Citation
FÉVRIER 2026
JOURNAL ANTICOLONIAL ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE
DÉCOLONISER L'ESPACE PUBLIC... ET LA GAUCHE / PRISONS & COLONIES
DÉCOLONISONS !
N°355
ISSN 26797585
3€
EN BREF
L’Algérie criminalise
la colonisation
Le 24 décembre, les députés algériens ont
voté à l’unanimité une loi criminalisant la
colonisation française de 1830 à 1962 et
exigeant de la France excuses officielles et
réparations, y compris pour ses essais
nucléaires dans le Sahara algérien. « Une
initiative manifestement hostile, à la fois à
la volonté de reprise du dialogue franco
algérien, et à un travail serein sur les
enjeux mémoriels », a réagi le ministre
français des Affaires étrangères (France Info,
24/12). Pourtant, le 15 février 2017 à Alger,
Emmanuel Macron luimême n’avaitil pas
qualifié la colonisation de crime contre
l’humanité (avant de se dédire plus tard, il
est vrai) ? Déclaration plus en rapport avec la
réalité des faits (lire par exemple le récent
Oradours coloniaux français de l'historien
Olivier Le Cour Grandmaison), comme le
souligne Zakaria Belkhir, député du
Mouvement de la société pour la paix (parti
islamiste conservateur), coordinateur du
projet de loi : « La seule initiative hostile,
c’est l’agression française contre l’Algérie et
les crimes commis pendant cent trentedeux
ans » (Mediapart, 28/12).
Le 22 janvier, le Conseil de la nation (le
Sénat algérien) a finalement adouci le texte,
en revenant notamment sur les demandes
d’excuses et de réparations (Le Monde,
23/01). Quel que soit l’issue de cette
séquence, elle s’inscrit dans la montée en
puissance d’une exigence de justice
réparatrice des crimes coloniaux sur le
continent. Le vote des députés intervenait
ainsi moins d’un mois après la réunion à
Alger même d’une conférence internationale
sur cette question, dont la déclaration finale
doit être soumise au vote lors du sommet de
l’Union africaine mifévrier (Décolonisons
n°354, 01/2026).
Qui a volé à qui ?
Suite à une plainte d’Orano (exAreva),
une enquête pour vol en bande organisée a
été ouverte à Paris fin 2025. La « bande
organisée » désigne les militaires qui ont
pris le pouvoir au Niger à l’été 2023 et le
« vol » la réquisition d’une tonne d’uranium
extraite sur le site d’Arlit, soit quelques
mois de production.
En effet, après avoir pris le contrôle
opérationnel de la Somaïr, la filiale d’Orano
dans le pays, puis avoir annoncé sa
nationalisation, le gouvernement nigérien
tente désormais de vendre un stock
d’uranium estimé à 200 millions d’euros.
Orano, qui conteste ces mesures, a déjà
entamé plusieurs procédures devant le
Cirdi, tribunal d’arbitrage privé dépendant
de la Banque mondiale, systématiquement
favorable aux entreprises contre les États.
En septembre, celuici a déjà rendu un
premier arrêt enjoignant « à l’État du Niger
de ne pas vendre, ni céder, ni même
faciliter le transfert à des tiers de
l’uranium produit par la Somaïr retenu
en violation des droits d’Orano » ; tandis
que le chef de la junte militaire, le général
Tiani, revendique « le droit légitime du
Niger de disposer de ses richesses
naturelles, de les vendre à qui souhaite les
acheter, dans les règles du marché, en
toute indépendance ».
Au plan juridique, Orano aura
certainement gain de cause. Mais on
s’étouffe lorsque l’entreprise française à
capitaux publics s’estime volée, alors que
c’est par des ingérences politiques et mili
taires ininterrompues que la France a
conservé un monopole sur l’uranium du
Niger pendant des décennies.
L’UE verdit la
production d’armes
Sur pression de l’Union européenne
(UE), des banques financent les entreprises
d’armement avec l’argent des fonds verts.
C’est la triste réalité que nous dévoile dans
une enquête conjointe Voxeurop,
Mediapart, IrpiMedia et El País
(17/12/2025). Via des gestionnaires d’actifs,
tels DWS (Deutsche Gesellschaft für
Wertpapiersparen), issu de la Deutsche
Bank, ou Amundi, filiale du groupe Crédit
Agricole et leader européen dans ce
domaine, les investissements des fonds
« verts » européens dans les activités de
défense ont triplé entre 2022 et 2025,
frôlant désormais les cinquante milliards
d’euros. BNP Paribas, Eleva Capital, Crédit
mutuel et BPCE figurent aussi parmi les
nombreuses banques commettant de tels
investissements.
En 2021, un règlement sur la finance
durable a été adopté par l’UE pour
contribuer à sortir des investissements
polluants. L’ASD, le lobby européen des
entreprises de défense, est aussitôt monté
au créneau et a convaincu la Commission
européenne que les fabricants d’armement,
assurant la sécurité, donc la paix
indispensable à l’économie et au bienêtre
d’une société, « apportent de facto une
contribution essentielle à un monde plus
durable » (note de l’ASD, 6/10/2021).
Absurdistan, nouveau nom de l’UE ? Ou
carrément Imposture ? Pas tout à fait,
puisque elle n’autorise pas l’investissement
des fonds verts dans l’industrie qui fabrique
des armes controversées, comme les mines
antipersonnel. Ouf ! On respire durable
ment !
Vœux françafricains
Lors de la traditionnelle Conférence des
ambassadeurs qui s’est tenue à l’Élysée le 8
janvier, Emmanuel Macron a livré les grandes
lignes de sa politique étrangère. 47 minutes
de « propos bavards et décousus » (dixit
Mondafrique, 12/01) au cours desquelles le
président de la République a ressorti une fois
encore son couplet sur « un partenariat
d’égal à égal » avec les anciennes colonies et
s’est vanté d’avoir « complètement réinventé
la relation diplomatique », une manière de
taire les échecs de sa politique africaine. Des
formules creuses dont il est coutumier,
accompagnées tout de même de quelques
aveux sur la continuité de la Françafrique.
Côté militaire par exemple, lorsqu’il a
indiqué que la fermeture de nombreuses
bases n’avait rien d’« un abandon » : « On a
rebâti un partenariat militaire qui est
pertinent et qui a montré sa force et sa
pertinence au Bénin et qu’on est en train de
construire avec plusieurs autres pays. » Le
partenariat au Bénin prenant en réalité la
forme d’une ingérence militaire caractérisée
pour sauver un président « ami » (relire notre
édito de janvier)…
Emmanuel Macron a aussi vanté « la
solidité de l’amitié avec l’Égypte » – une
dictature choyée en effet par Paris, comme
l’ont prouvé les « Egypt Papers » – ou encore
la « remontada formidable de notre
diplomatie avec le Maroc » – au mépris du
droit à l’autodétermination du peuple
sahraoui (lire page 11).
Ciblant notamment Donald Trump et les
ÉtatsUnis, le président a dit, sans rire,
refuser « le nouveau colonialisme et le
nouvel impérialisme ». Les anciens – ceux
portés par la France notamment – semblent
en effet mieux lui convenir.
Image de couverture :
D'après une photo de Esquinte sur X.
