Fiche du document numéro 36485

Num
36485
Date
Janvier 2026
Amj
Taille
0
Titre
Décolonisons ! No. 354
Mot-clé
Mot-clé
Cote
No 354
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
JANVIER 2026

JOURNAL ANTICOLONIAL ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE

NÉO-FRANÇAFRIQUE / CAMEROUN / DÉSARMER GBH / ROMAN NATIONAL

DÉCOLONISONS !

N°354

ISSN 2679­7585

3€

EN BREF

Europafrique
Les 24 et 25 novembre, les chefs d’État et
de gouvernement de l’Union africaine et de
l’Union européenne (UE) se sont réunis à
Luanda, capitale de l'Angola, pour leur
septième sommet, sur fond de rivalités
économiques et géostratégiques entre
grandes puissances. La déclaration finale
conjointe célèbre « un partenariat unique
et stratégique qui n’a cessé de
s’approfondir ». Un « partenariat »…
typiquement
néocolonial.
Premier
partenaire commercial de l’Afrique, l’UE en
importe les matières premières pour y
exporter ses produits transformés. Ses
investissements (239 Mds d’euros en 2023)
– dans les travaux publics, le numérique,
l’agro­industrie, l’industrie extractive… –
génèrent de juteux profits pour les
multinationales
européennes.
La
déclaration confirme d’ailleurs le paquet
d’investissement européen Global Gateway
destiné à l’Afrique : 150 Mds d’euros. Si la
dette (qui maintient le continent sous
domination et étrangle ses peuples) a été
abordée, ce n’est pas pour l’annuler mais
pour « [appeler les Africains] à des efforts
supplémentaires pour mettre en œuvre des
réformes » et « honorer leurs obligations ».
Également au menu du sommet : la
coopération militaire, mais aussi « pour
prévenir la migration irrégulière ». Le tout
enrobé de déclarations lénifiantes tout aussi
cyniques qu’inévitables : « Nous
réaffirmons notre engagement en faveur
de la démocratie […] des droits de
l’homme, y compris les libertés
fondamentales ». Un « engagement » dont
les peuples tant européens qu’africains
connaissent la triste réalité.

Des cailloux et des
fachos
Matthew et Hunter, ces deux noms ne
vous disent rien ? Normal, il s’agit de deux
îles minuscules (0,7 et 0,65 km²) et
inhabitées, perdues dans l’océan Pacifique.
Mais ces bouts de terre sont français ! Le
Vanuatu voisin les revendique pourtant
depuis son indépendance en 1980. Pour des
raisons
culturelles
notamment
:
Umaenupne (Matthew) et Umaenéa
(Hunter) étaient d’importants lieux de culte
pour
les
Ni­vanuatu
«
depuis
d’innombrables générations » selon un
rapport de l’ONU de 2011.

Des discussions se sont régulièrement
tenues ces dernières années entre la France
et son ancienne colonie (dans le cadre d’un
condominium avec le Royaume­Uni) autour
de la souveraineté de ces deux cailloux. Un
nouveau round s’est ouvert à Port­Vila
fin novembre et devrait se poursuivre à
Paris début 2026. Mais voilà que l’extrême­
droite s’est emparée du sujet – Marine Le
Pen sortant même le grand jeu sur X : « Les
Français n'attendent pas du pouvoir
macroniste qu’il dépèce dans leur dos nos
territoires d'Outre­mer » (15/12). Poussant
le Quai d’Orsay à réagir trois jours plus
tard : « Aucune cession de territoires ou
renonciation à notre souveraineté n’a été
évoquée lors de cet échange ». On n’en
doutait pas un instant : outre son
impérialisme
forcené,
le
pouvoir
macroniste n’a en réalité aucune envie de
lâcher les 350 000 km² de zone économique
exclusive rattachés à Matthew et Hunter…
Sans compter le signal que cela pourrait
envoyer à un territoire situé à quelque 500
kilomètres de là et en lutte pour son
indépendance : la Kanaky­Nouvelle­
Calédonie.

Le colonialisme en
procès à Alger
La Conférence internationale sur les
crimes coloniaux, organisée à Alger les 30
novembre et 1er décembre à l’initiative de
l’Union africaine (UA), marque une étape
décisive pour passer du seul discours
mémoriel à une démarche politique et
juridique destinée à considérer le
colonialisme, l’esclavage, la ségrégation
raciale, l’apartheid comme crimes contre
l’humanité, puis à réclamer reconnaissance
et réparation. Une quarantaine de pays y
ont participé, entendant adresser aux ex­
puissances coloniales trois revendications
majeures : la reconnaissance officielle des
crimes coloniaux ; la criminalisation
internationale du colonialisme ; les
réparations et la restitution des biens pillés.
Écoutons Ahmed Atta, ministre des
Affaires étrangères algérien, à l’ouverture
des travaux : « Il est temps à présent de
criminaliser le colonialisme lui­même, au
lieu de se contenter de criminaliser
certaines de ses pratiques et de son
héritage. […] La réparation n’est ni une
charité ni une faveur, mais un droit
légitime garanti par l’ensemble des lois et
conventions internationales ». Évoquant

Gaza et le Sahara­occidental, il a appelé à
« l’impératif de parachever la
décolonisation » dans toutes ses
dimensions et manifestations.
À l’issue de la conférence a été adoptée
une « déclaration d’Alger » qui émet un
certain nombre de recommandations,
comme la mise en place de « commissions
nationales de vérité et réparations » ou
l’établissement d’une « évaluation
continentale de l’impact écologique et
climatique du colonialisme ». Un texte qui
doit être soumis au sommet de l’UA en
février.

La Banque de
France complice de
génocide ?
Le 4 décembre, le Collectif des parties
civiles pour le Rwanda (CPCR) a saisi la
justice d’une plainte contre la Banque de
France pour « complicité de génocide et
crimes contre l’humanité ». Il reproche à
l’institution de ne pas avoir gelé à l’époque
le compte de la Banque nationale du
Rwanda. Et même d’avoir effectué pour elle,
après le début du génocide des Tutsis, sept
transferts de fonds d’un montant total
d’environ 500 000 euros. Six de ces
virements ont même été effectués en plein
génocide. Des transferts de fonds
documentés (montants et dates) en 1996
par deux experts du Programme des
Nations unies pour le développement
(PNUD) et qui auraient pu profiter au
régime génocidaire. Parmi les bénéficiaires,
trois ambassades, qu’on soupçonne avoir
été utilisées par Kigali pour faciliter les
transactions et achats d’armes à l’étranger,
ainsi que la société Alcatel. Pour Alain
Gauthier, cofondateur du CPCR, il ne fait
guère de doute que le virement à cette
dernière « avait pour objet le financement
de téléphones satellites à destination des
plus hautes autorités rwandaises ». La
Banque de France a réagi en indiquant
n’avoir trouvé « aucune trace des virements
évoqués » et ajoutant que leurs montants
seraient « compatibles avec des dépenses de
fonctionnement ».
Par cette plainte, le CPCR espère que la
justice pourra faire toute la lumière sur ces
transferts de fonds, ce qui permettrait de
préciser aussi les contrôles mis en place par
les autorités françaises sur les flux financiers
depuis ou vers le Rwanda pendant le
génocide.

