Fiche du document numéro 36484

Num
36484
Date
Lundi Juin 2026
Amj
Taille
14302867
Titre
Décolonisons ! No. 359
Mot-clé
Cote
No 359
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
JOURNAL ANTICOLONIAL ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE

JUIN 2026

DO YOU SPEAK FRENCH ARMY ? / MALI / CITÉ DE LA LANGUE FRANÇAISE

DÉCOLONISONS !

N°359

ISSN 3129­6106

3€

EN BREF

Agathe Habyarimana
pas sortie d’affaire
Le 6 mai, la chambre de l’instruction de la
cour d’appel de Paris a annulé le non­lieu en
faveur d’Agathe Kanziga, veuve de l’ancien
président rwandais Juvénal Habyarimana, et
ordonné la poursuite de l’instruction pour
complicité de génocide, complicité de
crimes contre l’humanité et entente en vue
de commettre un génocide et des crimes
contre l’humanité. Visée depuis 2007 en
France par une information judiciaire, puis
une plainte du Collectif des parties civiles
pour le Rwanda (CPCR), de la Fédération
internationale pour les droits humains
(FIDH), de la Ligue internationale contre le
racisme et l’antisémitisme (Licra) et Ibuka
France, Agathe Kanziga est placée depuis
2016 sous le statut de témoin assisté. Elle n’a
jamais été mise en examen malgré la
demande du Parquet national antiterroriste.
C’est ce dernier, suivi des parties civiles, qui
avait fait appel du non­lieu prononcé par les
juges d’instruction en août 2025.
La justice française se laisse donc une
dernière chance d’éclairer le rôle central
d’Agathe Kanziga au sein de l'« Akazu »,
réseau
politico­affairiste
rwandais
responsable du génocide des Tutsi⋅e⋅s, mais
peut­être aussi de se pencher sur ses liens
avec le mercenaire français Paul Barril,
notamment à propos de vente d’armes au
gouvernement génocidaire en mai 1994
(Décolonisons n°357, 04/2026). Car ce
dossier a la particularité de ne pas concerner
seulement
la
responsabilité
d’une
ressortissante rwandaise dans ce génocide,
mais également de vastes zones d’ombre que
la justice a pour l’instant refusé d’éclairer :
livraisons d’armes par la France, rôle de
mercenaires, auteurs de l’attentat contre
l’avion de Juvénal Habyarimana…

La France finance le
cadmium marocain
Présenté lors de sa signature, le 9 mai
2025, comme « [ambitionnant] de fournir
aux agriculteurs, et particulièrement en
Afrique des engrais verts », l’accord entre
l’Agence française de développement (AFD),
instrument de l’État français, et l’Office
chérifien des phosphates (OCP), détenu à
95 % par l’État marocain, s’avère en fait
extrêmement nocif pour l’agriculture et les
humains (Vert, 8/04 & Mediapart, 21/04).

L’AFD se vante d’avoir accordé « le plus
grand prêt non souverain de son histoire »
(350 M€) pour aider l’OCP à inonder
l’Afrique d’engrais phosphatés… bourrés de
cadmium – un métal lourd considéré par le
Centre international de recherche sur le
cancer comme cancérogène, mutagène,
reprotoxique. Par sa présence dans les
aliments, de larges pans de la population y
sont exposés. En France, première
consommatrice européenne d’engrais phos­
phatés (dont beaucoup en provenance du
Maroc), l’Agence nationale de sécurité
sanitaire
de
l’alimentation,
de
l’environnement et du travail alertait en
février sur la « forte imprégnation par le
cadmium de la population française ». La
catastrophe sanitaire s’annonce bien pire en
Afrique où les seuils réglementaires de
cadmium dans les engrais sont nettement
plus élevés qu’en Europe. Une situation dont
l’AFD, pourtant bien informée, n’a cure.
L’environnement comme la vie des
populations comptent fort peu face aux
intérêts économiques et diplomatiques de la
France dont la relation avec le Maroc a été
élevée, depuis la visite de Macron en octobre
2024, au rang de « partenariat d’exception
renforcé ».

Thiaroye : une
condamnation, enfin
Le 27 mars, le tribunal administratif de
Paris a rendu une décision qui fera date : il a
condamné l’État pour avoir dissimulé les
circonstances du décès d’un soldat africain,
M’Bap Senghor, mort lors du massacre
commis par l’armée française le 1er
décembre 1944 à Thiaroye. L’affaire était
portée en justice par son fils, Biram Senghor,
qui recevra 10 000 euros pour le préjudice
moral – nous avions publié son portrait en
2024 (Billets d’Afrique n°342).
La décision rendue ne lui est que
partiellement favorable : le tribunal ne
condamne pas la France au titre du décès lui­
même, les faits étant prescrits. En revanche,
il souligne dans un communiqué que « les
autorités françaises ont dans les années qui
ont suivi le décès du père du requérant,
délivré plusieurs informations erronées à
sa famille, en indiquant qu’il avait été
déserteur, que sa solde lui avait été
intégralement versée et que les tirs des
soldats français étaient une réaction
proportionnée à la situation à laquelle ils

faisaient face. Si elles ont depuis reconnu
que ces informations ne correspondaient
pas à la vérité historique […], elles n’ont
pas mis en œuvre tous les moyens qui
étaient à leur disposition pour faire la
lumière sur les circonstances précises de sa
mort ainsi que sur son lieu de sépulture. »
On pourrait retourner cet argument
contre l’institution judiciaire dans son
ensemble : sur ce dossier, et depuis une
décennie,
elle
rend
presque
systématiquement des décisions favorables à
l’État, reprenant à son compte le récit
falsificateur d’une répression armée. Met­elle
donc en œuvre tous les moyens à sa
disposition pour dire le droit sur ce crime de
masse prémédité ?

Le Sahara
occidental censuré
(ou presque) à Toulouse
Un collectif toulousain regroupant
associations, syndicats, collectifs et
organisations politiques, organisateur d’une
journée de solidarité avec le Sahara
occidental le 9 mai, a remporté une victoire
face à la mairie de Toulouse. Celle­ci avait
décidé de réquisitionner sans justification
une salle municipale prévue pour accueillir
l’événement, pourtant réservée et payée
depuis plusieurs semaines. Saisi en référé
liberté, le tribunal administratif a donné
raison aux organisateurs.
Lors de l’audience, la municipalité de Jean­
Luc Moudenc a tenté de justifier son action
en invoquant une prétendue menace à
l’ordre public liée au contenu de
l’événement. Des arguments qui n’ont pas
convaincu le tribunal et qui traduisent
surtout le soutien de la majorité municipale à
la colonisation marocaine du Sahara
occidental, ainsi qu’une volonté de céder aux
pressions d’associations qui réclamaient
l’annulation de la soirée.
Les tentatives d’entrave n’ont pas
empêché la mobilisation : plus d’une
centaine de personnes ont manifesté dans
les rues de Toulouse pour défendre le droit à
l’autodétermination du peuple sahraoui. La
journée, marquée par des prises de parole,
une exposition et une projection­débat, a
permis de rappeler le non­respect du
référendum d’autodétermination promis par
l’ONU depuis 1991, ainsi que l’appui
diplomatique et militaire constant de la
France à Rabat.

