
que le parti vient de le désigner de nouveau
« candidat naturel » pour l’élection
présidentielle du 25 octobre…
Le documentaire s’attarde sur le Niger,
qui a connu un putsch militaire en juillet
2023. Un diplomate en poste à Niamey à
l’époque apparaît de dos. Il affirme que sa
vie a été menacée lors des manifestations
contre la France qui avaient suivi le coup
d’État – et ne dit rien d’autre. Lors de ces
évènements, l’ambassade de France a certes
été attaquée mais, face à des militaires
français surarmés et au millier de soldats
stationnés non loin, des jeunes Nigériens
munis de bâtons et de pierres risquaient­ils
de faire le poids ? La réponse est non. Et
pourquoi ce diplomate apparaît­il visage
masqué pour, à la fin, ne rien dire ? Et
pourquoi ne pas rappeler que la France
envisageait de chasser les putschistes par la
force ? « Nous ne faisons plus ça », dixit le
président français. Vraiment ?
Plusieurs journaux ont pourtant révélé les

tentatives avortées de l’armée française.
Puis, en novembre 2024, devant la
Commission de la défense nationale à
l’Assemblée, Jean­Marie Bockel, envoyé
personnel du président de la République
pour l’Afrique, a lui­même affirmé que 2 000
hommes avaient été mobilisés en Côte
d’Ivoire dans l’hypothèse d’une intervention
au Niger.
Si le documentaire d’Alexandra Jousset et
Ksenia Bolchakova rappelle certaines
bévues d’Emmanuel Macron (les propos
paternalistes lors de la réunion des pays du
Sahel à Pau, en 2019 ; l’épisode de la
climatisation avec Roch Marc Christian
Kaboré, le président burkinabé, lors de son
discours à Ouagadougou…), le président
français n’y répond pas vraiment et balaye
toute maladresse.
« Incompréhension », « crise »,
« divorce »… Du titre du documentaire aux
propos tenus par les personnes interrogées,
la sémantique distillée ramène toujours à la
notion de couple, à l’épouse ou l’époux
éconduit, à l’amant ou la maîtresse
sournoise qui détournerait l’Afrique de
« l’amour » qu’elle nourrirait naturellement
pour la France. Or, si mariage il y eut, ce fut
une union forcée, avec viols et abus répétés.
Et Emmanuel Macron de se comporter
comme le mari violent qui est incapable de
reconnaître les cicatrices laissées par les
coups portés, et encore moins de s’en
excuser, parce que « [il est] d’une
génération qui n’a jamais connu l’Afrique
coloniale ».

FRANÇAFRIQUE

LA GUINÉE DANS UNE

MAIN DE FER
L

e général Mamadi Doumbouya,
président de la transition en Guinée­
Conakry depuis le coup d’État de
2021, organisait ce 21 septembre un
référendum pour doter le pays d’une
nouvelle constitution. À l’heure où nous
écrivons, les résultats sont encore partiels,
mais sans surprise : plus de 90 % de
participation, plus de 80 % de « oui ».
La nouvelle loi fondamentale semble
taillée sur mesure pour maintenir
durablement Doumbouya au pouvoir,
puisque ses principaux rivaux – Alpha
Condé, Sidya Touré (trop âgés) et Cellou
Dalein Diallo (exilé) – seront désormais
inéligibles aux élections présidentielles.
Doumbouya y sera très certainement
candidat, contrairement à sa promesse faite
après le putsch, car la clause de la charte de
transition interdisant aux membres de la
junte de se présenter a été supprimée. Les
principaux partis d’opposition – RPG,
UFDG et UFR – ont été suspendus le 23
août. Le dictateur guinéen cherche un
vernis démocratique, mais à qui pense­t­il
vraiment donner le change ?

Un régime tortionnaire
Selon un décompte rapporté par Human
rights watch, au moins 59 personnes, dont
au moins 5 enfants, ont été tuées lors de
manifestations entre juin 2022 et début
décembre 2024. Rappelons également que
les enlèvements par les forces spéciales,
tortures et disparitions se succèdent à un
rythme effrayant dans un « climat de
terreur » selon la Fédération internationale
pour les droits humains (communiqué du
08/07/2025)1.
Les responsables du Front national pour
la défense de la Constitution (FNDC),
Oumar Sylla et Mamadou Billo Bah, le
journaliste Habib Marouane Camara,
l’ancien secrétaire général du ministère des

Mines, Saadou Nimaga, ne sont jamais
réapparus. L’opposant Abdoul Sakho a été
retrouvé dans un état critique après avoir
été torturé et vit maintenant en exil. L’avocat
Mohamed Traoré a été enlevé et torturé en
juin 2025, de même qu’un responsable local
du FNDC, Yamoussa Youla, début
septembre. Selon Abdoul Sacko, « l'illusion
du coup d’État [du 5 septembre 2021] pour
plus de liberté s'est transformée en prison à
ciel ouvert pour tous les Guinéens » (RFI,
26/08/2025).
Pour légitimer Doumbouya, la France ne
recule devant rien, tout en restant en
coulisses. La Guinée a ainsi pu réintégrer en
septembre
2024
l’Organisation
internationale de la francophonie (OIF)
dont elle avait été exclue suite au putsch de
2021. On se demande pourtant en vertu de
quelles « avancées constatées dans le
rétablissement de l’ordre constitutionnel et
du respect des droits et libertés », selon la
formule du communiqué honteux de
l’OIF…