Image de couverture :

John Beurk
Journal fondé en 1993 sous le nom de
Billets d'Afrique par François­Xavier
Verschave ­ Directeur de la publication
Nicolas Butor ­ Comité de rédaction
R. Granvaud, O. Tobner, J. Boucher, J. Poirson,
N. Butor, B. Godin, N. Maillard­Déchenans, J.
Lasagno, M. Petit­Ageneau ­ Ont contribué à
ce numéro J. Beurk, P. Alric, A. Ketchiemen,
A. Decroix, K. Gueguen, G. Bulteau ­ Édité
par Association Survie, 21 ter rue Voltaire ­
75011 Paris­ Tél. (+33)9 53 14 49 74 ­ Web
http://survie.org ­ Commission paritaire
n°0226G87632 ­ Dépôt légal janvier 2026 ­
ISSN 2679­7585 ­ Imprimé par Imprimerie
Notre­Dame, 80 rue Vaucanson, 38830
Montbonnot Saint Martin

 Notre site web

http://survie.org/decolonisons

 Nous écrire

decolonisons­lejournal@survie.org
Bulletin d’abonnement en page 12

Sommaire
4 ANALYSE
Tournée ( franç)africaine
de Macron
7 ACTUALITÉ
Au Cameroun, une dé­
mocratie confisquée
9 ACTUALITÉ
Banane amère au
Cameroun
10 SALVES

Un rapport pour désar­
mer GBH
11 LECTURE
La France éternelle,
une enquête archéologique

P

« ON NE FAIT
PLUS ÇA »

Jean Boucher

ÉDITO

n°354 / JANVIER 2026

our la énième fois, la France s’ingère dans une crise africaine. La tentative de
coup d’État pour renverser Patrice Talon, chef d’État du Bénin et « ami de la
France », a fait long feu, en partie grâce au soutien de l’armée française.
Déclenchée dimanche 7 décembre à 2 heures du matin par les Forces spéciales de la
Garde nationale, dirigées par le lieutenant­colonel Pascal Tigri, elle s’est achevée le
soir même par leur défaite militaire dans le camp de Togbin où elles s’étaient
retranchées après avoir échoué à s’emparer de leurs objectifs, palais présidentiel en
tête.
Emmanuel Macron, dans son communiqué du 9 décembre, s’est félicité d’avoir
apporté une « aide en termes de surveillance et d’observation et de soutien
logistique » au président béninois qui est pourtant à la tête d’un régime de plus en
plus autoritaire. Déjà en soi un aveu d’ingérence, mais qui cache une implication
plus importante encore. Dans une interview donnée à RFI (10/12), le colonel
Dieudonné Djimon Tévoédjrè, chef de la Garde républicaine qui a coordonné les
opérations des loyalistes, non seulement confirme qu’« un avion de reconnaissance
du côté français […] nous a permis, en fin de journée, de déterminer exactement
les positions des mutins »,
mais aussi révèle la
présence au sol des
« éléments des Forces
spéciales françaises qui
nous
sont
venues
d'Abidjan et qui ont fini
le travail que nous avions
si bien commencé ».
Autre volet de l’ingérence française, les pressions en faveur d’une intervention des
pays de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao),
dont le Bénin est membre. Macron aurait même appelé son homologue nigérian,
Bola Tinubu, pour appuyer les demandes d’intervention formulées par Talon (Jeune
Afrique, 8/12). La Cedeao ordonnait le jour même le déploiement de troupes, alors
que le Nigeria, appuyé par le renseignement aérien français, avait déjà envoyé, en fin
de journée, des avions de chasse pour mener des frappes – décisives – sur le camp
où s’étaient réfugiés les putschistes.
Le 22 juin dernier, dans une interview à France 2, le président de la République
n’hésitait pas à affirmer avec aplomb : « Beaucoup des gens qui vous disent : “Il y a
un recul de la France” sont des gens qui, en fait, signifient en creux : “Vous devriez
faire les coups d’État ou les arrêter quand il y en a”. On ne fait plus ça. » Le Bénin
vient pourtant de confirmer que l’impérialisme français est toujours prêt à « faire
ça » : se prendre pour le gendarme de l’Afrique.
Après la prise de pouvoir de juntes ouvertement hostiles à la France au Mali,
Burkina Faso et Niger, il est essentiel pour Paris de préserver en Afrique de l’Ouest
des régimes favorables à ses intérêts économiques et géostratégiques. La mise en
garde proférée lors de son putsch par Pascal Tigri contre toute ingérence française
pouvait faire craindre à Macron qu’il ne serait pas aussi accommodant que Patrice
Talon – voire qu’il suivrait les trois pays du Sahel dans leur rupture avec Paris.
À l’heure où le continent est l’objet d’une concurrence accrue entre
puissances, « l’âge de la Françafrique » est loin d’être « révolu », contrairement à ce
qu’a souvent prétendu Macron. En s’adaptant, celle­ci cherche même à s’étendre au­
delà des derniers bastions de son traditionnel pré carré (lire p. 4 notre dossier sur la
récente tournée africaine du président français). Le combat contre le
néocolonialisme n’en est que plus jamais d’actualité. CQFD.

4

PORTRAIT
ANALYSE

TOURNÉE (FRANÇ)AFRICAINE DE MACRON

ADAPTER LE MODÈLE

NÉOCOLONIAL
POUR LE FAIRE PERDURER
La tournée d’Emmanuel Macron dans quatre pays africains en novembre dernier intervenait
au moment où la France poursuit sa politique de redéploiement stratégique sur le continent.
Eléments d’analyse et tour d’horizon pays par pays.

L

es aventures d’Emmanuel Macron en
Afrique ! Le président de la
République a visité, du 20 au 24
novembre en Afrique, pas moins de quatre
pays. Dans l’ordre : l’île Maurice, l’Afrique
du Sud, le Gabon et l’Angola. Une tournée
au pas de charge, qui montre les efforts de
la France pour continuer à peser sur le
continent après quelques récents (et
retentissants) revers.
Le
plus
médiatisé
concerne
incontestablement sa présence militaire au
Sahel. On le sait, Paris a dû rapatrier ses
troupes après l’arrivée au pouvoir de juntes
ouvertement hostiles à la France au Mali,
Burkina Faso et Niger. En réponse, l’armée
française a redéployé ses forces sur le
continent : elle ne maintient désormais
« plus que » 100 militaires au Gabon, un
nombre équivalent en Côte d’Ivoire, et
1 500 à Djibouti. Il ne s’agit donc pas d’un
retrait total, contrairement à ce qu’ont
affirmé certains observateurs politiques et
médiatiques,
mais
plutôt
d’un
repositionnement1.
Mais il n’y a pas que l’aspect militaire :
sur le plan diplomatique et économique
aussi, l’État français tente de redéployer ses
intérêts en Afrique, notamment en
investissant des zones moins hostiles et/ou
plus stratégiques. L’océan Indien, qui
représente 27 % de la Zone économique
exclusive (ZEE) française, et l’Afrique
Australe, qui abrite notamment le gaz
naturel mozambicain cher à TotalEnergies,

font ainsi partie des nouvelles régions
ciblées par Paris dans le cadre de la
« stratégie indopacifique » défendue par
Emmanuel Macron2.

Sous le vernis du
« gagnant-gagnant »
Comme à son habitude, le président
français met en avant un « partenariat
renouvelé », ou « gagnant­gagnant ». Des
éléments de langage qui diffusent l’idée
d’un nouveau contrat, plus équitable
pour les pays africains. Mais ce vernis
d’égalité ne parvient pas à masquer la
vivacité des velléités impérialistes
françaises : les rapports de force restent
déséquilibrés et les intérêts français
évidemment prioritaires.
Dans L’Empire qui ne veut pas
mourir, une histoire de la Françafrique
(Seuil, 2021), la Françafrique est définie
comme « un système de domination
fondé sur une alliance stratégique et
asymétrique entre une partie des élites
françaises et une partie de leurs
homologues africaines »… et donc au
détriment des peuples. De ce côté­là,
rien ne change en réalité. Pour la
France, aucune rupture avec sa logique
néocoloniale, juste une adaptation de
son ingérence en Afrique. L’État français,
face aux sérieuses remises en cause
souverainistes de sa présence sur le
continent et une visibilité accrue de sa
contestation dans les opinions, cherche

1 « Armée française en Afrique : le début de la fin ? », Billets d’Afrique n°344 (février 2025).
2 « Macron en force sur l’Indopacifique », Billets d’Afrique n°349 (été 2025).