Image de couverture :

Élias
Journal fondé en 1993 sous le nom de
Billets d'Afrique par François­Xavier
Verschave ­ Directeur de la publication
Nicolas Butor ­ Comité de rédaction
R. Granvaud, O. Tobner, J. Boucher, J. Poirson,
N. Butor, B. Godin, N. Maillard­Déchenans,
M. Petit­Ageneau, A. Decroix, K. Gueguen ­
Ont contribué à ce numéro É. Cabello,
G. Althabégoïty, C. Lesaffre, J. Beurk, P. Gare­
sio, F. Ben Mena, R. Morin ­ Édité par
Association Survie, 21 ter rue Voltaire ­ 75011
Paris ­ Tél. (+33)9 53 14 49 74 ­
Web http://survie.org ­ Commission
paritaire n°0226G87632 ­ Dépôt légal juin
2026 ­ ISSN 3129­6106 ­ Imprimé par
Imprimerie Notre­Dame, 80 rue Vaucanson,
38830 Montbonnot Saint Martin
 Sur le web

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Bulletin d’abonnement en page 12

Sommaire
4 SALVES
Mali : la crise actuelle est
aussi un héritage français
5 ACTUALITÉ
Le Togo, nouveau passage
vers le Sahel ?
6 ANALYSE
Do you speak french army ?
9 ANALYSE
En Afrique, le business
des armes dépasse déjà le
« pré carré »
10 SALVES
Visite critique de la Cité
de la langue française
12 ACTUALITÉ
Mayotte ou les sacrifié⋅e⋅s
de lois d’exception coloniales

L

MACRON

TÊTE DE

COLON

Raphaël Granvaud & Benoît Godin

ÉDITO

n°359 / JUIN 2026

orsqu’Emmanuel Macron se rend en Afrique, on n’est jamais déçu : une
énormité condescendante par­ci, une petite blague raciste par­là, on sait qu’il
va se lâcher. « Plusieurs fois, je l’ai vu partir sur ce continent éprouvé, et en
revenir regonflé », se souvient Franck Paris, son ancien « Monsieur Afrique » (Le
Monde, 11/05). Il faut croire que ça le soulage. Son déplacement au Kenya du 10 au
13 mai pour le sommet « Africa Forwards », nouveau label des sommets Afrique­
France, n’a pas fait exception – on n’en attendait pas moins pour ce qui représentait
son « testament africain », dixit de concert Le Figaro (11/05) et Le Monde (15/05).
Dès le premier jour, le chef de l’État a raillé le Mali pour n’avoir pas pris « la
meilleure décision » en chassant l’armée française, s’exclamant : « Comme on dit en
bon français, no offense ». Une sortie aussi ridicule qu’hypocrite, tant il paraît
évident que la France l’a toujours
mauvaise d’avoir été ainsi malmenée
au Sahel… et n’a peut­être pas rien à
voir avec les déboires actuels du
régime malien (lire page 4). Le
lendemain, le président français a
interrompu une table ronde à
l’université de Nairobi pour « mettre
de l’ordre ». « Hey ! Hey ! Hey ! » a­t­il
lancé en s’invitant sur scène, avant de
réprimander l’assistance, jugée trop
bruyante, comme un maître d’école le
ferait auprès d’enfants dissipés. Vous
avez dit paternaliste ?
Mieux encore, il n’a pas hésité à lâcher devant la presse : « Nous sommes les vrais
panafricanistes ! » La raison : « Nous voyons l’Afrique comme un continent ». Exit
les Nkrumah, Um Nyobè ou autres Sankara, place à la profondeur de vue
d’Emmanuel Macron qui ne s’est pas privé, dans plusieurs interviews, d’expliquer
aux Africain⋅e⋅s la meilleure manière de se développer.
Sans doute le président français voit­il un continent, pas juste un « pré carré »,
mais il ne voit surtout qu’un gigantesque marché en développement à soumettre à
l’appétit des intérêts privés. On nous a assez rabâché la spécificité de ce nouveau
sommet : plus de grand­messe sur les crises régionales ou les problèmes sécuritaires
(ça rappelle visiblement de mauvais souvenirs), mais « une “coalition” inédite de la
crème des patrons français et africains » (Le Nouvel 0bs, 11/05) pour parler
business sous la houlette du chef de la « start­up nation ». Et bien sûr à la clé
quelques annonces en milliards d’euros d’investissements, sans lesquelles un
sommet consacré à l’Afrique n’est jamais tout à fait réussi.
Sans surprise, la plupart des médias hexagonaux ont bien sagement repris les
éléments de communication, pourtant éculés, sur la « normalisation » des relations
entre France et Afrique et la mise en place d’un « partenariat équilibré ». Comme si
les manœuvres du pouvoir français pour favoriser l’implantation des entreprises
tricolores et nouer de nouvelles alliances en Afrique anglophone pouvaient signifier
le moins du monde l’abandon de ce qui reste des leviers d’influence et d’ingérence
française en Afrique francophone. Pas plus que le chef de l’État, ils ne voient non
plus où est le problème dans la perpétuation d’un sommet qui s’obstine à mettre
face à face le dirigeant d’un petit pays européen et ceux d’un continent entier.
Avant son départ de Nairobi, dans un entretien accordé à TV5 Monde, France 24 et
RFI (leviers de l’influence française), Macron n’aura pas manqué de minimiser les
contestations de sa politique françafricaine, les imputant à « certains activistes qu’on
écoute parfois beaucoup » et « d’autres puissances, qui sont les vrais colonisateurs
du XXIe siècle et qui sont les Russes et d’autres ». « Il n’y a pas de raison de ne pas
aimer la France aujourd’hui », a­t­il même osé. Ciao l’artiste !

4

SALVES
PORTRAIT

MALI : LA CRISE ACTUELLE
EST AUSSI UN HÉRITAGE
FRANÇAIS
Face à la situation sécuritaire critique au Mali, nos médias dominants n’hésitent pas à
pointer les responsabilités de la junte au pouvoir et de ses alliés russes, mais (sans
surprise) beaucoup moins celle de la France. Réparons cet « oubli ».

L

es attaques coordonnées du 25 avril
2026, menées par une alliance entre
le Groupe de soutien à l’islam et
aux musulmans (GSIM, affilié à Al­Qaïda)
et le Front de libération de l’Azawad (FLA,
coalition touareg indépendantiste) dans
plusieurs villes maliennes, font planer la
menace d’un effondrement total du
pouvoir à Bamako. Alors que le pays
s’enfonce dans une crise sans précédent
marquée par des violences contre les
civil⋅e⋅s et des déplacements forcés de
population, la majeure partie de la presse
française se contente d’y voir « l’échec
catastrophique des militaires putschistes
au pouvoir à Bamako, qui ont financé
des mercenaires russes et alimenté une
dérive guerrière sanglante et sans issue »
(Le Monde, 05/05/2026).
Un récit partiel bien pratique. Les
autorités françaises, qui persistent à
présenter leur retrait militaire forcé en
2022 comme la fin d’un cycle vertueux,
sont restées plutôt discrètes1… Sans pour
autant blanchir la junte au pouvoir et ses
partenaires russes de leurs responsabilités
évidentes, il apparaît essentiel de rappeler
que la situation actuelle au Mali est aussi
un héritage de la Françafrique. La
politique d’ingérence française, dont les
racines plongent dans l’histoire coloniale,
a produit des effets délétères qui
expliquent aujourd’hui encore les
fractures de la société malienne, les
dynamiques du conflit et les diverses
instrumentalisations de cette crise qui
n’en finit pas.
Cette dernière n’est pas une
catastrophe naturelle. Elle s’inscrit dans
une histoire politique longue teintée
d’interventions impérialistes extérieures,
que les discours paternalistes et racistes

préfèrent occulter. La réécriture de
l’histoire du président Macron lors de la
Conférence des ambassadrices et
ambassadeurs du 6 janvier 2025 est
exemplaire : « L’ingratitude, […] c’est
une maladie non transmissible à
l’homme. Je le dis pour tous les
gouvernants africains qui n’ont pas eu le
courage vis­à­vis de leurs opinions
publiques de le porter, aucun d’entre eux
ne serait aujourd’hui avec un pays
souverain si l’armée française ne s’était
pas déployée dans cette région. »