Soutien discret de la France
Doumbouya entretient de bonnes
relations avec la Russie, permettant
notamment un acheminement de matériel
lourd pour le Mali via le port de Conakry
(RFI, 18/06/2025). Ainsi qu’avec la Turquie,
y envoyant régulièrement des officiers en
formation (Africa Intelligence, 28/08/2025).
Mais c’est bien Paris qui reste son meilleur
allié.
La coopération militaire franco­guinéenne
se veut discrète, mais elle est soutenue. Des
documents inédits révélés par Afrique XXI
(18/09/2025)
viennent
confirmer
l’implication des militaires français dans la
formation de l’armée guinéenne : marine,
armée de l’air, ainsi que le Groupement des
forces spéciales (GFS) et le Groupement
des forces d’intervention rapide (GFIR),

Le général­président de la
Guinée­Conakry vient de
faire valider par
référendum une
constitution lui permettant
de légitimer sa place après
son coup d’État de 2021.
Avec le soutien de Paris.

unités d’élite dévouées à Doumbouya.
Selon plusieurs témoignages, le GFS a
participé aux enlèvements de Oumar Sylla et
de Billoh Bah. Être au cœur de la formation
des hommes de main du régime de
Doumbouya devrait au minimum
questionner dans la grande démocratie
qu’est la France. Il n’en est rien, bien au
contraire. Lors de son audition en
septembre 2024 devant la commission de
défense de l’Assemblée nationale, le chef
d’état­major des armées, le général Thierry
Burkhard, avait affirmé qu’il pouvait y avoir
des déploiements opérationnels français en
Guinée. Selon Afrique XXI, des blindés
légers fabriqués par l’entreprise française
Technamm ont déjà été débarqués à
Conakry en mai 2024 et pourraient servir à
la répression de manifestations.
On comprend bien le souhait de
discrétion de la France sur cet appui au
régime tortionnaire de Doumbouya. Pour
des raisons d’opinion publique intérieure,
Doumbouya n’a pas non plus envie
d’afficher ouvertement le soutien militaire
qu’il reçoit de Paris. Comme le souligne
Afrique XXI, ce cas de figure est typique de
la nouvelle doctrine de déploiement de
l’armée française en Afrique (hors Djibouti,
où la base est officiellement maintenue).
Comme la présence des militaires français
est mal vue par les populations, la plus
grande prudence est désormais de rigueur.
Le maintien de Doumbouya au pouvoir
grâce à un référendum représente une
revanche française, dans cette ancienne
colonie qui en 1958, sous Sékou Touré, avait
dit « non » au général de Gaulle. Il est clair
que le pouvoir macroniste souhaite
consolider cette position, quitte à soutenir
un dictateur cruel dénoncé par l’ensemble
des observateurs des droits humains.
Jérôme Lasagno

1 Sur le sujet, (re)lire une brève de notre numéro 347 et « La coopération française au service de la répression » (Billets d’Afrique n°340, 10/2024).

Billets d'Afrique 351 - oct 2025

ACTUALITÉ

5

ENTRETIEN

6

« LE PEUPLE IVOIRIEN
AU GOUVERNEM

À l’approche des élections
présidentielles en Côte d’Ivoire,
rencontre avec la sociologue et
militante des droits humains
qui ont contribué à la paupérisation d’une
Pulchérie Gbalet.
Alors que les élections présidentielles
doivent s’y tenir le 25 octobre, dans
quel état se trouve la Côte d’Ivoire ?
Pulchérie Gbalet : Le peuple ivoirien est
en pleine psychose, car chez nous les
élections sont synonymes de crises aux
bilans dramatiques. En 2010, il y a
officiellement eu 3 000 morts, et 85 en 2020
– des chiffres sous­estimés. Nous sommes
déjà dans une crise pré­électorale : la
commission électorale indépendante qui
organise les élections est contestée par
l’opposition et par une partie de la société
civile, car elle ne respecte pas les règles
qu’elle devrait appliquer. Par exemple,
l’article 6 du code électoral prévoit que la
révision de la liste électorale soit faite
annuellement, entre le 1er janvier et le 31
décembre. Mais depuis 2021, la commission
s’amuse à le faire à cheval sur deux années.
Elle s’est ainsi permise d’organiser la
révision de la liste électorale de l’année 2024
entre octobre 2024 et juin 2025, ce qui
signifie que nous allons à ces élections sans
que la révision de 2025 ait eu lieu. Certains
responsables des grands partis de
l’opposition ont ainsi été injustement radiés
pour des raisons qui ne sont pas forcément
justes. La commission électorale n’inspire
plus confiance, les deux grands partis
d’opposition en sont même sortis.
Au plan social, nous sommes oppressés,
notamment par le coût de la vie qui devient
terriblement élevé. Les décisions que le
ministère du Commerce prend pour juguler
la cherté de la vie ne sont pas réalistes et ne
sont donc pas appliquées. Il y a eu
d’énormes déguerpissements [expulsions
collectives et contraintes d’individus qui ne
possèdent pas de droits reconnus sur les
parcelles qu’ils occupent ; NDLR] en 2024

