Fiche du document numéro 36446

Num
36446
Date
2017
Amj
Taille
4694502
Sur titre
Histoire de l’évangelisation du Rwanda
Titre
Recueil d’articles et de documents
Sous titre
Concernant le Cardinal Lavigerie, Mgr Hirth, le Dr Kandt, le p. Brard, le p. Classe, le p. Loupias, le chef Rukara, Mgr Perraudin, etc.
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Mot-clé
Type
Livre
Langue
FR
Citation
P. STEFAAN MINNAERT

HISTOIRE DE L’EVANGELISATION DU RWANDA

RECUEIL D’ARTICLES
ET
DE DOCUMENTS
CONCERNANT LE CARDINAL LAVIGERIE, MGR HIRTH, LE DR KANDT,
LE P. BRARD, LE P. CLASSE, LE P. LOUPIAS, LE CHEF RUKARA,
MGR PERRAUDIN, ETC.

Préface de
PAUL RUTAYISIRE
Professeur à l’Université du Rwanda

KIGALI – 2017

PREFACE

L

e Père Stefaan Minnaert vient de nous présenter un nouveau
livre après celui sur le « Premier voyage de Mgr Hirth au
Rwanda », qui est, aux yeux des spécialistes, une œuvre majeure de référence et une mine d’informations incontournables pour ceux qui veulent connaître les idées et les projets des
Pères Blancs (ou Missionnaires d’Afrique) dans la région des Grands
Lacs au début XXe siècle. Son nouveau livre est certes moins ambitieux que le premier, mais tout aussi intéressant au point de vue
historique.
Il s’agit d’un ensemble d’articles et de documents soigneusement
identifiés et commentés que l’auteur livre au lecteur. Il est à la fois la
continuation et le complément du premier dans la mesure où ce
nouveau livre revient de façon détaillée sur certains aspects ou épisodes qui ne ressortaient pas suffisamment ou qui n’y figuraient pas.
La méthode de l’auteur de donner en priorité la parole aux principaux acteurs eux-mêmes peut apparaître comme contrariante et trop
exigeante au lecteur pressé ou non initié à ce genre de publication.
Mais du point de vue professionnel, c’est le premier devoir de
l’historien, dont l’auteur s’acquitte avec beaucoup de métier et de
délicatesse, de baser la recherche de la réalité historique sur des
documents de première source. Une règle élémentaire de la critique
historique que malheureusement beaucoup d’observateurs qui ont
écrit sur le Rwanda ont souvent oubliée. Pourtant certains d’entre
eux savent l’appliquer à d’autres contextes. C’est à croire qu’effectivement il y a des cas dont on parle avec beaucoup de sérieux et
précaution, et d’autres qui le sont avec légèreté et paresse intellectuelle. Que l’auteur rappelle cette règle en l’appliquant devrait servir
de leçon aux chercheurs en histoire religieuse du Rwanda.
L’apport des recherches du Père Stefaan Minnaert réside fondamentalement dans la critique et la déconstruction des mythes et des
constructions idéologiques créés et diffusés par l’historiographie missionnaire et coloniale ainsi que par les nombreux travaux pseudo-

1

scientifiques qui perpétuent ces thèses de plus en plus contestées
par des recherches plus sérieuses. Pour qui connaît l’état de la recherche en histoire au Rwanda, il est incontestable que le présent
travail fait avancer la connaissance de certains faits, contextes et
personnages principaux du début de l’aventure missionnaire dans la
région des Grands Lacs de l’Afrique centrale. Ainsi personne ne pouvait imaginer que l’arrivée des Pères Blancs au Rwanda est due à un
coup du hasard, à une histoire d’amour entre une Néo-Zélandaise et
un Britannique qui se déroule sur le continent africain. Le lecteur
appréciera les documents relatifs à cette péripétie.
L’historiographie missionnaire est parvenue à imposer une image
du missionnaire qui ne correspond pas à la réalité. De manière générale, il a été présenté plutôt comme un extra-terrestre qui est très
dévoué à la cause des Noirs, sûr de sa mission et prêt à mourir en
martyr. Les difficultés et les échecs ne pouvaient pas venir du missionnaire mais des personnes à évangéliser. Ont été incriminés leur
état matériel et mental sauvage et arriéré, l’enracinement de leur
religion traditionnelle (dite païenne) dans le quotidien et leur opiniâtreté à résister contre les étrangers envahisseurs. Ce livre nous donne une image plus humaine du missionnaire, soumis au doute et au
découragement, commettant des erreurs, utilisant la violence et la
contrainte, changeant d’orientation pour faire face aux nouveautés et
à l’imprévu, enfin des missionnaires divisés sur les options et les
pratiques à suivre. Cela dit, il n’est pas dans mon intention de nier
les choix individuels motivés par des principes nobles et louables de
l’Evangile qui ont guidé certains missionnaires dans ce contexte délicat.
Une autre leçon qui ressort de ce travail est que l’action missionnaire ne pouvait se réaliser sans un contexte politique global favorable. Ce fut le cas lors de la première vague de l’évangélisation au
XVe siècle ; au XIXe siècle, la situation est similaire. Dans les deux
cas, l’initiative et le soutien des puissances coloniales ont été déterminants pour l’existence même du projet missionnaire. On peut parler véritablement d’intégration du projet missionnaire dans l’entreprise coloniale globale : une réalité niée par l’historiographie missionnaire qui, dans une approche dualiste simpliste, préfère insister
sur un projet missionnaire propre distinct du projet colonial. Cela
n’est qu’une construction de l’esprit que la présente publication dément avec force et avec documents à l’appui.
Le Cardinal Lavigerie passa une partie de son temps à courtiser
les différentes puissances influentes de la fin du XIXe siècle engagées
dans la recherche des colonies, à commencer par la France et la Belgique, pour solliciter soutien, protection et collaboration avec ses
missionnaires dispersés dans différents coins de l’Afrique des Grands
Lacs. Il ne pouvait faire autrement car, sur le terrain, les mission2

naires ont dû faire face à beaucoup de situations inconnues et de
gens de cultures et de mentalités différentes. L’expérience de
Mgr Hirth dans le Buganda, à savoir les guerres confessionnelles
instrumentalisées par les puissances coloniales en compétition (la
Grande Bretagne et l’Allemagne), est une illustration du fossé qu’il
pouvait y avoir entre les bons principes de la diplomatie lointaine et
les confrontations sans pitié que se livraient les puissances coloniales lorsqu’il s’agit de se partager les différents territoires. La dureté de cette expérience contraste aussi avec les illusions du Père
Hirth, futur évêque et vicaire apostolique, avant son départ pour
l’Afrique centrale au sujet de son désir de « vivre au milieu des
pauvres Noirs » : il imaginait que tout allait se passer de façon paisible, du moins c’est l’impression que donne au lecteur son insistance exprimée à maintes reprises à son Supérieur Général d’aller en
Afrique.
Le missionnaire est un homme de son temps, appartenant à un
pays, une culture bien déterminée et qui agit en tant qu’être humain
avec ses forces et ses faiblesses ; ce qui contredit le caractère suprahumain qu’on lui a toujours collé. Ce livre comporte des exemples
dont l’authenticité est indiscutable sur des erreurs graves commises
par les missionnaires, des comportements contraires aux idéaux
évangéliques, des désapprobations publiques, des révisions déchirantes des méthodes et stratégies, mais aussi des gestes louables
d’engagement et de sincérité. Dans la plupart des écrits, c’est ce dernier aspect qui est mis en exergue. Or, le missionnaire est plus crédible lorsqu’il garde sa vraie nature complexe d’un être capable du
bien et du mal.
Cette observation s’applique aussi au début de l’action missionnaire au Rwanda. La thèse habituelle de l’historiographie missionnaire a très vite « ethnisé » les réalités complexes dans lesquelles les
premiers missionnaires ont vécu dans un but bien précis. D’une part
pour cacher leur part de responsabilité dans les difficultés qu’ils ont
rencontrées : celles-ci sont dues en grande partie à leur esprit de
conquête et à leur intolérance qu’ils ont manifestés à l’égard du peuple rwandais, de ses dirigeants et de ses us et coutumes. D’autre
part pour donner un contenu aux thèses racistes en vogue dans leur
milieu d’origine au sujet du « Noir sauvage » avec tous les clichés qui
le caractérisent. Enfin, parce que le projet missionnaire, bien défini
dans ses principes par le Cardinal Lavigerie, n’était pas encore clair
dans ses méthodes et ses pratiques dans l’esprit des missionnaires
qui devaient l’appliquer. Les pionniers se référaient à l’expérience
missionnaire du Buganda à laquelle certains d’entre eux avaient pris
part. Or, cette expérience s’est révélée inopérante au Rwanda : elle ne
pouvait pas s’exporter ni s’appliquer automatiquement à tous les
contextes locaux, d’où les tâtonnements, l’apprentissage par des er3

reurs et des révisions opérées continuellement par Mgr Hirth pour
répondre aux crises multiples, internes et externes aux missions, et
pour faire face aux transgressions répétées des normes fondatrices,
établies par le Cardinal Lavigerie, par les missionnaires du Rwanda.
Je ne doute pas que les documents présentés et commentés dans
ce livre permettront au lecteur d’avoir un tableau de situations et
d’expériences variées qui contredisent l’image trompeuse d’une action missionnaire uniforme et paisible et qui en même temps enrichissent la connaissance d’une période importante de l’histoire du
Rwanda.
Prof. Paul Rutayisire
Historien
Université du Rwanda

4

LA STATUE DU CARDINAL LAVIGERIE A BISKRA (ALGERIE)

5

MONSEIGNEUR HIRTH (1890)

6

INTRODUCTION

C

e livre est un recueil d’articles et de documents ayant pour
but de contribuer à une meilleure connaissance des débuts de l’évangélisation du Rwanda par les Pères Blancs
(Missionnaires d’Afrique). Il contient des documents historiques importants que nous avons mis dans leur contexte. Nous
avons déjà utilisé cette méthode pour nos autres publications en
commençant par Save – 1900 : Fondation de la première communauté
chrétienne au Rwanda1. Elle a l’avantage de nous mettre en contact
direct avec la réalité historique sans que cette réalité soit cachée derrière l’une ou l’autre interprétation.
Les deux premiers articles concernent Mgr Hirth, fondateur de
l’Eglise catholique au Rwanda. Ils nous permettent de mieux connaître sa personnalité dans ses relations avec le P. Deguerry, premier
Vicaire Général des Pères Blancs, et avec le Cardinal Lavigerie. Ces
deux articles nous rappellent que l’étude de l’histoire de l’évangélisation du Rwanda a une préhistoire et que cette histoire doit être
étudiée dans le cadre de l’évangélisation de la région des Grands
Lacs.
Le troisième article concerne la rencontre, en 1899, entre le Docteur Richard Kandt, de nationalité allemande, et l’aventurier britannique Ewart Grogan. Cette rencontre, en soi un événement peu important, a été déterminant pour l’histoire du Rwanda. En effet, suite
à cette rencontre, le Docteur Kandt a invité les Pères Blancs à
s’installer au Rwanda. Nous en connaissons la suite malheureuse.
Le quatrième article explique la réorganisation de la Mission de
Save par Mgr Hirth en 1903. Il montre que les Pères Blancs, au
Rwanda, avaient entre eux des points de vue différents sur la manière d’évangéliser.
Le cinquième article présente le dernier rapport du P. Brard, fondateur de Save, première Mission au Rwanda. Le rapport date de
1906. A ce moment-là, le Père était tombé en disgrâce chez ses supérieurs. Ceux-ci n’appréciaient pas sa méthode d’évangéliser, ce qui
amènera le P. Brard à quitter les Pères Blancs.
Le sixième article parle des débuts difficiles de la Mission de Rwaza où le P. Classe avait organisé des expéditions militaires en 1904.
S. MINNAERT, Save – 1900 : Fondation de la première communauté chrétienne au
Rwanda, Kigali, 2000, 120 pp.
1

7

Cet article confirme ce que nous avons déjà écrit sur ces expéditions
et sur l’utilisation de la violence extrême par les Pères Blancs à Rwaza2.

LE PERE BRARD (1897)

Le septième et le huitième article concernent la mort violente du
P. Paulin Loupias en 1910. Aujourd’hui encore, elle hante la mémoire des Banyarwanda. Il s’agit d’un fait historique qui mérite
d’être démystifié.
En annexe, nous publions trois documents peu connus. Leur publication voudrait encourager les chercheurs à approfondir davantage leur connaissance de l’histoire de l’évangélisation du Rwanda.
Le premier document est une lettre du P. Classe de 1916. Dans
cette lettre, l’auteur décrit la société rwandaise selon ses perceptions
avec une attention particulière pour la situation politique à la Cour
et dans le pays. Elle est adressée à l’administration coloniale belge.
La question se pose de savoir dans quelle mesure elle a influencé la
S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société rwandaise durant l’époque coloniale
allemande (1900-1916) : Une rencontre entre cultures et religions », in Les Religions
au Rwanda, défis, convergences et compétitions, Actes du Colloque International du
18-19 septembre 2008 à Butare/Huye, Editions de l’Université Nationale du Rwanda,
Septembre 2009, pp. 53-101.
2

8

politique coloniale belge au Rwanda. En tout cas, cette lettre fut le
début de la collaboration étroite entre le P. Classe, successeur de
Mgr Hirth à la tête de l’Eglise catholique au Rwanda, et le régime
colonial belge.
Le deuxième document est un extrait du rapport de 1933, écrit
par l’administrateur territorial, A. Servranckx. Dans cet extrait,
l’auteur parle de l’emprise des Pères Blancs sur la société rwandaise
dans le sud du pays. Il parle aussi de la mise en place d’un réseau
d’espionnage par les Belges avec la collaboration de quelques Banyarwanda.
Le troisième document concerne les relations difficiles entre les
Abbés rwandais et les Pères Blancs à Kabgayi durant les années
quarante. Dans ce document, nous trouvons aussi une version
rwandaise de l’histoire de la fondation de l’Eglise catholique au
Rwanda. C’est un document exceptionnel sur une réalité peu connue. Certains passages sont très choquants pour ne pas dire plus. Le
document a miraculeusement survécu au grand nettoyage des archives de l’ancien archidiocèse de Kabgayi organisé par Mgr Perraudin avant de prendre sa retraite.
Le quatrième et dernier document date des débuts des années
cinquante. Il donne la liste des cours enseignés au grand séminaire
de Nyakibanda. Le cours de missiologie en particulier semble un
cours novateur. Le document nous informe sur la formation des séminaristes rwandais. Pour en avoir une idée plus précise, il serait
intéressant de retrouver les syllabus dont le contenu a certainement
influencé les événements tragiques de 1959. En effet, les idées devancent toujours les actes.
Dans les textes publiés, nous avons mis certains passages en gras
pour mieux marquer leur importance. Nous espérons que ceux et
celles qui s’intéressent à l’histoire de l’évangélisation du Rwanda
trouveront dans ce recueil des réponses à leurs questions concernant
déclenchement du génocide de 1994. En effet, il faut remonter jusqu’au début du XXe siècle pour trouver les origines de ce drame,
origines volontairement refoulées par des puissances obscures au
nom de leur image.
Il est évident que nous n’aurions pas pu réaliser la publication de
ce recueil sans l’aide précieuse de nombreuses personnes qui ont
mis à notre disposition leurs compétences et qui nous ont soutenu
avec leurs encouragements. Nous les remercions sincèrement pour
leur contribution à cette publication.
P. Stefaan Minnaert
Historien

9

LE MWAMI MUSINGA AVEC SA MERE KANJOGERA

10

1

MONSEIGNEUR HIRTH
ET
LE PERE FRANCISQUE DEGUERRY

D

ans cet article, nous nous
sommes intéressé à la relation entre Mgr Hirth (18541932) et son confrère, le P. Francisque Deguerry (1847-1902), premier Vicaire Général (ou Supérieur
Général)3 des Pères Blancs. Le sujet
en question nous a permis de mieux
comprendre le fonctionnement d’une
société missionnaire quasi totalitaire. Ses membres devaient à leurs
supérieurs une obéissance presque
aveugle, sinon ils risquaient d’être
marginalisés ou expulsés4.
LE PERE DEGUERRY
Le premier Vicaire Général des Pères Blancs a joué un rôle très important dans la vie de Mgr Hirth
(1854-1932). En 1886, il sauva sa vocation missionnaire. Et en
1889, avec le soutien de son Conseil Général, il le proposera comme
successeur de Mgr Livinhac (1846-1922), à la tête du Vicariat « Victoria-Nyanza ». Sans les intervenions du P. Deguerry, jusqu’à maintenant ignorées, l’histoire de l’évangélisation de l’Afrique équatoriale
et celle du Rwanda auraient certainement pris une tout autre tournure.
3 Du vivant du Cardinal Lavigerie, les Pères Blancs étaient gouvernés par des Vicaires

Généraux. Voici leurs noms : le P. Francisque Deguerry (1874-1880 et 1886-1889), le
P. Jean-Baptiste Charbonnier (1880-1883), le P. Léonce Bridoux (1883-1886) et
Mgr Léon Livinhac (1889/90-1894).
4 « L’abnégation de notre liberté et de notre jugement, c’est le plus parfait et, en même
temps, le plus nécessaire des sacrifices que notre vénéré Fondateur réclamait de nous,
au nom même de notre vocation. » (J. MAZE, Le Père Blanc Missionnaire d’Afrique à
l’école du Cardinal Lavigerie, Namur, 1948, p. 130).

11

Le P. Deguerry, de nationalité française, était né en 1847 dans la
région de Lyon5. Il entra au diocèse d’Alger, puis, il s’engagea dans la
Société des Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs), fondée en 1868
par Lavigerie (1825-1892). Très vite, il sut
gagner l’estime du fondateur, dont il devint le
confident. Il sera Vicaire Général des Pères
Blancs de 1874 à 1877, de 1877 à 1880 et de
1886 à 1889. Par sa fonction, il connut tous
ses confrères dont le P. Hirth. De 1885 à
1886, ils se retrouveront ensemble dans la
communauté à Jérusalem. Le P. Deguerry y
était le responsable. Régulièrement, il informait ses supérieurs sur le P. Hirth qui probablement ne s’en rendait pas compte :
L’ABBE DEGUERRY

« Le P. Hirth vient de faire sa retraite ; c’est un bien bon missionnaire,
pieux, dévoué et laborieux6. »
« Le P. Hirth est un excellent missionnaire et fait très bien sa classe ;
il sera capable quand on voudra de diriger convenablement Sainte-Anne,
car il se dépouille peu à peu d’un certain stock d’idées étroites qu’il avait
apporté je ne sais d’où7. »
« Le P. Couturier (…) est le seul qui puisse confesser en langue arabe nos
nouveaux élèves ; il est aussi le seul avec le P. Hirth à même d’enseigner la
Psalmique ou chant liturgique grec que notre professeur auxiliaire ignore
complètement8… »
Les études du P. Francisque avaient été payées par son oncle, L’ABBE GASPAR DEGUERRY (1797-1871), un membre important du clergé de Paris. L’Abbé fit partie du jury
5

devant lequel le futur Cardinal Lavigerie s’était présenté en 1853 pour obtenir à la fois
le titre de chanoine du Panthéon (à Paris) et le titre de docteur en Histoire. Grâce à ce
dernier titre, Lavigerie put enseigner à la Sorbonne. L’Abbé Gaspar fut assassiné en
1871 lors de la Commune, obtenant ainsi le statut de martyr de l’Eglise de France. Il
n’est donc pas étonnant que Lavigerie nomme en 1874 le P. Francisque Deguerry, le
neveu de l’Abbé Gaspar, Vicaire Général des Pères Blancs justement pour encourager
ses missionnaires à être des martyrs pour sauver l’Afrique de l’esclavage du démon.
En donnant leur sang, ils engendraient de nouveaux chrétiens, d’après la spiritualité
catholique de l’époque (J.-C. CEILLIER, Histoire des Missionnaires d’Afrique (Pères
Blancs), De la fondation par Mgr Lavigerie à la mort du fondateur (1868-1892), Paris,
2008, pp. 65-67).
6 Lettre du P. Deguerry du 17 février 1885 au P. Bridoux, Vicaire Général, A.G.M.Afr.
(Archives Générales des Missionnaires d’Afrique), D.7 – N° 46.
7 Lettre du P. Deguerry du 18 mars 1885 au P. Bridoux, Vicaire Général, A.G.M.Afr.,
D.7 – N° 48.
8 Lettre du P. Deguerry du 11 novembre 1885 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., D.6 –
N° 128.

12

Le P. Hirth, d’origine alsacienne, était né en 1854 à Spechbach-leBas dans une famille nombreuse9. Il perdit la nationalité française en
1871, quand l’Alsace fut annexée par l’Allemagne. Jusqu’en 1919, il
sera Allemand contre son gré10. Il entra au diocèse de Nancy où Lavigerie avait été évêque. En 1875, il s’engagea chez les Pères Blancs. Il
termina ses études théologiques sous la direction du P. Livinhac
(1846-1922). Ordonné prêtre en 1878 par Lavigerie, il passa les premières années de sa vie missionnaire dans des maisons de formation. En 1882, il fut nommé à Jérusalem où il exerça la fonction de
directeur du séminaire Grec-Melkite de 1883 à 1886. Il y passa les
moments les plus malheureux de sa vie. En effet, avec tant d’autres,
il rêvait de partir en Afrique équatoriale au lieu de rester enfermé
dans une maison de formation :
« Nous avons appris avec une profonde émotion, par les Missions catholiques [une revue], les derniers événements de
l’Uganda : on voit là visiblement l’action du diable
à côté de l’action du bon Dieu ; c’est cette dernière qui remportera, en dernier lieu, la victoire,
mais il faudra peut-être, auparavant que missionnaires et néophytes méritent cette victoire par
l’effusion de leur sang. Les uns et les autres
paraissent également disposés à verser leur
sang qui deviendra une semence de chrétiens.
Il me semble qu’il y a grandement à espérer pour
l’œuvre de Dieu dans l’Afrique équatoriale, de
cette population de l’Uganda si intrépide quand
elle a été régénérée dans les eaux du baptême11. »
LE P. HIRTH (1878)

En avril 1883, le P. Hirth écrivait au Vicaire Général, le
P. Charbonnier (1842-1888) :
« J’ai appris avec bonheur le nom de ces heureux confrères qui se
rendent aux Grands Lacs. Plus que jamais, j’envie leur sort, plus que
jamais aussi, j’espère aller bientôt les rejoindre ; hâtez, je vous prie, le
moment où mes plus chères espérances seront réalisées. J’étais venu en
S. MINNAERT, Premier voyage de Mgr Hirth au Rwanda : novembre 1899 – février
1900. Contribution à l’histoire de l’Eglise catholique au Rwanda, Kigali, Les Editions
Rwandaises, 2006, 716 pp.
10 Lavigerie appréciait les qualités des Allemands : « Je suis d’avis de favoriser grandement l’entrée dans la Société de jeunes sujets allemands. Je remarque avec bonheur
que les jeunes gens qui viennent de ce pays, ont de meilleures qualités, persévérance,
dévouement, simplicité, piété, enfin tout ce qu’on peut désirer de mieux pour une
Œuvre comme la nôtre. » (Lettre du Cardinal Lavigerie du 26 décembre 1883 au
P. Bridoux, Vicaire Général, A.G.M.Afr., N° 1274, C.3 – N° 59).
11 Lettre du P. Deguerry du 14 juillet 1886 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., D.6 –
N° 136. Tertullien (v.155-v.225), fondateur de la théologie chrétienne de langue latine
avait écrit : « Le sang des martyrs est une semence de chrétiens. »
9

13

Afrique précisément pour fuir un monde civilisé et maniéré auquel je ne
pouvais me faire, et voilà que depuis que je suis dans notre Société j’ai
presque toujours été obligé de vivre dans un milieu où je me trouvais entièrement déplacé12. »

En mars 1884, le P. Hirth revenait à la question :
« Vos heureuses nouvelles des missions ont fait grand plaisir à tout le
monde, à moi surtout qui ne puis m’empêcher de rêver toujours à ces
pauvres sauvages pour l’amour desquels j’étais uniquement venu en Afrique.
Quelles que soient les chaînes par lesquelles vous m’attachez à SainteAnne, quelque longues que soient les années d’attente que vous accumulez pour lasser ma patience, je n’oublierai jamais que mon unique
désir a toujours été d’aller me cacher, pauvre missionnaire, dans des
provinces inconnues parmi les pauvres Nègres si ignorants et si abandonnés. Je ne sais quand il plaira à Dieu de réaliser ce désir mais ce que je
sens bien, c’est que ce désir vit toujours en moi et que je n’attends qu’un
signe de mes Supérieurs pour avancer à mon tour13. »

Plus tard, le P. Hirth avoua à Lavigerie comment il avait été habité
par ce désir de se rendre chez les « pauvres Noirs » :
« Nous avons longtemps sollicité comme une grâce la faveur de nous
rendre au milieu de ces pauvres Noirs pour l’amour desquels nous sommes venus en Afrique ; aujourd’hui enfin que vous comblez nos vœux, nous
vous exprimons notre filiale reconnaissance. C’est une vie nouvelle qui
s’ouvre devant nous, et sans doute la dernière étape de notre pèlerinage
en ce monde ; ensevelissant donc tout ce qui est derrière nous, nous
voulons nous étendre uniquement vers ce qui est au-devant de nous14. »

En attendant une nomination pour l’Afrique équatoriale, le
P. Hirth connut une forte dépression amplifiée par une mésentente avec son propre père15. Ses forces physiques en souffraient.
12 Lettre du P. Hirth du 11 avril 1883 au P. Charbonnier, Vicaire Général, A.G.M.Afr.,

N° D7-29. Pour le P. Hirth, être missionnaire chez les « Noirs » semble plus important
que d’être Père Blanc.
13 Lettre du P. Hirth du 5 mars 1884 au P. Bridoux Vicaire Général, A.G.M.Afr., N° D737.
14 Lettre du P. Hirth du 28 avril 1887 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., N° 6041 bis,
C.13 – N° 495.
15 « Vous ne voulez donc plus m’écrire, mon cher père, vous ne voulez plus rien dire à
votre fils éloigné de vous ! Je ne vous en reprendrai pas assurément ; j’ai mérité sans
doute cette dernière peine la plus sensible et la plus cruelle de toutes celles que j’ai
éprouvées encore : vivant encore, je serai privé de mon père qui ne me reconnaît
plus… Je me résigne ! Dieu sait avec quelle souffrance. Mais vous me permettrez au
moins de vous écrire encore ; si je ne le faisais pas par affection, je le ferai par devoir
et tant que vous serez en ce pauvre monde, je ne faillirai pas à ce devoir. Je suis sûr
que ma mère ne sait pas votre silence, vous ne lui feriez pas cette peine de la séparer
elle aussi de son fils aîné. Il m’en coûterait trop à moi-même de le lui faire savoir. »
(A.G.M.Afr., Lettre du P. Hirth du 14 mars 1887 à son père, M. Jean Hirth, Casier
303).

14

Le P. Deguerry, alors supérieur de la communauté à Jérusalem,
s’inquiéta et le 7 juillet 1886, il avertit le Vicaire Général, le
P. Bridoux (1852-1890)16 :
« Voyant le P. Hirth préoccupé depuis quelques semaines plus qu’à
l’ordinaire, il m’a paru nécessaire de provoquer de sa part quelques explications à ce sujet ; j’étais tenté d’attribuer à son état de santé, ou bien à ma
manière d’agir à son égard ou encore de diriger la maison, cette tristesse
empreinte d’un dégoût qui se laissait facilement voir en certaines circonstances. Le P. Hirth m’a déclaré qu’il n’en était rien mais qu’il s’ennuyait
fort à Sainte-Anne où il se trouve depuis quatre années et que depuis
longtemps déjà il vous a fait connaître ses dispositions d’esprit et son
vif désir de recevoir son changement le plus tôt possible ; il vous a écrit
encore récemment pour vous prier de l’appeler à la retraite où il vous
donnera de vive voix tous les éclaircissements désirables. Je vous
avoue, mon très révérend Père, que je ne m’attendais nullement à une
semblable déclaration ; je m’étais habitué à considérer le bon P. Hirth
comme la plus solide colonne de Sainte-Anne et … patatras. J’ai été peiné
aussi de n’avoir pas su inspirer à ce cher confrère assez de confiance pour
qu’il pût s’ouvrir à moi plus tôt et plus complètement. Quoi qu’il en soit,
comme le P. Hirth vous a informé de ses dispositions à plusieurs reprises,
c’est à vous qu’il appartient de juger ce qu’il convient de décider à son égard.
Si vous l’appelez à la retraite, selon son vif désir, il serait bon qu’il
puisse se mettre en route dès le commencement des vacances afin de
prendre à Maison-Carrée17 ou ailleurs le repos dont il a besoin. Si vous
accueillez sa demande de changement, ce qui me causerait, ainsi qu’aux
enfants, j’en suis certain, la plus vive peine, il serait indispensable de ne pas
attendre à la retraite générale pour nous envoyer son successeur ainsi que
les autres confrères que j’avais l’honneur de vous demander dans ma dernière lettre, surtout le professeur de philosophie18. »

Le 14 juillet 1886, le P. Deguerry avertit aussi Lavigerie :
« Je me trouve [seul] depuis quelques jours par suite de l’état de santé déplorable du P. Directeur [le P. Hirth] ; ce bon confère n’a plus de
forces ; sa faiblesse est si grande qu’il n’y voit pas à deux pas devant
lui ; il ne peut naturellement me remplacer et les autres Pères de la maison
sont trop jeunes ou manquent de l’autorité morale nécessaire. C’est pour
16 Mgr Bridoux (1852-1890), de nationalité française, entra au diocèse d’Arras. Puis il

rejoignit les Pères Blancs en Afrique du Nord. Ordonné prêtre le 24 octobre 1874, il fut
Vicaire Général des Pères Blancs de 1883 à 1886. Lavigerie l’envoya, en 1886, à
Bruxelles chez Léopold II pour traiter « les intérêts religieux du nouvel Etat Indépendant du Congo. » Le 15 juin 1888, il fut ordonné évêque pour le Vicariat du Tanganyika. Il mourut à Kibanga le 21 octobre 1890.
17 Cette maison, entourée de 600 hectares, était située à une dizaine de kilomètres à
l’est d’Alger. Lavigerie y avait installé le siège central du gouvernement des Pères
Blancs.
18 Lettre du P. Deguerry du 7 juillet 1886 au P. Bridoux, Vicaire Général, A.G.M.Afr.,
D.7 – N° 59.

15

cela que j’ai cru devoir demander au R.P. Supérieur Général d’appeler le
P. Hirth à la retraite dès le commencement des vacances dans l’espoir
que le mouvement et le changement d’air le remettront sur pied, car je
suis loin de demander son changement qu’il me paraît cependant désirer lui-même19… »

La santé du P. Hirth resta préoccupante à tel point que le
P. Deguerry écrivit une deuxième lettre à Lavigerie le 27 juillet :
« Je demandais aussi au T.R.P. Supérieur Général d’appeler à Alger pour
la retraite et dès le commencement des vacances le P. Hirth, dont la santé
délabrée se trouverait bien, je pense, de ce voyage. Ce cher confrère désire
vivement aller à la retraite générale à laquelle il n’a pas assisté depuis quatre
ans, ce en quoi, je ne puis que l’approuver en me plaçant surtout au point de
vue de l’intérêt de sa santé et de son moral ; il aurait même quelques velléités de demander son changement, ce que, par contre, je ne pouvais que déplorer à cause de la salutaire influence qu’il exerce, par la direction spirituelle, sur nos grands enfants. En tout état de cause, un voyage à la Maison
Mère, la vue de ses anciens confrères ne pourraient, je crois, que lui faire du
bien à tous les points de vue et je demande respectueusement à Votre Eminence de vouloir bien me télégraphier sa décision à cet égard dès la réception
de cette lettre. Comme conséquence de la demande précédente, j’ai l’honneur
de demander, avec instance, à Votre Eminence d’être excusé tant pour le
chapitre général que pour la retraite : le P. Hirth même n’étant pas appelé
à Alger est dans un état de santé qui ne permet pas de lui imposer la
direction provisoire de la maison pendant une période pénible comme
celle des vacances. Aucun de nos autres confrères ne peut remplir cette
charge soit à cause de leur âge, ou leur inexpérience ou du manque
d’autorité sur les enfants20… »

Le Chapitre Général de septembre 1886 apporta des changements
importants. Le P. Deguerry fut élu pour une troisième fois Vicaire
Général. Et le P. Hirth fut nommé directeur du petit-séminaire de
Saint-Eugène, une nomination qu’il n’appréciait pas du tout. De fait,
il menaça de quitter les Pères Blancs. Le P. Deguerry l’apprit et il
écrivait à Lavigerie le 8 janvier 1887 :
« Les missionnaires de Saint-Eugène vont bien sauf le P. Hirth qui est
toujours dans la même situation d’esprit et de fatigue morale ; il m’a fait
allusion, avant-hier, à l’éventualité d’entrer à la Chartreuse ou à la
Trappe s’il n’obtient pas d’être envoyé en mission. Je lui ai fait remarLettre du P. Deguerry du 14 juillet 1886 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., D.6 –
N° 136.
20 Lettre du P. Deguerry du 27 juillet 1886 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., D.6 –
N° 138.
19

16

quer que cette menace voilée n’était guère de nature à persuader ses
supérieurs21. »

Le 13 janvier 1887, Lavigerie répondit au P. Deguerry : « Maintenez autant que possible le P. Hirth. C’est un bon sujet et vraiment à envoyer dans l’Afrique équatoriale comme supérieur,
seulement il faudrait trouver à le remplacer convenablement à
Saint-Eugène22. » La réponse du P. Deguerry ne satisfaisait pas le
Cardinal qui lui suggéra : « Quant au P. Hirth, il serait bien désirable
qu’il passât l’année entière à Saint-Eugène et ce que vous me dites à
son sujet m’attriste ; je lui croyais enfin plus de vertu23. » A cette
époque, le Cardinal avait des difficultés pour remplacer le P. Hirth24.
Au courant du mois de janvier, Lavigerie céda à « l’ultimatum » du
P. Hirth. Le 29 janvier 1887, le P. Deguerry répondit : « Le télégramme de Votre Eminence m’autorise en principe à exécuter la combinaison que j’ai eu l’honneur de Lui soumettre pour le remplacement
du P. Hirth ; je vais donc rappeler le P. Alric25 de Jérusalem afin qu’il
puisse être rendu à Alger en temps opportun 26. » Finalement le
P. Deguerry nomma le P. Hirth pour le Vicariat du Victoria-Nyanza
chez Mgr Livinhac. Il partira avec la sixième caravane composée de
sept missionnaires dont le P. Brard (1858-1918), futur fondateur de
Save au Rwanda. Le P. Hirth en était nommé responsable. Très heureux, il exprima plusieurs fois sa reconnaissance au P. Deguerry
pour cette nomination :
« Nous aussi, nous partons pleins de confiance, non pas en nos propres
forces, mais en la protection divine. Puissent vos bonnes prières continuer à
nous mériter cette protection dont nous avons si grand besoin. Pour moi en
particulier, je vous dois la faveur d’aller vivre au milieu des pauvres
Noirs : après m’avoir envoyé, ne me laissez pas en route, je vous serai
éternellement reconnaissant des bontés que vous avez toujours eues
pour moi27. »
21 Lettre du P. Deguerry du 8 janvier 1887 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., N° 4136,

C.2 – N° 708.
22 Lettre du Cardinal Lavigerie du 13 janvier 1887 au P. Deguerry, A.G.M.Afr.,
N° 1230, C.2 – N° 533.
23 Lettre du Cardinal Lavigerie du 25 janvier 1887 au P. Deguerry, A.G.M.Afr.,
N° 1232, C.2 – N° 536.
24 Lettre du P. Deguerry du 29 janvier 1887 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr.,
N° 4064, C.2 – N° 650.
25 Le P. Théophile Alric, né en 1858, était originaire du diocèse de Rodez. Il entra chez
les Pères Blancs où il fit son serment missionnaire en 1884. Il mourut à MaisonCarrée en 1889.
26 Lettre du P. Deguerry du 29 janvier 1887 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr.,
N° 4066, C.2 – N° 652.
27 Lettre du P. Hirth du 30 juin 1887 au P. Deguerry, A.G.M.Afr., C. 13 – N° 428.

17

« Vous avez vraiment bien fait de me mettre à la tête de la petite caravane ; j’aime à croire qu’à notre arrivée à Tabora, Mgr Livinhac fera
mieux encore en me remettant à ma place28. »

MEMBRES DE LA 6IÈME CARAVANE (1887) : [1] LE P. BRARD ET [2] LE P. HIRTH

Le P. Hirth informa le P. Deguerry de ses préparatifs de voyage :
« N.D. d’Afrique, le 23 Avril 1887
Mon très révérend Père,
Le petit mot que vous avez bien voulu m’adresser hier me laisse espérer que nous aurons encore le plaisir de vous voir au milieu de nous
avant notre départ ; nous vous sommes d’avance reconnaissants de la
consolation que vous nous procurerez ainsi.
J’ai reçu l’itinéraire que vous m’adressez, et souhaiterais volontiers que
nous pussions faire route aussi promptement que le capitaine.
Au sujet de note départ, le P. Vignon [1832-1896] vient de me communiquer qu’en faisant à Mgr Dusserre [1843-1897] l’invitation ordinaire de venir
présider la procession du 1er Mai à Notre Dame, celui-ci, tout en répondant
qu’il ne le pourrait pas puisqu’il serait en tournée de Confirmation, lui aurait
parlé tout spontanément de notre départ, laissant à entendre qu’il lui serait
28 Lettre du P. Hirth du 9 août 1887 au P. Deguerry, A.G.M.Afr., C13, – N° 429.

18

agréable de présider la cérémonie des adieux. Le Père Vignon dit que Sa
Grandeur ne s’est cependant nullement imposée, qu’il n’y aurait nul inconvénient à ne pas faire d’invitation, et que certainement Mgr ne serait pas
froissé si on fait la cérémonie sans lui.
Le P. Viven [1844-1933] m’ayant parlé ces jours derniers de faire une
petite cérémonie le 1er Mai, je viens vous demander de vouloir bien fixer
vous-même ce qu’il y aura. Dans le cas où l’on veille
ou le jour même de l’embarquement, puisque Sa
Grandeur ne rentre à Alger que le 5 Mai.
Quant à moi, j’aurais bien préféré partir sans
le moindre éclat, mais en cette question, je n’ai
qu’à laisser faire. Je vais écrire à l’instant au
P. Viven à ce sujet, vous voudrez bien, très révérend
Père faire parvenir votre décision avant le 1er Mai.
Les achats pour la caravane sont terminés ; il n’y
a qu’un point qui n’est pas tranché ; je n’ai pas pu
tomber tout à fait d’accord avec le P. Levesque pour
les tentes. D’après lui 3 petites marquises suffissent ; deux hommes y sont très bien à l’aise, en efLE P. VIVEN (1844-1933)
fet, mais si nous sommes 7, il faudra qu’une de ces tentes abritent 3 missionnaires pour toute la durée du voyage. Nous en avons dressé une pour
essayer d’y mettre 3 lits ; il faudra nécessairement que deux aient toute la
nuit la tête placée au-dessus des pieds de deux autres, puisque pour mettre
les 3 lits, il faut les faire passer en parties les uns sous les autres. Tous les
confrères prétendent que ce n’est guère hygiénique. Ne faut-il pas faire la
dépense d’une tente plus grande, ce serait 110 francs d’achat en plus, et
puis le port d’une charge.
D’autres petites difficultés vous seront soumises à votre arrivée.
Veuillez agréer, très révérend Père l’hommage de mon filial respect et de
ma soumission la plus dévouée.
Votre fils obéissant en N.S.
J. Hirth
pr. Miss.29 »

Le jeudi 5 mai 1887, le P. Hirth et ses confrères firent leurs adieux
à la Cathédrale Notre-Dame d’Afrique30 et le dimanche 8 mai à Maison-Carrée, la Maison Mère des Pères Blancs près d’Alger. Entretemps, le P. Hirth écrivait à Lavigerie :
« En partant pour l’équateur, nous n’allons pas tout à fait vers l’inconnu ;
et ce n’est point, croyons-nous, l’imagination qui nous entraîne vers
des dangers et des périls d’aventures plus ou moins pleines de gloire ;
les instructions que votre Eminence a données aux premières caravanes
et dont nous avons fait aussi notre profit. Les leçons que nous fournissent les lettres des confrères qui nous ont précédés, nos propres méditations devant Notre Seigneur crucifié, nous ont fait comprendre déjà et
29 Lettre de Mgr Hirth du 23 avril 1887 au P. Deguerry, A.G.M.Afr., C.13, N° 426.

Lavigerie acheva la construction de ce sanctuaire en 1872. Les membres des premières caravanes y viendront confier leur mission à la Sainte Vierge.
30

19

nous font saisir tous les jours davantage de quel grave et difficile ministère Dieu nous charge en ce moment. Si grave même nous apparaît cette mission, que si le Grand Apôtre ne nous rassurait, nous fuirions
comme Jonas et abandonnerions le message divin31. »

Dans une autre lettre, le P. Hirth exprima au P. Deguerry comment il avait été marqué par son expérience missionnaire en Algérie
et par la théorie de la fondation d’un royaume chrétien de Lavigerie,
une théorie qu’il prenait avec une graine de sel :
« Ceux qui fondent le poste de l’Usambiro songent à y créer un petit
royaume (cette idée commence à sourire à quelques-uns de nos missionnaires) ; on espère attirer des sujets. C’est bien, mais alors il faudrait leur imposer quelque peu notre foi, autant que la prudence et la
charité chrétienne le permettent ; car en laissant sur ce point à nos
Nègres entière liberté, ceux-ci s’attacheront à prendre tous nos défauts,
à se créer des besoins comme les nôtres, et c’est tout. Il faut faire ici ce
qu’on aurait dû faire en commençant en Algérie, aucun autre système ne
peut rien donner ici parmi nos Nègres, mous et lâches, du sud du Nyanza.
Mais établir une espèce de petit royaume, en subir tous les inconvénients, s’exposer à batailler tous les jours, et cela, rien que pour
quelques pioches en tribut, cela ne vaut vraiment pas la peine32. »

Le 12 mai 1887, le P. Hirth et ses confrères s’embarquèrent à
Marseille pour Aden. Arrivé à Malte, le P. Hirth écrivait au P. Deguerry :
« Malte, la Sliema33, le 15 Mai 1887
Mon très révérend Père,
Je n’attendrai pas plus longtemps pour venir vous remercier en mon
nom et au nom de tous mes confrères de la marque particulière
d’affection toute paternelle que vous avez voulu nous donner en nous
suivant jusqu’au commencement de notre long voyage. Daigne le Ciel
multiplier sur nous les bénédictions que vous nous avez données au
dernier moment et faire porter leurs fruits aux encouragements que
vous nous avez laissés !
Nous sommes arrivés à Malte le Vendredi matin, 13 Mai ; après une excellente traversée nous avons trouvé encore le bon accueil des confrères :
aussi tout le monde va bien.
Nous commençons cependant à sentir les premiers ennuis du voyage.
D’abord nous ne pourrons pas, je crois, rester à Malte jusqu’au 22 comme
on l’avait dit au P. Levesque au dernier moment ; on nous assure ici que le
bateau de Zanzibar quitte Aden toujours le 1er Juin, et on met dix jours
pour se rendre de Malte à Aden ; il faudra donc partir d’ici le 17 pour
être sûr de trouver la correspondance à Aden.
31 Lettre du P. Hirth du 28 avril 1887 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., N° 6041 bis,

C.13 – N° 495.
32 Lettre du P. Hirth du 21 octobre 1888 au P. Deguerry, A.G.M.Afr., C.13 – N° 438.
33 La Sliema est une localité située à 5 km au nord de la capitale de Malte.

20

Pour nos bagages il y a eu un malentendu que nous paierons peut-être
cher. Le contrat fait pour le poids n’est pas admis ici et on ne veut procéder
que par volume. Les 500 Kilos (une demie-tonne) auxquels nous avons droit
sont réduits ainsi à deux mètres cubes, soit 3 ½ pour les sept, et on nous
compte en tout 11 tonnes, c’est-à-dire un excédant de 7 tonnes et ½. Le
Capitaine qui nous a amenés demande pour
cet excédant 125 [frs.] (d’Alger à Malte) ;
pour la somme de Malte à Aden on nous
demande 100 [frs], soit encore 750 [frs] et à
peu près autant d’Aden à Zanzibar. Je ne
sais encore comment nous nous tirerons
d’affaire. Pour les 125 [frs.], j’ai obtenu du
capitaine que ce fût réglé à Alger entre le
P. Levesque et Mr Delacroix, le reste nous le
traitons par télégramme.
La chose aurait dû être tirée au clair
avant notre départ puisque notre capitaine
dit qu’il a fait des observations à Alger même
à l’agence pour nous être adressées immédiatement. Nous n’aurions dû surtout abuser de la confiance de la faveur accordée, en
dépassant les 500 Kilos et en nous crevant
de bordelaises et de claires-voies.
MGR BRIDOUX (1852-1890)
Le R.P. Bridoux [1852-1890] n’arrivant ici que le 17, je ne sais si nous
aurons le plaisir de le voir avant notre départ de Malte, car notre départ aura
lieu peut-être le 16 au soir.
Je termine brusquement, car voici la musique de nos Nègres qui lance :
quoique deux ou trois fois déjà j’aie eu le plaisir de l’entendre l’entrain, qu’ils
y mettent m’emporte ; impossible d’écrire à côté d’eux.
Veuillez agréer mon très révérend Père, avec l’hommage de mon profond
respect l’expression de l’affection filiale et de la soumission la plus parfaite
de votre enfant très humble en N.S.
J. Hirth
pr. miss.
Mgr Bou Haggiar que nous avons vu hier me charge de vous présenter ses
respects34. »

Le 15 juin 1887, le P. Hirth arriva à Zanzibar. A cette occasion, il
écrivait au P. Deguerry :
« Zanzibar, le 30 Juin 1887
Mon très révérend Père,
La bonne Providence qui nous a protégés dans le commencement de notre voyage, comme je vous l’ai écrit d’Aden35, a continué à veiller sur nous et
nous a conduits heureusement jusqu’au Zanzibar où nous sommes arrivés
le 15 Juin au soir.
34 Lettre de Mgr Hirth du 15 mai 1887 au P. Deguerry, A.G.M.Afr., C13 – N° 427.
35 Nous n’avons pas trouvé la lettre écrite à Aden.

21

Personne n’avait souffert du mal de mer jusqu’à Aden, mais en tournant
le cap Guardafui nous avons tous été éprouvés plus ou moins. Nous avons
passé 4 vilaines journées au fond de notre cabine, et puis peu à peu, nous
nous sommes relevés, le Frère Raymond le dernier et moi l’avant-dernier.
Jusqu’ici nous nous sommes tout parfaitement trouvés du climat de Zanzibar ; aucun de nous n’a senti la fièvre ; le bon Maître nous gâte ou bien
nous trouve dignes de supporter quelque chose pour l’amour de lui.
Le P. Jamet [1849-1919] d’après vos ordres avait tout organisé à notre
arrivée, mais nous n’en avons pas moins eu à faire encore, car il a fallu remanier la plus grande partie des colis venus d’Alger. L’emballage n’avait
pas suffisamment été
soigné, quelques petits objets ont même
été perdus ; les bonbonnes seules sont
arrivées en parfait
état, 31 sur 32. Toutes nos affaires auraient dû être emballées dans de solides
caisses à jour, il y
aurait eu en somme
moins de dépenses, et
on nous aurait évité
bien des embarras
dans les deux transbordements qu’il a falLA MISSION DES PERES DU SAINT-ESPRIT A BAGAMOYO
lu subir avant Zanzibar.
En arrivant ici nous avons dû compléter les achats faits à Alger par le
P. Levesque. Nous avons eu la bonne fortune de trouver à la procure des
instructions très détaillées et très précises, envoyées par Mgr Livinhac, qui a
bien voulu lui-même nous indiquer tout ce qu’il savait de plus pratique pour
la bonne marche de notre caravane. Nous nous conformons en tout à ses
instructions.
Dans les différentes relations que j’ai eues ici, j’ai passé toujours
comme sujet français. Les Allemands, au reste envahissent le pays ; ils
sont bien une soixantaine pour le moment devant presque tous partir
sous peu pour Mpouapoua et le Kilimandjaro. Un ingénieur venu avec
nous depuis Aden a pour mission d’étudier la future ligne de chemin de
fer au Tanganika. On dit que les Anglais vont commencer une autre
ligne de Mombas à Kavirondo sur le Nyanza. Depuis Aden nous avons
voyagé avec un jeune missionnaire anglais qui se rend au Pangani, et avec
un ministre allemand qui s’établit au nom d’une nouvelle Société de Berlin
sur la côte à Dar-es-Salam.
Des Bénédictins allemands sont annoncés aussi ; ils doivent s’établir
dans l’Ousagara. Les déserteurs de la société (allemande) coloniale ne cachent point qu’ils ont fait des démarches à Rome pour avoir un évêque allemand. Tous les membres de cette société semblent avoir une confiance
aveugle dans le succès futur de leurs vastes projets ; plus de 500 colons ou
employés sont annoncés comme devant arriver d’ici six mois. Que Dieu pro-

22

cure surtout le salut des pauvres Noirs ! C’est là ce que nous lui demandons particulièrement.
Nous aussi, nous partons pleins de confiance, non pas en nos propres
forces, mais en la protection divine. Puissent vos bonnes prières continuer à
nous mériter cette protection dont nous avons si grand besoin. Pour moi en
particulier, je vous dois la faveur d’aller vivre au milieu des pauvres
Noirs : après m’avoir envoyé, ne me laissez pas en route, je vous serai
éternellement reconnaissant des bontés que vous avez toujours eues
pour moi.
Daignez agréer, très révérend Père avec l’hommage de mon filial respect,
l’expression de mon entier dévouement et de ma parfaite soumission.
Votre très humble fils en N.S.
J. Hirth
pr. miss.36 »

Le 7 juillet 1887, le P. Hirth et ses
confrères quittèrent Zanzibar pour Kipalapala où Mgr Livinhac les attendait. En
route, le P. Hirth écrivait au P. Deguerry
une lettre à Mpaouapoua et une autre à
Uwalala :
« Mpaouapoua, le 9 Août 1887
Mon très révérend Père,
En vous écrivant de Zanzibar, et du campement de Mickese à quelques journées de la
côte, c’est à peine si j’ai pu vous annoncer
notre départ pour l’intérieur : pendant le peu
de jours que nous avons passés à la procure
LE P. JAMET (1849-1919)
on nous pressait de faire les derniers préparatifs de la caravane, car les porteurs avaient été engagés déjà avant notre
embarquement par les bons soins du R.P. Jamet, et ils étaient impatients
de quitter la côte.
Après un séjour d’une dizaine de jours seulement, nous quittions l’île le
29 Juin, emportant le meilleur souvenir de bon accueil que nous ont fait
tous les Européens, particulièrement ces messieurs du Consulat et plus
encore les P.P. du Saint-Esprit et Mgr de Courmont [1841-1925]. Nous partons sous les auspices des grands apôtres Pierre et Paul, sur deux
boutres différents et nous avons dès le premier jour la bonne fortune de
partager quelque peu au moins des peines de ces deux illustres protecteurs.
Un coup de vent nous surprend en route et nos pauvres voiliers sont
bientôt à toute extrémité ; celui des Pères du Saint-Esprit, que Monseigneur
avait mis généreusement à notre disposition se tira pourtant d’affaire assez
promptement grâce à la présence d’esprit et au sang-froid de son noir pilote
qui tenait à honneur de sauver la croix et le pavillon de France qu’il portait
arborés. L’autre, moins heureux échoue si violemment sur un banc de corail
36 Lettre de Mgr Hirth du 30 juin 1887 au P. Deguerry, A.G.M.Afr., C13 – N° 428.

23

qu’il voit son gouvernail brisé et son flanc droit sérieusement endommagé ; il
dut attendre la marrée haute pour le remettre à flot et regagner ensuite Zanzibar. On se remet en met le lendemain et cette fois la traversée s’effectue
heureusement.
Nous trouvâmes chez les Pères de Bagamoyo la plus gracieuse hospitalité : leur expérience nous fut d’un grand secours aussi, tant pour achever les
préparatifs de la caravane tant que pour nous renseigner sur les difficultés
que nous devions rencontrer surtout dans
les premiers jours de voyage.
Grâce à Mr Piat, gérant du consulat
de France, qui nous a accompagnés depuis Zanzibar et qui voulut faire avec
nous la première étape, nous avons reçu
du sultan SAÏD BARGHACH37 des lettres
de recommandation pour les arabes de
l’intérieur, et nous ressentons ici aussi
les bonnes dispositions du gouverneur
de Bagamoyo. Celui-ci, au jour fixé pour le
départ, jour deux fois renvoyé dans ce pays
toujours ami des lenteurs et des retards,
mit ses soldats sur pied pour faire déloger
les chefs de nos porteurs et charger tous
nos ballots ; lui-même nous suivit jusqu’aux
LE SULTAN SAÏD BARGHACH
bords du Kingani et certes il y avait du mérite, car il savait quels chemins il
allait parcourir.
La plaine qui nous séparait de la première rivière, offre en effet, presque
en toute saison, l’idéal de ce qu’il y a de plus horrible et de moins intéressant
pour un novice cavalier. Partout entre les bouffes de grandes herbes, des
fondrières, des mares d’eau bourbeuse, des ruisseaux de fange : comment
faire pour ne pas glisser dans de pareils sentiers ? Aussi tel confrère cavalier
put-il se glorifier en arrivant de n’avoir pas fait moins de dix chutes : il était
temps de déposer la robe blanche du missionnaire.
Sur les bords du fameux Kingani, au milieu des grands roseaux hantés par les crocodiles et les hippopotames, nous fîmes nos derniers
adieux à tous ceux qui avaient voulu partager avec nous les fatigues de
cette première journée ; au gouverneur de Bagamoyo, et au gérant du
consulat de France qui promirent de nous continuer leur bienveillante
protection ; aux Pères du Saint-Esprit et au cher P. Jamet, qui nous assurèrent leurs bonnes prières, et puis nous partons…pour l’inconnu.
Le passage de la rivière fut long et assez périlleux dans les longs troncs
d’arbre qui dans ce pays font l’office de pirogues ; au coucher du soleil tout
était terminé : nous avions passé la journée peut-être la plus rude de tout
notre voyage ; mais Dieu ne nous a pas manqué, pas plus que les jours suivants.
Notre voyage, en effet, jusqu’ici s’est bien effectué ; les marches ne sont ni
trop longues ni trop pénibles jusqu’à Mpouapoua. Elles se font à travers un
pays qui, à première vue paraît bien monotone : presque toujours la plaine
et les grandes herbes ou les forêts impénétrables. Les cultures occupent une
37 Barghach ben Saïd (1837-1888) fût sultan de Zanzibar de 1870 à 1888.

24

place restreinte, car les habitants sont bien clair semés. On dirait parfois
une terre vierge encore et que le pied de l’homme n’a pas foulé, d’autrefois on
croit sentir la désolation et la ruine : nulle part la stérilité, mais partout un
triste abandon à la suite d’immenses désastres d’une cruelle malédiction. On
reconnaît sans peine qu’on est sur une des grandes routes du trafic des
esclaves.
Notre caravane chemine silencieusement à travers les jungles, sans
nous donner trop de soucis : elle se compose de 130 pagazis fournis par
un négociant de Zanzibar qui répond des charges perdues par la fuite
éventuelle des porteurs. Ceux-ci ont à leur tête un chef arabe, car les
arabes seuls ont assez d’expérience et surtout d’autorité pour conduire
une caravane tant soit peu considérable. Notre nombre a augmenté d’une
cinquantaine d’hommes depuis la côte, et il grossira sans doute encore, car
nous nous rapprochons des passages dangereux que les petites caravanes
n’aiment pas franchir seules. En ce moment, le bruit court que dans
l’Ougogo une caravane a eu trente porteurs tués et tout son ivoire dispersé.
Nous ne réunirons cependant jamais 2 000 porteurs comme cela s’est vu
pour les Pères, il y a deux ans ; les caravanes ne peuvent pas quitter encore
Zanzibar, où il n’y a point de porteurs. A notre départ de la côte il y a un
mois, aucune caravane n’était arrivée de l’intérieur et sur notre route, nous
n’en avons trouvé que 5 ou 6 petites. Siké, chef de Tabora, ne veut pas, diton, leur laisser quitter son pays. Pour notre compte, nous avons recruté les
porteurs restés à la côte l’année dernière.
Nous allons faire connaissance bientôt avec ce fameux chef qui a créé
tant d’ennuis déjà à nos confrères de Tabora. Nous avons passé la Mkata,
rivière et plaine, sans accidents, et nous voilà à Mpouapoua ; nous avons
aperçu, en passant, le pavillon allemand qui flotte sur Kiora, station fondée
il y a un an et abandonnée presque en même temps par les nouveaux
maîtres de l’Ousagara. Sima autre station établie, puis laissée et pillée par
les indigènes doit être reprise bientôt [par les bénédictins allemands]. Les
nouveaux colonisateurs auront besoin de patience car la renommée qui
les a devancés dans ce pays n’est guère en leur faveur. La prétendue
colonie allemande a fait jusqu’ici grand bruit, les faits sont à venir.
Plaise au Ciel que nous missionnaires nous fassions mieux que tous
les chercheurs d’aventures et de fortune qui affluent maintenant dans
ce pays ! Nous voudrions pouvoir faire quelques bienfaits déjà le long de la
route, mais hélas, nous pouvons bien peu ; notre langue est liée encore ; le
P. Chevalier et le Fr. Raymond seuls peuvent s’essayer avec quelque succès ;
nous tâcherons d’édifier au moins par notre charité. Nous avons parfois
aussi la consolation d’offrir le Saint Sacrifice auquel nous unissons toujours
l’offrande de nos petites peines et souffrances quotidiennes.
La fièvre ne nous a pas trop éprouvés jusqu’ici, quoique nous l’ayons tous
sentie plus au moins, surtout dans les plaines plus basses.
Quand cette lettre vous parviendra, j’espère que la Providence nous aura
fait arriver heureusement à Tabora, car 30 et quelques jours seulement nous
séparent de nos vénérables Vicaires et des confrères que nous sommes si
heureux d’aller rejoindre. Il nous faudra de la patience encore pour achever
ensuite notre long voyage ; mais cette patience, je vous prie de nous l’obtenir
du Ciel, afin qu’étant arrivés heureusement au terme, nous puissions tra-

25

vailler à notre tour dans le vaste champ ouvert à notre zèle par les travaux et
les sueurs de nos devanciers.
Veuillez agréer, mon très révérend Père Supérieur, l’hommage du respect
filial et de la soumission la plus entière et la plus humble de votre serviteur
et fils en Notre Seigneur,
J. Hirth
pr. miss.
P.S. Nous ne souffrons de rien jusqu’ici ; le P. Jamet nous a très largement pourvus d’étoffes, et nous avons même au-delà du nécessaire, mais le
reste ne sera pas perdu à Tabora entre les mains de nos Vicaires apostoliques
On a critiqué un peu déjà l’arrangement conclu entre le P. Jamet et
l’Indien Sewa qui par les porteurs fournis à précédentes caravanes a tant
gagné déjà sur notre Société, mais je ne sais si vraiment il y aurait eu lieu
d’économiser beaucoup, ou de faire mieux sans nous mettre dans
l’embarras.
L’esprit des confrères est bon. Nous veillons sur nous mutuellement et
j’aime à croire que Dieu nous bénira. Si je suis trop léger et trop sans-souci
pour la bonne marche de toute la caravane, le bon P. Chevalier par contre
est porté à se préoccuper beaucoup trop ; il craint toujours n’avoir pas assez
fait, se défie à l’excès de tout le monde, veut faire tout par lui-même… pourvu que cela ne nuise pas à sa santé, car on dit que dans ce pays il ne faut
pas se faire de mauvais sang si on veut éviter la fièvre. Le Père n’est pas fort
encore quoiqu’il dise.
Le P. Vanderstraeten38 fait ce qu’il peut pour se soigner ; si jamais il est
souffrant, ce ne sera pas faute de précautions. Le P. Brard médecin de la
caravane tient bon, il n’a pas eu de fièvre sérieuse ; avec l’âge il lui passera
aussi je pense quelques petites brusqueries. Les 3 Frères semblent le plus
exposés à la fièvre, impossible de les faire s’habiller comme il faut, ils ne
veulent pas avoir trop chaud et ils ont trop froid. Le Fr. Gustave a étrenné il
y a 2 jours le hamac, aujourd’hui il est remis. Je pardonnerai encore au
Fr. Raymond car de temps en temps il nous rapporte quelque pintade. Le
Fr. Justin est celui qui a le plus de fièvre, heureusement celle-ci est assez
bénigne.
Que vous dirai-je de moi-même : j’ai fort peu souffert jusqu’ici, si ce
n’est l’ennui de faire souffrir les confrères par mes qualités et les
charmes de ma Société. Vous avez vraiment bien fait de me mettre à la
tête de la petite caravane ; j’aime à croire qu’à notre arrivée à Tabora,
Mgr Livinhac fera mieux encore en me remettant à ma place.
A Mpouapoua nous ne séjournons pas ; je n’aurai que le temps de faire
une visite aux Anglais pour prendre le courrier que le P. Jamet a dû nous
expédier et déposer nos lettres pour la côte.
J’y trouve votre bonne lettre du 14 Juin. Mille remerciements pour
les vœux et les prières que vous faites pour nous. A la Mission anglaise,
P. Kamiel Van der Straeten (1854-1891), premier Père Blanc flamand, A.G.M.Afr.
Voir aussi F. LISSE, Armand Merlon, un Père Blanc peu ordinaire au service du Cardinal Lavigerie et du roi Léopold, Sa vie au travers des documents d’époque, Bruxelles,
2015, pp. 38-43.
38

26

nous ne trouvons personne. Le R. Baxter, nous dit-on, est parti ce matin
pour la côte et sera remplacé demain par Mr Price. Il n’y a d’ailleurs rien ici
sinon une misérable hutte en paille, dressée sur une éminence comme pour
surveiller la route des caravanes. Point d’œuvre39. »
« Uwalala, le 4 Septembre 1887
Mon très révérend Père,
Le courrier de Tabora à la côte nous croise, nous l’arrêtons un instant
pour pouvoir vous envoyer avec nos hommages, deux mots de nouvelles de
notre voyage.
Nous avançons bien lentement, et ne manquons pas d’avoir nos petites
épreuves. Depuis Mpouapoua, nous avons mis près d’un mois pour faire le
chemin que le courrier fait en 6 jours. Nous suivons, non la route ordinaire à
travers l’Ougoga, mais celle qu’a suivie le capitaine Joubert ; il nous a fallu 2
jours entiers de discussions avec notre chef arabe pour l’empêcher de suivre
un autre chemin qui ne fait que passer par les forêts, afin d’éviter tous les
hongos40. Cette route-là était beaucoup trop dure pour nous Européens qui
ne pouvons pas nous faire aux marches du soir. Enfin nous sommes au
dernier village de ce fameux pays ; après un repos de 2 jours, nous entrerons
dans la grande forêt pour laquelle il faut six jours de marche forcée. Je
crains que ces marches ne fatiguent surtout le cher P. Chevalier qu’une forte
dysenterie a bien affaibli il y a quelques jours. Le hamac a logé déjà le Père,
et je crois que tout danger est passé, mais cependant il me tarde d’arriver à
Tabora que nous n’atteindrons guère avant une vingtaine de jours. Quelle
dose de patience ne faut-il pas en ce pays ! Heureusement que jusqu’ici la
fièvre n’a pas été trop fréquente ! [et ne nous a pas trop aigri le caractère].
Arrivés à Tabora, je ferai ce que je pourrai avec Mgr Livinhac pour lui
demander une bonne organisation pour les futures caravanes. Tous les
contrats passés avec les Indiens de Zanzibar sont une source de misères
et de difficultés pour la route.
Par bonheur que Dieu est témoin de nos petites peines ; nous avons fait
en partant tous les sacrifices possibles ; puissions-nous maintenant en avoir
quelque mérite.
Depuis notre départ je n’ai pu écrire à Son Eminence41, j’ose vous
prier de lui donner de nos nouvelles et de lui rappeler notre filiale soumission.
Veuillez recevoir pour vous-mêmes mon très révérend Père Supérieur Général l’hommage du profond respect et de l’humble attachement de vos fils
toujours soumis en N.S.
J. Hirth
pr. miss. 42 »

La rencontre entre le P. Hirth et Mgr Livinhac eut lieu à deux
jours de Tabora :
39 Lettre de Mgr Hirth du 9 août 1887 au P. Deguerry, A.G.M.Afr., C13 – N° 429.
40 « Les tributs ».

41 Il s’agit du Cardinal Lavigerie.

42 Lettre de Mgr Hirth du 4 septembre 1887 au P. Deguerry, A.G.M.Afr., C13 – N° 430.

27

« Uyui, le 20 Septembre 1887
Mon très révérend Père,
Le divin Maître continue à bénir notre voyage, et nous allons bien plus
vite que je n’espérais d’abord.
Les dernières nouvelles qui vous seront parvenues de notre caravane
étaient datées de Uwalala, au sortir de
l’Ougogo que nous avons laissé le
5 Septembre. Là nous avons perdu le
chef de notre caravane, l’Arabe Ameri
ben Hamoud, ce qui a été pour nous la
cause de quelques retards, et de
quelques dépenses en plus ; mais
celles-ci retomberont sur l’Indien qui a
organisé la caravane à Zanzibar.
Après deux jours d’arrêt à Uwalala,
et le dernier hongo payé, nous sommes
entrés dans la grande forêt que nous
avons mis six jours à traverser. Les
rougas-rougas n’ont point paru, grâce à
Dieu ; et les Pères et Frères ont tous
parfaitement supporté les marches forcées
MGR CHARBONNIER (1842-1888)
et les tirikézas de ces rudes journées.
Nous avons trouvé Itoura au sortir de la grande forêt : d’après le journal
de la première caravane nous redoutions cet endroit ; chargés que nous
étions de la caravane depuis la mort de notre chef, nous craignions en effet
nous aussi, de rester 17 longues journées campés sous le beau soleil de
l’Ouianyembé.
Mais ici encore le Ciel, revenant à notre faiblesse et à notre inexpérience,
a tout arrangé. Près de 60 porteurs nous ont quittés, il est vrai, mais se
comportant en honnêtes sauvages, ils ont trouvé et payé eux-mêmes leurs
remplaçants et le lendemain de notre arrivée à Itoura, nous étions prêts à
prendre la route de Tabora.
Pendant notre séjour à Itoura, nous avons fait garder notre camp toute la
nuit par 4 hommes et le jour on a fait mine de mettre aux fers (c’est la part
humaine des précautions prises en cette circonstance) deux ou trois récalcitrants. [Deux jours après notre sortie de la forêt, nous avons trouvé le
P. Landeau et sa petite caravane ; nous avons campé 5 heures à côté de lui
et nous sommes empressés d’échanger mutuellement les nouvelles].
A deux journées enfin de Tabora nous a rejoints Mgr Livinhac : je
n’ai pas besoin de vous dire notre bonheur et notre joie en nous prosternant à ses pieds. Il lui tardait à lui aussi de nous voir, et comme ses
lettres vous le disent, il avait déjà repris le chemin de l’Ukumbi. Le Fr.
Raymond et moi, nous eûmes bientôt fait nos petits paquets en renonçant
au plaisir qui devait être bien vif cependant, de voir Kipalapala, Mgr Charbonnier [1842-1888] et les autres missionnaires, nous prîmes congé de nos
cinq confrères de la caravane et du P. Hauttecœur [1852-1940] et suivîmes
Sa Grandeur à Uyui. A une autre fois l’honneur de voir le roi Sike et de lui
payer tribut !

28

Je me sens heureux surtout de me sentir débarrassé du souci de la caravane et de me voir si près du terme d’un voyage que je prévoyais devoir être
bien plus long et bien plus rude.
Depuis bientôt 10 ans que je n’ai pas vu Mgr Livinhac je ne l’ai pas
trouvé bien changé ; il paraît jouir
d’une bonne santé et me charge de
vous présenter encore ses hommages.
Il vient de recevoir quelques lettres de
l’Uganda, où les nouvelles sont bonnes
comme vous l’apprendront les lettres
des Pères.
Puisse notre Seigneur triompher
bientôt dans ce pays ! Au moment où je
vous écris, les confrères de la Société
sont, je pense en pleine retraite ; nous
vous unissons d’intention pour le moment, espérant que leurs communes supplications hâteront l’heure de la grâce
pour nos pauvres Nègres. L’évêque anglais
Parker est arrivé ici, il y a 3 jours avec un
autre ministre : Que Dieu nous donne la
force de faire plus qu’eux pour le
triomphe de la croix et de la vérité.
En terminant, je regrette mon très révérend Père Supérieur Général, d’avoir été
si pressé pour vous écrire, je n’ai pu vous
MGR LIVINHAC (1884)
donner plus de détails.
Veuillez agréer l’hommage de mon humble soumission et de mon entier
dévouement. Votre fils obéissant en J.Ch.
J. Hirth
pr. miss.
Le Fr. Raymond me charge de vous présenter aussi son affectueuse soumission. J’ai le vif regret de ne pouvoir écrire à personne par ce courrier, pas
même à son Eminence ; le temps me manque ; nos lettres partent demain
matin 21 septembre43. »

Le 19 septembre 1887, le P. Hirth et le Frère Raymond, partirent
avec Mgr Livinhac pour Kamoga. Ils y arrivèrent le 13 octobre. Dans
sa lettre du 5 décembre, le P. Hirth remercia le P. Deguerry pour sa
nomination en Afrique équatoriale. Il montra, dans cette même lettre,
un grand intérêt pour l’aspect financier de l’organisation d’une caravane :
« Sainte-Marie de Kamoga, le 5 Décembre 1887
Mon très révérend Père,
Lettre de Mgr Hirth du 20 septembre 1887 au P. Deguerry, A.G.M.Afr., C13 –
N° 431.
43

29

Quoique je me trouve au Bukumbi depuis près de deux mois, j’en puis à
peine en croire à mes yeux : pendant si longtemps, il me restait si peu
d’espoir de travailler un jour dans ces missions, et puis je me les représentais si loin !.. Enfin j’y suis, et tous les jours je vous bénis en bénissant en même temps la Providence d’une grâce dont je me suis toujours
montré si indigne.

KAMOGA (1883)

Tout étant bien combiné, le voyage pourra toujours se faire en moins de
six mois, sans trop de fatigue pour les missionnaires, et même je crois, avec
beaucoup d’avantage pour leur santé.
Il est vrai, j’ai assez souvent souffert de la fièvre depuis que je suis au repos, installé au poste, mais c’est la fièvre d’acclimatation par laquelle passe
tout le monde plus ou moins. D’ailleurs, si mauvaise qu’elle soit, elle ne m’a
pas fait regretter encore, grâce à Dieu, ce que j’ai quitté.
Dans les 6 ou 7 lettres que je vous ai adressées depuis le départ de la
côte, je vous ai donné les petits détails qui pouvaient vous intéresser au
sujet de notre caravane, je ne vois plus que deux points qui seraient à régler,
pour le bien des futures caravanes.
Nos ânes d’abord nous ont donné un mal incroyable pour les conserver
tout le long de la route. Tout compris, les neuf que nous avions, nous ont
coûté jusqu’à Tabora environ 5 000 frs. Sept hamacs munis de 2 porteurs
chacun ne nous auraient coûté que 1 000 frs. Au lieu de hamac on pourrait
avoir des chaises, étroites comme nos sentiers dans la forêt, avec porteurs
devant et derrière.
Il y aurait aussi beaucoup de soucis et de dépense en moins, si au lieu de
prendre des porteurs de l’intérieur, on ne prenait que des Wangouanas de la
côte. Mgr Livinhac et toute la Ve caravane ont payé, jusqu’à Tabora, 32 ½
piastres le porteur (1 piastres = 4.20), nous autres 22 1/2 . Le Wangouana
ne coûte que 5 piastres par mois. En prenant des porteurs, il faut pour les

30

avoir au plus bas prix en prendre au moins un cent ce qui fait tout de suite
une assez forte caravane, en y ajoutant askaris, cuisiniers, nyamparas.
Des gens de la côte, on en prendrait le
nombre que l’on veut, assez pour emporter
l’indispensable. C’est ainsi que j’ai vu voyager le bishop anglais avec son socius : tout
son confortable était porté par 30 hommes.
Les hongos dans ce cas sont minimes et
faciles à traiter. Sur ces points le P. Jamet
surtout peut vous éclairer.
Pour moi, je me hâte d’oublier toutes les
fatigues et les soucis du voyage pour
m’appliquer à prêcher bientôt nos pauvres
Noirs qui ne sont pas encore convertis en
grand nombre autour de nous.
Daignez prier le bon Maître pour qu’il me
donne courage et vertu. Je vous offre tout de
nouveau, très révérend Père, l’hommage de
ma profonde soumission et de mon entier
dévouement en N.S.
J. Hirth
pr. miss.
MGR LIVINHAC (1890 ?)
Cette fièvre ne nous traite guère bien ici. Il y a deux jours que la dernière
m’a quitté et j’ai encore la tête
toute de travers, au point que j’ai
toutes les peines du monde à faire
quelques lettres44. »

Le P. Hirth est nommé supérieur de Kamoga. De là, il
continue à écrire régulièrement
au P. Deguerry. Sa vie prendra
un tournant suite au Chapitre
Général de septembre 1889.
Lors de ce chapitre, Mgr Livinhac est élu Supérieur Général
des Pères Blancs. Il fallait donc
trouver un nouveau Vicaire
Apostolique pour le Nyanza
méridional. Le P. Deguerry,
alors Vicaire Général adintérim, et son Conseil proposent avec unanimité de voix le
P. Hirth à Lavigerie :

MGR HIRTH (1890)

« Répondu le 15 juillet 88. » Lettre de Mgr Hirth du 5 décembre 1887, A.G.M.Afr.,
C13 – N° 432.
44

31

« Je prends respectueusement la liberté de rappeler à Votre Eminence la
question du remplacement de Mgr Livinhac à la tête du Vicariat apostolique du Victoria-Nyanza. Le Conseil est unanime dans le choix du
R.P. Hirth Jean né en 1854 et ordonné prêtre en 187845. »

LE VICARIAT « VICTORIA-NYANZA » (vers 1890)

Lettre du P. Deguerry du 30 octobre 1889 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr.,
N° 4177, C.2 – N° 754.
45

32

Deux mois plus tard, le 4 décembre 1889, le P. Hirth est préconisé
évêque titulaire de Théveste46. Il reçut cette nouvelle seulement au
mois de mars 1890. Le 25 mai, jour de Pentecôte, il sera ordonné
évêque à l’âge de 36 ans par Mgr Livinhac à Kamoga.
Entretemps, à Alger, le P. Deguerry donna sa démission comme
Vicaire Général ad-interim en janvier 1890. Puis, il quitta les Pères
Blancs suite à une mésentente à propos de l’emplacement de la Maison-Mère des Pères Blancs à Alger. Lavigerie voulait la déménager à
Carthage (Tunisie) pour l’avoir sous son contrôle. L’opposition du
P. Deguerry à ce projet blessa mortellement l’orgueil de Lavigerie. Ce
fut un drame qui bouscula la Société des Pères Blancs. A Kamoga,
Mgr Hirth ignorait cet événement. Il écrivit une dernière lettre officielle au P. Deguerry en mars 1890 dans laquelle il exprima ses sentiments à propos de son élévation à l’épiscopat :
« N. D. de Kamoga, Bukumbi, le 11 Mars 1890
Mon très révérend et bien vénéré Père,
Il y a quelques jours seulement, je vous ai envoyé nos lettres avec le courrier du Buganda. Voici de nouvelles lettres qui nous arrivent du nord du lac ;
je me hâte de les faire suivre, dans l’espoir qu’elles trouveront encore à
Usongo, une occasion sûre dans Mr Stokes47 en partance pour la côte.
Je ne vous parle pas des évènements du Buganda, vous avez la lettre de
Monseigneur. Au sud du lac, nous avons connu depuis six semaines un
réel danger : nos Nègres si faciles toujours à tourner à tout vent,
avaient pris feu subitement pour les Arabes. On ne parlait plus que de
chasser les Blancs, et nos mortels ennemis après avoir fait le pacte du
sang avec le fils aîné de notre mtémi devaient venir bientôt prendre
notre place. C’est de Magou qu’était sortie l’étincelle.
Mais la bonne Providence nous a bien vite secourus et les Arabes qui
avaient répandu que les Blancs étaient vaincus et chassés de partout ont été
pris dans leurs propres filets. Du Buganda est venue la nouvelle, que Mwanga rentrait triomphant pour la 2e fois dans son pays et de la côte arrivaient
quelques Basukumas que nous avions envoyés d’ici à dessein, porter notre
courrier, et voir de près la puissance des Blancs de la côte ; les Basukumas
sont revenus « enchantés des terribles Allemands » surtout et ils ont annoncé l’arrivée de ceux-ci qui doivent venir s’établir jusqu’à quelques journées de marche du Bukumbi à dessein « d’exterminer tous les Wangonis,
coupeurs de route et de faire la leçon à tous les chefs qui font payer des
hongos déraisonnables ». Plût à Dieu que ce fût vrai, car avec ces Wangonis
nous n’avons plus de route pour nos courriers, et puis les hongos empêchent toute nouvelle caravane. Le P. Bresson a essayé de nous ravitailler,
mais d’après les bruits qui nous arrivent sa caravane éprouve bien des obs46 Théveste ou Tebessa est une ville algérienne qui remonte à l’époque romaine. Un de

ses évêques, Lucius, participa au Concile de Carthage (256). Il fut martyrisé en 258.
Théveste est aussi la ville de Saint Maximilien (+295) et de Sainte Crispina (+304).
47 R. CAMBIER, « Stokes (Charles Henry) », in Biographie Coloniale Belge, Tome I,
1948, col. 895-898.

33

tacles de la part des chefs noirs. Elle aurait dû nous arriver depuis un mois,
et je ne sais si nous l’aurons avant Pâques, c.à.d. en pleine saison de pluies.
Si les confrères doivent venir nous rejoindre cette année, il faudra
qu’ils aient la force pour eux, ou que d’autres leur feraient la route. Cela
vous donnera encore, mon très révérend Père une petite idée de la
triste condition où se trouve ici le missionnaire qui croyait être venu
pour prêcher uniquement son évangile de paix, et qui ne trouve partout
que troubles et guerres.
Les barques venues hier du nord sont envoyées pour chercher le P. Lombard et Fr. Pierre. Je leur adjoindrai le P. Brard supérieur de N.D. des
Exilés fondé l’an dernier à 4 lieues d’ici. La suppression de cette station
de missionnaires votée en principe au dernier départ de Monseigneur pour
l’Uganda, s’impose d’urgence du moment que Sa Grandeur est rappelée en
Algérie et qu’elle devra emmener un confrère pour l’accompagner à la côte.
Le Père Brard partira pour le Buganda, parce qu’il est impossible d’abandonner le bien commencé là.
Le P. Couillaud [1857-1895] viendra nous rejoindre avec les orphelins qui
restent au Nyégézi et dans cette station assez favorable aux cultures ne demeureront que nos jeunes ménages sous la garde d’un bon chrétien qui
vient d’être envoyé par Monseigneur du Buganda à cet effet. Ce village sera
servi par un Père d’ici en attendant des confrères de la côte.
Nous avons reçu depuis dix jours seulement la nouvelle de l’élection
de Mgr Livinhac et c’est par un duplicata du P. Bresson, daté du 14 Décembre 1889. C’est le seul pli sauvé providentiellement du naufrage
général que subissent tous nous courriers depuis quatre mois.
Les barques venues du Buganda vont reprendre le lac immédiatement pour aller informer Monseigneur. Sa Grandeur recevra la nouvelle
vers la fin de Mars ; s’il réussit à faire réunir des barques sans retard il
pourra quitter Sésé après Pâques, et être ici à la fin d’Avril. Ce sera juste
aux grosses pluies, comment faire pour lui laisser prendre aussitôt le chemin de la côte ? Si les pluies sont abondantes, il trouvera beaucoup d’eau
sur sa route, comment s’engager dans ces mares avec sa santé délabrée ?
Je devrais vous écrire au sujet de ma promotion, mais je ne m’en
sens pas le courage. Vous remercierai-je comme d’une grâce ? Hélas !
C’est bien la plus sensible disgrâce qu’ait pu m’arriver ! J’en ai la fièvre
depuis plusieurs jours. Je me mettrai entre les mains de Monseigneur à
son arrivée au Bukumbi, à lui de juger en dernier ressort s’il peut et
doit m’imposer les mains.
Si malgré tout, Dieu me choisit pour son œuvre, c’est bien un signe
que lui seul veut fonder son Eglise en ce pauvre pays. Trop dénué de
tout moyen pour l’aider en quoi que ce soit, je m’efforcerai uniquement
toute ma vie de ne pas trop démolir ce qu’il édifiera.
De ma vie, je n’ai éprouvé tant de confusion. Que de prières des pieux fidèles, que l’intercession de tous les chers confrères de la société me sauvent
au dernier jour.
Avec plus d’empressement que jamais je me prosterne à vos pieds pour
implorer votre bénédiction. Daignez agréer très révérend et bien vénéré Père
l’hommage des sentiments d’humble respect et de filiale affection avec les-

34

quels je serai toujours de votre Paternité le fils soumis et serviteur dévoué
en N.S.
J. Hirth
pr. Miss.48 »

KAMOGA (25 mai 1890) : [1] MGR LIVINHAC ET [2] MGR HIRTH

Mgr Hirth devint un acteur incontournable sur la scène politique
du Buganda exactement au moment où l’Abbé Deguerry menait une
vie retirée comme aumônier du pensionnat des Dames de Sion à
Grandbourg, dans le diocèse de Versailles. La question se pose si les
deux ont continué à s’écrire ? C’est possible. Il est sûr que leur relation epistolaire prit fin au courant de 1902 quand l’Abbé Deguerry
mourut d’un cancer. A ce moment-là, Mgr Hirth n’était plus Vicaire
Apostolique du Victoria-Nyanza. Au Buganda, les Britanniques
l’avaient déclaré persona non grata. Exilé, il deviendra Vicaire Apostolique du nouveau Vicariat du Nyanza méridional, situé dans la
48 Lettre de Mgr Hirth du 11 mars 1890 au P. Deguerry, A.G.M.Afr., C13 – N° 446.

35

colonie de Deutsch-Ostafrika. Là, il se montrera un missionnaire zélé
et entreprenant mais autoritaire et méfiant vis-à-vis de ses confrères
à l’exception du P. Classe (1874-1945). En 1902, au Rwanda, il avait
déjà fondé les Missions de Save (1900), de Zaza (1900) et Nyundo
(1901).

L’EGLISE NOTRE-DAME DE KAMOGA EN CONSTRUCTION (1890 ?)

36

2

LA CORRESPONDANCE
ENTRE
MONSEIGNEUR HIRTH ET LE CARDINAL LAVIGERIE
1887-1892

L

es Archives Générales des
Missionnaires d’Afrique à Rome (A.G.M.Afr.) conservent
une collection de quinze lettres de
Mgr Hirth (1854-1931), adressées au
Cardinal Lavigerie (1825-1892),
fondateur des Pères Blancs49. Elles
ont été écrites entre 1887 et 1892. La
première date du 15 octobre 1887 et
la dernière du 13 octobre 1892, quelques semaines avant le décès du
Cardinal (le 26 novembre).
Les lettres ne sont pas connues
par les historiens, sauf quelquesunes qui ont été publiées en 1893 à
l’occasion du procès entre les Pères Blancs et la Compagnie anglaise
the British East Africa Company50. Parmi ces quinze lettres, nous en
avons choisi six qui nous semblent significatives, à savoir celles du
15 octobre 1887, du 26 juin 1890, du 2 février 1891, du 15 octobre 1891, du 15 novembre 1891 et celle du 13 octobre 1892. Elles
nous font découvrir Mgr Hirth dans sa relation avec le Cardinal Lavigerie. Puis elles nous aident à connaître son expérience missionnaire
Lettres de Mgr Hirth au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., Fonds Lavigerie, N° 6041N° 6054. Lettres non-reliées de Mgr Hirth : 1887-1892, C.13- N° 426 – (N° 463 : Lettre
de Mgr Hirth du 15 novembre 1891 au Cardinal Lavigerie) – N° 482.
50 J. MESNAGE, L’Ouganda et les agissements de la compagnie anglaise "East-Africa",
Paris, 1892, 176 pp. J. MERCUI, L’Ouganda. La mission catholique et les agents de la
compagnie anglaise, Paris, 1893, 326 pp.
49

37

au Buganda, expérience qui marquera plus tard son approche de la
fondation de l’Eglise catholique au Rwanda en 1900.
1. Lettre du Père Hirth du 15 octobre 188751
La lettre du 15 octobre 1887 est la première lettre du P. Hirth
adressée au Cardinal Lavigerie de Kamoga (près de Mwanza, en Tanzanie) après un voyage de cinq mois ; il avait quitté Marseille le
12 mai 1887. Pendant ce voyage il avait de justesse échappé à la
mort :
« Le 1er Juin 1887, il [le P. Hirth] prend passage sur le ‘Mecca’ qui doit le
conduire jusqu’à Zanzibar. Il est donc obligé de faire transborder tous les
bagages. Le ‘Mecca’, portant 300 hommes et 1000 tonnes de marchandises,
entre bientôt dans le magnifique Océan Indien. La mer devient houleuse et
semble vouloir engloutir le bateau. Le 4 juin, se trouvant quelque temps
sur le pont, notre missionnaire, roulé dans son burnous, reçut en pleine
mer une des vagues qui vint se briser contre le bateau. Il n’a que le
temps de se cramponner à la balustrade qui entoure le pont. Tout trempé, il se réfugie dans sa cabine où durant 3 jours il est en proie à un mal
de mer et à des vomissements continuels et accablé d’une soif dévorante. Quelques marins seuls ont résisté à ce terrible mal dont gémissent tous
les passagers52. »

Dans la lettre du 15 octobre 1887, le P. Hirth donne un petit résumé de son voyage :
« Notre-Dame de Kamoga au Bukumbi, 15 Octobre 1887
Eminence et très Vénéré Père,
Vous voudrez bien me pardonner le silence que j’ai gardé depuis le commencement du voyage. Celui-ci s’est effectué avec une telle rapidité, grâce à
la prévoyante bonté de nos supérieurs, qu’au bout de cinq mois depuis Alger, une partie de la caravane est rendue déjà au terme.
Je m’empresse d’annoncer à votre Eminence mon heureuse arrivée au
Bukumbi, ainsi que celle du Frère Raymond. Le Ciel nous a accordé une
protection visible dont nous le remercions du fond du cœur.
A Aden nous n’avons passé que 24 heures ; à Zanzibar, 12 jours, le
temps à peine de nous remettre des fatigues de la mer et de faire les derniers
préparatifs de la caravane. Avec 160 hommes, porteurs et soldats, nous quittions la côte le 5 juillet, sous la conduite et la responsabilité d’un arabe de
Tabora. La mort de ce dernier vers le milieu de la route nous créa quelques
ennuis, mais les hongos53 étaient payés, sauf le dernier, et, d’un autre côté,
nous pûmes retenir porteurs et bagages.
51 Lettre du P. Hirth du 15 octobre 1887 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., N° 6042,

C.13 – N° 496.
52 Chronique rédigée par M. Jean Hirth, père de Mgr Hirth, A.G.M.Afr., Mgr Hirth.
53 Les taxes à payer aux chefs pour qu’une caravane puisse passer leur territoire.

38

A deux jours de Tabora, après 2 mois et treize jours de voyage depuis la
côte, nous eûmes la joie de trouver Mgr Livinhac, qui, pour nous faire éviter
les fièvres de ce pays à quelques-uns de nous, et pour ne pas nous faire
passer tous entre les mains du sultan de Tabora, venait scinder notre caravane. Sur 7 que nous étions, 2 rejoindraient la sienne déjà en route pour le
Nyanza, 2 autres attendraient à Tabora les ordres du Père Provicaire de
l’Ouianyembé, les 3 autres étaient attendus à Tabora par Mgr Charbonnier.
Je fus heureux de pouvoir suivre Mgr Livinhac sans retard, mais nous
devions suivre pour nous rendre au Bukumbi [Kamoga] une route bien difficile ; en somme cependant, elle présentait plus d’avantages. Les marches
furent dures à cause du manque d’eau, parfois dangereuses à cause de la
guerre en permanence dans cette région, ennuyeuses et coûteuses surtout,
car les exigences des chefs sont bien plus capricieuses que dans l’Ougogo, et
ces chefs sont plus nombreux. Grâce à Dieu et à l’expérience de Monseigneur, nous nous en tirâmes à assez bon compte, et nous arrivâmes enfin à
notre chère mission le 13 Octobre.
Il y avait trois mois et huit jours que nous avions quitté la côte ; 5 mois et
3 jours que nous avions laissé Alger.
Durant le trajet, les fièvres ne nous ont pas trop éprouvés ; la dysenterie
était plus à craindre. Le P. Chevalier surtout en a souffert en passant
l’Ougogo, et Mgr Livinhac a eu à la combattre depuis Tabora jusqu’au lac :
l’eau que nous trouvions n’était que de la boue.
Maintenant que nous sommes arrivés au milieu de nos pauvres Noirs,
puissent vos bénédictions paternelles continuer à reposer sur nous pour
nous encourager toujours et nous fortifier. Après quelques jours de repos,
car je me sens un peu brisé de cette longue course, j’espère pouvoir travailler
à mon tour et souffrir pour nos chers infidèles.
Daignez agréer l’hommage de profond respect et d’affection filiale avec laquelle j’ai l’honneur d’être de Votre Eminence le très humble et très obéissant fils et serviteur,
J. Hirth »

2. Lettre de Mgr Hirth du 26 juin 189054
Mgr Hirth a écrit la lettre du 26 juin un mois après son ordination
épiscopale à Kamoga55. A ce moment-là, le royaume du Buganda est
en proie à des tensions politiques et religieuses envenimées par des
tensions coloniales. En effet, la Grande Bretagne, l’Allemagne et dans
Lettre de Mgr Hirth du 26 juin 1890 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., N° 6043,
C.13 – N° 500.
55 L’année précédente, en avril 1889, il avait été proposé successeur de Mgr Livinhac à
la tête du Vicariat « Nyanza méridional » par le Vicaire Général des Pères Blancs, le
P. Deguerry (1847-1902) et son Conseil : « Je prends respectueusement la liberté de
rappeler à Votre Eminence la question du remplacement de Mgr Livinhac à la
tête du Vicariat apostolique du Victoria-Nyanza. Le Conseil est unanime dans le
choix du R.P. Hirth Jean né en 1854 et ordonné prêtre en 1878. » (Extrait de la
lettre du P. Deguerry du 30 octobre 1889 au Cardinal Lavigerie, N° 4177, C.2 –
N° 754).
54

39

une moindre mesure la France voulaient s’emparer du pays. Les intérêts de la France y étaient représentés par les Pères Blancs 56.
Mgr Hirth fut alors informé de la situation au Buganda par Carl Peters (1856-1918), fondateur de Deutsch-Ostafrika57 :
« Quant à Mgr Livinhac, je ne puis pas encore vous
annoncer son départ pour la côte ; nous l’attendons
toujours au sud du lac. Mr le Docteur Peters l’a attendu à notre station du Bukumbi [Kamoga] depuis
25 jours. Cet intrépide voyageur, après avoir heureusement conduit son expédition à travers le pays
des Massaï par le Kénia, après avoir séjourné plus
d’un mois dans l’Uganda, où Mwanga lui a demandé
pour ses Etats les mêmes conditions accordées à
l’Etat belge du Congo, après avoir ensuite arboré au
LE KABAKA MWANGA
sud du lac chez notre petit sultan le pavillon allemand, reprend le chemin de la côte avec une 50 e de fusils seulement. Il
a failli succomber ainsi que son compagnon aux fièvres du Bukumbi ; c’est
ce qui ne lui permet pas d’attendre plus longtemps Monseigneur. Le rapide
passage de cette petite colonne aura-t-il pacifié les pays traversés, je ne
sais… mais il me reste bien des appréhensions à ce sujet. Mr le Docteur
Peters laisse aux missionnaires de notre station de Bukumbi le soin de
protéger le pavillon [le drapeau] de l’empire ; malheureusement nous
n’avons pas été armés ad hoc, et depuis deux ans que tous les pays
noirs se lèvent contre les Blancs, la côte nous est fermée ; il ne nous
arrive ni armes ni munitions. Sur ce point nous sommes traités tout
comme les Noirs58. »
56 En 1878, Lavigerie avait écrit au Quai d’Orsay : « J’ai pensé qu’il serait avantageux

pour la France d’être représentée, dans ces vastes régions encore mystérieuses, non
seulement par des pionniers isolés, mais par une corporation qui pourra donner à son
action civilisatrice et scientifique, la suite, la durée, l’étendue qui la rendent puissante. » (R. OLIVER, The Missionary factor in East Africa, London, 1952, p. 46). « Il y a
dix ans enfin, j’ai pu envoyer mes propres fils, les Missionnaires d’Alger, jusqu’au
centre des provinces équatoriales, encore presque inconnues. Ce sont les seuls Français qui aient pénétré et se soient fixés jusqu’ici dans ces lointains parages. »
(Conférence sur l’esclavage africain, faite à Saint-Sulpice, le 1er juillet 1888 par S. EM.
le Cardinal Lavigerie). « Je crus devoir, d’après les renseignements précis qui m’étaient
donnés par nos missionnaires, faire connaître, en ma qualité de chef de ces Missions,
des circonstances aussi graves aux divers gouvernements intéressés dans la question :
à l’Angleterre, à l’Allemagne, à la Belgique et, enfin, à la France à qui appartenait
naturellement la protection morale des missionnaires français de l’Ouganda et
du Tanganika. » (Lettre de S. EM. Le Cardinal Lavigerie du 19 janvier 1889 à M. Keller, Président du Conseil d’Administration de l’œuvre Antiesclavagiste) Voir Cardinal
LAVIGERIE, Documents sur la fondation de l’Œuvre antiesclavagiste, Saint-Cloud,
1889, p. 50 et p. 438.
57 S. MINNAERT, « Le séjour de Carl Peters chez Mgr Hirth en 1890 ou la complexité
des relations entre Pères Blancs et explorateurs en Afrique équatoriale », in Dialogue,
Kigali, Août-Octobre 2013, N° 203, pp. 180-240.
58 Lettre du P. Hirth du 7 mai 1890 au P. Viven, A.G.M.Afr., C.13 – N° 449.

40

Le contenu de la lettre du 26 juin 1890 est marqué par le fait que
Monseigneur n’avait pas encore visité son vicariat :
« Notre-Dame de Kamoga, Bukumbi, 26 Juin 1890
Eminentissime Seigneur et très Vénéré Père,
J’ai une bien triste nouvelle à vous annoncer : notre cher Père Lourdel59 n’est plus.
Il a plus au Seigneur de
l’appeler à lui quelques jours
seulement après le départ de
Mgr Livinhac. Il a succombé lui
aussi à la terrible hépatite, après
une crise de quatre jours seulement, le 12 Mai dernier.
C’est la plus cruelle épreuve
que Dieu ait pu nous envoyer
après nous avoir ravi d’abord Mgr
Livinhac, notre père et notre modèle.
Le P. Lourdel personnifiait
en lui la mission du Buganda
tout entière ; je ne vous dirai pas
combien les chrétiens l’aimaient,
ils étaient tous ses enfants. Le
Père avait su gagner sur eux par
l’autorité de son zèle et la puissance de ses œuvres un ascendant qui lui subjuguait tous les
cœurs. Mwanga lui-même, depuis
que les chrétiens l’avaient rétabli sur le trône, aimait à prendre
LE PERE LOURDEL (1853-1890)
conseil de lui.
‘Notre Père est mort, nous n’avons plus de père’ me crient maintenant ces
chers chrétiens dans toutes les lettres qu’ils m’écrivent ; et cependant je ne
puis laisser seul au sud du lac mon unique confrère prêtre pour aller consoler ces pauvres néophytes.
Ils sont bien trois prêtres encore dans la mission du Buganda, mais
qu’est-ce que trois prêtres pour tant de milliers de néophytes ou catéchumènes disséminés dans tout le pays. Si on ne vient à leurs secours, ces
chers confrères succomberont bientôt aussi, au double poids du travail et
des privations que leur impose une année sans exemple de guerre, de peste
et de famine.
Nous étions seize missionnaires réunis ici, il y a moins d’un an ; aujourd’hui nous ne sommes que huit autour du lac. Quatre sont morts,
d’autres ont dû aller en Europe ou au moins à la côte pour essayer de se
remettre des maladies contractées sous notre climat de feu.
S. MINNAERT, 12 mai 1890, décès du Père Lourdel (1853-1890), Missionnaire
d’Afrique
(Père
Blanc),
apôtre
des
Baganda,
http://www.africamissionmafr.org/pere_lourdel.htm.
59

41

Je vous en conjure, Eminentissime Seigneur et bien Vénéré Père, ne nous
abandonnez pas, n’abandonnez pas cette jeune Eglise du Buganda que votre
charité a enfantée à la foi.
Vos enfants sont plus de dix
mille aujourd’hui ; quelques-uns
disent quinze mille. Dans une
année, ils seront vingt mille, car
leur nombre s’accroît en raison
directe des persécutions qu’ils ont
à endurer. Ces persécutions,
commencées sous Mwanga païen,
continuées avec plus de violence
sous Kalema musulman, menacent aujourd’hui d’éclater plus
terribles que jamais, grâce à
l’audace effrénée des protestants60 que rien ne peut plus
tenir.
Mais je laisse à Mgr Livinhac
le soin de donner à Votre Eminence des des détails plus
précis tant sur les espérances
que nous concevons que sur
les malheurs qui nous menacent, et les besoins que nous
éprouvons. C’est en Europe que
vient d’être portée par les exploraMGR HIRTH (1890 ?)
teurs anglais et allemands qui se
sont rencontrés ici la question du protectorat de l’Uganda. Puisse votre paternelle sollicitude faire assurer au moins à nos chrétiens la liberté de suivre
leur religion et de gagner en paix de nouveaux prosélytes.
Daigne votre Eminence bénir tous les missionnaires du Nyanza, et que
cette bénédiction paternelle assure leurs jours et fortifie leur zèle.
Prosterné moi-même à vos pieds, je vous prie d’agréer l’expression des
sentiments de profond respect et d’affection filiale avec lesquels j’ai l’honneur
d’être, Eminentissime Seigneur et très Vénéré Père, de votre Eminence,
l’humble fils et obéissant serviteur,
Jean-Joseph, des Miss. d’Alger,
Evêque de Théveste
Vic. Ap. du Nyanza »
60 Il s’agit de

la Church Mission Society (CMS), fondée en1799 en Angleterre. Elle est
également connue sous le nom de Church Missionary Society. C’est un ensemble de
groupes évangéliques travaillant avec la Communion anglicane et protestante à travers
le monde.

42

3. Lettre de Mgr Hirth du 2 février 189161
La lettre du 2 février 1891 a été écrite par Mgr Hirth quelques semaines après sa première visite au Buganda. Pendant plusieurs
mois, il avait dû reporter cette
visite pour des raisons de santé62. Le contenu de sa lettre
témoigne de ses grandes espérances. Au Buganda, il avait
bénéficié des faveurs du Kabaka Mwanga. De lui, il avait reçu
le sommet de la colline de Rubaga pour y construire une
cathédrale. Avec son aide, il
avait pu fonder une Mission
dans le Buddu et une autre
dans le Busoga.
LA COLLINE DE RUBAGA
Dans sa lettre, Mgr Hirth parle aussi de sa rencontre avec Emin Pacha. Celui-ci lui avait promis
d’intervenir pour fonder une Mission dans le Karagwe, région frontalière avec le Rwanda. Monseigneur pense déjà à la conversion des
peuples qui habitent le haut plateau situé entre les lacs Tanganyika,
Albert et Victoria-Nyanza. A cette occasion, il mentionne le Rwanda :
Lettre de Mgr Hirth du 2 février 1891 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., N° 6045,
C.13 – N° 507.
62 Le 15 novembre 1890, Mgr Hirth s’était embarqué à Kamoga pour Rubaga au Buganda. Les Pères Blancs y avaient une mission proche du palais royal. Monseigneur
était de retour à Kamoga le 14 janvier 1891 : « Je n’ajoute qu’un mot sur les chrétiens
même de l’Uganda : pendant les quinze jours que j’ai pu passer au milieu d’eux, j’ai
été consolé autant que jamais. Je voudrais pouvoir parler longuement de l’édification
qu’ils m’ont donnée, mais je ne puis le faire aujourd’hui. Je dois me contenter de
bénir le Ciel qui a fait tout cela, et vous rendre sincèrement hommage de tout ce
bien, à Vous Monseigneur, qui l’avez entrepris au milieu de tant de peines, et à
ce cher P. Lourdel, sur la pauvre tombe duquel plusieurs fois j’ai prié. En me
rendant en Uganda et en en revenant, j’ai passé chez le Docteur Emin Pacha, installé au bord du lac, à Bukoba, chez Mkottanyi. Malgré son peu de forces (troupes), il
compte partir bientôt pour le Karagwé et d’autres pays où il voudrait nous voir suivre.
Il m’a fait les plus belles promesses pour nos missions, et aurait bien voulu avoir des
missionnaires dès maintenant. Si je puis réaliser mon plan, la mission du Karagwé
pourra être ouverte et préparée pour les confrères dès le mois de Septembre de cette
année 1891. Je crois qu’il faut profiter des dispositions actuelles du gouvernement
allemand. » (Lettre de Mgr Hirth du 9 janvier 1891 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., C.13 –
N° 456). Le 3 février 1891, accompagné d’un renfort de 7 Pères, de 2 Frères et de
2 Catéchistes-médecins, il embarquera pour un deuxième voyage au Buganda.
61

43

« Notre-Dame de Kamoga, Bukumbi, 2 Février 1891
Eminentissime Seigneur et très Vénéré Père,
C’est au sud du lac où je suis venu rejoindre mes nouveaux confrères que
je vous envoie ces quelques détails sur nos missions du Nyanza. Votre Eminence verra que si nos inquiétudes au sujet de ces missions ne sont pas tout
à fait calmées, nous avons lieu cependant aussi de concevoir les plus belles
espérances.
Tout d’abord, je me fais un bonheur de vous offrir l’expression de ma plus
vive reconnaissance pour le renfort que vous avez bien voulu envoyer à la
mission du Nyanza dans la personne des missionnaires nouvellement arrivés : ils viennent combler les nombreux vides qui s’étaient produits dans nos
rangs.

MGR HIRTH ENTOURE DE SES CONFRERES DU BUGANDA (1891 ?)

Le Révérend Père Gerboin63 avec quatre d’entre eux va partir pour
l’Ushirombo, afin d’y reprendre dans le provicariat de l’Unyanyembé l’œuvre
commencée jadis à Kipalapala et dans l’Ushirombo. Il choisit ce point de
préférence aux environs de Tabora, parce que d’ici assez longtemps, et jusqu’à ce qu’une domination nouvelle soit assise solidement à la place de
l’ancienne domination arabe, Tabora sera troublé, et une mission y serait
exposée en même temps qu’elle resterait tout à fait ingrate. L’Ushirombo
nous offre une population intelligente, relativement civilisée et amie même
63 Il fut l’ami du Dr Kandt qui, en 1899, invita les Pères Blancs au Rwanda pour fon-

der une Mission.

44

d’un certain progrès. Ce pays semble également être à l’abri dorénavant de
déprédations des Wagoni, brigands que les colonnes allemandes viennent de
battre et de refouler vers le nord du Tanganika.
Notre Uganda, de son côté, sera-t-il tranquille à l’avenir, je ne sais ; toujours est-il vrai que l’arrivée d’une expédition anglaise a mis le pays en émoi,
et réchauffe surtout l’animosité des protestants, qui, depuis longtemps
avaient embrassé la cause anglaise contre les catholiques qui réclamaient
surtout l’indépendance de Mwanga et de son pays.
D’après les dernières nouvelles c’en est fait de cette indépendance ;
l’Uganda est placé sous le protectorat anglais par un traité qui lie le pays
pour deux ans. C’est Monsieur […] fils qui est nommé Résident.
Les catholiques ont quelques raisons de craindre qu’il ne leur soit plus
rendu justice et que, malgré toutes les conventions passées, ils ne (sic)
soient peu à peu évincés de toutes leurs charges par les Noirs protestants
qui ne pratiquent pas précisément la tolérance ; ce serait un désastre pour
notre sainte religion, car celle-ci prospère surtout grâce à la puissante influence de ceux qui exercent les plus hautes fonctions de l’Etat.
Au reste, je n’ai qu’à me louer des premiers rapports pleins de confiance
et de procédés courtois qui existent entre les missionnaires et les membres
de l’expédition anglaise ; le danger est pour nous que ces messieurs sont
venus dans le pays sans avoir une force suffisante pour nous protéger au
besoin contre une révolte des Noirs protestants. Que sont cinquante soldats
soudanais contre plusieurs milliers de Baganda bien armés et aguerris par
deux ans de lutte continuelle contre les musulmans ? Nous sommes donc
plus que jamais à la garde de Dieu.
Notre cher troupeau de catholiques est, au reste, admirable toujours de
foi et de générosité ; il se multiplie surtout très rapidement ; la grâce de Dieu
souffle visiblement sur ce peuple choisi. J’ai vu des catéchismes où le Père
réunissait sous un grand arbre jusqu’à trois mille personnes.
Et ce n’est pas seulement aux environs de la capitale que la foi s’étend ;
nos néophytes, depuis que le pays est moins menacé par les musulmans, se
sont répandus dans les quatre grandes provinces du pays, mais surtout
dans les deux qui ont à leur tête un gouverneur catholique. C’est ce qui nous
force, malgré notre petit nombre et quoique nous ne puissions pas suffire
même au ministère autour de Rubaga, de nous établir aussi dans les provinces. Ni Mtésa, ni Mwanga autrefois n’auraient permis que le « Blanc »
s’éloigne de la capitale ; aujourd’hui les temps ont changé, et c’est Mwanga qui fait bâtir à nos missionnaires une première résidence au centre
de la grande province du Buddu.
J’ai dit que nous ne suffisions même pas au ministère auprès des chrétiens de la capitale. En effet, ceux-ci nous demandent beaucoup plus de
catéchismes ; ils voudraient plus d’écoles, afin de pouvoir tous arriver à lire
et à écrire ; ils voudraient surtout qu’on pût visiter davantage leurs malades ; ils voudraient qu’on pût enterrer leurs morts ; ils souhaiteraient enfin
que nous nous occupions davantage à régler leurs différends, à juger même
leurs procès, etc…
Combien j’aurais souhaité aussi que le temps nous permît de remplacer
enfin les huttes de roseaux qui nous servent de maisons par des maisons
plus appropriées aux besoins du missionnaire, mieux disposées surtout
pour les chers confrères trop souvent malades ! Combien je souhaiterais que

45

nous pussions remplacer la grande maison de paille qui sert de lieu de prière, par une cathédrale digne de notre sainte religion ! Nous avons obtenu à
cet effet déjà, de la munificence du roi, tout le sommet du plateau de
Rubaga, ancienne résidence de Mtésa, et théâtre jadis de toutes les orgies
de notre grand potentat nègre. Ce plateau témoin de tant de cruautés et de
sacrifices barbares, où a coulé, il y peu d’années encore, le sang de tant de
pauvres esclaves, victimes des caprices du roi, ce Rubaga va donc devenir le
trône de Notre-Dame, de Marie Immaculée, sous les auspices de laquelle
notre mission s’est ouverte et a prospéré !
En ce moment même, un autre champ s’ouvre à notre zèle : c’est l’Usoga,
voisin de l’Uganda, moins grand que celui-ci mais aussi riche et aussi fécond
en espérances. Nous y serons dans un mois si Dieu le veut. On y bâtit en ce
moment même une résidence provisoire pour les Pères et une chapelle pour
nos chrétiens. Cette fondation s’impose à nous, si nous ne voulons pas que
l’hérésie protestante enrôle sous son drapeau tous nos pauvres Noirs. Nous
n’y serons pas côte à côte avec les missionnaires protestants, car l’Usoga
étant partagé entre quelques grands chefs, nos ennemis nous laissent un
peu de liberté chez l’un, tandis qu’eux-mêmes s’emparent complètement
d’un autre. Les prédicants anglais semblent suivre d’ailleurs une influence
politique dans l’établissement de leurs stations ; c’est ainsi que nous les
voyons rechercher surtout pour le moment le voisinage du lac, tandis que
nous, nous prenons possession de l’intérieur des terres.
Outre les deux missions nouvelles que nous allons ouvrir dès ma rentrée en Uganda, j’aurais bien voulu en fonder
une troisième à l’ouest du lac en nous rapprochant des possessions allemandes. Nous avons
là, groupés presque tous dans un même pays, trois
mille catéchumènes qui nous supplient de nous
rendre enfin au milieu d’eux : « Parvuli petierunt
panem, et non erat qui frangeret eis64. » Je n’ai pas
de missionnaires. J’irai moi-même dans l’année, si
le bon Maître me prête vie, porter quelque espérance à ces chers chrétiens qui montrent tant de bonne volonté.
Ils sont presque tous d’une race particulièrement intéressante : celles des Baïma ou Bahuma. Par leur type et leurs manières, ils sont
EMIN PACHA (1840-1892)
plus rapprochés de l’Européen que tous les autres Nègres ; ils couvrent presque tous les pays qui s’étendent de
l’Albert-Nyanza au Tanganika. Tous se reconnaissent comme frères :
posséder une des fractions de la race, c’est posséder la race entière. Le
centre de cette population se trouve surtout dans l’Ankoré, au Karagwé,
dans le mystérieux Rwanda ; et son Excellence Mr Emin Pacha, comme
votre Eminence peut le voir par la communication ci-jointe, nous promet toute facilité pour nous établir dans toute la sphère qui lui est
soumise. Il m’a prié plusieurs fois de lui donner dès maintenant des missionnaires pour le Karagwé, où nous comptons d’ailleurs bon nombre de
64 « Les petits ont demandé du pain et il n’y avait personne pour leur en donner ».

