Fiche du document numéro 36442

Num
36442
Date
2022
Amj
Fichier
Taille
6761006
Sur titre
Contribution à l'histoire de l'évangélisation du Rwanda
Titre
Le père Léon Classe (1874-1945)
Sous titre
Les premières années à Nyundo (1901-1903). Face à la grande guerre (1914-1918). La visite canonique du père Gorju (1919)
Nom cité
Mot-clé
Type
Livre
Langue
FR
Citation
P. STEFAAN MINNAERT

LE PERE LEON CLASSE
(1874 – 1945)

LES PREMIERES ANNEES A NYUNDO (1901-1903)
FACE A LA GRANDE GUERRE (1914-1918)
LA VISITE CANONIQUE DU PERE GORJU (1919)

CONTRIBUTION A L’HISTOIRE DE L’EVANGELISATION DU RWANDA

Kigali – 2022

P. STEFAAN MINNAERT

LE PERE LEON CLASSE
(1874 – 1945)

LES PREMIERES ANNEES A NYUNDO (1901-1903)

FACE A LA GRANDE GUERRE (1914-1918)

LA VISITE CANONIQUE DU PERE GORJU (1919)

CONTRIBUTION A L’HISTOIRE DE L’EVANGELISATION DU RWANDA

KIGALI 2022

INTRODUCTION

Mgr Léon Classe (1874-1945) de nationalité française, est un Père Blanc
bien connu pour le rôle qu’il a joué dans l’histoire de l’Eglise catholique du
Rwanda1. Il l’a marquée d’abord comme simple missionnaire, arrivé en
1901, puis à partir de 1907, comme Vicaire Général (ou Vicaire Délégué)2
de Mgr Hirth (1854-1931). Et finalement de 1922 à 1945 comme Vicaire
Apostolique du Vicariat du Rwanda. A cause de son emprise sur l’ensemble
de la société rwandaise et de l’Eglise catholique, certains divisent l’histoire
du pays entre la période d’avant Classe et celle d’après Classe.
Il est connu pour sa personnalité forte qui s’imposait avec discrétion et
fermeté. Mais toujours efficace. Il est à la fois, témoin et acteur des événements historiques qui ont façonné le Rwanda. Devenu un Munyarwanda
parmi les Banyarwanda, il connaît la langue et les coutumes du pays à la
perfection. Néanmoins, on parle très peu de lui. Et sa biographie, écrite selon
les exigences de l’historiographie moderne, se fait attendre.
Durant sa vie missionnaire, il changera trois fois de Vicariat. Ainsi passera-t-il du Vicariat du Nyanza Méridional au Vicariat du Kivu et finalement
au Vicariat du Rwanda dont il deviendra le premier Vicaire Apostolique.
Suite à cette expérience, il portera un regard missionnaire sur le Rwanda à
partir de trois angles différents.
Il a vécu sous le régime colonial allemand jusqu’en 1916 et puis sous le
régime colonial belge jusqu’à sa mort en 1945. Par opportunisme, il collaborera avec les Allemands qu’il n’aimait pas du tout. Il choisit d’oublier que
ses confrères s’étaient installés au pays en 1900 à leur demande et avec leur
1

Mgr Léon Classe naquit à Metz (Lorraine), le 28 juin 1874. Il est le fils de Claude Classe et Marie
Clausset. A peine âgé de 6 ans, il suit sa famille à Paris et fait ses humanités à St-Nicolas du Chardonnet
et au petit séminaire de Versailles, puis entre au Séminaire sulpicien d’Issy pour l’étude de la philosophie,
en compagnie de clercs dont 5 seraient promus à l’épiscopat. Au cours de ces deux ans de scolastique, il
se sent appelé à l’apostolat lointain et songe d’abord aux Missions Etrangères, mais finalement, sur les
indications du Supérieur du Séminaire, il tourne ses regards vers l’Afrique. Durant l’automne de 1896, il
commence son noviciat à Maison-Carrée, près d’Alger, sous la direction du R.P. Voillard. Le 11 mars
1900, il est ordonné prêtre par Mgr Livinhac. Voir P. VANNESTE, « Classe (Léon) (Mgr), Missionnaire
d’Afrique, Père Blanc, évêque titulaire de Maxula, Vicaire Apostolique du Ruanda (Metz, 28.6.1874 –
Usumbura, 30.1.1945) », in Biographie Coloniale Belge, Tome. V, 1958, col. 146-158.
2
Au Rwanda, il était donc le représentant de Mgr Hirth. Ce dernier résida à Marienberg (près de Bukoba)
jusqu’en 1912.

1

soutien ! Par affinité, il collaborera volontairement avec les Belges. Ses
notes, rédigées en 1916 pour l’administration coloniale belge en sont la
preuve irréfutable3. Elles contiennent une description détaillée de la situation
politique du pays vue à travers ses lunettes « colorées ». Les Belges lui en
étaient reconnaissants. Il eut entre autres accès au rapport confidentiel du
Mwami Musinga de 1919 ! Sa collaboration avec les Belges sera ratifiée en
1922. Cette année-là, lui, un Français, est ordonné évêque à Anvers (Belgique) par un cardinal belge ! Au Rwanda, les Pères Blancs marcheront dorénavant derrière le drapeau belge, encouragés par les subsides belges. Et
ceux de nationalité belge arriveront en grand nombre à partir de 1922.
Dans le Vicariat, le P. Classe était le seul et unique confident de Monseigneur Hirth, fondateur de l’Eglise catholique du Bukumbi (région de Mwanza), du Karagwe (région de Bukoba) et du Rwanda. Il partagea sa vision
missionnaire, basée sur les principes d’évangélisation de Mgr Lavigerie.
Mais aussi sa priorité parmi les priorités : la formation d’un clergé africain4.
L’expérience missionnaire de Mgr Hirth au Buganda lui servait d’exemple
malheureux. Il était au courant de son expulsion par les Britanniques suite
aux rivalités entre catholiques, protestants, musulmans et puissances coloniales5.
Il fit partie des fondateurs des premières Missions du Rwanda : membre
de l’équipe fondatrice de Nyundo (1901) et supérieur de l’équipe fondatrice
de Rwaza (1903). C’était encore le temps des pionniers où les missionnaires
portaient un rosaire autour le cou et tenaient une truelle ou un fusil à la main.
En 1904, il commet l’erreur de sa vie. A Rwaza il organisa des expéditions armées pour imposer son autorité aux Balera et aux Bagarura. Ceux-ci
3

Voir pp. 189-207.
En 1890, Mgr Lavigerie proposa au Pape Léon XIII de créer un clergé africain marié. (S. MINNAERT,
La création d’un sacerdoce africain marié : proposition faite par le Cardinal Lavigerie au Pape Léon
XIII en 1890, http://www. africamissionmafr.org/pretres_maries.htm, Rome, Février 2009.
5
En 1895, Mgr Hirth avait été accueilli par les hautes autorités du Vatican pour raconter sa version des
faits en Uganda. Au mois de juin de cette année, le P. Burtin, à Rome, écrit à Mgr Livinhac, demeurant à
Alger : « Laissez-moi vous dire tout d’abord, Monseigneur et vénéré Père, l’excellent accueil que le
Cardinal Rampolla [Secrétaire d’Etat du Pape Léon XIII], notre auguste Protecteur, et le Cardinal
Ledochowski [Préfet de la Congrégation pour la Propagande de la Foi], ont fait au digne Vicaire Apostolique de l’Ouganda [Mgr Hirth]. Le Cardinal Préfet est venu à sa rencontre, quand Mgr Hirth lui a fait
une première visite au Palais de la Propagande. Il lui a accordé ensuite une longue audience d’affaires,
où tout a été traité avec calme et suite. Cette audience a duré presque une heure. Aujourd’hui encore,
Mgr Hirth a été gracieusement invité à diner par le Cardinal Préfet, et il a été l’objet de mille délicatesses
de la part de Son Eminence. Mgr ne manquera pas de vous raconter tous ces détails, et surtout, comment
il a traité les affaires avec le Cardinal Préfet. Le Saint Père a été très bon et très bienveillant pour
Mgr Hirth, pour sa mission, ses chrétiens, la Société des Pères Blancs, et surtout leur vénéré et
regretté Fondateur. Sa Grandeur [Mgr Hirth] vous fera connaître tout cela » (Lettre du P. Burtin du
6 juin 1895 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr. Fonds Livinhac, N°86/ 1-7).
4

2

avaient refusé de construire la Mission par des corvées6. Le résultat fut un
désastre humain amplifié par les Allemands, qui mal informés, punirent euxaussi une population innocente. Par la suite, le P. Classe fuit ses responsabilités, trompe ses supérieurs et fausse l’histoire. Ce méfait nous révèle le côté
ombrageux de sa personnalité. Alors, il n’est pas étonnant que certains de ses
confrères aient des difficultés pour accepter son autorité de Vicaire Général.
En 1922, il succéda à Mgr Hirth et devint le premier Vicaire Apostolique
du Rwanda. Sous son épiscopat, avec l’aide de l’élite politique, les Banyarwanda se convertiront en masse au catholicisme. De belles et amples églises
seront érigées pour y organiser des cérémonies grandioses. Selon l’esprit de
l’époque, la sacramentalisation de la population passera avant son évangélisation. La tentation est alors réelle de vouloir mesurer la profondeur de la foi
de la population en passant par sa pratique sacramentelle. L’avenir montrera
que c’est une erreur grave. Dans leurs revues, les Pères Blancs parlent du
temps où l’Esprit Saint souffle en tornade sur le Rwanda. Mgr Classe fera de
Kabgayi, dans le Marangara, la capitale de la chrétienté, séparée de la capitale royale à Nyanza et de la capitale coloniale à Kigali. Il s’agit d’un endroit
stratégique entre deux capitales où le beau monde passe, dîne et loge. Il y
« règnera » comme un prince entouré de sa Cour, toujours à l’affut des confidences et des nouvelles pour mieux passer à l’action. C’est un stratège hors
pair. Sous son impulsion, l’Eglise catholique deviendra un Etat dans l’Etat
grâce à des Missions florissantes avec leurs catéchuménats, écoles et dispensaires. Lui-même est devenu l’autorité incarnée qui tient les ficelles du pouvoir. Il se mêlera de tout et partout. Dans le plus grand secret, il intrigua avec
les Belges contre le Mwami Musinga7. Celui-ci, victime d’une trahison, sera
destitué en 1931, et remplacé par son protégé et candidat, le Prince Rudahigwa. Cette intervention portera une atteinte de plus à la cohésion de la
société rwandaise.
Avant que se produise le désastre de 1959, le Vicaire Apostolique vit
l’apothéose de sa vie missionnaire. Avec succès, il intervient pour que le
pays ne soit pas démembré d’une partie de son territoire par les Britanniques.
A Nyanza, il fait construire une église sur l’emplacement du palais du Mwami Musinga ; le terrain avait été cédé en 1935. La Rome païenne est alors
remplacée par la Rome chrétienne ! En 1937, il fait écrire l’histoire du
Rwanda selon ses vues par son ami le Chanoine de Lacger, complétée plus
S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société rwandaise durant l’époque coloniale allemande (19001916) : Une rencontre entre cultures et religions », in Les Religions au Rwanda, défis, convergences et
compétitions, Actes du Colloque International du 18-19 septembre 2008 à Butare/Huye, Editions de
l’Université Nationale du Rwanda, Septembre 2009, pp. 53-101.
7
S. MINNAERT, « Musinga et les Pères Blancs. Rapport politique confidentiel du 24 mars 1918 », in
Dialogue, Kigali, Janvier-Mars 2013, N° 201, pp. 223-252.
6

3

tard par le Père Blanc D. Nothomb8. A l’époque jusqu’en 1994, tout missionnaire qui arrivera au Rwanda sera supposé lire cette œuvre. Finalement,
en 1943, il baptisera son protégé, le Mwami Rudahigwa. Un des prénoms
choisi est le sien propre : « Léon » ! Le Rwanda est maintenant un royaume
chrétien sous la gouvernance d’un nouveau « Constantin ». Mais combien
d’années encore durera son règne ?
Déjà, à plusieurs reprises, nous nous sommes intéressé au P. Classe. Nous
avons examiné ses interventions à Rwaza en 19049, et celles à l’occasion de
la mort violente du P. Loupias en 191010. Quant à l’affaire de Rwaza, il ethnise ce drame et rejette la responsabilité sur l’élite politique et l’insécurité
dans le pays. Et quant à « l’affaire Loupias », il explique la mort violente de
son ami comme un meurtre et rejette la responsabilité sur un chef local qui
se trouvait pourtant dans une situation d’auto-défense ! En effet, il sait exploiter des situations sans issue, toujours en sa faveur. Sûr de lui, il ne se
décourage jamais. Le P. Dufays, son confrère, disait de lui : « ... cet homme
est un politique, sans franchise, rusant toujours11 ».
Cette fois-ci, nous nous intéressons à sa première expérience missionnaire lors de son séjour à Nyundo de 1901 à 1903, puis à ses défis liés à la
Grande Guerre de 1914 à 1918 et finalement à sa rencontre, en 1919, avec le
P. Gorju, l’envoyé du Supérieur Général des Pères Blancs, Mgr Livinhac.
Des difficultés rencontrées, il sortira victorieux grâce à ses « manœuvres »
bien préparées. Sur le coup, Mgr Hirth, âgé et mal voyant, deviendra le
bouque émissaire de la situation.
Nous avons pu rassembler ici 37 documents pour réaliser cette publication. Plusieurs sont de la main du P. Classe. Parmi ces 37 documents, il y a
une lettre du P. Dufays, son confrère, son complice et son confident et trois
lettres du P. Gorju, Visiteur canonique du Vicariat du Kivu.
La plupart des lettres du P. Classe sont adressées soit au Supérieur Général, soit à un membre du Conseil Général. Six lettres sont adressées au Père
Provincial, le P. Roussez. Deux lettres sont adressées à ses confrères. Elles
contiennent des instructions pastorales importantes. Puis viennent deux articles concernant les coutumes et les mœurs des Bagoyi. On lira pour finir
les Rapports Annuels concernant la situation du Vicariat. Ils sont souvent
8

L. de LACGER, Le Ruanda. Aperçu historique, Kabgayi, 1939, 120 pp. L. de LACGER, Le Ruanda
ancien. Le Ruanda moderne », in Grands Lacs, Volume I, Namur, 1939, 323 pp et 303 pp.
9
S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société rwandaise... », op.cit., pp.53-101.
10
S. MINNAERT, Histoire de l’évangélisation du Rwanda, Recueil d’articles et de documents concernant le Cardinal Lavigerie, Mgr Hirth, le Dr Kandt, le Père Brard, le Père Classe, le Père Loupias, le
Chef Rukara, Mgr Perraudin, etc., Kigali, 2017, 332 pp.
11
Voir pp. 258-267.

4

très élaborés. Les Rapports Généraux, qui font partie des Rapports Annuels,
ont été rédigés par le P. Classe lui-même.
Nous avons placé ces écrits dans leur contexte historique. Leur contenu
est rangé en trois parties distinctes :
I. Les premières années à Nyundo (1901-1903) ;
II. Face à la Grande Guerre (1914-1918) ;
III. La visite canonique du P. Gorju (1919).
En examinant le contenu et le style de ses écrits, le P. Classe se révèle
comme un chef intelligent ayant beaucoup de perception et de vitalité. Mais
aussi redoutable et sans pitié. Il sait présenter et défendre son point de vue.
Sans doute, il parlait aussi bien qu’il écrivait. Vers la fin de sa vie, il ne supportait pas qu’il soit contredit par personne y compris ses proches collaborateurs.
Nous terminons avec les statistiques que nous avons à notre disposition.
Toutes ont été publiées dans la revue Missions d’Afrique. Elles étaient utilisées pour évaluer le travail d’évangélisation. Et aussi pour stimuler la ferveur des missionnaires et la générosité des bienfaiteurs. Pour la période de
1914 à 1918, tous les Vicariats des Pères Blancs ont tenu leurs statistiques,
sauf celui du « Kivou ». Le P. Classe, voulait-il cacher aux bienfaiteurs les
conséquences désastreuses de la Grande Guerre pour le Vicariat ?
Dans cette publication, nous avons respecté l’orthographie des noms des
personnes et des lieux de l’époque. Etant donné qu’elle n’était pas encore
fixée, elle varie de document en document. Une liste avec quelques notes
biographiques des missionnaires cités pourrait aider les lecteurs.
Nous sommes conscient que notre travail n’est pas complet. Pourrait-il
autrement ? D’autres écrits du P. Classe existent certainement. Nous serons
heureux d’apprendre que des chercheurs courageux complèteront un jour
cette contribution à l’histoire de l’évangélisation du Rwanda.

P. Stefaan Minnaert
Historien

*****************************

5

N.D.- DE KAMOGA (1883) – MARIENBERG (1892) – SAVE (1900)
ZAZA (1900) – NYUNDO (1901) – RWAZA (1903) – MIBIRIZI (1903)

6

TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION ................................................................................................... 1
I. - LES PREMIERES ANNEES A NYUNDO (1901-1903) .................................. 9

1. Lettre du P. Classe du 4 mars 1901 à Mgr Livinhac ................................ 16
2. Lettre du P. Classe du 15 novembre 1901 à Mgr Livinhac ................... 18
3. Lettre du P. Classe du 12 janvier 1902 à Mgr Livinhac ......................... 29
4. Récit de voyage « Du lac Nyanza au lac Kivou » ................................... 32
5. Lettre du P. Classe du 17 mars 1903 à Mgr Livinhac ............................. 44
6. Lettre du P. Classe du 16 septembre 1903 à Mgr Livinhac ................... 45
7. Article : « Description des Mœurs et Coutumes des Bagoyé » ........... 46
8. Lettre du P. Classe à Madame la Présidente de l’Œuvre
de Saint Pierre Claver ....................................................................................... 63
II. - FACE A LA GRANDE GUERRE (1914-1918) ............................................. 69

9. Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou
pour 1912-1913 (extrait) ................................................................................ 74
10. Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou
pour 1913-1914 ................................................................................................. 86
11. Lettre du P. Classe du 17 mars 1913 à ses confreres .......................... 88
12. Lettre du P. Classe du 23 février 1914 au P. Marchal (extrait) .......... 92
13. Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou
pour 1914-1918 ................................................................................................. 96
14. Lettre du P. Classe du 30 mai 1916 à Mgr Livinhac .......................... 187
15. Notes rédigées par le P. Classe, à la demande
de l’Administration belge (28 août 1916) .............................................. 189
16. Lettre du P. Classe du 21 septembre 1916 au P. Voillard................. 207
17. Lettre du P. Classe du 2 mars 1917 à Mgr Livinhac (extrait).......... 211
18. Lettre du P. Classe du 10 juin 1917 à Mgr Livinhac (extrait) ......... 212
19. Copie de la lettre du P. Classe du 8 novembre 1917
au P. Roussez .................................................................................................. 213
20. Lettre du P. Classe du 14 novembre 1917
au P. Voillard (extrait).................................................................................. 216
21. Lettre du P. Classe du 15 novembre 1917
au P. Voillard (extrait).................................................................................. 217

7

22. Lettre du P. Classe du 2 avril 1918 à ses confrères............................. 218
23. Copie de la lettre du P. Classe du 19 avril 1918
au P. Roussez (extrait) ................................................................................. 220
24. Copie de la lettre du P. Classe du 25 avril 1918
au P. Roussez (extrait).................................................................................. 224
25. Copie de la lettre du P. Classe du 24 mai 1918
au P. Roussez (extrait) ............................................................................... 226
26. Copie de la lettre du P. Classe du 11 juin 1918
au P. Roussez (extrait) ................................................................................. 229
27. Lettre du P. Classe du 31 juillet 1918 à Mgr Livinhac (extrait) ..... 230
28. Copie de la lettre du P. Classe du 22 octobre 1918
au P. Roussez (extrait) ................................................................................. 230
III. – LA VISITE CANONIQUE DU PERE GORJU (1919) ........................... 235

29. Lettre du P. Gorju du 7 mai 1919 (extrait) ........................................... 240
30. Lettre du P. Gorju du 22 juin 1919 à Mgr Livinhac (extrait) ......... 241
31. Lettre du P. Gorju du 2 août 1919 à Mgr Livinhac (extrait) ........... 243
32. Rapport du P. Dufays du 15 novembre 1919 adressé
au P. Voillard (extrait) ............................................................................... 258
33. Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou
pour 1918-1919 (extrait) ........................................................................... 267
34. Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou
pour 1919-1920 (extrait) ............................................................................. 285
35. Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou
pour 1920-1921 (extrait) ........................................................................... 319
36. Rapport du P. Classe du 13 juillet 1921 concernant
l’érection du Vicariat Apostolique du Kivu ......................................... 350
37. Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Rwanda
pour 1921-1922 ............................................................................................ 359

NOTICES BIOGRAPHIQUES DES MISSIONNAIRES ................................. 389

************************

8

I.
LES PREMIERES ANNEES A NYUNDO
1901-1903

Le P. Classe a vécu sa première expérience missionnaire lors de son séjour à Nyundo. Elle commença le 24 avril de 1901, date de la fondation de
cette Mission. Elle terminera le 20 décembre 1903, date de la fondation de
Rwaza. Durant cette période, il apprend une
autre langue, une autre façon de penser, de
communiquer et de vivre. C’est pour lui le
temps de la découverte et de l’émerveillement.
Avant de partir en Afrique des Grands
Lacs, il avait passé quelques années à Alger
pour sa formation missionnaire. Ses supérieurs l’avaient apprécié. Son maitre des
novices, le P. Voillard (1860-1946), confident de feu Mgr Lavigerie, avait remarqué
ses qualités : perspicace, intelligent, délicat,
pieux, gentil, obéissant et docile12. Apparemment sans défaut. Le P. Voillard fut
membre du Conseil Général et à un certain
LE P. CLASSE (1900)
moment Trésorier Général. Il succédera à Mgr Livinhac comme Supérieur
Général en 1922. C’était l’année de l’ordination épiscopale du P. Classe. Le
P. Voillard exigea de ses missionnaires une obéissance parfaite13. Le
P. Classe, dans ses lettres, montre comment il prend soin de leur relation14.
Aussi est-il que le P. Classe était proche du Supérieur Général, Mgr Livinhac (1846-1922) qui l’avait ordonné prêtre en mars 1900. Après son ordination le P. Classe avait été engagé pendant quelques mois pour être son
secrétaire. Entre eux s’était installé un lien filial qui restera intact jusqu’à la
mort de Mgr Livinhac en 1922. Dans ses lettres, le P. Classe exprime une
« Le Père Classe est un sujet intelligent, instruit, actif, ayant de l’initiative et du dévouement : il offre
donc beaucoup de ressources : par ailleurs il a un bon esprit, bon caractère, à une piété bien entendue et
une vie religieuse sérieuse. Sa délicatesse naturelle, développée par une éducation soignée, le rend très
sensible aux procédés rudes ou grossiers. Il a besoin de travailler et, s’il est soutenu, peut donner beaucoup » (A.G.M.Afr.).
13
F. NOLAN, Les Pères Blancs entre les deux guerres mondiales, Histoire des Missionnaires d’Afrique
(1919-1939), Paris, 2015, pp. 357-381.
14
« Veuillez, mon Révérend Père, ne pas oublier près de N.S. votre ancien novice ...» (Lettre du P. Classe
du 21 septembre 1916 au P. Voillard, A.G.M.Afr., N° 111156-57).
12

9

grande vénération pour lui. En 1911, Mgr Livinhac remettra au P. Classe un
souvenir par intermédiaire du P. Embil (1875-1938)15. Et en 1913 le
P. Classe honorera Mgr Livinhac, en donnant son prénom au premier Petit
Séminaire du Rwanda, alors provisoirement installé à Kansi (Nyaruhengeri)16. Les deux portaient par hasard le même nom de baptême « Léon ». Lors
du conflit entre missionnaires du Vicariat du Kivu, Mgr Livinhac choisit le
camp du P. Classe, le proposant en 1921 comme premier évêque du Vicariat
du Rwanda17.