La fabrique de l’instabilité
Pourtant, dès la colonisation, l’armée
française a fragmenté le territoire et la
société du Mali en opposant les
populations nomades touaregs du Nord
aux populations du Sud. Ce procédé bien
connu – « diviser pour mieux régner » – a
largement participé à affaiblir l’État
central après l’indépendance juridique du
pays et à nourrir à son encontre la
défiance,
socle
des
rébellions
indépendantistes qui ont suivi.
Les militaires français, bercés par
l’imaginaire des grandes conquêtes
coloniales2, ont prolongé cette politique
sous d’autres formes lors des opérations
Serval (2013/2014), puis Barkhane
(2014/2022) : Paris a alors noué des
alliances opportunistes avec des
mouvements indépendantistes comme le
Mouvement national de libération de
l’Azawad (l’un des ancêtres du FLA),
avant de se tourner vers des milices
comme le Groupe autodéfense touareg
Imghad et alliés (GATIA) ou le
Mouvement pour le salut de l’Azawad dit
Daoussahak (MSA­D) – faisant fi des
conséquences délétères, notamment

l’explosion des rivalités locales et de
trafics divers (drogues, armes).
Dans un pays certes géographiquement
enclavé, la crise malienne résulte aussi de
l’ordre économique inique, néocolonial
qui règne sur les échanges Nord­Sud :
accroissement de la dette, plans
d’ajustement imposés par le Fonds
monétaire international (FMI) et
prédation des ressources ont contribué à
une paupérisation structurelle de la
population malienne, sur fond de
corruption des élites.
L’effondrement de la Libye en 2011,
produit de l’intervention militaire
occidentale, a également accéléré la
circulation des armes dans la région et
renforcé les groupes armés. Dans ce
contexte, l’organisation précipitée de
l’élection présidentielle de 2013, sous
pression internationale, visait davantage à
légitimer l’intervention militaire française
qu’à reconstruire un système politique
stable et souverain.

Le tout militaire, ou la
pérennisation du chaos
Durant une décennie, la France a mené
une « guerre contre le terrorisme » –
formule
empruntée
aux
néo­
conservateurs américains, en adéquation
parfaite avec le logiciel colonial et
islamophobe des élites françaises. En
niant les enjeux locaux derrière la
rhétorique du djihad mondial et en
imposant une réponse militaire à une
crise multidimensionnelle, Paris a surtout
construit une justification politique à une
intervention guidée par ses intérêts
géopolitiques, qui a reproduit au Sahel les
mêmes conséquences destructrices qu’au
Moyen­Orient.

1 Du moins jusqu’à la sortie d’Emmanuel Macron lors du sommet Afrique­France – lire notre édito du mois.
2 « Dans l’armée française, un imaginaire colonial omniprésent » dans la série « Aux origines coloniales de Barkhane », Afrique XXI (10/01/2022).

Décolonisons 359 - juin 2026

En renforçant le rôle des armées, cette
guerre leur a conféré un poids politique
décisif : au Mali, comme dans les pays
sahéliens concernés par l’intervention
française (Niger et Burkina Faso), les
coups d’État se sont multipliés,
accompagnés de mesures liberticides
pour les populations. Elle a par ailleurs
permis d’ancrer dans le débat public une
équation permettant d’annihiler toute
critique : la présence militaire française en
Afrique contribuerait à la protection du
territoire métropolitain, face à une double
menace djihadiste et… migratoire. Dans
ce cadre, tout a été légitimé : les crimes
de guerre documentés par l’Onu, mais
systématiquement niés (comme le
massacre du village de Bounti en 20213)
autant que le contrôle sans cesse renforcé
et donc plus meurtrier des routes
migratoires.
Plus récemment, dans son billet
quotidien sur RTL (8/05), le journaliste
Georges Malbrunot a assuré que, « selon
une source sécuritaire française », la
France fournirait « du soutien technique
en
matière
de
transmissions
notamment » à des « unités du
renseignement militaire ukrainien, le
GUR ». Parmi les Ukrainiens, « quelques
dizaines » de francophones, passés par la
légion étrangère française, que la France
utiliserait pour apporter un soutien
déguisé aux Touaregs du FLA afin de faire
tomber la junte malienne.
Pourtant, comme dit précédemment, le
FLA a fait alliance avec les djihadistes du
GSIM… contre lesquels la France est
toujours en guerre ! Les forces spéciales
françaises mènent en effet des opérations
antiterroristes avec les armées nigériane
et béninoise, peut­être aussi guinéenne et
ivoirienne. Si elles étaient confirmées, ces
informations jetteraient une lumière crue
sur le double jeu de Paris, qui d’un côté
favoriserait indirectement les djihadistes
contre les autorités maliennes qui l’ont
chassée du pays, et de l’autre continuerait
d’appliquer avec d’autres États un logiciel
sécuritaire qui a déjà largement fait la
preuve de son échec.
Camille Lesaffre

3 Raphaël Granvaud, De l’huile sur le feu : La France
et la guerre contre le terrorisme en Afrique, collection
Dossiers Noirs dirigée par Survie (Lux, 2024).

LE TOGO, NOUVEAU
PASSAGE VERS LE
SAHEL ?
Le pays dirigé par Gnassingbé reste un allié de poids pour
Paris, et pourrait même lui permettre de reconquérir le
terrain perdu en Afrique de l’Ouest.

S

i la tenue du sommet Afrique­
France à Nairobi témoigne
d’une volonté de longue date de
l’impérialisme français d’étendre son
influence hors de son pré carré africain,
la visite officielle du ministre français
des Affaires étrangères Jean­Noël Barrot
au Togo, les 23 et 24 avril derniers, nous
rappelle sa volonté de regagner le
terrain perdu en Afrique de l’Ouest
francophone.
La France a maintenu, notamment
grâce à son soutien à la dynastie
Gnassingbé au pouvoir depuis 1967 (le
père, Eyadéma, puis à partir de 2005 le
fils, Faure), un fort ancrage dans son
ancienne colonie togolaise. Barrot a
tenu à rappeler ces « liens extrêmement
denses » entre les deux pays, assurant
même que Macron et Gnassingbé sont «
en contact régulier » (entretien avec
l’AFP, 27/04). Des liens que la France
tient néanmoins aujourd’hui à
renforcer.
Non seulement le Togo a noué
récemment des relations avec Moscou
(dont un partenariat de défense
permettant aux navires russes d’utiliser le
port de Lomé) qui ne manquent pas
d’inquiéter les puissances occidentales, mais
le pays joue également désormais un rôle
diplomatique qui intéresse au plus haut
point Paris. Barrot a ainsi tenu à saluer
« Faure Gnassingbé [qui] mène une
médiation très importante dans la région
des Grands Lacs, en RDC » (où Macron
aspire à jouer un rôle), « de même que dans
la situation du Sahel qui nous préoccupe et
où le rôle du Togo est là encore très
important » (RFI, 24/04).
Lomé, qui a conservé des relations avec le
Mali, le Niger et le Burkina Faso, ambitionne
en effet de « servir de pont entre le Sahel et
l’ensemble de la communauté inter­

nationale », selon le ministre togolais des
Affaires étrangères (RFI, 22/04). Barrot a
ainsi fait savoir que la France avait participé à
la réunion internationale organisée par
Gnassingbé le 18 avril pour présenter sa
stratégie Sahel – réunion où étaient
présents aussi les ministres des Affaires
étrangères des pays sahéliens cités – « parce
que la détérioration de la situation sur le
plan sécuritaire au Sahel, la poussée du
terrorisme, sont une préoccupation que
nous avons en commun avec les pays de la
région » (AFP, 27/04). De quoi préparer un
éventuel retour de la France dans la zone ?
Jean Boucher
Décolonisons 359 - juin 2026

ACTUALITÉ

5

6

ANALYSE

DO YOU SPEAK
FRENCH ARMY ?
Le sommet « Africa Forward » qui s’est déroulé au Kenya est l’occasion de donner un aperçu
de la coopération militaire française hors du « pré carré » traditionnel francophone.