grande partie de la population. Enfin, depuis
un certain temps, au lieu de les convoquer,
la justice ivoirienne enlève les gens. Cela
s’est accentué depuis l’année passée jusqu’à
ce mois d’août, où des militants de la société
civile et de l’opposition ont été enlevés au
lieu d’être arrêtés.
Quelles sont les aspirations de la
société ivoirienne et de l’opposition
face à ces élections ?
La première revendication qui m’est
remontée, c’est que les gens exigent
l’inscription des leaders des principaux
partis de l’opposition sur la liste électorale.
La deuxième chose, c’est le dialogue
politique. Ils désirent que les grands acteurs
des partis et de la société civile s’asseyent
autour de la table et surmontent leurs
conflits pour trouver un consensus pour les
élections. Le dernier dialogue politique en
Côte d’Ivoire s’est achevé en mars 2022 :
cela fait donc plus de trois ans que les
politiques ne se parlent pas !
Actuellement, nous avons deux coalitions,
qui reflètent la division au sein de
l’opposition : CAP Côte d’Ivoire, qui
regroupe une vingtaine de partis politiques
avec à leur tête Simone Ehivet Gbagbo, l’ex­
femme de l’ancien président Laurent
Gbagbo ; et le Front commun composé du
PPA­CI (Parti des peuples africains – Côte
d'Ivoire) et du PDCI (Parti démocratique de
Côte d’Ivoire). CAP Côte d’Ivoire a entamé
des négociations avec le parti au pouvoir
pour un dialogue politique. Le 9 août, le
Front commun a organisé une marche
revendiquant la réintégration des leaders
d’opposition à la liste électorale, la réforme
de la commission électorale dite
indépendante, le dialogue politique…

Le 29 juillet dernier, le président
Alassane Ouattara a annoncé se
présenter pour un quatrième mandat1.
Sa victoire est­elle inéluctable ?
Alassane Ouattara sera forcément
vainqueur, d’abord parce qu’il a pris en
otage la commission électorale dite
indépendante, en réalité à la solde du
pouvoir, et le Conseil constitutionnel, dont
la majorité des membres sont nommés par
le président de la République. Les autres
sont nommés par le président de
l’Assemblée nationale et la présidente du
Sénat, tou⋅te⋅s du RHDP [Rassemblement
des houphouëtistes pour la démocratie et la
paix, le parti d’Alassane Ouattara, NDLR].
En plus, il a pris la précaution d’écarter tous
ses adversaires de taille.
Prenez Tidjane Thiam, qui est franco­
ivoirien. On lui a reproché d’avoir gardé sa
double nationalité au moment de son
inscription électorale en 2024. Il est donc
tombé sous le coup du code de la nationalité
et a été éjecté de la liste. Mais quand il a reçu
le décret d’abandon de sa nationalité
française, il est redevenu exclusivement
ivoirien. Si la commission électorale
travaillait selon les textes et avait organisé la
révision de la liste en 2025, il aurait pu
s’inscrire sans problème sur la liste
électorale et n’aurait pas aujourd’hui à lutter
pour sa candidature.
Prenez Laurent Gbagbo, condamné à
20 ans de prison pour le « braquage » de la
Banque centrale des États de l’Afrique de
l’Ouest (BCEAO)2, à cause de quoi il ne peut
être candidat. Tous ceux qui ont été
condamnés dans ce cadre ont été amnistiés,
sauf lui. Prenez Guillaume Soro accusé fin
2019 de détournement de fonds publics à
l’époque où il était premier ministre. La
Cour africaine des droits de l’Homme et des
peuples a demandé en avril 2020 la fin des
poursuites contre lui, et en retour la Côte

1 Selon la Constitution ivoirienne de 2016, le président ne peut être réélu qu’une seule fois. Mais cette nouvelle constitution a été interprétée par le pouvoir comme une remise à
zéro, permettant à Alassane Ouattara de se représenter en 2020 (premier mandat sous la nouvelle constitution) et en 2025.
2 L'accusation abusive de « braquage » tend délibérément à mettre sur le même plan le vrai braquage de la BCEAO à Bouaké en 2003, dont les rebelles de Soro sont responsables,
et l’action politique de Gbagbo. Ce dernier a été condamné en 2018 pour avoir tenté, en tant que président du pays, de réquisitionner la BCEAO en Côte d’Ivoire, alors sous
embargo économique impulsé par la France suite à la crise électorale de 2011.

Billets d'Afrique 351 - oct 2025

NE FAIT PAS CONFIANCE
MENT FRANÇAIS »
d’Ivoire a retiré sa déclaration de
compétence à la Cour. Aujourd’hui, il est en
exil, ce qui est contraire à notre constitution.
Ouattara est donc sûr d’avoir le champ libre.
Le véritable enjeu de ces élections est de
savoir si elles vont se dérouler dans la paix.
Au regard de votre diagnostic sur l’état
du pays, dans quel climat vont selon
vous se dérouler ces élections ?
J’aborde ces élections avec beaucoup
d’inquiétude. Les deux blocs de l’opposition
ont les mêmes revendications mais pas la
même démarche, et sont composés de
leaders qui pour certains refusent de se
parler. Malheureusement, le peuple ivoirien
n’a pas assez de culture démocratique pour
se détacher d’un leadership politique.
Chaque parti joue le jeu de la personnalité,
avec la mise en avant d’une personne
pratiquement déifiée. Il n’y a donc pas
d’indépendance des citoyen⋅ne⋅s, qui sont
assujetti⋅e⋅s aux volontés et aux décisions
des leaders politiques qu’ils et elles
soutiennent. Dans ce climat, nous essayons
de faire émerger une société civile
responsable qui prend ses décisions par elle­
même au regard des principes
démocratiques ; mais nous n’arrivons pas
encore à mobiliser le peuple plus que les
politiques. Nous sommes d’ailleurs d’autant
plus inquiets qu’au sein du peuple, il y a des
milices qui peuvent être influencées par les
politiques, donc les risques de violence sont
très élevés. Du côté du pouvoir, les forces de
l’ordre dépassent leurs prérogatives, elles
sont devenues des bourreaux et
commettent beaucoup d’abus sur les
populations. Les citoyens n’ont plus
confiance dans les forces de l’ordre ni dans
la justice, des institutions qui sont plus à la
solde du pouvoir que de la République
ivoirienne et de son peuple.
Vous dirigez l’ONG Alternative
citoyenne
ivoirienne
(ACI)
et
participez à de nombreux mouvements
citoyens dénonçant la pauvreté, les
atteintes
aux
droits
humains