LE P. CLASSE (à droite assis avec chapeau sur les genoux)
LE P. LOUPIAS (au milieu debout avec chapeau sur la tête)
LE P. MOULLEC (à gauche assis) ET LE P. ACHTE (au milieu assis) – en 1900

Les marques d’affection du P. Classe envers ses supérieurs ont certainement porté des fruits. Mais étaient-elles toujours sincères ? Avec du recul,
ses belles paroles n’étaient pas dépourvues d’un certain opportunisme, bien
connu dans le monde ecclésiastique du plaire. Il savait flatter tous ceux qui
exerçaient l’autorité18.
15

Lettre du P. Classe du 1er novembre 1911 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 11110 (095226-095230).
Lettre du P. Classe du 23 mars 1913 a Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 111133-35.
17
S. MINNAERT, La visite canonique du Père Gorju au Vicariat du Kivu en 1919. (Manuscrit).
18
Quelques exemples: « La décision de Votre Grandeur m’a causé une vraie consolation. Je
m’embarquerai donc le 11 août. J’ai fait à Metz la demande de réintégration dans la qualité d’Allemand,
indiquant que je désirais résider comme auparavant dans la colonie. (Lettre du P. Classe 30 juin 1912 à
16

10

Début 1901, le P. Classe arriva à Kamoga (Bukumbi) par le chemin classique c.-à-d. celui venant de Bagamoyo. Quelques mois plus tard, la nouvelle
route, plus rapide, sera ouverte. Elle partira de Mombassa, en train jusqu’au
Lac Victoria-Nyanza, et puis le bateau jusqu’ à Bukoba. C’est à cause de
cette nouvelle route que Mgr Hirth sera obligé de quitter sa résidence à Kamoga, située au sud du Lac Victoria-Nyanza, pour s’installer à Marienberg
près de Bukoba, situé à l’est du lac.

MGR HIRTH ASSIS AU MILIEU DE SES CONFRERES
DEVANT SA RESIDENCE A MARIENBERG PRES DE BUKOBA (25 février 1903)

Avant de partir au Rwanda, le P. Classe avait accompagné Mgr Hirth
pour une visite pastorale aux chrétiens de l’île d’Ukerewe dans le Lac Victoria-Nyanza. C’était là où il avait rencontré le P. Smoor (1872-1953) :
Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 000222). « Mgr Classe : le 3 décembre 1930, M. Héléna m’a déclaré
qu’on lui avait montré dans les bureaux du Ministère à Bruxelles une lettre de Mgr Classe datée des
premiers mois de la guerre, dans laquelle il formait des vœux pour le succès des armées allemandes.
N.B. : Cela rappela le ‘‘Te Deum’’ ordonné par lui à la fameuse dépêche annonçant la prise de Paris !! Et
tout cela a été fait, sans aucun doute, dans des intentions tout apostoliques, dans l’intérêt des missions de
ces pays de colonies allemandes. Mais on devine l’impression qui en reste chez les fonctionnaires belges
qui les connaissent ! » (A.G.M.Afr). Il sera ordonné évêque en Belgique par un cardinal belge. Il collaborera étroitement avec les Belges entre autres pour destituer le Mwami Musinga en utilisant des calomnies.

11

« Les confrères venant de la côte sont ici en bonne santé et je suis heureux encore
une fois de vous exprimer ici toute ma reconnaissance pour l’intérêt affectueux que vous
voulez bien porter à cette mission et particulièrement au Rwanda. Le P. Loupias ira à
Ukerewe ; nous partons demain, et après quelques jours je ramènerai de là le P. Smoor,
qui prendra avec le P. Classe le chemin du Rwanda, dès les premiers jours de mars.
Le P. Paul Barthélemy, en ce moment au Kissaka, avec les PP. Classe et Weckerlé
pourront peut-être fonder une station dans le Bugogwe, au Nord-Ouest du Rwanda »19.

Le P. Classe fit donc partie de l’équipe des
fondateurs de la première Mission dans le Bugoyi. C’est une région paradisiaque, très fertile, entourée des volcans du Virunga et du Lac
Kivu. Les habitants qui avaient des affinités
avec le Congo, étaient alors peu soumis au
Mwami.
Déjà en février 1900, la Cour de Nyanza
avait proposé à Mgr Hirth d’y installer ses
missionnaires. Monseigneur n’avait pas accepté cette proposition. Par contre, il avait choisi
le Bwanamukali plus près de la capitale royale
et en territoire allemand20. Soutenu par le Comandant Bethe, il avait obtenu de la Cour
LE P. BARTHELEMY (1899)
royale ce qu’il voulait.
L’année suivante, en février 1901, il demanda au P. Brard d’explorer enfin le Bugoyi en vue d’une fondation après celles Save et Zaza en 1900. Le
Père choisit alors la colline de Nyundo. Trois mois plus tard, le 24 avril
1901, les Pères Paul Barthélemy (1872-1943), Supérieur, Weckerlé (18721920) et Classe (1874-1945) s’installèrent sur cette colline.
Il semble que la crainte devant l’arrivée de l’Islam a été le facteur déterminant pour la fondation de Nyundo21. En effet, le bruit courait : « ...le gouvernement va mettre de son côté des stations dans le Rwanda, et le courant
est très fort aux musulmans dans les sphères gouvernementales », écrit
Mgr Hirth à Mgr Livinhac22. De fait, les stations militaires allemandes
étaient occupées par des Askaris, soldats africains qui, en général, confessaient l’Islam.
Les trois Pères prévus pour Nyundo étaient tous très jeunes, dans leur
vingtaine. Les Pères Barthélemy et Weckerlé avaient commencé leur vie
19

Lettre de Mgr Hirth du 12 février 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095055.
A ce moment-la, Léopold II voulait étendre son Congo jusqu’à la Crête Congo-Nil et menaçait
d’annexer cette partie du Rwanda.
21
La lettre ne mentionne pas la peur réelle des Pères Blancs devant l’arrivée au Rwanda du protestantisme britannique venant de l’Uganda et du protestantisme allemand importé par des pasteurs allemands.
22
Lettre de Mgr Hirth du 12 février 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095055.
20

12

missionnaire à Save, chez le P. Brard (1858-1918) où ils avaient vu les catéchistes baganda, armés à solde. Le P. Barthélemy l’avait commencé en février 1900 et le P. Weckerlé en novembre de la même année. Le P. Barthélemy, fondera par la suite la Mission de Zaza chez les Banyagisaka (1er novembre 1900)23.
Parmi les trois Pères fondateurs, le P. Classe était le plus jeune et donc le
moins expérimenté. Néanmoins il sut se faire remarquer, ce qui sera très
important pour son avenir. Mgr Hirth écrit de lui en septembre 1903:
« Les Pères ont fait des constructions qui peuvent leur suffire pour plusieurs années, mais
l’instruction des gens est moins avancée ; cela tient en partie au caractère de ce peuple,
en partie aussi à la méthode employée. Des trois Pères, deux, P. Barthélemy Paul et
P. Weckerlé venaient d’Isavi, et ils ont cru devoir essayer aussi le système de réquisition employé à Isavi. Mais les auxiliaires indigènes24 d’abord manquaient et puis
aussi la population indigène est trop indépendante. Il y a néanmoins beaucoup de
catéchumènes sérieux, et une quarantaine
d’excellents enfants et jeunes gens en pension à la
mission même ; ce sont presque tous des enfants
libres attirés par les bons procédés des missionnaires. Le P. Classe surtout a su se faire aimer de
tous. Il est à espérer qu’une meilleure méthode ne
tardera pas à produire ses fruits »25.

Le jugement favorable de Mgr Hirth à propos du P. Classe n’a certainement pas échappé
à Mgr Livinhac. En 1903, il fut choisi pour
fonder une Mission chez les Balera. Mgr Hirth
et le P. Classe la prépareront ensemble. A cette
occasion, ils se promèneront jusqu’au Lac Bunyoni, localisé actuellement en Ouganda :
« Du Kivu, je tenais à rentrer à Marienberg par une
LE P. WECKERLE (1910)
route nouvelle. On disait merveille des pays aussi qui forment le Nord du Rwanda, et
j’avais des renseignements assez précis avec la carte du Capitaine von Beringe,
ancien chef de Bukoba. Le P. Classe m’accompagna, et il fallut vingt jours. Nous traversâmes d’abord pendant dix jours un pays assez accidenté, comptant ordinairement
entre 2000 et 2600 mètres d’altitude. A trois jours à l’Est du Kivu, deux petits lacs de
quelques lieues carrées se déversent l’un dans l’autre (ci-joint photographie prise par un
officier belge) ; le Bulera dans le Luhondo dont les eaux de chute en chute rejoignent le
Lors de son séjour à Zaza, le P. Barthélemy n’était pas apprécié par les autorités allemandes d’après
Mgr Hirth : « Plusieurs fois, il est vrai, dans mes lettres, j’ai insinué qu’au Rwanda nos missionnaires ne
veillaient pas assez aux bonnes relations avec les autorités. Je vous envoie ci-joint une longue lettre qui
m’a été adressée par le chef de district de qui relève le Rwanda. Je préfère vous envoyer le texte même
qu’une traduction. Le chef me demande de faire partir du Rwanda le P. Barthélemy Paul pour s’être
immiscé dans la politique au Kissaka », écrit Mgr Hirth (Lettre de Mgr Hirth du 31 décembre 1901 à Mgr
Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095065-095067).
24
C’est-à-dire des auxiliaires baganda comme à Save.
25
Lettre de Mgr Hirth du 25 septembre 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095085-095086.
23

13

Nyavarongo. Puis à trois jours plus loin il y a un autre lac encore, que la science
appellera Bunyonyi ou Bajunda26 ; il a environ dix-sept Kilom. carrés de surface.
Partout pendant ces dix jours, une population presque égale pour la densité à celle du
Bugoye, où nous avons compté dans un rayon de cinq Kilom. autour de la mission,
50 000 habitants. Cette population ne connaît pas encore les Européens. Grâce à la
langue que le P. Classe possède bien, et grâce à sa bonne manière de prendre les
gens, nous avons passé sans encombre 27. C’est une chose qui parait réglée que
l’Allemagne prend pour frontière au Nord de son territoire une ligne qui passe par la
crête de la ligne des volcans qui courent de l’Ouest à l’Est. Nous n’avons pu nous empêcher sur la rive sud des deux premiers petits lacs de désigner l’emplacement de
notre future « Assomption » (nous étions dans l’Octave), et le Père Classe dès maintenant doit chercher à s’établir»28.

Malheureusement, en 1904, le P. Classe oubliera son amabilité. Sous
l’emprise du stress, il intervint à Rwaza « manu militari », d’une manière qui
dépasse notre imagination29. C’était l’horreur. Il étouffera l’affaire devant
ses supérieurs avec l’aide de ses confrères, les Pères Barthélemy, Loupias et
Dufays. Ainsi il avait été pris en otage par ses confrères et par l’histoire. La
vérité obtiendra ses droits plus de cent ans après !
Nous avons retrouvé huit écrits du P. Classe pour la période de 1901
à 1903 :
* Lettre du P. Classe du 4 mars 1901 à Mgr Livinhac (1) ;
* Lettre du P. Classe du 15 novembre 1901 à Mgr Livinhac (2) ;
* Lettre du P. Classe du 12 janvier 1902 à Mgr Livinhac (3) ;
* Récit de voyage :« Du lac Nyanza au lac Kivou » (4) ;
* Lettre du P. Classe du 17 mars 1903 à Mgr Livinhac (5) ;
* Lettre du P. Classe du 16 septembre 1903 à Mgr Livinhac (6) ;
* Article : « Description des Mœurs et Coutumes des Bagoyé » (7) ;
* Lettre du P. Classe à Madame la Présidente de l’Œuvre de Saint
Pierre Claver (8).
Il s’agit des premiers écrits du P. Classe depuis son arrivée au Rwanda.
Ils nous font connaître non seulement la première expérience missionnaire
du P. Classe mais aussi les débuts de la Mission de Nyundo dont nous savons très peu. En effet, le premier tome du journal de cette Mission a « disparu »... Comment cela est-il arrivé ? Depuis, il a été remplacé par un pseudo
journal, composé des extraits des rapports de Mission, publiés dans les
Chroniques Trimestrielles.
Le Lac Bunyonyi est situé au sud-ouest de l’Ouganda non loin de la ville de Kabale, à proximité de la
frontière avec le Rwanda. En 1903, cette région faisait encore partie du Rwanda.
27
L’observation de Mgr Hirth a certainement influencé son appréciation du P. Classe.
28
Lettre de Mgr Hirth du 25 septembre 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095085-095086.
29
S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société rwandaise durant l’époque coloniale allemande (19001916) : Une rencontre entre cultures et religions », in Les Religions au Rwanda, défis, convergences et
compétitions, Actes du Colloque International du 18-19 septembre 2008 à Butare/Huye, Editions de
l’Université Nationale du Rwanda, Septembre 2009, pp. 53-101.
26

14

En examinant les écrits du P. Classe, nous constatons que l’auteur s’est
approprié le canon des explorateurs et des missionnaires de l’époque pour
présenter la société rwandaise. Et pourtant, il venait juste d’arriver ! Son
récit « Du lac Nyanza au lac Kivou », publié dans la revue « Missions
d’Afrique » contribua évidemment à la propager chez ses lecteurs en Europe.
Pendant son séjour à Nyundo, le P. Classe a écrit un article intéressant
sur les Bagoye : Description des Mœurs et Coutumes des Bagoyé. Il sera
publié dans la revue Missions Catholiques de 1905. C’est la raison pour laquelle le manuscrit porte aussi cette date. Le P Classe, lui-même nous informe de l’existence de cet article dans sa lettre du 16 septembre 1903,
adressée à Mgr Livinhac. Lui-même explique pourquoi il l’a écrit :
« En terminant, chers lecteurs, ces lignes écrites pour vous, permettez-moi
de vous demander de vouloir bien faire une part dans vos aumônes et dans vos
prières pour cette humble Mission du Bugoyé. Parce qu’elle est lointaine dans
ce centre africain, jeune et ignorée que ce ne soit pas une raison pour elle d’être
oubliée et repoussée. Il y a ici des milliers d’âmes de bonne volonté qui
n’attendent que le moment de renoncer à leurs vaines superstitions pour se
donner à Dieu. Et c’est de vous qu’elles l’attendent »30.

En quelques lignes, le P. Classe soulève la question du financement de
l’évangélisation, un souci pour tout missionnaire. Pour encourager la générosité des bienfaiteurs, il met sa science au service de l’argent. D’après lui, les
Banyarwanda veulent être libérés de leurs superstitions pour se donner à
Dieu. Penser à la place des autres et pour les autres n’est-il pas une façon de
les infantiliser ? Notons que ces observations n’ont pas du tout un but scientifique. Chez lui, il n’y a pas d’ouverture pour s’engager dans un dialogue
avec la religion traditionnelle. Ses pensés manifestent un certain fanatisme.
Il justifie tout simplement l’évangélisation en général et son propre engagement en particulier selon l’esprit missionnaire de son temps.
Dans sa Description des Mœurs et Coutumes des Bagoyé, l’auteur utilise
des mots et des expressions en kinyarwanda qui ne sont pas toujours compréhensibles. Des spécialistes de la langue pourraient nous aider à comprendre ce que le P. Classe veut dire.
La lettre du 8 octobre 1903 est probablement une des dernières que le
P. Classe a écrite à Nyundo avant de partir pour Rwaza. Elle est adressée à
l’Œuvre de Saint Pierre-Claver pour obtenir un financement de la Mission à
fonder. Et elle a été publiée dans la revue missionnaire des Pères Blancs,
Missions d’Afrique.
En lisant les écrits du P. Classe, nous sommes étonné par la quantité
d’informations que l’auteur a rassemblées en si peu de temps. Des questions
L. CLASSE, Mœurs et Coutumes des Bagoyé (1905), A.G.M.Afr., N° O89/1. L’article corrigé a été
publié dans la revue « Les Missions Catholiques », N° (1905), pp. 411-414, pp. 425-428, pp. 437-440.
30

15

se posent. Qui ont été ses informateurs ? Etaient-ils fiables ? Apparemment il
avait très vite et très bien appris la langue du pays.
Remarquons en passant que la Mission de Nyundo, elle aussi, a commencé avec l’évangélisation des enfants, exactement comme à Save et comme
partout d’ailleurs ! Avec la grande différence que les Pères de Nyundo
n’avaient pas des catéchistes baganda à leur service.
1. Lettre du Père Classe du 4 mars 1901 à Mgr Livinhac31
Bukensé, 4 mars 1901
Monseigneur et Vénéré Père,
Le R.P. Achte a dû donner à Votre Grandeur force détails sur notre petite caravane.
Tout s’est d’ailleurs passé d’une façon fort
modeste et sans grands incidents. Grâce à Dieu
la fièvre n’est pas venue trop nous visiter.
Seuls le bon P. Moullec et le P. Saint-Samat
ont été un peu éprouvés en marche. Le P. Van
den Eynde à Ndala et le P. Loupias à Bukumbi
ont dû payer tribut. N’étant peut-être pas assez
vigoureux pour supporter une petite épreuve
de cette sorte, la Providence jusqu’ici a voulu
m’épargner, ce qui m’a permis de faire force
caisses à Bukumbi. Les fiévrottes viendront
LE P. ACHTE (1900)
bien à leur temps : une Mission nouvelle ne
se peut implanter sans quelques petites croix !
Merci, Monseigneur et bien aimé Père de m’avoir envoyé au Rwanda ; la
Mission s’annonce si belle que je ne puis que bénir et remercier Dieu. Lui
demandant de faire de son pauvre petit serviteur un vrai et saint missionnaire. Monseigneur Hirth a eu la bienveillante bonté de me désigner pour
une nouvelle station que l’on va tenter de fonder au Kivu, au Bugoyé, près
des volcans : le pays, dit-on, est fort peuplé, et nul n’y a encore travaillé. Là
le R.P. Barthélemy et le P. Weckerlé et moi, nous tâcherons de faire l’œuvre
de Dieu. C’est de Bukensé que je vous envoie ce mot. Le P. Smoor qui se
rend à Isavi, chez le P. Brard, et moi faisons route ensemble. J’aurai ainsi
l’avantage de voir l’Usui, le Kissaka et Isavi. Soit à Isavi, soit du Kivu,
j’espère vous envoyer une lettre un peu intéressante, si je le puis ; jusqu’ici
j’ai peu vu et ne connais pas assez pour écrire autre chose que des banalités.
31

Lettre du P. Classe du 4 mars 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 097525-097526. Chez les Pères
Blancs le P. Achte était très populaire (G. LEBLOND, Le Père Auguste Achte des Missionnaires
d’Afrique (Pères Blancs) - Missionnaire au Nyanza Septentrional, Paris, 1912, 335 pp.).