Journal fondé en 1993 sous le nom de
Billets d'Afrique par FrançoisXavier
Verschave Directeur de la publication
Nicolas Butor Comité de rédaction
R. Granvaud, O. Tobner, J. Boucher, J. Poirson,
N. Butor, B. Godin, N. MaillardDéchenans,
J. Lasagno, M. PetitAgeneau, K. Gueguen
Ont contribué à ce numéro J. Beurk,
E. Baumard, A. Pascal, E. Cailleau, A. Baron,
T. Deltombe Édité par Association Survie,
21 ter rue Voltaire 75011 Paris Tél. (+33)9
53 14 49 74 Web http://survie.org
Commission paritaire n°0226G87632
Dépôt légal février 2026 ISSN 26797585
Imprimé par Imprimerie NotreDame, 80
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Bulletin d’abonnement en page 12
Sommaire
4 LONG FORMAT
À Lille, la gauche face à
son passé – et présent –
colonialiste
8 ENTRETIEN
Exporter l’enfermement
pour réprimer et discipliner
les sociétés colonisées
10 ACTUALITÉ
En Afrique, Total pollue
(aussi) le foot
11 ACTUALITÉ
La politique du « fait
accompli » contre le peuple
sahraoui
L
LE COLONIALISME
(FRANÇAIS) TUE
La rédaction
ÉDITO
n°355 / FÉVRIER 2026
e soutien de l’État français aux extrémistes hutus lors du génocide des Tutsis
au Rwanda, avant, pendant et après 1994, fut décisif. Israël, en revanche, n’a
pas besoin de la France pour commettre un génocide à Gaza – génocide
toujours en cours, malgré le pseudo « plan de paix » américain. Il n’empêche : par
son soutien diplomatique, militaire, économique et même idéologique constant à
l’État hébreu, la France se rend là complice – une fois de plus – de crimes de guerre,
de crimes contre l’humanité, de crime de génocide. Un constat dramatique que
Survie a tenu à rappeler dans un texte de positionnement rendu public en ce début
d’année (et disponible sur notre site internet).
L’affirmer ne signifie pas que la France aurait ellemême une intention génocidaire
visàvis des Palestinien⋅ne⋅s. En droit pénal, la complicité d’un crime ne présuppose
pas son intention : elle signifie une aide active, en connaissance de cause et avec des
effets sur sa commission. Or, comment penser que les représentants de l’État
français n’avaient pas connaissance des exactions israéliennes, relayées quasi en
direct et au
quotidien sur
les écrans du
monde entier ?
Leur caractère
génocidaire, lui,
a été maintes
fois mis en
lumière, jusqu’en septembre dernier par la commission d’enquête du Conseil des
droits de l’homme de l’ONU.
Quant à l’aide active de la France, elle est indiscutable : refus de quelconques
sanctions contre Israël, refus d’appliquer le mandat d’arrêt de la Cour pénale
internationale contre le criminel Netanyahou alors que celuici a survolé au moins
deux fois l’espace aérien français, continuation de la coopération sécuritaire et
policière entre les deux États… Mais aussi la vente d’armes – un « flux
ininterrompu » depuis le début du génocide, dixit une coalition d’organisations dans
un rapport publié le 10 juin 2025. Sans oublier la criminalisation incessante du
soutien au peuple palestinien en France, incarnée notamment par la dissolution du
collectif Palestine vaincra en février 2025 ou celle toujours en cours d’Urgence
Palestine.
Trentedeux ans après le génocide des Tutsis, ce nouveau soutien tricolore à un
régime génocidaire n’a rien d’un accident. Il nous rappelle que la France est elle
aussi une puissance coloniale, dont l’empire passé s’est construit sur la conviction
de la supériorité occidentale sur le reste du monde et la négation de la dignité et des
droits des colonisé⋅e⋅s, y compris du droit de vivre. Une histoire sanglante encore
largement occultée aujourd’hui, comme nous le rappelle un ancien premier ministre
et candidat à la présidence de la République, Édouard Philippe, qui refuse de
qualifier la colonisation de « crime » (LCI, 8/12).
Une histoire coloniale surtout qui perdure, que ce soit indirectement – cette
Françafrique qui se réinvente sans cesse – ou très directement dans les colonies
d’Outremer – dont deux d’entre elles, la KanakyNouvelleCalédonie et la Polynésie
française, sont même inscrites sur la liste des Nations unies des territoires à
décoloniser.
Cet impérialisme bien vivant continue ainsi de motiver l’action politique de
nombre de nos dirigeants, Emmanuel Macron en tête. Il nourrit également un
racisme structurel persistant, qui amène une grande partie de nos compatriotes à
accepter par exemple que les personnes racisées soient la cible privilégiée des
« forces de l’ordre » (comme El Hacen Diarra, mort dans la nuit du 14 au 15 janvier
dans le commissariat du 20e arrondissement de Paris). Ou encore que des peuples
racisés entiers soient dépossédés de leurs terres et massacrés.
LONGPORTRAIT
FORMAT
4
DE FAIDHERBE À MITTERRAND
À LILLE, LA GAUCHE FACE À
SON PASSÉ – ET PRÉSENT –
COLONIALISTE
En 2026, l’espace public de la capitale des Flandres continue de rendre hommage à des figures
sanglantes de la colonisation. Une situation qui met en lumière les errances de la gauche
lilloise et française dans son ensemble, la ramenant à ses démons aussi bien passés qu’actuels.
Manifestation devant la statue du
général Faidherbe à Lille en 2020
(photo : La Brique).
P
artout en France, comme dans le
reste de l’Europe et jusqu’aux
Amériques, les élus locaux sont
encombrés par les vieilles statues coloniales
que leur ont léguées leurs prédécesseurs.
Pendant des décennies, pendant des siècles
même, il était de bon aloi de célébrer au
cœur des métropoles ces grands hommes
qui avaient jadis conquis le monde et soumis
les lointaines peuplades de « races
inférieures ». Ainsi furent érigées, non sans
fierté, des milliers de statues glorifiant des
colonialistes, des esclavagistes, des
tortionnaires et autres génocidaires.
Mais, aujourd’hui, ces monuments font
tache. Si les édiles réactionnaires ne voient
évidemment
aucun
problème,
et
commémorent avec une joie intacte les
atrocités perpétrées par leurs aïeux, d’autres
– qui se revendiquent du « progressisme » et
de l’« humanisme » – commencent à être
gênés aux entournures. Peuton célébrer un
crime contre l’humanité au cœur même
d’une ville « de gauche » ? Peuton tolérer la
statue géante d’un colonialiste sanguinaire
quand on se dit « antiraciste » ?
Un exterminateur colonial
domine la place de la
République
Voilà le genre de questions que se posent
les candidats à la mairie de Lille depuis
quelques années. Depuis, du moins, qu’a
émergé dans la capitale des Flandres un
collectif baptisé « Faidherbe doit tomber ».
Créé en 2018, ce collectif interassociatif
conteste la présence de l’imposante statue
équestre qui célèbre le colonialiste Louis
Faidherbe (18181889) et qui surplombe – ô
Décolonisons 355 - fév 2026
symbole – la place de la République.
La carrière coloniale de Faidherbe,
célébrée en son temps, a par la suite été
remisée au second plan. Si un monument a
été érigé en son honneur en 1896, souligne
encore aujourd’hui la municipalité socialiste
de Lille, c’est pour honorer son héroïsme, à
la tête de l’Armée du Nord, face à l’invasion
prussienne en 18701871. Voyez vous
mêmes ! La statue ne célèbretelle pas
explicitement – et exclusivement – les
batailles de PontNoyelles (décembre 1870)
et de Bapaume (janvier 1871) au cours
desquelles il s’est illustré ?
Il ne faut pourtant pas gratter longtemps
pour découvrir que ces quelques semaines
d’escarmouches antiprussiennes cachent
quarante ans de colonialisme forcené.
Comme nombre des officiers français du
XIXe siècle, c’est en effet aux colonies que
Faidherbe a fait ses premières armes.