fondamentaux,
la
mauvaise
Moscou. La Côte d’Ivoire, elle, reste
gouvernance et le non­respect des
pour l’instant proche de la France. La
principes démocratiques – à ce titre,
situation internationale pèse­t­elle sur
vous avez d’ailleurs été arrêtée à
les élections à venir ?
plusieurs reprises par le pouvoir. Dans
C’est le gouvernement ivoirien qui est
ce contexte, comment pensez­vous
proche de la France, pas le peuple ! Le
que votre organisation peut peser ?
peuple ivoirien salue tout ce qui se passe au
En 2024, nous avons organisé une journée
niveau de l’AES parce que, depuis 2002 et le
de consultation populaire, car nous avions
début de la crise ivoirienne, il n’a pas senti le
l’impression que les politiques avaient
soutien de la France. Bien au contraire : la
oublié après les élections locales de 2023
France, à travers l’ONU, a été un des
qu’il fallait préparer la présidentielle. Ils
bourreaux du peuple. Le peuple ivoirien ne
semblaient dans une sorte de léthargie.
fait pas confiance au gouvernement français
Nous avons donc invité tous les politiques et
pour régler les problèmes d’atteintes à la
la société civile pour réfléchir aux conditions
démocratie et aux libertés que nous
qui permettraient des élections inclusives,
subissons. Quand le président Ouattara a fait
transparentes et apaisées. L'événement
son troisième mandat, il a eu le soutien de la
devait avoir lieu le 22 juin, mais le 12 juin, le
France, et pour le quatrième mandat la
président de la République a publié une
France ne s’est toujours pas prononcée
ordonnance très liberticide, qui prétendait
officiellement, alors que nous sommes en
mieux organiser la société civile. Dans
pleine crise préélectorale.
l’article 1 de cette ordonnance, il est écrit
Aujourd’hui, les relations entre la Côte
qu’être apolitique, c’est n’avoir aucun lien
d’Ivoire et les pays de l’AES sont très
avec les partis et les groupements politiques,
tendues parce qu’il y a eu beaucoup de
sans préciser la nature de ces liens. Cela a
conflits entre les deux, comme tout
freiné les possibilités de
récemment l’affaire Alino
C’est le
collaboration entre la
Faso, un activiste burkinabè
gouvernement
société civile et les
mort en prison à Abidjan de
ivoirien
qui
est
politiques. Nous avons
causes
non
encore
quand même organisé notre
proche de la France, élucidées. Mais le peuple
événement, qui a été suivi
ivoirien aspire à la
pas le peuple ! »
de la publication d’un
souveraineté
et
au
rapport. Nous avons ensuite créé le Comité
panafricanisme tout comme les pays de
de réflexion pour des élections inclusives,
l’AES, et pas forcément pour s’attacher à
transparentes et apaisées (CREITA­CI) qui
Moscou. C’est là que la France aurait pu
réunit plusieurs organisations de la société
sauver sa tête. Quand le président Ouattara
civile qui partagent notre combat. Le
continue dans cette dérive dictatoriale et
CREITA­CI n’a pas d’autre moyen de lutte
que la France ne dit rien, elle se fait
que d’interpeller les politiques et les
complice, ce qui crée un risque de
institutions internationales par le biais de
collaboration avec d’autres puissances. Nous
déclarations, de communiqués de presse, de
ne sommes contre aucun pays : tout ce
conférences de presse, d’interviews,
qu’on veut, c’est revoir les conditions de
d’émissions TV… pour partager ce que
notre collaboration avec la France et les
nous pensons être nécessaire pour la paix.
autres pays occidentaux. On peut avoir des
La situation géopolitique évolue
ressentiments par rapport au passé, mais
énormément dans la région, avec
pour l’avenir nous ne voulons que des
plusieurs pays voisins, notamment
rapports équitables.
ceux de l’Alliance des États du Sahel
Propos recueillis par Nicolas Butor
(AES) qui se sont rapprochés de

«

Billets d'Afrique 351 - oct 2025

ENTRETIEN

7

8

ANALYSE

NON,

L’ARMÉE FRANÇAISE N’A
PAS QUITTÉ L’AFRIQUE…

Un article récent du général Pascal Ianni, chef du Commandement pour l’Afrique (CPA),
le confirme. Et présente même l’état actuel du dispositif militaire français sur le continent.

L

e retrait forcé de l’armée française du
Mali, du Burkina Faso, du Niger, du Tchad
puis du Sénégal, entre 2021 et 2025, a
engendré un regain de commentaires sur la fin
de la Françafrique et parfois des contresens,
alimentés par le président de la République lui­
même. Non, la France n’est pas partie de sa
propre initiative en raison de la nature
antidémocratique des régimes issus de coups
d’État militaires, pas plus qu’elle n’a choisi
volontairement d’abandonner ses bases au
Tchad et au Sénégal. À l’inverse, contrairement
aux raccourcis un peu rapides de certains
journalistes, la rétrocession des bases militaires
en Côte d’Ivoire et au Gabon procède bien
d’une concertation avec les autorités françaises,
et même des pressions de ces dernières sur les
présidents Ouattara et Oligui Nguema
initialement réticents. Conclusion plus ou
moins explicite mais assez largement partagée :
l’impérialisme français, en particulier dans sa
composante militaire, n’aurait plus cours en
Afrique.
Il ne s’agit pas de nier l’importance historique
du processus qui a conduit à une réduction
drastique de la présence militaire française, qui
traduit un rejet généralisé de l’ingérence
française parmi les populations africaines. Mais
il faut comprendre que les autorités politiques
et militaires françaises n’ont toujours pas pris la
mesure exacte de ce rejet, ni renoncé à exercer
une influence qui, pensent­elles, participe de la
puissance et de la « grandeur » de la France.