16

Inutile, n’est-ce pas, Monseigneur et vénéré Père, de vous dire combien
me reste cher et précieux le souvenir de votre bonté pour votre pauvre petit
secrétaire : vos conseils me seront fort précieux et j’espère qu’ils empêcheront bien des écarts.
La Mission du Bukumbi, que je ne connaissais pas, m’a ménagé des surprises réelles. Là Monseigneur Hirth a fait des merveilles et, dans un pays ou
les gens semblent ignorer ce qu’est le prosélytisme, Sa Grandeur est parvenu
à grouper un bon noyau de chrétiens sérieux. Mais quelle somme de patience, d’efforts soutenus, je dirai presque ingénieux, ce résultat n’a-t-il pas
coûté.
Les Basukuma ne brillent pas non plus que par la politesse ; il a fallu aller
les chercher pour ainsi dire un à un, les former péniblement, apportant
d’autant plus d’énergie et d’esprit de foi que
les esprits se montraient plus rebelles et terre
à terre. A côté des bâtiments, élevés par
Votre Grandeur, une belle et grande église
montre que l’œuvre de Dieu s’est faite ici ;
la piété, la foi vive, les chants et la tenue
respectueuse et recueillie de ces pauvres
Basukuma frappent réellement et sont pour
les jeunes missionnaires une consolation et
un excitant. Traverse-t-on les villages, les
gens viennent saluer avec empressement ;
les chrétiens aiment leurs prêtres et savent
leur témoigner leur affection. Au Bukumbi
le travail matériel a, comme dans toutes les
LE P. SMOOR (1899)
missions d’ailleurs, accompagné l’œuvre spirituelle. Aux habitations et aux
dépendances toutes reconstruites sont venues s’ajouter de belles plantations.
Les arbres manquaient ; maintenant les manguiers, les orangers, les citronniers… sont en plein rapport, les eucalyptus forment dans quelques années
une petite forêt ; d’autres essences, les légumes d’Europe, le blé même, sont
cultivés avec succès. Le plus difficile maintenant est fait et les missionnaires
n’auront qu’à développer et à étendre le travail des premiers ouvriers du
Bukumbi, augmentant ici le nombre de ceux que le bon Maître a daigné appeler, malgré leurs misères, à la connaissance de nos saintes vérités.
Priez, je vous en supplie, Monseigneur et bien aimé Père, pour le pauvre
petit missionnaire qui aime à se dire plus que jamais votre enfant respectueux et tout dévoué en N.S. et N.D.
Léon Classe (prêtre)
C’est presque une honte pour moi d’oublier mon devoir de vénération et de reconnaissance. Permettez-moi, Monseigneur et vénéré Père, d’offrir à Votre Grandeur mes vœux

17

de filiale vénération. Au jour ou l’Eglise célèbrera la fête de S. Léon, ce sera un devoir et
un bonheur d’offrir le Saint Sacrifice aux intentions de Votre Grandeur.

2. Lettre du Père Classe du 15 novembre 1901 à Mgr Livinhac32
Immaculée Conception du Bugoyé, 15 novembre 1901
Monseigneur et Vénéré Père,
Il y a quelques temps, je vous parlais du Bugoyé : notre chère petite mission de « l’Immaculée Conception » sortait à peine des hautes herbes et souvent encore les gens fuyaient le missionnaire comme un être dangereux. Six
mois se sont écoulés depuis les premiers jours. Vous serait-il agréable de
visiter notre colline de « Nyundo » (le marteau) et de constater les quelques
petits changements qu’avec l’aide de Dieu nous avons pu produire ici ?

PREMIERE HABITATION DES PERES BLANCS A NYUNDO (ca. 1903)

Les collines du Bugoyé, en général fort escarpées [mot illisible], sont de
plus flanquées de talus à pic qui vont se superposant comme une série de
parapets ou de contreforts, dont l’escalade exige souvent le concours des
pieds et des mains. Le Nyundo était loin d’échapper à la règle commune.
Une double grande route, large de 2,5 m et bordée de bananiers, a été conduite, en lacets, sur les flancs de la colline ; sur l’un des chemins nous monterons aisément de la Sébeïa, rivière torrentueuse qui se précipite vers le
Kivu, jusqu’à la Mission.
32

Lettre du P. Classe du 15 novembre 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 097527- N° 097530.

18

A peu de distance de la rivière,
un vaste espace rouge d’argile, contraste avec la verdure des champs
voisins. Là, à la saison sèche, sont
moulées les briques qui servent aux
constructions. Longtemps nous
avions vainement cherché une
couche d’argile ; souvent on avait
questionné, promis des étoffes, des
perles ; toujours revenait la même
réponse : « Il n’y a pas d’argile ici, il
y en a au Nduga (province du
Rwanda)”. Construire en pierre nous
ne le pouvions : on ne trouve ici
qu’une pierre de lave, dure il est vrai
mais peu abondante, et la chaux n’a
été découverte qu’en très petite
quantité sur les bords du Kivu où
elle forme une sorte de gangue auMGR LIVINHAC (1884)
tour de pierres ou de coquillages.
Fallait-il donc se résigner à n’avoir jamais que des huttes de paille exposées
si facilement à l’incendie et à toute tentative malveillante ?
Un jour, deux Bagoyé se laissèrent tenter par le désir de remplacer leurs
feuilles de bananier par un morceau d’étoffe. En cachette ils apportèrent une
poignée d’argile bien pétrie ; puis non moins mystérieusement, nous conduisirent par un long détour à l’endroit de précieux dépôt. Quinze jours après le
secret était indignement exploité !
De la mi-juin à la mi-septembre, soixante mille briques ont été faites, séchées et placées. C’est un travail assez considérable étant donné que la fosse
à argile est à plus de deux cents mètres de l’endroit où sont moulées les
briques et que celui-ci est distant de dix minutes du sommet de la colline.
La fabrication est aisée et la même dans toutes les Missions. Continuellement dans le fossé même où l’on pioche, vingt à trente hommes mouillent
l’argile, la broient avec leurs pieds et la réduisent en pâte consistante. Sur un
signe du chef, des porteurs se précipitent en hurlant, et ils sont près de trois
cents, grands et petits ! C’est un pêle-mêle indescriptible. Ils se poussent, se
heurtent, s’injurient, se frappent et plus d’un, le terrain aidant, laisse dans la
boue gluante des moulages involontaires. Tous sont servis : la motte sur la
tête, ils viennent à la file indienne et en chantant déposer ici leur charge.
D’autres Noirs, accroupis devant des moules de bois s’emparent de cette
argile, la tassent dans des moules de bois ; de la main égalisent la surface et

19

retirent le moule. La brique est faite, reste au soleil à la sécher. Laissons les
briques ; nous les retrouverons plus tard, et, en causant ; continuons notre
route.
De chaque côté du chemin les champs de haricots et de patates couvrent
les pentes raides de la colline. Pas un coin de terrain n’est lassé inculte. Au
commencement de la saison pluvieuse ou quelque peu auparavant, hommes
et femmes font manœuvrer leurs pioches en cadence dans ce sol sablonneux.
L’herbe arrachée reste là, sur le champ, et au milieu de ce fouilles, le Mugoyé sème ses haricots ou plantes ses patates. Plus tard seulement, lorsque
déjà la plante est forte, la femme, son bébé sur le dos, commencera à sarcler,
à soigner son champ : de sera sa grande occupation. Si le sol était demeuré
en jachère, vers la fin de la saison sèche, le Noir y met le feu aux herbes et
vienne la pluie, la terre est prête et n’a besoin que d’être légèrement retournée.
Nos Bagoyé ne cultivent guère, sur les collines, que les patates et les haricots, parfois quelques pieds de courges, dont les feuilles leurs serviront de
légume. A l’est, les gens de la forêt remplacent les haricots par les pois ; et
les habitants de la plaine, près du Kivu sèment un peu de sorgho et de mil.
Ces cultures différentes donnent lieu à des échanges qui se font ici même, au
marché, tout près de la Sébeïa. Le Mukiga de la forêt donne ses pois pour
des patates, l’homme de la plaine sa farine pour des haricots, et les habitants
des collines reçoivent en retour de leurs haricots et de leurs patates les autres
denrées comestibles ou des pioches et des peaux de chèvres. Ces transactions
commerciales amènent parfois plusieurs centaines d’hommes sur cette place
du marché ; elles ont lieu chaque jour, mais prennent fin vers midi ou une
heure. Le marché terminé tout rentre dans le calme, et vendeurs et acheteurs
se retirent chacun chez soi, tout en continuant sur la route les cris, les discussions indispensables à un contrat entre gens qui cherchent à se voler mutuellement !
Inutile de chercher ici d’autres fruits que la banane33. Nos Noirs n’ont aucun fruit et ne veulent pas en cultiver. A quoi bon se fatiguer alors qu’avec
fort peu de travail le sol fournit presque de lui-même ce qui est nécessaire à
la vie matérielle ! Tout est en harmonie avec le caractère indolent du Nègre.
La patate pousse presque sans culture et elle est si forte qu’elle étouffe le
chiendent lui-même. Le bananier, dont le fruit est avec la patate la base de
l’alimentation, donne à l’homme, outre sa nourriture, son vêtement, de quoi
couvrir sa hutte, des cordes pour toutes sortes d’usages, le combustible pour
cuire ses aliments, pour se chauffer… etc., et quelques coups de pioche de
temps à autre constituent tout le travail que réclame une bananeraie.
33

Les bananes sont classées parmi les baies.

20

Nous voici arrivés au sommet de la colline au premier « lugo » ou enceinte extérieure. Ce mot de lugo est un terme un peu générique ; il désigne
tantôt l’enceinte d’une habitation, tantôt l’habitation elle-même ; ainsi l’on
dit « planter un lugo » et de même « aller dans le lugo d’un tel » pour signifier que l’on va chez un tel. Le lugo est une enceinte formée de jeunes arbres
plantés à quinze centimètres environ les uns des autres. Chaque famille a son
lugo renfermant deux, trois, quatre huttes ou plus suivant la richesse du chef
de famille. La polygamie est fort en honneur ici, mais deux femmes d’un
même mari n’habitent jamais ensemble : chacune d’elles a sa hutte où elle
habite avec ses enfants et son champ qu’elle cultive. De cet usage vient le
nombre des huttes dans un même « lugo ». Le lugo d’ailleurs, si grand soitil, est vite planté. Notre homme s’en va couper des arbustes de 2 m environ,
puis de retour au logis, les ébranche complètement, et les fiche en terre. Le
sol, détrempé par les pluies communique à tous ces pieux une sève abondante et en quelques mois ils se couvrent de branches et de feuilles. Malheur
au voleur qui la nuit se laisse prendre dans un lugo : un coup de lance règle
de suite le procès.
Dans cette première enceinte se trouvent outre un jardin potager où les
missionnaires essayent d’acclimater les différents légumes d’Europe, le blé
qui, si Dieu lui donne accroissement, nous fournira le pain du Saint Sacrifice ; et différents semis arbres. Là aussi s’élèvent les huttes de nos enfants.
Ils sont maintenant au nombre d’une quarantaine. Chaque jour ils assistent à
un petit catéchisme et à une classe. Ne faut-il pas ouvrir leur intelligence en
même temps que leur cœur ? Une intelligence connaît d’autant plus facilement Dieu qu’elle sait davantage. Sachant lire et écrire, ces enfants pourront
servir plus utilement la Mission, exercer un réel ascendant sur leurs concitoyens, et les amener à aimer et pratiquer notre sainte Religion. Une grande
hutte sert de classe : c’est l’Académie naissante du Bugoyé ! Là, nos braves
petits Noirs s’efforcent de fixer en leur cervelle novice le grimoire compliqué de l’alphabet. Il faut les voir criant la leçon que leur chante le moniteur.
Beaucoup ont les yeux fermés, ou regardent partout ailleurs que sur le tableau ; mais ils crient plus fort que les autres ! Vienne un interrogatoire, le
tempérament batailleur du Mugoyé se révèle de suite. « Ça c’est un d ».
« Non, c’est un p ». « Le p. est là, c’est un b, il y a le bras en haut ! » Et à
l’appui des affirmations des savants, les gifles et les coups de bâtons pleuvent, tandis que d’autres, trop près pour frapper, se contentent de pincer ! Le
Père est entré. Tout le petit monde est très sage. Jamais on ne s’est battu, pas
un qui ne s’égosille pour se bien faire entendre. Les petits sont partout les
mêmes et ces scènes de classe rappellent plus d’un souvenir lointain, mais
toujours vivace.

21

C’est au catéchisme surtout que la bonne volonté de la plupart est tout à
fait consolante et donne fort à espérer. Plusieurs d’entre eux savent déjà une
grande partie des « paroles de Dieu », comme ils disent, et retiennent bien
les explications données. L’un deux me disait dernièrement : « Les Bagoyé
ne connaissent pas Dieu, mais nous nous le connaissons maintenant, nous
voulons l’aimer et aller au ciel ».
Ils sont intéressants, lorsque, se rendant au travail ou portant l’herbe et la
terre pour la construction des huttes et des maisons, ils récitent à pleine voix
leur catéchisme. Après les demandes et les réponses suivent les prières ; et
tout ce qu’ils savent y passe ; ils ne s’arrêtent qu’ils n’aient épuisé leur répertoire. Ils aiment à faire part de leur science, et les nouveaux venus ne
demeurent pas longtemps ignorants.
Pauvres enfants ! Ils sont peu nombreux encore et cependant ils sont le
grand espoir de la Mission ; parmi eux nous trouverons nos premiers chrétiens et des auxiliaires précieux. Hélas ! Si les bouches sont petites, les appétits sont grands. A tous ces petits il faut des huttes pour se loger, s’abriter de
la pluie ; un bout d’étoffe pour remplacer la feuille de bananier ou le rayon
de soleil qui jusque là les couvrait ; et le Bugoyé est comme perdu loin de la
côte, les frais de transports considérables et la bourse du missionnaire bien
peu garnie.
L’enceinte intérieure de la Mission est faite de briques sèches. Ce second
« lugo » ne mesure pas moins de soixante-dix mètres sur quatre-vingt-quinze
dans les deux dimensions. Les collines du Bugoyé ont encore pour particularité d’être très peu larges au sommet ; les bâtiments sont donc ici forcément
distribués par étages. Sur la terrasse inférieure, à droite et à gauche, sont
deux grandes maisons de paille (10 m x 4,5 m) ; plus tard l’herbe sera remplacée par des briques sèches. L’une de ces maisons sert de salle de catéchisme, l’autre de dispensaire.
Longtemps les pauvres Bagoyé avaient fui les remèdes des Européens. La
misère, les plaies, surtout celles occasionnées par la « funza » ou puce de
terre, ne leur manquaient certes pas ! Mais ils craignaient de mourir, on le
leur avait dit, s’ils touchaient à nos médicaments. Peu à peu, quelques uns se
risquèrent. Le bon Dieu, en sa miséricorde toute bienveillante envers le missionnaire, voulut qu’ils n’eussent pas à s’en repentir. Ces guérisons en attirent d’autres et le dispensaire a maintenant une clientèle bien fournie.
Les Bagoyé emploient beaucoup les ventouses ; ils les placent ordinairement, sinon toujours, derrière l’oreille et désignent cet endroit par le nom
d’« irugu ». Les saignées pratiquées un peu sur tout le corps et les brûlures,
je n’ose dire les points de feu, ont leur prédilection. Tandis que l’Arabe se
sert de la tête d’un gros clou pour donner des pointes de feu, le Noir, lui,
emploie son couteau ; le résultat est le même ; le remède est pire que le mal !

22

Le Mugoyé a-t-il mal à la tête, aux reins, aux bras…, vite il enserre fortement la partie malade avec une corde fait d’une feuille sèche du tronc du
bananiers. C’est le remède ! Pour nous, ce lien est comme une étiquette,
placée sur la partie malade ; de loin on reconnaît son monde ! Les plaies
reçoivent un emplâtre de feuilles de haricot, ou sont couvertes d’une mince
couche de beurre quand le pauvre Muhutu s’en peut procurer. D’ordinaire
quand on demande à une femme : « Pourquoi laisses-tu ton enfant rongé par
les funza ? Il n’a plus d’orteils ! », la même réponse revient « Ah ! Je n’ai
pas de beurre, moi ! »

N’a pas en effet de beurre qui veut ; au Bugoyé il est très rare. C’est un
objet de luxe fort recherché et fort prisé. L’homme s’en oint consciencieusement le corps. Il le faut voir alors bien luisant au soleil, parfois ruisselant ;
alors il se croit bien et s’appuie d’un air satisfait sur sa lance ou son bâton.
Madame évidemment imite Monsieur. Elle pousse cependant plus loin la
coquetterie ; elle beurre aussi ses peaux de chèvre ou son étoffe, lorsqu’elle
en possède une ! Bien enduit, le vêtement est suspendu au-dessus du foyer,
jusqu’à ce que, imprégné de beurre et de fumée, il prenne une teinte et répande un parfum convenable ! Chaque pays ses modes !
A toute leur pharmacie, les Bagoyé préfèrent maintenant les remèdes des
missionnaires. Ce ministère près des malades attire les gens et gagne leur
cœur. Au missionnaire, il procure l’occasion d’adresser quelques bonnes
paroles, de se faire aimer pour faire aimer Dieu, et aussi, parfois de glaner de
pauvres petits enfants moribonds, auxquels il donne le grand remède qui
conduit droit au ciel.

23

LES FONDATEURS DE NYUNDO DEVANT LEUR HABITATION
(Les Pères Weckerlé, Classe, et Barthélemy)

Du dispensaire montons à la maison d’habitation, plus tard nous reviendrons à la salle de catéchisme ; deux terrasses de cinq marches chacune nous
y mènent. Jusqu’à présent nous n’avions pour abri qu’une petite maison en
paille : c’est la genèse de toute Mission ! Ce logis provisoire est remplacé
par une grande construite en briques sèches, et couverte en feuilles de bananier ; les trois missionnaires y possèdent chacune une cellule pour eux et une
grande chambre pour recevoir les indigènes. Cette grande maison de quatorze mètres laissait au commencement nos bons Noirs fort perplexes. Jamais ils n’avaient vu que leurs misérables huttes d’herbe : quelques piquets,
des bambous fichés en terre et réunis au sommet, puis entrelacés de roseaux
et couverts d’herbes et de feuilles de bananier. Notre manière de bâtir déroutait toute leur science et leurs habitudes. Un homme veut-il construire une
hutte, il va à la forêt, coupe une douzaine de petits bambous et amasse des
roseaux et de l’herbe en quantité suffisante, puis il avertit le voisinage que
tel jour il veut construire. Le jour dit, le maître fait brasser une ou deux
cruches de pombé et les amateurs s’en vont de leur côté chercher herbe et
roseaux. Le second jour, les braves de la veille viennent construire et notre
homme, assis en face des travailleurs, se contente de regarder, d’approuver
et… de boire du pombé34 ; sur ce dernier point il est très imité par ses ouvriers. Le soir la hutte est prête et déjà habitée par les rats !
34

La bière locale.

24

Or chez nous, c’était une tout autre méthode. Les Blancs construisaient
du matin au soir ; l’herbe était remplacée par la terre ; les briques
s’entassaient les unes sur les autres, la muraille montait sans que ce ne fût
jamais fini.
« Comment faites-vous des maisons avec tant de terre, disaient-ils ? Estce que vous dormirez là-dedans ? »
« La maison, quand il pleuvra, vous tombera sur le dos. Je n’oserai jamais
y aller [entrer] », ajoutait un autre.
« Si j’y vais [entre], y entreras-tu ? »
« Avec toi, oui, mais seul jamais ! »
Compter sur leur aide, il n’y fallait pas songer : construire en ligne droite,
faire des angles, ce sont presque des mystères. D’ailleurs, sur les échafaudages de bambous, les pauvres Bagoyé tremblaient de tous leurs membres en
passant les briques et la glaise délayée ; bientôt plus un seul n’osa s’y hasarder : c’était trop haut !
Les fenêtres à leur tour les intriguèrent. A quoi pouvaient bien servir ces
« petites portes » d’accès difficile ? Dans la hutte indigène, en effet, la porte
est la seule ouverture pour les gens, les bêtes, l’air et la fumée. L’un deux
leur trouva une utilité (destination) : « les grandes portes sont pour sortir et
entrer, les petites pour tirer le fusil sur ceux qui sont révoltés conte le Roi ! »
Les Bagoyé ne craignent plus aujourd’hui d’entrer dans la maison, d’être
écrasé sous ses ruines. Mais leur admiration reste la même et n’a pu résoudre
ce problème « qu’il faille tant de place pour trois hommes ! » Parfois il nous
arrive encore des visiteurs : « Je viens voir ta maison, je ne suis pas encore
venu. » Et les braves gens de regarder…, de s’étonner devant tant de
terre : « Mama we ! ô ma mère ! ça tient tout seul ! » Et ils piquent de la
lance dans les murailles « pour voir si elles tiennent ».
Chaque jour ils viennent après le catéchisme faire comme ils disent, « la
causette et voir les choses d’Europe. » Les Bakiga, eux-mêmes commencent
à s’apprivoiser. Les Bakiga sont les habitants de la forêt. Ils sont fort habiles
à tresser des corbeilles en bambou, des pièges à rats, des nattes… toujours en
bambou. Le Mukiga jouit d’une « bonne réputation » tout comme autrefois
les pauvres Calabrais ! On dit qu’ils aiment fort dévaliser les gens et qu’ils
sont très habiles pour les empêcher de crier. Chut ! Il ne faut pas médire de
nos paroissiens ; d’ailleurs au Bugoyé qui n’en fait autant ? Jouer de la lance
n’est même pas une peccadille ! Grands enfants, pour qui tout est nouveau ;
ils s’extasient devant une image, un miroir, un rien ! Le tic-tac d’une montre
leur fait pousser des cris d’étonnement : « elle parle ! » Une image de la
bonne Mère, tenant en ses bras le divin Enfant, les laisse dans l’admiration.
Souvent il ne s’agit pas de simples causeries. Ils ont continuellement
entre eux de graves discussions ; tout leur est matière à chicane. Les deux