46

catéchumènes ; mais ces missionnaires je ne les ai pas. Je lui ai promis que
votre Eminence les lui enverrait dans l’année : me suis-je trop avancé ?
Nos catéchistes nous ont préparé aussi d’autres stations : quand est-ce
que nous pourrons les fonder ?
Pour les missions seules, dont la fondation semble s’imposer immédiatement, il nous faudrait dans l’année au moins dix missionnaires prêtres. Tous
les jours je fais des vœux au Ciel pour que votre Eminence daigne nous les
envoyer ; les missionnaires trouveront un champ tout préparé.
Pour l’Uganda même, j’éprouve une grande difficulté pour soutenir nos
chrétiens et achever la conversion des païens. Le pays est vaste. S’il nous
faut des stations fixes, le nombre des missionnaires devra être considérable ;
et s’il n’a pas de postes fixes, s’il nous faut voyager continuellement de canton à canton, comment la santé des missionnaires y suffira-t-elle ? Les plus
vaillants et les plus généreux de ces chers confrères sont bientôt brisés,
quand il s’agit de grandes fatigues à s’imposer sous l’équateur : notre statistique des morts est là pour le démontrer. Passer toutes ses journées sous
une pauvre tente, ou dans une méchante pirogue du lac, c’est plus que je ne
puis demander à mes pauvres confrères ; je le sais pour l’avoir éprouvé. Il n’y
a pas deux mois, obligé de faire seul la traversée du lac, un voyage de vingtcinq jours, je me trouvais mourant sur un îlot rocheux et désert : c’était pour
la troisième fois depuis six mois que je me voyais à la mort. Sans doute le
cœur reste debout toujours, mais le corps s’affaisse.
Dieu continuera à veiller sur nous.
Que votre paternelle bienveillance nous permette aussi de compter toujours sur sa haute protection et sa généreuse assistance.
J’ose demander à Votre Eminence en terminant une bénédiction toute
spéciale pour nos chers néophytes et catéchumènes, ainsi que pour tous les
missionnaires du Nyanza.
Prosterné moi-même à vos pieds, je vous prie de me bénir et d’agréer
l’expression des sentiments de profond respect et d’affection filiale avec lesquels j’ai l’honneur d’être, Eminentissime Seigneur et très Vénéré Père, de
Votre Eminence, l’humble fils et obéissant serviteur,
Jean-Joseph, des Miss. d’Alger,
Evêque de Théveste
Vic. Ap. du Nyanza. »

4. Lettre de Mgr Hirth du 15 octobre 189165
La lettre du 15 octobre informe le Cardinal Lavigerie sur la situation au Buganda qui a fort changé66. Les agents britanniques déstabilisent les catholiques et les protestants en favorisant discrètement
les musulmans. Ces derniers reprennent le commerce d’esclaves
65 Lettre de Mgr Hirth du 15 octobre 1891 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., N° 6052,

C.13 – N° 520.
66 Une copie de la lettre a été publiée dans L’Ouganda et les agissements de la compagnie anglaise « East-Africa », 1892, pp. 50-53.

47

dont les femmes catholiques sont les premières victimes. Les agents
britanniques combattent aussi l’autorité du Kabaka en nommant des
protestants comme chefs de province. Mgr Hirth, dans une autre
lettre, se plaint de la vente des armes organisée par les puissances
coloniales67.
Monseigneur explique aussi sa stratégie pour faire face à la menace protestante. D’abord, il refuse toute collaboration avec les agents
britanniques. Il défend le principe selon lequel le Buganda doit appartenir à la nation et à la religion dont les représentants sont le
plus nombreux. Pour cette raison, il souhaite que le Cardinal Lavigerie envoie davantage de missionnaires français. En plus, il souhaite
que le Kabaka se prononce publiquement en faveur de la religion
catholique pour encourager les conversions. Monseigneur aurait aimé que les agents britanniques de religion protestante soient remplacés par des agents britanniques de religion catholique. Il avait
déjà exprimé cette pensée dans une lettre à Mgr Livinhac68 :
« Permettez-moi de vous exposer encore deux ou trois demandes ; je vous
écris un peu à l’avenant, et sans soins, car je deviens toujours plus incapable, les fièvres trop nombreuses me brisent.
Ces demandes sont d’abord :
1) nous obtenir par l’intermédiaire de Son Eminence un gouverneur
catholique pour nos régions du Nyanza ; sa présence seule suffirait
peut-être pour tout concilier ;
2) je vous prie de me faire savoir où nous en sommes au Nyanza pour la
permission demandée par Votre Grandeur autrefois, de manger de la viande
tous les samedis de l’année (permission en faveur des chrétiens du Vicariat).
Oserai-je vous prier de renouveler cette demande au besoin ?
3) veuillez me faire adresser quelques instructions relatives à la formation de frères indigènes pour notre Société ;
4) et surtout des instructions relatives à la formation de catéchistes pour
nos missions ;
5) enfin nous n’avons dans nos postes aucun livre, aucun ouvrage ni ascétique, ni scientifique, rien qui nous donne quelques connaissances des
pays où nous nous trouvons maintenant journellement en rapport avec les
exigences des Européens (j’ai honte souvent pour moi et pour les missionnaires), rien qui fasse bien connaître les coutumes des autres missions, et
j’ose prier Votre Grandeur de confier de temps en temps quelque ouvrage de
ce genre au P. Procureur. »
67 « De leur côté Banyoros et Basogas se moquent de Mwanga ; ils auront bientôt au-

tant de fusils que les Baganda. L’Allemagne les fournit aux Banyoros, l’Angleterre aux
Basogas. Les dernières lois portées en Europe contre l’introduction des armes, nous
ont amené ici toute une avalanche de ces armes et munitions. Plus que jamais les
missionnaires sont à la merci des Noirs ; les Blancs n’ont pas ici aucune force, ni
aucun vouloir de nous protéger, nous les gênons trop. Nous sommes plutôt à la garde
de Dieu. » (Lettre de Mgr Hirth du 1er janvier 1892 au P. Lévesque (?), A.G.M.Afr., C.13
– N° 468.
68 Lettre de Mgr Hirth du 9 janvier 1891 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., C.13 – N° 456.

48

Finalement, Mgr Hirth est d’avis qu’il faut détacher le Buganda de
la zone d’influence britannique pour l’attacher à l’Etat Indépendant
du Congo. Cette mesure, selon lui, pourrait sauver l’Eglise catholique
du Buganda. Il fait remarquer que les Baganda catholiques, en 1890,
avaient déjà demandé ce rattachement par intermédiaire de Carl Peters. Il espère que des Belges s’installeront bientôt au Buganda :
« Sainte-Marie de Rubaga, 15 Octobre 1891
Eminentissime Seigneur et très Vénéré Père,
C’est une circonstance particulièrement douloureuse qui fait jeter aujourd’hui des cris d’angoisse et de détresse de nos Bagandas. Ils sont menacés de perdre leur roi, personne sacrée pour eux et l’inique force de leur
parti ; ils sont menacés surtout de perdre leur foi de plus en plus persécutée
et bannie de leur pays. Tout cela, ils l’ont
gagné avec le joug étranger qui s’est imposé à eux depuis un an.
Votre Eminence sait toute l’histoire de
l’Uganda depuis 1888 en particulier que la
main de Dieu s’est appesantie sur ces
régions. Elle sait au prix de quels efforts
nos chrétiens catholiques surtout ont replacé Mwanga sur le trône. Vers la fin de
décembre 1890 parurent les premiers officiers anglais avec une petite troupe de
Wangwanas de la côte : on se hâta
d’annoncer l’avènement de la paix et de la
prospérité : c’est le comble plutôt de toutes
les calamités qu’on aurait dû signaler. Un
contrat fut vite imposé au roi par
l’Angleterre ; les protestants bagandas
proférèrent quelques menaces pour le faire
CARL PETERS (1856-1918)
accepter. Ce contrat, valable pour deux ans,
est plein de promesses en faveur du roi et de tous ses sujets indistinctement.
Quelques-uns de nos chrétiens, dans leur naïveté et la simplicité de leur foi,
crurent un moment qu’on pouvait se fier à la parole de n’importe quel Européen : ils furent bien vite détrompés.
D’après le contrat, l’Angleterre devait aider le roi à en finir avec les
musulmans. On fit semblant, en effet, en avril 1890, de marcher sur le
royaume qui s’est créé depuis trois ans au nord-ouest de l’Uganda ; mais au
fond, les officiers anglais n’accompagnèrent l’armée de Mwanga que
pour empêcher les musulmans d’être écrasés. Les Blancs s’abouchèrent
avec les révoltés et commencèrent à leur assurer la possession de la plus
riche province de l’Uganda : c’était leur confirmer en même temps le droit de
continuer leurs razzias et leurs déprédations dans tout le reste du pays de
Mwanga. Aujourd’hui les musulmans, avec leur roi Mbogo, dernier frère de
Mtésa, sont solidement établis ; ils absorbent à leur profit tout le commerce
qui se fait de la côte à Tabora vers le Nyanza. Ils sont riches en ivoire, en
étoffes, en armes et munitions ; des ressources à peu près régulières
leur sont fournies par les incursions qu’ils font tous les trois ou quatre

49

mois en pays baganda. On suppose que les dix derniers mois seuls leur
ont rapporté plus de deux mille esclaves, enfants et femmes surtout.
Votre Eminence a assez étudié les horreurs de la traite pour comprendre
ce que signifie un pareil chiffre d’esclaves, prélevés sur une étendue de pays
relativement si petite ; mais il faut ajouter que dans notre Uganda les crimes
de traite revêtent un caractère unique.
Ce pays est chrétien en partie, et chrétien, non pas seulement aux
environs de la capitale, où résident surtout les missionnaires, mais jusque dans ses provinces les plus éloignées.
Tous les districts n’ont pas vu le missionnaire, tant s’en faut, mais nos plus fervents néophytes ont semé partout la bonne nouvelle, et on est venu chercher le
baptême chez nous à la capitale. Quand
donc des razzias se font maintenant, ce sont
trop souvent des chrétiens que l’on capture,
et auxquels on fait aussitôt prendre de préférence le chemin de l’Unyanyembé. Ce qu’ils
deviennent depuis que la côte est fermée à la
traite, personne ne le sait. Le R.P. Gerboin
en a retrouvé jusque dans l’Ushirombo, à
plus de trente jours de l’Uganda.
LE P. GERBBOIN (1847-1912)
Quelle épouvantable épreuve, je laisse à penser, pour nos Bagandas, de
se retrouver trop souvent sans femme ! Ces chers néophytes ont eu
l’héroïsme de se séparer pour la foi des troupeaux de femmes auxquels le
paganisme les avait habitués, et voilà que par la malice de Satan ils se voient
privés en grand nombre, subitement et à tout jamais, de l’unique compagne
que la religion a laissée à leur faiblesse !... C’est une épreuve terrible où notre jeune Eglise peut sombrer. Combien de fois, jusqu’au milieu même de la
nuit, nous avons vu accourir chez nous ces durs sauvages pleurant comme
des enfants leur cruelle et intolérable situation ? Que ferons-nous si cela
continue ?... et l’avenir réserve au pays des saignées plus désastreuses que
celles du passé.
De pareilles razzias sont la ruine physique et morale surtout d’un pays
chrétien : plus d’enfants, plus de famille, plus de joie dans le présent, plus
d’espérances dans l’avenir.
Et dire que cette œuvre des musulmans est loin d’être la plus funeste à
notre Uganda ; celle des protestants nous prépare de bien plus graves calamités.
Depuis que le pouvoir anglais s’est établi au nord du lac, les Baganda hérétiques qui prétendent avoir seuls favorisé leur entrée dans le pays, ne
connaissent plus de retenue. La violence leur sert admirablement pour hâter
la conversion des masses, et quand un des chefs hérétiques, éclairé par
Dieu, songe seulement à se rapprocher du catholicisme, il est aussitôt chassé de sa place, privé de ses biens et de toute sa fortune.
Il n’en faut pas plus pour ralentir le mouvement des conversions. Mais ce
qui bouleverse le pays encore plus en ce moment, c’est l’effort que font tous
les protestants pour se grouper dans les meilleures contrées et reléguer les
catholiques dans quelques maigres districts, où on se propose de les parquer
et bientôt de les réduire.

50

Ce ne sont pas nos Nègres qui ont eu l’initiative d’une politique aussi satanique, mais du moins ils ont bien saisi la valeur d’une pareille opération.
Le tout se règle par une infinité de petits procès où les catholiques doivent
perdre toujours, parce que les hérétiques ne reconnaissent plus le jugement
du roi, et préfèrent toujours s’adresser directement aux officiers anglais. Nos
catholiques, malgré tout, continuent à plaider eux aussi devant l’autorité
anglaise, mais c’est en pure perte ; ils se heurtent contre un parti pris.
Notre roi fait bien inutilement force concessions pour sauver son trône.
Ainsi dernièrement il a abandonné au parti protestant la meilleure partie des
îles du lac, tant pour la presque totalité des impôts que pour la religion. Déjà
auparavant les hérétiques avaient eu le droit d’aller prêcher partout ; mais
voyant que là où ils ne pouvaient s’imposer de force, leurs dogmes ne prenaient point ; ils ont voulu être maîtres absolus des îles. On les leur a données ces îles, et dès le lendemain quantité de pauvres habitants grands ou
petits, qui depuis trop peu de temps hélas ! avaient ouï parler de la foi, et qui
n’avaient pas pu arriver jusqu’au baptême, apostasiaient ou étaient indignement chassés et dépossédés.
C’est ainsi que sous prétexte de religion, le brigandage le plus insolant s’étale impunément depuis la pénétration du pays par les Anglais.
Et on voudrait que le roi et les catholiques pactisent avec les fauteurs de
pareils désordres, et acceptent un drapeau qui protège et sanctionne de tels
abus !... Jamais. C’est la réponse de la grande majorité du pays, et du roi
lui-même jusqu’à ce jour.
On a mis le comble récemment à toutes ces iniquités en osant mettre la
main sur le roi même. Ici comme partout, le protestantisme doit produire ses
fruits, avec cette différence que sous notre soleil, ces tristes fruits mûrissent
plus vite.
Il y a quelques années, le roi était un personnage sacré devant qui
les plus grands de ses sujets se prosternaient en adoration. Aujourd’hui
pas mal de protestants croient faire une bonne œuvre en frappant le roi
même. Après d’inutiles tentatives d’empoisonnement, un assassin a pénétré
la nuit dans le palais de Mwanga ; mais la Providence a permis qu’il fût saisi.
Son dessein n’était un mystère pour personne ; mais par le fait même que le
coupable était un protestant, le résident anglais est intervenu et a obtenu la
mise en liberté. C’est le scandale le plus épouvantable qui ait encore affligé
ce pays ; l’horreur de tout le monde pour le prétendu gouvernement protecteur est montée au suprême degré. Depuis quelques temps déjà, la peine de
mort était interdite de fait dans le pays ; mais on ne pensait jamais que
l’impunité pût être acquise aux forfaits les plus horribles que connaisse
l’humanité. Il y a moins de dix ans, les têtes roulaient par centaines sur un
signe du roi ; aujourd’hui nous avons vu des particuliers, en présence du roi
même, se jeter pour les délier de leurs chaînes de ceux qui s’étaient couverts
du plus énorme des crimes de lèse-majesté ; et on a voulu faire un crime au
roi de se déchaîner même en paroles contre de pareils contempteurs du pouvoir royal.
Votre Eminence sait, mieux que je ne saurais le prévoir, à quelles catastrophes nous conduiront de telles révolutions si on n’y porte un prompt remède.
Ce remède est possible, car nos pays doivent appartenir à la nation
et à la religion qui envoient ici le plus de représentants. Je ne sais ce qui

51

va nous arriver d’Anglais d’ici à la fin de l’année, mais, en attendant, ceux
qui sont ici ne sont pas nombreux. Les ministres sont quatre (occupant quatre stations différentes et bien distants les unes des autres) ; cinq ou six
autres sont sur le point d’arriver. Les officiers sont cinq ; deux en Uganda et
trois dans l’Unyoro. Le plus gros de leurs forces, environ trois cents Wangwanas de la côte, s’est avancé dans l’Unyoro, pour aller poursuivre, mais en
vain, Emin Pacha, qui paraît-il a pris position déjà à Wadelaï, où il a retrouvé quelques-unes de ses anciennes troupes et son ivoire. L’or de l’Angleterre
pourra peut-être gagner à sa cause la petite troupe du Pacha mais, en attendant, l’avantage est aux Allemands sur toute la côte ouest du lac AlbertNyanza. Les officiers anglais, de leur côté, conduits par des Bagandas protestants, avancent peu à peu dans les Etats de Kabaréga vers ce même lac
Albert. On dit qu’ils ont planté déjà deux palissades pour s’y retrancher au
besoin ; mais leur grand travail semble être surtout d’établir la religion de
l’Angleterre, qui leur vaut ici plus que toutes les armes. Toute la région comprise centre les deux lacs Albert et Albert-Eduard, c’est-à-dire tout le côté est
des grandes montagnes de Ruwenzori, signalées surtout par Stanley, est
acquise à l’Angleterre qui vient de nommer chef de Toru [Toro] un prince
protestant. Dans l’Usoga à l’est du Nil, le même travail se fait ; les protestants gagnent rapidement du terrain ; il leur est si facile d’exciter tous les
petits vassaux à se révolter d’abord contre Mwanga !
Comme je viens de le signaler à Votre Eminence, les musulmans sont
un grand danger pour ce pays, parce que l’Angleterre veut se servir
d’eux pour démembrer le grand royaume de Mtésa ; cependant notre
Equateur africain ne semble pas devoir jamais leur appartenir : ils n’ont
point d’homme à mettre à la tête de leurs masses. Par contre le protestantisme, non moins aveugle et cruel dans sa fureur de persécuter, sera bien
plus terrible s’il doit être patronné ici par la force, comme les agissements de
l’Angleterre semblent nous annoncer.
Nos Nègres de l’Equateur sont de la race et ont tout l’instinct de ceux que
le Madhi groupa, il y a dix ans, en une armée si formidable même aux Européens. Ils s’enflamment aujourd’hui d’un zèle irrésistible pour les religions
venues d’Europe. Nous le voyons pour nos catholiques. Aux environs de
notre capitale de Mengo presque tout le monde « prie » ; et voici que maintenant, de tous les coins du pays on vient élire domicile près de notre mission
de la capitale, pendant plusieurs mois, et s’exposer à souffrir de la faim,
uniquement pour achever de recevoir l’instruction nécessaire au baptême.
Notre catéchisme des catéchumènes seul, le dimanche, compte de cinq à six
mille personnes ; celui de tous les jours dix-huit cents à deux mille. Près de
mille personnes assistent tous les jours à la messe et à l’instruction qui se
fait après. Si le roi Mwanga voulait dire un mot seulement en faveur du
catholicisme, ces chiffres doubleraient à l’instant ; mais par malheur ce
prince ne comprend pas sa mission.
Ce qu’il ne fait pas, les protestants sont en train de le réaliser dans
l’Uganda, pour leur religion, comme je l’ai dit. Ils se font forts de l’appui de
l’Angleterre, et ils gagnent rapidement du terrain. Leur bible, qu’ils répandent partout, va bientôt à l’Equateur jouer le rôle du coran sous les premiers
disciples de Mahomet. Leur religion qu’ils ont su plier et approprier aux exigences de nos pays satisfait amplement aux aspirations de nos Nègres,
tourmentés par le besoin d’une nouvelle croyance, et surtout d’une complète

52

révolution politique. Les premiers exploits du capitaine anglais, passé dans
l’Unyoro, où à la tête du plus grand district il a mis un prince protestant, et
tout ce qui se passe dans l’Usoga à l’est, nous font comprendre l’immense
danger que courent nos populations de l’Equateur, si une intervention puissante ne vient enrayer le mouvement du fanatisme protestant. Tout autour
de nous, tout doit être enrôlé dans l’hérésie en moins de quelques années. Et
grâce à sa religion, l’Angleterre peut espérer dès maintenant s’imposer non
seulement aux vastes régions comprises actuellement dans sa sphère
d’intérêts, mais elle pénétrera dans le bassin du Congo, et elle absorbera
tout ce qui n’a pas été touché par les musulmans ; c’est du moins ce qui
s’annonce dans l’ordre des choses, et c’est ce qui aura lieu à moins d’un
miracle de la Providence.
Après avoir souvent et longtemps réfléchi devant Dieu aux moyens qui
peuvent se présenter pour conjurer maintenant dans une haine commune
contre la vraie Eglise tant de peuples qui seraient tout disposés à embrasser
la vraie foi, je n’en vois que deux qui me paraissent efficaces. Le premier,
j’ai eu l’honneur de l’indiquer déjà à Votre Eminence dans mes précédentes lettres : ce serait de nous envoyer des représentants de
l’Angleterre dont les sentiments et la conduite seraient franchement
catholiques. Le second ce serait de détacher nos pays de la sphère
d’intérêts anglaise, non pour les rendre indépendants (ce qui serait
peut-être impossible à cause du voisinage des Anglais d’un côté, des
Allemands de l’autre, fomentant tous deux la discorde civile dans
l’Uganda, afin de s’immiscer aux affaires), mais pour les rattacher à
l’Etat Indépendant belge qui est notre voisin ; ce qui permettrait aux
chevaliers catholiques de la Belgique de venir se fixer dans notre pays.
Et la présence de quelques soldats européens catholiques, à elle seule, peut
suffire maintenant encore pour enrayer le mouvement qui entraîne nos Nègres vers l’hérésie d’abord, et puis vers d’éternelles discordes civiles.
Les Anglais n’ont fait jusqu’ici presque aucune dépense pour se fixer
dans le pays ; il m’est clair qu’ils comptent tout faire par leur religion. Les
Bagandas, de leur coté, ont confié, l’année dernière déjà, au voyageur
allemand Docteur Peters, une pétition à sa Majesté le Roi des Belges,
pour lui demander d’être admis à faire partie des Etats du Congo. Avec
les dispositions actuelles des officiers anglais, le catholicisme ne sera pas
toléré dans nos régions, et d’ailleurs notre pays ne ressemble, sur ce point, à
aucun des autres pays noirs : un siècle même ne suffira pas pour y faire
pénétrer la tolérance. Aucune loi non plus, forgée en Europe, ne pourra nous
donner de sécurité, tant qu’il n’y aura pas ici une force suffisante pour la
faire appliquer.
S’il n’est pas possible de rattacher nos pays aux Etats du Congo, et
que d’autre côté, on ne voie aucune possibilité de faire pénétrer ici de
nombreux missionnaires catholiques, il ne resterait plus qu’à abandonner toutes nos régions à leur triste sort.
Mais alors, on pourrait tenter quelque chose pour préserver la limite est
des Etats du Congo, c’est-à-dire tout le côté qui avoisine la région des
Grands Lacs. Des missions devraient être créées sur toute cette partie des
Etats Belges ; soutenues surtout par quelques chevaliers, elles auraient de
prompts succès. Au point de vue de la politique, c’est le seul moyen pour la
Belgique de conserver ses Etats. Ces missions solidement établies feraient

53

sentir leur heureuse influence jusque dans notre Uganda, que l’Unyoro seul
sépare du bassin du Congo, c’est-à-dire une distance d’environ dix jours de
courrier.
Il est nécessaire au reste que tous les arrangements soient faits en Europe dans le cours de 1892, de manière que vers la fin de la même année, les
résultats puissent être connus ici ; et cela, afin que l’on ne conclue pas, à
l’expiration du premier traité imposé par l’Angleterre en Décembre 1890, un
nouveau traité qui serait pour notre sainte religion bien plus désastreux
encore, parce qu’il déterminerait définitivement à qui sera l’influence dans
toutes nos régions de l’Equateur.
Daigne Votre Eminentissime Seigneur[ie] s’intéresser encore une fois à
nous ; le résultat immédiat de ses fructueuses démarches sera la conversion
à la vraie foi de bien des milliers d’âmes, et l’établissement de nombreuses
églises qui promettent d’être toutes aussi florissantes que celle de l’Uganda.
Tous les jours nous faisons des vœux au Seigneur pour obtenir que son
règne arrive en ce pays plutôt que celui de l’erreur, et ce grand bien que
nous désirons, mais que nous voyons sur le point de nous échapper, tous les
missionnaires de ce Vicariat l’achèteraient volontiers au prix de tout leur
sang.
Mes confrères me chargent d’offrir à votre Eminence l’hommage de leur filiale soumission.
Prosterné moi-même à vos pieds, je vous prie de me bénir et d’agréer
l’expression des sentiments de profond respect et d’affection filiale avec lesquels j’ai l’honneur d’être, Eminentissime Seigneur et très Vénéré Père, de
Votre Eminence l’humble fils et obéissant serviteur,
Jean-Joseph, des Miss. d’Alger,
Evêque de Théveste
Vic. Ap. du Nyanza
P.C. : Deux faits bien significatifs viennent confirmer au dernier moment ce
que j’ai avancé dans ma lettre. A l’instant nous arrivent les confrères de
l’Usoga : ils ont dû abandonner leur mission, où je n’ai pu laisser plus longtemps leurs vies exposées aux machinations des protestants. Des îles de
Sésé, nous arrive en même temps le récit de nombreux massacres ; les
hérétiques y ont détruit un de nos principaux centres de catéchumènes.
Nous n’en sommes pourtant qu’au commencement de la persécution. »

5. Lettre de Mgr Hirth du 15 novembre 189169
La lettre du 15 novembre est sans aucun doute la plus importante. Elle est accompagnée d’une lettre des catholiques baganda pour
le Pape et une autre du Kabaka Mwanga pour le Roi Léopold II.
L’original de la lettre des catholiques baganda est resté introuvable.
Par ce fait, nous avons dû nous contenter d’un extrait publié dans
69 Lettre de Mgr Hirth du 15 novembre 1891 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., C.13 –

N° 463.

54

les Annales Catholiques70. Quant à la lettre du Kabaka Mwanga,
nous avons seulement la traduction française. Mgr Hirth propose au
Cardinal Lavigerie d’envoyer une copie de cette lettre à Paris et à Berlin.
Voici le contenu de ces trois lettres :
« Sainte-Marie de Rubaga,
Uganda, le 15 Novembre 1891
Eminentissime Seigneur et très Vénéré Père,
Ecrivant cette lettre uniquement pour
renseigner Votre Eminence d’une manière
précise sur la gravité des dangers qui
menacent notre sainte Religion dans
l’Uganda, j’ose la supplier de ne pas
permettre la publication d’une seule de
ces lignes : notre situation déjà bien
grave deviendrait intolérable, si Messieurs
les Agents anglais augmentaient envers
nous leur animosité.
Quant aux deux lettres jointes à la
mienne, l’une, celle des catholiques, est
destinée à Votre Eminentissime Seigneurie ; ayant écrit, il y a trois mois à peine à
Sa Sainteté, nos chrétiens n’ont pas osé
cette fois encore s’adresser directement à
elle, et semblent laisser à Votre Paternité
le soin d’informer elle-même le Saint Père,
si elle le juge à propos. La deuxième lettre,
celle du roi, est adressé particulièrement
à Sa Majesté le Roi des Belges ; peut-être
MGR HIRTH (1891 ?)
une copie de cette même lettre, pourrait-elle
être adressée au gouvernement français et au gouvernement allemand. (Les
deux lettres sont dans leur forme primitive comme elles m’ont été remises).
Il y a un mois bientôt que ces lettres ont été écrites. Depuis ce temps
nous avons fait du chemin ; notre pauvre roi est bien travaillé. Les Anglais
qui sont ici, commencent à connaître le côté faible du monarque. Tour à
tour, on le flatte et on le terrorise ; on semble surtout favoriser ses passions
et le livrer à toute sa cupidité en lui permettant les anciennes razzias sur ses
voisins. La morale de l’Eglise catholique, si large que nous le lui interprétions, ne lui paraîtra jamais aussi facile que celle des musulmans ou des
protestants. Mwanga ne peut se faire musulman, comme il le désirerait ; il se
fera protestant à moins d’un miracle de la grâce. On le travaille tous les
jours en ce sens. Mais si le roi se fait protestant tout le pays doit le
70 « Les Missions de l’Uganda, » in Annales Catholiques, Revue religieuse hebdomadaire

de la France et de l’Eglise, Tome II, Avril – Juillet 1892, (Tome LXXX de la Collection),
pp. 418-420.

55

devenir, car le roi ici entraîne tout après lui. Il ne restera à l’Eglise catholique qu’un petit troupeau, qui devra s’expatrier nécessairement.
Daigne le Tout-Puissant, par l’intercession de vos prières, détourner de
nous ce terrible malheur.
Veuillez agréer, l’expression des sentiments de profond respect et
d’affection filiale avec lesquels j’ai l’honneur d’être Eminentissime Seigneur
et très Vénéré Père de Votre Eminence l’humble fils et obéissant serviteur,
Jean Joseph
des Miss. d’Alger – Vic. ap. du Nyanza »

EXTRAIT DE LA LETTRE DES BAGANDA CATHOLIQUES
AU PAPE, PUBLIEE PAR LE CARDINAL LAVIGERIE
DANS LES ANNALES CATHOLIQUES (1892)71

« Maintenant, nos malheurs sont bien grands ; nous savons combien
vous êtes miséricordieux, vous pourrez nous porter compassion.
Les musulmans qui nous avaient d’abord chassés de notre pays, nous
pourrions, nous, chrétiens les vaincre avec nos seules forces et l’aide de
Dieu ; nous pourrions briser leur parti, et nous sommes sur le point de
le briser complètement. Mais les officiers européens qui viennent
d’arriver ici, ô prodige! nous défendent d’exterminer ces ennemis de la
religion, ce qui nous cause une grande douleur ; ils veulent même leur
donner une grande partie de l’Uganda mais nous résistons : car comment pourrions-nous laisser les Musulmans former un royaume qui n’a
jamais existé, et continuer à prendre tous les jours nos femmes et nos
enfants.
Mais, ô notre Père, nous vous faisons savoir que les Anglais travaillent
beaucoup à enlever au roi toute son autorité; qu’ils veulent donner au premier ministre parce qu’il est le chef de la religion protestante. Ceux de ce
parti enlèvent toujours les terres du roi ; les hommes ils les tuent sans raison. Et aussi, l’officier européen demanda un jour des barques au roi ; et
comme, selon la coutume de l’Uganda, les barques n’apparaissaient pas tout
de suite, l’officier devant tout le monde, se fâcha contre le roi, en séance
royale et lui dit : « Nous te tuerons quand nous aurons plus de forces ; nous
ne t’aimons pas. » Mais le pays, quand il eut entendu cela, fut stupéfait et
dit : « Comment donc ! les blancs d’Europe envoient tuer notre roi ! ». A la
suite de cela, deux hommes du parti du premier ministre pénétrèrent la nuit
dans le palais royal pour tuer notre souverain. Mais Dieu couvrit le roi de sa
protection. Nous prîmes les assassins, qui avouèrent leur dessein. Mais le
résident anglais défendit de les punir, parce qu’il aime ceux qui se font instruire dans la religion des protestants, ce qui a jeté tout le monde dans la
stupeur, parce que jamais on n’a vu, en Uganda, un homme du peuple attenter à la vie du roi et demeurer impuni. Et maintenant les païens mêmes
71 Ibid., pp. 418-420.

56

demandent aux chrétiens : ‘Sont-ce donc là les habitudes d’Europe ? Est-ce
ainsi qu’on tranche un pareil procès? Un roi, c’est donc bien peu de chose !’
Mais on a jugé ainsi ce crime parce que les protestants veulent chasser
tous les catholiques. Chez nous, maintenant, celui qui trouve ce qui appartient à son frère l’emporte ; et dans leur fureur, les protestants nous prennent des pays entiers. Notre roi juge-t-il un procès selon la justice : ils refusent de s’y soumettre ; un homme sort-il de leur religion parce qu’il préfère
la vraie foi, ils le saisissent, lui prennent tout ce qu’il a, et le chassent de ses
fonctions de sorte que, dans l’Uganda, il n’y a plus que la religion du fusil.
Tout cela vient des officiers européens, qui ont donné aux hérétiques toute
leur audace.
Mais nous, catholiques, qui formons dans l’Uganda le parti du Pape,
nous sommes nombreux cependant : trente mille au moins : nous
sommes plus nombreux que les protestants. C’est pourquoi les Européens
nous haïssent tant ; ils voudraient que le parti des hérétiques pût se réjouir
d’être le plus fort.
Que ferons-nous maintenant ? Devons-nous accepter de combattre
contre les officiers européens qui sont arrivés ici uniquement pour ruiner
notre pays? Il est certain que nous défendrons, s’il le faut, notre religion par
la force, si les officiers européens continuent à vouloir anéantir ici le parti de
Jésus-Christ.
Nous vous prions, et nous prions tous les grands chefs de la religion catholique ; secourez-nous ! ayez pitié de nous ! Envoyez-nous des Européens
qui soient bons et qui ne nous imposent pas la religion du mensonge. Mais
s’il n’y a pas de soldats bons dans le pays d’Europe, laissez-nous avec nos
seules ressources; nous pourrons lutter contre les Bagandas protestants et
défendre notre foi. Et, si Dieu le veut, nous acceptons de mourir dans les
combats pour la religion. Mais nous ne pouvons supporter que le résident
européen partage l’Uganda en trois royaumes : celui des musulmans, celui
du premier ministre et celui du roi. Nous ne pouvons pas souffrir davantage
toutes ces disputes qui effraient les païens et les détournent de la vraie religion.
Signé : Nous, CATHOLIQUES DE L’UGANDA »

TRADUCTION DE LA LETTRE DU KABAKA MWANGA
D’OCTOBRE 1891 AU ROI LEOPOLD II72
« Traduction :

Mengo, Uganda, Octobre 1891

Eminentissime Seigneur et très Vénéré Père,
Sire,
J’ai appris récemment l’intérêt que tous les souverains d’Europe portent
aux Bagandas ; cela m’a beaucoup réjoui ; aussi j’ai voulu offrir à tous mes
remerciements, et je désire leur témoigner la même affection.
Traduction de la lettre du Kabaka Mwanga d’octobre 1891 au Roi Léopold II,
A.G.M.Afr., N° 6052 (bis), C.13 – N° 521.
72

57

Daignez cependant écouter mes paroles : je suis maintenant dans
l’affliction la plus grande ; je suis devenu comme un esclave dans la terre de
mon père, le grand Mtésa. L’année dernière, on nous a envoyé d’Europe des
soldats (officiers) anglais ; j’ai traité bienveillamment avec eux parce qu’ils
disaient : ‘Nous sommes venus pour arranger le pays, pour protéger la paix,
et chasser les musulmans qui enlèvent toujours des esclaves’ et j’ai dit :
‘Soit’.
Mais maintenant mon pays va être détruit complètement, ainsi que tous
les pays tributaires, parce que les musulmans reçoivent de grands secours,
et les officiers anglais traitent avec eux pour leur donner une grande partie
du Buganda. Seul avec mes propres forces, je pourrais chasser les musulmans, mais on me le défend.
Ce qui ruine davantage encore mon pays en ces temps, c’est que mon katikkiro (premier ministre), qui a beaucoup d’ambition, a commencé à se révolter avec tout son parti, et veut partager encore avec moi les provinces qui
me restent. Mes hommes sont tués sans raisons, et moi-même j’ai été menacé déjà de mort par les Européens qui ne m’aiment pas.
Du parti du katikkiro sont sortis deux hommes qui ont pénétré jusque
dans mon palais la nuit pour me tuer, mais Dieu m’a gardé et m’a sauvé.
Ces hommes venus pour me donner la mort ont été saisis, ils ont perdu leur
procès, mais le Résident ne veut pas qu’on les punisse, et les cris de sédition
de tout le parti du ministre m’empêchent de châtier les coupables selon les
coutumes du pays. Mais cette défense des Européens de punir des hommes
si coupables va inspirer au parti des méchants une audace plus grande ;
tous les ennemis de mon pays se réjouissent, et les gens bien disposés disent : « C’est donc ainsi qu’on termine les procès en Europe ! » Tous
s’écrient : « Grand scandale, qu’on n’a pas encore vu dans l’Uganda » ! Un
mkopi (homme de la dernière classe) va tuer le kabaka (chef suprême) et il
n’est pas châtié pour un pareil forfait !
Maintenant mon pays est mort ; celui qui rencontre le bien de mon frère
l’enlève comme il veut, et le pays même on me le prend.
Cependant, moi kabaka, j’ai commencé à me faire instruire de la religion chrétienne, et je désire que les grands d’Europe m’aident à bien
gouverner mon pays. Les missionnaires qui sont venus nous ont appris
à donner à chacun ce qui lui appartient ; mais moi aussi je désire qu’on
me laisse ce qui est à moi, qu’on ne donne pas mon pays aux musulmans, et qu’on ne livre pas ma puissance à mes sujets révoltés.
Depuis deux ans, j’ai défendu à mes sujets de vendre des hommes ;
pourquoi maintenant me lier les mains et m’empêcher de chasser les musulmans qui viennent enlever toujours mes hommes, et qui chaque année
font plus de deux mille esclaves (sur mes terres). Je demande qu’on me laisse la royauté de mon père Mtésa, et qu’on me permette de garder et de défendre au moins ma propre vie. Si on ne peut nous accorder cela, tous les
hommes de ces pays vont haïr les Européens, et se préparer à leur faire une
guerre continuelle ; car qu’un kabaka soit traité comme je le suis, c’est une
chose qui ne s’est pas encore vue.

58

J’espère que Dieu vous enverra à notre secours ; mais si vous ne pouvez
répondre à notre demande, nous sommes prêts mon peuple et moi, à mourir
tous, et l’Uganda périra avec nous.
Que Dieu garde et protège ceux qui lui soient dévoués.
Signé : Mwanga
Kabaka du Buganda »

6. Lettre de Mgr Hirth du 13 octobre 189273
La lettre du 13 octobre est la dernière adressée au Cardinal. Celui-ci dû accepter que les événements de janvier 1892 aient brisé son
rêve de fonder un royaume chrétien au Buganda. Les catholiques y
avaient été battus74 par les protestants avec l’aide des agents
britanniques ; ils leur avaient fourni des fusils perfectionnés. Les
mêmes agents avaient utilisé une mitrailleuse « Maxim » pour
combattre les catholiques. En Europe, ce fut le scandale : des chrétiens qui s’étaient entretués pour le pouvoir au nom de la religion.
Du jamais vu en Afrique !
« Notre Dame de Kamoga, 13 Octobre 1892
Eminentissime Seigneur et très Vénéré Père,
Toutes les lettres écrites cette année du Nyanza vous ont appris le long
détail des épreuves par lesquelles il plaît au Seigneur de faire passer cette
mission. Mais ce que votre cœur de Père ne sait peut-être pas, c’est la misère
effrayante qui a suivi de si terribles épreuves. Nos pertes depuis une année
ont été si considérables que je me vois obligé de réduire nos missions alors
qu’il aurait fallu, en face de l’hérésie, les décupler.
Déjà au sud du lac, nous avons été obligés d’abandonner une station
et de fermer un orphelinat qui y prospérait. Le désastre de Sengerema,
où tout notre budget de deux ans a sombré, n’a jamais été réparé ; nous
n’avons retrouvé que quelques objets insignifiants.
Puis est venue l’épreuve, je dirai presque suprême, de la persécution en
Uganda. Vingt missionnaires y ont dû tout laisser, en sorte que nous sommes, comme nos fidèles, dans la nudité la plus complète.
73 Lettre de Mgr Hirth du 13 octobre 1892 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., N° 6055,

C.13 – N° 595.
74 « Vous m’avez parlé de 50 fusils gras : s’ils ne sont pas déjà en route, vous
voudrez bien attendre pour les expédier, un nouvel ordre de ma part, ou de la
part de Mgr Livinhac. » (Lettre de Mgr Hirth le 8 Mai 1891 au P. Lévesque,
A.G.M.Afr., C.13 – N° 459).

59

Outre que nos santés n’y tiendront pas, il faut dire surtout que la mission
ne se poursuit pas ; et cet arrêt, la mission le subit précisément au moment
où le protestantisme, joignant encore nos dépouilles aux ressources immenses dont il dispose déjà, embrasse dans ses filets toute la région de
l’Equateur.

SIR MAXIM AVEC SA MITRAILLEUSE ET SES DECORATIONS75

Les Bagandas, je dois le répéter encore à Votre Eminence, sont un
peuple unique. Nul doute que Dieu ne (sic) les avait choisis pour propager les lumières de la vraie foi dans une très grande partie du noir
continent. C’est la mort au cœur que nous devrons donc assister au spectacle de tant d’intelligence et de générosité mis dorénavant au service de
l’hérésie protestante. Hélas ! oui, si nous continuons à être réduits à nos
seules ressources, nous ne pouvons songer à soutenir la guerre contre
l’hérésie. C’est par ses immenses ressources que nous avons été vaincus une
première fois ; avec ces mêmes moyens, elle pourra achever de nous anéantir.
En Europe, on nous signera peut-être une charte de liberté, mais pratiquement en quoi nous avancera-t-elle ? De toutes manières, c’est le droit
du plus fort qui l’emporte en Afrique. Si le catholicisme n’est relativement fort et puissant, il ne vivra même pas ; et il ne peut devenir assez
fort que si nous augmentons beaucoup plus rapidement le nombre de
nos stations au lac.
En ce moment, les protestants, au moyen des Bagandas, ont jalonné déjà
les leurs, des lacs Albert au Kavirondo ; ils multiplient également leurs stations au sud du lac, et nous… nous nous replions, nous tombons
La mitrailleuse Maxim a été la première mitrailleuse autoalimentée au monde. Inventée en 1884 par sir Hiram Stevens Maxim (1840-1916), un britannique d’origine
américaine, elle a joué un rôle décisif dans l’expansion coloniale européenne en
Afrique à la fin du XIXe siècle. Son extraordinaire puissance de feu avait des effets
dévastateurs lors des batailles rangées lorsque les adversaires attaquaient de manière
frontale. Elle pouvait tirer 600 coups par minute. L’Empereur d’Allemagne, assistant à
une démonstration de la Maxim en 1888, se serait exclamé : « C’est cette arme que je
veux, et pas une autre. »
75

60

d’inanition : c’est à grand-peine si nous pouvons conserver le faible troupeau
que nous avons.
Ne me permettrez-vous pas, Eminentissime Seigneur et très Vénéré
Père, de faire appel à votre cœur de Père, pour nous recommander aux
œuvres charitables. Combien de milliers de chrétiens seront bientôt le
fruit de votre puissante entremise !
Les missionnaires du Nyanza offrent d’avance pour vous au Seigneur
leurs prières les plus reconnaissantes.
Prosterné à vos pieds, je vous prie de me bénir et d’agréer l’expression des
sentiments de profond respect et d’affection filiale avec lesquels j’ai l’honneur
d’être, Eminentissime Seigneur et très Vénéré Père, de Votre Eminence
l’humble fils et obéissant serviteur,
Jean-Joseph, des Miss. d’Alger,
Vic. Ap. du Nyanza »

MGR HIRTH ASSIS AU MILIEU DES MEMBRES DE LA CARAVANE
DU 12 AOUT 1895

Conclusion
Les lettres publiées montrent que Mgr Hirth, suite à sa nomination de Vicaire Apostolique du Vicariat « Victoria Nyanza », a occupé
une place importante auprès du Cardinal Lavigerie. Concernant le
Buganda, ils partageaient les mêmes objectifs : la conversion de la
population et la fondation d’un royaume chrétien.

61

Mgr Hirth informe le Cardinal sur la situation politique au Buganda avec une grande précision. Il lui suggère même des solutions
originales, restées jusqu’à maintenant inconnues par les historiens.
Il aurait aimé que le Cardinal utilise son influence auprès de gouvernements de Paris, de Bruxelles, de Londres et de Berlin pour sauver
les intérêts de l’Eglise catholique au Buganda. Malheureusement, le
Cardinal, à bout de forces, dut se rendre compte que les Puissances
coloniales n’avaient plus besoin de lui. Sa lutte antiesclavagiste leur
avait ouvert les portes de l’Afrique équatoriale. Elles pouvaient s’y
installer tranquillement grâce à la suprématie de leurs armes pour
mieux en exploiter les richesses économiques76. L’opinion publique
occidentale en était apparemment complètement ignorante. Elle était
mal informée et surtout aveuglée par les projets de civilisation et
d’évangélisation du continent africain.
Finalement, les lettres nous montrent comment Mgr Hirth a été
obligé d’intervenir dans les questions politiques du Buganda. Cet
ancien directeur de séminaire, chargé des formations de futurs
prêtres, dut s’aventurer sur un terrain qui lui était totalement inconnu. Hélas, il n’avait pas d’autre choix. En tout cas, Mgr Hirth payera
ses interventions politiques au prix de sa « carrière ». Il fut expulsé
du Buganda par les Britanniques. Reste que sa ténacité et sa combativité avaient sauvé l’Eglise catholique du Buganda. Son expulsion
fut sans aucun doute le drame de sa vie, qui le poursuivra jusqu’à sa
mort en 1931. Ses mésaventures avec les Britanniques l’ont
d’ailleurs marqué lors la fondation de l’Eglise catholique au Rwanda.
C’est ce que nous avons montré dans notre livre Premier voyage de
Mgr Hirth au Rwanda : novembre 1899 – février 1900. Contribution à
l’histoire de l’Eglise catholique au Rwanda77.

76 F. LISSE, Armand Merlon, un Père Blanc peu ordinaire au service du Cardinal Lavige-

rie et du roi Léopold, Sa vie au travers des documents d’époque, Bruxelles, 2015,
244 pp.
77 S. MINNAERT, Premier voyage de Mgr Hirth au Rwanda : novembre 1899 – février
1900. Contribution à l’histoire de l’Eglise catholique au Rwanda, Kigali, Les Editions
Rwandaises, 2006, 716 pp. Voir aussi S. MINNAERT, « Un regard neuf sur la première
fondation des Missionnaires d’Afrique au Rwanda en février 1900 », in Histoire et Missions Chrétiennes, N° 8, Editions Karthala, Décembre 2008, pp. 39-66.

62

3

LA RENCONTRE ENTRE LE DOCTEUR KANDT
ET EWART GROGAN
Cléopâtre, la dernière reine d’Egypte,
pointe le bout de son nez au Rwanda en 1899

L

e titre de cet article fait référence à une pensée de
Blaise Pascal (1623-1662).
Ce penseur français prétendait que si le nez de la Reine Cléopâtre eût été plus court, la face du
monde aurait été différente. En raison de sa beauté due à son joli nez,
elle fut successivement l’aimée de
deux empereurs romains : Jules César et Marc Antoine. Dans les bras de
Cléopâtre, les deux oubliaient leur
devoir d’homme d’Etat78.
En donnant cet exemple, Blaise
Pascal voulait exprimer l’idée que,
dans l’histoire, des causes de peu
d’importance peuvent avoir de grandes conséquences. De cette manière,
EWART GROGAN (1874-1967)
il a ouvert le débat historique qui place le rôle du hasard face à
celui de la volonté humaine. L’histoire est-elle le domaine de
l’accidentel et de l’irrationnel ou le lieu du sens ? Les événements du
passé devaient-ils arriver ou sont-ils advenus par hasard ?
L’arrivée des Pères Blancs au Rwanda en 1900 en est un exemple.
Il s’agit d’un événement banal mais qui, à long terme, a eu des conséquences irréversibles pour la société rwandaise. Tout en voulant
78 Blaise Pascal, un mathématicien, écrivit dans son livre Pensées (ouvrage posthume

publié en 1669) : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre
aurait changé. »

63

faire du bien, ces missionnaires susciteront par leur intervention
sociopolitique et leur enseignement une série des drames qui aboutiront finalement à l’apocalypse de 1994. En prenant leurs décisions,
tenaient-ils assez compte des mécanismes compliqués qui réglaient
les relations humaines dans une société africaine79 ? Aujourd’hui ils
s’enferment dans un mutisme absolu, refusant leur part de responsabilité vis-à-vis des heurs et malheurs du Rwanda. N’est-ce pas le
diable qui en est le grand responsable80 ?
Nous avons longtemps ignoré comment les Pères Blancs sont arrivés au Rwanda. Depuis 2006 seulement, nous savons que le Dr Richard Kandt (1867-1918), un protestant allemand d’origine juive,
leur a ouvert les portes du pays pour des raisons politiques 81. L’explorateur l’explique dans sa lettre du 7 juin 1899, adressée à son
ami, Mgr Gerboin (1847-1912) de la Société des Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs). De cette lettre, il existe une copie, qui a survécu
aux tourments du passé82. Rappelons-nous que Mgr Hirth (18541931) a brûlé ses archives personnelles et celles de Mgr Classe
(1874-1845) et que plus tard les archives de l’archidiocèse de Kabgayi ont été « nettoyées » quand Mgr Perraudin (1914-2003) a pris sa retraite.
Le 7 juin 1899, l’explorateur Dr Kandt
écrit à Mgr Gerboin dans un français
approximatif :
«… Mais maintenant à l’affaire de votre
mission. Je voudrais croire que ce soit le
doigt de Dieu que ma lettre fut perdue ou
volée parce que mes sentiments n’étaient pas
très favorables pour la fondation d’une mission. Mais maintenant que je connais le district de Moukiniaga et je connais mieux la
MGR GERBOIN (1847-1912)
langue et les mœurs je vous dis venez sur le
champ. Je vous donne la garantie que vous avez plus de travail que vos
forces aimeront. Autrefois j’écrivais, oui le Rouanda est un pays plein
d’espérances quand nous pourrions détruire le pouvoir des Watusi.
Maintenant je dis, ça ira avec et sans les Watusi. Le premier district de votre
action ne sera pas l’intérieur du Rouanda mais le Kivu. C’est avant tout le
district du Moukiniaga. Vous savez que l’Est du Kivu est Allemand maintenant envoyez un ou deux messieurs ici je leur montrerai toutes les places. Il
J.-L. GALABERT, Les enfants d’Imana : Histoire sociale et culturelle du Rwanda
ancien, Deuxième édition, Izuba éditions, 2012, 595 pp.
80 L. SAUR, Le sabre, la machette et le goupillon. Des apparitions de Fatima au génocide
rwandais, Editions Mols, 2004, pp. 51-73.
81 S. MINNAERT, Premier voyage de Mgr Hirth au Rwanda : novembre 1899 – février
1900, Kigali, 2006, 716 pp.
82 Copie de la lettre du Docteur Richard Kandt du 7 juin 1899 à Mgr Gerboin,
A.G.M.Afr., N° 100164 – N° 100165.
79

64

y a ici beaucoup de belles places dans le même sous-district Ischangi comme
ma station « Bergfrieden ». Le district Moukiniaga a circa 70 kilomètres et il
est très peuplé, plus peuplé que l’Ouroundi et les hommes n’habitent pas si
distraits (lire sans doute distants). La population est charmante, vous ferez
beaucoup de bien ici. Il y a toujours beaucoup d’esclaves que les hommes de
l’ouest vendent pour 2, 3 dotes. Il y a beaucoup d’enfants qui n’ont pas père
et mère et la population est si dévouée qu’elle vous obéira au moment quand
vous demandez de l’instruire. Tout mon travail de station ils ont fait volontairement. Alors, venez, voyez et vainquez. Les caravanes du Tanganyka y
arriveront en 8 jours. Les lettres vont en 4 jours. On a très exagéré autrefois
les distances. Le climat est magnifique. Dans ce dernier mois j’ai commencé
de faire les statistiques météorologiques. Le maxima était 22 - 23° Celsius, le
minimum 13°. Pas de fièvre sur les montagnes ; la terre bonne pour fabriquer. Alors venez et voyez. Moi j’aime trop le travail muet et plein de grâce
des pères blancs, pour n’avoir pas de peur, que d’autres missions pourraient
venir ici, pour vous prendre vos espérances. Avant un demi-mois deux
anglais étaient ici. Ils étaient si ravis du pays et du peuple qu’ils voulaient alarmer leur patrie comme Stanley l’a fait pour l’Ouganda, mais
j’ai leur dit que les maxims du gouvernement defenderont la mission
par deux confessions. Moi je vous ai promis de vous écrire la vérité sur
Rouanda. Voilà. J’ai rempli mon devoir. C’est à vous maintenant Monseigneur d’en tirer les conséquences. Quant à moi je ferai tout – et je crois que
je peux faire beaucoup – pour vous faciliter vos travaux. En faisant comme
ça je crois faire œuvre cher à Dieu, car il est toujours un tel œuvre, quand
on prépare un lit commode à un fleuve de charité si large et profond comme
celui dont la source est dans l’Algérie et dans la maison des Pères Blancs83. »

Mais qui étaient ces deux Anglais mentionnés par Kandt dans sa
lettre ? A l’époque, il nous était impossible de les identifier 84. Depuis
lors, c’est chose faite. Il s’agit de Ewart Grogan (1874-1967) et de
son compagnon Arthur ou « Harry » Sharp (?-?)85, un personnage
de second rang. Ewart était un Britannique d’origine irlandaise86. Lui
et son compagnon sont passés par le Rwanda en 1899, lors de leur
traversée de l’Afrique du Cap au Caire. De cette traversée, ils nous
ont laissé un journal de voyage : From the Cape to Cairo : the first
traverse of Africa from south to north87. L’auteur principal est Ewart.
La première édition du journal date de 1900 et la deuxième de 1902.
Malheureusement, il contient peu de dates. Cela fait qu’il est difficile
Copie de la lettre du Docteur Richard Kandt du 7 juin 1899 à Mgr Gerboin,
A.G.M.Afr., N° 100164 – N° 100165.
84 S. MINNAERT, op.cit., pp. 509-512.
85 L’historien J.-P. Chrétien mentionne les deux explorateurs dans son article : Les
premiers voyageurs étrangers au Burundi et au Rwanda : les « compagnons obscurs des
« explorateurs », publié en 2005. Malheureusement il ne se rendait pas compte de
l’importance de leur rencontre avec Kandt et des conséquences pour l’histoire du
Rwanda (J.-P. CHRETIEN, op.cit., in Afrique & Histoire, 2005/2, vol. 4, pp. 37-72).
86 L’Irlande comme Etat indépendant existe seulement depuis 1922.
87 E. GROGAN – A.H. SHARP, From the Cape to Cairo : the first traverse of Africa from
south to north, London, 1900, 377 pp.
83

65

de situer les événements dans le temps. Lorsque nous citons des
extraits du journal, nous utilisons l’anglais des auteurs. Pour mieux
respecter le contenu des citations, nous avons renoncé à leur traduction en français.
Au début du journal, Ewart nous parle de ses ambitions pour entreprendre son voyage :
« As a child, I had four ambitions : to slay a lion, a rhinoceros, and an elephant, and to see Tanganyika. With the passage of years, these crystallized
into a desire to be the first to traverse Africa from end to end. So rapid is the
course of events in Africa, that that which ten years ago was the wildest
impossibility, has in this short space of time, by the untiring energy of
Mr. Rhodes, and eventually the crushing defeat inflicted on the Khalifa by
Lord Kitchener, been rendered possible, and is now past history. What was
originally but a childish idea became latterly an all-absorbing desire to see
the possibilities of the magnificent conception of the Cape to Cairo connection88. »

Parmi les ambitions citées par
Ewart, la plus importante était celle de
vérifier si le projet de son mentor Cecil
Rhodes (1853-1902) était réalisable, à
savoir de lier le Cap avec le Caire par
un chemin de fer et une ligne télégraphique. Mais il avait encore une autre
ambition dont il ne parle pas dans son
journal. Elle était d’ordre sentimental.
En effet, Ewart était tombé amoureux
d’une Néo-Zélandaise, Gertrude Watt
(1876-1943), descendante de l’Ecossais James Watt (1767-1819), le père
de la révolution industrielle par son
invention de la machine à vapeur.
GERTRUDE WATT (1876-1943)
Gertrude était belle et fortunée. Malheureusement elle et Ewart
appartenaient à des classes sociales différentes, ce qui rendait un
mariage, à l’époque, presque impossible. Alors pour prouver qu’il
était un homme de valeur, Ewart proposa à la famille de Gertrude de
faire le trajet entre le Cap et le Caire à l’africaine, c’est-à-dire à pied
et en pirogue, un trajet comptant 7234 km. La famille accepta la
proposition. L’oncle de Gertrude, Harry Sharp, grand amateur de
chasse, décida d’accompagner Ewart. C’est donc grâce à cette histoire d’amour que les Pères Blancs ont pu s’installer au Rwanda. Et

88 Ibid., p. xv.

66

voilà que la belle Gertrude n’a jamais mis le pied au Rwanda ! C’est
un bel exemple qui illustre la pensée de Blaise Pascal.
La traversée de l’Afrique par Ewart a été pour nous une occasion
de chercher dans son journal quelques éléments qui concernent
l’histoire du Rwanda. Nous examinerons son amitié avec Cecil
Rhodes, son opinion sur les Pères Blancs, son passage chez les militaires allemands à Udjiji, sa rencontre avec Dr Kandt, sa description
de la société rwandaise et enfin sa réflexion sur la colonisation de
l’Afrique. Nous terminerons en examinant comment le voyage
d’Ewart a été commenté dans les revues coloniales. Mais parlons
d’abord brièvement de notre héros.

Ewart Grogan (1874–
1967)
Nous présentons Ewart à
partir de sa biographie qui a
été écrite par Edward Paice.
Elle a pour titre Lost Lion of
Empire : The Life of ‘Cape-toCairo’ Grogan. Cette biographie montre notre héros
comme un homme qui a largement contribué à la construction de l’empire colonial
britannique
en
Afrique89.
Ceux qui veulent en savoir
plus peuvent toujours lire
cette biographie qui glorifie
l’époque coloniale dans l’histoire de la Grande-Bretagne.
Ewart est né en 1874 dans
une famille de 21 enfants.
Son père a été fonctionnaire
de la Reine Victoria du
Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande. Il s’est marié deux fois. Ewart est le quatorzième
de la fratrie et le premier enfant de la deuxième épouse. Il était
l’enfant chéri de sa mère. Elle lui apprend l’art de plaire, un art dans
lequel il excellera plus tard chez les dames de la bonne société. Son
E. PAICE, Lost Lion of Empire : The Life of ‘Cape-to-Cairo’ Grogan. Harper Collins,
UK, 2002, 470 pp.
89

67

parrain est Ewart Gladstone (1809-1898)90 dont il porte le prénom
mais qu’il n’apprécie guère. Durant son enfance il aime lire les romans d’aventures de Henry Rider Haggard (1856-1925) qui éveillent
chez lui la curiosité pour l’Afrique, ce continent mystérieux pour les
Occidentaux.
Très tôt, Ewart a été obligé de prendre sa vie en main ; il appartient à une famille nombreuse où chaque membre doit se débrouiller.
A l’âge de 19 ans, il monte le Matterhorn en Suisse pour fortifier sa
santé. Puis il étudie l’art à Cambridge. Malheureusement il n’est pas
fait pour les études. A cause de quelques blagues mal appréciées par
ses professeurs, il est renvoyé sans avoir obtenu son diplôme. Dorénavant, il veut faire carrière comme aventurier. Il s’engage dans
l’armée de « British South Africa Company », fondée par Cecil
Rhodes. A côté de ce dernier, il participe en 1896 à la deuxième
guerre contre les Matabélés dans l’actuel Zimbabwe. C’est à ce moment-là qu’il fait le premier tronçon de sa fameuse traversée de
l’Afrique, à savoir entre le Cap et la ville de Beira. Dans un bar de
cette ville, surnommé « le palais d’été de Satan », il tue un Portugais
qui l’avait agressé.
Malade et fatigué, Ewart se rend en Nouvelle-Zélande pour se reposer dans la famille d’Eddie Watt, son ancien ami d’études à Cambridge. Eddie avait trois sœurs dont la belle Gertrude. Celle-ci est
très impressionnée par le charme irrésistible d’Ewart, à la fois séducteur et beau parleur. Bientôt une histoire d’amour naîtra entre eux.
Nous avons déjà parlé de l’importance de cette histoire. Ewart, voulant épouser Gertrude, décide de traverser l’Afrique pour gagner
l’approbation de sa future belle-famille. En février 1898, il se met en
route à partir de Beira. Il est accompagné par l’oncle de Gertrude,
Harry, qui l’abandonnera un an plus tard près de la frontière ougandaise. A un certain moment, leur caravane compte cent trente personnes.
Durant le voyage, Ewart fait connaissance de la vie quotidienne
des Africains. En général, il est bien accueilli. Rarement il a été menacé, sauf au Rwanda, au Sud du Soudan et lors d’un détour au
Congo de l’Est. Contrairement aux autres explorateurs, il rembourse
les autochtones pour la nourriture de sa caravane. Durant la traversée, il connaît plusieurs aventures de chasse. Là où il passe, il ramasse des informations. Il s’intéresse surtout aux régions situées
Gladstone (1809-1898) a été nommé Premier Ministre de la Grande-Bretagne à
plusieurs reprises. Il était adversaire de longue date de Benjamin Disraeli. D’abord
conservateur, ensuite libéral, il a introduit plusieurs réformes. Il est connu pour avoir
de mauvaises relations avec la Reine Victoria, qui se plaignait une fois : « Il s’adresse
toujours à moi comme si j’étais une assemblée. » Les partisans de Gladstone
l’appelaient : « le grand vieil homme » que Disraeli se plaisait à travestir en « la seule
erreur de Dieu. »
90

68

autour du Lac Kivu et du Lac Edouard91. Au Rwanda, il rencontre
l’explorateur allemand, Dr Kandt. Ainsi nous possédons les deux
récits de cette rencontre, celui d’Ewart et celui de Kandt.
Lors de son passage au Rwanda, Ewart recrute deux Banyarwanda pour faire partie de sa caravane. Les deux succomberont d’une
crise de malaria loin de leur pays natal, à deux endroits différents92.
Ewart remplace les noms africains des montagnes par des noms européens. Il utilise les noms des membres de sa famille et de ses amis.
Ainsi il veut « christianiser » la géographie africaine. Une des montagnes est nommée « Watt » probablement en honneur de la famille
de sa fiancée Gertrude. Au fond, Ewart suit l’exemple des autres explorateurs. C’est un geste parmi tant d’autres par lequel l’Occident
prend possession de l’Afrique ; les militaires plantent un drapeau et
les missionnaires une croix. Ewart s’explique :
« Slightly to the north-west of this peak another volcano, covering an
enormous area, has formed since Count Gotzen’s passage through the country. He mentions considerable activity at the end of the ridge ; and two years
before I passed through the country there had been a terrific eruption, in the
course of which this volcano formed ; its crater is several miles in circumference. I have described it as Mount Sharp, after my fellow-traveller. The eastern system is still more imposing. The four main peaks have long been extinct, and the form of the highest, which I have described as Mount Eyres,
after Mrs. Eyres of Dumbleton Hall, Evesham, is very striking, reminding me
forcibly of the Matterhorn, as seen from the Riffelalp. The height of Mount
Eyres is over 13,000 ft., and its summit was almost invariably covered with
snow in the morning. A dense impenetrable forest runs up to a height of
11,500 ft., above which there is open woodland. The actual summit, or last
500 ft, is practically bare. The top has the appearance of slightly overhanging, and shows some bold rock faces. The next volcano in the chain I have
described as Mount Kandt, after the eminent scientist who is making such
exhaustive studies of Ruanda and the north-west territories of the German
sphere. The other two I christened Mount Watt and Mount Chamberlain93. »

Début 1900, Ewart, à moitié mort, est de retour à Londres. Il reçoit un accueil en grande pompe comme un héros ; il avait été le
premier Européen à faire cette traversée de l’Afrique. La célèbre
Reine Victoria (1819-1901) l’invite. Comme cadeau, Ewart lui offre
l’un des trois « Unions Jacks » qu’il avait amenés dans ses bagages à
travers l’Afrique. Puis il s’adresse à la « Royal Geographical Society ».
Il est accueilli par Cecil Rhodes et par Stanley. Ce dernier, lors de la
91 E. PAICE, op.cit., pp. 79-99.

92 E. GROGAN – A.H. SHARP, op.cit., p. 271 et p. 276.

93 E. GROGAN – A.H. SHARP, From the Cape to Cairo : the first traverse of Africa from

south to north. London, 1900, p. 134.

69

visite, verse une larme parce qu’il n’avait pas réussi à intéresser
Londres au Congo94. Entretemps, Ewart écrit et publie son journal 95.
Puis il se marie avec Gertrude ; ils passent leur voyage de noces à
Paris. Après un tour publicitaire aux Etats Unis, le couple s’installe à
Nairobi. Ewart y deviendra le « Churchill du Kenya ». Après une vie
bien remplie et mouvementée – il eut plusieurs enfants hors mariage
– il meurt en 1967, à l’âge de 92 ans, en Afrique du Sud, complètement oublié par le monde. Dans ce sens, sa vie est un bel exemple de
la vanité de la gloire humaine.
Nous terminons cette biographie avec la vision d’Ewart concernant la colonisation de l’Afrique par l’Occident. Il s’attaque à Léopold
II sans le nommer pour autant. Il avoue que la soif de profit est une
des raisons qui justifie la présence occidentale en Afrique :
« The partition or occupation of Africa with a view to sound colonization, that is, to fit the country as a future home for surplus population,
is the obvious duty of the nations which form the vanguard of civilization. This is the object of our occupation of the various territories under the British flag, and of the Germans in the East and South-West
Africa, and, I believe, of the French in the north, to make new markets
and open up country for coming generations ; to suffer temporary loss
for the future benefit of overcrowded humanity.
Experience and the suitability of our institutions are the reasons of our
success. The predominance of militarism is the reason of the hitherto comparative failure of the two great land powers, and corruption and senile decay are the reasons of the abject failure of the nation that led the van of colonization. However, experientia docet96, and Germany, at least, is laying a
sound foundation for a broader colonial policy, while Portuguese occupation
is only a negative failure.
But what can be said in favour of permitting a vast tract of country to be
run merely as a commercial speculation without more legitimate objective
than that of squeezing as much rubber and ivory out of the natives as possible ; of arming large numbers of savages and entrusting them to inexperienced exports from a land of untraveled commercials to whom expatriation is
akin to disgrace ; of making the administrators of districts to all intents and
purposes farmers of the taxes ?
However sound the intentions of the fountain-head, there can be no responsible administration without a connection with a definite home government. Men do not take employment in Africa for the joke of the thing. Hopes
of preferment or pecuniary profit are what induce them to give up the comforts of civilization, and where the former is lacking the latter must be offered, or only the dregs of other trades will be forth-coming97. »
94 E. PAICE, op.cit., p. 123.

Grogan a utilisé moins de quatre mois pour composer son journal à partir de ses
notes.
96 « L’expérience est le meilleur professeur ».
97 E. GROGAN – A.H. SHARP, op. cit., p. 154.
95

70

LE TRAJET PARCOURU PAR EWART GROGAN

Cecil John Rhodes (1853–1902)

Comme mentionné plus haut, Ewart était un grand admirateur de
Cecil Rhodes, l’homme politique le plus influent d’Afrique australe.
Ils s’étaient rencontrés en 1896, lors de la deuxième guerre contre
les Matabélés98. Le soir, autour du feu, ils aimaient discuter de
l’avenir de l’Afrique. Rhodes s’intéressait au développement économique du continent noir. Il optait pour la construction d’un chemin
de fer et d’une ligne télégraphique entre le Cap et le Caire afin de
98 E. PAICE, op. cit., pp. 24-43.

71

désenclaver l’Afrique. Ewart était tout à fait gagné à ses idées. Luimême considérait l’œuvre missionnaire, en particulier celle des anglicans, comme une perte de temps et d’argent99.
Dès son retour d’Afrique en 1900,
Ewart rendra visite à Rhodes, qui est
alors de passage à Londres100. Il lui
parlera longuement d’un tracé pour
son fameux projet qui devait passer
par la région de Kivu et donc par le
Rwanda. Il n’est pas étonnant que
Rhodes ait bien voulu préfacer le
journal de voyage d’Ewart.
Rhodes mourra d’un cancer deux
ans plus tard sans avoir pu réaliser
son rêve. Mais ce rêve lui survivra
jusqu’en 1923 quand le projet sera
abandonné définitivement par Londres101.
Jetons un coup d’oeil sur la préface de Rhodes dans le journal de
UNE CARICATURE DE C. RHODES
voyage d’Ewart :
« Government House, Buluwayo, 7th Sept., 1900
My Dear Grogan,
You ask me to write you a short introduction for your book, but I am sorry to say that literary composition is not one of my gifts, my correspondence
and replies being conducted by telegrams.
99 « There are admirable missionaries, men deserving of all respect, but even they do

but assume the duties of the Government if they educate the native, which is all they
can do to effect any permanent good. Much missionary effort is merely misguided,
much is enjoyment of a comfortable and by no means ill-paid occupation, while a
very considerable amount is purely pernicious ; all is a waste of money. So pass
round the hat for the railways ! You may even get some financial as well as spiritual
returns for your money, and do not forget to book your passage for January 20, 1909,
and by the time you arrive at the Cape you will have realized what a civilizing influence an African railway is. My friends the Baleka cannibals will be selling pea-nuts
at Bugoie Junction. And when a native with upcast eyes saunters past gently humming " Onward, Christian Soldiers ! " look out for your watch and cash. » (E. GROGAN
– A.H. SHARP, op.cit., p. 324).
100 E. PAICE, op.cit., p. 124.
101 Le Rwanda fut amputé des districts de Gisaka et Mubari par les accords « OrtsMilner » du 22 août 1919. L’occupation par les forces britanniques le 22 mars 1922 fit
l’objet de protestations du Mwami et des autorités belges. Les zones en litige furent
évacuées par les Britanniques le 31 décembre 1923, si bien que les populations du
Gisaka furent dispensées, deux années durant, des prestations en travail et en nature
dues au Mwami (R. Cornevin, « Questions nationales et frontières coloniales », in Revue française d’histoire d’outre-mer, tome 68, n°250-253, Année 1981, Etat et société
en Afrique Noire. pp. 251-262).

72

I must say I envy you, for you have done that which has been for centuries the ambition of every explorer, namely, to walk through Africa from
South to North. The amusement of the whole thing is that a youth from
Cambridge during his vacation should have succeeded in doing that which
the ponderous explorers of the world have failed to accomplish. There is a
distinct humour in the whole thing. It makes me the more certain that we
shall complete the telegraph and railway, for surely I am not going to be
beaten by the legs of a Cambridge undergraduate.
Your success the more confirms one’s belief. The schemes described by
Sir William Harcourt as ‘wild cat’ you have proved are capable of being completed, even in that excellent gentleman’s lifetime.
As to the commercial aspect, every one supposes that the railway is
being built with the only object that a human being may be able to get
in at Cairo and get out at Cape Town.
This is, of course, ridiculous. The object is to cut Africa through the
centre, and the railway will pick up trade all along the route. The junctions to the East and West coasts, which will occur in the future, will be
outlets for the traffic obtained along the route of the line as it passes
through the centre of Africa. At any rate, up to Buluwayo, where I am now,
it has been a payable undertaking, and I still think it will continue to be so
as we advance into the far interior.
We propose now to go on and cross the Zambesi just below the Victoria
Falls. I should like to have the spray of the water over the carriages.
I can but finish by again congratulating you, and by saying that your
success has given me great encouragement in the work that I have still to
accomplish.
yrs
C.J. Rhodes102 »

Ewart Grogan et les Pères Blancs (Missionnaires d’Afrique)
Dans son journal, Ewart nous parle des Pères Blancs quand il visite Kayambi, une de leurs Missions, située au Nord de la Zambie.
Son commentaire nous donne une idée de la façon dont ces missionnaires ont été perçus par les Britanniques sur l’échiquier colonial
africain. Quant à leur appréciation, il est bien possible qu’Ewart ait
été influencé par ce qu’il avait lu chez l’explorateur Lionel Decle
(1859-1907)103. Ce dernier, dans son journal de voyage de 1898,
102 E. GROGAN – A.H. SHARP, op.cit., pp. vii-viii.

Lionel Decle (1859-1907) est un explorateur, aventurier, journaliste, chasseur et
scientifique. De nationalité française, il a été éduqué en Grande-Bretagne. Suite à
cette éducation, il se sent plus Britannique que Français. Il fait le tour du monde entre
1881 et 1885. Ensuite, le Gouvernement français l’envoie en Afrique pour étudier
l’anthropologie. De 1891 à 1894, il voyage en Afrique de l’Est. Ainsi il devient le premier Européen à faire le voyage du Cap aux sources du Nil (au Burundi). Il a été un
défenseur de Stokes et un admirateur de Rhodes.
103

73

avait divulgué une image assez négative des Pères Blancs, en particulier de Mgr Hirth (1854-1931)104.
Voici quelques explications pour mieux comprendre l’appréciation
des Pères Blancs par Ewart. Il parle de situations et d’événements
peu connus, qui ont influencé la décision de l’explorateur Kandt
d’inviter les Pères Blancs au Rwanda.
104 Durant l’été 1893, Decle rencontre Mgr Hirth à Kamoga (Bukumbi) :

« I spent my
time between the Mission Station of Bukumbi and the German Station at Muanza. I
am afraid I cannot altogether admire the purpose and method of the missionaries. If
they only spent the whole day teaching natives their catechism, I would call it useless
but harmless enough; but my objection to them is a more serious one. I refer to their
meddling in politics. I have not forgiven their Bishop, Monseigneur Hirth, having
requested me to write officially to the Minister of Foreign Affairs to inform him
that eighteen French missionaries and 100,000 Roman Catholics were in danger
of being put to death any day in Uganda; this information he gave me in writing,
adding, " Notwithstanding the danger, the French missionaries cannot think of
abandoning their converts." It will be seen further on how far this was true. As I
suspected, nay, knew for a fact, that it was an absolute fabrication, I declined to
communicate this information to the French Government, and resolved to study
most carefully the true situation of Uganda. Having found nothing but praise to
bestow on the British Administration, I gave it in all impartiality. I suppose that if
I had done the reverse, and, like Prince Henri of Orleans, courted popularity by abusing everything English, I should have been received on my return with open arms
instead of becoming the best abused man in France. » (L. DECLE, Three years in savage Africa, with an introd. by H. M. Stanley, London 1898. p. 379). Quelques mois
plus tard, il écrira : « Now that I had come to know the country [Uganda] and the
methods of the administration, I began to blush for my countryman, Monseigneur Hirth, whose insinuations against the British Government I could only
think wantonly unjust. » (Ibid., p. 424). Decle dénonce aussi la violence utilisée par
les Allemands : « The German station [Muanza] is built in the worst situation that
could possibly be found. They [Germans] had the vandalism to cut down all the trees
round it to save themselves the trouble of going a quarter of a mile to get firewood.
Faithful to their system, the Germans have also burnt all the villages within a radius
of five miles or so from their station, and I am bound to say, from what I saw of them,
that they well deserve the name of " men of wrath. " None of those I met there
ever spoke to a black except with foam on the lips and insults on the tongue.
The smallest fault was punished by twenty-five strokes of kiboko — i.e., hippopotamus-hide whip — a regular institution there ; blows with the fist and sticks did
not count. Of the ten days I spent at Muanza not a single one passed without two or
three poor devils being flogged in this manner ; I have seen as many as eight at a time.
Now I am not a philanthropist, but I have a horror of seeing either men or beasts
ill-treated without cause. Above all, seeing a vicious non-commissioned officer playing the grand seigneur is sickening to me. For myself, I own freely and gratefully that I
was always most kindly received by all the Germans I came across. But unless they
change their system of dealing with the natives I do not think they can either hope or
deserve to succeed in Africa. » (Ibid., pp.424-425).

74

La Mission catholique de Kayambi se trouve dans le nord de la
Zambie. Elle avait été fondée le 23 juillet 1895 sur un terrain cédé
par le chef Makasa ; elle s’appelait « Notre Dame des Anges ». Quand
Ewart y passe, elle venait à peine de commencer. La région était déjà
occupée par les missionnaires protestants. La Mission évangélique de Paris
s’était installée dans le sud en 1878 et la
« London Missionary Society » en 1885,
dans le Nord, à Mpulugu. Kayambi est
alors un des postes du Vicariat « Nyassa »
gouverné par le Vicaire apostolique,
Mgr Dupont (1850-1930)105, membre de
la Société des Missionnaires d’Afrique
(Pères Blancs) et confrère de Mgr Hirth
(1854-1931). Mgr Dupont, appelé par les
Africains « Bwana Moto Moto », était de
MGR DUPONT (1850-1930)
nationalité française. Il évangélisait les Babemba suivant la méthode d’évangélisation imposée par Mgr Lavigerie (1825-1892) : gagner d’abord les bonnes grâces des chefs, s’attirer
la confiance des vieux des villages et ensuite gagner la masse des
gens. Il recrutait surtout des jeunes pour en faire des collaborateurs
de ses missionnaires106. Son pensionnat comptait jusqu’à 150 internes qui suivaient des études sommaires. Quelques années plus
tard, le P. Brard fera exactement la même chose à Save 107.
Mgr Dupont est surtout connu comme « Evêque, roi des brigands »108
à cause de ses interventions dans la politique locale. Il deviendra
même le roi ad-intérim des Babemba.
Ewart sait apprécier les qualités des Pères Blancs. Il avoue qu’ils
savent bien construire. Leur Mission à Kayambi ressemble à un
grand village européen qui fait forte impression dans un paysage
africain. L’explorateur est ébloui par le bâtiment principal avec son
étage, entouré d’une véranda. Les missionnaires sont aussi des
agronomes qui savent mettre en valeur leurs terrains. Ils ont même
planté des arbres fruitiers. Sans parler de leurs champs bien irrigués. Ewart apprécie leur hospitalité qui est d’ailleurs connue par105 J. VANRENTERGHEM, Une galerie de portraits, Nos ancêtres dans la mission, Mon-

seigneur Dupont (1850 – 1930), Premier Evêque au Nyassa (ZAMBIE), Bry-sur-Marne,
Février 2005, http://peresblancs.cef.fr/mgr_dupont01.htm.
106 Ibid.
107 S. MINNAERT, « La place de l’enfant dans la stratégie missionnaire du Cardinal
Lavigerie et son application au Rwanda par le P. Brard de 1900 à 1906 (1) », in Dialogue, Mars-Mai 2014, nr 205, pp. 178-223. S. MINNAERT, « La place de l’enfant dans
la stratégie missionnaire du Cardinal Lavigerie et son application au Rwanda par le
P. Brard de 1900 à 1906 (2) », 2014, 20 pp. (manuscript).
108 H. PINEAU, Evêque, roi des brigands, Monseigneur Dupont, premier vicaire apostolique de Nyassa (1850-1930), 1937, Paris, 303 pp.

75

tout en Afrique. En passant, il note que les Pères Blancs ont une
excellente réputation en Grande-Bretagne en particulier chez les
gens simples. Elle dépasse de loin celle de missionnaires anglicans.
En Afrique, les agents coloniaux britanniques sont obligés d’en tenir
compte quand ils prennent des décisions. Ewart fait remarquer que
les Pères Blancs ont à leur disposition des moyens financiers importants. Ils les dépensent selon leurs priorités qui ne sont pas celles de
l’explorateur.
Après les qualités, viennent leurs défauts. Ewart les appelle des
vipères jésuitiques avec une peau lisse et douce, dont il vaut mieux
se méfier. Sans connaître le fond des problèmes, ils se mêlent de
tout. Ils s’occupent de la justice selon les normes de la loi française.
Ils entrent facilement dans la politique locale, ce qui complique la vie
des agents coloniaux britanniques. Ewart fait référence à la guerre
religieuse et coloniale au Buganda en 1892109.
Ewart est persuadé que la catastrophe humaine de 1892 en Ouganda ne se reproduira pas à Kayambi. Le choix des emplacements
des Missions protestantes et catholiques ne favorise pas une confrontation entre les différentes communautés. Et puis, la population
y est moins dense, moins fanatique et moins attirée par des médailles et des chainettes que les Pères Blancs aiment distribuer à
leurs néophytes. Finalement, il fait confiance aux agents britanniques qui, d’après lui, réussiront à maitriser la situation. En effet,
Mgr Dupont, de nationalité française, interviendra pour que les chefs
des Babemba reconnaissent l’autorité britannique. C’est un des rares
cas où des missionnaires français sont intervenus en faveur de la
Grande-Bretagne110.
Ewart est surtout choqué par le fait que les Pères Blancs font du
commerce et de la contrebande. Ils rachètent des esclaves avec de la
poudre pour fusils, un commerce qui est interdit. D’autres ont été
pendus pour avoir commis la même faute. Ewart fait référence à
109 S. MINNAERT, Premier voyage de Mgr Hirth au Rwanda, op. cit., pp. 250-260. En

Ouganda, lors des événements de 1890-1892, les Pères Blancs ont joué la carte politique allemande. La France, étant absente de cette partie de l’Afrique, ne pouvait pas
les soutenir. Les Pères Blancs se sont donc tournés vers l’administration coloniale
allemande de la Deutsch-Ostafrika voisine. En Allemagne, les catholiques sont plus
influents qu’en Grande-Bretagne (H. MEDARD, « Etat et conversion au Buganda
(1875-1900). Politique et héros missionnaires dans un grand royaume est-africain », in
Histoire, monde et cultures religieuses, Editions Karthala 2007/4 (n°4), p. 27). Un
certain milieu parle facilement des martyrs de l’Uganda, tués entre 1885 et 1886. Ils
sont finalement peu nombreux en comparaison de la dizaine de milliers de « martyrs »
catholiques de 1892, tués ou vendus en esclavage par les protestants ougandais. Cet
événement, peu connu par l’Occident, continue à marquer la vie politique ougandaise.
Nous espérons qu’un jour les « martyrs » de 1892 auront le droit d’être cités.
110 Bishop Joseph Marie Stanislas Dupont M.Afr. Created by : Eman Bonnici
http://www.findagrave.com/cgi-in/fg.cgi?page=gr&GRid=28168821.Record added :
July 10, 2008.

76

l’affaire de Charles Stokes (1852-1895). Cet ancien missionnaire
anglican d’origine irlandaise était devenu un grand commerçant de la
contrebande d’ivoire et de fusils. Avec l’aide des Allemands, il avait
pénétré dans l’Etat Indépendant du Congo. Il y échangeait de la
poudre contre l’ivoire d’Emin Pacha, que des commerçants arabes lui
avaient volé après l’avoir assassiné. Finalement, Stokes était tombé
dans un piège tendu par les Belges qui le pendront le 14 janvier
1895. Cette pendaison provoquera un scandale diplomatique en Europe. Le gouvernement belge sera obligé de payer une grosse amende
à Londres et à Berlin111.
Voici à présent l’opinion d’Ewart concernant les Pères Blancs :
« Here [Kayambi, the mission station of the Pères Blancs], with their usual enterprise and abilities, they have constructed a splendid two-storied
building with a large cloister-like verandah, and surrounded, as are all their
other stations, by a solid fortified wall ; outside they have collected a large
village and laid out extensive irrigated gardens well stocked with bananas,
limes, lemons, and other fruits. The priests, as they all are, were most
charming hosts, thorough men of the world, and entirely free from the least
suspicion of the cant that makes many of our own missionaries such unfortunate objects of pity or contempt. Their
hospitality is famed throughout Central
Africa, and is as boundless and inevitable
as fate. Such are the social qualities of the
remotest arm of that great pin pricking
machine that has lately come to grief in
the corresponding north latitude ; and it
is these same qualities, and the ability
at their back that makes the Pères
Blancs such rankling thorns in the side
of the unfortunate British Public administrators who have to do with them.
Sleek-skinned Jesuitical adders in the
grass, that is what they are ; there is no
getting away from the fact ; and indiCHARLES STOKES (1852-1895) vidually the most delightful men imaginable ; but their calling and nationality make them sacred in the eyes of
the thick-skulled, thin skinned British Public, without whose ignorancebegotten approbation, experience-taught administrators are powerless
to act. What would their reception be in Madagascar ? " Git and quick ", in
the words of the prophet. That missionary work is a means of developing
(I purposely refrain from saying civilizing) a country, there can be no doubt ;
then why not divert the vast sums of money that the Fathers always seem to
have at their control into those boundless tracts of Africa so much more in
need of salvation than the people of Nigeria and the West ? And if their need
is so desperate, why waste the precious hours in political meddling, trump111 R. CAMBIER, « Stokes (Charles Henry) », op.cit., Tome I, 1948, col. 895-898.

77

ing-up of ridiculous grievances, of which the sufferers themselves are found
on inquiry to be ignorant, and buying women with contraband gunpowder,
all of which time-devouring occupations I have myself witnessed them pursuing ? By the way, I would be very sorry, as a Britisher, to be caught selling
powder to natives either in the British or other spheres of influence. Rather a
pretty combination : powder-running and slaving! Poor Stokes was hanged
on the first charge ; and yet, speaking at a venture, I would undertake to say
that he priest, to whom in my presence both these charges were brought
home, escaped with a polite request not to do it again ?
But this is mild compared with the audacity of the principal of Kyambi
[ou Kayambi], who, hearing of the death of the biggest chief in the neighborhood, promptly marched in and claimed the chieftainship and the deceased’s
cattle, a move that was checkmated by the prompt measures of Mr. Mackinnon, the Collector. For two reasons I think it unlikely that they will ever succeed in plunging this country into war as they did Uganda ; first because,
unlike the Waganda [les habitant du Buganda] and Watoro [les habitants de
Toro ], the people are not worked into religious enthusiasm by the presentation of little medals and chains, to which they attach very little value, but
which work wonders amongst the exquisites of the North ; and secondly,
because both the French and English missions in searching for healthy and
convenient sites for their spacious and comfortable residences, have selected
districts where there are very few natives, their respective parties being consequently insignificant. Nevertheless as was humorously pointed out to me
by one sufferer, their neighborhoods make excellent training-grounds for
rising administrators, as their aptitude at snatching at and distorting any
incautious word of lack of a word is amazing ; and they never let the ball
stop rolling, with their weary reiteration of grievances and miscarriages’ of
justice, a word on which with priestly subtlety they never cease playing,
backing their opinion by superfluous, and, in view of recent legal expositions, untimely references to French law112. »

Les militaires allemands
Le journal d’Ewart nous donne des informations intéressantes sur
le capitaine Bethe, qui réside à Udjiji et sur le lieutenant von Grawert
(1867-1918), qui réside à Bujumbura (Usambara). Mgr Hirth rencontrera ces deux militaires allemands quelques mois plus tard. Ils
l’aideront à installer une Mission au Rwanda en forçant la main de la
Cour du Mwami Musinga113.

112 E. GROGAN – A.H. SHARP, op.cit., pp. 86-87.

S. MINNAERT, « Musinga et les Pères Blancs. Rapport politique confidentiel du
24 mars 1918 », in Dialogue, Kigali, Janvier-Mars 2013, N° 201, pp. 223-252.
113

78

Le capitaine Bethe déconseille à Ewart de passer par le Rwanda.
Il avance des raisons de sécurité. Des rebelles congolais préparent
une attaque contre les soldats de Léopold II. Le capitaine est au courant de cette attaque puisque ces rebelles lui ont demandé refuge en
cas de défaite! Apparemment, cette permission leur a été accordée.
Cela illustre comment les rivalités entre puissances occidentales ont
été vécues en Afrique équatoriale. La
question se pose : dans quelle mesure
les royaumes africains ont-ils été au
courant de ces rivalités ? En fin de
compte, Ewart ne se laisse pas décourager par le capitaine Bethe. Il décide
de continuer son voyage en passant
par les bords du lac Kivu.
Retenons qu’Ewart est fort impressionné par le style de vie des militaires
allemands.
Ceux-ci
se soûlaient
comme des Polonais pour se protéger
contre les maladies tropicales. « L’ignorance vaut mieux qu’un savoir affecté
(Nicolas Boileau) ». Ewart écrit :
LE CAPITAINE BETHE
« Having fixed up our loads, we crawled up to the Government house to
pay our respects to Hauptmann Bethe, the German chief of the station ; he
is a most delightful specimen of a German officer. He treated us with every
kindness and showered the most lavish hospitality upon us. Without his
cordial co-operation, we should never have been able to take the route via
Kivu, on which we had set our hearts. He strongly advised us to go by the
hackneyed route by Tabora and the Victoria Nyanza, the road by which
Decle went from Ujiji to Uganda, and which is the high-road for all the
caravans that ply between the Victoria Nyanza and Tabora, and Ujiji and
Tabora. He informed us that it would be most risky to take the route, which
we intended, without at least a hundred armed men. He also told us that the
Congolese rebels had sent a deputation to him to tell him that they intended
once more to attack the Belgians, and if they should fail, to know whether
they would be allowed to hand their guns in to him, and to come over and
settle in German territory. This is an indication of the natives’ feeling towards the Congo Free State Administration ; a mixture of contempt and distrust. Unfortunately both Sharp and I were too ill to see much of Ujiji and its
interesting people. Many charming old Arabs, clad in gorgeous array, came
and paid their respects, and sent us many presents, such as fruit, eggs, and
vegetables. It was sad to see these venerable old gentlemen in their then
condition, and to think of how, in the good old days gone by, they had held
undisputed sway over many, many thousand square miles. The day after our
arrival we lunched with Hauptmann Bethe and his confreres ; in the course
of which we were plied with the most bewildering succession of drinks ;
starting with port, then through successive courses of champagne, brandy,
beer, Vermouth, and claret, we slowly wended our way, with the temperature

79

110° in the shade. This diet, the Germans informed us, was absolutely essential to avoid fever. They protested that no teetotaler who had arrived in
Ujiji had ever left Ujiji for any other place in this world ; and certainly the
Germans who were there were living examples of the efficacy of their treatment114. »

Lors de son passage à Bujumbura, Ewart nous fait savoir comment il a été impressionné par la méthode de colonisation des Allemands, appliquée dans leur colonie « Deutsch-Ostafrika ». Selon lui,
ils obtiennent des résultats excellents malgré le fait que cette colonie
n’est pas riche. Il donne comme raison : une grande liberté d’action
et des moyens suffisants115. C’est précisément ce qui manque aux
agents coloniaux britanniques. A l’époque, une grande partie des
Britanniques avait de la sympathie pour les Allemands à cause des
origines allemandes de leurs souverains. Cela changera à partir de
1914. La Grande Guerre provoquera un sentiment anti-allemand. La
famille royale de Grande-Bretagne sera obligée de changer son nom
en « Windsor » pour cacher ses origines allemandes.
Ewart constate que les Allemands profitent de la situation chaotique dans laquelle se trouve l’Etat Indépendant du Congo pour réajuster la frontière de leur colonie. Ils veulent abandonner celle qui
avait été convenue en 1885.
Lors de son passage au Rwanda, Ewart nous apprend que la présence de l’explorateur Kandt a un objectif à la fois scientifique et
militaire. Il doit répondre à la question de savoir si cette partie de la
colonie Deutsch-Ostafrika a de la valeur. Il doit aussi justifier si le
114 E. GROGAN – A. H. SHARP, op.cit., p. 92.

Stanley se dit être d’accord avec la critique exprimée par Decle sur la méthode
coloniale des Allemands : « During this journey Mr. Decle had opportunities of viewing
the German military stations at Muanza, Bukoba and Ukerewe, and reflects severely
on the German methods of civilizing as pursued by the non-commissioned officers. He
cites several instances of excessive abuse of authority, and according to him the worst
practices of the aboriginal chiefs, or slave-trading Arabs, were innocent compared to
the barbarities perpetrated by Germans intoxicated with power. » (L. DECLE, op. cit.,
p. xxi). Lors de sa visite dans l’île d’Ukerewe, Decle écrit : « I also spent two days at
Ukerewe, another post of the Anti-Slavery Society. The Germans had built a
magnificent station there, but it is not difficult to build magnificent stations if
you have four or five hundred men always at forced labour. If a man tries to
escape he is fired upon. Such were the proceedings of the agents of a society
which professed to be suppressing slavery. I could make allowances for a black
chief who condemns to death a man accused of sorcery : at least the chief lets the
accused take " muavi ", in which the man places the same faith as an Englishman
does in the intelligence of a jury : both may be mistaken, but they are satisfied that
justice has been rendered to them. I can even make allowances for the Arabs, whom it
is the delight of every philanthropist in Europe to abuse ; at any rate, I never saw
them treat the blacks so badly as the German Anti-Slavery Society does. For the
agents of that Society it is certainly difficult to make any allowance whatever. It must
of course be understood that I am not including all German officers in Africa in one
condemnation. » (L. DECLE, op. cit., p. 382).
115

80

gouvernement de Berlin doit éventuellement intervenir militairement
pour défendre ses intérêts.
Ewart attire notre attention sur la présence des Africains dans
l’armée coloniale allemande. Notons que ces militaires africains, sans
oublier les porteurs et les convertis catholiques et protestants, ont
facilité la colonisation de l’Afrique par les Occidentaux. Plus tard,
Ewart y ajoute les chefs africains qui, d’après lui, sont indispensables pour administrer les colonies.
Lors de son passage à Bujumbura, il écrit :
« At last, after several days of intolerable misery, we eventually arrived at
Usambara [Bujumbura], where the German official, Lieutenant von Gravert,
took us in hand. Under his care we recovered slightly. Usambara [Bujumbura], with characteristic German thoroughness, has been well laid out. Substantial buildings have been put up, good gardens made, and an immense
avenue of pawpaws and bananas planted from the Government House to the
lake shore. A small sailing-boat adds materially to the comfort and efficiency
of the commanding officer. Every morning a large market is held, and the
natives bring in enormous supplies of fish, bananas, beans, grains of different sort (even rice), and fowls. The German black troops keep splendid
order, and the station has the most flourishing air. I am a great believer in
the Germans’ African methods. Of course they are severely handicapped by
having such a poor country to work upon. But their methods are thorough
and eminently practical, and not characterized by the penurious stinginess
which paralyzes most of our African efforts. The men selected for the work
are given a practically free hand, and are not restricted by the ignorant babblings of the professional philanthropist, who now appears to be an accepted
British institution. Fortunately for other countries he is our uncontested
monopoly116. »
(...)
« The following morning, after crossing some very broken country, and
fording a deep stream called the Nyamgana, we arrived at the first of the
three Soudanese forts, established y the Germans on the Rusisi to prevent
raids of the Congolese rebels. The treaty boundary, between the Congo and
German East Africa of 1885, runs from the mouth of the Rusisi to cut the
30th degree east longitude, at a point 1° 20’ south of the equator. Hence all
these three posts are well within the Congo Free State. The Germans have
cleverly availed them- selves of the Congolese chaos, and having placed these advance posts for the plausible object of defending their country, by occupying the natural line of defence afforded by the river, are now pleading
effective occupation. In the meanwhile Dr. Kandt, under the auspices of the
German Government, is investigating the possibilities of the country. On his
report, the Germans will know whether the country is worth a struggle117. »

Ewart critique la politique coloniale allemande au Rwanda sur
deux points. D’abord, les Allemands surestiment le pouvoir de la
116 E. GROGAN – A. H. SHARP, op.cit., p. 104.
117 E. GROGAN – A. H. SHARP, op.cit., p. 106.

81

Cour, ce qui est mauvais pour leur prestige. Et puis il pense que leur
intention d’envoyer des émigrants ne sera pas rentable vu que le
pays n’est pas assez accessible :
« The Germans, over-estimating the power of the Ruanda kingdom, had
weakened the white’s man prestige by subsidizing Ngenzi with extravagant
gifts of cloth ; and he imagined that he could bleed anyone who came into
his country118. »
(...)
« The Germans, who have a favourable opinion of the possibilities of the
Ruanda country, are talking of sending emigrants there. The soil is very rich,
but the country is so inaccessible that I fail to see how they could be selfsupporting — a desirable condition for emigrants — or how they could cultivate anything for export that would bear the cost of transport119. »

La rencontre avec l’explorateur Dr Kandt (1867-1918)
Ewart quitte Bujumbura le 7 mai (1899)120. Il est accompagné de
douze porteurs prêtés par von Grawert ; ils ont reçu l’ordre de le conduire chez l’explorateur Kandt121. Effectivement, la rencontre entre Ewart
et Kandt a eu lieu. Malheureusement,
ni l’un ni l’autre ne précisent la date
exacte. D’après la lettre de Kandt,
adressée à Mgr Gerboin, elle a eu lieu
avant le 7 juin 1899.
A propos de l’endroit, Ewart parle
d’Ishangi, tandis que Kandt écrit qu’ils
se sont rencontrés dans la vallée de la
Rusisi. Nous pensons qu’ils ont passé
quelques jours ensemble à Bergfrieden, la résidence de Kandt, située au
bord du lac Kivu, non loin de la station
LE DR KANDT (1897)
militaire belge de Lubengera et de la station militaire allemande
d’Ishangi. Kandt y gardait ses collections de plantes, de pierres, de
peaux d’animaux, etc. Il y gardait aussi deux énormes défenses d’un
éléphant qu’il avait tué.
118 E. GROGAN – A. H. SHARP, op.cit., p. 117.
119 Ibid., p. 120.

Ibid., p. 102. Ewart commence la traversée de la vallée de Rutshuru le 26 juin
1899, c’est-à-dire 3 mois après avoir quitté Bujumbura.
121 E. PAICE, op.cit., p. 78
120

82

A l’ occasion de cette rencontre, Ewart exprime son admiration
pour Kandt. Il le qualifie de scientifique méticuleux et précis. Il reçoit
de lui beaucoup d’informations sur le pays ; probablement pas les
plus importantes :
« After a day’s rest we marched to Ishangi, the base of Dr. Kandt, who is
making an exhaustive study of all the " ologies. " He was most kind, and
gave us much useful information and advice.
His work is being done with characteristic German thoroughness. In a recent surveying expedition, in the course of which he travelled 560 miles, he
found his error on rounding up the trip amounted to less than a quarter of a
mile. This astounding result was obtained by counting every step, and taking
three bearings a minute. It is this amazing attention to detail which makes
the Teuton our most formidable competitor. Amongst many most interesting
specimens, he had the finest pair of tusks that it has ever been my fortune
to see. Unfortunately we had no scales, and it was impossible to judge of
their weight. The elephant had been shot in Mushari, the country where I
afterwards narrowly escaped being eaten. Hearing from the natives that the
beast was in a small gulley close to camp, Dr. Kandt sallied forth with four
soldiers ; only the back of the elephant was visible over the scrub, and they
fired a volley at four hundred yards. One lucky shot hit the knee and disabled the beast, when the gallant doctor established a valid claim to having
killed an elephant, as he naively remarked, by finishing it off. Close to
Ishangi is Lubengera, the site of a former Congo Free State station, where a
few black troops had been posted to raid cattle from the rich cattle districts
of Lubengera and Bugoie122. »
(...)
« Dr. Kandt warned us about the thieving propensities and light-fingered
ability of the Wa Ruanda, and told us how he had suffered from their depredations. One thief had entered his closed tent under the nose of the sentry,
and abstracted a pair of trousers from under the pillow on which the doctor
was lying. Another had removed the fly of his headman’s tent. Consequently,
the following night we took the precaution of carefully closing our tents, and
of placing all the loads in the third tent, with men sleeping at each end. Notwithstanding, the following morning a tin box weighing 60 lbs. had been
taken from my tent and had completely vanished, while two canvas kit-bags
had been abstracted, cut open, and the desirable contents removed. Thus, at
one fell swoop, we lost our sextant, artificial horizon, boiling-point thermometers, a bag of one hundred sovereigns, all my trousers, stockings, and
socks, and many valuable papers, books, and photographs123. »
122 E. GROGAN – A. H. SHARP, op.cit., p. 115.
123 Ibid. pp. 115-116.

83

La société rwandaise
Dans le journal d’Ewart, nous trouvons une description de la société rwandaise. Elle ressemble grosso modo à celle des autres explorateurs. Il faut dire qu’elle manque de précision, Ewart n’etant pas
un scientifique. En plus, elle n’est pas complète par le fait que
l’auteur n’a séjourné que très peu de temps au pays et seulement
dans deux régions. Bref, elle est basée sur ce qu’il a lu chez d’autres
explorateurs, sur ce qu’il a appris chez Kandt et sur ses propres observations dans les régions du Kivu et du Bugoyi 124.
Cependant, il est important de savoir ce qu’Ewart a écrit à propos
la société rwandaise. N’a-t-il pas contribué à la formation de l’opinion
publique britannique sur ce sujet ? Nous devons remarquer que ses
jugements sont parfois pénibles125 :
« The Ruanda people are even more superstitious than most Central African natives. They wear medicine (native name dazva) to guard them against
every conceivable ill, such as pains in the stomach, leopards, death, etc. etc.
It is curious that the natives, like the lower animals, seem to be unable to
grasp the fact that they will die ; such a thing as a natural death they cannot
understand, and always attribute the event to some form of violence, which,
if not obvious, they describe as the effect of the " evil eye. " The tip of a cow’shorn, in- laid with ivory, is considered particularly efficacious against a pain
in the side ; and if a man wears two small leather bottles round his neck, he
can never die. A large red bean is a sure preventive against leopards. One
native wore an extra- ordinary bracelet ; it was made of wood and beautifully
worked with various metals ; the total weight must have been at least two
lbs. He promised to come into camp and sell it to me ; but, having promised,
naturally did not come. Of all the liars in Africa, I believe the people of Ruanda are by far the most thorough. I have pointed to a mountain 13,000 ft.
high, at a distance of three miles, and asked my native guide whether there
was a mountain there : he would say " No ! " On the march, if I asked whether there was water near, and he told me " yes," I knew that it would take at
least six hours to find the next stream, and therefore camped where I was ;
if, however, he said that there was no water, one could be perfectly certain of
finding several streams within the course of the next ten minutes. Even
amongst themselves they appear to talk in the same way, and many of the
instances, such as I have mentioned, are so extraordinary that I cannot help
thinking that it is a custom. I believe at one place on the coast, there is a
form of Swahili which is spoken backwards, or rather the end of the word is
put first. It seems to me to be just conceivable that the same train of reasoning may affect the habits of speech of the Wa Ruanda. The natives assured
124 Le nom Bugoyi (ou Bugoye) est emprunté au nom d'une plaine dont le sol très riche

est issu de la décomposition de coulées de lave des volcans voisins. Située dans le
Nord-Est du lac Kivu. Cette plaine (Bugoyi) était réputée pour la culture du tabac.
125 Ibid, p. 128.

84

me that there were a tremendous number of elephant on the north side of
the volcanoes and also to the west, in the countries of Mushari and Gishari ;
for this reason I was sorely tempted to doubt their existence ; however, from
Dr. Kandt’s remarks we thought it would be worthwhile, later on, to go and
see
(…)
The far-famed unity and power of the Ruanda people have deterred the
Arabs from making slave raids into their country, and with the exception of
one or two Belgian looting expeditions, which fortunately met with no success, they have been left in peace126. »

Ewart utilise la notion de caste et reprend l’hypothèse hamite,
d’ailleurs jamais prouvée, pour décrire la société rwandaise. Sa description est très limitée. En plus, il avoue que ses informations ne
sont pas toujours fiables, par exemple celles à propos de la mort du
Mwami Musinga :
« Society in Ruanda is divided into two castes, the Watusi and the
Wahutu. The Watusi, who are practically identical with the Wahuma, are the
descendants of a great wave of Galla invasion that reached even to Tanganyika. They still retain their pastoral instincts, and refuse to do any work
other than the tending of cattle ; and so great is their affection for their
beasts, that rather than sever company they will become slaves, and do the
menial work of their beloved cattle for the benefit of their conquerors. This is
all the more remarkable when one takes into consideration their inherent
pride of race and contempt for other peoples, even for the white man. They
are most jealous of their descent, and no Mtusi woman ever marries any one
but a Mtusi. A Mtusi man will take another woman as a working wife, but
his true wife is invariably of his own stock, and her children alone can succeed to his position.
The half-castes, and individuals with any trace of Mtusi blood, form a
medium between the full-blooded Watusi and the aborigines, whom they call
Wahutu, but associate only with the upper class, or are the paramount
chiefs of insignificant districts. Many signs of superior civilization, observable in the peoples with whom the Watusi have come into contact, are traceable to this Galla influence.
The hills are terraced, thus increasing the area of cultivation, and obviating the denudation of the fertile slopes by torrential rains. In many places
irrigation is carried out on a sufficiently extensive scale, and the swamps are
drained by ditches. Artificial reservoirs are built with side troughs for watering cattle. The fields are in many instances fenced in by planted hedges of
euphorbia and thorn, and similar fences are planted along the narrow parts
of the main cattle tracks, to prevent the beasts from straying or trampling
down the cultivation.
There is also an exceptional diversity of plants cultivated, such as hungry
rice, maize, red and white millet, several kinds of beans, peas, bananas, and
the edible arum. Some of the higher-growing beans are even trained on
126 Ibid, p. 114.