« D’une logique de stock à
une logique de flux »
Un article du général Pascal Ianni, chef du
Commandement pour l’Afrique (CPA)
récemment créé, publié dans le dossier
« L’Afrique face aux mutations stratégiques » du
numéro d’été de la Revue Défense nationale
(n°882), vient opportunément nous le
rappeler. Intitulé « S’adapter aux réalités
d’aujourd’hui et entretenir nos partenariats
de demain », l’article décrit le dispositif
militaire français actuel en Afrique centrale et
de l’Ouest, sa logique et ses ambitions. La
transformation qui a eu lieu ne relève « ni d’un
désengagement, ni d’une diminution de la
coopération et encore moins d’une rupture »,
explique le général. Elle a été mise en œuvre
« pour tenir compte de l’évolution du champ
des perceptions et du contexte politique et
stratégique global » et remédier à « notre
vulnérabilité
dans
le
champ
informationnel ».
Le rejet de la présence française est en effet
surtout mis sur le compte de la désinformation
menée par les adversaires de la France, d’où la
« nécessité d’un changement de modèle » :
« une empreinte plus légère, gagnant en
discrétion et en agilité, tout en pouvant
répondre aux attentes du partenaire dans
des domaines clés, où l’expertise française est
reconnue ». Les armées françaises renoncent
ainsi à des bases militaires « installées au cœur
des capitales, facilement bloquées par une
foule mobilisée sur court préavis ». Elles
« déploient désormais des détachements
temporaires à géométrie variable modulables
selon les besoins des partenaires » : des
Détachements de liaison interarmées (DLIA)
temporaires qui peuvent en réalité être
permanents, comme en Côte d’Ivoire et au
Gabon. Il s’agit de passer « d’une logique de
stock à une logique de flux ».

Ne pas renoncer aux opex
Le Commandement pour l’Afrique remplace
« les quatre états­majors déployés à Abidjan,
Libreville, Dakar et N’Djaména » et « a pour
Billets d'Afrique 351 - oct 2025

mission de planifier et conduire des
opérations » dans une Zone de responsabilité
permanente (ZRP) : « L’action du CPA est
orientée vers quatre objectifs majeurs : la
connaissance et l’anticipation, l’influence et
la lutte informationnelle, la consolidation du
partenariat militaire opérationnel et la mise
en œuvre d’une stratégie d’accès,
indispensable à la liberté de manœuvre en
cas d’intervention (opérations extérieures,
évacuation de ressortissants). » On trouve
donc confirmation que l’armée française n’a
nullement renoncé à conduire des opérations
extérieures (opex) et à s’ingérer militairement
dans les conflits africains si l’opportunité se
présente.
Pour la rendre possible, la France entend
apparaître comme un partenaire concurrentiel
et plus fiable que ses rivaux « L’approche
française est plus globale et déclinée en
projets structurants, de l’élaboration de
doctrines à la fourniture d’équipements et la
mise en place d’un soutien dans la durée »,
assure le général. L’armée française entend
également compenser la diminution de ses
effectifs par un renforcement de sa
coopération et des formations, qu’il s’agisse
« d’une augmentation des places disponibles
chaque année dans les écoles militaires
françaises » ou d’une valorisation en Afrique
du « réseau de 22 Écoles nationales à
vocation régionale (ENVR)1 formant chaque
année plus de 3 000 élèves issus d’une
trentaine de pays ».
Précisons pour finir que 1 Sorte « d’académies »
l’article ne mentionne pas militaires françaises sur
le sol africain.
le maintien d’une base
militaire importante à Djibouti, assorti d’un
accord de défense à l’ancienne. Dispositif
officiellement dédié à la protection des intérêts
français dans la zone indopacifique, mais dont
le président Macron a prévenu qu’il pourrait
être utilisé comme « point de projection pour
certaines de nos missions africaines ».
Raphaël Granvaud

L’EUROPE EXTERNALISE
SA GUERRE CONTRE LES
MIGRANT·E·S
L’actualité récente nous donne deux exemples, en Libye et en Mauritanie, du caractère
criminel et inhumain de la politique de sous­traitance des frontières de l’Union
européenne.