25

partis amènent leurs témoins. Tous de s’accroupir en cercle. Le demandeur
vient s’asseoir au centre, et en remontant au déluge, expose ses griefs. Il
cède alors la place à l’adversaire, et tous les témoins y passent. Evidemment
aucun des récits ne se ressemble et il en résulte comme conclusion un chassé-croisé de paroles, d’exclamations et d’injures des mieux fournies. Parfois
la querelle a lieu entre un homme et un enfant ; qu’importe ! Il est curieux de
voir ces petits bonshommes d’une douzaine d’année se dresser comme de
jeunes coqs, devant des hommes déjà âgés, et plus curieux encore de voir ces
derniers prendre en considération le caquet de leurs (minuscules) jeunes
adversaires. En tout autre pays le calme serait vite rétabli, autrement peutêtre que par des paroles ; ici point. Grands et petits revendiquent leurs droits
et se croient égaux ; il en résulte parfois de curieux (singulier) pugilats.
Hâtons-nous de terminer notre visite. A gauche sur la même terrasse que
la maison, se trouve notre modeste chapelle. Là, le missionnaire se trouve
encore seul dans cette « première église » du Bugoyé. Avec quelle ardeur, il
aspire au jour heureux où il lui sera donné de voir se prosterner près de lui,
au pied du Tabernacle, les premiers chrétiens de ce pays ! Hélas ! Tout est
ici pauvre et misérable. Rien qui réjouisse l’âme et l’élève (presque au) vers
le ciel, comme nos belles églises d’Europe. C’est l’étable de Bethléem en
toute sa nudité et Jésus y habite encore dans la paille ! A la prochaine saison
sèche s’élèvera ici une seconde maison semblable à la première ; là, en attendant la construction de l’église, viendra s’abriter la divine Eucharistie.
L’église ? Si Dieu dans sa miséricorde daigne bénir cette terre du Bugoyé, y
enfanter des chrétiens et secourir ses missionnaires, une église en briques
devra nécessairement être construite ; elle occupera la place d’honneur, la
dernière terrasse, entre les deux maisons, dominant toute la contrée.
Ce sont là nos projets, mais l’avenir est à Dieu, et nos desseins reposent
absolument entre les mains de la Divine Providence et celle de nos Bienfaiteurs. Si le missionnaire est partout le même, ambitieux et mendiant pour le
bon Dieu et les pauvres âmes qu’il aime, partout aussi sans or il ne peut rien
et, gémissant, il se voit arrêter dans ses efforts, il demeure impuissant à recueillir la moisson même déjà et les épis, plus nombreux, presque formés et
plein d’espoir.
Pourquoi le missionnaire ne porterait-il pas loin ses désirs devant la
bonne volonté des peuples qui l’entourent ? Dieu pourrait-il manquer à ces
âmes qui se réveillent et écoutent la voix de ses envoyés ? C’est cette confiance en Dieu qui partout excite le Prêtre et, malgré les difficultés et les
doutes de l’avenir, l’engage à passer toujours de l’avant.
Dans notre jeune Mission, née il y a quelques mois, sans savoir ce que
Dieu nous réserve, nous pouvons cependant nous livrer à l’espérance, tant
sont grands les changements opérés dans ce peuple. Il y a à peine deux mois

26

une quinzaine d’hommes à peine, osait se faire instruire. Tous craignaient de
mourir s’ils étaient assez audacieux pour venir écouter nos enseignements ;
sept ou huit au plus affrontaient nos médicaments et nous lassaient panser
leurs plaies. Et maintenant ? Les assertions mensongères de nos ennemis
sont tombées et si la crainte superstitieuse existe encore sur bon nombre de
collines plus éloignées, beaucoup d’autres l’ont complètement secouée.
Chaque jour, des groupes nombreux [nous] arrivent, (Je ne parle plus des
malades) et se dirigent de suite vers la salle du catéchisme.
« Faisons-nous instruire d’abord, après nous irons voir », disait dernièrement un brave Mugoyé. Ces dernières semaines nous avons eu, à certains
jours, jusqu’à quatre et même cinq catéchismes dans la matinée ; d’ordinaire
il y en a deux pour les hommes et un pour les enfants. Le dimanche
l’affluence est plus grande encore et se soutient toute la matinée, jusqu’à
midi. Le soir, il est vrai, l’empressement est moindre.
Elle est véritablement consolante l’attention de tous ces pauvres Noirs.
Presque chaque phrase du missionnaire est saluée d’un « hum ! » affirmatif,
ou d’un signe de tête approbateur. Souvent aussi un auditeur interrompt le
Père pour répéter, à sa façon l’explication donnée. Et voici un spécimen :
« Dieu existe. Il est notre Mutwalé (chef), notre Créateur. Il aime les Bagoyé. Il veut qu’ils aillent chez Lui. Chez Lui, c’est au ciel. Vous entendez :
les hommes bons vont au ciel ; les révoltés, dans le feu. Mentir, c’est mal ;
voler c’est mal ; tuer c’est mal. Pour aller au ciel il faut servir Dieu, apprendre ses paroles, bien travailler. Tu mets ton doigt dans le feu, c’est mauvais ; en enfer tout le corps brûle. Nous ne voulons pas aller en enfer ! » Et à
cette question : « qui veut aller au ciel ? » – « Tous ! »
« Qui veut aller en enfer ? »
« Tais-toi ! Pas un ! »
Toujours ils ne sont pas aussi heureux, il est vrai (dans leurs commentaires). Pauvres gens ! Ils connaissent si peu de choses en dehors de leur
nourriture, de leur travail quotidien ! Un Mugoyé, auquel on demandait ce
qu’était Dieu, répondit : « Dieu ? C’est beaucoup de patates et de haricots ! »
Avant de venir au catéchisme c’est en effet toute leur science. Parfois, pour
les nouveaux surtouts, les réponses se ressentent légèrement de ce terre à
terre. Il y a quelques jours, dans un groupe venu pour la première fois, un
vieux grand-père, pour marque de son attention, voulut reprendre le catéchisme :
« Vous avez entendu le Blanc ? Si nous travaillons bien, nous irons dans
le « lugo » de Dieu ; nous n’aurons plus de maladies ; nous ferons la causette
avec Dieu ; nous n’aurons plus faim, plus besoin de cultiver : nous mangerons ses haricots, ses poids et ses patates. C’est cela ? » J’avoue que cette
description inattendue du ciel m’avait tellement émotionné que je faillis

27

perdre ma dignité. Les haricots et les patates du Bon Dieu, braves gens, c’est
ici que vous les mangez ! Plus tard, au ciel, vous n’aurez plus besoin de tout
cela. Dieu fera votre bonheur ; alors vous Le connaîtrez et L’aimerez vraiment. Puissiez vous seulement commencer ici bas en les servant bien !

DES BAGOYE DE LA FORET (von Mecklembourg – 1907)

Les hommes se disent maintenant les « Ba-Mungu », « nous sommes de
Dieu ! », mais les femmes ne veulent pas être en retard et tiennent aussi à
avoir leur petite part du Paradis. Elles font bien ! Oh ! là le terrain est aride,
et dans la rocaille de ces pauvres intelligences nos grandes vérités s’ouvrent
péniblement un sillon. Ce n’est plus vingt fois qu’il faut répéter ! « Que
veux-tu, nous dit un jour une vieille « la colonelle des balayeuses » ; la confrérie du balais est en honneur ici, on s’en va balayer chez les chefs, chez les
grands, et, l’ouvrage terminé, avant de se retirer nos balayeuses, le poupon
sur le dos, donnent une sérénade et un ballet. Elles espèrent, il est vrai, une
récompense, ne serait-ce qu’une cruche de pombé. Encore une mode à noter ! Donc, « que veux-tu ? dit la vieille, les hommes savent les paroles de
Dieu ; ce sont des hommes ! Mais nous ? Une femme, qu’est-ce que c’est ? »
Pour elles aussi le ciel est fait, elles finiront par le comprendre et par en
trouver la porte. Elles viennent bravement le dimanche, reviennent en semaine toutefois, et toujours la vieille colonelle en tête.
Tout ici en effet semble devoir se faire « en corps ». L’esprit de corps
domine partout, se manifeste en toutes circonstances. Qu’il s’agisse de tra-

28

vailler, de se battre, de boire du pombé… etc., c’est toujours par villages, par
clan que marchent les Bagoyé. La querelle de l’un est celle des autres, et
plus d’une fois nous avons expérimenté qu’il ne fallait pas trop réprimander
un maladroit, sous peine de voir tous les gens de la même colline bonder
avec lui pendant deux ou trois jours ! Pour se faire instruire ils semblent
vouloir suivre la même méthode : ils viennent toujours ensemble, colline par
colline, village par village. La méthode a du bon, elle excite l’émulation,
favorise le prosélytisme. L’apostolat y trouvera son compte surtout le jour où
il pourra s’aider de bons catéchistes établis sur les différentes collines du
Bugoyé.
Puisse cette visite ne vous avoir pas été trop à charge, puisse-t-elle nous
obtenir votre bénédiction et vos encouragements. Votre secours nous sera
d’autant plus précieux que toues nos richesses reposent dans nos seules espérances.
Léon Classe
Prêtre.
3. Lettre du P. Classe du 12 janvier 1902 à Mgr Livinhac35
Mission du Bugoyé, 12 janvier 1902
Monseigneur et Vénéré Père,
Votre Grandeur m’a sans doute et avec raison, accusé d’ingratitude et
d’oubli. Hélas ! Que de fois cependant le souvenir de Maison-Carrée, des
heures passées près de vous, Monseigneur, m’a consolé et fortifié dans notre
pauvre chère Mission du Bugoyé. Au Bugoyé on vit heureux comme partout,
d’ailleurs, quand la volonté de Dieu conduit et dirige. Comme le travail ne
manque pas dans une Mission nouvelle, l’ennui n’a point le temps de se faire
sentir. Plus que jamais je sens ce besoin du travail ; l’occupation est la meilleure sauvegarde. J’ai adressé à Monseigneur Hirth, pour que sa Grandeur
vous les fasse parvenir, deux lettres sur le Bugoyé. Ecrire quand on connaît
peu est difficile et cependant je veux tenir la promesse que je vous ai faite :
je sais maintenant qu’écrire est nécessaire.
Les Bugoyé nous consolent et sans être trop enthousiaste, je crois que la
Sainte Vierge pourra avoir ici un jour un centre chrétien bon et actif. Chaque
jour les gens viennent par bandes, souvent très nombreuses au catéchisme ;
leur bonne volonté est réelle car beaucoup viennent de très loin. Le grand
progrès c’est qu’on a maintenant confiance en nous, que l’on connaît les
missionnaires, ce qu’ils sont, ce qu’ils veulent. Pour nous, ce point est capital car nous nous trouvons en présence d’une situation critique devant laquelle nous ne pouvons que garder silence et supplier Dieu d’avoir pitié de
35

Lettre du P. Classe du 12 janvier 1902 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 097531.

29

notre pauvre Mission : le missionnaire n’est pas soldat et quand nos pauvres
Bagoyé le comprendront la victoire nous sera assurée sur le paganisme, car
volontiers ces âmes se laissent instruire. Une chose qui nous a frappés ici,
c’est l’humeur batailleuse de ce peuple : ce ne sont que rixes, que coup de
lances ou de muhoro (serpette). Grands et petits se battent, parfois petits
contre grands. Puissent-ils faire passer plus tard cette ardeur dans leurs convictions religieuses. Moins curieux, plus positifs, plus travailleurs que les
Banyarwanda, les Bagoyé sont aussi un peuple plus fort, plus vigoureux,
mais susceptible au possible. J’aime ce pauvre peuple, si nombreux, hélas !
tout à fait polygame ; son pays si beau au bord du Kivu, ses montagnes, ses
grands volcans.
Les malades commencent à nous venir
nombreux. J’ai eu le bonheur de baptiser
cinq petits moribonds : ce sont les premiers
du Bugoyé, un gage d’espérance.
Aurons-nous, Monseigneur et Vénéré
Père, le bonheur de vous posséder ici ;
Monseigneur Hirth, connaissant la filiale
reconnaissance que je vous garde, me la
fait espérer, mais je n’ose croire à semblable bonheur : nous sommes si loin perdus dans nos montagnes !
Grâce à Dieu, la vie commune va sans
trop d’accros, mais ce n’est pas l’idéal et
souvent je dois m’accuser moi-même. Mais
nous ne pouvons pas nous plaindre,
l’entente est bonne.
Peut-être avez-vous appris que j’avais
MGR HIRTH (1903)
été atteint d’une hématurie : j’ai été tout
étonné un jour de recevoir cette nouvelle de Monseigneur Hirth, moi qui
n’avais jamais vu d’hématurie que chez le bon P. Smoor ! A la fin du
voyage, d’Isavi au Bugoyé, pour la première fois j’ai connu les accès de
fièvre, mais pas un seul n’a reparu, et en route je n’ai cessé de marcher à
pied.
Veuillez, Monseigneur et Vénéré Père, bénir votre pauvre enfant et agréer
l’hommage de mon plus profond respect et de ma toute filiale vénération en
Notre Seigneur et Notre Dame,
Léon Classe
prêtre – missionnaire

30

LA MISSION DE NYUNDO SUR LE SOMMET D’UNE COLLINE

31

AU MILIEU DES BANANERAIES (Nyundo – 1907)

4. Récit de voyage : « Du lac Nyanza au lac Kivou »36
Par le R. P. Léon Classe,
missionnaire dans le Rouanda.
C’est dans une des régions africaines les moins connues que va nous conduire le R. P. Classe. Son itinéraire traverse, en effet, le pays mystérieux où
puise ses premières eaux la Kagéra, rivière tributaire du lac Victoria qui est
censée [être] la branche mère du Nil. Nous n’avons donc pas besoin
d’insister sur l’intérêt de la relation suivante concernant une zone que bienpeu d’explorateurs ont parcourue.
En route pour le Bougoyé. – Après la fondation des deux Missions du
Sacré-Cœur et de Reine-des-Saints au Rouanda, le Bougoyé, province du
même royaume située à l’extrême frontière nord-ouest du Vicariat, ne pouvait être oublié. Au dire des voyageurs, cette région renferme, sur ses collines aux verdoyantes bananeraies et dans la petite vallée de la Sébéia, une
population dense et laborieuse ; on pouvait espérer y établir un centre de
mis- sion prospère.
Au mois de février 1901, Mgr Hirth, notre vénéré vicaire apostolique, désignait trois missionnaires pour cette fondation, et, le 31 mars, dimanche des
Rameaux, nous nous mettions joyeusement en route pour le Bougoyé.
En l’absence de la vapeur et de l’électricité, nous prenions simplement le
bâton de voyageur. Procedamus in pace in nomine Domini37 !
Les caravanes africaines se ressemblent toutes. C’est toujours la longue et
monotone théorie des porteurs s’avançant à la file indienne, du même pas
uniforme et lent, à raison de -4 kilomètres à l’heure, le long de l’étroit sentier, qui tantôt serpente sur le flanc des collines, tantôt se déroule en mille
zigzags à travers les plaines, les marais ou les hautes herbes.
Au départ, l’ardeur est grande, les chants et les cris se font entendre de
tous côtés ; mais, à mesure que monte le soleil, la charge devient plus pesante, et seuls, les Ouasoukouma continuent à chanter, tandis que les Basoui
fument énergiquement leurs pipes. Bientôt le silence se fait et l’on n’entend
plus que le bruit des pas, le choc d’une caisse qui tombe, le chant strident des
cigales et parfois quelque porteur attardé, qui accourt en criant pour se donner du cœur. Le soir, au camp, les langues se délient, les Basoui rallument
leurs pipes, les Ouasoukouma se groupent et, pendant des heures, reprennent

L. CLASSE, « Du lac Nyanza au lac Kivou », in Missions d’Afrique, N° 155, Septembre-Octobre 1902,
pp. 409-423.
37
« Procédons dans la paix au nom de Dieu ».
36

32

leurs chants d’une harmonie étrange, et en parties, s’il vous plaît. La fatigue
semble être passée.
Jusqu’au Bougoyé, nous ne devons plus trouver que des chemins accidentés ce ne sont, dans tout le Kissaka et le Rouanda, que collines et marais,
où nous ne cesserons de monter et de descendre – ordinairement dans la terre
glaise détrempée – que pour patauger dans les fondrières, car presque aucun
jour de notre voyage ne se passera sans quelque ondée torrentielle.
La caravane traverse le Gouyounya et le Bougessera (provinces de Kissaka), où elle défile le long de l’immense enceinte de Kàbalé, oncle maternel
du Roi et l’un des trois Grands Chefs du Rouanda. En juin 1900, Kabalé était
venu s’installer au « Lugerero » (endroit d’où l’on espionne) avec un nombre
considérable d’hommes et de vaches pour aller faire la guerre aux Baroundi.
En Europe, on se fait suivre d’un chien : ici, un Mtousi qui se respecte ne
se met jamais en route sans ses vaches qui, pendant le voyage, lui fourniront
le lait dont il se nourrira et le beurre dont il s’oindra le corps.
Les sources du Nil. – Quelques heures de marche nous mènent à la Kagera, que nous traversons lentement dans des pirogues faites d’un tronc
d’arbre, et nous nous dirigeons vers l’Akanyarou, où nous arrivons le lendemain.
L’Akanyarou, comme aussi la Kavarongo – les deux grandes rivières du
Rouanda prennent leur source à trois bonnes journées à l’ouest d’Isavi et à la
même montagne. L’Akanyarou coule, rapide, entre deux forêts de papyrus.
Aussi, le soir, aussitôt le camp établi, nous examinons anxieusement le cours
du fleuve.
Pourrons-nous passer? Voilà ce qui nous inquiète.
« Le gué ordinaire est impraticable ; les hommes n’y ont pas pied, nous
dit le chef du pays. Mais, à un autre endroit, où le lit de la rivière est plus
large, vous n’aurez de l’eau que jusqu’à la poitrine ».
Traverser le fleuve à la saison sèche n’offre guère de difficultés, car la
baisse des eaux permet de se frayer un chemin à travers les papyrus, les
herbes et les racines qui encombrent ses bords et, après maintes chutes dans
quelques mares boueuses, d’arriver jusqu’au gué. Au temps de la masika
[saison de pluie], le tableau change ; le fleuve, grossi démesurément, déborde dans les plaines environnantes et ne forme plus qu’une nappe immense, d’où émergent les panaches ondoyants des plantes aquatiques, mais
dont les bas-fonds cachent d’innombrables racines qui se mêlent,
s’enchevêtrent comme les lianes des forêts et forment autant de pièges où
tombe le malheureux voyageur.
Ces difficultés ne sont pas faites pour arrêter le missionnaire et, le lendemain dès l’aurore, la caravane s’ébranle et s’engage bravement au milieu des
papyrus.
33

Au début, en gens délicats qui tiennent à ne pas salir leurs blanches gandouras, déjà éprouvées par les pluies, nous sautons de notre mieux d’une
racine à l’autre pour éviter l’eau, tandis que les porteurs, peu gênés par leur
pagne que beaucoup, d’ailleurs, ont par précaution roulé sur leur tête rient de
nos efforts et parfois de nos chutes. Hélas ! impossible bientôt de trouver un
endroit sec où mettre le pied ; il faut se résigner. Les gandouras sont relevées
un peu plus haut l’eau s’obstine à monter. Tant pis pour les vêtements, et en
avant avec de l’eau jusqu’à la ceinture ! On reprend la marche ; mais sans
cesse les pieds se heurtent aux enchevêtrements des herbes et des racines ;
on avance lentement, avec peine. Le soleil se lève à l’horizon voilà deux
heures que nous marchons dans le marais et l’eau monte toujours. Elle nous
vient à la poitrine ; on avance quand même. Subitement tout le monde
s’arrête ; impossible d’aller plus loin. Nous sommes arrivés au vrai lit du
fleuve. Que faire? On se regarde avec stupeur.
Passage d’une rivière. – A force de chercher une issue à notre situation,
quelqu’un de nos gens réussit à découvrir deux misérables pirogues qui ne
pourront prendre, par trajet, qu’un homme et deux charges. Et nous sommes
plus de cent ! Bien plus, l’une des barques fait eau de toutes parts.
Singulière caravane ! On ne voit, émergeant de l’eau, que les têtes des
Noirs et les bras des porteurs soulevant leurs charges le plus possible, de
peur que nos étoffes, qui sont la monnaie du pays, n’aient à souffrir d’un
bain. Pour tromper la fatigue, ceux qui n’ont pas encore passé le fleuve
s’arment de tous les projectiles qui leur tombent sous la main, et s’amusent à
faire jaillir l’eau de tous côtés ; grands enfants ! Parfois passent devant nous
des îlots flottants, on les acclame, on les suit des yeux ; mais c’est surtout le
retour des barques qui excite la gaieté. Pauvres vieilles barques ! elles vont
et viennent bravement, menaçant toujours de s’enfoncer, mais qu’importe A
peine sont-elles de retour d’une traversée que nos gens se pressent et se
bousculent pour en prendre possession. C’est à qui passera le premier et
chacun a des raisons à faire valoir celui-ci prétend que sa caisse est plus
précieuse que telle autre, celui-là qu’il est soldat et a le droit de préséance.
Pour ceux qui ont débarqué déjà sur l’autre rive, les misères du voyage
dans la boue et les chutes répétées recommencent ; mais tout a une fin,
même les marais et, vers midi, la tête de notre caravane prend pied sur la
terre sèche. Les derniers porteurs ne sortent du marais qu’à cinq heures du
soir ; ils y étaient entrés vers les sept heures du matin !
A peine les tentes viennent-elles d’être dressées qu’un orage éclate. En un
instant, la rafale fait rage on se cramponne aux poteaux et aux cordes des
tentes ; peine perdue le vent arrache tout, et de nouveau nous voici dans
l’eau et dans la boue. Nous nous consolons en pensant que demain nous
serons à la Mission du Sacré-Cœur d’Isavi. Hélas nous avions compté sans le