Dès les années 1840, il participe à la
conquête de l’Algérie sous la tutelle des
sanguinaires généraux Thomas Bugeaud et
Armand de SaintArnaud. « Vous voyez une
guerre
d’extermination
et,
malheureusement, il est impossible de la
faire autrement, écritil à sa mère en
1844. Après bien des tentatives pour lui
inspirer le respect du droit des gens, on est
réduit à dire : un Arabe tué c’est deux
Français de moins assassinés1. » Forte de
pareilles maximes, qui justifient les pires
exactions – pillages, viols, massacres,
enfumades, destruction de villages,
décapitation de rebelles, etc. –, l’armée
française extermine des centaines de milliers
d’Algériens au cours de ces années
terribles2.
Après un passage en Guadeloupe,
Faidherbe est affecté au Sénégal, où la
présence française se limite encore dans les
années 1850 à quelques comptoirs
commerciaux. Objectif : conquérir l’intérieur
des terres et mater les peuples rebelles qui
amputent les profits des négociants français.
Faidherbe exporte donc au Sénégal les
méthodes qu’il a apprises en Algérie. Les
expéditions militaires se succèdent, avec
leur cortège d’atrocités. « Si un pillage est
commis par les habitants d’un village, tout
le pays auquel appartient le village en est
responsable et doit s’attendre à toute espèce
de représailles de notre part », expliquetil
par exemple. « Rien ne peut donner une
idée de la terreur que notre poursuite
inspira à ces malheureuses populations,
entraînées dans cette guerre par quelques
chefs vendus aux Maures », commentetil
encore.
Gouverneur du Sénégal à deux reprises
(en 18541861, puis en 18631865),
Faidherbe est étrangement décrit comme un
« bâtisseur » et jouit même – aujourd’hui
encore – d’une réputation de « négrophile ».
Disposant de moyens financiers limités, à
une époque où les dirigeants français
hésitent encore à investir dans l’expansion
africaine, le gouverneur doit en effet
s’appuyer sur les forces locales pour mener
à bien son « œuvre coloniale ».
Après avoir semé la terreur dans l’arrière
pays, il joue donc la carte de la séduction
des élites locales, qui acceptent pour
certaines de lui servir de relais et de lui
fournir de la chair à canon (Faidherbe,
s’inspirant des tirailleurs indigènes d’Algérie,
crée le célèbre corps des « tirailleurs
sénégalais » en 1857).
Faidherbe est également « négrophile », si
l’on peut dire, dans sa chambre à coucher.
S’étant entiché d’une Sénégalaise de quinze
ans – nommée Dioconda Sidibé –, il devient
en 1857 père d’un fils métis, auquel il donne
son prénom et son nom (Faidherbe junior
mourra à vingtquatre ans de la fièvre jaune).
Cet « amour » des Africains⋅e⋅s ne
l’empêchera pas, quelques années plus tard,
de développer les pires théories racistes
dans d’innombrables revues scientifiques.
« L’infériorité des Noirs provient sans doute
du volume relativement faible de leurs
cerveaux », notetil par exemple en 1879.
C’est donc cet homme qui vous salue
sabre au clair chaque fois que vous traversez
la place de la République, à Lille. Il faut dire
que Faidherbe a opportunément su
retourner sa veste à la chute du Second
Empire. Après vingt ans au service de
Napoléon III, il se met à la disposition du
gouvernement de Défense nationale de
Gambetta et se rallie à la République après la
débâcle face aux Prussiens en 1871. Un
choix évidemment apprécié des hommes du
nouveau régime alors regardés avec
suspicion par la plupart les officiers, encore
largement fidèles au royalisme et au
bonapartisme.
Faidherbe, qui se fait élire député en 1871
et sénateur en 1879, devient un symbole
incontournable de la IIIe République
lorsque celleci s’engage dans la « ruée vers
l’Afrique ». L’ancien « pacificateur du
Sénégal » est alors décrit comme un
précurseur, et ses théories d’apparence
progressiste – mais franchement racistes –
sont applaudies par les élites républicaines
désireuses de donner un vernis humaniste à
leur gloutonnerie impérialiste.
Jules Ferry (18321893), chantre de la
hiérarchisation des « races » et de la
« mission civilisatrice » de la France, compte
parmi ses admirateurs. « J’ai étudié son
œuvre africaine, […] et lutté de toutes mes
forces pour que cette grande entreprise fût
énergiquement continuée », écritil à la
mort du glorieux général en septembre
1889.
Une mairie socialiste à côté
de la plaque
Pendant des décennies, la gauche
française
a
massivement
soutenu
l’entreprise coloniale. Il a certes toujours
existé en son sein un courant anti
impérialiste, mais celuici est resté
minoritaire. C’est ce qui explique que si peu
de « progressistes », et même de
« révolutionnaires », se soient scandalisés du
colonialisme et du racisme décomplexés de
certains de leurs héros.
On s’étonnera par exemple que Pierre
Degeyter, qui a mis en musique
L’Internationale en 1888, ait pu deux ans
plus tard composer un hymne à la gloire du
général lillois : « À toi Faidherbe, sois
vainqueur / À ton glaive à ta vaillance /
Chacun portera une fleur / Aux trois
couleurs chères à la France3. »
On s’étonnera moins – sans doute – que
François Hollande, fraîchement élu à l’Élysée
en 2012, ait cru bon de placer son
quinquennat sous le patronage moral du
déjà cité Jules Ferry. Un choix significatif : le
nouveau président et ses conseillers, croyant
rendre hommage au père de l’instruction
publique, ne se sont manifestement pas
rendus qu’ils célébraient du même coup la
figure
tutélaire
du
colonialisme
républicain…
1 Les citations de Louis Faidherbe et de Jules Ferry proviennent du site du collectif Faidherbe doit tomber : faidherbedoittomber.org
2 Alain Ruscio, La Première Guerre d’Algérie Une histoire de conquête et de résistance, 18301852, La Découverte (2024).
3 Cité in Bénédicte Grailles, Louis Faidherbe, général républicain et fils du Nord. Entre image d'Épinal et culte régional (18701914), Revue du Nord, vol. 2, n° 350 (2003).
Décolonisons 355 - fév 2026
LONG FORMAT
5
LONG FORMAT
6
La municipalité de Lille, acquise à la
gauche presque sans interruption depuis
1896, incarne à son échelle cette stupéfiante
cécité. Il a ainsi fallu attendre juin 2020 pour
que l’équipe de Martine Aubry – alors en
pleine campagne municipale – commence à
prendre au sérieux les militant⋅e⋅s anti
Faidherbe.
Un changement d’attitude qui s’explique
par un net changement d’ambiance : le sujet
devient au printemps 2020 un sujet
hautement inflammable. Dans le sillage de
l’assassinat de George Floyd aux ÉtatsUnis
fin mai, à Minneapolis, un mouvement
mondial de protestation s’élève contre les
monuments coloniaux, symboles du racisme
structurel qui gangrène les sociétés
occidentales.
Alors que les statues coloniales sont prises
à partie des deux côtés de l’Atlantique, et
parfois détruites par les manifestants,
comme celle d’Edward Colston à Bristol
(GrandeBretagne), un petit vent de panique
souffle jusqu’à l’Élysée. « La République ne
déboulonnera pas de statue », tonne à la
télévision le président Macron, qui annonce
dans la foulée une série de lois répressives
contre le « séparatisme » et missionne
quelques historiens de service pour
désamorcer
les
revendications
« mémorielles ».