L

e programme officiel du premier
sommet Afrique­France organisé dans
un pays anglophone les 11 et 12 mai
2026 n’incluait pas les questions militaires.
Cependant, on peut facilement imaginer
que les questions sécuritaires n’ont pas été
absentes des discussions informelles entre
certains chefs d’État. En outre, la tenue de
ce sommet dans un pays comme le Kenya
n’est pas anodine, alors que Nairobi et Paris
ont
récemment
approfondi
leur
coopération militaire et sécuritaire. Une
évolution présentée comme une nouveauté
qui, en réalité, n’en est pas vraiment une.
De fait, la présence militaire française hors
de sa zone d’influence historique – le
fameux « pré carré » – est ancienne.
Il faut pour commencer rappeler que la
coopération militaire française répond à des
objectifs divers et plus ou moins priorisés
selon les États auxquels elle s’adresse :
former des militaires (à différents niveaux
de la hiérarchie), apporter de l’assistance
(de la fourniture de renseignements à
l’accompagnement
au
combat),
promouvoir l’industrie de défense française
(voire d’autres intérêts économiques) [lire
page 9], ou donner une traduction
concrète à des choix d’alliances
stratégiques décidées par les autorités
politiques. Elle est revendiquée comme un
des principaux outils d’influence de la
France en Afrique.

Des massacres sans
importance
Comme le président Macron y a fait halte
en prélude au sommet, commençons par
l’Égypte. La coopération militaire y est
ancienne, mais son renforcement avec la
dictature du maréchal Abdel Fattah al­Sissi
est une conséquence directe des
importants contrats de vente d’armes
françaises signés ces dernières années :
Décolonisons 359 - juin 2026

corvettes Gowind, frégates multimissions,
premier contrat à l’export pour les Rafale
de Dassault (en 2015), ainsi que des
blindés, quand bien même ceux­ci avaient
déjà été utilisés lors du massacre (près de
1000 personnes tuées) qui a inauguré la
prise du pouvoir des militaires en juillet
2013.
L’ambassade de France dans le pays ne
s’en cache pas : « Initiée lors de la
signature
des
contrats
majeurs
d’armement de 2015, l’accélération de la
coopération militaire franco­égyptienne
s’est concrétisée en 2017 par la création
d’un Haut Comité Militaire ». Depuis, « la
relation de défense est dense et les champs
de coopération militaire entre les deux
pays sont diversifiés », ce qui induit « des
relations étroites et fréquentes entre hautes
autorités politiques et militaires et, depuis
2023 la mise en place d’un dialogue
stratégique bilatéral (DGRIS) ».
Des notes révélées par Disclose
(24/11/2021) montrent que la hiérarchie
militaire française a délibérément profité du
coup d’État pour promouvoir le matériel
français et poussé les autorités politiques à
fermer les yeux sur la répression
impitoyable du nouveau régime. C’est
également Disclose qui a révélé le degré de
compromission atteint avec l’opération
secrète Sirli « initiée en 2015 par l’armée
française afin de fournir du
renseignement aérien à la dictature du
maréchal Abdel Fattah al­Sissi. Des
informations qui, sous couvert de lutte
contre le terrorisme, ont servi à mener
une campagne de bombardements
systématiques contre des civils soupçonnés
de contrebande dans le désert occidental,
à la frontière avec la Libye ». Une
coopération criminelle qui s’est poursuivie
avec l’aval des présidents François Hollande
et Emmanuel Macron malgré les alertes de

certains
militaires
français.
Le
rapprochement
franco­égyptien
a
également bénéficié d’une convergence de
vue sur la guerre civile en Libye, les deux
pays ayant conjointement appuyé, avec les
Émirats arabes unis, la tentative de prise du
pouvoir du maréchal Khalifa Haftar.
Sous la présidence d’Emmanuel Macron,
la promotion du matériel militaire ne s’est
pas infléchie et explique par exemple les
tentatives de rapprochement avec l’Angola.
En 2018, un accord de coopération en
matière de défense a été signé entre les
deux pays. Déjà client d’Airbus pour des
hélicoptères, l’Angola avait laissé entendre
qu’il pourrait acheter des navires de guerre
français. Mais la coopération a peiné à
décoller, au point qu’il a été un temps
« question de fermer la mission de défense
auprès de l'ambassade de France à
Luanda », finalement simplement réduite
(Africa Intelligence, 28/04/2023). Parmi les
programmes mentionnés figurent des
cycles « d’enseignement du français au
profit des membres de la Police nationale
et des Forces armées angolaises (FAA) »
pour préparer « les stagiaires à participer
à des opérations de maintien de la paix
ou à des exercices menés en langue
française ». Dispositif minimal qui existe
dans de nombreux autres pays non
francophones.

Cap à l’Est
La France n’a guère eu plus de succès en
Éthiopie, où les relations s’annonçaient
prometteuses après l’arrivée à la tête du
gouvernement d’Abiy Ahmed en 2018, très
contesté prix Nobel de la paix l’année
suivante. Une tournée de Macron en mars
2019 (à Djibouti, en Éthiopie et déjà au
Kenya) a été l’occasion de renforcer la
coopération sécuritaire et économique
entre les deux pays et de signer un accord

de partenariat en matière de défense, avec
une grosse enveloppe de l’aide publique au
développement dans la corbeille. En vue :
la reconstitution d’une marine éthiopienne
et le développement de l’aviation militaire
(Reuters, 12/03/2019).
Mais lorsque l’accord a été ratifié par le
parlement éthiopien en juin 2021, la guerre
au Tigré faisait rage, et les crimes de guerre
de l’armée éthiopienne étaient déjà
documentés – sans que la diplomatie
française ne s’en émeuve. À l’époque,
« questionné dès janvier 2021 […] sur la
nature de la coopération de défense
française avec l’Éthiopie » et sur son
devenir, le ministère des Armées n’avait
répondu « que cinq mois plus tard, le 18
mai, après huit relances écrites », assurant
mensongèrement ne pas avoir livré d’armes

à Addis­Abeba (Mediapart, 24/06/2021).
Au regard de la situation et des
nombreuses exactions commises par
l’armée éthiopienne, la France a finalement
préféré suspendre l’accord militaire en août
2021. Il ne semble pas avoir été réactivé à
ce jour, en dépit d’un nouveau voyage de
Macron dans le pays en décembre 2024, et
d’un autre au retour du sommet de Nairobi
le 13 mai 2026. En cause peut­être, la
géopolitique de la Corne de l’Afrique et la
question conflictuelle de l’accès à la mer de
l’Éthiopie, la France ayant d’autres alliances
à ménager dans la région (Égypte,
Djibouti).