34

mauvais temps ; le soleil ne parvient point à percer les nuages qui se fondent
en une pluie fine et froide et l’argile détrempée rend la marche si lente et si
pénible que force nous est de raccourcir notre étape, ce qui nous retarde d’un
jour.
Halte à la Mission du Sacré-Cœur. – Fondée il y a dix-huit mois, la Mission du Sacré-Cœur est déjà prospère. Même le côté matériel ne le cède pas
trop au spirituel. Dans son enceinte en briques séchées au soleil, les indigènes se pressent en foule chaque jour pour se faire instruire ; le dimanche
l’affluence redouble. Oui les espérances sont grandes, la moisson jaunit sous
le chaud soleil de la grâce, secondé par les efforts généreux des missionnaires, et dans quelques années, avec l’aide de Dieu et l’esprit de prosélytisme des indigènes, la mission du Rouanda ne le cédera en rien aux stations
les plus florissantes de l’Ouganda. Isavi n’était pour nous qu’une étape ;
mais pourrons-nous continuer le voyage ? En février déjà, le P. Brard avait
entrepris une excursion au Bougoyé pour y préparer les voies à la nouvelle
Mission. Attaqué à Mouhanda au nord du Bougoyé, il avait dû rentrer à Isavi, après avoir perdu son fidèle Tobie, tombé sous les lances des Bagoyé, et
vu un autre de ses hommes, Kabika, blessé grièvement. Que faire ? A ces
événements, il fallait ajouter la surexcitation du pays en partie révolté contre
le roi du Rouanda, le peu de faveur qu’avait rencontré à la Cour notre projet
d’établissement, la saison défavorable, etc. Mais c’est pour Dieu que travaillent les missionnaires ; il ne saurait les abandonner. Afin de mettre toutes les
chances de notre côté, nous imposons à notre caravane un léger détour pour
nous rendre jusque chez le roi.
A la capitale, l’accueil est froid sous les dehors polis et les belles phrases,
il est aisé de voir que notre présence est importune et que nos demandes ne
sont acceptées qu’à contrecœur. La capitale du Rouanda n’est autre chose
qu’un vaste lougo, ou enceinte, renfermant, outre la case royale, un grand
nombre de huttes, pour la plupart bien construites et assez élégantes. Là se
pressent autour de leur souverain une partie des Grands du royaume. Les
Batousi ou Bahima (au singulier Mtousi, Mouhima) sont des pasteursconquérants qui forment la noblesse du pays. Ils règnent en maîtres sur les
Bahoutou qui sont les aborigènes. Il s’y trouve aussi quelques Batoua (au
singulier Mtoua) ou pygmées, qui auraient occupé cette contrée avant les
Bahoutou.
Sur la colline, peu ou point de cultures. L’œil n’y rencontre que les pâturages nécessaires aux nombreux troupeaux qui doivent fournir le lait et le
beurre aux maîtres du pays.
Quoique le pouvoir soit en réalité exercé par la mère du roi et les trois
ministres Kabalé, Lohimankiko et Roudegembya, le vrai roi est Youhi, le

35

plus jeune des fils de Lwabugiri ou Kigeri, mort en 1894. D’après la légende
(car les Batousi ont peu d’histoire), Youhi ne serait que le dixième successeur de Kigoua, le fondateur de la dynastie mtousi au Rouanda.
Il y a de cela cent ou cent cinquante ans au plus, la terre recevait, dit-on,
un cadeau digne d’elle : Kigoua et sa sœur tombaient du ciel. Devant eux ils
virent trois vases de lait, l’un destiné aux Batousi, l’autre aux Bahoutou et le
troisième aux Batoua ; mais les deux derniers vases se renversèrent aussitôt.
Ils virent ensuite deux nsambi (grues huppées) et des vaches, et de suite ils
se dirent « Possédons les vaches ». C’est pour cela que les vaches sont la
propriété des seuls Batousi. Kigoua eut pour successeurs Kihanga, Ndahiro,
Luganzo, Chilima, Kigeri, Mibambge, Gahindero, Lwogera, Lwabugiri ou
Kigiri, qui alla un peu partout porter la guerre et voler des vaches, jusqu’au
jour où il fut, paraît-il, empoisonné (en 1894) près du lac Kivou. Il eut pour
successeur Youhi, actuellement régnant.
Le cérémonial de la visite royale est peu compliqué. Nos tentes sont dressées près du lougo du roi. Youhi, Lohimankiko, son premier ministre, et
Boushako, chef du Bougoyé, entrent seuls sous notre tente, tandis que les
gens de leur nombreuse suite se groupent le long de l’enceinte. Le roi
s’assied sur le pliant réservé aux souverains, les deux chefs sur des nattes.
Commence alors l’inévitable défilé des cadeaux royaux miel, pombé, vivres,
bois (car ici le bois est rare), puis une soixantaine de chèvres.
On peut causer ensuite ; mais le roi est plus attentif à regarder ce qui se
trouve dans la tente qu’à écouter la conversation, dont tous les frais sont faits
par Lohimankiko, géant Mtousi, au regard dissimulé, où se devine la haine
du Blanc, mais à l’esprit rusé et subtil. Le Père Supérieur demande qu’un
Mtousi nous serve de guide, et se charge de nous procurer des vivres sur la
route, ce qui nous est accordé. La visite royale est terminée Youhi se retire.
Demain, après avoir plié les tentes, nous irons à notre tour chez le roi lui
offrir, en étoffes, un cadeau au moins équivalent au sien.
Trahison. – La caravane reprend alors sa marche, de collines en collines,
de marais en marais et, presque toujours, sous une pluie qui rend les chemins
difficiles, parfois presque impraticables. Dès le premier soir, les vivres manquent un Mtousi jette violemment à terre des œufs que lui demande pour
nous un de nos hommes.
« Voilà pour les Européens » dit-il, et il cherche à frapper de sa lance
notre porteur.
Mouisa, notre guide, promet tout ce qu’on veut, mais rien ne vient. Il est
rejoint en route par Boujinja, un autre Mtousi envoyé, lui aussi, par le roi ;
mais les résultats restent les mêmes.
Au passage de la Nyavarongo, Mouisa et Boujinja cherchent à nous séparer de notre caravane qui a passé déjà de l’autre côté du fleuve avec le Père
36

Weckerlé. « Restez ici, nous disent-ils, et campez, tandis que les porteurs
passeront la nuit de l’autre côté ». Nous refusons et nous traversons le cours
d’eau, laissant cinq hommes derrière nous. A peine commencions-nous à
gravir la rive opposée, qu’un des hommes restés en arrière était noyé par
ordre de Boujinja.
Au camp, évidemment, pas de vivres, et cependant, Mouisa nous a précédés de plusieurs heures chez Boushanuré, le chef de la Nyavarongo. Les
intentions des Batousi apparaissent nettement, ils ont été envoyés, non pour
nous servir, mais pour faire le vide sur notre passage, nous intimider et nous
faire abandonner nos projets. A partir du Lotigo de Boushako, le désert se
fait devant la caravane tous les villages sont abandonnés, les habitants
s’enfuient et vont se cacher dans les hautes herbes pour revenir après notre
passage. Point de vivres Les porteurs fatigués sont obligés, pour ne pas mourir de faim, d’aller dans les bananeraies et dans les champs cueillir quelques
fruits et arracher quelques patates. Plusieurs fois, sur les hauteurs, des
groupes menaçants apparaissent, mais personne n’ose nous attaquer.
Enfin, après dix jours de marches fatigantes, rendues plus pénibles encore
par les ennuis continuels et les difficultés de toutes sortes, la caravane arrive
au nord du lac Kivou, et bientôt les tentes sont dressées sur la plage. On était
au 25 avril et nous avions quitté Marseille le 10 novembre.
Débuts d’une Mission. – Vu des hauteurs qui l’environnent, le lac Kivou
est de toute beauté. Les bords sont dentelés et déchiquetés comme des fjords
de Norvège ; de toutes parts, ce ne sont que gracieuses baies, abritées par des
collines dont les pentes couvertes de bananeraies cachent de nombreux villages ; partout aussi émergent de gracieux îlots, les uns rocheux, les autres
verdoyants enfin, au large, la grande île de Kouijoui laisse voir les cimes
élevées de ses hautes collines.
Le Kivou, c’est le Bougoyé ! Nous sommes donc chez nous ! Mais il y a
encore loin de là à une Mission prospère. Les débuts sont toujours pénibles
et lents. «La nature, disait saint Vincent de Paul, fait prendre des racines
profondes aux arbres avant que de leur faire porter du fruit et, cela même,
elle le fait peu à peu ». Avant de s’installer, il faut trouver un endroit, salubre, bien situé, populeux et à proximité d’une source alors commencent les
travaux de défrichement, de terrassement, de constructions.
D’abord, la Mission n’est représentée que par deux tentes ; puis, bientôt,
s’élève une humble case et une pauvre petite chapelle, toutes deux de roseaux et de chaume, et peut-être aussi misérables que l’étable de Bethléem.
Qu’elle est grande la joie du missionnaire lorsqu’il peut offrir dans sa première chapelle la divine Hostie, avec quelle ferveur il supplie le Dieu des
miséricordes de faire descendre la rosée de la grâce sur cette terre jusque là
inculte, d’y faire germer des fidèles, d’y faire mûrir la moisson des âmes

37

Cette pauvreté, ce dénuement, c’est ce qui fait sa force, c’est ce qui grandit
sa confiance et augmente son espoir en Dieu. Tour à tour terrassier, charpentier, briquetier, maçon, le missionnaire doit tout faire pour attirer les âmes à
lui et les donner à Dieu. En attendant cette heure, nous demeurons logés à
l’enseigne de la Providence et n’avons à compter que sur elle.

LE P. BARTHELEMY ASSIS DEVANT LA PREMIERE HABITATION DES PERES BLANCS
A ZAZA (ca. 1901 ?)

Le pays et ses habitants. – Le Bougoyé est borné au nord par une chaîne
de grands volcans, à l’ouest par le Kivou, au sud par le Rouanda et à l’est par
une vaste forêt vierge.
Au Rouanda, ce ne sont que collines ici, au contraire, toute la vallée de la
Sébéia, qui traverse le Bougoyé de l’est à l’ouest, présente une plaine peuplée, fertile et très cultivée. Ce qui frappe surtout le voyageur à son arrivée
dans ce pays, c’est de voir partout des cultures de bananeraies bien entretenues, indices certains d’une population nombreuse et laborieuse. Au Bougoyé, les huttes, au lieu d’être disséminées comme dans le Rouanda, sont
groupées en petits villages dont quelques-uns renferment jusqu’à vingt

38

cases. Ces agglomérations faciliteront singulièrement l’œuvre des missionnaires et celle des catéchistes. A ces avantages, le Bougoyé ajoute celui d’un
climat relativement tempéré. Evidemment le soleil équatorial s’y fait aussi
sentir, mais l’ardeur de ses feux est adoucie par l’altitude élevée des collines
et par un vent d’est qui souvent fait rage et nous semble « glacial ».
Il y a cependant quelques ombres au tableau. L’eau manque ; sauf les riverains de la Sébéia, les habitants doivent conserver l’eau dans de grandes
cruches. La Sébéia alimente tout le pays, et l’on vient de plusieurs lieues à la
ronde puiser l’eau à la rivière ou au lac. Au sud, dans la région montagneuse,
on a l’inconvénient contraire : les marais qui séparent les collines ne se dessèchent jamais. Les arbres manquent aussi à la beauté du paysage ici, comme
au Kissaka, le bois est rare à peine de loin en loin voit-on sur le sommet des
collines quelques arbres tortueux et rabougris, c’est ce qui explique que dans
les cadeaux des Batousi figurent toujours de petits fagots. A l’est seulement,
sur les flancs de hautes montagnes, se trouvent de belles forêts de bambous ;
mais les Noirs préfèrent cuire leurs aliments avec les feuilles sèches des
bananiers plutôt que d’aller chercher des combustibles à une journée de
marche.
A quel chiffre s’élève la population du Bougoyé ? Il est difficile de répondre à cette question. M. le docteur Kandt qui a parcouru le Bougoyé et le
Rouanda, étudié et levé la carte de ces régions, donne pour la seule vallée de
la Sébéia 1 500 habitants et le chiffre n’est certes pas exagéré. Récemment,
M. le Lieutenant von Gravert disait, au retour d’une expédition au nord du
Bougoyé :
« On croirait le pays désert ; mais chaque repli de terrain fourmille de
monde ».
En effet, le soir, du haut de la colline où se trouve établie la Mission, on
n’aperçoit dans la plaine et sur les montagnes que feux de toutes parts.
Comme au Kissaka et au Rouanda, la population est formée de trois
classes différentes les Batousi, les Bahoutou et les Batoua. Les Batousi sont
des hommes superbes, aux traits unis et réguliers, avec quelque chose du
type aryen et du type sémitique (certains nez sont absolument caractéristiques). Conquérants et envahisseurs, ils sont à la tête du pays, mais, étant
très peu nombreux au Bougoyé, ils sont aussi moins redoutés. Très attachés
aux biens terrestres, ils ne seront très probablement pas les premiers à répondre à l’appel de la grâce. Pourvu qu’il possède des vaches, ait du lait et
du pombé en abondance, le Batousi est heureux et il ne désire qu’agrandir
son troupeau aux dépens des voisins. Si, par malheur, il vient à perdre son
bien ou que la vieillesse lui fasse toucher du doigt son impuissance à
s’enrichir désormais, il s’estime le plus misérable des hommes et en vient
même au suicide.

39

« Ici, nous disait un jour un des chefs du Bougoyé, il n’y a à se pendre
que les vieux qui n’ont plus de vaches ».
Administration du pays. – Province du Rouanda, le Bougoyé dépend du
roi de ce pays. Autrefois il formait un royaume soumis à un chef Mouhoutou, qui fut battu et tué par ordre de Lwa-Baugiri, père du roi Youhi. Son fils
Go-Mayombi, qui s’était mis à la tête des révoltés du Bougoyé, vient d’être
vaincu par M. le Lieutenant von Gravert. Actuellement le pays a pour chef
direct Boushako, résidant à la capitale du Rouanda, mais remplacé ici par
son fils Moulangira et trois sous-chefs : Lwa-Bousisi, « le grand vacher »,
Lwa-Kadigi, « le chef des terres », et Bizilakouzemba, « le chef des hommes
de guerre ». Chacun de ces chefs Batousi a son lieutenant qui le remplace
pendant ses visites à la capitale ; sous eux enfin se trouvent les Batouale
(chefs) de tout rang, dont dépendent les collines et les villages.
Au Bougoyé, l’administration diffère cependant un peu de celle du
Rouanda, en ce sens que les Batousi, moins nombreux, ont dû céder nécessairement une partie du pouvoir aux Bahoutou ; aussi, la plupart des petits
chefs sont-ils de cette race, ce qui n’a pas lieu au Rouanda. Partout la hiérarchie est parfaitement observée et toujours il faut passer par la filière. Le
pouvoir des Grands Chefs n’est que trop effectif ; facilement ils donnent un
coup de lance ou font tomber une tête. Le peuple n’a qu’à obéir c’est à lui de
faire les corvées que commande le Moutoualé et à lui de faire les frais des
cadeaux chèvres, moutons, bananes, pombé, haricots, patates lorsque le chef
en veut offrir.
Chaque année, la province doit envoyer au roi un cadeau ou impôt consistant surtout en miel et en chèvres. Depuis longtemps le Bougoyé, en partie
révolté, n’offrait qu’un maigre présent, et les Batousi n’osaient pas réclamer
le surplus. Cette année, à la suite de l’expédition de M. von Gravert, tout le
monde a été sage, et les montagnes se sont couvertes d’indigènes qui descendaient vers la plaine, portant des cruches de miel. Il n’y aura donc pas
disette de miel à la capitale du Rouanda.
De beaucoup moins bien doués que les Batousi, dont le type est absolument spécial, les Bahoutou sont loin cependant d’être dépourvus d’intelligence ; ils forment la véritable population du Bougoyé et ont certains traits
qui les distinguent de leurs frères des provinces voisines. Grands et bien
faits, les Bahoutou du Bougoyé sont en général mieux constitués et d’une
taille plus élancée que ceux des autres provinces du Rouanda ; beaucoup ne
le cèdent en rien aux Basoukouma. Cette race est aussi d’une moralité un
peu supérieure à celle de la plupart des races noires. Une chose peut-être l’a
préservée : le travail. Aussi les Batousi, leurs maîtres, disent-ils « Nous
sommes contents de nos Bagoyé ; ils cultivent bien ». Le fait est qu’on ne
voit partout que cultures et que tous se font un point d’honneur de savoir

40

manier habilement la pioche. Chaque année, lorsque les pluies ne font pas
défaut, ils font triple récolte de haricots ils ont soin aussi d’en conserver une
bonne partie dans de grandes corbeilles de bambous placées sur un échafaudage de bois et gardées près des maisons. Dès l’âge le plus tendre, le Mouhoutou apprend à se familiariser avec la pioche, et, quand le bébé pleure,
c’est le jouet que sa mère lui donne pour le calmer.
Le revers de la médaille. – Travailleurs, les Bahoutou ont pourtant de petits défauts ; batailleurs et légèrement bandits, ils sont toujours prêts à jouer
de la lance. Cette lance ne les quitte guère : chacun a la sienne, même les
enfants de dix ans ; les bambins la remplacent par un bâton, et il n’est pas
jusqu’aux poupons encore sur le dos de leur mère, qui n’aient au moins une
baguette. Pour un rien, on brandit la lance. Un jour, un Mougoyé vint trouver
le P. Supérieur : « Un de tes hommes m’a donné un coup de bâton si je le
rencontre, je le tue ». Et les menaces ne sont pas vaines, car nos gens sont
entêtés et susceptibles. Ils le sont surtout quand ils se trouvent en corps, et
les habitants d’un même village, d’une même colline, s’estiment solidaires
les uns des autres. Puissent-ils garder cet ensemble pour se convertir à notre
sainte Religion.
A l’amour de la lance, il faut ajouter celui du pombé et du tabac. Le
pombé ! mot magique par excellence pour le Noir ! Le pombé est de toutes
les fêtes, de toutes les grandes circonstances : on se réunit autour du feu et
les cruches passent et repassent à la ronde, déliant les langues, échauffant les
têtes.
Le pombé, ou bière de bananes, se prépare de la façon suivante. Dans un
baquet de bois on entasse des bananes, on les broie, on les brasse ; le liquide
ainsi extrait donne le « pombé doux », bon pour les Blancs, gens délicats et à
la tête faible. Versé dans des cruches, le pombé doux est alors placé dans la
hutte, au-dessus du feu là, bien chauffé et enfumé, il fermente fortement
pendant huit jours c’est le vrai nectar goûté et recherché des Noirs.
« Nous n’aimons que le pombé qui a brûlé, me disait un brave homme ;
on en boit, on en boit, et on ne voit plus rien ; on marche comme cela ».
Et notre homme de lever les bras et les yeux au ciel et de s’en aller en titubant. Les ivrognes sont de tous les pays et partout les mêmes.
A la qualité, du reste, il faut joindre la quantité. Peu et bon ne leur dit
rien ; il faut beaucoup. « Deux Batousi, dit-on, viennent à bout d’une cruche
de pombé mais un Mouhoutou parvient, à lui seul, à en voir le fond. Or, une
cruche représente cinq litres au moins. Aussi, le soir, la gaieté n’est pas rare,
non plus que les coups de lances, et, fort avant dans la nuit, on chante, on se
dispute, jusqu’à ce qu’enfin chacun s’en aille tout trébuchant se refaire des
idées pour le lendemain.

41

Après la bière, le tabac. – Boire et fumer, cela va de pair. Le tabac est
une si bonne chose, dit-on. Or, à défaut de pombé, c’est dans le tabac que le
Mougoyé cherche l’ivresse. La pipe et la blague à tabac font partie intégrante
du costume parfois même, disons-le tout bas c’est le seul vêtement, quoique
le plus souvent les habitants du pays portent une peau de chèvre et un pagne
formé d’une feuille de bananier que l’on effrange. Au reste, le tabac du Bougoyé est très estimé, les habitants du Rouanda le disent avec conviction, et,
au Kissaka, avant notre départ, mes demandes d’informations amenaient
toujours la même réponse :
« Au Bougoyé, ils ont du bon tabac ».
Le Mougoyé ne sort jamais sans être armé de sa pipe ; au travail, en
voyage, dans les causeries, la pipe est toujours de circonstance. Quand une
famille doit quitter sa pauvre hutte pour s’en aller loger ailleurs, elle emporte
avec elle son humble mobilier oh ni compliqué, ni embarrassant une ou deux
ruches, quelques vieilles peaux de chèvres, héritage des anciens, et. la pipe,
la fameuse pipe de famille. Elle est bien, en effet, un meuble commun, car il
n’y en a généralement qu’une par case. En voyage, dans un groupe de six
individus, un seul se charge de la pipe, les autres fourniront le tabac. Au
travail, même organisation, la bienheureuse pipe s’en va d’un piocheur à
l’autre. En route, se rencontre-t-on ? celui qui n’a plus de munition dit tout
simplement à l’autre : « Fais voir, que j’écoute la chanson du tabac » et le
refus est rare. Si ce sont des gens de connaissance, la politesse va plus loin
l’emprunteur garde la pipe et la renvoie après avoir fait une partie de son
chemin. Tous fument, grands et petits, et la plupart dés marmots sont déjà
maîtres en cet art. Ils portent gravement sur le dos leur sac à tabac, costume
unique. A la maison, à peine le poupon peut-il se mouvoir honnêtement qu’il
reçoit la fonction d’aller mettre une braise sur la pipe familiale et, naturellement, il s’essaie au tuyau.
Un dernier mot sur ce sujet : le Mougoyé dépense peu de temps à préparer son tabac il choisit pour le cultiver quelque bon endroit, parfaitement
nettoyé des mauvaises herbes qui pourraient nuire à la croissance de la
plante, et ne s’en occupe plus guère. Les feuilles venues à point sont séchées
et mises en petits paquets : c’est la seule préparation. Souvent même, une
feuille verte, fraîchement cueillie, s’en va tout droit dans le fourneau de la
pipe. Pourquoi être difficile ?
Education des enfants. – Les enfants ! Ils pullulent dans le Bougoyé.
Malgré les misères qu’entraînent après elles la polygamie et une morale
toute païenne ; malgré le peu de soins dont les enfants sont l’objet, ce petit
monde fourmille. Le bambin pousse comme il peut. Le dos de la mère est
son berceau ; il y passe sa journée à califourchon, retenu seulement par un
lambeau de peau de chèvre, c’est ainsi qu’il va avec elle à la rivière puiser de