Martine Aubry, talonnée dans les
sondages par les écologistes, adopte une
stratégie comparable. Elle promet
l’installation d’une « plaque » sous la statue
de Faidherbe « pour expliquer ce qu’il a fait
que nous honorons mais, en même temps,
ce qu’il a fait que nous désapprouvons4 ».
Réélue sur un fil le 28 juin 2020, avec
227 voix d’avance sur EELV, la maire de Lille
met en place une obscure « commission »
chargée de rédiger en catimini la
« plaque explicative » promise. Laquelle
sera effectivement posée, en toute
discrétion, à la veille de Noël 2023. « La ville
de Lille désapprouve l’action du général
Faidherbe pendant la colonisation, lors des
conquêtes et comme gouverneur du
Sénégal », peuton y lire. Une plaque que
personne ne lit bien sûr, et qui ne donne
aucune précision sur les atrocités commises
par le général, mais qui permet de justifier
l’essentiel : la préservation de la statue… et
de la bonne conscience de la gauche locale.
Au sein du collectif Faidherbe doit
tomber, on s’amuse du manque d’audace de
l’équipe municipale. Alors que dans le
monde entier des villes retirent esclavagistes
et colonialistes de leurs piédestaux, Aubry –
comme Macron – espère par un hypocrite
« en même temps » mémoriel pouvoir
mystifier les militant⋅e⋅s antiracistes. La
« plaque » installée par la mairie de Lille,
comme les commissions mémorielles
bidons initiées par l’Élysée, ne sert
finalement qu’à enfumer les médias et à
justifier le statu quo5.
Avec sa plaquealibi, remarque le collectif,
la mairie de Lille procède exactement
comme les industriels du pétrole ou de la
malbouffe, qui communiquent sur les
éoliennes et la salade bio pour continuer à
vendre des hydrocarbures et des
hamburgers aux OGM. Après le
greenwashing, le memory washing6.
Touche pas à mon pote
Mitterrand
Le collectif n’arrête pas là son travail de
décolonisation des esprits et des espaces
publics. À l’instar des militant⋅e⋅s d’autres
villes, qui publient des « petits guides »
recensant les lieux de célébration du
colonialisme7, ses membres arpentent les
rues de Lille carte en main. Car la capitale
des Flandres, si elle n’a pas le même passé
esclavagiste ou colonial que d’autres,
comme Bordeaux, Nantes, Marseille ou
même Paris, compte des dizaines de rues ou
de monuments chargés d’une lourde
histoire.
Prenez la rue d’Isly, par exemple, qui
célèbre la victoire des soldats du maréchal
Bugeaud contre l’armée marocaine en 1844.
Ou encore la rue Négrier, qui honore un
autre criminel : le général François de
Négrier qui participa successivement à la
sanglante conquête de l’Algérie et à la
répression de la révolution de 1848 (au
cours de laquelle il fut tué d’une balle dans
la tête). Une caserne militaire – celle de la
Légion étrangère – porte également le nom
de ce « héros » français, à la gloire duquel la
ville de Lille avait érigé une statue en 1849
(laquelle a mystérieusement disparu en
1945).
Autre intéressant lieu de mémoire, bien
plus récent celuici : la statue de François
Mitterrand, inaugurée à proximité de la gare
LilleEurope le 5 juin 1998 en présence de la
famille de l’ancien président (sa femme
Danielle, son fils JeanChristophe, etc.). Les
huiles du socialisme lillois n’eurent que des
mots élogieux pour le héros du jour. Et on
n’évoqua bien sûr ni son passé vichyste en
1942, ni son passage au ministère des
Colonies en 19501951, ni sa défense de
l’Algérie française dans les années 1950, ni
son soutien à tous les dictateurs d’Afrique
francophone après 1981, ni son implication
dans les innombrables scandales de la
Françafrique, ni sa complicité active dans le
génocide des Tutsi qui fit près d’un million
de morts au Rwanda en 1994.
« De Mexico à Berlin, de Jérusalem à La
Baule, François Mitterrand a donné de la
France l’image de la grandeur inséparable
de celle de la justice et de la solidarité »,
expliqua plutôt Pierre Mauroy, ancien
premier ministre de Mitterrand et maire de
Lille à l’époque. « Si la gauche sait
gouverner dans la durée, c’est aussi grâce
à lui », ajouta sa première adjointe Martine
Aubry, alors ministre du gouvernement de
Lionel Jospin8.
La présence de JeanLuc Mélenchon, qui
n’avait pas encore rejoint le gouvernement
Jospin, aurait été parfaitement justifiée lors
de ces agapes mitterrandiennes. Car le
leader insoumis ne s’en cache pas : il nourrit
une admiration infinie pour le premier
président « de gauche » de la Ve République,
comme il l’a encore rappelé à l’occasion du
trentenaire de sa mort, le 7 janvier dernier :
« François Mitterrand, l’homme, me
manque. […] Tant d’années après,
l’affection que je lui portais est restée
intacte en moi […] Le mitterrandisme
était une vision de la France. Je voudrais
la prolonger9 »… Du PS à LFI, la figure de
Mitterrand reste intouchable. Et sa statue
indéboulonnable.
4 « Lille : Aubry envisage la pose d'une plaque explicative devant la statue de Faidherbe », BFM Grand Lille (22/06/2020).
5 Voir par exemple « À Lille, la statue du général Faidherbe “recontextualisée” », Le Parisien (16/01/2024).
6 « La pacification mémorielle d’Emmanuel Macron », Décolonisons n° 352 (novembre 2025).
7 Dans la foulée du Guide du Paris colonial et de ses banlieues (2018) en sont sortis d’autres sur Bordeaux, Marseille, Rouen, Périgueux, ou encore Le Havre (tous aux éditions
Syllepse). On attend pour bientôt celui sur Toulouse
8 « Pierre Mauroy a voulu que François Mitterrand ait sa statue à Lille », Le Monde (7/06/1998).
9 « Je marche monsieur », blog de JeanLuc Mélenchon (7/01/2026).
Décolonisons 355 - fév 2026
Hypocrisie et cynisme
À l’heure où les génocides reviennent
dans l’actualité, alors que l’impérialisme
s’affiche sans le moindre complexe, et tandis
que le fascisme envahit les écrans et les
urnes, la bataille des statues peut paraître
éloignée des urgences du moment. Les rues,
les statues et tous les monuments qui
glorifient les criminels d’hier, et que nous
continuons de tolérer, nous rappellent
pourtant une évidence : notre histoire –
celle des gauches y compris – est peuplée
d’impérialistes et de génocidaires qui n’ont
rien à envier à Netanyahou, Trump ou
Poutine.
Ces traces de colonialisme qui marquent
nos paysages urbains fonctionnent comme
des révélateurs : elles témoignent de cette
hypocrisie très française consistant à ne voir
que les crimes des autres, à euphémiser les
horreurs commises par la prétendue « patrie
des droits de l’homme » et à colporter ainsi
le mythe d’une France irréprochable. Une
hypocrisie particulièrement perceptible à
gauche, où l’on s’élève bruyamment contre
les impérialistes d’Amérique, mais où l’on
observe un silence pudique sur les crimes
de la Françafrique.
Ce qui dérange la mairie de Lille depuis
2020, comme d’ailleurs les Verts ou Les
Insoumis (qui eux non plus n’avaient jusque
là jamais manifesté la moindre intention de
décoloniser l’espace public), ce n’est pas
l’hommage rendu à l’une des grandes
figures de l’impérialisme français ou à un
président qui déclarait cyniquement, alors
qu’on armait les tueurs au Rwanda, qu’« un
génocide, dans ces payslà, ce n’est pas très
important ». Ce qui dérange cette gauche
française, c’est qu’on rappelle le fossé qui
sépare les « valeurs » dont elle se réclame et
les réalités de son action, dans le passé
comme dans le présent.