Décolonisons 354 - jan 2026

désormais à construire une approche
qui n’est nouvelle qu’en apparence.
Le discours officiel parle désormais de
« moins de bases, plus d’écoles » (Ouest­
France, 23/01/2025) ou d’un abandon
progressif des interventions directes,
remplacées par la coopération, les
partenariats économiques et l’influence
soft. Mais derrière ces belles paroles ,
les fondements restent pour l’essentiel
les mêmes, comme au Gabon ou en
Angola : un soutien à des régimes
hyperprésidentiels
et
peu
démocratiques
(voire
carrément
dictatoriaux) et des relations largement
basées sur l’extractivisme dans
lesquelles les intérêts français priment
sur les besoins des Africain⋅e⋅s.
Cette tournée d’Emmanuel Macron
illustre donc la volonté inchangée de la
France de se maintenir coûte que coûte
dans la course à l’influence sur le
continent africain. Avec de nouveaux
acteurs si besoin, mais selon les
logiques qui la caractérisent depuis
longtemps
:
ressources,
accès,
influence. Cette « réorientation » ne
signifie pas la fin de l’influence
française, mais bien une tentative de
repositionnement
stratégique.
La
Françafrique, décidément, ne meurt pas.
Patrice Alric

5

Une cible stratégique dans
l’océan Indien

E

n octobre 2025, fidèle à sa tradition
d’exfiltration des chefs d’État
« amis » déchus, l’armée française
organise la fuite en avion du président
malgache Rajoelina, contesté après une
vaste mobilisation populaire réprimée dans
le sang (voir l’édito de notre numéro 352).
L’échec de ce soutien jusqu’au­boutiste au
pouvoir malgache, que Macron a tenté de
faire oublier lors de sa tournée, confère
aujourd’hui à l’île Maurice une dimension
particulièrement stratégique pour la France
dans l’océan Indien, comme le prouve
l’ouverture d’une ambassade flambant
neuve inaugurée par Macron lors de sa
visite. L’île présente de plus l’avantage d’être
proche de La Réunion et de l’île
comorienne occupée de Mayotte.

ÉTAPE 2 :
AFRIQUE DU SUD
Paris mise sur l’Afrique
anglophone et le G20
Cette étape sud­africaine a coïncidé avec
le sommet du G20 à Johannesburg, qui s’est
tenu les 22 et 23 novembre. De quoi offrir
une tribune à Paris, qui revendique un rôle
dans « l’architecture » des relations
internationales avec l’Afrique, et entend
peser sur ses orientations économiques et
climatiques.
Paris, qui cherche aujourd’hui à
développer ses relations avec des pays où la
présence française est moins publiquement
contestée, cible notamment des pays
anglophones. Les partenariats ont ainsi été
renforcés avec le Nigeria, le Ghana, le
Kenya… et l’Afrique du Sud.
Cette dernière est une puissance
régionale incontournable, avec des secteurs
technologiques, miniers, énergétiques dans
lesquels les groupes français (à travers
filiales ou partenariats) ont des intérêts. S’il
s’agit pour la France d’un partenaire
secondaire au niveau mondial, il est
stratégique à l’échelle de l’Afrique sub­
saharienne : premier client et troisième

La France souhaite y renforcer sa
présence pour assurer un maillage maritime
et logistique plus vaste (bases, zones de
coopération, surveillance), d’autant plus
que ce lieu de transit des marchandises est
un relais potentiel pour contrer les
ambitions chinoises ou indiennes dans la
région. Macron a ainsi convenu avec le
premier ministre mauricien d’accroître sa
coopération militaire maritime sous couvert
de lutte contre le narcotrafic et la pêche
illégale. Le déplacement de Macron sur
place s’est également accompagné de la
promotion active des entreprises françaises
dans des secteurs­clés : tourisme haut de
gamme, finance offshore, logistique…
Maurice est par ailleurs un des six
membres de la Commission de l’océan
Indien (COI) au sein de laquelle la France
est présente via La Réunion, et que l’État
français souhaite tenir à l’écart du débat sur
le statut contesté de Mayotte.

fournisseur en 2023 selon le ministère de
l’Économie.
Emmanuel Macron a ainsi assisté au
lancement d’un « conseil d’affaires franco­
sud­africain », co­présidé par Maxime Saada,
président du directoire de Canal+ (groupe
Bolloré). Pour rappel, Canal+ Afrique a
racheté en 2024 le géant des médias
MultiChoice pour 2,5 milliards d’euros, « soit
le plus gros investissement étranger en
Afrique du Sud depuis plusieurs années »
(Jeune Afrique, 23/11/2025).
L’un des développements récents, resté
discret, est le retour de l’Afrique du Sud dans
le programme européen « Interreg VI océan
Indien », destiné à renforcer les liens entre
La Réunion, Mayotte et leurs voisins.
Jusqu’ici réticente en raison de son
opposition à la présence française dans
l’océan Indien, Pretoria rejoint finalement ce
dispositif de 62,2 millions d’euros finançant
des projets avec Madagascar, Maurice, les
Comores ou encore les Seychelles1.
Un rapprochement qui se traduit aussi par
une reprise plus large de la coopération
sécuritaire : patrouilles maritimes
communes et relance d’un dialogue
stratégique entre responsables militaires.
Paris cherche à réactiver ce partenariat de
longue date et met en avant son industrie de

ANALYSE

ÉTAPE 1 :
ÎLE MAURICE

défense, alors que Pretoria fait face à des
besoins croissants en équipements après
plusieurs pertes d’hélicoptères en
République démocratique du Congo2.
Enfin, Emmanuel Macron, qui se targue
d’être en pointe sur les questions
mémorielles3, a été interpellé lors de sa
visite sur l’assassinat de Dulcie September,
militante anti­apartheid de l’ANC (le parti de
Nelson Mandela, désormais aux affaires),
exécutée en plein Paris le 29 mars 1988. La
Haute Cour sud­africaine a en effet demandé
au gouvernement français, en octobre 2025,
de collaborer à l’enquête criminelle qu’elle
mène depuis 2022 avec son unité spéciale
de la police (les Hawks) sur ce meurtre.
Rappelons que l’assassinat de Dulcie
September reste non élucidé, et ce en
grande partie à cause des entraves de l’État
français. Paris a refusé pendant plus de
35 ans de déclassifier ses archives, n’a jamais
coopéré avec l’Afrique du Sud post­
apartheid, n’a jamais auditionné les agents
sud­africains identifiés en Europe, et semble
avoir tout fait pour couvrir les trafics d’armes
illégaux entre entreprises françaises et le
régime d’apartheid — un dossier sur lequel
enquêtait précisément la militante au
moment de son assassinat.

1 « Les secrets de l'idylle entre Pretoria et Paris », Africa intelligence (04/12/2025).
2 Ibid.
3 « La pacification mémorielle d’Emmanuel Macron », Décolonisons n°352 (novembre 2025).