85

sticks planted for the purpose. Pumpkins and sweet potatoes are also common ; and the Watusi own and tend enormous herds of cattle, goats, and
sheep. Owing to the magnificent pasturage, the milk is of excellent quality,
and they make large quantities of butter. They are exceedingly clever with
their beasts, and have many calls which the cattle understand. At milking
time they light smoke-fires to keep the flies from irritating the beasts.
All the dairy utensils are of wood, and are kept scrupulously clean ; but
they have an unpleasant method of repairing cracked jars by filling up the
crevices with cow-dung, and of using the urine as the cleansing medium.
They are tall, slightly-built men, of graceful, nonchalant carriage, and
their features are delicate and refined. I noticed many faces that, bleached
and set in a white collar, would have been conspicuous for character in a
London drawingroom. The legal type was especially pronounced.
Centuries of undisputed sway have left their mark in the blase, supercilious manner of the majority ; and in many ways they are a remarkable and
far from unattractive people.
The Wahutu are their absolute antithesis. They are the aborigines of the
country, and any pristine originality or character has been effectually
stamped out of them. Hewers of wood and drawers of water, they do all the
hard work, and unquestioning, in abject servility, give up the proceeds on
demand. Their numerical proportion to the Watusi must be at least a hundred to one, yet they defer to them without protest ; and in spite of the obvious hatred in which they hold their over-lords, there seems to be no friction.
Formerly there was a far-reaching and effective feudal system, which constituted the proverbial strength of the kingdom of Ruanda. The king was supreme, and the sole owner of all the cattle in the country ; the large provinces were administered by prominent Watusi, usually blood-relations of his
Majesty, whose power locally was absolute, but who were directly responsible to him for the acts of the subordinate chiefs and for the loss of cattle.
Each subordinate, again, had the use of a portion of the cattle, for which he
was directly responsible to the satrap of the district. The king’s title is "
Kigeri " ; " Ntwala " is the title of the satraps, and the term " Sultani " is usually applied to the smaller chiefs. The old Kigeri died, and the rule passed to
his son Musinga, who appears to have been a mere child.
There is a native superstition against the Kigeri being seen by strangers,
and consequently a substitute, an individual known to the natives as Pamba
Rugamba127, has been presented to the Germans who have visited the Residence. The child appears also to have died, and the power now is divided
between Kisunga and Gwamu or Mwami ; Mwami was the name told to me
by many natives, but it appears to be merely a title, as other natives addressed me as " Mwami. " These two men were described as the sons of the
old Kigeri, possibly by another wife than the mother of Musinga ; but son is
such an elastic term with natives that they may have been nephews. This
division has materially weakened the strength of the Ruanda kingdom.
127 Le Prince Mpamarugamba était le petit fils du Mwami Yuhi IV Gahindiro. Il rempla-

ça le Mwami Musinga lors des réceptions avec les Européens. Kandt força le Mwami
de se montrer aux Européens pour la première fois en juillet 1900 (R. HEREMANS – E.
NTEZIMANA, Journal de la Mission de Save (1899-1905), Ruhengeri, 1987, p. 31).

86

In Africa, almost every kingdom is divided against itself, as well as
against every other, so that unity is indeed strength. And it was this unity
which constituted the power of Ruanda
and of the Zulus, just as at the present
day it constitutes128. »

Ewart est très impressionné par
la région du Bugoyi, une région très
fertile et très peuplée. D’après lui, sa
population est menacée par une
invasion des « Bareka »129, des anthropophages,
venant
du
Maniëma130 :

DES JEUNES FILLES DU BUGOYI

« After crossing the Kashale, we entered the populous and fertile district of
Bugoie. The chief is variously called
Gwamu or Mwami, and is now, as I have
before stated, one of the joint kings
of Ruanda. All the way up this cast
the scenery is exquisite ; nowhere,
except in the sounds of New Zealand,
have I ever seen anything so fine, and
the nearer we approached to the mighty
volcanoes, the more dazzlingly beautiful
and the more imposing it became131. »

(...)
« This was the site of Gwamu’s village. Gwamu himself, following the traditions of the Ruanda kings, retired to the mountains, but left his headman
to receive us with a handsome present of goats and necessaries. The population here was enormous, every available inch of country was cultivated, and this portion of Bugoie is undoubtedly the most prosperous, the
most densely populated, and the most fertile spot that I have seen in
Africa132. »
(...)
« Such was the country that had been described to me by Dr. Kandt,
who had visited it six months before, as a .beautiful district teeming with
peaceful agricultural folk. The natives informed me that of all that flourishing community but sixty remained… Here too the path was strewn with
skulls, showing the desperate efforts that the Baleka had made to force
an entry into Bugoie. Late in the afternoon we arrived at an old volcanic cone. This was the outpost of Bugoie, and the few wretched survivors, seeing us approaching through the forest, naturally mistook us for
128 E. GROGAN – A. H. SHARP, op.cit., pp. 118-119.
129 Il s’agit des Balega ou des Barega.
130 Ibid., p. 161.
131 Ibid., p. 127.
132 Ibid., p. 137.

87

Baleka and quickly prepared for battle. It was only after an hour’s
shouting that we allayed their fears133. »

Les Blancs dépendent de l’aide des Noirs ou la justification de
la colonisation par Ewart
Dans le dernier chapitre de son journal, Ewart justifie la colonisation de l’Afrique. Il le fait d’une manière audacieuse qui commence
par une dépréciation des Noirs. Il s’agit là d’un exemple du racisme
pur et dur du siècle dernier.
Ewart rejette la vision de la Bible qui défend l’égalité des hommes
au-delà de leurs différences. L’homme noir, selon lui, est fondamentalement inférieur à l’homme blanc. Il est un mélange entre un enfant et une bête des champs. Dans le domaine de l’imitation, il est
doué comme un singe. Malheureusement, il n’applique jamais les
méthodes qu’il a observées chez les Blancs. Il est incapable
d’exécuter ce qu’on lui demande. C’est un homme sans caractère qui
manque de constance dans la poursuite des buts. Pourtant, il lui
arrive d’être tenace là où le Blanc ne l’est pas. Devant des questions
de peu d’importance, il se montre impatient, devant d’autres, il peut
discuter pendant une semaine. Il est extrêmement subtil lors des
discussions. Dans les débats politiques, il sait tenir sa langue plus
que le Blanc. Jamais, il ne dit la vérité et par conséquent, il n’aime
pas l’entendre non plus. Il est extrêmement soupçonneux et méfiant.
Seul un rire judicieux peut lui inspirer de la confiance. La notion du
temps lui échappe complètement.
Le comportement du Noir, d’après Ewart, est lié à son développement. Celui-ci est légèrement supérieur au développement des insectes mais inférieur à celui d’un éléphant. Pour cette raison, le Noir
ne croit pas à une mort naturelle. Une société africaine, d’après
Ewart, fonctionne selon les règles du communisme. Elle partage tout
ce qu’elle possède avec ses membres. Par contre, elle ne s’occupe pas
des étrangers. Ewart a constaté ce manque de cohésion chez les
peuples africains, exceptés chez les Zoulous et chez les Banyarwanda. Les Arabes se sont servis de cette faiblesse ; ils l’ont même encouragée, ce qui explique, selon Ewart, leur succès politique. Les
puissances coloniales pourraient bien suivre cet exemple.
Les Noirs ne connaissent ni la gratitude ni la pitié, qu’on trouve
chez le Blanc. Ils se méfient de la bonté et considèrent la clémence
comme une faiblesse. Leur justice est basée sur le principe : œil pour
œil, dent pour dent. D’après Ewart, les Noirs sont plus à l’aise au
133 Ibid., p. 161.

88

service des Arabes qu’au service des Anglais ; ils aiment être gouvernés par un bras de fer.
Ewart défend l’idée qu’il faut garder les chefs en place pour se
servir d’eux. Et le pouvoir de chaque chef doit être contrebalancé par
celui d’un autre. Il est souhaitable que la grande masse, victime de
ses superstitions et de ses traditions, soit gouvernée par ses propres
chefs. Ces derniers sont tenus responsables devant l’administration
coloniale. A propos des chefs, deux questions se posent, à savoir
comment les placer sous l’autorité coloniale sans toucher à leur
prestige. Et puis, comment créer un esprit de compétition entre eux.
Voyons ce qu’Ewart écrit sur ce sujet :
« The enormous extent of Africa, and the consequent infinity of tribes
widely divergent in origin, character, and habits, makes it almost impossible
to generalize on this most abstruse subject. Still some principles may be laid
down for the great negroid population of Africa which, as far as my experience goes, apply in most instances. I will ignore Biblical platitudes as to the
equality of men irrespective of colour and progress, and take as an hypothesis what is patent to all who have observed the African native, that he is
fundamentally inferior in mental development and ethical possibilities (call it
soul’ if you will) to the white man. He approaches everything from an entirely
different standpoint to us. What that standpoint is, what his point of view is,
by what mental refraction things are distorted to his receptive faculty, I cannot pretend to explain. I have failed to find anyone who could. But the fact
remains, that if a native is told to do anything, and it is within the bounds of
diabolical ingenuity to do it wrong, he will do it wrong ; and if he cannot do it
wrong, he will not do it right. I can but suggest as an explanation that he is
left-minded as he is generally left-handed
(…)
His character is made up of contending elements, and is best explained by saying that he has no character at all. It is a blend of the
child and the beast of the field. He is swayed by every wind that blows, yet
may seize upon an idea and stick to it with remarkable tenacity, in spite of
the most cogent arguments to and obvious advantages involved in the contrary. He is as imitative as a monkey, and consequently is very apt at picking
up crafts, gestures and styles that are new to him, but is so bound down by
tradition and custom that he never applies the improved methods of the
white man to anything that he is accustomed to do in his own way.
His mind is so inactive and blank that he can carry for miles loads that
he cannot pick up from the ground, by merely sinking his entity. He becomes mentally torpid, with the result that the effort is solely physical. A
white man, though physically stronger, would fret himself into a state of
utter fatigue in a quarter of the time.
In trifles he is impatient, yet will argue a question for a week till it is
threshed out to the bitter end, and will accomplish with unceasing thoroughness a piece of carving or basket-work that takes months to perfect.
In debate he is extremely subtle, and in politics differs materially
from the white man in that he can hold his tongue. On principle he never
tells the truth, and consequently never expects to hear it. He is extremely

89

suspicious, and his maxim is, " mistrust every one. " Yet a judicious laugh
will inspire him with complete confidence. " When in doubt laugh, " I have
found a safe maxim in dealing with natives, and a well-timed laugh saved
many ugly situations during our sojourn in the land. He hates to be hurried ; with him there is no idea of time. " Do not the days succeed one another ? — then why hurry ? " is his idea. He cannot understand at all the hurrying man.
His stage of evolution, which is but slightly superior to the lower animals, is the explanation of many of the seemingly inexplicable traits in
his character, traits which are conspicuous in the bees and ants, and in
varying degrees remarkable in other animals that have attained to some
more or less complete communism. For instance, a native will share as a
matter of course the last bite with any one of the same clan (a relationship
that is expressed by the word " ndugu "), yet he will watch starve witli the
most perfect equanimity another native who, even though of the same tribe,
does not come within that mystic denomination. Should, however, even his "
ndugu " become very sick or otherwise incapable of taking his part in the
battle of life, he is left to take care of himself as best he can, and everything
is devoted to the sustenance of those who are still capable. In this respect
the native is inferior to the elephant, who will at considerable risk to themselves endeavour to assist a wounded comrade from the field of battle. The
fundamental basis of native society is local communism and disregard
for all outside that commune ; though at times the various communes that
constitute a tribe will combine for some object of equal benefit to all. The
rarity, however, of this combination for a purpose is what constitutes the
essential weakness of all African peoples. The old Zulu regime, and the till
recently remarkable cohesion of the Ruanda people, are the conspicuous exceptions, and are proof of what possibilities lie to the hand of
dusky Napoleons in Africa. The Arabs fully realized and availed themselves of this inherent lack of combination amongst the tribes. The
success of their policy of disintegration should serve as a useful example for our African statesmen. Many of our failures are to be attributed to
our not having grasped the dominant fact that every chief who is left in possession of his power is a source of strength to ourselves, to be used as a
counterpoise to every other chief similarly placed. It stands to reason that
several definite units, to wit clans consolidated under the aegis of responsible men, can be more easily brought to focus than a heterogeneous mass,
incomplete in itself, and which will be bound to gravitate to any adventurer
who may acquire a temporary hearing. The great mass, strangled as it is by
innate superstition, hidebound by tradition, and so situated as to be incapable of enlightenment other than the most microscopically gradual, can never
be brought thoroughly under white rule. It must be ruled by its constituted
and therefore accepted chiefs, who alone can be made responsible to the
Administration. How to bring these chiefs under our influence without lessening their local prestige, and how to infuse the necessary element of competition inter se, are the problems the solution of which will materially facilitate
the thorny path of African administration. A curious quality, and one in
some degree referable to this low stage of evolution, is their inability to grasp
the idea of a natural death. If a man’s head is smashed, they can associate

90

the obvious cause and effect, but any death less easily explained is attributed to some such factor as the " evil eye. "
(...)
Another very essential factor has to be taken into consideration in an endeavour to grasp the native character. That is the lack of the two sentiments,
gratitude and pity, which enter so largely into the workings of the European
mind. The failure to grasp elementary facts such as these, renders possible
much of the well-intentioned " rot " that is talked by the untravelled theorist,
and which in its treacly flow so seriously clogs the wheels of well-informed
African endeavour. As far as I am aware, in all the Bantu dialects there is no
word that remotely suggested either of these virtues. In the Swahili tongue
the word asanti (thank you) has been borrowed from another language for
the benefit of the mixed Hindu-Persian and Arab elements who constitute
Swahili society.
(…)
Gratitude or pity in others they attribute to fear, or the desire to get the
better of them. They look upon kindness as a thing suspicious, a move to
cloak some ulterior design. Nor can they understand leniency, but consider
it weakness. They themselves are either abject grovellers or blustering bullies. The Arab understands this, and rules with a rod of iron ; the natural
result of which is that natives prefer Arab service to British, the philanthropy
of which they do not understand, and either mistrust or despise. Strict justice they do understand, but it must be based on the " eye for an eye, tooth
for a tooth " school. The sickly unreasoning philanthropy which is the latest
phase of our " unctuous rectitude " is as pearls before swine, and as with
other nations, so with natives, merely renders us objects of pity134. »

Ensuite, Ewart explique sa méthode pour civiliser les Noirs en peu
de temps. Il croit fermement au système du travail forcé. Ce système
lui semble plus efficace que les millions dépensés par les missionnaires durant les cinquante dernières années. Malheureusement,
l’application du travail forcé rencontre trop d’opposition chez ses
concitoyens, qui sont très sensibles à la question de l’esclavage. Les
Britanniques ne voient pas comment eux-mêmes vivent une sorte
d’esclavage organisée par leur propre société. Elle se situe au niveau
de l’éducation, des impôts et taxes à payer sous peine de prison.
Alors pourquoi ne pas obliger les Noirs à travailler pour un salaire
fixe et raisonnable ? Par cette argumentation, Ewart veut tranquilliser la conscience britannique. Le travail forcé améliorera la vie des
Noirs au point de vue moral et matériel. Ainsi ils acquerront le goût
du travail et augmenteront la prospérité de leur continent. Ils apprendront à connaître l’homme blanc et ses manières de faire. Ils
fourniront en abondance une main d’œuvre bon marché. La prospérité de leur continent en sera assurée, ce qui favorisera en même
temps leur propre sécurité ainsi que leurs droits individuels. Il faudra encourager leurs chefs à créer des plantations de blé, de riz, de
134 Ibid., p. 351-358.

91

café, etc. En récompense, un bon nombre de leurs hommes seront
exempts de certains travaux en proportion des terres cultivées par
leurs sujets.
Il est temps, selon Ewart, de se libérer d’une fausse conception de
l’esclavage. Celle-ci est utilisée par les missionnaires pour empêcher
toute discussion sur la question du travail forcé. Ewart fait la distinction entre le régime d’esclavage ordinaire et l’esclavagisme des
Arabes, qui est une malédiction. D’après lui, le régime de l’esclavage
ordinaire est encore très répandu chez beaucoup de peuples ; il est
bénéfique et nécessaire. Ewart défend la thèse que la ligne entre esclavage et liberté n’est pas toujours très claire. Et il pense que le bien
commun, ou mieux le progrès, est supérieur au bien individuel. Alors
pourquoi hésiter à forcer les peuples africains à travailler au service
du progrès ?
A travers l’Afrique, Ewart entend la supplication des Noirs qui
crient pour avoir du travail. Il se rappelle la règle : « Ce qui n’est pas
utilisé doit être éliminé ». Un jour, l’homme noir devrait accepter
cette règle. Ce n’est pas parce qu’il est noir et qu’il a une âme, qu’il
échappe à cette règle. Avec un peu de fermeté le Blanc pourrait le
transformer en source de progrès économique qui sera pour lui une
source de satisfaction personnelle. Le travail forcé est une réalité
incontournable pour que le Noir évolue dans le bon sens.
En Afrique, il y a une quantité inépuisable de main d’œuvre bon
marché. Malheureusement, ce marché est mal géré pour toutes
sortes de raisons. En plus, la loi de l’offre et de la demande ne fonctionne pas en Afrique. Le Noir qui a reçu un certain salaire, ne travaillera plus pour un autre plus bas. Dans ce cas, il préfère mourir
de faim. L’administration coloniale a donc intérêt à fixer les salaires
le plus vite et le plus bas possible. Sans l’intervention de
l’administration coloniale, les salaires seraient trop élevés. Un salaire
de trois shillings donnera au Noir autant de satisfaction qu’un salaire de trois livres. Malheureusement, les fonctionnaires britanniques donnent aux indigènes plus que ce qu’ils exigent, probablement pour l’unique raison qu’ils sont indigènes. Apparemment,
Ewart se contredit quand il parle ailleurs d’un salaire raisonnable.
En Afrique, dans l’ensemble, les Anglais ont une bonne réputation, et leur drapeau y est le passeport le plus sûr. Voilà la réponse
qu’Ewart donne à tous ceux qui pensent que l’Afrique transforme un
homme blanc en brute, peu importe son statut social, son éducation
ou son état mental précédent. Les Blancs qui vivent parmi les « sauvages », savent mieux choisir les moyens appropriés pour commander ces « hordes » afin qu’ils respectent la justice qui engendre la
paix. Ewart illustre sa pensée avec ce qui se passe au Haut-Congo.
Les indigènes s’y révoltent continuellement depuis que les fonction-

92

naires britanniques et américains y ont été remplacés par des fonctionnaires belges incompétents :
« A good sound system of compulsory labour would do more to raise
the native in five years than all the millions that have been sunk in
missionary efforts for the last fifty ; but at the very sound of " compulsory
labour, " the whole of stay-at-home England stops its ears, and yells " slavery ! " and not knowing what " slavery " is, yells " slavery " again, nor ever
looks at home nor realizes that we are all slaves. Have we not compulsory
education, taxes, poor-rates, compulsory this and compulsory that, with "
jail " as the alternative ? Nor are we paid by the State for being educated.
Then let the native be compelled to work so many months in the year
at a fixed and reasonable rate, and call it compulsory education, as we
call our weekly bonnet parades church. Under such a title, surely the
most delicate British conscience may be at rest. Thereby the native will
be morally and physically improved ; he will acquire tastes and wants
which will increase the trade of the country ; he will learn to know the
white man and his ways, and will, by providing a plentiful and cheap
supply of labour, counterbalance the physical disadvantages under
which the greater part of Africa labours, and thus ensure the future
prosperity of the land, whereby, with the attendant security of tenure
and of the rights of the individual, he will have that chance of progressive evolution which centuries of strife and bloodshed have denied him.
Inducements might be offered to chiefs to make plantations of wheat,
rice, coffee, and other suitable products, by exempting a number of
their men, proportionate to the area cultivated, from the annual educational course.
This perpetual wail of " slavery ", which, like the platitudes of the missionaries, is always raised to combat legitimate and reasonable discussion,
is due to ignorance, to the inability to discriminate between the status of
slavery and slave-raiding. Slave-raiding was a curse beyond belief, and is
now, happily, to all intents a nightmare of the past, but the status of
slavery is still widespread, and with many peoples is necessary and beneficent. The line between slavery and freedom is a very nice distinction. We can all be called upon to fight or to give up our goods for the common weal, or, as we phrase it, for the cause of progress. Then why should
not other peoples be called upon to work for the cause of progress ?
Throughout Africa the cry is, " Give me labour ". There is a sound
maxim in the progress of the world : " What cannot be utilized must be eliminated. " And drivel as we will for a while, the time will come when the negro
must bow to this as to the inevitable. Why, because he is black and is supposed to possess a soul, we should consider him, on account of that combination, exempt, is difficult to understand, when a little firmness would
transform him from a useless and dangerous brute into a source of benefit
to the country and of satisfaction to himself.
I invariably had trouble with my natives when they were not occupied.
The native has no means of amusing himself, nor idea of making occupation,
and consequently, like women similarly situated, has recourse to chatter and
the hatching of mischief. Work, I am convinced, is the keynote to the betterment of the African ; and he will not work for the asking. No amount of ex-

93

ample will assist him. What are the results of several hundred years’ communication with the Portuguese ?
A few natives wear hats, and the women’s morals have deteriorated. Africa labours under many disadvantages — remoteness from markets, inaccessibility, dearth of water-ways, and a pestilential climate ; but it has one great
advantage in an inexhaustible supply of cheap labour, which, if properly
handled, should place it on terms of equality with countries more favourably
endowed by Nature. Up till now this mine of wealth has been squandered at
the bidding of the noxious faddist, or by the supineness of British Colonial
administration. The Chartered Company alone endeavoured to tackle the
problem in a statesmanlike manner, but was shouted down by the howls of
Labbydom.
A phenomenon little understood at home, or even in Africa, is that with
the African native the laws of supply and demand have no mutual sequence.
A native who has once sold an egg for six pence, will expect six pence apiece
when one cannot walk for eggs, nor will he accept less, but will rather watch
them rot. Similarly, if he has once been paid a certain sum for labour, he will
rather starve than accept less. The highest price ever obtained, and always
that price to the last gasp, is what regulates trade amongst these peoples. I
will here give an interesting example to illustrate this point, which came
under my own personal observation.
(...)
The first essential in opening up new country in Africa is for the
Administration to fix a rate of pay, and to make that rate a very low
one. If it is left to competition the rate is bound to be forced up by contending trading companies. The first profits from new country are usually large,
and the dim-culty of obtaining labour very great before the native has gained
confidence. Hence the rate dependent on competition is a fictitious one, and
cannot be sustained under the conditions that will prevail subsequent to the
harvesting of the first-fruits of the land. But it will be well-nigh impossible
ever to lower the rate to meet diminishing profits. At first sight this seems
severe on the native, but in reality it is not so. As he is, he has every necessary of life, and every-thing that we give him is a luxury. The taste for pay is
a cultivated taste, and three shillings really gives him as much satisfaction
as three pounds. The native on the Tanganyika plateau works more cheerfully for his three shillings a month than the Rhodesian native does for his two
pounds, and yet beads and cloth are much more costly on the plateau than
in Rhodesia. There is a short-sighted inclination amongst British officials to give the native more than he requires or even asks for, presumably simply because he is a native.
At one station I required a certain amount of labour, and as there was no
precedent to go upon, we called up some of the local natives, and asked
them for what sum they would be willing to do the work in question. They
mentioned a figure which they evidently considered preposterous, but which,
as a matter of fact, was very small. The official there-upon told them that
they would get more. This naturally aroused their suspicions, and some of
those who had at first been willing failed to turn up. It was a typical instance
of Gladstonianphilanthropy135 as distinct from statesmanship. It must al135 Voir la note (88).

94

ways be remembered that the untutored native will work as readily for three
shillings as he will for three pounds ; and if he does not want to work, he will
not do so for thirty pounds. The actual rate of pay carries no weight with
him. It is merely a matter of whether he is in the mood. But of course if he
has once received a certain figure he will never work for less, even if he is in
the mood to do so. Were he to do so he would imagine that he had been
swindled.
(...)
The name of Englishman is held high throughout Africa, and the Union Jack is the surest passport in the land. Let this be the answer to
those who casually assume that because a man goes to Africa he necessarily becomes a brute, no matter what his social status, education, or
previous mental condition. It is obviously to the interest of men who
live as an infinitesimal minority amongst hordes of savages, to find out
what means are most conducive to the proper control of those hordes,
and to inspire them with that respect and assurance of justice, without
which they will be in continual revolt, as has been the case with the
natives of the Upper Congo since the substitution of Belgian and polyglot officials for the original staff of British and Americans. However, the
damage is done, and I think the proposed remedy of importing " the teeming
millions " of Lake Tanganyika (who, by the way, do not exist) a false and
dangerous one. The imported natives, finding that they obtain less pay than
the natives of the country, although they have come far from their own
homes, break out in discontent and, maybe, open revolt (as did the Angoni
police, recruited and sent to Salisbury by Major Harding, C.M.G.), and when
they return home spread the feeling of dissatisfaction far and wide136. »

Malgré le manque d’expérience dû à son âge, Ewart se sent appelé
à donner des conseils à l’administration coloniale britannique. Il les
résume en quelques mots. Premièrement, seuls les agents de
l’administration coloniale doivent organiser le marché du travail.
Deuxièmement, il est important de gouverner la population en passant par ses chefs traditionnels dont il faut respecter l’autorité. Troisièmement, sauvegarder coûte que coûte le prestige de tout homme
blanc. Quatrièmement, les fonctionnaires doivent apprendre les différentes langues des indigènes pour mieux gagner leur confiance. Les
Allemands donnent un bon exemple dans ce domaine. Cinquièmement, éviter de muter trop souvent les fonctionnaires. La confiance
de la population envers eux pourrait en souffrir. Sixièmement, encourager les fonctionnaires à voyager dans leur territoire :
« To summarize ; the questions of paramount importance are :
1. To make the Administration the sole labour agents.
By this means the supply of labour can be evenly distributed through the
year, or according to the country’s requirements. The rate of pay can be fixed
136 Ibid., pp. 360-363.

95

and maintained at a rational level. Undesirable people can be prevented from
obtaining labour, and thereby adversely influencing the native. The native is
protected against the employer, and guaranteed proper treatment by knowing that he has a court of appeal where he can obtain information and air
his grievances.
2. To rule through the chiefs, and refrain from injuring their prestige.
Centuries cannot give the white man the power over the individual native
that the recognized chief holds without question. The substitution of one
chief for another is of no use unless the original chief is killed and his rightful heir instated. These matters are religion with natives. " Once a chief always a chief, even when dead, " is their belief. To get a grip on an important
chief and yet leave him his power is a difficult matter ; and as these preliminary questions will affect the whole future of the country, the first step in
ad- ministration should be entrusted to really able men, and not, as is too
often the case, to any trader, hunter, or out-of-a-job who happens to be in
the neighbourhood and to know a little of the language. By leaving the chiefs
their power, administration is greatly facilitated by the resulting concentration of responsibility. All the petty questions and difficulties (which are often
such dangerous ground, until the local customs are fully understood) devolve on the chief, and if there is any serious trouble the responsibility can
be instantly located. The prestige of the chiefs should be maintained in every
possible way, such as exempting them from the hut-tax, allowing them a
small armed escort, etc.
(...)
3. More attention must be paid to maintaining the prestige of the white
man.
This is of paramount importance. There is rather a tendency amongst the
officials to lower the non-official in the eyes of the native. This is fatal. The
prestige must be maintained at all costs, as it is the sole hold that we have
over the native. The rabble that is inseparable from a mining community is a
great difficulty. But still much harm is caused by the ignorance of the youthful officials who are in positions for which they are in no wise fitted.
4. Officials should be forced to acquire a knowledge of the language.
The Germans set us a good example in their East Coast Protectorate, where
a man must go through a preliminary course at the coast before being admitted to any position in the interior. I have seen much harm done by the
employment of interpreters who are invariably bribed, and only say what
they wish to be said. This destroys the confidence of the native. I have always remarked the eagerness with which the native appeals to the white
man who can converse direct with him.
5. The constant moving of officials from place to place should be avoided.
The native requires a long time to learn to know a white man and to feel
confidence in him. In many places a game of general post with the officials
seems to be the chief occupation of the Administration.
(...)
6. The official should be enabled and encouraged to travel round his
district.
This is the surest means of inspiring confidence. At present most of the officials whom I met were tied to their stations by such statesmanlike duties as

96

weighing out beads, measuring cloth, and copying out orders ; all of which
might be cheaply and effectually done by an Indian clerk. Travelling round
and learning the natives is usually severely repressed at headquarters
(...)137. »

Vers la fin du chapitre, Ewart se rend compte que son appréciation des Africains a été un peu trop sévère. Il s’explique en disant
qu’il regarde les Noirs de deux manières différentes, d’abord comme
spectateur et étudiant, et puis comme homme d’expérience vivant en
Afrique.
En tant que spectateur et étudiant, il perçoit les Africains infiniment plus sages, infiniment plus décents, infiniment plus raisonnables que les Blancs. La logique absolue de leur vie déconcerte
l’esprit tordu des Blancs. Selon Ewart, il est impossible de vouloir
comprendre les Noirs. Les Blancs pensent que les Noirs sont des imbéciles. Eux, ils pensent que les Blancs sont des fous. Les Noirs sont
heureux. Ils ne veulent rien, en plus ils tiennent compte de leurs
frères qui vivent dans la misère. Aucun homme noir ne prendra du
ventre quand un de ses frères est en train de mourir de faim. Dans
cette perspective scientifique, Ewart affirme aimer les Noirs. Il pleure
sur eux en se demandant pourquoi les Blancs ont croisé leur chemin.
En tant qu’homme d’expérience vivant en Afrique, Ewart voit qu’il
y a du travail à faire. Selon lui, les Blancs se trouvent dans une
situation qui nécessite l’aide des Noirs ! Pour que ces derniers
soient utiles, il faut les mouler aux manières des Blancs. Il n’y a que
deux solutions : ou bien les Blancs abandonnent l’Afrique, ou bien
ils obligent les Noirs à travailler pour eux et comme eux. Une décision s’impose. Sinon, les hommes blancs de l’Afrique du Sud décideront à leur place.
Maintenant que les Blancs ont « volé » le continent africain, ils
doivent encore soumettre ses habitants à leur service. Ewart pense
que la création de réserves pour indigènes est envisageable mais, à
long terme, cela n’arrangera pas la question. A un certain moment,
l’homme blanc possèdera tout. Il se réfère à ce qui est déjà arrivé en
Nouvelle Zélande et aux Etats-Unis. Un jour, cela se produira aussi
en Afrique. Bref, l’esclavagisme des Arabes est remplacé par le colonialisme des Blancs. Dans ce cas-là, peut-on parler d’esclavagisme à
l’européenne?
« Let my radical critics not misunderstand me on my feelings towards the
negro. There are two distinct standpoints from which I view the African. As a
spectator and student of social evolution, I see a people infinitely more
wise, infinitely more decent, infinitely more sane than we. The absolute
137 Ibid., pp. 364-366.

97

logic of their life bewilders our distorted minds. We can never learn to
understand them. They soon see through us. We think them fools. They
think us mad ; and there is little question who is nearer the mark. They
are happy. They want nothing. No man grows fat while his brothers
starve. In absolute content they doze along their dreamy path of life.
In this light I love them and weep to think that we, the strenuous,
the snob-ridden, the crude dross-hunting victims of a hideous mesh of
blatant greed and misery meek, have ever crossed their path.
The other point of view is that of the man in their midst with work
to do. We are dependent upon their aid. To assist us they must be
moulded to our ways. But they do not want to be, and yet they must.
Either we give up the country commercially or we must make them
work ; and mere abuse of those who point out this impasse can never
change the fact. We must decide and soon. Or rather the white men of
South Africa will decide. May History (the philosophy, which teaches by example) teach us at last to be discreet. I have seen too much of the world to
have any lingering beliefs that Western civilization benefits native races.
Socially, physically and morally its advent is their death-knell. Still we have
taken up the task. Let us see with open eyes the issues which that task entails. For sure as the tide, comes the moment when there is no longer room
for both peoples to live their own individual lives ; at that moment one must
bow or leave the path.
I have small sympathy with the capitalist regime, and am convinced that
the immediate future of South Africa is already nipped by the frost of land
monopoly. But it is the regime in which we live as yet, and till it top-heavy
crumbles to the ground the native too must fall in line. We have stolen his
land. Now we must steal his limbs. The setting apart of native reserves
does but defers the issue. In time the white man will have all. It is happening in New Zealand ; it is happening in the United States ; it will
happen in Africa none the less.
Were the African other
than he is, a form of state
socialism similar to the oldtime Jesuit missions in Paraguay might meet the case.
But the African wants even
less than the Indian of Paraguay. Lack of incentive therefore precludes any voluntary
development from the existing
communism into progressive
state socialism in which he
(the negro) would reap the
fruits. There remains a possible alternative. It is the organization of African society on
the lines of the Incas of Peru
GERTRUDE ET EWART (à un âge avancé)
that is, the division of society into two strata, of which the lower does the
menial work and draws sufficient of the proceeds to meet all simple wants,
while the upper organizes, directs, and takes all the surplus produce. This in

98

effect would be the situation in Africa if the Government assumed the sole
agency of labour. There is in reality nothing revolutionary in this. It is but
anticipating the inevitable time when the majority of the African natives will
be forced by destitution to work or subjected to the " slavery " of the workhouse and of the prison when convicted of the heinous offence of " sleeping
out. " Compulsory labour in some form is the corollary of our occupation of
the country, and the sooner we grasp this essential fact the better chance
there will be that South Africa will settle down contented in the shadow of
the flag. It is pathetic, but it is History. The immediate cause can be explained by simple measurements of skulls. The primary cause lies hid in
those great words of Rhodes : " Tread me down ! Pass on ! I have done my
work"138. »

Les revues coloniales
La presse Occidentale s’est intéressée à la traversée de l’Afrique
par Ewart et son compagnon Harry. Ewart lui-même a publié un
article dans le New York Times du 18 novembre 1900139. Pour satisfaire le public américain, l’auteur insiste sur les aspects sensationnels de son voyage. Il suffit de lire les sous-titres de son article : « Explorer and suveyor – Met many cannibals – Big snakes harmless – Natives were unfriendly – Natives must be bluffed ».
Les revues scientifiques se sont surtout intéressées aux découvertes géographiques d’Ewart. Pour nous, l’importance de ces découvertes paraît insignifiante. Mais à l’époque, elles ont été indispensables pour partager et exploiter le continent africain. Curieusement,
les revues n’en parlent pas. S’agit-il d’un sujet tabou ?
Nous devons remarquer que c’est grâce à ces articles140 que nous
avons pu identifier les deux Anglais dont Kandt parle dans sa lettre à
138 E. GROGAN – A. H. SHARP, op.cit., pp. 376-378.
139 E. GROGAN, « Ewart W. Grogan tells from His Journey from South to North », in

New York Times, 18 November 1900.
140 « Un autre voyageur anglais, M. Sharp[e], vient d’explorer le lac Kivou, ou Kivu
d’après l’orthographe qu’adoptent les Belges. Nous rappelons que ce lac, qui se déverse dans le Tanganyika par le Rousiji, a été aperçu pour la première fois par le lieutenant allemand von Goetzen, en 1894. Depuis cette époque, il a été exploré par
d’autres Allemands et par des Belges ; ces derniers ont fondé des postes sur ses bords.
La rive occidentale seule appartient au Congo belge; les rives septentrionale, orientale
et méridionale sont dans l’Afrique orientale allemande. Le Kivou s’étend au pied du
versant méridional du massif volcanique des Virungo. C’est l’officier allemand Ramsay
qui a reconnu l’émissaire qui sort de son extrémité méridionale et le fait communiquer
avec le Tanganyika. Les eaux du Rousiji forment la chute de Pemba, puis se dirigent
vers le sud. Le niveau du Kivou est à la cote 1490, c’est-à-dire qu’il est plus élevé que
le Tanganyika de 678 mètres. Au milieu du lac, est une grande île nommée Kouijou ; il
existe quelques autres îlots au nord et au sud. Les riverains du lac sont les Rouandas
dans la partie orientale, les Ouroundis au sud. M. Sharp[e] a ajouté encore à ses con-

99

Mgr Gerboin. A titre d’exemple, nous publions l’un de ces articles,
paru dans la Revue de Géographie, dirigée par M. Ludovic Drapeyron :

« EXPEDITION DE M. GROGAN, DU CAP AU CAIRE :
EXPLORATION DE LA REGION DU LAC KIVOU AVEC M. SHARP.
En même temps que le major Gibbons, un autre voyageur anglais, M. E.S. Grogan, traversait également toute l’Afrique du sud au nord. Parti du Cap
au début de 1898, c’est aussi par le Nil qu’il a effectué son retour. M. Grogan
fut rejoint dans la Rhodésie par M. A. Sharp. De là, les voyageurs se rendirent à Chindé, à l’embouchure du Zambèze, où ils arrivèrent en octobre
1898. Ils suivirent ce fleuve, puis le Chiré qui les conduisit au lac Nyassa.
En passant, ils avaient visité le massif du Chipéroni, et poussé une pointe
jusqu’au Tchambézi qui, d’après M. Grogan, est la véritable source du Congo. Du lac Nyassa, MM. Grogan et Sharp atteignirent Oudjidji, sur le lac
Tanganyika, et explorèrent l’Ousambara, au nord de ce dernier lac. La vallée
du Roussisi les conduisit du Tanganyika au lac Kivou où ils rencontrèrent le Dr allemand Kandt. MM. Grogan et Sharp ont donné de nombreux renseignements sur le lac Kivou. Le Roussisi déverse les eaux du
lac Kivou dans le Tanganyika par cinq embouchures qui forment des deltas
marécageux que recouvre en partie la forêt tropicale et où vivent de nombreux éléphants. La vallée du Roussisi remonte doucement jusqu’à environ
35 kilomètres au sud du lac Kivou, puis là, subitement, elle se redresse, et
c’est par une succession de rapides et de cascades que la rivière descend
dans un chenal qu’elle paraît s’être creusé à une époque relativement récente, car elle a dû couler antérieurement dans une autre vallée située plus
à l’est. Le lac Kivou est couvert d’îles dans sa partie méridionale. Plus au
nord est la grande île de Kouidjoui. Du côté de l’est, deux longues baies
s’enfoncent de plusieurs kilomètres dans les terres. Le développement de la
naissances dues aux précédents voyageurs. Il est parti d’Oudjidji, et a traversé
l’Ousoumbourou, au nord de l’extrémité septentrionale du lac Tanganyika, puis il a
suivi la vallée du Rousiji jusqu’au lac Kivou. Sur les rives de ce lac, il a rencontré le
docteur allemand Kandt, qui explorait la même région. Ce savant avait fait la circumnavigation du Kivou, ce qui représentait un trajet de 865 kilomètres. Longeant la côte
orientale du Kivou jusqu’à son extrémité septentrionale, M. Sharp[e] atteignit les volcans de Virungo. Après avoir exploré ces parages pendant trois à quatre semaines, il
gagna le lac Albert-Edouard ; ce sont la plupart du temps des régions inexplorées qu’il
parcourut. Il longea ensuite la rive orientale du lac Albert-Edouard pour arriver enfin à
Toro, dans l’Ouganda, en août 1899. Il avait l’intention de gagner le Caire, en passant
par Khartoum, mais ne trouvant pas de route libre, il décida de retourner immédiatement en Europe. M. Sharp[e] a laissé à Toro son compagnon, M. Grogan, qui se proposait de se rendre à Ouadelaï par l’Albert-Nyanza, pour essayer ensuite de descendre
le Nil. Le voyageur anglais déclare que le lac Kivou est très mal dressé sur les cartes.
Ses conclusions à ce sujet correspondent, dit-il, entièrement avec celles du Dr Kandt.
La rive orientale de l’Albert-Edouard est aussi, d’après M. Sharp[e], reproduite d’une
façon erronée sur les cartes. » (« Le lac Kivou », in Revue de Géographie, dirigée par M.
Ludovic Drapeyron. 1877-1924. Janvier-Juin 1900, TOME XLVI, Vingt-troisième année. pp. 42-43).

100

ligne des côtes est considérable, car elles sont découpées en une infinité de
criques, parsemées d’îles. Le lac est très profond et poissonneux; on n’y voit
ni crocodiles ni hippopotames, mais on trouve sur ses bords beaucoup de
loutres et de grues. Tout autour du lac s’élèvent de petites collines isolées et
couvertes de pâturages ; les vallées qui les séparent sont étroites et souvent
remplies de marais de papyrus. Les Ouatousi, peuple pasteur qui habite les
rives du lac, forment la classe la plus élevée des Ouarouanda, et paraissent
descendre des Gallas qui s’avancèrent jadis jusqu’au Tanganyika. Au nordest du lac, les collines cessent, et l’on commence à rencontrer des cônes
volcaniques d’une forme encore très nette. Tout le nord du Kivou est une
région volcanique où l’on distingue six volcans principaux, dont deux sont
encore actifs. M. Grogan a donné aux deux pics occidentaux les noms de
Götzen (ancien Kirounga) et de Sharp, et aux quatre autres ceux de Eyres,
Kandt, Watt et Chamberlain. Quant au mont Mfoumbiro, il est établi par
les observations de MM. Gorgan et Sharp qu’il n’existe pas, à moins que
ce nom n’appartienne à l’un des volcans précités ; l’expédition Moore
avait fait la même constatation. Toute cette région volcanique est recouverte de forêts, qui se rattachent à celle de l’Arouhouimi, et est habitée par
des peuplades naines. M. Grogan aurait voulu visiter deux autres petits lacs
qu’il avait vus vers l’ouest, mais l’hostilité des Baleka et l’insuffisance de ses
approvisionnements ne le lui permirent pas. Il se dirigea alors vers le nord,
et descendit la vallée du Kako ou Routchourou, cours d’eau qui sort du versant septentrional de l’un des volcans et, se jetant dans le lac AlbertEdouard, constitue ainsi le cours supérieur du Nil-Albert. A son embouchure, le Routchourou forme un vaste marais couvert de roseaux où vit une
population de pêcheurs analogue à celle qui habite le Semliki à l’entrée du
lac Albert. Le lac Albert-Edouard est beaucoup plus étendu à l’est que ne
l’indiquent les cartes. L’expédition, longeant la côte orientale de l’AlbertEdouard, parvint au port Gerry, dans le Toro. Là, M. Sharp se sépara de la
caravane, traversa l’Ouganda et se dirigea vers Mombasa, sur la côte. M.
Grogan continua seul son voyage par le Semliki, le lac Albert et le Nil. Il passa à Ouadelaï et à Bôr et traversa les immenses marais qu’habitent les Dinkas ; puis il atteignit le Bahr-el-Zeraf, où il rencontra le major anglais Peake
qui étudiait les barrages du Nil, et descendit le fleuve jusqu’à Khartoum où il
atteignit la voie ferrée qui le conduisit à Alexandrie141. »

Conclusion
Nous constatons que des événements apparemment ordinaires
ont leur importance dans le domaine de l’histoire, à tel point qu’ils
méritent notre attention. Aidé par le hasard, nous avons découvert
que les débuts de l’histoire coloniale au Rwanda ont été marqués par
141 Expédition de M. Grogan, du Cap au Caire; exploration de la région du lac Kivou

avec M. Sharp, in Revue de Géographie, dirigée par M. Ludovic Drapeyron. Institut
Géographique de Paris, 1877-1924. 1900-07, Vingt-quatrième Année, Juillet – Décembre 1900, pp. 430- 432.

101

une histoire d’amour entre une Néo-Zélandaise et un Britannique.
Pour un simple spectateur de l’histoire, c’est un fait inimaginable
ayant des conséquences imprévisibles ... Sans cette histoire d’amour,
il est bien possible que les Pères Blancs ne se seraient jamais installés au Rwanda ! Aujourd’hui, nous ne nous rendons pas assez
compte que ce même phénomène est toujours à l’œuvre. Nos gestes
et nos paroles personnels, même banals, ont un impact sur l’histoire.

UNE ILLUSTRATION DU JOURNAL D’EWART GROGAN

Une fois de plus, nous voyons que le Rwanda a suscité la convoitise de trois puissances coloniales, celle de Léopold II, de
l’Allemagne et de la Grande-Bretagne. Nous oublions trop facilement que le pays a été partagé finalement entre ces trois puissances. L’Allemagne a réussi à se réserver le plus grand morceau
qui a conservé le nom du pays. Cet esprit de compétition a joué
en faveur des Pères Blancs qui appartenaient à une société mis-

102

sionnaire, réputée française à l’époque. Cette présence française
deviendra gênante à partir de 1907, quand les Allemands sont
bien installés. A cette époque, les nationalismes européens dominent de plus en plus la politique internationale ; elles conduiront
à la Grande Guerre de 1914-1918. Il est curieux de constater que
la partie du Rwanda précolonial annexée par la Grande-Bretagne
n’a jamais réclamé son retour à la patrie. Il s’agit du Sud de
l’Ouganda qui touche le Nord du Rwanda. Cette région est habitée
principalement par des Bakiga.
La présentation des Pères Blancs par Ewart fait réfléchir. Elle
est bien différente de celle que nous trouvons dans leurs revues.
Celles-ci mettent davantage en lumière leur action évangélisatrice. C’est normal. Il s’agit de revues de propagande dans lesquelles les Pères Blancs ne parlent pas de leurs interventions politiques. N’oublions pas, que les missionnaires, comme les militaires et les explorateurs, ont été des agents de la colonisation de
l’Afrique dont la lutte anti-esclavagiste a été le cheval de Troie.
Aujourd’hui, les Pères Blancs manifestent une certaine pudeur à
ce sujet. Pourquoi ? Ont-ils mauvaise conscience d’avoir contribué au Rwanda à la destruction de la société traditionnelle qui a
conduit finalement à la tragédie de 1994 ?
Au premier abord, l’approche britannique de la colonisation de
l’Afrique semble différente de celle des autres puissances coloniales. Elle paraît plus économique et plus pacifique. Ewart veut
nous faire croire que les armes sont utilisées uniquement pour
défendre les intérêts britanniques. Plus intéressante encore est sa
manière de voir la colonisation. Pour lui, c’est une solution pour
canaliser la surpopulation en Europe. Mais Ewart va encore plus
loin en argumentant que les Blancs dépendent de l’aide des Africains. Il souligne l’importance de leur éducation qui devrait les
transformer en Européens. Quel malheur pour ceux qui devaient
subir cette humiliation inadmissible ! Selon Ewart, l’occidentalisation des Africains est nécessaire pour rentabiliser l’économie
coloniale basée sur le travail forcé. Au fond, il veut introduire en
Afrique le système d’un capitalisme libéral. Il propose de payer
aux Africains un petit salaire et de créer chez eux le besoin de
produits venant de l’Occident. Ce système économique soutenu et
propagé par les missionnaires a contribué à détruire les fondements des sociétés africaines traditionnelles, basées sur une vie
de communauté intense et un esprit de partage, encadrée par une
autorité forte sous la protection des ancêtres. A cette époque, les
Africains ne connaissaient pas encore la notion de progrès économique, fruit d’un travail rénuméré personnel. Ils ne connais103

saient pas non plus la propriété individuelle. En fin de compte,
Ewart nous ouvre les yeux sur l’existence d’une réflexion concernant la colonisation et ses conséquences pour les populations
africaines. Cette réflexion met en évidence un certain malaise
chez les Occidentaux, qui éprouvent le besoin de justifier leur
action coloniale. Une meilleure connaissance de cette réflexion
peut aider les Africains à se libérer enfin d’une période douloureuse de leur histoire et de prendre en main leur destin d’une
manière responsable.
Malgré les limites de notre article, nous avons pu ajouter une
pièce au grand puzzle de l’histoire du Rwanda. Lentement mais
sûrement, le passé colonial de ce pays nous livre ses secrets. En
même temps, nous constatons que l’intégration des derniers résultats des recherches dans le domaine de l’histoire coloniale se
réalise avec une certaine lenteur. C’est dommage, mais tout à fait
compréhensible142.

LA CHASSE A L’ELEPHANT AU RWANDA

142 Les instituts et sociétés fondés durant l’époque coloniale continuent à imposer leur

vision de l’histoire pour leur plus grande gloire. Il y a une dizaine d’années, lors d’une
réunion à Kigali, le délégué des Pères Blancs affirmait que l’histoire du Rwanda a été
écrite une fois pour toute. Aucun de ses confrères présents n’osait le contredire craignant d’être sanctionné. Une telle attitude est étonnante pour des personnes qui aiment faire la leçon aux autres. Voyant qu’ils ne veulent pas connaître les déboires de
leur histoire, faut-il laisser les Banyarwanda dans l’ignorance, source d’injustice et de
violence ?

104

4

LA VISITE DE MONSEIGNEUR HIRTH A SAVE
EN JUILLET 1903 :
l’évangélisation des Banyarwanda par eux-mêmes

D

ans cet article, nous présentons la réorientation pastorale
de la Mission de Save de juillet
1903 par Mgr Hirth (1854-1931). Elle
mérite notre attention à cause de son
importance pour l’évangélisation de la
population de cette Mission. En effet, elle
introduit le principe de l’évangélisation
des Banyarwanda par eux-mêmes. Et
en même temps, elle met fin à la méthode
pastorale du P. Brard (1858-1918).
La Mission de Save avait été fondée en
février 1900. C’était la première Mission
des Pères Blancs au Rwanda. Le P. Brard
en était le fondateur et le premier supérieur. Contre son gré, Mgr Hirth l’avait
MGR HIRTH (1903)
nommé pour cette tâche difficile tout simplement parce qu’il n’y avait pas d’autres candidats disponibles143.
En avril 1903, le P. Brard, très enthousiaste, avait baptisé les
premiers catéchumènes144. Et il avait même accueilli les premières
filles qui aimeraient devenir religieuses. Et voilà qu’en en arrivant à
Save, Mgr Hirth n’est pas du tout content du P. Brard et de sa manière d’évangéliser. Nous lisons dans le diaire :
143 Lettre de Mgr Hirth du 31 décembre 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095065-

095067.
144 Le P. Smoor, un confrère du P. Brard, composa à l’occasion des premiers baptêmes
un chant de joie en kinyarwanda (R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, Journal de la
Mission de Save (1899-1905), Ruhengeri, 1987, pp. 88-90, pp. 96-100).

105

« JUILLET [1903]
7 – Arrivée de Mgr Hirth qui vient faire la visite du poste. 14, 15, 16, 17,
jours de grand conseil pour régler les intérêts de la mission ? (Voir le cahier
des cartes de visite). Une nouvelle direction est donnée à la mission ou plutôt
elle est uniformisée comme la mission de Kiziba : plus de catéchistes
étrangers ; les Banyarwanda s’instruiront entre eux ; plus d’écoles ; plus
de réunions sur les collines ; plus de réunions du dimanche ; plus de réunions sur
semaine. Le moins de bruit possible pour
ne pas éveiller et blesser les susceptibles
du roi et des Batutsi, en un mot, imiter les
premiers chrétiens aux catacombes.
27 – Départ de Sa Grandeur pour Bugoyé. Le dimanche 19, nous avons eu la première confirmation : 26 confirmés (…).
AOUT
28 – Cinq jeunes filles qui avaient demandé la permission de Sa Grandeur
d’aller faire leur éducation chez les Sœurs
du Kiziba partent aujourd’hui, après avoir
obtenu l’autorisation de leurs parents (…).
SEPTEMBRE (…)

LE. P. CLASSE (mars 1900 ?)

5 – Départ du P. Lecoindre, qui va, pendant un mois, tenir compagnie au
P. Wekerly, à Bugoyé, pendant que le P. Classe est parti pour le Kiziba
avec Mgr Hirth, et que le P. Barthélémy va à Usumbura régler les affaires de
propriétés de nos 3 stations (…).
Il y a un grand mouvement d’arrêt dans la marche de notre mission,
depuis que nous appliquons la méthode imposée par Sa Grandeur le
vicaire apostolique : plus ou peu de catéchistes étrangers ; plus de réunion de dimanche, si ce n’est pour ceux qui ont fini le catéchisme ;
plus de réunion pour s’instruire pour faire les prières sur les collines ;
plus de classe ni à la station ni sur la colline ; les indigènes doivent
s’instruire entre eux, en famille. D’abord ce changement subit les bouleverse, puis nous n’avons pas encore de vrais néophytes capables de
soutenir les nonchalants, si ce n’est que quelques enfants ; alors, tous
ceux qui avaient commencé, médailles ou autres, ne se sentant plus
soutenus et encouragés, par les catéchistes, puis moqués et traqués par
les infidèles, montrent beaucoup moins d’empressement ou ne paraissent plus, ce qui était à prévoir. Ensuite, le démon parle, agit ; le bruit
court que le roi a dit qu’il n’y aurait plus que les habitants d’Isavi à se faire
instruire ; d’autres disent que nous partirons bientôt et que nous emmènerons tous les médaillés, que Mgr Hirth va conduire toutes les jeunes filles au
Kiziba, etc. etc. Tout cela n’est pas fait pour encourager. Ajoutons que nous
sommes dans le « mu ki [grande saison sèche] ou saison morte pour le travail, et où le pombé coule à flots145… »
145 Ibid., pp. 96-100.

106

SAVE (1905 ?) : LE P. BRARD ASSIS DANS SON FAUTEUIL

Le P. Brard, dans le diaire, exprime sa déception devant la réorientation pastorale de sa Mission. Toutefois, il reste discret sur le
contenu de cette réorientation. Pour en savoir plus, il nous renvoie
au Cahier des Cartes de Visite de Save. Malheureusement, ce Cahier,
conservé aux archives du diocèse de Butare, est par hasard introuvable146. Faute de mieux, nous devons nous contenter de la lettre de
Mgr Hirth du 20 juillet 1903. Elle est adressée à Mgr Livinhac
(1846-1922), Supérieur Général des Pères Blancs. Dans cette lettre,
Monseigneur explique en quoi cette réorientation pastorale existe 147.
Mais pour commencer, nous allons la situer dans son contexte historique.
146 Le P. Blanchard nous a confié qu’il a donné le Cahier à feu Mgr Gahamanyi, évêque

de Butare.
147 Lettre de Mgr Hirth du 20 juillet 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095081095083. F. MUVARA, présente une analyse de cette lettre d’une manière très brève
dans sa Monographie historique de la Mission de Save (1900-1950), mémoire de licence,
Butare, 1981. 177 pp. Il avait à sa disposition seulement une partie de la lettre. Voir
aussi R. KANYARWANDA, L’apostolat des laïcs au Rwanda de 1900 à nos jours, thèse
de doctorat, Rome, 1988, 401 pp.

107

Le contexte de la réorientation pastorale à Save en 1903
Nous aimerions placer la réorientation pastorale à Save dans son
contexte. Nous le faison à partir de la lettre de Mgr Hirth du 27 juin
1903148. Elle est adressée à son frère, l’Abbé Ernest Hirth (18681935) du diocèse de Strasbourg. Monseigneur l’a écrite pendant qu’il
visitait son Vicariat du Nyanza méridional, un Vicariat qui était large
de plus de 800 km, depuis les lacs Natron et Eyasi jusqu’au lac Kivu.
Mgr Hirth, dans cette lettre, raconte la situation pastorale de chaque Mission visitée. En même temps, il nous fait découvrir sa méthode d’évangéliser qui a, sans aucun doute, marqué la réorientation
pastorale à Save. La lettre de 27 juin 1903 est accompagnée d’autres
lettres explicatives qui méritent d’être citées :
« Vous voudrez bien remercier en mon nom les bienfaiteurs. Me voilà
en route depuis bientôt deux mois, et il y en a pour 3 mois encore ; il
n’y a guère moyen d’écrire. Cependant je songe à vous un peu tous les
jours quand la fatigue n’est pas trop grande et le prochain courrier emportera une assez longue lettre pour vous149. »
« Voici quelques pauvres pages dont vous ferez l’usage que vous pourrez : vous ne voulez
jamais me spécifier sur quels sujets je devrais
vous écrire et vous ne m’envoyez pas non plus
les articles que vous faites imprimer ; de là
vient mon grand embarras. Dans ce que vous
livrez à la publicité, ne dites rien qui puisse
allécher les protestants surtout. Les ministres
ont les yeux sur nos belles missions du Ruanda
et il est à craindre que bientôt nous les aurons.
Soyez bien réservé aussi quand vous parlez de
nos chefs militaires : le gouvernement leur fait
toujours parvenir tout ce qui se publie sur leur
compte. Mieux vaut encore n’imprimer que des
éloges à leur adresse150. »
L’ABBE ERNEST HIRTH
« Je viens de demander au P. Froberger151 de Trèves de ne pas manquer de m’envoyer les dernières cartes de Kandt152 et Hermann153 sur le
Récit de voyage de Mgr Hirth du 27 juin 1903 addressé à l’Abbé Ernest Hirth,
A.G.M.Afr., O60, N° 095309.
149 Lettre de Mgr Hirth du 18 juin 1903 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096189.
150 Lettre de Mgr Hirth du 30 juin 1903 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096190.
151 Le Père Joseph Froberger (1871-1931), un Alsacien originaire du diocèse de Strasbourg, entra au noviciat des Missionnaires d’Afrique, le 7 octobre 1892. Il prononce
son serment missionnaire en 1896 ; il est ordonné prêtre en 1898. En 1899, il est
nommé supérieur de la maison des Pères Blancs à Trèves en Allemagne. Il est chargé
de la revue Afrika-Bote et de la formation des jeunes Allemands qui désirent devenir
missionnaires. Il est aussi chargé de développer des liens avec le gouvernement alle148

108

Ruanda154 ; je lui ai dit qu’au besoin vous vous chargeriez des frais. Je lui ai
dit aussi le vilain tour que nous joue son Afrikabote155. Par 2 lignes sur nos
écoles d’Ukerewe, il va nous faire fermer toutes nos écoles si laborieusement conquises. Pour un autre article signé Pouget156, c’est un chef
de district von Beringe du Ruanda, notre ami jusqu’ici, qui promet de
traduire un de nos missionnaires en justice. Enfin par les « milliers de
catéchumènes » qu’il place au Ruanda, il va nous arriver à bref délai les ministres protestants ; ceux-ci seront patronnés par le gouvernement et auront
dès lors le roi et les grands pour eux, ce qui veut dire tout le pays157. »

En novembre 1902, Mgr Hirth avait commencé sa tournée à Ukerewe. Cette Mission insulaire avait été fondée en 1895 par le
P. Brard. Monseigneur avait gardé un mauvais souvenir de cette fondation ainsi que de celle de Katoke (1897). Ces deux Missions, selon
lui, avaient mal commencé à cause du P. Brard. A propos d’Ukerewe,
il écrira en 1906 :
« Pour [Ukerewe] il faut rappeler que pendant cinq mois, sous le
P. Brard, premier supérieur, les gens venaient au catéchisme par réquisition, en masse, le roi en tête ; on parlait alors déjà de 5 ou 6000 catéchumènes. Puis les Baganda à gages qui les amenaient furent licenciés sous
le P. Hauttecœur158. »

Voici maintenant le point de vue du P. Brard :
« Je fus envoyé à Ukéréwe par Mgr Hirth avec quatre confrères pour
accompagner un officier qui allait venger le meurtre de seize esclaves
libérés et le pillage de la station antiesclavagiste que nous avions achetée. Pendant mon séjour au Bukumbi, j’avais eu la visite de près de
200 jeunes gens bakéréwe qui étaient venus se faire instruire, j’avais fait le
tour de l’île à deux reprises différentes, j’avais sur le désir de l’officier, désigné le nouveau roi de l’île : il était donc naturel qu’à mon arrivée ces pauvres
insulaires d’abord effrayés par la vue des soldats vinssent en masse à la
mand et avec les autorités de l’Eglise catholique. En1905, il est nommé vice-provincial
des Pères Blancs en Allemagne « pour favoriser le recrutement et la formation des
sujets de langue allemande trop peu nombreux dans les trois vicariats de
l’Afrique orientale. » (Instruction de Mgr Livinhac du 14 février 1905, N° 57).
152 R. BINDSEIL, Le Rwanda et l’Allemagne depuis le temps de Richard Kandt, Berlin,
1988, 256 pp.
153 Hermann Habenicht (1844-1917) est un cartographe renommé de nationalité allemande.
154 En Deutsch-Ostafrika, le Gouvernement allemand surveillait les activités de Pères
Blancs. De même, les Pères Blancs y surveillaient les activités du Gouvernement allemand.
155 Revue d’animation missionnaire des Pères Blancs en Allemagne.
156 Le P. Pouget était supérieur de la Mission de Zaza en 1903.
157 Lettre de Mgr Hirth du 4 novembre 1903 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096195.
158 Lettre de Mgr Hirth du 30 juin 1906 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095114095117.

109

mission. J’envoyai quelques Baganda qui m’accompagnaient pour rassurer les indigènes dans les villages : plus tard on les accusa d’avoir instruit par force. A mon départ le P. Hauttecœur pria ces quelques jeunes
gens de rentrer chez eux. Il ne resta pas un seul catéchiste ; d’autre part, les
nouveaux confrères étaient inconnus et savaient peu la langue. Peu à peu
les indigènes cessèrent de venir à la mission. Je suis resté cinq mois à Ukéréwé de décembre 1895 à Pâques 1896 (…)159. »

A Ukerewe, Monseigneur explique la situation pastorale de cette
Mission non sans humour :
« Je ne manquai pas de consolation parmi nos chrétiens. D’abord ils
avaient augmenté d’environ 150 adultes depuis mon dernier passage, et
étaient arrivés au chiffre de plus de 1.100 en 7 ans. Maintenant que tout
est organisé, les baptêmes pourront être plus nombreux encore, car il y
a bien 3.000 catéchumènes. C’est surtout la jeunesse qui court après le
baptême : la preuve c’est que dans l’année, il y a eu environ 80 mariages.
Arrivant précisément pour la Toussaint, il fallut bien se mettre au frais ;
il y eut donc grand-messe pontificale ; un bon nombre des chrétiens
n’avaient jamais vus ces cérémonies. Ce même jour eurent lieu 160 confirmations, et missionnaires et néophytes furent également édifiés de la journée. Nos néophytes se tiennent surtout bien à l’église depuis qu’ils en ont
une si belle : celle d’Ukerewe en briques cuites bâties à la chaux est jusqu’ici
la plus belle du Vicariat ; on l’a faite longue de près de 60 mètres ; nos fidèles ne la remplissent pas encore, mais cela ne tardera pas, et nous avons
remarqué que depuis qu’elle est construite les baptêmes sont beaucoup plus
nombreux. Bientôt aux adultes vont s’ajouter quantité d’enfants baptisés en
bas âge et à qui leurs parents commencèrent à montrer le chemin de l’église.
Ce qui a progressé cette année surtout à Ukerewe, c’est l’œuvre des
catéchistes et les écoles. Grâce au gouverneur de la colonie, Graf von
Götzen160, il est venu depuis quelques temps un bon souffle de la côte ;
ce n’était pas trop tôt pour contrebalancer enfin un peu l’influence musulmane qui avait grandi beaucoup dans les dernières années. Presque
partout, en 1902, les chefs de district nous ont prêté leur appui pour
ouvrir de nouvelles écoles. A Ukerewe surtout, on pouvait aller vite en
besogne ; la mission avait depuis plusieurs années des instituteurs tout
préparés ; il n’y eut qu’à les installer. De 80, les enfants des écoles sont
montés à 4.000 dans cette seule mission ; si on comptait tous les enfants
qui viennent même un jour ou l’autre ce serait 8.000 qu’il faudrait dire. Mais
les Nègres n’aiment pas trop ce qui les gêne un peu ; on conçoit qu’ils se
contentent de venir à l’école quand cela leur plaît.
Dans ces écoles, le bon Dieu trouvera son compte et fera toujours son petit bénéfice.
159 Extrait d’une lettre du P. Brard (1896), A.G.M.Afr., N° 098283.

Voir R. BINDSEIL, Le Rwanda vu à travers le portrait biographique de l’officier,
explorateur de l’Afrique et gouverneur impérial Gustav Adolf von Götzen (1866-1910),
Berlin, 1992, 261 pp.
160

110

En dehors de l’école, il y a aussi le catéchiste ; lui travaille directement pour la religion ; il instruit tous ceux qu’il peut accrocher ; il apprend la lettre du catéchisme aux jeunes gens et aux enfants, et quand
ceux-ci sont arrivés à retenir par cœur toutes les prières du matin et du
soir, avec les 30 pages de catéchisme des commençants, ils sont amenés à la mission où un Père leur fait passer l’examen, et il les décore de
la médaille de la Sainte Vierge. Il faut voir comme tout le monde y tient ici
à cette médaille ! Ils ont une première arme déjà pour chasser le diable ;
en cas de danger, ils prennent la médaille qui ne quitte plus leur cou, entre
les mains, comme encore ils font de leurs arcs et flèches, dans les dangers
du corps. Ceux qui ont la médaille, croient aussi avoir le privilège déjà
de faire le signe de la croix, et on peut dire qu’ils usent largement de ce
privilège. Ils ne mangeront pas un petit fruit, ils ne boiront pas dans le
creux de leur main, sans avoir fait auparavant leur signe de croix. Par ici, ils
ont beaucoup l’habitude de mâcher des grains de café bouilli, et ordinairement, en voyage surtout, ils ont un petit sachet de ce café avec eux ; mais
vous les verrez toujours faire respectueusement le signe de croix d’abord
avant d’écosser leur grain. Nos gens ont souvent aussi l’habitude de se promener avec une bonne provision de vin de bananes dans leurs « Kurbisflasche »161 au long col de 30 à 40 centimètres ; ils sucent le contenu de leur
bouteille au moyen d’un tuyau de la hauteur même de la bouteille ; là encore
il faut faire le signe de croix avant.
Ce sont quelques petites pratiques qui vous font voir que nos braves
Nègres nous croient bien à la lettre quand nous leurs expliquons les
pratiques de la religion ; ajoutons que nous-mêmes nous imitons ces
pratiques que nous n’avions pas dans notre enfance, pour la bonne raison que tous nos gens seraient fort scandalisés s’ils voyaient que nous
ne sommes pas les premiers à faire ce que nous leur prêchons en catéchisme. N’allez pas croire surtout que nos Nègres ont du respect humain
pour faire tout cela parmi les païens ; en général c’est un honneur encore
d’être chrétien, et nos néophytes sont tous fiers de porter toujours le chapelet et la croix : plusieurs fois j’en ai même entendu qui s’accusaient d’avoir
quitté leur chapelet la nuit.
Mais avec de pareilles pratiques, vous voyez déjà que nos baptêmes
deviennent onéreux pour la mission ; les médailles, chapelets, croix, et
même la chaînette qui est au bout de la croix, il faut donner tout cela
gratis, et les chapelets surtout il faut les renouveler souvent ; c’est
presque tous les six mois. Comptez alors ce que cela fait pour les 3.000 et
quelques néophytes que nous avons pour le moment. Et c’est à partir de
maintenant surtout que nous comptons faire beaucoup de baptêmes, car le
Ruanda va commencer à en fournir.
Depuis Janvier 1903, je n’ai plus un seul chapelet à donner, et je n’ai pas
fait de commande, comptant sur la Providence. Ils n’ont qu’un tort encore
ces braves chrétiens, au moins beaucoup d’entre eux : le chapelet qu’ils récitent si fidèlement une fois le jour au moins quand ils en ont un, ils cessent
de le réciter, si celui-ci vient à se perdre. Nous avons beau dire qu’il faut
réciter le chapelet quand même que chacun d’eux a ses dix doigts (dans
chaque village, il y en a bien 2 ou 3 qui en ont même douze) qu’il peut comp161 Il s’agit d’une calebasse.

111

ter ses Ave Maria sur ses doigts, rien n’y fait, cela ne vaut pas disent-ils. Ils
comprennent bien un peu que des doigts de Nègres ne peuvent pas être indulgenciés.
Et surtout quand quelqu’un et surtout quelqu’une vient se confesser à
vous, ayez soin d’abord de bien regarder s’il a son chapelet au cou ; si vous
ne prenez pas cette précaution, vous vous exposez à donner comme pénitence quelques dizaines de chapelet à réciter à quelque pauvre chrétien qui, vite
de ce chef, s’autorise à vous demander le chapelet qui lui manque, ou même
qu’il a eu soin de cacher dans sa ceinture parce qu’il n’est plus assez beau.
Vous ferez bien de nous quêter aussi des scapulaires du Mont Carmel
surtout et de l’Immaculée Conception. Je ne sais pas si la Sainte Vierge a
bien prévu le cas des Nègres, en nous gratifiant de son scapulaire ? On
pourrait croire que non, sans quoi certainement, elle ne l’aurait pas suspendu à un fil si fragile, ni donné surtout un petit bout d’étoffe si mesquin. Ah !
il nous faudrait voir comme cette petite étoffe qui se roule au bout de deux
jours seulement en mince tire-bouchon, couvre mal les grandes épaules
nues de nos Nègres et Négresses surtout.
Jusqu’ici nous n’avons même guère osé imposer le scapulaire à nos néophytes qui cependant le réclament souvent, tant ils aiment à s’accrocher à
tout ce qui peut les préserver des poursuites du diable, et leur offrir quelque
chances de salut.
Une fois déjà, je crois vous avoir parlé de la grande pauvreté des
chers insulaires d’Ukerewe : celle-ci n’a pas diminué, et elle est un obstacle à la religion. Dans leur village ces gens vivent bien simplement ; un
simple ficelle autour de reins suffit bien souvent pour habiller les garçons,
même grands, et les filles ne suspendent à cette même ficelle qu’un petit
carré d’écorce d’arbres, grand comme la main ; quand elles sont plus âgées
et mariées, un lambeau de peau graisseuse de chevreau. Ce n’est pas un
costume pour aller beaucoup en société. Vers le moment du baptême, ils
trouvent moyen de se procurer un bout d’étoffe pour se faire un pagne,
soit en mendiant auprès de quelque ami un habit d’emprunt, soit en
venant travailler à la mission. Mais trop souvent après le baptême, les
fonds nus réapparaissent bien vite, et alors on n’ose plus venir à l’église, ni
pour la messe ni pour les sacrements. Si ces pauvres pouvaient passer avant
la messe du dimanche dans un de vos grands magasins de Mulhouse pour y
recevoir un mètre seulement de légère cotonnade, comme ils fréquenteraient
bien mieux les offices ! Encore une œuvre à faire. Je ne dis pas que nos Nègres ne sont pas paresseux quelquefois, mais le bon Dieu qui les a fait naître
comme l’oiseau sur la branche sait qu’ils sont encore plus misérables que
paresseux.
Cette pauvreté éloigne même encore beaucoup des gens de l’île complètement du baptême quand on va dans les villages un peu éloignés de la mission, ils se cachent derrière les haies qui entourent leur maison, et croiraient
nous faire injure en nous abordant dans leur pauvre état. Bon sentiment,
mais auquel Dieu j’espère portera bientôt remède.
Ukerewe a maintenant une belle église, vous ai-je dit ; mais il faut
ajouter qu’il n’y a que le bâtiment tout nu, même sans plafond ; on voit la
charpente toute grossière recouverte de simples tuiles rondes. De tour (clocher), on n’en a point fait, on ne voyait alors, et on ne voit encore nulle cloche à l’horizon. Il n’y a aucune statue si minuscule qu’elle put être. Des ima-

112

ges en papier, clouées contre le mur, remplacent les deux autels latéraux qui
manquent. Pas de grand Christ nul part. Au dessus du grand autel ; il a
fallut simuler une grande croix avec des bandes d’étoffes de couleurs. Pas
encore de lampe de Saint Sacrement. Les ornements pour la messe, nous les
avons, mais ils sont en étoffe bien simple comme il convient à une pauvre
mission. Pas de tableaux au reste. Il y a cependant 14 images du chemin de
croix que nos chrétiens aiment toujours à suivre ; elles sont en papier aussi,
simplement appendues au mur ; au-dessus, chaque fois, une petite croix en
bois que les missionnaires ont fabriquée. Pas de bancs à l’église, nos gens
savent s’asseoir par terre. Les murs sont blancs, sans peinture ; dans tout le
bas seulement court une couche de terre grise, qui tranche un peu sur le
fond blanc. Mais il y a un ornement dans l’église qui jusqu’ici n’a pas manqué, c’est la piété et la dévotion des fidèles jeunes et vieux, car il y a quelques vieux aussi. Souvent dans la journée, on en voit qui viennent faire la
cour, comme ils disent au bon Sauveur qu’ils ont appris à connaître. Aucun
ne passerait devant l’église sans entrer au moins quelque peu pour saluer
notre Seigneur.
Allons, envoyez-nous quelque chose pour cette chère église, ne serait ce
qu’un vieux Saint Michel que vous auriez fait rafraîchir quelque peu, et dont
la toile vaudrait la peine encore de faire le voyage. Nous nous chargerions de
lui trouver son encadrement. Mais il faudrait en roulant la toile avoir soin
d’intercaler un papier spécial, afin que ni l’humidité ni le grand soleil
n’abîme le tableau pendant le voyage162. »

En février 1903, Mgr Hirth séjourna à la Mission de Kome. Dans
son récit, il parle à son frère du succès de ses confrères chez les jeunes insulaires. Il lui parle aussi des soins médicaux donnés aux malades. Ce moyen d’évangélisation était une des caractéristiques de la
Société des Pères Blancs. Son fondateur, le Cardinal Lavigerie (18251892), voulait que chaque missionnaire apprenne « assez de médecine pour donner quelques soins aux malades 163. »
A Kome, Mgr Hirth écrit :
« Le 28 Janvier, je quitte le Bukumbi pour aller voir la mission de
l’île de Kome, beau petit coin vers le Sud-Ouest du Nyanza. Cette mission date de 1900, mais nos catéchistes l’avaient préparée depuis longtemps.
Aujourd’hui elle compte 145 néophytes et 5 à 600 catéchumènes. Les gens
de l’île ont un petit défaut. Ce sont de terribles saoulards, et par suite
ils sont vindicatifs et exercent la vendetta comme de vrais Siciliens. Ce
n’est pas tout à fait leur faute peut-être si les hommes aiment à boire ;
d’abord ils n’ont rien à faire du matin au soir qu’à fabriquer leurs flèches, et puis le bon Dieu fait mûrir autour de leurs huttes des bananes
en quantités sans travail aucun. Comment résister au plaisir de presser
simplement ces bananes pour en boire le jus ? Mais c’est que ce vin de baRécit de voyage de Mgr Hirth du 27 juin 1903 adressé à l’Abbé Ernest Hirth,
A.G.M.Afr., O60, N° 095309.
163 S. MINNAERT, Lavigerie nous parle de son œuvre missionnaire en 1869, Rome,
Mars 2009, http//www.maf rome.org/lavigerie_oeuvre_missionnaire.htm.
162

113

nanes rend méchant ; et comme il y a toujours quelque vieille querelle de
famille à vider, il ne se passe pas de semaine sans que même dans le voisinage des Pères, il y ait des tués. Il suffit d’ailleurs d’une seule flèche, bien
vite décochée. Ces flèches sont longues et fortes ; leur fer est à crochets, et
une fois que vous l’avez dans les intestins, mal vous en prend … Presque
toute la jeunesse vient maintenant à la mission, et les parents euxmêmes les envoient surtout depuis que l’année dernière les Pères se
sont montrés les bienfaiteurs de l’île. Ils ont sauvé la population de
l’épidémie de la vérole, terrible dans ces pays. Un individu atteint de la
maladie, est toujours condamné ; on le transporte dans la brousse et personne ne s’approche plus de lui. Il y a une 15e d’années ; l’île fut ainsi ravagée, les enfants surtout disparurent presque tous ; et aujourd’hui on voit fort
peu d’adultes de 15 à 25 ans. L’été dernier, la maladie réapparut ; un de
nos Pères se mit à vacciner à sa manière en donnant simplement, par
inoculation du virus, une vérole bénigne à tous ceux qui venaient lui
tendre le bras. On prenait le virus sur les gens eux-mêmes, après avoir
commencé à l’enlever sur un premier atteint de la vraie variole. Plus de deux
mille personnes, si je me souviens furent ainsi préservées de la maladie.
Le comble pour nos braves gens fut que le missionnaire fit tout gratis,
alors que les sorciers indigènes vendent leurs prétendues drogues un si
bon prix toujours. On aime encore les missionnaires parce que depuis
qu’ils sont là, la guerre n’est plus permise de village à village164. »

De mars à juin 1903, Monseigneur séjourna à Kyanja (1903) et à
Katoke (1897). A l’occasion de ces deux visites, il s’exprime sur
l’importance d’avoir de bonnes relations avec l’autorité autochtone
pour démarrer une Mission :
« En Mars [1903] nous fondions notre « Immaculée Conception » du
Kyanja non point encore à la belle chute d’eau dont je vous ai écrit, mais
dans un petit coin abandonné en friche. Nous entrons modestement : Dieu
fera le reste. Le roi a refusé de nous céder même la moindre culture ; il
refuse à ses hommes la liberté de venir nous louer leur travail, et préfère nous bâtir par ses esclaves mêmes nos premières huttes ; il refuse
surtout à tous ses villages la permission de venir nous visiter pour entendre notre Bonne Nouvelle, et il fait poster des gardiens aux avenues
pour surprendre ceux qui viendraient en cachette,… Mais que sont tous
ces moyens humains, si le bon Dieu de son côté nous trouve dignes de prêcher sa foi, et de souffrir pour lui (…). Nous avons une 4e station dans le
district de Bukoba, malheureuse celle-là aussi et pour la même cause.
Elle est dans l’Ussuwi et attend toujours ses premiers catéchumènes.
Pendant bien des années, contre tout droit, on lui a refusé même le terrain
nécessaire pour bâtir ; on voulait réduire les missionnaires surtout par la
famine. Aujourd’hui, nous avons le terrain, et les vivres nous arrivent, mais
pour la religion pas de liberté encore. Le roi de ce pays a mis aussi son
veto. Et dans ce pays, de 40, 60, ou 80.000 habitants seulement, hiérarchiRécit de voyage de Mgr Hirth du 27 juin 1903 adressé à l’Abbé Ernest Hirth,
A.G.M.Afr., O60, N° 095309.
164

114

quement assez bien constitué, aucun ne voulait aller contre la volonté du
chef, que chaque chef de village doit rappeler à l’occasion à ses sujets165. »

En juin 1903, Mgr Hirth arrive enfin au Rwanda. Il y visitera les
trois Missions qui existent déjà : Save (1900), Zaza (1900), et Nyundo
(1901)166. Il commencera par Zaza. Cette Mission avait été fondée en
novembre 1900 dans le Gissaka, un ancien royaume annexé par le
Rwanda.
Lors de son séjour à Zaza, Monseigneur donne un aperçu de la situation de cette Mission et il envoie sa lettre à son frère prêtre, Ernest. C’est bien dommage qu’il ne l’a pas envoyée après sa visite à
Save. Ainsi nous aurions su comment il aurait parlé à son frère de la
réorientation de cette Mission. Quant à la Mission de Zaza, il écrit :
« Il fallut se hâter pour arriver à la « Toussaint [Zaza] » avant le dimanche 20 [Juin 1903]. On se fatigua donc encore un peu, et dans la
soirée du samedi [19 Juin 1903], j’eus une réception enthousiaste dans
cette chère mission du Kissaka que je n’avais jamais visitée encore.
Vous vous souvenez peut-être de ce que je vous écrivais de sa fondation, le jour du 1er Novembre 1900, et quelle misère sons avions trouvée
alors dans ce pays où régnait la sécheresse et la famine depuis plusieurs
années. Le bon Dieu fit, je crois, un petit miracle. Cette fois-là, il nous
conduisit d’abord, sans qu’il y eut aucune préméditation de notre part, dans
le centre le plus populeux du pays ; et surtout le jour même de notre entrée
et les jours suivants, il fit tomber des pluies abondantes que les gens demandaient à grands cris depuis des années. Je vous disais alors quels squelettes nous avions trouvés partout sur notre passage, et comment aussi des
villages entiers étaient abandonnés. Les survivants nous regardaient comme
des anges venus du Ciel pour les visiter et les consoler ; je me rappelle encore des femmes qui à notre passage se jetèrent à genoux pour nous adorer
littéralement et nous supplier de ne pas aller plus loin. Je n’avais jamais vu
cela nulle part, des femmes levant ainsi leurs deux mains vers le ciel, et
criant tout haut pour bénir les esprits du pays qui par pitié pour leurs descendants malheureux, nous avaient amenés dans ce pays pour les sauver.
Aujourd’hui, quelle joie et quelle allégresse dans la population ! Les
émigrés dans les pays voisins sont revenus ; les bananeraies se repeuplent partout ; les troupeaux sont revenus partout, et surtout la
confiance et l’affection la plus entière est gagnée depuis aux missionnaires. Aussi ceux-ci ont pu faire beaucoup déjà. Ils ont bâti une résidence
avec toutes ses dépendances ; ce n’est encore qu’en terre durcie au
soleil et couvert en écorce de bananier ; le tout est entouré d’un bon
mur d’enceinte de 100 mètres de côté. Cela peut durer 10 ans au
moins. Des jardins sont créés, et beaucoup d’arbres fruitiers importés
déjà de nos autres stations. On a planté aussi des arbres forestiers déjà,
car dans ce pays complètement déboisé pour le besoin des troupeaux
trop nombreux, il faut prévoir l’avenir, et soigner pour les futures cons165 Ibid.
166 Mibirizi et Rwaza seront fondées fin 1903.

115

tructions. On songe maintenant à bâtir une église provisoire de 20 mètres
de long, car la quatrième année d’épreuve va venir pour les premiers catéchumènes et ceux-ci se presseront nombreux au baptême.
Vous dirai-je que le premier dimanche passé ici, j’ai vu à la mission
près de deux mille personnes au catéchisme. Il ne faut pas chanter cela
trop haut dans les journaux car les ministres déjà menacent aussi de
nous arriver. Oh ! la bonne population surtout ! Les chefs seuls, polygames comme tous les gens riches en ces pays, commencent par craindre notre influence, et voient avec quelque peine tout le monde courir
après nous. C’est dans la nature des choses qu’ils se tournent contre
nous. Mais nous faisons pour le mieux en attendant pour qu’on n’ait pas
trop peur du bon Maître que nous prêchons.
Le pays au reste n’a rien de merveilleux comme beauté ; je vous ai dit
qu’il était complètement déboisé, à tel point qu’en bien des endroits on fait la
cuisine à la bouse de vache. Ajoutez à cette nudité des collines ; le fond des
vallées qui est presque toujours couvert de marais et de papyrus. La terre
elle-même produit des récoltes assez maigres, et souffre assez souvent de la
sècheresse. Si les gens n’avaient pas les haricots, ils ne mangeraient pas
souvent leur content. On a beaucoup trop surfait la fécondité et la beauté
du pays du Ruanda. Il y passablement de troupeaux, de l’espèce de vaches
qui portent des cornes mostres de 1 m. de long et plus ; mais ces vaches ont
peu de lait, elles sont le monopole de quelques riches, 2 ou 3 dans chaque
village, et surtout elles ne supportent pas l’exportation.
Ces bêtes à cornes n’ont donc pas grande valeur elles-mêmes pas plus
que les chèvres qui sont d’une très petite espèce. La preuve, c’est que depuis
que je suis ici, depuis une semaine, on m’en apporte 6 ou 7 en cadeau, des
bœufs assez grands ; c’est dans l’espoir d’avoir un contre-cadeau en étoffes.
Cette habitude patriarcale de venir saluer en portant force cadeau devient
un peu embarrassante : la politesse me défend de refuser, par ailleurs que
faire avec toute cette nourriture : bananes, patates, gerbes de maïs, paniers
de pois et de haricots, paquets de bois (passe encore pour le bois : c’est
comme une conserve), cruches de vin de bananes, etc., etc… le sorgho n’est
pas mûr, mais il y a cette année de pleins champs. N’oublions pas les cruches de miel, et du bon, une fois que l’on a extrait la cire (les indigènes pétrissent le tout ensemble et mangent le tout), il y a encore des cruches entières de beurre, mais celui-là comme il sent le rance !! il ne peut pas passer
dans notre cuisine, mais il passera dans nos lampes.
Il y a bien aussi un petit ennui dans tous ces cadeaux ; chaque petit
chef qui vous l’apporte veut aussi vous causer en particulier : c’est pour
implorer notre protection contre tel autre avec qui il est en procès pour
quelque vache ou quelque femme surtout. Il faut écouter toutes ces
histoires qui ne finissent plus, et qui sont embrouillées à plaisir, faire
semblant même de s’intéresser à toutes ces querelles d’enfants, donner
à chacun de bonnes paroles, et essayer de mettre la paix, là même où
l’on n’en veut nullement. Si la patience vous manque, vous n’aurez pas
beaucoup de monde ensuite au catéchisme. Dans les séances un peu
longues ne soyez pas délicat surtout pour l’adorat. Nos gens sont beurrés
régulièrement par tout le corps du haut en bas ; et leurs étoffes, soit blanches, soit de couleurs, toutes également beurrées dès le premier jour ; ce
graissage est souvent répété, comme par chez vous, on fait souvent toilette

116

quand on se respecte. Pensez donc quel bouquet de parfums cela doit faire
après des mois et des années.
Ajoutez que dans ce pays où l’on a le culte de la vache, les maisons ellesmêmes sont crépies à l’intérieur, murs et cloisons, de belle fine bouse de
vache ; le foyer installé au milieu de la maison, bâti aussi en bouse de vache ; le pavé, je ne l’ai jamais vu, je suppose que c’est de la simple terre,
couvert d’herbe fine toujours, en guise de litière.
Nous n’avons pas de chrétiens encore ici, pour l’unique raison que je
crois vous avoir donnée plus haut, mais si les missionnaires ici sont
assez nombreux et qu’ils fassent de bonne besogne, dans 3 ou 4 ans, il
pourrait y avoir autant de milliers d’adultes baptisés. Il y a en ce moment
plus d’un millier, hommes et femmes, enfants surtout qui savent tout leur
catéchisme et leurs prières, et qui ont
reçu la médaille. On ne peut leur faire
passer l’examen que le dimanche,
mais chaque fois ils se battent pour
arriver jusqu’au Père.
Il y aura bien des misères à guérir
aussi. En voici encore une que nous
venons de découvrir. Toute fille qui
s’est
laissé
surprendre
avant
d’avoir été régulièrement mariée,
et qui accouche d’un enfant quel
qu’il soit, l’enfant est saisi dès sa
naissance par les parents de la fille
et mis à mort.
Il paraît que quelquefois chez
des familles qui se respectent, c’est
la fille elle-même qui est mise à
mort : voilà qui est radical au moins
pour maintenir la loi en vigueur et
pour faire comprendre aux Nègres
que les femmes ne sont pas tout à fait
comme des chèvres. Aussi cette population a-t-elle l’air au moins d’avoir
des mœurs assez bonnes. Il y a par-ci
par-là d’assez belles familles. Cependant
MATHIEU 19, 14 (BENZINGER)
on voit souvent que celui qui se trouve assez riche pour avoir des vaches se
croit assez riche aussi pour avoir plusieurs femmes. Tous ceux-là avant peu
auront quelque peine à voir ici le missionnaire quoique celui-ci s’applique à
ne pas trop le déranger pour le moment.
Nous commençons d’abord l’instruction par les mêmes disposés, il y en a
tant, grâce à Dieu !
En ce moment, 40 catéchumènes les plus sérieux sont dispersés déjà
dans les villages autour de la mission ; ils ont charge d’apprendre le peu
qu’ils savent à ceux et celles qui n’ont pas eu l’occasion encore de fréquenter le missionnaire ; c’est une petite épreuve pour eux aussi ; s’ils
la subissent bien ils auront le baptême ; sinon, ils attendront un peu. Je
veux être modeste, en disant « le peu qu’ils savent » ; n’allez pas croire cependant que ce soit si peu déjà ! Nos gens d’ici ne sont pas du tout des plus

117

idiots, et il y en a plus de 80 qui régulièrement depuis deux ans ont eu deux
grands catéchismes par jour. Beaucoup savent lire ; quelques-uns écrivent…
Ils ont à leur usage une petite bible que Benzinger167 nous a imprimée
déjà en 4 langues différentes : c’est un joli petit volume de 136 pages,
renfermant le résumé de l’Ancien et du Nouveau Testament : beaucoup
l’apprennent par cœur168.

SAVE (1905 ?) : LE P. BRARD (avec parapluie) AU MILIEU DE SES CHRETIENS

La réorientation pastorale de juillet 1903 à Save
Mgr Hirth visita Save du 7 au 27 juillet 1903. Lors de sa visite, il
écrit une longue lettre à Mgr Livinhac. Elle date du 20 juillet 1903 169.
Dans cette lettre, il donne un compte-rendu des problèmes et difficultés rencontrés dans les différents postes de Mission de son Vicariat. Il évalue ensuite la situation à Save puis donne un résumé de sa
nouvelle orientation pastorale :
167 «Benziger Brothers » est une Maison d’Edition des livres catholiques. Elle fut fondée

en 1792 à Einsiedeln en Suisse. Dans la dernière décennie du XIXe siècle, la maison
d’édition prendra le nom « Benziger and Company ».
168 Récit de voyage de Mgr Hirth du 27 juin 1903 adressé à l’Abbé Ernest Hirth,
A.G.M.Afr., O60, N° 095309.
169 Lettre de Mgr Hirth du 20 juillet 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095081095083.

118

« Sacré-Cœur d’Isavi, le 20 Juillet 1903
Monseigneur et très Vénéré Père,
Le dernier courrier nous a apporté avec les nouvelles que Notre Grandeur
a bien voulu nous donner sur le voyage de Rome, quelques lignes précieuses
qui sont chaque fois pour nous le plus précieux encouragement. Par nos
Sœurs de Marienberg, j’ai reçu aussi des explications satisfaisantes au sujet
du contrat passé avec la maison-mère de Saint-Charles, et je remercie tout
spécialement Votre Grandeur des quelques détails à ce sujet.
Ce courrier emporte le duplicata des Rapports à la Propagation de la Foi,
à l’œuvre de la Sainte-Enfance, et à la Société expédiés de l’Ussuwi (aussi) le
11 juin.
Cette lettre-ci est un peu en retard, mais vous voudrez bien Vénéré Seigneur et Père, m’excuser ; je ne pouvais guère l’envoyer avant d’avoir vu les
missions du Ruanda qui devaient en former le fond principal. Permettez que
je suive l’ordre des stations visitées.
Buyango d’abord sur la Kagera. La station est rebâtie et le provisoire
qu’on a fait est suffisant pour plusieurs années. Nous sommes là sous le
successeur de Mutatembwa, Kartesigwa, chef toujours hostile et qui depuis
15 ans déjà est travaillé toujours par les ministres protestants de l’Uganda.
Aussi pour l’œuvre des conversions, les missionnaires de cette station sontils toujours un peu découragés ; des confrères plus expérimentés auraient
sans doute plus d’action, mais où les trouver. Il peut bien se faire que le
déplacement du P. Backhove s’impose ; une certaine timidité semble être
cause en partie de son peu de succès. La mission a tout le long de la Kagera 13 ou 14 écoles, dans tous les plus gros villages ; les catéchistes
s’ils s’y prenaient bien seraient bientôt maîtres de la position, mais il
faudrait avoir confiance dans l’œuvre et ne pas craindre la peine.
Marienberg [Mission près de Bukoba en Tanzanie] a gagné passablement
de terrain depuis deux ans ; la mission commence à pénétrer dans les villages. Ce district possède, sous deux chefs toujours hostiles aussi, une vingtaine d’écoles. Les confrères travaillent beaucoup, et on peut espérer une
augmentation de baptêmes dans un prochain avenir. C’est après deux ans
de séjour seulement que j’ai pu comprendre que le malheur de Marienberg
vient en bonne partie de ce que cette mission a été pendant cinq ans assez
mal orientée. Les missionnaires croient quelquefois qu’en faisant de la
petite politique locale, ils gagnent plus qu’en faisant des catéchismes ;
le résultat est qu’on finit par être mal avec tout le monde. Votre Grandeur sait combien je suis inhabile et lent à connaître les hommes et les
choses ; aussi chaque fois qu’il arrive une nouvelle caravane, je ne sais ce
qui me domine davantage, ou de la joie de recevoir de nouveaux confrères,
ou du souci de leur trouver la place qui leur convient.
Au Kyanja dans le pays de Kaïgi, je n’ai passé que cinq jours. Cette mission est dans ses débuts (fondée en Mars). Le chef refuse à ses gens la
liberté aussi, nous le savions avant d’entrer, mais il m’a semblé qu’un si
magnifique pays, à trois journées seulement de la côte par le lac et le chemin
de fer ne devait pas tout entier tomber entre les mains des protestants. Si
nos missionnaires peuvent au reste être prudents dans l’exercice du
zèle, la foi s’introduira vite. Je voudrais fixer là ma résidence pendant les

119

quelques mois de l’année qui ne sont pas employés en courses. Il faudrait là
ouvrir enfin une école-séminaire, œuvre qui me paraît difficile, si la
Providence ne me fait pas découvrir un confrère ayant spécialement le
don d’éducateur.
Une très belle route me mène dans l’Ussuwi. C’est ici la plus triste et
la plus inféconde de nos stations. Elle a mal commencé et on a éloigné
les gens de la mission, au lieu de les attirer ; on a blessé les chefs surtout, et il faudra maintenant du temps.
Depuis huit mois cependant les circonstances seraient assez favorables, grâce à Bukoba qui nous a donné des villages en propriété (60 familles) et ouvert huit écoles dans les plus gros villages du pays ; mais
les missionnaires ont voulu faire à leur manière, malgré les indications
les plus précises que j’ai multipliées et que la légèreté a fait négliger.
Aussi serai-je obligé d’enlever de sa charge le P. Supérieur de la station
pour lui trouver un autre emploi. La règle n’est pas assez observée, surtout le temps est perdu en causeries dont les confrères mêmes sont fatigués ; les relations sont assez mauvaises avec la station militaire voisine (à 1 h. ½) ; des scandales même ont eu lieu – excès dans le boire – ce
dont s’amusent les Européens du district ; les indigènes ne sont pas catéchistes, il n’y a pas dix catéchumènes un peu croyants. Il y a aussi la manie de juger les procès, et ils sont tranchés envers et contre le roi ; le
matériel est dilapidé, comme il l’a été dans d’autres stations, il faut le dire,
par excès de bonté de cœur. Le Fr. Joseph a dû être transféré au Kyanja, il
faut ajouter, il est vrai que le Frère ne peut aller avec tout le monde.
J’attends avec grande impatience le retour du P. Buisson, mais lui-même
aura de la peine à créer la mission, car lui aussi, il semblait souffrir de sa
première formation dans l’Ussuwi.
Au Kissaka, la Providence m’a ménagé au moins autant de consolations
que j’ai trouvées d’ennuis ailleurs. Quam bonum et quam jucundum170,
quand on veut s’entendre et être simple comme l’est le bon P. Pouget ! Le
Père se donne beaucoup de peine, et il réussira pleinement, surtout s’il peut
devenir un peu moins colombe pour se faire un peu plus serpent ; cela à l’air
de mal sonner, mais me paraît répondre à la chose. Il y a au Kissaka près
de 3000 catéchumènes, et le 1er baptême aura lieu à Noël.
Le P. Pouget ne demandant pas mieux que d’être éclairé a reconnu quelques erreurs dans sa manière de faire ; pendant 18 mois passés à Isavi, il
avait pris certaines habitudes qui ne sont conformes ni à la manière de
faire l’Eglise, ni aux indications si précises des circulaires de Votre
Grandeur. Dans toutes nos stations, j’ai fait relire toute la série de ces circulaires à mon passage, et j’ai essayé dans les conseils laissés aux confrères de
m’y attacher le plus possible. Je ne saurais assez remercier Votre Paternité
de nous montrer aussi nettement le véritable esprit qui doit nous animer.
Les constructions sont achevées sauf la chapelle qui se fera en 1904 : elle
sera provisoire et pourra contenir 5 à 600 personnes. Le P. Zuembiehl m’a
paru bien disposé, et je songe à lui pour la prochaine fondation au Kivu. Le
Fr. Anselme est un excellent Frère qui a appris à faire un peu de tout. Si les
relations avec les chefs sont bien conduites, le Kissaka pourra dépasser Isavi
par ses succès ; les Pères s’y font aimer.
170 « Comme c’est bon et joyeux ».

120

A Isavi la besogne a été difficile, et il m’est difficile aussi de juger
tout à fait de l’avenir de cette mission ; il y a beaucoup de bien, et il y a
du mal. Je voulais passer ici 15 jours comme dans les autres stations,
et la Providence m’a allongé mon séjour d’une semaine pour permettre
à ma pauvre lenteur de mieux voir. Le chef de la station militaire du Kivu,
qu’il me faut voir pour plusieurs affaires assez graves, vient de disparaître,
victime d’un accident de chasse à l’éléphant, d’autres disent, victime de la
vengeance d’un soldat noir ; j’attends son remplaçant.
Il faut que je parle encore à Votre Grandeur du P. Supérieur de la station ; ce cher confrère, tout en faisant une grande somme de travail, et
gardant parfois une excellente humeur avec ses confrères, a trop souvent encore son esprit propre ; il est précipité dans ses démarches ; ses
relations avec le gouvernement de la colonie sont assez mauvaises. Le
chef d’Usumbura a passé huit jours à une journée de la mission, sans
vouloir la visiter, et il a refusé toutes les demandes que lui a fait faire le
Père ; le chef du Kivu vient de passer aussi, et est reparti assez mal
disposé. Les relations avec le roi et les chefs du pays sont plus mauvaises encore, et cela est grave dans un pays où le régime est plus absolu
que même jadis dans l’Uganda. Depuis plus de 6 mois pas même de salutations échangées avec la cour ; défense à tous les chefs d’apporter des cadeaux, ce qui équivaut pour eux à leur interdire l’entrée à la mission : c’est
ce qu’ils ont compris et ce qu’ils font. Il y a même quelques faits aussi qui
me rendent plus perplexe encore vis-à-vis de mon devoir. En ma présence,
deux missionnaires et deux néophytes ont été scandalisés gravement à
la suite d’une scène violente échappée au Père, avec cris et termes injurieux. Il y a eu plusieurs autres scènes violentes dont les indigènes ont
été victimes, et les mesures de violence sont assez habituelles au Père
envers ceux-ci. Malgré des avertissements réitérés on continue de juger
toutes sortes de procès, et trop souvent ceux qui suscitent de mauvais catéchistes ; il y a des peines et des amendes imposées même à des chefs, ce
qui est contre le gré des grands du pays, et contre le gré du gouvernement qui prétend avoir seul ce droit. Il y a contravention formelle à des
ordres précis et réitérés par écrit au sujet de la propriété d’Isavi. En entrant
dans le pays en 1900, il avait été convenu avec le roi, que les missionnaires ne prendraient aucun de ses villages, et malgré tout, on a mis la
main, sans raison aucune, sur un terrain de près de 3.000 hectares avec
environ 8.000 habitants ; on exerce sur ce terrain une autorité royale,
non seulement en jugeant bien des procès, mais en commandant des
corvées, exigeant par corvée aussi des matériaux de construction, chassant les polygames, faisant enlever les amulettes et démolir les petites
huttes des sacrifices, remplaçant même un chef qu’on a expulsé ; imposant des chrétiens de l’armée roulante comme catéchistes contre le gré
des chefs, et cela aussi dans des villages en dehors de la propriété prise,
et à plus de 10 Kilom. de rayon ; c’est afin de réquisitionner les gens
soit pour l’instruction dans le village même, soit pour la venue à la mission à certains jours, ce qui explique en partie l’affluence de 4.000 personnes et plus tous les dimanches, alors que le roi en réunit rarement
2.000…
Je ne puis concevoir tant d’errements qui me paraissent graves, tant
ils sont opposés à ce que pratiquait Notre Seigneur ; et voilà pourquoi je

121

suis si préoccupé de l’avenir non seulement d’Isavi, mais de nos futures
fondations dans le pays. L’embarras augmente, quand je vois que le Père
fait école et entraîne des confrères dans cette voie ; il y en a 3 ou
4 déjà.
En particulier, j’ai essayé de faire comprendre à ce cher confrère, en
y mettant je crois tout le peu de charité que j’ai pu trouver qu’il fallait
faire autrement. J’ai eu des promesses, mais la confiance et la paix ne
me peuvent naître encore sur ce point. Pour les missionnaires de la
station, j’ai écrit de longues pages d’instructions dont je résume les
résolutions pratiques en ces quelques lignes :
1) il faut reprendre les relations avec les chefs, surtout en les visitant et en leur facilitant les visites à la mission ; il faut accepter leurs
cadeaux, dût même le budget en souffrir un peu.
2) il faudra renvoyer dans les 3 mois, environ 23 sur 30 des auxiliaires étrangers qui depuis 3 ans ont travaillé à rendre la mission odieuse
à tous les chefs et à tous les vieux. Plusieurs de ces auxiliaires ont à
leur acquit des délits qui les exposent à tomber sous les coups de la
justice, et ce serait un malheur pour la mission de voir des soldats du
Fort venir saisir ces prétendus catéchistes. La mission a tout avantage
à remplacer ces auxiliaires, qui ne se louaient que pour une année, par
ses premiers néophytes et ses meilleurs catéchumènes.
3) Aucun indigène ne sera réquisitionné ni pour venir à la mission se
faire instruire, ni pour des réunions dans les villages ; mais on insistera
d’autant plus pour les faire venir librement.
4) Pour placer un catéchiste dans un village, on s’arrangera à
l’aimable avec le chef de ce village.
5) A la mission, j’ai trouvé 157 garçons et 29 filles, dont beaucoup,
peut-être le plus grand nombre, venus contre le gré de leurs parents et
pour fuir les travaux de la maison ou les corvées du roi. On rendra peu à
peu ces enfants à leurs familles et on ne gardera que les enfants de service et pour l’école des catéchistes une vingtaine d’enfants des villages
éloignés qui ont le consentement de leurs parents. Outre ces 20, on
pourra avoir beaucoup d’externes libres. Un plus grand nombre
d’internes ne peut guère être bien élevé à la station.
6) Dans les villages et à la mission, 1 116 enfants recevaient un enseignement obligatoire sur des tableaux de lecture ; cet enseignement
sera rendu libre ; c’est au gouvernement à le rendre obligatoire, s’il lui
plaît, ce qui n’est nullement opportun au Ruanda.
On a fait une erreur assez grave aussi, il me semble, en conférant les
premiers baptêmes uniquement à des enfants de 15 ans et au dessous,
ces enfants, dans ce pays, ont une tendance spéciale à aller se faire boy
de soldats. On devrait s’appliquer à attirer tout d’abord les jeunes gens
jusqu’à 25 ans, pour trouver plus vite en eux des gens posés, et pouvant
aider à propager notre Sainte Foi. Avec quelques bons procédés, cette
classe de gens est facile à attirer ; et de fait, beaucoup ont commencé
sous l’impression de la crainte qui maintenant pourront être amenés à
venir librement. Il faut dire qu’à la mission même, le P. Supérieur fai-

122

sait beaucoup pour amuser les enfants, et donnait des cadeaux assez
souvent.
D’après les listes, il y a à Isavi 4656 catéchumènes ; si on s’y prend
bien, on pourra en avoir bientôt dix mille, sans que le roi s’en offusque ;
il suffit de ne pas faire de bruit inutilement.
Si Votre Grandeur voit qu’il y a quelque chose de bon dans ces prescriptions elle voudra bien m’appuyer à l’occasion pour les faire accepter.
Ce Ruanda sera un merveilleux pays de grâces et de bénédiction si nous
ne gâtons pas trop l’œuvre de Dieu ; il y aurait dès maintenant, dès 1904,
plus de baptêmes à faire que dans l’Uganda même ; les gens viennent presque d’eux-mêmes, si nous ne les rebutons pas. Si notre Grandeur voyait de
ses yeux ce que c’est, elle nous enverrait immédiatement un supplément de vingt missionnaires pour prendre
au plus tôt possession du pays avant les
protestants et les musulmans, sauf à nous
retrancher ensuite les renforts les années
suivantes. Combien je supplie le divin Cœur,
à qui nous avons donné le Ruanda dès notre
entrée dans le pays, d’inspirer à Votre Paternité et aux vénérés membres du Conseil, le
désir efficace de faire ce grand coup de
filet ! Faut-il ajouter que c’est au Ruanda que
les missionnaires sont le mieux placés au
point de vue de la santé, et qu’ils pourront
travailler de plus longues années : les grosses
fièvres sont inconnues, et les petites santés
suffissent ici. Les 2 uniques cas, Classe et
Smoor, sont des accidents qui s’expliquent
par leur voyage extraordinairement pénible
au plus fort de la masika171; ces accidents
BISHOP TUCKER (1849-1914)
peuvent être évités généralement. Il n’y a pas,
je crois, pour le moment de champ plus fécond dans les Vicariats de la Société, si ce n’est l’Urundi, quand les païens voudront s’ébranler comme ici.
Ci-joint, et à l’appui de ma lettre, le diaire d’Isavi pour les six derniers mois.
Avant de me rendre au Bugoye, il me reste à voir le roi du pays et le
commandant des stations militaires du Kivu. Sans leur bienveillante autorisation, pas de nouvelle fondation. En tout cas, le gouvernement déjà nous
offre une place au Sud du Kivu, dans un endroit bien peuplé, et bien alléchant pour les ministres. Le bishop Tucker172 a demandé officiellement
aussi de fonder au Ruanda ; je crois qu’il a en vue le Mpororo, et la région du Mfumbiro qui est des plus peuplées. Toute cette région même
au Nord du Mfumbiro appartient au Ruanda.
171 « Saison de pluie ».
172 Bishop Alfred

Tucker (1849-1914) fut évêque de l’Eglise anglicane au Buganda. Il
soutint la politique du Capitaine Lugard, qui combattait les Baganda catholiques au
désespoir de Mgr Hirth. Il œuvra à la constitution d’une Église ougandaise autonome,
dotée de ses propres dirigeants. Il donna aussi beaucoup d’importance à l’éducation.

