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BILLETS
D'AFRIQUE
JOURNAL ANTICOLONIAL ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE
EXTRAIRE À TOUT PRIX
GUERRE EN RDC / TOTAL EN OUGANDA / CAMEROUN
MARS 2025
N°345
ISSN 26797585
EN BREF
Business is
business
Le 23 janvier, lors de ses vœux, le ministre
de l'Économie Éric Lombard a confirmé la
volonté du gouvernement de « reporter »,
sous prétexte de la « simplifier », la directive
sur le devoir de vigilance européen pour les
entreprises (CS3D). Une volonté partagée
par le Conseil pour les affaires économiques
et financières de l’Union européenne afin de
« relever le défi du déclin de la
compétitivité de l’UE ».
Ladite directive, votée en avril 2024 après
avoir été largement édulcorée, est censée
obliger les entreprises françaises et
européennes à un « devoir de vigilance » :
s’assurer du respect des droits humains et
environnementaux tout au long de leur
chaîne de valeur ou d’activités. Une
reconnaissance implicite qu’elles ne le font
pas… Et tout particulièrement en Afrique
où les multinationales en pillant le continent
saccagent son environnement, écrasent ses
populations, violent leurs droits. Ces crimes
vont donc pouvoir se poursuivre, comme le
souhaitent les multinationales. Le Medef
européen a ainsi appelé, en novembre
dernier, à une « refonte totale » de la
directive. Le 17 janvier, l’Association
française des entreprises privées (Afep) – un
lobby très influent qui se présente comme la
« voix des grandes entreprises » – a réclamé,
outre son report, des « modifications
adaptées ». On retrouve dans l’Afep le gratin
des multinationales françaises : Total,
Bolloré, Accor, Alstom, Vinci, Orange ou
Bouygues. Mais aussi deux entreprises (BNP
Paribas et Generali France) dont fut
dirigeant un certain… Éric Lombard.
Thiaroye et vérité
Dans une lettre ouverte à M. Macron
(blog de Mediapart, 28/01/2025),
l’historienne Armelle Mabon déplore que les
déclarations grandiloquentes du ministre
des Affaires étrangères au Sénégal le
1er décembre dernier, à l’occasion des
commémorations du massacre de Thiaroye
(Billets d’Afrique, 12/2024), n’aient été
suivies d’aucun effet. JeanNoël Barrot avait
notamment affirmé dans un discours qui se
voulait plein d’émotion : « [La France]
n’accepte pas qu’une telle injustice puisse
entacher son histoire. »
Si c’était vraiment le cas, et si la recherche
de la vérité était un réel souci du président
de la République, celuici pourrait obtenir
que le ministère des Armées ouvre ses
archives, car les plus sensibles sont encore
occultées. Les responsabilités restent
impossibles à établir, la liste des victimes, les
calculs de pécule et la cartographie des
fosses communes ne sont toujours pas
divulguées. Le ministère de la Justice
pourrait aussi saisir la Cour de cassation
pour faire aboutir un procès en révision, car
les tirailleurs massacrés sont officiellement
considérés comme des mutins, alors même
que certains d’entre eux ont obtenu la
mention « Mort pour la France ».
Armelle Mabon fait preuve d’un bel
optimisme en espérant que sa lettre
déclenchera une intervention de M. Macron.
Nous parions plutôt que l’ego de ce dernier
mettra longtemps à digérer la fermeture des
bases françaises au Sénégal, annoncée fin
2024 par le président Diomaye Faye. Sa
sortie début janvier devant la conférence
des ambassadeurs – « On a oublié de nous
dire merci » – en était un premier symptô
me !
Victoire,
mais encore…
Bonne nouvelle : Ariane Lavrilleux n’a pas
été mise en examen (pour l’instant),
seulement placée sous le statut de témoin
assisté. Le 17 janvier, les juges ont reconnu
« l’intérêt public des révélations de
Disclose », et donc du travail de la
journaliste sur l’opération Sirli et les dérives
de la coopération militaire de la France avec
l’Égypte.
Le
chef
d’accusation
« appropriation et divulgation d’un secret de
la défense nationale » n’a pas été retenu, les
juges donnant raison au média Disclose
quand il affirme que « le secret de la défense
nationale ne peut pas être utilisé de
manière illégitime et arbitraire » et que
« la coopération militaire d’un État
démocratique avec une dictature telle que
l’Égypte, sur fond de vente d’armes, relève
du débat public » (communiqué du 17/01).
« Les juges ont reconnu aujourd’hui que
toutes les poursuites initiées n’auraient
jamais dû l’être », a souligné Ariane
Lavrilleux (Mediapart, 17/01).
Mais cette victoire ne doit pas cacher que
la loi Dati de 2010 sur le secret des sources a
besoin d’être modifiée pour « mieux
garantir la liberté d’informer ». 110 médias,
syndicats et autres organisations de
journalistes ont réclamé dans une lettre
ouverte au premier ministre que la seule
exception à ce secret, qui est « l’impératif
prépondérant d’intérêt public », soit
précisée. Constatant que « plusieurs
journalistes ont été récemment convoqués
ou interpellés pour avoir simplement fait
leur métier », ils « demandent de
restreindre le champ de cette exception et
d’énoncer clairement les situations précises
pouvant justifier de lever le secret des sour
ces ».
Djibouti
jusqu’au bout
Des crimes de guerre sontils commis par
le régime de Djibouti contre sa population ?
C’est ce qu’affirme notamment la Ligue
djiboutienne des droits humains (LDDH).
Ainsi, le 30 janvier, à Kiyaru Kebele, dans
une zone théoriquement démilitarisée à la
frontière avec l’Éthiopie, l’armée de l’air
aurait mené une attaque de drones contre
des civil⋅e⋅s Afar. Bilan : au moins quatorze
mort⋅e⋅s et plusieurs blessé⋅e⋅s. « Nous
constatons des crimes répétés contre une
population civile sans défense sous prétexte
de combattre la rébellion », dénonce la
LDDH dans son communiqué du 01/02 (à
lire sur ardhd.org). Le pouvoir djiboutien
n’en serait en effet pas à son coup d’essai,
un parti d’opposition djiboutienne précisant
même que « c’est la troisième fois que cette
région est la cible des attaques des
hélicoptères et des drones en l’espace de
trois mois » (communiqué du FRUD, 31/01).
Tout cela dans le silence absolu des divers
États ayant des bases militaires dans le pays,
dont la France bien sûr. Après les
mésaventures tricolores au Sahel et au
Sénégal, Djibouti abrite désormais la plus
grande base militaire française en Afrique,
avec 1 500 soldats. Les deux nations ont
d’ailleurs renouvelé en juillet dernier leur
traité de coopération en matière de défense
et Emmanuel Macron s’est rendu sur place
en décembre pour rencontrer le dictateur
Ismaïl Omar Guelleh et partager un repas de
Noël avec les militaires français.
Le
devenir des populations Afar n’était
visiblement pas au menu.
A
En 2005, après que le ministre de l’Outremer François
Baroin a voulu remettre en question le droit du sol au
profit du droit du sang (Survie.org, 21/12/2005), la chasse
aux « clandestins » a fait qu’il n’y avait plus personne pour
les récoltes : on a vu alors les fruits et légumes pourrir sur
pied…
Depuis le passage de
Nicolas Sarkozy à la place
Beauvau, la police a été
contrainte d’expulser à
tour de bras et sans discernement, ce qui a abouti à
l’abandon en masse d’enfants à Mayotte. Ces mineur⋅e⋅s
isolé⋅e⋅s produit⋅e⋅s par la police depuis 2007 ont constitué
des bandes aux méthodes brutales qui s’affrontent parfois
très violemment, ce qui a contribué à créer un climat
d’insécurité rendant encore plus invivable le quotidien des
Mahorais⋅e⋅s.