Océan Indien
Un peu plus au sud en revanche, les
relations économiques et militaires entre la
France et le Kenya n’ont cessé de se
développer. Le président Uhuru Kenyatta
avait déjà accueilli le One Summit Planet
cher à Macron en mars 2019. En 2023, un
accord de coopération maritime a été signé
alors que « depuis 2004, Paris forme des
militaires kényans au Collège interarmées
de défense (CID) de Paris » (Africa
Intelligence, 13/05/2024).
Fin 2025 enfin, un accord de coopération
en matière de défense a été conclu,
essentiellement axé sur la coopération
maritime et l’échange de renseignements.
La formation au maintien de la paix (pour
participer à des missions de l’Onu ou de
l’Union africaine) se poursuit,
comme avec d’autres forces
de la région. Elle est
dispensée par les militaires
des Forces françaises de
Djibouti (dernière grosse
base militaire française sur le
continent). Des exercices
maritimes conjoints sont
également prévus avec les
Forces armées de la zone sud
de l'océan Indien (Fazsoi)
basées à La Réunion et à
Mayotte, forces qui mènent
aussi des exercices conjoints
avec l’Afrique du Sud.
À noter que l’accord de
coopération a fait l’objet d’un
véritable
travail
d’amendement de la part des
parlementaires… kényans.
Les élus français n’ont pas ce
privilège – et ne le réclament
d’ailleurs pas, à quelques
rares exceptions. L’opinion
publique kényane a en effet été échaudée
par des exactions impunies commises par
les soldats britanniques, qui disposent
d’une base dans le pays (Afrique XXI,
01/11/2023).
Pour le Kenya, qui a ratifié l’accord de
défense avec la France en même temps que
quatre autres accords (avec la République
tchèque, la Chine, l’Éthiopie et le
Zimbabwe), il s’agit surtout de diversifier
ses partenaires alors que les troupes
anglaises ont mauvaise presse et que la
relation avec les États­Unis est jugée
imprévisible. Il s’agit peut­être également

de monnayer, comme à Djibouti, une
position maritime stratégique convoitée par
des puissances militaires étrangères. L’Italie
et l’Allemagne sont également sur les rangs
pour des accords similaires (Africa
Intelligence, 16/04/2026).

Guerre contre le terrorisme
Quelques années auparavant, en 2010, la
France avait déjà discrètement coopéré
avec le Kenya pour le soutenir dans ses
opérations menées contre les Shebabs en
Somalie (Le Point, 25/10/2011). La « guerre
contre le terrorisme » explique en effet
nombre de rapprochements opérés avec
certains pays, à deux périodes différentes.
D’abord sous Hollande : alors que le
passage de l’opération Serval (au Mali) à
l’opération Barkhane (Mali, Burkina Faso,
Niger, Mauritanie, Tchad) en 2014 annonce
déjà une forme d’enlisement, le président
français prétend étendre la zone
d’opération des armées françaises et
propose ses services au Nigeria dès 2015.
Début 2016, il se rend à Abuja et « se pose
en parrain militaire de la lutte contre
Boko Haram » (titre du Monde,
15/05/2016). L’organisation djihadiste
menace également le Niger et le Tchad, où
l’armée française est présente (ainsi que le
Cameroun, un autre pays de son « pré
carré »). La France fournit du
renseignement aérien et satellitaire au
Nigeria, ainsi que des formations menées
par la Direction du renseignement militaire
(DRM).
Fin avril de la même année, le ministre
de la Défense Jean­Yves Le Drian fait à son
tour le voyage pour signer une « lettre
d’intention » en vue d’un futur accord de
coopération militaire, qui doit également
inclure « la lutte contre l’insécurité
maritime » dans le golfe de Guinée (où la
production pétrolière est importante). « La
France a une grande influence sur tous
les pays » francophones de la région,
déclare son homologue nigérian pour
expliquer la signature de l’accord (Jeune
Afrique, 28/04/2016). Il s’agit aussi d’aplanir
les difficultés de fonctionnement de la
Force multinationale mixte (FMM), qui
rassemble les pays frontaliers pour
combattre Boko Haram et que la France
voudrait voir renforcée.
Bien sûr, il est également question de
ventes d’armes : « On va les aider à
identifier leurs besoins et les procédures
d’acquisition », explique une source
Décolonisons 359 - juin 2026

ANALYSE

7

ANALYSE

8
française à l’AFP. « Les forces nigérianes ont
souvent eu des problèmes pour se procurer
du matériel, notamment en raison de
[leur] mauvaise réputation en matière de
respect des droits de l’homme et de
problèmes de corruption », commente alors
un journaliste (Opex360.com, 29/04/2016).
La France, qui mène une opération
maritime permanente dans le golfe de
Guinée (opération Corymbe), a par la suite
mené quelques exercices conjoints avec le
Nigeria et fait du pays son deuxième client
d’armes dans la région (derrière le
Sénégal), mais l’accord de partenariat en
matière de Défense n’a pas abouti.
La deuxième phase commence avec le
départ contraint de l’armée française d’un
certain nombre de pays subsahariens (le
Mali en 2022, le Burkina Faso et le Niger en
2023, le Sénégal et le Tchad en 2025). La
France tente alors de « réarticuler » son
dispositif militaire africain et de redonner
davantage d’importance à la coopération
militaire afin de compenser la diminution
de ses forces présentes sur des bases ou en
opex (opération extérieure). Désormais,
elle offre ses services à davantage de pays
menacés par le djihadisme.
Avec le Ghana, la coopération militaire
est restée limitée à la formation au maintien
de la paix et à l’enseignement du français.
Avec le Nigeria en revanche, elle a été
remise au goût du jour. Le nouveau
président nigérian Bola Tinubu et son

homologue français se sont rapprochés à
l’occasion des putschs au Sahel, les deux
ayant appuyé le projet d’intervention
militaire de la Cedeao après le
renversement de Mohamed Bazoum au
Niger en 2023. Lors de la tentative de coup
d’État au Bénin en décembre 2025, la
France est intervenue militairement en
concertation avec le Nigeria, qui a pilonné
le camp des mutins grâce à du
renseignement français (Jeune Afrique,
08/12/2025).
Le président nigérian, qui craint
visiblement une déstabilisation dans un
contexte sécuritaire très dégradé, ne cesse
de lancer des appels à l’aide (Le Monde,
24/04/2026). En janvier, le général français
Pascal Ianni, patron du Commandement
pour l'Afrique (CPA), a été dépêché à Abuja,
suivi en avril par le chef d'état­major
particulier du président Macron (Africa
Intelligence, 12/05/2026). La lutte contre
Boko Haram dans le nord du pays relève
toujours de la coopération avec les
Britanniques et les États­uniens, et reste
marquée par des crimes de guerre
épouvantables commis par les forces
nigérianes (Le Monde, 12/04/2026). Mais à
l’ouest, les forces spéciales françaises
mènent avec les forces nigérianes et
béninoises « des opérations coordonnées le
long de la frontière entre les deux pays.
Elles visent en particulier les leaders du
groupe Ansaru, affilié à Aqmi [Al­Qaeda au

UN « SOMMET » DE RÉPRESSION
Le 12 mai, pendant que chefs d’État,
grands patrons et autres invités prestigieux
du sommet Afrique­France échangeaient
dans l’atmosphère ouatée du Centre
international de conférence Kenyatta de
Nairobi, l’ambiance à l’extérieur était toute
autre. La manifestation anti­impérialiste,
organisée par des opposant⋅e⋅s au sommet
venu⋅e⋅s du Kenya et d’ailleurs, était
dispersée par l’armée avec des lancers de
grenades lacrymogènes et des tirs de
sommation à balles réelles, histoire d’être
clairement compris (L’Humanité, 12/05).
Une vingtaine de personnes étaient
également arrêtées le jour même ou la
veille.
Rien de très surprenant en réalité. Le
président kényan William Ruto, nouveau
Décolonisons 359 - juin 2026

best friend d’Emmanuel Macron, a en effet
une solide expérience en matière de
répression brutale des mouvements
sociaux et des militant⋅e⋅s politiques. Le 25
juin 2025, à Nairobi, en pleine mobilisation
nationale contre la politique ultra­libérale
du gouvernement et la corruption, des
manifestations avaient déjà été réprimées
dans le sang. Bilan : 19 morts et des
centaines de blessés (Le Monde,
6/07/2025). Depuis deux ans, au moins 80
personnes ont été tuées par les « forces de
l’ordre » selon les chiffres de la Commission
nationale des droits humains. Pas de quoi
freiner le moins du monde la love story
entre la France et un Kenya chouchou des
puissances occidentales.