123

De nos missions d’Ukerewe, du Bukumbi et de Kome, je n’ai rien de bien
particulier, sinon que les santés (celle du P. Loupias entre autres) ont souffert un peu plus qu’à l’ordinaire. Du Bukumbi, on me mentionne un heureux
mouvement : les catéchismes préparatoires au baptême sont plus fréquentés
que dans les deux dernières années.
Votre Grandeur voudra bien ne pas se blâmer si on lui dit que je fais ce
voyage à pied : ce n’était pas mon intention ; mais j’ai perdu dès les premiers
jours deux ânes qu’on croyait très bons. J’ai un hamac ; et la santé est
parfaite. Si au moins la persécution que vous subissez pouvait avoir le bon
effet de multiplier ici les grâces de conversion, nous serions heureux de vous
offrir ce soulagement.
Daignez, très Vénéré Seigneur et Père, nous continuer le secours de vos
prières, et agréer l’expression des sentiments de profond respect et
d’affection filiale avec lesquels je suis
de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur en N.S.
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
Les confrères se joignent à moi pour vous offrir leurs humbles hommages de
respectueuse et filiale soumission. Le prochain courrier nous apportera, si
possible, un rapport signé [mot illisible] à la Sainte Congrégation de la Propagande. J’ai cru devoir supprimer une 4e feuille pour ne pas attirer
trop l’attention sur ce pli trop chargé. »

Conclusion
Jusqu’en 1912, Save fit partie de l’immense Vicariat du Nyanza
méridional. Par ce fait, le développement de cette Mission a été influencé par les autres postes de ce Vicariat. Les missionnaires furent
facilement nommés d’un poste à l’autre. Par conséquent, ils divulguaient leurs idées et leurs expériences un peu partout. Reste que
les nouveaux arrivés suivaient l’exemple des anciens. Il est donc important d’étudier l’évangélisation à Save dans un cadre beaucoup
plus large que celui de cette Mission, et même beaucoup plus large
que celui du Rwanda.
A Save, Monseigneur demande au P. Brard de respecter davantage
l’autorité civile. Et il introduit le principe de l’évangélisation des
Banyarwanda par eux-mêmes, un principe déjà appliqué à Zaza
bien avant Save. Aussi veut-il que l’évangélisation s’adresse en premier lieu aux jeunes adultes quand un poste de Mission commence.
Par cette décision, il abandonne l’approche du Cardinal Lavigerie
selon laquelle il fallait commencer plutôt avec des enfants étant plus
maniables. Finalement il veut que les catéchistes baganda rétribués
soient renvoyés. Ils avaient pratiqué une évangélisation basée sur la

124

force, la contrainte, la peur et la violence. Une étude supplémentaire
pourrait montrer dans quelle mesure cette manière de faire a été
imitée dans les autres Missions non seulement par des catéchistes
étrangers mais aussi par des catéchistes rwandais, comme cela fut le
cas à Save173 et à Rwaza174 :
« A Issavi, c’est le malheureux système de recrutement du catéchuménat qui met toujours encore un peu la mission en hostilité avec les
chefs, ainsi que les exigences parfois des néophytes. Ceux-ci voudraient
un peu trop vite être exemptés des corvées qui les ennuient et sont trop arbitraires ; les pauvres le mériteraient bien, mais cela ne saurait se faire brusquement. Et puis au sujet du recrutement, voici encore ce qu’écrit, le
21 Juin dernier, le P. Loupias, que j’avertis par chaque courrier : « Les
catéchistes d’Issavi ont vu faire les Baganda, et ils font à peu près
comme eux, quelques coups de bâton et quelques cruches de pombe en
moins. (On n’a jamais écrit ce qu’ont fait ces Baganda). Je fais remarquer
sur remarques, sed in vanum175… Le P. Brard avait désigné quelques individus plus dévoués ou plus actifs pour surveiller la chrétienté de leur
colline et y maintenir un peu de ferveur parmi les catéchumènes. Ces
jeunes gens ont pris leur rôle au sérieux, trop au sérieux, à mon avis. La
colline semble leur propriété exclusive176. »

La réorientation pastorale de Save par Mgr Hirth est une « révolution » par rapport à la pastorale du P. Brard. Elle aura des conséquences pour les autres Missions. Les instructions de Rwaza de
1905, par exemple, reflètent cette nouvelle orientation :
« (…)
1. Interdire aux femmes la chambre et la cour intérieure.
2. Introduire le « Yambo Padiri » 177.
NEOPHYTES : viser à avoir au premier baptême un noyau d’au moins vingt
chrétiens, et ne dépasser guère la trentaine ; puis, pendant deux ans ne
procéder que par petits groupes de 10-15.
CATECHUMENES :
1. Qu’entend-on par catéchumènes ? C’est un homme qui a un
commencement de Foi et un désir vrai du baptême. Cette définition
exclut la définition du catéchumène qui n’avait appris que la lettre du catéchisme.
173 S. MINNAERT, « Musinga et les Pères Blancs. Rapport politique confidentiel du 24

mars 1918 », in Dialogue, Kigali, Janvier-Mars 2013, N° 201, pp. 223-25.
174 S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société rwandaise durant l’époque coloniale
allemande (1900-1916). Une rencontre entre cultures et religions », …, op.cit., pp. 53101.
175 « Mais c’est en vain ».
176 Lettre de Mgr Hirth du 13 août 1906 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095119095121.
177 C’est du kiswahili, ce qui veut dire « Bonjour Père ».

125

2. Quel mode de recrutement suivre ? Recrutement les uns par les
autres. Recruter par les jeunes gens et les hommes et faire le moins
possible recruter par les enfants qui ne seront que des répétiteurs.
3. Quelle catégorie de gens rechercher d’abord ? De 20 à 30 ans.
4. Où les prendre ? Dans les environs de la Mission, puis s’étendre.
5. Que leur enseigner ? La conviction, plutôt que la lettre des grandes vérités.
6. Comment entendre la règle des quatre ans ? Elle s’applique littéralement aux adultes. Pour les vieux (par exemple le père d’un bon chrétien
de 25 ans) on peut baptiser au bout de 2 ans [mot illisible] comme après
6 ans.
7. Comment faire persévérer les catéchumènes ? En règle générale, après
une année le texte du catéchisme et des prières, se faire amener le catéchumène par le catéchiste. La 2e année au moins une fois par semaine, le
catéchiste prendrait son thème de conversation dans la « Kufutula », Ancien Testament, et la 3e année dans le Nouveau Testament. A ce propos,
tout bon chrétien devrait savoir lire. En 4e année de catéchuménat, le catéchumène demande lui-même le baptême, et assiste pendant 6 mois au
catéchisme du dimanche, entre pendant 3 mois au catéchisme des commençants, puis pendant trois mois au catéchisme des sacrements. Durant la 2e et la 3e année, une fois par semaine, faire venir les catéchumènes à la Mission.
CATECHISTES : Comment les payer ? Une coudée de Bombay par
conquête, se réservant la chaînette à ceux qui apprennent à lire à cinq
individus. Ceci est à titre d’idée émise : voir plus tard la pratique.
ECOLE : Il y aurait 3 divisions. L’inférieure comprenant les enfants sous
l’hangar ouvert. La deuxième et la première division marcheraient simultanément dans salle fermée en silence (…)
Nota : A l’école :
1. Récompenser la bonne volonté plutôt que le mérite.
2. Y admettre surtout les externes.
3. But de l’école : Préparer 2 ou 3 élèves chaque année pour l’école centrale, dans le but de former séminaristes, catéchistes pour les missions
d’origine, et quelques chrétiens d’élite qui entraîneront la masse.
4. Age des élèves : A partir de douze ans jusqu’à 15 ans, préparation à
l’Ecole centrale. Pour les catéchistes, choisir à partir de 15 ans.
5. Au pensionnat, admettre des garçons, et le moins possible.
6. Pas de pensionnat de filles, ni de refuge178. »

La réorientation pastorale de 1903 apparait aussi dans les deux
directoires de Mgr Hirth pour le catéchuménat, l’un publié en 1908,
178 Instructions de Mgr Hirth du 15 février 1905 pour le poste de Rwaza, A.G.M.Afr.,

N° 098016.

126

l’autre en 1909179. Plus tard, le P. Lecoindre (1878-1960) dira que
ces directoires n’ont pas été suivis180.
Nous terminons en posant la question si la vision pastorale du
P. Brard à Save n’a pas été inspirée par les « réductions » des Jésuites au Paraguay entre 1609 et 1763. Ceux-ci avaient créé un état
théocratique avec une organisation originale retirant les autochtones
au contrôle de l’autorité civile. De fait, la Mission de Save, à l’époque
du P. Brard, se présente sous les traits d’une « réduction sudaméricaine » certainement durant les premières années de son existence. La réorientation pastorale de 1903 mit fin à cette réalité en
théorie. Mais en pratique, au Rwanda, l’Eglise catholique se développera comme un Etat dans l’Etat avec l’aide des autorités civiles.

NYANZA (1905 ?) : LE P. BRARD A LA COUR DU MWAMI MUSINGA

179 Mgr HIRTH, Directoire pour le catéchuménat à l’usage des missionnaires du Nyanza

méridional (1ère édition), Alger, 1908, 46 pp. Voir aussi Mgr HIRTH, Directoire pour le
catéchuménat à l’usage des missionnaires du Nyanza méridional (2 ème édition), Alger,
1909, 78 pp.
180 C. LECOINDRE : Raisons qui ont nui beaucoup au développement de la mission au
Ruanda, A.G.M.Afr., N° 111459.

127

VUE SUR LA COLLINE DE BUTARE (HUYE)

LA CONSTRUCTION D’UNE EGLISE

128

5

DERNIER RAPPORT DU PERE BRARD
« Notes proposées à Mgr Livinhac
à l’occasion du Chapitre Général de 1906 »

D

ans cet article, nous
voulons vous présenter
le dernier rapport du
P. Brard de la Société
des Missionnaires d’Afrique (Pères
Blancs)181. Ecrit au début de 1906,
il porte le titre : « Notes proposées à
Mgr Livinhac à l’occasion du Chapitre Général de 1906 ». En effet, le
document a été rédigé à l’occasion
d’un Chapitre Général, c’est-à-dire à
un moment important de l’histoire
de la Société des Missionnaires
d’Afrique. Il est conservé dans les
Archives Générales des Missionnaires d’Afrique à Rome (A.G.M.Afr.) et
porte le N° 095349.
Son auteur, le P. Brard (18581918), est un missionnaire bien
connu. Il a marqué l’évangélisation
de l’Afrique équatoriale par ses convicLE P. BRARD (1905 ?)
tions fortes et par sa manière d’agir très personnelle ; elles mettaient
ses supérieurs parfois au désespoir. Au Rwanda, il a fondé la première communauté chrétienne à Save en 1900. Les Banyarwanda l’ont
appelé « Terebura » ; c’est la prononciation de « Brard » en kinyar181 Durant sa vie, le Père a écrit d’autres rapports intéressants entre autres, celui du

1902 sur le Rwanda. Malheureusement, ce rapport n’a jamais été publié (Lettre du
Père Brard du 8 février 1902 adressé à Mgr Livinhac : O 2/1 et N° 098523 /48 pp.).

129

wanda d’après certains182. La renommée du P. Brard a été tellement
grande que plus tard les Banyarwanda désigneront les Pères Blancs
par le mot « Baterebura ».
Le P. Brard a séjourné au Rwanda de 1900 jusqu’à la fin de
l’année 1905. Aidé par ses confrères, il a réussi à y faire naître
l’Eglise Catholique dans des circonstances difficiles. Les moyens qu’il
a utilisés n’étaient peut-être pas toujours très évangéliques. Ainsi il
n’avait pas peur de forcer la nature humaine en appliquant le principe « compelle intrare183 », qui était bien connu à l’époque. Sous pression de ses supérieurs et de ses bienfaiteurs, il a probablement voulu
montrer des résultats consolants pour obtenir de l’aide financière et
matérielle. Depuis lors, le P. Brard a été une personne controversée
qui a suscité et qui suscite encore de la polémique. Certains
l’admirent pour tout ce qu’il a pu réaliser, d’autres le condamnent
pour son autoritarisme et son manque de respect vis-à-vis de la
culture rwandaise. Dans ce débat, nous ne devons pas oublier que le
P. Brard est un fils de son temps, un missionnaire animé par une foi
et une générosité qui frôle parfois le fanatisme.
Le document de 1906 est unique en son genre. Il nous permet
d’entrer dans le monde complexe des relations entre Pères Blancs et
d’avoir une idée des divergences et des tensions qui ont existé entre
eux. Ainsi nous pouvons voir comment les missionnaires fonctionnaient dans la réalité de la vie quotidienne. Vus de l’extérieur, les
Pères Blancs constituent une société plutôt fermée, peu accessible
aux non-initiés. La réalité missionnaire décrite par le P. Brard est
très différente de celle des publications missionnaires qui font de la
publicité auprès de leurs lecteurs. Celle décrite par le P. Brard est
sans aucun doute plus vraie, plus honnête, plus humble, plus juste,
et surtout plus réaliste.
Dans le présent article, nous souhaitons étudier le sujet de la
manière suivante. D’abord, nous présentons le P. Brard à partir de
sa biographie officielle. Celle-ci a été rédigée par le P. Vanneste de la
Société des Missionnaires d’Afrique et publiée en 1957 dans la Biographie Coloniale Belge184. Ensuite, nous examinons la correspondance de Mgr Hirth pour la période de 1900 à 1905. Elle nous fera
connaître l’opinion de Mgr Hirth sur le P. Brard. Cette opinion peut
choquer certains lecteurs. Puis nous regardons les notes du P. Brard
de 1906, adressées à Mgr Livinhac. Le Père y exprime ce qu’il pensait
de l’administration du vicariat « Nyanza méridional » sous Mgr Hirth.
182 D’autres prétendent que c’est la prononciation du mot « Père Blanc » en kinyarwan-

da.

L’expression « compelle intrare – fais entrer les gens de force » se trouve dans la
parabole évangélique : les invités du festin (Luc 14, 23).
184 P. M. VANNESTE, « Brard (Alphonse) », in Biographie Coloniale Belge, Tome VI,
1968, col. 115-121.
183

130

Nous terminons notre article avec les conséquences du Chapitre Général de 1906. En effet, c’est à la suite de ce chapitre que le P. Brard
décidera de se retirer de la Société des Missionnaires d’Afrique. Il
entrera comme moine dans la grande chartreuse de Farneta près de
la ville de Lucca (ou Lucques), en Toscane (Italie)185. Il y mourut en
1918, à l’âge de 60 ans, après avoir mené une vie de solitude et
d’abnégation, en terre étrangère, loin de tout ce qu’il avait aimé durant sa vie.
La vie du Père Brard racontée par le Père Vanneste
Le P. Marcel Vanneste de la Société des Missionnaires de l’Afrique
a écrit la seule et unique biographie connue du P. Brard. Elle a été
publiée en 1957 dans la Biographie Coloniale Belge186. Il est curieux
de voir un missionnaire français – et il n’est pas le seul – trouver une
place dans une publication coloniale belge !
Nous savons du P. Vanneste qu’il a été rédacteur de deux revues
missionnaires belges187. Et qu’il a écrit de nombreuses biographies,
entre autres celle du Cardinal Lavigerie (1825-1892), de Mgr Bridoux
(1852-1890), de Mgr Charbonnier (1842-1888), de Mgr Hirth (18541931), de Mgr Classe (1874-1845), du P. Josset (1855-1891), du
P. Loupias (1872-1910), du P. Barthélémy (1872-1843), et du Frère
Baumeister (1831-1898). Toutes ont été publiées dans la Biographie
Coloniale Belge. Elles sont accessibles depuis peu de temps sur
l’internet188.
Pour écrire la biographie du P. Brard, le P. Vanneste a consulté
plusieurs publications des Pères Blancs. Il les cite d’ailleurs189. Par
contre, le Père n’a pas consulté les documents conservés dans les
Archives Générales des Missionnaires d’Afrique ; il n’a probablement
pas eu la permission de le faire. Cette manière de travailler a influenLucca (Lucques en français, Luca en latin) est actuellement une ville d’environ
85 000 habitants.
186 En 2009, l’Académie Royale des Sciences d’Outre-Mer a mis le point final à la série
Biographie Coloniale Belge/Biographie Belge d’Outre-Mer. L’Académie a décidé de mettre en chantier un nouvel ouvrage de référence, le Dictionnaire Biographique des Belges d’Outre-Mer. Cet outil de travail est encore en voie d’élaboration et ne peut être
pour le moment consulté que par voie électronique.
187 J. CASIER, Le Bulletin Français en Belgique, N° 065 ; Le Bulletin Flamand, N° 069.
188 http://www.kaowarsom.be/fr/moteur-de-recherche.
189 Publications : Missions d’Afrique des Pères Blancs, Paris. — 1892 : Lettre de Rubaga, p. 405. — La guerre entre catholiques et protestants, p. 505. — 1893 : Notre paroisse au Buddu, p. 95. — Notre Dame de l’Equateur, p. 217. —1894 : La mission de
l’Ukerewe, p. 382. — 1896 : Fondation de la mission à l’Ukerewe, p. 277, 351. —1898
: La mission de l’Uswi, p. 371. — La fondation de Save, au Ruanda, p. 809. — 1901 :
Le Ruanda et ses habitants, p. 7. — La Mission de Save, p. 121.
185

131

cé sérieusement les résultats de son travail. Les faits qu’il mentionne
sont certainement exacts. Mais leurs interprétations ne le sont pas.
L’auteur reste à la surface des événements. C’est ainsi qu’il arrive à
la très belle conclusion : « Le P. Brard fut presque continuellement
un missionnaire d’avant-garde. Il avait les qualités du pionnier :
le calme, la confiance, la patience, l’endurance, associés au zèle
pour le bien spirituel et matériel du troupeau confié à ses soins.
Il avait une vue claire sur les besoins de la mission et savait juger les événements à leur signification réelle ». Cette conclusion,
malheureusement, ne correspond pas à la réalité.
Ce genre de biographies est encore très populaire dans des milieux qui, par leur histoire, ont des liens étroits avec l’Afrique coloniale, car cela leur permet de justifier leur passé. Aujourd’hui, il est
souhaitable que la vie du P. Brard fasse l’objet d’une étude approfondie, réalisée par un historien qui applique les règles de la critique
historique.
Faute de mieux, nous publions ici la biographie du P. Brard écrite
par le P. M. Vanneste190 :
« BRARD (Alphonse), Missionnaire
d’Afrique (Père Blanc) (La ChapelleBiche, 4.4.1858 – Lucques, Italie,
1918)191.
Le P. Brard prit l’habit chez les
Pères Blancs à Maison-Carrée (Alger), le
26 juillet 1880; il prononça le serment
missionnaire le 26 juillet 1881 et fut
ordonné prêtre par Mgr Dusserre, le
21 septembre 1883.
Il était à Carthage et y aidait le
P. Delattre dans ses fouilles et ses travaux archéologiques, lorsque, le 3 avril
1887, il fut informé qu’il était désigné
LE P. BRARD (1883)
pour la mission du Nyanza. La caravane
avec le P. Brard partit de Marseille, le 10 mai. Elle avait à sa tête le
R.P. J. Hirth, futur vicaire apostolique du Nyanza et plus tard du Kivu. Le
7 juillet, les voyageurs quittaient Bagamoyo et le 17 septembre arrivaient à
Kigua, près de Tabora. Le P. Brard fut affecté à la mission de Kipalapala, au
nord de Tabora, dirigée par le P. Hauttecoeur. Le P. Brard y fut chargé de
190 P. M. VANNESTE, « P. Brard (Alphonse) » in Biographie Coloniale Belge / Biographie

Belge d’Outre-Mer, T. VI, 8 juin 1957, col. 115-12. Certaines phrases ont été maladroitement formulées ; l’auteur est probablement d’origine flamande.
191 Le P. Brard (Alphonse, Julien) était le fils de Gilles Brard et de Marie Déver. En
1906, quand il entra dans la Chartreuse de Farneta, il indiqua son oncle Victor Brard
comme la personne à contacter en cas de décès (voir les Archives de la Chartreuse de
Farneta).

132

l’instruction et de la surveillance des orphelins baganda, que les missionnaires, fuyant la persécution, avaient emmenés à Bukumbi, au sud du lac
Victoria Nyanza et de là transportés à Kipalapala. Le P. Brard s’occupait
aussi de la mission proprement dite aux indigènes du lieu. II en signale les
deux grandes difficultés. D’abord les absences durant une grande partie de
l’année des habitants, qui volontiers se faisaient porteurs de caravane —
c’était un dicton qu’un Munyamwezi mourait sous un arbre dans la brousse
— et la multiplicité des langues à apprendre.

LE P. BRARD, LE JOUR DE SON ORDINATION SACERDOTALE (1883)

Depuis longtemps le P. Girault nourrissait le projet de fonder une mission
chez Ruhoma, le roi de l’Usambiro, très bien disposé envers les missionnaires, et d’y transporter les orphelins de Kipalapala. La prédication de
l’Evangile dans le Busambiro semblait destinée à de beaux succès. Quant
aux orphelins, ils y seraient plus tranquilles que partout ailleurs et y trouveraient un moyen facile de vivre, dans la culture d’une terre fertile et le travail
du fer, qui abondait dans la contrée. Lorsque le P. Couillaud eut élevé chez
Ruhoma les logements provisoires, le P. Girault se rendit à Kipalapala et
revint au Busambiro avec le P. Brard et les orphelins (8 décembre 1888).
Cependant, le pays ne jouit pas longtemps du calme nécessaire au développement d’une mission. Nyagezi, au nord du Bukumbi, avait été fondée fin

133

janvier 1889 pour abriter les réfugiés baganda. Le P. Brard s’y transporta
avec ses orphelins et en fut nommé supérieur.
Mwanga, le roi du Buganda, étant rentré dans son royaume et remonté
sur le trône, demandait avec insistance le retour des Pères Blancs dans son
pays. Mgr Hirth, devenu vicaire apostolique à la place de Mgr Livinhac, envoya le P. Brard avec deux confrères au Buganda (mars 1890). Ils abordèrent
à l’île de Sese, le 1er avril 1890, au moment où le P. Chantemerle succombait
à la fièvre. Le P. Brard continua son voyage sur Rubaga, où il arriva le
28 avril. Ce fut pour assister le P. Lourdel à sa dernière heure (12 mai). Ce
fut le P. Brard qui succéda au P. Lourdel comme supérieur de la mission de
Rubaga. C’est pendant le séjour du P. Brard à Rubaga que le capitaine Lugard fit signer au roi Mwanga un traité, où celui-ci acceptait le protectorat
britannique; la liberté religieuse était promise (28 décembre 1890).
Cependant le 21 février 1891, Mgr Hirth emmenait un renfort de neuf
missionnaires à Rubaga. Parmi eux se trouvait le futur Mgr H. Streicher et
deux Frères de nationalité belge, à savoir le Fr. Dominique (J.B. D’Hooge) et
le Fr. Victor (L. Claes), tous les deux de Waasmunster. Le pays était troublé
par les attaques continuelles des protestants contre les catholiques, préludant à l’écrasement de ceux-ci, en janvier 1892. Le 11 mars 1891, le
P. Brard, accompagné des Pères Achte et Schmier et du Fr. Dominique, se
mettait en route pour aller fonder une mission chez les Basoga. Le rapport
du P. Brard décrit le pays et ses habitants, ceux-ci réputés grands voleurs,
car « ils volent même les dames de la Cour. » Après deux mois passés sous la
tente, les Pères purent entrer dans leur habitation provisoire, construite par
Mtabingwa, un grand chef du pays. Le séjour au Busiga fut de courte durée :
au 15 octobre 1891, Mgr Hirth donnait ordre à ses missionnaires de quitter
le pays de Mtabingwa, « ne voulant pas plus longtemps exposer leur vie aux
machinations des protestants. »
Le P. Brard se transporta au sud du Buganda, à Kasozi (Buddu). Il y
remplaça le P. Streicher à la tête de la mission de l’Immaculée Conception. Il
y était au 24 janvier 1892, date à laquelle les protestants, grâce aux fusils et
munitions fournis par le fort anglais de la capitale du Buganda, purent attaquer et vaincre les catholiques, événements qui furent suivis des massacres
par le capitaine Williams aux îles Bulingugwe et Sese. Mgr Hirth dut s’enfuir
en territoire allemand, cependant que la mission de Rubaga était détruite et
les missionnaires catholiques internés au fort de Kampala. Pour éviter le
pire, Mgr Hirth rappela tous les missionnaires encore libres auprès de lui. Le
P. Brard quitta donc le Buddu et se rendit auprès de son évêque à Bukoba.
Peu de temps après, il quittait cette ville et alla s’établir avec la plupart de
ses confrères au nord de Bukoba, chez le roitelet Kayoza.
Le roi Mwanga, qui s’était lui aussi retiré au sud du pays, en territoire allemand, accepta, sur le conseil des missionnaires, les dures conditions que
lui imposèrent les vainqueurs et rentra dans sa capitale. Kimbugwe, représentant des catholiques, se rendit à Kampala pour y conclure le traité de
paix. Mgr Hirth envoya le P. Brard avec le P. Roche à la capitale pour y recueillir les quelques effets sauvés de l’incendie du 24 janvier, soutenir le
moral des chrétiens présents en ce lieu et essayer d’obtenir des vainqueurs
une paix un peu équitable. Les deux missionnaires se mirent en route le
20 mars et arrivèrent le 28 au fort de Kampala. Le capitaine Lugard les reçut
assez froidement et les conduisit à leur demeure provisoire. Peu de temps

134

après, les Pères se rendirent sur la colline de Rubaga. De la mission catholique il ne restait que quelques pans de mur : tout avait été brûlé ou détruit.
Les négociations entre les catholiques et Lugard commencèrent le
1er avril. Mais les jeux étaient faits. Les catholiques ne purent obtenir, dans
le partage du Buganda, que le Buddu, la septième partie du pays, pour y
habiter. Ils étaient exclus de toutes les charges publiques. Défense leur était
faite d’aller enseigner leur religion dans les pays voisins, sans l’autorisation
du Résident; cependant on ajoutait, sans doute par ironie, que « le traité
n’était nullement fait pour arrêter le progrès du catholicisme ! » Le P. Brard
fit de son mieux pour défendre la cause des catholiques. Un jour, le capitaine lui fit entendre qu’il ferait bien de ne pas s’occuper du traité. Le
P. Brard ne se laissa pas intimider. Tous ces efforts échouèrent devant
l’intolérance des officiers anglais, travaillés par les ennemis du catholicisme. »
Le 1er juillet, les P.P. Brard et Roche étaient remplacés à Rubaga par les
PP. Guillermain et Gaudibert. Ils se rendirent à la mission de Bujaju (SainteMarie de l’Equateur), fondée peu de temps auparavant par le P. Guillermain.
La mission de Bujaju s’occupait des Baganda émigrés en ce lieu et des Basese, qui avaient quitté leur grande île d’en face. « Le fort, le roi et tous les
protestants venaient de nous accorder Bugoma et M. le capitaine Williams
lui-même s’étonnait que nous n’y fussions pas encore réinstallés. J’y partis
donc avec une vingtaine de Basese et six fusils, dans l’intention de voir notre
propriété et d’y laisser un gardien. Mon arrivée ne fut pas plutôt connue
dans l’île, que les tambours de guerre retentirent de tous côtés et en moins
de deux heures, deux mille Basese en armes, conduits par leurs chefs protestants, se trouvaient autour de ma tente. J’essayais de parlementer, peine
perdue : une dizaine de chefs des plus protestantisés sans doute voulaient à
tout prix faire feu. Je repris donc la route de la mission de Bujaju, confiant
au bon ange de Sese le soin de garder seul les brebis que nous comptons
encore dans l’île. »
Au mois de mai 1893, les missionnaires purent définitivement reprendre
possession de leur ancienne mission à l’île de Sese. Les Basese rentrèrent
dans leur île et Bujaju fut rattaché comme succursale à la mission centrale
du Buddu. Le P. Brard alla relever de ses ruines la station de N.D. de Bon
Secours, à Sese. Il n’y resta que peu de temps, car le 14 octobre il débarquait
à Bukumbi, où il remplaçait le P. Hauttecoeur. L’influence de la mission au
Bukumbi ne se bornait pas aux Basukuma. Les relations avec les îles du
sud du lac Victoria étaient faciles. A plusieurs reprises, des jeunes gens de
l’île d’Ukerewe vinrent spontanément passer quelques jours à la mission de
Bukumbi, pour se faire instruire de notre sainte religion. En 1892, Mgr Hirth
avait confié à Cyrillo, un converti de la veille, la mission délicate de catéchiste à Ukerewe. Cyrillo, chef d’un village de 250 habitants et estimé de
tous, y fit une excellente besogne : les catéchumènes devenaient de plus en
plus nombreux. En janvier 1894, le P. Brard installa un catéchiste à l’île de
Kome et un deuxième à Ukerewe, visita le sultan du Burima et passa par la
station allemande de Mwanza. Faute d’argent, la Société anti esclavagiste
allemande avait cessé d’exister : stations et matériel passaient au gouvernement, représenté par M. Langheld. La station d’Ukerewe fut vendue à
M. Stokes, qui la revendit au P. Brard, au mois d’août. Ukerewe donnait les
plus belles espérances aux missionnaires. Le diable devait s’en mêler. En

135

novembre 1895, Lukonge, roi du pays, attaqua la propriété de la mission,
confiée à la garde de trois Baganda. Ces trois chrétiens, armés de fusil à
piston et aidés de quelques catéchumènes bakerewe, soutinrent un siège de
deux jours contre plusieurs milliers d’indigènes. Les défenseurs auraient été
infailliblement massacrés sans l’arrivée providentielle du bateau allemand de
Mwanza, qui prit les défenseurs à son bord et les débarqua à Mwanza. Mais
les morts, parmi lesquels la femme de Cyrillo et son enfant, âgé de trois ans,
étaient au nombre de vingt-huit. La station devenait la proie des flammes.
Lukonge fut destitué et puni. Mais les néophytes et les catéchumènes ne se
laissèrent pas décourager. Le P. Brard, accompagné du P. Schneider,
s’établit sur le côté nord de l’île, au milieu d’une population de 20 à 30 000
habitants. Quelques jours après, le P. Hauttecoeur allait les rejoindre. Bientôt chaque dimanche, trois à quatre mille personnes se pressaient aux instructions. La Croix triomphait, comme d’habitude aux prix de grandes souffrances.
Après tant d’années de travaux et de luttes incessantes, le P. Brard avait
droit à aller se reposer au pays natal. Il partit au mois de mai 1896. Mais
avant de se mettre en route, il voulut préparer une nouvelle fondation à
l’Uswi. C’était un pays qui le tentait, à cause de sa nombreuse population et
de sa situation unique au milieu de plusieurs tribus. La mission devait y
rencontrer de grandes difficultés. Le 10 juillet 1897, le P. Brard s’embarquait
à Marseille. Dès son arrivée à Bukumbi, Mgr Hirth l’envoya avec le
P. Buisson fonder la mission à l’Uswi : le chef Kasusulo lui-même en avait
fait la demande au vicaire apostolique.
Le rapport du P. Brard relatif à cette fondation contient des détails très
intéressants sur la vente des esclaves, qui se pratiquait dans ces contrées :
«A deux reprises, écrit-il le 1er mars 1899, j’ai envoyé saluer le roi du Ruanda
Juhi : il est à dix jours d’ici seulement. Nos hommes ont toujours été bien
traités. Nous avons eu ici pendant un mois une vingtaine de Banyaruanda,
envoyés par le roi pour nous saluer. J’ai l’intention d’envoyer des catéchistes
dans ce pays... J’espère, Monseigneur, que vous nous enverrez bientôt une
légion de jeunes apôtres au cœur ardent pour aller évangéliser ces nombreuses populations. »
La Providence allait combler les vœux de cet excellent missionnaire, qui
n’était plus jeune, mais qui avait toujours le cœur ardent. Le 14 novembre
1899 Mgr Hirth quitta sa résidence de Bukumbi et se mit en marche pour
l’Uswi. Le P. Barthélémy l’avait précédé pour organiser la caravane du vicaire
apostolique vers le Ruanda. Prenant avec lui les P.P. Brard et Barthélémy
avec le Frère Anselme, Mgr Hirth quitta l’Uswi le 11 décembre. Il prit route
par le Sud, visita les missions de Muyaga et de Mugera au Burundi et arriva
à Usumbura, sur le Tanganika, le 8 janvier. De là, la caravane se dirigea vers
le lac Kivu et arriva à Ishangi, où Mgr Hirth fut accueilli très amicalement
par le capitaine Bethe, qui lui donna son homme de confiance pour conduire
la caravane à la capitale du Ruanda, En route, au sommet des montagnes
s’élevant à 2 500 mètres, les voyageurs essuyèrent une violente tempête. La
caravane y perdit la chapelle portative, destinée à permettre aux fondateurs
de célébrer le Saint Sacrifice de la Messe. Enfin, le 2 février 1900, Mgr Hirth
avec ses compagnons arriva à Kigeri, chez Yuhi Musinga, le jeune roi du
Ruanda. Celui-ci les reçut très aimablement, fournissant largement à tous
leurs besoins. Ce n’est que plus tard que les missionnaires apprirent qu’ils

136

n’avaient pas eu à faire avec le roi, mais « qu’un autre avait posé à sa place;
car le Roi, nous dit-on aujourd’hui, était trop jeune encore. » Mgr Hirth aurait voulu s’installer aux environs de la capitale. Cette permission lui fut
refusée, mais autorisation lui était accordée d’occuper le plateau de Save, à
20 km au sud de la capitale. Ils s’y transportèrent et s’installèrent à l’endroit
même, où les sorciers présentaient leurs offrandes au grand esprit Lyangombe. « Enfin, écrit le P. Brard de Save, le 6 février 1900, enfin nous
sommes arrivés ici; nous mettons la main à l’œuvre pour nous installer. » La
mission fut dédiée au Sacré Cœur de Jésus. Elle est l’église-mère du Ruanda.
Les missionnaires eurent tôt fait de gagner la confiance et même l’amitié
des Bahutu, qui les aidèrent dans leurs constructions et qui bientôt se présentèrent en grand nombre à l’instruction religieuse. Les Pères étaient grandement aidés pour l’enseignement de la doctrine chrétienne par une trentaine de catéchistes baganda, que le P. Brard avait emmenés de l’Uswi. Les
Pères attiraient les âmes en soignant les corps. Le dispensaire était la spécialité du P. Barthélémy : «Il ne devait pas y avoir plus de presse autour de la
piscine probatique, qu’il y en avait autour de la pharmacie du cher Père Barthélémy, quand il apparaissait avec sa mystérieuse boîte. » A côté des malades, il y avait «les pauvres, les affamés, les miséreux et les orphelins, qui
viennent frapper à notre porte. » Il y avait aussi les enfants et les jeunes
gens, qui écoutaient volontiers les instructions des Pères. Lorsque les Baganda furent rentrés dans leur pays, le P. Brard fit venir à la mission des
jeunes gens des environs, une trentaine ou plus à la fois. Il leur inculquait
pendant un mois les principales vérités de la foi et les renvoyait ensuite chez
eux pour enseigner aux autres ce qu’ils avaient appris. C’est ainsi que la
mission compta après quelques mois près de 250 de ces catéchistes, qui
répandaient autour d’eux la connaissance des vérités divines. Au commencement de 1901, le P. Brard, sur l’ordre de son vicaire apostolique, entreprit
un voyage au Bugoye, en vue d’une troisième fondation dans cette contrée.
Dieu lui réserva une épreuve bien sensible dans l’assassinat de son fidèle
Tobie, qui fut massacré par un chef muhutu. Etant entré avec un catéchumène dans la cour de ce chef, Tobie fut saisi et désarmé. Le catéchumène se
sauva après avoir reçu plusieurs blessures, tandis que Tobie tombait baigné
dans son sang. Le P. Brard alla aussitôt à la recherche de Tobie. Il le trouva
tout couvert de sang, portant sur tout le corps de graves blessures. On
transporta le malheureux au poste allemand de Kisenyi, où il mourut après
deux jours de souffrances inouïes. C’est là aussi qu’il fut enseveli.
Au cours de l’année 1905, le P. Brard fut désigné par ses confrères pour
aller les représenter au chapitre général de la Société des Pères Blancs. Il
quitta Save après Noël. A son départ, les chrétiens avaient les larmes aux
yeux, car ils l’aimaient vraiment. Il ne devait plus revoir son Ruanda. Durant
sa carrière missionnaire de 22 ans, il changea fréquemment de poste, dut se
faire à bien des usages, apprendre des langues nouvelles. Avec l’âge la mémoire s’affaiblit et souvent le temps manque au missionnaire, pour s’initier à
de nouveaux idiomes. Le P. Brard fut presque continuellement un missionnaire d’avant-garde. Il avait les qualités du pionnier : le calme, la
confiance, la patience, l’endurance, associés au zèle pour le bien spirituel et matériel du troupeau confié à ses soins. Il avait une vue claire
sur les besoins de la mission et savait juger les événements à leur signi-

137

fication réelle. Après le chapitre de 1906, il obtint la permission
d’entrer à la Chartreuse de Lucques (Italie). Il y fit sa profession solennelle
le 17 août 1912192. Il mourut en 1918 et fut enterré au cimetière de la Chartreuse193.
8 juin 1957
P. M. Vanneste »

Présentation du Père Brard par Mgr Hirth
C’est en 1887 que le P. Brard et Mgr Hirth sont arrivés en Afrique
équatoriale comme jeunes missionnaires. Ils étaient membres de la
6ième caravane. Depuis lors, ils ont travaillé ensemble pendant dixneuf ans. Tous deux se connaissaient très bien, peut-être trop bien,
chacun avec ses qualités et ses défauts.
La correspondance de Mgr Hirth avec son Supérieur Général,
Mgr Livinhac, nous fait découvrir pourquoi le P. Brard a finalement
quitté le Rwanda et ensuite les Pères Blancs. A partir de 1900, le
Père est presque continuellement mis en question par ses supérieurs
sans qu’il le sache. Cette manière de faire caractérise le système de
contrôle chez les Pères Blancs. Les lettres de règles (ou lettres de
mission) dans lesquelles les missionnaires « s’accusent » mutuellement en sont un exemple parlant.
Mgr Hirth écrit à Mgr Livinhac dans sa lettre du 31 décembre
1901 :
« Voici donc arrivé ce qui était à craindre avec le caractère du P. Brard.
Nos missionnaires du Ruanda sont regardés comme voulant accaparer pour
eux l’autorité dont le gouvernement est si jaloux ; d’ici longtemps ils seront
mal vus, et auront à subir le mauvais vouloir des représentants européens
de l’autorité, et l’hostilité des chefs nègres qu’on tâchera de détacher des
missionnaires.
Si le P. Brard a été placé et maintenu jusqu’ici au Ruanda, c’est seulement parce qu’il n’y avait personne, et que je ne vois encore personne pour
prendre sa place. Pour lui-même, s’il pouvait changer, je crois qu’il l’aurait
fait ; il n’est presque pas d’occasion que je ne lui aie écrit et parlé en ce sens.
Mais la manie de dominer et par suite les accès de violence viennent, je
crois, de son état de santé. Cette année il vient d’avoir une crise assez forte
de colique néphrétique, disent les confrères ; cela explique bien des choses.
Mais comme je suis tout à fait embarrassé, et que je souhaite vivement que
Votre Grandeur m’aide à trouver une bonne solution de la difficulté, je crois
devoir indiquer encore quelques faits.
192 Le P. Brard fit sa profession solennelle le 17 novembre 1918 (voir les Archives de la

Chartreuse de Farneta).
193 Le P. Brard mourut le 19 février 1918 au monastère des Chartreuses de San Francesco près de Turin où il fut enterré (voir les Archives de la Chartreuse de Farneta).

138

Une des raisons qui jadis ont fait quitter au Père l’Uganda, ce sont les
voies de fait contre de grands chefs pour des bagatelles. Au Bukumbi, le Père
a envoyé sa porte au nez à deux pas, à deux sous-officiers qui venaient faire
une visite à la mission ; ces Messieurs ont été obligés de rebrousser chemin
de suite après avoir été insultés. C’est ce qui a amené une expédition militaire contre le pays du Bukumbi. Au Bukumbi encore, trois chefs indigènes au
moins, ont été nommés et installés par le Père lui-même, en dehors du roi
du pays ; on a dû les enlever après le départ du Père. Pour Ukerewe, on
craint d’écrire certains détails. Il y a eu des violences, des injustices même
telles que le P. Hauttecœur lui-même, sitôt qu’il a pu le faire les a arrêtées :
comme troupeaux enlevés, étoffes prises sur le dos des gens, maisons pillées, et cela pendant plus de trois mois, sous prétexte de compensation.
Cette mission souffre encore aujourd’hui de ce régime de crainte ; plusieurs
alors ont demandé et reçu le baptême qui, la crainte passée, ont laissé s’en
aller aussi leur religion.
Dans l’Usui, la mission souffre davantage encore des mauvaises relations
établies par le Père avec le roi du pays qu’on voulait absolument dompter de
haute lutte. Même les missionnaires restés là après le départ du Père, n’ont
pas pu comprendre encore combien ce système est non seulement contraire
à l’esprit de la mission, mais encore opposé à tout succès.
Du Ruanda, le Père ne communique rien sur sa manière de faire. Il a fallu que j’apprenne par d’autres par exemple : que pour un courrier pillé à
quelques journées de la mission, le Père a réclamé au roi, 10 ou même
40 vaches (je ne puis me souvenir au juste) et parce que le roi tardait de
payer, les missionnaires sont restés presque toute une année sans faire visite au roi. Pour une vache volée à la mission, un homme a été lié et battu par
les Baganda de la mission au point qu’il en est mort dans les liens. Le Docteur Kandt qui était alors à la mission a fini par découvrir le fait et l’a divulgué. A Isvai encore, le Père a changé de sa propre autorité les chefs des villages qui avoisinent la mission. Jusque dans le Kissaka, le P. Supérieur d’Isavi
a demandé à celui du Kissaka de faire enlever deux vaches à un chef ; pour
quel motif ?... Le P. Smoor qui a vu pendant une année et demie la manière
dont était conduite la mission d’Ukerewe sous le P. Hauttecœur jusque dans
ces dernier temps a dit : « Si le P. Hauttecœur avait été jamais violent au
même point qu’on l’est à Isavi, il n’aurait eu jamais personne à la mission,
pas même pour travailler. » Pour qui connaît la manière du P. Hauttecœur,
cela dit beaucoup. Il faut au P. Brard toujours un bon nombre de Baganda ;
ce sont plutôt des askaris194 que de catéchistes.
Si j’écris ces détails à Votre Grandeur, c’est que malgré tous mes efforts,
le Père, avec le temps, semble devenir plus violent, et plus porté à brouiller le
civil et le religieux. Sa conduite au reste est très inégale. J’ai placé à côté de
lui le P. Pouget, qui pêcherait plutôt par l’excès contraire, mais le Père ne
peut rien à la situation. Il est bien difficile aussi d’enlever le P. Brard du
Ruanda, parce qu’il y a plusieurs confrères qui ne peuvent accepter de vivre
194 Mgr Hirth compare les catéchistes baganda avec des soldats africains (askaris) de

colonie « Deutsch-Ostafrika ».

139

sous lui. Dans une mission aussi où il y a des néophytes, beaucoup de ceuxci se décourageraient avec le Père195… »

Puis, il y a la lettre de Mgr Hirth du 20 Juillet 1903 adressée à
Mgr Livinhac. Dans cette lettre, l’auteur nuance sa critique envers le
P. Brard. Il reconnaît que la situation à Save n’est pas facile à gérer196 :
195 Lettre de Mgr Hirth du 31 décembre 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095065-

095067. Plus tard, le P. Malet, le Père Visiteur des Pères Blancs en Afrique équatoriale, confirme la pensée de Mgr Hirth concernant le P. Brard : « Au Ruanda le P. Brard
n’a jamais pu reconnaître pratiquement l’autorité du roi. La chose s’explique : 1)
l’autorité allemande est encore assez mal établie, 2) les missionnaires sont témoins de
beaucoup d’injustices, 3) d’autre part les chrétiens les trompent assez souvent et se
plaignent à tort. 4) Beaucoup vont au missionnaire pour en recevoir protection et le
délaisseront quand ils verront qu’il n’a aucune autorité temporelle. Pour tous ces
motifs la tentation est vraiment très forte d’agir en chef temporel. Et cependant ce
procédé a créé une situation très tendue au Ruanda, et avec la susceptibilité des Allemands peut amener de très fâcheuses conséquences. » (Lettre du P. Malet du
17 novembre 1906 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 096495-096499). Le même Père
écrit à Mgr Livinhac : « Le P. Brard a fait beaucoup de mal à plusieurs ; les Allemands
ne l’auraient plus souffert dans le Ruanda avec sa manie de faire la mission par la
violence, de se poser en seigneur temporel. » (Lettre du P. Malet du 30 octobre 1907 à
un membre du Conseil général, A.G.M.Afr., N° 096515-096517).
196 Fin septembre 1903, Mgr Hirth, dans une lettre, informe son frère de ce que ses
confrères font à Save ; leurs noms ne sont pas mentionnés. Le contenu de cette lettre
est très positif en comparaison avec celui des lettres écrites à Mgr Livinhac. Pourquoi
alors cette différence ? Voici ce que Mgr Hirth écrit : « Isavi est notre première station
du Ruanda. Depuis Février 1900, les missionnaires n’y ont pas perdu leur temps. On
a bâti là comme dans la plupart de nos postes en briques cuites au soleil ; c’est tout ce
que l’on peut faire dans les commencements, et souvent il faut que cela suffise pendant bien des années. En effet il n’y a pas partout de la bonne argile, ni surtout de la
chaux. Mais ce qui est beaucoup plus avancé encore que le matériel, c’est l’édifice
spirituel. La population est bonne, mais un peu apathique et pas trop enthousiaste ;
elle est aussi très timide ; la capitale du pays, n’est qu’à 25 Kilom. et le roi et les
grands sont de terribles chefs pour les pauvres paysans. Nos Pères là se sont beaucoup remués ; non seulement ils ont beaucoup couru les villages, mais ils ont trouvé
le moyen de faire venir les gens à la mission. Nulle part je n’ai trouvé tant de catéchismes établis ; il y en a bien six tous les jours à la mission, et tous les villages à
10 Kilom. aux environs en ont un chaque jour sur la place du village ; il est fait par les
catéchistes qu’on a improvisés. Aussi en ce moment pouvons-nous dire qu’il y a une
population de cinq mille âmes qui entend tous les jours parler de Dieu. Sur ce nombre, il y en a bien 2000 qui ont déjà reçus la médaille, marque distinctive de leur renonciation aux pratiques païennes. Là aussi, comme dans toutes nos missions, il faut
savoir imperturbablement toutes ses prières et toute la lettre de son catéchisme pour
pouvoir aspirer à la médaille…. Encore un souvenir d’Isavi ; je le rapporte parce que
les oreilles m’en tintent encore. Un des dimanches que j’ai passés là, les voisins de la
mission ont voulu sans doute se montrer plus fervents encore que de coutume. Ils
sont venus tellement nombreux qu’il a fallu les partager en trois groupes différents
pour leur faire le catéchisme. Chaque missionnaire en avait environ 2000, et tous les
trois devaient finir en même temps. Pendant le catéchisme même, le silence est parfaitement gardé, mais sitôt qu’un des groupes a fini, cette masse de sauvages commence
un tel vacarme qu’aucune conversation n’est plus possible, même à une bonne distance. J’ai vu un des confrères qui habituellement mettait pour cette instruction, sur la

140

« A Isavi la besogne a été difficile, et il m’est difficile aussi de juger tout à
fait de l’avenir de cette mission ; il y a beaucoup de bien, et il y a du mal. Je
voulais passer ici 15 jours comme dans les autres stations, et la Providence
m’a allongé mon séjour d’une semaine pour permettre à ma pauvre lenteur
de mieux voir…
Il faut que je parle encore à Votre Grandeur du P. Supérieur de la station ; ce cher confrère, tout en faisant une grande somme de travail, et gardant parfois une excellente humeur avec ses confrères, a trop souvent encore son esprit propre ; il est précipité dans ses démarches ; ses relations avec
le gouvernement de la colonie sont assez mauvaises. Le chef d’Usumbura a
passé huit jours à une journée de la mission, sans vouloir la visiter, et il a
refusé toutes les demandes que lui a fait faire le Père ; le chef du Kivu vient
de passer aussi, et est reparti assez mal disposé. Les relations avec le roi et
les chefs du pays sont plus mauvaises encore, et cela est grave dans un pays
où le régime est plus absolu que même jadis dans l’Uganda. Depuis plus de
6 mois pas même de salutations échangées avec la cour ; défense à tous les
chefs d’apporter des cadeaux, ce qui équivaut pour eux à leur interdire
l’entrée à la mission : c’est ce qu’ils ont compris et ce qu’ils font. Il y a même
quelques faits aussi qui me rendent plus perplexe encore vis-à-vis de mon
devoir. En ma présence, deux missionnaires et deux néophytes ont été scandalisés gravement à la suite d’une scène violente échappée au Père, avec cris
et termes injurieux. Il y a eu plusieurs autres scènes violentes dont les indigènes ont été victimes, et les mesures de violence sont assez habituelles au
Père envers ceux-ci. Malgré des avertissements réitérés on continue de juger
toutes sortes de procès, et trop souvent ceux qui suscitent de mauvais catéchistes ; il y a des peines et des amendes imposées même à des chefs, ce qui
est contre le gré des grands du pays, et contre le gré du gouvernement qui
prétend avoir seul ce droit. Il y a contravention formelle à des ordres précis
et réitérés par écrit au sujet de la propriété d’Isavi. En entrant dans le pays
en 1900, il avait été convenu avec le roi, que les missionnaires ne prendraient aucun de ses villages, et malgré tout, on a mis la main, sans raison
aucune, sur un terrain de près de 3.000 hectares avec environ
8.000 habitants ; on exerce sur ce terrain une autorité royale, non seulement en jugeant bien des procès, mais en commandant des corvées, exigeant
par corvée aussi des matériaux de construction, chassant les polygames,
faisant enlever les amulettes et démolir les petites huttes des sacrifices,
remplaçant même un chef qu’on a expulsé ; imposant des chrétiens de
l’armée roulante comme catéchistes contre le gré des chefs, et cela aussi
dans des villages en dehors de la propriété prise, et à plus de 10 Kilom. de
rayon ; c’est afin de réquisitionner les gens soit pour l’instruction dans le
village même, soit pour la venue à la mission à certains jours, ce qui explique en partie l’affluence de 4.000 personnes et plus tous les dimanches,
grande cour où elle se fait, un habit de travail suffisamment sale déjà pour n’avoir
plus rien à risquer des attouchements de plusieurs centaines de mains nègres. Certains jours après l’instruction, une grosse musique arrive encore à faire maintenir le
silence un instant, mais souvent aussi le vacarme de la foule dure des heures jusqu’à
ce que celle-ci soit complètement écoulée. Les Nègres aiment ces grands attroupements où l’on peut tapager à son aise ; ils ont les poumons solides… » (Lettre de Mgr
Hirth de fin septembre 1903 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., O60, N° 095312).

141

alors que le roi en réunit rarement 2.000… Je ne puis concevoir tant
d’errements qui me paraissent graves, tant ils sont opposés à ce que pratiquait Notre Seigneur ; et voilà pourquoi je suis si préoccupé de l’avenir non
seulement d’Isavi, mais de nos futures fondations dans le pays. L’embarras
augmente, quand je vois que le Père fait école et entraîne des confrères dans
cette voie ; il y en a 3 ou 4 déjà. En particulier, j’ai essayé de faire comprendre à ce cher confrère, en y mettant je crois tout le peu de charité que j’ai pu
trouver qu’il fallait faire autrement. J’ai eu des promesses, mais la confiance
et la paix ne peuvent naître encore sur ce point…197 ».

Dans sa lettre du 24 mars 1905, Mgr Hirth annonce à Mgr Livinhac qu’il a nommé le P. Brard comme son représentant au Rwanda.
Apparemment le Père a quelques qualités. Au fond, il n’est qu’un
simple pion d’un jeu d’échec missionnaire. Mgr Hirth parle aussi de
l’état de santé du P. Brard :
« …Ne pouvant me rendre au Ruanda dès Juin 1904, et nos cinq stations
se trouvant elles-mêmes très dispersées, je crus devoir nommer le P. Supérieur d’Isavi, mon remplaçant au Ruanda, au cas où il faudrait une prompte
décision… Il y aussi le P. Brard à Isavi ; il éprouve de plus en plus
d’insomnies, et celles-ci ne l’empêchent pas seulement de se livrer à son
travail, mais influent beaucoup aussi sur le caractère, dit-on198 … »

Suite à la lettre du 24 mars 1905, Mgr Livinhac demande des informations supplémentaires sur la santé du P. Brard. Il pense
l’enlever du Rwanda et le nommer à la Procure de Mombassa.
Mgr Hirth essaie de l’éclairer dans sa lettre du 12 septembre 1905 en
disant qu’il espère que la Providence arrangera le problème :
« … Le P. Brard dont parle Votre Grandeur, en reste toujours au même
point pour la santé. Voyant que les remèdes ordinaires ne lui procurent plus
le sommeil dont il a besoin, il essaie d’un nouveau, ce qui fait voir encore
combien le Père est énervé ; un confrère m’écrit : « il doit boire chaque jour
une demi cruche de pombe199 pour pouvoir dormir la nuit. » Quant à la
question si le Père serait à la Procure de Mombasa, je croyais devoir répondre d’abord que le Père ne paraît pas avoir les qualités, le P. Sweens de passage, à qui j’ai cru pouvoir communiquer votre demande, a opiné de la même
manière. Après nouvelle réflexion, il me semble que le P. Brard pourrait cependant réussir ; j’hésite à répondre parce que cela me paraît dépendre
beaucoup du caprice. Dans le Vicariat le Père n’a guère, il est vrai, de confrères parmi les supérieurs avec qui il soit en bonnes relations, et puis, autant
que je sache, il a de la peine à dissimuler une certaine antipathie à ceux
d’une autre nation que lui. Pour le moment aussi, je serais bien embarrassé
Lettre de Mgr Hirth du 20 juillet 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095081095083.
198 Lettre de Mgr Hirth du 24 mars 1905 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095098095100.
199 Il s’agit de la bière traditionnelle, fabriquée à partir de bananes ou de sorgho.
197

142

de prononcer, s’il est plus avantageux pour le Vicariat que le Père continue à
y travailler, ou plus avantageux qu’il n’y travaille plus. La bonne Providence
voudra bien tout arranger200… »

Et voilà, la Providence, aidée par un coup de main de Mgr Hirth,
arrangera le problème « Brard ». Le Chapitre Général de 1906 se présente comme une belle occasion pour enlever le pauvre Père du
Rwanda aux frais de la Société. Le P. Vanneste prétend que le
P. Brard a été désigné par ses confrères pour aller au Chapitre. La
réalité a été bien différente. Dans ses notes, le P. Brard nous fait
comprendre qu’il a été victime d’une manœuvre de Mgr Hirth :
« Pour les votes des délégués les vicaires apostoliques désignent quelquefois ceux pour qu’il faut voter sous prétexte de maladie ; jadis notre Vicaire
apostolique a fait ainsi nommer un malade et je sais que c’est encore arrivé
ailleurs cette année. Il me semble qu’on doit laisser les Pères libres et que si
le Vicaire apostolique a un malade, il peut toujours le renvoyer à ses
frais201. »

En tant qu’évêque, Mgr Hirth avait des difficultés pour s’entendre
avec les supérieurs locaux de son vicariat ; il manquait de confiance.
Le P. Malet (1872-1950), Visiteur délégué de Mgr Livinhac, en témoigne en 1908 :
« Au Ruanda, il me semble avoir trouvé de bons missionnaires. C’est précisément ce qui nous divise Mgr Hirth et moi. Monseigneur a la conviction
que les supérieurs gâtent son œuvre ; j’ai la conviction contraire et je ne
crois pas pouvoir sacrifier les quatre supérieurs qu’il voudrait dégommer. Ce
serait le découragement général. Les supérieurs dégommés ne se comptent plus dans le vicariat : P.P. Brard, Hauttecoeur, Roussez, Bakhove,
Buisson, Van Thiel, Brossard, Pouget, Riollier. Actuellement il faudrait y
ajouter les Pères Joseph Barthélemy, Paul Barthélemy, Zuembiehl, Smoor.
Je ne puis en conscience y consentir202. »
200 Lettre de Mgr Hirth du 12 septembre 1905 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095103-

095104.
201 Voir les notes du P. Brard.
202 Lettre du P. Malet du 21 août 1908 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 096584-096586.

143

Notes du Père Brard pour le Chapitre Général de 1906203
Les notes du P. Brard de 1906 se présentent comme un rapport
sur la situation du Vicariat de Nyanza méridional. Ecrit à l’occasion
d’un Chapitre Général, il est adressé à Mgr Livinhac, le Supérieur
Général. Son auteur, le P. Brard, semble être
bien informé de la situation malgré le fait que
ses moyens de communication étaient fort
limités. Le Père parle de la vie spirituelle, de
l’esprit de la Société, de la charité et
l’obéissance, de la Mission, des ressources
financières et du Rwanda. Ainsi nous découvrons son point de vue sur la réalité, qui se
trouve à l’opposé de celui de Mgr Hirth. Mais
chez les Pères Blancs, c’est le supérieur qui a
d’office raison selon l’ancienne conception
théologique que toute autorité vient de Dieu.
LE P. BRARD (1905 ?)
« NOTES RELATIVES AU VICARIAT DU NYANZA MERIDIONAL
PROPOSEES A S. G. MONSEIGNEUR LE SUPERIEUR GENERAL
A L’OCCASION DU CHAPITRE DE 1906204 :
I. – Vie surnaturelle – C’est pour sauver son âme qu’on se fait missionnaire ; la société doit à ses membres de veiller à leur santé surnaturelle plus
encore qu’à leur santé corporelle ; ce doit être sa première préoccupation,
celle de tous ceux qui détiennent l’autorité à quelque titre que ce soit, et celle
de tous les missionnaires…
Dans toutes nos stations les néophytes et les catéchumènes augmentent ;
les Noirs sont plus exposés ; le démon se remue davantage ; ils ont plus que
jamais besoin de vrais missionnaires.
Le missionnaire est exposé plus que jadis peut-être ; il est plus connu ;
on ne fait pas assez la distinction entre lui et les autres européens ; sans
s’en apercevoir il suit les tendances matérialistes importées par les Européens. Il cherche le bien-être comme on peut le voir par toutes les commandes faites à Marseille et ailleurs, par la quantité de revues, journaux auxquels on s’abonne ; à la débilitation occasionnée par le climat s’ajoute
l’énervement provenant des mille occupations, tracas, ennuis inconnus autrefois, de là le laisser aller, la paresse spirituelle etc. etc., le plus grand be203 A. BRARD : Notes du P. Brard relatives au Vicariat du Nyanza méridional proposées

à Sa Grandeur Monseigneur le Supérieur Général à l’occasion du Chapitre de 1906,
A.G.M.Afr., N° 095349.
204 Ibid.

144

soin de secours spirituels etc. etc. Inutile d’insister, tous peuvent se faire
une idée de cette nouvelle situation qui ne fera désormais qu’augmenter.
Il me semble a) qu’un visiteur permanent rendrait des services inappréciables au point de vue de cette vie surnaturelle. Il serait un vrai père pour
les missionnaires et il aiderait le Vicaire apostolique trop occupé de la mission, à veiller à la sanctification de tous par d’assez longues visites dans
chaque station afin d’y édifier, de régulariser, de gagner la confiance etc.
b) On ne fait pas de retraite du mois, on se croit trop occupé ; on pourrait
peut-être la faire en silence chacun son jour. Au moins l’on rentrerait en soimême ce jour-là ; un vrai repos spirituel.
c) Sous prétexte d’apprivoiser les indigènes, l’on est continuellement dans
sa chambre de réception à dire des riens avec eux ; on ne les édifie guère ;
l’on est exposé soi-même à recevoir des femmes seules, porte ouverte il est
vrai, etc. Il serait peut-être bon d’avoir des heures de réception ; de ne recevoir jamais les femmes en chambre : ce qui peut être quelquefois un sujet de
scandale ; du reste c’est l’esprit de nos règles et cette manière d’agir faciliterait le recueillement et donnerait du temps pour étudier, préparer instructions, catéchisme.
d) Les Pères sont trop occupés aux travaux matériels et surtout le supérieur ; constructions, cultures, plantations, cuisine etc. etc. ; c’est un vrai
désastre pour la vie surnaturelle et pour la mission car il faut bien faire
marcher ses ouvriers, et comment les instruire, les confesser etc. etc. ensuite, il nous faudrait des Pères déjà âgés, capables de commander et qui puissent se charger de tout le matériel.
e) Des directeurs spirituels rendraient grand service, presque personne
n’en use.
f) Des examens de théologie réglementaires forceraient à étudier et à employer convenablement un peu de temps.
g) Un repos d’un mois dans une station bien régulière du vicariat ferait
beaucoup de bien pour se remettre au bout d’un certain nombre d’années,
voire même si l’on est malade le séjour en Europe dans une maison fervente.
h) L’on permet à un missionnaire de passer une nuit seul, assez souvent
pour aller faire la mission ; c’est assez dangereux il me semble vu les mœurs
implantées par les Européens ; on permet même à un seul missionnaire une
ou deux fois l’an de passer 45 jours hors de la station.
II. – Esprit de la société – Il me semble qu’il y en a peu ; chaque vicariat
ou partie de vicariat a son esprit particulier parce qu’on n’est pas rattaché à
la Maison-Mère.
Donc nécessité encore d’un visiteur ; peut-être aussi serait-il bon que les
missionnaires eussent des relations épistolaires avec les supérieurs majeurs.
Il me semble que si l’on veut que le visiteur puisse atteindre son but, il
est nécessaire de ne pas le charger de plus de 100 missionnaires. Il aura la
correspondance et la visite des stations : il lui faudra vivre de la vie de chaque station pour bien en connaître les membres, les coutumes et pour y
gagner la confiance etc. etc. il lui faudra au moins 10 à 15 jours dans chaque station, avec les voyages, il ne pourra visiter qu’une station par mois, et
cependant il serait bon qu’il visite chaque station une fois l’an.
Un visiteur de la Maison-Mère avant chaque chapitre pourrait faire beaucoup de bien pour remettre au point bien des petits points de nos règles.

145

III. – Charité, Obéissance etc. – a) Il n’y a pas beaucoup d’entente, de
station à station surtout ; on devient égoïstes, jaloux et, un peu je crois,
parce qu’on ne se voit jamais ; il serait peut-être bon d’aller une fois l’an
visiter les Confrères voisins. On manque souvent d’égards, de politesse, de
bons procédés les uns envers les autres, ainsi dans la correspondance on
envoie des chiffres de papier illisibles sans enveloppe souvent ; on ne se gêne
nullement pour rendre service vu qu’on a peu de chose et que ce peu de
chose est difficile à remplacer etc.
b) Nous sommes tous hommes sujets à errer ; tous plus ou moins susceptibles, tous nous voulons être traités en hommes. A ce point de vue il me
semble, par ce que j’entends dire de différents côtés que Mgr Hirth soit par
lettre, soit en conversation n’est pas toujours assez réservé pour donner ses
appréciations sur les missionnaires, les stations, la manière de faire etc. et
les « reporteurs » qui amplifient ne manquent pas. Quelques-uns se plaignent aussi de ce que Mgr Hirth fait quelquefois surveiller le supérieur par
l’inférieur ; qu’il a plus de confiance dans l’inférieur ; qu’il met en fait deux
supérieurs par poste ; le supérieur est chargé du matériel et l’inférieur de la
mission, ou encore le supérieur et l’inférieur sont chargés d’un travail en
commun de commander aux Frères par exemple. De là froissements dans les
stations et le bien ne se fait pas ; la mission ne prospère pas.
Dans la forme aussi, on reproche à Mgr Hirth de n’être pas assez père
s’il veut punir, reprendre, j’en connais plusieurs qui sont aigris et qui auront
du mal à se remettre. D’autres disent qu’ils ne reçoivent jamais d’encouragements, que Mgr Hirth veut être le seul supérieur local dans son vicariat, qu’il distribue les charges réservées au supérieur local d’après le N° 24
de nos règles. On dit encore que Mgr Hirth rejette trop souvent sur les missionnaires et sans trop y réfléchir, le manque de succès d’une station lorsqu’il y a beaucoup d’autres causes d’insuccès venant des rois, des habitants,
du gouvernement etc.
Tous nous sommes hommes encore une fois, tous veulent bien faire et ne
demandent qu’à être dirigés ; qu’on s’entraide au lieu de se rebuter et qu’on
ne se rende pas la vie impossible les uns aux autres ; ce sont encore des
paroles de mes Confrères.
Tout ce qui précède relativement à notre Vénéré Vicaire apostolique m’a
été en grande partie soumis par des Confrères ; de même pour ce qui suit.
IV. – Mission – a) Ce dont beaucoup se plaignent c’est de n’avoir pas de
« Directoire » de la mission qui nous indique la manière de faire, de diriger
par exemple néophytes, catéchumènes etc. ; les grandes lignes seulement. Le
Vicaire apostolique dirige par lettre ; chaque lettre apporte de nouveaux
changements ; il n’y a pas d’esprit de suite, pas d’unité.
b) les Missionnaires seraient heureux d’exposer leurs manières de voir
sur bien des points et ils n’en ont jamais l’occasion ; jamais le Vicaire apostolique ne les consulte et cependant ils acquièrent de l’expérience avec le
temps. Il serait peut-être bon d’avoir des réunions préparées d’avance tous

146

les deux ou trois ans pour traiter certaines questions plus importantes, du
reste c’est l’esprit de l’Eglise comme on le voit dans le « Collectanea »205.
c) De même l’Eglise désire que le Vicaire apostolique ait deux conseillers,
car après tout il n’est pas infaillible et des conseillers qui ne craignent pas de
dire ce qu’ils pensent ; chez nous il n’y en a pas.
d) L’on désirerait avoir un peu plus d’initiative tout en suivant les règles
du Directoire ; que le supérieur lui-même en laisse à ses inférieurs et aux
Frères. Ainsi le conseil hebdomadaire dans lequel, d’après les règles, on devrait s’occuper des intérêts de la mission, se réduit toujours à rien ; si le
supérieur propose quelque chose, les inférieurs presque toujours jugent bon
de s’en rapporter au Vicaire apostolique. Il ne peut pourtant diriger chaque
détail dans chaque station.
e) Il me semble que l’on pourrait laisser les missionnaires plus stables ;
cette année pas une station qui n’ait été bouleversée, surtout ce qu’il y a de
regrettable c’est de mettre de nouveaux supérieurs qui ne connaissent rien à
la mission dont ils sont nommés supérieurs. Comme il est arrivé pour trois
stations cette année, et à Isavi il n’est même resté personne qui connaît la
mission. Il serait bon quand le supérieur part de le remplacer par le second
qui ordinairement est plus au courant et plus connu.
f) Catéchistes – Mgr le Vicaire apostolique n’en veut pas d’attitrés ; tous
les néophytes sont catéchistes, dit-il, mais en pratique ils ne font rien et ne
peuvent rien faire ; ils n’ont pas reçu la formation nécessaire. Nous voudrions donc des écoles de catéchistes ; car sous peu nous aurons les Protestants et alors l’on mettra partout des catéchistes improvisés qui ne feront
rien de bon ; pourquoi ne pas en mettre maintenant que nous sommes seuls.
g) Catéchuménat – Il n’en existe nulle part si ce n’est sur le papier. Ainsi
Mgr Hirth disait au Supérieur de Marienberg qu’il fallait faire autant
d’exceptions aux quatre ans qu’il baptisait d’individus que maintenant qu’il
avait reçu la visite du gouverneur, il en faillait baptiser coûte que coûte, 50
ou 60 par trimestre. C’est désastreux et fait de mauvais chrétiens pour
l’avenir ; on ne connaît pas assez son monde, même avec quatre ans on nous
trompe. On dit que c’est très difficile de faire attendre quatre ans ; qu’on
laisse à chaque station l’initiative voulue pour organiser ce catéchuménat et
qu’on n’impose pas à tous d’un seul coup la même manière de faire ; qu’on
cherche ce qui sera le mieux.
h) Nous n’avons aucune œuvre faute d’argent, ni école, ni hôpitaux, ni léproserie, ni asile pour vieillards, pourtant cela ne manquerait pas d’attirer
les bénédictions de Dieu et les sympathies des indigènes.
De même les Religieuses rendraient d’inappréciables services dans les
stations où il y a déjà bon nombre de néophytes et de catéchumènes.
V. – Ressources – a) Il me semble que le Vicaire apostolique pourrait se
passer de beaucoup de choses qu’il commande comme instruments de musique pour apostoliques, plusieurs harmoniums et le reste ; de même les
missionnaires pourraient moins gaspiller leur argent.
205 Le P. Brard fait référence à un recueil de documents publiés par la Congrégation de

la Propagation de la Foi. Ce recueil porte le nom « Collectanea S. Congregationis de
Propaganda Fide seu decreta. »

147

b) Il faudrait les premières années construire les nouvelles stations comme il faut et ne pas toujours recommencer ; des stations ont été refaites
entièrement quatre fois. Plus tard la main d’œuvre et les matériaux seront
beaucoup plus coûteux.
c) Il serait bon aussi d’essayer des plantations sur une petite échelle,
d’abord pour voir ce qui réussirait le mieux et surtout d’étudier cette question de se créer des ressources ; l’on ne fait rien. Monseigneur a bien écrit
d’essayer mais il n’a pas envoyé une graine ni un centime pour en acheter.
C’est une question capitale et qui devrait préoccuper davantage.
d) Les missionnaires désireraient avoir un budget fixé en argent par missionnaire afin de pouvoir faire leurs commandes, épargner pour créer des
œuvres, faire des aumônes au besoin et des cadeaux. Nous recevons bien
juste chaque année le budget en nature. Nous ne pouvons que payer très
peu les ouvriers, les courriers. Nous n’avons pas même un cadeau à faire au
roi ou aux chefs du Rwanda entre autre qui nous rendent service. Il est vrai
que le Vicaire apostolique donne un cadeau de cinq ou six cents roupies au
roi toutes les fois qu’il vient, c’est-à-dire tous les deux ans, mais les missionnaires qui habitent près de lui sont obligés eux aussi de gagner ses bonnes grâces et s’ils veulent faire des cadeaux ils doivent payer de leur poche,
de même s’ils n’ont des domestiques plus serviables, il faut les payer de leur
poche. A Isavi, l’on construit une grande église. Monseigneur dit que c’est
aux missionnaires de trouver l’argent nécessaire ; il donne la valeur de 1 000
roupies d’objets d’échange comme les années précédentes, tandis que à Kasozi, sa résidence où il n’y a rien à construire, la station a 1 800 roupies de
budget non compris la nourriture des missionnaires puisque les Sœurs touchent un budget spécial pour la nourriture. J’ai fait des réclamations plusieurs fois mais en vain. Il me semble qu’on pourrait faire quelque chose de
plus équitable au point de vue du budget, ainsi au Tanganika chaque missionnaire reçoit 800 roupies de budget et s’il y a des constructions à entreprendre le Vicaire apostolique donne une allocation.
f) On pourrait aussi réunir les élèves clercs de plusieurs vicariats surtout
pour les hautes études de latin, philosophie, théologie.
VI. – Rwanda – Le Rwanda est un pays exceptionnel par sa population 2
millions et demi, par les bonnes dispositions de ses gouvernants, par le
désir de s’instruire de ses sujets. C’est un pays qui ne manquera pas
d’attirer sous peu les protestants. A mon humble avis pendant que nous
sommes seuls, il me semble que nous devrions nous emparer des principaux
centres pour y fonder des stations ; il y a déjà 6 stations au Rwanda, mais il
y a où en mettre 20 et 30. Augmenter les missionnaires dans les stations ne
suffit pas ; les missionnaires en passant n’auront jamais la même influence
qu’une station établie ; autant de centres même à deux missionnaires et un
frère, autant de centres de chrétiens ; l’on pourrait aussi mettre des catéchistes et des écoles. Il faudrait aussi une station à la capitale qui compte
environ 10 000 Batusi. Les principaux chefs ne sortent jamais de la capitale
et nous n’avons aucune influence sur eux, la plus proche station Isavi est à
cinq heures de là.
D’autres vicariats ont moins besoin de missionnaires ; ils sont moins
peuplés ; pendant un ou deux ans on pourrait envoyer plus de missionnaires
dans le Rwanda comme l’on a fait pour l’Uganda. Le pays en vaut la peine ;

148

je dirai de même de l’Urundi. Il serait bon aussi que Mgr le Vicaire apostolique habite une année entière le Rwanda et une année entière le reste de son
Vicariat pour mieux connaître et mieux diriger cette mission ; jusqu’ici, il n’a
fait que la visite des stations assez rapidement. Je me permets d’attirer
l’attention de Mgr le Supérieur Général sur ce point d’une manière spéciale.
VII. – Varia – a) L’on parlait de faire un sanatorium sur les hauts plateaux, mais il est d’expérience que même sur les hauts plateaux on s’anémie
peu à peu et qu’il est nécessaire de rentrer en Europe pour se refaire. Quand
? Aux médecins et aux supérieurs de juger.
b) L’on n’enseigne plus le kiswahili au scolasticat et maintenant que les
missionnaires arrivent en quelques jours dans les missions ils n’ont plus
occasion de parler cette langue qui rend de si grands services pour apprendre les autres. Aussi a-t-on remarqué que les nouveaux venus mettent longtemps à apprendre les langues.
c) Il transpire toujours beaucoup de choses qui se passent au chapitre, ce
qui empêche certains missionnaires d’y dire ce qu’ils pensent dans la crainte
que ce soit connu plus tard.
d) Pour les votes des délégués les vicaires apostoliques désignent
quelquefois ceux pour qui il faut voter sous prétexte de maladie ; jadis
notre Vicaire apostolique a fait ainsi nommer un malade et je sais que
c’est encore arrivé ailleurs cette année. Il me semble qu’on doit laisser
les Pères libres et que si le Vicaire apostolique a un malade, il peut toujours le renvoyer à ses frais.
e) La mission du Kiziba est paralysée par les milliers de Baganda jadis révoltés avec Mwanga ; la plupart sont des mauvais chrétiens, apostats et qui
empêchent les Baziba de se faire instruire. Il me semble que les Vicaires
apostoliques des deux Nyanza pourraient s’entendre, parler aux chefs baganda pour rapatrier bon nombre de ces révoltés. Ce serait purger le Kiziba
et permettre à ces Baganda de rentrer dans le devoir.
A. Brard »

Le Chapitre Général de 1906
Le P. Ceillier, historien attitré des Pères Blancs, a étudié le Chapitre 1906, et publié le résultat de ses recherches dans un livret
ayant pour titre : Du 13ème au 17ème Chapitre Général (1906-1936)
de la Société des Missionnaires d’Afrique206. Le Chapitre de 1906 a
été le 13ème depuis la fondation des Pères Blancs en 1868. Il a eu lieu
à Alger entre le 23 avril et le 11 mai. Il y avait 29 participants, constituant trois groupes : les membres de droit tenus de participer, les
206 J.-C. CEILLIER : « Du 13ème au 17ème Chapitre Général (1906-1936) de la Société

des Missionnaires d’Afrique (édition sans photos) », in De Chapitre en Chapitre, Histoire
des Chapitres généraux, Série historique n° 10, Volume II, Rome, 2012, 64 pp.
L’historien fut membre du Conseil Général des Pères Blancs lors du Génocide de 1994
au Rwanda.

149

membres de droit sans obligation de participer (les Vicaires apostoliques), et enfin les membres délégués.

Parmi les membres délégués il y avait le P. Brard ; il était le délégué du vicariat « Nyanza méridional ». D’après le P. Ceillier,
Mgr Hirth aurait aussi participé à ce Chapitre parmi les Vicaires
apostoliques207. Ici il faut opérer une rectification. Mgr Hirth ne s’est
jamais présenté au Chapitre. A la dernière minute, son Supérieur
Général, Mgr Livinhac, lui avait donné la permission de s’absenter.
Cela est confirmé par deux lettres de Mgr Hirth du 28 janvier 1906,
l’une écrite à l’Econome Général et l’autre à Mgr Livinhac. Au premier, il écrit : « Au moment de m’embarquer avec Mgr Gerboin, je
reçois de Mgr Livinhac l’autorisation de rester, je suis heureux de le
faire. J’aurais été heureux de vous revoir, mais il faudra renvoyer…
au paradis sans doute208 ! » Au deuxième il écrit : « Par reconnaissance pour la grande faveur que vous avez daigné me faire, j’espère
bien porter davantage encore votre souvenir au Saint Autel, et prier
plus généreusement pour la chère Société au moment du Chapitre.
Je me suis permis d’envoyer à ma place notre cher P. Roussez, sans
avoir aucunement la prétention de le faire entrer au Chapitre209. » Et
le 30 janvier, deux jours plus tard, il écrit à son frère, l’Abbé Ernest :
« J’allais m’embarquer demain pour Mombassa et Marseille ; mais
voici que le courrier me remet de notre Supérieur Général
207 Ibid., p. 11.

Lettre de Mgr Hirth du 28 janvier 1906 à l’Econome Général, A.G.M.Afr.,
N° 095109.
209 Lettre de Mgr Hirth du 28 janvier 1906 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095108.
du 28 janvier 1906 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095108.
208

150

l’autorisation de rester au Nyanza pour pourvoir à certains besoins
urgents de nos stations. La bonne Providence fait toujours bien ce
qu’elle fait ; bénissons-là210… »
Lors du Chapitre, plusieurs questions sont examinées, entre autre
celle des missionnaires en difficultés. Il s’agissait des missionnaires
qui, d’une manière ou d’une autre, vivaient une période difficile et
devaient se retirer, au moins pour un temps, de la Mission. Le Chapitre souhaitait ouvrir une maison de retraite pour eux :
« Une demande est faite en vue d’obtenir l’établissement d’une maison de
retraite pour les missionnaires fatigués ou qui se sont rendus difficiles dans
les Missions. Ils se retremperaient
par la prière, la pénitence, le travail manuel dans l’esprit de piété,
de charité, de zèle. Au sujet de ce
vœu, Mgr le Supérieur Général dit
qu’en effet les supérieurs de la
Société se trouvent dans l’embarras pour plusieurs de ces missionnaires. En établissant une
maison de ce genre, on rendrait
service à la Société et aux missionnaires, dont un certain nombre pourrait ensuite reprendre le
travail des Missions. On n’obligerait pas les missionnaires à
entrer dans cette maison, mais
alors ils devraient trouver une
Congrégation qui les accepte, ou
s’agréger à un diocèse. A l’unanimité le Chapitre décide qu’il y a
lieu de donner suite à un projet si
LA CHARTREUSE DE FARNETA
utile211. »
C’est suite à cette décision du Chapitre que le P. Brard décidera
de se retirer dans la Chartreuse de Farneta, située près de la ville de
Lucca212. Il avait compris qu’il était devenu gênant pour ses supéLettre de Mgr Hirth du 30 janvier 1906 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096252.
211 J.-C. CEILLIER , op. cit., p. 17.
212 Les moines de la Grande Chartreuse en France furent expulsés manu militari le
29 avril 1903. En fuyant leur pays, ils se partagèrent en deux groupes : l’un s’installa
à Tarragone, en Espagne; l’autre, plus nombreux, se réfugia provisoirement au Monte
Oliveto, en Italie. Non loin de là, entre Pise et Florence, à 5 kilomètres de Lucca, la
vieille chartreuse de Farneta restait abandonnée depuis l’époque où Bonaparte, après
en avoir fait un hôtel de passage pour ses généraux, la donna à la famille Bacciocchi,
qui se borna à cultiver aux alentours une plantation d’olives considérée comme la plus
délicate de la Péninsule. Les chartreux de France achetèrent l’immeuble avec ses dépendances et assurèrent, en quelques mois, la restauration de l’antique monastère
210

151

rieurs. En novembre 1906, le P. Malet, le Père Visiteur des Pères
Blancs en Afrique équatoriale, écrivit à Mgr Livinhac :
« Le P. Brard, comme vous le savez Monseigneur, est tout à fait opposé
aux manières de faire du Vicaire apostolique. Lui surtout pratique le système
de violences et de réquisition. Les chrétiens doivent venir à jour fixe ; les
catéchistes les ramassent de force pour ainsi dire ; il n’a aucun respect pour
l’autorité du roi. Dans ces conditions, son retour au mois de mai [1907]
pourrait faire du mal d’autant que les Allemands se plaignent de lui ; s’ils
n’ont pas demandé son changement, comme ils ont demandé celui du
P. Pouget, c’est que lui du moins s’en tirait bien. Son retour ne pourrait-il
pas être retardé jusqu’au mois d’octobre, peut-être la situation serait un peu
plus claire au Ruanda213. »

Nous ne connaissons pas l’état d’esprit du P. Brard quand il a pris
la décision de se retirer dans la Chartreuse de Farneta. En tout cas,
il lui fallait du courage, étant donné qu’il n’avait plus une santé vigoureuse pour vivre cette vocation exigeante. Les Archives de la
Chartreuse nous apprennent que le P. Brard a commencé son postulat le 6 octobre 1906. A cette occasion, il reçoit le nom de Pierre Claver214. Dorénavant il vivra sa vocation missionnaire d’une manière
spirituelle comme Chartreux. Son postulat durera un mois. Le
16 novembre 1906, il commencera son noviciat. Il fera ses premiers
vœux le 17 novembre 1907. Quatre ans plus tard, le 17 novembre
1911, il fera ses vœux solennels. Le 29 novembre 1911, il quittera
Farneta pour Florence où il résidera pendant 3 ans. Le 25 novembre
1914, il sera nommé aide-aumônier des Chartreuses de San Francesco près de Turin. Du 21 octobre 1915 jusqu’à sa mort en février
1918, il sera leur aumônier.
A Save, au Rwanda, ni les chrétiens, ni les confrères du P. Brard
n’étaient au courant du sort de leur supérieur. Le jour de son départ
nous pouvons lire dans le journal de la mission :
presque entièrement construit en marbre de Carrare, dont les fameuses carrières sont
toutes proches.
213 Lettre du P. Malet du 17 novembre 1906 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 096495096499.
214 Saint Pierre Claver (1580-1654) est un prêtre jésuite espagnol, missionnaire en
Amérique du Sud. Il a travaillé particulièrement auprès des esclaves africains. Béatifié
le 16 juillet 1850 par Pie IX, il est canonisé le 15 janvier 1888 par Léon XIII. Ce dernier le déclare « patron universel des missions auprès des Noirs » en 1896. Un siècle
plus tard, en 1985 il est également déclaré « défenseur des droits de l’homme. Il est
fêté le 9 septembre.

152

« Le 27 [décembre 1905] – A 5 h ½ le matin, le R.P. Brard quitte Issavi
avec le R.P. Réant qui est destiné au Kissaka. Ils passent par la capitale pour
faire leurs adieux au roi Musinga. Les regrets de nous tous et de tous les
chrétiens l’accompagnent. En 5 ans de labeur incessant il a fait d’Issavi la
plus florissante mission du Rwanda. Le P. Bard savait mener son monde
avec fermeté et douceur et leur inspirer ainsi du respect et de l’amour. Lui, il
connaissait les siens et les siens le connaissaient. Les larmes dans les yeux
des chrétiens et surtout dans les siens disaient bien l’amour qu’il portait à
Issavi et Issavi à lui. Les prières de nous tous l’accompagnent. Puisse-t-il
surtout venir reprendre sa place215 ! »

C’est cette dernière version du départ du P. Brard qui a été
conservée par la population, par les Pères Blancs, et par l’Eglise catholique du Rwanda. Pendant plus d’un siècle, ils ont ignoré ce qui
était vraiment arrivé au fondateur de Save. Aujourd’hui, il n’est pas
évident de mettre en question cette version populaire, comme il n’est
pas évident non plus de mettre en question l’historiographie de
l’évangélisation du Rwanda du siècle dernier. Celle-ci a mis en lumière les réussites de cette évangélisation en passant sous silence les
erreurs qui, à long terme, ont contribué au déclenchement du génocide en 1994. La tâche de l’historien n’est-elle pas de rapporter les
faits du passé, puis d’en proposer une interprétation justifiée par des
sources ? Finalement, il faut encore faire entrer le résultat de ces
recherches dans le discours quotidien, ce qui ne vas pas de soi.
Le P. Brard fut un homme de conviction et d’action qui est allé
jusqu’au bout de lui-même pour sauver son âme, comme il le dit
dans ses notes de 1906. Sans aucun doute, il a souffert physiquement et moralement pour atteindre son but. D’après nos critères, sa
méthode pour évangéliser a été incontestablement marquée par un
excès de zèle. Certes, il fut un ami des pauvres et des petits. Au
Rwanda, les premières années, il se faisait aider par les catéchistes
baganda, qui n’ont pas été des anges. Quant à la critique de son
attitude envers l’autorité autochtone du Rwanda, le P. Lecoindre
(1878-1960), écrira quelques années plus tard que ses confrères
avaient exagéré. Et qu’il avait même « prêché un rapprochement »
avec cette autorité qu’il n’appréciait guère216. Désavoué par ses supérieurs, le Père Brard a finalement préféré se retirer dans la solitude
et la prière.
215 R. HEREMANS –

E. NTEZIMANA, Journal de la Mission de Save (1899-1905), Ruhengeri, 1987, p. 151.
216 C. LECOINDRE, Raisons qui ont nui beaucoup au développement de la mission au
Ruanda, A.G.M.Afr., Fonds Livinhac, N° 111459.

153

LA FICHE BIOGRAPHIQUE DU P. BRARD (ARCHIVES DE FARNETA)

154

6

LE RAPPORT DU PERE JOSEPH SWEENS (1905) ET
LA CARTE DE VISITE DU PERE JOSEPH MALET
(1908)
CONCERNANT LA MISSION DE RWAZA

L

e rapport du P. Sweens (1858-1950) de 1905 et la carte de
visite de 1908 du P. Malet (1872-1950) sont deux documents qui parlent des débuts difficiles de Rwaza, une Mission fondée par les Pères Blancs fin 1903, dans le Mulera
au Nord du Rwanda217. Le rapport du P. Sweens est adressé à
Mgr Livinhac, Supérieur Général des Pères Blancs 218, tandis que la
carte de visite du P. Malet est adressée à la communauté de Rwaza.
Leurs auteurs appartenaient à la Société des Missionnaires
d’Afrique (Pères Blancs). Le P. Sweens était de nationalité néerlandaise et le P. Malet de nationalité française. A l’époque, ils occupaient
la fonction de « Pères Visiteurs » pour les Vicariats du Nyanza septentrional, du Nyanza méridional et du Vicariat de l’Unyanyembe.
Le rapport du P. Sweens et la carte de visite du P. Malet sont
marqués par l’année 1904 qui fut un « Annus horribilis » pour les
Pères Blancs au Rwanda. En résumé, cette année-là, le P. Classe
(1874-1945), organisa plusieurs expéditions militaires pour affirmer
son autorité sur la population de Rwaza. Il fut aidé par le P. Dufays
(1877-1954) de Rwaza et les Pères Barthélémy (1872-1943) et Loupias (1872-1910) de Nyundo219. Les expéditions du P. Classe avaient
été accompagnées des représailles des militaires allemands, toujours
217 S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société rwandaise durant l’époque coloniale

allemande (1900-1916). Une rencontre entre cultures et religions », in Les Religions au
Rwanda, défis, convergences et compétitions, Actes du Colloque International du 18-19
septembre 2008 à Butare/Huye, Editions de l’Université Nationale du Rwanda, Septembre 2009, pp. 53-101. Voir aussi S. MINNAERT, « Musinga et les Pères Blancs.
Rapport politique confidentiel du 24 mars 1918 », in Dialogue, Kigali, Janvier-Mars
2013, N° 201, pp. 223-225.
218 Mgr Livinhac (1846-1922) est un Père Blanc de nationalité française. Il fonda
l’Eglise catholique au Buganda. En 1884, il fut ordonné évêque. Il dirigea les Pères
Blancs comme Supérieur Général de 1889 à jusqu’à sa mort en 1922 (S. MINNAERT,
Léon
Livinhac
(1846-1922),
20
mars
2007,
http://www.africamissionmafr.org/mgr_livinhac.htm).
219 Rapport du P. Malet de 1909, A.G.M.Afr., Fonds Livinhac, N° 098414-098416.

155

au détriment d’une population terrifiée. Il y a eu des morts, des blessés, des huttes brûlées et du bétail volé, etc. Tout cela avait fait
beaucoup de bruit dans la colonie « Deutsch-Ostafrika ». Il fallait
donc l’étouffer220. Le P. Brard (1858-1918), entre autre, déclara au
Capitaine von Grawert (1867-1918)221 : « qu’il n’y avait rien eu, que
ce n’était que des bruits de Nègres222. » Pourtant, dans le diaire de
Save, il avait écrit : « Le 1er août 1904 : le P. Classe, au Muléra, est
assiégé par les Balera ; les Pères Barthélémy et Loupias sont partis
lui porter secours223. » Depuis nous savons que le P. Brard avait été
mal informé sur la situation à Rwaza224 :
« En Septembre 1904, Von Grawert, résident d’Usumbura, arrivait au
Ruanda pour secourir les Pères225. Sa présence était fort gênante : d’un
côté il fallait lui avouer qu’on s’était alarmé trop vite, d’autre part, il
fallait bien lui désigner certains coupables et empêcher à tout prix qu’il
n’allât chez les tribus châtiées par les Pères. Il aurait vu les débris des
cases brûlées, les bananeraies coupées. C’était l’expulsion des missionnaires
du Ruanda. Le Père Barthélémy, très habile, et gardant toujours son sangfroid, s’offrit comme guide et fut accepté avec reconnaissance. Evidement, il
conduisit l’officier là ou les missionnaires n’avaient pas été, mais d’autres
pauvres nègres furent punis sans motifs226. »

En mars1908, Mgr Hirth écrivit au P. Loupias : « Vos graves difficultés du
commencement du Ruasa me préoccupent bien aussi ; cependant j’ai confiance
en votre prudente réserve ; vous saurez vous bien entendre avec le P. Paul [Barthélémy], et vous arranger pour ne pas ébruiter ce qui doit rester pour toujours
dans l’ombre. (Lettre de Mgr Hirth du 25 mars 1908 au P. Loupias, A.G.M.Afr.
N° 098031).
221 Le Capitaine Werner von Grawert était le fils d’un général allemand. En 1903, lors
d’un duel, il tua un officier de réserve, Dr. Aye. Condamné à deux ans de prison, il ne
remplira jamais sa peine. Il fut envoyé dans la colonie « Deutsch-Ostafrika. » De 1904
à 1906, il était Commandant du district de Bujumbura et de 1906 à 1907, Résident
du Burundi et du Rwanda. Il mourut en France le 18 octobre 1918 quelques semaines
avant la fin de la Première Guerre Mondiale (http://www.ahnenforschunggrawert.de/familiengeschichte/index.php/die-von-grawert-s).
222 Rapport du P. Malet de 1909, A.G.M.Afr., N° 098414-098416.
223 R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, Journal de la Mission de Save (1899-1905), Ruhengeri, 1987, p. 111.
224 S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société rwandaise durant l’époque coloniale
allemande (1900-1916), Une rencontre entre cultures et religions », op. cit., pp. 53101.
225 « Le Ruanda était en réalité en fermentation. Le P. Brard était dans une situation
critique à Issavi. Mgr Hirth voyant que 3 de ses courriers n’avaient pu arriver et
étaient revenus, prévint Bukoba qui envoya des soldats. Le P. Zuembiel de son côté
prévint Van Grawert qui partit aussitôt à Issavi. Là on lui dit qu’il n’y avait rien. Il
revint à Bugoyé et se plaignit qu’on ait appelé au secours de Bukoba, de qui ne relevait pas ce district et que quand il venait on lui déclara qu’il n’y avait rien. C’est alors
que le P. Barthélemy lui dit qu’il avait été attaqué et le conduisit sur les lieux, mais
non où on avait incendié, etc. (…) » (Rapport du P. Malet de 1909, A.G.M.Afr., Fonds
Livinhac, N° 098414-098416).
226 Rapport du P. Malet de 1909, A.G.M.Afr., Fonds Livinhac, N° 098414-098416.
220

156

NYUNDO (1901) : MISSION FONDEE PAR LES P.P. BARTHELEMY, WECKERLE ET CLASSE

A l’époque, les Occidentaux considéraient « les Nègres » comme
des êtres inférieurs. Ayant toujours tort, ils n’avaient aucun
droit227. En septembre 1904, Mgr Hirth croyait encore aux mensonges du P. Classe, un manipulateur invétéré :
« La nouvelle mission du Mulera [Rwaza] surtout était en danger un
moment ; mais les confrères du Kivu-Nord sont allés au secours, et
pendant 20 jours ont pu avancer suffisamment les constructions pour
que les missionnaires fussent à l’abri d’une solide maison en briques et
d’un bon mur d’enceinte. Le danger venait en partie des haines de famille. Le P. Classe cependant avait fait presque merveille au milieu des
tentatives continuelles de vol, en trouvant moyen dans l’espace de huit
mois à peine de se faire aimer de toute la population dans un rayon de
4 Kilom. : ça a été le salut de cette mission228. »

Ce n’est qu’en 1908 que Mgr Livinhac et Mgr Hirth apprendront
les événements de 1904 dans toutes leurs horreurs. Mais entretemps, ils avaient nommé le P. Classe Vicaire général des Pères
Blancs au Rwanda. Etait-il trop tard pour faire marche ?
Carte de visite du P. Malet pour Rwaza, faite le1er janvier 1908, A.G.M.Afr.,
N° 098003-099005.
228 Lettre de Mgr Hirth du 30 septembre 1904 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095095095096.
227

157

« Je crois que les Pères Classe et Embil [1875-1938]
par leurs lettres et leurs appréciations ont fait, sans le
savoir, beaucoup de mal. Aussi je regarde comme une
faute dont je suis responsable, la nomination du
P. Classe comme vicaire général. J’ai dû constater
que ce Père n’a nullement la confiance de ses confrères ; qu’il a commis beaucoup de fautes dans la fondation du Mulera (Les faits racontés par le Frère Hermenegilde sont exacts) et qu’il n’a pu s’entendre
presque avec aucun de ses confrères (…)229. »

LE P. EMBIL (1903)

« Vos graves difficultés du commencement du Ruasa me préoccupent
bien aussi ; cependant j’ai confiance en votre prudente réserve ; vous
saurez vous bien entendre avec le
P. Paul, et vous arranger pour ne
pas ébruiter ce qui doit rester pour
toujours dans l’ombre. Dirigez en
même temps vos conversions ellesmêmes de manière à amadouer peu à
peu les gens qui seraient plus exposés à porter plainte contre vous. Je
sais que tout cela est plus facile à
dire en théorie qu’à exécuter en pratique. A partir de maintenant au
moins, n’ayez jamais à sévir et ne
vous créez que des amis. Ne faites
pas de mécontents avec les bois de
votre église230. »

Les événements de 1904, ont
certainement contribué à déstabiliser la place des Pères Blancs
au Rwanda :
LE P. BARTHELEMY (1899)

« La mort du P. Loupias n’a excité curieusement aucun commentaire
dans la presse allemande ; c’est passé presque inaperçu. Il est important
d’en parler le moins possible dans nos bulletins afin que le Gouvernement n’en profite pas comme d’un prétexte pour faire évacuer le Ruanda par les Missionnaires ; ce n’est pas l’envie qui lui manque231. »
229 Lettre du P. Malet du 21 août 1908 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 096584-096586.

Lettre de Mgr Hirth du 25 mars 1908 au P. Loupias, supérieur de Rwaza,
A.G.M.Afr. N° 098031.
231 Lettre du P. Froberger du 2 mai 1910 à un membre du Conseil Général, A.G.M.Afr.,
N° 098441. En 1912, Mgr Hirth écrira à l’occasion de sa nomination de Vicaire apostolique du Kivu : « (…) le Conseil de la Société [des Pères Blancs], si exclusivement
français et surtout anti-allemand, me rendent bien difficile la responsabilité et la
direction de ce nouveau Vicariat. » (Lettre de Mgr Hirth du 15 septembre 1912 à son
frère, l’Abbe Ernest, A.G.M. Afr., Casier 303, N° 096453-096454).
230

158

Le rapport du Père Sweens de
juin 1905
Le P. Sweens visita Rwaza au
cours de l’année 1905. Il nous a
laissé un rapport de cette visite
dans lequel il donne un aperçu de
la situation de cette Mission232. La
communauté de Rwaza, à ce moment-là, était composée des Pères
Classe (1874-1945), Dufays (18771954) et Réant (1878-1908) et du
Frère Herménégilde (1876-1962).
Malheureusement, les quatre ne
MGR SWEENS (1858-1950)
s’entendaient pas. Les événements de
1904 les avaient divisés en deux camps : les Pères Classe et Dufays
d’un côté, le Père Réant et le Frère Herménégilde de l’autre côté 233.
Face à cette situation délicate, le P. Sweens, un homme très prudent234, choisit le camp du Père supérieur, le P. Classe. Ainsi, il se
cachait derrière la règle générale des Pères Blancs selon laquelle le
supérieur a toujours raison même s’il a tort. Toute autorité ne venait-elle pas de Dieu. Par conséquent, le P. Sweens désavoua le
P. Réant et le Frère Herménégilde. Le premier sera nommé à Save
chez le P. Brard et puis à Zaza, au Gisaka, où il mourra en 1908
dans des circonstances bizarres235. Le deuxième, le Frère Herménégilde, qui eut le malheur de révéler les méfaits de 1904, sera puni
Rapport sur les stations du Vicariat du Nyanza-Sud : 1er Mai – 1er Octobre 1905,
A.G.M.Afr., N° 095347. Le rapport de Rwaza fait partie d’un grand rapport concernant
toutes les Postes de Mission du Vicariat de Mgr Hirth.
233 Rapport du P. Malet de 1909, A.G.M.Afr., N° 098414-098416.
234 Le P. Sweens, d’origine néerlandaise, était un homme têtu montrant une prudence
qui ne méritait aucune confiance. Il n’écoutait personne excepté lui-même (F. NOLAN,
Les Pères Blancs entre les deux guerres mondiales, Histoire des Missionnaires
d’Afrique (1919-1939), Paris, 2015, p. 289).
235 A l’occasion de sa mort, le P. Classe écrivait à Mgr Livinhac : « Le cher P. Réant, que
le bon Dieu vient de rappeler à Lui, quelques jours seulement après la retraite commune à laquelle il avait pris part à Kabgaye, est le premier tombé. Cette mort nous
vaudra à nos chrétiens et à nous, des grâces précieuses. » (Lettre du P. Classe du
27 octobre 1902 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 11110 (095209-095211). Et Mgr Hirth
écrivait au P. Loupias : « Je vous écris sous l’impression de tristesse que m’a causé la
mort de ce cher P. Réant. Nous nous y attendions si peu ! Mais Dieu qui sait ce qu’il
nous faut, veut sans doute nous faire de nouvelles grâces à cette occasion. » (Lettre de
Mgr Hirth du 13 Octobre 1908 au P. Loupias, A.G.M.Afr., N° 098055-098056). En
réalité, le P. Réant était tombé en disgrâce chez Mgr Livinhac qui regretta de l’avoir
ordonné (voir le dossier personnel du P. Réant).
232

159

pour son soi-disant mauvais caractère et nommé à Mibirizi au Kinyaga, à l’autre bout du Rwanda236 :
« Pourquoi m’a-t-on renseigné ? En 1906, le Frère Herménégilde, à
cause des rapports des Pères du Muléra, n’avait pas été admis au serment par Monseigneur [Hirth]. Il reste ainsi sans serment durant un an.
Je suis arrivé au Ruanda en 1907. Les Pères étaient certains que le Frère raconterait tout et que je l’écouterais. D’autre part, ils craignaient
que le Frère, renvoyé de la société, ne fasse connaître toutes ces affaires aux Allemands. Ils votèrent donc
pour lui au serment. Jusqu’ici on n’a
pas à s’en plaindre, malgré ses bizarreries et sa nervosité ; c’est un travailleur émérite et un homme très pieux.
Le Frère, de fait, m’écrivit tout et me
certifia la vérité des faits par serment.
Les Pères Barthélemy, Loupias et Dufays m’ont confirmé tous les faits. Le
Père Classe ne m’a rien dit et je ne lui
ai rien demandé237. »

Dans le Vicariat de Mgr Hirth, la
mésentente dans les communautés
était à l’ordre du jour, selon le P.
Brard :
« Il n’y a pas beaucoup d’entente,
de station à station surtout ; on devient égoïstes, jaloux et, un peu je crois,
LE P. CLASSE (1900)
parce qu’on ne se voit jamais ; il serait peut-être bon d’aller une fois l’an
visiter les Confrères voisins. On manque souvent d’égards, de politesse,
de bons procédés les uns envers les autres, ainsi dans la correspondance
on envoie des chiffres de papier illisibles sans enveloppe souvent ; on ne se
gêne nullement pour rendre service vu qu’on a peu de chose et que ce peu
de chose est difficile à remplacer etc.238 »

Les extraits de lettres qui suivent nous donnent une idée de la vie
de communauté à Rwaza. La charité n’y était pas toujours à l’ordre
du jour. L’évangélisation du Rwanda a été réalisée par des personnes
avec leurs qualités et défauts dans un contexte historique bien particulier :
236 Rapport du P. Malet de 1909, A.G.M.Afr., N° 098414-098416.
237 Ibid.

238 Notes du P. Brard relatives au Vicariat du Nyanza méridional proposées à S. G. Mon-

seigneur le Supérieur Général à l’occasion du chapitre de 1906, A.G.M.Afr., Fonds Livinhac, N° 095349.

160

« Dans ses démêlés qu’il [P. Classe] eut en son temps avec le P. Réant et
le Fr. Herménégilde au poste [1904-1905], il ferait bien aussi de témoigner
que j’ai été toujours de son côté, et que j’ai autant que j’ai pu jouer le tampon entre eux au risque de recevoir les avatars à sa place. Il n’avait pas
toujours raison non plus avec ses chicanes, mais par principe je tenais pour
le Supérieur. J’en ai eu de pauvres remerciements (…). Que nos mésintelligences durent depuis des années, je ne le nie pas. Mais il a tort de les présenter sous
un faux-jour. Elles ont commencé le jour où j’ai eu la certitude absolue fondée sur des raisons et de faits fréquents que cet homme était un politique,
sans franchise, rusant toujours. Notre première altercation [différend] date de
Septembre 1904. Jusque là j’avais regardé, vu, souffert en silence. Il s’agissait de
faire une baraza à la face sud de notre maison. Il s’y opposa parce que a) Mgr ne
voulait pas de baraza dans la cour intérieure ; b) en faisant la baraza, il fallait
hausser la maison de 4 rangs de briques et cela serait un danger pour la foudre.
Là-dessus je lui dis : « Vous résonnez [ou raisonnez]239 comme un seau » ce
qui le vexa terriblement et il rompit là. Quand Monseigneur vint en 1905 il fut
très étonné de ne pas trouver de baraza au sud. Je lui dis : « Il paraît que vous
n’en voulez pas. » Voici sa réponse : « Mon cher Père, quand on vous dira Mgr
veut ceci, Mgr ne veut pas cela, demandez-le-moi. On me colle tant d’opinions
sur le dos dont je n’en ai même pas une idée ! » (…) Ce qui en fin de compte fait
croire au P. Classe que je lui en voulais, ce fut son départ de Rwaza. Au moment
de son départ, il s’en alla sans même me dire adieu. Nous avions travaillé ensemble trois dures années, les plus dures qu’aucun missionnaire au Rwanda n’a eu à
supporter. Il savait qu’il me laissait dans des difficultés immenses, et il partit
sans un mot, sans me connaître. Celle-là me fut dure. Et cependant je n’avais
fait que mon devoir en parlant à Monseigneur de l’aveu du Résident que le
P. Classe serait la persona grata auprès du Gouvernement. Ce n’est que quelques
mois plus tard, quand à Isavi il fut nommé Vicaire général pour le Rwanda qu’il
voulut se faire pardonner ce coup en m’appelant à la bénédiction de l’église à la
place du P. Loupias qui avait travaillé à sa construction (…). Voilà les griefs que
j’ai eus contre lui et qui ont influencé nos relations. Lui aime les détours, la
politique, la ruse, les dessous ; j’aurais souhaité dans la vie de la franchise
et une direction dont on prend ses responsabilités240. »

« J’estime beaucoup le Père Classe à cause de sa vertu, de son intelligence, de son esprit de foi, mais il me semble que de plus en plus ces
rapports à ses supérieurs ne sont pas assez objectifs ; il a peur, semblet-il, de leur faire de la peine. Je ne crois pas du tout que ce soit mauvaise intention de sa part, c’est une délicatesse mal placée. J’avais remarqué cela, et c’est pourquoi j’ai dit dans une de mes lettres précédentes à
Votre Grandeur, que Monseigneur Hirth ne connaissait pas suffisamNous n’avons pas pu vérifier si le P. Dufays, de nationalité luxembourgeoise, a
employé l’expression « raisonner comme un seau » ou bien l’expression « résonner
comme un seau ». Dans un avenir prochain, un autre pourra le faire avec la permission de l’archiviste des Pères Blancs. En tout cas, le P. Classe se sentit ridiculisé par le
P. Dufays.
240 Rapport du P. Dufays du 15 novembre 1919 adressé au P. Voillard, A.G.M.Afr.,
N° 0191115.
239

161

ment les faits qui se sont passés à Rwasa aux commencements de cette
mission241. »
« …le P. Classe ne met pas ses supérieurs suffisamment au courant
de ce qui les regarde. Il a l’air de supposer qu’ils sont déjà au courant ;
il se contente d’exprimer des appréciations, des jugements, au lieu de
donner les faits et de laisser aux supérieurs le soin d’apprécier et de
juger. D’autres plus méchants diraient peut-être qu’il cherche à mener
ses supérieurs par où il lui plaît242. »
« A Rwasa du Mulera, le P. Classe a eu de nouvelles difficultés avec
un de ses confrères : cette fois c’est le P. Dufays qui semble avoir cédé à
l’esprit de contradiction, et entêté quelquefois à vouloir faire la mission à sa
manière. Je n’ai pas eu de reproche à faire en cela au P. Classe243. »
« A Nsasa du Kissaka, le P. Réant qu’il a fallu enlever en Septembre
1905 de Ruasa, donne de nouvelles inquiétudes ; il est cause en partie
que la charité ne va guère dans la communauté ; il tournera la tête, je crois
au P. Tribout [1876-1950], qui avait du mal déjà à vivre avec le P. Pouget
[1858-1937]. Le P. Réant ne peut arriver à aimer les Nègres qu’il traite
parfois à coups de pied au catéchisme ; lui-même aurait dit qu’il ne pensait pas passer plus de 2 ou 3 ans dans ces missions ; il ne veut s’imposer
aucune fatigue pour le ministère. Avec cela, lorsque m’écrit son supérieur, [il
va] jusqu’à s’égarer gravement à conseiller par exemple à des fiancés
d’essayer le mariage avant de demander qu’on les unisse244. »
« Monseigneur est beaucoup trop pessimiste dans l’appréciation de
ses missionnaires. Ils sont bien peu nombreux ceux en qui il a confiance. Aux autres il dira facilement qu’ils ne font rien, qu’ils perdent la mission,
qu’ils n’obéissent pas. Il n’écoutera pas leurs raisons et explications. De
ceux en qui il a confiance il écoutera tout ; ainsi parmi ceux du Ruanda il
n’écoute guère que le Père Classe, lequel est loin d’être ce que je croyais et
contre lequel il y a beaucoup de griefs245. »

Le P. Sweens, dans son rapport, se manifeste comme une personne qui évite de prendre ses responsabilités face aux difficultés. Il se
contente des explications du P. Classe. Et il termine en disant que le
Père supérieur a maintenant une grande influence sur la population
et que la confiance a été restaurée. Tout est donc rentré dans l’ordre,
ce qui est important pour lui :
241 Lettre du P. Léonard du 24 Juin 1910 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 096663.