Finalement, la départementalisation de mars 2011, par
l’augmentation des perfusions économiques qu’elle
apporte, n’a fait que décupler ces venues à Mayotte en
augmentant encore le différentiel économique entre les
îles.
Il serait bon que le
monde politicomédiatique
prenne conscience de la
situation réelle de Mayotte,
au lieu de continuer à
valider la version d’État
d’une augmentation des expulsions et même d’une
restriction du droit du sol qui résoudraient les problèmes
des Mahoraises et Mahorais, alors que, précisément, elles
les aggravent. Il est particulièrement choquant de voir à
quel point l’argument d’une submersion serait accepté
pour Mayotte, alors que la circulation entre les îles est
justement la respiration qui résoudrait partiellement ses
problèmes.
MAYOTTE SUBMERGÉE…
... PAR LES POLITIQUES
D’EXPULSION
Sommaire
Ne nous y trompons pas : sous ces torrents de mesures
iniques, c’est Mayotte qui se noie.
Pierre Caminade et Nicolas Butor
Image de couverture :
Panier de crabe et marre du sang, J.Beurk, CC BYSA.
4 GUERRE EN RDC
7 TOTAL EN OUGANDA
9 MÉMOIRE FRANCE/CAMEROUN
10 UN FRONT INTERNATIONAL ANTICOLONIAL
11 DE QUOI LE REJET DE LA FRANCE ESTIL LE NOM ?
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Journal fondé en 1993 par FrançoisXavier Verschave Directrice de la publication
Pauline Tétillon Comité de rédaction R. Granvaud, O. Tobner, R. Doridant, M. Bazin,
P. Tétillon, T. Noirot, E. Cailleau, M. Lopes, J. Poirson, N. Butor, B. Godin, N. MaillardDé
chenans, J. Lasagno, M. PetitAgeneau Ont contribué à ce numéro P. Caminade,
T. Bart, T. Deltombe, J. Beurk, Nathalie Édité par Association Survie, 21 ter rue Voltaire
75011 Paris Tél. (+33)9.53.14.49.74 Web http://survie.org Commission paritaire
n°0226G87632 Dépôt légal mars 2025 ISSN 2115 6336 Imprimé par Imprimerie
NotreDame, 80 rue Vaucanson, 38830 Montbonnot Saint Martin
ÉDITO
lors que nombreux sont ceux qui demandent au
premier ministre des excuses pour avoir employé la
notion de « submersion » migratoire, il semblerait
que peu de monde soit enclin à contester l’usage de ce
mot concernant Mayotte. La submersion est une situation
dans laquelle on risque fort de se noyer, au sens au propre
comme au figuré – comme
l’héroïne éponyme et
malheureuse du roman
Anguille sous roche, de
l’écrivain comorien Ali Zamir. Mais si les personnes sans
papiers français étaient toutes chassées de Mayotte,
comme l’ont rêvé tous les ministres de l’Intérieur depuis
Charles Pasqua en 1995, c’est bien l’économie mahoraise
qui finirait coulée, puisqu’il n’y aurait plus de main
d’œuvre pour l’agriculture, pour le bâtiment, pour les
travaux à domicile…
Depuis la fin des années 1950, et d’autant plus depuis
que l’île a été détachée des Comores indépendantes en
1975 en violation du droit international, les élites de
Mayotte se font fort de convaincre ses habitant⋅e⋅s qu’ils ne
sont pas comorien⋅ne⋅s et que leurs problèmes sont en
grande partie causés par les
migrations en provenance
du reste de l’archipel. La
situation de l’île n’a
pourtant fait qu’empirer au
gré de mesures anti
immigration toutes plus contreproductives les unes que
les autres. Citons quelques exemples.
Alors que l’économie mahoraise s’entretient, d’un côté
par les perfusions de la « métropole », de l’autre par la
circulation entre les îles de l’archipel, Charles Pasqua et
son patron Édouard Balladur introduisent en 1995 une
obligation de visa. Celuici était censé empêcher les
Comorien⋅ne⋅s des îles voisines d’entrer à Mayotte. Mais à
rebours de leurs attentes, cette mesure a eu pour
conséquence de provoquer leur installation : alors
qu’avant ils ne venaient à Mayotte qu’à titre provisoire, ils
ne prennent dès lors plus le risque de repartir aux
Comores, la traversée devenant dangereuse.
4
LONGPORTRAIT
FORMAT
GUERRE EN RDC
PRISE DE GOMA PAR LE M23,
ET APRÈS ?
Fin janvier, le mouvement rebelle M23, soutenu par le Rwanda, s’est emparé de la ville de
Goma, dans l’est du CongoKinshasa. Un conflit dont les enjeux ne sont pas nécessairement
ceux mis en avant par les protagonistes. Et que la communauté internationale ne semble
pas prête à stopper…
G
oma, capitale de la province du Nord
Kivu, à l’est de la République
démocratique du Congo (RDC), est
tombée fin janvier aux mains du M23, et ce
malgré la présence des Casques bleus de la
mission des Nations Unies (Monusco) qui ont
participé à la défense de la ville. On compte,
selon les ONG présentes, au moins 3000
morts et au moins autant de blessés, dont une
majorité de civils.
Cet épisode vient endeuiller une région
déjà profondément martyrisée par trois
décennies de conflits, de pillages et de
terribles exactions commises par divers
groupes et forces armées. Avant cet assaut, on
comptait déjà entre 700 000 et 1 million de
personnes déplacées dans des camps de
réfugiés autour de Goma du fait de la reprise
des hostilités, impliquant le M23 à partir de
novembre 2021. Les dirigeants de ce groupe
armé sont issus d’une précédente rébellion, le
Congrès national pour la défense du peuple,
les deux étant soutenus par le Rwanda. Ils ont
été brièvement intégrés à l’armée congolaise
après un accord de paix signé en 2009, dont
ils ont dénoncé la mauvaise application en
2012 en lançant le Mouvement du 23 mars
(M23). Militairement vaincu fin 2013, le M23 a
refait surface en 2021.
Les renforts de la puissante armée
rwandaise et la fourniture de matériel
militaire de pointe lui ont rapidement permis
de s’imposer comme le principal groupe
armé de la région, qui en compte plus d’une
centaine. Un soutien du Rwanda documenté
par plusieurs rapports de l’ONU. En 2024, le
nombre des militaires rwandais aurait même
dépassé celui des combattants du M23 et les
experts onusiens considèrent qu’ils exercent
de facto « le contrôle et la direction » des
opérations, se rendant complice à ce titre des
violations des droits humains –
bombardements
indiscriminés,
viols,
exécutions, tortures, recrutement forcés…
Billets d'Afrique 345 - mars 2025
Des justifications
critiquables
M23 et Rwanda justifient leur action par la
défense de la communauté tutsie du Nord
Kivu. Mais les motifs qu’ils avancent doivent
être distinguées de motivations plus
profondes et pas nécessairement exprimées
publiquement.
En effet, si la stigmatisation des Tutsis du
Congo est une réalité historique indéniable et
la question de leur accès à la propriété
foncière un problème non résolu, ces
injustices semblent surtout faire figure de
prétexte. La résurgence du M23 n’est pas
précédée par une recrudescence particulière
des violences dans sa zone. Au contraire,
c’est la reprise de la guerre et le soutien
militaire du Rwanda qui ont eu pour effet de
raviver dramatiquement le racisme et les
persécutions contre les Tutsis, notent
plusieurs chercheurs. La communauté tutsie
n’a pas non plus été épargnée par le M23 en
matière de recrutements forcés, y compris
d’enfants, dans les camps de réfugiés.