Car c’est cela aussi que révèlent ces
statues qui peuplent nos rues : le
colonialisme et l’impérialisme français
n’appartiennent pas au passé. Ils se
prolongent dans le présent. Ils se
perpétuent dans les « outremer », qui
fournissent à la France – fierté nationale ! –
le deuxième patrimoine maritime mondial.
Ils se recyclent sur le continent africain, que
les politiques, les militaires et les
multinationales tricolores continuent à
mettre en coupe réglée. Et ils s’éternisent
dans les géographies et les imaginaires
hexagonaux, profondément marqués par les
théories fumeuses propagées jadis par nos
indéboulonnables « héros » de bronze.
La place de la République est, à Lille,
l’étape finale de toutes les manifestations
populaires. C’est là qu’on réclame, tout au
long de l’année, la justice sociale et qu’on
célèbre la solidarité avec les peuples
opprimés. Combien de temps encore
accepteronsnous
de
chanter
L’Internationale sous l’œil goguenard d’un
criminel contre l’humanité ?
Survie Nord
Cet article est une copublication avec La Brique,
journal lillois de critique sociale. À retrouver au format
papier tous les trois mois et sur le web tout le temps :
labrique.net
FRANÇAFRIQUE ÉCONOMIQUE
L
e constat est sans appel : la
présence économique française –
entreprises publiques, semi
publiques et privées – dans les
économies africaines a fortement diminué
depuis les indépendances. Passant d’une
part de marché de plus de 60 % dans les
années 1960, elle ne représente
aujourd’hui qu’un peu plus de 10 %.
Fautil en conclure que la Françafrique
est morte ? Certainement pas ! Nous vous
l’avions annoncé dès notre numéro de
septembre (Billets d’Afrique n°350,
09/2025), Survie sort enfin en ce début
d’année « Que restetil des intérêts
économiques de la France en Afrique ? »,
un rapport inédit qui vient contredire les
discours dominants sur le déclin de la
France en Afrique.
Si les chiffres montrent une baisse
marquée des importations de matières
premières africaines tout comme des
exportations de produits manufacturés
français vers l’Afrique, cette évolution ne
peut être comprise sans être replacée
dans le contexte de la mondialisation
néolibérale amorcée dans les années
19801990 et de la « désindustrialisation ».
Une recomposition qui ne signifie pas
la disparition des multinationales
françaises d’Afrique. Plusieurs groupes
conservent au contraire des positions
dominantes
dans
des
secteurs
stratégiques : TotalEnergies est ainsi
présente dans près de quarante pays
africains, tandis que Vinci et Bouygues
occupent les deux premières places du
BTP sur le continent. Et si l’Afrique n’est
plus indispensable à l’économie française,
les entreprises françaises continuent de
peser très lourd dans certaines économies
africaines, notamment celle des anciennes
colonies.
Spécificité
du
néocolonialisme
économique tricolore, le poids des filiales
des entreprises françaises : plus de 2 400
en Afrique subsaharienne, générant
chaque année plus de 40 milliards d’euros
de chiffre d’affaires, soit près de quatre
fois le montant des exportations
françaises vers la région.
La baisse de la présence économique
française en Afrique ne signe donc pas la
fin de la Françafrique, mais sa mutation.
Les formes changent, les rapports de
domination demeurent.
Le rapport complet est à retrouver
sur notre site web : survie.org
Décolonisons 355 - fév 2026
LONG FORMAT
7
ENTRETIEN
8
PRISON, UN LEGS COLONIAL
EXPORTER L’ENFERMEMENT
POUR RÉPRIMER ET DISCIPLINER
LES SOCIÉTÉS COLONISÉES
En juillet 2025, Prison Insider, site d’informations sur les prisons dans le monde, publiait
« L’ombre coloniale », une série d’articles sur l’héritage colonial des systèmes pénitentiaires.
On en parle avec Clémence Bouchart, l’une des autrices de ce travail passionnant.
Prison Insider1, qu’estce que c’est ?
Clémence Bouchart : Il s’agit d’une
plateforme d’informations sur les prisons
dans le monde, créée en 2015 à la suite de
la disparition de la dimension
internationale
de
l’Observatoire
international des prisons (OIP). L’objectif
de cette association française est
d’informer sur les prisons et notamment
de produire des analyses comparatives ou
encore des témoignages sur les
conditions de détentions d’un pays à
l’autre.
Pourquoi les pays colonisateurs ont
ils
exporté
leurs
systèmes
carcéraux ?
Avant le 18e siècle, dans divers pays, la
prison est généralement un lieu pour
enfermer des personnes dont on ne sait
pas
quoi
faire
–
malades,
nomades, personnes atteintes de
problèmes de santé mentale ou
indigentes… – et non le résultat d’une
sanction pénale.
Ce sont les Lumières qui apportent en
Europe cette idée de peine, et d’une
peine égale pour toutes et tous. Avec la
colonisation,
cette
pratique
de
l’enfermement est exportée dans des
endroits qui n’ont pas ou peu cette
pratique pour régler les conflits. Ce qui
est préexistant, ce sont d’autres systèmes
qui cherchent souvent à restaurer plutôt
qu’à punir : amendes, reconnaissance de
l’infraction, processus de réconciliation
sociale… Le rôle du juge peutêtre
changeant selon l’infraction, car ce n’est
1 www.prisoninsider.com
Décolonisons 355 - fév 2026
pas une profession en tant que telle.
Le discours des puissances coloniales
est de moderniser le droit, d’apporter un
cadre juridique dans des pays qui sont
structurés autrement. On fait passer ça
pour un élan de modernité. Les
personnes colonisées sont décrites
comme des sauvages qui ne connaissent
pas le droit, à qui il faut apporter la
civilisation. On change tout ce qui existe
pour quelque chose considéré comme
meilleur et plus avancé.
L’enfermement carcéral est emmené
dans les colonies, car il sert plusieurs
objectifs. D’abord, la répression politique.
Le but premier des dispositifs coloniaux
est de réprimer les résistances des
personnes colonisées, de déstructurer ce
qui existait en termes de pouvoir,
d’autorité, de gestion des conflits, et
d’installer finalement le désespoir. Parfois,
les prisons ont été les premiers bâtiments
construits, avant tous les autres, par
exemple au Kenya.
«
Parfois, les prisons ont
été les premiers
bâtiments construits,
avant tous les autres. »
Dans les territoires colonisés, on va
contraindre les personnes, réprimer celles
qui sont hostiles à l’obligation de travailler
ou qui s’opposent à la colonisation, et
criminaliser les pratiques de la population
dite indigène. C’est notamment le rôle
joué par le code de l’indigénat, instauré
en 1887, qui soumet la population à
l’impôt et au travail forcé tout en
criminalisant des comportements liés aux
coutumes ou aux mœurs. Des personnes
peuvent ainsi être punies pour ce qu’elles
sont en quelque sorte, comme le port ou
non port de certains vêtements.
Le processus colonial remplit aussi un
rôle capitaliste : mettre les personnes
colonisées au travail et leur faire accepter
les règles de l’entreprise. C’est la
Compagnie des Indes orientales qui
introduit la première prison des Indes en
cours de colonisation, souligne ainsi
Sarah Belal de Justice Project
Pakistan. Celleci est construite avant
même que les autorités britanniques ne
prennent le contrôle de l’Inde !
Parquer les personnes facilite le travail
forcé. Les prisons et les bagnes
alimentent les chantiers, les plantations,
et les infrastructures. L’incarcération se
double ainsi d’une logique économique,
dans laquelle les corps emprisonnés sont
mis au service du développement
colonial.