Note du P. Léonard du 5 Juillet 1910 concernant le directoire du P. Hurel,
A.G.M.Afr., N° 096623.
243 Lettre de Mgr Hirth du 30 juin 1906 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095114095117.
244 Lettre de Mgr Hirth du 30 juin 1906 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095114095117.
245 Lettre du P. Malet du 20 juin 1908 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 096578N° 096579. En marge de la lettre : « Répondue le 8 Août. »
242

162

« MULERA (RWAZA) : 26 JUIN 1905246
Personnel : R.P. Classe, Dufays, Réant, Fr. Herménégilde.
Le poste situé sur les frontières de Muléra, au Sud du lac Luhondo. Les
missionnaires ont eu à souffrir de la part des indigènes dans le mois
d’Août 1904. Les gens, selon le dire du R.P. Classe, étaient exaspérés
par le séjour des deux Commissions, belge et allemande, dont les soldats réquisitionnaient le pays. L’affaire a fait beaucoup de bruit, dans le
temps et à Usumbura et à Bukoba et même à la côte. Les P.P. Barthélémy et Loupias, accompagnés d’une grande suite de leurs gens, armées
de 16 fusils sont venus au secours. Ces gens ont pillé et pris du bétail.
En retournant à Bugoyé, le P. Barthélémy, à peine parti de la mission, a
subi une attaque en règle de la part des indigènes, qui étaient fort nombreux. Le Père n’a pu s’en tirer, qu’en se défendant à coups de fusils ; il
a tué plusieurs attaquants. Actuellement les missionnaires font leurs œuvres dans le calme. Beaucoup d’indigènes fréquentent la mission. Le
P. Supérieur a une grande influence.
A. Œuvres :
– Ecole : 20 écoliers. Le P. Réant est chargé de l’école. On dit qu’il n’en
fait pas grand cas. Actuellement elle ne se fait pas, car beaucoup
d’enfants sont employés à surveiller les travailleurs.
– Orphelinat : 20 – Quelques Basukuma, Baziba, Baganda, assistent les
Pères dans leurs travaux matériels et serviront, au besoin, pour les
défendre.
– Néophytes. Chrétiens d’ailleurs : 20. – Catéchumènes se préparent au
Baptême prochain : 12. – Autres : une vingtaine chaque jour, de villages
environnants.
– Pharmacie : bien tenue : grande affluence de malades.
B. Vie commune :
– Les exercices de piété se font régulièrement, mais ils ne sont pas exacts
pour arriver à l’heure précise. La retraite du mois, réunions du conseil,
conférence ont lieu. Le silence et le recueillement sont peu observés.
– Obéissance : le P. Supérieur se plaint de la conduite du P. Réant et
du Frère ; ce dernier est sous l’influence du premier. Le P. Classe a
demandé à Mgr le Vicaire apostolique le changement du Frère.
– Charité : Les missionnaires ne s’entendent pas entre eux. Le
P. Classe et le P. Dufays d’un côté, et le P. Réant avec le Frère de
l’autre, font cause commune. Le Supérieur du Scolasticat a envoyé aux
deux Pères, de mauvaises notes sur le P. Réant.
Zèle : Les Pères à cette époque de l’année, sont trop occupés du matériel.
Ils construisent une église, un réfectoire etc. Le P. Classe semble avoir
la confiance des indigènes. Le P. Réant et le Frères sont brusques
envers eux.
Mulera : 26 Juin 1905. Rapport sur les stations du Vicariat du Nyanza-Sud : 1er
Mai – 1er Octobre 1905, A.G.M.Afr., Fonds Livinhac, N° 095347.
246

163

L’orphelinat est négligé.
Diaire, livre de conseil, inventaires, comptes exactement tenus.
Sacristie et petite chapelle bien tenues.
L’habitation des missionnaires est bonne. La cour intérieure est entourée
d’un mur. Le terrain, assez considérable n’est pas encore délimité, parce
qu’il se trouve en pays contesté. Ce terrain est très fertile. Les relations
avec l’autorité allemande sont bonnes. »

La carte de visite du Père Malet de janvier 1908
Le P. Malet visita Rwaza fin 1907 début 1908247. Lors de sa visite,
il découvre l’histoire des débuts de cette Mission selon un scénario
qui dépasse son imagination. Effrayé, il informe ses supérieurs. Mais ont-ils apprécié
sa découverte ? Nous savons seulement que
le P. Malet, après avoir terminé sa mission
de « Visiteur », ne retournera plus en
Afrique équatoriale. Sa correspondance avec
Mgr Livinhac, Supérieur Général des Pères
Blancs, montre qu’il connaissait trop bien la
situation. Et par ce fait, il était sans aucun
LE P. LOUPIAS (1900)
doute devenu un témoin gênant.
La communauté de Rwaza, à l’époque de la visite du P. Malet,
était composée des Pères Loupias (1872-1910)248, Dufays (18771954) et Gilli (1882-1955). Le P. Loupias, le Supérieur de la communauté, avait commencé sa vie missionnaire au Rwanda à Nyundo en
1904. A peine arrivé, il avait participé aux expéditions militaires du
P. Classe à Rwaza. Ainsi il s’était compromis chez une population où
la vendetta était en honneur. A Nyundo, le P. Loupias avait écrit :
247 Nyanza méridional. – Incidents de voyage : Extrait d’une lettre du P. J. Durand à

Mgr Livinhac : « Le R.P. Malet, Visiteur, est arrivé à Issavi le 11 février (1908). Il a failli
mourir de faim dans la forêt pendant quatre jours, ses porteurs n’ont eu pour toute
nourriture que la viande d’une vache que le P. Classe compagnon du R.P. Malet avait
eu l’heureuse idée d’emmener. Les cinq guides se perdirent, et ce fut le P. Classe qui,
grâce à sa boussole, retrouva la vraie direction. Le R.P. Visiteur, frappé en pleine poitrine par un bambou qu’il ne voyait pas, fut désarçonné. Par bonheur, l’âne s’arrêta
court et ne lit aucun mal au cavalier, qui avait encore les pieds dans les étriers. Puis
la foudre faillit les tuer tous ils reçurent du moins une forte décharge, qui paralysa le
P. Classe pendant une heure. Enfin un taureau furieux attaqua le R.P. Malet, qui,
dans sa fuite, tomba à la renverse. Des vachers arrivèrent alors à son secours, il était
grand temps. Néanmoins, le vénérable voyageur est enchanté du Ruanda. » (Missions
d’afrique des Pères Blancs, Mars- Avril 1908, N° 188, p. 349.).
248 Le P. Loupias avait séjourné à Ukerewe, Nyundo et Save avant d’arriver à Rwaza
pour remplacer le P. Classe en décembre 1906.

164

« (…) Nous ne sommes pas, nous missionnaires, du tempérament des
explorateurs-phénomènes, dont chaque pas est illustré par d’intéressantes
découvertes. Ils ont du flair, et nous n’en avons pas ! Qu’ils ont du flair, ceux
qui ont senti dans les nombreuses grottes du Bugoyi et du Mulera un peuple
de troglodytes. Nous pensions que les indigènes d’ici habitaient comme tous
les nègres à la face de la terre, dans des huttes, qui ne sont pas trop mal
construites. Ils en ont du flair ceux qui font de nos paroissiens de cruels
anthropophages. Ils ne sont certes pas civilisés outre mesure ; au contraire,
ils gagneraient à être un peu moins ivrognes et beaucoup moins irascibles et
vindicatifs. Mais nous n’avons pas à craindre d’être un jour mis à la broche ou cuits à la sauce blanche249. »

Le P. Loupias souffrait d’une mauvaise santé aggravée par ses
nombreuses nominations dans des endroits difficiles. Le P. Brard y
fait allusion dans son rapport de 1906 :
« Il me semble que l’on pourrait laisser les missionnaires plus stables ;
cette année pas une station qui n’ait été bouleversée, surtout ce qu’il y a de
regrettable c’est de mettre de nouveaux supérieurs qui ne connaissent rien à
la mission dont ils sont nommés supérieurs. Comme il est arrivé pour trois
stations cette année, et à Isavi il n’est même resté personne qui connaît la
mission. Il serait bon quand le supérieur part de le remplacer par le second
qui ordinairement est plus au courant et plus connu250. »

RWAZA (1909) : MISSION FONDEE EN NOVEMBRE 1903 PAR LES P.P. CLASSE,
CUNRATH, DUFAYS ET LE FRERE HERMENEGILDE

Le P. Dufays connaissait très bien la Mission de Rwaza dont il
était le co-fondateur. Il nous a laissé un livret intitulé Pages d’épopée
africaine. Jours troublés251 dans lequel il témoigne de son séjour à
249 P. M VANNESTE, « Loupias (Paulin) », in Biographie Coloniale Belge, T. V, 1958, col.

563-566.
250 Notes du P. Brard relatives au Vicariat du Nyanza méridional proposées à S. G. Monseigneur le Supérieur Général à l’occasion du chapitre de 1906, A.G.M.Afr., Fonds Livinhac, N° 095349.
251 P. DUFAYS, Pages d’épopée africaine. Jours troublés, Ixelles, 1928, 80 pp.

165

Rwaza. Beaucoup d’historiens ont utilisé ce document sans se poser
trop de questions. Aujourd’hui, il serait intéressant de comparer le
témoignage du P. Dufays avec les découvertes récentes qui mettent
en question l’histoire de l’évangélisation de Rwaza telle qu’elle est
racontée par les Pères Blancs.
Le P. Dufays occupait une place clé dans la communauté de Rwaza de 1903 à 1909. En janvier 1909, il fut nommé à Rulindo (janvier),
puis à Murunda en juin, et finalement à Mibirizi en septembre, toujours au courant de cette même année. Son éloignement de Rwaza,
voulu par le P. Classe, aurait, selon lui, mis en danger la vie de ses
confrères dont celle du P. Loupias, tué en avril 1910 252 :
« Un autre fait qui me révéla de nouveau son esprit retors [du P. Classe],
ce fut ma nomination pour la fondation de Rulindo. Il mit en avant que le
P. Malet m’avait nommé là. J’en écrivis à celui-ci en Europe, et il me répondit qu’il n’avait jamais été question de moi pour Rulindo mais bien pour
Murunda. Si au lieu d’écouter la passion et la rancune, on avait considéré les circonstances difficiles et écouté les remarques du P. Loupias, le
P. Gilli n’aurait pas failli être tué, et nous n’aurions pas eu à déplorer
l’assassinat du P. Loupias. Au moment de mon départ, celui-ci a écrit
aux autorités pour leur faire part de ses craintes et il disait ceci : ‘Vous
m’enlevez le P. Dufays, eh bien, j’ai le pressentiment que dans le courant de l’année nous aurons ici un missionnaire tué.’ Ce fut lui-même la
victime. Le P. Classe savait très bien l’influence que j’avais sur les gens,
chefs et bahutus, et qu’en partant je serais cause de l’anarchie ; il était
dûment averti par ceux qui restaient. Mais il a aussi inauguré son système
de ne pas laisser surnager un nom quelconque, ni un talent quelconque253. »

Le P. Gilli, de nationalité italienne, était arrivé à Rwaza en novembre 1907 à l’âge de 25 ans. Ses formateurs le présentent comme
un homme simple qui pourrait rendre beaucoup de service254 :
« Le Fr. Gilli (de Turin) est un brave jeune homme tout entier à ce qu’il
fait, plein du désir de sa sanctification, animé de la meilleure bonne volonté
pour tout. D’une intelligence très ordinaire, satisfera en toute branche dans
les études mais ne brillera en rien. Ce qui indique que le Fr. Gilli est un
homme de devoir avant tout. Il y a peut-être un peu d’étroitesse dans
l’esprit non préjudiciable au bon jugement. La conduite est d’une régularité parfaite. Le caractère est très docile, très souple, énergique, un peu
fruste et rude en apparence. La piété est très bonne, très édifiante. La
santé est suffisante. Ajourné son service militaire (italien). A part l’esprit
qui est d’une lenteur désespérante pour certaines études, le sujet est bon et
252 Les bionotes du P. Dufays Félix, A.G.M.Afr.

Rapport du P. Dufays du 15 novembre 1919 adressé au P. Voillard, A.G.M.Afr.,
N° 0191115.
254 Lettre du P. Durand du 22 décembre 1909 au P. Léonard, A.G.M.Afr., N° 096616096617.
253

166

pourra faire beaucoup de bien en mission, prêchant par ses vertus et ses
bons exemples tout autant que par la parole255. »

Le P. Malet, après son passage à Rwaza, laisse aux Pères une série d’observations256. Il leur reproche ce que Mgr Hirth avait reproché
au P. Brard à Save en 1903 : l’utilisation de la crainte et de la violence257. Et il leur explique comment il faut comprendre le compelle
entrare c.-à.-d. employer « les moyens naturels légitimes » qui font
naître la confiance, l’amour et non pas la crainte. Il souhaitait que
les Pères restent en dehors de la politique locale. Trente jours plus
tard, il dira le contraire, aux Pères de Mibirizi :
« Il me semble que vous ne connaissez pas assez les petits chefs qui sont
autour de vous. Certes vous voyez les chrétiens et les catéchumènes mais je
serais porté à croire que vous prenez trop à la lettre la recommandation de
ne parler que de religion pendant ces entretiens. Il faut à tout prix que
vous connaissiez les intrigues, la petite politique locale. D’autant que
ces petits chefs peuvent vous nuire beaucoup258. »

Le rapport du P. Malet comporte sept chapitres : les relations avec
la population autochtone, la vie en communauté, l’économat,
l’apostolat, la charité fraternelle, les relations avec les Occidentaux et
finalement les archives de la Mission. Chaque petit chapitre a son
importance pour comprendre la complexité de la vie missionnaire à
Rwaza en 1908 :
« CARTE DE VISITE
POUR LE POSTE DE RWAZA
du 20 Décembre 1907 au 2 Janvier 1908259
Personnel : le R.P. Loupias, P.P. Dufays et Gilli
Votre mission ne date que de quatre ans ; elle s’est développée rapidement avec la grâce du Bon Dieu ; elle continuera sa marche en avant. Suivez
bien exactement les instructions qui vous ont été données par Votre Vénéré
Vicaire apostolique et rendez-vous dignes de plus en plus des bénédictions
255 Le P. Gilli (Guiseppe), A.G.M.Afr., N° 0280619.
256Carte

de visite du P. Malet pour Rwaza, faite le1er janvier 1908, A.G.M.Afr.,
N° 098003-099005.
257 Lettre de Mgr Hirth du 31 décembre 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095065095067.
258 Carte de visite du P. Malet pour Mibirisi, faite le 31 janvier 1908, A.G.M.Afr.,
N° 097409-097412.
259 Carte de visite du P. Malet pour Rwaza, faite le 1er janvier 1908, A.G.M.Afr.,
N° 098003-099005.

167

du divin Maître. Souvenez-vous que les moyens surnaturels sont les premiers à employer : prières ferventes, mortification constante. Je vous laisse
quelques observations qui vous aideront à obtenir les secours nécessaires
pour vous et votre chère mission.
I. Relations avec les indigènes
Vous êtes dans un pays d’anarchie où en fait aucune autorité sérieuse ne s’exerce. De plus dans ce pays les inimitiés de famille ne cessent pas ;
si on y joint l’habitude de vivre à sa guise, l’habitude de l’ivrognerie on doit
convenir que vos relations avec les
indigènes présentent de graves difficultés.
1. – Il faut aux missionnaires beaucoup de sang-froid et de prudence.
Tout doit être apprécié froidement. Il
faut prendre garde surtout de se fier
aux mille et mille racontars des Nègres. L’expérience prouve combien
souvent on est trompé par eux. Il
faut aussi prendre garde de vouloir
soutenir son honneur « per fas et
nefas »260 au risque de commettre
des injustices. Instinctivement on
considérait les Nègres comme des
êtres inférieurs qui n’ont aucun
droit et qui ne peuvent qu’avoir
tort.
2 – Il est certain que les
lois ecclésiastiques
n’autorisent
pas des expéditions faites loin de
la station. Expéditions où l’on
brûle les cases, où l’on détruit des
bananeraies, où l’on tue des hommes,
LE P. DUFAYS (1877-1954)
où l’on fait un butin considérable que l’on s’approprie où que l’on distribue.
Tout ce qui est permis aux missionnaires c’est : a) De se défendre quand ils
sont véritablement attaqués ; encore s’il s’agit de la station, faut-il que les
ennemis soient aux environs immédiats du poste ; on ne peut admettre que
les missionnaires aillent au loin faire la guerre sous prétexte de prévenir les
attaques. b) Même dans le cas de légitime défense, le missionnaire doit
éviter autant que possible de se servir lui-même des armes, il ne le peut
légitimement qu’à défaut d’auxiliaires capables de se défendre. Si on ne se
tient dans ces limites, on risque d’encourir l’irrégularité pour cause
d’homicide.
260 « A tort et à raison ».

168

3 – Les missionnaires ont un peu partout une tendance trop prononcée
à infliger des amandes et à s’approprier : vaches, chèvres, moutons sous
différents prétextes. Au seul point de vue de la justice on peut facilement
exagérer et se rendre coupable de vol. Mais ces actes doivent être considérés
d’un autre point de vue : Comment ces actes nous font-ils considérer par les
indigènes ? Peut-être ils inspirent la crainte, nous font-ils aimer ? Comment
ces actes seront-ils appréciés par les autorités européennes ? N’y verront-ils
pas des immixtions dans le gouvernement du pays ? On doit à tout prix éviter d’entretenir cette idée que les missionnaires s’ingèrent dans les affaires
du pays.
4 – Si on commet des injustices vis-à-vis de la mission qu’on agisse par
tous les moyens légaux et qu’on use de son influence morale pour obtenir réparation. Nous n’avons pas le droit d’employer d’autres moyens de
nous faire rendre justice. Mieux vaut cent fois souffrir quelques pertes
que d’user de répressions violentes. Dans ce cas le recours aux autorités
européennes doit être rare.
5 – Nous ne sommes pas les juges des indigènes. Se mêler de leurs procès
autrement qu’à titre de conseiller serait se créer beaucoup de difficultés et se
faire des ennemis, d’autant plus facilement que souvent les inimitiés de familles sont au fond de toutes les disputes. La plupart du temps il sera plus
prudent de laisser les indigènes arranger entrer eux leur différends.
6 – Nous ne sommes pas les vengeurs de nos chrétiens. Prenons garde de les
croire innocents sans aucun examen. Souvent ils auront leur tort, et pour
apprécier leur conduite on doit prendre comme règle les us et coutumes du
pays, quand elles n’ont rien de contraire à la loi naturelle et à la loi divine. Il
faut écouter les chrétiens, les encourager s’ils sont dans leur droit. Pour leur
faire rendre justice user de son influence morale. Mais petit à petit leur faire
comprendre qu’ils doivent eux-mêmes arranger leurs affaires sans recourir
sans cesse à la mission.
7 – Ce n’est pas non plus aux missionnaires à redresser « manu militari »
les torts et les injustices qui se commettent un peu partout. Quand
même il y aurait aux environs de la mission un marché d’esclaves, ils ne
devraient pas partir en expédition pour faire cesser ce scandale. Le Fondateur en 1888, époque de sa campagne antiesclavagiste écrivait à Mgr Livinhac : « vous pouvez et devez dire que vous êtes seulement des hommes de
paix et de prière ». Les indigènes ne doivent pas venir à nous parce qu’ils
nous craignent ou nous supposent puissants, un tel motif qui apparaîtra
bientôt sans fondement ne saurait être une base solide pour édifier
l’édifice du christianisme.
8 – Il faudrait me semble-t-il se tenir en dehors de toutes les questions
de politique locale. Qu’on laisse les Batutsi lever l’impôt sans se mêler de
cette question. Que ces chefs soient traités avec bonté. De grâce ne leur infligeons jamais ces humiliations qui n’aboutissent à rien sinon à les aigrir
contre nous. Qu’on engage les chrétiens à payer l’impôt selon les usages du
pays.
9 – Dans un pays d’ivrognerie, de vendetta, d’anarchie comme le Mulera, très souvent il y aura des rixes dont seront victimes les hommes de
la mission. Dans ce cas on doit évidemment empêcher les malfaiteurs
de nuire, mais puisque les missionnaires connaissent le caractère de

169

leurs gens qui se livrent à toutes sortes d’excès qu’ils prennent toute
les précautions pour les prévenir.
10 – Les missionnaires devraient réprimer très sévèrement l’abus de
réquisitionner en leur nom. Que ceux qui à un titre quelconque se disent
leurs hommes ne se permettent pas toutes sortes de vexation à l’endroit des
autres indigènes.
11 – Les missionnaires devront bientôt construire une plus grande église.
Qu’ils préparent petit à petit les matériaux nécessaires pour éviter au moment de la construction les levées en masse. Quand il s’agit d’amener à la
mission les arbres achetés qu’un missionnaire aille sur les lieux, afin d’éviter
les excès, les réquisitions et autres injustices commisses en votre nom. Coûte que coûte les corvées doivent être abolies dans nos stations, mieux vaut
cent fois dépenser davantage. En général nos stations ne sont pas un bienfait d’ordre matériel et c’est un malheur.
II. Vie commune
N’omettez jamais les exercices de règle. Vous y êtes fidèles, je vous rends
ce témoignage, mes bien chers confrères, mais en d’autre temps sous prétexte de travail on a omis souvent tel ou tel exercice ; surtout l’examen particulier.
Désormais vous ferez la lecture spirituelle à l’Eglise ; cet exercice aura de
la sorte davantage le caractère religieux qu’il doit avoir.
Parmi les points d’ordre et de discipline, je vous recommande de veiller
tout particulièrement au silence.
N’allez pas dans les chambres des confrères vous informer de ce qu’ils
font ou de ce qu’ils disent, ou de ce qu’on leur dit. Que chacun s’occupe de
l’œuvre qui lui est confiée. Evitez les conversations inutiles avec les indigènes. Certaines causeries n’ont d’autre résultat que de faire perdre le temps.
Evitez également ces autres conversations inutiles lorsque vous vous rencontrez en allant et venant. Nos missions doivent être des maisons de recueillement. Prenez chaque jour pour l’étude le temps qui a été fixé. Je constate qu’un grand nombre de missionnaires éprouvent beaucoup de difficultés
à consacrer quelques moments à l’étude et cela uniquement par manque de
goût. Il serait très bien de lire au réfectoire le jour de la retraite du mois pour
se rappeler que ce jour est un jour de recueillement. Dès que vous pourrez
réaliser le vœu exprimé à Rubia que tous les domestiques soient établis dans
les bananeraies. N’ayez pas à côté de vous une sorte d’internat qui n’est
le plus souvent qu’une école de corruption.
III. Vie matérielle
1. – Comme le demandent les chapitres de 1900 et 1906, précisez en conseil
tous les mois ou tous les trois mois ce que vous emploierez pour les dépenses extraordinaires, constructions etc., et pour les dépenses ordinaires.
Dans celle-ci indiquez encore ce qui servira pour l’entretien des missionnaires et pour les œuvres.
2. – Il me semble que tout le monde s’occupe plus ou moins de l’économat à
un titre ou à un autre. Il serait plus conforme aux constitutions que le même
fût chargé de tout le matériel. Mais peut-être y aurait-il des inconvénients

170

dont je ne puis me rendre compte, aussi je vous laisse libre de modifier le
statu quo ou de le conserver.
En tout cas je voudrais :
a) qu’on contrôle les achats faits par le nyampara, il suffirait d’un moment.
b) Que tout le matériel fût confié à l’un ou à l’autre des missionnaires,
que certains objets ne soient pas pour ainsi dire en dehors de toute surveillance.
c) Il me semble toujours que les vols de vivres sont très [fréquents ?] dans
votre cour de la cuisine. Puisque votre pays est un pays de voleurs, il
faudrait me semble-t-il que vos provisions fussent dans un lieu plus sûr.
3. – Prenez grand soin des instruments de menuiserie, il faudrait les placer
en ordre dans un endroit spécial, les graisser pour éviter la rouille et prendre
toutes précautions pour éviter les détériorations.
4. – Il faut à tout prix interdire à tout indigène l’entrée du petit réduit
où sont les cartouches, il faudrait compter ces cartouches et tenir bien
propres les fusils qui sont à la station. Il m’a semblé qu’on n’était pas
assez prudent avec ces armes. On ne doit pas par exemple confier à
n’importe quel indigène un fusil ou un révolver chargé.
5. – A cause des multiples échanges, il vous est difficile de noter toutes les
recettes, cependant il faut arriver à une comptabilité plus exacte, surtout il
faut noter les recettes diverses, dans ce but, surtout les projets de budget
mentionner :
a) ce qui reste au magasin ;
b) les dons en nature et en argent reçus des Européens ;
c) l’état des troupeaux, de vaches, de chèvres, de moutons ;
d) fixer un prix moyen pour les différents objets d’échange du pays : vaches, chèvres etc., … Il est impossible de déterminer ce prix pour tout le
Rwanda, mais dans chaque poste on peut connaître la valeur approximative de ces objets et se servir de ce prix pour indiquer les recettes et les
dépenses.
6. – Punissez sévèrement les chefs auxquels vous auriez confié les vaches et qui en votre nom commettraient des injustices, punissez-les
comme vous pouvez les punir en les leur enlevant.
7. – Mais en même temps surveillez comme vous le faites vos deux
troupeaux de vaches, de chèvres et de moutons puisque ces troupeaux
peuvent devenir une source de revenus.
8. – Je vous recommande la bonne tenue et la propreté des chambres particulières.
9. – Ne faites que les travaux matériels indispensables, réservez les autres
jusqu’au moment où l’on pourra vous donner un Frère.
IV. L’apostolat
1. – Essayez de toute manière de faire disparaître ces motifs de crainte
qui vous amènent souvent les catéchumènes. Soyez pleins de bonté pour
eux, sortez souvent pour voir les païens entrer en relation avec eux et leur
inspirer la confiance.
Inspirer la confiance c’est convertir à moitié. Aux indigènes nous devons
apparaître uniquement comme des hommes de prière, de paix qui ne cher-

171

chent que le bien des âmes. Peut-être nos pauvres Noirs ont-ils des idées et
des sentiments trop bas pour comprendre ce but de notre apostolat, et
n’avoir pas des motifs d’ordre naturel quand ils viennent à nous. Mais du
moins par notre conduite par nos paroles et surtout les moyens surnaturels
de conversion, la prière, la mortification, le bon exemple, la charité. Toutes
les industries humaines ne serviront à rien sans ces moyens surnaturels.
Employons aussi les moyens naturels légitimes, mais ceux qui font naître la confiance, l’amour et non ceux qui provoquent et entretiennent la
crainte. Le « compelle intrare »261 ne doit pas s’entendre autrement.
2. – Vous avez fixé une heure pour entendre les confessions. C’était nécessaire. Soyez fidèle d’une part à vous rendre au Saint Tribunal à l’heure indiquée, d’autre part sans nécessité, n’y allez pas à d’autres moments. Vous
devez habituer vos chrétiens à se préparer un peu pour recevoir les Sacrements. De plus tout en étant très exacts pour les confessions il ne faut pas
négliger les autres devoirs d’état. Souvenez-vous toujours que le ministère
des confessions est le plus important de tous, qu’il faut tout laisser pour ce
ministère.
3. – Ne recevez pas les femmes dans les chambres sous aucun prétexte.
Dans vos relations avec elles, évitez tout ce qui pourrait être mal interprété
et scandaleux. Vous savez que les indigènes sont très soupçonneux.
4. – Veillez sur l’œuvre de l’Ecole, tachez d’y attirer les enfants chrétiens,
c’est l’unique moyen de les former puisque cette formation est totalement
négligée dans la famille. Fournissez-leur le soir le travail manuel qui leur
permettra de se procurer leurs étoffes. Insistez auprès des parents chrétiens pour qu’ils laissent leurs enfants fréquenter l’école. Mais faites-leur
comprendre que votre but est tout d’abord d’apprendre à leurs enfants
la religion et de faire leur éducation. Mais n’imposez pas, ne réquisitionnez pas, je voudrais que certains travaux fussent réservés aux enfants de l’école. J’insiste sur ce point car je ne vois pas comment vous arriverez autrement à former ces enfants baptisés avant l’usage de la raison.
Des catéchumènes au-dessous de 15 ans exigez la lecture pour le baptême. Bientôt vous aurez des livres en kinyarwanda. Or la lecture est un
puissant moyen de conserver et de développer la foi.
5. – Tenez ferme à ne rien donner pour rien. Les cadeaux n’aboutissent à
aucun résultat.
V. Charité fraternelle
Je remercie N.S. d’avoir conservé entre vous autres l’année dernière la
plus cordiale charité. Mais puisque Rwaza n’a pas toujours joui de ce grand
bienfait, laissez-moi vous dire un mot, mes biens chers confrères, pour vous
supplier de faire tous les sacrifices afin de conserver entre vous cette charité,
tant recommandée par le divin Maître à ses disciples.
261 « Forcez-les d’entrer ». Paroles tirées de la parabole du festin et des invités qui refu-

sent : « Le maître lui dit : Allez dans les chemins et le long des haies, et forcez les
gens d’entrer, afin que ma maison soit remplie ; car je vous déclare que nul de ceux
que j’avais invités ne sera de mon festin. »

172

Notre Vénéré Fondateur disait aux premiers missionnaires d’employer
tout d’abord la prière dans l’œuvre de la conversion des âmes et il ajoutait :
« Après la prière ce qui agira le plus sur les Noirs c’est l’exemple et
particulièrement l’exemple de la charité. Les Missionnaires rappelleront
que c’est le signe spécial auquel les païens reconnaissaient la divinité de la
mission des premier apôtres : ‘Voyez comme ils s’aiment’. Je recommande
par les entrailles de la miséricorde de N.S.J.C. à tous mes enfants et si je
pouvais le faire, je me mettrais à genoux devant chacun d’eux en particulier
pour lui adresser cette prière de conserver entre eux intérieurement et extérieurement la charité fraternelle. Ils feraient un mal horrible et empêcheraient certainement la conversion des infidèles si on les voyait brouillés ou
divisés entre eux et si à plus forte raison on les entendait se disputer les uns
avec les autres. »
Une des causes qui amènent souvent des discussions et des manquements à la charité, c’est la manière de comprendre les instructions
données, soit pour faire la mission soit pour la vie de communauté.
Cette divergence d’idées se comprend. Un texte n’est jamais assez clair pour
couper court aux diverses interprétations. Dans ce cas le seul moyen de
garder l’entente, c’est d’exposer loyalement aux supérieurs majeurs les diverses manières d’entendre leurs instructions. Je dis loyalement c.-à.-d. pas
en cachette et à l’insu des autres confrères, c.-à.-d. encore en faisant connaître bien clairement les raisons qui sont pour ou contre. Sans cet exposé loyal
le supérieur ne peut juger en connaissance de cause. En attendant la solution, on se soumet à la manière de voir du supérieur local.
VI. Relations avec les Européens262
Vous êtes exposés à de nombreuses visites d’Européens. Prenez garde à
deux choses :
1) de manquer à la discrétion.
2) de leur faire croire que nous sommes riches et que notre nourriture
de chaque jour a quelque chose de luxueux.
Voici quelques règles :
1) A moins qu’il ne s’agisse de Mr le Résident, un Père seul ira recevoir
les Européens soit le Supérieur soit un autre Père s’il faut parler en allemand. Les autres missionnaires les salueront à leur arrivée.
2) On servira le repas dans une salle à part. Tout doit être bien propre.
3) On ne doit servir que d’une sorte de vin, du vin rouge autant que
possible et à un seul repas.
4) Durant la journée un Père seul tiendra compagnie à ces Visiteurs,
autant que ce sera nécessaire.
Si les Européens doivent rester plusieurs jours à la station, qu’on prenne
garde de ne pas négliger les exercices de piété et les devoirs d’état. Il faut
très rarement consentir à des promenades faites avec eux. On leur donne
des guides, des renseignements. Cependant on doit éviter de réquisitionEn marge : « je laisse au supérieur le soin d’appliquer prudemment ces règles en
temps opportun. »
262

173

ner pour eux porteurs et vivres. Il va sans dire qu’on doit leur rendre tous
les petits services qu’on peut leur rendre.
VII. Diaire et cahiers de conseil
Dans le diaire, contentez-vous de mentionner les faits sans donner
d’appréciation de ces faits, on ne sait entre les mains de qui peuvent tomber
ces cahiers.
Dans les conseils passez en revue vos chrétiens au moins trois fois
par an, pour vous instruire mutuellement de leur conduite. Consultezvous sur la manière de diriger les diverses œuvres. Notez les décisions prises
et des raisons. A la séance suivante lisez le procès verbal.
Que votre chère chrétienté de Rwaza se développe. C’est votre vœu, c’est
le vœu de vos Supérieurs, c’est surtout le vœu de Notre Seigneur et de Marie
votre céleste protectrice.
Vous vous donnerez mes biens chers confrères, comme par le passé.
Vous vous souviendrez toujours que la sainteté de l’apôtre est la condition
du succès de son apostolat, et vous emploierez avant tout dans cette œuvre
toute surnaturelle de la conversion des âmes, les moyens surnaturels comme le divin Maître le recommandait à ses apôtres : « Sicut palmes non potest
ferre fructum nisi manserit in vite, sic nec vos nisi in me manseritis » 263
(Jean XV, 4).
Cette carte de visite sera lue en lecture spirituelle tous les trois mois.
Ruasa, le 1er Janvier 1908
J. Malet »

Est-ce que les conseils du Père Malet ont été suivis ?
Les événements qui ont suivi la visite du P. Malet montrent que
ses conseils n’ont pas eu leurs effets voulus. Apparemment, le Père
Visiteur ignorait la gravité de la situation à Rwaza. Nous constatons
que le P. Dufyas échappera à la mort au courant de l’année 1908, de
même le P. Gilli au courant de l’année 1909 (lundi, le 19 avril). Ontils provoqué une population traumatisée ? Un sujet à examiner :
« Sans lui [Paolo] j’aurais [P. Dufays] eu, il y a un an et demi, ma caravane massacrée alors que j’étais seul à l’écart ; il abattit trois assaillants et maintint l’ordre jusqu’à ce que je sus gagner le théâtre de
l’action. L’an dernier il sauva d’un guet-apens le P. Gilli au péril de sa
vie. Deux heures durant il lutta comme un fou pour couvrir la retraite
du Père qui n’avait pas d’armes et qui, fatigué, ne pouvait marcher que
traîné aux deux bras par deux chrétiens. Ceux-ci se relayaient de temps
« Demeurez en moi, et je demeurerai en vous. Comme le sarment ne peut de luimême porter du fruit, s’il ne demeure attaché au cep, ainsi vous ne le pouvez non
plus, si vous ne demeurez en moi. »
263

174

en temps avec les deux autres qui recevaient et donnaient des coups de
lances et de flèches. Paolo, ce jour-là, abîma 3 assaillants et reçu deux
flèches et une lance dans son pantalon sans autre mal264. »
« Le 19 [Avril] de ce mois je célébrai l’anniversaire mémorable de très
grande action de grâces à la Vierge Immaculée de m’avoir sauvé de la
mort ; les lances et les flèches étaient tombées à mes côtés sans me
toucher. Vous aussi, mon Père, vous direz un grand merci à la Bonne
Mère de m’avoir protégé le 19 Avril, Lundi 1909265. »

Le P. Loupias aura moins de chance en 1910. Le 1er avril de cette
année, il sera tué par deux coups de lance. Aurait-il pu l’être autrement ? Fin 1909, il avait encore organisé le meurtre d’un sorcier266.

KIGALI (1911) : CAMP MILITAIRE DES ALLEMANDS
AVEC LA RESIDENCE DU DR KANDT

Lettre du P. Dufays du 15 avril 1910 à Mgr Livinhac A.G.M.Afr., N° 097441.En
marge de la lettre : « Répondue le 17 Juin. »
265 Lettre P. Gilli du 22 avril 1910, A.G.M.Afr., N° 098429.
266 Lettre du P. Durand du 22 décembre 1909 au P. Léonard, A.G.M.Afr., N° 096616096617.
264

175

DES BALERA (1908 ?)

176

7

LE PERE LOUPIAS (1872-1910) :
VICTIME
D’UN ASSASSINAT OU D’UNE IMPRUDENCE ?

LE PERE LOUPIAS, SURNOMME « RUGIGANA » (1900)

177

L

e 1er avril 1910 est un jour qui a marqué l’histoire du Rwanda. Ce jour-là, le P. Loupias (1872-1910)267 de la Société des
Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs) subit une mort violente à Rwaza. Chez les Banyarwanda, elle mit fin au mythe que le
Blanc est invincible.
La version officielle des faits affirme que le Père a été tué par Rukara, chef des Barashi 268. Cette version est mise en question par
quelques historiens269. Ils se demandent si le P. Loupias n’a pas été
la victime de son imprudence. Dans cet article, nous présentons les
écrits des Pères Blancs pour les mois qui ont suivi la mort du Père.
Certains font partie d’une enquête demandée par leur Supérieur Général, Mgr Livinhac. Celui-ci conclut le dossier en 1911 avec une
seule phrase : « Le P. Loupias (1er avril 1910) : tombait au Ruanda, percé par les lances des hommes de Lukara 270, chef révolté
auquel il avait eu l’imprudence d’aller faire de justes mais intempestives remontrances et réclamations 271. » Autrement dit,
pour Mgr Livinhac, Rukara n’est pas l’homme qui a tué le P. Loupias.
267 Le P. Paulin Loupias est un Père Blanc, originaire du diocèse de Rodez en France. Il

avait commencé sa vie missionnaire à Ukerewe (en Tanzanie) en 1901. Trois ans plus
tard, en 1904, il fut envoyé au Rwanda, à Nyundo (dans le Bugoyi) pour des raisons de
santé, Fin 1905, il remplaça le P. Brard (1858-1918) comme supérieur de Save (dans
le Bwanamukali). L’année suivante, en décembre 1906, il fut nommé supérieur de
Rwaza (dans le Mulera) à la place du P. Classe (1874-1945). Agé de 38 ans seulement,
il mourra à Rwaza le vendredi 1er avril 1910, quelques jours après la fête de Pâques
(27 mars), suite à des blessures infligées par deux coups de lance de la part des hommes du chef Rukara. Le P. Loupias a impressionné son entourage par son tempérament de chef, sa bonhomie mais aussi par sa taille et son poids. Il aurait mesuré deux
mètres et pesé 120 kilos (A. Van Overschelde, Un audacieux pacifique, Monseigneur
Léon-Paul Classe, Apôtre du Ruanda, Namur, 1948, p. 55). Les gens l’appelaient « Rugigana ». Certains traduisent ce mot par « le bagarreur », d’autres par « le fort », « celui
qui n’a point son pareil ». Depuis sa mort, le surnom du Père est donné à toute personne ayant une peau blanche pour dire qu’un Munyarwanda est plus fort qu’un
Muzungu (homme blanc).
268 JOURNAL (ou Diaire) DE RWAZA, A.G.M.Afr., 1910, pp. 153-163.
269 P. RUTAYISIRE, La christianisation du Rwanda. Méthodes missionnaires et Politique selon Mgr Classe, 1900 à 1945, Presses Universitaires, Fribourg, 1988, pp. 4749.
270 Dans les documents, le nom de ce chef est écrit de manières différentes : Lukara
ou Rukara ou encore Lukala.
271 Mgr LIVINHAC, Lettres circulaires adressées aux Missionnaires d’Afrique (Pères
Blancs) : 1889-1912. Recueil de 97 lettres (n° 1 – n° 97), Lettre du 11 février 1911,
A.G.M.Afr., N° 92.

178

RWAZA (1909)

Les écrits publiés se trouvent dans les Archives Générales des
Missionnaires d’Afrique (A.G.M.Afr). Leurs auteurs sont Mgr Hirth
(1854-1931)272, Allemand, Vicaire apostolique de Nyanza méridional,
P. Classe (1874-1945), Français, Vicaire Général de Mgr Hirth au
Rwanda, Mgr Sweens (1858-1950), Hollandais, Coadjuteur et Auxiliaire de Mgr Hirth, le P. Léonard (1869-1953), Allemand, Régional
des Vicariats du Nyanza méridional et de l’Unyanyembe, le P. Dufays
(1877-1954), Luxembourgeois, le P. Gilli (1882-1955), Italien, et les
Pères français Soubielle (1883-1973), Pagès (1883-1951) et Delmas
(1879-1950). Tous connaissaient la victime et la Mission de Rwaza.
Mais aucun parmi eux n’était présent au moment des faits. Leurs
témoignages sont donc de seconde main. Encore faut-il les comparer
272 Mgr Hirth écrit en 1909 : « Epreuves. – Nous devrions dire plutôt triomphes, puis-

qu’il s’agit de deux missionnaires que Dieu a appelés à la récompense. Le P. Pierron
d’abord, est décédé dans l’Ussuwi ; il entrait à peine dans la carrière. Et le 1er avril est
tombé frappé de deux coups mortels, le P. Loupias, supérieur de Ruasa. C’était un des
ouvriers les plus généreux de ce Vicariat et des plus entreprenants. Le cher confrère
venait de faire dans sa jeune station, pour cette année seulement, une moisson de 263
baptêmes d’adultes et d’enfants de chrétiens, plus 419 baptêmes in extremis. » (Rapport Annuel de 1909-1910, N° 5, p. 263). Notons en passant que Mgr Hirth utilise un
procédé du Cardinal Lavigerie. Celui-ci, très habile, présentait les échecs de ses missionnaires comme des victoires spirituelles.

179

avec les témoignages des Banyarwanda en lien avec les résultats de
l’enquête de l’Administration coloniale allemande. Certes, ils contribueront à une meilleure compréhension d’un événement tragique qui
connaît plusieurs lectures. Reste la présentation de la mort du
P. Loupias dans le journal (ou diaire) de Rwaza qui passe pour la
version officielle. Vu son importance, elle est prévue dans l’article
suivant.
1. Lettre du Père Classe du 3 avril 1910 à ses confrères de Rwaza273
« Kabgaye, le 3 Avril 1910
Mes bien chers Confrères,
Nous n’avons qu’une chose à faire : adorer Dieu qui nous frappe et prier
pour le pauvre Père Loupias. Je voudrais cependant encore espérer. Que
Notre Mère au Ciel vous aide et nous aide ! Je vous demande en grâce de
demeurer calme ; vous le devez à vos œuvres, à vos chrétiens. Que nos
œuvres ne soient pas les œuvres d’un homme de telle sorte que si l’un
de nous tombe ceux qui ne sont pas nos amis ne croient pas que pour
nous tout est perdu.
A tous, Pères et Frères, je demande donc le plus grand calme. P. Gilli
restera momentanément votre Supérieur. Demeurez parfaitement unis,
d’autant plus unis que le malheur que nous pleurons est plus grand.
Surtout n’exercez aucune représaille et empêchez vos gens d’en
exercer. La Résidence est avertie que nous devons donc attendre.
A bientôt, que Marie Immaculée vous garde tous !
Léon Classe
Adressez-moi de suite les renseignements détaillés »

2. Lettre de Mgr Hirth du 5 avril 1910 à ses confrères de Rwaza274
« Le 5 Avril 1910
Mes bien chers Confrères,
Le retard considérable qu’ont éprouvé certaines lettres de la MaisonMère, ne m’a pas permis, il y a quelques semaines de vous annoncer
moi-même en premier lieu, le choix que le Saint-Siège a daigné faire de
la personne de Mgr Jos. Sweens, comme auxiliaire et coadjuteur pour
cette mission du Nyanza méridional.
273 Lettre du P. Classe du 3 avril 1910 à ses confrères, A.G.M.Afr., N° 098083. Parmi

les supérieurs majeurs, le P. Classe a été le premier à recevoir la nouvelle de la mort
du P. Loupias.
274 Lettre de Mgr Hirth du 5 avril 1910 à ses confrères de Rwaza, A.G.M.Afr.,
N° 098085. Mgr Hirth n’a pas encore appris la nouvelle quand il écrit cette lettre. Il est
alors très occupé par la nomination de son coadjuteur tant souhaité.

180

J’ai du moins aujourd’hui la consolation de vous annoncer son heureuse
arrivée à Marienberg.
Vous voudrez bien, mes chers confrères, remercier le bon Dieu de cette faveur et en priant
pour votre nouveau Père et Seigneur, et en faisant
prier les fidèles.
Vous voudrez bien ainsi annoncer dimanche
prochain, un Salut spécial du Très Saint Sacrement, à cette intention, pour le jour que vous
désignerez dans la semaine.
Veuillez agréer encore, mes bien chers confrères, mes sentiments bien affectueusement dévoués en N.S.
LE P. LEONARD (1895)
Jean Joseph
Mgr Sweens vient d’abord à Bukoba ce soir 2 Avril avec P. van Baer
[1881-1941] et 3 Sœurs. Demain matin entrée solennelle à Marienberg.
H. Léonard
Bukoba, 5 Avril 1910 »

3. Lettre de Mgr Sweens275 du 10 avril 1910 à ses confrères de
Rwaza
« Marienberg, le 10 Avril 1910
Mes bien chers Confrères,
(…)
En second lieu, je vous adresse volontiers ces lignes pour vous faire part
de la reconnaissance qui m’anime envers S.G. Monseigneur Hirth, Mon élévation à la dignité épiscopale, à la plénitude du sacerdoce, je la dois à Dieu,
à nos Vénérés Supérieurs, et à Celui qui a bien voulu me prendre comme
coadjuteur. Où pourrai-je mieux qu’à son école, apprendre les vertus apostoliques ? De toutes parts, je n’ai entendu qu’une voix pour vanter la belle
organisation du Vicariat. Le nombre et la valeur des fidèles qui entrent sans
interruption dans le bercail sont la preuve que Dieu bénit l’apostolat de Mgr
le Vicaire apostolique.
+ Jos. Sweens
Coadj. du N.M. 276. »
275 Mgr Sweens, né en 1858 à Bois-le-Duc (Pays Bas), est ordonné prêtre en 1889. Il

s’engage chez les Pères Blancs en 1889. Deux ans plus tard, il s’embarque pour le
Vicariat de l’Unyanyembe chez Mgr Gerboin. En 1905, Mgr Livinhac le nomme visiteur
régional pour les Vicariats du Nyanza méridional, du Nyanza septentrional et de
l’Unyanyembe. Le 17 décembre 1909, il devient évêque auxiliaire de Mgr Hirth pour le
Vicariat du Nyanza méridional. Il prend la direction du Vicariat « Nyanza méridional »
en 1912. Il meurt à Rubya en1950 (Notices Nécrologiques, 1951, pp. 5-13).
276 Lettre de Mgr Sweens du 10 avril 1910 à ses confrères de Rwaza, A.G.M.Afr.,
N° 098086. Mgr Sweens avait visité les postes de mission au Rwanda en 1904. Lors de
cette visite, il avait été mis au courant des expéditions militaires organisées par le
P. Classe à Rwaza. En mars 1910, le P. Sweens proposa au P. Loupias de punir ceux
qui refusaient les ordres de la Mission : « Bukoba, le 2 Mars 1910, Bien cher Confrère,

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4. Lettre du Père Pagès du 28 avril 1910 à Mgr Livinhac277
« Nyundo (Rouanda), le 28 Avril 1910
Monseigneur,
Je ne vous raconterai pas au détail tout ce qui s’est passé lors du meurtre du P. Loupias, ce serait trop long, mais ce que je vous dirai, c’est qu’on
aimerait que cela fût arrivé dans de toutes
autres circonstances. La mission de Rwaza,
comme vous le savez, a eu des débuts très
pénibles, et après sa fondation, elle a eu
affaire à pas mal de mauvaise volonté de
la part de bien des gens On a eu, peutêtre, un peu tort de se mêler des affaires
du pays, affaires qui ne concernaient pas
directement la mission. Mais chose digne
de remarque, le coup qui nous a tous plongés dans la désolation, est venu du côté où
on s’y attendait le moins de la part d’un
homme dont le P. Loupias ne se défiait pas
assez (Je me porte garant de ce dernier
point). C’est de Lukara, un chef qui réside
aux environs de la mission, aux pieds du
Muhavura que le coup est parti.
Or, ce chef-là, il y a quelques années à peine,
MGR LIVINHAC
avait été sauvé d’une mort certaine par les P.P. Dufays et Classe, qui l’ont
fait donner pour guide à un Allemand, et l’ont ainsi arraché aux griffes du
roi Musinga qui le retenait à la capitale pour le faire mourir.
Mais voici l’affaire. Il y avait eu une querelle entre Lukara et quelques autres petits chefs de son voisinage. L’affaire fut portée à la capitale, c’est-àdire à Nyanza où réside le roi Musinga. Le procès une fois jugé, un messager
fut envoyé par le roi pour signifier la chose à Lukara. Mais comme il ne faisait pas bon avoir affaire avec ce dernier qui était redouté de tous, le roi
Musinga avait fait dire au P. Loupias de se porter lui-même sur les lieux,
afin de protéger l’envoyé par sa présence.
C’est ce qui eut lieu. Le 1er Avril 1910, le P. Loupias se mit en route de
grand matin, avec 4 chrétiens et un fusil. Le messager royal signifia à Lukara les décisions de la capitale, et il n’eut pas d’incident.
Vous aurez déjà expliqué dans votre charité le retard qu’éprouve votre lettre du mois
de décembre à cette réponse. J’espère que le bon Dieu mettra le calme et la paix dans
vos pays et surtout dans votre chrétienté. Ceux qui ne veulent pas écouter parmi
les habitants du village, faites leur imposer une punition par le nyampara du
village. Ceux qui demeurent dehors doivent être jugés par leur chef : je ne les
livrerais pas facilement au juge européen. J’espère que vous vous portez bien tous
et que l’œuvre de Dieu se fait malgré les difficultés (…). Je vois ici qu’une caisse de
munitions part pour le Muléra. Mort aux canards (…) ! (Lettre du P. Sweens du 2 mars
1910 au P. Loupias, A.G.M.Afr., N° 098079).
277 Lettre du P. Pagès du 28 avril 1910 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 097541-097542.

182

CARTE DE LA REGION AUTOUR DE LA MISSION DE RWAZA,
DESSINEE PAR LE P. DUFAYS

183

Mais hélas ! le Père voulut profiter de l’occasion pour plaider une affaire
de vaches. Un des gens de Lukara nous avait, en effet, volé une vache, qui
avait été ensuite tuée et mangée. Il y avait de cela environ un an. D’où les
réclamations du P. Loupias qui voulait obliger Luakara à une restitution.
Devant le mauvais vouloir de ce dernier, le Père l’avait pris par le bras. Mais
Luakara s’étant dégagé de son étreinte, le P. Loupias prononce les mots
fatals de « Prenez-le ». Ce fut son arrêt de mort. Car au même instant, en
moins de temps qu’il ne faut pour le dire, alors que Lukara se trouvait saisi
par le Père et les chrétiens qui l’accompagnaient, une grêle de lances
s’abattit sur le lieu de la scène. Les Nègres qui avaient saisi Lukara, s’étaient
instinctivement baissés, comme ce dernier, habitués qu’ils sont au bruit de
lances ou de flèches, mais le pauvre Père était roulé à terre, une lance fixée
un peu au dessus de l’œil gauche.
Lukara avait profité de l’émotion pour s’enfuir avec ses gens. Le Père était
tombé sans connaissance. Seule sa respiration oppressée montrait qu’il vivait encore. C’était sur les 11 heures. La nouvelle se répandit bientôt, comme
la foudre, que Lugegana278 (le nom indigène du Père) était mort. Ce fut une
avalanche, tous les chrétiens se précipitent, c’est à qui arrivera le premier.
Le P. Soubielle et les deux Frères (j’étais malheureusement absent) se mettent en route. Ils avaient été devancés pour le sous-officier du camp allemand établi à 2 heures de la mission.
Le cortège se trouvait déjà en route pour la mission. Une fois arrivé, on
essaya de donner un vomitif au pauvre agonisant. Mais il était écrit que tout
serait inutile, le sacrifice devait être complet. L’absolution in extremis et
l’Extrême-Onction lui avaient été données à la hâte. A 8 heures du soir, il
rendait le dernier soupir.
C’est alors qu’on aperçut, en dépouillant le corps, une deuxième blessure,
un peu sur le flanc, qui avait dû transpercer le foie. Nul ne s’en était douté
jusque-là. C’est probablement au moment où la première lance avait renversé le Père, qu’il reçut la deuxième, alors qu’il gisait à terre. Les deux coups
étaient mortels.
Pour en revenir à Lukara, le chef révolté, comme on l’appelait, ce malheureux, blessé comme il avait été dans son orgueil qui était profond, puis aigri
et défiant, comme il était, avait dû prévoir le cas où on voudrait lui faire
violence et lui jouer un mauvais parti. Sans nul doute, le pauvre Père Loupias en prononçant les mots fatals de « Prenez-le » n’avait pas l’intention de
le faire arrêter. Il voulait seulement lui faire peur… mais hélas ! un terrible
malheur a suivi.
Durant ces malheureux jours, les chrétiens m’ont bien impressionné. Je
n’aurais jamais cru que les Nègres eussent autant d’attachement pour leurs
prêtres. La nouvelle s’était répandue vite ; les nouvelles vont vite en pays
nègre. Tout le pays s’est ébranlé, c’était une véritable avalanche humaine.
Quelle ne fut pas leur tristesse, quand ils perçurent gisant sur une claie
d’osier (une porte indigène) celui qu’ils avaient vu partir dans la matinée
plein de vie et de santé. Mais ce fut bien autre chose quand le triste cortège
pénétra dans la cour de la mission. Jusqu’alors contenus, les sanglots éclatèrent. Toute la soirée de vendredi, la cour ne désemplit pas. C’était à chaque instant, des questions comme celles-ci : « Comment va-t-il ? Est-ce qu’il
278 Autre orthographie de « Lugigana ».

184

va mieux ? Est-ce que le bon Dieu va nous enlever notre père » ? On en a vu
plusieurs se glisser, tout en pleurs, à la chapelle pour y réciter le chapelet.
Mais le bon Dieu voulut que le sacrifice fût complet. A 8 heures du soir,
le pauvre blessé s’endormait de son dernier sommeil. On le revêtit immédiatement de ses plus beaux habits et le corps fut exposé par les chrétiens qui
se succédèrent sans interruption autour de la couche funèbre. La messe de
requiem fut célébrée le lendemain ; la chapelle était comble, nul ne manquait
à la cérémonie. Les funérailles eurent lieu dans l’après-midi. Les chrétiens
rangés en deux files, s’avancèrent lentement vers le cimetière, récitant le
chapelet qu’interrompait plus d’un sanglot. La fosse avait été creusée aux
pieds de la grande croix qui domine le cimetière et c’est là qu’il fut déposé,
au milieu des nombreuses victimes de la cholérine qui a ravagé le Rwanda
tout dernièrement.
Le P. Loupias était réellement aimé des chrétiens, auxquels plaisait beaucoup sa bonhomie. Il avait également su se faire estimer des païens qui fréquentaient la mission.
« Le roi qui nous aimait, on nous l’a tué », s’écriait un païen après les funérailles, et au ton de voix on sentait bien que ce n’était pas une flatterie
qu’il nous adressait.
Voilà, Monseigneur, lesquels détails que je me suis permis de vous adresser à l’occasion de ce malheur. Espérons que la mission n’en sera pas arrêtée dans sa marche.
Je vous prie, Monseigneur, de vouloir bien agréer mes respectueux hommages.
A. Pagès
Le P. Classe ayant désigné le P. Delmas comme supérieur provisoire de
la mission de Rwaza, a jugé à propos de m’envoyer prendre sa place à
Nyundo. Je ne vous cacherai pas la peine que j’en ai éprouvée. J’en fais
néanmoins volontiers le sacrifice surtout en de pareilles circonstances, où le
bien public doit passer avant le bien privé279. »
En marge de la lettre : « Répondue le 17 Juin – Circonstances du meurtre du
P. Loupias. » Le P. Albert Pagès naquit à Monastier en Haute-Loire, le 23 septembre
1883. Ordonné prêtre à Carthage le 28 juin 1908, il atteint le Rwanda en décembre de
la même année. On le trouve tout d’abord à Rwaza où il demeure un an et demi, avant
d’effectuer un premier séjour à Nyundo. En 1913, il va à Rulindo pour passer l’année
suivante à Save. Ses pérégrinations le conduisent à Kansi en 1916 et à Miribizi quatre
ans plus tard. En 1922, il rejoint l’Europe d’où il repart pour Zaza cette fois. Après
quelques mois dans ce poste, il est nommé professeur au petit séminaire de Kabgayi.
De 1924 à 1927 il est aumônier du Noviciat des Sœurs Benebikira à Save. C’est là qu’il
apprend sa nomination comme supérieur de la mission de Nyundo, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort, le 9 janvier 1951. Il est l’auteur de nombreux livres et articles sur
l’histoire et la culture rwandaise. Certains voyaient en lui « l’Hérodote du Rwanda. »
279

185

5. Rapport du Père Pagès sur la mort du Père Loupias280
« La scène du meurtre
Dès le 28 Mars déjà, le P. Loupias avait manifesté à Paolo l’un de nos
nyampara, son dessein d’aller chez Lukara, sans arrêter le jour. La suite du
récit montrera ce qu’il voulait aller faire. Le 31 mars, arrive dans la matinée
un envoyé du roi, un Mutusi du nom de Shingamyeto, accompagné d’un
certain nombre de Bakaza (une fraction séparée de la famille des Balashi)
qui étaient allés plaider à la capitale contre Lukara. « Le roi m’envoie te dire,
dit l’envoyé Shingamyeto, s’adressant au P. Loupias, de venir assister au
débat, car nous craignons que Lukara ne nous tue ».
Le P. Loupias qui connaissait le procès depuis longtemps, et avait manifesté le désir d’aller chez Lukara ne se fit pas prier. On convint d’y aller dès
le lendemain 1er Avril. Sur ce, le Père fait avertir par un homme le Mutsi
Luhanga, le gardeur de notre troupeau de vaches, de venir le rejoindre chez
Lukara, car il voulait en même temps profiter de l’occasion pour s’occuper
d’une affaire de vaches. En même temps, il fait prévenir Lukara, en lui envoyant un homme auquel il a remis un bout de papier, afin que Lukara reconnaisse à ce signe que c’est bien là un envoyé du Muzungu (du P. Loupias).
Le 1er Avril, le Père se lève donc de grand matin, dit la messe à 5 heures
et se met en route avec quatre chrétiens qu’il avait fait avertir la veille, Paolo,
Max Ukilehehe son frère et Paolo, l’un de nos nyampara. Ce dernier lui avait
remarqué la veille qu’il serait bon de n’aller chez Lukara qu’avec deux fusils :
« Nous ne risquons rien, répond le Père, car c’est Musinga (le roi) qui nous
envoie ». On part donc. Le Père avait fait prendre avec lui sa chaise pliante,
un parapluie, un imperméable et un fusil à 10 coups. Un peu avant d’arriver
chez Sebuyange, un petit chef que commandait autrefois Lukara, le Père
rencontre les envoyés de ce dernier au nombre de 5. « Où allez-vous, leur dit
le Père ? Chez toi, répondent les envoyés de Lukara. Mais, répond le Père, je
suis venu à la rencontre de Lukara ». Presque au même instant, Sebuyange
dont on vient de parler, vient rejoindre le Père avec son père et ses gens, puis
Shingamyeto, l’envoyé du roi, qui avait passé la nuit chez Sebugyange, accompagné d’un homme, puis Luhanga, notre grand vacher, avec ses gens. Le
Père parlant à tous ces gens dit qu’il ne veut aller dans le lugo (maison) de
personne, qu’il est seulement venu écouter sur la colline. Prenant ensuite un
des envoyés de Lukara, il l’envoie lui dire de venir écouter la parole que Musinga a envoyée. On s’assied et on cause. Lukara se fait longtemps désirer. Il
s’annonce enfin suivi de deux troupes de gens bien armés, qui s’assoient
derrière leur maître, un peu au dessus de lui. Le Père assis sur sa chaise, se
trouve en face de Lukara. « Je suis venu voir, dit-il, ce que l’envoyé de Musinga dira ». C’est alors que l’envoyé, le Mutusi Shingamyeto commence ainsi : « Musinga veut que Sebuyange commande les Bakaza, que Kamana (un
280 Rapport du P. Pagès sur la mort du P. Loupias (sans date), A.G.M.Afr., N° 098430-

098435. Le P. Pagès était arrivé au Rwanda en 1909. C’est à Nyundo qu’il écrira son
rapport. Par ce fait, il n’a pas pu demander des explications supplémentaires.

186

autre petit chef) commande les Intabga (autre fraction de la grande famille
des Balashi), que Lukara enfin commande les Abakemba (autres Balashi) ».
L’envoyé à peine a-t-il fini de parler qu’un des gens de Lukara, qui était
allé à la capitale se lève et dit : « Tu mens, ce n’est pas ce que le roi a dit, il a
dit que Lukara commanderait comme précédemment tous les Balashi ». Lukara méchant, reprend sur un ton moqueur : « Musinga m’a dépouillé, toi
Sebuyange tu me commanderas comme je t’ai commandé autrefois ». Et
Sebuyange, qui connaissait fort bien son interlocuteur, de répondre aussitôt : « Je ne veux pas te commander, car tu tues mes hommes ».
L’envoyé Shingamyeto reprend : « Allons à Nyanza (à la capitale), toi Lukara, toi Sebuyange, toi Kamana et que le Père envoie également un homme,
nous verrons ce que le roi commande ». Et Lukara de dire : « Je ne veux pas
y aller, parce que je n’ai pas assez de gens pour porter les cadeaux du roi » ;
« Mais, reprend l’envoyé, n’emporte rien, ne fais que partir, viens avec moi ».
On discute encore. Après diverses réponses où se lit son astuce et son mauvais vouloir, Lukara finit par dire : « C’est bien, j’accepte, j’irai à la capitale »,
ce qui n’était encore qu’une tromperie, à laquelle personne ne se laissait
prendre. Mais comme on était fatigué de la séance, le Père s’empresse de
dire : « C’est bien, vos affaires sont terminées ». Et tous les autres de répéter
à leur tour : « C’est bien, c’est fini ».
C’est alors que commence une 2ième séance qui devait hélas se terminer
par une tragédie. La première affaire terminée, le Père s’adresse à Luhanga,
notre grand vacher Mutusi : « Et ma vache » ? Il s’agissait, en effet d’une
vache, qu’un des gens de Lukara nous avait volée quelques mois auparavant, et qu’on avait tuée et mangée. Le Mutusi Luhanga répond : « C’est un
des gens de Lukara qui en est le voleur ». – « Plaide avec Lukara, répond le
Père ». – « Tu m’as volé six vaches, dit Luhanga, et tu en as volé une au Père ». – « Je connais fort bien le voleur, dit Lukara ». – « Donne-moi ses vaches,
reprend alors le Père ». « Elles sont parties dans le Bufumbira (Congo belge)281. – « Mais ajoute, le Père, tu lui as pris deux vaches, je le sais, donne-les
moi ; et puis je sais que le voleur a épousé ta sœur et qu’il t’a donné deux
vaches pour la payer, ces vaches, donne-les moi ». – « Elle sont crevées, dit
Lukara, mais je poursuivrai le voleur, et si je ne t’amène le voleur ou les
vaches, tu viendras me brûler ». C’était une manière de répondre, car on
savait bien que Lukara n’en ferait jamais rien. Aussi le Père, ajoute-t-il aussitôt : « Tu ne fais que mentir, mais si vous voulez combattre, bien que vous
soyez nombreux, nous combattrons ». Et en même temps il prenait le fusil à
10 coups qu’il ouvrait, pour montrer les nombreuses balles qu’il contenait :
« Voyez mon fusil, il y a beaucoup de balles ».
C’est à ce moment que Lukara se serait un peu retourné en arrière et aurait dit à ses gens, ces trois mots : « Nonaha bahungu, murabyemye » (Eh
bien, jeunes gens, est-ce que vous avez bien compris, est-ce entendu)282, ce
qui fait supposer qu’il y avait eu entente entre lui et ses gens, dans le cas où
on lui jouerait un mauvais parti, car Lukara était très défiant.
Après avoir répondu au Père qu’il lui amènerait ou le voleur ou les vaches, Lukara faisait mine de se lever et de partir quand le Père le prend par
281 Il s’agit probablement d’une erreur de l’auteur. Le Bufumbira est une province du

Rwanda précolonial. Cette province fait maintenant partie de l’Ouganda.
282 Ou encore : « Eh bien, jeunes hommes, est-ce que vous êtes bien d’accord ».

187

le bras : « Nous ne partirons pas d’ici, que tu ne nous aies amené des vaches ». Lukara fait un mouvement violent et se dégage de l’étreinte du
Père, qui crie à ses gens : « Prenez-le ». Immédiatement on le reprend ;
le Père le tient par le bras droit, Luhanga par le bras gauche, et deux
chrétiens par les épaules, faisant dos aux gens de Lukara, qui étaient en
arrière et un peu plus haut, comme je l’ai déjà dit. A ce même moment,
racontent nos gens, témoins oculaires, nous entendons comme un bruit
de lances qui vibrent dans l’air, nous nous courbons instinctivement
ainsi que Luhanga et Lukara. Je sens qu’une lance a passé sur mon épaule. Je me retourne pour voir les ennemis, dit Paolo, le nyampara, puis je
regarde du côté du Père. Il gît à terre, une lance fixée un peu au-dessus de
l’œil gauche. Il n’a pas prononcé une seule parole. Je retire la lance qui avait
pénétré jusqu’à moitié, et il en sort avec un assez gros morceau de cervelle,
et je la dirige sur les ennemis, mais sans attraper personne. Au moment où
le Père avait prononcé le mot fatal de « Prenez-le » on avait entendu un
certain Munyaruhara de la suite de Lukara, prononcer ces paroles « Estce que vous abandonnez le roi, c’est-à-dire Lukara » et immédiatement
les lances avaient fait leur œuvre de mort.
Le Père avait reçu un second coup de lance un peu sur le côté, qui avait
transpercé le foie, mais on ne s’est aperçu de cette deuxième blessure qu’en
dépouillant le cadavre, le soir. Nos gens ont su après coup que ce coup lui
avait été donné par un nommé Lubashumukore, genre de Rwobaka, fils de
Biranboneye283. Cet homme se trouvant auprès du Père, a dû profiter du
moment où le premier coup de lance a étendu le Père à terre, lui a plongé sa
lance dans le flanc et s’est enfui aussitôt, sans être vu. Aucune tâche de
sang sur la gandoura n’a dévoilé la blessure, et ce n’est qu’en dépouillant le
cadavre qu’on a vu les linges de dessous imbibés de sang, et qu’on a découvert une petite déchirure dans la gandoura. Le Père était tombé frappé à
mort, les deux blessures étaient mortelles et lui avaient enlevé toute
connaissance. La perte de la connaissance avait dû être instantanée comme
les coups de lance. Seule sa respiration oppressée indiquait qu’il lui restait
encore un souffle de vie qu’il devait garder jusqu’à environ 8 heures du soir.
Le nyampara Paolo ayant retiré la lance qui s’était fixée un peu au-dessus
de l’œil gauche, avait repris le fusil tombé des mains du Père. Mais il ne peut
faire manœuvrer le mécanisme qu’il ignore ; il y avait 10 balles dans le fusil.
Il prend alors des balles de la cartouchière, il les met une à une dans le fusil
et tire d’abord trois coups sur les gens de Lukara qui s’étaient enfuis aussitôt le coup fait. Puis s’adressant aux Bakaza qui étaient demeurés tout interdits : « Mais aidez-nous donc, portons le Père et amenons-le dans le lugo284 de Sebuyange. C’est là que le Père fut porté et laissé sous la garde d’un
nommé Kazamarande. Après avoir versé un peu d’eau sur la blessure, les
trois chrétiens (car le 4ième s’était enfui à toute jambe pour porter la nouvelle)
avec les Bakaza, se dirigent vers les cases de Lukara et de ses gens, auxquelles ils mettent le feu. Paolo, le nyampara, reprend le fusil et tire un certain
nombre de coups, environ une quinzaine, sur les fuyards. Il en tue deux et
« N.B. : Quant au premier meurtrier, c’est un certain Manuka, fils de ce même
Rwoboka ».
284 Une maison avec son enclos.
283

188

en blesse un autre sur le bras. Un autre chrétien prend à son tour le fusil et
tue un homme.
La conduite de Luhanga, notre vacher, a paru très louche dans cette affaire. Lukara, ayant pu se dégager, se met à fuir, pendant que les chrétiens
regardent avec stupeur le Père étendu à terre. Luhanga le poursuit, feignant
de vouloir l’atteindre et de le tuer avec sa lance. Or voilà précisément que
Lukara, dans sa fuite, trébuche et roule à terre. Que fait Luhanga ? Terriblement gêné, il fait demi-tour pour voir ce qu’il en est advenu du Père. Ajoutons que Luhanga a fait le pacte de sang avec Lukara. Etait-il du complot ?
Qui le sait. Peut-être que le complot, si complot il y a eu de la part de Lukara, n’était que conditionnel, comme semblerait l’indiquer ces trois mots !
Nonaha, bahungu, murabyemeye, traduits plus haut. Si Luhanga n’était pas
du complot, du moins a-t-il eu peur de s’attirer une vengeance en tuant
Lukara qui est fort redouté des Batusi. L’avenir dira peut-être ce qu’il en est
au juste de la conduite de Luhanga. Toujours est-il encore qu’il a refusé le
ngobye (sorte de chaise à porteur) qu’on lui a demandé pour transporter le
Père. Pourquoi a-t-il refusé ??? Il n’a pas osé se présenter à la mission les
jours suivants. Il a fait dire qu’il avait quelque chose à nous raconter, mais
qu’il avait peur des chrétiens.
Après avoir brûlé les maisons de Lukara et de ses gens, les trois chrétiens
reviennent avec les Bakaza chez Sebuyange dans le lugo (cour) duquel on
avait déposé le Père. Ils trouvent deux soldats qu’un indigène du pays parti
pour Luhengeli avertir le sous-officier, avait trouvé en route coupant du bois.
On met le Père sur une claie (en roseaux) et on se dirige du côté de la mission. Ils ont à peine fait 200 mètres que survient à son tour le sous-officier,
un sergent major, accompagné de ses soldats. Il fait arrêter le cortège, examine attentivement la blessure de l’œil, essaye vainement de faire prendre
au moribond quelques gouttes de vin mêlé à de l’eau. Il est occupé à lui mettre sur la blessure un linge imbibé d’eau, quand survient à son tour le
P. Soubielle.
Sur les 11 heures, on se transmet de colline en colline que le Père est attaqué, qu’on l’a blessé, qu’il est (sic) mort. Immédiatement le P. Soubielle, et
les deux Frères se mettent en route avec leurs fusils. Une foule de chrétiens
et de catéchumènes se mettent à leur suite. C’est à qui arrivera le plus vite.
Devançant les Frères, le P. Soubielle arrive le premier. Il trouve le sousofficier. A son tour, il veut voir si le Père a conservé quelque connaissance, il
lui parle à l’oreille, mais tous ces essais sont inutiles ; il lui donne
l’absolution in extremis.
Le cortège se remet en marche, tandis que le sergent major renvient en
arrière, avec un des témoins oculaires de la scène auquel il fait demander
quelques explications par le moyen de son interprète. Il se fait montrer
l’endroit où est tombé le Père, puis il va brûler ce qui était encore debout. Il
remet ensuite au chrétien la montre du Père, qu’il avait prise craignant
qu’elle tentât les indigènes, pour qu’il la rapporte à la mission, et revient
bientôt après lui-même pour avoir des nouvelles de la malheureuse victime.
Je ne vous raconterai pas au détail, tout ce qui s’est ensuite passé à la
maison, à l’arrivée du cortège, absent que j’étais. Les Pères Gilli et Soubielle pourront vous le dire, ainsi que les Frères Alfred et Pancrace, qui ont
pris les dimensions des blessures. Tout ce que je sais, c’est que le Père a
reçu à la maison le sacrement de l’Extrême Onction. Le P. Gilli a ensuite

189

essayé de donner de l’émétique au Père… Mais il était écrit que le sacrifice
devait être complet. Environ vers les huit heures du soir, le pauvre P. Loupias s’endormait de son dernier sommeil et son âme paraissait devant le bon
Dieu.
Le corps a été immédiatement revêtu d’habits neufs. C’est pendant qu’on
procédait au dépouillement qu’on s’est aperçu de la seconde blessure. On l’a
ensuite exposé à l’Eglise où les chrétiens sont venus le veiller toute la nuit.
Le lendemain samedi, à midi, le corps commençant à se décomposer, il fallut
songer à le porter au cimetière. On le mit dans un cercueil que les Frères
avaient fait à la hâte, et au milieu des larmes et des prières de tous les chrétiens, on le conduisit à sa dernière demeure. Il repose maintenant aux pieds
de la grande croix qui domine le cimetière, entouré de tombes récemment
creusées lors du terrible fléau qui a fait tant de victimes à Rwaza.
Le sergent-major s’est fort bien conduit dans ces circonstances ; il a montré beaucoup de sympathie à la mission et a assisté aux funérailles. Il a prié
la mission de lui fournir tous les renseignements qu’on pourrait lui donner,
et des guides sûrs qui pourraient l’aider dans ses recherches.
A. Pagès
Avec ce rapport un avocat se chargerait de faire acquitter le pauvre
Lukara, en prouvant qu’il se croyait très sincèrement dans le cas de
légitime défense. Je ne sais ce qui se passe en ce moment au Mulera,
mais je m’imagine que beaucoup de gens innocents paieront la sauce,
peut-être de leur vie. Le devoir de la mission ne serait-il pas de faire
tout ce qu’elle peut pour éviter toutes représailles285.
Sur les antécédents de Lukara
Quelques mots sur les antécédents de Lukara et sur ses relations avec la
mission de Rwaza me semblent nécessaires pour expliquer la scène du
meurtre. Lukara, était le petit-fils d’un homme, qui sans être de race Mutusi,
a joui de quelque faveur sous le roi Lwabugri prédécesseur de Musinga. Son
grand-père Sekitandi avait pour fonction de fournir le miel à la capitale.
Ajoutons en passant que le Muhavura, aux pieds duquel réside Lukara, est
riche en miel. Sekitantdi fut tué par Lwabugri qui fit couper les deux pieds,
et le fit ensuite attacher sur une fourmilière d’intozi (fourmis noires dont la
piqûre est très vive) où il mourut après quatre jours d’atroces souffrances.
Bishingwe, le père de Lukara continua néanmoins à jouir de quelque faveur
à la cour et à fournir le miel de la capitale. Il dut mener une vie assez tranquille, car, disent les Nègres, il finit tranquillement ses jours dans son lit.
Quant à Lukara, il succéda à son père dans la même charge auprès du roi
Musinga, et se trouvait assez bien en cour quand survint un incident. Un
procès s’étant élevé entre lui et le Mutusi Luzirampuwe pour une affaire de
vaches et de champs, il fut tranché en faveur de ce dernier (Luzirampuwe) et
cela grâce à la mère du roi qui était intervenue dans le procès. C’est alors
que Lukara aurait prononcé les paroles restées célèbres : « A-t-on jamais vu
des procès tranchés par des femmes. Pas de femmes pour juge, sinon c’est
Note du 24 juin du P. Léonard à un membre du Conseil Général, A.G.M.Afr.,
N° 098431.
285

190

encore ma mère qui serait le plus apte à trancher des procès ». C’était offensant pour le roi Musinga qui ne sait pas ce que c’est le pardon des injures.
Lukara comprit bien vite la grandeur de son crime ; il s’attendait tous les
jours à être tué ; le sol de la capitale lui brûlait les pieds. C’en était fait de lui
quand survinrent successivement à la capitale les P.P. Classe et Dufays286,
puis le jeune Docteur polonais M. Czekanovski. Le P. Dufays chez qui Lukara allait souvent pleurer, eut une idée lumineuse. Il raconta l’histoire à
M. Czekanovski qui se préparait à aller au Mulera, et lui conseilla de le demander pour guide au roi. La chose fut acceptée. Le roi qui voulait tuer Lukara, voulait donner un autre guide, mais devant l’insistance de M. Czekanovski, il dut le laisser partir. C’est ainsi que Lukara s’éloigne de ce lieu
fatal, où il se promit bien de ne plus mettre les pieds. Hélas ! Il devait en
récompenser bien mal ses bienfaiteurs.
C’est ce même Lukara qui fit un jour attaquer la caravane de M. Kirstein.
Pour se débarrasser de ces hôtes gênants, ce Monsieur dut lui-même prendre un fusil et faire le coup de feu. Ce ne fut qu’après avoir vu l’un des leurs
frappé en pleine poitrine, que les gens de Lukara abandonnaient la partie.
Pour vous montrer combien le P. Loupias se défiait assez peu de Lukara, je
me permettrai de vous citer un fait dont je garantis l’authenticité.
A M. Kandt qui lui avait demandé des détails sur cette dernière attaque,
le P. Loupias répond en défendant Lukara, en disant qu’il n’est pas aussi
révolté qu’on le croit. C’est dans un brouillon de lettre, trouvé parmi les
papiers du Père que j’ai puisé ces renseignements.
Non, le Père ne se défiait pas assez de Lukara, et pourtant il le savait
fourbe. Certes, il y a eu de temps en temps de bonnes relations entre lui et la
mission, mais il y a eu aussi de petites querelles. Comme je l’ai déjà raconté
dans la scène du meurtre, l’un des gens de Lukara nous avait volé une vache, qui avait été tuée et mangée. Devant les réclamations du P. Loupias, il
n’avait répondu que par des dénégations ou des tromperies, disant tout
d’abord qu’il n’était pour rien dans l’affaire, disant ensuite que son oncle lui
avait pris toutes ses vaches, etc… Le P. Loupias de guerre lasse, un beau
jour, lui fit envoyer un kiboko287 et une balle [de fusil], en ayant l’air de
lui dire par là que ce qu’il méritait c’était le kiboko, et que bien que
286 Le Père Félix Dufays (1877-1954), originaire d’Hollerich, rejoignit des Pères Blancs

en 1890. Il intégra leur Petit Séminaire de Saint-Eugène (Alger) en 1892. Là, il y rencontra le Cardinal Lavigerie. Il fut ordonné prêtre en 1903. La même année, il arriva
au Rwanda où il fonda, sous la direction du P. Classe, la mission de Rwaza. En 1913,
il fut nommé économe au Burundi. Il y demeura jusqu’en 1927. Après avoir travaillé à
Heston (UK), il suivit une formation de cinéaste aux studios d’Épinay. Il tourna des
films documentaires comme De Dakar à Gao (1930) et Sahara, terre féconde (1933). Il
publia des études ethnologiques et linguistiques sur son séjour en Afrique. En 1938, il
publie Les Enchaînés. Au Kinyaga en collaboration avec Vincent de Moor. Il est
l’auteur du roman Le Calvaire de Cosma-Benda qui se déroule au Rwanda. Le récit
illustre la notion de pardon chrétien. En 1953, ce roman a servi de base au scénario
du film « Vendetta » du Père De Vloo. Le P. Dufays mourra à Mariental en 1954.
287 Un fouet en cuir fait de lanières de peau d’hippopotame ou de rhinocéros séchées. Il servait à punir les Noirs qui outrepassaient le règlement colonial. Au Rwanda,
la loi du 5 octobre 1943 avait limité à huit le nombre de coups pouvant réprimer une
infraction à la coutume. Cette peine a été abrogée en 1951 (R. BOURGEOIS, Banyarwanda et Barundi, Tome II, Bruxelles, 1954, p. 399).

191

loin, il pourrait l’attraper avec son fusil. Que fit Lukara ? Il nous fit
parvenir par le même courrier cinq œufs pourris. Quelle signification
attachait-il à cet envoi, je l’ignore. Plus tard encore, je me souviens qu’un de
ses gens venu nous saluer en son nom à la mission, avait également apporté
une douzaine d’œufs pourris. Ces deux derniers traits m’en rappellent un
autre qui remonte à un peu plus haut. Un jour, il nous avait fait amener en
cadeau une vieille vache, que nos gens disaient avoir été ensorcelée, pour
nous attirer des malheurs. Le P. Loupias, pour montrer qu’il n’avait nullement peur des mauvais sorts, lui fit dire qu’il acceptait et la lui paya en étoffes, comme on paie pour les cadeaux.

Après l’incident du kiboko et de la balle, Lukara cessa de faire parler de
lui à la mission, et ses gens ne venaient plus nous saluer en son nom, quand
tout à coup il nous fit demander du remède pour un de ses parents, un frère
je crois, malade de la dysenterie. On lui fit parvenir de l’acide phénique mélangée à de l’eau. Que fit-il du remède ? Nous jugeant à sa taille probablement, il pensa que nous profitions de l’occasion pour envoyer du poison et
mit le remède de côté. Nous apprîmes que son malade mourut. Puis, le
P. Loupias, quelques temps après ayant donné à un envoyé du roi (envoyé en
mission chez Lukara et qui craignait d’y trouver la mort), nos deux nyampara pour l’accompagner chez ce terrible sire, nous sûmes qu’il leur fit boire du
pombé dans lequel il avait au préalable versé le fameux remède. Il voulait
sans doute voir si notre poison était de quelque valeur.
Que le P. Loupias ne soit pas assez défié de Lukara, c’est qu’il pensait
que ce triste sire avait conservé quelque reste de reconnaissance pour ceux
qui l’avaient retiré des griffes du roi. Et puis, disons-le aussi, malgré les

192

quelques nuages qui s’étaient élevés entre lui et la mission, Lukara semblait
nous avoir donné quelques marques de confiance. Lors de la fondation du
camp allemand au Luhengeri, à environ 2 petites heures de la mission de
Rwaza, M. le Résident Godovius, puis après son départ M. le Major (Commandant) Joanes, avaient successivement invité Lukara à venir les trouver
au camp, lui promettant d’arranger son affaire avec le roi288. Celui-ci excessivement défiant, différait de jour en jour, puis se disait malade. Entretemps, il envoyait gens sur gens nous faire demander à la mission, si les
Blancs du Luhengeli ne lui tendaient pas un piège, s’il n’y avait pas de danger pour lui, si les Blancs ne le livreraient pas au roi, etc… Nous eûmes
beau lui faire dire, que les Blancs n’étaient pas comme les Nègres, qu’ils
ne trompaient pas ainsi les gens, il ne voulut pas s’y rendre. Mais par là, il
semblait avoir montré qu’il avait en nous quelque confiance. Le P. Loupias
s’y était laissé prendre, bien d’autres l’auraient fait comme lui. Bien plus
encore, Lukara vint ensuite lui-même en personne à la mission, à deux reprises, et hélas ! tout récemment. Le P. Classe, qui était venu voir où en
étaient les travaux de l’Eglise, se trouvait à Rwaza lors d’une de ses visites.
J’avais entendu dire par le P. Loupias que Lukara était très orgueilleux et
très infatué de lui-même. A la maison ou sous la tente, quand il lui est arrivé
de se trouver avec le P. Loupias, il ne s’asseyait pas n’importe où, mais sur
une caisse ou bien sur une chaise. Je ne garantis pas l’authenticité du détail
parce que je n’ai pas eu le temps de le contrôler, mais voici ce que j’ai entendu dire par les Nègres. Je ne sais plus à quelle occasion, Lukara s’était rencontré avec le P. Loupias sous la tente. Ce dernier s’étant écarté un instant,
trouve à son retour Lukara installé dans sa chaise pliante. Et le Père de le
prier en langage nègre bien entendu de quitter la chaise. Lukara paraît-il,
aurait répondu que son… (je n’ose dire le nom, mais vous le devinez) valait
bien celui des Bazungu (Blancs).
Sur les antécédents de Lukara (suite)
Que Lukara soit tout infatué de lui-même, en voici une autre preuve.
Dans le cours d’une de ses visites à la mission, c’était peut-être à la fin de
Janvier 1910, Lukara avait parlé d’aller voler des vaches chez un tel. Et
comme on cherchait à l’en dissuader, Lukara continuait à exposer ses desseins tout comme s’il n’avait rien entendu, ne pouvant comprendre que
d’autres puissent lui imposer une nouvelle manière de faire. Le P. Classe
peut vous le dire, il se trouvait alors à Rwaza.
Ces visites successives de Lukara avaient été un peu déterminées, je crois
par un premier voyage que le P. Loupias en quête de bois pour l’Eglise, avait
été faire aux pieds du Muhavura. Lukara qui sentait son influence lui
échapper, à la suite de ses démêlés avec les Bakaza qui s’étaient soustraits à
son autorité, comme nous le verrons plus loin, voulait être en bons termes
avec nous, pensant que nous pourrions lui être de quelque secours. D’où ses
288 « N.B. : Cela se passait fin de décembre 1909. »

193

visites successives à la mission, déterminées comme je viens de le dire par le
premier voyage du P. Loupias, ce qui l’avait ensuite encouragé à venir nous
voir.
Ce n’était pas la sympathie qui nous l’amenait, c’était plutôt l’intérêt.
Dans cet homme tout infatué de lui-même et de plus aigri, qu’était Lukara, il
n’y avait de place que pour la haine et la défiance. Sa disgrâce à la capitale,
où il n’y avait plus rien à espérer, avait dû aviver fortement sa susceptibilité.
Les manières de faire du P. Loupias à son égard, avaient dû également gravement l’offenser. Puisqu’il s’agit d’expliquer le meurtre, il n’est pas inutile,
ce me semble, de rechercher les causes qui remontent à plus haut.
Les gens de Lukara qui savaient fort bien que le Père était en quête de
bois, lui avaient dit qu’il en trouverait beaucoup chez eux. Le Père se rendit
donc chez Lukara, c’était je me rappelle bien vers le commencement de Décembre 1909. Mais il se trouva déçu ; les arbres étaient rares. Dans son
mécontentement, il se permit de porter la main sur la figure de Lukara. Le
coup ne fut peut-être pas très violent, toujours est-il que la pipe de Lukara
se brisa en deux. Le fait est certain ; je l’ai entendu de la bouche du P. Loupias et des chrétiens qui l’accompagnent. Hélas ! C’était une imprudence
dont on ne pouvait soupçonner les conséquences. J’ai ensuite entendu les
chrétiens raconter que les gens de Lukara vexés a) de l’humiliation qu’on
avait fait subir à leur chef, voulaient en venir aux mains, mais que devant la
contenance des chrétiens au nombre d’une trentaine, tous bien armés, ils se
seraient enfouis, activés dans leur fuite par le bruit d’un coup de fusil que
l’on aurait tiré pour leur faire peur. b) Lukara, paraît-il, ensuite, aurait dit à
ses familiers qu’il s’habillerait un jour de l’étoffe du Blanc. Mais je ne puis
me porter garant de l’authenticité de ces deux derniers détails (a et b),
n’ayant pas eu le temps de les contrôler. Je les cite néanmoins, parce qu’il
est quelquefois bon de connaître ce que les Nègres pensent de leurs semblables en de pareilles circonstances. Les sentiments qu’ils leur prêtent ne sont
pas toujours gratuits. Toujours est-il que Lukara n’en a rien laissé paraître,
car quelques mois après, il venait à la mission, suivi d’un nombreux cortège,
et nous faisait cadeau d’un joli taureau.
Après un second voyage fait par le Père, toujours en quête de bois sur les
bords du lac supérieur (le lac Mulera qui domine le lac Ruhondo, ce dernier
le plus rapproché de la mission), j’ai entendu ses porteurs rapporter un nouvel incident. Le Père aurait commandé à l’un de ses chrétiens du nom de
Pancrace, d’aller faire la cuisine dans un des lugo de Lukara. Celui-ci paraîtil serait survenu à l’improviste, aurait pris le chrétien qu’il aurait renversé à
terre en lui disant d’une voix terrible : « Je ne veux pas que tu viennes dans
ma maison ». C’est alors que le Père serait intervenu ; il aurait à son tour
empoigné Lukara, en lui enlevant sa lance qu’il aurait fixée en terre par le
haut (par le fer de lance).
Ces procédés, dont je puis malheureusement garantir l’authenticité de
quelques-uns, ont dû l’humilier beaucoup aux yeux de ses gens, lui qui se
conduisait en roi, tout roitelet qu’il fut dans son coin de terre.
Nous voici arrivés à l’affaire des Bakaza, dont il faut tenir compte, puisqu’elle a fait l’objet de la première partie du débat dans la scène du meurtre,
et aussi parce qu’elle n’a pas peu contribué à raviver la susceptibilité de
Lukara. C’est le vol d’une vache qui a déchaîné toute l’affaire, qui en d’autres
termes a mis le feu aux poudres. Un des gens de Lukara s’en fut un jour

194

voler la vache d’un Mukza, d’où procès et querelle entre les deux partis. Lukara mécontent de ce que les Bakaza fussent venus attaquer ses bagaragu
(c’est-à-dire les gens qui ont le plus de titres à sa familiarité et à sa protection) s’en alla à son tour les attaquer et leur tua deux hommes. Vexés de ce
mauvais procédé, les Bakiza allèrent plaider à la capitale contre Lukara pour
se soustraire à son autorité. Le P. Classe peut vous en dire quelque chose,
car il a certainement été mis au courant de cette affaire par le P. Loupias.
Les Bakaza qui sont allés, je crois deux fois à la capitale, sont passés par
Rwaza et par Marangara, – et si mes souvenirs sont bien fidèles, ils ont été
accompagnés par des gens, autrement dit par des chrétiens des deux missions qu’on leur avait donnés, – en vue de les protéger sur le parcours de la
route qui n’est pas très sûre pour les étrangers, entre Rwaza et Marangara.
C’est après avoir perdu ce procès, où on enlevait à Lukara trois ou quatre
cent vaches, que celui-ci se serait écrié : « Les autres vaches ne se trairont
qu’avec du sang », c’est-à-dire que pour lui enlever ses autres vaches, il y
aura du sang versé. Lukara savait fort bien qu’il n’avait plus rien à espérer
de la capitale. Le roi lui avait tout d’abord fait un affront, en refusant
d’accepter les cadeaux qu’il lui avait fait parvenir, puis il avait ravivé sa susceptibilité et sa défiance, en l’invitant à venir lui-même plaider l’affaire. Lukara comprenait fort bien la signification, le sens de cette invitation.
On comprend après cela, s’il était imprudent pour la mission de se mêler
de cette affaire, un tant soit peu que ce soit. A fortiori cela a été une grande
imprudence pour le pauvre P. Loupias qui ne se défiait pas assez de prononcer les mots fatals de : « Ni mumufate » (Prenez-le !). Ils ont été suivis d’un
grand malheur. Lukara aigri et défiant comme il était avait dû prévoir le cas
où on voudrait lui faire violence et lui jouer un mauvais parti.
Certes, le pauvre Père Loupias n’avait pas l’intention d’user de violence à
son égard. Son intention était uniquement de lui faire peur pour avoir les
vaches. Hélas !
Nul ne pense que le roi ait été du complot. Sans doute on ne sait pas au
juste ce qui se passe dans cette mystérieuse capitale de Nyanza, mais vu les
relations du roi avec Lukara, les preuves manquent pour le moment pour
mettre Musinga en cause. Qu’on se soit réjoui à la capitale du coup fait, c’est
vraisemblable, vu que depuis ce malheureux événement, on remarque un
peu d’excitation chez pas mal de Batusi. Il n’est pas jusqu’au Kanaga où le
contrecoup de cet événement ne se soit fait sentir. Depuis quelque temps
déjà, un Mutusi du nom de Lutabagisha qui exerce quelque influence dans
ce pays, menaçait les catéchistes que l’on a établis dans cette station abandonnée. Il avait cessé pour un temps, et on pensait que c’était le roi qui devant les réclamations du P. Classe, l’avait rappelé à l’ordre. Or ces jours-ci, il
recommence ses menaces, et se dit ouvertement soutenu par Rudegembya,
l’un des puissants du jour à la capitale289.
Il va sans dire que la mission de Rwaza s’est ressentie plus que tout autre
du contrecoup de cet incident. Ce sont précisément les gens avec lesquels la
mission a eu des démêlés dans le début, qui ont essayé de donner à la mission le coup de pied de l’âne. Telle a été la conduite d’un petit chef muhutu
du Kirye, un nommé Ndibakunze qui habite à une heure de la mission. Il a
« Quant à ce dernier détail, nous venons d’apprendre que ce n’était qu’une rumeur ».
289

195

été de toutes les affaire dans le début de la mission, et c’est encore avec lui,
comme avec bien d’autres aussi, qu’a eu affaire le P. Barthélemy quand il
s’en retournait au Bugoye après être venu au secours du P. Classe. Le
4 Avril, au soir, on vint nous apprendre, qu’il venait de surprendre des chrétiens, dont il en blessait un très grièvement, et tuait ou blessait ensuite
4 autres de ses parents. Les Allemands mis au courant de l’incident promirent de faire justice. Il en est encore plusieurs autres qui ont manifesté leur
joie à la nouvelle du meurtre. S’ils ne se sont pas portés à des voies de fait,
c’est qu’ils se sont sentis trop faibles, ou bien encore c’est parce qu’ils prévoient qu’ils n’auront pas le dernier mot.
Et en effet les Allemands se montrent tout disposés à faire et à frapper un
grand coup dans le pays. L’Oberlieutenant de Kissenye, M. Von Spaar, auquel nous avions annoncé la triste nouvelle (sans entrer dans des détails,
puisque nous n’en avions pas) alors qu’il se trouvait en visite à Nyundo, le
2 Avril, se mit en route immédiatement avec10 askaris pour le Luhengeli,
dès le dimanche 3 Avril, ayant eu à revenir à Nyundo le 7 Avril, je repassais
par le Luhengeli, M. Von Spaar lui dit que c’en était fini de la puissance de
Lukara. Depuis nous avons appris que cent soldats étaient revenus de Rukoma (entre Marangara et Kigali) au Luhengeli avec M. le Résident. Belges et
Allemands préparent de concert une expédition pour cerner Lukara dont la
tête été mise à prix.
Voilà, Monseigneur, les quelques détails que je me permets de vous
adresser, pour vous mettre un peu au courant de ce qui s’est passé. Espérons que de ce pénible événement, il n’en résultera que du bien, pour cette
chère mission de Rwaza, si fortement éprouvée.
A. Pagès
Un autre détail qui me revient à la mémoire et qui montre encore que les
relations de Lukara avec la mission n’étaient pas toujours empreintes de
cordialité. C’était un peu avant notre départ pour la retraite de Marangara,
dans le courant du mois d’Août, on vint un beau jour nous annoncer que le
taureau de notre troupeau, et le taureau seul, avait été volé, puis tué et
mangé. Il venait en effet, d’être pris par les gens de Lukara, mais il n’avait
pas été tué, comme nous l’avaient tout d’abord annoncé les gardeurs du
troupeau qui peut-être étaient du complot. Cette fois-là, on eut la sagesse de
s’adresser à Kigali. J’ignore ce que la Résidence répondit. Ce que je sais c’est
que M. Godovius répondit aussitôt, car je trouvais le courrier de Kigali en
route pour Rwaza ; la réponse doit être dans les archives du poste. J’ignore
ensuite comment M. Godovius s’y prit pour avoir le taureau. Toujours est-il
que M. le Résident lors de son passage au Luhengeli où était établi le camp
allemand, nous ramena lui-même la bête à la mission.
Si je me rappelle bien, ce que j’ai entendu c’est encore des gens de Lukara qui auraient dépouillé un léopard empoisonné à la strychnine par le
P. Dufays. J’ignore si les réclamations que l’on fit à cet effet, pour avoir la
peau furent couronnées de succès.
Personnages qui ont joué quelque rôle dans cette malheureuse affaire.
Lukara : le chef qui commande aux pieds du Muhavura.

196

Manuka : fils de Rwobaka, de la suite de Lukara, qui a atteint le Père un
peu au-dessus de l’œil gauche.
Lubashumukore : fils de Biraboneye, genre de Rwobaka, également de la
suite de Lukara, qui a donné le 2ième coup de lance au Père.
Autres Balashi de la suite de Lukara
Sebuyange & Kamana : petits chefs que l’envoyé du roi venait de soustraire à l’autorité de Lukara. C’est chez Sebuyange que l’on a tout d’abord
porté le Père, une fois frappé à mort.
Les Bakaza : branche détachée de la grande tribu des Balashi. Ce sont
eux qui avaient été plaider (sic) à la capitale pour se soustraire à
l’autorité de Lukara.
Shingamyeto : l’envoyé du roi, Mutusi.
Luhanga : notre grand vacher mutusi, que le Père avait invité à venir, et
dont la conduite a été si louche.
Paolo & Musa & Max & Nkilehehe : les quatre chrétiens dont le Père
s’était fait accompagner. Paolo, notre nyampara qui a fait le coup de feu,
et Musa qui s’est enfui à toute jambe rapporter la nouvelle, à la mission. »

6. Rapport du Père Soubielle sur la
mort du Père Loupias290
« Le cher P. Loupias est mort ce 1er
Avril, tué par Lukala bwa Bishingwe.
Frappé de deux coups de lance, il a été
transporté à la Mission sans connaissance.
C’est là qu’il a rendu le dernier soupir à 8 h
35 du soir, muni des sacrements de
l’Eglise.
Vous ne connaissez pas Lukala bwa Bishingwe ? Muhutu, d’une trentaine d’anLE P. SOUBIELLE (1910)
nées ; il est gaillardement taillé, beau, d’un
teint clair. Sa démarche et son regard sont impérieux, pleins d’orgueil de cet
orgueil nègre qui nous froisse parce qu’il n’est revêtu d’aucune de façons qui
le rend un peu supportable en Europe. Il est riche car il a plus de 1 600
vaches et commande les Barashis, une des familles les plus nombreuses, les
plus aisées et les plus belliqueuses du pays. Il est brave et cruel.
Pour lui la vie d’un homme ne compte pas. Il met dans le même sac et
couvre du même mépris, Batutsis et Européens, envoyés des rois et des
forts.
290 Rapport du P. Soubielle sur la Mort du P. Loupias, A.G.M.Afr., N° 098422-098430.

Le P. Soubielle était arrivé au Rwanda en 1908.

197

Il y a quelques temps, dans un combat livré aux Batutsis, il prit un grand
chef proche parent du roi et le dépeça sur la lave après lui avoir enlevé la
peau.
Il a attaqué les Européens de passage chez lui, à plusieurs reprises, et
ces derniers temps à une réponse du P. Loupias, il répondait par un envoi
d’œufs pourris.
Il appelait sa maison magnifiquement ornée de perles, son Nyanza (capitale du Ruanda), et alors que dans tout le reste du Ruanda on jure par Musinga, ses gens jurent : « bandoga bwa Bishingwe ».
Vous voilà bien édifié maintenant sur le compte de cet assassin qui vous
voyez n’est pas un assassin vulgaire. Allons au fait.
En lutte depuis avant la fondation du poste de Rwaza avec Luziranpuwe,
son voisin mututsi, de qui il prenait de temps en temps des bêtes et débauchait les gens, il a été cité maintes fois devant le roi et maintes fois le roi lui
a donné tort sans pouvoir jamais faire exécuter ses sentences. « Me soumettrais-je, disait-il, à des jugements dictés par une femme ». La mère du roi en
effet de par les coutumes du pays, est toute puissante à la cour et ses volontés, tant que son fils n’a pas d’enfant, sont d’un grand poids dans les
conseils royaux.
Condamné à mort une première fois par Musinga à cause de ces insultes,
il fut sauvé par Lwidegembya, oncle et premier ministre du roi.
De nouveau pris et condamné, il fut de nouveau sauvé. Les Pères Classe
et Dufays se trouvaient à la capitale avec Monsieur Csekanowski. Le P. Dufays et Monsieur Csekanowski allaient rentrer au Mulera. Trompés par ses
promesses, les Pères proposèrent Lukala comme guide au jeune ethnologue.
Mulera, chef d’une bande de Batwas, dégourdi, connaissant la forêt comme
pas un, il pourra lui dirent-ils vous rendre service. Monsieur Csekanowski
accepta. Il le demanda avec fermeté au roi qui se faisait tirer l’oreille et
l’obtint.
Lukala ne devait plus remettre les pieds à la capitale. A partir de ce jour,
il ne se conduisit plus qu’en révolté, travaillant semble-t-il par un réseau
d’amitiés habillement tressé à faire du Mulera sinon tout entier du moins en
partie, la partie qu’occupe sa famille une province indépendante qu’il régirait
à sa guise malgré les Batutsis et le roi.
Malheureusement deux de ses parents, Sebuyangi et Kamana, chacun
chef d’un groupe de Barashis et ses bergers se séparent de lui, emmenant
dans leur défection près de six cents vaches prises dans les troupeaux de
leur chef.
La cause de cette défection est bénigne. Un suivant de Lukala avait volé
une vache à un homme de Sebuyangi pour le sien. De là séparation et lutte.
Dans une première rencontre, Sebuyangi et Kamana furent battus et perdirent trois hommes.
Battus mais non découragés, les deux alliées distribuent des vaches,
achètent des auxiliaires et reprennent la lutte. Cette fois Lukala est battu ;
plusieurs de ses maisons sont brûlées. Sebuyangi et Kamana perdent huit
hommes. Ce fut la dernière bataille.
Un ennemi redoutable plus à même de le tenir en échec que le roi et les
Batutsis parce que plus près et plus mêlé à ses gens s’était levé dans son
lugo même. Lukala ne l’ignorait pas, aussi à dater de ce jour tenta-t-il de se
défaire de lui.

198

Pour arriver à ce but, il pensa le concours du P. Loupias lui être nécessaire ; aussi n’épargne-t-il rien pour se gagner les bonnes grâces du chef
défunt : visites fréquentes, cadeaux de vaches, de miel, de petits pois…etc.,
que n’arriva-t-il pas en ce temps là ? Il essaya même souvent d’acheter le
nyampara pour le servir auprès du Père. « Faisons le pacte de sang, lui répétait-il, sans cesse, et je te donnerai ce que tu voudras ».
Sebuyangi et Kamana de leur côté ne nous négligeaient pas. Lukara nous
apportait-il un taureau ? Nous étions sûrs, le lendemain de voir Sebuyangi
et Kamana nous en apporter un autre, et toujours la première visite était
pour le nyampara. Etait-ce Lukara ? – « On m’a dit que Sebuyangi t’a acheté,
qu’il a fait le pacte de sang avec toi, est-ce vrai ? – Non – C’est bien, dis au
P. Loupias de m’aider à réduire ces révoltés ; j’ai toujours commandé les
Barashis que je continue à les commander tous ».
Etait-ce Sebuyangi ? Le discours était le même tant l’idée qui les obsédait
était la même : –« As-tu fait le pacte de sang avec Lukala ? – Non. – C’est
biens, introduis-nous auprès de bwana mukulu, dis-lui que nous nous
soumettrons au roi mais pas à Lukala. Aide-nous, et nous te récompenserons.
Le Père, lui, avait pour tous de bonnes paroles. A Sebuyangi, il conseillait
d’aller faire des cadeaux au roi, afin que le roi régularise sa situation car il
était d’une famille en révolte ouverte avec le roi, et de plus détenait des
champs, des troupeaux et un commandement pour lesquels il n’avait pas
reçu juridiction. Le roi l’accueillera bien, peut-être qu’il lui donnera de commander tous les Barashis.
A Lukara qui lui demandait d’envoyer notre nyampara aux gens de Sebugyangi pour les lui ramener, il disait : « Cela n’est pas mon affaire, je n’ai
rien à voir dans les choses du roi. Ce que je puis faire c’est te donner un bon
conseil. Ta situation n’est pas perdue. Apporte un grand cadeau au roi. Il
acceptera ta soumission. Il aimera mieux gagner cela en refoulant son ressentiment que risquer de tout perdre en voulant s’entêter à poursuivre une
vengeance qu’il lui sera difficile d’assouvir ».
Sebuyangi écouta le conseil. Il partit pour Nyanza avec des cadeaux et
une feuille de route que le Père lui donna.
Lukala aussi voulut sa feuille de route, mais revenu chez lui, il eut peur
et n’envoya au roi qu’un mince cadeau accompagné de quelques hommes.
Quelques temps après, Sebuyangi et Kamana étaient de retour. Le roi
avait accepté leur soumission et leurs cadeaux tandis qu’il avait refusé ceux
de Lukala. De plus il promettait aux deux alliés de leur envoyer un homme
qui leur spécifierait ses volontés sur les lieux mêmes, à eux et à Lukala.
La situation devenait critique pour ce dernier. Il résolut de frapper un
grand coup.
C’était à la fin de février, aux environs du vingt. Le P. Loupias cherchait
des bois pour la charpente de l’église. Lukala lui envoie dire par un de ses
hommes : « Il y a ici dans la forêt de grands et beaux arbres, viens les couper
et je t’aiderai avec tout mon monde à les transporter à la mission ». Heureux
de la nouvelle, car ces bois en ce moment lui donnaient beaucoup de soucis,
le Père prit avec lui une vingtaine de chrétiens, le nyampara, des haches, des
cordes, le passe-partout et partit pour la forêt.
Arrivé chez Lukala, il demande l’homme pour le conduire et lui montrer
ces arbres.