Le président rwandais Paul Kagame
continue officiellement de nier la présence de
ses militaires sur le sol congolais… tout en
conditionnant leur retrait à la neutralisation
préalable des Forces démocratiques de
libération du Rwanda (FDLR). Cette milice,
formée en 2000 par des génocidaires
rwandais en exil, perpétue l’idéologie du
génocide de 1994 et nourrit des projets de
reconquête du Rwanda où elle mène
sporadiquement attaques et assassinats. Sa
neutralisation est une exigence légitime du
Rwanda, mais lorsque le président congolais
Félix Tshisekedi a cherché à donner des gages
à la communauté internationale sur ce point,
il a échoué à imposer cette ligne à ses
officiers.
Dans l’argumentaire du Rwanda, la
collaboration des Forces armées de la
République démocratique du Congo (FARDC)
avec les FDLR justifie donc l’action du M23.
Mais là encore la chronologie est inversée :
avant 2021, le groupe parait affaibli et
incapable de déstabiliser le Rwanda, selon les
déclarations mêmes du ministre rwandais de
la Défense de l’époque. C’est pour faire face à
la montée en puissance du M23 que les
FARDC ont réactivé leurs liens avec les FDLR,
les aidant à se renforcer pour les utiliser
comme supplétifs au combat.
Une guerre pour le pillage ?
Le contrôle des mines artisanales ou semi
industrielles, le prélèvement de taxes et la
maîtrise des voies d’exportation illégale des
minerais vers les pays voisins (Rwanda,
Ouganda et Burundi) constituent un
carburant incontestable des principaux
conflits à l’est du Congo, mais pas
nécessairement leur cause première. Celui
impliquant le M23 ne fait pas exception. Ses
conquêtes territoriales lui ont permis de se
financer et de faire converger davantage de
flux illicites en direction du Rwanda.
Les exportations rwandaises de Coltan sont
par exemple passées de 100 à 200 tonnes par
mois entre 2022 et 2023. Un phénomène
encore accru après la prise de contrôle de la
mine de Rubaya par le M23 en avril 2024,
mine qui produirait de 20 à 30 % du coltan
mondial. On a alors assisté selon l’ONU à « la
plus grande contamination jamais enregistrée
à ce jour des chaînes d’approvisionnement en
minerais dans la région des Grands Lacs ». La
« contamination » désigne le camouflage de
l’origine réelle des produits exportés dont la
traçabilité doit théoriquement être assurée
pour interdire l’exploitation des « minerais de
sang ».
Une question également
sécuritaire
Si la résurgence du M23 a renforcé la
captation des ressources congolaises par le
Rwanda, celleci préexistait largement et
certains caciques congolais y trouvaient
d’ailleurs leur compte. La chronologie des
relations entre les pouvoirs congolais,
rwandais, mais aussi ougandais et burundais,
amène ainsi certains analystes à relativiser le
poids des enjeux miniers au regard des
questions sécuritaires, même si ces deux
aspects sont étroitement imbriqués. Le début
du premier mandat de Tshisekedi, élu en
2018, avait été marqué par une phase de
rapprochement militaire et économique avec
le Rwanda. Les forces rwandaises avaient été
autorisées à mener des opérations ciblées au
Congo pour éliminer le chef des FDLR et
celui d’une faction dissidente. Le président
Tshisekedi avait également accordé à une
société rwandaise le droit de raffiner l’or d’un
important gisement congolais.
La lune de miel a duré jusqu’à la mi2021,
mais semble avoir été progressivement
compromise par le rapprochement de la RDC
avec deux autres voisins : l’Ouganda et le
Burundi. Après des attentats commis en
novembre 2021 sur son sol, l’Ouganda a pu
déployer plusieurs milliers de soldats en RDC
pour lutter contre le groupe Allied
Democratic Forces (ADF), affilié à l’État
islamique. Des accords économiques étaient
également conclus entre les deux pays au
détriment
des
intérêts
rwandais.
Simultanément, le Burundi a déployé son
armée au SudKivu contre un groupe rebelle
burundais. C’est vraisemblablement cette
double projection de forces hostiles à
proximité de sa frontière qui a été perçue par
le Rwanda comme une menace sécuritaire
autant qu’économique, et l’a conduit à
soutenir le retour du M23.
Un conflit régional
Comme cela est fréquemment rappelé, ce
conflit est de fait un conflit régional et les
risques d’embrasement sont réels. En 2022,
pour faire face à l’agression rwandaise, la RDC
a adhéré à la Communauté d’Afrique de l’Est
(EAC) et a sollicité une aide militaire. Une
force s’est déployée, majoritairement
composée de soldats kényans, que Tshisekedi
a congédiée l’année suivante, l’accusant
d’inaction, voire de complicité avec le
Rwanda et le M23. Seuls les soldats burundais
sont restés (ils seraient aujourd’hui 10 000 à
participer à la défense du SudKivu contre la
progression du M23).
Le pouvoir congolais s’est alors tourné vers
la Communauté de développement d’Afrique
australe (SADC) qui a, à son tour, envoyé une
force de maintien de la paix (SAMIDRDC),
composée principalement de soldats sud
africains. Lors de la prise de Goma, treize
d’entre eux ont perdu la vie, et le ton est alors
monté entre le président sudafricain Cyril
Répartition des groupes armés dans l'Est de la RDC au 14 février 2025,
carte de Borysk5, CC BYSA.
Ramaphosa et son homologue rwandais. Le
premier a qualifié les forces rwandaises de
« milices », et Paul Kagame a exigé le départ
de la SAMIDRDC, qualifiée de force
belligérante, avec laquelle il n’a pas exclu une
« confrontation ».
L’Ouganda, dont les relations avec Kinshasa
et avec le M23 sont ambivalentes, a également
renforcé sa présence militaire sous couvert de
lutte contre les ADF. Quant au Burundi, qui a
toujours été très hostile au régime rwandais
(les milices du parti au pouvoir sont
coutumières des exactions antitutsies), son
président Évariste Ndayishimiye a accusé le
Rwanda de « préparer quelque chose » contre
son pays, assurant qu’il n'allait pas « se laisser
faire ». Tshisekedi cherche par ailleurs à
obtenir un soutien militaire supplémentaire
de la Tanzanie, de la Namibie et du
Zimbabwe. Une configuration qui, si elle
dégénérait, ne serait pas sans rappeler la
deuxième guerre du Congo, la « guerre
mondiale africaine », de 1998 à 2003.
Pas de blanc-seing pour
Tshisekedi
Dénoncer la violation de l’intégrité
territoriale congolaise par le Rwanda, sa
participation au pillage des minerais et sa
complicité dans les violations des droits
humains qui sont commis ne signifie pas pour
autant donner quitus au régime Tshisekedi,
qui porte également une lourde
responsabilité dans la dégradation de la
situation sécuritaire à l’Est. Tout d’abord,
dénoncent les militants anticorruption
congolais, son régime a reproduit les
pratiques du régime Kabila en matière de
prédation. Il a aussi renoncé à réformer les
lois minières favorables aux multinationales
étrangères et dictées par les institutions
financières internationales.
Il s’est ainsi privé des moyens de restaurer
une véritable administration à l’est du pays ou
d’engager une réforme pour remédier à la
faiblesse chronique de l’armée nationale,
gangrenée par la corruption et la
désorganisation. Il a préféré s’appuyer sur
deux sociétés militaires privées : Congo
Protection, dirigée par un Roumain passé par
la Légion étrangère française, et Agemira,
dirigée par des anciens militaires français. Il a
surtout encouragé la constitution d’une
coalition de groupes miliciens antiM23 parmi
lesquels on trouve les FDLR déjà mentionnés,
mais également la mouvance dite des
« wazalendo » (les patriotes), qui ont multiplié
les exactions et contribué à souffler sur les
Billets d'Afrique 345 - mars 2025
LONG FORMAT
5
LONG FORMAT
6
braises de la haine ethnique. Réduire, comme
le fait Tshisekedi, la crise de l’est de la RDC à
l’agression rwandaise est un moyen
commode pour camoufler un bilan politique
et militaire particulièrement décrié par son
opposition et la société civile.
