Fiche du document numéro 36478

Num
36478
Date
Samedi Juin 2024
Amj
Fichier
Taille
6656725
Titre
Billets d'Afrique No. 337
Nom cité
Mot-clé
Cote
No 337
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
JUIN 2024

N°337
2€30

BILLETS
D'AFRIQUE

MENSUEL D'INFORMATION SUR LA FRANÇAFRIQUE ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE

PAS DE PAIX SANS LIBERTÉ
SÉNÉGAL / GÉNOCIDE DES TUTSIS

EN BREF

Gifle mémorielle
Le verdict des sept juges de la Cour
européenne des droits de l’Homme (CEDH)
tombé le 4 avril est unanime : la France est
coupable de « traitements inhumains ou
dégradants » pour avoir manqué au « droit au
respect de la vie privée ». En cause,
l’« accueil » réservé aux 90 000 harkis et leurs
familles réfugiés en France après la guerre
d’indépendance algérienne. Pourtant, le
20 septembre 2021, Emmanuel Macron avait
demandé « pardon » aux harkis, reconnu un
« abandon de la République française » et
annoncé un projet de loi de reconnaissance
et de réparation. Insuffisant, selon Charles
Tamazount, haut fonctionnaire né au camp
de Bias dans le Lot­et­Garonne et président
du Comité Harkis et Vérité. Depuis 2011, il
demandait à la justice française de
reconnaître les préjudices subis par sa famille
ainsi que l’abandon par la France de ses
soldats algériens. Tribunal administratif, cour
d’appel et Conseil d’État s’étant déclarés
incompétents sur ce point, il porte l’affaire
devant la CEDH en 2019. Or, c’est au même
moment qu’Emmanuel Macron demande
pardon. Simple coïncidence, ou manœuvre
dilatoire ? La loi de reconnaissance et de
réparation, votée en février 2022, reconnaît
bien les « conditions indignes de l’accueil »
ainsi que les « privations de liberté » et prévoit
bien une réparation financière, mais celle­ci
est jugée inadéquate et insuffisante par la
CEDH, sans compter que les bénéficiaires ne
pourraient alors plus contester le drame des
harkis devant un tribunal. M. Tamazount
accuse : l’État français voulait « éteindre
l’action devant la CEDH pour éviter une
condamnation. Ça n’a pas marché », cheh.

Fabrice Leggeri, candidat Rassemblement
national (RN) aux élections européennes,
pour « complicité de crime contre l’humanité
et complicité de crime de torture » (Le
Monde, 23/04/24). En tant que directeur de
l’agence européenne de gardes­frontières et
de garde­côtes Frontex de 2015 à 2022, il
aurait couvert ou facilité le refoulement illégal
d’embarcations de personnes exilées vers la
Turquie. À de nombreuses reprises, Frontex
aurait omis d’alerter sur la situation de
détresse de ces embarcations, voire aurait
communiqué certaines informations aux
gardes­côtes libyens. L’agence aurait ainsi
favorisé le retour des exilé⋅e⋅s en Libye, où ils
sont exposés à des crimes contre l’humanité
(torture, viol, esclavage…). La plainte se base
notamment sur un rapport de l’Office
européen de lutte antifraude (OLAF) sorti en
2022, qui atteste que Frontex n’a pas alerté
sur de nombreux incidents graves dont elle
avait pourtant connaissance. Ce rapport avait
mené à la démission de Fabrice Leggeri, qui a
« délibérément ignoré la commission des
exactions » et « vraisemblablement impulsé
leur dissimulation ». Les pratiques criminelles
de Frontex étaient connues avant la
publication du rapport de l’OLAF, et n’ont
malheureusement pas disparu après la
démission de celui qui a été trop longtemps
soutenu par les différents États membres de
la Commission européenne, à commencer
par la France.

Positivons

La première tournée africaine du nouveau
ministre français des Affaires étrangères était
soigneusement balisée pour faire oublier les
déconvenues diplomatiques et militaires de
la France au Sahel ces derniers mois.
« L’objectif était de réaffirmer que l’Afrique est
une grande priorité diplomatique française et
Le 23 avril dernier, la Ligue des droits de que notre pays est un partenaire crédible,
l’Homme
(LDH)
et respectueux et qui sait se renouveler », confie
l’association Utopia 56 une source diplomatique au journal
déposaient plainte L’Opinion (09/04/2024). Trois pays
contre
emblématiques au menu. Le Kenya d’abord,
où la présence économique
Bulletin fondé en 1993 par François­Xavier Verschave ­ Direc­ française s’est renforcée ces
trice de la publication Pauline Tétillon ­ Comité de rédaction
R. Granvaud, O. Tobner, R. Doridant, M. Bazin, P. Tétillon, T. Noi­ dernières années, est qualifié de
rot, E. Cailleau, M. Lopes, J. Poirson, N. Butor ­ Ont contribué à « pays raisonnable, qui n’attise pas
ce numéro L.Dawidowicz, J. Beurk, P. Garesio, B. Godin ­ Image les tensions », par le Quai d’Orsay
de couverture La Bataille de Saint­Domingue, huile sur toile de
Janvier Suchodolski, 1845, musée de l'Armée polonaise, Varsovie. (Le Monde, 06/04/2024). Au
­ Édité par Association Survie, 21 ter rue Voltaire ­ 75011 Paris­ Rwanda ensuite, la présence du
Tél. (+33)9.53.14.49.74 ­ Web http://survie.org et https://twitter.­
pour
les
30es
com/Survie ­ Commission paritaire n°0226G87632 ­ Dépôt lé­ ministre
gal janvier 2024 ­ ISSN 2115­ 6336 ­ Imprimé par Imprimerie commémorations du génocide
Notre­Dame, 80 rue Vaucanson, 38830 Montbonnot Saint Martin
des Tutsis devait illustrer la

Front(ex) national

poursuite de la normalisation entre les deux
pays, mais elle a surtout fait ressortir en creux
l’absence du chef de l’État français, sur fond
de bourde diplomatique de premier ordre
(cf. ci­dessous). « En Côte d’Ivoire enfin, le
ministre a voulu montrer que la France savait
aussi réussir dans son ancien pré carré »,
résume L’Opinion. « Les caméras ont été
braquées sur l’antenne régionale du
laboratoire d’innovation pour la démocratie
en Afrique, confiée au philosophe Achille
Mbembe. » Il fallait « redonner du positivisme
aux relations entre la France et l’Afrique », a
expliqué Séjourné au terme de sa tournée
(Entretien avec RFI et France 24, 08/04/2024).
Croit­il vraiment qu’un petit coup de com’ et
de novlangue vont suffire à apurer les
contentieux françafricains ?

Rétropédalage
« La France, qui aurait pu arrêter le
génocide avec ses alliés occidentaux et
africains, n’en a pas eu la volonté ». Voilà les
mots qu’Emmanuel Macron aurait dû
prononcer le 7 avril, à l’occasion de la
commémoration du trentième anniversaire
du génocide des Tutsis au Rwanda,
provoquant une levée de boucliers de la
vieille garde mitterrandienne (Védrine en
tête) et de certains militaires. Des mots
pourtant insuffisants et qui avaient sans doute
pour objectif d’éteindre le débat sur la
complicité de génocide. Sauf que,
contrairement à l’annonce de l’Élysée, ces
mots insuffisants n’ont même pas été
prononcés : « Je crois avoir tout dit ce 27 mai
2021 quand j’étais parmi vous. Je n’ai aucun
mot à ajouter, aucun mot à retrancher »,
déclarera Macron, laconique, dans son
discours du 7 avril. Ce 27 mai 2021 en
question, il avait reconnu solennellement la
« responsabilité accablante [de la France]
dans un engrenage qui a conduit au pire ». Il
s’était abstenu de parler de culpabilité ou de
complicité, il n’aura finalement pas fait un pas
en plus. « Un juriste impliqué dans les
dossiers rwandais écrivait même à Mediapart
pour observer que le président de la
République, en affirmant que la France n’avait
« pas eu la volonté » d’empêcher le génocide
alors qu’elle le pouvait et le devait » aurait
offert « l’élément intentionnel susceptible de
manquer dans certains dossiers judiciaires
ouverts sur des soupçons de complicité,
même par abstention. » (Mediapart,
09/04/24).

omme annoncé, comme redouté, l’heure est aux
affrontements en Kanaky­Nouvelle­Calédonie où
l’on décompte déjà plusieurs morts au moment où
nous bouclons ce numéro. Voilà qui vient rappeler à
celles et ceux qui auraient pu l’oublier que cet archipel
du sud du Pacifique est toujours une colonie.
L’inscription du pays sur la liste des territoires à
décoloniser de l’ONU depuis 1986 vient rappeler cette
évidence. C’est une réalité matérielle et une continuité
historique : occupation militaire, politique d’installation
de colons, spoliation des terres, racisme systémique,
massacres et violences diverses ont jalonné plus de 170
années de présence française. Et continuent de le faire.