Dans la même logique, celles et ceux
qui refusent de payer l’impôt sont
criminalisés. Zae Fidele, chercheur
ivoirien, parle ainsi de briser l’hostilité
des populations face à l’impôt. Ça vaut
aussi pour les Européens, mais eux auront
des conditions de détention meilleures
que les Ivoiriens.
Un autre rôle des colonies est
d’expérimenter des lois qui pourront être
ensuite ramenées dans les pays
colonisateurs. Contrôle du corps,
discipline, sévices, punition : tous ces
dispositifslà sont testés làbas. La manière
de les appliquer dans les sociétés dites
modernes par la suite n’est qu’une
sophistication de ce qui a d’abord été mis
à l’épreuve dans la colonie et qui a « fait
ses preuves ».
personnes
incarcérées
n’a
cessé
d’augmenter
depuis,
menant
à
d'importants problèmes de surpopulation
carcérale ! En Côte d’Ivoire, 80 % des
prisons datent de la période coloniale.
Comment cette exportation d’un
modèle carcéral s’estelle mise en
Donc aujourd’hui l’héritage colonial
place ? Et estce que cela perdure?
est partout : dans les lois, les
Les dispositifs législatifs, les codes
bâtiments… Qu’en estil dans les
pénaux, les institutions ont été appliqués
pratiques et les rapports de pouvoir ?
aux pays colonisés. Par exemple, on a
Oui. Si l’on prend par exemple la
importé la « criminalisation des délits
situation pénitentiaire française, elle est
mineurs », comme le vagabondage, la
terrible de manière générale, mais encore
mendicité, la vente à la sauvette, les
pire dans les territoires d’outremer qui
dettes impayées… ce qui contribue à
souffre d’un abandon de l’État et où les
criminaliser la pauvreté.
établissements
Dans
beaucoup
pénitentiaires
d’anciennes
colonies
sont confrontés à
Aujourd’hui, les
françaises, l’oisiveté va
des
difficultés
personnes incarcérées
être sanctionnée :
plus
importantes
sont majoritairement des
traîner dans la rue, ne
que ceux de
personnes
descendantes
pas être occupé à une
l’Hexagone,
de colonisé⋅e⋅s. »
activité, le vagabondage.
notamment
en
Et ces dispositifs sont
matière
de
souvent restés en vigueur après les
vétusté et de surpopulation. « C’est très lié
indépendances. Un rapport sur ce sujet a
au système colonial, parce que le besoin
d’ailleurs été cosigné en juin 2025 par
de punir est beaucoup plus important »,
quinze organisations, au sein de la Fiacat2,
constate Samuel Tracol membre du
appelant à dépénaliser les délits mineurs
groupe de recherche Colonisation pénale
au Bénin, au Cameroun, au Congo, en
en Amérique latine et aux Caraïbes.
Côte d’Ivoire et à Madagascar.
En KanakyNouvelleCalédonie, l’État
Le sociologue Roberson Edouard a
s’est vu condamner à plusieurs reprises en
démontré qu’en Haïti aussi, les lois sont
raison des conditions de détention
restées les mêmes après l’indépendance,
indignes du centre pénitentiaire de
et ce alors même qu’elles s’appuyaient sur
Nouméa, le Camp Est. Des personnes
des critères raciaux ou de statut social.
détenues y sont placées par exemple dans
Faute de temps dans le moment post
des containers annexés aux bâtiments
révolutionnaire pour réviser entièrement
d’un ancien bagne ouvert en 1864,
le code civil, le code pénal et la
souligne l’OIP. Le territoire compte 2,5
constitution, on a fait des adaptations sans
fois plus de personnes détenues par
réformer en profondeur. Selon Roberson
habitant⋅e que l’Hexagone et la très
Edouard, c’est la raison pour laquelle « les
grande majorité sont kanak.
mulâtres riches du pays ne se trouvent
pas en prison, car ils et elles ne sont pas
Vous expliquez dans « L’ombre
justiciables du droit commun haïtien ».
coloniale » que les modèles
Ainsi, les personnes principalement
occidentaux de justice punitive
visées par le pouvoir colonial continuent
continuent aujourd’hui encore à être
de l’être : pauvres, nomades, oisifs…
exportés…
Encore aujourd’hui, ces infractions
Oui, les ÉtatsUnis, qui sont très
mineures représentent 25 % des affaires
critiqués pour leur modèle carcéral,
traitées par la justice haïtienne, les jeunes
proposent des formations, du personnel
occupant
des
emplois
précaires
pour gérer les situations d’urgence ou les
représentent la grande majorité des
conflits, des architecturestypes, des
personnes condamnées pour ces délits.
dispositifs de sécurité… Cela constitue
Par ailleurs, dans de nombreux pays, les
un énorme business.
établissements pénitentiaires datent de la
Beaucoup de rapports ont montré que
période coloniale, et le nombre de
suite à ces formations, des personnels
«
pénitentiaires ont été accusés de bafouer
les droits humains : isolement, cachot,
mitard, nonrespect de la dignité des
personnes. L’exportation de méthodes, les
conférences internationales, mais aussi les
financements qui sont mis en place par
les instances internationales contribuent à
standardiser un modèle répressif bien
souvent déconnecté des réalités locales,
car répondant d’abord aux exigences des
pays qui financent.
Un exemple développé par Roberson
Edouard : les ÉtatsUnis ont vendu à Haïti
un outil qui sert à ficher les gens – prises
de photos, d’empreintes… Ils s’en
servent désormais pour refuser des visas
d’entrée sur leur territoire aux personnes
qui sont passées par le système carcéral
haïtien !
Que ce soit dans les anciens pays
colonisés ou au sein des ex
puissances coloniales, estce qu’il est
possible d’établir un rapport
statistique sur les personnes
incarcérées et le fait qu’elles soient
descendantes de colonisé⋅e⋅s ou
d’esclaves ?
Les personnes incarcérées sont en effet
majoritairement
des
personnes
descendantes de colonisé⋅e⋅s, et ces
statistiques sont vraiment valables
partout : aux ÉtatsUnis (le taux
d’incarcération des Noirs américains dans
les prisons d’État était, en 2021, près de
cinq fois supérieur à celui des Blancs
américains), au Canada (où la moitié des
femmes incarcérées sont autochtones
alors qu’elles ne représentent que 5 % de
la population féminine du pays)…
En Australie, les personnes aborigènes et
insulaires du détroit de Torrès
représentaient 33 % des personnes
détenues en juin 2023 contre 3,8 % de la
population générale australienne…
En France, nous ne disposons pas de
statistiques
ethniques,
mais
de
nombreuses analyses montrent que les
personnes racisées sont là aussi beaucoup
plus incarcérées que les autres. Les
populations qui ont été ciblées dès le
début de la colonisation continuent de
l’être.
Propos recueillis par
Élise Baumard & Amélie Pascal
2 La Fédération internationale des Acat (Action des chrétiens pour l'abolition de la torture), à retrouver sur le web : https://fiacat.org/
Décolonisons 355 - fév 2026
ENTRETIEN
9
10
ACTUALITÉ
SPORTWASHING
EN AFRIQUE, TOTAL POLLUE
(AUSSI) LE FOOT
À nouveau, TotalEnergies aura été le sponsor titre de la récente Coupe d’Afrique des nations
de football. Une compétition qui s’est jouée cette année dans un Maroc qui vient de
connaître une importante mobilisation de la jeunesse pour la justice sociale.