Que veut vraiment le M23 ?
Après la prise de Goma, des interrogations
demeurent sur la stratégie et les objectifs du
M23 et de son parrain rwandais. « Goma ne
peut pas être une fin en soi », a révélé
l’ambassadeur itinérant du Rwanda, Vincent
Karega, et la trêve unilatérale décrétée au
lendemain de la prise de Goma par le M23 n’a
pas empêché ce dernier de poursuivre sa
progression en direction de Bukavu, la
capitale du SudKivu. Le porteparole de
l’Alliance fleuve Congo (AFC), l’aile
« politique » du M23 récemment constituée
sous la direction de Corneille Nangaa, un
transfuge du régime Tshisekedi, a quant à lui
déclaré vouloir renverser le président
congolais. Il paraît désormais certain qu’il ne
s’agit pas seulement de permettre au M23
d’accéder à la table des négociations,
exigence rwandaise jusquelà refusée par
Tshisekedi, ou même d’obtenir une
réintégration au sein de l’armée nationale. Le
M23 ne se contente pas de prendre le
contrôle des richesses des zones conquises, il
y nomme des administrations parallèles.
Selon certaines hypothèses, il pourrait
s’agir de faire officialiser ce contrôle
administratif sur les territoires du Kivu,
permettant ainsi au Rwanda de se constituer
une zone tampon à sa frontière, dirigée par
un allié. En cas de refus, le Rwanda tenteratil
de rééditer le scénario de 1996, lorsqu’il avait,
avec l’Ouganda, provoqué la chute de
Mobutu et porté Kabila (père) au pouvoir ? Et
quelle marge de manœuvre lui laisseraient
alors les pays voisins et la « communauté
internationale » ?
Impunité
Voilà les questions qui doivent
vraisemblablement agiter le président
congolais aujourd’hui tant le soutien
diplomatique dont il bénéficie paraît fragile.
Si les pays de la SADC ont exprimé leur
« soutien indéfectible » à Kinshasa, l’EAC s’est
contentée de l’inviter à ouvrir le dialogue
avec le M23. Le sommet commun EACSADC
qui a suivi n’a débouché que sur un appel à
un cessezlefeu. Union africaine, ONU, USA
ou même Chine ont condamné, plus ou
moins fermement, l’agression du Rwanda,
sans toujours le nommer explicitement. Mais
le point commun de toutes ces déclarations
est l’absence de toute mesure concrète pour
les appuyer, contrairement à ce qui s’était
produit en 2012, après la première
occupation de la ville de Goma par le M23.
Les pressions et les menaces internationales
avaient alors contraint Rwanda et M23 à
battre rapidement en retraite. Les autorités
congolaises dénoncent une politique du deux
poids deux mesures, au regard des réactions
suscitées par l’invasion de l’Ukraine par la
Russie. Plusieurs centaines de Congolais s’en
sont pris aux ambassades française,
américaine et belge.
La Belgique, en froid avec le Rwanda, a
pourtant été le premier pays européen à
défendre ouvertement l’adoption de mesures
de rétorsion. Plusieurs leviers sont possibles,
mais deux mesures paraissent indispensables
compte tenu de la situation : la suspension de
la coopération militaire et un embargo sur les
minerais en provenance du Rwanda. La
réaction de l’Union européenne (UE) était
particulièrement attendue sur ces deux
points, en raison de l’aide qu’elle fournit à
l’armée rwandaise : dans le cadre de la
Facilité européenne pour la Paix (FEP), 20
millions d’euros (et un deuxième versement
équivalent est prévu) ont été versés à l’armée
rwandaise pour soutenir son action au
Mozambique. Elle s’y est déployée en étroite
concertation avec la France pour tenter d’y
sécuriser le gigantesque projet d’exploitation
de gaz naturel liquéfié de TotalEnergies et
Exxon Mobil, menacé par une insurrection
djihadiste1.
De plus, la signature d’un protocole
d’accord sur les matières premières critiques
entre l’Europe et le Rwanda en février 2024 a
été considéré comme un véritable appel au
crime en RDC. L’UE se refuse aujourd’hui à le
remettre en cause, au prétexte qu’il s’agirait
d’un outil pour lutter contre le trafic illégal de
minerais. Le Rwanda est par ailleurs un pays
au dynamisme économique attrayant pour les
investisseurs, il est l’un des tout premiers
contributeurs aux missions de maintien de la
paix de l’ONU et il est considéré comme un
partenaire plus stable et fiable que la RDC. La
Commission européenne et certains États
membres rechignent à se brouiller avec lui.
1 « TotalEnergies : Cabo Delgado à tout prix », Billets d’Afrique (n°339, septembre 2023).
2 Ibid.
Billets d'Afrique 345 - mars 2025
Gesticulations françaises
L’attentisme européen s’expliquerait ainsi
par la volonté de ne pas compromettre la
tentative de médiation entreprise par un pays
qui s’oppose à toute forme de sanction, au
motif que cela desservirait la reprise du
dialogue entre belligérants : la France. La
diplomatie française a elle aussi condamné
« l’offensive menée par le M23, soutenu par
les forces armées rwandaises », mais freine
des quatre fers l’adoption de mesures
contraignantes. Elle s’est efforcée au cours
des mois précédents de rééquilibrer
progressivement sa position et reconnaît
désormais l’agression rwandaise contre la
RDC. Mais les couacs diplomatiques n’ont pas
cessé pour autant (au dernier sommet de la
Francophonie par exemple) et il faut croire
que la balance continue de pencher du côté
du Rwanda, pour différentes raisons2.
Le ministre des Affaires étrangères Jean
Noël Barrot s’est rendu le 29 janvier à
Kinshasa, puis à Kigali. Emmanuel Macron
s’est entretenu par téléphone avec tous les
chefs d’État africains de la région, et a tenté
de mettre sur pied une improbable équipe de
médiateurs. Il a également essayé, en vain, de
faire venir à Paris les présidents rwandais et
congolais pour un minisommet. À ce jour,
ces efforts s’apparentent surtout aux
gesticulations dont le président français est
coutumier sur la scène internationale.
Pendant ce temps, le M23 a poursuivi son
offensive, a pris Bukavu, et l’on peut craindre
que l’absence de pressions laisse davantage le
champ libre à l’aggravation de la guerre qu’à
une conclusion pacifique.
Raphaël Granvaud
À lire :
• Congo (RDC), reproduction des
prédations, Alternatives Sud (Syllepse, 2024).
• « RwandaRD Congo. La guerre des récits »,
Afrique XXI, 21/08/2024.
• « En RD Congo, une vision occidentale qui
perpétue la violence », Afrique XXI, 17/01/2025.
• « RD CongoRwanda. Une guerre aux
racines multiples », Afrique XXI , 28/01/2025.
COMMENT TOTALENERGIES
ENRICHIT LE CLAN DE
MUSEVENI EN OUGANDA
En plus de causer de nombreux dégâts environnementaux et humains, le mégaprojet
pétrolier TilengaEACOP lancé par TotalEnergies en Ouganda profite à une trentaine de
proches de Yoweri Museveni, dictateur à la tête du pays depuis trenteneuf ans.
D
écidément, le projet pétrolier de
TotalEnergies en Ouganda cristallise
toutes les critiques régulièrement
adressées à la major depuis sa création. Une
nouvelle enquête, d'abord publiée par
Mediapart (06/02), révèle une autre facette
du scandale. Fondée sur l’analyse de plus de
12 000 documents d’entreprises sous
traitantes, elle montre que TotalEnergies
enrichit directement une trentaine de
proches du président Yoweri Museveni :
membres de sa famille, conseillers, ministres
d’État, officiers supérieurs et figures du parti
au pouvoir, le National Resistance Movement
(NRM), et autres proches détiennent des
parts dans le projet.