42

l’eau et au retour il reçoit plus d’une douche. Aux champs, presque à chaque
mouvement de la mère qui tourne et retourne le sol de sa pioche pour en
arracher les patates, le bambin pique une tête. D’aucuns disent que ce pourrait bien être la raison pour laquelle les Noirs ont le nez épaté.
Le mariage. – La polygamie, répandue un peu partout, dans les régions
infidèles, est, ici, presque générale. Ils sont rares, les Bahoutou trop pauvres
qui n’ont qu’une femme. Les malheureuses épouses sont achetées quatre,
huit, dix pioches chez les Bahoutou, et une vache chez les Batousi.
Les cérémonies des noces sont peu compliquées. A la tombée de la nuit,
les gens du village se réunissent autour de la maison du jeune homme pour
attendre la fiancée, en chantant ses louanges. Celle-ci est amenée par sa sœur
ou, à son défaut, par une jeune fille. Le futur s’avance vers sa fiancée, et, en
signe de domination, lui crache sur la tête le mariage est conclu.
Les chants et les cris redoublent, pendant que l’on conduit la mariée dans
la hutte qui désormais est la sienne et elle se retire à l’intérieur pour pleurer.
L’époux, de son côté, s’en va, avec les invités, boire, chanter, danser. Le
lendemain, pour clore la fête, les « garçons d’honneur » tuent une chèvre et
ils festoient à la santé des nouveaux mariés.
Avenir de la Mission. – En résumé, qualités et défauts s’équilibrent à peu
près chez les Bagoyé. S’ils ont dans les veines un sang ardent et s’ils ont
l’esprit vif, ce n’est pas sans motifs particuliers de miséricorde que Dieu leur
a envoyé ses missionnaires.
Actuellement, la Mission naissante commence à s’élever humble et modeste, sur la colline de Nyoundo (le marteau), juste à l’extrême limite sud de
la plaine formée par la vallée de la Sébéia. Comme position, nous ne pourrions désirer mieux : au pied de la colline coule la Sébéia devant nous, bornant la plaine au nord, se dressent de grands volcans éteints ; à l’ouest, le lac
Kivou étale sa belle nappe d’eau, tantôt miroitante, tantôt agitée par les vents
au nord-ouest, les hautes montagnes du Congo dentellent l’horizon de leurs
crêtes escarpées ; à l’est, la grande forêt, la forêt vierge, forme une barrière
infranchissable, tandis qu’au sud s’élèvent de toutes parts des collines couvertes de bananeraies.
Que sera cette Mission ? C’est le secret de Dieu, mais nous croyons pouvoir espérer qu’elle a un bel avenir. Malgré les faux bruits et les préjugés
répandus contre nous, les indigènes commencent à nous apprécier et à venir
en grand nombre à la mission.
C’est par les catéchistes surtout que l’œuvre de Dieu se fera avec le plus
de fruits : il nous faudra, le plus tôt possible, former des jeunes gens et les
établir dans les villages pour instruire leurs frères mais pour cela il faut des
ressources : où les trouver ? Nous nous tournons vers Dieu, le suppliant de

43

susciter des âmes charitables qui veuillent bien s’intéresser à cette Mission.
L’avenir en dépend.
5. Lettre du P. Classe du 17 mars 1903 à Mgr Livinhac38
Sainte Marie du Kivu, 17 mars 1903
Monseigneur et Vénéré Père,
Permettez-moi, je vous en prie, d’unir les humbles vœux à ceux que vous
offrent tous les membres de notre chère petite Société.
Je suis heureux, Monseigneur de pouvoir profiter de cette occasion pour
témoigner à Votre Grandeur de ma reconnaissance et de mon affection toute
filiale. Le Bugoyé, qui m’est si cher, ne m’a point fait oublier les bontés
toutes paternelles de Votre Grandeur à mon égard, et le souvenir de MaisonCarrée me console et m’encourage souvent au milieu de nos difficultés actuelles. Chaque jour je prie pour Votre Grandeur, mais au jour de la fête de
Votre Saint Patron,39 Monseigneur, ce me sera un bonheur d’offrir tout spécialement le Saint Sacrifice à vos intentions.
Je ne sais si notre petite Mission du Kivu marche bon train. Du moins les
épreuves et les difficultés de toutes sortes ne lui manquent pas ; ce qui est
bon signe et donne à espérer pour l’avenir.
La délimitation de frontières entre la colonie allemande et l’Etat indépendant ne se finit pas. Les soldats des deux camps parcourent le pays en tous
sens et malgré le bon vouloir et la patience de la plupart des officiers, il faut
le reconnaître, bien de misères se produisent. Les Bagoyé ne veulent pas se
laisser faire, et il y parfois des morts, puis des représailles,… Actuellement
toute une partie de la population vient de se sauver dans la fôret. C’est une
source de misères continuelles, de réclamations, de défiances.
Daignez agréer, Monseigneur et Vénéré Père avec les humbles vœux,
l’hommage des sentiments de profond respect avec lesquels j’aime à me dire
de Votre Grandeur
le fils reconnaissant et tout dévoué en N.S. et N.D.
Léon Classe
prêtre – missionnaires d’Afrique
38

Lettre du P. Classe du 17 mars 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 097533. En marge de
lettre : « Répondue le 2 juillet ».
39
Léon Ier le Grand fut Pape de 440 à 461. Il est connu pour son intervention dans les controverses christologiques du Ve siècle. Sa position fut adoptée comme la doctrine orthodoxe au
Concile de Chalcédoine en 451. Face à la désintégration du pouvoir impérial, il négocia en
452 avec Attila la retraite des hordes hunniques et en 455 avec Genséric la survie de Rome. Il
est considéré comme saint et docteur de l’Eglise par l'Eglise catholique romaine
(https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9on_Ier_(pape).

44

6. Lettre du P. Classe du 16 septembre 1903 à Mgr Livinhac40
Marienberg, 16 septembre 1903
Monseigneur et Vénéré Père,
C’est à Marienberg que m’a trouvé la bonne lettre que Votre Grandeur a
bien voulu m’adresser. Oh ! Merci Monseigneur de vouloir bien garder
quelque souvenir de votre petit secrétaire d’autrefois. Merci surtout des bons
conseils que vous daignez me donner : patience et douceur, ce sont bien les
vertus absolument nécessaires pour faire un peu de bien auprès de nos chers
Noirs.
J’ai besoin de me redire, de m’entendre dire souvent cette vérité.
Le Bon Dieu, je crois, ne veut plus de moi au Bugoyé qui cependant
m’était de plus en plus cher. Lors de sa visite en Août dernier, Monseigneur
Hirth, désirant ouvrir une voie nouvelle et plus courte pour communiquer
directement par l’Est du Bugoyé au Kiziba, me demanda de Lui servir de
socius. Après vingt-en-un jours de voyage à travers le Mulera, le Ndorwa, le
soi-disant Mpororo et le nord du Karagwe nous arrivions heureusement à
Marienberg.
Beau voyage, magnifique pays surtout dans les provinces du Mulera et du
Ndorwa. Au Bugoyé, nous avons une population de près de 200 000 âmes,
ce qui n’est pas exagéré, dont 50 000 dans un rayon de une heure autour de
la Mission. Ce dernier chiffre a été dûment constaté par Sa Grandeur. Au
Mulera, à quatre journées à l’est, nord-est du Bugoyé, nous avons trouvé une
population à peu près égale. Ce pays, je l’avais déjà signalé à Monseigneur.
Sa Grandeur a été absolument étonné mais aussi peiné. Nous sommes si peu
nombreux. Et les protestants nous menacent ! Le pays est magnifique, c’est
la grande montagne (2 000 à 3 000), population très dense, batailleuse et
pillarde, donc qui a de la vie, les officier,s les Anglais même, qui ont passé
ici, mènent campagne pour faire connaître ces régions. Il faudrait prévenir
les protestants en établissant une Mission au moins au sud des lacs du Mulera (Luhondo et Bolera41) au nord de la boucle de la Nyavarongo. Cette Mission permettrait de jeter ensuite une station au centre même du Rwanda pour
communiquer avec Isavi, la Mission au Sud. Au Ndorwa, à dix jours à l’est
du lac Bunyoni ou des Balunda, il y a aussi des centres populeux bien menacés par les protestants anglais. La désolation de Sa Grandeur en face de tant
de besoins, avec si peu de missionnaires et de ressources m’a fait peiner.
Menacés par les protestants anglais, qui ont demandé officiellement leur
place dans ces pays les plus peuplés qu’ait vu Sa Grandeur, nous le sommes
au sud par les protestants allemands qui ont l’appui des autorités ! Je voulais
40
41

Lettre du P. Classe du 16 septembre 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 097525.
Bulera.

45

vous adresser, Monseigneur et Vénéré Père quelques pages pour les Missions catholiques, sur notre voyage. Monseigneur Hirth préfère attendre dans
sa crainte d’exciter encore les protestants.
Sa Grandeur m’envoie fonder (sauf opposition du Gouvernement) une
Mission au Mulera. J’emmènerai deux Pères de la caravane. Hélas ! je suis
bien jeune et inexpérimenté. Priez le bon Maître, Monseigneur et vénéré
Père, pour que votre pauvre enfant n’entrave pas l’œuvre du bon Dieu. Ce
sera la Mission de l’Assomption au sud des lacs, probablement dans le Bugarula, province du Mulera. Que ne sommes-nous plus nombreux !
De nouveau, en vous remerciant, Monseigneur et Vénéré Père, je vous
supplie de vouloir bien me continuer le secours de vos prières ; mon inexpérience a si grand besoin d’être secourue.
Veuillez agréer, Monseigneur et Vénéré Père, avec l’hommage de mon
profond respect, et l’assurance des sentiments d’entier dévouement avec
lesquels j’aime à me dire
de Votre Grandeur
le fils tout reconnaissant en N.S. et N.D.
Léon Classe
Père Mafr.
Marienberg, 16 septembre 1903,
Le prochain courrier Vous portera quelques pages sur les mœurs et les coutumes du
Bugoyé. Sa grandeur vient de me demander ce petit travail qui forcément sera incomplet.

7. Article : « Description des Mœurs et Coutumes des Bagoyé »
par le P. Classe (1905)42
Vicariat Apostolique du Nyanza Méridional
Mœurs et Coutumes des Bagoyé
Parmi les peuplades nombreuses qui habitent autour des Grands Lacs
africains, les coutumes ne diffèrent pas tellement que ce qui se dit de l’une
ne se puisse aussi parfois appliquer aux autres. En parlant de Bagoyé, cantonnés à l’est du Lac Kivu et au sud des Grands Volcans, je n’ai nullement la
prétention de ne dire que du nouveau. Mon but, Chers Lecteurs des Missions
Catholiques, serait de vous intéresser quelque peu en vous faisant connaître
davantage un peuple auquel vous avez déjà fait la charité de vos prières et de
vos aumônes.
L. CLASSE , Mœurs et Coutumes des Bagoyé (1905), A.G.M.Afr., N° O89/1. L’article corrigé a été
publié dans la revue « Les Missions Catholiques », N° (1905), pp. 411-414, pp. 425-428, pp. 437-440.
42

46

I. – Les Bagoyé : leur origine – leur langue.
Regardez la « carte des Mission catholiques » du Centre Africain. A l’Est
du Lac Kivu, toute cette région montagneuse et volcanique occupée par les
premières lettres du mot « Mpororo », c’est le Bugoyé. Là, s’est formé un
peuple nombreux, robuste, très différencié de ses voisins les BanyaRwanda,
dont il parle la langue. Grand, fort gaillard à la puissante ossature, bien
membré, bien musclé, le Mugoyé n’a rien du type pur, svelte, élancé, des
traits fins et réguliers des Batusi, voir même des Bahutu du Rwanda. Il est un
peu bâti à coups de hache ! Les travaux fins ne lui vont pas : ils s’écrasent
entre ses doigts trop gros ! Il est intelligent, bon enfant et dur au labeur.
Point de nez trop aplatis, de lèvres lippues, ou de membres grêles et décharnées. Le type, sans être fin, est assez régulier et ne présente aucune de ces
difformités naturelles ou acquises si fréquentes chez les Nègres. Chacun se
vante d’avoir un beau nez, un nez de Mutusi, et les malheureux trop bien
doués sur ce point n’échappent guère aux lazzis du moindre bambin. Les
grosses lèvres aussi sont fort remarquées : ce qui faisait dire à un enfant de la
Mission : « Le bon Dieu m’a donné… un museau, est-ce que je le puis changer pour une bouche ? » Par contre, ne prétendez pas que les Nègres n’ont
points de mollets. Voyez plutôt nos montagnards. Ils peuvent concourir avec
les plus beaux suisses de nos cathédrales.
Au moral, le Mugoyé fait aussi bande à part. Fier, d’humeur pillarde, toujours batailleur et colère, il est d’une très grande susceptibilité. L’injure chez
lui est très vivement ressentie et elle ne se pardonne pas. Les querelles de sa
famille, de sa tribu sont les siennes. Sa successibilité augmente lorsqu’il
s’agit de son indépendance. Il ne craint nullement de dire à son chef « qu’il
n’est qu’un chien », et souvent il préfère quitter son champ plutôt que
d’obéir ou de payer un impôt.
Au Bugoyé, le costume n’est pas compliqué : les étoffes sont rares. Une
peau de chèvre invariablement placée sur le côté gauche – le droit a besoin
d’un peu d’air et de lumière – sert de veste et de pantalon. A part les petits
qui n’ont à user que leur complet noir, parfois une mince ficelle, nulle part
on ne voit de nudité. S’ils sont pauvres, ces gens sont décents, et le malheureux qui s’oublierait sur ce point serait de suite vertement relevé. La tête est
rasée à l’exception de minces bandeaux, hauts et bien beurrés, qui dessinent
sur le crâne différentes arabesques, suivant la famille. L’inévitable blague à
tabac, portée autour du cou ou sur l’oreille, et la pipe retenue à une mèche de
cheveux complète la coiffure. Le peigne, en forme de grosse fourchette de
bois, s’attache à la ceinture.
Aux Noirs il faut aux bras et aux jambes une charge d’anneaux variés de
cuivre, de fer, voire même d’herbe. Pour un Mugoyé un bras sans anneaux
ressemble à une manche de pioche et des jambes nues à des piliers de
47

huttes ! De chaussures point. Dans les laves cependant nos gens en voyage
se font ses sandales en écorce de bananier. Une paire dure la journée, mais la
première bananeraie venue fournit la matière première, et le cordonnier ne se
paie pas.
Jusqu’à l’époque de son mariage, la jeune fille se coiffe comme les
hommes. La jeune mère, elle, se rase la tête et ne garde qu’une mince couronne autour du crâne. Dès cette époque aussi elle s’attache à la ceinture des
cordelettes où sont enfilées des rondelles de fer. Plus la ferraille n’est lourde,
mieux cela vaut. Madame s’annonce de loin et le cliquetis des chapelets vaut
le froufrou des robes. En temps ordinaire la femme porte deux ou trois peaux
de chèvre, celles de mouton sont méprisées ; aux grands jours, elle les remplace, si elle en a le moyen, par une ample peau de vache. C’est le costume
de gala précieusement gardé jusqu’à que les rats l’aient transformé en une
dentelle par trop légère et trop à jour !
L’huile de ricin, rarement le beurre rance (il est trop cher), est le complément indispensable de toute toilette. Sous son enduit de graisse, le Noir
est frais et pimpant ; peu huilé il ressemble, dit-il, à une vieille cruche fendillée couverte de suie !
Les Bagoyé, avons-nous dit, se différencient nettement des Banyarwanda.
La formation de ce peuple est un des plus frappants exemples de ces immigrations en masse qui, souvent, ont lieu chez les Noirs : elle est de date toute
récente. Les Nègres d’ordinaire remontent assez peu loin dans leur histoire et
leur chronologie et peu fournie. Quelques faits assez récents, des légendes
plus ou moins extraordinaires, c’est ce qu’ils indiquent. Les Batusi par
exemple, ne citent guère que dix Rois prédécesseurs du Souverain actuel du
Rwanda, et le premier, disent-ils est descendu du ciel. Ici tous sont d’accord.
Le souvenir des premiers qui vinrent défricher le Bugoyé est encore vivant et
les vieux se souviennent d’avoir vu leurs enfants. A peine l’immigration
primitive remonterait-elle à une centaine d’années.
« Partout, disent les anciens, la forêt étendait son domaine sur le Bugoyé.
Seuls les Batwa (auxquels ont applique peut-être à tort le nom de Pygmées)
y habitaient, vivant de la culture de leurs petits champs de pois et surtout du
produit de leur chasse. Du Sud du Kivu, une famille dégénérée de Batusi
remonta vers le Nord, vers les Volcans. Les Bagwabiro s’établirent sur la
rive droite de la Sébia, rivière torrentueuse qui sort de la forêt au Kingogo et
va se jeter dans le Kivu après avoir coupé entièrement le Bugoyé de l’Est à
l’Ouest. C’est sur cette même rive de la rivière, sur les collines qui
l’avoisinent, que maintenant encore sont cantonnés le plus grand nombre des
représentants de cette famille. Quelques-uns seulement gardent leur type
original assez pur. La plupart, par leur union avec les Bahutu n’ont conservé
de leur race que la fierté native. Cultivateurs et mangeurs de haricots comme

48

le vulgaire, ils sont souvent l’objet des railleries : on les appelle de « gros
Batusi sans vaches ! »
A peu près vers le même temps, d’autres familles, de sang Manyema,
s’échappaient du Kameronsi, du Gishari, et venaient se réfugier au milieu
des montagnes du Bugoyé. La crainte des anthropophages, leurs cousins,
avait été le mobile de l’exode. De là vint le plus grand nombre de familles :
Bashobyo, Badaha, Bahuma, Bahunde…Enfin du Nord-est, du Ndorwa émigra aussi une famille, les Bambari qui s’établirent sur la frontière Est du
pays.
Bagwabiro, BanyaGishari, Banyandorwa, dès leur arrivée, se mirent à
l’œuvre. Les bananeraies furent créées peu à peu et bientôt de riches cultures
apparurent dans les clairières défrichées. Chaque année encore nous voyons
la forêt attaquée par les Bakiga (gens de la partie plus élevée du pays) et les
grands arbres, si longtemps respectés, tomber misérablement sous la hache et
le feu, et faire place aux champs immenses de pois, de maïs et de tabac. Si
l’on n’y prend garde, le bois bientôt n’existe plus dans ce beau pays tant est
raide le travail de défrichement. Nulle pente, si abrupte fût-elle, n’arrête le
travail des déboiseurs. Au milieu des champs nouvellement ensemencés,
comme pour attester la hâte de l’ouvrier, se dressent encore, demi carbonisés, les troncs des beaux arbres sacrifiés.
Tout en conservant le souvenir de leur pays d’origine, ces éléments divers, sous l’action du temps et des alliances, se sont fondus et ne forment
plus qu’un seul peuple. Seule, la population autochtone, les Batwa, est demeurée à l’écart, libre, indépendante, rebelle à toute assimilation. La langue
dans tout ce pays est celle qui est parlée au Rwanda, mais plus rude, comme
aussi son climat et ses montagnes, est chargée d’éléments étrangers. Les
gens se plaisent dans les verbes à employer, les formes applicatives et ont
une certaine difficulté à prononcer l’ s. Plus fournie d’aspirations, cette
langue tient (une sorte de) le milieu et pourrait être considérée comme une
transition entre le Kigwe, langue parlé au Sud du Victoria Nyanza et le Kinyambo, le Luziba et le Luganda, parlés à l’Ouest et au Nord. De ce parler
un peu rude, émaillé d’incorrections, les Batusi et les gens du Rwanda ne (se
font faute) manquent pas de se moquer. « C’est du Lushi ! » Ceux qui s’en
servent sont des « Bashi ». Des sauvages qui parlent une langue barbare.
Autrefois, lorsque nous parlions de monter au Bugoyé : « Oh ! vous irez au
Bushi ? », disait-on. Les Bagoyé d’ailleurs se froissent peu du mot : « Nous
sommes des Bashi du Bugoyé ; eux sont les Bashi du Rwanda. Et puis ils
nous craignent ! »
Rude dans son parler, le Mugoyé, l’est aussi dans ses manières, mais tient
à être poli. Point de longues formules. Le Mugoyé a tôt fait de saluer un sien,
ami, et le passant inconnu n’a que à poursuivre tranquille son chemin sans

49

s’inquiéter qui il croise. Mais le chef ? S’il veut saluer, qu’il salue le premier. Ce n’est pas manque de respect, mais pure politesse. C’est le droit du
supérieur de saluer le premier. Saluer d’abord quelqu’un qui lui est supérieur
en âge ou en dignité serait une grossière injure, source de disputes, peut-être
même de coups de lances. Le Mugoyé est prompt et la lance en ses mains
devient trop facilement une arme dangereuse ! Habitué à sa politesse,
l’Européen a [de la] peine se faire à cette manière d’agir. Longtemps après
notre arrivée, rencontrions-nous un chef par exemple, nous nous étonnions
de son peu d’empressement à saluer. Saluer des Blancs le premier, jamais !
Le brave homme ne voulait pas être grossier à ce point. La mort seule, sans
doute pour le baudet de la fable, eût été capable d’expier son forfait !
Deux Bagoyé se rencontrent-ils, gravement ils se prennent mutuellement
les bras sans mot dire. Un moment après, « Amasho » commence le plus âgé
ou le plus élevé en dignité, et la litanie se poursuit rapidement – Comment te
portes-tu ? – Es-tu venu en paix ? – Es-tu fort… – » Jamais non plus un honnête Mugoyé ne quitte sans prendre congé « Ndasezéye ». Un homme veut-il
cependant saluer un chef accompagné de ses suivants, il adresse son salut à
l’un de ceux-ci. D’eux aussi il prend congé, mais le tout est à l’adresse du
chef. Il suffit de s’entendre !
Les petits enfants font exception ; ils saluent leur père. Pas longtemps !
La bonne habitude s’émousse tôt et le marmot est-il tant soit peu grand, qu’il
ne sait plus qu’insulter. Le Père se venge en appelant le polisson « mwana
w’ibga ! fils de chien ! ». Tel père, tel fils. Les proverbes sont dangereux !
La politesse a aussi d’aimables exigences. Apporte-t-on en cadeau du
miel, du pombé…, les convenances exigent que les donateurs gouttent et
boivent le premier. Récemment voyageant avec notre Vicaire Apostolique,
Mgr Hirth, un brave homme, vrai sauvage celui-là à en juger par sa tête,
apporte une cruche de pombé. Sans façon, il saisit le gobelet de Sa Grandeur,
se verse une rasade et en boit la moitié. « Bois maintenant, il est bon ! »
Entre gredins habitués à s’offrir du poison, la politesse n’est pas vaine.
Dans la formule polie, il se cache aussi parfois une certaine malice. Un
suivant dira à son maître qui glisse ou fait un faux pas : « Prends garde, toi
qui as donné une vache ! » C’est une manière honnête de rappeler qu’il ne
sert pas avec désintéressement, qu’une récompense serait fort bien reçue.
Tombe-t-il ? On lui dit : « prends garde… prends courage ! »
II. – La vie privée : les villages – constructions des huttes –
la vie au village – industrie
Avec ses hautes collines, jetées raides à pics et comme au hasard par le
remouds formidable des éruptions volcaniques, le Bugoyé a un cachet tout
spécial. Partout sur les pentes les plus abruptes, sur les sommets les plus