Maghreb islamique]», signalait récemment
Africa Intelligence (27/04/2026). Le Nigeria
a également « octroyé un droit de survol de
son territoire » pour permettre à la France
de lui fournir du renseignement aérien.

Plus de « pré carré » ?
Si elle se développe dans les pays non
francophones, la coopération militaire
française peine néanmoins à se tailler une
place significative aux côtés des partenariats
militaires déjà existants et parfois anciens,
conclus avec d’autres anciennes puissances
coloniales, ou avec les États­Unis, la Russie,
la Chine et désormais la Turquie. Cette
coopération pour l’heure limitée ne lui
permet pas d’exercer une influence, voire
de créer des situations de dépendance
comparables à celles qui ont existé ou qui
persistent encore dans certains pays
francophones, ni de s’ingérer dans des
conflits ou des crises politiques internes.
La différence est également visible dans la
répartition des coopérants militaires sur le
continent. Quelques­uns sont détachés
dans des écoles militaires de pays non
francophones, mais parmi les 17 Écoles
nationales à vocation régionale (ENVR) qui
dépendent de la Direction de la
coopération de sécurité et de défense
(DCSD) et que la France a implantées en
Afrique depuis les années 1990, aucune
n’est située hors des pays francophones.
Certes, le missilier MBDA et le droniste
Delair, appuyés par le groupe parapublic
français Défense Conseil International
(DCI), la Direction générale de l'armement
(DGA) et la Direction générale des
relations internationales et de la stratégie
(DGRIS) poussent conjointement à la
création d’une « académie de drones dans
la capitale botswanaise », Gaborone, qui
serait destinée « aussi bien à la Botswana
Defence Force (BDF) […] qu'aux forces de
police et de maintien de l'ordre […] en
provenance du Botswana, mais aussi des
pays voisins, tels que l'Afrique du Sud,
l'Angola, le Malawi, le Mozambique, la
Namibie et la Zambie » (Africa
Intelligence, 10/04/2026). Mais pour
l’heure, il reste bien une spécificité du « pré
carré » en matière de coopération militaire.
Raphaël Granvaud
Cet article a été prépublié par Afrique XXI :
https://afriquexxi.info/

EN AFRIQUE, LE BUSINESS
DES ARMES DÉPASSE DÉJÀ LE
« PRÉ CARRÉ »
Dans la perspective d’un passage à une « économie de guerre », Paris cherche à exporter
toujours davantage ses armes en Afrique, y compris non francophone. Petit tour d’horizon.

L

e « rapport au Parlement 2025 sur les
exportations d’armement de la
France », remis par le ministère des
Armées, s’avère très instructif quant aux
raisons qui poussent la France à asseoir sa
position de deuxième plus gros
exportateur
d’armes
au
monde,
notamment en diversifiant ses partenaires.
Y est clairement mentionné le passage à
une « économie de guerre ».
Dans cette perspective, l’exportation est
perçue bien sûr comme vectrice de
bénéfices et d’emplois, mais doit permettre
en outre d’augmenter les capacités
productives des industries militaires en
prévision d’un éventuel conflit. Le rapport
l’énonce explicitement : il s’agit
d’« anticiper les approvisionnements long
cycle, constituer les stocks, augmenter
certaines fabrications ou maintenir des
lignes de production opérationnelles ».
Autrement dit : militariser la société et
préparer l’appareil productif à une période
de guerre.
En attendant, c’est entre autres pour
écouler cet excès que le marché national
ne peut absorber que Paris se démène
pour trouver de nouveaux débouchés pour
les fabricants d’armes tricolores. Sont en
particulier ciblés des nouveaux partenaires
africains n’appartenant pas au traditionnel
« pré carré » françafricain – d’autant plus
que les pays le composant, si l’on excepte
ceux d’Afrique du Nord, n’ont guère les
moyens d’acheter beaucoup et cher.

De nouveaux partenaires
qui pèsent lourd
Certains de ces États sont ainsi devenus
maintenant des clients importants à
l’échelle du continent africain. Ces
dernières années, les gros contrats se sont
multipliés, comme avec le Botswana en
2016 pour des systèmes de défense
aérienne produits par MBDA, leader
européen des missiles et systèmes de

missiles pour 304,2 millions d’euros (La
Tribune, 10/07/2017) ou en 2018 avec la
Tanzanie notamment pour des hélicoptères
Super Puma produits par Airbus
Helicopters pour 165 millions d’euros (La
Tribune, 04/01/2018).
Plus récemment, en 2023, la production
de deux des trois corvettes BR71 MKII qui
équiperont bientôt l’Angola a été confiée à
l’entreprise Constructions mécaniques de
Normandie (CMN), une filiale du groupe
franco­libanais Privinvest, pour un montant
de 404,6 millions d'euros. Par ailleurs,
malgré la rude concurrence entre MBDA et
le brésilien Siatt, ce seront bien les missiles
de type Exocet du groupe français qui
devraient équiper ces navires de guerre
(Africa intelligence, 12/06/2025).
La part de ces nouveaux partenaires pèse
de plus en plus lourd dans le total des
exportations d’armes françaises en Afrique.
À titre de comparaison, les commandes
passées par la Côte d’Ivoire sur la période
2015­2024 ne représentaient « que » 106,3
millions d’euros, celles du Gabon à peine
41,4.

Au service des
vendeurs de mort
La convergence entre les intérêts des
entreprises d’armement et de l’État est
totale. Dans bien des cas, les opérations
militaires tricolores servent de véritables
vitrines aux équipements français. Le
ministère des Armées se félicite ainsi dans
son rapport au Parlement que les
commandes
de
patrouilleurs
et
d’équipements associés soient directement
liées à l’opération Corymbe. Celle­ci,
menée depuis 1990 en vue de « sécuriser »
le golfe de Guinée, a vu défiler un grand
nombre de bâtiments français et permis de
renforcer la coopération avec les pays
côtiers, y compris là encore en dehors du
« pré carré » françafricain, comme avec
l’Angola ou le Nigeria.

Ce dernier est ainsi devenu un client
régulier du constructeur naval Ocea qui lui
a fourni plusieurs patrouilleurs. Les
rapports au Parlement du ministère des
Armées mentionnent 219 millions d’euros
de licences accordées pour l’exportation
d’armes « de catégorie ML9 » (à savoir les
navires de guerre et autres équipements
navals) pour 2018 et 36 millions en 2022,
toutes à destination du Nigeria. Un
communiqué
de
presse
d’Ocea
(01/02/2023) évoque également une
commande de quatorze nouveaux
patrouilleurs en 2023.
Les diplomates et les militaires, en
particulier les attachés de défense des
ambassades, servent également de « VRP »
pour les fabricants d’armes. Le cas du
Kenya est particulièrement emblématique.
Le rapprochement entre la France et ce
pays d’Afrique de l’Est s’est matérialisé par
l’organisation du sommet Afrique­France à
Nairobi, mais aussi par la mise en œuvre
d’une stratégie générale d’implantation des
entreprises françaises au Kenya qui sert
évidemment
aussi
l’industrie
de
l’armement. Bénéficiant de l’entrée en
vigueur du premier accord de coopération
de défense entre Paris et Nairobi, plusieurs
groupes français comme Airbus, MBDA,
Thalès ou Ocea ont approché les autorités
kényanes pour leur proposer leurs services
(Africa intelligence, 04/02).
Autre exemple, l’initiative de MBDA et
du fabricant de véhicules aériens sans
pilote Delair, soutenue par Paris, qui ont
présenté en avril un projet de création
d’une école de drones au Bostwana (Africa
intelligence, 10/04). Sans doute pour
favoriser la demande future de ce type de
matériel. De ce côté­là du globe, comme
ailleurs, le business tricolore de la mort
n’est pas près de s’arrêter.
Alex
Décolonisons 359 - juin 2026

ANALYSE

9

SALVES

10

CITÉ DE LA LANGUE FRANÇAISE

LA CÉLÉBRATION DE LA
LANGUE POUR JUSTIFIER
LA COLONISATION
À la Cité internationale de la langue française, à Villers­Cotterêts, se déroule un récit sur le
français tout au service du soft power de la France. Visite guidée (et critique).