C

L’instauration d’un couvre­feu, puis de l’état d’urgence
(comme déjà en 1985 sur le territoire), la militarisation
d’une répression dirigée
essentiellement contre le
peuple colonisé ou même,
plus
anecdotique,
la
dénonciation d’une ingérence
supposée
de
puissances
étrangères… Tout ici nous
rappelle que derrière les
discours, les méthodes d’un État colonial ne changent
pas. La seule vraie nouveauté, XXIe siècle oblige, est
l’interdiction de TikTok. Censurer les réseaux sociaux :
une première sur un territoire d’un pays de l’Union
européenne, mais une habitude des régimes autoritaires.
Y ont eu recours la Chine, l’Iran, la Russie, la Turquie et
une poignée de pays africains. La France est en bonne
compagnie.

colonisation de peuplement. Fin 1984, le FLNKS (Front
de libération nationale kanak et socialiste) naissant lançait
une vaste mobilisation pour protester contre le refus du
gouvernement français de restreindre l’accès au vote
pour les élections territoriales. Un « boycott actif »
durement réprimé, qui marquait le début de la période la
plus sanglante des « événements » de ces années 1980.
A l’époque, le leader indépendantiste Éloi Machoro,
dont la photo le montrant fracassant une urne électorale
à coups de hache allait faire le tour du monde, écrivait
que ce qui se jouait là n’était ni plus, ni moins que « la
survie du peuple kanak ». Que pourrait­on dire d’autre
aujourd’hui ? Si les projets de l’État français se
concrétisent, à commencer par l’inscription sur les listes
électorales locales de dizaines de milliers de nouvelles
personnes
venues
de
l’Hexagone et résolument
hostiles à toute idée
d’indépendance, les Kanak
perdront durablement tout
réel pouvoir sur leur présent
et sur leur avenir.

UNE HISTOIRE
QUI BÉGAIE

En Kanaky­Nouvelle­Calédonie, l’histoire bégaie. Il y a
40 ans, les affrontements avaient fait sur place plus de 90
morts, en très grande majorité Kanak. On retrouve hélas
aujourd’hui la plupart des ingrédients qui avaient alors
conduit à l’embrasement : mépris du peuple autochtone
et de la revendication indépendantiste, armement à
outrance de colons prêts à tuer… et entêtement français
autour de la question du corps électoral, cruciale pour un
peuple mis en minorité sur ses propres terres par la

Le peuple kanak n’a donc d’autre choix que de
poursuivre la lutte pour sa liberté comme il l’a toujours
fait. L’actualité nous prouve qu’il en a pleinement
conscience, y compris au sein de sa jeunesse parfois
hâtivement présentée comme dépolitisée. Dès lors,
faudra­t­il qu’une situation terrible, intenable se prolonge
en Kanaky­Nouvelle­Calédonie pour que l’État français
fasse machine arrière et prenne enfin le chemin d’une
véritable décolonisation ? Faudra­t­il en arriver à un
épisode comparable au massacre de la grotte d’Ouvéa de
mai 1988 (19 Kanak assassinés par l’armée française) ?
Nous aussi avons un rôle à jouer pour éviter un tel
dénouement tragique, en recréant et renforçant dès à
présent un véritable front de solidarité ici, au cœur même
de la puissance coloniale.

Benoît Godin

Sommaire
2
3
4

BRÈVES
ÉDITO
SÉNÉGAL
Entretien avec Boubacar Boris Diop

6

11

GÉNOCIDE DES TUTSIS
Le cri du Falcon
Le négationnisme dans tous ses états (2)
Un négationnisme français
À LIRE De l'huile sur le feu

Contact de la rédaction : billetsdafrique@survie.org ­ Site internet : http://survie.org
Billets d'Afrique 337 - juin 2024

ÉDITO

3

PORTRAIT
ENTRETIEN

4

SÉNÉGAL

DIOMAYE FAYE DEVRA TENIR
COMPTE D’UN « AUTHENTIQUE
DÉSIR D’ÉMANCIPATION »
VIS-À-VIS DE LA FRANCE
Au Sénégal, l’élection de Bassirou Diomaye Faye rebat les cartes.
Entretien avec Boubacar Boris Diop, écrivain sénégalais.
Vous faites partie des personnalités qui
se sont mobilisées contre les coups tor­
dus du clan de Macky Sall destinés à le
maintenir au pouvoir, quel est votre
état d’esprit, et plus largement celui de
la population sénégalaise après le suc­
cès de Bassirou Diomaye Faye à la pré­
sidentielle ?
Jusqu’au dernier moment nous avons re­
douté le pire car il était difficile de s’imaginer
que des groupes et des individus extrême­
ment puissants pouvaient se résigner à
perdre leurs privilèges sans tenter un coup
de force. Tout s’est finalement très bien pas­
sé et à mon avis la chose la plus importante a
été le refus par les Sénégalais d’un deuxième
tour qui aurait été synonyme de tractations
politiciennes de bas étage. Le 24 mars, les
électeurs ne se sont pas seulement débarras­
sés d’un homme, ils ont aussi envoyé à la re­
traite toute une classe politique qui dictait sa
loi au pays depuis les années cinquante.
C’est une véritable rupture, car, en temps
normal, les trois quarts des partisans de Mac­
ky Sall seraient déjà en train de grenouiller
autour du nouveau président. Ce phéno­
mène de « transhumance politique » est diffi­
cilement concevable dans le contexte actuel.
Il permettait aux plus corrompus de se
mettre à l’abri de poursuites pénales pour
enrichissement illicite. A ce jour, la reddition
des comptes est fermement exigée par la
population. Le pillage des ressources natio­
nales n’a certes pas débuté avec les libéraux,
mais, en vingt quatre ans de pouvoir, Abdou­
laye Wade et Macky Sall ont littéralement mis
à sac le pays. Les chiffres de ce carnage finan­
cier donnent le vertige et il est donc attendu
Billets d'Afrique 337 - juin 2024

du président Faye une véritable moralisation
de la vie politique. Mais ce n’est pas tout : il y
a eu des crimes de sang, François Mancabou
est mort sous la torture et les gendarmes Di­
dier Badji et Fulbert Sambou ont disparu de­
puis novembre 2022 dans des circonstances
troubles. Par ailleurs, selon Amnesty Interna­
tional, au moins soixante jeunes sont morts
au cours des manifestations, dont certains
suite à des tirs à balles réelles : la responsabi­
lité du régime de Macky Sall est d’autant plus
engagée que les rares marches autorisées se
sont toutes déroulées sans le moindre inci­
dent. Le pays veut des explications.
Quels changements attendez­vous des
nouvelles autorités sénégalaises ?
La lutte contre l’impunité est un préalable
absolu si on veut atteindre les objectifs ma­
jeurs que sont la souveraineté et le dévelop­
pement. Il est trop tôt pour juger le
président Faye mais on peut dire que la for­
mation du gouvernement et le fait qu’il se
soit mis en retrait de son parti d’origine,
sont des signes positifs. Beaucoup ont tou­
tefois critiqué la faible représentativité fémi­
nine dans l’équipe gouvernementale et je
suis entièrement d’accord avec eux. Le pré­
sident Faye considère l’emploi des jeunes et
le coût de la vie comme des chantiers priori­
taires et cela est bien normal dans un pays
où 75 % de la population a moins de trente
cinq ans. Ce sont ces millions de jeunes qui
ont confié à Diomaye Faye et Ousmane Son­
ko la mission de changer leur destinée. On a
entendu certains d’entre eux dire avant
l’élection qu’ils allaient rester pour voter
mais que si le Pastef ne gagnait pas, ils pren­