L

e 24 août, le navire humanitaire de
l’ONG SOS­Méditerranée, Ocean
Viking, était attaqué dans les eaux
internationales par des gardes­côtes libyens
agissant pour le compte de l’Union
européenne (UE). Avec sa politique
d’externalisation des frontières, cette
dernière
sous­traite
à
plusieurs
gouvernements des anciennes colonies
africaines de l’Europe, comme la Libye, le
blocage des flux migratoires en direction des
pays de l’UE, au mépris des droits humains
fondamentaux et même des lois
internationales.
L’Ocean Viking venait d’effectuer deux
opérations de sauvetage de migrant⋅e⋅s et se
préparait à en effectuer une troisième quand
un patrouilleur libyen a ouvert le feu sans
sommation sur le navire. À bord, outre
l’équipage et les humanitaires, 87 rescapés,
pour la plupart soudanais fuyant le Darfour.
Aucune victime, mais la centaine d’impacts
de balle montre une volonté assez claire de
tuer.
Le 5 septembre, SOS­Méditerranée a
déposé plainte auprès du parquet de
Syracuse pour « tentative d’homicides
multiples, tentative de naufrage et
dommages au navire ». Elle a souligné la
responsabilité non seulement du pouvoir
libyen mais aussi de l’Italie et de l’UE. L’Italie,
avec le soutien de l’Europe, a en effet signé,
le 2 février 2017, un accord avec la Libye,
toujours en vigueur, visant à intercepter en
mer les migrant⋅e⋅s, les refouler et les jeter
dans ses centres de détention où iels sont
extorqué⋅e⋅s, maltraité⋅e⋅s, torturé⋅e⋅s,
violé⋅e⋅s par leurs gardiens. Bruxelles, en
toute connaissance de ces abus et violences,
a versé près de 700 millions d’euros à la
Libye entre 2015 et 2022 pour qu’elle fasse le
sale boulot raciste de l’UE de fermeture de
ses frontières.

« Partenariat en matière de
migration »
Trois jours après cette attaque contre
l’Ocean Viking, le 27 août, la nature
inhumaine et criminelle de la politique
migratoire de l’UE en Afrique a été à
nouveau dénoncée. Cette fois en
Mauritanie : l’organisation de défense des
droits humains Human Rights Watch a
publié un rapport, couvrant la période 2020­
2025 et basé sur des centaines de
témoignages et de preuves recueillies y
compris dans les centres de rétention
mauritaniens. Y sont relatés les abus et
violences dont se rendent coupables les
« forces de sécurité » mauritaniennes
financées et équipées par l’UE à l’encontre
d’exilé⋅e⋅s africain⋅e⋅s : « Profilage racial et
ethnique, extorsion, arrestations massives,
détention pendant plusieurs jours ou
semaines avec peu ou pas de nourriture,
expulsions collectives, passages à tabac et
torture. »
Le rapport ne manque pas de souligner
que ces criminelles « forces de sécurité » ont
continué à recevoir « un soutien financier
et matériel de la part de l’Union
européenne (UE) et de l’Espagne ». Soit 210
millions d’euros versés par l’UE à la
Mauritanie en mars 2024 dans le cadre d’un
nouveau « partenariat en matière de
migration », un accord comparable à ceux
conclus avec la Tunisie et l’Égypte pour
contenir les flux migratoires. De son côté,
en août 2024, l’État espagnol a signé avec la
Mauritanie un accord bilatéral renforçant la
présence de la police et de la Guardia Civil
espagnoles sur le sol mauritanien pour aider
les autorités locales à la répression des
exilé⋅e⋅s. Forces auxquelles il faut ajouter les
gardes­côtes de l’agence européenne
Frontex, spécialisée dans la lutte anti­

migration, à laquelle, dès 2006, Madrid a fait
appel pour empêcher les migrant⋅e⋅s
d’atteindre sa colonie des Canaries, une
porte sur l’Europe à plusieurs centaines de
kilomètres des côtes mauritaniennes.
D’autres tentent cette longue et
dangereuse traversée depuis le Sénégal, la
Gambie, le Maroc et du Sahara occidental
occupé par le Maroc (l’ONG Caminando
Fronteras recense en 2024 près de 10 000
Africain⋅e⋅s mort⋅e⋅s dans l'océan Atlantique
en tentant de rejoindre l'Europe via les
Canaries.). Elles et eux aussi sont réprimé⋅e⋅s
par les « forces de sécurité » de ces pays qui
ont passé des accords avec l’UE pour
contrôler les flux migratoires. Accords
auxquels s’ajoutent ceux passés par
plusieurs pays européens – comme la
France qui a multiplié les accords bilatéraux
dits de « gestion concertée des flux
migratoires ». Ces soi­disant « partenariats »
– forme policée que prend la domination
néocoloniale en ce début de XXIe siècle –
enrôlent à coups de centaines de millions
d’euros des régimes corrompus et brutaux
comme supplétifs pour la guerre menée par
l’UE contre les migrant⋅e⋅s aux côtés de la
police des frontières Frontex (doté par l’UE
d’un budget chaque année plus important :
1,12 milliard au total pour 2025).
Contre la fermeture des frontières et les
horreurs qu’elle entraîne, Lam Magok,
représentant l’association Refugees in Libya
(lui­même ayant été refoulé six fois par les
gardes­côtes libyens), cité par Mediapart
(05/09), rappelle que « les migrants
devraient pouvoir circuler librement et
trouver refuge n’importe où. On parle de
personnes qui fuient la guerre et les
difficultés, pas de criminels ».
Jean Boucher
Billets d'Afrique 351 - oct 2025

ACTUALITÉ

9

10

SALVES

DU RWANDA À GAZA

COMPLICITÉS DE GÉNOCIDES
La logique coloniale de l’État français l’a mené jusqu’à être complice du génocide des Tutsis
au Rwanda en 1994. Comme elle en fait aujourd’hui le complice de celui perpétré contre
les Palestinien⋅ne⋅s à Gaza.