50

élevés s’étagent d’interminables champs de haricots, de pois, de sorgho, de
patates douces, ou de verdoyantes bananerais. Pas un pouce de terrain qui
demeure inculte. Les Bagoyé sont divisés en familles ou clans et chacune
d’elle occupe une, deux, trois collines ou plus suivant sont importance et sa
force. Les grandes agglomérations de huttes sont rares et chacun construit sa
demeure (hutte) sur son terrain là où il veut. D’ordinaire deux, trois familles
vivent ensemble dans la même enceinte, cachée au milieu des bananeraies,
c’est un « lugo ». Les lugo sont très rapprochés et facilement en quelques
instants se peut rassembler une foule nombreuse. Toutes les huttes sont construites en roseaux et en paille et ne diffèrent les unes des autres que par les
dimensions ou le soin avec lesquels elles ont été construites.
Construire une hutte n’est pas un grand travail. Demandez à un Mugoyé
comment ici l’on bâtit, il vous répondra : « On brasse du pombé, on cuit des
haricots ». C’est vrai ! Personne ne construit lui-même sa hutte. D’abord
notre homme se met en quête d’un emplacement, pas bien grand ;
« l’empreinte d’un pied d’éléphant », disait un rien ! Gravement il sacrifie
aux esprits ou bien afin de ne pas être tué par eux. Certains déposent un peu
de beurre sur une feuille ; s’il reste intact le lendemain, c’est que l’endroit est
bon ; qu’un chien l’ait trouvé et avalé, le séjour est dangereux. Deux ou trois
charges de bambous à rapporter de la forêt constituent le dernier travail du
futur propriétaire. Le pombé à point, il fait saisir au ban et à l’arrière ban du
village que la construction va commencer. Les volontaires arrivent ; les unes
cherchent l’herbe, les autres tressent et attachent les roseaux. La hutte monte
et s’achève sans que le maître y mette la main : sa seule occupation est de
boire et jaser. Entre deux ligatures, les ouvriers font de même. Le soir, tout
ce monde, la hutte terminée, mange et s’enivre en chœur : c’est paiement.
La porte cependant manque encore. Elle ne se fait que plus tard, moyennant autre liquide. C’est la coutume. Souvent maintes maisons vieillissent
sans avoir vu leur façade achevée. Le Noir n’est pas difficile, et puis la maison croule si vite ! Riante, pimpante, toute verte au début, elle blanchit, noircit, s’effondre ; puis étayée de tous côtés et semblable à une vieille motte de
paille avariée, elle dure encore un peu jusqu’au jour ou son maître, craignant
d’être enseveli sous ses ruines, la démolit lui-même.
Souvent aussi le feu réduit en cendres le palais. C’est tôt fait. En vain le
propriétaire plante-t-il sa lance devant la flamme, pour l’arrêter ; en quelques
minutes la hutte brûle et parfois ses voisines. A peine un feu de la Saint
Jean !
Si petite soit-elle, le Noir tient à sa hutte. Il y dort tant ! Sous la pluie et
les jours sombres [qui] sont nombreux au Kivu, il ne faut pas chercher les
Bagoyé. La montagne est mauvaise, les chemins affreux et nul ne tient à …
se promener dans la boue glissante. Qui est obligé de sortir s’arme de deux

51

solides bâtons et prudemment, s’aidant de droite, s’aidant de gauche
s’efforce ainsi de garder l’équilibre. Ces petits sentiers, toujours inclinés, que
de chutes ils rappellent… même au missionnaire !
Au soleil tout le monde revit. La montagne retentit de mille cris. Les
hommes, le bâton sur l’épaule gauche, s’en vont, flânant en quête d’un peu
de pombé, ou bien, accroupis au soleil, jasent parlant surtout de l’abondance
ou de la pénurie des vivres, des vols les plus récents ou les plus audacieux.
De leur côté, les femmes font retentir les pilons en cadence, écossent pois et
haricots, ou tressent des nattes grossières. Toutes enquêtent à l’envie pendant
que les petits se roulent dans la poussière sans crainte, et pour cause, de
souiller leurs vêtements. Au temps de la récolte du sorgho, le groupe des
commères se transporte au bord de la rivière. Tout le jour durant, elles surveillent, ah ! sans perdre une parole, d’immense paniers pleins de grains
qu’elles ont placés dans l’eau pour hâter la germination. Ce grain germé,
elles le boiront ensuite pour en faire une bière épaisse qui n’enivre pas, diton, mais produit un lourd sommeil ?
Ici, de fait, sorgho et bananes se boivent. Le Mugoyé a un faible pour la
bouteille ! La banane qui ne lui donne pas de pombé n’est pas bonne : il lui
faut tout boire, même le sorgho ! « Des haricots, de la viande et du pombé,
voilà qui fait un homme », dit-il.
Aussi partout, le soir, dans les bananeraies, retentissent les chants divers.
En cercle autour des cruches, les hommes boivent à l’aide d’un long chalumeau le précieux nectar. Les femmes, dans leur coin, causent lançant de
furtifs regards sur le liquide. De par leurs seigneurs, il ne leur est permis de
boire qu’une fois : « le pombé leur ferait mal ! » La femme ne peut non plus
suivre son mari lorsqu’il va boire ailleurs ; elle doit garder la maison. Nul ici
en effet ne quitte son logis sans en confier la garde à quelqu’un : entre voleurs on se connaît !
La nuit s’avance. Les cruches succèdent aux cruches jusqu’à ce que le liquide soit épuisé ; les buveurs se séparent. Les uns vont droit s’étendre dans
la bananeraie : ils ont si sommeil ! Les autres, trébuchant, gagnent leur logis,
mais non sans accoster les bananiers et les frapper amicalement : « Bonjour,
Père ! » Le pombé était si bon ! si abondant ! C’est aussi l’heure des coups
de lances, des rixes sanglantes, souvent mortelles !
Avec le jour, les vapeurs du pombé se dissipent, les idées deviennent plus
claires et le Mugoyé retrouve son travail ; Partout cultivateur, il exerce encore quelque métier suivant la région. Sur la lisière de la forêt, les « Bakiga »
chassent avec ardeur les singes, les chats tigres et les antilopes. L’éléphant
aussi est recherché pour sa viande et ses défenses. Pour prendre ce géant de
la forêt, le chasseur installe haut, entre deux arbres une liane portant une
lourde masse de bois garnie à sa base d’un fer aigu. Une autre liane cachée à

52

terre en travers du sentier est reliée à la première de telle façon qu’un heurt
produit un déclanchement, et fait tomber le bélier suspendu. Vienne
l’éléphant, il heurte la liane, la masse tombe et le fer s’enfonce dans la nuque
de l’animal. Etourdi, perdant son sang, il fuit. Le chasseur le poursuit de loin
et lorsqu’il tombe épuisé il en vient facilement à bout.
Parfois, et ce sont les Batwa qui ont le monopole de ce procédé, le chasseur, muni d’une lance à hampe courte mais au fer long et acéré, se campe
dans le sentier, son arme appuyée à terre. L’éléphant vient, l’homme l’excite,
il charge. Sans détacher sa lance, le chasseur en dirige la pointe contre le
poitrail du monstre. L’éléphant charge, s’embroche. Agile, l’homme se jette
de côté. Au milieu du fouillé de la forêt vierge, la poursuite commence :
l’homme fuit ; l’animal se heurte aux arbres qu’il brise, il enfonce toujours
d’avantage le fer et bientôt il tombe à la merci du chasseur.
Les riverains du Kivu s’adonnent à la pêche. Dans leurs mauvais petits
troncs d’arbre creusés, ils ne craignent pas d’affronter le lac si souvent soulevé par la tempête. D’autres, plus artistes ou plus pauvres (une barquette se
vend deux chèvres) unissent deux troncs de bananier et à cheval sur ce frêle
radeaux pagayent allègrement. Le Kivu, il est vrai, n’a pas de crocodiles et
ses eaux surchargées de carbonate de soude, n’abritent guère que des loutres
et des poissons inoffensifs.
Dans l’intérieur, potiers, vanniers, cordiers, tisserands, fabricants d’arcs
et de flèches, exercent en paix leur métier. Les forgerons eux sont moins
estimés : ils sont si voleurs ! Aucun Mugoyé ne fait forger une pioche sans
assister à l’opération. Lorsque le fer est blanc, l’artisan le frappe à coups
redoublés, les étincelles jaillissent en tous sens et les assistants se reculent
précipitamment. L’habile forgeron en profite pour cacher un bout de fer.
C’est autant de gagné.
Voler d’ailleurs ici et un art et un métier. Les professionnels sont connus
de tous et savent choisir l’heure et le temps favorable. Une nuit obscure,
pluvieuse, alors que le vent souffle dans les bananeraies et étouffe le bruit, a
leurs préférences.
Pendant le jour nos voleurs ont reconnu la place. Le soir venu, pendant
que dans la maison tout le monde jase et se chauffe, ils creusent doucement
un trou sous la paroi de la hutte. Leur ouvrage terminé, ils vont s’asseoir à
peu de distance, attendant que le sommeil soit venu endormir les causeurs.
Plus de bruit ! Doucement l’un des voleurs se glisse dans la hutte, arrivé au
foyer et tout en inspectant le mobilier, frappe légèrement pour s’assurer que
tout le monde dort. Nul ne se réveille : avec un peu de sel il fait taire les
chèvres et prestement les passe à ses compères. Les pioches, le miel… suivent le même chemin. Le propriétaire se réveille-t-il, les rusés voleurs se
sauvent par plusieurs chemins pour protéger ainsi leur butin.

53

C’est le métier lucratif par excellence ; dangereux cependant. Souvent un
coup de lance est tout le butin du voleur. Un frère n’épargne guère son
frère ! Pris vivant, le voleur de nuit est empalé, à moins toutefois que sa famille ne le veuille racheter. Un jour, près de la Mission un de ces professionnels fut prit : il avait volé une vache à un Mutusi. Condamné par le chef,
la famille pour le racheter donna une vache. Le lendemain, la perte de leur
vache mordait fort au cœur tous ces braves gens. Ils ramenèrent leur prisonnier.
« Rends-nous notre vache, voilà ton voleur ». – Il est à vous, dit le Mutusi, gardez-le bien et soignez-le pour qu’il recommence bientôt. Les demandeurs s’en retournaient, mais de rage ; ils tuèrent à coups de bâton celui que
la veille ils avaient délivré du pal.
Pour les enfants, le châtiment est terrible aussi. Lorsqu’ un petit montre
pour le vol un talent trop précoce, la mère lui attache autour des mains de
vieux bouts de nattes. Sans hésiter, elle y met le feu et maintien l’enfant
jusqu’à ce que les chairs consumées ne lui laissent qu’un informe moignon.
Plus souvent l’enfant est attaché à un arbre et le père armé d’un bâton lui fait
un long bout de morale en action.
III. – Vie sociale.
Se créer une famille, avoir des enfants est pour le Noir une grosse préoccupation. Et beaucoup à les croire, ne voient d’autre raison à la polygamie.
« Qui donc me soignera, me fera du feu, me donnera à manger dans ma vieillesse si je n’ai pas d’enfants ? » Sur la route qui mène à la résidence du chef,
le Mugoyé rencontre-t-il un pauvre vieux qui malgré ses rides et ses cheveux
blancs porte un lourd fardeau, ou le voit-il péniblement cultiver son petit
coin de terre : « Vois celui-là, dit-il, il n’a pas d’enfants, il est maintenant
comme un chien ! »
Vers seize ans, le jeune homme se croit en âge de se marier. Il lui faut
« sa cuisinière ». Pour obtenir la jeune fille qu’il a en vue, le galant fait un
brin de toilette. Rasé de frais, bien beurré ou enduit d’une bonne couche
d’huile de ricin, il se dirige, accompagné d’une cruche de pombé vers la
demeure de son futur beau-père.
– « Que veux-tu ? » demande le maître du logis.
– « je viens chercher une femme dans ton lugo ».
– « Donne-moi une vache et je verrai si ma fille te convient ».
On se presse autour du liquide précieux. Le nzoga (boisson) monte à la tête
et parfois, dans sa joie, le fiancé, ne se rendant plus compte de la situation
prend le beau-père pour un tambour et le rudoie tant et si bien que le contrat
est rompu. Il faut chercher ailleurs ou payer dommages d’intérêts.

54

Le marché conclu, il faut trouver les marchandises nécessaires pour payer
la main de la jeune fille. Autrefois, alors que la plupart des Bagoyé possédaient des vaches, une jeune fille se payait une vache et son veau ou bien un
taureau. Depuis l’épizootie terrible qui, il y a une dizaine d’année, fit périr la
presque totalité des bêtes à cornes, le Mugoyé ne donne guère que sept à dix
chèvres et cinq ou six pioches, sans compter les petits cadeaux de bonne
main, à la belle mère, aux frères… etc. La note est encore assez élevé, mais
le prétendant ne paie qu’au fur et à mesure de ses moyens et peut se marier
lorsqu’il a avoué la moitié de la dot. Au Rwereri, au Nord du Bugoyé, où
l’eau est rare (il faut la chercher à quatre heures de marche) en été il faut
ajouter deux jarres d’eau !
Les parents de la jeune fille ne donnent que la corbeille de noces : un panier de bambou contenant une ou deux peaux de chèvres, et un petit pot
d’huile de ricin : la robe et la pommade ! Autrefois ils étaient soumis à une
certaine redevance, cependant lorsque la vache reçue était très féconde, leur
gendre avait le droit de se chercher gratis une seconde femme dans la famille.
Les arbres données et la maison des jeunes gens construite, a lieu le mariage. Dans l’après-midi le mari envoie à sa fiancée une cruche de pombé
bien à point : pour hâter son arrivée ! A la nuit tombante ses amis se réunissent devant sa hutte et commencent à chanter. La jeune fille est amenée par
ses parents et ses amis. On la conduit jusqu’à la porte. Là on lui met un petit
enfant sur le dos : elle sera mère, qu’elle sache remplir ses devoirs. Puis on
lui présente la cuiller pour tourner la bouillie de sorgho et enfin un arc ; elle
devra reconnaître la suzeraineté de son seigneur et savoir le soigner en bonne
ménagère ! Le mari dépose alors dans la hutte son arc et ses flèches. C’est la
prise de possession ! Dans certaines familles le mari verse aussi sur la tête de
sa fiancée un peu de lait. Parents et amis, laissant la jeune femme chez elle,
se réunissent alors autour des cruches de pombé et la fête bat son plein la
nuit durant. Le lendemain les jeunes gens qui ont accompagné le mari reçoivent une chèvre, c’est leur dû. Quelques jours plus tard, la jeune femme rend
visite à ses parents. Elle en reçoit une chèvre ou un peu de viande : la moitié
sera pour son seigneur et le reste pour sa nouvelle famille ou mulyango.
Notre homme est maître de maison ; « Il a sa vache », disent les Bagoyé.
Posséder une, deux vaches signifie en langue courante avoir une ou deux
femmes. La galanterie varie de pays à pays. Il suffit de s’entendre sur le sens
des mots ! La lune de miel n’a pas souvent longue durée. Pour les jeunes
gens surtout de seize à vingt ans, le mariage est aussitôt rompu que contracté. Impatient de faire la loi chez lui, c’est le mari sans expérience qui, trop
exigeant congédie sa cuisinière. Un homme comme lui ne se traite pas à si
peu de frais. Parfois c’est madame qui trouve le mari trop jeune. « Je ne veux

55

pas qu’un enfant me commande ! » Et sans façon elle met le malheureux à la
porte. C’est un mariage manqué : il n’y aura plus de rapprochement
Dans les mariages plus rassis, il survient aussi des séparations mais temporaires. Maltraitée, la femme s’enfuit chez ses parents et le mari doit aller
plaider devant son beau-père. Si, enfin de compte, elle perd son procès, une
cruche de pombé paye les frais et la fugitive réintègre le logis. Le mari a-t-il
tort, il n’en sera pas quitte à moins d’une chèvre. Parfois cependant les pourparlers n’aboutissent point ; la fugitive fait la sourde oreille. Les petits cadeaux interviennent et le mari, contrit d’avoir perdu « sa vache » apporte
tantôt du pombé, tantôt de la viande. S’il échoue encore, les parents lui doivent donner une autre femme ou restituer ce qu’ils ont reçu lors du premier
mariage.
Souvent le dernier versement de la dote ne se fait que fort tard, avec peine
et amène d’interminables procès. Donner est toujours pénible ici, même
lorsqu’il s’agit d’éteindre une dette ! Souvent il y a refus absolu. Dans ce cas
les parents de la femme, ou se payent d’eux-mêmes et de force, ou agréent
une transaction si de cette union est issue une petite fille. Grandisse l’enfant
et arrive le moment de la marier, la moitie de la dot ( !) reviendra aux
grands-parents et l’autre moitié au père endetté.
Le point capital dans tous ces mariages est l’achat. Rarement il arrive que
le jeune homme enlève sa fiancée sans crier gare. Les jeunes gens
s’esquivent laissant les beaux-pères régler leur différend. Les parents de la
jeune fille ne perdront tout recours que le jour où en échange de « leur
vache » ils auront reçu pioches et chèvres.
Le temps est venu où la famille va s’augmenter par la naissance d’un enfant. Une fille est surtout bienvenue : n’apporte-t-elle pas avec elle la richesse. Déjà l’on spécule sur son futur mariage. L’enfant est-il né, vite l’on
cherche deux petits roseaux. Pendant que la belle-mère tient le poupon la
jeune mère entame avec son roseau le cordon ombilical. « Que la variole ne
te tue pas, dit-elle, que la dysenterie et les maladies de poitrine
t’épargnent ! » Et elle coupe toujours jusqu’à ce qu’elle ait épuisé son répertoire de maladies et de calamités. Le sixième jour après la naissance de
l’enfant, on plante des courges contre la hutte, et après avoir offert un cadeau
à Biheko, on lui donne un nom. Certains enfants ont deux ou trois noms : un
du père, l’autre de la mère et de dernier de Biheko. Le nom est presque toujours tiré des circonstances de la naissance. « Se makoma », « il a pour père
les feuilles du bananier » sera réservé à l’enfant né dans une bananerai. Venu
au monde le matin il se nommera « Se Kitondo » « le matin est son père ».
« Nya mbogo », « la mère au buffle » (parce que) le jour où elle allait avoir
un enfant, la mère était à la forêt et vit un buffle. « Nya kamen’amaggi »,
« la mère qui brise les œufs », au moment de la naissance de la fillette près

56

du lit de la mère, une poule couvait et les poussins à ce moment brisaient
leur coque !..
Dans la famille, l’enfant occupe assez peu de place. C’est un petit chien,
on ne s’en occupe guère. Retenu par une peau de chèvre sur le dos de sa
mère, l’enfant ne quitte guère ce berceau ambulant que pour se rouler dans la
poussière : il n’a pas, il est vrai, de robe à salir. Plus âgé, il gardera les
chèvres et en retour trouvera un peu de nourriture, et les champs de patate ou
de sorgho lui fourniront le supplément. A la maison, mange-t-on de la
viande, le pauvret réclame sa part. Les parents, pour le calmer, lui donnent
un os ou des nerfs et pendant que ses petites dents s’escriment sur ce dur
morceau, ils ont le temps de venir à bout du festin.
Presque tous les enfants dès dix, douze ans, vont se mettre en service.
Rien d’ailleurs ne les retient chez eux et l’amour familial est plus que modeste. La viande est si bonne ! Parfois l’on ne se contente pas de la viande, la
peau elle aussi est absorbée. Découpée en lanière, on la fait attendrir en terre
deux ou trois jours, et elle vaut, dit le Mugoyé, le meilleur beefsteak ! Ou
bien encore, je le dis tout bas, le contenu des intestins, on le presse et
puis… ? Et puis quelle sauce aromatique pour relever les haricots !
L’enfant en général ne reste point dans sa famille ; rien ne l’y retient. Dès
l’âge de dix, douze ans il va se mettre en service moyennant le gîte et le couvert.
La mort rassemble la famille pour une journée à peine ; le malade a-t-il
rendu le denier soupir, qu’on le roule dans une natte. La fosse est creusée
profonde et garnie d’herbes fines. Sur ce lit le cadavre est couché, non sans
avoir été dépouillé de tout ce qu’il possédait. La pauvre peau elle-même qui
le couvrait devient la proie d’un héritier avide. La fosse est comblée. C’est
terminé : le mort est oublié. Que la maladie vienne à fondre à nouveau sur la
famille, on ne manquera pas d’attribuer ce malheur à l’influence maligne de
l’esprit du défunt. Alors on lui sacrifiera et sur la tombe on construira une
petite hutte à l’esprit malfaisant.
Le deuil n’est pas long. Cinq jours seulement : le fils, le mari s’abstiennent de travailler, mais se rasent la tête. Pour les défunts autres que le père,
la mère, la femme, le deuil ne se porte pas.
Lorsque Lwa Bugiri, père du Roi actuel du Rwanda, vint à mourir, tous
les Bahutu qui ne portaient point la tête rasée, se faisaient arrêter par les
Batusi. Séance tenante, et sans eau ni savon et avec la serpette on leur raclait
le crâne !
A la mort du mari, c’est d’ordinaire son frère qui recueille la mère et ses
enfants ; Parfois même si celui-ci avait plusieurs femmes, il garde pour lui la
plus jeune.