199

– Je te donnerai cet homme, lui dit Lukala, mais avant, aide-moi à prendre Sebuyangi et Kamana.
– Je ne suis pas venu pour faire la guerre. Ton envoyé m’a dit qu’il y a de
grands arbres à la forêt ; où est ton envoyé ?
– Je ne sais.
– Cherche-le. Je camperai ici et demain matin au premier chant du coq,
je monterai avec lui à la forêt. Qu’on nous apporte des vivres.
Lukala envoie quelques hommes [pour] chercher des vivres. Ils reviennent
peu après amenant une magnifique vache stérile.
Pendant que les chrétiens dressent la tente, Lukala s’entretient avec le
Père. Ils parlent un peu de toutes choses, des haches, des forgerons
d’Europe – Lukala est un forgeron – des fusils. Ils parlent surtout de Sebuyangi et de Kamana. Le Père tue la vache d’une seule balle, au grand
étonnement de son entourage qui n’a pas vu passer le projectile. Vers quatre
heures les Barashis viennent armés et nombreux du côté de la tente. Justement alarmés de cette affluence les chrétiens les tiennent au loin. Tout à
coup le tambour sonne, les corners donnent l’alarme et au même temps, làbas dans la plaine, une maison brûle. Les barashis se précipitent de ce côté,
toute la tribu en un clin d’œil est sur le pied de guerre. Lukala donnes ses
ordres.
– Bwana, dit-il au Père, Sebuyangi vient m’attaquer sous tes yeux, que
tes hommes viennent à mon secours, que je coupe les pieds à ces deux
brutes.
– Si Sebuyangi t’attaque, défends-toi, c’est ton affaire. Pour moi, je te l’ai
déjà dit, je ne suis pas venu pour me battre.
En un instant, le calme se fait. Les Barashis reviennent, le feu s’éteint.
C’était une ruse de guerre. Pour décider le P. Loupias à se mettre de son
côté, Lukala avait fait brûler une de ses maisons à lui. Si le Père l’avait suivi,
il se serait jeté sur Sebuyangi, démoralisé par la présence des chrétiens dans
les rangs ennemis, et l’aurait taillé en pièce. Au retour de la bataille, tout le
monde alla se coucher.
Le lendemain dès l’aube, la tente était pliée et les chrétiens prêts à partir.
Lukala se fait attendre un moment puis il vient.
– Où est l’homme qui doit me montrer les bois ?
– Je ne sais, je n’ai envoyé personne te dire qu’il y avait des bois ici.
Le Père se fâche et menace de frapper Lukala, puis apercevant dans la
suite de Lukala celui qui était venu lui parler de bois à la Mission, il
l’empoigne et dit aux chrétiens de le lier. L’opération finie, ils le mettent à la
tête de la caravane pour servir de guide. Lukala reste dans son lugo.
En route ils rencontrent un Mutwa.
– Où sont les grands arbres, lui demande le Père, Lukala, l’a dit qu’il y en
avait ici.
– Bwana, Lukala t’a menti, il n’y a pas un seul grand arbre ici, crois-moi
je connais la forêt.
En effet, ils marchèrent toute la matinée sans trouver un seul arbre.
L’après-midi, fatigués de leurs marches et contremarches inutiles, ils campèrent. A peine avaient-ils campé que Lukala vint avec une centaine de Barashis au moins. Il venait parler encore de Sebuyangi. Le Père exaspéré par la
course inutile qu’il venait de faire, lui donna une gifle qui l’envoya rouler à
quatre ou cinq pas dans les broussailles. Puis prenant son fusil et en faisant

200

manœuvrer le mécanisme, il effraya la suite de Lukala qui s’enfuit comme
une bande de daims effarouchés.
J’ai demandé au nyampara si Lukala en se relevant n’avait pas proféré
des paroles de vengeance. Non, m’a-t-il répondu. Lukala avait peur en ce
moment. Il me dit : « Je t’en prie, le bwana est fâché, apaise-le ».
Après l’avoir frappé, le Père lui fit donner trois ou quatre étoffes pour sa
vache stérile, puis le congédia, ainsi que le guide. Lukala s’en retourna chez
lui heureux de n’avoir pas été lié ce jour-là et livré au roi ou aux officiers du
Luhengeli.
Le lendemain, le P. Loupias descendait du côté des lacs. Là il trouvait
quelques arbres, les coupait et après avoir distribué la besogne aux chefs
pour le partage, revenait au poste avec un accès de bile qui le cloua au lit
pendant deux jours.
Entre cette époque et celle où le Père a été tué, Lukala est revenu une
seule fois pour reparler de Sebuyangi, son cauchemar. Cette fois-là, il
n’apporta pas de cadeau.
Le Jeudi 31 Mars, arrivait Shingamiheto, l’envoyé du roi avec quelques
hommes de Sebuyangi. Il exposa au Père ce pourquoi il venait. « Le roi m’a
envoyé pour témoigner de ses volontés en présence de Lukala, de Sebuyangi
et de Kamana, et le roi veut que Sebuyangi commande ses gens, que Kamana commande ses gens, que Lukala aussi commande les siens, et que tous
cessent de se battre. Le roi m’a dit aussi de te prier de m’accompagner. Si tu
viens Lukala ne me fera pas de mal, puis tu seras témoin que les volontés du
roi auront été dictées, puis il saura que tu ne fais pas cause commune avec
ce révolté que vous avez arraché des mains même du roi alors qu’il était
condamné à mort ». L’envoyé du roi dit cela et bien d’autres choses, car venu
le matin vers neufs heures, il ne repartit qu’à onze heures.
Le Père sortit de cet entretien fort ennuyé.
– Qu’en pensez-vous, me disait-il en sortant de dîner, l’envoyé du roi veut
que je l’accompagne chez Lukala. C’est le roi qui l’a dit m’a-t-il assuré. Si
Lukala s’est révolté c’est bien notre faute car c’est nous qui l’avons arraché
au roi.
– Que voulez-vous que je pense ? Si vous croyez faire plaisir au roi en allant chez Lukala, allez-y, mais attention, il vous attaquera peut-être.
– Non, il n’attaquera pas. J’irai de très bonne heure, j’écouterai ce que
l’envoyé dit, puis je reviendrai.
Le soir après la prière des chrétiens, il appela Paulo Banbanzi, Max Lutusi et Makari Kirihehe, tous trois sur la colline et leur dit, j’étais là : « Demain
de très bonne heure, j’airai chez Lukala, vous viendrez avec moi. »
– Père, lui dit Paulo, nous trois seulement ?
– J’ai dit à Musa aussi de venir, nous partirons avant le jour.
– Tu connais Lukala, amène deux ou trois fusils, il nous jouera un mauvais tour.
– Quel mauvais tour ? J’emporterai mon fusil à dix coups, il suffira. Max !
tu viendras me servir la messe de bonne heure. Allez, dormez bien.
Quand ils furent partis, il me dit : « J’amène peu de monde, cependant je
prends les plus braves, ceux qui lorsqu’il vous arrive quelque chose ne perdent pas la tête et restent à côté de vous pour vous défendre.
Le lendemain vendredi 1er Avril, à 5 h ¼, le Père après avoir dit sa messe
partait avec sa petite troupe : Paolo portait son fusil, Max son parapluie,

201

Makali son fauteuil et Musa son imperméable. J’emporte mon fauteuil pour
dominer la situation, me disait-il en riant, la veille, alors qu’il faisait ses
préparatifs.
En route, ils rencontrèrent des envoyés de Lukala.
– Où allez-vous ?
– Chez vous à la mission.
– Et moi, je m’en vais chez Lukala, venez, suivez-moi.
Aux environs du lugo de Sebuyangi, ils trouvèrent l’envoyé du roi, avec
Luhanga, notre vacher, un de ses fils et quelques hommes. Sebuyangi vint
ensuite avec un assez grand nombre d’hommes. Toute cette troupe suivit le
Père, et l’on se dirigea du côté du lugo de Lukala.
Arrivé à quelque distance du lugo, à mi-pente, le Père s’arrêta, envoya
chercher Lukala, puis s’assit. Lukala se fit attendre un long moment, le
temps, disent les Nègres de fumer deux grandes pipes. Enfin Lukala vint.
Les gens qui le suivaient formaient deux corps rangés comme pour la bataille : les lances et les boucliers en avant, chacun avait trois ou quatre lances,
les arcs et les flèches en arrière.
A la vue de cette armée qui marchait sur lui, le Père se leva, fit signe aux
Barashis de rester loin, fit porter en arrière les arcs de ses hommes et pria
les assistants de s’asseoir. Le Père s’assit dans son fauteuil, Lukala s’assit
un peu en avant du Père sur sa gauche, l’envoyé du roi un peu en avant du
Père sur sa droite.
Paolo, Max, Makari et Musa autour de lui. Musa avait le fusil. Quand
tout le monde se fut assis, le Père dit : « je suis venu entendre les décisions
du roi, quand l’envoyé aura fini de parler je m’en irai ». Alors l’envoyé commença :
– Voici ce que le roi a dit : « Que Sebuyangi commande ses hommes à lui ;
que Kamana commande les siens ; que Lukala commande les siens.
– Lukala réplique avec un sourire narquois en relevant la tête : « Quoi Sebuyangi nous commandera ? »
– Alors deux Batutsis qui ont accompagné l’envoyé du roi demandent la
parole, contredisent la décision du premier envoyé et ne parlent qu’en faveur de Lukala. Qui croire ? Les envoyés du roi eux-mêmes ne
s’entendent pas.
– Le Père leur dit : « Puisque les envoyés ne savent plus ce que le roi a décidé, il ne reste qu’une chose à faire : que Sebuyangi et Lukala aillent à la
capitale entendre de leurs oreilles ce que le roi veut. »
– Je ne puis y aller moi, dit Lukala, puis se ravisant : et bien oui, j’irai à
la capitale.
– C’est bien dit le Père, les affaires de Musinga sont réglées.
Et tous de répondre : Oui, elles sont réglées.
A ce moment Luhanga dit au Père : « Et les vaches qu’on nous a prises ? »
– Tu n’as qu’à les plaider avec Lukala.
– Un homme de Lukala m’a pris sept vaches, six sont à moi, la septième
est à Lukigana291 (surnom du Père qui veut dire « le fort »). Lukala connaît
le voleur qu’il nous fasse rendre nos vaches.
291 Ou « Rugigana ».

202

– Je ne nie pas que je connaisse le voleur, je le connais, mais je ne puis
faire rendre les vaches.
– Pourquoi ?
– Elles ne sont plus.
– Rends-moi ma vache, lui dit le Père.
– je n’ai aucun pouvoir sur le voleur.
– Tu n’as aucun pouvoir sur lui ? Tu lui as donné ta sœur en mariage et
vous habitez dans un même lugo. Amène-moi les deux vaches qu’il t’a
donnés pour acheter ta sœur.
Lukala alors se lève et s’accroupit devant ces gens et leur dit : « Vous entendez ce qu’ils veulent ? Ils veulent que je livre un d’entre vous ou que je
rende les vaches qu’on a données pour payer ma sœur, qu’en pensezvous ? »
Pendant le temps que Lukala parlait à ses hommes, le P. Loupias dit à
Paolo : « Attention, s’il refuse de nous rendre les vaches, nous le prendrons et alors les vaches viendront tout de suite ».
Quand Lukala eut repris sa place, le Père lui dit : « Et bien ces vaches ? »
– Je t’ai dit qu’elles sont mortes.
– Tu ne veux pas les rendre ?
– Je les chercherai, si je ne les trouve pas, tu viendras brûler mon lugo.
– Tu mens toujours, et en disant cela, il avait son fusil de la main droite,
il saisit avec sa main gauche le bras de Lukala qui lui aussi s’était levé et
voulait s’enfuir. Paolo et Max de leur côté le tenaient par l’étoffe, Luhanga
et un homme de Sebuyangi par le bras droit.
A la prise de Lukala, un premier mouvement de frayeur courut dans les
rangs des Barashis, quand une voix sortie de leurs rangs les rappela à leurs
promesses : « Quoi, vous laissez prendre votre roi ? Vous ne souvenez plus
de vos promesses ? Souvenez-vous. Alors tous à la fois lancent leur[s] lance[s] qui tombent en pluie serrée autour du Père. Une d’elle le frappe au
front au-dessus de l’œil gauche, trois centimètres au-dessus des sourcils.
Frappé mortellement, le Père tomba à la renverse sans connaissance, tenant
son fusil dans la main droite et portant l’autre main au front. Il ne proféra
pas une seule parole.
Lâché par le Père qui avait été frappé et par les autres qui s’étaient baissés pour éviter les lances, Lukala bondit. Après avoir fait six ou sept pas, lui
aussi jeta sa lance mais n’attrapa personne. Il voulut se remettre à fuir, mais
tomba par terre. A ce moment, Luhanga qui le poursuivait aurait pu le tuer
mais il n’osa par superstition parce que Lukara était son ami de sang.
Des quatre chrétiens qui avaient accompagné le Père, un Musa, ayant vu
le Père tomber et les autres se baisser crut que tous étaient morts. Pris de
peur, il s’enfuit à perdre haleine et tomba sans force dans le lugo d’un chrétien qui cria de colline en colline la terrible nouvelle. C’est ainsi que nous
l’apprîmes le P. Gilli et moi – le P. Pagès était à Nyundo – à onze heures
moins vingt du matin, au moment où nous nous rendions à l’examen particulier.
Les trois autres chrétiens se conduisirent en braves. Monsieur Kandt les
en a récompensés en donnant deux vaches à chacun.
Paulo, s’étant relevé après le premier jet de lances, vit le Père étendu, la
lance au front. Il se précipite sur lui, appelle les hommes de Sebuyangi rivés
sur place par l’effroi, arrache la lance du front qui en sortant entraîne de la

203

cervelle gros comme un œuf de poule, et la relance aux assassins. C’est au
moment où il relançait la lance qu’un nommé Ruhasha Mukore, fils de Biraboneye, voit sans lâcher sa lance percer le Père au foie. Nous ne nous aperçûmes de cette blessure qui était la plus grave, qu’au moment où on lava le
cadavre. La lance était passée près d’une boutonnière et aucun sang révélateur n’était sorti de la blessure, avait coulé dans le ventre. Ayant confié le
corps à Sebuyangi et pris le fusil du Père, Paulo poursuivit les Barashis,
brûla leurs maisons y compris celles de Lukala.
Pendant ce temps, je courais au secours du Père. Nous savions la nouvelle à onze heures moins vingt, donc probablement le Père a été frappé entre
dix heures moins le quart et dix heures et quart.
Aussitôt la nouvelle que le Père avait été attaqué fut connue, je pris mes
souliers et mon fusil et dis à deux chrétiens qui travaillaient dans le lugo de
me suivre. Les frères venaient aussi mais je les laissai bien vite loin derrière
moi. En route des groupes nombreux se joignirent à moi pour aller au secours du Père, bientôt je comptai plus de mille hommes.
Au bout d’un quart d’heure de marche, je vis Musa, le chrétien, qui avait
accompagné le Père, pris de peur il avait fui. – Et bien Musa, lui dis-je, le
P. Supérieur comment va-t-il ?
– Il est mort, Paolo est mort, Max est mort, Makara est mort, tous sont
morts.
– Ce n’est pas vrai, lui dis-je, tu as eu peur, tu n’as rien vu.
Nous continuâmes notre route. A une demi-heure delà, je rencontrai un
païen qui venait de la forêt.
– Tu as vu le Père, lui demandai-je.
– Oui.
– Il est blessé ?
– Je ne sais pas s’il est blessé, mais ce que je sais c’est que Lukala et ses
hommes sont en fuite, et que le fusil ne discontinue pas de tirer.
Cette nouvelle me donna des jambes et du cœur, si j’avais osé, j’aurais
embrassé ce brave homme. Je dis aux chrétiens cependant de réciter le chapelet pour que le Bon Dieu nous garde notre Père. S’il n’est pas blessé, que
le Bon Dieu détourne de lui toute lance ou toutes flèches homicides, s’il est
blessé que le Bon Dieu fasse que sa plaie ne soit pas mortelle. Et tous les
chrétiens se détachant des païens récitèrent le chapelet, les uns commençant les autres répondant.
A peine avions nous fini le chapelet que deux chrétiens venant du lieu de
l’accident vinrent vers nous en courant. Ils avaient devancé les autres pour
secourir le Père ; c’est eux qui, étant plus près, avaient su les premiers la
nouvelle.
– Qu’y a-t-il ?
– Le Père est entre les mains de Lukala ; il est mort.
– Nous avons vu tout le monde fuir ; nous avons eu peur et nous nous
sommes enfuis nous aussi.
En ce moment, je vous assure, j’aurais autant aimé un coup de couteau.
Pensant au corps du Père abandonné entre les mains de Lukala, je pensai : « Que faire maintenant? Je ne puis pas reprendre le corps tout seul,
puis je suis fatigué de ma course, j’enverrai au Luhengeli, et aussitôt j’envoie
deux chrétiens au camp avec ordre de courir partout, et de dire au sergent
qui était au camp que le P. Loupias est mort, tué par Lukala ».

204

Je continue ma route ; près de l’endroit où le Père fut frappé, deux chrétiens vinrent à ma rencontre. Je leur demandai s’ils avaient des nouvelles du
Père. Oui, il est chez Sebuyangi ; il avait été frappé mortellement d’une lance
au front, mais son cœur bat encore.
Je me précipite dans le lugo de Sebuyangi, le Père en était parti ; Paolo de
retour de l’expédition, deux soldats qui s’étaient trouvés là par hasard, les
gens de Sebuyangi et les chrétiens qui nous avaient devancé le transportaient au Luhengeri.
Je l’eus bientôt atteint. Le Sergent qui venait d’arriver vint me saluer. Je
[me] mis à genoux, embrassai le Père, et voyant qu’il n’avait aucune connaissance après m’être recueilli un instant, je lui donnai l’absolution, puis ordonnai aux chrétiens de soulever la civière dans laquelle on l’avait mis et de
le transporter à la mission. Vous connaissez le reste. Nous arrivâmes à la
mission vers six heures du soir. Le P. Gilli ne se possédait plus, il oublia
cette nuit-là et de dormir et de manger ; moi aussi du reste.
Nous posâmes le Père sur son lit. Les vomitifs que nous lui donnâmes
permirent au blessé de respirer plus facilement. Mais à 8 h 35 après avoir
reçu l’Extrême-Onction, il se mourait doucement sans secousse. Mort, il
était beau.
Nous venions de le laver et de l’habiller lorsque le sergent arriva. Nous
exposâmes le corps dans le chœur, et pendant que le P. Gilli le veillait avec
les chrétiens – toute la nuit les chrétiens veillèrent – j’allai jusqu’à minuit
aider le sergent à faire son rapport.
Le lendemain à 4 h nous enterrions le Père au pied de la croix dans notre
cimentière. Requiescat in pace.
A. Soubielle
pr. miss d’Afr. »

7. Lettre du Père Dufays du 15 avril 1910 à Mgr Livinhac 292
« Mibirizi, le 15 Avril 1910
Monseigneur et Vénéré Père,
Si parmi tous vos enfants qui parleront de la mort horrible du cher Père
Loupias, quelques-uns sont en droit d’en parler avec plus de détails, personne peut-être n’a été plus affecté de cette soudaine disparition. Trois ans durant nous avons travaillé et peiné ensemble dans une mission, qui de l’avis
de tous, est la plus pénible de notre cher Ruanda. Nous avons vécu ensemble des jours heureux d’un ministère fécond et rempli de consolations, mais
aussi nous avons ensemble soutenu de bien mauvais jours. Et c’est dans le
souvenir de ces temps passés qui sont d’hier que je veux vous dire quelques
mots sur le confrère défunt.
Le bon Dieu juge l’esprit de nos actes ; nous nous disons ce que nous
voyons, et voilà pourquoi le cher P. Loupias était aimé de ceux qui ont travaillé avec lui, et je dirai, adoré des chrétiens. Et ce dernier résultat il ne l’a
eu qu’à force de bonté et de dévouement.
292 Lettre du P. Dufays du 15 avril 1910 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 097441.

205

Naturellement ardent, généreux, se dépensant même imprudemment, il
dépassait facilement la mesure. C’était l’exubérance d’un cœur trop impressionnable. Et c’est précisément ce naturel qui attira les Balera si attachants,
et brida leur mauvais vouloir, si intense dans ces montagnards frondeurs.
C’était un homme de cœur et de poigne au milieu d’un peuple expansif et
indompté. Il a eu au milieu d’eux des journées angoissantes, où tout le
poids de la responsabilité le déprenait parfois jusqu’au découragement
passager et où d’autres fois la seule solution à la difficulté lui paraissait
une action rapide et énergique. Mais aussi combien lui
étaient chères les démonstrations et dévouement dont lui
ou ses confrères furent l’objet
dans certains circonstances.
Ce n’était pas là du dévouement en paroles, d’arrière
saison, mais la fine fleur de
l’attachement au prêtre. Et je
suis sûr que dans le coup
fatal qui le frappa, il a dû
sentir au milieu de ses atroces
douleurs une douce joie de
voir le chrétien qui l’avait
accompagné cette dernière
marque de son attachement à
toute épreuve. Brave chrétien ! Son nom devrait rester
uni à toute l’histoire de Ruaza, car il était là à la fondation
et a rendu aux missionnaires
et à l’œuvre des services inappréciables. Sans lui, la mission de Ruaza serait peut-être à
LE P. DUFAYS (assis)
son troisième missionnaire tué. Sans lui j’aurais eu, il y a un an et demi, ma
caravane massacrée alors que j’étais seul à l’écart ; il abattit trois assaillants
et maintint l’ordre jusqu’à ce que je sus gagner le théâtre de l’action. L’an
dernier il sauva d’un guet-apens le P. Gilli au péril de sa vie. Deux heures
durant il lutta comme un fou pour couvrir la retraite du Père qui n’avait pas
d’armes et qui, fatigué, ne pouvait marcher que traîné aux deux bras par
deux chrétiens. Ceux-ci se relayaient de temps en temps avec les deux autres qui recevaient et donnaient des coups de lances et de flèches. Paolo, ce
jour-là, abîma 3 assaillants et reçu deux flèches et une lance dans son pantalon sans autre mal.
Il n’a pu empêcher cette fois les tristes accidents, mais il a payé de sa
personne sans compter et quoique blessé de deux lances sur le corps du
P. Loupias, il l’a défendu comme un lion, tuant trois des meurtries et battant
les autres en fuite. Que Dieu lui garde sa récompense.
Si dans les relations extérieures avec le pays, le cher confrère traitait
plus facilement d’énergie, vu le caractère indomptable des montagnards sans
chefs, et aussi avait une autorité incontestée, il était tout cœur dans tout ce

206

qui était du ministère. Non pas que quelques récalcitrants n’auraient parfois
senti l’impétuosité de son zèle offensé, mais jamais, que je sache, il n’a laissé
personne de ceux-là même sous l’impression de l’humiliation. Il aimait à
s’occuper de tous et de tout, et assumait parfois trop de travail au gré des
confrères, qui auraient voulu une part plus grande à la mission elle-même. Il
avait horreur du repos et quand la besogne lui manquait, il s’attelait à celle
d’autrui.
Son attachement et son dévouement aux confrères sont d’ailleurs deux
qualités dans lesquelles il n’a jamais failli et il y a été à plusieurs fois simplement héroïque. Ce sont deux souvenirs personnels que je devais conter.
Je ne ferai qu’indiquer les
faits. Une première fois, il fit
16 heures de marche en 23
heures de temps avec le
repos, une autrefois 13 heures de marche avec seulement 2 heures de sommeil
en pleine montagne pour
venir me tirer d’un mauvais
pas, que d’ailleurs il ne
connaissait que par la rumeur publique. Mais il était
ainsi fait : tout d’une pièce.
C’est dire que la vie commune avec lui était heureuse.
LE P. DUFAYS A RWAZA (1908)
Voilà le missionnaire comme homme extérieur qu’une mort prématurée
et cruelle a ravi à notre cher Ruanda et à la florissante mission du Mulera.
Le bon Dieu a agré toute sa générosité, toute son ardeur puisqu’il la lui a
demandée sanglante ; de sorte que sa mort encore est l’image de sa vie.
L’esprit de sacrifice qui était intimement uni à son exubérante activité
corrigeait les excès, maintenait l’endurance, surnaturalisait les motifs.
Au sujet de l’auteur et de l’occasion de l’assassinat, je voudrais ajouter
quelques mots qui éclairciront cette catastrophe en faisant la part des responsabilités. J’ai personnellement bien connu l’auteur du crime et je ne puis
guère le présenter que sous un jour défavorable. Lukara bwa Bishingwe est
le chef des Barashi dans la plaine des Volcans au Mulera, à 4-5 heures
de la mission. De tout temps il fut un révolté. Son père Bishingwe a été
tué par le roi ; en 1907, Lukara, prisonnier à la capitale, devait avoir le
même sort.
J’étais alors à la capitale où je bâtissais l’école, quand au moment du
départ, Lukara vint me trouver en cachette demandant à ce que je l’obtienne
du roi, soi-disant comme guide. Mr Czekanowsky [Czekanowski], de
l’expédition du duc de Mecklenbourg ayant besoin d’un guide, je lui présente
Lukara dont il accepte les services d’autant plus volontiers qu’il a des Batwa
à son service. Par l’influence de trois Askari, ce monsieur vient à bout des
refus du roi.
Rentré chez lui, Lukara ne reparut plus à la mission.

207

Quelques mois plus tard, Mr Kirschstein de la même expédition est
attaqué sans aucune provocation de sa part par Lukara en personne. Ce
monsieur lui tue trois hommes et à bout portant dont, je crois, le propre frère de Lukara, et son homme à tout faire.

DES JEUNES BALERA CHRETIENS PORTANT UN CHAPELET AUTOUR DU COU (1908 ?)

Là-dessus une campagne de l’officier de Kissenyi qui pendant
3 jours brûle sans rencontrer personne. Tous sont réfugiés dans les
grottes de lave où il n’y a qu’un remède : la dynamite.
L’officier rentre sans rien faire que des menaces et l’affaire est classée.
A deux reprises depuis, je crois, le troupeau de la mission qui paît
dans la pleine du Mulera a été attaqué par Lukara. Avis en a été chaque
fois à la résidence.
Dans un pays comme le Mulera, le silence est fatal. A la longue on devait
se défier moins et alors le malheur devait arriver. Les Blancs ayant tué, des
Blancs devaient payer ; c’est l’histoire continuellement neuve des pays à
vendetta et le Mulera est une vraie Corse.
Monseigneur et Vénéré Père, en terminant ces lignes, je vous remercie de
tout mon cœur des pages réconfortantes que avez bien voulu me faire écrire
par le Révérend Père Michel à la date du 4 Févier a. c.
Je demande encore votre meilleure bénédiction en toute soumission.
Félix Dufays
prêtre missionnaire 293 »
En marge de la lettre : « Répondue le 17 Juin. » Dans son livre Pages d’épopée
africaine(1928), le P. Dufays présente le Chef Rukara comme l’assassin du P. Loupias :
« Ce Lukara a une histoire, parce qu’il a fait beaucoup d’histoires ; et je dois le
293

208

8. Lettre du Père Gilli du 22 avril 1910 au Père Gobory294
« Ruasa, 22 Avril 1910
Mon très Révérend Père,

Accident très douloureux arrivé le 1er Avril 1910, à 2 h ½ de la
mission de Ruaza. Vous avez appris la mort du R.P. Loupias. C’était
mon Supérieur (mon premier pays de
Mission) ; on était ensemble depuis le
19 Novembre 1907. Sa mort fut calme mais
l’accident qui le procura fut très violent. Le
1er Avril, de bonne heure, mon vénéré Supérieur disait la Sainte Messe, à 5 h ¼, il se
mettait en marche. Il allait assister à ce que
le Roi Musinga (roi du Ruanda) faisait dire
par son envoyé à un grand chef. Le Roi diminuait les vaches et l’autorité pour la donner à
deux autres chefs. Le Père il y allait pour
faire plaisir au Roi. A la fin de la discussion
c’est le Père qui doit payer tout ce que le chef
Lukara avait su défaire. A un mot donné les
lances partent : une frappe le Père au-dessus
de l’œil gauche et le renversa (c’était en plein air) :
LE P. GILLI (1910)
le père tomba à côté de son (fauteuil) pliant qu’il avait apporté : un autre
homme en poussant avec sa lance lui transperça le foie. Alors seulement
trois hommes, qui étaient avec le Père se relèvent, se sentent sans blessure.
L’un prend le fusil de la main du Père et ne peut pas manœuvrer de suite (ne
connaissant pas le mécanisme à répétition). Alors il retire la lance qui était
entrée profondément : la cervelle en sort aussi. Alors il manœuvra le fusil en
y mettant des balles mais tout le monde s’était enfui.
présenter plus spécialement, pour éclairer dans son vrai jour son caractère frondeur et
vindicatif, qui fera de lui l’assassin du premier Européen, tombé sous une lance indigène au Rwanda…C’était un beau Muhutu, élancé, bien proportionné, dépassant
les 190 centimètres. Sa longue figure fine trahissait ses origines Mututsi, car sa
mère était de la famille des chefs ; et ses manières étaient celles des Grands. Son
premier abord était réellement engageant, car c’était un causeur émérite, intelligent. Il
avait dans son territoire une autorité sans conteste, hérité de son père Bishingwe, et
ne reconnaissait même pas au roi Musinga le droit de commander quoi que ce soit
chez lui. Il ne jurait que par son propre nom, signe peu équivoque qu’il se croyait son
propre maître. A qui voulait l’entendre, il répétait qu’il était roi chez lui et traitait avec
Musinga d’égal à égal : il était fils de Bishingwe comme Musinga fils de Lwabugiri, la
seule différence ! Par héritage de famille, il était ennemi du roi, car ni son père ni lui,
n’avaient pu pardonner au fils de Lwabugiri le supplice infamant infligé à leur père et
grand-père : Sekitonde avait été pris par Lwabugiri pour ses prédations, avait eu les
deux pieds coupés et était mort exposé sur une fourmilière grouillante. Pardonner,
cela n’était pas le fait d’un brave (…). Lukara avait une haine farouche contre
l’Européen… » (F. DUFAYS, Pages d’épopée africaine. Jours troublés, Souvenirs d’une
mission en fondation au Ruanda belge, Ixelles, 1928).
294 Lettre du P. Gilli du 22 avril 1910 au P. Gobory, A.G.M.Afr., N° 098429. « Lettre du
P. Gilli au P. Gobory – à conserver avec les autres lettres relatives au meurtre du
P. Loupias. » Le P. Gilli était arrivé au Rwanda en 1907. Il commença sa vie missionnaire à Rwaza.

209

A l’annonce qui nous venait de sur les collines, le P. Soubielle et
deux Bruders (Frères coadjuteurs) partirent. Je restais seul à la maison.
Vers 3 h ½ un homme qui était avec le Père arriva tout ruisselant de sueur,
haletant. Eh bien quelle nouvelle ? Tout à fait mauvaise semble-t-il ? Oui…
désespéré ! Le Père n’est plus ; je l’ai vu tomber et ne chercha aucunement à
se relever. Je m’enfuis alors ; j’en arrive. Vite j’expédiai des courriers : un
a Marangara au R.P. Classe, Vicaire Général, au Bugoyé pour y rappeler
le P. Pagès qui y était allé en visite. Et 6 h ½ je vois le convoi ; quel ne fut
pas mon étonnement d’entendre la respiration très forte du Père Loupias. On
le mit sur son lit, le visage tout mouillé de sang ; je lui donnais une absolution mais aucun signe de reconnaissance ; les yeux fermés, le gauche enflammé et enflé. Alors je lui administrai l’Extrême Onction. J’attends
quelques instants ; je mets des compresses d’eau froide sur la tête du patient ; la respiration devenait de plus en plus gênée et rauque. Les chrétiens
(qui ne voulaient pas s’en départir de leur Père mourant) me disent : « C’est
fini ; il va mourir ; les yeux ne trompent pas. » J’appelai vite les autres
Confrères et commençais à réciter les prières des agonisants, au moment
juste où je finissais le Père arrêta toute respiration et s’endormit doucement
dans le Seigneur, ayant peut-être répété de cœur les quelques oraisons jaculatoires que je lui suggérai. Le visage était calme et serein, comme celui du
martyr qui sait avoir versé glorieusement son sang pour Jésus-Christ. Sûrement cette vie qui depuis 10 ans était toute pour J.C., offerte en sacrifice
au Seigneur est le gage pour un avenir très beau pour la chère mission de
Ruaza. Deus vult !
Le 19 de ce mois je célébrai l’anniversaire mémorable de très grande action de grâces à la Vierge Immaculée de m’avoir sauvé de la mort ; les lances
et les flèches étaient tombées à mes côtés sans me toucher.
Vous aussi, mon Père, vous direz un grand merci à la Bonne Mère de
m’avoir protégé le 19 Avril, Lundi 1909.
Daignez offrir les respects aux Révérends Pères d’ici et recevoir
l’assurance de mon affection filiale.
Père Joseph Gilli
Missionnaire d’Afrique – Pères Blancs
au Ruanda »

9. Lettre de Mgr Hirth du 23 avril 1910 à son frère, l’Abbé Ernest295
« Le 23 Avril 1910
Mon bien cher frère,
Nous avons perdu un de nos meilleurs missionnaires – voyez ci-joint –
Peut-être aurez-vous lu déjà des rapports assez malveillants là-dessus. Ils
ont pour source celui fait par le Résident du Ruanda au Gouverneur (Et ce
Résident, ancien Israélite se dit l’ami de la mission)296.
295 Lettre de Mgr Hirth du 23 avril 1910 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,

N° 096388.
296 Il s’agit du Docteur Kandt qui, en 1899, avait invité les Pères Blancs à s’installer au
Rwanda.

210

Mgr Sweens part demain pour aller se fixer pour quelques temps au
Ruanda.
Bien affectueusement à vous tous et me recommandant à vos prières.
Jean Joseph »

10. Lettre du Père Classe du 12 mai 1910 au Père Delmas297
« Kabgaye, le 12 Mai 1910
Mon bien cher Confrère,
(…)
Samedi dernier je m’étais mis en route
pour Mibirisi. A Gashari un courrier de
P. Schumacher me rejoint : « Revenez vite,
Mgr Sweens arrive. » Pauvre Mibirisi ! Notre
Seigneur veut nous le faire gagner par la
patience !
Mgr Sweens arrive à Kabgaye demain
Vendredi. Ce sera grande joie dans tout le
Ruanda que cette visite inattendue. Dieu en
soit béni ! Elle fera du bien à tous.
Profitez toujours des circonstances pour
avoir du bois de chauffage. Plus tard ce sera
difficile. Il faudrait faire provision pour
8 journées nécessaires à l’Eglise, puis pour
2 autres au moins pour pouvoir réparer et
LE P. DELMAS (1910)
mettre en ordre lugo et maison.
En voyant le bois s’entasser, nos bons Frères ne résisteront pas à l’envie
de faire de la chaux. Il faudrait pour cela le bois de deux fournées. Vous
savez mon principe : « D’abord ce qui est nécessaire ; l’utile ne doit passer
qu’après. » Par suite, ne faites de chaux que lorsque vous aurez mis en réserve du bois pour dix ou onze fournées. Rien ne nous servira d’avoir une
base à la chaux si nous ne pourrons couvrir l’église, ou nous loger.
Si des chefs s’offrent à vous apporter les bois du Bushuri – ou s’ils acceptent – sur notre proposition de nous les porter, c’est parfait. Faites-les venir.
Vous avez déjà passablement de bois coupés là-bas. P. Durant et F. Alfred
étaient restés près de trois semaines à la forêt.
Je préfère que vous n’alliez à la forêt vous et F. Pancrace qu’après
l’arrivée de Mgr Sweens. Dès l’arrivée de Sa Grandeur, nous parlerons de
Ruaza, car Ruaza me semble être le motif de ce voyage en pleine saison des
pluies. Patience donc. En attendant faites venir tout ce vous pourrez de bois
et du Bushiru et d’ailleurs.
297 Lettre du P. Classe du 12 mai 1910 au P. Delmas, A.G.M.Afr., N° 098087-098089.

Après la mort du P. Loupias, le P. Delmas devient l’homme de confiance du P. Classe à
Rwaza. Apparemment le P. Classe n’est pas au courant des motifs de la visite de
Mgr Sweens au Rwanda.

211

Il ne me semble pas que vous puissiez beaucoup compter sur Kakwandi.
Serugi est rentré avec la plupart des nagbo298 et beaucoup de femmes et
d’enfants pris au Bushiru.
Biraboneye est un individu tout à fait fourbe et qui hait les Européens,
cela depuis dix ans. Tirez de lui du bois, des
liens… il a beaucoup de monde. Mais ne vous
y fiez pas. Sa vache il vaut mieux ne pas
l’accepter. Jamais il ne vous dira où est Rubasha Mukore. Sa vache acceptée il se tiendrait car, proclamant qu’il vous a vaincu et
acheté.
Les chefs ont reçu l’ordre de bâtir. C’est
vrai ! Mais je ne crois guère à la réalisation.
C’est la tête qui manque.
Mgr Sweens arrive avec P. van Baer, le
Frère Robert. Donc ??? Que Dieu nous garde
et nous aide. Et Il le fera si nous avons confiance. Aidez toujours les bons Frères à ne se
pas se décourager. Ils auront de plus en plus
des ouvriers et des matériaux.
LE P. VAN BAER (1910)
Je pense au vin et aux perles.
Faites prendre vos dix charges d’étoffes, en plus des charges revenues il y
a huit jours.
Les peaux seront envoyées à Kigari. Les couleurs sont annoncées.
Poussez les chrétiens à être bien avec leurs chefs, surtout Mushenyi. Ce
serait une bonne chose qu’ils aillent avec lui à la capitale.
Bien reçu les ornements à réparer. Ils partiront Lundi pour Issavi.
Est-ce que vous ne pourriez réserver le 2ème magasin comme chambre.
Vos avez assez d’un magasin et des 2 dépenses de la cuisine avec la laiterie.
Peut-être auriez-vous besoin de chambres bientôt.
A bientôt des nouvelles. Courage toujours. Dieu nous aidera. Prions ensemble pour nos chères œuvres et ayons confiance. Plus nous ayons de difficultés, plus nous avons alors confiance en Dieu qui aime à se servir des tout
petits moyens.
Je reste votre tout dévoué Confrère en N.S. et N.D.
Léon Classe
Veuillez, je vous prie, insister beaucoup :
1. Sur la bonne tenue à l’Eglise. C’est un point que nous devons souvent
rappeler aux chrétiens. Ils sont portés à l’oublier surtout au moment de leur
préparation à la réception au Sacrement de Pénitence.
2. A cause des bons Frères que nous pouvons si facilement scandaliser,
faites vous tous une règle de ne jamais parler à table de choses concernant
de près ou de loin la confession. Laissons aussi de côté, à table, toute conversation concernant les filles ou les femmes, les questions de mariage…
298 « Armées ».

212

Pour nous il n’y a aucun mal, nous parlons de nos affaires, mais des bons
Frères se scandalisent et sont peinés.
Mieux vaut nous gêner un peu et ne pas blesser ces âmes qui par leur vocation nous doivent être beaucoup plus chères que celles des indigènes et ont
un véritable droit à tous nos soins.
L. C.
Le 15 Juin 1910299
Sa Grandeur Mgr Hirth prie tous les Confrères Prêtres du Ruanda de dire
trois fois la Sainte Messe pour le repos de l’âme du cher P. Loupias (En dehors de la Messe de règle). Chacun pourra réclamer les honoraires au
P. Econome Général qui est averti de la chose.
Léon Classe »

11. Lettre du Père Classe du 16 mai 1910 au Père Delmas300
« Kabgaye, le 16 Mai 1910

LE P. DELMAS A NYUNDO (septembre 1907)

299 Note du P. Classe, A.G.M.Afr., N° 098090.

300 Lettre du P. Classe du 16 mai 1910 au P. Delmas, A.G.M.Afr., N° 098091-098092.

213

Mon bien cher Confrère,
Notre Seigneur n’a pas jugé comme vous et il vous garde pour être son
Vicaire à Ruasa ! Moins vous vous sentirez à la hauteur de la situation, plus
vous aurez aussi confiance en Dieu qui vous aidera. D’ailleurs voyez : pour
vous aider vous recevrez le P. van Baer. Puis Mgr Sweens a décidé que
j’irais à Rwaza passer quelque temps. Là Sa Grandeur me rejoindra et
vous restera au moins trois semaines.
Nous demandons quelques fundis [maçons] à Issavi ainsi qu’Abeli de
Nyundo pour aider les bons Frères.
Je resterai encore une huitaine de jours ici avant de prendre le chemin de
Ruaza. Vous voyez combien Monseigneur pense à vous et que Sa Grandeur
ne veut nullement vous laisser en détresse.
Aux charges d’étoffes que je vous ai annoncées, j’en ajoute une pour les
réparations urgentes. Je prends cela sur moi et avertirai Père Huwiler.
Je vous en prie, dites bien à tous vos confrères que le meilleur moyen de
tout faire bien marcher c’est de travailler au jour le jour. La situation matérielle m’inquiète car nous allons accumuler les difficultés. Pour vous aider je
joins cette petite note pour la communauté, et vous demande de vouloir bien
faire passer ces travaux avant tout autre (tour travail d’ornementation ou
autre peinera Mgr s’il est fait avec ces réparations). Vous vous abriterez derrière cet ordre).
Prenez donc confiance. Jamais dans vos difficultés vous ne serez seul.
Notre Seigneur vous aidera bientôt. De ma part veuillez saluer les confrères.
J’envoie un petit mot à Frère Alfred.
Je reste votre bien tout dévoué en N.S. et N.D.
Léon Classe
A mon arrivée, pour que vous soyez libre, je prendrai la direction de ce
matériel. Voyez donc ce que vous désirez, mettez-le moi à l’avance par
écrit et je ferais passer le tout.
Je crains le temps sinon je ferais ensuite recouvrir votre grande maison
d’habitation. Si la proposition en est faite, laissez-la passer, car je veux vous
voir à l’abri. Courage et à bientôt. Je tâcherai de vous trouver aussi un peu
de perles mijijima301.
Veuillez m’envoyer le bréviaire de P. Loupias pour le faire parvenir à la
famille.
A la mission de Ruaza :
Les travaux de réparation urgents doivent passer avant l’église si nous ne
voulons nous exposer à des inconvénients graves.
Au nom de Mgr Sweens, je prie les Frères de vouloir bien mettre en état la
2ème maison d’habitation.
Veuillez ne garder qu’un seul magasin, et transformer en chambre
d’habitation la chambre qui se trouve à côté du réfectoire.
Une dépense au moins à côté de la cuisine sera mise en état pour remiser ce
qui ne pourrait aller dans le magasin, vg. blé…
301 « Noirs ».

214

Mgr prendra la chambre des étrangers.
P. van Baer devant avoir une chambre où il puisse recevoir, je prendrai cette
chambre qui se trouve à côté du réfectoire.
Veuillez, je vous prie entretenir le mur d’enceinte. Les parties tombées devront être relevées (de suite une fois le magasin couvert). La première condition pour que tout demeure calme autour de vous c’est d’enlever toute occasion de vol et de cancans en étant bien [béni ?] chez vous.
Kabgaye, le 16 Mai 1910
Léon Classe »

12. Lettre du Mgr Sweens du 16 mai 1910 à Mgr Livinhac 302
« Kabgaye, le 16 Mai 1910
Monseigneur et bien aimé Père,
J’ai l’honneur d’informer Votre Grandeur que depuis quelques jours je
suis arrivé sans trop de fatigue dans le centre du Rwanda. Le P. van Baer et
le Fr. Robert sont également ici. Le dernier trouvera facilement de quoi
s’occuper. Le poste n’est pas trop mal sous le rapport matériel et la mission,
quoique petite, marche assez bien, il me semble.
Hier j’ai eu la visite du Résident le Docteur Kandt. Il retourna de
l’expédition organisée pour venger la mort du P. Loupias. De l’entretien
que j’ai eu avec ce Monsieur, ainsi de ce que j’ai appris par le R.P. Classe, le triste accident aurait été prévenu, si le missionnaire se serait
borné de soutenir les envoyés du Roi Musinga dans leurs démarches
pour pacifier le chef révolté.
Après que ce shauri303 était fini, il paraît que le Père a entamé la
question d’un vol de vaches, commis il y a 8 mois par le chef révolté au
détriment de la mission de Muléra. Le Père a voulu obliger le chef de
rendre les animaux, séance tenante, d’où des paroles, peut-être aussi
des mouvements brusques et voilà que le sauvage donne à ses hommes
le signal de jeter des lances avec l’effet que Vous connaissez. Les chrétiens, compagnons du Père évitent les coups, celui-ci reste debout et deux
lances l’une après l’autre le blessent mortellement.
La mission et celle de Nyundo ne sont nullement en danger,
m’assure-t-on de tous les côtés. Les Allemands ont laissé dans la
contrée un détachement de soldats.
Je tâche de profiter de ce désastre pour recommander aux missionnaires d’abandonner complètement le système trop suivi dans ces missions, d’employer leurs armes dans les cas où ce moyen extrême n’est
pas absolument nécessaire. Sous ce rapport leur éducation est manquée ; ils l’avouent eux-mêmes maintenant.
302 Lettre du P. Sweens du 16 mai 1910 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095245.
303 « Séance du tribunal ».

215

PRESENTATION D’UN TROUPEAU DE VACHES

24 Mai. J’avais écrit les lignes précédentes lorsqu’une lettre de
Nyundo, nous apprend que le P. Pagès, en retournant d’une succursale,
a été attaqué par des indigènes. Ce qui en est au juste, est difficile à
constater. Le Père est peureux – en route un porteur dit avoir vu une
flèche lancée partant d’une troupe armée indigènes. Cela suffisait au
Père pour tirer deux coups de fusils non dans l’air, mais sur la troupe
d’où sortait la flèche. Un indigène tué, un blessé et le reste s’enfuit.
Quelques jours après, les Pères de la station ont entendu le bruit, répandu dans le pays, que le mort serait vengé sur les chrétiens ou Européens à la 1ère occasion.
En attendant le moment que je pourrai aller à Bugoye (dans un 14 de
jours), j’ai chargé le P. Classe d’avertir de suite les confrères qu’ils ne se
rendent pas dans ces contrées et qu’ils n’usent pas de leurs cartouches.
J’espère que cette histoire ne nous créera pas de difficultés ; je tenais cependant de tenir Votre Grandeur au courant. Dans quelques semaines
j’aurai l’honneur d’écrire de nouveau à Votre Grandeur.
Le P. v. Baer est placé à Mulera.
Manquant des reliques nécessaires je n’ai pas pu consacrer la pierre
d’autel dont j’avais besoin. Mgr Hirth n’en a pas non plus, j’ose m’adresser à
vous, pour en obtenir. A l’occasion un missionnaire pourrait apporter ces
reliques.

216

Daignez me bénir, Monseigneur et bien aimé Père, et croire aux sentiments de filiale obéissance et d’affection en N.S. avec lesquels je reste
de Votre Grandeur le très humble Serviteur
+ Jos. Sweens
Coadj. du N.M.304 »

13. Note explicative du Père Léonard (7 juillet 1910) concernant
le rapport du Père Pagès305
« Quand le malheur est arrivé à Ruaza, le Père Pagès appartenait à ce
poste, mais il était absent, en vérité au poste voisin de Nyundo. C’est là qu’il
apprit le malheur. Aussitôt il se mit en route pour Ruasa, en compagnie des
Pères Delmas et Huntzinger de Nyundo. Père Classe arriva à Ruasa le 5, au
soir. Il retint le Père Delmas comme Supérieur provisoire de Ruasa et
envoya P. Pagès à sa place à Nyundo. C’est à Nyundo que P. Pagès écrivit son rapport.
Ceci soit dit comme explication de certains passages du P. Pagès où il dit
ne plus se rappeler bien les choses, n’étant pas sur les lieux pour demander
des explications.
Père Classe prétend que P. Delmas est l’homme qu’il faut à Ruasa : je
ne le crois pas, à cause des difficultés extraordinaires (tout le monde
doit en convenir) inhérentes à ce poste. Je ne vois personne sinon
P. Classe lui-même. C’est ce que j’ai dit à Mgr Hirth et à Mgr Sweens. Je ne
sais pas ce qu’on aura fait, si le P. Delmas a été maintenu ou non.
Léonard (7 Juillet 1910) »

14. Lettre du Père Classe du 28 juillet 1910 à Mgr Livinhac306
« Rwaza, 28 Juillet 1909
Monseigneur et bien aimé Père,
Dès la nouvelle du malheur qui nous frappait dans notre cher Père Loupias, je m’étais rendu à Ruaza. A mon retour de Kabgaye, Monseigneur
Sweens nous surprenait. C’était la consolation après l’épreuve ! Il y avait si
longtemps que nous n’avions pu avoir la visite de notre Vénéré Vicaire Apostolique ! Presque aussitôt Monseigneur Sweens m’a renvoyé à Ruaza
pour tenir compagnie aux confrères et les aider un peu.
Malgré les difficultés de frontières, le pays est bien calme. Notre chère
mission de Ruaza n’a pas souffert de la perte qu’elle a faite – je veux dire au
En marge de la lettre : « Répondue le 8 août. Envoyé reliques pour consécration
autel portatif. Confiées au R.P. Barthelemy. »
305 Note explicative du Père Léonard du 7 juillet 1910 concernant le rapport du
P. Pagès ; note envoyée à Maison-Carrée, A.G.M.Afr., N° 096624.
306 Lettre du P. Classe du 28 juillet 1910 a Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 11110
(095221-095222).
304

217

point de vue de la chrétienté et du catéchuménat. Tous les catéchismes sont
très nombreux ; ils comptent chacun de quatre-vingt à cent vingt individus.
Un bon nombre ont fini leur épreuve de trois ans et nous ne les pouvons
admettre aux catéchismes de dernière année, les confrères ne pouvant assurer leur formation.
Les pauvres gens ont les qualités de leurs défauts, colères et batailleurs à
l’excès, ils sont aussi d’énergiques chrétiens ! Monseigneur Sweens a passé
dix jours au milieu de nous. Sa présence a fait du bien à tous. Puissionsnous profiter de la terrible leçon reçue et réparer davantage nos erreurs
passées307 !
L’an dernier, ces pays-ci ont été éprouvés à deux reprises par la guerre.
C’est un peu le pays privilégié des révoltes. Le grand chef du pays, Kayondo,
le beau-frère du Roi, a même, il y a six mois renoncé à toutes les collines. Il
s’était fait chasser par ses gens et se souciait fort peu d’y revenir tomber un
jour. Lui-même demanda à être remplacé. Ces difficultés avaient empêché
notre cher P. Loupias de réunir tous les matériaux nécessaires à la construction de l’église que réclamait notre millier de chrétiens. Frère Alfred, très
fatigué avait de son côté dû se reposer. Maintenant les travaux sont recommencés, puissent-ils se terminer sans trop de difficultés.
Nos autres stations marchent bien. La mission de Kissaka a été très bien
remontée par le cher P. Lecoindre. Hélas ! pourquoi s’est-il découragé ? Nous
y avons maintenant 992 néophytes, dont 597 au-dessus de 12 ans et
395 enfants au-dessous de 12 ans. 84 catéchumènes font leur dernière année, 120 sont à la 3ème, 200 environ à la seconde. Cette année nous aurons
donc de 15 à 20 baptêmes par trimestre, en moyenne. Le nombre ira chaque
fois en augmentant. Dans deux ans, si aucun autre malheur ne nous survient, avec le secours de Dieu, le Kissaka aura repris son rang de grande
mission. Issavi prospère, Nyundo marche aussi bien. Malheureusement Mibirisi, dans le Kinyaga, passe à son tour par une forte épreuve qui nous demandera au moins trois ou quatre années pour la surmonter.
De plusieurs côtés nous constatons actuellement l’hostilité de certains
chefs. Jusqu’à présent le Roi nous est favorable et ne nous fait certes aucune difficulté. Quelques-uns par contre voient à regret le nombre des Européens aller croissant et le va et vient des marchands. Ce n’est pas encore
grave.
Heureusement que partout la charité et l’union règnent entre les confrères. Cette unité nous aide beaucoup à développer nos œuvres. La visite de
Monseigneur n’y aidera pas peu également.
La grande île d’Ijwi dans le Kivu est occupée – au moins en principe par
nos Protestants qui y fondent leur quatrième mission.
Mgr Sweens en nous quittant s’est rendu à Nyundo et Mibirisi. Sa Grandeur semble satisfaite des résultats partout obtenus.
Avec la Résidence nos relations continuent d’être bonnes aussi que, et
surtout avec les Officiers. Partout aussi les missionnaires font tous leurs
Le P. Classe reconnait que lui et ses confrères ont commis des erreurs dans le
passé, des erreurs connues de Mgr Livinhac, Supérieur Général.
307

218

efforts pour être vraiment bons avec tous leurs gens, et nulle part la mission ne se fait par contrainte308.
A côté des souffrances, Notre Seigneur ne nous ménage donc pas ses
consolations. Que notre bénédiction, Monseigneur et Vénéré Père, nous aide
à faire mieux, en vrais missionnaires.
Veuillez agréer, Monseigneur et Vénéré Père, l’expression de mes hommages respectueux et de mon dévouement tout filial en N.S. et N.D.
Léon Classe »

15. La mort du Père Loupias racontée dans Missions d’Alger, revue missionnaire des Pères Blancs, (septembre – octobre 1910)309

MAISON-CARREE PRES D’ALGER ENTOUREE DE VIGNOBLES (600 ha)

308 L’auteur a oublié qu’il avait organisé des expéditions militaires en 1904.

L. CLASSE., « Mort tragique d’un missionnaire », in Les Missions d’Alger, N° 203,
Septembre-Octobre 1910, pp. 269-372. Le récit a été publié pour informer les bienfaiteurs et familles des Pères Blancs.
309

219

« MORT TRAGIQUE D’UN MISSIONNAIRE

Le 21 avril 1910, Mgr Livinhac recevait un télégramme annonçant
que le P. Loupias, missionnaire à Rouaza, au nord-est du lac Kivou,
avait été assassiné ; toutefois ce fut seulement dans le courant de
juin que les lettres du R.P. Classe et de ses confrères, donnant les
circonstances du meurtre, parvinrent à Maison-Carrée. Nous publions ici celle qui contient le plus de détails.
A trois heures et demie au nord de la station de Rouaza, habite un chef,
Loukara rwa Bishingwé, qui est en révolte contre le roi Mousinga. Plusieurs
fois, dans un but de conciliation, la Mission avait intercédé en faveur de ce
chef, espérant toujours le ramener à de meilleurs sentiments. Récemment,
Mousinga ayant enlevé à Loukara l’administration d’une partie de son pays,
un envoyé arriva de la capitale pour faire connaître cette décision au révolté.
Cet envoyé, craignant pour sa vie, demanda au P. Loupias de venir assister à
l’entrevue. Le Père hésitait ; finalement, craignant que, s’il s’abstenait, les
démarches antérieures ne donnassent prétexte à accuser la Mission
d’hostilité et d’opposition à l’autorité du roi, il accepta. On prit jour.
Le vendredi 1er avril, le Père partit de bonne heure, suivi seulement de
quatre jeunes gens. A l’un d’eux qui lui disait : ‘‘ Père, prenons des armes, on
ne peut se fier à Loukara », il répondit : « Non. Nous allons seulement écouter ce que dira l’envoyé de Mousinga. D’ailleurs, nous resterons en dehors
des villages.’’
Comme c’était à prévoir, Loukara fut arrogant et dédaigneux, et ne
voulut rien entendre. Déjà tous se levaient, mettant ainsi fin à la discussion. Le P. Loupias, qui était demeuré assis, se leva à son tour et
prit Loukara par la main pour le faire rester encore. Alors du groupe des
gens de celui-ci, qui se tenaient non loin de là, partirent plusieurs lances310. L’une d’elles frappa le Père en plein front. Ses voisins, Loukara luimême, voyant le mouvement s’étaient baissés.
Le chef opposé à Loukara, l’envoyé du roi et leurs hommes, n’avait chacun qu’une lance ; leurs arcs, à la demande de notre confrère, ils les avaient
déposés plus loin. Parmi eux ce fut d’abord une vraie panique ; les ennemis
en profitèrent pour frapper le P. Loupias d’un second coup dans la région du
foie. Heureusement trois des jeunes gens venus avec lui rallièrent les
fuyards et chassèrent les assaillants.
Moins de vingt minutes après le malheur, on était prévenu à la station.
Le P. Soubielle part de suite, suivi par les Frères Alfred et Pancrace ; il était
devancé par le sous-officier du camp de Rouhengéri, averti lui-même immédiatement. Le P. Loupias respire encore, mais il est sans connaissance ; il
reçoit la sainte absolution. Les chrétiens accourus transportent le pauvre
blessé, ne permettant même pas aux catéchumènes de l’approcher.
Le P. Classe déculpabilise le P. Loupias d’une manière très subtile sans aucun
doute avec l’accord de Mgr Livinhac.
310

220

Le soir, à 8 heures 35, le bon P. Loupias, après avoir reçu les derniers sacrements, rendait son âme à Dieu.
Toute la nuit et jusqu’au lendemain à trois heures de l’après-midi, les fidèles se succédèrent à la chapelle, priant pour leur Père.
C’est une grande perte que vient de faire la Mission du Rouanda. Arrivé
dans le Vicariat du Nyanza méridional en février 1901, le P. Loupias passa
d’abord trois ans à Oukéréwé. Miné par la fièvre, malgré sa robuste constitution, il fut envoyé au Rouanda (1904) qu’il ne devait plus quitter. A Nyundo,
pendant deux ans, puis, comme supérieur, à Issavi et à Rouaza (il était arrivé dans ce dernier poste le 2 décembre 1906), il fut aimé de ses confrères et
des indigènes.
Profondément bon, il s’ingéniait à faire plaisir aux missionnaires et à les
aider. Il n’y a pas de station dans le Rouanda qui n’ait eu recours à sa charité. Il savait toujours trouver ce dont les autres manquaient, et de sa part
l’envoi précédait d’ordinaire la demande.
Sous son apparente bonhomie, il cachait un esprit vif qui se rendait
vite compte des situations. Nul mieux que lui ne savait mener les hommes
dans cette difficile de mission de Rouaza.
C’est à ses chrétiens et catéchumènes surtout qu’il s’était donné sans réserve. Très vif par nature, il était d’une bonté bourrue qui d’abord inspirait la crainte ; mais la crainte faisait bientôt place à la confiance. Il
était aimé de tous et connaissait les petits secrets de tous.
Abusant de ses forces, il s’employait à tous les labeurs. Il était bien,
comme le lui écrivait dernièrement Mgr Hirth, « plus chargé de besogne que
tous les autres missionnaires du Rouanda ». Lorsqu’on lui disait de se ménager un peu, il répondait invariablement : « Bah ! si je ne fais pas cela, il
faudra qu’un confrère le fasse. Tous ont déjà assez de travail. »
Malade et souffrant beaucoup du foie, il se mettait en route pour chercher dans la montagne les bois nécessaires à la construction d’une église. Se
fatiguer, c’était son unique remède. A table, en récréation, grelottant parfois
de fièvre, il restait cependant à intéresser les confrères. Il voulait bien soigner les autres, mais n’admettait pas d’être soigné lui-même.
Cette activité et ce dévouement étaient vivifiés par un grand esprit de foi ;
car le cher P. Loupias était un missionnaire vraiment pieux, ses notes de
retraites annuelles et de retraites du mois le prouvent assez.
Tous les Européens se sont associés au malheur qui atteint notre Mission. Des lettres de condoléances nous sont venues des camps allemands,
anglais et belges. D’une voix unanime, on reconnaît dans notre cher confrère
l’excellent missionnaire et l’homme aimable qui faisait son bonheur de rendre service à tous, de servir sans réserve le pays qui lui donnait asile.
Dans le P. Loupias, nous perdons un ouvrier de bon accueil, et sur lequel, en toutes circonstances, nous pouvions compter. Notre Seigneur a bien
choisi le serviteur vivant dans l’attente de son Maître et prêt à répondre à
son appel.
Daigne Dieu, agréer ce sacrifice douloureux et accorder en échange à la
chère Mission de Rouaza le calme et la paix nécessaires à sa prospérité ! Par
là sera réalisé le vœu de notre regretté confrère : « Que d’autres moissonnent
dans la joie ce que je sèmerai dans les larmes. Je ne demande qu’une chose :
que Dieu soit connu, Jésus glorifié, Marie aimée et honorée !
L. Classe »

221

RWAZA (juillet 1910) : [1] LE FRERE ALFRED, [2] LE P. SOUBIELLE,
[3] LE P. VAN BAER, [4] LE FRERE PANCRACE, [5] LE P. DELMAS,
[6] LE P. CLASSE, [7] MGR SWEENS, [8] LE P. WECKERLE ET [9] LE P. GILLI

16. La mort du Père Loupias racontée dans les Annales de la
Propagation de la Foi (septembre 1910)311

« MEURTRE D’UN PERE BLANC
au Victoria Nyanza méridional
(AFRIQUE EQUATORIALE)

Parmi les quinze grandes- stations du vicariat apostolique
du Victoria Nyanza méridional, une des «plus- importantes est
celle de Rouaza, dans le district de Rouanda, c’est-à- dans la
partie la plus occidentale et la plus reculée de la grande mission que gouverne Mgr Hirth et que trente Pères Blancs évan311 Meurtre d’un Père Blanc au Victoria Nyanza méridional (Afrique Equatoriale), in

Annales de la Propagation de la Foi, Lyon, September 1910, T. LXXXII, N° 492, pp.
317-319.

222

gélisent sous sa direction. C’est là que s’est produit le criminel
attentat dont nous entretient la lettre suivante.
Le 21 avril, parvenait à Maison-Carrée un télégramme du
Nyanza, méridional, annonçant à Mgr Livinhac l’assassinat du
R.P. Loupias, missionnaire à Rouaza, au nord-est du lac Kivou. Mais la lettre donnant les circonstances du meurtre n’est
arrivée que le 5 juin. Le vénéré supérieur général des Pères1
Blancs nous l’envoie, et nous nous empressons de la publier.

Lettre du R. P. CLASSE
DE LA SOCIETE DES MISSIONNAIRES D’AFRIQUE (D’ALGER)
à Mgr HIRTH, vicaire apostolique du Victoria Nyanza méridional.
Non loin de la mission de Rouaza, dont le P. Loupias était supérieur, habite un chef nommé Loukara, qui, depuis un certain temps, est en révolte
contre le roi du pays. Les missionnaires qui, deux à la fois déjà, avaient sauvé ce chef, espéraient le ramener à de meilleurs sentiments. Le 1 er avril, un
envoyé du roi se présenta à la mission de Rouaza et pria le Père Loupias de
l’accompagner chez Loukara pour essayer de lui faire entendre raison. Craignant de ne pas réussir, le Père hésita d’abord, puis finalement se décida à
faire la démarche proposée. Accompagné de quatre chrétiens et de l’envoyé,
il se rendit donc chez Loukara, s’entretint avec lui et lui conseilla d’aller à la
capitale et de s’en rapporter à la décision du roi.
C’est alors que, sans que rien le fit prévoir, et probablement par ordre de
Loukara lui-même, le Père fut frappé au front d’un coup de lance qui
l’étendit par terre, puis d’un second coup de lance qui le transperça de part
en part.
Le sous-officier du camp de Rouhengéri, prévenu aussitôt, se hâta
d’accourir ; en même temps arrivait le P. Soubielle. Le blessé sans connaissance fut transporté à la Mission, où il expira après avoir reçu les derniers
sacrements.
Le P. Loupias était un missionnaire pieux et plein de zèle, qui est mort
victime de son désir de voir régner la paix entre les chefs de son district et le
roi du pays. »

223

LA FABRICATION DES ARMES

LA CONSTRUCTION D’UNE MAISON

224

8

LE RECIT DE LA MORT VIOLENTE DU PERE LOUPIAS
DANS LE JOURNAL DE RWAZA
soumis à la critique historique

D

ans cet article, nous aimerions jeter un regard sur le récit
de la mort violente du P. Loupias (1er avril 1910), rapporté
par le journal (ou le diaire) de Rwaza312. Ce récit est considéré comme la version officielle d’un événement tragique
qui a marqué l’histoire du Rwanda313. Beaucoup d’historiens y font
référence. Chose curieuse, jusqu’à maintenant, aucun parmi eux ne
l’a soumis à la critique historique314. Des questions se posent. Qui
est l’auteur de ce récit ? Quel a été son objectif ? Et quelles ont été
ses sources d’information ?
Rappelons-nous qu’un journal de Mission est un document officiel
de la Société des Pères Blancs (Missionnaires d’Afrique)315. Il est tenu
par le supérieur du poste. Longtemps accessible aux seuls missionnaires du Cardinal Lavigerie, il était consulté par les nouveaux arrivés et les supérieurs majeurs pour se faire une idée du fonctionnement d’une mission. A Rwaza, le journal a été tenu par le P. Loupias
de décembre 1906 jusqu’à sa mort en avril 1910. Nous avons montré, dans un autre article, que le contenu de ce journal n’est pas toujours fiable316. Une raison de plus pour identifier l’auteur du récit en
question.
312 JOURNAL (ou Diaire) DE RWAZA, A.G.M.Afr., 1910, pp. 153 -163.

P. RUTAYISIRE, La christianisation du Rwanda. Méthodes missionnaires et Politique selon Mgr Classe, 1900 à 1945, Presses Universitaires, Fribourg, 1988, p. 47.
314 Par exemple J.-P. CHRETIEN dans son livre L’invention de l’Afrique des Grands
Lacs, Une Histoire du XXe siècle (Karthala, 2010, pp. 87- 92).
315
I. PAGE, Histoire des diaires, 14 décembre 2006, http://www.mafromeorg/diaires.htm.
316 S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société rwandaise durant l’époque coloniale
allemande (1900-1916) : Une rencontre entre cultures et religions », in Les Religions
au Rwanda, défis, convergences et compétitions, Actes du Colloque International du
18-19 septembre 2008 à Butare/Huye, Editions de l’Université Nationale du Rwanda,
Septembre 2009, pp. 53-101.
313

225

Nous avons examiné le journal en lien avec les textes publiés dans
notre article Le Père Paulin Loupias (1872-1910) : victime d’un meurtre
ou d’une imprudence ?317 Et nous sommes arrivé à la conclusion que
l’auteur du récit a copié, pour une grande partie, le rapport du
P. Soubielle (1883-1973). Apparemment, il est d’accord avec son confrère qui présente Rukara (ou Lukala) comme un assassin : « Le cher
P. Loupias est mort ce 1er Avril, tué par Lukala bwa Bishingwe318. » Son récit commence exactement avec les mêmes mots. Puis,
il corrige le rapport du P. Soubielle. Il met en évidence la méchanceté
de Rukara racontant, par exemple, comment celui-ci a envoyé des
œufs pourris au P. Loupias. Mais il ne raconte pas que le P. Loupias,
par la suite, a envoyé à Rakara une balle de fusil et un fouet pour lui
faire peur. L’auteur réduit aussi la responsabilité du P. Loupias. Il
enlève toute allusion à la situation tendue à Rwaza et au caractère
violent du supérieur 319 dont le P. Durand témoigne en 1909 quand il
écrit au Père Provincial320 :
« Rulindo, 22 Décembre 1909,
Très Révérend Père,
Vous désirez avoir q.q.s. renseignements plus détaillés à propos de
l’histoire qui m’est arrivée en partant de Rwasa au mois d’Août, mais veuillez
d’abord ne pas vous effrayer outre mesure. Le T.R.P. Classe croit qu’il n’y
aura pas d’histoires, ce sorcier n’étant pas du pays aucun chef ne le soutenait.
Vous avez du apprendre lors de votre passage à Rwasa que le T.R.P. Gilli
avait trouvé ce sorcier dans un rugo321, faisant des sortilèges pour découvrir qui avait jeté un mauvais sort. Le Père prit la vache qui devait
être donnée au sorcier comme payement. Malgré cela il fit tuer 2 hommes
qu’il accusa d’avoir jeté le mauvais sort, prétextant avoir acheté l’Européen.
Autrefois déjà des gens condamnés par les sortilèges de ce sorcier
s’étaient réfugiés à la mission et le R.P. Loupias avait, m’a-t-on dit,
essayé une fois de le prendre. Nous étions de retour de la forêt dans la
4e semaine d’Août, le mardi. Le lendemain le T.R.P. Supérieur (P. Loupias)
Voir S. MINNAERT, Le Père Paulin Loupias (1872-1910) : victime d’un assassinat
ou d’une imprudence ?
318 Rapport du P. Soubielle sur la mort du P. Loupias, A.G.M.Afr., N° 098422-098430.
319 En 1904, le P. accompagnait plus de 200 guerriers de Nyundo pour faire la guerre
à Rwaza (J. B. RUSHATISI, Monographie historique de la Mission de Rwaza (19031956), Mémoire de licence, Ruhengeri, 1985, pp. 83-85).
320 Lettre du Père Durand du 22 décembre 1909 au Père Léonard, N° 096616-096617.
Le P. Loupias dit de la population de Rwaza qu’elle est violente : « [Nos Balera] sont
braves et même batailleurs... Il y a en moyenne quatre ou cinq combats par mois aux
environs de la mission... Je ne connais pas de pays plus barbare. Avoir tué quelqu’un,
fût-ce son frère ou son père, n’est pas un déshonneur ; au contraire, on s’en vante.
Parmi les hommes respectés, celui-ci a tué son père, celui-là quatre ou cinq de ses
femmes, cet autre s’est rendu fils unique. Notre prestige à nous n’est pas grand : nous
n’avons tué personne. » (P. M. VANNESTE, « Loupias (Paulin) », in Biographie coloniale
belge, Tome V, 1958, col. 563-566).
321 « Maison avec enclos ».
317

226

m’invita à l’accompagner au Nord du lac pour aller voir des gens qui malmenaient ses vachers rendus là, depuis peu. En cours de route ce confrère me
dit : « Demain je vous accompagnerai sur votre chemin ; je veux faire
une visite à ce sorcier qui s’est autorisé du P. Gilli pour tuer 2 hommes ». Arrivés au campement des vachers, j’ai vu sans peine que ce n’était
pas de la peine de se déranger pour des riens. Il y eut même une histoire que
je n’approuvai pas in petto comme je le dis au P. Gilli. Nous étions
d’ailleurs accompagnés par qui dirait un ramassis de voleurs et de brigands322. Je réussis à leur extorquer trois pioches qu’ils voulaient se faire
donner pour une bagatelle. Nous ramenâmes 6 bêtes de même bétail,
mais très belles prises pour une bagatelle, qui furent données à 6 rameurs – avant d’arriver au poste, un homme gardant les vaches de la mission, vint raconter que le taureau de la mission, étant dans leur troupeau,
avait été volé avec 40 de leurs bêtes. Remarquez s.v.p. que ce taureau n’était
pas là où il aurait dû être. « Que pourrait-on faire à ces voleurs, me demanda le R.P.L., aller chez eux ou les dénoncer au fort ? » « Les dénoncer
vaut mieux répondis-je, c’est ainsi que pense le T.R.P. Buisson. »
Le lendemain matin, vendredi, le T.R.P. Supérieur me dit : « Je n’irai
pas avec vous chez le sorcier mais je vais envoyer q.q.s. hommes ; vous
les accompagnerez. » Il les fit appeler chez lui et ils partirent sans que je les
aie vus. Le R.P. Supérieur ne me dit rien de plus et je crus qu’il envoyait ses
hommes pour le prendre et que je n’avais qu’à faire l’office de spectateur. En
route je crus que ces hommes étaient envoyés pour faire peur au sorcier
qui serait, pensais-je, amené à la mission. Je le croyais d’autant plus fortement qu’un chrétien nommé Abeli et vivant près de cet homme, me dit qu’il
ne faisait plus de sortilèges. Au pied du village je rencontrai les 4 ou
5 hommes envoyés par le R.P. Supérieur armés de pied en cap, ils me
précédèrent de q.q.s. pas, puis je demandai si le sorcier serait secouru ;
on me dit que probablement il le serait. Afin qu’il ne le soit pas je mis
2 cartouches dans mon fusil de chasse, les tirant les gens du village
n’oseraient pas le secourir. Les 5 envoyés le trouvèrent chez lui et arrivant
un peu après, ils me dirent : « c’est le sorcier » ; il était à 2 ou 3 pas d’eux et
venait de sortir de sa maison avec sa lance et sa serpette. Dès qu’il les vit,
il se sauva et je dis aux envoyés de le prendre, puis la poursuite commença ; je tirai 4 ou 5 coups de fusil pour que les poursuivants ne
soient pas tués par les gens du village rempli de bananiers (cachés dans
les). Craignant q.q.s. coups fâcheux et ne voulant pas que ce sorcier une fois
pris fût battu, je franchis moi aussi le village. Là il y avait un espace libre de
4 ou 500 m jusqu’au village le plus rapproché. Les habitants descendaient ;
les poursuivants pourraient être attaqués, je tirai donc en l’air un autre
coup ; je perdais d’ailleurs de vue le sorcier et 2 hommes qui le poursuivaient de près. Que se passa-t-il alors ? Mattayo, le nyampara323 tira ses
flèches puis lança sa lance en plein dos. Le sorcier tomba et il reçut
encore 2 autres coups de lances. Les envoyés me rejoignirent et dirent que
le sorcier avait voulu se défendre et qu’ils avaient lancé leurs lances alors.
D’ailleurs m’a dit depuis un chrétien, ce sorcier n’était pas homme à se
322 En marge de la lettre, marqué au crayon : « chrétiens ? »
323 « Subalterne ou responsable ».

227

rendre à discrétion, s’il n’avait été tué, il aurait lui-même tué un des
poursuivants.
J’écrivis, à l’arrivée au campement, au T.R.P. Loupias et lui contai la chose en ces termes, mais il ne m’a pas répondu.
Lors de la retraite (Sept 09), les T.R.P. Gilli et Pagès avaient été priés
de taire cette affaire ; ils m’ont dit que le T.R.P. Supérieur avait envoyé
ses hommes pour brûler les 2 maisons du sorcier. Je l’ignorais. Les hommes envoyés, après avoir bu toute la journée, sont retournés le soir à Rwasa
et pourtant c’est à 1 h. de la mission. Voici les noms de 3 envoyés : Ndabagoragoye, 2e vacher, Mattayo, le nyampara, Caesari, le cuisinier qui jadis a
frappé beaucoup sa 1re femme, une chrétienne et occasionné sa mort,
au dire des confrères du Mulera. Le T.R.P. Classe m’a dit qu’il écrirait au
R.P. Supérieur pour lui dire de ne pas attirer ou plutôt occasionner des
histoires désagréables. Et de fait un chrétien de Mulera vient de
m’apprendre qu’il n’y a plus de procès qui se débattent à la mission et le
1er vacher proche parent du second, qui se faisait trop acheter, ne doit plus
juger les procès. J’ai ramené ici 10 bêtes à corne, entre autres cinq bêtes
qui étaient gênantes là-bas parmi la vache prise par le R.P. Gilli à
l’occasion du sorcier. Cette dernière sera remboursée à l’ancien propriétaire
par la mission de Rwasa, a dit le T.R.P. Vic. Gén., quant aux 4 autres, également gênantes, c’est-à-dire un peu douteuses, il a été tout comme nous
mal impressionné de les voir adjugées au poste de Rulindo.
Cette lettre, vous le pensez bien, n’est pas à conserver pour divers
motifs que vous devinez bien. Probablement il y aura un mot à ajouter
après le passage du T.R.P. Classe, vous en serez informé.
Veuillez vous consoler pourtant car d’après ce que j’ai appris ces jours-ci
par des chrétiens de Rwasa de passage à Rulindo, les choses y vont mieux
que jamais. Et comme vous connaissez un peu le passé, cette nouvelle ne
manquera pas de vous réjouir beaucoup.
[P. Durand]
Note du P. Léonard :
Lors de mon passage à Rwasa, fin Juillet 1909, je n’ai rien vu de bien
clair dans toutes ces histoires, les diaires ne sont pas très clairs, et
comme je vois, on a cherché à n’être pas très clair en paroles. Je
m’étais proposé d’étudier peu à peu, bout par bout, ces histoires.
L’histoire Durand s’est passée après mon passage. P. Classe y a passé en
Janvier dernier : pas un mot sur tout cela, et jusqu’aujourd’hui pas un
mot324. »

Finalement, l’auteur du récit corrige le style du P. Soubielle. Il
l’embellit en le rendant plus vivant par des dialogues. On a
l’impression que l’auteur a été présent sur le lieu du « crime » avec
son cassettophone. Ainsi, il sait convaincre ses lecteurs en leur donnant de bonnes raisons pour croire que son récit est plausible.
324 En marge de la lettre : « C’est plus grave qu’ils n’ont l’air de croire – communiqué à

Mgr Hirth. »

228

Au Rwanda, à cette époque, il n’y avait qu’une personne qui pouvait agir d’une telle manière, une personne qui avait l’autorité, la
compétence et la connaissance du lieu et de la langue du pays.
C’était le P. Classe325. Depuis 1904, il était l’ami, le confident, le conseiller et le complice du P. Loupias. En
plus, il connaissait très bien les serviteurs de la victime, témoins privilégiés
de la mort de leur curé. A part de cela,
le P. Classe fut un homme sans scrupule qui savait manipuler son entourage326. Dans ce domaine, il n’avait pas
d’égal parmi ses confrères. Les lettres
du P. Classe, adressées au le P. Loupias, montrent la connivence qui a existé entre les deux missionnaires327. Elles
montrent aussi que le P. Classe était
resté maître à Rwaza bien qu’il ait quitté cette mission depuis longtemps :
« Merci pour vos bons vœux, surtout
pour le souvenir auprès de Notre Seigneur.
Que N.S. vous rende cette charité en abondantes bénédictions pour notre cher Mulera.
Tant pis pour Lukara s’il attrape une volée
LE P. CLASSE (1900)
de bois vert328 : c’est bien ce qu’il cherche depuis longtemps. La mission
n’en souffrira guère je crois. Demain je vais à Nyarugenge avec P. Schumacher chez le D. Kandt329. Ne comptez pas sur le P. Schumacher pour
Pâques, ce n’est pas possible pour le moment. Quant à moi, il ne me faut
pas songer à faire une fugue vers Rwasa d’ici quelques mois (...). Veuillez
envoyer de suite à Sa Grandeur le nombre des familles établies sur votre
propriété. Veuillez me faire tenir le double (…). Léon Classe330. »
325 « Au noviciat… Le Fr Classe était certainement un novice qui tranchait sur la plu-

part des autres. Imberbe, teint rose, taille svelte et un peu délicate, je dirais presque
type de jeune demoiselle… ». Un ancien confrère du même noviciat (A.G.M.Afr, B2,
Divers 6, p. 4).
326 En 1948, Mgr Dellepiane présente Mgr Classe comme un homme ayant : « les qualités éminentes d’esprit et de cœur, l’intelligence, la culture, la largeur de vue, le zèle
ardent et la générosité d’un apôtre que la Divine Providence avait choisi pour fonder et
organiser l’Eglise au Ruanda. » (A. Van Overschelde, Un audacieux pacifique, Monseigneur Léon-Paul Classe, Apôtre du Ruanda, Namur, 1948, Préface).
327 En 1900, ils avaient voyagé dans la même caravane à destination l’Afrique Equatoriale (Biographie coloniale Belge, Institut Royal Colonial Belge, Tome IV 1958, col. 146158).
328 « Recevoir une sévère correction ou des critiques violentes ».
329 Richard Kandt (1867-1918) est un médecin allemand, explorateur de l’Afrique
équatoriale. Il est le fondateur de la ville de Kigali.
330 Lettre du P. Classe du 13avril 1908 au P. Loupias, supérieur de Rwaza, A.G.M.Afr.,
N° 098035.

229

« Que Dieu vous garde au milieu de ces histoires. Achetez des vaches
si vous le pouvez. Mais voyez si pour celles razziées tout près de vous il
n’est pas prudent de s’abstenir malgré les avantages. Mais vous avez le
droit (…) Léon Classe331 »
« Ne donnez pas de vaches à garder à Lukara bwa Bishingwe. Monsieur Kandt veut le prendre et dans quelque temps il y aura chez lui une
nouvelle expédition. Tenez-vous donc sur la réserve absolument.
Par ici on parle beaucoup que Akakwanda pourrait bien être soulagé de
par le Roi et Nshosa Muhigo d’une partie de son pays. La femme de Nshoza
Muhigo a dû se rendre au Lugeshi avec l’un de ses fils (…). J’ai envoyé immédiatement à Kigari la lettre au Résident. Vous avez écrit à Sa Grandeur qu’à propos des affaires de Lukara vous aviez en à faire avec le
Résident. Monseigneur m’en parle et sans doute à vous aussi. J’ai écrit
à Sa Grandeur qu’ayant chez vous les soldats envoyés par le Résident,
vous étiez bien obligé d’écrire, par conséquent, que vous n’étiez nullement en faute. C’est donc affaire réglée (…). Léon Classe332 »
« Si Luhanga vient, ou si le Roi m’en parle, je ferai d’après votre lettre. Actuellement l’aîné des oncles du Roi fait de plus belle la guerre
aux chefs du parti opposé aux siens. Ils viennent d’en piller quatre ou cinq
dans les environs et au Kingogo. Au besoin je soulèverai moi-même la question chez le Roi. Merci à l’avance pour les petits léopards. Envoyez-les donc.
Je souhaite au P. Dufays de se bien rétablir (…). Léon Classe333 »
« Une compagnie d’Usumbura est allée à Kigari ; elle devait faire une
promenade militaire au Ndorwa et Buberuka. Ce qu’on vous dit est peutêtre vrai. Le plan du Frère Alfred, je le verrai demain en détail ; il partira
pour Marienberg par les Baziba que nous attendons depuis quatre ou cinq
jours. Je demanderai au P. Huwiler de le renvoyer vite (…). Léon Classe334 »
« Je regrette la double affaire de P. Durand et de Père Gilli. Vous aurez des guhora 335 à n’en plus finir. Nous devons passer absolument inaperçus, on a trop les yeux sur nous. Tachez d’arranger ces histoires, et
donnez s’il le faut. Nous avons trop de difficultés actuellement sur les
bras. La bête enlevée, je ne la voudrais pas à Rulindo, mais je voudrais
que vous lui fissiez reprendre le chemin de chez elle, faisant naître vite
une occasion. De même pour les autres. Faites donc naître les occasions, mais pas plus chez vous que dans la station voisine il nous faut
garder [illisible] choses. De même p [illisible] Gahuru. Prenez aussi
maintenant comme règle de ne plus intervenir dans les affaires mêmes
de chrétiens. Il y va de l’intérêt général. Nous devons absolument pas331 Lettre du P. Classe du 12 mai 1908 au P. Loupias, supérieur de Rwaza, A.G.M.Afr.,

N° 098038.
332 Lettre du P. Classe du 8 juin 1908 au P. Loupias, supérieur de Rwaza, A.G.M.Afr.,
N° 098044-098046.
333 Lettre du P. Classe du 5 juillet 1908 au P. Loupias, supérieur de Rwaza,
A.G.M.Afr., N° 098049.
334 Lettre du P. Classe du 28 mars 1909 au P. Loupias, supérieur de Rwaza,
A.G.M.Afr., N° 098060-098062.
335 « Des vengeances ».

230

ser sous silence. Nous avons beaucoup à nous défier de ce que nous
disons ou faisons avec les Bergers tout est dit. Pour Aka-kwande, rendez
lui service si vous le pouvez nous avons besoin d’avoir aussi de bons états à
leur renvoyer. Je voudrais que P. Gilli en plus de sa classe voie les chrétiens
tous les jours. C’est l’intention du R.P. Léonard. ; c’est pour le Père le seul
moyen de connaître les gens et d’arriver un peu à mieux confesser. De même
je désirerais que vous chargiez des homélies du Dimanche uniquement
P. Gilli et P. Pagès. Il faut qu’ils se lancent. (…). Tachez que partout vous
puissiez gagner l’esprit des gens doucement. Aux 70 hommes de Mr Von
Stuemer se joint une compagnie d’Usumbura pour garder la frontière. A
ce Monsieur rendez tous les services que vous pourrez. Prudence surtout maintenant.Oremus pro invicem336. Je demeure votre tout dévoué en
N.S. et N.D., Léon Classe337 »
« Merci pour les renseignements à propos des Bergers. Je vous assure
que je ne recommencerai plus à donner des gens aux chefs de Kayondo
et Lwangeyo pour les aider à lever l’impôt ! Il est vrai que nous savons
l’habilité de ces menteurs. En 1905, 1906 l’impôt fut payé. En 1906, il y
avait tant de miel que
Lwagitare et Compagnie
n’avaient pas assez de
monde pour le porter
au Ndugga. Bah ! làbas on dit que c’est
moi, à Nyanza que c’est
vous qui êtes cause que
l’impôt ne rentre pas. Il
faut bien que ces Messieurs trouvent une
excuse pour cacher
leurs vols et leur fourberie (…). Léon Classe338 »
L’ENDROIT OU LE P. LOUPIAS A TROUVE LA MORT (1910)
« Je suppose que l’on vous a envoyé Père Soubielle pour vous mettre à
même de vous occuper un peu des matériaux. Monseigneur ne m’a rien dit.
Bonne et Sainte année. Surtout de plus en plus prudence, c’est plus que
nécessaire. Laissez tous vos gens se casser la tête comme ils
l’entendent ; ne vous entremettez dans aucune affaire. Monseigneur me
demande renseignements précis sur le sorcier tué, dit-il. Veuillez me
renseigner d’abord (…). Léon Classe339 »
336 « Prions l’un pour l’autre ».

Lettre du P. Classe du 14 septembre 1909 au P. Loupias, supérieur de Rwaza,
A.G.M.Afr., N° 098067.
338 Lettre du P. Classe du 24 décembre 1909 au P. Loupias, supérieur de Rwaza,
A.G.M.Afr., N° 098068.
339 Lettre du P. Classe du 1er janvier 1910 au P. Loupias, supérieur de Rwaza,
A.G.M.Afr., N° 098071.
337

231

« Je ferai part au Roi de vos désirs pour les Nzirabwoba et pour les cadeaux de ces Messieurs. Le Roi fera la grimace pour cette seconde question. Merci pour les Rupies (…). Nous sommes gênants et en ce moment ;
on nous le fait sentir, et l’on serait fort aise de trouver des prétextes.
Les bonnes relations ne couvrent pas toujours suffisamment bien les pensées intimes. Avec les Anglais aussi prenez garde. Mieux vaut ne pas vous
rapprocher d’eux mais nous tenir à distance pour éviter toute susceptibilité.
Rendons service au gouvernement ; laissons les étrangers de côté par
principe, pour l’intérêt général. Nous ne faisons que de la politique
d’intérêt dit-on. On chercherait une preuve là. Mr Kandt est annoncé
pour la semaine prochaine. P. Soubielle vous sera arrivé mardi ou mercredi au plus tard. Déchargez-vous donc sur lui d’une partie de vos travaux de la mission. Il est bon mais jeune encore, par suite précipité
dans les jugements. Dirigez-le et formez-le à la prudence. Vous pouvez
lui donner votre district. Mais de temps en temps voyez les catéchumènes
qui se préparent au baptême. C’est nécessaire. Donnez-lui le catéchisme des
sacrements également. Les catéchismes des catéchumènes de IIIe an doivent
être divisés de manière que chaque Père (P. Gilli, P. Soubielle, P. Pagès) en
ait chacun un ou deux par semaine (…). Léon Classe340 »
« Avec Lukara je ne sais pas comment faire. Sans doute son liquide
ne sera guère accepté et je vous l’ai dit aux environs de Kabgaye, il a
beaucoup d’ennemis. On verra. J’envoie à P. Huwiler votre projet de
budget pour l’église. Vous aurez le tout j’espère. Dès maintenant je vous
envoie les deux charges de rubura – avertissant le Père Huwiler. Vos 2 hommes en prendront une demain, l’autre est à votre disposition. Frère Pancrace [1874-1964] a mal compris ; il croit qu’il doit faire toutes les charpentes. Nous avons dit qu’il aide Frère Alfred et voie au moins pour
une ; qu’une il la fasse seul. Ensuite il a ses cadres, règles… à faire pour
être prêt à bâtir dès la sécheresse. Ne comptez plus sur Frère Herménégilde ; il ne veut accepter en aucune manière (…). Léon Classe341 »

Le P. Léonard confirme indirectement notre conviction que le
P. Classe est l’auteur du récit en question. Selon lui, le P. Classe est
l’homme indiqué pour remplacer le P. Loupias comme supérieur à
Rwaza, fonction qui lui permet de remplir le journal. C’est ce que le
P. Léonard écrit début juillet 1910 à Mgr Sweens, à Mgr Hirth et à
l’ « Etat Major » des Pères Blancs à Maison-Carré à Alger342 :
« Quand le malheur est arrivé à Ruaza, le Père Pagès appartenait à ce
poste, mais il était absent, en vérité au poste voisin de Nyundo. C’est là qu’il
apprit le malheur. Aussitôt il se mit en route pour Ruasa, en compagnie des
Pères Delmas et Huntzinger de Nyundo. Père Classe arriva à Ruasa le 5, au
soir. Il retint le Père Delmas comme Supérieur provisoire de Ruasa et
envoya P. Pagès à sa place à Nyundo. C’est à Nyundo que P. Pagès écri340 Lettre du P. Classe du 16 janvier 1910 au P. Loupias, A.G.Mafr., N° 098073-74.
341 Lettre du P. Classe du 16 mars 1910 au P. Loupias, A.G.M.Afr., N° 098081-82.

342 Note explicative du P. Léonard du 7 juillet 1910 concernant le rapport du P. Pagès ;

note envoyée à Maison-Carrée (Alger), A.G.M.Afr., N° 096624.

232

vit son rapport. Ceci soit dit comme explication de certains passages du
P. Pagès où il dit ne plus se rappeler bien les choses, n’étant pas sur les
lieux pour demander des explications. Père Classe prétend que P. Delmas est l’homme qu’il faut à Ruasa : je ne le crois pas, à cause des difficultés extraordinaires (tout le monde doit en convenir) inhérentes à ce
poste. Je ne vois personne sinon P. Classe lui-même. C’est ce que j’ai
dit à Mgr Hirth et à Mgr Sweens. »

Après la mort du P. Loupias, le P.
Classe passera quelques semaines à
Rwaza. Pendant son séjour, il avait assez
de temps pour écrire son récit dans le
diaire s’appuyant sur le rapport du
P. Soubielle et sur les témoignages des
serviteurs [des bagaragu] du P. Loupias.
Nous constatons que le rapport du
P. Pagès, qui défend un point de vue plus
nuancé, n’avait pas droit d’être cité343.
Le P. Classe, par sa version des faits,
sauve la réputation du P. Loupias et ainsi
la sienne. Il y avait de quoi. C’est lui qui
était responsable des erreurs commises
LE FRERE PANCRACE (1910)
lors de la fondation de Rwaza en 1904. Ses erreurs avaient coûté la
vie à une centaine de personnes, hommes, femmes et enfants, ainsi
que le pillage de leurs biens. A cette liste, il faut ajouter les victimes
et les dégâts matériels dus aux représailles des Allemands organisées
à cette occasion. Il est bien probable que tout cela avait traumatisé la
population de Rwaza. En fin de compte, nous sommes d’avis que le
P. Classe est indirectement responsable de la mort du P. Loupias en
1910. Il n’avait pas d’autre choix que de jeter la responsabilité de la
mort du Père sur Rukara suivant le principe colonial selon lequel le
Blanc a toujours raison et le Noir toujours tort. Nous avons des raisons à supposer que l’esprit machiavélique du P. Classe en est sorti
grandi.
Reste à comparer l’écriture utilisée dans le journal Rwaza avec
celle du P. Classe comme preuve ultime de notre conviction. Nous
confions ce travail à un historien qui aura la permission de consulter
l’original du journal. Nous nous sommes contenté de travailler avec
la copie dactylographiée exactement comme les historiens qui nous
ont précédés. Le récit du P. Classe n’est certainement pas un exemple d’objectivité. C’est plutôt un exemple de la littérature coloniale et
missionnaire devant lequel l’historien est appelé à la prudence. Il
nous montre comment, au siècle dernier, l’histoire du Rwanda, petit
343 P. RUTAYISIRE, op.cit., p. 48.

233

à petit, a été orientée par l’historiographie missionnaire au service de
sa propre gloire.
Suit maintenant le récit du P. Classe que nous présentons
d’une manière inhabituelle pour montrer la genèse du récit dans
le diaire. En ce qui concerne le rapport du P. Soubielle copié par
le P. Classe, nous avons utilisé le même type de police que celui
de notre article. Puis, nous avons rayé les mots et les phrases
que le P. Classe a enlevées dans le rapport du P. Soubielle. En
dernier lieu, nous avons mis en lettres italiques (soulignées et
mises en gras) tout ce que le P. Classe a ajouté au rapport du
P. Soubielle. Le résultat est très éclairant et fait réfléchir quant
à l’utilisation des documents produit pas les missionnaires.

RECIT DE LA MORT DU PERE LOUPIAS
DANS LE DIAIRE DE RWAZA

« Le cher P. Loupias est mort ce 1er Avril, tué par Lukala bwa Bishingwe. Frappé de deux coups de lance, il a été transporté à la mission
sans connaissance. C’est là qu’il [a rendu le dernier soupir] est mort à 8
h 35 du soir, muni des sacrements de l’Eglise.
[Vous ne connaissez pas Lukala bwa Bishingwe ?] Muhutu, d’une
trentaine d’années, Lukala est gaillardement taillé, beau, d’un teint clair.
Sa démarche et son regard sont impérieux, pleins d’orgueil [de cet orgueil nègre qui nous froisse parce qu’il n’est revêtu d’aucune des façons
qui le rend un peu supportable en Europe]. Il est riche car il a plus de
1 600 vaches et commande les Barashis, une des familles les plus nombreuses, les plus aisées et les plus belliqueuses du pays. Il est brave et
cruel. Pour lui la vie d’un homme ne compte pas. Il met dans le même
sac et couvre du même mépris, Batutsi et Européens, envoyés du Roi et
du Fort.
Il y a quelques temps, dans un combat livré aux Batutsi, il prit un
grand chef proche parent du roi et le dépeça sur la lave après lui avoir
enlevé la peau.
Il a attaqué plusieurs fois les Européens de passage chez lui, [à plusieurs reprises], et ces derniers temps, à une réponse du P. Loupias, il
répliquait par un envoi d’œufs pourris.
Il appelait sa maison, magnifiquement ornée de perles, son Nyanza
[capitale du Ruanda], et alors que dans tout le reste du Ruanda on jure
par Musinga, ses gens disent : « Bandoga344 Lukala, mbandoga bwa
Bishingwe. »
344 « Mba ndoga Musinga » se traduit littéralement : « que j’empoisonne Musinga ». En

utilisation ce juron Lukara se considérait roi. Le sens de ce juron est : « que malheur
m’arrive quand j’ose faire une chose pareille ».

234

Vous voyez que cet assassin n’est pas un assassin vulgaire [voilà bien
édifié maintenant sur le compte de cet assassin qui vous voyez n’est pas
un assassin vulgaire. Allons au fait].
En lutte ouverte depuis avant la fondation de notre poste [de Rwaza]
avec Luziranpuwe, son voisin mututsi, de qui il prenait de temps en
temps des bêtes et débauchait les gens, il a été cité maintes fois devant
le roi et maintes fois le Roi lui a donné tort, sans pouvoir jamais faire
exécuter ses sentences. Il ne pouvait pas, disait-il, se soumettre à des
jugements dictés par une femme. [« Me soumettrais-je, disait-il, à des
jugements dictés par une femme »]. La mère du roi en effet de par les
coutumes du pays, est toute puissante à la cour tant que le Roi n’a pas
d’enfants, et ses volontés sont d’un grand poids dans les conseils
royaux.
Condamné à mort une première fois à cause de ces insultes, il fut
sauvé par Lwidegembya, oncle et premier ministre du roi.
De nouveau pris et condamné, il fut de nouveau sauvé. Les Pères
Classe et Dufays se trouvaient à la capitale avec Monsieur Czekanowski345. Le P. Dufays et ce Monsieur allaient rentrer au Mulera. Trompés
par ses promesses, les Pères proposèrent Lukala comme guide au jeune
ethnologue. Mulera, ayant des Batwa à son service, dégourdi, connaissant la forêt comme pas un, ce chef pourra vous rendre service, direntils. Monsieur Csekanowski accepta. Il le demanda avec fermeté au Roi
qui se faisait tirer l’oreille, puis consentit. Lukala ne devait plus remettre
les pieds à la capitale. A partir de ce jour, il ne se conduisait plus qu’en
révolté, travaillant semble-t-il par un réseau d’amitiés habilement tressé
à faire du Mulera [sinon tout entier du moins en partie, la partie
qu’occupe sa famille] une province indépendante qu’il régnerait à sa guise malgré [les Batutsis et] le Roi.
Malheureusement pour lui deux de ses parents : Sebuyangi et Kamana, chacun chef d’une partie des Barashis se séparent de Lukala, emmenant dans leur défection près de 600 vaches.
[La cause de cette défection est bénigne. Un suivant de Lukala avait
volé une vache à un homme de Sebuyangi pour le sien. De là séparation
et lutte. Dans une première rencontre, Sebuyangi et Kamana furent battus et perdirent trois hommes.
Battus mais non découragés, les deux alliées distribuent des vaches,
achètent des auxiliaires et reprennent la lutte. Cette fois Lukala est battu ; plusieurs de ses maisons sont brûlées. Sebuyangi et Kamana perdent huit hommes. Ce fut la dernière bataille].
Un ennemi redoutable, plus fort que les Batutsis, plus à même de le
tenir en échec parce que plus près et plus mêlé à ses gens, s’était levé.
Lukala le savait bien ; aussi à dater de ce jour tenta-t-il de se défaire de
lui. Pour arriver à ce but, il pensa le P. Loupias lui être nécessaire ; aus345 Jan Czekanowski (1882-1965) est un anthropologue et ethnographe polonais. Il fut

membre d’une grande expédition allemande en Afrique centrale dans les années 19071909.

235

si n’épargne-t-il rien pour se gagner les bonnes grâces du chef défunt :
visites fréquentes, cadeaux de toutes sortes. Combien de fois n’a-t-il pas
essayé d’acheter notre nyampara disant : « Faisons le pacte de sang,
sers-moi auprès du P. Supérieur et je te donnerai ce que tu veux ».
Sebuyangi et Kamana de leur côté ne nous négligeaient pas. Lukala
nous apportait-il un taureau, le lendemain nous étions sûrs, que Sebuyangi et Kamana nous en apportaient un autre ; et toujours la première visite était pour le nyampara. Lukala lui disait : « On m’a dit que
Sebuyangi t’a acheté, qu’il a fait le pacte de sang avec toi ; est-ce vrai ? –
Non – C’est bien. Dis au P. Loupias de m’aider à réduire ces révoltés. J’ai
toujours commandé les Barashis ; que je continue à les commander
tous ». Sebuyangi lui disait de même : « As-tu fait le pacte de sang avec
Lukala ? – Non. – C’est bien, introduis-moi auprès du bwana mukubwa
(mukulu)346, dis-lui bien que nous serons au Roi, mais avec Lukala nous
ne pouvons pas pactiser. Aide-nous, nous te récompenserons bien.
Le Père avait pour tous de bonnes paroles. A Sebuyangi, il conseillait
d’aller faire des cadeaux au Roi, afin que le roi régularise sa situation.
D’une famille en révolte contre le Roi, il détenait de plus des champs,
des troupeaux et un commandement, qu’il ne tenait de personne. Le Roi
l’accueillera bien, il obtiendra peut-être le commandement des Barashis.
A Lukala qui lui demandait d’envoyer notre nyampara avec des
gens de Sebugyangi afin de lui débaucher ses gens et les lui rendre
à lui, Lukala, il disait : « Cela ne me regarde pas ; je n’ai rien à voir
dans vos querelles ; elles relèvent du Roi ; ce que je puis, c’est te donner
un conseil : « ta situation n’est pas perdue ; fais un grand cadeau au
Roi. Le Roi acceptera ta soumission ; il préférera la gagner par sa
bonté que le rendre impossible à tout jamais par une rigueur
considérée ». [Il aimera mieux gagner cela en refoulant sont ressentiment que risquer de tout perdre en voulant s’entêter à poursuivre une
vengeance qu’il lui sera difficile d’assouvir. »]
Sebuyangi accepta le conseil, partit avec des cadeaux et une feuille de
route signée par le Père. – Lukala lui aussi en demanda une, qui ne lui
servit d’ailleurs pas ; car pris de peur et n’envoya à Musinga roi
qu’un de ses hommes chargé d’un assez mince cadeau… [accompagné
de quelques hommes].
[Quelques temps après, Sebuyangi et Kamana étaient de retour. Le
roi avait accepté leur soumission et leurs cadeaux tandis qu’il avait refusé ceux de Lukala. De plus il promettait aux deux alliés de leur envoyer
un homme qui leur spécifierait ses volontés sur les lieux mêmes, à eux
et à Lukala].
La situation devint critique pour ce dernier. Il résolut de faire un
grand coup. C’était à la fin de Janvier [Février], vers les 20. Le P. Loupias cherchait des bois de charpente pour l’église. Lukala lui envoie dire
par un de ses hommes : « Il y a ici dans la forêt de grands et beaux ar346 « Bwana mukubwa », du swahili, veut dire : « le

grand chef ou le patron ». Parfois
l’expression a un sens ironique. Cela dépend du contexte.

236

bres, viens les couper et je t’aiderai avec tout mon monde à les porter à
la mission. » Heureux de la nouvelle, car ces bois en ce moment son
grand souci, le Père prit avec lui une vingtaine de chrétiens, les deux
nyamparas [le nyampara], des haches, des cordes, le passe-partout et
partit pour la forêt. Arrivé chez Lukala, il demanda un homme qui lui
montrerait ces arbres en question.
– Je te donnerai cet homme, dit Luakala ; mais avant, aide-moi à
prendre Sebuyangi et Kamana.
– Je ne suis pas venu pour faire la guerre, mais pour couper des
bois. Ton envoyé m’a dit qu’il y avait de grands arbres à la forêt ; où
est ton envoyé ?
– Je ne sais.
– Fais-le chercher ; je camperai ici et demain matin de bonne heure
avec lui je monterai à la forêt. Amène-nous aussi des vivres.
Lukala envoie quelques hommes chercher des vivres. Ils reviennent
bientôt avec une magnifique vache stérile. Pendant qu’on la dépèce,
[Pendant que les chrétiens dressent la tente], Lukala parle avec le Père ;
[Ils parlent un peu de toute choses, des haches, des forgerons d’Europe –
Lukala est un forgeron – des fusils. Ils parlent surtout de Sebuyangi et
de Kamana. Le Père tue la vache d’une seule balle, au grand étonnement
de son entourage qui n’a pas vu passer le projectile. Vers quatre heures
les Barashis viennent armés et nombreux du côté de la tente. Justement
alarmés de cette affluence les chrétiens les tiennent au loin] il voudrait
l’amener à se prononcer pour lui contre Sebuyangi. Mais le Père lui
répète toujours : « Vos querelles sont du ressort du Roi ; je t’ai dit
maintes fois ma pensée là-dessus : aller trouver le Roi et que le Roi
vous guérisse. » Ne pouvant rien gagner, Lukala se tourna vers les
nyamparas, sollicitant leur secours pour décider le P. Loupias à
agir contre Sebuyangi. Peine inutile.
Le jour avançait vers son déclin ; déjà la plaine se voilait
d’ombre quand tout à coup éclate un grand mouvement parmi les
Barashis. Les nombreux curieux qui s’étaient assis autour de la
tente se lèvent et courent vers leurs huttes pour prendre leurs lances et leur bouclier. Les femmes et les enfants sortent des « ngo ».
L’ « impanda »347 de guerre lance sa note au milieu du tumulte. Làbas dans la plaine une hutte flambe dejà. Qu’est-ce ? Une attaque ? De qui ? Un complot ? Pourquoi ? [Tout à coup le tambour sonne, les cornes donnent l’alarme et au même temps, là-bas dans la plaine,
une maison brûle. Les Barashis se précipitent de ce côté, toute la tribu
en un clin d’œil est sur le pied de guerre. Lukala donnes ses ordres].
Lukala, armé jusqu’aux dents, s’avance ou plutôt court vers la
tente du Père : « Ne t’ai-je pas dit que Sebuyangi est un brigand ? Il
vient m’attaquer avec une forte armée en ta présence, il nous brave
tous deux. Prête-moi tes hommes et j’irai le chasser. »
347 « Impanda » : c’est un cri de guerre accompagné par un son de corne.

237

[– Bwana, dit-il au Père, Sebuyangi vient m’attaquer sous tes yeux,
que tes hommes viennent à mon secours, que je coupe les pieds à ces
deux brutes.
– Si Sebuyangi t’attaque, défend-toi, c’est ton affaire. Pour moi, je te
l’ai déjà dit, je ne suis pas venu pour me battre].

DES BALERA (1908 ?)

Le Père connaissait son homme. Se doutant d’un piège, il dit à
Lukala : « Mes hommes auront du travail demain ; si vraiment Sebuyangi t’a attaqué, va, tu ne manques pas de braves, chasse-le .
Je défends à mes hommes de te suivre. » [En un instant, le calme se
fait. Les Barashis reviennent, le feu s’éteint. C’était une ruse de guerre.
Pour décider le P. Loupias à se mettre de son côté, Lukala avait fait brûler une de ses maisons à lui. Si le Père l’avait suivi, il se serait jeté sur
Sebuyangi, démoralisé par la présence des chrétiens dans les rangs ennemis, et l’aurait taillé en pièce. Au retour de la bataille, tout le monde
alla se coucher].
Lukala s’en alla quelque peu déçu : sa dernière cartouche venait d’éclater entre ses mains. Il partit ; le calme se fit en un moment, au grand étonnement des chrétiens. Les guerriers rentrèrent
sans dire mot dans leurs huttes, et d’ennemis ? Pas un !! Voyant
toutes ses tentatives de corruption échouer, Lukala avait essayé
un habile stratagème. Je ne puis pas décider le Père à se mettre de
mon côté ? Il y sera quand même. J’enverrai des gens brûler une de
mes huttes les plus proches des partisans de Sebuyangi, je dirai
au Muzungu que Sebuyangi vient nous attaquer sans crainte ni
respect pour sa présence ; je ferai en même temps une levée général des boucliers et le Père trompé viendra lui-même ou enverra ses
gens. Alors, passant par-dessus le brasier de ma maison, nous

238

irons brûler et prendre Sebuyangi surpris par la rapidité de la
manœuvre, et paralysé par la peur de se battre contre le Muzungu.
– C’était bien trouvé, mais, nous l’avons vu, ce ne lui réussit pas.
Le lendemain matin de bonne heure [dès l’aube], la tente était pliée,
le Père et les porteurs[les chrétiens] prêts à partir. Lukala arriva avec
un nombre considérable de Barashis [se fait attendre un moment puis il
vient]. Le père lui dit :
– Où est cet homme que tu m’as envoyé ? [l’homme qui doit te montrer les bois ?]
– Je ne sais, je n’ai envoyé personne [te dire qu’il y avait des bois ici].
– Tu n’as pas envoyé Kwiyangana chez moi me dire qu’il y a de
grands arbres dans cette forêt ?
– Pourquoi te l’aurais-je envoyé ? Il n’y a pas un seul grand arbre dans toute la forêt.
Le Père, se voyant trompé, s’emporta et bouscula un peu Lukala
[se fâche et menace de frapper Lukala], puis apercevant dans les rangs
des gens [la suite] de Lukala, l’envoyé Kwiyangana [celui qui était venu
lui parler de bois à la Mission], il le prit : « Tu me serviras de guide
dans la forêt, lui dit-il ; tu me montreras les arbres dont tu me
parlais l’autre jour ; et si vraiment il n’y en a a pas, si tu m’as
menti, gare !! » Et ils partirent. [Il l’empoigne et dit aux chrétiens de le
lier. L’opération finie, ils le mettent à la tête de la caravane pour servir de
guide. Lukala reste dans son lugo].
Dans la forêt, aucun arbre, sinon de la broussaille et des bambous. Ils avaient ainsi longtemps couru en vain lorsque Lukala
s’amena avec toute sa bande de Barashis qui s’effaçaient derrière
les buissons et les bambous. Lukala salua le Père et de nouveau lui
parla de Sebuyangi. [En route ils rencontrent un Mutwa. – Où sont les
grands arbres, lui demande le Père, Lukala, l’a dit qu’il y en avait ici. –
Bwana, Lukala t’a menti, il n’y a pas un seul grand arbre ici, crois-moi je
connais la forêt. En effet, ils marchèrent toute la matinée sans trouver
un seul arbre. L’après-midi, fatigués de leurs marches et contremarches
inutiles, ils campèrent. A peine avaient-ils campé que Lukala vint avec
une centaine de Barashis au moins. Il venait parler encore de Sebuyangi]. Le cher défunt, déjà impatienté par ses courses et ses recherches inutiles, se mit dans une grande colère. « Tu as menti l’autre
jour disant qu’il y avait des arbres alors qu’il n’y en a pas ; tu as
menti hier soir en disant que Sebuyangi t’avait attaqué alors que
c’est toi-même qui as brûlé une de tes maisons, et maintenant tu
oses encore te présenter ? Tu viens pour te moquer de nous » ? Puis
saisissant sa lance d’une main, il lui appliqua de l’autre une gifle
magistrale qui l’envoya rouler par terre. Craignant ensuite une
attaque de la part des Barashis dissimulés, il prit son fusil et en
fit manœuvrer le mécanisme. Les Barashis s’enfuirent ; Lukala
abandonné des siens, resta. [Le Père exaspéré par la course inutile
qu’il venait de faire, lui donna une gifle qui l’envoya rouler à quatre ou
cinq pas dans les broussailles puis prenant son fusil et en faisant man-

239

œuvrer le mécanisme, il effraya la suite de Lukala qui s’enfuit comme
une bande de daims effarouchés].
[J’ai demandé au nyampara si Lukala en se relevant n’avait pas proféré des paroles de vengeance. Non, m’a-t-il répondu. Lukala avait peur
en ce moment. Il me dit : « Je t’en prie, le bwana est fâché, apaise-le. »]
– « Donnez lui quatre étoffes pour la vache, dit-il au nyampara,
et qu’il s’en aille avec l’homme qui nous a amenés ; mais qu’ils ne
paraissent plus. » [Après l’avoir frappé, le Père lui fit donner trois ou
quatre étoffes pour sa vache stérile, puis le congédia, ainsi que le guide.]