L

a France est une petite nation, avec
0,3 % des terres émergées et même
pas 1 % de la population mondiale.
Pour acquérir une influence bien supérieure
à ces pourcents, comme ses voisins elle
développe depuis quelques siècles un
empire colonial. Elle en retire les ressources
matérielles et énergétiques qui ont soutenu
sa croissance économique et maritime,
contribué à ses bombes atomiques et ses
trains à grande vitesse. Son sentiment de
supériorité lui fait justifier le racisme, la loi
du plus fort, et l’élimination de ses
opposants1.

Du néo-colonialisme à la
complicité de génocide
Autour de 1960, le colonialisme est
remplacé par le néocolonialisme. Plutôt
qu’un gouverneur et des fonctionnaires
coloniaux, mieux vaut un gouvernement
autochtone qu’on aide à se maintenir au
pouvoir. Cela économise de l’argent, c’est
plus présentable, et plus efficace.
La diplomatie française tente de prendre
pied dans les anciennes colonies belges et
d’en évincer toute possible influence
anglaise, états­unienne ou soviétique. Au
Rwanda, le clan des extrémistes hutus tient
les leviers économiques et militaires. Les
Français fournissent en connaissance de
cause une aide militaire et diplomatique
active qui permet à cette petite clique de se
maintenir au pouvoir et de commettre le
génocide des Tutsis de 1994. Celui­ci
« n’aurait pas eu lieu si nous avions eu une
autre politique », à en croire ce qu’a écrit le
19 juillet 2021 l’ambassadeur de France au
Rwanda sur le livre d’or du mémorial de
Gisozi. En termes juridiques, cela s’appelle
une complicité de génocide2. Elle est due à

une poignée de décideurs français, bien sous
tout rapport, sans intention génocidaire,
menant une politique de puissance banale à
leurs yeux.

« La sentinelle avancée de
la civilisation »
En 1948, beaucoup d’États européens
soutiennent la création de l’État d’Israël
pour aider les victimes du génocide des
Juifs. Mais c’est dès 1898 que le fondateur du
sionisme Théodore Herzl reçoit des soutiens
de l’Allemagne et du Royaume­Uni. Car pour
de nombreux impérialistes européens, Israël
est perçue comme « un morceau du
rempart contre l’Asie, [...] la sentinelle
avancée de la civilisation contre la
barbarie », selon l’expression de Herzl3. De
telles considérations géopolitiques et
coloniales expliquent largement la
continuité du soutien occidental jusqu’à nos

1 Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes (Le Serpent à Plumes, 1999).
2 Raphaël Doridant et François Graner, L’État français et le génocide des Tutsis au Rwanda (Agone/Survie, 2020).
3 L’État des Juifs (Librairie Lipschutz, 1926).
4 « France/Israël : copains comme colons ? », Billets d’Afrique n° 332 (novembre 2023).
5 « Génocide à Gaza : 114 avocats contre la France », Blast (28/07/2025).
6 Une reconnaissance symbolique de l’État palestinien ne doit pas faire illusion : faute de sanctions et de politique

cohérente, elle stabilise la domination coloniale israélienne sans véritable autodétermination des Palestiniens.
Billets d'Afrique 351 - oct 2025

jours.
La Convention de 1948 pour la prévention
et la répression du crime de génocide oblige
à s’opposer à cinq types d’actes dont chacun
suffit, à lui seul, à caractériser un génocide.
De plus en plus de voix autorisées, y
compris israéliennes, soutiennent que
depuis le 7 octobre 2023, Israël en commet à
Gaza au moins trois, au vu et au su de tous :
des meurtres, des atteintes graves à
l’intégrité physique et mentale, et une
soumission intentionnelle à des conditions
d’existence devant entraîner la destruction
physique totale ou partielle de la population
gazaouie. Pourtant, l’Occident n’a pas
fondamentalement modifié son attitude à
l’égard du gouvernement Netanyahou.
C’est un enchaînement colonial : une
dépossession systématique, un massacre
commis par un groupe armé radical se
revendiquant d’une libération nationale, une
répression brutale sans discernement, un
traitement médiatique qui surestime la
violence des colonisés en sous­estimant
celle des colonisateurs. La similitude est
frappante4 avec la réponse française à
l’insurrection du 20 août 1955 dans le
Constantinois, en Algérie.
Aujourd’hui, sans être eux­mêmes
génocidaires, le président Macron et
plusieurs de ses ministres agissent « en
pleine connaissance du fait que leurs
actions et abstentions apporteraient une
aide substantielle aux auteurs des crimes
concernés5 ». En bref, par leur coopération
militaire,
économique,
scientifique,
sécuritaire, diplomatique, ils sont
complices6. Or, de façon comparable au
Rwanda, on peut raisonnablement supposer
que le génocide à Gaza n’aurait pas lieu si les
États­Unis et l’Union européenne avaient
une autre politique. Face au génocide, il n’y
a pas de neutralité.
François Graner
Une version plus longue de cet article est parue dans
La décroissance n°220 (sept­oct 2025).