draient les pirogues pour l’Europe, quitte à y
laisser leur vie. Ça donne une idée de l’im­
mense espoir suscité par le président Dio­
maye Faye.
Peut­on envisager un approfondisse­
ment de la démocratie dans un pays où
les alternances n’ont jusqu’ici pas réglé
les questions des mandats, de l’hyper­
présidentialisme et de la séparation des
pouvoirs ?
Il y a toujours eu des doutes sur la fiabilité
de notre système électoral. Mais après ce qui
est arrivé le 24 mars, rien ne saurait justifier
un tel scepticisme, les Sénégalais sont bien
en mesure de choisir leurs dirigeants en
toute transparence. Cela dit, les trois années
de traque du régime de Sall contre Sonko
ont été comme un miroir grossissant, elles
ont mis en évidence la face la plus hideuse
de la démocratie sénégalaise. Pour ne don­
ner que l’exemple de la justice, on a fini par
se demander d’où sortaient tant de magis­
trats si prompts à piétiner allègrement les
lois au point de falsifier des procès­verbaux
de gendarmerie, d’extirper des tréfonds du
Code pénal le mystérieux délit de « corrup­
tion de la jeunesse » et de faire d’une banale
affaire de diffamation le dossier judiciaire le
plus important de la nation. Plus que le
contrôle de l’Assemblée, cette mise sous tu­
telle du pouvoir judiciaire a rendu possible
l’hyper­présidentialisme pendant le règne de
Macky Sall et de ses prédécesseurs. Le ré­
équilibrage des trois pouvoirs est devenu la
principale revendication d’une société civile
qui a soutenu très activement le candidat
Diomaye Faye. Et ce dernier a solennelle­

Bassirou Diomaye Faye a promis de
rompre les liens avec l’ancienne puis­
sance coloniale française, pensez­vous
qu’une réelle émancipation est en
cours, dans les domaines économique
et militaire ?
On prête assez souvent au duo Faye­Son­
ko la ferme intention de rompre les liens
avec l’ancienne puissance coloniale mais, à
ma connaissance, ils n’ont jamais rien dit de
tel et je ne me souviens pas non plus les
avoir entendus évoquer la présence militaire
française au Sénégal. Quant au franc CFA, il
en a été très brièvement question pendant la
campagne électorale. La vérité est que sur
certains sujets, le Pastef n’est manifestement
pas bien préparé. On hésite cependant à lui
en tenir rigueur dans la mesure où ces trois
dernières années, le leader de cette forma­
tion politique a consacré plus de temps et
d’énergie à se défendre qu’à mettre au point
son projet de gouvernement. Cela dit, Dio­
maye Faye s’efforce déjà au moins de casser
les codes qui ont jusqu’ici signalé au monde
la soumission à l’Élysée de tout président sé­
négalais nouvellement élu. Au regard de
l’histoire du Sénégal, pion majeur dans le
dispositif de la Françafrique, le simple fait
que Paris devienne du jour au lendemain un
partenaire comme un autre est une véritable
révolution. Il se pourrait bien que des deux
côtés on se satisfasse de cette sorte de paix
des braves, la France qui a déjà perdu la Cen­
trafrique, le Burkina, le Mali et le Niger,
n’ayant plus les moyens de dicter sa volonté
à de jeunes dirigeants sénégalais qui se ré­
clament de Cheikh Anta Diop, Mamadou Dia
et Thomas Sankara. Et Faye sait bien qu’il se
trouve à la tête du premier pays africain où,
depuis l’époque coloniale, les intérêts fran­
çais – Auchan, Total, Eiffage etc. – ont été ci­
blés en tant que tels par des foules en colère.
Cela veut dire que le mot d’ordre « France
Dégage » de la jeunesse n’est pas un simple
slogan, il est le reflet d’un authentique désir

d’émancipation dont Diomaye Faye devra te­
nir compte. Mais s’il est clair que le nouveau
pouvoir sénégalais sera moins soumis que
ses prédécesseurs à une tutelle néocoloniale
impudique et humiliante, je ne le vois pas
pour autant pousser trop loin le bouchon
souverainiste ou s’inscrire dans une logique
panafricaniste semblable à celle du Burkina,
par exemple. L’histoire politique du Sénégal,
la francophilie de notre élite intellectuelle, le
type d’armée que nous avons peuvent expli­
quer un choix qui au fond paraît s’imposer
de lui­même, celui du rééquilibrage plutôt
que de la rupture. Cela étant dit, je suis très
intrigué par le fait que l’on ne parle presque
jamais de l’implication américaine dans cette
crise. Elle a été tout simplement spectacu­
laire et, à titre d’exemple, lorsque Macky Sall
a reporté l’élection du 25 février, il y a eu
cinq ou six déclarations indignées depuis

Dario Pignatelli / European Union

ment promis qu’une fois élu, il appliquerait
les conclusions des Assises nationales et le
Pacte National de Bonne Gouvernance qui
restent à ce jour le meilleur antidote à l’hy­
per­présidentialisme. Rien dans sa démarche
à ce jour ne fait craindre un éventuel renie­
ment de sa parole par le nouveau président.
La société civile est d’ailleurs en état d’alerte
et ne se satisferait pas d’un statu quo qui ris­
querait de dériver progressivement vers
l’exercice solitaire du pouvoir.

Bassirou Diomaye Faye à Dakar le 22 avril 2024

Washington, dont celle d’Anthony Blinken
lui­même. Ces interventions répétées et par­
fois assez menaçantes ont encore plus fragi­
lisé Macky Sall et précipité sa chute. Et
puisque, contrairement à ce qu’ils pré­
tendent, les Américains n’agissent jamais de
la sorte pour sauver ou protéger la démocra­
tie, il est logique de se demander pourquoi
ils ont été si intéressés par la situation au Sé­
négal. Il est clair qu’ils attendent un renvoi
d’ascenseur et toute la question est de savoir
si, au nom de la souveraineté promise, le
nouveau régime saura ou voudra se montrer
ingrat à leur égard. Quand on voit avec
quelle aisance le Niger a mis fin à la présence
militaire américaine, on se dit que cela ne
saurait être exclu a priori.

Vous êtes depuis longtemps profondé­
ment engagé pour la mémoire et la re­
connaissance du génocide des Tutsi du
Rwanda, qu’avez­vous pensé des décla­
rations de Macron à l’occasion des
30èmes commémorations ?
On ne peut qu’être d’accord avec ce
conseiller de Macron qui a laissé entendre
que la France qui aurait pu arrêter le géno­
cide n’a pas cru devoir le faire. J’ai moi­
même écrit il y a quelques années qu’un
simple coup de fil de l’Élysée à Bagosora,
Jean Kambanda ou Nahimana aurait pu sau­
ver d’une mort horrible des centaines de
milliers de Tutsi. En apprenant que Macron
s’apprêtait à reprendre ces propos, j’ai pensé
comme sans doute la plupart de ceux qui
travaillent sur ce sujet : encore un petit bout
d’aveu venu de l’Élysée… Mais voilà,
quelques jours plus tard, le président fran­
çais a dû battre en retraite face au puissant
lobby voué à la défense du soi­disant héri­
tage moral de Mitterrand. En fait, l’existence
même d’un tel lobby montre à quel point
François Mitterrand s’est déshonoré au
Rwanda. Sans cela, quel besoin y aurait­il eu
de mobiliser tant d’éminentes personnalités
civiles et militaires en sa faveur ? Vous savez,
dans l’histoire coloniale française, les mil­
lions de morts à Madagascar, au Cameroun
et en Algérie – pour ne parler que des plus
grands massacres – montrent bien que la
France a versé plus de sang pour se mainte­
nir en Afrique que pour la conquérir. On ne
parle presque plus de nos jours de ces ter­
ribles campagnes dites de pacification alors
que Paris continue à être sommé de s’expli­
quer à propos de son rôle au Rwanda. N’est­
il d’ailleurs pas significatif que trente ans
après le génocide des Tutsi, Jean Glavany
écrive dans Libération qu’il reste « d’une ac­
tualité brûlante » en France ? Les officiels
français ne sont pas habitués à voir leur
« mission civilisatrice » sur notre continent
ainsi remise en cause, mais je crois bien que,
pour eux, la partie est perdue d’avance.
Ceux qui font encore de la résistance ne se­
ront plus là dans deux ou trois décennies et
la complicité pleine et entière de l’État fran­
çais dans le dernier génocide du vingtième
siècle sera acceptée de tous.