E
n vertu de son accord de partenariat1
avec la Confédération africaine de
football (CAF), le nom et le logo de
TotalEnergies se sont affichés partout durant
la Coupe d’Afrique des nations qui s’est tenu
au Maroc du 21 décembre au 18 janvier :
dans les retransmissions télévisées, dans et
hors des stades. La multinationale a même
obtenu que la compétition soit
officiellement dénommée « TotalEnergies
CAF Coupe d’Afrique des nations », tout
comme le trophée remis à l’équipe
victorieuse !
Une opération de sportwashing
(blanchiment par le sport) qui fait partie de
l’agressive stratégie de communication du
pétrolier, visant notamment à se faire passer
pour un acteur majeur de la transition
énergétique – ce qui lui a valu une récente
condamnation
pour
«
pratiques
commerciales trompeuses » (Décolonisons,
12/2025). Un marketing indispensable à la
poursuite de son pillage écocide du
continent.
L’Afrique, « ADN de Total »
Succédant en 2016 à Orange, autre
multinationale française qui participe aussi à
la surexploitation de l’Afrique, Total s’est
acheté le droit d’être, jusqu’en 2028, le
sponsor officiel du football africain lors de
ses douze principales compétitions. Et de
profiter de la ferveur que suscite ce sport
parmi les populations africaines, et
notamment la jeunesse. Ce que reconnaît
avec cynisme Patrick Pouyanné, son PDG,
sur le site web du groupe : « L’Afrique fait
partie intégrante de l’ADN de TotalEnergies
[!]. À travers cet engagement, nous
renforçons nos liens et notre proximité
1 Pour un total de 375 millions de dollars, selon le
média sudafricain Soccer Laduma (30/01/2025).
2 Selon la Commission économique pour l’Afrique des
Nations unies, 17 des 20 pays les plus menacés par le
changement climatique se trouvent en Afrique.
Décolonisons 355 - fév 2026
avec nos parties prenantes et nos clients,
autour de compétitions populaires et
festives qui suscitent toujours un grand
engouement. »
Une instrumentalisation du sport pour
servir ses intérêts capitalistes, en affichant
fièrement sa position de première major
pétrolière en Afrique, mais aussi pour
détourner l’attention, alors que le continent
est en première ligne des effets dévastateurs
de la crise climatique dont l’industrie fossile
est largement responsable2.
Total a d’autant plus besoin de redorer
son image aux yeux des populations qu’elle
est de plus en plus confrontée à des
résistances populaires – dernièrement au
Mozambique, en Ouganda ou en Afrique du
Sud – contre les destructions des droits
humains et environnementaux que
provoquent ses activités gazières et
pétrolières.
Un sportwashing que dénonce également
dans son interview à Reporterre
(21/12/2025), Trust Chikodzo, coordinateur
du collectif d’ONG Kick Big Polluters Out
qui mène campagne pour que la CAF mette
fin à son contrat avec Total : « Utiliser l’un
des moments culturels les plus appréciés
d’Afrique pour redorer une image bâtie sur
l’extraction et la destruction relève d’une
contradiction morale profonde […]. Dans
tous ces cas, on observe la même logique :
les profits passent avant les communautés,
les écosystèmes et le climat. »
« Nous voulons des hôpitaux
aux normes de la FIFA ! »
En servant ses intérêts, le géant
gazopétrolier sert par la même occasion les
intérêts du royaume chérifien « ami de la
3 La seule rénovation des stades est estimée à 900
millions d’euros, auxquels il faut ajouter les 470
millions d’euros que coûtera le grand stade Hassan II à
Casablanca (Afrique XXI, 4/12/2025).
France ». La CAN, comme le Mondial de
football 2030 (que le Maroc accueillera avec
l’Espagne et le Portugal), est utilisée par
Mohammed VI pour justifier aux yeux d’une
population paupérisée les colossales
dépenses entreprises (infrastructures,
transport, communication…) afin de rendre
le Maroc encore plus attractif aux
investissements étrangers et au tourisme. Et,
audelà de ces enjeux économiques, pour
satisfaire ses ambitions géopolitiques : être
reconnu comme une puissance africaine –
stable, fiable et dynamique – à l’échelle du
continent et même du monde.
Loin de l’apaisement social espéré par le
pouvoir, la démesure des dépenses
engagées au nom de la CAN et du Mondial
20303, alors que les systèmes de santé et
d’éducation sont délabrés, a été au contraire
l’étincelle de la révolte de l’automne d’une
partie de la jeunesse. Massivement
précarisée, elle n’adhère pas aux ambitions
royales et réclame des investissements qui
aillent satisfaire les urgences sociales. « Des
hôpitaux, pas des stades », scandaient les
manifestant⋅e⋅s. Des appels au boycott de la
CAN ont même circulé. Une répression
particulièrement brutale4, accompagnée de
vagues promesses, a étouffé la contestation
afin que la CAN puisse se tenir.
La responsabilité directe de ces
événements tragiques incombe évidemment
au régime marocain. Mais, par le parrainage
de la CAN qu’il a maintenu même après
cette répression, le pétrolier français s’en
rend complice. Total, néfaste pour les
peuples d’Afrique ? Décidément, une sale
habitude.
Jean Boucher
4 Selon Human Rights Watch, « trois personnes ont été
tuées et douze blessées [par la police et la
gendarmerie royale]. Près de 1000 personnes ont été
arrêtées et au moins 270 manifestants, dont 39
mineurs, ont été traduits en justice, dont certains
sont toujours en détention » (communiqué du
15/10/2025).
SAHARA OCCIDENTAL
LA POLITIQUE DU « FAIT
ACCOMPLI » CONTRE LE
PEUPLE SAHRAOUI
L’activisme politique et médiatique du Maroc tend à normaliser toujours davantage
l’occupation du Sahara occidental, au mépris du droit international. Avec le soutien de la
France, qui continue de prendre place dans les territoires occupés.
L
e 31 octobre 2025, le Conseil de
sécurité de l'ONU – qui devait
renouveler comme tous les ans le
mandat de la Minurso (Mission des Nations
unies pour l’organisation d’un référendum
au Sahara occidental) – a voté une
résolution qui marque un tournant dans le
positionnement des Nations unies sur le
Sahara occidental. Si la mission a bien été
reconduite pour un an, il n’est plus question
du
référendum
d’autodétermination,
pourtant revendication majeure des Sa
rhaoui⋅e⋅s, et objectif principal de la Minurso
depuis 1991 (sans réelle avancée à ce jour).
Sans aller jusqu’à mentionner une
« souveraineté marocaine », cette résolution
donne un poids inédit au plan d’autonomie
proposé par le Maroc en 2007, qui devient la
base de négociation, sous conditions
préalables.
Victoire marocaine ?
Depuis des décennies, alors que la
question du Sahara occidental est souvent
oubliée médiatiquement, elle est l’épicentre
de la diplomatie du royaume chérifien, qui a
mis tout en œuvre pour obtenir la
reconnaissance de sa souveraineté sur ce
territoire. De plus, le Maroc tire bénéfice de
son image de pays fiable à l’heure
d’importantes
recompositions
géostratégiques régionales et d’une
compétition accrue des pays occidentaux
face à la Russie et la Chine sur le continent.
Cette stratégie porte ses fruits, puisque
plusieurs pays ont reconnu la souveraineté
marocaine, depuis les ÉtatsUnis à la fin du
premier mandat de Trump en 2020, à
plusieurs pays européens, dont la France,
plus récemment (Billets d’Afrique n°340,
10/2024). Quand bien même ces
déclarations n’ont aucune valeur juridique,
elles ont créé un terrain favorable pour
l’émergence de cette résolution onusienne
(Mediapart, 01/11/25).