Décolonisons 354 - jan 2026

ANALYSE

6

ÉTAPE 3 : GABON
Pivot du redéploiement
français après le revers
sahélien
« Sachez une chose, la France sera là, à
sa juste place, c’est­à­dire celle d’un ami
qui peut vous aider à réussir avec esprit de
respect », a déclaré le président Macron
devant son homologue gabonais, Brice
Oligui Nguema. Il faut dire que le Gabon
mérite un traitement particulier : ce petit
pays du golfe de Guinée – riche en pétrole,
bois, métaux rares, uranium… mais dont la
population reste très pauvre – est
historiquement une zone de forte influence
de la France. L’argument classique (et
caricatural) de la préservation de la « stabilité
démocratique » a été utilisé à outrance par
Paris pour justifier son soutien durant six
décennies à la dynastie autoritaire des
Bongo. La tolérance de Paris envers la
corruption galopante a, sans surprise,
bénéficié aux grandes entreprises
prédatrices françaises : Elf puis Total,
Bolloré, Rougier et Danzer, etc.
Emmanuel Macron développe maintenant
des liens privilégiés avec Brice Oligui
Nguema, nouvel homme fort de Libreville.
Ce dernier a en effet « été invité pas moins
de quatre fois par Emmanuel Macron : à
une visite officielle avec tête­à­tête à
l’Élysée, à la cérémonie d’ouverture des
Jeux olympiques, au Sommet de la
francophonie et enfin pour la réouverture
de Notre­Dame de Paris. Les deux hommes
s’appellent régulièrement » (Le Figaro,
20/04/2025).
La France n’a de fait pas condamné le
coup d’État de 2023 qui a porté au pouvoir
Brice Oligui Nguema, lequel a en retour gelé
le projet de base militaire chinoise dans le

pays. Le Gabon est d’ailleurs aujourd’hui
l’un des rares pays d’Afrique où la France
conserve encore une base permanente,
devenue en mars un « camp de formation
partagé ». Un atout stratégique en Afrique
centrale : ce point d’appui, même réduit,
reste essentiel dans l'hypothèse d'une
nouvelle projection de l’armée française
dans la région.
En saluant le « parachèvement de la
transition », l’Élysée conserve un allié de
toujours sur un continent où son influence est
mise en difficulté. Du côté du général­président
gabonais, l’enjeu est d’abord la légitimité
internationale : la reconnaissance française
permet d’habiller de respectabilité un pouvoir
issu d’un coup d’État (certes aujourd’hui
approuvé par la population car perçu
faussement comme la fin du système Bongo).

La France réaffirme également sa
présence économique au Gabon. Il
s’agit évidemment de sécuriser les
intérêts économiques des entreprises
tricolores, très présentes dans le
pétrole, le manganèse, le bois et les
infrastructures. L’Agence française de
développement (AFD) a ainsi confirmé
un prêt de 173 millions d’euros et une
subvention de 30 millions d’euros sur
fonds européens pour la réhabilitation
du Transgabonais, l’unique voie ferrée
du pays, cruciale pour le transport de
manganèse
(Agence
Ecofin,
25/11/2025). Un cadeau pour la société
Eramet qui exploite à la fois des mines
de manganèse et le Transgabonais – et
qui est désormais censée transformer le
minerai sur place.

ÉTAPE 4 : ANGOLA
Derrière le vernis “vert”, la quête d’influence française
Dernière étape, à l’occasion du sommet Union européenne­Union africaine qui s’est tenu à Luanda les 24 et 25 novembre (lire p. 2), l’Angola
constitue actuellement l’une des priorités de la France en Afrique alors que les influences chinoise et anglo­saxonne étaient jusqu’à présent
dominantes dans le pays. L’Afrique représente, on le sait, une part importante des importations françaises d’énergie, et l’Angola — deuxième
producteur de pétrole du continent — est devenu une pièce maîtresse pour Paris. Le secteur minier, les infrastructures et les corridors
logistiques sont par ailleurs ouverts aux investissements internationaux et la France tente d’y renforcer sa position.
Les intérêts économiques tricolores dans le pays sont portés par la présence majeure de TotalEnergies et la perspective d’accéder à
l’exploitation de ses vastes réserves pétrolières. Le tout habillé d’un langage vert et « coopératif » !
L’Angola représente aussi pour la France une porte d’entrée vers l’Afrique centrale et australe, zone où son image est moins dégradée. Sur le
plan diplomatique, le voyage présidentiel visait aussi à se concilier un partenaire parfois agacé par les ingérences tricolores, notamment dans le
dossier de la République démocratique du Congo.
Décolonisons 354 - jan 2026

CAMEROUN

UNE DÉMOCRATIE CONFISQUÉE
SOUS LE REGARD COMPLICE DU
MONDE
Retour sur la « réélection » à la tête du Cameroun de Paul Biya, dictateur nonagénaire soutenu
depuis toujours par Paris, et sur les évènements sanglants qui ont suivi. Une nouvelle tragédie
pour le peuple camerounais, dans l’indifférence générale.

L

e 12 octobre 2025, les Camerounais se
sont rendus aux urnes pour élire leur
président. Ce scrutin, qui aurait dû
marquer un tournant démocratique majeur
dans l’histoire politique du pays, s’est une
nouvelle fois transformé en une mascarade
électorale. Tous les éléments disponibles –
procès­verbaux, décomptes publiés par les
scrutateurs, remontées des bureaux de vote,
observations de la société civile –
convergent vers un constat limpide : Paul
Biya, au pouvoir depuis quarante­trois ans, a
été battu dans les urnes par son challenger
et ancien ministre Issa Tchiroma Bakary.
Pourtant, conformément à un scénario
désormais parfaitement huilé, la volonté
populaire a été méthodiquement inversée.
Après deux longues semaines de tractations
opaques, de recompositions chiffrées et de
manipulations en coulisse, le Conseil
constitutionnel, entièrement inféodé à
l’exécutif, a proclamé la « victoire » du
président sortant avec 53,66 % des suffrages,
contre 35,19 % pour Issa Tchiroma Bakary. À
92 ans, Paul Biya entame ainsi un huitième
mandat consécutif, devenant officiellement
le plus vieux chef d’État en exercice dans le
monde.

Une machine à frauder
perfectionnée au fil des
scrutins
Depuis l’élection présidentielle truquée
de 1992, la première après la mise en place
d’un multipartisme encadré dans le pays,
Paul Biya et son régime n’ont cessé de
perfectionner une machine méthodique,
organisée et systémique de fraude
électorale.
Au Cameroun, les résultats n’arrivent
jamais le soir du scrutin. Il faut attendre au

moins deux semaines. Deux semaines pour
manipuler les chiffres, réécrire les procès­
verbaux, ajuster les taux de participation et
fabriquer une victoire conforme aux intérêts
du pouvoir. Ce schéma s’est répété pour
toutes les élections – présidentielles,
législatives, municipales – sans exception.
Toute tentative de contestation est
réprimée avec une violence inouïe. Les
manifestations dénonçant les mascarades
électorales
sont
systématiquement
dispersées par la force, au prix de nombreux
morts et blessés. Pendant ce temps, la
communauté internationale, loin de
s’alarmer, s’empresse de féliciter le régime,
validant de facto chaque hold­up électoral.
L’élection présidentielle de 2025 devait
suivre le même scénario. Mais cette fois, un
élément est venu perturber la mécanique
bien huilée de la fraude : la circulation
instantanée de l’information. Grâce aux
réseaux sociaux, aux smartphones et à
l’engagement de milliers de scrutateurs, les
procès­verbaux ont été photographiés et
diffusés immédiatement après la clôture des
bureaux de vote. Le décompte parallèle s’est
imposé dans l’espace public.
Les chiffres sont sans appel : Issa
Tchiroma Bakary a largement remporté le
scrutin. Face à cette réalité, le régime a
déployé la redoutable machine de la fraude
opérée lors de la phase de consolidation
nationale des résultats.