Derrière
l’argument
officiel
du
développement économique – souvent
brandi pour justifier les déplacements forcés
de populations –, ce projet apparaît ainsi
surtout comme un rouage clé du régime
autoritaire en place. Il alimente les réseaux
de pouvoir et renforce la mainmise du
dictateur, en place depuis 39 ans, sur
l’économie du pays, dans un système qui
évoque les heures sombres de la
Françafrique.
Ce mégaprojet ne se limite donc pas aux
violations massives des droits humains et aux
ravages environnementaux dénoncés par les
ONG et les journalistes depuis au moins six
ans (Billets d’Afrique n°329, été 2023). Pour
rappel, TotalEnergies et son partenaire
chinois CNOOC prévoient d’y investir dix
milliards de dollars pour développer les
champs pétroliers de Tilenga (en partie situé
dans le parc naturel des Murchison Falls) et
de Kingfisher (sur les rives du lac Albert). Ces
projets seront reliés au plus long oléoduc
chauffé au monde, l’EACOP, qui traversera
l’Ouganda et la Tanzanie sur 1 443 km.
Le projet Tilenga-EACOP :
une perpétuation de
pratiques illégales ?
Dans les années 1990, l'affaire Elf a mis en
lumière des pratiques de corruption au sein
de l'industrie pétrolière française. Plus
récemment, TotalEnergies a été condamnée
pour des faits similaires en 2016 (pour ses
pratiques en Irak) et 2018 (Iran). Cette
nouvelle enquête en Ouganda soulève la
question de la persistance de telles pratiques
au sein de la major pétrolière française. Elle
pose, en tout état de
cause, au minimum des
problèmes moraux.
Ruth Nankabirwa, la
ministre de l’Énergie du
pays, avançait pourtant en
août 2024 : « Nous nous
engageons à faire preuve
de transparence et de
responsabilité,
en
veillant à ce que les
bénéfices
de
ces
ressources
soient
partagés par tous les
Ougandais » (Nile Post,
21/08/2024).
Philippe Grouec, DG de TotalEnergies en Ouganda, sur le site du
Murchison Falls National Park en août 2022 (photo Thomas Bart).
Jackpot pour la famille
présidentielle
L’un des premiers bénéficiaires du projet de
TotalEnergies est le général Caleb
Akandwanaho, plus connu sous le nom de
Salim Saleh, frère du président ougandais
Yoweri Museveni. Son entreprise de sécurité
privée, Saracen, détient un lucratif contrat de
protection du projet d’exploitation Tilenga de
TotalEnergies ainsi que de l’oléoduc EACOP.
Détenue à plus de 95 % par Salim Saleh et son
épouse, Jovial Akandwanaho, Saracen
bénéficie directement des investissements
pétroliers en Ouganda. Pourtant, le couple est
cité dans plusieurs rapports et résolutions des
Nations unies (ref. S/2002/1146 du
16/10/2002) pour son implication présumée
dans le pillage des ressources naturelles à l’est
de la République démocratique du Congo.
Autre bénéficiaire du clan : Geoffrey
Kamuntu, qui était actionnaire d’Exquisite
Solution Limited jusqu’à son divorce en 2022
d'avec la fille cadette du président, Diana
Museveni. Cette entreprise a notamment
proposé des services de recrutement de
personnel pour le projet Tilenga.
Edwin Karigure, époux de Natasha
Museveni Karigure, fille aînée du président,
détient aussi des intérêts dans le secteur
pétrolier. Cofondateur du cabinet K&K
Advocates, il revendique une expertise de plus
de quinze ans dans le domaine. Son cabinet
affirme avoir conseillé sur les blocs 1 (Tilenga,
TotalEnergies) et 3A (Kingfisher, CNOOC),
notamment pour l’examen des plans de
développement et des demandes de licences.
Il n’a toutefois pas répondu à nos questions
pour savoir pour quels acteurs – compagnies
pétrolières, gouvernement ou autres – lui et
sa firme ont travaillé.
Autre exemple : Hannington Rubarenzya
Karuhanga, cousin de la première dame
Janet Museveni, préside la maison mère de
Threeways Shipping Services, entreprise qui
Billets d'Afrique 345 - mars 2025
ENQUÊTE
7
ENQUÊTE
8
a obtenu environ 50 millions de dollars de
contrats logistiques (Global Infrastructure
Magazine, 05/31/2024) avec TotalEnergies et
CNOOC.
Des expulsions déléguées à
des entreprises de proches
du pouvoir
L'action en justice menée par 26 Ougandais
contre TotalEnergies et soutenue par Survie,
Les Amis de la Terre France et des
organisations partenaires ougandaises, porte
principalement sur les conditions des
expulsions liées au mégaprojet (qui affectent
près de 118 000 personnes). En Ouganda,
trois entreprises gèrent ces expulsions pour
TotalEnergies : Newplan et ICS Engineering
and Environment pour le projet EACOP, et
Atacama Consulting pour Tilenga.
Newplan appartient à Lawrence Levy
Omulen, marié à une excadre du ministère de
l’Intérieur, et députée du NRM au début du
processus d’expulsion. ICS Engineering and
Environment a été fondée par Andrew
Matthew Kasekende, dont le frère Louis
Kasekende, ancien vicegouverneur de la
Banque centrale, a été accusé de
détournement de fonds, notamment auprès
d’une enquête parlementaire. Enfin,
concernant Atacama Consulting, l’enquête n’a
pas permis d’obtenir la liste des actionnaires
de l’entreprise.
L’usine de traitement du
pétrole de Total au cœur
des connivences
Sur les anciennes terres et maisons de nom
breux/ses plaignant⋅e⋅s ougandais⋅es⋅ s'élève
aujourd’hui l’usine de traitement du pétrole
du projet Tilenga. Elle est construite
principalement par la filiale locale du géant
portugais du BTP, MotaEngil, qui a décroché
pour au moins 262 millions de dollars de
contrats liés au projet Tilenga (communiqué
de l’entreprise, 3/02/2022). Mais cette filiale
ougandaise de MotaEngil n’appartient qu’à
49 % à la maison mère basée au Portugal. Elly
Karuhanga, via sa société Ruhore Company,
détient près de la moitié du capital.
Soutien de Museveni dès le début de la
guerre civile (19811986), Elly Karuhanga est
devenu un conseiller clé sur le pétrole depuis
qu’on en a découvert dans le pays en 2006. Il
est le fondateur de la Chambre ougandaise du
pétrole, ainsi que le consul honoraire des
Seychelles depuis 2005. Ancien député du
NRM, il est également associé du cabinet
Billets d'Afrique 345 - mars 2025
Kampala Associated Advocates, qui a fourni
des services juridiques pour Tilenga et EACOP.
En parallèle, Elly Karuhanga est aussi le
deuxième actionnaire de BTS Uganda Clearing
and Forwarding, une société qui fournirait des
services de fret pour le projet Tilenga.
Interrogé sur ces liens d’intérêts, il a affirmé
avoir participé « aux processus de passation
de marchés conformément à la loi
ougandaise ». Cette défense rejoint celle de la
fille de Salim Saleh – frère de Museveni – et
actuelle présidente du CA de Saracem qui
affirme que « toute allégation suggérant que
[leurs] liens familiaux ont joué un rôle dans
l’attribution du contrat de soustraitance est
fausse ».
Quand à Bwaniaga Taremwa, le beaufrère
de Salim Saleh, il détient plus d’un tiers de
Civtec Africa, qui a obtenu au moins 5,3
millions de dollars de contrats pour l’usine de
traitement pétrolier de Tilenga, en tant que
soustraitant de l’entreprise déjà citée Mota
Engil.