Propos recueillis par Patrice Garesio

Billets d'Afrique 337 - juin 2024

ENTRETIEN

5

RECENSION

6

RWANDA

LE CRI DU FALCON
Recension du livre de Bernard Maingain, sous­titré « Un crime judiciaire d’État ».
n non­lieu confirmé en cassation…
et puis plus rien. La justice française
a refermé le dossier de l’attentat
contre l’avion du président Habyarimana,
qui servit de déclencheur au génocide des
Tutsis. Bien que trois Français figurent parmi
les victimes, elle a renoncé à identifier les
auteurs du crime. Bernard Maingain,
l’avocat des responsables du FPR mis en
cause par le juge Bruguière, brise le silence
sur une instruction truffée de manipulations
et de mensonges, qu’il qualifie de « crime
judiciaire d’État ».

U

L’affaire Péan : un prélude
Pour Bernard Maingain, c’est le livre de
Pierre Péan, Noires fureurs, blancs
menteurs, véritable brûlot négationniste et
raciste, qui a servi de « courte échelle » à
l’instruction du juge Bruguière, nimbant son
enquête d’idéologie anti­tutsie et de parti­
pris anti­FPR. S’appuyant sur les révélations
de Wikileaks (p.77), Bernard Maingain
met « en cause l’impartialité de l’instruction
menée par le juge (…) [son] hostilité
manifeste (…), le fait que ce même
magistrat s’est engagé dans une formation
politique [française] dont plusieurs
dirigeants peuvent théoriquement être
soupçonnés de complicité de génocide, ce
qui porte atteinte à l’exigence d’apparence
d’indépendance du magistrat ».

Une ordonnance passée au
crible
La démonstration est précise, les
questions nombreuses. Les tueurs avaient
besoin de savoir que l’avion était en zone
d’approche : avec qui étaient­ils en contact
radio ? Est­ce la raison de l’assassinat des
gendarmes français Didot et Maïer encore
non élucidé ? (Libération, 10/01/2013).
Qu’avaient pu voir ou entendre les villageois
du secteur pour qu’on les massacre dans les
jours suivants ?1 Pourquoi le juge n’a­t­il pas
pris en compte (p. 269) « le témoignage du
colonel de Saint Quentin (…) [qui]

Billets d'Afrique 337 - juin 2024

permettait d’indiquer de manière
indiscutable le point de départ des missiles
(…) inaccessible à un commando extérieur
tant pour s’y rendre que pour se replier » ?
Pourquoi l’enquête de l’auditorat belge et
de ses experts écossais (p.107) n’a­t­elle pas
été intégrée à l’enquête française ? Il est vrai
que l’enquêteur belge Artiges était
convaincu de la responsabilité française dans
l’attentat (p.96), un point de vue que le juge
Bruguière était loin de partager.

Un espion au service de
Bruguière
B. Maingain raconte comment Paul Barril
a conseillé à l’enquêteur Payebien (p.141)
de s’attacher les services de Fabien Singaye,
pourtant chassé de Suisse pour
espionnage en août 1994. Gendre de
Félicien Kabuga, « le financier du génocide »,
Singaye a des liens privilégiés avec le clan
Habyarimana. Il va servir d’« interprète pour
deux témoins directs et pour la traduction
d’une pièce importante, à savoir
l’enregistrement de la tour de contrôle ». La
perquisition chez Barril (p.145) révélera que
Singaye était employé par Secrets, la société
de Paul Barril, lequel a fait après le génocide
« des offres de service (…) auprès des
autorités françaises (…) dans une
perspective de reconquête du pouvoir par
voie diplomatique et, à défaut, par la force
militaire ».

La boite noire et les
enfumages du dossier
Concernant la boîte noire de l’avion, B.
Maingain décortique une instruction faite de
mensonges à répétition. Après la chute de
l’avion (p.155), « l’équipe de Grégoire Saint
Quentin recherche la fameuse boite noire la
nuit du 6 au 7 avril 1994 ». L’officier affirme
que ses recherches, qu’il situe le lendemain,
« ne furent pas fructueuses ». Mais, le 28 juin
1994, Paul Barril se targue de l’avoir
retrouvée. Un mensonge grossier, vite

démonté par des experts. Mais pourquoi l’a­
t­il fait ? Et pour qui ? Cette mascarade ne le
décrédibilisera pourtant pas aux yeux de
l’enquêteur Payebien. En 2004, nouveau
rebondissement, orchestré par le journaliste
Stephen Smith (p.506) : la boite noire aurait
été saisie par l’ONU. Bruguière est obligé
d’enquêter, pour conclure qu’il s’agit en fait
de celle d’un Concorde. Qui a fabriqué la
mise en scène ? Comment ? Quant à la boite
noire du Falcon, qui la détient ? Pourquoi la
faire disparaître ?
Un non­lieu comme fin de non­recevoir
Une fois les enquêtes sérieusement
menées par les juges qui ont succédé au
juge Bruguière (p.257 à 280) et le non­lieu
prononcé pour les Rwandais mis en
accusation, aucune autre thèse n’a été
étudiée. La Cour de cassation a rejeté les
pourvois déposés par les familles de
victimes. Reste donc à découvrir les
instigateurs, les auteurs, les complices de
l’attentat. On peut se demander pourquoi
les parties civiles n’ont jamais demandé
d’examiner d’autres pistes. A moins qu’on
leur ait déconseillé de le faire ?
Laurence Dawidowicz
Bernard Maingain, Le cri du falcon : un crime
judiciaire d’État, préface de Lef Foster, Histoires
et images, mars 2024, 520 p. 30 €

GÉNOCIDE DES TUTSIS

LE NÉGATIONNISME DANS
TOUS SES ÉTATS (2)
Consubstantiel au génocide, le négationnisme ne passe pas seulement pas la négation pure
et simple ou la dénaturation du crime maquillé en « guerre civile » ou en « affrontements
interethniques ». Il s’exprime aussi, dans le cas du génocide des Tutsis, à travers l’inversion
des responsabilités, d’une part, et le renversement de l’accusation, d’autre part.

I

nverser les responsabilités du génocide
perpétré contre les Tutsis, c’est en faire
porter le poids au Front Patriotique
Rwandais (FPR). Ce mouvement politico­
militaire majoritairement tutsi ne se serait
pas contenté de ce que lui concédaient les
accords de partage du pouvoir signés à
Arusha à l’été 1993. Il aurait voulu le contrôle
total du Rwanda, ce qu’il ne pouvait obtenir
que par les armes. Il aurait pour cette raison
assassiné le président Habyarimana en
abattant son avion le 6 avril 1994, sans égard
pour les conséquences sur les Tutsis du
Rwanda. Cet attentat ayant donné le coup
d’envoi du génocide, le discours
négationniste propage à l’envi l’idée que le
FPR aurait « sacrifié » les siens dans sa soif
inextinguible de pouvoir.