Une fraude électorale
fondée sur la manipulation
des chiffres

des bourrages des urnes, des votes
multiples visibles dans les bureaux de vote, il
y a aussi une manipulation des chiffres
opérée après le scrutin, lors de la
centralisation et de la proclamation des
résultats. Cette méthode permet de
transformer des votes réels en résultats
officiels favorables au pouvoir en place.
Un premier signal d’alerte réside dans
l’écart inexpliqué entre les chiffres publiés
par l’Elecam, l’organisme en charge des
élections au Cameroun (7 845 622 inscrits),
et ceux du Conseil constitutionnel
(8 082 692 inscrits), soit plus de 237 000
électeurs de différence. Cette manipulation
du fichier électoral crée une base artificielle
permettant ensuite d’ajuster la participation
et les suffrages selon les besoins du régime.
Par ailleurs, dans de nombreux
départements remportés par Paul Biya, les
taux de participation dépassent largement
70 %1, accompagnés de scores dépassant
parfois 90 %. Ces résultats sont
particulièrement surprenants dans des
régions marquées par l’insécurité ou une
forte abstention lors des élections
précédentes. Les performances de Paul Biya
dans les régions anglophones, pourtant
marquées par des violences et des
revendications sécessionnistes depuis 2016,
sont ainsi saisissantes. Il y engrange 327 792
voix contre 19 400 pour Issa Tchiroma, avec
des scores extrêmes comme dans le Ndian
(99 %) ou le Ngo­Ketunjia (93,5 %). Cette
association de fortes participations et de
scores extrêmes constitue un indicateur
classique de résultats artificiellement
gonflés.

L’analyse des résultats officiels de
l’élection présidentielle du 12 octobre 2025
révèle une fraude institutionnelle. En plus

1 Alors que le taux de participation au niveau national est de 57 %.

Décolonisons 354 - jan 2026

ACTUALITÉ

7

ACTUALITÉ

8
Autre arme du pouvoir : l’altération des
procès­verbaux qui lui sont défavorables.
Plusieurs procès­verbaux locaux attribuent la
victoire à Issa Tchiroma dans des
départements clés. Pourtant, les chiffres
proclamés par le Conseil constitutionnel
inversent ces résultats, attribuant des dizaines
de milliers de voix supplémentaires à Paul
Biya. Le cas du Nyong­et­Kellé illustre
clairement cette méthode, avec plus de
22 000 voix ajoutées à Biya par rapport aux
documents issus du terrain.
Dans les grandes zones urbaines et les
bastions de l’opposition, les chiffres officiels
réduisent également les marges d’Issa
Tchiroma ou inversent directement les
résultats, comme dans les départements du
Mfoundi et la Bénoué. Pris ensemble, ces
éléments montrent l’existence d’une
machine
frauduleuse
coordonnée,
combinant bourrage des urnes, manipulation
du fichier électoral, inflation de la
participation et modification des résultats. En
réalité, Paul Biya n’a même pas atteint les
30 % des suffrages exprimés.

Une répression sauvage et
sanglante
Face à cette nouvelle confiscation de la
souveraineté populaire, des foules
importantes se sont levées à travers le pays2.
La réponse du régime a été immédiate,
brutale et meurtrière. À l’heure où nous
écrivons, le bilan provisoire fait état de plus
de soixante morts, de centaines de blessés et
de plus de deux mille arrestations arbitraires
selon différentes sources (ONG, collectifs
d’avocats…)3.
Parmi les personnes arrêtées figurent des
responsables politiques, des intellectuels et
des militants de la société civile : Djeukam
Tchameni, Jean Calvin Aba’a Oyono, Parfait
Mbvoum, Florence Titcho… Et Anicet
Ekanè, que le régime laissera mourir en
prison (voir l’encadré ci­contre), Leur seul
tort : avoir réclamé la vérité des urnes.

Le silence de la France
et de la communauté
internationale
Face à cette crise postélectorale majeure et
à ces violations flagrantes des droits humains,
la réaction internationale est consternante.
Un silence complice. La France, qui parraine
le régime camerounais depuis des décennies,
s’est contentée d’un timide communiqué.

Cette attitude n’est pas anodine. Elle
prolonge un système de dépendance
postcoloniale où les autocrates africains
savent pouvoir compter sur la complaisance
de leurs anciens tuteurs. Tant qu’aucune
rupture diplomatique ne menace, le régime
Biya peut continuer de réprimer sans
crainte.
Paris porte une responsabilité directe
dans la tragédie camerounaise. Le matériel
militaire fourni au Cameroun dans le cadre
de la coopération antiterroriste est
aujourd’hui détourné pour écraser des
manifestants. En juin 2025, à quelques mois
de l’élection, la visite à Yaoundé du général
Hubert Bonneau, directeur général de la
gendarmerie française, illustre la persistance
d’une coopération sécuritaire étroite avec
un régime qui n’hésite pas à retourner ces
moyens contre son propre peuple. Le
contribuable français doit savoir que son
argent sert, indirectement, à financer une
répression sanglante.
La quasi­indifférence des grands médias
internationaux est encore plus insidieuse.
Rares sont les chaînes d’information
française qui s’émeuvent de la situation. Et
les grands journaux nationaux se
contentent, à quelques exceptions près, de
publier sur leurs sites Internet de sèches
dépêches AFP, rapidement enfouies dans le
flux de l’actualité. Le Cameroun ne fait pas
la une. Ce qui n’est pas vu n’existe pas et
peut être impunément réprimé.
Ce désintérêt médiatique traduit une

hiérarchie implicite des tragédies humaines,
où certaines souffrances méritent l’attention
du monde et d’autres non. Dans le cas du
Cameroun, ce silence médiatique amplifie la
solitude d’un peuple pris entre la brutalité
d’un régime vieillissant et l’indifférence du
monde.

Une crédibilité démocratique
en lambeaux
Ce qui se joue aujourd’hui au Cameroun,
c’est la crédibilité même du discours
démocratique
occidental.
Comment
prétendre défendre la liberté et la dignité
humaines, le respect des libertés politiques
tout en soutenant par le silence, la
coopération sécuritaire ou la realpolitik des
intérêts économiques et stratégiques, un
régime qui tire à balles réelles sur sa
population et organise méthodiquement
l’élimination des opposants politiques ?
L’assassinat d’Anicet Ekanè en détention
marque une ligne rouge franchie dans
l’horreur. Les responsabilités sont connues,
la chaîne de commandement est identifiée.
Cette situation exige des mesures
immédiates, y compris des sanctions
ciblées.
Anicet Ekanè est mort privé d’oxygène.
Sous Paul Biya, les Camerounais ne
respirent plus sous le regard complice du
monde.
Arol Ketchiemen

ANICET EKANÈ : UNE MORT
ORGANISÉE EN DÉTENTION
Figure historique du multi­
partisme camerounais, militant de
l’UPC, héritier politique de Ruben
Um Nyobè, Félix­Roland Moumié et
Ernest Ouandié, Anicet Ekanè
incarnait une mémoire vivante des
luttes contre le néocolonialisme et
pour la démocratie.
Il est mort le 1er décembre 2025
en détention, provoquant un choc
profond dans la société camerou­
naise.

Arrêté le 24 octobre, il n’avait
jamais été présenté à un juge, jamais
inculpé, et était détenu en dehors
de tout cadre légal. Âgé de 74 ans,
souffrant de graves pathologies
respiratoires et cardiaques, il
nécessitait un plateau technique de
soins inexistant dans son lieu de
détention. En toute connaissance de
cause, les autorités ont confisqué ses
dispositifs médicaux, notamment
son extracteur d’oxygène. Il est ainsi
mort lentement, par privation
volontaire de soins.

2 « Violences postélectorales : après Garoua, des heurts à Dschang, Limbé Makary », StopBlaBlaCam (16/10/2025).
3 « “Paul Biya a créé un pays de monstres” : après la présidentielle au Cameroun, de violentes manifestations durement réprimées », Libération (19/11/2025).

Décolonisons 354 - jan 2026

LA COMPAGNIE FRUITIÈRE SUR LA SELLETTE

BANANE AMÈRE AU CAMEROUN
Des ONG mettent en demeure la Compagnie fruitière, géant français de la banane, de faire
cesser les atteintes aux droits humains et à l’environnement de sa principale filiale
camerounaise, PHP.