Sans apporter d’avancées significatives sur
la situation du territoire occupé, cette
dernière contribue à entériner le fait
accompli de la souveraineté marocaine avec
le soutien ou le silence de la communauté
internationale. Le texte initial, rédigé par les
ÉtatsUnis, désignait d’ailleurs clairement le
plan d’autonomie marocain comme la
solution (Orient XXI, 25/11/25). L’ambiguïté
de la résolution finale reflète les tractations
diplomatiques pour aboutir à un consensus :
pour éviter le veto de la Russie ou de la
Chine, le contenu et les formulations ont été
lissées.
Dans les coulisses, la France s’est montrée
très active pour mobiliser les pays
européens en faveur du texte (Le Monde,
29/10/25). Elle a aussi œuvré pour amadouer
et ménager l’Algérie, avec qui les tensions
diplomatiques récurrentes ont pris une
nouvelle ampleur à la suite du courrier
d’Emmanuel Macron reconnaissant la
souveraineté marocaine sur le Sahara
occidental en juillet 2024 (Billets d’Afrique
n°348, 06/2025). Un engagement de la
France en faveur de cette résolution qui
s’inscrit dans la continuité de son soutien au
plan d’autonomie marocain dès 2007 –
même si avant 2024, Paris gardait une
certaine retenue face à l’ONU et Alger.
Exploitation coloniale
Cette résolution favorise également
l’ouverture économique vers les richesses
du Sahara occidental. Plus besoin de se
draper de considérations sur le droit
international, la conquête de ce territoire
peut se faire au grand jour. Un
développement des activités économiques
souhaité depuis toujours par le Maroc – La
France y investit d’ailleurs depuis longtemps
(Billets d’Afrique n°340, 10/2024). Ainsi, côté
américain, le secrétaire d’État adjoint des
ÉtatsUnis, Christopher Landau, a annoncé
en marge de l’Assemblée générale des
Nations unies fin septembre que les
investissements dans cette zone seraient
facilités pour les entreprises US (Orient XXI,
05/11/2025).
Pourtant, selon un avis juridique des
Nations unies rendu en 2002, les activités
économiques sur un territoire occupé
doivent se faire selon le souhait et l’intérêt
des populations locales, ce qui n’est pas le
cas actuellement. L’Agence française de
développement (AFD) semble s’en
arranger : « Le droit international public ne
dit pas qu’il est interdit d’investir dans des
territoires non autonomes ou contestés, ce
sont des textes aux Nations unies, et puis
une décision de justice au niveau
européen, qui fixent un cadre qui dépasse
l’Europe. » (RFI, 12/05/2025).
La décision de justice en question, c’est
celle en octobre 2024 de la Cour de justice
de l’Union européenne (CJUE) d’annuler
des accords commerciaux entre le Maroc et
l’Europe, notamment sur les produits de la
pêche et l’agriculture, en vertu du principe
d’autodétermination du peuple sahraoui, ce
qui a obligé la Commission européenne à
revoir sa copie. L’Union européenne cherche
depuis un nouvel arrangement.
Le 26 novembre, le Parlement européen a
approuvé de peu la nouvelle solution
proposée par la Commission (mais soufflée
par Rabat) pour amender ces accords
commerciaux : mettre en place un
étiquetage des produits agricoles en
fonction de la région d’origine, c’estàdire
« LaâyouneSakia El Hamra » ou « Dakhla
Décolonisons 355 - fév 2026
ACTUALITÉ
11
ACTUALITÉ
12
Oued Eddahab » pour les produits du Sahara
occidental.
Une
dénomination
administrative marocaine, coloniale donc,
qui ne correspond à rien ni dans le droit
commercial européen, ni dans les normes
internationales.
Pour répondre à la question de l’intérêt
des populations sahraouies, la Commission
européenne s’engage désormais « à
financer des secteurs clés, notamment
l’eau, l’énergie et le dessalement,
conformément
aux
critères
du
développement durable, et à soutenir des
initiatives dans les domaines de
l’éducation et de la culture ». Elle s’appuie
sur une interprétation introduite par la CJUE
selon laquelle « le consentement du peuple
sahraoui pourrait en théorie être
“présumé” si l’accord ne lui impose aucune
obligation directe et lui apporte des
bénéfices tangibles, vérifiés par un
organisme de contrôle — dans une
proportion raisonnable par rapport à
l’étendue de l’utilisation des ressources
naturelles » (Euractiv, 29/09/2025).
Bruxelles valide ainsi l’exploitation des
ressources du territoire sous couvert de
vagues actions pour l’intérêt des populations
locales, sans jamais mentionner par ailleurs
comment les Sahraoui⋅e⋅s pourraient être
consulté⋅e⋅s.
Territoire convoité…
Il faut dire que la région attire les
convoitises. Riche en matières premières,
notamment phosphates et minerais, elle
offre aussi un potentiel pour l’éolien et le
solaire, ou encore le tourisme. Le Maroc a
beaucoup investi dans la région qu’il
présente comme une porte d’entrée sur
l’Afrique pour les investisseurs
étrangers, notamment avec la
construction du port de Dakhla.
Sans surprise, le soutien au
Maroc sert les entreprises
françaises.
Depuis
la
reconnaissance de la souveraineté
marocaine, les appétits tricolores
vont grandissants : jusqu’à
10 milliards d’euros de contrats et
d’accords ont été annoncés entre
les deux pays lors de la visite
d’Emmanuel Macron en octobre 2024 (Le
Monde, 29/10/2024). L’AFD a octroyé la
même année un prêt de 350 millions
d’euros à l’Office chérifien des phosphates
pour soutenir la décarbonation, auxquels il
faut ajouter 150 millions d’investissement
annoncé par son directeur lors de sa visite
au Sahara occidental en mai 2025 (RFI,
12/05/2025). La perspective de la coupe du
monde de football 2030, dont le Maroc sera
l’un des trois pays organisateurs (voir page
10), aiguise aussi les appétits des entreprises
françaises (Orient XXI, 28/11/24).
…peuple invisibilisé
Le Sahara occidental souffre d’une
couverture médiatique faible et très alignée
sur le point de vue marocain, autant que de
soutiens internationaux réduits à peau de
chagrin. La voix des Sahraoui⋅e⋅s semble
ainsi complètement absente des discussions.
Les récentes décisions qui en résultent ne
pourront (au mieux) que maintenir le statu
quo politique tout en aggravant
l’accaparement des ressources du territoire.
Mais aussi la situation des droits humains,
très inquiétante sur place, comme le
soulignait en juin 2025 un rapport de l’ONU.
Y sont dénoncés les restrictions des
libertés fondamentales (comme celle de
manifester), des déplacements de
population, des biens confisqués et des
maisons détruites dans les territoires
occupés. Mais la situation est très difficile à
documenter : le HautCommissariat des
Nations unies aux droits de l’homme n’est
plus autorisé à entrer sur le territoire depuis
2015.
Observateurs
internationaux,
chercheurs, journalistes s’en voient
régulièrement refuser l’accès. Dernier
exemple en date : une mission espagnole
d’observation des droits humains a été
empêchée de descendre de l’avion à
Laâyoune le 14 janvier.
Dans un contexte mondial où le droit
international ne cesse d’être affaibli au profit
de politiques impérialistes, ces résolutions
risquent de sanctuariser la politique du fait
accompli et la prédation économique. Sans
parvenir jusqu’à présent à faire cesser la
lutte du peuple sahraoui pour son
autodétermination.
Une
résistance
exemplaire qui sert l’ensemble des luttes an
ticoloniales.
Emma Cailleau
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Décolonisons
355
- fév dues
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