Le FPR co-auteur du
génocide ?
Contredite par les faits – le FPR n’a pas
commis l’attentat, cf. p. 6 – , cette thèse du
« sacrifice des Tutsis » est poussée à
l’extrême par la journaliste canadienne Judi
Rever. Dans son livre Rwanda : l’éloge du
sang (2020), celle­ci écrit en effet que le FPR
ne s’est pas seulement montré indifférent au
sort des Tutsis, mais qu’il a suscité et
encouragé leur extermination dans le but de
légitimer sa prise de pouvoir par le fait
d’avoir mis fin à un génocide qu’il aurait lui­
même provoqué. Pour faire bonne mesure,
Rever soutient que des commandos FPR
auraient contribué au génocide des Tutsis en
s’infiltrant au sein des milices hutues
extrémistes.
Judi Rever écrit ainsi : « Kagame et ses
collègues ayant grandi au Rwanda [Sic. Il
s’agit d’une erreur de traduction. Il faut lire :

« en Ouganda »] ont provoqué et alimenté le
génocide rwandais en 1994, de manière à
s’emparer du pouvoir et à s’y maintenir
pendant une longue période. Ils ont
potentialisé cette violence en infiltrant les
Interahamwe à Kigali, à Butare et à
Ruhengeri, et en exhortant les jeunes
miliciens à tuer davantage de Tutsis. […]
Observant et facilitant le carnage qui se
jouait sous leurs yeux, [les responsables du
FPR] se sentaient forts et confiants : ils
allaient enfin cueillir les fruits de leur
stratégie et s’emparer en sauveurs du
pouvoir. Le nombre de victimes au Rwanda
grimpa en flèche. Le FPR allait sauver les
Tutsis, alors même qu’il les offrait en
sacrifice » (p. 301­302).
Pour appuyer ses affirmations, Rever
soutient notamment que c’est Paul Kagame
lui­même, à l’époque chef du FPR et
aujourd’hui président du Rwanda, qui aurait
supervisé l’extermination des Tutsis de
Bisesero. Une extermination dans laquelle
les commandos infiltrés du FPR auraient joué
un rôle crucial. Des assertions en
contradiction totale avec les conclusions du
Tribunal Pénal International pour le Rwanda
(TPIR), qui a eu l’occasion d’examiner le
génocide à Bisesero lors de plusieurs
procès1.
Quand Judi Rever épilogue, à partir de
témoignages d’anciens membres du FPR en
rupture de ban, sur des commandos FPR
agissant sur ordre direct de Paul Kagame, la
Chambre de première instance puis la
Chambre d’appel du Tribunal Pénal
International pour le Rwanda (TPIR) ont
établi que ce sont les autorités rwandaises de
l’époque, au plus haut niveau de l’État, qui
ont organisé l’extermination des Tutsis de
Bisesero : le président par intérim, Théodore

Sindikubwabo, le Premier ministre, Jean
Kambanda, le ministre de l’Information,
Elyézer Niyitegeka, le ministre de l’Intérieur,
Édouard Karemera, le préfet de Kibuye,
Clément Kayishema, le président du MRND
(Mouvement Républicain National pour le
Développement – le parti du défunt
président
Habyarimana),
Mathieu
Ngirumpatse. Tous ces responsables
politiques de premier plan ont été reconnus
coupables d’avoir mené des attaques à
Bisesero, tenu des réunions pour organiser
les massacres, incité la population locale à
tuer, et ce tout au long des mois d’avril, mai
et juin 1994. On peut s’étonner qu’une thèse
aussi peu vraisemblable et contredite par
plusieurs décisions de la justice
internationale puisse être prise au sérieux
par quiconque.

Le renversement de
l’accusation de génocide
Mais Judi Rever va plus loin. Elle affirme
aussi que le FPR a commis un « génocide des
Hutus » (Éloge du sang, p. 300) parallèle à
celui des Tutsis. Elle gonfle démesurément le
nombre des Hutus tués par le FPR au
Rwanda, et évoque, au terme de calculs
fondés sur des extrapolations invérifiables,
des centaines de milliers de victimes. Elle
cite, sans le nommer, un enquêteur des
Nations Unies qui parle, lui, « d’au moins un
demi­million », et un ancien responsable du
FPR qui avance le chiffre d’un million (p. 21
et note 398, pp. 304­305). Courantes chez les
négationnistes de la Shoah, que Nadine
Fresco nommait les « redresseurs de morts »,
ces exagérations visent à équilibrer le
nombre de victimes tutsies ayant péri dans le

Billets d'Afrique 337 - juin 2024

DOSSIER

7

DOSSIER
RECENSION

8
génocide et le nombre de victimes hutues,
induisant ainsi une équivalence trompeuse.
Il s’agit de gommer la différence essentielle
entre un génocide et d’autres formes de
crimes contre l’humanité, le premier
impliquant la volonté d’exterminer un
groupe ciblé comme devant disparaître,
d’établir ce que Linda Melvern nomme une
« équivalence morale » entre les auteurs du
génocide et le FPR. « Des salauds face à
d’autres salauds », comme a pu le dire la
journaliste Natacha Polony.
Ce renversement de l’accusation de
génocide remonte à la préparation même de
l’extermination des Tutsis. Ses concepteurs
ont, dans les années précédant celui­ci,
intoxiqué l’opinion rwandaise par une
propagande mettant en avant un soi­disant
plan tutsi d’éradication des Hutus. Pendant
le génocide lui­même, le gouvernement qui
le perpètre prétend que le FPR tue des
centaines de milliers de Hutus, ce que
Human Rights Watch dément en mai 1994.
C’est la thèse dite du « double génocide » : il
y aurait eu, parallèlement au génocide
perpétré contre les Tutsis par le
gouvernement intérimaire rwandais, un
génocide commis par le FPR contre les
Hutus. À partir de 1996, l’accusation est
renouvelée à l’occasion des massacres de
Hutus perpétrés par les troupes du FPR et la
rébellion dirigée par Laurent­Désiré Kabila,
lors de la guerre de 1996 ­ 1997 au Zaïre qui
a abouti au renversement du maréchal
Mobutu.
Les crimes de guerre et les crimes contre
l’humanité commis par les troupes du FPR
au Rwanda sont bien documentés. Dans leur
ouvrage Aucun témoin ne doit survivre. Le
génocide au Rwanda, Human Rights Watch
(HRW) et la Fédération Internationale des
Ligues des Droits de l’Homme (FIDH)
estiment pour leur part que : « Dans sa
poursuite d’une victoire militaire et de l’arrêt
du génocide, le FPR tua des milliers de gens,
aussi bien des non­combattants que des
troupes gouvernementales et des miliciens.
En cherchant à établir leur contrôle sur la
population locale, ils tuèrent aussi des civils
par de nombreuses exécutions sommaires et
des massacres. Il semble qu’ils aient tué des
dizaines de milliers de gens durant les quatre
mois de combat, entre avril et juillet [1994].
Les tueries diminuèrent en août et se
réduisirent nettement après la mi­
septembre, lorsque la communauté
internationale exerça des pressions pour que
le carnage cesse » (p. 805).
Billets d'Afrique 337 - juin 2024