E

t de deux ! Après TotalEnergies, visé
par une plainte concernant son
méga­projet pétrolier en Ouganda1,
c’est la seconde fois que la loi sur le devoir
de vigilance2, adoptée en 2017, est
mobilisée pour mettre en cause les
agissements d’un grand groupe français sur
le continent africain. Cette fois­ci, c’est la
Compagnie fruitière qui est sur la sellette :
le 9 décembre, Transparency International
(TI) Cameroun, le secrétariat international
de cette même organisation, ActionAid
France et Intérêt à agir ont mis en demeure
la multinationale pour « manquement à
son devoir de vigilance sur les risques de
violation des droits humains et les
atteintes à l’environnement résultant de
l’activité de sa filiale camerounaise »
(communiqué de presse, 10/12).
Véritable héritière de l’époque coloniale
(elle a été fondée en 1938), la
multinationale, dont le siège est basé à
Marseille, se veut discrète, mais c’est un
géant sur le marché des fruits : leader de la
distribution de fruits en Europe, mais aussi
première entreprise productrice en
Afrique. Son produit vedette : la banane, le
fruit le plus consommé au monde. Elle en
met 800 000 tonnes sur le marché chaque
année selon ses propres chiffres.

Société bananière
Au Cameroun, l’un des plus gros pays
producteurs d’Afrique avec la Côte d’Ivoire
et le Ghana, elle représente désormais plus
de 80 % des exportations annuelles de
bananes. Et ce d’abord grâce à sa principale
filiale locale, la société Plantations du Haut­
Penja (PHP) : plus de 150 000 tonnes de
bananes exportées en 2024. Premier
employeur privé du pays avec quelque
6000 salariés, PHP possède l’essentiel de
ses plantations dans les localités de

Njombe­Penja et Loum, dans la région du
Littoral, dans l’ouest du pays, où elle est
une institution incontournable… mais pas
forcément bénéfique donc.
Les quatre ONG, qui ont mené plusieurs
enquêtes sur place (dont la dernière en
septembre), pointent des pratiques
scandaleuses. Et d’abord vis­à­vis des
propres employés de PHP : multiplication
illégale des contrats courts, journées de
travail trop longues (jusqu’à 15 heures),
salaires très insuffisants les obligeant à
recourir régulièrement à des prêts pour
subvenir à leurs besoins de base ou encore
licenciements abusifs.
Sans compter l’exposition, sans réelles
mesures de protection, à des produits
hautement toxiques, dont plusieurs sont
interdits en Europe (comme le Viking 240
SL, classé « très dangereux » par
l’Organisation mondiale de la santé). Les
mêmes produits empoisonnent aussi les
riverain⋅e⋅s : épandages aériens et
déversement d’eaux usées non traitées
dans les villages semblent courants.

Corruption endémique
Les ONG demandent également à la
Compagnie fruitière, et c’est une première
dans le cadre de la loi sur le devoir de
vigilance, de prendre des mesures contre la
corruption. Un « risque endémique » selon
elles, qui doit donc être pris en compte et
prévenu. De fait, on le sait, le phénomène
est généralisé dans le Cameroun de Paul
Biya : en 2024, selon l’indice de perception
de la corruption publié par TI, le pays se
classait 140e sur 180 avec la triste note de
26 sur 100. Une situation qui « renforce le
sentiment de vulnérabilité de la
population face aux incidences négatives
attribuées aux activités de la PHP »
(dossier de presse, 10/12).

Ce n’est pas la première fois que la
Compagnie fruitière et sa filiale sont dans
le collimateur d’organisations de défense
de l’environnement et des droits humains.
En 2009, Oxfam France et CCFD­Terre
Solidaire avaient déjà dénoncé nombre de
leurs pratiques. Puis en 2014, TI
Cameroun, déjà, avait publié un rapport
entièrement consacré à PHP, alertant sur
une « multiplication d’actes de violation
des droits de l’homme ». Plus de dix ans
après, les choses ne semblent donc guère
s’être améliorées du côté de Njombe­Penja
et Loum, malgré l’adoption d’un plan de
vigilance (revu en 2025) et la mise en place
de nombreux partenariats et certifications
( WWF, Fairtrade, Rainforest Alliance…)
censés garantir une gestion exemplaire.
« Des outils généraux sans lien clair avec
les risques identifiés, ni avec les réalités
documentées sur le terrain », répondent
les ONG.
La Compagnie fruitière a désormais trois
mois pour faire mieux. Sans quoi, le
président de TI Cameroun nous l’a
confirmé, son organisation et les autres
sont prêtes à passer de la mise en demeure
à la saisie des tribunaux.
Benoît Godin

1 Plainte à laquelle Survie est associée. À (re)lire dans Billets d’Afrique : « Total, rendez­vous au tribunal » (n°288, été 2019) et « Total au tribunal, acte 2 » (n°329, été 2023). Tous
nos articles passés sont à retrouver sur le web : https://survie.org/decolonisons/
2 Ce texte impose aux multinationales basées en France d’identifier les risques et de prévenir les violations des droits humains qui résultent des activités de leurs filiales, et ce
quel que soit le pays. Des obligations transposées dans le droit européen en 2024, mais largement revues à la baisse avant même leur application par la loi Omnibus, votée par le
Parlement européen le 13 novembre.

Décolonisons 354 - jan 2026

ACTUALITÉ

9

SALVES

10

UN RAPPORT POUR « DÉSARMER GBH »

LE PLUS GRAND GROUPE BÉKÉ
MIS À NU
Une précieuse enquête militante s’attaque au célèbre groupe Bernard Hayot, dévoilant une
concentration économique d’une ampleur inédite dans les territoires coloniaux français.

E

n septembre dernier sortait un
rapport au titre incisif : « Désarmer
GBH » – GBH pour Groupe Bernard
Hayot. Le fruit de la collaboration entre
l’Observatoire Terre­Monde, association
d’écologie politique qui « analyse les
rapports de domination issus de l’histoire
coloniale » et Vous n’êtes pas seuls (VNPS),
qui « vise le démantèlement du capitalisme
industriel pour mettre fin au désastre
écologique ». C’est à cette dernière, avec
l’association Lanceur d’alerte, que l’on doit
la publication des comptes consolidés de
GBH fin janvier 2025. Une sacrée victoire en
soi : il aura fallu la mobilisation de plus de
1000 plaignants et une médiatisation
internationale pour forcer le plus puissant
groupe béké1 à enfin rendre ses comptes
publics.
Cette bataille juridique s’inscrit dans un
mouvement social d’importance en
Martinique contre la vie chère, initié par le
Rassemblement pour la protection des
peuples et des ressources afro­caribéens
(RPPRAC) à partir de septembre 20242. Pour
rappel, sur l’île, les denrées alimentaires y
sont près de 40 % plus chères que dans
l’Hexagone (Mediapart, 20/09/2024).
Or, les comptes de GBH montrent que
l’empire béké pèse lourd dans l’étouffement
économique de l’île. Car, si la population
martiniquaise souffre, le groupe Bernard
Hayot lui, ne s’est jamais aussi bien porté.
Chiffre d’affaires ou résultat net, les résultats
du groupe sont en hausse constante depuis
2019. En cumulé, il a réalisé près d’1 milliard
d’euros de bénéfices depuis 2018. Or, VNPS
nous rappelle que les marges réalisées par le
groupe sont exceptionnelles : « 34,4 % du
CA en 2023, équivalente à celle de 2022. À
titre de comparaison, celle de Carrefour est

d’environ 20 % en 2023 et 2022 ».
Si la grande distribution a bien souvent été
au cœur de la lutte contre la vie chère (GBH
détiendrait entre 38 et 45 % des parts de
marché dans la grande distribution
généraliste en Martinique), le rapport révèle
l’étendue de la domination du groupe sur
l’ensemble de l’économie des « Antilles
françaises ».