C

omme les précédents présidents
français, Emmanuel Macron a créé
son musée : la Cité internationale de
la langue française, à Villers­Cotterêts
(Aisne). Un musée qu’il ne nomme pas ainsi
parce qu’il le veut ouvert et changeant, pour
une langue qu’il dit « de liberté et
d'universalisme » (discours d’inauguration,
30/10/2023). Et c’est là tout le poids
historique, culturel et diplomatique de cette
initiative. Nous sommes allé⋅e⋅s le visiter
l’automne dernier afin d’y analyser le
discours « officiel » tenu sur la France à
travers la langue française et de mieux
comprendre comment et pourquoi la France
a imposé le français.

Par le biais de la langue, les valeurs de la
République française sont associées à
l’ensemble des francophones du monde,
comme une caractéristique intrinsèque.
Dans une salle suivante, intitulée « La vie à
la française », la place des femmes dans l’art
de la conversation dans les salons et la
mention du français comme langue
diplomatique à partir du XVIIe siècle
permettent de venir mettre en valeur un
passé romanticisé de la France. Le modèle
français est ici présenté comme
universalisable et enviable pour le reste du
monde. Une pensée qui a largement guidé
l’impérialisme français pendant les
conquêtes coloniales.

La supposée supériorité
du français

La littérature plutôt que
l’usage social de la langue

Tout au long de la visite, la langue
française est associée au siècle des Lumières.
L’idée selon laquelle elle serait
particulièrement « claire » et « logique » est
reprise sans distance. Le français est
également présenté comme la langue
républicaine, dont la maîtrise permettrait,
selon la citation de l’abbé Grégoire,
d’« uniformer le langage d’une grande
nation de manière que tous les citoyens qui
la composent puissent sans obstacle se
communiquer leurs pensées ».
Dans les premières salles, la langue
française est aussi présentée comme une
langue de révolte, d’émancipation, de
liberté. Sur un petit cartel, la question de la
spécificité des francophones est posée : « Les
francophones du monde entier auraient­ils
une propension particulière à s’indigner ? »

Dans la toute première salle du parcours
de visite, « Une langue monde », c’est la
littérature francophone qui est célébrée. On
remarque que parmi les auteur⋅rice⋅s mis⋅e⋅s
en avant, nombreux⋅ses sont celleux issu⋅e⋅s
des colonies, passées ou actuelles. La
première citation visible est d’Édouard
Glissant et Patrick Chamoiseau, deux auteurs
martiniquais. Dans l’immense bibliothèque
au centre de la pièce, les ouvrages rangés à
hauteur de vue sont ceux d’Aimé Césaire, de
Maryse Condé, d’Ousmane Sembène, de
Kamel Daoud, de Frantz Fanon ou encore
d’Amin Maalouf.
Le fait que des écrivain⋅e⋅s utilisent le
français pour écrire est utilisé comme une
légitimation de la langue française comme
langue de libération, d’abolition du rapport
colonial, absolvant ainsi d’une certaine façon

Décolonisons 359 - juin 2026

la France de ses responsabilités historiques.
Sur les cartels explicatifs aux murs, les
raisons historiques à la présence de la
langue française en dehors de son domaine
historique sont euphémisées : « Des
explorations aux conquêtes coloniales, la
langue française est sortie de son berceau
européen et s’est enracinée ailleurs. » La
diffusion du français, ainsi présentée comme
le fruit de la « vie » de la langue, permet
d’éviter toute référence à la situation
politique et sociale – en l’occurrence, la
domination coloniale – qui a permis son
« enracinement ».
Un procédé repris tout au long de la
visite. Parler de « mots qui voyagent » ou
d’une « langue qui s’exporte » plutôt que de
l’imposition de la pratique d’une langue par
un État, ou du soft power de la France, c’est
prêter à une langue des intentions et une
individualité qu’elle n’a pas. Une langue est
un outil de communication : dire qu’elle est
« autonome » ou « naturelle », c’est amener,
de façon supposément objective, la
légitimation de certaines pratiques
linguistiques et oublier qui a le pouvoir de
décider du prestige d’une langue.
L’idéologie linguistique ainsi promue sous­
entend que la langue française serait
meilleure (plus claire, plus logique, plus
belle) que les autres. Une vision qui permet
de recycler des idées suprémacistes,
rendues
plus
acceptables
parce
qu’appliquées au concept de langue. Les
concepteur⋅rice⋅s de l’exposition n’ont
manifestement pas trouvé gênant d’afficher
des citations proclamant la supériorité de la
langue française, alors qu’iels n’auraient

certainement pas osé afficher les discours
comparables sur une supposée supériorité
de la race blanche ou de la civilisation
européenne…

Pour les colonisé.e.s,
le français comme un besoin
Dans le parcours permanent, toutes les
pièces s’enchaînent… à part celle qui porte
sur le français dans les colonies, intitulée
« L’Empire de la langue » : celle­ci est cachée
par un panneau sur « L’art de vivre à la
française ». Elle est disposée comme une
salle de classe, avec des pupitres d’écoliers.
Au niveau de l’emplacement du tableau sont
projetées des photographies d’écoliers dans
des écoles de l’empire colonial.
Malgré les quelques éléments critiques
présentés dans les recoins de la pièce, le
discours produit par l’institution est très
orienté : la francophonie aurait été une
chance pour les personnes colonisées. On
nous apprend ainsi que « là où il est
enseigné, le français – vecteur d’éducation
– fournit aussi aux peuples colonisés un
instrument de libération : les savoirs et les
valeurs véhiculés par l’école contribueront
à leur émancipation ».
La colonisation française est ainsi
légitimée. Son caractère violent n’est pas nié,
mais on insiste sur le fait qu’elle aurait
permis d’enseigner la langue française et
donc les valeurs des Lumières aux peuples
colonisés, qui en avaient supposément bien
besoin. Il est ailleurs précisé que, au
moment des indépendances africaines, « les
peuples retournent la langue contre le
pouvoir colonial », « au nom de valeurs
héritées des Lumières ». Ce serait donc grâce
aux Français que les personnes colonisées se
seraient libérées des Français. CQFD. Voilà le
mythe de la mission civilisatrice de la France
ainsi réactualisé.
La situation linguistique actuelle des
territoires colonisés n’est qu’à peine
évoquée, et présentée comme apaisée. Sur
un cartel, le français y est décrit comme
« une réalité durable » qui entretiendrait un
« dialogue permanent » avec d’autres
langues et servirait de « trait d’union » entre
différentes langues et différents continents.
Encore une fois, de nombreux⋅ses
auteur⋅rice⋅s noir⋅e⋅s et arabes sont cité⋅e⋅s,
notamment des figures anticoloniales (à
nouveau Césaire, Fanon…), mais leur
positionnement vis­à­vis de la langue
française n’est jamais expliqué. Iels sont
mis⋅e⋅s au même plan qu’Onésime Reclus,

géographe du XIXe siècle et inventeur du
concept de francophonie, présenté comme
un « ardent promoteur de la colonisation
française ».
Une salle est dédiée aux langues de France
dites régionales – y compris celles des
colonies actuelles. La disposition de cet
espace permet seulement de les entendre
de manière aléatoire, mais sans aucune
traduction, ni aucune information sur la
personne qui parle. Alors que la célébration
de la langue française s’appuie
principalement sur sa littérature et des
figures d’auteur⋅rice⋅s, ces langues­là sont
présentées comme « simplement » orales et
produites par des personnes anonymes. Le
contraste avec le discours tenu sur la langue
française est total : elles ne sont célébrées ni
pour leurs auteur⋅rice⋅s, ni pour leur
« génie », pas plus qu’elles ne sont pré­
sentées comme sources de connaissances.
Les autres langues parlées sur le territoire
français, celles « portées par les flux
migratoires ou touristiques », sont, elles,
qualifiées d’« idiomes », et pas de « langues »
pleines et entières.