Pour ce qui est des crimes commis au
Congo, le « Rapport du Projet Mapping
concernant les violations les plus graves des
droits de l’Homme et du droit international
humanitaire commises entre mars 1993 et
juin 2003 sur le territoire de la République
démocratique du Congo » rendu public par
le Haut­Commissariat des Nations Unies aux
Droits de l’Homme en 2010, mentionne,
s’agissant spécifiquement des Hutus
rwandais tués pendant les deux guerres du
Congo, « l’ampleur des crimes et le nombre
important de victimes, probablement
plusieurs dizaines de milliers, […] une
majorité d’enfants, de femmes, de
personnes âgées et de malades » (§ 31). Un
chiffre précisé par le journaliste de la
Tageszeitung Dominic Johnson, qui conclut,
à partir des données du Haut­Commissariat
aux Réfugiés de l’ONU, que le nombre des
disparus s’élève à 40 000 : « Ce nombre
comprend aussi des réfugiés dispersés ainsi
que les nombreuses victimes des conditions
humanitaires
catastrophiques.
Par
conséquent, seule une fraction de ces 40 000
réfugiés manquants était bel et bien victime
des massacres ».
Le « rapport Mapping » examine aussi les
raisons de ne pas retenir l’accusation de
génocide, l’intention de détruire le groupe
hutu n’étant pas établie. Les Hutus
demeurés au Zaïre après le retour et l’accueil
au Rwanda de centaines de milliers d’entre
eux ont pu être pourchassés et massacrés
parce qu’ils étaient assimilés aux
génocidaires : « Finalement, les faits qui
démontrent que les troupes de l’AFDL/APR
[la rébellion menée par Laurent­Désiré
Kabila et l’armée rwandaise] ont épargné la
vie, et ont même facilité le retour au Rwanda
d’un grand nombre de réfugiés hutus,
plaident à l’encontre de l’établissement
d’une intention claire de détruire le
groupe. » Le rapport conclut prudemment à
la nécessité d’une investigation plus
approfondie : « Seule une pareille enquête
suivie d’une décision judiciaire sera en
mesure de déterminer si ces incidents
constituent des crimes de génocide » (§ 32,
521, 522).
Une telle intention génocidaire de la part
du FPR à l’encontre des Hutus est­elle
plausible quand le Rwanda post­génocide
accueille, à l’automne 1996, plus d’un million
de Hutus, pour la plupart d’entre eux
retenus dans les camps de réfugiés du Zaïre ?
Des camps contrôlés par les auteurs du
génocide auxquels la population civile

servait de bouclier humain. Car, si Paul
Kagame a déclenché la première guerre du
Congo en 1996, c’est après avoir demandé
vainement à la communauté internationale
de désarmer les génocidaires, présents dans
les camps, qui préparaient la reconquête
militaire du Rwanda avec le soutien français.
Dans les années 2000, le Rwanda accueille en
outre les ex­combattants démobilisés des
Forces de Libération du Rwanda (FDLR),
créées par d’anciens responsables du
génocide. Certains d’entre eux sont même
intégrés à l’armée nationale, comme leur
ancien commandant Paul Rwarakabije.
Ajoutons que de nombreux exécutants du
génocide condamnés par les tribunaux
gacaca vivent aujourd’hui libres au Rwanda
après avoir purgé leur peine, ce qui n’est pas
sans inquiéter de nombreux rescapés tutsis.
Comme l’a écrit Pierre Vidal­Naquet,
« [l]es assassins de la mémoire ont bien
choisi leur objectif : ils veulent frapper une
communauté sur les mille fibres encore
douloureuses qui la relient à son propre
passé. Ils lancent contre elle une accusation
globale de mensonge et d’escroquerie. » En
assassinant la mémoire, les négationnistes ne
font pas que meurtrir une fois de plus les
rescapés et les familles des victimes, tuant
ainsi les morts une seconde fois. Ils
détruisent aussi l’idée même de vérité sans
laquelle aucune vie en commun n’est
possible pour l’humanité.
Raphaël Doridant

GÉNOCIDE DES TUTSIS

UN NÉGATIONNISME FRANÇAIS
Si le négationnisme de la Shoah a été le fait d’individus isolés ou de réseaux d’extrême­
droite, ainsi que du Front national jusque dans les années 2000, il n’en va pas de même du
négationnisme du génocide des Tutsis, qui a été nourri, avant le rapport de la commission
Duclert, par une grande partie de la classe politique et de l’appareil d’État français.
la fin du printemps 1994, alors que le
génocide n’est pas encore terminé,
l’État français commence à diffuser un
discours négationniste. Les propos du
ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé,
à l’Assemblée nationale, le 18 mai 1994,
avaient pourtant été clairs quant à la nature
des événements : « Génocide […] c’est bien
de cela qu’il s’agit au Rwanda. Face à
l’offensive du Front patriotique rwandais, les
troupes gouvernementales rwandaises se
sont livrées à l’élimination systématique de
la population tutsie, ce qui a entraîné la
généralisation des massacres. »
Pourtant, dans les semaines suivantes, les
dirigeants français se livrent à une
dénaturation des faits en requalifiant
l’extermination en cours. Désigner les
victimes (la population tutsie) et les
bourreaux (les troupes gouvernementales)
rend en effet difficile de justifier l’opération
Turquoise (22 juin – 22 août 1994), destinée
d’abord à soutenir le gouvernement
intérimaire rwandais et son armée, pour
empêcher que le FPR ne s’empare de la
totalité de Rwanda.
Dans Libération, le 16 juin 1994, Alain
Juppé maintient le terme « génocide », mais
en exonère les autorités rwandaises. Il en fait
porter la responsabilité aux milices
extrémistes hutues. Il faut attendre le
rapport de la Mission d’information
parlementaire (MIP) de 1998 pour que l’État
rwandais soit décrit comme « l’ordonnateur
du génocide » dans un document officiel, et
2009 pour qu’un communiqué du Quai
d’Orsay reconnaisse qu’en 1994, il s’est
produit un génocide, « celui des Tutsis du
Rwanda ».
L’état­major des armées, pour sa part, fait
délibérément disparaître le mot « génocide »
des instructions concernant l’opération
Turquoise. L’amiral Lanxade, chef d’état­
major des armées, transmet certes, mi­juin,
au ministre de la Défense François Léotard
un dossier de présentation de Turquoise qui

À

contient une fiche datée du 15 juin
indiquant que « [l]a guerre civile, réveillée
par l’assassinat du président rwandais le 6
avril 1994, a eu pour conséquence un
véritable génocide perpétré par certaines
unités militaires rwandaises (garde
présidentielle) et par les milices hutues à
l’encontre de la minorité tutsie de la
population ou de certain cadres hutus
modérés. » Pourtant, dans sa « Directive
particulière pour le général commandant
l’opération Turquoise », datée du 17 juin
1994, le même Lanxade impose au général
Lafourcade
d’utiliser
l’expression
« massacres interethniques ». L’ordre
d’opérations Turquoise mentionne quant à
lui des « affrontements interethniques » dus
à des éléments incontrôlés et non un
génocide perpétré contre les Tutsis. Seul
l’ordre d’opération n° 1 du général
Lafourcade, daté du 25 juin, fait état d’un
génocide des Tutsis, en reprenant mot pour
mot les termes de la fiche du 15 juin.

L’attentat commis par le
FPR ?
En plus de dénaturer les faits, les autorités
françaises inversent les responsabilités du
génocide en faisant du Front Patriotique
Rwandais (FPR) l’auteur de l’attentat du 6
avril 1994, signal de déclenchement du
génocide. En effet, si, le 18 mai 1994, à
l’Assemblée nationale, Alain Juppé reconnaît
bien le rôle des « troupes gouvernementales
rwandaises » dans « l’élimination
systématique de la population tutsie », il
déclare aussi que c’est l’offensive du FPR
d’octobre 1990 qui est à l’origine du
génocide, ce qui est la position des autorités
françaises. Les documents militaires
mentionnent ainsi un génocide commis en
représailles de l’assassinat d’Habyarimana.
En 2012 encore, Hubert Védrine, secrétaire
général de l’Élysée en 1994, estime que le
FPR serait « l’instigateur global » de ce qui