D’autres contrats qui
enrichissent des militaires,
des ex ministres et des
acteurs français…
D’autres contrats de soustraitance ont
également permis d’enrichir des militaires de
l’armée ougandaise – pilier du régime
autoritaire – ainsi que des députés du parti au
pouvoir et même des juges.
Par exemple, l’une des entreprises en
charge du traitement des déchets issus du
projet Tilenga est Luwero Industries. Cette
branche commerciale de l’armée ougandaise a
été placée sous sanctions américaines entre
2016 et 2018 (Master Sanction list US State,
15/08/2023) pour son implication dans la
prolifération d’armes de destruction massive
en Iran, Syrie et Corée du Nord. Dirigée par
plusieurs militaires, elle compte parmi ses
figures clés le lieutenantgénéral Peter Elwelu,
interdit d’entrée aux ÉtatsUnis pour avoir
orchestré un massacre en novembre 2016 à
Kasese, une ville de l’ouest du pays. Selon
Human Rights Watch (31/05/2024), au moins
155 personnes, dont des enfants, ont été tuées
en deux jours lors de cette répression
sanglante menée par l’armée. On retrouve
également dans cette entreprise le général de
division Fred Mugisha, ancien procureur
d’État, condamné en 2017 (Inspectorate of
government, Acd 12/20 – 25/01/217) à un an
de prison pour corruption.
White Nile Consults, autre entreprise
impliquée dans la gestion des déchets
pétroliers de TotalEnergies, comptait parmi
ses dirigeants et actionnaires Asa Mugenyi,
juge à la Cour d’appel. Il a d’abord affirmé
s’être retiré avant 2019, mais face à des
documents signés par lui bien après, il a
reconnu ne plus se souvenir de la date exacte
de son retrait, tout en assurant ne plus en faire
partie. Il était en tout cas encore actionnaire
de l’entreprise début 2024. Également active
dans la gestion des déchets du projet Tilenga,
la société Green Label Service compte parmi
ses actionnaires le député du NRM, Alex
Niyonsaba.
Enfin, Newrest Uganda Inflight Services,
chargée de la restauration pour Tilenga et le
siège de TotalEnergies à Kampala, est détenue
à 50 % par le groupe français Newrest,
cofondé et dirigé par Olivier Sadran, l'une des
plus grandes fortunes françaises, et ancien
propriétaire du Toulouse football club de 2001
à 2020. L’autre moitié appartient à Kenbe
Investments, dont les actionnaires sont
William Byaruhanga, exprocureur général
(20162021) et proche de Salim Saleh, et la
femme de Byaruhanga.
Newrest a précisé suite à nos questions que
Byaruhanga a quitté la présidence du conseil
d’administration après sa nomination au poste
de procureur, bien que son entreprise est
restée actionnaire de 50 % de la coentreprise.
Interrogée avant la publication de l’enquête
sur Mediapart, TotalEnergies a répondu aux
questions (accessible en annexe de l’article du
média en ligne) en expliquant que « la
sélection des entreprises bénéficiaires de ces
contrats se fait à travers un processus d’appel
d’offres transparent et concurrentiel ».
L’entreprise a également précisé que « 1,2
milliard d’USD seront directement dépensés
auprès d’entrepreneurs locaux durant la
phase de construction. Ce montant aura un
impact
socioéconomique
significatif,
représentant plus de deux ans
d’investissements directs étrangers en
Ouganda ».
En revanche, TotalEnergies n’a pas répondu
aux questions concernant les mécanismes
spécifiques mis en place pour garantir le
respect de ses obligations légales dans le cadre
de la loi Sapin 2, qui impose des mesures
strictes de prévention et de détection de la
corruption dans des projets de cette
envergure.
Thomas Bart
L’auteur de cet article a bénéficié d’une bourse du
Journalismfund Europe pour cette enquête.
FRANCE / CAMEROUN
MACRON, BIYA ET LE GRAND
RAOUT DES « OPÉRATIONS
MÉMORIELLES »
Le rapport de la « commission mixte » francocamerounaise sur la guerre du Cameroun à
l’époque de la décolonisation a été rendu public fin janvier. Analyse.
Une commission de chercheur⋅se⋅s fran
cocamerounais⋅es, dirigée par l’historienne
Karine Ramondy, vient de remettre à ses
commanditaires, les présidents Emmanuel
Macron et Paul Biya, son rapport sur « le rôle
et l'engagement » de la France au Cameroun
contre les mouvements indépendantistes
entre 1945 et 1971. En réalité, une véritable
guerre, longtemps dissimulée, aujourd’hui
largement documentée. L’analyse de
Thomas Deltombe, coauteur des deux
ouvrages de référence sur le sujet,
Kamerun ! (2011) et La Guerre du
Cameroun (2016), tous les deux parus chez
La Découverte – un article initialement
publié par nos camarades d’Afrique XXI.
* * *
P
endant
des
décennies,
la
« pacification » qui a ensanglanté le
Cameroun dans les années 1950
1960 a été occultée par les responsables
politiques français et négligée par les milieux
académiques hexagonaux.
Lorsque l’écrivain camerounais Mongo
Beti tenta, en 1972, de briser le silence, son
livre Main basse sur le Cameroun fut
immédiatement
interdit
par
le
gouvernement français. Une décennie plus
tard, un jeune politologue de 33 ans, Jean
François Bayart, regrettait dans les colonnes
du journal Le Monde la publicité que cette
censure avait paradoxalement offert à cet
ouvrage pionnier qu’il qualifiait de
« pamphlet exécrable ». « Par la complexité
et la richesse de son histoire, le Cameroun
mérite mieux que ces clichés », s’indignait le
chercheur (18 juin 1983). Certes, il
accompagnera plus tard la traduction du
livre de l’historien américain Richard
Joseph Le Mouvement nationaliste au
Cameroun (Karthala, 1986) et les travaux du
chercheur camerounais Achille Mbembe (La
Naissance du maquis dans le Sud
Cameroun, Karthala, 1996). Mais les voix
rebelles qui dénonçaient trop crûment les
atrocités perpétrées au cours de cette
période troublée furent longtemps
considérées avec suspicion par le monde
universitaire français.
Le personnel politique français ne s’est
guère montré plus ouvert. La palme du
négationnisme revient sans conteste à
François Fillon, qui a fait étalage de son
ignorance et de sa suffisance au cours d’un
déplacement officiel à Yaoundé en mai 2009.
Interpellé sur la responsabilité de la France
dans l’assassinat des principaux leaders de
l’Union des populations du Cameroun
(UPC) dans les années 1950 et 1960, celui
qui
était
alors
premier
ministre repoussait l’affaire d’un revers de
main : « Je dénie absolument que des forces
françaises aient participé, en quoi que ce
soit, à des assassinats au Cameroun. Tout
cela, c’est de la pure invention ! »
C’est
donc
des
milieux réputés « militants » et des
chercheurs étrangers, camerounais en
particulier, naturellement, qu’est venue la
pression qui a finalement obligé le pouvoir
français à ouvrir le dossier.
Questionné à son tour lors d’une visite à
Yaoundé,
le
président
François
Hollande évoqua en juillet 2015 des
« épisodes extrêmement tragiques et
tourmentés » et promit d’« ouvrir les
archives » (dont beaucoup étaient déjà
accessibles…). Son successeur Emmanuel
Macron, confronté à la contestation
grandissante de la présence française sur le
continent, décida à l’orée de son second
quinquennat de passer à la vitesse
supérieure : dans une opération
communication soigneusement préparée
par l’Élysée, il annonça depuis Yaoundé, en
juillet 2022, la création d’une « commission
mixte » d’historien⋅ne⋅s à laquelle il confia la
tâche d’identifier les responsabilités
françaises dans la tragédie camerounaise.