GBH une affaire
martiniquaise
Rien qu’en Martinique, ce sont 189 sites
rattachés à GBH qui sont référencés.
Quelques noms bien connus dans
l’Hexagone, comme le rhum Clément,
côtoient le chocolat Elot, considéré comme
un « produit local », ou encore la société
Somarec, qui distribue notamment des
pneus et dispose de près de 30
établissements en Martinique. L’automobile
est d’ailleurs un secteur particulièrement
juteux pour l’empire béké, qui ne compte
pas moins de 49 établissements dans ce
secteur, dont 8 de location de voitures rien
que dans l’aéroport ou à proximité. Le
touriste à peine atterri a toutes les chances
de nourrir d’emblée l’économie coloniale !
Mais GBH sait se faire discret,
disparaissant derrière le nom de ses
nombreuses filiales, détenant des enseignes
franchisées comme l’entreprise Socoa qui
gère des boutiques Yves Rocher, ou l’Ikabam
qui gère un magasin Decathlon.

…mais pas que !
Si la famille Hayot est bien originaire de
Martinique, elle ne s’est pas contentée de ce
seul marché. La carte mentionne ainsi 123
sites en Guadeloupe, 69 en Guyane, 118 en
Kanaky­Nouvelle­Calédonie… et 268 à La

1 Les Békés sont les Blancs nés aux Antilles, descendants des premiers colons esclavagistes. Archi minoritaires (ils ne
représenteraient que 1 % de la population de Martinique), ils détiennent cependant un immense pouvoir
économique.
2 « Le combat contre la vie chère est cyclique aux Antilles », Billets d’Afrique n°349 (été 2025).

Décolonisons 354 - jan 2026

Réunion ! Le groupe y suit le même modèle
qu’en Martinique : multiplication des
franchises et des filiales, comme avec la
SDRR et ses onze enseignes La Brioche
dorée à La Réunion.
Le rapport mentionne également des
activités en Afrique sans que les
établissements ou sociétés en question ne
figurent sur la carte. Pour autant on sait que
le groupe suit une stratégie d’implantation
sur le continent, notamment via des activités
liées (encore) au secteur automobile :
Algérie, Maroc, Ghana, Côte d’Ivoire…

Un « monopole béké »
L’enquête ne se limite pas à la holding et
ses filiales, mais révèle des liens d’influence
bien plus vastes, décrivant un véritable
« monopole béké » fait de liens tentaculaires
entre familles héritières. Mentionnons par
exemple la proximité avec la famille
Huyghues­Despointes, avec laquelle GBH se
partage, via sa holding Safo, la propriété de
la Société guadeloupéenne du froid – et ce
alors même que les deux groupes sont
censés être concurrents sur le secteur de la
distribution sur l’île…
Ce « monopole béké », structuré depuis la
période de l’esclavage et toujours solide
aujourd’hui, a donc des effets qui se
traduisent directement par le coût excessif
de la vie et l’étouffement économique des
populations antillaises. Une économie
coloniale en pleine forme qu’il faut
effectivement urgemment documenter… et
démanteler !
Alexandre Decroix
Le rapport est consultable sur le site web de VNPS :
vous­netes­pas­seuls.org
Au moment où nous bouclons ce numéro, nous
apprenons que le Parquet national financier a
ouvert une information judiciaire visant GBH
pour « escroquerie en bande organisée », « abus
de position dominante » et « entente ». En cause,
des bénéfices suspects du conglomérat,
notamment sur le marché automobile.
Affaire à suivre.

2 « RACES », 75 LANGUES…
ET QUELLE FRANCE !?
La France éternelle, une enquête archéologique, livre de Jean­Paul Demoule paru en
septembre dernier, affronte la méconnaissance, voire la manipulation de l’histoire réelle de
la France par ceux qui ont intérêt à entretenir le roman national élaboré majoritairement
au XIXe siècle.

A

rchéologue et préhistorien, Jean­
Paul Demoule possède une grande
érudition, basée sur sa longue
expérience professionnelle et actualisée
par la lecture de publications récentes dont
il synthétise le contenu pour nous dans le
livre La France éternelle, une enquête
archéologique (La Fabrique, 2025). Il nous
y explique l’origine de divers mythes
nationaux qu’il déconstruit pour nous
ramener aux faits historiques.
Ce professeur émérite à l’université Paris
I remonte loin en arrière – jusqu’à la
France du « fond des âges » célébrée par
De Gaulle dans ses Mémoires –, et avance,
étape après étape, jusqu’au mythe de la
« subversion migratoire », slogan actuel
des partis de droite et d’extrême­droite se
référant au « déferlement supposé des
Barbares sur l’Empire romain » (p. 193).
Intitulé du premier chapitre : « Et la
première Française fut une immigrée…
(De un million d’années à ­ 50 000 ans) »,
car un des autres mérites de ce livre est de
rappeler au fil des pages que les hommes
sont aussi… des femmes.

D’Alésia à l’Algérie,
même mission
Quand l’histoire de France commence­t­
elle ? La question a été posée par le
conservateur de musée Hervé Lemoine à
Nicolas Sarkozy, président, qui le sollicitait,
en 2007, pour créer une Maison de
l’histoire de France (un projet finalement
avorté). « Était­ce pour lui dans une
tradition républicaine et de gauche, la
défaite d’Alésia ? Ou au contraire, dans
une tradition catholique et de droite, le
baptême de Clovis ? » (pp. 62­63)
L’auteur démystifie, non sans humour,
les leçons d’histoire que nous avons subies
depuis 1881 : « Nos ancêtres ne sont les
Gaulois que depuis la fin du XIXe siècle,
lorsque fut mise en place l’école

républicaine, gratuite, laïque
et obligatoire. » (p. 59) Ernest
Lavisse et son petit manuel
d’histoire imprimèrent alors –
et pour longtemps ! – dans les
esprits de millions d’écoliers un
roman national souvent loin de
la réalité historique… mais
bien dans l’esprit du temps. La
IIIe République venant de
naître de la défaite de Napoléon
III à Sedan (2 septembre 1870),
celle d’Alésia (mythifiée, voir
Extrait de Histoire de France ­ cours élémentaire d'Ernest Lavisse
(Librairie Armand Colin, 1913).
pp. 72­73) en devenait d’autant
plus acceptable qu’elle avait
son nom à la dynastie mérovingienne. Par
permis – ouf, merci Jules C. ! – aux
contre, le père de Clovis, Childéric, mort
Romains de posséder et coloniser la Gaule.
en 481, est bien connu par l’archéologie
« Comme [les Romains] étaient très
comme roi franc. Quant au baptême de
civilisés, ils civilisèrent les Gaulois »,
Clovis, en un lieu inconnu des historiens, sa
écrivait Lavisse.
date est ignorée à dix ans près. « Celle
La IIIe République qui avait justement
proposée de 496 repose sur le fait que… le
entrepris de conquérir Africains et
1400e anniversaire du baptême a été
Asiatiques, pouvait donc le faire en toute
commémoré en 1896, au moment de la
bonne conscience afin d’accomplir à son
contre­offensive de l’Église face à la
tour son devoir de prétendue civilisatrice
déchristianisation croissante du pays. »
auprès d’eux : CQFD. Ou, comme écrit
(p. 98) En outre, ce ne fut pas « le baptême
l’auteur, effet miroir. Il en sera de même
de la France », puisque le christianisme
après la défaite de… 1940 ! Le
était en réalité déjà largement présent en
gouvernement de Vichy, à son tour,
Gaule à l’époque.
« convoqua les Gaulois pour justifier un
Encore plus ignorants, les rois de France
ordre nouveau et une supposée
se pensaient « descendre directement d’un
fructueuse “collaboration” entre les
imaginaire Francion, supposé fils
vaincus et les vainqueurs. » (p. 62)
d’Hector et rescapé de la guerre de Troie »
(p. 60). Le roi Henri II ordonna même au
Le très germain Clovis
pur Français « de souche » poète Ronsard d’écrire « une laborieuse
Franciade, à l’image de l’Énéide » de
La même IIIe République met aussi en
Virgile (ibidem). Ronsard laissa tomber…
place, paradoxalement, le récit sur Clovis
On le comprend ! Quant à nos aristocrates,
comme ayant un rôle fondateur dans
ils prétendaient descendre des Francs qui,
l’identité de la France (pp. 95 et suivantes).
avec Clovis, avaient conquis la Gaule
Paradoxe, oui, après la perte de l’Alsace­
romaine. Ils s’identifiaient ainsi aux
Moselle, puisque les Francs étaient… des
dominants, venus d’ailleurs, donc d’une
tribus germaniques!
autre essence que les dominés,
Pas de roi Mérovée à l’existence
descendant, eux, selon l’abbé Sieyès, des
historiquement attestée, même s’il a donné
Gaulois et des Romains…
Décolonisons 354 - jan 2026