s’est passé au Rwanda. Cette insistance à
vouloir mettre en cause le FPR repose sur
l’accusation portée à son encontre d’avoir
commis l’attentat du 6 avril 1994.
Malgré la force des éléments venant
contredire cette hypothèse, nombre de
responsables politiques continuent à
attribuer l’attentat au FPR, ce qui donne lieu
à des manipulations multiples de la part de
l’État français. La première a lieu en plein
génocide, quand, le 28 juin 1994, Paul Barril,
ancien gendarme de l’Élysée, accuse le FPR
d’une agression généralisée contre le
Rwanda qui aurait débuté avec le meurtre
d’Habyarimana. Il brandit ce qu’il prétend
être la boîte noire de l’avion présidentiel…
en fait un boîtier d’antenne radio­compas.
En 1998, la Mission d’information
parlementaire déjoue à son tour une
tentative de manipulation visant à faire
porter la responsabilité de l’attentat au FPR.
Après un examen minutieux, les députés
réfutent ou mettent en doute les « preuves »
présentées par le ministère de la Défense.
Se fondant sur les documents militaires
français, qui signalent que le FPR lance son
offensive sur Kigali le 10 avril 1994, ils
écartent définitivement l’argument selon
lequel le FPR aurait procédé dès le 6 avril au
matin à des mouvements de troupe pour
être dans la capitale le 6 au soir, « ce qui
aurait pu donner à penser qu’il connaissait le
projet
d’attentat
contre
l’avion
présidentiel » (Rapport, Tome 1, p. 258).
Analysant les photos de lance­missile qui lui
ont été remises, la MIP est très claire : « la
probabilité étant forte que le missile
photographié n’ait pas été tiré, ce missile ne
peut en aucune manière être considéré de
façon fiable comme l’arme ayant abattu
l’avion
du
Président
Juvénal
Habyarimana » (Rapport, Tome 1, p. 233).
Les députés se montrent enfin dubitatifs
quant à la véracité des interceptions de
messages de victoire sur les fréquences du
FPR. Avec raison : en 2009 le journaliste
Billets d'Afrique 337 - juin 2024

SALVES

9

SALVES

10
Jean­François Dupaquier et la commission
Mutsinzi, chargée d’enquêter sur l’attentat,
démontreront qu’il s’agissait de faux
messages fabriqués par les FAR, en
retrouvant le transmetteur qui les avait reçus
du lieutenant­colonel Nsengiyumva, ex­chef
des services de renseignement militaire des
FAR, et transcrits pour faire croire à
d’authentiques
interceptions
des
communications du FPR.

L’enquête Bruguière
En 1998, à l’issue des travaux de la MIP,
rien n’étaie la thèse d’une responsabilité du
FPR dans l’attentat. Pourtant, elle est
martelée à l’opinion publique française par
le biais d’une campagne médiatique
organisée autour de l’enquête du juge anti­
terroriste Jean­Louis Bruguière. Saisi en
1998, le magistrat conduit une instruction à
charge contre le FPR. Le journaliste Pierre
Péan est le premier à relayer le « travail » de
Bruguière, dès 2000. A partir de cette date,

maints ouvrages et articles cherchent à
démontrer la culpabilité du FPR dans
l’assassinat de Habyarimana, et donc dans le
déclenchement des massacres (dans une
logique fallacieuse voulant faire de l’attentat
la cause de l’extermination des Tutsis et non
le signal de déclenchement d’un génocide
préparé de longue date). En 2004, à
l’approche de la dixième commémoration,
Péan est rejoint par Stephen Smith, dans Le
Monde, et Charles Onana. Péan publie en
Billets d'Afrique 337 - juin 2024

2005 Noires fureurs, blancs menteurs, qui
paraît peu après Rwanda. L’histoire secrète,
témoignage d’un ancien soldat du FPR,
Abdul Joshua Ruzibiza. Celui­ci affirme être
témoin oculaire de l’attentat, commis selon
lui par un commando du FPR.
Les informations distillées laissent croire
que Bruguière a abouti à une conclusion
bâtie sur des preuves irréfutables. Mais à
peine rendue publique, son ordonnance du
17 novembre 2006 commence à s’effriter. Le
magistrat reprend en effet le scénario déjà
réfuté par la MIP en 1998. Le seul apport de
l’instruction – les témoignages recueillis par
Bruguière lui permettant de reconstituer
précisément les faits et gestes du
commando – s’effondre à son tour lorsque
son témoin­clé, Ruzibiza, modifie ses
déclarations : il ne prétend plus être témoin
direct des tirs, mais seulement avoir croisé
le commando au moment de l’attentat,
avant, en novembre 2008, de revenir
complètement sur son témoignage, qu’il
qualifie de « montage ».
Les successeurs de Bruguière,
les juges Marc Trévidic et
Philippe Coirre, puis Nathalie
Poux, ordonnent une expertise
balistique qui désigne le camp
militaire de Kanombe, fief des
officiers hutus extrémistes,
comme origine des tirs. Cela ne
suffit pas à mettre fin à une
désinformation
délibérée,
venant de certains secteurs de
l’État et relayée par des
journalistes et des universitaires.
Quelques semaines après la
publication, en mars 2021, du
rapport Duclert qui conclut,
s’agissant du rôle de la France au
Rwanda, à « un ensemble de
responsabilités lourdes et
accablantes », Charles Onana fait
paraître Enquêtes sur un
attentat. Rwanda, 6 avril 1994.

Le renversement de
l’accusation de génocide
Ces responsables français acharnés à
incriminer le FPR pour l’attentat du 6 avril
n’ont en outre eu de cesse de mettre sur le
même plan les crimes de guerre du FPR et
le génocide des Tutsis. L’ordre d’opérations
Turquoise du 22 juin 1994 indique ainsi :
« Bien que la situation soit moins bien
connue dans sa zone, il semble que le FPR

se soit également livré à des exécutions
sommaires et à des actions ‘‘d’épuration’’ à
l’encontre des Hutus. Plusieurs centaines de
milliers de personnes d’ethnies hutue et
tutsie ont été exterminées […] ». La
mention de l’extermination de personnes
d’« ethnie hutue » juste après celle des
« actions d’épuration » qu’auraient menées
le FPR à l’encontre des Hutus laisse
entendre que le FPR s’est livré à des
massacres mis sur le même plan que ceux
commis par les autorités rwandaises à
l’encontre des Tutsis. Cette accusation
trouve un écho sous la plume d’Alain Juppé
qui accrédite la thèse du « double génocide »
lorsqu’il écrit le 16 juin 1994 dans
Libération : « la France […] exige que les
responsables de ces génocides soient
jugés ».
François Mitterrand reprend ce pluriel
significatif en novembre 1994, dans la
version écrite de son discours au sommet
franco­africain de Biarritz, Dominique de
Villepin, en 2003 sur RFI, l’ancien ministre
de la Coopération Bernard Debré, dans son
livre de 2006, La véritable histoire des
génocides rwandais. Après avoir tenté de
faire passer les crimes commis par le FPR au
Rwanda pour un « génocide », certains
responsables français paraissent vouloir
déplacer
temporellement
et
géographiquement l’accusation de « double
génocide ». En 2012, Hubert Védrine
reprend l’accusation, cette fois concernant
les Hutus tués lors des deux guerres du
Congo. Réagissant au rapport d’expertise sur
l’attentat du 6 avril 1994, l’ancien secrétaire
général de l’Élysée accuse à mots couverts
Paul Kagame d’être le principal responsable
d’un « génocide » au Congo, en prétendant
s’appuyer sur le « rapport Mapping » du
Haut­Commissariat aux Droits de l’Homme
de l’ONU.
Après avoir loué le « travail » de Pierre
Péan, Hubert Védrine cautionne aujourd’hui
celui de ses successeurs. En 2020, lors d’un
colloque organisé au Sénat, ce véritable
protecteur des arts et lettres négationnistes
a présidé une table ronde où intervenaient
Charles Onana et Judi Rever. Nécessaire, en
1994, pour justifier la poursuite du soutien
aux autorités génocidaires, le négationnisme
est aujourd’hui le dernier écran de fumée
pour tenter de masquer la complicité de
l’État français dans le génocide des Tutsis.

A LIRE

DE L’HUILE SUR LE FEU
Le prochain Dossier Noir co­édité par l’association Survie sort en librairie le 17 mai et
revient sur une décennie de « guerre contre le terrorisme » de la France en Afrique.