Au terme des deux années qui lui étaient
imparties, cette commission vient donc de
rendre ses conclusions. Et elles sont claires :
elle confirme que la France a bien mené une
« guerre » au Cameroun dans les années
19501960, validant ainsi un mot introduit
dans l’historiographie il y a une quinzaine
d’années. Ce conflit, qui a été émaillé
d’assassinats politiques – n’en déplaise à
François Fillon – et de « violences
extrêmes », comparables à celles qui avaient
cours à la même période en Algérie, a fait
« plusieurs dizaines de milliers de morts »,
ajoutent les historiens, qui sur ce point aussi
reprennent mot pour mot les estimations
des chercheurs qui les ont précédés.
C
e passé brûlant se
conjugue également au
présent. Paul Biya en sait
quelque chose.
Il faudra sans doute pointer les faiblesses
et les insuffisances de ce rapport, qui passe
sous silence des aspects importants de cette
histoire enfouie. Et mille détails seront
certainement discutés par les spécialistes,
nombreux désormais à se passionner pour
ce conflit trop longtemps oublié. Il faudra
surtout se méfier des propagandes officielles
qui, brandissant ce rapport, présenteront la
guerre du Cameroun comme une affaire
classée. Car le travail est en fait loin d’être
achevé : outre que la commission n’a pas eu
accès à toutes les archives souhaitées, cette
guerre n’est pas une histoire close. Ce passé
brûlant se conjugue également au présent.
Paul Biya, qui fut conseiller à la présidence
du Cameroun dès 1962 et qui gravit un à un
les échelons jusqu’à accéder au pouvoir
suprême en 1982, en sait quelque chose, lui
qui n’hésite pas à faire embastiller ses
Billets d'Afrique 345 - mars 2025
ACTUALITÉ
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ACTUALITÉ
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opposants par des tribunaux militaires et à noyer
dans le sang les contestations populaires.
Il est d’ailleurs regrettable que la commission,
par respect sans doute pour ses commanditaires,
n’ait pas jugé utile de souligner l’évidente filiation
historique qui relie la guerre « contre
insurrectionnelle » menée jadis par les autorités
coloniales aux dispositifs « contreterroristes » sans
cesse réactivés par le régime postcolonial. En 2014,
le président camerounais justifiait luimême
l’existence de ces dispositifs en comparant la lutte
contre les djihadistes de Boko Haram à
l’éradication, dans les années 1960, des maquis de
l’UPC. Quelques années plus tard, les régions
anglophones du Cameroun subissaient à leur tour
les foudres de la « contresubversion » : une
nouvelle guerre s’enclenchait, qui a fait au moins
6 000 morts et provoqué le déplacement forcé de
700 000 personnes entre 2016 et 2023, selon
Amnesty International.
Tel est finalement le paradoxe des opérations
mémorielles initiées par le président Macron
depuis 2017 (commission Duclert sur le Rwanda,
commission Stora sur l’Algérie…). Des
« opérations de pacification des mémoires »,
comme les qualifie l’historien Noureddine Amara,
de nature moins historique que politique : il s’agit,
sous couvert de rompre avec le passé, de ménager
à la France un avenir en Afrique. « Notre
génération a un double travail », expliquait le
président français à Yaoundé en juillet 2022 :
« régler les traumatismes du passé qu’on n’a pas
su régler et relever les défis du présent et de
l’avenir. » La commission francocamerounaise
s’inscrit de plainpied dans le « plan de
reconquête » de l’opinion publique africaine que
M. Macron évoquait un an plus tôt lors d’un
déplacement en Afrique du Sud. Un plan dont le
but est clairement expliqué par Achille Mbembe,
devenu un brillant auxiliaire de la politique
africaine du président français : « Redonner une
chance à la France à un moment où elle est
chahutée en Afrique. »
Paul Biya, qui n’était pas la cible prioritaire de
cette offensive de charme, a vite compris le profit
qu’il pourrait en tirer. Accueillant tout sourire les
membres de la commission dans son palais
présidentiel le 28 janvier, il précisa devant un
parterre de militaires, de diplomates et
d’universitaires en tenue de gala que cette initiative
« mémorielle » avait dès le départ pour objectif
d’ouvrir de « nouveaux développements » à la
relation francocamerounaise. Un message
d’espoir, on imagine, alors que l’autocrate
nonagénaire, fidèle allié de Paris depuis un demi
siècle, prépare sa candidature à la prochaine
élection présidentielle.
Thomas Deltombe
Billets d'Afrique 345 - mars 2025
UN FRONT POUR UNIR LES
LUTTES ANTICOLONIALES
L
es 23 et 24 janvier, en amont du 44e congrès du Front de libération nationale
kanak et socialiste (FLNKS), des représentants de mouvements
indépendantistes de plusieurs territoires des outremer français et de Corse se
sont rassemblés à Nouméa, capitale de la KanakyNouvelleCalédonie. Un « congrès
des dernières colonies françaises » dont l’objectif était le lancement officiel d’un Front
international de décolonisation (FID).
« Nous, organisations patriotiques des dernières colonies françaises, considérons
que, dans le contexte d’effondrement d’un ordre du monde caractérisé par
l’exploitation des plus fragiles et la domination d’une partie significative du monde
par quelques puissances prédatrices, l’heure est venue de faire front pour conduire
nos nations à leur pleine souveraineté et participer ainsi à la construction d’un
monde meilleur », explique en préambule la charte constitutive du mouvement.
S’y retrouvent, outre le FLNKS, cinq organisations guadeloupéennes, dont l’Union
pour la libération de la Guadeloupe (UPLG), quatre martiniquaises, dont le Parti pour
la libération de la Martinique (Palima), le Mouvement de décolonisation et
d’émancipation sociale (MDES) de Guyane, le Tavini huiraatira de Ma'ohi Nui
Polynésie française, ainsi que le nouveau parti indépendantiste corse Nazione. Mais
aussi des organisations de deux territoires des Caraïbes rattachés aux Paysbas,
Bonaire et la partie sud de l’île de SaintMartin. La charte précise en effet que « bien
que le FID soit créé principalement sous l’impulsion des pays encore colonisés par
la France qui a conservé un vaste empire colonial, il a vocation à rassembler tous
les peuples qui luttent contre le colonialisme ».
La France, « seule puissance ingérente »
En réponse, le gouvernement français n’a su que dénoncer piteusement, comme
lors du soulèvement kanak de mai dernier, des « opérations d’ingérence et de
déstabilisation de l’Azerbaïdjan », dixit le ministre des Outremer Manuel Valls qui a
évoqué une attaque « inacceptable » contre « notre intégrité » et « nos principes
fondamentaux » (OuestFrance, 25/01).
En effet, à l’origine des discussions ayant permis la constitution de ce FID se
retrouve le Groupe d’initiative de Bakou, ONG internationale créée en juillet 2023
pour soutenir les mouvements anticoloniaux. Nul doute que l’Azerbaïdjan du
dictateur Ilham Aliyev se sert de cet outil pour venir contrarier la France, alliée de
l’Arménie avec laquelle elle est en conflit au HautKarabagh. Cependant, elle n’a créé
ni l’impérialisme français, ni le juste combat contre celuici…
Ce qu’a rappelé le FID le 5 février dans une lettre ouverte au président de la
République et au gouvernement français : « Vous avez fait le choix du déni du fait
colonial dont vous êtes seuls responsables. Plus grave ! Vous n’éprouvez aucune
honte à oser vous poser en victimes des peuples colonisés par vous, dont le seul
crime est de revendiquer leur droit inaliénable à disposer d’euxmêmes et à choisir
librement leur destin. » Et d’ajouter que la France « représente la seule puissance
ingérente dans les affaires de nos pays ».