DES BALERA (1908 ?)

Lukala ne se le fit pas dire deux fois [s’en retourna chez lui heureux de n’avoir pas été lié ce jour-là et livré au roi ou aux officiers du
Luhengeli]. Il prit ses étoffes et s’en alla suivi de Kwiyangana.
Le Père descendit du volcan et se dirigea du côté des lacs où il
devait trouver une dizaine de gros arbres [lendemain, le P. Loupias
descendait du côté des lacs. Là il trouvait quelques arbres, les coupait et
après avoir distribué la besogne aux chefs pour le partage, revenait au
poste avec un accès de bile qui le cloua au lit pendant deux jours].
Depuis, Lukala revint une ou deux fois à la mission mais sans
apporter de cadeau [Entre cette époque et celle où le Père a été tué,
Lukala est revenu une seule fois pour reparler de Sebuyangi, son cauchemar. Cette fois-là, il n’apporta pas de cadeau].
Sebuyangi était revenu de la capitale quelque temps avant cette
affaire. Le Roi l’avait bien reçu mais n’avait pas pris de décision
pour éclairer sa situation. Il lui avait simplement dit : « Va, retourne chez toi, je vous enverrai un homme vous dire où placer mes

240

volontés348. » Cet envoyé arriva chez nous le Jeudi 31 Mars au matin
[arrivait Shingamiheto, l’envoyé du roi349 avec quelques hommes de Sebuyangi. Il exposa au Père ce pourquoi il venait]. « Le Roi m’envoie te
prier de m’accompagner chez Lukala. Ta présence facilitera ma
mission pacificatrice. Le Roi désire que Lukala, Sebuyangi et Kamana fassent la paix. Il donne pouvoir à Sebuyangi de commander
les siens, à Kamana de commander les siens, et Lukala de commander les siens. » [pour témoigner de ses volontés en présence de
Lukala, de Sebuyangi et de Kamana, et le roi veut que Sebuyangi commande ses gens, que Kamana commande ses gens, que Lukala aussi
commande les siens, et que tous cessent de se battre. Le roi m’a dit aussi de te prier de m’accompagner. Si tu viens Lukala ne me fera pas de
mal, puis tu seras témoin que les volontés du roi auront été dictées, puis
il saura que tu ne fais pas cause commune avec ce révolté que vous avez
arraché des mains même du roi alors qu’il était condamné à mort ».
L’envoyé du roi dit cela et bien d’autres choses, car venu le matin vers
neuf heures, il ne repartit qu’à onze heures]. Ceci ennuya le Père [Le
Père sortit de cet entretient fort ennuyé]. Il vint nous demander
conseil : « Je voudrais bien ne pas y aller, dit-il, car il se pourrait
bien que les choses ne se passent pas si pacifiquement que l’envoyé
croit. D’autre côté, refuser au Roi, c’est dangereux…J’irai, mais je
ne ferai qu’écouter ce que l’envoyé dira, puis je reviendrai. Je partirai demain matin de très bonne heure… »
[– Qu’en pensez-vous, me disait-il en sortant de dîner, l’envoyé du roi
veut que je l’accompagne chez Lukala. C’est le roi qui l’a dit m’a-t-il assuré. Si Lukala s’est révolté c’est bien notre faute car c’est nous qui
l’avons arraché au roi.
– Que voulez-vous que je pense ? Si vous croyez faire plaisir au roi en
allant chez Lukala, allez-y, mais attention, il vous attaquera peut-être.
– Non, il n’attaquera pas. J’irai de très bonne heure, j’écouterai ce que
l’envoyé dit, puis je reviendrai].
Le soir même, il choisit les hommes qui devaient l’accompagner :
[après la prière des chrétiens, il appela] Paulo [Banbanzi], le nyampara,
Max Lututsi, Makari Kirihehe et Musa, [tous trois sur la colline et leur
dit, j’étais là : « Demain de très bonne heure, j’irai chez Lukala, vous
viendrez avec moi »]. Quatre gaillards qui n’ont pas peur et dévoués.
Nous amènerons au moins deux ou trois fusils, dit Paulo, car Lukala est capable de tous les coups. – Un seul fusil suffira répondit le
Père, nous n’allons pas là-bas pour nous battre. »
[– Père, lui dit Paulo, nous trois seulement ?
– J’ai dit à Musa aussi de venir, nous partirons avant le jour.
– Tu connais Lukala, amène deux ou trois fusils, il nous jouera un
mauvais tour.
348 Phrase à vérifier dans le texte original.

349 Un envoyé du roi, un Mutusi du nom de Shingamyeto.

241

– Quel mauvais tour ? J’emporterai mon fusil à dix coups, il suffira.
Max ! Tu viendras mes servir la messe de bonne heure. Allez, dormez
bien.
Quand ils furent partis, il me dit : « J’amène peu de monde, cependant je prends les plus braves, ceux qui lorsqu’il vous arrive quelque
chose ne perdent pas la tête et restent à côté de vous pour vous défendre].
Le lendemain matin vendredi 1er Avril, à 5 h [¼], le Père avait déjà dit
la messe et partait. [Après avoir dit sa messe partait avec sa petite troupe. Paolo portait son fusil, Max son parapluie, Makali son fauteuil et
Musa son imperméable. J’emporte mon fauteuil pour dominer la situation, me disait-il en riant, la veille, alors qu’il faisait ses préparatifs].
Les Pères Gilli et Soubielle étaient restés à la maison, vacant
chacun à son travail. Le P. Pagès était à Nyundo.
A 11 h 45 nous nous disposions à descendre à la chapelle pour
l’examen lorsque que dessus les collines nous arriva la nouvelle
que le Père avait été attaqué. Le P. Soubielle prit ses gros souliers
de voyage et partit secourir le Père. Les Frères Alfred et Pancrace
eux aussi partirent et suivirent le P. Soubielle à quelque distance.
Au dessous de Nkurungwe, le Père rencontra Musa, un des compagnons du P. Loupias. Il était tout essoufflé et triste.
– Eh bien que s’est-il passé ?
– Le père est mort… tué !
– Et Max et Paulo, et Makari ?
– Tous trois morts, tués… je les ai vus par terre et me suis
échappé.
Le Père, la mort dans l’âme, continua sa route. Parti à peu près
seul de la mission, il était déjà rejoint par un millier de gens, chrétiens et médaillés, armés en guerre.
Arrivés dans la plaine au-dessous de Munyamoenda, ils rencontrèrent un indigène qui venait du côté des volcans.
– Le Père est-il mort ?
– Mais non : il n’est pas mort ; j’entendais il y a un moment des
coups de fusils.
– Si le Père a pu se servir de son fusil, dit le P. Soubielle, il est
sauvé ; dépêchons-nous, s’il est cerné nous arriverons à temps pour
le dégager.
Cette nouvelle leur a donné des forces. A 1 h 30, ils étaient au
milieu des huttes des Barashis. A peine arrivés, des chrétiens en
fuite les rejoignirent. Le Père leur demandé :
– Pourquoi fuyez-vous ?
– Les gens de LWAKAZINA nous ont fait peur ; ils se disaient
poursuivis par Lukala vainqueur.
– Le Père Loupias où est-il ?
– Le P. Loupias est mort ; il est entre les mains de Lukala ; nous
n’avons pas entendu parler de Paulo, ni de Max, ni de Makari.

242

Le P. Loupias tombé entre les mains de Lukala ? Mais c’était la
mort sans sépulture, l’outrage après l’assassinat ! Comment faire
pour reprendre le cadavre ?
Le P. Soubielle se jugeant trop exténué par la course et par les
émotions pour poursuivre Lukala dans la forêt, envoya deux chrétiens au camp de Luhengeri avertir le sergent commandant de poste de l’accident ; puis il continua sa route vers l’endroit où avait
dû tomber le Père. Ils n’étaient plus qu’à deux cents mètres à peu
près de cet endroit que deux chrétiens vinrent le trouver.
– Viens, lui dirent-ils, nous avons le Père ; il est chez Sebuyangi.
– Vit-il encore ?
– Il a reçu un coup de lance au
front ; il va mourir, mais son cœur bat
encore.
– Est-ce qu’il peut parler ?
– Non.
Tournant sur sa gauche le P. Soubielle se dirigea vers le lugo de Sebuyangi, hâtant le pas pour arriver à
temps et donner au blessé une dernière
absolution.
Lorsqu’il arriva au lugo, le Père en
était parti. Deux soldats qui se trouvaient dans les environs au moment de
l’accident, avaient accouru. Ayant
trouvé le corps dans le lugo de Sebuyangi, ils l’avaient mis sur une claie
de bambous et l’avaient dirigé vers le
camp de Luhengeri.
LWAKAZINA
C’est sur la route de Luhengeri, en effet, que le P. Soubielle rattrapa le corps. Le sergent l’avait déjà rejoint depuis un moment et
avait prodigué au mourant les premiers soins. Le Père trouva le
cher défunt sans connaissance ; des morceaux de cervelle en bouillie sortaient de la blessure, large de deux centimètres qui s’ouvrait
dans le front au-dessus de l’œil gauche. La respiration était lente
et pénible. Il s’agenouilla auprès du corps que les indigènes
avaient déposé à terre, puis après lui avoir donné l’absolution, il le
confia aux chrétiens qui se disputèrent à l’envie l’honneur de le
porter, ne permettant pas aux païens ni mêmes aux médaillés de
l’approcher, et l’amenèrent à la mission. Pendant ce temps le sergent allait inspecter les lieux de l’incident et brûler les quelques
huttes des partisans de Lukala que nos chrétiens avaient laissées
debout.
Le Père et les chrétiens arrivèrent à la mission avec le blessé
vers 6 h du soir. Nous déposâmes le blessé sur son lit tout tendu de
blanc et lui fîmes boire des vomitifs pour dégager les voies respira-

243

toires du sang qui probablement avait dû y couler ; car la lance,
venue d’en haut l’avait frappé en plongeant et peut-être avait pénétré jusqu’aux fosses nasales. Les vomitifs le soulagèrent un peu,
car après avoir vomi, la respiration se fit plus douce et moins râlante Les chrétiens qui l’avaient porté ne voulurent pas le quitter ;
à genoux autour du lit, ils priaient.
Cependant le Père s’en allait ; sa respiration devenue plus douce, se faisait de plus en plus faible. Nous lui donnâmes les derniers
sacrements, puis récitâmes les prières des agonisants. A 8 h 30 la
respiration cessa tout à fait. Nous le croyions mort, mais ce n’était
pas encore fini. Il vécut encore cinq minutes. A 8 h 35 son corps
frissonna, comme le soir d’un beau jour frissonnent sous le souffle
léger de la brise, les frêles feuilles ; c’était son âme qui doucement
s’en allait, frôlant en passant sa dépouille mortelle.
On renvoya les chrétiens, et pendant que le P. Gilli et les Frères
Pancrace et Alfred rendaient au corps les derniers devoirs, le
P. Soubielle dressait un catafalque au milieu du chœur de la chapelle où bientôt nous exposâmes le corps du cher défunt. C’est en
le dépouillant de ses habits que le Père Gilli et les Frères virent la
seconde blessure que le Père avait reçue au foie.
Le sous-officier de Luhengeri vint nous rejoindre après son expédition, au moment où nous transportions le corps à l’église.
La nouvelle de la mort du Père se répandit comme une traînée
de poudre dans tout le pays, si bien que toute la nuit, jusqu’au
matin, il y eut une procession de chrétiens qui venaient veiller le
cher défunt et prier pour lui. Les chapelets de cette nuit se comptent par centaines. Le Bon Dieu aura, je pense, entendu avec compassion ces voix éplorées qui priaient pour leur Père commun, et
payé au centuple le bien que pour Sa plus grande gloire il fit dans
la chrétienté de Rwaza.
Pendant que le Père Gilli veillait le corps, le P. Soubielle et les
Frères, qui avaient oublié de dîner, allèrent prendre quelque nourriture avec le sous-officier, et restèrent au réfectoire jusqu’à minuit
pour lui donner les détails nécessaires pour son rapport. A minuit,
le sous-officier se retirait, promettant de venir assister aux obsèques qui auraient lieu le lendemain.
Le lendemain, en effet, en présence de Monsieur le sous-officier
qui est catholique, et de toute la chrétienté réunie, nous conduisîmes à sa dernière demeure le corps préalablement enfermé dans
un cercueil. Nous ne pouvions pas en effet l’exposer plus longtemps
parce que le sang que ne retenaient plus les muscles affaissés,
sortait en abondance de la bouche et des deux plaies ; parce
qu’aussi le lendemain qui était dimanche, l’enterrement aurait
troublé les autres exercices de la chrétienté ; parce que, encore
exténués, nous n’aurions pas pu le veiller un seconde nuit, surtout
après avoir passé la journée du samedi à confesser les chrétiens
qui se pressaient en foule au Saint Tribunal.

244

Revenons maintenant un peu sur nos pas et voyons ce qui se
passa de 9 h 30 à 10 h 30 de cette terrible journée du 1 er Avril.
Nous avons dit pourquoi à 5 h du matin le Père partait en compagnie de Paolo, Max, Makari et Musa. A quelque distance du lugo de
Sebuyangi, ils trouvèrent les envoyés du Roi – Shingimihito et sa
suite – qui venaient à sa rencontre. Ils furent bientôt rejoints par
Sebuyangi, Kamana, Lukanga et leur suite armés comme de coutume, c’est-à-dire de la lance ; et tous ensemble se dirigèrent vers
la hutte de Lukala. Avant d’arriver au lugo, le Père s’arrêta : « Apportez-moi ma chaise », dit-il, et s’adressant aux envoyés du Roi :
« Faites appeler Lukala : j’écouterai le message du Roi, puis je
m’en irai ».
Lukala se fit attendre longtemps. Nous eûmes le temps, disent
les chrétiens qui suivirent le Père de fumer trois pipes [En route, ils
rencontrèrent des envoyés de Lukala.– Où allez-vous ?– Chez vous à la
mission.– Et moi, je m’en vais chez Lukala, venez, suivez-moi. Aux environs du lugo de Sebuyangi, ils trouvèrent l’envoyé du roi, avec Luhanga,
notre vacher, un de ses fils et quelques hommes. Sebuyangi vint ensuite
avec un assez grand nombre d’hommes. Toute cette troupe suivit le Père,
et l’on se dirigea du côté du lugo de Lukala. Arrivé à quelques distance
du lugo, à mi-pente, le Père s’arrêta, envoya chercher Lukala, puis
s’assit. Lukala se fit attendre un long moment, le temps, disent les Nègres de fumer deux grandes pipes]. Enfin Lukala, suivi d’une véritable
armée rangée en [Les gens qui le suivaient formaient deux corps rangés
comme pour la bataille :] les lances et les boucliers en avant, [chacun
avait trois ou quatre lances], les arcs et les flèches en arrière. Le Père fit
dire à Lukala de laisser loin derrière lui ses gens : « je ne suis pas
venus pour me battre, mais pour écouter le message du Roi ». Pour
sa part il dit à Sebuyangi lui aussi de laisser loin derrière lui ses
gens, et fit même porter en arrière les arcs de ceux qui
l’accompagnaient.
[A la vue de cette armée qui marchait sur lui, le Père se leva, fit signe
aux Barashis de rester loin, fit porter en arrière les arcs de ses hommes
et pria les assistant se s’asseoir. Le Père s’assit dans son fauteuil, Lukala s’assit un peu en avant du Père sur sa gauche, l’envoyé du roi un peu
en avant du Père sur sa droite].
Lukala s’avança vers le Père qui était assis sur son fauteuil, et
s’accroupit à sa gauche, un peu en avant, tandis que Paolo, Max,
Makali, Musa, Sebuyangi et son frère, Luhanga et son fils se tenaient également près du Père ; les uns à droite, les autres à gauche. Les Bakaza, gens de Sebuyangi et de Kamana étaient plus bas
sur la droite du Père ; les Barashi de Lukala étaient plus haut, sur
la gauche. [Paolo, Max, Makari et Musa autour de lui. Musa avait le
fusil. Quand tout le monde se fut assis, le Père dit : « je suis venu entendre les décisions du roi, quand l’envoyé aura fini de parler je m’en irai ».
Alors l’envoyé commença ].

245

La parole fut donnée à l’envoyé du Roi qui parla en ces termes :
« Le Roi m’envoie pour dire ses volontés. Ses volontés, les voici :
que Lukala commande les gens qui lui sont restés fidèles ; que Sebuyangi et Kamana commandent chacun les leurs. » [– Voici ce que
le roi a dit : « Que Sebuyangi commande ses hommes à lui ; que Kamana
commande les siens ; que Lukala commande les siens. Lukala réplique
avec un sourire narquois en relevant la tête :]
– Quoi, dit Lukala, Sebuyangi commandera les Barashi ? Non,
jamais, c’est moi qui les commanderai tous. [ nous commandera ? »]
Un Mututsi suivant l’envoyé du Roi se lève alors et dit : « L’envoyé du
Roi a manqué à son message ; il n’a pas rapporté exactement les paroles
du Roi ». [– Alors deux Batutsis qui ont accompagné l’envoyé du roi demandent la parole, contredisent la décision du premier envoyé et ne parlent qu’en faveur de Lukala. Qui croire ? Les envoyés du roi eux-mêmes
ne s’entendent pas].
Cette intervention soulève de grandes discussions et de grands
cris de part et d’autre. Le Père cependant parvint à leur imposer
silence. « Je suis venu pour écouter le message du Roi ; et voici que
ce message est douteux. Vous ne pouvez dans ces conditions vous
entendre. Il faut retourner chez le Roi pour connaître ses volontés
authentiques ». Tout le monde approuve : « C’est cela ». [– Le Père
leur dit : « Puisque les envoyés ne savent plus ce que le roi a décidé, il ne
reste qu’une chose à faire : que Sebuyangi et Lukala aillent à la capitale
entendre de leurs oreilles ce que le roi veut.– Je ne puis y aller moi, dit
Lukala, puis se ravisant : et bien oui, j’irai à la capitale.]
– C’est bien, dit alors le Père en se levant, l’affaire est réglée ». [Les
affaires de Musinga sont réglées. Et tous de répondre : Oui elles sont
réglées].
Alors Luhanga s’adressant au Père, dit : « Je veux plaider avec
Lukala à propos des vaches volées. Les gens de Lukala nous
avaient volé une vache à nous, et cinq ou six appartenant à Luhanga. Plaidez, dit le Père, en se rasseyant. Luhanga expose alors
les faits. Pendant ce temps les Barashi descendent doucement de
l’endroit où ils se tenaient debout. Au moment où Luhanga parlait,
ils n’étaient plus qu’à une petite distance du Père et des plaideurs.
[à ce moment Luhanga dit au Père : « Et les vaches qu’on nous a pris ? –
Tu n’as qu’à les plaider avec Lukala. – Un homme de Lukala m’a pris
sept vaches, six sont à moi, la septième est à Lukigana (surnom du Père
qui veut dire « le fort ». Lukala connaît le voleur qu’il nous fasse rendre
nos vaches. – Je ne nie pas que je connaisse le voleur, je le connais,
mais je ne puis faire rendre les vaches. – Pourquoi ?]
Le Père : « Que réponds-tu à cela ? »
Lukala : « Les faits sont vrais, je ne les nie pas ».
Le Père : « Tu ne nies pas non plus que les voleurs sont chez
toi ? »
Lukala : « Non, dit-il, d’un air provoquant, de l’air d’un homme
qui ne se sent pas de supérieur. Les voleurs sont chez moi, mais les

246

vaches n’y sont plus. D’ailleurs c’est l’affaire de ces voleurs ; vous
n’avez qu’à vous adresser à eux. » [– Elles ne sont plus. –Rends-moi
ma vache, lui dit le Père. – je n’au aucun pouvoir sur le voleur. –Tu n’as
aucun pouvoir sur lui ? Tu lui as donné ta sœur en mariage et vous habitez dans un même lugo. Amène-moi les deux vaches qu’il t’a données
pour acheter ta sœur].
– Je m’adresse à leur chef, et leur chef qui les cache. Les voleurs
sont chez Bitahurugamba, ton beau-frère. Tu n’as qu’à dire un mot
pour qu’il t’amène les voleurs ou les vaches.
– Je ne le puis pas.
Lukala cligne de l’œil du côté des siens qui s’étaient nous
l’avons vu, rapprochés, et se soulevant un peu : « Vous avez entendu mes amis ? Vous accepteriez ? Vous leur donneriez ces vaches ?
Et se levant tout à fait, il leur parla un instant à voix basse, puis
revint, plus calme. [alors se lève et s’accroupit devant ces gens et leur
dit : « Vous entendez ce qu’ils veulent ? Ils veulent que je livre un d’entre
vous ou que je rende les vaches qu’on a donné pour payer ma sœur,
qu’en pensez-vous » ? Pendant le temps que Lukala parlait à ses hommes, le P. Loupias dit à Paolo : « Attention, s’il refuse de nous rendre les
vaches, nous le prendrons et alors les vaches viendront tout de suite »].
– Eh bien, nous n’aurons pas ces vaches ? [Quand Lukala eut repris
sa place, le Père lui dit : « Et bien ces vaches » ? – Je t’ai dit qu’elles sont
mortes. – Tu ne veux pas les rendre ?]
– Je les chercherai demain et après demain ; je les amènerai [si je
ne les trouve pas, tu viendras brûler mon lugo].
– Tu mens, dit le Père en grossissant la voix et en prenant de la
main gauche son fusil que tenait Musa, pendant que de droite il
saisissait Lukala par son étoffe. Lukala se sentant pris, s’était
levé. Paolo et le frère de Sebuyangi le saisirent par les bras. [toujours, et en disant cela, il avait son fusil de la main droite, il saisit avec
sa main gauche le bras de Lukala qui lui aussi s’était levé et voulait
s’enfuir. Paolo et Max de leur côté le tenaient par l’étoffe, Luhanga et un
homme de Sebuyangi par le bras droit].
Alors une voix partit du groupe des Barashi : « Laisserez-vous
tuer votre chef ? Souvenez-vous de ce qu’il a dit ». Et les lances
s’abattirent dans un cliquetis sinistre sur le Père et ceux qui
l’entouraient. Le Père en ce moment avait détourné un peu la tête,
il ne vit pas venir les lances ; les autres se jetèrent à terre instinctivement, c’est pourquoi personne d’entre eux ne fut atteint excepté le frère de Sebuyangi qui reçut une lance sur le pied. [A la prise
de Lukala, un premier mouvement de frayeur couru dans les rangs des
Barashis, quand une voix sortie de leurs rangs les rappela à leurs promesses : « Quoi, vous laissez prendre votre roi ? Vous ne souvenez plus
de vos promesses ? Souvenez-vous. Alors tous à la fois lancent leur[s]
lance[s] qui tombent en pluie serrée autour du Père. Une d’elle le frappe
au front au-dessus de l’œil gauche, trois centimètres au-dessus des
sourcils. Frappé mortellement, le Père tomba à la renverse sans connais-

247

sance, tenant son fusil dans la main droite et portant l’autre main au
front. Il ne proféra pas une seule parole].
Paolo s’étant relevé trouva le Père étendu à la renverse, ayant
une lance dans le front. Il arracha cette lance qui entraîne avec
elle de la cervelle grosse comme un œuf de pigeon, et la relança
sur les Barashi qui s’enfuyaient. Pendant qu’il renvoyait la lance à
son propriétaire, Rubashamukole, fils de Biraboneye, placé entre
les gens de Sebuyangi et Lukala, frappa le Père de sa lance du côté
doit, un peu au-dessous des côtes . [Lâché par le Père qui avait été
frappé et par les autres qui s’étaient baissés pour éviter les lances, Lukala bondit. Après avoir fait six ou sept pas, lui aussi jeta sa lance mais
n’attrapa personne. Il voulut se remettre à fuir, mais tomba par terre. A
ce moment, Luhanga qui le poursuivait aurait pu le tuer mais il n’osa
par superstition parce que Lukara était son ami de sang (...).
Des quatre chrétiens qui avaient accompagné le Père, un, Musa,
ayant vu le Père tomber et les autres se baisser crut que tous étaient
morts. Pris de peur, il s’enfuit à perdre haleine et tomba sans force dans
le lugo d’un chrétien qui cria de colline en colline la terrible nouvelle.
C’est ainsi que nous l’apprîmes le P. Gilli et moi– le P. Pagès était à
Nyundo –à onze heures moins vingt du ma-tin, au moment où nous
nous rendions à l’examen particulier. Les trois autres chrétiens se condui-sirent en braves. Monsieur Kandt les en a récompensés en donnant
deux vaches à chacun. Paulo, s’étant relevé après le premier jet de
lances, vit le Père étendu, la lance au front. Il se précipite sur lui, appelle
les hommes de Sebuyangi rivés sur place par l’effroi, arrache la lance du
front qui en sortant entraîne de la cervelle gros comme un oeuf de poule,
et la relance aux assassins. C’est au moment où il relançait la lance
qu’un nommé Ruhasha Mukore, fils de Biraboneye, vint sans lâ-cher sa
lance percer le Père au foie. Nous ne nous aperçûmes de cette blessure
qui était la plus grave, qu’au moment où on lava le cadavre. La lance
était passée près d’une boutonnière et aucun sang révélateur n’était sorti
de la blessure, avait coulé dans le ventre. Ayant confié le corps à Sebuyangi et pris le fusil du Père, Paulo poursuivit les Barashis, brûla
leurs maisons y compris celles de Lukala].
Saisi un moment par la peur, les Bakaza s’enfuirent, mais bientôt, rappelés par Paolo, ils suivirent ce dernier qui avait pris le
fusil du Père, et poursuivirent les Barashi pendant que Sebuyangi
à la garde de qui Paolo avait laissé le Père, l’amenait dans son
lugo. C’est là que les soldats devaient le trouver. Après avoir fini
de brûler, Paolo, Max et Makari tombés à terre à la fois, eut peur et
s’enfuit d’une traite. C’est par lui que nous sûmes que le Père avait
été attaqué (…).
[Pendant ce temps, je courais au secours du Père. Nous savions la
nouvelle à onze heures moins vingt, donc probablement le Père a été
frappé entre dix heures moins lequart et dix heures et quart (…)].
[ A. Soubielle
pr. miss d’Afr.]

248

ANNEXE

MGR HIRTH ASSIS AU MILIEU DE SES CONFRERES
(Marienberg près de Bukoba en Tanzanie : 25 février 1903)

249

DES PORTEURS DU RAVITIALLEMENT DES TROUPES BELGES

UN CAMP MILITAIRE BELGE AU RWANDA (1916 ?)

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Notes rédigées par
le R.P. CLASSE, des Pères Blancs,
Mission de Kabgayi,
à la demande
de L’ADMINISTRATION BELGE,
(28 août, 1916)350.

LE PERE CLASSE

Le régime politique du Ruanda peut être assez exactement assimilé au
régime féodal du Moyen-âge.
Toute l’autorité est, en théorie, entre les mains de MUSINGA-YUHI, le
« Mwami » ou Roi. (MUSINGA est son nom de Mututsi, YUHI son nom de roi).
En « réalité » l’autorité est au moins partagée avec la « Reine Mère », dans le
cas actuel « Nyira Yuhi » c’est-à-dire « la mère de Yuhi », (son nom de mututsi
est « Kanjogera »,) et les grands chefs, frères ou neveux de Nyira Yuhi. Ces
grands chefs ont reçu, soit de MUSINGA, soit de son frère « RWABUGIRI351 »
(ou « KIGELI » de son nom de roi) les plus belles provinces du Ruanda, et en
général les provinces excentriques. Les Provinces du centre sont surtout
morcelées entre les différents grands chefs, qui tiennent à y avoir toujours
au moins quelques villages. Ces provinces sont le « Nduga » appelé par les
Banyarwanda « le cœur du Ruanda », et le « Marangara » pays dans lequel se
trouve la mission de Kabgayi ; le Marangara est en quelque sorte le pays
sacré des Batutsi, et tout chef un peu important du Ruanda tient à y avoir
une habitation « rugo » avec quelques Bahutu.
MUSINGA est, d’ailleurs comme tout « mwami » de la famille des « Banyeginya », sa mère est de la famille des « Bega ». Ce sont les deux plus grandes
familles batutsi, et elles sont importantes à retenir, parce que là est la source de la plupart des intrigues qui se nouent à Nyanza, source aussi des
changements fréquents dans les chefferies. Les Bega sont en réalité les ennemis des Banyeginya qu’ils cherchent à déposséder de leurs biens.
La jalousie d’ailleurs est le mal des Batutsi, d’où le proverbe « Kakondi
kamaze Abatutsi », cette chose qui a détruit les Batutsi.
La puissance des Bega vient de ce que c’est cette famille qui a fait MUSINGA
grand chef du Ruanda. MUSINGA n’est pas en effet un « Mwami » légitime.
350 Notes rédigées par le R.P. Classe, des Pères Blancs, Mission de KABGAYI, à la de-

mande de l’Administration Belge, 28 août 1916. University of Florida, Africana Collections. Fonds J.-M. Derscheid, N° 717-727. L’Organisation Politique du Rwanda au
début de l’Occupation Belge (1916), 11 pp.
351 Musinga est le fils de Rwabugiri. Il n’est pas son frère.

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Lorsque Rwabugiri mourut en 1894, il eut pour lui succéder « Mibambwe »
son fils aîné. (Le mwami choisit parmi ses enfants son successeur, il n’a pas
le droit d’aînesse. L’enfant choisi est indiqué, après la mort du mwami par
les grands « Biru » ou gardiens des coutumes ; ces « Biru » appartiennent à la
famille mututsi des « Batsobe » dont les chefs sont le vieux « Rukangirashamba » et maintenant surtout son fils « Gashamura » qui habite à « Rwahi »
à 3 ½ heures au N.O. de Kigali près de la Nyabarongo). Mibambwe fut chef à
peine une année. Une coalition se forma entre « la Mère officielle » de Mibambwe, qui était Kanjogera, alors « Nyira Mibambwe », maintenant « Nyira
Yuhi » (car tout mwami doit avoir une
mère si sa mère naturelle est morte, et
c’était le cas pour Mibambwe, on lui
donna une mère officielle.) et les frères
de Kanjogera, surtout Kabale, mort en
1912, et Ruhinangiko, puis leurs neveux et leurs cousins Rwamagnwa,
actuellement chef du Buduha, sur la
route de Rubengera352 à Kabgayi, Rwidegembya, Mpetamatshumu,… tous
Bega, pour faire du petit MUSINGA, fils
unique de Kanjogera, le mwami. Le
motif de cette révolution était que MUSINGA, âgé environ de 10 à 11 ans, ne
pourrait régner, que par suite l’autorité
serait exercée par Nyira Yuhi et ses
frères, donc passerait entre les mains
des Bega. Mibambwe fut attaqué chez
lui à Rutshuntsu, à 1 heure au Sud de
Kabgayi, fut vaincu et se brûla vif dans
sa hutte. La plupart des chefs Banyeginya furent dépossédés de leurs chefferies, remplacés par des Bega ou par des
amis des Bega, les frères de Mibambwe fuLE MWAMI MUSINGA (1883-1944)
rent tués, c’était les « Migina » (nom donné aux enfants de tout mwami
s’appelant Kigeri) à l’exception de Nshozamihigo, qui a une partie des collines du Marangara et du Mulera, de Tshitatire tsha Rwabugiri, qui commande une partie du Bwanamukare, (mission d’Isavi), de Sharangabo qui a une
partie du Buganga, (E. de Kigali) et du fameux Nyindo bien connu du Gouvernement Belge. L’origine irrégulière du pouvoir de MUSINGA et (sic) la
cause pour laquelle les Banyarwanda acceptent si facilement les légendes et
tous les bruits du nouveau mwami devant venir, comme Bilegeya… Maintenant cependant MUSINGA est accepté et ce n’est plus que rarement qu’on
entend « c’est le mwami des Batutsi ».
Les principaux chefs de la famille des Bega sont :
Rwidegembya, la tête contestée du parti après Nyira Yuhi (la mère de
MUSINGA). C’est l’homme le plus riche en troupeaux de tout le Ruanda. Il
est chef d’à peu près tout le pays entre la forêt et le lac Kivu, vers Tshangugu
352 Ou Lubengera.

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(le Kinyaga), il a une grande partie du Marangara, des villages entre Rubengeri et le Kanage, entre Gako, il en a vers Kigali (N.E.) la plupart des troupeaux qui sont dans le Bogogo, (E. de Kisenyi) le Rubengeri sont à lui… C’est
l’homme le plus politique du Ruanda, et
sous des dehors toujours polis (autant
qu’un Mututsi peut l’être) l’homme qui avec
Nyira Yuhi, déteste le plus les Européens
quels qu’ils soient. (Mais maintenant Rwidegembya est complètement changé et très
serviable ainsi que ses fils). Tous deux ont
compris depuis de longues années qu’avec
les Européens leur pouvoir absolu doit toujours décroître, d’où leurs efforts pour empêcher toute civilisation européenne et surtout d’instruction des sentiments d’ailleurs,
à un degré plus ou moins prononcé, sont
partagés par tous les Bega d’abord, mais
aussi par les autres Batutsi, quoique les
Banyeginya
sont
plus
favorables.
D’ailleurs, puisque je suis sur ce sujet, je
me permettrai d’exprimer une idée personnelle, fruit de 15 ans d’observation,
LE MWAMI RWABUGIRI
idée que je ne voudrais pas émettre dans un rapport officiel surtout au
début d’une occupation qui demande nécessairement une très grande
prudence d’action. En général ce qui domine chez les grands Batutsi et
leurs suivants c’est un parfait mépris des Européens. (Sur ce point depuis
l’arrivée de M. Declerck, il y a aussi un très grand changement en bien, c’est
de tout en tout). Les Batutsi sont satisfaits de leur civilisation, se croient
supérieurs aux Européens, qu’ils estiment venir dans leur pays parce qu’ils
manquent de tout chez eux. Ils les méprisent parce qu’ils ne sacrifient pas
tout aux troupeaux, parce qu’ils mangent moutons, poules, œufs, ne se cachent pas pour prendre leur repas ; leur reprochent leurs idées de justice. Il
faut aussi dire que la politique suivie par l’ancien gouvernement les a
confirmés dans leur idée de supériorité ; tout butin d’expédition militaire
étant livré à MUSINGA, couramment on disait : Le Résident est le lieutenant
du roi « Umwami yamushatse353 », il l’a pris à son service. Excusez cette
digression impestive elle peut faire comprendre le caractère et souvent les
manières de faire des Batutsi.
Après Rwidegembya viennent :
Kayondo, cousin germain comme Rwidegambya, de MUSINGA ; il a des villages près de Kigali, Ruyenzi à l’O. de la Nyavarongo, dans le Nduga, le Buganza, le Mulera, et des « ntore » un peu partout. J’expliquerai plus loin ce mot
de « ntore » ou « choisi ». C’est l’homme le plus fourbe et le plus cruel de
Nyanza, avec son ami « Rwubusisi ». (Tous deux sont maintenant vraiment
serviables). Rwubusisi, frère de Rwudegembya, commande le Kanage entre
Rubengera354 et Kisenyi, a beaucoup de troupeaux, de terres dans le Bugan353 « Le Mwami l’a voulu auprès de lui ».
354 Ou Lubengera.

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za. Très débrouillard, très craint de tous ses gens, était autrement le grand
homme d’affaires de Kigali. Mpetamatshumu, tuteur de Nyantabana, fils de
+ Kabale, dont la résidence principale est à Buye, dans le Nduga, a des villages un peu partout. Le Bugesera (E. de la Nyavarongo, entre le Kagera).
Nyirinkwaya à Isivu (Bwanamukari), Katenzi
(Marangara) Murambi, des villages dans le
Buganza, des ntore un peu partout. Munyakigeli, à Mageregere, (près de Kigali) dans le
Marangara… Rwamagnwa, chef de la fraction
des Bega appelée des « Batanyagwa » (qui ne
sont pas dépossédés) à qui fut le succès de la
bataille de Rutshuntshu, chef du Budaha,
province qui va de la Nyavarongo jusqu’à la
forêt du Kanage, au nord de la route KigaliRubengeli, jusqu’à Kingogo, avec son Rugo
principal à Bijoje, chef aussi de « Nyarugulu »
province au S.O. d’Isavi, avec son autre rugo
de « Muburoha ». Dans le Budaha habitent
LE CHEF RWUBUSISI ( ?)
ses frères : Seruhuga (+ hab. ku Kibanda), Kanimba (à Murambi), Ngamye (à Kuvumu), son cousin Biteginuma à Gasave,
Rwanyinde (à Tshajengo), un Munyabo du Mpororo pris autrefois par Rwabugiri et adopté par Rwamangwa. Rwamangwa ne représente pas extérieurement, mais c’est le plus serviable et le plus aimable de tous les Bega.
Quand il est à Nyanza ou dans le Nyarugulu c’est Seruhuga qui le remplace
au Budaha.
Les principaux chefs des Banyeginya sont :
Les frères de MUSINGA d’abord, déjà nommés : tous bienveillants, plus
aimables pour les Européens, peut-être parce qu’ils ont plus à craindre de
Nyanza ; fréquemment on leur diminue leurs chefferies. Tshitatire a son rugo
principal à « Ku nkubi », entre Isavi et Nyaruhengeli ; Nshozamihigo à
« Rwamraba » à une heure au S. de Kabgayi ; Sharangabo, dans le Buganza,
à Rwamagana. Nshozamihigo est malade (syphilis) excessivement sourd, et
remplacé ordinairement par ses fils « Nyirimbilima » qui a son habitation
principale à « Katonde », dans le Bukonya, sud du Mulera, sa mère « Nyiramarunganwa » habite à « Iruri » colline voisine de Kabgayi à l’E. ; et « Nyarubuga » qui a son habitation principale dans le « Buberuka » près du lac supérieur (Bolero) du Mulera, sa mère est « Habungabunga », qui habite à Ntegno » à ¾ d’heure au S.S.O. de Rwamaraba. De Tshitatire je ne connais que
deux fils : Musonera et Semutwa.
Sezekeya, chef du Nyakare, O. de Nyaruhengeli, avec son habitation principale à « Bubvumo » tout près et à l’O. de Nyaruhengeli. Il a Mbazi près
d’Isavi, des villages entre Isvai et Nyanza…
Rwangeyo, Buganza, Nduga, Mulera, Marangara près de Kigali…
Bushako, le Bugoyi, (Rwakadigi est son « ntebe » ou remplaçant, Gashari
(Kilinda) une partie de Kanage,…
Kabera, a le pays des « Bashumba » entre le Nyakare et Imbura (Urundi)
l’E. de Marangara ; son habitation est à « Jenda » près du passage de
l’Akanyaru « Nyamwiza » qui va dans le Bugesera, – le Ndara SE. d’Isavi.
Biganda, commande dans le Mulera, le Bushiru, le Bulisa, le Marangara,
son habitation està Rulambo, à 6 heures à E.N.E. de Kabgayi.

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Rutebuka, commande dans le Marangara, « Mukabati », à 5 heures
E.N.E. de Kabgayi ; il a des « ntore », le Buganza (Rulamira) – Mayaga, (partie
du Marangara près de l’Akanyaru (O.), le Bugaya province au N.N.E. de Rulindo, un peu du Bugesera. D’ordinaire remplacé par ses fils : Ruboya qui
habite à Gifumba près de Kabgayi (1 heure à l’O.) et Ruyonza, qui habite à
Gitovu, dans le Mayaga, peu loin du passage de Nyamwiza.
Nturo, cousin de MUSINGA, grand ami et frère de sang de Rwubusisi, de
Kayondo tous à 2 heures à l’E. de Kabgayi et le Nyavarongo, son habitation
est Mwendo (4 heures O.S.O. de Kabagyi) le Nduga, Mukingo à 1 heure de
Nyanza, près de Kigali, le Buganza…
Nyiriminega, commande le Kingoga (N. du Budaha) et l’Itare.
Sendaganje, Mushobati, à 2 heures O. de Kabgayi, a des villages dans le
Bwanamukare…
Kanuma a la moitié du Gisaka, les « Baraka ? » de la mission de Zaza.
Parmi les autres grands chefs d’autres familles il suffit de les nommer :
Nashumura, (un Mutsobe) qui a le Bumbogo, le Rulisa, une partie du
Buberuka.
Rwatangabo a le Mutara.
Rusera le Bunyambilira, et Gitongati à 1 ¼ h. de Kabgayi sur la route de
Rubengera355.
-----------------------------------------------De cette fastidieuse nomenclature il appert que le système suivi est le
morcellement à outrance, par crainte qu’un chef ne devienne trop puissant.
Le Bugoyi, le Kingogo, le Budaha, le Kisaka, le Kinyaga, sont les provinces
qui jouissent un peu d’unité. C’est ce qui a toujours fait la difficulté du
Gouvernement Européen.
MUSINGA distribue non les chefferies, mais les collines ou parties de collines aux grands Batutsi. A côté d’eux de plus en plus il a ses « bagaragu »,
batutsi même bahutu qui viennent se mettre à son service, lui faire la cour
« guhakwa » pour avoir un ou plusieurs villages. Ces villages, MUSINGA les
prend aux chefs et ainsi se constitue de plus en plus un groupe nombreux
d’hommes qui sont « à lui ». Pour prendre exemple, la colline de « Mbare »
près de Kabgayi nominalement est à Nshozamihigo, en réalité il n’a plus là
que quatre ou cinq Bahutu, la colline a été donnée par MUSINGA à 4 chefs
(petits) qui sont ses bagaragu Mulinzi, Nyabugondo, Sebatwa, Sebakunda,
voir même un 5e Kashaza qui n’a que 5 Bahutu ! Ce qui complique encore ce
système impossible, c’est ce qu’on appelle les « ntore ». Un « ntore » de « Kutora » prendre, choisir, c’est un individu, ou une famille de trois, 4, 5 individus, qu’un chef demande au mwami, dans un village qui appartient à un
autre chef. La raison sera d’avoir quelqu’un pour garder un bout de pâturage, ou parce que le chef du dit village n’est pas bien en cour, ou comme récompense d’un service… c’est un pied à terre qui servira à s’agrandir, en
attendant, c’est une source de chicane, et une difficulté de gouvernement.
Les grands chefs sont d’ordinaire à Nyanza, très rarement chez eux.
D’ailleurs ils ne sont chez eux que lorsque MUSINGA les congédie ! Ces chefs
355 Ou Lubengera.

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ont autour d’eux toujours un certain nombre de sous-chefs qui se changent,
de bagaragu en suivants, lesquels ont toujours aussi quelques hommes.
Tout ce monde est nourri par les provisions apportées de leurs villages respectifs, c’est « kungemulira ».
Les chefs à leur tour distribuent leurs villages à des sous-chefs, ceux-ci à
d’autres. Il en va de même des troupeaux. Les grands chefs reçoivent leurs
troupeaux du mwami, puis la subdivision commence interminable, jusqu’au
simple muhutu qui reçoit une ou deux bêtes, ce qui le constitue « mugaragu » en opposition de muhutu qui n’a pas reçu de vaches de son chef et qui
par suite est appelé « Muletwa » ou « Mutaka ».

Cette division est importante pour l’impôt aux chefs. Autre difficulté, un
muhutu peut aller demander une vache à un mututsi ou un riche muhutu
qui n’est pas son chef, il sera alors mugaragu et muletwa !
En faite MUSINGA seul a vraiment le droit de propriété, car il donne terre
et troupeaux et les reprend à son gré. Sur toute l’échelle de la hiérarchie il
en va de même. Chaque chef grand ou petit peut piller à son gré ses inférieurs, et les petits chefs ne sont pas les moins terribles. Tous ont le droit de
prendre troupeaux de gros au petit bétail, villages ou champs (s’il s’agit d’un
pauvre hère) récoltes même la hutte en un mot tout ce qui leur plaît. Ce sera
toujours le grand obstacle à la petite colonisation indigène ; comme il n’y
a pas de stabilité on ne se lance pas ; cultiver des produits étrangers est ou
peut être dangereux, cela peut être un prétexte à l’accusation d’un envieux.
Batutsi et Bahutu paient l’impôt à MUSINGA. S’ils ont un troupeau ils
donnent une vache à lait à MUSINGA et une à sa mère. Un mugaragu qui ne
se sent pas encore très solide, donne aussi une vache à lait au grand chef,
qui l’a introduit près de MUSINGA ou près de sa mère. C’est toute leur redevance. Encore a-t-on soin de prendre ces bêtes chez « ses gens » et non dans
« ses troupeaux » simplement gardés par des bouviers, donc non distribués.

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Les gens peu riches donnent des étoffes, des perles, du miel. Aux grandes
fêtes (le mugaragu c.à.d. lorsqu’on apporte du Bombogo les prémices du
sorgho et du mil, en février-mars et surtout à la fin des pluies, en juin, après
les jours de tristesse « kujura igitshulasi ») les chefs importants apportent un
cadeau à MUSINGA et à sa mère, c’est toujours une vache, les bagaragu
moins fortunés un petit cadeau. Lorsqu’il y a un deuil dans la famille de
MUSINGA, le même cadeau est obligatoire, c’est un « kurora ».
L’impôt payé par les provinces (les Bahutu) au roi s’appelle « ikoro ». Le
Nduga et le Marangara ne paient pas l’ikoro parce que ces deux provinces
sont les plus pauvres, puis parce que les gens y ont nombre de petites redevances spéciales et de travaux pour MUSINGA et pour les chefs.
Les Bahutu avons-nous dit, sont ou baletwa (on dit aussi bataka, parce
qu’ils donnent l’impôt du butaka c’est-à-dire de la terre) ou bagaragu.
Le muletwa d’abord cultive trois jours pour lui, et deux jours pour le chef,
le 6e est jour de repos. Autrefois c’était 4 jours pour lui et 1 jour pour le chef.
Autour des missions et des stations du Gouvernement l’usage à prévalu de
4 jours pour le muhutu et 2 jours pour le chef, quelques rares ne demandent
qu’un jour quelques autres 3, le dimanche reste libre. Dans les provinces du
Nord, Bugoyi, Bushiru, Kingogo, Mulera, cet impôt est à peine connu. Il s’est
répandu dans les autres surtout depuis 1906 et 1908.
A chaque récolte le muletwa donne à son chef un panier de haricots, de
pois, panier plus au moins grand suivant que la province est plus ou moins
productive. Souvent ils donnent un panier, c’est le « rutete » mais il y a toujours avec une cruche de bière pour le « kusohoza », c’est-à-dire faire bien
recevoir l’impôt. Dans le Nduga et le Marangara ils ne donnent pour haricots
et pour poids que « l’ipfukire », c’est-à-dire un petit panier de quelques kilogs. seulement, la récolte des haricots et des pois étant insignifiante, mais
ils donnent le « rutete » pour le sorgho. Pour l’éleusine on donne aussi un
panier. Depuis deux ans beaucoup de petits chefs demandent une pioche
par récolte, dans le Marangara et le Nduga, par famille. (Les pioches étaient
importées pour les ¾ au moins du territoire Belge du Bunyabongo, pays de
Nya Gesi de Kabale, et pendant la guerre la disette s’en faisait sentir).
De plus les Baletwa, du moins pour le Nduga et le Marangara, vont construire à Nyanza, maisons, enceintes de MUSINGA, et les « bilaro » ou petites
maisons et enceintes que chaque chef un peu important a à Nyanza. Ils doivent encore « kuralira », c’est-à-dire veiller la nuit le « rugo » du chef ; cette
corvée est d’autant plus astreignante que le chef à moins de monde, car ses
gens la font à tour de rôle 2 ou plus à la fois suivant l’importance du chef.
Au (sic) baletwa encore de « kugemulira » leur maître c.à.d. de porter de la
nourriture, du lait, de la bière quand le chef est à Nyanza, ou en voyage ou
dans une autre de ses habitations. Dans les provinces riches en miel, comme le Kingogo, le Mulera, le Kinyuga (sic), le Bushiru, le Kisaka, chaque
famille fournit une cruche de miel. De ces provinces d’ordinaire, les Bahutu
ne sont pas « kuralira », ce n’est pas comme au Nord.
A côté de cet impôt régulier il y a l’arbitraire, surtout là où se trouvent
beaucoup de petits Batutsi, comme dans le Nduga et le Marangara ; le chef
surtout la femme du chef, prend ce qui lui plait : les nyamunyu (bananes
pour cuire), les ignames… etc. qui sont à point, et le muhutu s’exécute pour
ne pas se faire congédier de son champ.

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Dans les provinces à « ikoro » c’est-à-dire à impôt à porter chez MUSINGA, les petits chefs de village réunissent l’impôt en haricots, pois, sorgho,
miel, de leurs gens ; ils prennent leur part, et portent le reste au chef supérieur, celui-ci prélève encore sa part, et porte ensuite chez son chef, et ainsi
de suite jusqu’au grand chef qui doit présenter l’impôt à MUSINGA. Ce grand
chef doit remplir, suivant l’importance de ses terres, 2, 3, 4, grands paniers
(bigega) comme on voit à côté de chaque hutte indigène. Cet impôt est accompagné d’une ou de deux vaches, prise par le chef chez ses bagaragu,
pour « kusohoza », faire agréer l’impôt. Les gens du chef apportent cet impôt
à Nyanza, y restent parfois 5, 6 8 jours avant de le présenter, puis parfois on
les y garde 15 jours s’il y a du travail.
Les « Bagaragu », c’est-à-dire les Bahutu qui ont reçu une ou plusieurs
vaches de leur chef, n’ont pas à cultiver pour leur chef, ils ne lui donnent
pas l’impôt des récoltes, ils donnent seulement de la bière de bananes, et, en
son temps, de sorgho, d’éleusine. Il n’y a pas d’époques fixes. S’il n’y a pas
assez fréquemment on lui reprend sa bête ou une de ses bêtes. Le mugaragu
est donc sorti du « buletwa » (avuye ku buletwa).
Le mugaragu bâtit régulièrement le « nkiki » c’est-à-dire les enceintes, les
huttes de son chef, les huttes pour les veaux ; il apporte pour cela de chez
lui le bois, les roseaux, les liens parfois même fournit la paille, d’autrefois va
seulement la chercher là où le chef l’indique.
Il doit « gufata igihe » faire son temps de service chez son chef, c’est-à-dire
qu’il vient passer quelques jours, parfois 8 -15 jours à son tour chez le chef
et ce service vient autant fréquemment que le chef à moins de monde ; il va
ainsi un mois à Nyanza au moins 2, 3, fois l’an avec son chef. Le travail
consiste à être là, à causer, amuser le chef ou sa femme, à être prêt à être
envoyé comme émissaire n’importe où. Le mugaragu accompagne le chef
dans ses voyages, dans ses changements d’habitation, puis rentre chez lui, il
reviendra « gufati igihe » en son temps ; il porte la femme de son chef dans
tous ces déplacements, ou le chef lui-même s’il est vieux ou malade. (On
porte dans le « ngobyi » hamac indigène en forme de long panier en bambou ;
le ngobyi est porté par 4 hommes à la fois). Le mugaragu ne peut vendre
aucune vache ou génisse ou la donner pour acheter une femme, sans
l’autorisation du chef. Quand le mugaragu a beaucoup de vaches il doit en
donner en cadeau, « kutura » à son chef.
Beaucoup de chefs ont reçu des gens (des Bahutu) de MUSINGA ; ils ne
possèdent pas les villages, mais ont seulement les habitants en totalité ou en
partie ; on dit qu’ils commandent « kungabo » ou encore « kumuheto » (les
ngabo sont les troupes, les hommes armés, le muheto c’est l’arc). Ces chefs
sont plus aimés, parce qu’ils assistent leurs gens dans leurs procès, leur
font rentrer en possession de leurs biens.
Ils ont intérêt à s’occuper de leurs gens, les gens ne tenant d’eux ni la
terre, ni d’ordinaire les bêtes à cornes. Leurs « nagabo » – leurs gens – leur
donnent de la bière, une chèvre ou un mouton, des pioches, ceux qui ont des
vaches, au moins cinq, en donnent une par famille tous les 2 ans, parfois
moins.
Donc il peut se trouver (et il s’en trouve beaucoup) des Bahutu qui paient
l’impôt du « butaka » ou de la terre qu’ils tiennent d’un chef, puis celui des
bagaragu parce qu’ils ont reçu une vache d’un autre chef ; enfin celui du
« muheto » parce qu’un autre chef les commande « ku ngabo ».

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A ces impôts réguliers il faut ajouter les impôts ou subjections passagères
venant soit des circonstances, soit des coutumes ou vaines croyances. Ces
impôts irréguliers qui vont suivre sont donnés par tous sans distinction,
baletwa et bagaragu.
Des circonstances viennent les « marari » et les « mazimano ». Les deux,
souvent pris l’un pour l’autre ne sont cependant pas semblables. Les « marari » sont la nourriture quelle qu’elle soit donnée aux étrangers qui viennent
camper ou loger chez un chef ou sur son terrain. Donc viande, haricots,
farine, bière, miel beurre, bois peuvent constituer les « marari ». Les gens du
chef donnent tous, ou en partie et à tour de rôle, suivant le nombre de gens
à nourrir, mais de ces « marari » le chef petit ou grand prend toujours sa
part, quand il donne une chèvre, il en ramasse d’ordinaire 2, 3, … Du Nduga
et du Marangara vont régulièrement à Nyanza des « marari » pour les passagers de Nyanza, Européens, Indiens, et indigènes qui viennent demander à
MUSINGA de quoi se nourrir, c’est fréquent pour ses petits bagaragu. En
temps extraordinaire ou quand de grandes caravanes sont annoncées les
autres provinces envoient des « marari ». Sur ce qu’il demande pour Nyanza,
le chef prend aussi son bénéfice.
Les « mazimano » sont surtout les cadeaux que l’on donne aux envoyés ou
émissaires de MUSINGA, dans les voyages qu’il leur fait faire, partout où ils
campent ; aux envoyés d’un grand chef dans sa province, aux hommes envoyés par MUSINGA ou par un chef pour trancher un procès ou faire une
sentence rendue ; aux guides donnés par MUSINGA ou par un grand chef, à
une caravane importante, à un personnage… etc. Ces « mazimano » peuvent
consister en vaches, taureaux, chèvres, pioches… que le chef cherche chez
ses gens à tour de rôle.
Des coutumes ou vaines croyances vient l’obligation de cesser toute
culture une journée tout entière si quelqu’un meurt sur la colline, même si
c’est un enfant d’un jour. Quand il s’agit d’un mort dans la famille d’un chef
l’interruption du travail peut atteindre 15 jours et plus (pour le mwami, les
taureaux, boucs, béliers, coqs sont éloignées des femelles, les produits
conçus dans ce temps sont tués) pour le mwami, sa mère de 3 à 6 mois.
Pour une femme « régulière » non une concubine du mwami ou un de ses
enfants 15 jours à un mois. Obligation encore, dans le Nduga et le Marangara de cesser le travail un jour dans le village où un chien est crevé ! A peu
près partout même obligation quand la grêle est tombée, ou de la pluie avec
un vent violent, ou la foudre. A celui qui enfreint cette coutume on prend la
pioche. Baletwa et bagaragu indistinctement doivent fournir les poules, les
poussins pour les procès, pour savoir l’issue des évènements, les moutons
pour les sacrifices. La seule différence est que le chef prend aux premiers et
demande aux seconds. C’est simple question de forme.
Les plus heureux parmi les Banyarwanda sont les Batwa, hommes de la
caste inférieure, caste méprisée mais crainte. Ils ne cultivent pas ou presque
pas, ne travaillent pas, sauf les femmes qui ont le métier de potiers, ne manquent guère de viande, mangent et boivent bien. Ils n’ont pas d’impôt, parfois ils apportent une cruche, une pipe en cadeau à leur chef et c’est tout.
Tout le monde leur donne. C’est que ce sont les gens à tout faire des chefs,
et on les dit fidèles comme des chiens. Les chefs y tiennent beaucoup, acceptent difficilement de chasser, battre ou tuer un de leurs Batwa. A Nyanza il
en est de même. Les animaux sacrifiés leur sont donnés, ils sont les bour-

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reaux en titre, ne reculant devant aucune besogne, aucun mauvais coup. Je
n’ai vu qu’une fois, en décembre 1907 que MUSINGA ait fait tuer toute une
nombreuse famille de Batwa ; leur crime était d’avoir laisser éteindre le feu
sacré qui doit toujours brûler dans la hutte du mwami. Cette situation privilégiée vient de ce que la légende raconte que Ruganzu, l’un des premiers
ancêtres de MUSINGA poursuivi par des ennemis, fut sauvé par un mutwa
qui l’accompagnait, qui sut tirer du feu de deux bois, enfumer l’entrée de la
grotte au Ruganzu était réfugiée.
Il y a enfin des impôts spéciaux, les chasseurs donnent des peaux
d’animaux, d’autres chassent les rats à Nyanza ou chez les grands chefs ;
d’autres content les vieilles légendes à Nyanza et chez les grands chefs ;
d’autres racontent les gestes des anciens « bami » ; ces mille et un travaux
ont leurs ouvriers surtout dans le Marangara d’où le va et le vient de ces
gens à Nyanza et chez les multiples chefs du pays.
J’ai oublié de dire que les « bashumba » « bouviers » des chefs qui ont un
troupeau à soigner, ne paient pas d’impôt, ils n’ont pas le temps. A moins
évidemment qu’ils ne demandent une vache à un autre chef, dont ils deviennent alors le « mugaragu ».
-----------------------------------------------Dans le Ruanda trois races sont en présence : les Batutsi, les Bahutu et
les Batwa.
1) Les Batutsi, d’origine Hamite probablement, comme le montrent beaucoup de leurs usages, sans parler des éléments physiologiques. C’est la race
conquérante et maîtresse bien que peu nombreuse. Je ne crois guère qu’il
y ait plus de 20.000 (vingt mille) Batutsi dans le Ruanda. Cette race est
sœur des Batutsi de l’Urundi, (dans l’Urundi il faut mettre à part les « Baganwa » qui sont de la famille royale, mais qui après 3 ou 4 générations ne
sont plus souvent appelés que Batutsi). Dans le pays de Marangara et dans
le Nduga, les Batutsi sont plus nombreux que dans les excentriques, le Buganza et le Mutara exceptés, qui sont pays de pâturages. Comme aucun
recensement n’a été fait parce qu’on avait commencé dans le centre du
Ruanda (les seuls pays où le recensement a été fait parce qu’on avait commencé à y prélever l’impôt de 1 Rp. par tête sont le Bugoyi, le Bwanatshombwe (Kigali), le Bulisa, une partie du Buganza, le Kisaka) il est difficile
de donner un chiffre exact pour la population mututsi du centre. Pour Marangara (avec les Mayaga) elle ne dépasse guère 2.500 à 3.000 je crois. Le
Budaha a peu de Batutsi, sauf dans sa partie sud, où ils sont assez nombreux. Il y a à remarquer que dans le Marangara et le Nduga beaucoup de
Batutsi, parce qu’ils ont des troupeaux, se disent Batutsi sans l’être ;
tout comme au Bugoyi et au Mulera les gens appellent assez communément les habitants du Nduga, par le seul fait qu’ils ont des troupeaux,
« abatutsi b’Induga » « Batutsi du Nduga » ou habitant le centre du pays,
ce qui revient un peu à dire « les citadins ».

260

LE MWAMI MUSINGA AVEC SES ENFANTS

2) Les Bahutu c’est le peuple ordinaire. On a donné beaucoup de chiffres
avec même un écart d’un million et demi. A défaut de documents authentiques je m’arrêterais volontiers au chiffre de 2 million ¼ pour le Ruanda. Le
Marangara est de population peu dense ; dans un rayon de 10 à 12 kilom
autour de la mission de Kabgayi, ce qui correspond à peu près au petit croquis356 ci-joint des villages autour de la mission, (de Mushobati à Kivumu,
O.E. et du pied de Muhanga à Kagayo N.S.) nous comptons environ 25.000
habitants357. La colline même de Kabgayi est petite et en plus des missionnaires et des enfants de l’école du vicariat, il n’y a que 12 ménages de jeunes
gens élevés par nous, deux exceptés. En allant de Kabgayi vers la Nyavarongo et Lubengera358, le pays est moins peuplé. De l’autre côté de la Nyavarongo à l’O. le Budaha a surtout au nid une population assez agglomérée, mais
moins forte je crois que le Marangara. Au N. du Budaha, le Kingogo compte
un des pays riches et peuplés, plus peuplé que le centre.
Le pays de Marangara est peu peuplé (la population est d’autant plus
clairsemée qu’on s’éloigne davantage de Kabgayi) parce que c’est dit-on un
pays de « famine ». Le sol est sablonneux assez peu fertile, la pluie manque
parfois, mais la vraie raison de ce dicton, c’est que les gens n’y ont que peu
de champs, les Batutsi empêchent les cultures plus grandes pour avoir davantage de pâturages. Une autre raison c’est la multitude de corvées pour les
chefs, corvées moins nombreuses dans le pays d’Isavi et surtout au Nord, au
Bugoyi, Mulera, corvées augmentées par le grand nombre de Batutsi ayant
356 Ce petit croquis n’a pas été retrouvé.
357 Le chiffre est presque illisible.
358 Ou Rubengera.

261

une habitation dans le pays et des villages ailleurs, et par le voisinage de
Nyanza. La troisième raison, c’est l’absence pour le Muhutu de toute sécurité
pour l’avenir, à cause de la facilité avec laquelle pour une raison futile, ils
sont chassés de leurs champs et de leurs huttes, même quelques jours avant
la récolte, sans que souvent on leur permette de faire cette récolte. Insécurité
encore à la saison sèche, cas si l’herbe vient à manquer dans le marais pour
les troupeaux, – le marais est la dernière mais ordinaire ressource en Août,
Septembre – le Mututsi n’hésite guère à faire paître ses bêtes dans les
champs des patates douces.
La population du Marangara est assez flottante et variable du fait de
l’insuffisance fréquente des récoltes. Une partie assez considérable de la
population est fournie par le Mulero, voir même le Bukamba (Bufumbiro). A
cause de la vendetta par trop développée dans ces pays, des familles descendent dans le Marangara suivent le (sic) chefs d’autrefois ; ce sont les gens
qui ont reçu une vache qui suivent leur patron.
Les gens cependant tiennent au Marangara, au Nduga, qui est de même
régime et de même ressource, parce que beaucoup ont une ou plusieurs
vaches qu’ils ont reçues soit du chef de leur village, soit beaucoup fréquemment d’un autre Mututsi ou d’un riche muhutu. Pour la bête dont ils ont
seulement la jouissance ou l’usufruit et qui peut bien être ravie du jour au le
demain il faut bien supporter quelque chose ! Le grand proverbe du Ruanda
est : « Kileka umwami, nta kuruta inka mu Ruanda » « Dans le Ruanda, le
grand chef excepté, rien n’est supérieur à la vache ».
Le sol je l’ai dit est peu fertile, sablonneux, la couche d’humus peu épaisse et d’ordinaire le sous-sol est très pierreux, très perméable à l’eau de sorte
que le sol est très vite desséché. Les haricots, les pois sont cultivés ; mais en
petite quantité par manque de terrain ; les gens vont à chaque récolte, acheter pour vivre les pois dans le Kingogo, le Bushiru ; les haricots dans le pays
d’Isavi, le Mulera. Les patates douces sont plantées sur les montagnes, à
l’époque des pluies ; et à la saison sèche dans les marais de plus en plus
depuis 1908 ; malheureusement le manque de nourriture presse toujours les
gens et les patates sont souvent arrachées alors qu’elles sont à peine à la
moitié de leur développement. Les bananeraies sont peu abondantes. La
vraie culture du pays c’est le sorgho, mais le blanc « rubere » y est inconnu,
par ci par là un peu d’éleusine, d’ignames.
Le caféier, semble-t-il, réussirait bien, mais à découvert et non sous le
couvert des bananeraies, sauf quand la plante est jeune. Le Guatemala semble mieux réussir, le Moka et le Bourbon, chez nous, ont été presque toujours attaqués par la maladie. Le blé jusqu’à présent, malgré les essais annuels, même bisannuel, ne nous a à peu près rien donné. Les indigènes
naturellement n’en cultivent pas ; la raison est toujours le manque de
champs.
Le pays de Marangara, comme le Nduga qui lui est à tout point de vue
semblable, est surtout pays de pâturages. Les pâturages sont très maigres
en général, sauf dans la partie de l’E., avoisinant le Marangara.
Comme le pays est complètement déboisé, les pluies ne sont pas toujours
très régulières, l’érosion est très forte sur le sommet des hauts plateaux,
aussi parfois l’herbe courte, peu épaisse, est-elle plutôt rare, laissant à per-

262

cevoir de larges places de tellurite359 presque pure. C’est cependant un des
pays préférés des Batutsi, et les troupeaux y sont très nombreux. J’ai moimême entendu dire de M. Kandt, l’ancien Résident de Kigali, qu’à son
avis, quatre hectares de pâturages étaient nécessaires pour une vache.
Cela me parait une exagération assez forte, mais le mot est à citer, pour dire
que les pâturages ne sont pas riches. Les meilleurs pâturages du Ruanda
sont dans le Kinyaga (province de Changugu) où Rwidegembya a une partie
de ses troupeaux, le Sud et le Sud-Ouest de Nyaruhengeli, près de
l’Akanyaru, où il y a plus d’humidité et « de la brousse », le N.O. du Ruanda
(Bigogo, Ruhengeri) et en général les régions comme ces deux pays qui sont
en forêt de bambous ou autre, en brousse, parce que même en saison sèche
les troupeaux trouvent de quoi paître, v.g. le Bugesera, le Buberuka, le Mutara…, et le Buganza, pays des « Nyambo » ou vaches sacrées. D’ordinaire à
la saison sèche, les troupeaux des grands chefs du Marangara et du Nduga
montent au Nord, ou vont au S.O. de la Nyavarongo. Il est donc assez difficile de donner un nombre même approximatif pour ces troupeaux. De plus,
chaque chef un peu important, quand il va à Nyanza, ou en voyage emmène
un certain nombre de bêtes donnant du lait, pour son entretien, c’est ce
qu’on appelle des « nzishwa ». Des Batutsi qui [ont] plusieurs habitations ou
« rugo » font souvent aller des bêtes à lait ou des troupeaux d’une demeure à
l’autre. Peut-être pourrait-on dire qu’il y a 1 à 2 millions de bêtes à cornes
dans le Ruanda ; c’est une évaluation que j’ai souvent entendue, mais je la
donne absolument sous toutes réserves, n’ayant pas de base suffissante
d’appréciation. Ce que je puis dire, c’est que dans le Marangara et dans le
Nduga, la plupart des Bahutu ont reçu une ou deux bêtes en usufruit des
Batutsi, que chaque Mututsi a au moins quelques têtes et les grands chefs
[ont un] ou deux troupeaux allant de 30 à 200 têtes. C’est donc une appréciation assez vague.
Dans le Marangara, le Nduga, le Budaha, comme ailleurs dans le Ruanda
la « tsétsé » des troupeaux n’existe pas semble-t-il, ce qui est tout le contraire
dans le Karagwe, c.à.d. l’Est de la Kagera, de l’autre côté du Kisaka,
l’Usambiro, l’Unyanyembe (pays d’Ushirombo – Tabora) le danger des troupeaux est surtout dans l’abondance de sangsues dans les marais. C’est pour
obvier à ce danger que les Batutsi font rarement abreuver leurs bêtes au
marais même, mais bien dans des abreuvoirs de glaise ou d’argile, établis un
peu partout près des marais et appelés « bibumbiro » du verbe « kubumba »,
pétrir. Ces « bibumbiro » sont chaque jour remplis par les bouviers ou les
« bagaragu » des chefs. Les troupeaux de la forêt, surtout des bambous, et,
en général ceux du Nord et de l’Ouest, ne peuvent guère descendre au centre
que d’une manière très lente et progressive, à cause de la différence des climats, des pâturages et de l’abondance des mouches.
En général il y a peu de chèvres et de moutons dans le Marangara et le
Nduga, les grands troupeaux de petit bétail sont dans les pays du Nord, le
Bugesera, le pays d’Isavi et le Kinyaga. Pour les transactions la chèvre est
plus estimée que le mouton. A part le Bugoyi, le Mulera, à peu près partout
ailleurs on ne mange pas le mouton, mais seulement la chèvre ; sauf évi359 Il s’agit probablement d’une faute de frappe ; il faut lire « latérite ».

263

demment quand un mouton crève ; dans ce cas il n’est pas perdu pour son
propriétaire, mais c’est en cachette. Les Batwa mangent toute viande.
Au point de vue du sous-sol et de ses richesses minérales éventuelles, je
n’en sais rien. Rien n’est apparent, aucune prospection n’a été faite dans le
pays. Une fois seulement j’ai entendu un prospecteur anglais, je crois, affirmer qu’il y avait de l’or au Sud d’Isavi, près de la montagne de Kisagara
(2 ¼ h. d’Isavi) et peut-être dans le Bisi, haute chaine volcanique à 3 1/2
(sic) d’Isavi. Cest de l’oüi-dire dont je ne puis dire naturellement la valeur. Le
prospecteur en question emportait avec lui quelques échantillons de roches.
Un peu comme partout en Afrique, les rivières semblent charrier de l’or,
mais en quantité infime. Monsieur le Commandant Bastien lui-même, lors
de la délimitation du Contesté a essayé quelques expériences avec le sable de
la Sebeya près [de] Kisenyi, mais disait que les quantités étaient insignifiantes.
3) J’ai laissé les Batwa de côté. Ils se divisent pour les Banyarwanda en
« Batwa b’ikihugu », Batwa habitant le pays, et « Batwa b’ishyamba » Batwa
de la forêt. Les premiers sont plus civilisés ! Quelques milliers pour tout le
Ruanda, se font remarquer en général par leur sans-gêne, leur malpropreté
de leurs huttes sans enceinte, leur paresse. Ils cultivent très peu, vivent
bien, parce qu’ils sont les hommes à tout faire des chefs et les hommes de
toute mauvaise besogne ; on les craint beaucoup, on ne leur refuse guère ce
qu’ils demandent. Ils courent les cérémonies nocturnes pour avoir de la bière. Chaque grand chef en a un certain nombre qui habitent de méchantes
huttes près de son logis. Ils ne paient pas d’impôt, leurs femmes exercent le
métier de potiers, quelquefois eux-mêmes, mais si rarement ! A Nyanza MUSINGA en a toujours une troupe avec le « chef des Batwa » ; ce sont eux qui
portent le roi en « ngobyi » ou hamac indigène, sont les exécuteurs des hautes œuvres. Près de Nyanza à 2 heures au Sud sur la route d’Isavi, ils ont
toute une colline à eux, « uwa Batwa », celle des Batwa, ont même des Bahutu à leur service, possèdent des troupeaux. Ces Batwa de Nyanza sont en
effet riches et il est difficile, même au physique de les distinguer des
Bahutu aisés. Un peu partout dans le Marangara, le Nduga il y a des petits
groupes de trois, quatre familles de Batwa ; dans un village voisin de Kabgayi, il y a de ces groupes.
Les Batwa de la forêt sont beaucoup moins nombreux, quelques centaines, dans les forêts du Kingogo (Gunzu est leur chef) du Bushiru-Bugoyi, du
Mulera (au pied du Muhabura) du Kinyaga et Ndorwa. Ils vivent de chasse,
surtout de rapines en rançonnant les voyageurs. « Kurakama ishyamba »
disent-ils « C’est à nous de traire la forêt ». Ils sont craintifs cependant, ne
cultivent que très peu de pois. Sur tous, les chefs, les Batutsi ont absolument toute autorité, mais ne les molestent jamais, parce qu’ils s’en servent.
Ceux de la forêt fournissent les peaux de singe, très appréciées des Batutsi,
et celles de serval, de léopard, toujours employées dans les cérémonies religieuses et les fêtes. Ils fournissent aussi l’ivoire des éléphants qu’ils peuvent
abattre, car toutes les pointes doivent aller chez MUSINGA. Cependant il y a
à se garder d’une exagération, celle d’attribuer uniquement aux Batwa les
crimes et le pillage qui se font sur les routes traversant les forêts ; bon nombre doivent être attribués aux « bashumba » ou bouviers des troupeaux qui
passent dans ces forêts. C’est un point dont nous sommes certains et pour
cause. Ces gens vivant toujours dans la forêt avec leurs troupeaux, prennent

264

quelquefois les mœurs des Batwa, mais évidemment il ne faut pas généraliser.
Deux coutumes demandent quelques mots aussi d’explication : le vol,
surtout des bêtes à cornes et la vengeance ou « guhora ». Ce sont un peu des
institutions nationales.
Les Banyarwanda n’ont pas au sujet du vol la mentalité des Européens.
Ce n’est pas voler qui est mal, mais être pris à voler. Voler, surtout des vaches est un métier, même protégé par les chefs, et pour lequel ils reçoivent
un impôt. Les chefs ont leurs voleurs, ils les protègent, ces voleurs sont
connus de tous. Ils les défendent et quand ils sont pris, à moins qu’ils ne le
soient par un chef plus influent, ils les rachètent ; donnent même, comme
j’ai encore vu le cas l’an dernier à Mubiti, dans le pays de Marangara, deux,
trois bêtes à cornes. Il n’y a guère que les voleurs qui n’ont pas de patron
puissant à ne pouvoir échapper quand ils sont pris. – De plus, si le voleur,
pris sur le fait, appartient à une famille forte, (clan, c’est ce que nous appelons famille, vg. les Bagesera, les Basinga… comme pour les Batutsi, les
Banyeginya, les Bega, les Batsobe… etc.) on n’a garde d’y toucher ; si on
venait attenter à sa vie, même en voulant le prendre, la famille poursuivrait
la vengeance, ou « kuhora ». Certains voleurs paient même des redevances
un peu singulières, comme Nshaka et ses fils (les principaux sont Rubashamuheto, Rwamisare, Bagaruka, Bizoza) donnaient à Kabale de la graisse
pour faire les « ngimbo » amulettes que Batutsi surtout et Bahutu portent au
cou sous forme de boules plus ou moins grosses. Ce Nshaka, habitant « Mu
Kibanda » dans la vallée de la Bakokwe, à 3 ½ h de Kabgayi, sur la route de
Mulera est bien un vrai chef de voleurs sans autre métier. La plupart, quand
ils ont volé une bête, donnent au chef de leur colline une cuisse et la langue.
S’ils ont volé des étoffes, ils donnent étoffes ou miel, etc. Le pays de Marangara est très riche en voleurs attitrés ; rares sont les collines qui n’en ont
pas, mais Biti, Munini, Rulima sont célèbres pour cela.
La vengeance ou « guhora » est une coutume absolument générale, dans
le Ruanda. Tout meurtrier même involontaire, même enfant, ou combattant
dans une rixe, une bataille entre chefs, entre famille-clan est poursuivie par
la famille-clan, même à 20, 30 ans de distance. De plus toute la famille-clan
du meurtrier est poursuivis jusqu’à ce qu’on lui ait tué un membre mâle,
homme fait ou petit enfant, la vengeance alors est terminée et le meurtrier
peut alors aller n’importe où sans désormais être inquiété. Les femmes ne
sont pas inquiétées.
Si en jouant un enfant tue un autre accidentellement il est tué, s’il
échappe on poursuit le clan jusqu’à ce que quelqu’un soit tombé. J’ai vu les
cas pour deux enfants de 11 à 12 ans tués par suite d’un accident de jeu.
Souvent aussi, comme difficilement les indigènes admettent que la mort de
l’un des leurs, même après une longue maladie, soit naturelle, sur la dénonciation d’un sorcier, un individu appartenant à une famille moins forte est
poursuivi et la vengeance se fait sur lui si possible, ou sur l’un de ses parents, parfois sur lui, ses parents et ses proches parents. Si l’individu sur
lequel on fait la vengeance a pu être pris vivant il se fait une cérémonie très
longue et absolument sauvage.

265

LE MWAMI MUSINGA ENTOURE PAR SES CHEFS IMPORTANTS
(A sa droite, son oncle maternel, le chef Kabare, mort en mars 1911)

266

RWAZA (1915)

DES SOLDATS BELGES A RWAZA (1916)

267

LA CONSTRUCTION D’UNE ROUTE

268

2

INFLUENCE CIVILISATRICE DES MISSIONNAIRES,
DES COMMERÇANTS,
DE L’ADMINISTRATION (1933)360

MISSIONNAIRES :
Ils sont considérés dans le territoire comme porteurs de
l’instruction et comme gardiens de la moralité. On loue en eux qu’ils
sont accessibles à tous sans distinction : tout indigène les approche
sans crainte ni méfiance ; même la dernière pauvrette, un enfant,
cause avec eux sans appréhension. C’est sans conteste pour cela
qu’ils sont au courant du jeu des confidences et d’intrigues ; jeu
qui est facilement découvert parce que tout le monde est admis à
parler. De plus, les missions ont leurs réunions régulières d’anciens qu’ils consultent avant d’agir pour la progression de leur
ministère.
360 A. SERVRANCKX, Territoire d’Astrida. Extrait du rapport de sortie de charge du 26

septembre 1933, University of Florida Digital Collections (UFDC), Africana Collection,
N° 386-454, p. 65.

269

COMMERÇANTS :
Le marché public journalier installé au poste d’Astrida361 et le
marché régional de Gasaka au Bufundu sont considérés comme un
bien pour tout le pays. Ils préviennent bien des malaises momentanés pour certaines cultures des différentes zones culturales du territoire, voire des disettes. En effet, on peut s’y procurer toutes les denrées de première nécessité.
Dans le commerce, l’indigène est heureux de pouvoir s’y procurer
les articles de pacotille venant de loin et qui ne sont pas à la portée
de tout le monde.
DE L’ADMINISTRATION :
L’évolution des coutumes indigènes est en progression constante.
Querelles et batailles d’autrefois ont cessé. On ne meurt plus pour
rien. La sécurité est entière. Banyarwanda et Barundi voyagent audelà des frontières, un simple bâton à la main. On ne destitue plus
personne par unique sentiment d’aversion ou de vengeance ; et à
ceux qui doivent quitter leurs fonctions, on laisse au moins de quoi
vivre. L’Administration coupe court aux intrigues, quand elle arrive à
les découvrir. Le Juge européen est incorruptible ; tous sont égaux
devant la loi et l’on admet plus que quelqu’un soit condamné sur
dénonciation superstitieuse. Le sort du cultivateur est grandement
amélioré par mise à leur disposition de tous terrains libres aptes à la
culture et par l’introduction des nouvelles cultures (manioc, café).
Même les femmes sont admises à se plaindre de traitements injustes et la stabilité des familles est plus garantie.
Le niveau général de la vie est relevé par une plus grande aisance ; par les articles d’habillement surtout ; les moyens mécaniques
ont réduit le portage avec ses inconvénients surtout des grandes caravanes logeant en quelque endroit. Le réseau routier est très développé et l’on voit où l’on va, sans crainte de se tromper de chemin ;
même les arbres plantés le long des routes procurent ombrage aux
voyageurs.
MESURES A PRENDRE :
Etablissement de commun accord avec le Résident, l’Administrateur, le Mwami et les Chefs de province d’un programme pour
361 Cette ville fut fondée au sud du Rwanda en hommage à la Reine belge Astrid du-

rant la période coloniale belge. Actuellement elle s’appelle Butare/Huye.

270

toute l’année, et auquel tout le monde aurait à se tenir. Au jour fixé,
une réunion générale aurait lieu au chef lieu du Territoire. Lors de
cette réunion les chefs aviseraient l’Administration des besoins les
plus pressants et les fonctionnaires cités plus haut établiraient leur
programme avec les mesures à prendre.
La nécessité de la connaissance de la langue indigène saute
aux yeux tant en vue des palabres que pour se renseigner auprès de
l’indigène sur les besoins du pays. – Fonctionnaires et Agents du
Gouvernement ne devraient pas se fier aux seuls renseignements qui
leurs sont procurés par les chefs mais avoir à cœur d’apprendre, et
d’approfondir la langue indigène afin de pouvoir constater de visu
sur les lieux ce qui a été fait et ce qui ne l’est pas : d’en connaître les
causes après enquête orale près des intéressés. A la base se trouve
la codification méthodique de travaux de l’étude de l’histoire du
territoire, de celle des coutumes antérieures de notre occupation du droit civil, foncier et pénal coutumiers ; travaux à faire
par les historiens, linguistes, ethnologues et juristes.
L’administration directe qui est le système actuel tend à adopter
la politique d’administration indirecte. – Une ébauche est projetée et
en voie d’exécution : la section pour fils de chefs au Groupe Scolaire
d’Astrida. De cette section sortiront d’ici quelques années des candidats chefs. Mais pouvons-nous nous baser sur la capacité personnelle des fils de chefs fréquentant actuellement cette section. – Je suis
pessimiste. – A mon sens d’ici une dizaine d’années les idées auront suffisamment évolué pour que le pouvoir politique et le
prestige nécessaire à son exercice ne dépendent plus, comme
jadis uniquement, et toujours en ordre principal de la possession
du bétail. (Un muhutu pourra-t-il commander des Bahutu et surtout des BATUTSI.) – je suis optimiste pour l’avenir. – Car les candidats chefs sortis lors de la section des chefs feront partie d’un cadre
administratif, le cadre des « fonctionnaires indigènes ». Ils y auront
été formés dans les attributions respectives sur le recensement, perception de l’impôt, construction en entretien des routes, agriculture,
etc. – Le stage de trois ans terminé, des chefs de provinces nouveaux se présenteront et la base de l’Administration indirecte
sera jetée.
Chaque province indigène, organisée sur la base de l’administration indirecte, devrait jouir d’une autonomie administrative mitigée, d’une certaine autonomie financière, de l’autonomie judiciaire
pour tout ce qui a trait aux palabres coutumières. Une caisse de province, où chaque indigène verserait sa dime, serait de rigueur pour la
substance des traitements à payer aux conseillers du chef. En effet,
chaque province devrait être pourvue d’un conseil législatif et d’un
pouvoir exécutif. Les conseillers seraient pris parmi les notables lettrés et influents, qui auraient les branches de l’exécutif et du législa271

tif dans leurs attributions. Ce stade de l’autonomie mitigée des provinces serait transitoire, car lorsque le système exposé aurait été
appliqué à toutes provinces indigènes, c.à.d. lorsque toutes seront
pourvues d’un chef formé à l’école d’Astrida, le moment sera venu de
désigner dans chaque territoire un chef indigène du territoire, parmi
les chefs de province qui se seront montrès le plus transcendant
dans chaque territoire administratif. A cette formation les conseils
législatif et exécutif des provinces seront supprimés pour constituer
les mêmes conseils près du « chef indigène du territoire ». Les plus
habiles et les plus zélés parmi les membres des conseils de province
supprimés seraient appelés à former le conseil législatif et le conseil
exécutif de la circonscription indigène du territoire. C’est à ce moment-là seulement que le Mwami aurait autorité directe. Car de fait,
c’est de ce stade qu’il administrerait directement les circonscriptions
indigènes de territoire, laissant aux différents services de l’Administration Territoriale (Service Territorial et Service Technique) le rôle
de conseiller et de contrôleur.
AUTRES MESURES A PRENDRE POUR HATER LA CIVILISATION
ET LE PROGRES :
Le service secret de renseignements devrait être continué.
Lors des déplacements les Fonctionnaires et Agents de
l’Administration devraient se renseigner sur l’état de la colline
voisine, car il est prouvé que sur les lieux personne n’oserait
parler ni se prononcer. Ils constatent par ce procédé les exactions de certains chefs et notables. Les agents indigènes sont
aptes à remplir ce rôle. Il va sans dire que ces agents ne doivent
être connus que de l’Administrateur ou de l’Agent Territorial
seul, et ne peuvent pas se connaître entre eux.
Ne pas agir sur la déposition d’un seul de ces agents, mais en
envoyer un deuxième et un troisième à l’insu les uns des autres,
pour enfin aller constater sur place. Que de services ces agents
nous ont donnés pour éclaircir les intrigues. Des chefs incitent
leurs gens à l’insubordination à l’égard de leurs sous-chefs, les
invitent même à quitter les lieux, puis vont avertir l’Administrateur et l’invitent à constater sur place que le travail imposé
n’a pas été fait, ou que les gens ont fui pour échapper aux mauvais traitements de leurs sous-chefs. – Partant ne jamais proposer la destitution d’un sous-chef sur la simple dénonciation d’un
Chef.
En ce qui concerne le tribunal indigène, ce bâtiment devrait être
installé dans un lieu digne et propre. Le parcellement de la conscription urbaine d’Astrida a englobé l’actuel tribunal indigène. Ce tribu272

nal aura sa place à côté des bâtiments administratifs. Il y aura dès
lors une surveillance. Certitude serait acquise qu’aucun jugement
n’est fait à huis clos, mais toujours devant le grand public.
Fait à Astrida en quadruple
le 26 Septembre 1933
L’Administrateur Territorial
Servranckx A.

273

MONSEIGNEUR HIRTH (1854-1932)

274

3

AU COEUR DU RUANDA CHRETIEN
(1900-1946)
RELATIONS ENTRE MISSIONNAIRES (PERES BLANCS)
ET CLERGE INDIGENE DU RUANDA
PAR UN GROUPE DE PRETRES INDIGENES362

MGR DELLEPIANE (au milieu)
Au cœur du Ruanda chrétien (1900-1946), Relations entre Missionnaires (Peres
Blancs) et Clergé indigène du Ruanda, Kabgayi, 3 août 1946, A.G.M.Afr., N° O 343/3,
37 pp. Le document est la copie d’un rapport adressé probablement à Mgr Dellepiane
(1889-1961), délégué apostolique auprès du Burundi, du Congo et du Rwanda. Il est
connu pour avoir défendu le clergé africain (M. VAN DEN ABEELE, « Dellepiane (Giovani), Monseigneur (Gênes, 1889 - Vienne, Autriche, août 1961) », in Biographie coloniale belge, Tome VII-C, 1989, col. 118-119).
362

275

Kabgayi, le 3 Août, 1946
Excellence Révérendissime et Vénéré Père,
A la dernière visite que Votre Excellence daigna faire au Ruanda,
nous avions bien désiré avoir l’honneur et le bonheur de Vous parler
intimement, mais il nous fut difficile de trouver un moment propice
et favorable, à cause de multiples circonstances. Nous avons depuis
bien des années, pas mal de sujets d’ennuis et d’embarras, pour
l’éclaircissement desquels nous aurions tout avantage et un réconfort dans notre vie apostolique.
Il y a surtout la question brûlante des « Relations entre Missionnaires et Prêtres Indigènes » qui nous hante et nous donne
du fil à retordre ; elle
se pose avec acuité,
même au Ruanda et
laisse beaucoup de
marge à faire, sur
beaucoup de points.
Les rapports sur la
marche de l’Eglise au
Ruanda se garderont
bien de montrer le
revers de la médaille ; on n’aime pas à
KABGAYI
baisser le rideau qui cache les ombres !
Nous avons dû surmonter une grande répugnance et des hésitations dues à notre timidité native, pour nous décider à dévoiler
« notre mal intime », avec objectivité et réalisme, sans exagération ni pessimisme. Nous demandons humblement pardon à Votre
Excellence de vouloir bien nous pardonner, de devoir recourir à ce
moyen, le seul jugé à notre portée, comme capable et efficace pour
adoucir un peu notre situation, qui nous paraît on ne peut plus
anormale ! Que Votre Excellence veuille nous pardonner également
de notre manque de style et du travail peu présentable, que nous
avons osé Lui présenter. Nous avons pleine confiance qu’à travers
ces lacunes et autres qui auraient pu s’y glisser contre notre volonté,
seuls nos vrais sentiments et constations vues et vécues, apparaitront à Votre Cœur Paternel.
Animés de ces sentiments de filiale confiance et d’abandon complet, nous prions Votre Excellence de daigner recevoir sous ce pli,
avec notre petite lettre, nos constatations collectives, fruit d’une expérience passée dans le ministère.
Daignez agréer, Excellence Révérendissime et Vénéré Père,
l’hommage du plus profond respect et de la piété filiale avec lesquels
276

nous sommes, de Votre Excellence Révérendissime les très humbles
et très obéissants serviteurs.
UN GROUPE DE PRETRES INDIGENES
du Vicariat du RUANDA

I.- LES DIFFICULTES DES PREMIERS TEMPS.
A.- Premières conquêtes : les Bahutu.
1.- Qui ne sait parmi les Banyaruanda que les premiers missionnaires ont eu à surmonter de grandes difficultés ! Ils avaient devant eux des esprits hostiles, des mœurs païennes bien ancrées et
du mépris de la part du roi et des notables du pays.
2.- Les Bahutu, c’est-à-dire, ceux de la classe moyenne et humble,
étaient plus timides et irrésolus, craignant de mauvaises représailles de la part de leurs suzerains. A force de bonté, de douceur
et surtout de cadeaux, les petits ou BAHUTU, étaient gagnés !
Les Missionnaires étaient, aux yeux de nos compatriotes, des anthropophages, à cause surtout de leur peau, de leur mode
d’habillement. Après quelques distributions de sel, de verroterie,
d’étoffe et de paroles aimables, les gens étaient gagnés ! Les plus
intelligents parmi les jeunes, reçurent alors des charges de confiance, comme cuisiniers, servants de table, blanchisseurs de
linge, sacristains, etc.
3.- Les jeunes gens des deux sexes commencent. L’un montre à la
maison, une épingle de sûreté, un autre un petit paquet de sel,
celui-ci un bout d’étoffe reçus du Père ! Le soir, autour du feu, les
enfants répètent les prières apprises : peu à peu les parents sont
gagnés et viennent à leur tour.
Ceux qui avaient une occupation à la Mission, n’étaient molestés
par personne, et le chef de la colline se gardait bien de les toucher : c’est « l’homme du Père », disaient le chef et les gens ! Les
Missionnaires, en effet, prenaient en main la défense de leurs
chrétiens et catéchumènes et les protégeaient efficacement contre
les empiétements et vexations du roi et des chefs de la colline ! Il
suffit de se rappeler de deux exemples typiques dans la personne
de Gulielmi Mbonyubgabo et Alipio Mvamvari, tous deux de la
Mission de Save, que le Père Classe a protégés : le roi était résolu
de les mettre à mort ! C’est à force de démarches pénibles et de

277

cadeaux en étoffes, qu’il est arrivé à amadouer le roi et son entourage !
4.- Le Bon Dieu s’est servi des moyens d’intérêt matériel pour
convertir les âmes. Après deux ou trois ans d’essais, les premiers baptêmes couronnèrent les efforts des Missionnaires, à la
stupéfaction de la classe dirigeante, animée d’autres vues supérieures (à leur sens, biens sûr !!).
B.- Ceux appelés à la deuxième heure : les Batutsi.
1.- Malgré leur hostilité envers les missionnaires, la classe dirigeante se montrait très prudente. Les Batutsi, en effet, sont plus
intelligents que les Bahutu : perspicaces, adroits, méthodiques,
hypocrites et fourbes au besoin : ils ne brusquent rien, ne montrent pas d’étonnement, pèsent soigneusement le pour et le contre
avant d’agir, ne s’affolent pas ; sont tenaces à la poursuite du but
à atteindre et emploient tous les moyens ad hoc. ILS savent se
montrer polis envers leurs pires ennemis, savent déguiser leurs
sentiments hostiles. La fourberie, l’hypocrisie, la diplomatie, voilà
en résumé l’esprit et le caractère de la classe dirigeante.
Dès que le Mutusi se voit dans l’impossibilité d’atteindre un bon
résultat, il change volontiers de tactique, et au besoin, il ira jusqu’à pousser l’obséquiosité à l’extrême et causer de l’embarras au
missionnaire.
2.- Les grands de la cour voyant l’ascendant des missionnaires
grandir et prendre de l’ampleur de jour en jour, résolurent de faire
comme le commun du peuple. Branle-bas vers le poste le plus
rapproché, pour visiter le Père, le consulter, se constituer en
quelque sorte, son protégé. Les notables se rivalisaient pour envoyer leurs enfants à l’école de la mission, mais avec ordre formel
de n’apprendre que la lecture et de l’écriture et non le catéchisme,
sous peine d’être fouettés, et même exclus du rang de la noblesse.
Mais, rien à faire avec ces maudits, ces ensorcelés des Blancs !
Les premiers emboîtent le pas, apprennent résolument la vraie religion, les autres suivent et le mouvement continue jusqu’au baptême, sans discontinuer jusqu’à présent. L’épisode de Caroli Naho, sous-chef de Mpanda, près de Kabgayi, en est le type le plus
connu.
3.- Tel et tel chef de province ou sous-chef, se félicite d’avoir obtenu ou récupéré sa chefferie ou ses vaches, grâce à l’intervention
de tel missionnaire, auprès de l’administrateur ou chez le Roi.
Mais les rôles ont changé, c’est le revers de la médaille. Le temps
de l’intervention est bien passé. Le temps des grandes conversions

278

ou Tornades (Ilivuze Umwami363, comme le disent ingénument les
simples gens) est dans le passé lointain, sans doute avec de bons
et beaux résultats, dont nous devons remercier la divine Providence !
Voyant que la protection d’antan n’existait plus, qu’il n’y a pas de
mauvaises suites pour ceux qui hésitaient à suivre le mouvement
de conversion, les uns restèrent dans leurs pratiques païennes,
les autres, les baptisés, revinrent à la vie païenne. Nous avons
donc à déplorer le retour à la vie de matérialisme, aux superstitions, à la dissolution du lien conjugal du mariage chrétien, aux
unions illégitimes, au manque de la sanctification du dimanche, à
l’absence de la prière en famille, etc., etc. Et en ces temps-ci, nous
avons à déplorer le mauvais exemple et l’inconduite d’un grand
nombre de Blancs, de toutes les catégories, de tous les rangs et de
tous les grades !!
II.- LES DEFECTIONS ET LEURS CAUSES.
1- « D’où cela vient qu’il y a de nombreuses défections, du relâchement, un retour déplorable au paganisme », demande quelquefois le
Vicaire Apostolique364 !!?
1° Avant d’accuser les Chrétiens de leur manque de foi, pratique et
convaincue, C’EST LE PRETRE QU’IL FAUT ACCUSER EN PREMIER
LIEU. « Il faut laver son linge en famille », dit le proverbe. Nous
autres prêtres détruisons au lieu de construire par la parole et surtout par le bon exemple, une conduite digne du ministre de
l’Evangile. La cause la plus profonde du relâchement de nos Chrétiens est à chercher tout d’abord et avant tout autre examen, dans la
conduite du Prêtre. Nous prêchons par des paroles et détruisons en
même temps par nos mauvais procédés. La bonne marche (ou la
mauvaise) d’une mission vient souvent de la conduite du prêtre !
Nous disons les choses telles que nous les constatons tous, car elles
se passent au grand jour. Les faits concrets sont là, au regret et à la
honte et confusion de nous tous, Prêtres et Fidèles ! Nous voudrions
les couvrir, les cacher, mais hélas ! le péché du prêtre ne reste
presque jamais caché comme celui du simple fidèle !
363 C.-à-d. « la parole prononcée par le roi » (autrement dit l’ordre donné par le roi).

364 Le chiffre « 1 » est probablement une erreur étant donné qu’il n’y a pas un « 2 » qui

suit.

279

2° Il y a surtout deux points et des plus importants, qui ont été et
qui sont encore en déficit : La PRATIQUE de la CHASTETE et de la
CHARITE.
A.- DIGNITE SACERDOTALE au point de vue CHASTETE.
1.- Les désordres et l’inconduite ont commencé bien longtemps.
Mais comme les chrétiens étaient encore peu nombreux, le mal ne
s’étalait pas beaucoup au grand jour. Vint un temps où la plaie
devint une épidémie, qui dure encore jusqu’à présent. Il y a, hélas ! des constations peu flatteuses à l’endroit du Prêtre, en premier lieu européen et en second lieu, indigène ! Il y a eu et il y a
encore des actes répréhensibles et scandaleux !
2.- Quelques-uns de ces malheureux prêtres osent tirer cette conclusion, « Quod isti et istae, cur et non ego365 ? » – Tel ose dire :
« Ceux qui le font (parmi les prêtres européens), sont restés et restent toujours impunis, et moi, je serais puni ? Punissez d’abord
un tel et un tel ; puis encore celui-ci et celui-là. Ils ont fait autant
et même plus que moi. Le Droit Canonique et son application doivent être pour tous ! Ils sont venus nous enseigner, qu’ils nous
donnent le bon exemple ! »
3.- Ah oui !, il faut en convenir que les actes et les faits sont souvent plus éloquents que les paroles : Coepit facere et docere366. Il y
a certains qui affichent une dévotion « spéciale aux filles », jusqu’à
faire des avances eux-mêmes pour les convier à venir se confesser
à eux, et pis encore, à leur faire signe de quitter la place de devant
le confessionnal d’un autre prêtre autre qu’eux-mêmes, pour les
obliger à se confesser à eux, et se montrer de mauvaise humeur
lorsqu’elles refusent de se présenter à eux !! Que de scènes quelquefois se présentent ! Il y a eu même des enfants illégitimes et
sacrilèges, que le public attribue, cum fundamento in re 367, à tel
et tel missionnaire ! Un missionnaire, pris en flagrant délit par
son confrère dans le sacerdoce, in ipso actu peccaminoso cum
puella368, pria humblement celui-ci de ne rien dévoiler à Mgr le Vicaire Apostolique, mais malheureusement le secret ne fut pas
gardé ! – Un autre devant confesser à l’hôpital de X., les personnes de l’autre sexe refusèrent de se présenter chez lui et sorti365 « Ce que ces hommes et ces femmes disent et font pourquoi pas moi aussi »?
366 « Il commença à faire et à enseigner ».
367 « Avec fondement dans la chose ».

368 « Dans l’acte lui-même, fautif, avec une jeune fille ».

280

rent précipitamment dehors, parce que ce prêtre avait acquis la
mauvaise réputation : « aimer beaucoup les filles », et lui-même
d’ailleurs ne manquait pas de le leur dire et montrer.
On pourrait citer des cas de ce genre ou autres semblables, à n’en
plus finir ! Il y a quelquefois des scènes qui ne sont pas moins que
révoltantes et qu’on appelle (par ceux qui les font) « simples
blagues » !!!!!!
4.- Que penser, que dire au sujet de paroles décidément mauvaises et des actions abominables perpétrées sur des jeunes garçons dans une des chapelles latérales ou en chambre, après avoir
servi la sainte Messe ! Il y a même qui poussent la hardiesse et le
dévergondage jusqu’au lieu saint, dans les instructions, soit aux
enfants de l’Ecole, soit aux chrétiens, à la honte et à la confusion
des âmes consacrées à Dieu ! Il faut prémunir les Ecoliers contre
les dangers de vacances et aguerrir leur cœur en leur disant des
choses carrément. Une fois, à l’occasion de l’Evangile du IIIe dimanche après l’Epiphanie, devant tous les Fidèles, en chaire de
vérité, le même missionnaire osa faire une description colorée et
imagée, du « debitum conjugale369. » Les chrétiens s’étonnèrent
fort de ces sorites de « dévotions très mal placées » (1945). Il est
arrivé plus d’une fois, que tel ou tel chrétien nous dit avec une
certaine ironie : « Je croyais que vous autres les Bapadri, ne connaissiez pas ces choses, comme nous autres ! » (1945) – Un chrétien dit un jour à un Prêtre Indigène : « On dirait que le Père X.
regrette d’être prêtre, tellement il aime à parler volontiers de ces
choses » (Mission de X. 1945).
5.- Que faire avec ces prêtres (Missionnaire et Prêtres Indigènes)
qui jettent la honte et le discrédit sur le Clergé et les Fidèles ?
a) Appliquer à tout coupable, après enquête sérieusement faite,
sans distinction de race ou autre considération de rang ou de
charge, les peines canoniques prévues par les Canons 23572359).
b) CASER, PARQUER pour ainsi dire, les scandaleux, dans un
poste et sous la surveillance d’une main forte, et de préférence
près et au regard de l’Evêque, au lieu de les faire promener par
toutes les missions du Ruanda, pour les contaminer toutes !
Rares peuvent se compter les postes bien intacts, à part les
nouvellement fondés avec deux ou trois parmi les anciens !
Une constatation faite : ceux qui jettent la pierre aux coupables, ceux qui crient au scandale, ne sont pas les plus in369 « Le devoir conjugal ».

281

tègres, les moins en faute. C’est souvent le contraire que nous
avons constaté. On accuse les autres pour qu’on ne soupçonne
pas leurs méfaits ! Un Prêtre Indigène pèche, donne scandale,
on crie : « A bas le coupable ! » Ou bien on dit : « Nous savions
d’avance qu’un Noir ne pourra pas garder la chasteté perpétuelle (sic). Et la mauvaise affaire est communiquée comme par
radio ou T.S.F. – Si un missionnaire tombe dans la même faute
ou plus criante, on cachera toute l’aventure et au besoin changera de poste, ou quittera le pays, sans autre peine canonique
et sans confusion devant le public.
c) Recourir aux peines prévues par l’Eglise et non pas employer
la violence, les coups et la diffamation devant le public assemblé dans l’Eglise ou ailleurs, comme ce fut le cas un jour à la
Mission de Kabgayi, envers un Prêtre Indigène qui avait donné
scandale public !!
Il y a lieu de faire la part de la faiblesse. Nous sommes tous pétris de faiblesse et pourquoi nous étonner que faiblesse soit
faiblesse dans les uns et simple oubli d’étourderie dans les
autres ? Prendre parti pour protéger l’honneur de son égal !!
B.- CONGREGAVIT NOS IN UNUM CHRISTI AMOR370.
§ I La charité par le bon exemple.
1.- L’adage connu de tout le monde : Verba movent, exempla trahunt371, reste vrai pour tous les temps et s’applique à tout le
monde. Nous n’avons pas l’intention de développer une thèse ou
de faire une polémique. Notre intention est de montrer par des
faits certains et convaincants, de quelle façon nos éducateurs ont
manqué à leur devoir du bon exemple. Nous nous appuyons sur
une autorité digne d’estime et de vénération : le regretté S.E.
Monseigneur Classe, de vénérée mémoire ! Il a souffert bien souvent des contradictions de la part de certains missionnaires, parce
qu’il leur donnait des directives et des ordonnances qui étaient
absolument opposées à leur ambition et en conformité avec les Directives du Saint-Siège !

2.- Venons maintenant à quelques faits concrets auxquels
nous assistons plus d’une fois. Nous ne rapporterons que des
exemples typiques.
370 « L’amour du Christ nous a rassemblés ».

371 « Les paroles inspirent, les exemples entrainent ».

282

1° Nous avons déjà parlé de la façon de certains agissements à
l’endroit de la modestie sacerdotale par rapport à la sainte Ver
tu : au lieu de proférer des paroles d’encouragement lors de la
visite à domicile de nos fidèles, le Père X. développe le
processus de la génération
humaine, en commençant par
de modo que perficitur actus
generationis372,
pour
tirer
ensuite la conclusion, que les
conjoints peuvent s’ils le veulent, engendrer des garçons
ou des filles (Mars 1946). Sa
verve d’élocution égale son
audace !!
2° Les Lettres pastorales de
S.E. Monseigneur Classe ont
plus d’une fois stigmatisé les
mauvais
agissements,
les
procédés par trop militaires
à l’égard des Fidèles. Et voici
quelques extraits : « N’exigeons pas d’emblée que les
hommes soient ce qu’ils devraient être : il faut les
prendre tels qu’ils sont, et en
faire ce que l’on peut. La discrétion est la mère des vertus.
MGR CLASSE (1874 -1945)
Nul ne peut conduire les hommes sans être maître de soi. La confiance s’inspire, se gagne,
elle ne s’impose pas ! (CIRC. N° 106, page 335 ; INSTRUCTIONS aux Missionnaires, page 14.) »
Manière d’employer les moyens de l’éducation, et formation
chrétienne :… « Avec bonté, douceur ; pour réussir, il faut gagner la confiance des gens ; ce qui ne se peut que par la bonté,
en se gardant absolument des moyens violents, qui sont tous
formellement interdits (Ibid. n° 10, page 31). »
« Seule la confiance permet de donner des convictions… Le
règne de la force, du commandement n’a que peu de temps ;
très vite les âmes se lassent, se blasent et abandonnent la religion qui n’est pas du tout pour eux une religion d’amour (Ibid.
n° 139, 1 Nov. 1940). »
372 « La manière d’accomplir l’acte de la procréation ».