P

our l’auteur Raphaël Granvaud,
comme pour beaucoup de mili­
tant⋅e⋅s de Survie, la construction
d’un savoir critique a pour objectif de nour­
rir le mouvement social et de combattre le
néocolonialisme français dans toutes ses di­
mensions : la Françafrique. Il suffit de lire
les premières pages de cet ouvrage pour en
percevoir les qualités : une analyse qui s’ap­
puie sur une connaissance nourrie par des
années de recherches approfondies, un vé­
ritable soin porté à la rigueur de l’argumen­
taire, et une volonté pédagogique de
rendre accessible ce savoir pour en tirer
des conséquences politiques.

Que fait l’armée : suite
Cela fait en effet plus de vingt ans que
Raphaël Granvaud développe une fine ex­
pertise sur la question de savoir : Que fait
l’armée française en Afrique ? C’est
d’ailleurs le titre de son premier ouvrage
paru en 2009. Il avait alors pu analyser les
évolutions théoriques et les stratégies
mises en place par l’armée française après
la fin de la guerre froide pour tenter de re­
légitimer la présence militaire française en
Afrique : développement des capacités afri­
caines, multilatéralisme et orientation ré­
gionale plus large. Autant de réformes
souvent plus cosmétiques que réellement
pratiques. Depuis, s’il a porté son travail sur
Areva en Afrique (2012) puis sur L’ingé­
rence française en Côte d’Ivoire d’Hou­
phouët­Boigny à Ouattara (2018), Raphaël
Granvaud n’a jamais cessé de scruter les
évolutions de la présence de l’armée fran­
çaise sur le continent africain, ses justifica­
tions théoriques et surtout ses
conséquences pratiques sur les populations
et les États concernés par cette politique
impériale, France incluse. Une ébauche du
travail effectué ici était déjà parue en
condensé dans un des chapitres de L’Em­
pire qui ne veut pas mourir, une histoire
de la Françafrique, édité en 2021. Avec De

l’huile sur le feu, la France et la guerre
contre le terrorisme en Afrique, il s’agit de
documenter, d’analyser et de combattre la
principale forme prise par l’ingérence fran­
çaise en Afrique ces 15 dernières années.
En effet, à partir de 2009, secrètement
d’abord, puis massivement à partir de 2013
avec l’opération Serval au Mali, transformée
en Barkhane l’année suivante en s’étendant
à 5 pays sahéliens, l’armée française s’est
déployée au Sahel au nom de la « guerre
contre le terrorisme », devenue la princi­
pale justification du dispositif militaire fran­
çais en Afrique. Barkhane est d’ailleurs le
plus long et le plus important déploiement
de l’armée française depuis la guerre d’Al­
gérie. Raphaël Granvaud aborde la genèse
de l’adhésion de la France à l’idéologie de
la « Guerre contre le terrorisme », au mo­
ment même où les États­Unis en aban­
donnent la rhétorique (pas la pratique).
Puis il démontre point par point en quoi
l’ingérence française dans la région a pro­
duit des effets contraires aux objectifs re­
cherchés.

Une stratégie
contre-productive
En effet, la stratégie française, unique­
ment sécuritaire, s’est révélée rapidement
contre­productive car la situation n’a cessé
de se dégrader : progression géographique
des groupes djihadistes, multiplications des
victimes civiles, etc. Les modalités des in­
terventions françaises et leurs effets
concrets sont particulièrement étudiés : les
assassinats ciblés, l’utilisation de drones ar­
més, les bavures systématiquement niées,
la réhabilitation de la contre­insurrection, le
recours à des milices communautaires,
l’instrumentalisation de l’aide au dévelop­
pement et un soutien aux pires régimes
sous couvert de lutte contre le terrorisme.
La question des effets de la « guerre
contre le terrorisme » sur les États africains
alliés de la France est aussi posée. En impo­
sant une logique de résolution des conflits
essentiellement militaire et sécuritaire, la
France a renforcé le pouvoir et l’impor­
tance politique des militaires des pays du
Sahel. Et l’échec de cette stratégie imposée
Billets d'Afrique 337 - juin 2024

RECENSION

11

RECENSION

de manière paternaliste aux États de la région,
a eu pour effet de dresser les peuples contre
l’ingérence étrangère. Au Mali, au Burkina Fa­
so et au Niger, des militaires putschistes se
sont ainsi imposés, profitant de la disgrâce des
régimes civils. Une part grandissante des po­
pulations de ces pays touchés par les crises à
répétition, ont en effet jugé les pouvoirs en
place corrompus, incapables d’apporter des
réponses à l’insécurité et d’abord soumis aux
intérêts des Occidentaux, particulièrement
ceux de l’ancienne puissance coloniale.

Un paternalisme incurable
L’ouvrage montre aussi comment l’arro­
gance et le paternalisme incurable des autori­
tés françaises ont eu pour effet de précipiter
les ruptures avec les régimes putschistes
comme avec les populations de la région. On
pense notamment à la déclaration d’Emma­
nuel Macron en septembre 2021 : « Ce qu’a
dit le Premier ministre malien est inadmis­
sible. C’est une honte. Et ça déshonore ce qui
n’est même pas un gouvernement ». Abdou­
laye Maïga venait, à la tribune de l’ONU, de
déplorer l’absence de consultation et la déci­
sion unilatérale française de se retirer du nord
du Mali, et surtout ouvrait la voie à la re­
cherche d’autres partenaires. L’intransigeance
de la France à l’égard des autorités maliennes
paraissait d’autant plus insupportable que le
président français se montrait bien plus ac­
commodant à l’égard de la succession dynas­
tique qui avait lieu au Tchad, alors même que
les manifestations de l’opposition démocra­
tique étaient réprimées dans le sang. Le rejet
de la politique africaine de la France est ainsi
vite devenu un carburant très efficace pour
mobiliser les citoyen⋅ne⋅s africain⋅e⋅s qui
veulent en finir avec les mécanismes de domi­

nation néocoloniaux comme la tutelle mili­
taire, le franc CFA ou l’ingérence politique.
Malgré ces constats, l’intervention française
au Sahel est présentée comme « exemplaire »
par les autorités françaises : ni erreur, ni faute,
ni crime, ni ingérence. L’opération Barkhane
aurait été « un succès » de bout en bout. Ce
refrain, repris par tous les ministres et prési­
dents successifs, est assorti d’une grossière ré­
écriture de l’histoire : ce n’est qu’après le
départ des troupes françaises du Sahel que les
groupes djihadistes auraient repris du poil de
la bête. Entre 2013 (début de l’opération Ser­
val) et 2023 (retrait du Niger), les groupes isla­
mistes armés n’ont pourtant pas attendu le
retrait des militaires français pour étendre
considérablement leur implantation.

Déni persistant
Loin d’en tirer les leçons, les autorités poli­
tiques et militaires françaises imputent l’aggra­
vation de la situation à tous les autres acteurs
de la « résolution » de la crise : les « parte­
naires » européens et africains, les Nations
Unies, les puissances rivales, les manœuvres
informationnelles russes, etc. À les écouter,
tout le monde porte une part de responsabili­
té à l’exception de l’acteur principal de cette
guerre. D’ailleurs, si ces événements ont re­
mis en débat l’avenir de tout le dispositif mili­
taire de la France en Afrique, les débats sur la
loi de programmation militaire 2024­2030 ont
été sans ambiguïté. Si « les forces de présence
française en Afrique doivent évoluer, car elles
cristallisent aujourd’hui une partie du senti­
ment antifrançais sur le continent », écrivent
les députés, il n’est pas question de renoncer
à mener des opérations extérieures : « Les
forces prépositionnées […] restent fonda­
mentales pour maintenir notre capacité de

projection militaire. » Pas question non plus
de « remettre en cause entièrement notre
présence militaire en Afrique et, par exten­
sion, notre influence sur le continent », es­
timent les parlementaires.
Une appréciation que les citoyen⋅ne⋅s afri­
cain⋅e⋅s n’entendent pourtant plus tolérer.
Patrice Garesio

Raphaël Granvaud, De l’huile sur le feu.
La France et la guerre contre le terrorisme
en Afrique, Lux, mai 2024, 392 p. 22 €.

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