L’État français a, de fait, tout intérêt à détourner l'attention et à minimiser
l’importance de ce rapprochement des plus importantes organisations
indépendantistes de ses colonies – dont certaines entretiennent en réalité des
relations nourries depuis longtemps, à l’image du FLNKS et du Tavini. Un
rapprochement qui pourrait, s’il se concrétise en actes, largement renforcer la lutte
anticoloniale, notamment à l’international. Parmi les premiers objectifs affichés du
FID : l’obtention d’un statut de membre observateur au sein du Mouvement des non
alignés et l’inscription de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane et de la
Corse sur la liste des pays à décoloniser de l’ONU – liste dont font déjà partie la
Kanaky depuis 1986 et Ma'ohi Nui depuis 2013.
Benoît Godin
ENQUÊTE DANS SIX PAYS AFRICAINS
CE QUE LE REJET DE LA
FRANCE DIT DES ATTENTES
DÉMOCRATIQUES EN AFRIQUE
«
« De quoi le rejet de la France estil le nom ? » C’est le nom d’une étude menée par
Tournons la page pour tenter de mieux cerner, du côté de l’Afrique, les raisons du rejet de
la politique française sur le continent. À travers elle, ce sont les aspirations à une
démocratie adaptée et multidimensionnelle qui se dessinent.
Le mot de stigmate servira donc à
désigner un attribut qui jette un
discrédit profond, mais il faut
bien voir qu’en réalité c’est en termes de
relations et non d’attributs qu’il convient de
parler. »1 On imagine que la notion de
stigmate telle qu’elle est pensée par le
sociologue Erving Goffman a pu flotter dans
la tête des concepteurs de l’enquête à
l’origine du rapport « De quoi le rejet de la
France estil le nom ? » au moment où ils
décidèrent d’explorer ce qui se cache
derrière ce qui est « devenu une facilité
langagière » selon eux : le sentiment anti
français.
Le rapport, rendu public en novembre
2024, est le résultat d’une rechercheaction
menée pendant environ un an dans six pays
d’Afrique francophone par le mouvement
international Tournons la page, en
collaboration avec le Centre de recherches
internationales de Sciences Po (voir
l’encadré cicontre). Il commence par
décrire la montée en puissance de
l’expression politicomédiatique « racisme
antifrançais », à partir de la fin des années
2010, au moment de l’enlisement des forces
françaises au Sahel. Cette défiance (profonde,
bien que variable selon les sujets), dont font
état les données collectées, s’avère basée sur
un ancrage finalement très contemporain,
sans références marquées au passé colonial.
CARTE D'IDENTITÉ DE L'ÉTUDE
Qui ? Le mouvement citoyen international Tournons La Page (TLP) et le Centre de recherches
internationales de Sciences Po (CERI).
Quand ? L’enquête a été réalisée sur une période d’environ un an, se concluant par la publication
de l’étude en novembre 2024.
Comment ? Une démarche de rechercheaction combinant des enquêtes qualitatives et
quantitatives : 470 questionnaires ont été exploités et 50 focus groupes organisés dans 6 pays
francophones : Bénin, Cameroun, Côte d’Ivoire, Gabon, Niger et Tchad.
Biais pris en compte :
• Représentativité limitée par l’échantillon composé de militants
de la société civile, principalement masculins, ayant mené des
études supérieures et vivant dans les pays choisis.
• Influence des facilitateurs, étudiants et coordinateurs locaux,
concernant l’interprétation et/ou la formulation des questions. Mais
aussi, en termes de temporalité et d’objectifs, de l’équipe éditoriale
essentiellement française et masculine.
Le rapport est à télécharger sur le site web de Tournons la page : https://tournonslapage.org/
Sécurité, affaires,
gouvernance :
le trio de la déception
Parmi les raisons avancées pour expliquer
ce désamour, le plan militaire d’abord : les
récentes interventions françaises sont
perçues comme un échec. Ces opérations,
censées garantir la sécurité régionale, sont
interprétées
comme
ayant
servi
prioritairement les intérêts stratégiques de la
France (et ceux des dirigeants choisis par
Paris). Les panélistes soulignent également
une profonde méfiance visàvis de ce qu’ils
appellent les « agendas cachés » d’une
France accusée de chercher à tirer profit de
l’instabilité des pays africains. Si les analyses
divergent sur les causes de cet enlisement
militaire, de l’avis partagé une réponse
« africaine » serait possible et préférable si
elle était financée et armée.
Mais c’est dans les aspects économiques,
une autre dimension clé de la souveraineté,
que la France est vue comme le partenaire le
moins fiable et que les collusions avec les
pouvoirs locaux sont les plus pointées. Les
multinationales, françaises mais pas
seulement, sont perçues comme des
instruments de prédation, pillant les
ressources naturelles tout en maintenant les
pays africains dans une position de
dépendance malgré la libéralisation des
échanges soidisant promise par la
mondialisation.
Par ailleurs, la dimension culturelle joue
également un rôle clé dans cette montée de
la défiance. Les données recueillies
soulignent un sentiment d’aliénation
1 Erving Goffman, Stigmate Les usages sociaux des
handicaps (éditions de Minuit, 1975).
Billets d'Afrique 345 - mars 2025
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culturelle au profit d’un triptyque
féminisme, homosexualité, contrôle des
naissances. Ces éléments alimentent un
débat sur la préservation d’une
« authenticité africaine » face à ce qui est
perçu comme une forme d’ingérence
morale insidieuse.
Enfin, est soulignée par l’étude la
malhonnêteté d’un système de doubles
standards qui serait appliqué par la France
en ce qui concerne la démocratie et les
droits humains. Les panélistes pointent le
soutien politique français à certains
régimes autoritaires, méprisant le respect à
la fois de leurs propres règles
constitutionnelles et des droits humains de
leurs populations. La situation du Tchad
est ainsi vue comme symptomatique de
cette duplicité.
De la fatigue démocratique
à l’aspiration à une
souveraineté
multidimensionnelle
Le rejet de la France s’accompagne
d’une aspiration croissante à une
souveraineté
complète
et
à
l’autodétermination. Si une majorité des
personnes interrogées reste attachée aux
principes démocratiques, leur mise en
œuvre horssol et défectueuse a entraîné
une « fatigue démocratique », poussant
certains à tolérer les interventions des
armées nationales en cas de dérive des
dirigeants élus – même si la méfiance
persiste quant à la capacité des juntes
militaires à instaurer un véritable
changement. Ceci est résumé par une
Nuage des mots donnés en réponse
à la question « Comment, en un mot,
caractériseriezvous la relation
entre votre pays et la France ? »
(tiré du rapport de l'enquête
« De quoi le rejet de la France
estil le nom ? »).
citation tirée d’un entretien
réalisé au Cameroun : « En
vérité, quand on se noie, on
peut même attraper un
serpent… »
Face à cette situation, un
souverainisme
africain
protéiforme émerge, reposant sur
la nonsoumission aux contraintes
extérieures existantes, le contrôles
des ressources locales et une quête
d’efficacité gouvernementale basée
notamment sur la qualité de « l’État
en action » et sur le lien entre le peuple et
ses dirigeants. Sans être uniforme, cette
aspiration se heurte aussi à un
questionnement : comment construire un
modèle de gouvernance alternatif qui ne
reproduise pas les erreurs du passé ? Si
certaines figures militaires, comme Assimi
Goïta au Mali ou Ibrahim Traoré au
Burkina Faso, incarnent cet espoir de
rupture, la crainte d’un pouvoir autoritaire
prolongé reste vive.
L’avenir politique du continent
reposerait ainsi sur la capacité à réinventer
des formes de gouvernance adaptées aux
réalités locales, conciliant stabilité,
aspirations
démocratiques...
et
autonomie ! Une autonomie politique,
économique et sociale véritable pour que
les pays africains, en choisissant leur
destin, puissent enfin cesser de « charrier
les insupportables apories du monde
contemporain »2.
Nathalie (Groupe Survie Nord)
2 Discours de Thomas Sankara devant l’Assemblée générale de l’ONU le 4 octobre 1984.
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