domaine militaire.
Ailleurs dans l’exposition, on nous dit que
« le français fait face à un afflux massif et
quasi exclusif des mots anglais dans le
langage courant ». Cette affirmation n’est
basée sur aucune étude et donne une image
de la situation sociolinguistique pour le
moins partiale. De plus, le choix des
métaphores pour la décrire accentue l’idée
d’une domination de l’anglais sur le français.
Il n’est plus question ici de langue « trait
d’union », ni de « dialogue » comme c’était le
cas concernant le rapport de la langue
française avec les autres langues des
populations colonisées.
Pour rappel, le français ne fait pas partie
des langues « menacées », bien au contraire,
puisqu’il s’agit d’une des dix langues les plus
parlées au monde. Le mythe de ce péril
anglophone semble n’être qu’une
adaptation linguistique du syndrome de
Fachoda. Depuis la crise du même nom en
1898, en pleine conquête coloniale, la
« perfide Albion » est suspectée de vouloir
empêcher par tous les moyens, même les
plus vils, l’extension de l’Empire français.

Le fantasme de
la menace anglophone

Parler de la langue,
pas de politique

À plusieurs reprises au sein du parcours
d’exposition, la langue française est
présentée comme menacée. À propos de
l’Académie française, il nous est dit que son
rôle est de « défendre la langue française ».
Cela sous­entend que la langue française
aurait besoin d’être sauvegardée, protégée,
tout en légitimant le rôle de l’Académie
française dans ce combat fantasmé.
Cette idée que le français est une langue
menacée, donc à défendre, ne peut que faire
écho au contexte actuel où les discours
nationalistes et leur rhétorique sécuritaire
sur les dangers extérieurs qui menacent
notre pays sont sans cesse plus diffusés.
Au cours de la visite, la nature de cette
menace se précise : c’est l’expansion
mondiale de l’anglais qui mettrait en péril
notre langue. Il est ainsi écrit qu’en
Amérique du Nord, le français se diffuse
« contre une autre langue, l’anglais ». La
situation sociolinguistique du Québec est
particulièrement mise en avant, notamment
à travers des témoignages de francophones
canadiens. On nous montre une lettre du
général de Gaulle, alors président de la
République, demandant en 1962 à son
ministre des Armées Pierre Messmer
d’interdire l’emploi de mots anglais dans le

Proposer un espace de réflexion sur la
langue, sur son histoire et sur les rapports de
pouvoir qu’elle peut reproduire est en soi
une idée intéressante. Mais la visibilisation
des enjeux politiques est justement la
grande absente de cette visite à Villers­
Cotterêts. Le lien entre la langue et la
construction nationale est présent de façon
évidente, puisqu’on trouve même un encart
parlant de la langue comme d’une « affaire
d’État » (« matter of state »), mais cette
situation est présentée comme un état de
fait, et non comme une réalité à questionner.
Pourtant, l’existence même de cette cité
prouve l’importance politique de la langue,
outil de soft power pour l’influence française
à travers le monde, notamment dans les
espaces francophones. À ce titre, les
références fréquentes aux auteur⋅rice⋅s is­
su⋅e⋅s d’anciennes colonies peuvent se
comprendre comme une volonté de
s’afficher comme non­raciste – « On n’est
pas raciste, on a cité Aimé Césaire ». Et
soulignent que la promotion de la
francophonie représente un intérêt
stratégique pour la France.
Élio Cabello & Galla Althabégoïty
Décolonisons 359 - juin 2026

SALVES

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ACTUALITÉ

MAYOTTE OU LES SACRIFIÉ·E·S
DE LOIS D’EXCEPTION COLONIALES
Durcissement du droit du sol en dérogation du droit commun, nouvelles opérations de
destruction d’habitats précaires, traque des migrant⋅e⋅s… Dans le 101e département
français, la politique coloniale bat son plein.s

A

doptée en avril 2025 (voir notre édito
de mai 2025), la loi durcissant les
conditions d’obtention du droit du
sol à Mayotte, déjà restreintes en 2018, est
entrée en vigueur le 6 mai. Désormais, les
deux parents – et non plus un seul – doivent
résider régulièrement en France depuis au
moins un an au moment de la naissance de
l’enfant, contre trois mois auparavant. Une
rupture avec le droit commun, dénoncée par
la gauche : partout ailleurs sur le sol français,
un enfant né de parents étrangers acquiert
automatiquement la nationalité française à sa
majorité.
L’arrêté publié le 30 avril précise que les
parents d’enfants nés à Mayotte doivent
justifier d’une entrée régulière sur le
territoire et fournir un visa long séjour. Une
exigence souvent impossible à satisfaire, la
plupart des Comorien⋅ne⋅s arrivant
illégalement sur l’île en kwassa­kwassa, ces
embarcations de fortune utilisées pour
traverser le bras de mer séparant les
Comores de Mayotte1.
Cette réforme s’inscrit dans la continuité
de la loi de « refondation » de Mayotte,
présentée en 2025 après le cyclone Chido

comme un vaste plan de reconstruction et
de modernisation. Derrière ces promesses,
l’État poursuit surtout le renforcement d’un
arsenal sécuritaire destiné à traquer les sans­
papiers et faciliter les expulsions.
Associations et ONG dénoncent une
politique d’exception faisant de Mayotte un
laboratoire du durcissement migratoire
français. L’Unicef notamment alerte sur une
réforme qui ignore les causes profondes de
la pauvreté et fragilise encore des milliers
d’enfants vivant déjà dans une grande
précarité (communiqué de presse,
2/07/2025).

Traque permanente
L’opération Kingia, lancée le 7 avril, illustre
cette logique, dans la continuité des
opérations Wuambushu en 2023 ou
« Mayotte place nette » en 2024, censées
lutter contre la délinquance, l’économie
informelle et l’habitat insalubre. Contrôles
massifs, arrestations et destructions
d’habitations précaires – les « décasages » –
se multiplient avec l’arrivée d’une centaine
de policiers et gendarmes pour un « choc de
sécurité », dixit le préfet. Dans une

atmosphère de traque permanente, les
familles limitent leurs déplacements, des
enfants ne vont plus à l’école, des tra­
vailleur⋅euse⋅s désertent marchés et
chantiers par peur des contrôles.
Dans le même temps, les routes
migratoires vers Mayotte évoluent. Aux
traversées depuis les Comores s’ajoutent
désormais des flux croissants venus d’Afrique
centrale, notamment de République
démocratique du Congo : des exilé⋅e⋅s
quittent Goma ou Bukavu, fuyant guerre et
misère, avant de traverser l’Afrique de l’Est,
puis l’océan Indien. Beaucoup ne
connaissent presque rien de Mayotte, sinon
l’image d’un territoire français où survivre
semble possible. À l’arrivée, beaucoup
s’entassent dans le campement insalubre de
Tsoundzou 2.
Cette nouvelle route s’accompagne d’un
nombre croissant de naufrages (RFI, 26/03).
En prétendant stopper l’immigration par la
répression, l’État alimente surtout les
réseaux clandestins. Et pousse les exilé⋅e⋅s
vers des routes toujours plus meurtrières.
Katell Gueguen

1 Sur ce point, comme sur ceux qui suivent, lire l’excellente série d’articles publiée par InfoMigrants en avril 2026 sur l’immigration à Mayotte.

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