UNE BD SUR FOND DE GUERRE DU CAMEROUN

« CETTE HISTOIRE
NE M’A PAS ÉTÉ RACONTÉE »
Avec Les enfants du pays, « thriller politique et familial » qui vient de sortir chez La Boîte à
bulles, Annick Kamgang (assistée pour le scénario d’Adelphe Touck Ntep) nous ramène sur
les traces du passé tragique du Cameroun et de sa guerre de décolonisation. Une première
pour une bande dessinée. Entretien avec son autrice.
Les enfants du pays suit le parcours
d’une franco­camerounaise, Miriam,
qui rentre dans son pays d’origine
pour y retrouver son père qu’elle n’a
pas vu depuis son enfance. Tout
comme elle, vous êtes née à Yaoundé,
mais vivez et travaillez en France. Que
partagez­vous d’autre avec votre
personnage principal ?
Annick Kamgang : Cette bande dessinée,
c’est une autofiction. Je suis partie de mon
histoire personnelle tout en la transformant.
Il y a donc beaucoup de moi en Miriam.
Comme elle, je n’ai pas vu mon père
pendant 25 ans, puis j’ai essayé de
comprendre pourquoi il nous avait laissé
partir et était resté au Cameroun. Comme le
père de Miriam, le mien a vécu la guerre au
Cameroun, a servi de secrétaire à 11 ans
dans les réunions des maquisards… Mais il
y a beaucoup d’autres choses que j’ai inven­
tées.
Pourquoi ce choix d’un récit qui oscille
entre fiction et documentaire ?
Avoir été abandonnée enfant par son
père, c’est plutôt douloureux pour moi et
ma famille. Donc, ça me permet déjà de
raconter cette histoire en prenant quand
même un peu de distance. Ensuite, il y a des
bouts de l’histoire de mon père qui me
manquaient. Pour combler ces vides, j’ai
puisé dans des témoignages d’autres
personnes, mais j’ai aussi eu recours à mon
imagination.
De plus, je n’avais pas envie de me
cantonner à un format purement
documentaire, dans lequel je me serais
contentée d’énumérer des événements
historiques. J’avais envie de créer un
storytelling captivant. En tant que lectrice,
j’aime bien être happée quand je lis une
histoire ! Je suis donc partie sur un thriller :

Miriam enquête, elle se met un peu en
danger, il y a des retournements de situa­
tion…
On passe également d’un récit
intimiste, familial à un récit
historique…
Oui, j’ai trouvé plus pertinent de passer
par l’intime. Je n’ai pas vécu la guerre du
Cameroun, mais j’en suis une victime
indirecte dans le sens où mon père s’est
retrouvé embarqué là­dedans et que ça a
conditionné la suite de sa vie, notamment le
fait qu’il nous ait abandonnés. Mais c’est
autant l’histoire de mon père que celle de
mon pays. Cette trajectoire personnelle
permet de raconter la grande histoire. Et elle
permet ainsi au lecteur de se faire une
première idée de ce que c’était que cette
guerre du Cameroun. Et après, s’il veut se
documenter davantage, il pourra ouvrir les
livres d’historiens.

À ma connaissance, il n’y a pas de BD qui a
été faite sur ce sujet. J’espère donc susciter
la curiosité de lecteurs qui, a priori,
n’auraient rien lu sur la guerre du
Cameroun. Des personnes de la diaspora
camerounaise, mais aussi les Français, qui
puissent s’y intéresser à travers la bande
dessinée, une manière plus accessible
d’entrer dans cette histoire.

Billets d'Afrique 351 - oct 2025

LECTURE

11

ACTUALITÉ

12
Vous même, comment avez­vous
découvert ce conflit autour de la
décolonisation du Cameroun ?
J’avais vaguement entendu parler de ce
qu’on appelle le génocide en pays Bamiléké,
dans des zones où les maquisards se
cachaient. Mais sans être capable de rattacher
ces bribes à une histoire de décolonisation.
Puis j’ai rencontré Thomas Deltombe [qui
signe la postface de l’album ­ ndlr], j’ai lu ses
livres1 et c’est là que j’ai fait le lien.
1 Kamerun ! ­ Une guerre cachée aux origines de
la Françafrique (2010) et La guerre du Cameroun
L’invention de la Françafrique (2016), les deux
coécrits avec Jacob Tatsitsa et Manuel Domergue et
parus chez La Découverte.

Je pense que beaucoup de Camerounais ne
connaissent pas cette histoire, hormis certains
dont les familles sont issues des zones qui ont
été les épicentres de la guerre, les pays Bassa
et Bamiléké. Il y a eu une chape de plomb sur
ce conflit pendant très longtemps. On pouvait

à une époque être incarcéré si jamais on osait
prononcer le nom de Ruben Um Nyobe ou
d’Ernest Ouandié [figures de la lutte
d’indépendance du Cameroun ­ ndlr]. Ce qui
a fait aussi que les gens n’ont pas transmis
leur histoire, que les parents qui ont vécu ça
ne l’ont pas transmis à leurs enfants. Ce qui
est le cas de mon père. À l’instar de beaucoup
de Camerounais, cette histoire ne m’a pas été
racontée. J’aimerais d’ailleurs bien que
l’album soit diffusé là­bas, mais ça ne dépend
pas de moi. Normalement, il devrait être
bientôt vendu à Douala et Yaoundé.

Vous avez récolté sur place de
nombreux témoignages pour préparer
cet album…
Je suis allée au Cameroun trois fois, en
2020, 2022 et 2023. Thomas Deltombe
m’avait donné quelques adresses, mais aussi
le contact des associations mémorielles sur
place qui ont pu m’aider. J’ai pu ainsi
m’immerger dans ce passé, mais aussi dans
le Cameroun contemporain.
Je parle aussi de cette guerre de
décolonisation au présent. Elle a eu des
conséquences jusqu’à aujourd’hui. Il y a
encore des accords coloniaux au Cameroun,
le franc CFA, la Françafrique… La lutte n’est
pas terminée : il y a toujours des résistants,
des gens qui sont des maquisards déguisés
dans le Cameroun d’aujourd’hui.
Propos recueillis par Benoît Godin

Les enfants du pays
d’Annick Kamgang et Adelphe Touck Ntep.
172 pages, 22 € (La Boîte à bulles).

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