283

« La force fait plier momentanément, mais ne donne pas la foi.
Si vous ne voulez qu’intimider les hommes et les réduire…,
menacez, chacun tremble et vous êtes obéi. Voilà une exacte
police, non une sincère religion. Les âmes ne se donnent qu’à
ceux qui agissent sur elles avec bonté, patience, cordialité, confiance et persévérance (Circ. n° 142, 15 Juillet 1941). »
« Ils (certains supérieurs) recourent à des actes de violence, à
des amendes, des réprimandes amères et injurieuses, parfois à
des voies de fait, pour les amener à accepter ce qu’ils veulent.
Ils se laissent tromper par cette idée très fausse, que le
Noir doit être conduit par la force et la crainte ! Ce n’est
pas par des manières policières que le Prêtre peut inspirer confiance autour de lui (Circ. n° 98, 3 Juin 1937). »
« Les hommes sont en général meilleurs que leurs actions et
leurs paroles, et pas suite, pour les ramener à la vérité, à la
vertu, il faut, plutôt que de la rigueur, la prudence patiente et
délicate, l’amour sincère et ardent (Pie XI). »
« Nous devons (les Prêtres) toujours conserver une conduite
pleine de douceur et d’innocence et n’agir jamais avec aigreur
et emportement (S. Grégoire le Grand). »
3° Nous avons été plus d’une fois témoins de procédés peu sacerdotaux : coups, gifles, etc.

RWANDA – INTERIEUR D’UNE EGLISE – UN JOUR DE FETE

Le 15 Aout 1946, à la mission de X., un chrétien sent un besoin urgent de sortir pendant la grand’messe. Il insiste auprès
de la Sœur, qui ne veut rien entendre ; le Père Supérieur accourt ; le bon homme, au lieu de retourner à sa place, se met
284

dans un coin de l’église, donc dans l’église même, tant était impérieux le besoin qui le pressait, et s’y décharge des humeurs
naturelles ; le Supérieur de cette mission ne ménage personne :
les coups, les gifles sont administrés avec plaisir et on dirait
que c’est à l’ordre du jour et dans le programme de son ordination sacerdotale ! Il rivalise avec son vicaire, ancien supérieur
de la mission de X.
Avril 1946 : Le Père X. de la Mission et de X à l’Est du Vicariat,
a déjà fait mettre en prison deux ou trois chrétiens qui ne se
décidaient pas à reprendre la vie familiale avec leur femme légitime.
On voudrait empêcher les désordres parmi les chrétiens et on
tombe dans les mêmes fautes qu’on répréhende dans les chrétiens. Aberration et anomalie du cœur humain ! Il faudrait entendre tel ou tel autre supérieur qui se vante d’avoir « engueulé »
un tel avec force, paroles acerbes terminant jusqu’aux gifles et
coups. Exemple parmi tant d’autres. Le 23 Décembre 1945, le
Père X. fait du consentement du supérieur local, la police devant
les portes de l’église, pour empêcher les chrétiens de sortir avant
ou pendant l’instruction du dimanche, après la première
grand’Messe. Une jeune personne se hasardant à sortir avant
l’instruction, reçut gratis pro… [Deo] quelques gifles bien senties
accompagnées de coups de pieds et tomba à la renverse devant les
degrés de l’église. – Une pauvre femme arrive quelques instants
après, croyant que le Père policier n’était plus là, subit impitoyablement le même sort, à la honte et confusion d’un Prêtre qui récitait son bréviaire dans une allée non éloignée. – Le 30 du même
mois une scène plus tragique : des coups redoublés avec un bâton, accompagnés de coups de pieds, sur une fillette de 12 ans.
Ne pouvant plus marcher à la suite de ces coups, on a dû la
transporter sur les épaules. Et dire qu’elle en est devenue malade
si encore elle n’en devient pas infirme pour toute sa vie ! Les
coups pour certains, c’est une méthode d’apostolat. Voici, à la
suite de ces agissements, ce qui s’est passé le 13 Janvier 1946 :
Quelques minutes avant la grand’Messe, l’Abbé X. trouve le Père
supérieur et lui demande avec franchise et modestie : « Que pensez-vous de la façon d’agir du Père X. à l’égard des chrétiens qui
sortent de l’église avant l’instruction ? » – « Quoi ? » – « J’ai entendu plusieurs fois des murmures et des mécontentements au sujet
des actes de violence que le Père X. exerce à leur égard et j’ai cru
de mon devoir de vous en parler ! » – « Non, mon cher, le Père fait
bien de leur donner une correction parce qu’ils nous méprisent
carrément ! – Je l’ai fait moi-même quelque temps et suis après
découragé, voyant que tous mes efforts n’aboutissaient qu’à un

285

insuccès complet. Ainsi, par exemple, le 27 Déc. 1945, j’ai été,
pendant la nuit, à la colline de X., et ai administré cinq gifles
au père de famille qui était entrain de faire des rites païens (consulter les mânes et offrir des sacrifices, kubandwa). J’ai donné un
coup de pied à deux cruches de bière, j’ai pris le type pas sa
redingote qu’il m’a laissée entre les mains et s’est échappé avec
ses complices. Je sais bien que Monseigneur s’y oppose, mais ! »…
– « mais pourquoi se rendre odieux et agir d’une façon peu conforme aux maximes de l’Evangile, contre toutes les directives du
Pape !!! »… – « Chargez-vous-en alors, si vous ne voulez pas qu’on
leur fasse entendre raison ! » – Non, ce n’est pas cela que je demande, loin de moi d’ambitionner cette charge ; mais si vous m’en
chargerez, je tâcherai de le bien faire ! » La question en est restée
là jusqu’à présent !
– Les chrétiens regardent de mauvais œil et parlent entre eux
avec un certain étonnement des longues soirées passées chez certains Européens. On part, par exemple, à 2 h. de l’après-midi
pour ne rentrer qu’à une heure très avancée dans la nuit. Ce n’est
pas rare de voir quelqu’un rentrer à la maison ver 11 h. ou même
12 h. du soir. Un Abbé vivant en communauté avec des missionnaires devait rester seul tous les dimanches après-midi, et cela
trois ans durant. Les missionnaires allaient régulièrement en visite chez l’un ou l’autre Européen, et ne rentraient que vers minuit. A son tour, l’Abbé a dû partir ; mais en tournée d’une autre
espèce : administrer un malade à une demi-heure de la mission.
Ce qui s’est passé en 1935, arrive encore plus d’une fois ! Ainsi le
17 Novembre 1945, les Pères X. et X. sont allés souper chez Monsieur X. et ne sont rentrés que vers les 11 h. – Le 1 Décembre
1945, le Père X. supérieur du poste, étant allé chez le même monsieur, n’a été de retour qu’à 12 h. du soir. Il en est de même au 16
Février 1946. C’est rare qu’un mois passe sans des visites de ce
genre. On ne peut pas dire, exprimer tout ce qu’on voit et tout ce
qu’on entend ! Dans ces séances qui durent plus de trois et même
six heures, Dieu seul sait ce qu’on s’y raconte, combien de bouteilles on y vide ! Nous oublions très vite que « QUOTIES inter
homines fui, minor homo redi373. » (Imitatio Christi) ; et ce que
nous dit S. Jérôme : « Convivia tibi fugienda saecularium. Facile
contemnitur clericus qui saepe vocatus ad prandium, ire non recusat374. »
373 « Chaque fois que j’ai été parmi les hommes, je suis revenu moins humain ».

374 « Tu dois fuir les banquets des gens du siècle. On méprise facilement le clerc qui,

souvent invité à manger, ne refuse pas d’y aller ».

286

– Plus d’un ne se soucient (sic) guère à porter la tonsure cléricale,
qui ne convient qu’aux Prêtres Indigènes déclarent-ils !
§ II La CHARITE dans les RELATIONS avec les PRETRES INDIGENES.
1.- Avant d’aborder ce chapitre, qu’il nous soit permis
de formuler une excuse :
1° Nous ne voulons rien
rapporter qui ne soit
vraiment arrivé et contrôlé, donc connu de
presque tous les Prêtres,
tablant sur des faits
concrets.
Nous
n’en
prendrons que des faits
les plus typiques.
2° Nous savons par ailleurs que le Prêtre reste
homme et que l’homme
reste Prêtre, comme le
dit si bien le P. Desurmont, qu’il ne faut
s’étonner de rien en ce
bas monde. Ce n’est donc
LES PREMIERS PRETRES RWANDAIS
ni par haine et rancune ou autre mobile que nous avons osé
élever bien haut notre faible voix. Notre unique ambition est de
nous décongestionner le cœur, si nous pouvons parler ainsi,
auprès de notre Père commun. Nous avons confiance et
sommes convaincus que la situation sera mitigée.
3° Pourquoi devoir nous adresser aux Supérieurs Majeurs ?
Pourquoi ne pas nous adresser directement à Monseigneur le
Vicaire Apostolique ? – Nous l’avons déjà fait à l’occasion, chacun en son particulier et c’est resté jusqu’à présent au point
mort, du moins pour certaines questions des plus en vue, qui
touchent la vie quotidienne
2.- Avant nous, il y a eu le témoignage de missionnaires, clairvoyants, catholiques au vrai sens du mot, qui ont traité avec autorité des questions les plus complexes et spécialement des RELATIONS DU NOIR AVEC LE BLANC.
287

A) « Mais je suis obligé de dire que nous avons à lutter plutôt
contre l’orgueil des Blancs, qui en sont gonflés ; c’est leur orgueil qui fait croire aux masses qu’ils sont bien supérieurs en
tout aux Noirs et qui leur fait mépriser les Noirs. On nous parle
donc beaucoup de l’orgueil des Noirs !...S’il y a orgueil, c’est un
orgueil naïf. Ici, nos Noirs, même s’ils n’ont pas été complètement soumis par les Blancs, souffrent plutôt d’un inferiority
complex375 (A.F.E.R., Enquête 1936, Cinquième Réponse, page
21). »
B) C’est le R.P. Charles (si je ne me trompe) qui a dit très justement qu’il fallait s’étudier à connaître l’Indigène… Et cela ne
peut se faire qu’au moyen d’une profonde sympathie. Il faut se
faire un peu « moi », pour gagner la confiance d’un homme. Il
en est beaucoup (de missionnaires) qui ont la tendance malheureuse à penser à priori à l’abus, au défaut, à la faute, au
manquement. Un missionnaire au sens catholique et évangélique a dit : « voyez-vous mon cher, je risque moins de me
tromper quand je m’efforce de voir les hommes et leurs actes
du bon côté. Je me trompe souvent, je l’avoue ; mais je me
tromperais plus souvent encore en penchant du côté de la sévérité… il y a tant de complications dans les consciences et il y
a si peu d’actes simples ! Le missionnaire est père plus que
chef. Le prêtre doit être né grand ou le devenir. Or, c’est le
propre des âmes grandes d’oublier leur propre supériorité pour
se pencher vers les petits, entrer dans leur âme et les voir avec
une sympathie qui cherche à s’expliquer ce qu’elle ne comprend pas encore.
C) Le R.P. Dubois n’a pas bien raison d’avoir peur de l’orgueil
des jeunes évolués (et moins encore des Prêtres Indigènes) de
l’Afrique. Nous Européens, nous n’aimons pas trop voir nos enfançons montrer qu’ils ont reçu quelque chose et qu’ils se
croient quelqu’un. Parce que nous sommes Européens, nous
éprouvons obscurément et mécaniquement le désir de les
maintenir plus ou moins en tutelle ; et comme nous les avons
formés, nous ne pouvons pas aisément nous résigner à les voir
voler de leurs propres ailes !
…C’est (l’orgueil) un mal tout fait humain et universel (exagération, seulement de supériorité, de jugement peu modéré) : la
différence que nous croyons discerner en Afrique (et particulièrement au Ruanda) est tout simplement due à la diversité des
375 Complexe d’infériorité.

288

races, par conséquent des façons de penser et de manières
d’envisager les choses.
D) « Le Noir est un grand enfant : quel aphorisme ! Et après
avoir dit cette belle chose, puisque l’enfance est louée et bénie
par Notre-Seigneur, on lui fait les gros yeux quand il se permet
des enfantillages. Le Noir n’est pas un enfant, si nous le considérons dans son cadre à lui ; le Noir est peut-être un peu
gauche, mal habitué, ne connaissant pas toutes les politesses,
toutes les manières de ces dames et messieurs ! Est-ce si
grave, si alarmant, pour nous obliger à être dans la colour
bar376 ?
Au fond, l’orgueil des Noirs (et aussi des Banyaruanda), je le
crois moins consistant que le nôtre. Quand on le dissèque,
quand on l’analyse, on ne le trouve aussi enraciné et par conséquent aussi foncier que l’orgueil des Blancs.
L’indigène est plutôt refoulé, et il se laisse refouler. Il sent son
infériorité, j’oserais dire, qu’il la sent trop. On ne devrait pas
juger d’un corps par ses verrues, ni d’une race par les déformations individuelles des sujets gâtés. Et, somme toute, je crois
bien qu’il y a moins d’orgueilleux en Afrique, que partout ailleurs. Les Noirs savent si bien prendre les choses du bon
côté et s’accommodent de tant de situations, qui nous paraîtraient pénibles ! Ils ont un tel art de se contenter de
peu et de garder leur calme. » (A.F.E.R., Août 1937, N° 10,
Septième réponse, pages 24,25,26 et 56, R.R. P.P. Aupiais et
Huss)
E) … « en pays noir, un grand chef, voire même roi, est déconsidéré du fait, qu’on ne peut plus lui faire de remontrances, car
on remarque qu’il est plein de lui-même, qu’il en suffit, somme
toute, qu’il ne veut rien entendre en fait de conseil. Concéder
de suite l’erreur, c’est gagner la bienveillance des sujets. Et
c’est l’esprit de l’Eglise. Pour le Concile de Vienne, Le Pape
Clément V, en 1311, avait chargé Monseigneur Durand évêque
de Mende, de préparer un mémoire en vue de réformer la chrétienté dans son Chef et dans ses Membres, et l’évêque de débuter hardiment : avant de corriger les autres, les ministres sacrés doivent d’abord se corriger eux-mêmes. Si au Ruanda
nous nous conformons à cet esprit, nous serions, certes, en
376 Le colour bar (la « barrière de couleur », en français) est un terme qui évoque une

pratique empirique de discriminiation raciale utilisée dans les anciennes colonies
britaniques en Afrique et en Asie. La barrière de couleur fut aussi appliquée sous des
formes spécifiques de ségrégation dans différents Etats du monde. Elle précéda la
politique d’apartheid en Afrique du Sud.

289

bonne compagnie ! Le missionnaire devrait inspirer plus de
respect que de crainte. Le missionnaire dominateur aurait-il
jamais existé ? En tout cas, il ne serait possible que chez nos
pauvres Noirs (ou ce qui revient au même, chez nos pauvres
Banyaruanda) et sans doute se tiendrait d’autant plus sur ses
gardes chez les autres peuples plus belliqueux et hardis, par
exemple, les Kabyles, les Arabes, les Baganda, où le moindre
écart pourrait lui coûter la vie (comme c’est arrivé au
P. Loupias, dans la province du Mulera, au Nord du Ruanda).
Serait-il jamais tenté, ce missionnaire d’y prôner le fouet, les
gifles et les paroles injurieuses, comme moyen d’apostolat ?
(R.P. Schumacher, ancien missionnaire au Ruanda, A.F.E.R.
N° 11, Nov. 1937). Nous devrions avoir l’esprit de corps, de famille, de cordialité, de respect mutuel et non d’antipathie raciale, l’esprit européen, militaire policier !!
F) « Longtemps encore subsistera une difficulté de compréhension entre Blancs et Noirs (et pourquoi ne pas le dire carrément, entre missionnaires et Banyaruanda-Prêtres et simples
Fidèles), et seuls des Noirs peuvent pénétrer l’âme de leurs
frères de sang. (R.P. Bontemps, S.J., dans L’âme des peuples à
évangéliser, Semaine de Missiologie, 1928, page 20) »
G) « Se doute-t-on du nombre des cœurs que le Prêtre s’aliène,
sur lesquels il n’a plus de prise, qui le prennent en aversion, à
cause d’une humiliation inconsidérément infligée ? – Il y a des
missionnaires qui, dans l’esprit des Noirs (et pourquoi ne pas
dire les Banyaruanda aussi ?) à eux confiés, se sont euxmêmes déconsidérés à jamais par ce seul motif : des hommes
se sont détournés de la Religion et de la pratique de la vie chrétienne, pour avoir été témoins indignés d’agissements injustifiés et injustifiables et d’actes scandaleux de toute sorte. De
deux orgueils qui s’affrontent, celui de l’Européen et celui du
Noir, du supérieur et de l’inférieur, du grand et du petit, du civilisé et de l’inculte, lequel est le plus redoutable et condamnable devant Dieu et devant les hommes ? » (S.E. Monseigneur
De Clercq, Vic. Apost. du Haut-Kasaï, Lettre pastorale, 6 Janvier 1933 ; A.F.E.R., Avril 1933, page 149)
H) … « il est des politiciens qui ne veulent reconnaître au Noir
aucun droit… Si le Noir n’est pas un homme, il est évidemment
inutile de se gêner avec lui et pour lui ; et voilà de quoi tranquilliser la conscience de ceux qui veulent l’exploiter d’une façon ou d’une autre. C’est, somme toute, une sorte d’esclavage,
sournois et astucieux !
290

Il (le Noir) a trop souvent, il est vrai, une mentalité d’esclavage
en face de la race blanche, il semble abdiquer devant celle-ci
une part de sa volonté ; ce n’est peut-être pas tout à fait sa
faute, et le missionnaire, qui parfois déplore cette mentalité, y
trouve une excuse dans les circonstances, qui, hélas ! abondent dans les relations du Noir avec le Blanc ! La volonté chez
lui est plus ou moins paralysée, étouffée, pour ainsi dire, en
face du blanc qui le domine !!! »… (Le R. Courtais, S.M. : L’Ame
Mélanésienne, dans L’AME DES PEUPLES A EVANGELISER,
page 88)
Nous devons reconnaître que souvent nous n’avons pas suffisamment fait confiance aux Indigènes. Le missionnaire est trop
soldat et pas assez chef (Il faudrait plutôt dire : pas assez père).
Les expériences faites à Madagascar ont été une révélation…
(Ibid. R.P. Dubois, page 101, note)
I) « LE NOIR EST ESSENTIELLEMENT MENTEUR. Tel est le
rapport que fait le P. Bontemps. Beau titre, à n’en plus douter,
qui fait honneur à son auteur et à l’adresse de qui il est écrit !!
Le Noir, au moins pris collectivement, a dit le rapporteur
(P. Bontemps), est essentiellement menteur.
Le missionnaire doit peut-être se garder d’une interprétation
hâtive de ce qu’on appelle les Mensonges des Noirs !! Un Noir
intelligent qui ferait un court séjour en Europe, (eh ! pourquoi
devoir aller si loin ? il nous suffit de loin, d’entendre que les
Européens qui sont dans le pays !!), pourrait en rapporter
l’impression que les Européens sont aussi menteurs, sinon
comme tel ou tel individu, du moins comme race ou groupe. La
Sainte Ecriture ne dit-elle pas bien : Omnis homo mendax377 ?
Mensonges dans la vie civile, dans le commerce, mensonge
dans la presse (journaux et radios), mensonges surtout dans la
diplomatie et accords (O.N.U., cas de l’Iran, Egypte, Indonésie,
Palestine, le Trustship sur les pays mandatés et les colonies,
etc., etc. en un mot, toute cette guerre, ne sont qu’un jeu adroit
de purs mensonges. De même qu’il est nécessaire de faire la
critique de ces mensonges pour comprendre tout ce qui est
formule, procédés admis ou condamnables, etc. ainsi des mensonges des Noirs, soit entre eux, soit surtout à l’égard de
l’Européen. Ils devraient être soigneusement étudiés, interprétés. Il en résulterait probablement que le Noir n’est pas plus
menteur que l’Européen. (R.P. Creusen, S.J. L’AME DES
PEUPLES A EVANGELISER, 1928, page 22 et 23)
377 « Tout être humain est menteur ».

291

Nous venons de relater, mot pour mot, le témoignage irréfragable de Missionnaires autorisés, témoignage basé sur
l’expérience de nombreuses années de vie apostolique. Voici
maintenant l’application de ces constations telles que nous les
vivons actuellement dans notre Ruanda.
PREMIER POINT : LES AGENTS AU GOUVERNEMENT ET
LE PRETRE INDIGENE
1.- En général, messieurs les Européens ne sont pas hostiles
au Prêtre Indigène, exception faite cependant de ceux qui ont
des préjugés ou prévenus contre le Noir et spécialement contre
le Prêtre Indigène.
2.- Nous avons constaté en plusieurs occasions, que certains
messieurs respectaient notre caractère sacerdotal mieux que nos
confrères dans le sacerdoce. Plus d’une fois tel Abbé ou tel autre obtenait plus facilement d’un monsieur aimable et délicat, le service
qu’avait refusé de lui rendre un tel prêtre européen. C’est ainsi qu’un
agent de l’Etat se montre supérieur en bonté et serviabilité, en se
chargeant lui-même de l’affranchissement d’un colis, en donnant à
l’intéressé un renseignement précis au sujet d’une lettre à affranchir,
etc., etc.
3.- C’est arrivé plus d’une fois qu’un médecin qui se montrait auparavant très aimable à l’égard d’un prêtre indigène, changeait tout
d’un coup d’attitude à l’égard d’un Abbé malade. La raison de ce
changement subit est simple : tel ou tel missionnaire le voyant bien
reçu et traité avec égard, s’est chargé de faire changer la situation.
Voici un exemple concret et vécu : le 3 mai 1945, l’abbé X. de la mission de X est mal en point depuis deux bonnes semaines ; ses confrères le fait [font] porter en hamac ; le bon docteur le soigne bien et
lui conseille de rester à la mission avoisinante. Le Père X. de ce
même poste s’insurge hautement contre le pauvre malade : « J’ai mis
le Docteur en garde contre les Prêtres Indigènes ; inutile de parler
même au Docteur ! Mais, allez donc à Kabgayi, chez votre médecin !
Ici, ce n’est pas l’endroit pour vous, ni pour loger à la mission, ni
pour vous soigner ! »
En 1941, faisant sa retraite à la mission de (sic), X. tombe malade ; obligé de consulter le médecin X., celui-ci lui donne une
poudre banale avec ce mot ironique : « Mêlez-y, si vous voulez, de la
sciure de bois ou autre chose, ce sera toujours bien reçu dan un
estomac d’un Noir ! »
4- Il est arrivé qu’un Monsieur haut placé invitât à sa table un
prêtre Indigène. Ne voyant pas venir l’Abbé avec les missionnaires, il
292

demanda au P. supérieur, s’il était averti par celui-ci, de l’invitation
faite. Le Père osa dire que l’abbé était fort indisposé et ne pouvait
venir. A la quatrième invitation, le bon monsieur eut l’amabilité
d’inviter personnellement l’Abbé, lui rapportant en même temps ce
qu’on avait dit de sa maladie présupposée. Il n’a pas à se demander
si l’Abbé a accepté l’invitation avec force remerciement, après insistance du monsieur !! Cette scène est arrivée à X. en 1934. Nous
pourrions multiplier à l’infini des exemples de ce genre et chacun de
nous peut facilement enregistrer à son passif plus de deux aventures
de cette malheureuse campagne de dénigrement à l’endroit des
Prêtres Indigènes !! Ceux qui nous rabaissent ainsi, sont nos éducateurs, nos pères !!! Jalousie, antipathie, hégémonie de la race !!
DEUXIEME POINT : RELATIONS DU MISSIONNAIRE AVEC
LE PRETRE INDIGENE
I.- POSTE CONFIE AUX PRETRES INDIGENES.
1.- Poste occupé par les Missionnaires et confié aux Prêtres Indigènes.
Avant de quitter le poste, emporter tout ce qu’on peut, piller le
poste, jusqu’à la vaisselle, batterie de
cuisine, instruments de menuiserie,
images pieuses, sans oublier le bétail.
Il nous suffira de rappeler à la mémoire, ce qui est arrivé aux postes
de Rulindo, Mubuga, Kaduha, Murunda. Avant de quitter le poste, les
missionnaires ont emporté tout ce
qu’ils pouvaient, et ce qu’ils jugeaient inutile et peu important, ils
le laissaient en cadeau aux indigènes, comme les chèvres, la volaille,
les cochons et autres choses semblaL’ABBE REBERAHO (1884-1926)
bles.
2.- Poste en fondation, pour être occupé par les Prêtres Indigènes.
1° Comme les Prêtres Indigènes ne sont pas à la hauteur de
s’occuper de bâtisses de grande importance, et pour motifs
premièrement, parce qu’ils ne peuvent pas compter sur des
ressources de leurs parents ou amis, deuxièmement, parce

293

qu’ils ne sont pas initiés à ce genre de travail ( quoique cependant dans leur poste ils se débrouillent bien pour construire
écoles, sales de catéchismes, menuiserie et autres dépendances), Monseigneur le Vicaire Apostolique charge les missionnaires de préparer et achever les constructions nécessaires.
2° Les missionnaires chargés des constructions, sachant que
ce n’est pas pour eux qu’ils peinent, tâchent de faire le moins
bien possible : tout est mal agencé, fait en hâte, sans carreaux
aux fenêtres, sans vaisselle, sans cour intérieure et locaux
d’une dimension très réduite, comme un nid d’oiseau ! Un administrateur du Gouvernement, passant un jour dans un poste
occupé par des Prêtres Indigènes, faisait cette réflexion : « Mais
qui donc a bâti ces maisons ? c’est mal construit, trop petit,
pas moyen d’avoir un petit potager, etc. ». Voici la raison que
certains ne cachent même pas : Le Noir n’a pas besoin de tout
cela, comme nous autres Européens ; c’est une petite mission
pour Prêtres Indigènes : Le Noir se contente de peu… ils ont le
nécessaire » (sic !!)
3° Nous avons des réparations à faire et c’est inévitable, et
quelque fois il y a à dépenser une forte somme d’argent. Il faut
du ciment, des carreaux aux fenêtres pour remplacer un grossier morceau d’étoffe usée, etc. Pourquoi, voudrait-on nous
obliger à dépenser notre argent personnel pour des réparations
du Poste, qui incombent au Vicariat. « Vous avez vos honoraires de messe, débrouillez-vous » (Sic !!) Il arrive de ce chef,
que l’Econome Général prend notre argent personnel, sans
autre forme de procès, et met sur le compte personnel, des articles commandés pour le poste. Si nous voulons dépenser
notre argent personnel pour les œuvres de notre mission, c’est
très louable et chrétien, mais nous ne voyons pas comment on
pourrait nous y obliger !!
4° En fin d’année, chaque poste reçoit du Vicariat une somme
pour les diverses Œuvres et l’Entretien du Personnel. Le budget alloué sur quelle base est-il déterminé ? Pourquoi demandet-on à chaque poste de faire un projet de budget ? Nous pensons bien avec confiance et charité que c’est pour équilibrer
avec une certaine élasticité, la somme à allouer avec les besoins actuels de chaque poste ! Il va sans dire que tel poste
peut avoir un besoin plus urgent que tel autre ! Mais alors,
pourquoi se baser sur le montant de la somme que les Fidèles
ont donnée pour le denier du Culte, la propagation de la foi,
etc. et en tenir compte pour statuer le budget nécessaire à tel
ou tel poste ? Les chrétiens ont donné beaucoup, vous obtiendrez une somme convenable ; ils se sont montrés quelque peu
294

généreux, le poste en subira les conséquences fâcheuses pour
ses Œuvres. « Il ne dépend que de vous que les chrétiens de
votre mission donnent beaucoup ! » (Sic) Du fait que les chrétiens donnent beaucoup ou peu, on arrive à conclure que la
ferveur ou le relâchement règne dans
le poste. Qui donne plus est censé
être chrétien fervent ; mais on oublie
que des vues politiques surtout de la
part de certains gentlemen leur font
une certaine obligation de donner
avec « right hand », sous peine d’être
considérés !!
5° Il y a des missionnaires qui se refusent de construire des postes de
mission, parce qu’ils ont appris que
c’est pour être occupé par des Prêtres
L’ABBE BUGONDO ( ?-1942)
Indigènes ; ou encore, un poste bien
construit, leur fait envie et ne voudraient en rien le laisser aux
prêtres indigènes. Exemple : Nyange, qu’on ne veut pas construire ; Gisagara, trop beau pour s’en défaire !!
II. EXCLUSIVISME, HEGEMONIE.
Il y aurait beaucoup à relever sur ce point, beaucoup à faire pour
opérer un redressement de la situation d’un complexe d’infériorité
dont nous souffrons.
1.- FORMATION DU CLERGE INDIGENE dans les deux SEMINAIRES
A) Trillage [triage] des candidats. Nous avons remarqué tous
que les admissions au Petit Séminaire portaient surtout sur le
choix des Batutsi et que les enfants Bahutu montaient à
quelques petites unités. D’ailleurs les listes d’admission envoyées dans chaque poste pour présenter les sujets susceptibles à entrer au Séminaire, portent : « mentions : umututsi,
umuhutu ». Il est arrivé de refuser un candidat, premier sur
toutes les listes réglementaires, et par ailleurs remplissant les
conditions exigées. Seulement, c’était un muhutu !! Ceux qui
ont une belle voix, ont une place d’honneur au Petit Séminaire !!
Le personnel enseignant doit être à la hauteur et a une vie
exemplaire. Surtout le Recteur du Séminaire, est le premier à

295

être en vedette. Il y a eu des abus et des faits regrettables qui
ont probablement fait avorter pas mal de vocations.
Au lieu de corriger les abus et donner le bon exemple, nous regrettons qu’on censure la conduite des Abbés placés dans le
ministère, en renchérissant sur certains faits, en condamnant,
rabaissant les individus.
Si l’on se permet une pareille conduite devant nos futurs collaborateurs, comment peut-on, en conscience, croire et se rendre
témoignage de faire une œuvre d’éducation ? Dans le Petit et
Grand Séminaire, il y aurait bien lieu d’avoir un plus de compréhension !!
B) Quelle place occupe, pratiquement, un Prêtre Indigène, af-

fecté au ministère de l’enseignement au Petit Séminaire ? –
Aucune, si ce n’est celle d’un
simple employé. Quel est son
mot dans le conseil de la raison,
pour ce qui touche les Séminaristes, par exemple : les renvois,
le passage d’une classe à l’autre,
etc. ? On va même plus loin : les
Abbés professeurs ne sont nullement autorisés à avoir des relations avec aucun séminariste et
ne peuvent donner conseil ayant
rapport à leur charge à qui leur
L’ABBE GAFUKU (1885-1951)
demanderait. Les enfants ont reçu
ordre formel de ne s’adresser à aucun abbé de la maison, ni
pour ce qui regarde les études, ni pour ce qui touche leur bien
moral.
2.- QUEL RANG OCCUPE PRATIQUEMENT UN PRETRE INDIGENE ?
A) Au point de vue social : Pour ce qui touche les fonctions sacrées, rien à relever, par exemple, célébrations de la sainte
Messe, enterrements, baptêmes, etc. Tous ces actes, quales
tales378, il les accomplit comme tous les autres Prêtres. Mais
quand il s’agit d’un acte qui pourrait donner quelque marque
de déférence, de prestige, alors il est relégué au rang de prêtres
de rang inférieur. Quand on craint la fatigue, l’ennui, quelques
efforts à faire, alors, le courage et le dévouement du Prêtre In378 « Tous ces actes, tels quels ».

296

digène doivent être mis en jeu. Odiosa sunt restrigenda 379 est
bien mis en pratique le cas échéant, de même que Favores sunt
ampliandi380.
1° Il est dit dans le Droit Canon : Canon 106, les Statuts du
Clergé Indigène, page 22, n. 44 et le décret S.C. Prop. 16
janvier 1924, SYLOGE, page 219, n. 115 : « Les même règles
de préséance valent entre Missionnaires et Prêtres indigènes. » Et encore, Statuts, n. 55 … ». Ils (Prêtres Indigènes)
ne feront donc aucune distinction de race, de tribu, de
caste, ou de clan »… Toutes ces directives sont loin d’être
mises en pratique. Ce n’est certainement pas nous autres
Prêtres Noirs qui sommes enclins au racisme aigu, à faire
distinction de race ! Comme il est quelquefois ridicule de
constater une espèce d’antagonisme, d’inquiétude pour
qu’un Prêtre Indigène n’occupe telle ou telle place qu’on
assigne à chacun, surtout
dans un dîner où figurent des
convives de marque ! Et dans
les repas de famille, donc à
table commune, qu’il y a
quelquefois des bizarreries au
sujet de place à occuper !!
« Les missionnaires de leur
côté, vivront avec les Prêtes
Indigènes, comme leurs confrères européens » (Statuts,
n. 42) Sur papier, c’est très
bien, c’est l’idéal ! Dans la
L’ABBE MATABARO (1885-1959)
pratique, c’est autre chose !!
2° Nos compatriotes, donc les simples gens du peuple remarquent bien que nous ne sommes pas traités souvent en
prêtres, et à l’occasion ne manquent pas de le faire remarquer !!
Nous ne sommes ni au rang d’Evolué, ni à celui d’un simple
sous-chef, car nous remarquons de temps à autres, que
commis, chefs de province, et autres ayant quelque prestige,
jouissent mieux que nous de quelque considération de la
part des « grands ». Dans quel cadre sommes-nous constitués ? Nous ne jouissons pas de Statut légal, pas
d’immatriculation ; en un mot, nous ne sommes pas des
379 « Ce qui est odieux doit être évité ».
380 « Il faut augmenter les faveurs ».

297

Ayants-droit, nous ne sommes pas reconnus par le Gouvernement.
A la deuxième Conférence plénière de Léopoldville, 1936,
pages 86, 87, on a posé certaines questions qui touchent
spécialement des Prêtres Indigènes, comme par exemple,
celle-ci : « Sommes-nous obligés de vivre avec des étrangers,
et spécialement des Noirs ? Rép. Ces Prêtres devraient être
suffisamment formés… quelques différences dans la mentalité… elles ne sont pas telles qu’elles puissent rebuter un
prêtre charitable. » – Encore cette autre question : « En contact avec les prêtres européens, ils prennent des habitudes
européennes. » Nous nous permettons de répondre à cela, de
notre propre initiative : « Bon nombre d’indigènes ne sont
plus dans les habitudes d’antan ; il s’agit aussi d’être un
peu de son temps ‘up to date’. Dans ces temps actuels, il ne
s’agit pas de penser et vouloir coincer les hommes et les tenir dans les mâchoires de pinces administratives ! Il faut
laisser les gens dans leur simplicité native, et surtout dans
l’ignorance des choses européennes, sans cela nous
n’aurons pas des sujets maniables, mais des DERACINES
(Sic). Donc, conclusion logique : Prêtres Indigènes, Sœurs
Indigènes, Frères Joséphites, tous devraient s’habiller, manger, vivre à l’indigène, porter des pagnes, des peaux, employer de la vaisselle à la mode ancestrale, etc. Il ne faut pas
donner aux indigènes une instruction exagérée, qui crée des
déracinés, préconise M. Pholien (Le Courrier d’Afrique, 29
Aout 1946). » Autre question posée : « … ils (Prêtres Indigènes) peuvent être témoins … de façons de faire regrettables. » Réponse : « Nous en sommes journellement témoins, hélas ! Mais alors, quel honneur de ne se comporter
que « ad oculum servientes381 ? » Si ce n’est que pour sauver
la face, pour n’avoir qu’un prestige tout simplement extérieur, l’œuvre d’évangélisation est condamnée au pire des
désastres !! « Nous devons montrer qu’ils sont prêtres
comme nous » – Ils devaient montrer (les missionnaires) plus
de compréhension, plus de cœur large, mais il y a une
grande marge entre les principes et leur application !!... » En
tout état de cause, il y a nécessité absolue de former ces
prêtres sans traditions ecclésiastiques, à l’esprit sacerdotal
et missionnaire » – Qui nous formera ? Nemo dat quod non
381 « Servant à l’œil ».

298

habet382 !! On pourrait bien appliquer à quelques-uns ce
mot de l’Evangile : Medice, cura te ipsum383. »
B) Au point de vue formation cléricale :
1° Nous recevons, il est vrai et loyal de le dire avec franchise, des notions préliminaires de la Théologie, Philosophie,
Ascétique, etc., c.-à-d. qu’on nous met sur la piste de continuer nos études et nous perfectionner par notre travail personnel, pour bien faire notre ministère. Mais ce que demande le Saint-Père dans
l’Encyclique « MAXIMUM ILLUD », n’est pas simplement
une
ébauche
de
notions
éparses, mais une formation
complète du Clergé Indigène,
des Sœurs et Frères Indigènes.
Si on ne se contente que d’une
initiation ébauchée et rudimentaire qui ne vise qu’à rendre
possible l’accès à la prêtrise,
pourquoi en ce cas-là nous mépriser, nous placer au rang de
prêtres de catégorie inférieure,
et prêcher à qui veut les entendre, que nous ne sommes
que des Auxiliaires, et somme
toute, des Subalternes, des
Employés des Missionnaires ??
MGR DEPRIMOZ (1884-1962)384
Voici ce qu’on dit à leurs compatriotes, du laïcat ou du clergé : « Il suffit de ne leur donner
que quelques notions rudimentaires. Ils ne peuvent pas
d’ailleurs comprendre et suivre tout ce que nous autres Européens avons appris ; leur esprit n’est pas fait pour des
hautes études, vite leur orgueil ne connaît plus de borne, et
se croient des phénix. Notre tâche à nous missionnaires et
éducateurs dans les maisons de formation, est de veiller à
mâter leur orgueil naturel et nous arranger pour qu’ils
soient inférieurs aux prêtres européens. » (sic) Il nous faut
une formation pleine, complète, parfaite et adéquate, celle-là
même que reçoivent d’ordinaire les prêtres des pays civili382 « Personne ne donne ce qu’il n’a pas ».
383 « Médecin, soigne-toi toi-même ».

384 Mgr Deprimoz fut recteur du Grand Séminaire de Nyakibanda de 1932-1943.

299

sés ! Le Saint-Père insiste et dit clairement que l’Eglise de
Dieu est catholique ; nulle part, chez aucun peuple ou nation, elle ne se pose en étrangère, et que les Prêtres Indigènes ne sont pas destinés à être les auxiliaires des blancs,
mais ce sont les blancs qui
doivent être les auxiliaires
des indigènes : voilà la société
missionnaire
normale !! Loin de trouver cela
normal, on trouve jusqu’à
présent le contraire normal
qu’un tout jeune missionnaire fraîchement débarqué,
dépasse de beaucoup en
expérience un vieux prêtre
indigène, qui a toutes les
chances de pénétrer le cœur
et l’âme de ses compatriotes. Le Saint-Père a
à cœur et désire formellement que les Prêtres IndigèMGR BIGIRUMWAMI (1904-1986) 385
nes soient dûment formés et
non seulement préparés à servir d’auxiliaires aux missionnaires étrangers dans les fonctions les plus humbles du ministère ; mais ils doivent s’élever si bien à la hauteur de leur
divine fonction, qu’ils puissent prendre un jour en main la
direction de leurs ouailles.
2° EVEQUE indigène. – C’est une question à l’ordre du jour,
que le Ruanda est en bonne voie de plein épanouissement.
Mais ce qui nous étonne fort, c’est qu’on n’envisage qu’un
seul côté des choses, à savoir : le peu de bien accompli, l’initiation, l’ébauche dans la formation surtout cléricale, les
Congrégations Religieuses (Congrégation des Frères José385 Mgr Aloys Bigirumwami est le premier évêque rwandais. Né le 22 décembre 1904, il

est baptisé le jour de Noël 1904. Son père était Joseph Rukamba l’un des premiers
chrétiens de la Mission catholique de Zaza (1900). A l’âge de 10 ans, il entre au Petit
Séminaire de Kabgayi. Après le Grand Séminaire, il est ordonné prêtre le 26 mai 1929.
Successivement vicaire des paroisses Kabgayi (1930), Murunda (1930), Sainte-Famille
à Kigali (1931), Rulindo (1932), il sera curé de Muramba pendant 18 ans, du 30 janvier 1933 au 17 janvier 1951, ensuite curé de Nyundo. Le 14 février 1952, il est nommé Vicaire Apostolique du Vicariat de Nyundo créé par le Pape Pie XII. Il est ordonné
évêque à Kabgayi le 1er juin 1952 par Mgr Déprimoz. Durant sa vie, il écrit beaucoup
d’ouvrages sur la culture rwandaise. Le 17 décembre 1973, il donne sa démission
comme évêque. Il meurt d'une crise cardiaque, le 3 juin 1986, à l’âge de 81 ans. Il est
enterré à la cathédrale de Nyundo.

300

phites et des Sœurs Bene-Bikira). Mais le bien à faire, le développement des Œuvres, voilà le status quaestionis.
a) Un Evêque Munyaruanda ! A la bonne heure ! Puisque
le St. Père le désire, nous nous arrangerons à ses ordres
« corde magno et animo et animo libenti386 !! »
Qu’on nous permette seulement de formuler nos sentiments, les vrais, les plus sincères : Un Noir, si haut placé
soit-il, qui n’est pas reconnu par le GOUVERNEMENT,
qui n’a aucun statut légal, que souffrir du « colour bar »
comme tous ses autres confrères dans le sacerdoce, que
pourra-t-il faire ?
Un Evêque munyaruanda, qui n’a aucun moyen de se
procurer des ressources sur place, parmi ses congénères,
ses amis et connaissances, aussi « brebis galeuses »,
comme lui, où pourra-t-il donner de la tête ? Monseigneur le Vicaire Apostolique et les Missionnaires, savent
eux, comment s’y prendre, pour avoir des ressources, soit
chez leurs amis d’outre-mer, soit auprès de ceux qui vivent dans la colonie, – sans oublier nos Chefs et SousChefs !
b) Un Evêque Munyaruanda : Pour nous autres Banyaruanda, qu’on nous permette d’exprimer au moins notre
désir sur cette grave question capitale en même temps
que vitale, et pour nous Membres du Clergé du Ruanda
et pour tous nos Compatriotes !! Ce n’est pas encore le
moment pour nous !!! Ce n’est pas encore opportun pour
notre pauvre pays !!!!
c) Nous plaignons d’avance notre pauvre Confrère et lui
offrons nos condoléances anticipées !! Sans être mauvais
prophètes, nous nous permettons de lui promettre toutes
les difficultés imaginables et inimaginables. Nous ne
sommes pas pessimistes, mais la REALITE ! Puisque
nous vivons quasi journellement avec des difficultés,
qu’en deviendra-t-il de lui, plus haut placé !! On lui dira,
avec une pointe de malice, assaisonnée d’ironie : Hic
Rhodus, hic salta ! Tu videris387 ! – Il aura difficile avec
des moyens pécuniaires, à Dieu ne plaise ! ses Educateurs d’antan, qui lui ont procuré le pompon des honneurs épiscopaux, ne lui fourniront aucun secours ! On
chante à présent que notre premier évêque sera, à n’en
plus douter, de la classe mututsi !! qu’il soit mututsi ou
386 « Avec un grand cœur et avec une intelligence et un esprit bien disposé ».
387 « Voici Rhodes. Danse ici ! On te remarquera ».

301

muhutu, ce que le Bon Dieu voudra ! En tout état de
cause, il est des nôtres.
d) Notre Confrère élevé à la dignité épiscopale, où trouvera-t-il outre des ressources pécuniaires des Frères coadjuteurs indigènes, qui s’occuperont du matériel, comme
menuiserie, charpenterie, maçonnerie, etc. ou quelqu’un
parmi les siens, ayant quelque notion pour l’imprimerie,
etc., etc. !!! Si on ne prend pas dès maintenant la peine
de nous initier à tout ce qui est pratique pour notre avenir qui donc nous l’apprendra !!
e) Avant de songer à un Evêque indigène munyaruanda,
a-t-on tout d’abord pensé aux moyens ? Qu’on nous
donne avant cela, des ECOLES NORMALES, POUR
FILLES et GARÇONS ; des ECOLES PROFESSIONNELLES ; des ECOLES d’HUMANITES ; une UNIVERSITE, comme il y en a, par exemple, au Basoutoland et
ailleurs !!!
III.- MONOPOLE ET PHARISAISME SUBTILS
1° Ah ! les malheureux rapports, qui font énormément tort, en ne
mettant en vedette que le bien accompli, et voilant complètement
le mal à corriger !! Un Abbé, supérieur d’un poste, fut un jour mal
reçu, parce qu’il avait mis dans son rapport annuel, rapport demandé par le Vicaire Apostolique, pour l’envoyer à la Propagande,
des constatations peu flatteuses pour la bonne marche du poste
qu’il dirigeait. « Vous êtes pessimiste, mon cher ! Il ne faut pas insérer des faits dans votre rapport, des faits peu édifiants, qui
pourraient nous diminuer des ressources (Sic). Comme si notre
but n’était que des ressources !! Il suffit de donner tant de
Chiffres, et voilà le Ruanda en pleine marche de floraison et
l’épanouissement !! Exemple concret : Au 30 juin 1946, il y avait
au Vicariat : PERES BLANCS : 85 ; SŒURS BLANCHES : 50 ;
PRETRES INDIGENES : 72 ; SŒURS INDIGENES : 134 (Ajouter
11 qui viennent de faire leur profession religieuse, le 15 septembre
1946) ; FRERES COADJUTEURS : 15 ; FRERES JOSEPHITES :
55 ; GRANDS SEMINARISTES : 63 ; PETITS SEMININARISTES :
110 ; CHRETIENS : tous les baptisés catholiques 312.852 : etc.,
etc. !!
2° « Il ne suffit pas de vivre des rêves d’avant-hier, mais d’avoir
une pensée pour demain », dit l’Abbé Tourville. Plus que le passé,
– ce qu’il nous faut connaître, ce qu’il nous faut apprendre à con302

naître, – pour le réaliser tel que Dieu le réclame, – c’est l’avenir de
nos générations. – On veut vivre bourgeoisement les succès recueillis, – on veut garder un prestige tout extérieur, sans pousser
à fond le dévouement le plus désintéressé. » Après tout, qui saura
ce qui n’est pas fait ? Qui pourra faire le contrôle de tout ce qui
est déficience, si nous-mêmes ne le mettons au courant des affaires ? » Les actes les plus héroïques, les succès dans les entreprises, ne sont le fruit que de l’audace. Pour gagner la vie, il faut
savoir oser : Violenti rapiunt illud388, dit Notre-Seigneur. Nous
avons osé parler haut, nous avons osé aller à l’encontre des banalités, des craintes et des qu’en dira-t-on, pour révéler le mal caché, depuis bien des années, et nous avons confiance que par la
miséricorde de Dieu, il ne manquera pas d’en sortir un grand, un
immense bien pour Notre Ruanda Chrétien.

L’ARRIVEE DES SŒURS BLANCHES AU RWANDA EN MARS 1909

Le St. Père, dans l’Encyclique déjà cité, tient à cœur QUE L’ON
ENCOURAGE DES INITIATIVES. Nemo praesumitur malus, nisi
probetur389. A quand donc serons-nous jugés capables de montrer
notre savoir-faire. Pour combien de tempsserons-nous tenus à
l’écart dans la DIRECTION DES DIFFERENTES ŒUVRES du Vicariat ? Sur les 73 Prêtres Indigènes que nous sommes, on ne
trouverait même pas deux ou trois aptes à diriger une Œuvre !!
388 « Ils emportent cette chose-là violemment ».

389 « Personne n’est présumé mauvais à moins que ce ne soit prouvé ».

303

Quand nous initiera-t-on au travail de Secrétariat du Vicariat ?
Quand apprendrons-nous à diriger un Séminaire. Quand y aurat-il parmi nous un prêtre recommandable à tous égards par sa
piété, sa prudence et sa haute vertu, pour être AUMONIER des
Religieux et Religieuses Indigènes ? Et UN MAITRE ou UNE MAITRESSE DES NOVICES ? Si quelqu’un parmi nous prêchait la retraite une année, et un Père Blanc l’années suivante et ainsi de
suite à tour de rôle, serait-ce mal ? Nous apprendrions de cette
façon pas mal de choses, car la pratique nous est plus utile que la
simple théorie !!
3° On pourrait se demander quelquefois, si les règles établies pour
Prêtres Indigènes, ne vaudraient pas aussi pour tous les prêtres.
Nous constatons en maintes occasions, que ces mêmes règles ne
sont que l’apanage des « prêtres en formation et sans traditions
ecclésiastiques », comme le veut le slogan établi !!! On les écrit
pour les autres et l’on s’en serve !! « Il est défendu aux Prêtres
d’avoir des serviteurs personnels » (Statuts, page 24, n.53). Nous
ne pourrons et ne voulons pas avoir des serviteurs, car c’est peut
compatible avec l’esprit sacerdotal. Mais alors, pourquoi nous
donner un mauvais exemple et nous être un sujet de scandale et
de relâchement !! Voici à titre d’exemple, quelques noms des serviteurs des prêtres autres que Prêtres Indigènes : ils sont de la Mission de Kabgayi et à la charge du personnel de cette Mission :
1. Gaspar Rualinda ; son fils, Léopard ? (jeune garçon de 15 ans).
Tous deux employés au service des chambres comme boys de confiance. Certains effets du regretté Mgr Classe (v.gr. draps de lits, chemises etc.) lui ont été cédés et en a profité grandement pour habiller
sa fille qui allait en noce. – Domicile : Kamazuru, près Kabgayi. Serviteurs à l’Evêché.
2. Serviteurs du R.P. X. ! (Avec placet de l’Autorité compétente sans
doute !!)
a) Christophore….. (originaire de Nyakibanda) ; le Père ci-dessus mentionné, lui a bâti une maison en briques, lui a donné une vache,
puisque la dite vache vient du troupeau de ce même Père (vache donnée par les P.P.X. & X. dans le troupeau du Père X ; moyennant de
l’argent, nous le supposons). Ce troupeau est tout à fait différent de
celui de la Mission et celle-ci n’en a pas usufruit. Domicile de ce jeune
homme : Gahogo, près de Kabgayi.
b) Michel Habalurema (fils de Zénon Rutaha) ; domicilié également à
Gahogo : une vache.
c) Max Ndiyonzima, domicilié à Gahogo : une vache.
d) Etienne Gahigiro, domicilié à Mpanda : une vache.
e) Aloys Mbandahe, domicilié à Gahogo (fils d’Emmanuel Rualema) :
une vache.

304

f) Léodémir Mironko : domicilié à Gihuma près Kabgayi : une vache
pour dot, une maison en briques avec une petite dépendance dont la
fenêtre est en carreaux. (Ancienne maison d’habitation de Raphaël
Kamanzi, jadis sous-chef de cette colline, maintenant Juge au Tribunal de Kigali.
g) Berchmans Ruagasana, fils de Patrice Muvunankako, sous-chef de
la colline de Rugarama : une maison en briques bien construite et
couverte avec des tuiles (comme toutes les autres citées plus haut),
par les soins du P.X. ; construction, ameublement… tout est aux frais
de celui qui l’a patronné.

A noter que pas une année ne passe, sans que le Père X. plus haut
cité, ne reçoive au moins une vache, pour l’augmentation et
l’accroissement de son troupeau. A moins de deux ans, il a reçu
deux vaches de la Reine-mère, Radegonde Kankazi. – Le gardien
du troupeau porte le nom de Tarcisse Gihana, actuellement de la
Mission de Byimana.
Tous ces jeunes gens déjà cités (sauf le dernier), sont des EMPLOYES A l’IMPRIMERIE de Kabgayi.
On se permet de bâtir des maisons pour établir des jeunes gens
qui ont père et mère ; on s’ingénie pour entretenir des veuves et
l’on fait des dépenses pour leur bâtir une demeure, et l’on fait des
gros yeux à quelqu’un qui a donné gratis et par considération
d’ancienne amitié, un bien personnel acquis par droit d’héritage !!

4° Gandourahs à remettre à neuf. Il y a environ quatre ou cinq
ans, nous étions autorisés à remettre à neuf nos vêtements usagés. Le raccommodage se faisait d’office à l’ouvroir de Kabgayi. Et
les rôles ont changé subitement. Voici la raison donnée à un Père
Blanc qui sollicitait pour l’Abbé X (Mission de Rwamagana),
l’autorisation de faire blanchir son linge chez les Sœurs : « Je m’y
oppose formellement ; il ne s’agit pas de faire des Sœurs leurs
boys ! » Une réponse encore plus claire, reçue le 31 juillet 1946 :
« J’ai empêché les Sœurs de s’occuper des réparations de linge des
prêtres indigènes (et pourquoi pas des autres aussi !!), parce que
ces bonnes Religieuses en ont déjà trop (pas des nôtres, certainement) par-dessus les épaules, qui un ornement à fabriquer, plutôt
à confectionner, qui un paletot à réparer, un autre, un burnous ??
à remettre en état convenable. Mais, on nous croit des gamins qui
n’ont ni yeux, ni oreilles, pour nous faire avaler ces amères pilules ? Pour quel motif devrait-on édulcorer !! Il est vrai de dire :
« Qudo licet Jovi, non licet bovi390. » Puisque les Sœurs s’occupent
de linge des Ayant-droit, pourquoi garder en plus des valets de
chambre et molester ensuite un pauvre Prêtre Indigène qui doit
« Ce qui est permis à Jupiter n’est pas permis au bœuf (c.-à-dire : à tout le
monde) ».
390

305

peiner pour trouver comment et où il pourrait faire réparer convenablement ses gandourahs en mauvaise situation !!
5° Hospitalité : Abbé de passage dans un poste de Pères Blancs. Il
est arrivé plus d’une fois, qu’on est mal reçu, qu’on refuse de
donner des couvertures, des draps de lits, jusqu’à refuser l’entrée
du réfectoire et fermer le buffet ou refuser un morceau de pain
pour le voyage. En 1920, l’Abbé X de mission de X (visiter sa famille) on lui refuse un morceau de pain pour pouvoir arriver à
Kabgayi ; part mains vides ; – on fait courir des hommes sur ses
traces et revient à la mission et fureter dans son panier pour le
prendre en flagrant délit de vol. Oh ! honte ! ils ne trouvèrent pas
le pain supposé volé ! – En 1927, Abbé X. professeur au Petit Séminaire : le Père X. cache tout un grand pain non entamé et accuse l’abbé de l’avoir volé pour le manger dans sa chambre à coucher…il rapporta le pain pas cependant le même jour, mais le lendemain, et osa dire que c’était par « blague » qu’il avait accusé
l’abbé de l’avoir volé !! – Le 3 février 1942, l’Abbé X. arrive à la
mission de X. vers les 7 heures du soir, exténué de fatigue. Devant l’Aumônier militaire de Léopoldville, tout le personnel du
poste s’acharne sur le pauvre homme : « Prêtre indigène et
ivrogne !! » – Comment dites-vous ? – Oui, tout prêtre indigène est
ivrogne, puisque que vous affirmez vous-même que vous sentez
mal ! – Et le Père X., et encore le Père X., et tel autre encore !! Si je
suis malade ou ivrogne comme vous le dites, ma foi, ces Pères malades sont aussi ivrognes comme moi. Je ne suis donc pas le seul
ivrogne, comme je ne suis pas le seul infirme !! Et tous de se taire
de confusion !!! » – En 1941, Mission de X. L’abbé X construit à
ses frais avec assentiment de Mgr le Vicaire Apost. une chapelleEcole centrale ; de là, jalousie, envies et machinations pour entraver le travail : instigations sur instigations en haut Lieu pour
l’empêcher de continuer : » … il ne sait pas bâtir, ne connaît pas
des mesures, ça ne pourrait tenir ! » Et dire que ça tient toujours
debout ; et dire qu’aucun autre n’a eu le désintéressement après
son départ, pour construire quelque chapelle-Ecole !!.
On prend un singulier plaisir à nous dénigrer, à nous rabaisser, nous noircir devant le public européen et l’on nous refuse
l’hospitalité ou l’on se montre de très mauvaise humeur et
grincheux en nous donnant l’hospitalité. Il y a des circonstances où le temps presse et avertir d’avance n’est guère possible.
Quel prêtre charitable nous prendrait en faute et nous regarderait
de mauvais œil et nous dirait, comme celui qui a dit à un Abbé,
en 1944 : « Toujours à midi, ces prêtres indigènes, pour manger
notre pain » (Sic) ; et ce n’était qu’une fois qu’il le voyait au poste !!
– L’Abbé X. arrivé de Kabgayi, vers les 7 h ; du soir, parce que le
306

camion sur lequel il était monté, était parti très tard de Kabgayi ;
mal reçu, sans couvertures !! C’était le 19 octobre 1943, lors du
baptême du Roi Charles Rudahigwa. – Le 8 Oct. 1945, Abbé X. fait
sa retraite à Kabgayi ; emprunte une couverture plus chaude, à la
mission. « Demandez au Noviciat ! » – Envoyer un second billet,
conçu en termes polis : « Le Père X. du Noviciat m’a donné tout ce
qu’il a trouvé en fait de couvertures ; comme ce sont des couvertures très légères, et pas assez chaudes, je ne suis pas encore arrivé à dormir. Une couverture chaude me tirerait bien de cet ennui ! Merci sincère ! – Le billet est resté sans réponse. 1943 : Abbé
X de la mission de Janja, accuse le Père X. supérieur de la mission de Ruaza, chez l’administrateur du poste européen de Ruhengeri, comme quoi l’Abbé Supérieur empêchait les gens de faire
des travaux de corvée et employait tous les gens aux travaux de la
mission pour les mettre à couvert des corvées !
Voilà jusqu’où l’on arrive ! Qu’elle est belle et bonne cette charité
en effigie !!
6° Dans les DETAILS de l’EXERCICE du SAINT MINISTERE. Que
de bizarreries, de petites injustices, si nous pouvons les qualifier
de cette manière !! Monsieur M. Vermeire (Grands Lacs, 15 mai
1946) dit avec justesse, que « en général les Blancs ont une tendance de mépriser le Noir ne le considérant plus comme un
homme, mais comme une machine à rendement matériel, rendement qui à son tour, est établi d’après la fantaisie d’un chacun
(page 22), – Tendance ou programme pour tirer de nous tout ce
qu’on envisage, les faits concrets sont là à la charge de nos éducateurs. Pourquoi engraisser un bœuf ou un porc ou bien quelque
autre bétail ? – Ce n’est pas que nous voulons dire, qu’on nous
traite en bétail ou bête de somme proprement dit, mais enfin !
quand on y regarde de près, on dirait qu’on voudrait bien que
nous soyons des machines à travail, à rendement, comme
d’ailleurs les Rapports deviennent de plus en plus « des Machines
à ARGENT ». C’est, somme toute une espèce d’ESCLAVAGE MITIGE. Faire travailler un prêtre indigène comme un boy, le traiter
comme un commissionnaire, de sorte qu’il travaille pour deux,
que signifie cela à parler sans ambages ? – Dites à l’abbé X., c’est
lui qui doit faire des enterrements, administrer des malades, etc.,
etc. Même si le pauvre abbé est occupé à un autre service commandé, on l’attendra. L’abbé ira deux fois dans le courant de la
journée, à différents endroits, parfois à des distances de deux ou
même trois heures, souvent à pied, et personne d’autre ne voudra
franchir le seuil de la porte. « Vous êtes dans votre pays, ensuite
vous êtes solide, le climat ne vous gêne en rien comme nous
autres », etc. « Ce n’est pas mon travail ! », c’est un mot malheu307

reux et, hélas ! malheureusement souvent prononcé, au scandale
des Fidèles !! Un exemple entre tant d’autres : Le 20 février 1916,
le Père X. de la mission voisine de X. porte la conversation sur les
baptisés « in articulo mortis391 » et demande à son collègue (tous
deux supérieurs) comment procéder pour assurer à un baptisé in
extremis, le secours des sacrements. L’autre de lui répondre devant les Abbés : « Je les confie à un Abbé, leur compatriote, il n’a
qu’à se débrouiller avec eux ; je ne veux pas m’embarrasser avec
ces gens… païens !! » – Au lieu de donner des précisions sur le
travail à faire, on laisse les choses dans le vague, on évite de déterminer à chacun sa part, pour pouvoir se décharger plus commodément sur l’Abbé. On lui fait faire deux ou trois besognes à la
fois, v.gr. catéchisme et écoles aux même heures, classe de chant
et exercice des cérémonies aux mêmes heures, etc., etc. Nous n’en
finirons pas, s’il était possible d’entrer dans tous les détails pour
les énumérer !!
7° USAGE de la MOTO. Nous nous voyons exclus du droit commun, condamnés à nous user prématurément, par ce que des mesures anti-Noirs nous ont touchés dès les premiers de notre existence. En 1917, le premier Prêtre Indigène a dû renoncer à la
simple bicyclette, parce que l’Econome Général en fonction
(P. L. Bricquet), s’était formellement opposé et l’a gardée en
magasin pour la céder ensuite à un de ses confrères. – Vint ensuite le vélomoteur. Que d’Histoires sur cette innovation ; que de
vacarmes et d’oppositions de la part des missionnaires. Le premier
qui a osé, a tenu tête, et avec autorisation et même appui de Mgr
le Vicaire Apostolique, s’est bien servi encore longtemps de cette
motorette. Et maintenant, plus moyen de trouver sur les marchés
européens, ces engins en miniatures ! On peut trouver actuellement, plus de motos que de vélomoteurs. On dirait que MOTOCYCLETTE et BLANC « convertuntur392 », tellement c’est devenu article uniquement pour Blancs !! Toutes nos demandes
d’autorisation n’ont abouti qu’à un refus formel ou à une réponse
évasive, et pis encore, à une réponse contradictoire, comme celleci : « J’ai des raisons pour ne pas permettre la chose en ce moment … J’ai d’ailleurs refusé à d’autres (Réponse du 31 mai
1945) ». Ensuite : … « il est entendu que jusqu’à nouvel ordre, je
n’autorise pas les Prêtres Indigènes à avoir une moto. » – « … j’ai
fait une commande de motos… mais pas pour vous autres. Monseigneur est opposé à ce que vous fassiez usage de la moto, vous
391 « Au moment de la mort ».
392 « Se convergent ».

308

n’en avez pas encore l’autorisation… et pour longtemps (Trésorier
du Vicariat 1946) ». « Faites-moi foi, pour trouver un moyen – terme pour l’usage de la moto ! ».
Avec de belles paroles, de beaux aménagements, on peut bien
calmer les esprits, user de promesses conciliantes. On veut donc
jouer à la finesse, et ce ne sera que simple bluff !! On joue au
cache-cache pour tenir les cœurs aigris dans une vaine espérance, dans une perpétuelle illusion, d’obtenir pour un temps indéterminé et indécis, l’autorisation sollicitée !! – Vous n’avez pas
l’argent nécessaire pour vous payer une moto, nous dit-on. – Ce
n’est pas l’argent que nous demandons, mais l’AUTORISATION. Si
on veut nous aider par des moyens pécuniaires, à la bonne
heure ! C’est louable et charitable ! Celui qui n’a pas l’argent nécessaire pour payer, donc insolvable, c’est justice qu’on lui refuse
l’autorisation. – « Entrevoir une meilleure solution, quand les
temps seront meilleurs ! » – Devons-nous et pouvons-nous espérer
que d’office (donc officiellement) on nous procurera une moto ?
Pour celui qui y voit clair, tous les Prêtres Européens, sont absolument opposés mordicus à l’usage de la moto pour Prêtres Indigènes – Un Noir est vite vaniteux, orgueilleux, et vont (les Prêtres
Indigènes) se croire égaux aux européens (Sic) – Vous ne connaissez rien de la mécanique, nous dit-on encore ! – Rien, c’est beaucoup dire. Nous connaissons plus d’un parmi tous ces opposants,
qui ne savent même pas mettre un boulon ou se dépanner !! La
vraie raison, la seule qu’on n’ose pas avouer est celle-ci DOMINER
LE NOIR sur toute la ligne – DINSTINCTION DE RACE393…….
Quel crime trouverait-on à de ce qu’un Prêtre Indigène fasse
usage de la moto, pour le travail du ministère ? Ce n’est [ni]
contre le Droit Canonique ni contre la discipline générale et particulière de l’Eglise. Si on veut en faire un précepte particulier et
diocésain, donc propre au Clergé Indigène du Ruanda, on est en
droit de le faire. Un précepte ou prévient des abus ou les combat.
Quel abus avons-nous fait de la moto ? Quel abus prévoit-on pour
nous barrer d’emblée ce qui contribuerait à nous aider à bien faire
notre service ?
L’Abbé X., possesseur de la moto, avec autorisation préalable, a
subi un revers de fortune, à la suite de réclamations et manœuvres sournoises, habillement exécutées par des Prêtres Européens et des Frères Coadjuteurs (FF. Bertin et Valentin et P. Delmas !!). Désirant cette moto en échange d’un vieux vélomoteur, et
essuyant un refus catégorique de la part de l’Abbé : « Plutôt le livrer aux flammes que de vous la céder à mes dépens ! »
L’aboutissement de l’affaire fut confié au P. Delmas, membre très
393 Le secrétaire a sauté ici quelques pages pour continuer ensuite le sujet de la moto.

309

influent du Conseil. On discréditera l’Abbé, on le rabaissera en
Haut-Lieu, sous des prétextes injustifiés et injustifiables : « Il ne
fait que passer toutes ses journées à bricoler à sa moto, au lieu de
s’occuper de ses devoirs du ministère » (Sic !) On insistera tellement, qu’il fut obligé de changer de poste, avec ordre formel de
mettre dans le garage, sans espoir de pouvoir en faire usage, cette
malheureuse machine devenue « bouc émissaire et de la caste des
Parias ou Intouchables », avec cette note : « Pour l’amour de la
paix, jusqu’à nouvel ordre » (Sic !) L’Abbé sus-dit venu en retraite
commune (28 Juillet – 3 Aout 1946), essaya de décrocher un mot
de compromis, ne fût-ce que pour la visite régulière d’une chapelle-école distante du poste de 4 à 5 heures. Rien à faire « Puis-je
au moins la garder ? – Oui. – Jusques à quand, bloquée qu’elle sera dans le garage, au détriment du moteur ! – Jusqu’à ce que j’aie
autorisé tout le monde. – Permettez, Monseigneur, de suggérer un
moyen terme : Aux amateurs de moto, si Vous autorisez de
s’adresser à l’Econome Général, qui se chargerait d’office de leur
faire une commande, cela suffirait, je pense ! Ah ! ça, non je m’en
garderai bien ; en ce cas-là, l’E.G. aurait par-dessus la tête des
centaines de commandes ! » (Et nous ne sommes que 72 Prêtres
Indigènes, et ce n’est pas vraisemblable que tous soient amateurs
de ces engins, à moins de leur en imposer d’office l’usage, ce qui
est plus que douteux et apparaît aux yeux de tout le monde,
jouissant encore de quelque dose d’intelligence, si minime soitelle !!!)
On nous objecte que nous ne sommes pas en mesure de trouver
l’argent nécessaire pour l’achat d’une moto ! – Nous pensions bien
qu’avec nos intentions de messes, moyennant quelques économies, il nous serait possible ! Voudrait-on faire soupçonner que
c’est calculé intentionnellement, pour que nous nous trouvions
dans l’impossibilité d’atteindre une somme convenable. Pourquoi
tant d’intérêt quand il y a question de moto, et peu de cas pour ce
qui regarde notre habillement, articles de bureau, chaussures,
etc. ? Qui jamais n’a eu intérêt à nous demander, si oui ou non
nous « étions en mesure de nous procurer ces articles d’usage
courant ? – Vous ne feriez que bricoler avec une machine usagée,
ajoute-t-on. » – fabricando fit faber 394 ; – « Vous n’avez droit qu’à
un vélomoteur et une bicyclette ; jusqu’à nouvel ordre. » – Donc,
situation inchangeable, notre sort est réglé irrévocablement ! –
« Vous auriez des accidents, ne sachant pas le maniement de ces
sortes d’engins » – Nous ne serions pas les premiers sur la liste
des « accidentés ». Qu’un missionnaire soit tamponné par un camion, qu’un autre déplace un pilier avec une camionnette, que ce394 « C’est en forgeant que l’on devient forgeron ».

310

lui-ci tombe dans le ravin avec son camion ou autre, ça passe !
Mais qu’un « Employé » de la poste, pour ne rien dire, de plus,
commette une étourderie, il y a branle-bas, on s’affaire, on gesticule, on tonne les poings serrés comme pour écharper cet indésirable ; et conséquence, une mesure administrative, inopportune et
inutile surgit de terre comme un champignon, pour sanctionner
l’aventure, malheureusement commune ! (Trait d’Union, N° 32,
Aout 1946).
« Pour assurer la confiance et pour galvaniser les énergies, il faut
dit Churchill, serrer de près les réalités et les faits. » Réalités : la
majorité des missionnaires voteraient certainement contre nous,
et de fait ils sont contre nous, au sujet de la question « Moto ». Les
faits : inutile de chercher un compromis pour arriver à l’obtention
de l’autorisation sollicitée ! Les faits parlent mieux que les paroles.
Le temps de la naïveté est passé ! Une injure, un outrage se pardonne facilement, mais on ne pardonne pas d’avoir dit la vérité
crue et nue. Monseigneur de Hemptinne, dans son Mémoire, ne
fut pas pardonné d’avoir révélé le « Malentendu colonial, Malentendu avec la Métropole, Malentendu Belge ». On nous promet
toujours : les « on envisagera un moyen » se succéderont d’année
en année ; on nous imposera des restrictions ornées de beaux
vernis – « pour faire disparaître les mécontentements et la défiance, ne fût-ce que pour leur effet psychologique de calmer les
cœurs aigris » (Mgr de Hemptinne, Mémoire, page 5). – « … je
maintiens jusqu’à nouvel ordre la défense qui avait été portée par
Mgr Classe, Lettre, 5 Novembre, 1946. » Parce que le regretté Abbé
Joseph Bugondo, a eu un accident vulgaire et sans gravité, on ne
pourrait pas changer de ligne de conduite. En ce cas-là on ne parlerait pas d’autres mesures, d’autres moyens d’apostolat et de
marche en avant. A la IIIe Conférence des Ordin. de Missions du
Congo Belge et du Ruanda-Urundi, L.L. E.E. se plaignent ouvertement du peu de décision du Gouvernement qui ne prend pas la
peine de mettre en exécution les mesures et ordonnances établies
pour le bien public : mariage monogamique chrétien, Héritage des
Femmes, Rétribution adéquate des moniteurs, etc. Et nous, serions-nous perpétuellement lâches et timides pour protester
contre les mesures de discrimination de race, habilement portées
et administrativement mises en exécution, contre le bien du Clergé et de l’Eglise du Ruanda ?
La vérité est une et inchangeable ; le mot d’Erasme n’est ni
chrétien ni catholique : « J’aimerais mieux échouer en bien des
choses que de me battre pour la vérité, en mettant le monde sens
dessus dessous. » Il est vrai que « nous n’avons pas tous assez de
force et de courage pour subir le martyre. Mais, n’y a-t-il pas
pourtant aussi quelque courage à reconnaître qu’on en manque ?
311

Et le courage de la sincérité n’est-il pas le seul sur lequel nous
puissions compter dans notre vie individuelle et dans nos relations mutuelles ? Lorsqu’une affaire est enfin tirée au clair, après
de gênantes rixes et un torrent d’encre, on découvre enfin qu’on
était d’accord sur le fond et qu’on s’est seulement battu pour les
mots, le mode, le temps et l’opportunité » (Erasme).
Nous sommes Prêtres ; nous avons les mêmes charges et même
difficultés pour l’exercice du ministère. La façon de nous traiter en
simples « Associés et collaborateurs », ne peut s’expliquer d’une
autre manière que par les tendances raciales. (Cf. Mgr de Hemptinne, IIIe Conférence, page 252). – « Le racisme doit être écarté
dans toutes ses manifestations, sociales, politiques et administratives – (Mgr de Hemptinne, ibid. page 254, N. 5.) « – L’ouvrier doit
sentir dans le Missionnaire un Père au sens complet du mot ; le
Père s’occupe de tous les besoins de ses fils et ne reste insensible
à aucun ; c’est pourquoi, le fils a une confiance totale en lui
(Lec.cit., page 44, vers la fin). – » Quand le Missionnaire pourra
dire à tous, même en ce domaine (question sociale) : « Inspice et
fac secundum exemplar395 », ce jour-là la solution de la question
sociale » aura fait dans nos régions un grand pas en avant » (IIIe
Conf. Discours d’ouverture, par S.E. Mgr Dellepiane, Délégué
Apostolique, page 44)396. – « … zèle et dévouement sont donnés volontiers quand le cœur est content et que le corps n’est pas gêné »
(Loc. cit. page 40). Conclusion ? – On nous demande des ailes
pour voler lestement vers les âmes et en même temps on nous
coupe tous les moyens aptes !! Si notre cœur est aigri et sans soutien ; si nos forces s’abattent devant les grandes distances de 3, 4
et même 6 heures de marches forcées et encore à pied… le corps
ne sera-t-il pas gêné et affaissé par la maladie et le surmenage inconsidéré et qui pourrait peut-être être évité ??.
Il y a deux poids et deux mesures, dans les charges, les devoirs ;
dans les avantages et les revers. Pourquoi distinction entre
Prêtres et Prêtres !! Et c’est en beaucoup de points, hélas !!!
Tous les Européens du Ruanda sont continuellement dans le
handicap de devoir coûte que coûte tenir le Munyarwanda sous la
botte de la domination du Blanc !! « La mentalité du Blanc à
l’égard du Noir est celle-ci : c’est d’abord la première impression
du Blanc qui se sent devenir là à se croire aussi quelqu’un par sa
valeur, il n’y a qu’un pas qui se franchit sans peine et qui réalise
395 « Regarde bien et agis suivant l’exemple ».

Mgr Giovani Dellepiane (1889-1961) a été Délégué apostolique du Congo et du «
Rwanda-Urundi », avec la résidence en Léopoldville de1930 à 1949. Fortement opposé
à l’ « indigénisme », il était favorable pour l’assimilation d’une culture dite « primitive »
par la civilisation latine. F. BONTINCK, Aux origines de la Philosophie Bantoue,
Kinshasa, 1985, p.39, note 47.
396

312

un type spécial assez répandu d’homme à la compétence universelle ( Ja[u ?]reguiberry), LOVANIA, n.4, cité par le Dr. J. Jacquerye, 1944 ». – Si nous avons usage de la moto comme eux, ils se
voient menacés dans leur prestige parce que leur influence serait
par là diminuée. Que de calculs intéressés ; que de bassesse dans
les sentiments.
8° MALADIE et INFIRMITE. Un missionnaire est malade, a fait
une chute de moto, a été tamponné par un camionneur, etc., etc.,
tout le monde de s’apitoyer sur sa santé « frêle », sa constitution
« délicate » : « le pauvre… n’a pas de santé forte, …et… Il n’est pas
en Europe !! ». Le missionnaire est soigné gratis, par un médecin –
spécialiste uniquement pour « les Ayants-droit », avec un dévouement hors pair, avec des médicaments « SPECIALITES ». Si son
état cause quelque crainte, branlebas, certificat du docteur qui l’a
traité, lettres de recommandation pour les médecins qui le traiteront dans la suite ; il ne devra plus suivre le régime des simples
gens, mais au besoin, devra être hospitalisé chez les Dames Bernardines, à la Mission de Kansi (leur couvent est à deux ou trois
minutes du Poste !!!). Sans trop de retard « il faut le conduire à
Léo, Cos /ville, [ ?] sa et plus loin encore, jusqu’à Kampala (Uganda). Il subira une opération, sera bien traité avec grands égards !!
Si le médecin juge que le climat Africain est « trop débilitant, trop
énervant », le voilà notre missionnaire parti pour son « home », son
pays natal, pour refaire le plein de ses forces.

KABGAYI (1931)

313

Un Prêtre Indigène est malade, infirme : « Pure imagination, autosugestion, nous disent d’aucuns, depuis le plus petit dans la hiérarchie jusqu’aux hautes sommités ! « … tenez bon, je vous en
prie ; il ne s’agit pas d’être malade… » (1944). – …A propos de
votre dernière lettre (du 16 sept. 1945), vous m’écrivez que vous
êtes malade, infirme…
Qu’avez-vous donc ?
de quelle infirmité
souffrez-vous ?? (Avec
un air sceptique et
étonné, comme si réellement il n’en savait
rien !!!)
«…
vous
autres (sous-entendu :
Prêtres
Indigènes),
vous
aimez
courir
chez les médecins, à la
MGR ALEXIS KAGAME (1912-1981)
moindre égratignu-re !!!!… » En mars 1946, l’Abbé X. du poste de
Kabgayi, gravement malade. Refus de l’hospitaliser dans la
chambre réservée aux Pères, à l’hôpital du Vicariat !! Demande à
boire. On lui sert de l’eau sale, qui sert à laver la vaisselle. Et
c’était la Sœur infirmière qui avait donné de tels ordres ! L’Abbé
courageux, ramasse tout ce qui restait de ses forces et va trouver
la sœur pour lui demander la raison d’agir ainsi à son égard. Le
boy qui lui avait donné la mauvaise eau, venait de partir pour la
mission pour lui apporter de l’eau potable. Il est toujours malade
à l’hôpital, dans une des chambres réservées aux dames de la
haute noblesse. – En 1945 (janvier), l’Abbé X. professeur au petit
Séminaire ne se sent pas [bien ?] sur ses deux jambes et maigrit àvue d’œil (maux d’estomac, cancer, osculte397 le docteur !!).
« … non mon cher, je crains que vous ne soyez neurasthénique ! »,
pour le guérir de sa maladie ima ginaire !!!???, – Et un autre (pas
un prêtre de rang ordinaire), d’ajouter : « … une vis lui manque
dans la tête !! » – Un autre Abbé demande à consulter le médecin
(il lui fallait un auto-vaccin anti-asthmatique) : « … pour des riens
courir chez le médecin, perdre un temps si précieux… Vous
autres, vous aimez à voir les médecins… » Et l’Abbé de répondre :
« il ne faut pas parler de la sorte, ça nous fait mal au cœur ! »
(1946) – Une autre fois, le 20 juillet 1946 on répondit à un Abbé
qui avait la naïveté de parler en toute confiance à Celui en qui il
espérait trouver un mot de réconfort : « … vous pensez que probablement vous ne mourrez pas (avec un air de dédain et d’ironie) » –
397 « Ecoute le docteur ».

314

Ce qui signifie en d’autres termes. Que vous mourriez ou que vous
ne mourriez pas, cela m’intéresse peu !!
On fait donc peu de cas de notre santé. On NE VEUT PAS COMPRENDRE que nous puissions être malades comme le reste du
genre humain. On voudrait peut-être nous voir des SURHOMMES.
On condamne le Nazisme, le RACISME quand le mal les touche de
près, mais on le pratique en beaucoup de points !! Qui n’a jamais
entendu les mauvais traitements infligés aux NOIRS d’Amérique !
Sous des prétextes divers ; ils sont séparés des Blancs dans les
trains, les restaurants, et même ce qui paraît invraisemblable – la
loi de certains Etats leur interdit de pénétrer dans les Eglises, catholiques ou protestantes, réservées aux blancs (COURRIER
d’AFRIQUE, 12 juin 1916).
Souvent on agit à notre égard, AVEC METHODE et FINESSE, par
des moyens administrativement étudiés et combinés, pour lier
notre conscience sous le joug de l’obéissance. On nous refuse systématiquement un service. On s’entend pour faire avorter une
demande pour un service, par exemple, rapiéçage, blanchissage
du linge à la buanderie des Sœurs (là où il y a des Sœurs). A titre
d’exemple, voici un fait récemment arrivé à la Mission de X. au
sujet du linge envoyé chez les Sœurs blanches. Le P. Supérieur
fait reproches à l’Abbé qui venait d’envoyer son linge avec un petit
mot conçu avec déférence et respect, comme il convient de le faire
en ces circonstances : vous ne pouvez avoir aucune relation avec
les Sœurs », dit-il d’un ton magistral ! – « Excusez-moi, je ne le
savais pas ! Même des relations d’ordre privé ? » –« Mais oui ! il
faut passer par le supérieur… » – « Il est bon de le savoir ! » – Eh
bien ! si vous pouviez demander un peu aux Sœurs (à la Mère Supérieure) s’il y aurait moyen de faire laver de temps en temps chez
elle, surtout le linge sacré de ma chapelle portative ! – Ce n’est pas
certain qu’elle acceptera ! », ajoute sans hésitation le supérieur. Le
30 Octobre 1946, on s’informe au sujet de ce linge :... « la Mère dit
qu’elle ne le peut, et que même les Sœurs ne pourront plus accepter le linge d’autres missions » – (Il n’y a pas d’autres mission qui
envoient leur linge, à ce que nous sachions !) Toutes les missionnaires font laver chez les Sœurs, sauf l’Abbé qui est du même
poste où se trouvent des Sœurs. Ce n’est pas que nous prétendions y avoir un certain droit ; mais ce qui nous fait mal au cœur,
ce sont ces machinations, ces intrigues, ces manques de charité
menés intelligemment et en due forme398 !! C’est de mise, c’est la
forme, plutôt le PROGRAMME : « Dominer pour servir ?? » Il y a
loin !! « Dominer POUR ASSERVIR », remarquons-nous tous les
jours !!!
398 « En bonne et due forme ».

315

On chante partout que nous HAISSONS les Européens ; et on dit
cela devant les futurs prêtres, surtout au Petit Séminaire, en lecture spirituelle ! Quel signe a-t-on de notre haine ? Au contraire,
nous les craignons, nous les admirons et les vénérons, surtout
nos Educateurs-prêtres ! Nous, au contraire, nous pouvons produire facilement des témoignages certains et authentiques, appuyés par des faits concrets et vécus, du mépris que d’aucuns affichent publiquement à notre endroit ! Nous nous faisons difficilement idée d’un Noir (et spécialement d’un Prêtre, d’un Frère,
d’une Sœur INDIGENES) qui manquerait le PREMIER d’égard, qui
PROVOQUERAIT le premier un Européen (prêtre, religieux o
laïc !!)
NOTA. Page 26, 8° : Ce qui est rapporté dans ce paragraphe, a été dit et
pratiqué par ceux avec qui nous partageons le sacerdoce. On pourrait
croire qu’il s’agit de LAICS, quoique ces derniers ne soient pas exclus !

9° REUNION pro-SYNODALE, 28, 29 Septembre 1945. Dans la
lettre de convocation, du 4 juin 1945, Prêtres européens et Abbés
convoqués, ont tout d’abord des sujets déterminés à préparer. Ce
n’est pas nécessaire de reproduire ici toute la liste des convoqués.
Après leur retraite commune, faite à Kabgayi, les Pères Blancs
présentent et développent chacun son sujet. A leur tour, les Abbés
désignés commencent à donner leurs appréciations (Les Pères
Blancs avaient déjà gagné leurs postes respectifs). Les CONVOQUANTS se montrent ennuyés, et ne veulent pas prêter
l’oreille !!!!! « Non, vous ne pouvez rien dire contre les décisions
prises pas les Pères Blancs. Acceptez-les tout simplement telles
qu’elles ont été présentées et acceptées par Nous. » Puisque le
droit de suffrage était demandé, avec voix consultative si l’on veut,
(canon 356-362) et que par ailleurs on s’est appuyé sur le canon
105, pourquoi le Compte-rendu des Prêtres Indigènes a été rebuté
d’emblée sans même daigner les entendre ! Les Rapporteurs déçus
et dépités, ont répondu tout simplement : « Puisque Vous dites
que les Pères Blancs ont parlé, nous ne dirons plus rien. Etait-ce
nécessaire de nous faire gaspiller notre papier et nous convoquer
pour ne pas nous permettre de nous entendre ! » Tous sont revenus avec des sentiments peu confiants et peu enthousiasmés ! –
« … elles (les Décisions) sont le fruit de votre expérience… En terminant [je] ne puis m’empêcher d’évoquer le bon souvenir de la
franche cordialité dans laquelle se sont déroulées nos délibérations pendant nos réunions pro-synodales » (Lettre-préface, 30
Octobre 1945).
Il faut que TROIS ou QUATRE missionnaires, imposent à tout le
Vicariat LEURS THEORIES sans qu’on puisse rétorquer !! Et

316

maintenant nous tâchons de mettre en pratique ces théories, et
pour certaines missions (surtout dirigées par les Missionnaires)
on n’y voit goutte.
10° VISITE pastorale. Nous avons l’impression qu’à l’annonce de
la prochaine visite épiscopale dans un poste (occupé par les Missionnaires ou les Prêtres Indigènes, c’est la même chose), le Personnel de la Communauté se sente peu enthousiaste. On connaît
assez bien ce qui est arrivé dans tel ou tel poste. « Des coups de
crosse ! » Et ce qui n’est guère encourageant, c’est à la première
visite, aussitôt après avoir fait baiser l’anneau pastoral, donc encore à genoux, on encaisse des réprimandes, enfin « des coups de
crosse » auxquels on ne s’attendait peut-être pas ; on espérait des
paroles d’encouragement, et voilà le contraire ! On sera peut-être
obligé à devoir répondre aux fausses accusations « montées » exprès, se justifier et détruire les fausses imputations d’un confrère
contre un autre, comme c’est déjà arrivé le 28 Mai 1943, lors de la
Visite pastorale à la Mission de X. Alors Monseigneur usant de
son autorité incontestable, ne doit en aucune manière, ménager la
trop grande susceptibilité de certains sujets prédisposés au découragement et au manque de confiance. Le regretté Monseigneur
Classe était sur ce point et sur bien d’autres encore, d’une délicatesse, d’une patience et une prudence consommées. Nous avons
été en contact avec lui, et nous savons tout le bien qu’il nous a
fait. Il savait donner un bon conseil, et personne ne venait
l’entretenir de ses difficultés, sans lui donner une bonne solution
et surtout il avait le don de savoir réconforter, encourager, sans
devoir toujours « SABRER » (Sic !!). On prend plus de mouches
avec du miel qu’avec du vinaigre !! Rien n’est plus propre à détruire la charité, la cordialité, la confiance mutuelle, que de devoir
répondre en public, devant ses accusateurs, des accusations alléguées et sans fondement justifiable !!
10°[bis] SURETE de la CORRESPONDANCE. On pousse le mépris
jusqu’à forcer une porte ou à se servir de passe-partout, et entrer
dans la chambre occupée par l’Abbé, et avec des clés spéciales ou
de leur propre fabrication, FURETER dans les cantines de l’Abbé.
Et pis encore, pousser l’audace jusqu’à OUVRIR des LETTRES de
DIRECTION SPIRITUELLE ou d’autres d’ordre privé, et après s’en
vanter et révéler les secrets contenus dans ces lettres ! Le fait le
plus typique (et ce n’est pas le seul cas unique !!) est arrivé tout
dernièrement à la ….X. (Mission de X.). On se demande ce que ces
sortes de gens font de leur conscience et de la saine raison. Qu’il
soit prêtre indigène ou Père Blanc, le coupable est digne du mépris universel et n’est point du tout animé de bonnes intentions.

317

Nous ne savons pas jusqu’à présent, s’il existe du droit de censure
de notre correspondance et les noms des censeurs de lettres ne
nous sont pas encore connus !!

11° CONGREGATIONS RELIGIEUSES.
a) FRERES JOSEPHITES. « Parmi les Œuvres créées par
Monseigneur Classe, la plus ratée est la Congrégation des
Frères Joséphites ; la mieux réussie est celle des Sœurs
Bene-Bikira399 », ose-t-on décrier devant le public européen,
nos Congrégations Religieuses !!

DES FRERES JOSEPHITES AVEC LEUR FONDATEUR

Aussi chacun ne se fait pas de scrupule de s’ingérer dans les
affaires domestiques, leur faire des remontrances intempestives, leur montrer qu’ils ne valent pas grand’chose et se charger de « leur tirer des oreilles » le cas échéant !
Pour le moment, les Frères Joséphites s’occupent de
l’enseignement dans les écoles de la mission où ils ont leur
couvent. Ils remplacent donc les moniteurs et touchent le traitement de diplôme d’enseignement, lequel traitement va à la
caisse de la Congrégation. Mais il serait souhaitable qu’ils
Les recherches historiques attestent que Mgr Hirth a eu l’idée de fonder une
congrégation pour religieuses au Rwanda. Mais sa création fut l’œuvre du P. Classe
quand il était encore Vicaire Général de Mgr Hirth. Dans ce sens, la congrégation des
Benebikira a donc deux fondateurs.
399

318

soient également initiés à certains travaux, qui seraient très
utiles dans un avenir qui n’est peut-être pas éloigné, par
exemple, menuiserie, charpenterie, etc., etc.
Ensuite, il est bien nécessaire pour le bien et le développement
de l’œuvre, qu’on les traite bien, qu’on les encourage, les initie
au lieu de les bafouer, leur témoignant du dédain, leur faisant
sentir qu’ils ne sont « Frères que de nom ». Confiance et encouragement !! Le cas du Frère Emmanuel, décédé dernièrement à
l’hôpital de Kabgayi, ne fut pas un sujet d’encouragement pour
personne. Atteint d’une tuberculose osseuse, se déclara incapable de faire quoi que ce soit. On le prit pour menteur, paresseux et animé d’autres sentiments peu francs ; on lui prêta des
sentiments de vouloir rentrer dans sa famille. Il insiste, se déshabille devant le médecin et son supérieur canonique, et à la
stupéfaction de tous, on constate de fait une côte faisant saillie
à l’extérieur, d’au moins un centimètre. Les autres côtes ont été
atteintes à leur tour et après quatre ou cinq mois passés courageusement dans un calme qui a édifié tous ceux qui l’ont vu,
il est décédé à l’hôpital de Kabgayi.

DES NOVICES DES SŒURS BENEBIKIRA A SAVE

b) SŒURS BENE-BIKIRA. Il est à prévoir que d’ici quelques
années – pas peut-être éloignés – on jugera bon de leur donner
– une Supérieure Générale, une Maîtresse de Novice, etc., –
sorties de leur propre Congrégation même. Elles atteignent déjà
en ce moment le chiffre de 145 RELIGIEUSES. Nous suggérerions bien, même si ce n’est pas exact ce que nous pensons,

319

qu’il serait bon de les initier d’avance au gouvernement de leur
Congrégation, par exemple en joignant une Sœur Noire, à la
Maîtresse de Novices, à la Supérieure Canonique (Sœur
Blanche), etc., etc. – Il y avait déjà parmi les Sœurs Indigènes,
des DIRECTRICES d’ECOLES, et l’on vient de leur retirer cette
charge, tout simplement par jalousie et intrigues, parce que le
traitement alloué aux directeurs et directrices d’écoles, revenait
à la Caisse de la Congrégation des Sœurs Noires !!
Son Excellence Monseigneur le Délégué Apostolique lors de
son dernier voyage au Ruanda, 19 Mars 1943, avait donné
ordre d’enseigner le Français aux Sœurs indigènes. On l’a
fait, mais on voit qu’on le fait sans grand intérêt ni enthousiasme, comme sans profit pour les Sœurs. Faire apprendre quelques mots, quelques bouts de phrases mal comprises et c’est tout !! – Pour les relations avec les Sœurs Européennes, nous n’en dirons rien. Elles ne sont pas meilleures
plus (sic) que celles des Prêtres Indigènes avec les Pères Missionnaires !!
12° RELATIONS AVEC LES INDIGENES. Le KINYA-MATEKA,
Journal du Ruanda. Tout le monde s’étonne un peu de voir que
les missionnaires ne voudraient jamais accepter à leur table un
chef de province, surtout parmi les plus jeunes, qui ont fait leurs
études à l’Internat des Frères de la Charité, d’Astrida. Ces jeunes
Chefs se montrent très polis, corrects et ont appris la politesse et
la façon de se tenir pendant les repas. Si une circonstance extraordinaire ou une occasion imprévue survient, par exemple, réjouissance publique à l’occasion d’une fête, ou bien que le chef en
tournée exigée par son travail de chefferie, passe à la mission ou
n’ayant pas de pied-à-terre aux environs, soit pris par la nuit,
quel inconvénient trouverait-on à admettre à la table de la communauté un chef ou à lui donner l’hospitalité pour une nuit, dans
une chambre des dépendances de la mission ! Ce qui se pratique
communément et sans inconvénient dans presque tous les postes
dirigés par Prêtres Indigènes, lorsque les circonstances déjà citées
le demandent et une fois en passant, nous ne voyons pas pourquoi les missionnaires ne pratiqueraient pas les mêmes règles de
politesse et d’hospitalité chrétienne. « Il faut donc que le Prêtre reçoive et traite ces Autorités indigène avec l’honneur dû à leur rang
et à leur influence, afin d’ENSEIGNER PAR L’EXEMPLE… (Statuts
du Clergé Indig., page 28-29, n. 64).
Il est vrai que le Prêtre doit jouir d’une grande liberté pour
l’exercice de son ministère et « ne pas vouloir acheter la bienveillance des chefs par des cadeaux ou autres concessions qui paralyseraient son apostolat ». Ne pas être asservi, ne pas faire des
320

concessions qui empêcheraient le libre exercice du saint ministère
ou feraient en sorte que les chefs aient quelque contrôle dans certains détails de l’apostolat du Prêtre, au détriment des Fidèles et
du Prêtre lui-même. Or, un ARTICLE MALHEUREUX et ANTIMISSIONNAIRE, paru dans le Kinya-mateka, N. 146, Décembre
1944, visant surtout les Missionnaires, a laissé une impression
pénible dans les Prêtres ; des protestations et une grande réaction
ont suivi l’apparition de cet article et le Directeur du journal a
bien fait de faire toutes ses excuses. On s’est demandé comment
un pareil article ait pu paraître avec autorisation et sans être
préalablement mis à la censure. Tous sont d’avis que cet article
est faussement attribué à Pascal Ngoga, ancien grand séminariste,
sous-chef de la colline de Munyinya, près de Kabgayi. Il porte sa
signature, mais il n’en est pas le vrai auteur !!
12° [bis] QUELQUES PARTICULARITES au CARACTERE du MUNYARWANDA.
Chaque peuple a ses qualités et ses défauts, et les défauts de ses
qualités. Il en est du munyaruanda comme des autres peuples et
le Bon Dieu dirige chaque peuple comme chaque individu, en tenant compte de son caractère particulier, individuel ou ethnique ;
l’action missionnaire doit suivre le même plan, sous peine de voir
l’œuvre de l’évangélisation manquer son but et son fruit. Nous ne
disons pas qu’il faille prôner le vice, laisser passer des pratiques
païennes et les abus. Mais il faut, à notre avis, tenir compte de ce
qui est bon et particulier à chacun, sans prétendre l’extirper coûte
que coûte. L’esprit, la mentalité d’un peuple, tant qu’il n’y a rien
de défectueux ou de mauvais (contre la loi divine, naturelle ou positive ou les bonnes mœurs), ne peut être déraciné, mais plutôt
bien orienté, EDUQUE ?
Le Munyaruanda, en général, est docile, soumis et résigné, jovial
et opportuniste, malgré la fatigue, l’incompréhension, les coups de
chicotte. – Confiance, attachement, affection, dévouement et reconnaissance. Il sent profondément l’injustice, l’incompréhension
lorsqu’il en est l’objet. – Intelligence, plutôt d’ordre pratique que
spéculatif et théorique, mais avec le temps, peut comprendre les
vérités les plus abstraites, comme le prouvent bien les études et
gestes de l’entourage, sans mot dire, attendant le moment propice
pour exprimer son appréciation et ses remarques.
– Psychologie et observation des faits et gestes de l’entourage,
sans mots dire, attendant le moment propice pour exprimer son
appréciation et ses remarques.
– Respect de l’autorité, des personnes ayant quelques pouvoirs de
commander. – Timidité et crainte devant une personne supé-

321

rieure. Le Munyaruanda craint, vénère, estime l’Européen qu’il regarde comme un homme bien doué supérieur en intelligence, en
savoir faire, etc.
– Travailleur et non indolent et paresseux, comme veulent le penser certains pédagogues et politiciens, mais travail prévu.
– Hospitalité, même pour les étrangers, sans exiger une rétribution.
– Volonté faible, surtout devant une force supérieure, par
exemple, en face d’un Blanc qui le traite mal ou montre qu’il est
supérieur. Voilà en peu de mots, le caractère du peuple du Ruanda. Avec un peu de compréhension, de charité chrétienne surtout,
on pourra en tirer beaucoup de bien, sans devoir sévir, aigrir les
cœurs. Ce que nous venons de décrire, s’applique indistinctement
à tous, même et plus encore aux personnes du sexe féminin.
13° ECOLE NORMALE pour INSTITUTEURS.
L’Ecole Normale pour la formation des instituteurs se trouve à la
Mission de Zaza, à l’Est du Vicariat. Un beau jour le Père Econome de la maison, laisse traîner par mégarde et à son insu une
circulaire du Gouvernement, concernant programme et traitement
des moniteurs ayant obtenu leur diplôme. Le traitement aurait été
vraisemblablement vers les 400 à 500 frs par mois. Les jeunes
gens qui trouvèrent ce document, se le communiquèrent soigneusement et le liront avec grand intérêt. Après quelques temps, ils
demandèrent au P. Econome, le motif de retrancher sur la somme
prévue et établie par le gouvernement. Ils furent amèrement réprimandés et menacés d’expulsion, comme fauteurs de mauvais
esprit dans la maison ; ils reçurent ordre formel de ne plus glisser
un mot sur cette affaire. Déjà deux moniteurs mécontents et aigris
(et pour motif !!) ont été renvoyés, plutôt chassés, et d’autres encore sont menacés d’expulsion.
Que fait-on de ce qui a été dit dans la IIIe Conférence de Léopoldville ?
Autre chose : Défense d’apprendre le Français à l’Ecole Normale.
Ordre émanent de l’Autorité ! Motif d’exclure le Français. – Si
nous leur enseignons le Français, nous n’aurons plus alors de
moniteurs à notre service, car ils courront tous chez les Coloniaux
ou les mines, etc. avec leur français, et nous n’aurons plus personne(Sic). Ensuite, avec le français, ils peuvent savoir et connaître « nos secrets », comme c’est malheureusement déjà arrivé
(Sic). Nous pourrons facilement retrancher du paiement statué et
sans réaction de leur part, parce qu’ils se verront dans la nécessité d’accepter ce qu’on leur donnera, ne disposant pas de moyen
apte et facile, qu’est le français, de trouver ailleurs un travail !!!
plus lucratif ! (Sic)

322

Et maintenant nos Moniteurs sont mécontents et aigris ! A qui la
faute ? et les conséquences ? – Ce n’est pas à nous de trancher la
question ni donner la solution du problème !!

CONCLUSION
« L’homme résiste à tout, à la force, à la raison, à la Science, au châtiment ; il cède au bien qu’on lui fait (Louis Veuillet). »
« Dès que l’on fait un pas hors de la médiocrité, l’on est sauvé (Ernest
Psichari). »
S’il y avait un grain de compréhension parmi les humains, qu’il y
aurait moins de compétitions et de bagarres ! Mais ce qui fait mal au
cœur, c’est que nous prêtres, nous nous mettons de la partie, nous
faisons esprit de corps contre ceux à l’égard desquels nous devrions
passe encore !! Mais que les prêtres fassent la même chose, ou autres choses semblables, ça nous déroute et nous sommes poussés
malgré nous, à penser qu’ils n’ont traversé les mers et les océans,
que pour SERVIR LES INTERETS NATIONAUX de leurs pays respectifs !! Que de mesquinerie, d’étroitesse d’esprit, d’aridités de sentiments et de visées de prestige purement extérieur !! On dirait que
d’aucuns ont complètement perdu l’esprit de leur vocation, de leur
Fondateur. Nous ne pouvons pas exprimer tout ce que nous voyons
de nos propres yeux, et ne saurions trouver des paroles adéquates !
Il nous en a couté pour nous décider à braver notre timidité native,
pour faire éclaircir nos petits horizons embrouillés et pataugés par
des vues Raciales et d’hégémonie. Nous croyons de notre devoir de
Prêtres Catholiques, non seulement pour les temps actuels où nous
vivons, mais surtout pour l’avenir de l’Eglise du Ruanda, « Pro focis
et Aris400» de signaler à QUI DE DROIT, et en toute OBJECTIVITE,
sans rancœur ni animosité, la vraie Situation, telle qu’elle apparaît
aux simples gens du peuple et à Nous Prêtres ! Notre confiance, notre vénération et notre Appui reposent premièrement et avant tout,
dans Notre Père Commun, Notre Saint-Père, le Pape, et Son Représentant immédiat, le Délégué Apostolique. Notre cœur repose
maintenant en paix et se sent allégé d’un lourd fardeau, d’une
étreinte qui l’enserrait depuis bien des années, sans jamais trou400 « C'est-à-dire pour les maisons et les églises ».

323

ver à Qui confier nos craintes, nos appréhensions, nos espérances et nos perplexités ! Nous sommes certains que le Bon Dieu,
au service de qui nous nous usons, et l’ENVOYE du Pape en qui
nous avons pleine confiance et soumission filiale la plus sincère,
arrangeront pour le mieux, comme ILS le jugeront bon et nécessaire pour le bien des âmes !!!

UNE PROCESSION A SAVE

324

4

NYAKIBANDA, LE 25 FEVRIER 1951.
REPARTITIONS DES COURS401

LE GRAND SEMINAIRE DE NYAKIBANDA (1966)

P. Cogniaux : Ascétique aux philosophes
Science aux philosophes
Liturgie aux philo et Théo

1 cl
3 cl
1 cl

Total : 5cl

P. Raberyn : Morale spéciale (3me Théo)
Morale spéciale (4me Théo)
Catéchétique
Pastorale

6 cl
3 cl
3 cl
2 cl

Total : 14 cl

P. Perraudin : Sacrements
Missiologie

12 cl
2 cl

Total : 14 cl

Nyakibanda, le 25 Février 1951, Répartitions des Cours. A.G.M.Afr. N° 526103106.
401

325

P. Baumal :

P. Noël :

Philosophie
Liturgie (4me et 5me Théo)
Flamand

12 cl
1 cl
1 cl

Total : 14 cl

Dogme (2me Théo)
Bible
Histoire des doctrines
Ascétique aux Théologiens

6 cl
4 cl
2 cl
1 cl

Total : 13 cl

P. Juvent :
Dogme (1re, 2me et 3me Théo)
Morale fondamentale
Droit canon
Bible (4me et 5me Théo)

5 cl
3 cl
2 cl
4 cl

Total : 14 cl

LE P. JUVENT (1916-2012)

P. Seumois : de sexto
Droit canon fondamental

2 cl
3 cl

Total : 5 cl

NOTE : Nous avons dû faire plusieurs cours de dogme et de morale,
afin de prendre le pas sur les nouveaux programmes. L’année 1952
sera régulière.
Xavier Seumois
5° Cours de questions Sociales (3 classes pendant un an).
Programme détaillé communiqué par la Maison-Mère dans la circulaire du 16 Août 1949.
(…)
7° MISSIOLOGIE (2 classes pendant 2 ans) :
Ce cours serait à concevoir autrement qu’en Europe : traiter systématiquement d’ethnologie me semble fort délicat à cause des
réactions que cela pourrait produire dans l’auditoire. De par ailleurs, vu qu’il s’agit de leur civilisation, il n’est pas tellement
nécessaire d’en faire l’analyse pour l’analyse elle-même.
On pourrait tâcher d’intégrer ces questions dans l’étude des problèmes d’actualité qui se posent à l’apostolat et dont la connais-

326

sance est nécessaire pour leur formation au ministère et leur
formation humaine. (La missiologie dogmatique et pastorale est vue
au cours de dogme et pastorale).
Voici l’esquisse de questions qui pourraient être avantageusement
traitées, espérant que la Maison-Mère pourra nous faire nombre de
suggestions utiles, si par nous fournir un programme précis.
I. Problème de l’Evolution
- Concept de civilisation humaine
- Relativité du concept de civilisation
- L’étude des civilisations : méthode
d’ethnologie
- Les écoles d’ethnologie (évolutionnisme ; historico-culturelle)
- Les grandes lignes de l’ethnographie
congolaise
- Le choc des civilisations
- Valeurs de civilisation et apport chrétien
- Les facteurs d’une saine évolution
MGR PERRAUDIN (1914-2003)

II. Evangélisation et Colonisation
III. La Politique
- Les Missions Catholiques et le Nationalisme
- La politique indigène ; la politique sociale ; la politique familiale ; le problème démographique, etc.
IV. Le problème des races
- données de la science (histoire, anthropologie, linguistique)
- données de philosophie
- données de la foi
- attitude chrétienne vis-à-vis du colour-bar
V. Les forces religieuses en présence en Afrique
- Paganisme
- Islamisme
- Protestantisme
VI. La crise sociale aux colonies
VII. Le problème des langues bantoues
VIII. Le monde missionnaire : Asie, Océanie, Amérique.

327

ZAZA (8 mai 1901) : LE P. VAN THIEL (avec sa longue barbe) ET LE P. ZUMBIEHL

ZAZA (1905)

328

TABLE DES MATIERES

Préface de Paul Rutayisire, professeur à l’Université
du Rwanda .......................................................................... .1
Introduction......................................................................... .7
1.- Monseigneur Hirth et le Père Francisque Deguerry ........ .11
2.- La correspondance entre Monseigneur Hirth
et le Cardinal Lavigerie (1887-1892) .................................... 37
3.- La rencontre entre le Docteur Kandt et
Ewart Grogan : Cléopâtre, la dernière reine d’Egypte,
pointe le bout de son nez au Rwanda en 1899 .................. 63
4.- La visite de Monseigneur Hirth à Save
en juillet 1903 : l’évangélisation des Banyarwanda
par eux-mêmes ................................................................... 105
5.- Dernier rapport du Père Brard : « Notes proposées
à Mgr Livinhac à l’occasion du Chapitre Général
de 1906 » ............................................................................ 129
6.- Le rapport du Père Joseph Sweens (1905) et
la carte de visite du Père Joseph Malet (1908)
concernant la Mission de Rwaza ......................................... 155
7.- Le Père Loupias (1872-1910) : victime d’un
assassinat ou d’une imprudence ? ...................................... 177
8.- Le récit de la mort violente du Père Loupias dans
le journal de Rwaza soumis à la critique historique ............ 225

329

ZAZA (23 MAI 1901) : [1] LE P. FRANÇOIS-XAVIER ZUMBIEHL (1870-1955),
[2] LE P. HENRI VAN THIEL (1865-1911), [3] LE COMMANDANT WERNER VON GRAWERT
(1867-1918) ET [4] LE FRERE ANSELME ILLERICH (1863-1942).

DES SOLDATS ALLEMANDS AU RWANDA DURANT LA GRANDE GUERRE (1914-1916)

330

ANNEXE

1.-Notes rédigées par le R.P. Classe, des Pères Blancs,
Mission de Kabgayi, à la demande de l’Administration
belge (28 août 1916) ............................................................ 251
2.- Influence civilisatrice des Missionnaires, des
Commerçants, et de l’Administration (1933) ......................... 269
3.-Au cœur du Ruanda chrétien (1900-1946) : relations
entre Missionnaires (Pères Blancs) et
Clergé indigène du Ruanda ................................................. 275
4.-Nyakibanda, le 25 février 1951 : répartitions
des cours ......................................................................... 325

331

MONSEIGNEUR CLASSE (1874-1945)

332

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