LECTURE

11

LECTURE

12

Charles Martel à Poitiers :
un non-événement
Petit saut dans le temps. Le saviez­vous ?
Les « Arabes » ne s’arrêtèrent pas à Poitiers.
Tout au plus s’agit­il en 732 à cet endroit, de
l’échec d’une razzia quelconque. En effet, les
Arabo­musulmans avaient conquis la
péninsule ibérique en 720 et l’avaient placée
sous le califat omeyyade, mettant fin au
règne wisigoth. Ils y resteront sept siècles.
Charlemagne n’hésitera pas à porter
secours, en intervenant en Espagne en 778 à
leur demande, à plusieurs de leurs
gouverneurs en bisbille avec l’émir de
Cordoue. Les Arabo­musulmans avaient
d’ailleurs franchi les Pyrénées et s’étaient
implantés en Languedoc et dans une partie
de la Provence. Ils arrivaient aussi par la mer,
faisant des incursions ou établissant des
comptoirs. Leur présence est documentée
par l’archéologie.
Le racisme « scientifique » naît au XIXe
siècle, car avant, « tous les humains étaient
censés descendre d’Ève et d’Adam, via Noé»
(p. 155, voir aussi p. 27). Confrontés à la
multiplicité des peuples progressivement
conquis sur tous les continents, nos savants
se demandèrent s’il existait une race
française. Cocorico ! Oui ! Et pas seulement
une, mais deux !! La Société d’anthropologie
de Paris fondée en 1859 par le médecin Paul
Broca fut, en effet, forcée d’admettre, « à
vue de nez », une disparité d’apparence
parmi les habitants de notre pays. Il y aurait
donc deux « races françaises » : « les grands
blonds au nord et les petits bruns au sud »
(ibidem). « Toutefois, vers la fin du XIXe
siècle, nos anthropologues abandonnent
peu à peu la notion de race et Paul

Topinard, pourtant disciple de Broca, peut
affirmer en 1891 : “La race n’existe pas.” La
raciologie perdurera pourtant en France
jusqu’au début des années 1980 avec Henri
Vallois. Mais pour l’essentiel, la « race » ne
sera plus que l’affaire d’idéologues
d’extrême droite. » (pp. 155­156)

Langues maternelles
contre latin
L’auteur nous donne également des
aperçus passionnants à travers les
millénaires
des
langues
parlées
simultanément ou successivement dans les
régions autrefois ou actuellement dites
« françaises ». Il corrige (pp. 135­137),
d’accord en cela avec tous les juristes et
historiens du droit actuels, une erreur
d’interprétation, fréquemment commise, de
l’ordonnance de Villers­Cotterêts (Aisne)
signée par François Ier en 1539. Lors de
l’inauguration de la Cité internationale de la
langue française en octobre 2023 dans ladite
ville, Macron nomma cette ordonnance
ayant toujours valeur de texte officiel
aujourd’hui, « acte fondateur de notre
identité » car elle aurait proclamé, dans son
article 11, que le français serait désormais
langue officielle.
L’extrait incriminé est le suivant (transcrit
en français de 2020) : « De dire et faire tous
les actes […] en langage maternel
français, et pas autrement. » C’est le latin
qui est visé ici, car mal compris. « Et le
membre de phrase “en langage maternel
français” peut tout aussi bien s’entendre
comme “dans une des langues maternelles
de France”. De fait, le code juridique du roi
Charles IX de 1567 cite l’ordonnance de
1539 en précisant : “en français ou

maternel”. Parmi les prédécesseurs de
François Ier, Charles VIII avait d’ailleurs
imposé en 1490 le “langage français ou
maternel” en Languedoc pour les procès
criminels, que Louis XII avait élargi en
1510 à tous les pays de droit écrit, précisant
que ces procès criminels devaient être
rédigés en “vulgaire et langage du païs”. »
Ce ne sera que le 2 thermidor de l’an 2
(29 juillet 1794) que le français deviendra la
seule langue officielle utilisée par
l’administration en tous lieux du royaume,
bien qu’alors, un dixième seulement de la
population parlât le français standard.

75 langues minoritaires
au XXIe siècle
« En 1999, le linguiste Bernard
Cerquiglini fut chargé par le gouvernement
Jospin d’établir un rapport sur les langues
régionales ou minoritaires, qui en
inventoria
soixante­quinze,
en
comprenant les outre­mer mais aussi celles
parlées par des réfugiés ou immigrés,
comme le yiddish, le romani, l’arménien, le
berbère et l’arabe dialectal. » Et Demoule
d’affirmer: « La présence des deux
dernières (à ne pas confondre avec l’arabe
standard) fut bel et bien la raison pour
laquelle les gouvernements français
successifs n’ont jamais ratifié la Charte
européenne des langues régionales. »
(p. 102) Pourtant, ajoute l’auteur, même si la
Constitution spécifie que « la langue de la
République est le français », rien
n’empêcherait de la réviser !
Nicole Maillard­Déchenans

SOUTENEZ-NOUS, ABONNEZ-VOUS !
Retrouvez dans votre boîte aux lettres Décolonisons !, le journal anticolonial édité par
l’association Survie. Douze pages (seize pour le numéro d’été) d’information et de
décryptage de la politique française en Afrique et dans les outre­mer.

nom :
prénom :

Je m'abonne à Décolonisons ! en VERSION PAPIER
pour un an (soit 11 numéros)

adresse :

Je m'abonne à Décolonisons ! en VERSION
NUMÉRIQUE (format PDF) pour un an (soit 11 numéros)

CP :

Je soutiens Survie, j'adhère à l'association
Renvoyez ce bulletin complété, accompagné de votre paiement à : Survie ­ 21ter, rue Voltaire ­ 75011 Paris
Chèque à l'ordre de Survie. Ou virement bancaire sur le compte de l'association Survie. IBAN : FR76 4255 9100 0008
0027 3633 529 au Crédit coopératif, précisez l'objet sur l'ordre de virement.
Ou abonnez­vous directement en ligne sur http://survie.org/l­association/soutenir ou grâce au QRcode ci­dessus.
Décolonisons
354
- jan dues
2026
La parution
dépend des
contraintes
au bénévolat : les numéros peuvent prendre du retard.

ville :
email :
30€, Petits budgets 20€,
TARIFS France
Étranger et outre­mer 40€
Adhésion à Survie : 52€ (soit 1€
par semaine) ou petit budget 15€

Haut

fgtquery v.1.9, 9 février 2024