57

Les biens sont aux enfants et en l’absence de ceux-ci aux frères du défunt
qui se le partagent. A l’aîné des enfants revient la lance, le muhoro, et la
chaise (tabouret) du père : au plus jeune le bouclier. En fait si l’aîné est fort
il prend tout !
Comme les biens ne peuvent tomber en quenouille, les filles n’héritent
guère. Leurs oncles, ou à leur défaut la famille, s’emparent de la bananeraie,
des champs, des bestiaux, de tout ce que possédait le défunt.
Ces héritages et les questions pécuniaires relatives aux mariages amènent
toujours d’interminables procès. Le Nègre est si amateur de la chicane !
Tous les procès se traitent en public devant l’ancien de la famille, devant
les chefs et enfin pour épuiser la juridiction, devant le Roi à la capitale. Nul
ici n’a besoin d’avocat. Chacun sait fort bien exposer son histoire, en remontant jusqu’au déluge et n’épargnant à l’assistance le moindre petit détail. Le
chef d’ailleurs se contente d’écouter, de mettre les choses au point, de rappeler aux intéressés ce qu’ils ont déjà dit. Aux témoins somme toute appartient
le rôle décisif : ce sont eux qui par leur déposition tranchent le différend. En
droit, dans nos pays civilisés la déposition d’un seul témoin est non avenue
d’ordinaire. Ici point du tout. Les affirmations d’une seule personne mettent
fin à tout plaidoyer. Une caractéristique cependant. L’accusation présente un
témoin ; l’accusé peut l’accepter ou le refuser à son gré et son adversaire doit
lui en d’autres jusqu’à ce que l’accord se fasse sur un nom. Rien de plus
intéressant que le débat !
– « Je te donne Se Bishimbo comme témoin, comme quoi ton père a reçu
du tien une jeune fille autrefois. Il lui avait donné une vache. La femme l’a
quitté. La vache a fait veau quatre fois. Le première génisse elle aussi a mis
bas deux fois. Donne-moi les sept vaches ! »
– « Se Bishimbo ? C’est ton fère de sang ! je le refuse ».
– « Je te donne Se Masaka ».
– « Se Masaka ? Mon oncle ? Comment veux-tu ; qu’il me condamne ? Je
le refuse ».
Et la comédie continue jusqu’à ce qu’un témoin soit accepté. Le vainqueur, la déposition faite, se met à gambader, à danser en ramassant un peu
d’herbe ou quelques feuilles puis vient en signe d’hommage les déposer aux
pieds du juge.
Ces dépositions sont assez peu sûres, car les témoins s’achètent avec un
sans gêne remarquable. Pour cela aussi nos braves gens font le pacte de sang.
« Qui n’a pas de frère de sang meurt ! » dit-on. Qui donc le défendra dans
ses procès ?
Le vaincu souvent interjeté [interjette ?] appel au grand chef ou au Roi,
ou bien l’on se remet pour clore l’affaire à l’épreuve du poison, ou fer rouge
ou de l’eau bouillante, dernières épreuves qui déclarent toujours innocents

58

celui qui a su le mieux acheter le juge. Chez le grand chef parfois l’on donne
à l’accusé un tout petit poulet. Toute la journée il doit le garder et ne lui
point donner de nourriture. Le lendemain, il sera déclaré innocent ou coupable suivant que le petit poussin sera en vie ou déjà mort.
Autrefois le plaideur condamné à la capitale qui refusait de s’exécuter
était dénoncé au Roi et tué par les émissaires de celui-ci. Maintenant que le
Roi n’est plus guère écouté, ses jugements restent d’ordinaire lettre morte et
le voyage à la capitale n’est guère qu’une consolation que s’offrent nos bons
plaideurs.
IV. – Vie religieuse.
A part leurs superstitions et leurs sacrifices aux esprits, le culte chez nos
Bagoyé est assez peu développé. L’idée d’un Etre suprême qui crée, conserve et régit toutes choses ; l’idée d’un être suprême qui échappe à notre
vue, mais pour lequel rien n’est caché, leur est familière. « Imana » disent-il
crée et gouverne toutes choses. Il voit tout, mais nul ne le voit. Continuellement ce mot leur revient à la bouche. Joie, bonheur, heureux succès dans une
entreprise ou un voyage, bonne récolte, chasse fructueuse…etc. tout vient
d’ « Imana ». A lui revient aussi ce nom « Nyamugendera haci na heyuru »,
Celui qui va sur terre et au ciel (en haut). Cet être supérieur comme il n’est
pas malfaisant n’a pas de culte. Son nom est sur les lèvres, mais nul sacrifice
ne lui est offert.
Une autre idée leur est commune aussi, celle d’une rémunération après la
mort. Les esprits des hommes qui sont « imandwa », c’est-à-dire ont participé à une sorte d’imitation fort en honneur ici vont chez « Lyangombe », le
génie du Karissimbi. Ce sont les bons. Les esprits de tous ceux qui ne sont
pas « imandwa » vont après la mort rejoindre « Gongo » dans le volcan encore en activité du Ninagongo. Ce sont les mauvais. Pour mettre tant de
monde d’accord, ceux qui n’ont point été initiés prétendent que les bons sont
les sujets de Ninagongo et nullement de Lyangombe.
C’est aux esprits des morts « les Bazimu » que s’adresse surtout leur
culte. Maladies et calamités tout est attribué aux « Bazimu ». Nulle mort ne
saurait être naturelle. Aussi la grande préoccupation est-elle d’apaiser ces
esprits malfaisants et de les rendre sinon favorables du moins inoffensifs.
Aussi à eux s’adressent tous les sacrifices, toutes les supplications. Continuellement il les faut apaiser ; les esprits misérables sont en premier lieu les
âmes des ancêtres, puis celles de tous les défunts de la famille, et enfin
quelques esprits plus puissants auxquels tous les Bagoyé sacrifient. Parmi
ces derniers il y à citer :
– « Nyamunonoka », Muzimu du Buhunde auquel on offre du tabac, de la
farine.
– « Bulyi », le Mutwa.
59

– « Bukilyanzuki bwa Kalyanga », autrefois grand chef qui mourut au
moment d’une initiation. C’est un imandwa, non un muzimu. Le soir
dans les huttes on lui offre du sel et du pombé.
– « Gitanga », cette femme aurait en…43
– « Kibogo iha ndahiro, muzimu » puissant auquel on sacrifie du miel et
du pombé. Il demeure dans le ciel et préside aux pluies.
Chaque chef de famille sacrifie dans sa hutte. Mais dans les grandes circonstances on a recours à différentes sortes d’individus qui entretiennent un
commerce plus particulier avec les Esprits. A tous ces individus il faut offrir
force cadeaux, car ils ont entre leurs mains de terribles pouvoirs.
Au « Mupfumu », le Mugoyé demande des amulettes qui le guériront des
maladies ou le sauveront de ses atteintes, lui feront trouver de bons maîtres,
de belles vaches et assureront la fécondité à son troupeau.
« Le Muhinza » sera très spécialement servi et comblé de cadeaux ; c’est
lui qui a puissance de dessécher les récoltes, les animaux et les gens ; de
jeter ces sorts terribles qui vouent à une mort irrémédiable !!!
Au « Muvubye ou faiseur de pluie » on porte pois, haricots, chèvres et
pombé en sécheresse pour avoir la pluie, pendant les pluies pour obtenir des
éclaircies. D’ordinaire le métier est réservé aux Batwa. Il leur faut la forêt ou
le volcan pour résidence. Si lucratif soit le métier, il est parfois dangereux.
Plus d’un de ces faiseurs de pluie a été tué pour se montrer trop récalcitrant !
Le « Mulaguzi » ou faiseur de sorcellerie se contente de faire connaître
les bons ou mauvais esprits, d’indiquer l’une des maladies… etc.
Et tout ce monde vit aux dépense de l’honnête Mugoyé, jusqu’au jour où
celui-ci se fâche et oublie pour une minute sorts et esprits !
A côté du culte ordinaire des esprits s’est introduit assez récemment et
venant de Ndorwa, le culte de Biheko. Le culte s’est répandu très rapidement
et a eu bientôt ses ministres et ses adeptes nombreux. Là se font régulièrement les évocations d’esprits.
Biheko, dit la légende, serait un homme du Ndorwa. A sa mort il aurait
été changé en esprit tout puissant ainsi que ses trois frères Lutindangezi,
Gahaya et Muloli. Par cet esprit une femme avait été créée au Nodorwa. Un
jour Biheko vint dans la maison de cette femme et lui dit :
– « C’est moi Biheko, le Créateur des hommes, et je connais la mort qui
les tue tous ».
– « Je te reconnais, dit la femme, oui tu es le Créateur »
Et elle lui offre de nombreuses chèvres.
La Munyandorwa quitta son pays et se rendit au Bugoyé chez Kadende. Biheko l’y suivit et Kadende lui offrit ses présents. Avant de repartir chez elle
la femme lui dit : « Kadende, je t’ai donné Biheko. Souviens-toi que tu lui
43

Cette phrase a été barrée.

60

appartiens, sers-le fidèlement ». Biheko était maître d’un nouveau pays : Kadende écouta la recommandation et propagea partout le culte de son maître.
Biheko, dit encore la légende, créa au Buhunde le premier homme et la
première femme. De cette union naquirent plusieurs enfants qui furent les
pères de grandes familles du pays. L’un de leurs aînés « Kahunde » tua de sa
main son père et sa mère.
A propos de la mort, je me permettrai de citer une autre légende. Le premier homme possédait deux femmes. L’une d’elle vint à mourir. On
l’enterra. Privé de sa mère, son petit enfant se prit à pleurer. Au fond de sa
tombe, la mère l’entendit : « Je vous en prie, s’écria-t-elle, enlevez la terre
qui me couvre, que je puisse une fois encore allaiter mon enfant. » Le mari
était absent, seule la seconde femme l’entendit. Furieuse, elle chercha de
l’eau bouillante ; la versa sur la fosse fraîche et armée d’un manche de
pioche elle se mit a damer la terre.
« Tu es morte, s’écria-t-elle, nul mort ne doit revenir sur terre ! Meurs ! »
Et se ravisant elle creusa une autre fosse et y jeta vivant l’enfant de la
morte. Ce fut, disent les Bagoyé, l’origine de la mort ! Et ajoutent-ils, la
mort arriva parce que cet homme avait deux femmes et que ces deux femmes
se haïssaient.
Revenons à Biheko. C’est à lui qu’on a recours dans les grandes circonstances. Il a ses sorciers qui l’évoquent et ils ont le privilège de prendre
femme là où ils veulent ! Plus que tout les autres ils sont redoutés. Leurs
évocations n’ont point de prix fixe. Ils déclarent que Biheko demande telle et
telle chose et leurs crédules auditeurs de s’exécuter de suite. Evidemment, en
bon maître, Biheko ne garde ensuite rien pour lui et cède le tout à son fidèle
ministre.
Dans ces évocations, il n’y a guère d’ordinaire que du charlatanisme. Le
sorcier commence par s’exciter par le chant et les accords d’une sorte de
cithare, tandis que tous les assistants reprennent en chœur le refrain, battant
des mains en cadence. Il va de droite à gauche dans la hutte, puis subitement
se tait et appelle Biheko : « Biheko, Biheko, Créateur du Rwanda ! » Et il
recommence à chanter, à battre des mains pour renouveler son appel. A ce
moment le pauvre homme écume, se jette violemment à terre ou y est jeté,
disent les Noirs. De plus, l’on m’a affirmé que parfois il était soulevé jusqu’au toit de la hutte et comme roué de coups. Biheko ne parle jamais dans
l’endroit où se tiennent accroupis les spectateurs, mais dans un petit réduit,
bien fermé par des nattes. Ses paroles sont à peine entendues et c’est celui
qui fait l’évocation qui transmet aux intéressés les paroles de l’esprit.
Pour faire ces évocations, ils ont souvent des huttes spéciales qui ne servent à aucun autre usage. Assez souvent la hutte a deux portes ; une sur le
devant, l’autre à l’arrière donnant sur le réduit dont j’ai parlé précédemment.

61

Dans toute la partie antérieure de la hutte, il n’y a pour tout mobilier que des
nattes ou des chaises (tabourets) et nombre de calebasses plus ou moins ornées et dans lesquels on offre du pombé à l’Esprit. A ce liquide nul ne doit
toucher ; il mourrait.
« Je sais bien que l’on n’en meurt pas, me disait un enfant de la mission.
Lorsque j’étais plus petit, mes parents s’adressèrent un jour à Biheko. On lui
offrit du pombé, nous défendant d’y toucher. Je me cachai ; le pombé semblait si bon que j’en bus une partie ! »
Dans le réduit, large d’un mètre, long de deux à peine, les parois sont
toutes garnies de nattes enjolivées de dessins noirs. A terre se trouve une
sorte de lit bas, le siège de Biheko, des cruches, des calebasses encore. Dans
une de ces huttes, nous trouvâmes une sorte de bassin en bois à pied et à anse
unique au milieu, servant à contenir l’eau mélangée de terre blanche dont se
font asperger les femmes qui viennent d’être mères !
On le voit, la supercherie est facile. Cependant dans ces évocations, il est
certain que parfois il se passe des faits qu’il est difficile de juger sans examen. D’un autre côté, les Bagoyé disent eux-mêmes de tel ou tel « afite Biheko ». Il est possédé par Biheko. Qu’y a-t-il d’étonnant que le démon
exerce son empire d’une façon plus absolue sur quelques pauvres individus
alors qu’il est le Maître de ces régions païennes.
Grâce à Dieu depuis plus de trois ans la croix se dresse victorieuse dans
ce beau pays. Notre Seigneur commence à y être connu, aimé et servi. Les
catéchumènes se lèvent partout nombreux, fiers de porter la médaille de la
Vierge Immaculée, et annonçant pour bientôt une abondante moisson
d’âmes. Les jeunes chrétiens se montrent eux pleins de zèle et de bonne volonté pour instruire leurs frères et les gagner à Jésus Christ.
En terminant, chers lecteurs, ces lignes écrites pour vous, permettez-moi
de vous demander de vouloir bien faire une part dans vos aumônes et dans
vos prières pour cette humble Mission du Bugoyé. Parce qu’elle est lointaine
dans ce centre africain, jeune et ignorée que ce ne soit pas une raison pour
elle d’être oubliée et repoussée. Il y a ici des milliers d’âmes de bonne volonté qui n’attendent que le moment de renoncer à leurs vaines superstitions
pour se donner à Dieu. Et c’est de vous qu’elles l’attendent.
L. Classe
prêtre missionnaire

62

8. Lettre du P. Classe à Madame la Présidente de l’Œuvre de Saint
Pierre-Claver44
Mission du Bugoyé, 8 octobre 1903
Madame la Comtesse,
La région du Kivu, à l’Est-Nord-Est du lac de ce nom, est habitée par une
population très dense, à l’humeur passablement batailleuse et pillarde. Les
Bagoyés, c’est le nom des habitants de ce pays, dépendent du roi du Rwanda, auquel ils doivent payer tribut, mais en réalité ils se considèrent un peu
comme indépendants. « Nous sommes Bagoyés ; Musinga (c’est le roi) est
pour le Rwanda, nous n’avons pas besoin de lui ! »
Les Batousis reconnaissent malgré eux cet état de choses. Partout ailleurs,
dans les pays tributaires, ils substituent aux chefs indigènes des hommes de
leur race : au Mutusi de commander, au Muhutu de cultiver et d’obéir ! C’est
la règle ! Au Bugoyé, tout autre est l’ordre. A part trois ou quatre Grands
Chefs qui ne résident jamais dans le pays, toute l’autorité est aux mains des
Bahutu. Protégés par leurs montagnes et par la grande forêt où ils trouvent
un facile refuge, les Bagoyés se soucient assez peu de leurs seigneurs !
S’agit-il d’une répression parce que l’impôt n’a pas été payé ? L’approche de
l’ennemi est signalée longtemps à l’avance. De colline en colline les guetteurs s’avertissent, et leurs cris répétés par les échos disent à tous, dans les
vallons et dans la montagne, qu’il est temps de songer à la fuite. Les préparatifs sont tôt faits.
Pendant que les bambins ramènent les chèvres, les enfants plus grands
roulent les vieilles nattes et ramassent les deux ou trois cruches, humble
mobilier de la pauvre hutte. Puis ce petit monde, suivi des femmes portant
sur la tête le panier de sorgho ou de haricots, fuit vers la forêt. L’homme
reste. L’arc et la lance en main, il surveille les abords du logis. Au moindre
danger, il se jettera dans les herbes ou au milieu des hautes tiges de sorgho.
Malheur à l’imprudent qui le voudra traquer. Le danger disparu, chacun
quitte sa cachette ; les huttes se repeuplent ; de nouveau les villages retentissent du bruit cadencé des pilons qui moulent la farine pour le repas du soir.
C’est au milieu de ce peuple fier et susceptible, mais bon, qu’a été fondée
la Mission de Sainte-Marie du Kivu, il n’y a pas trois ans. Longtemps le
travail de la grâce ne se fit pas sentir, du moins au gré des missionnaires.
Attachés à nous, les Bagoyés venaient volontiers travailler à la Mission. Ils
L. CLASSE, « Lettre du P. Classe du 8 octobre 1903 à Madame la Présidente de l’Œuvre de Saint
Pierre-Claver », in Missions d’Afrique, N° 168, Novembre – Décembre 1904, p. 428-432. Pierre Claver,
né le 26 juin 1580 à Verdú (Catalogne) et mort le 8 septembre 1654 à Carthagène (Colombie), est un
prêtre Jésuite espagnol reconnu saint par l’Eglise catholique. Missionnaire en Amérique du Sud, il
s’implique particulièrement auprès des esclaves africains. Canonisé en 1888, il est commémoré le 9
septembre. En 1896 le même Léon XIII, qui lui vouait une grande dévotion, le déclare « patron universel
des missions auprès des Noirs ». En 1985 il est également déclaré « défenseur des droits de l’homme »
(Pierre Claver est également le saint patron de la Colombie. https://fr.wikipedia.org/wiki/ Pierre_Claver).
44

63

suivaient même les catéchismes, mais nulle part, sauf dans un certain
nombre d’enfants recueillis à la Mission, ne se manifestait de changement
réel, de désir du baptême. Subitement, l’heure de la grâce semble avoir sonné pour ce peuple. Une véritable émulation, née parmi nos enfants, commence à se répandre au dehors. A la Mission, tous ont la médaille de la
Sainte Vierge. Quelques-uns ont fait de réels et méritoires efforts pour savoir
par cœur tout le catéchisme et obtenir ainsi le signe tant convoité des vrais
catéchumènes. Sur les collines, plusieurs jeunes gens se sont mis résolument
aussi à l’œuvre et marchent maintenant sous l’étendard de la Sainte Vierge.
A Noël, la jeune Mission du Bugoyé sera définitivement fondée et établie
par le baptême des vingt premiers chrétiens. Les prières de nos bienfaiteurs,
l’intercession puissante des nombreux petits enfants baptisés ici à l’heure de
la mort et partis pour le Ciel, nous obtiennent cette grâce précieuse. Que le
bon Dieu en soit béni, et donne accroissement à son œuvre : il est le Maître
de la grâce ! Qu’il donne vie et prospérité à ce rameau nouveau de l’Eglise
planté sur ce sol jusqu’alors infidèle !
A côté du Bugoyé, à quatre journées, à l’Est, est une autre terre, le
Mulera, elle aussi très peuplée et où n’a jamais été annoncée la parole de
Dieu. Sur l’ordre de notre vénéré Vicaire apostolique, nous allons ce
mois-ci y fonder une station nouvelle, sous le vocable de la T.S. Vierge.
Ce sera une succursale du Bugoyé et trois missionnaires-prêtres y travailleront à faire connaître et aimer Dieu par ces milliers d’âmes si éloignées de Lui.
Que sera cette Mission nouvelle ? C’est le secret du bon Dieu ! Au Muléra la langue est la même qu’au Bugoyé, c’est celle qui est parlée dans tout le
Rwanda. Le caractère des Baléras semble se rapprocher beaucoup de celui
des Bagoyés. Plus que ces derniers, ils sont fiers, indépendants et voleurs. Ce
sont là qualités d’un genre spécial qui ne sont pas faites pour déplaire au
missionnaire. Elles dénotent un peuple fort qui a conscience de soi et sait
vouloir. Les francs païens font de vrais chrétiens. Ils peuvent apporter, susciter beaucoup d’obstacles à la grâce, mais une fois vaincus ils se laissent diriger et conduire par elle.
Le Muléra est révolté et se donne comme tel. Lui aussi, de nom, est tributaire au Rwanda ; de fait, il préfère manger seul ses pois, ses haricots, boire
son pombé, paître ses chèvres. Aux Batousis il ne donne même pas de
bonnes paroles ! « Sohora Mihiho (le propre frère du roi et leur chef) n’est
rien qu’un chien ! disent les Baléras, et nul ne l’écoute ». Voler est leur vie.
Ils font pacte de sang avec les Bagoyés pour pouvoir écouler chez eux le
produit de leurs vols, mais ne se gênent nullement pour détrousser leurs
frères de sang. Craints, redoutés, ils laissent difficilement parcourir leur
pays. La crainte du Blanc chez eux n’est pas très forte. Un jour, passant là

64

avec Sa Grandeur, nous fûmes de suite entourés par une foule avide de
voir… ce que nous avions. Nous causions, mais rien ne pouvait distraire
leurs regards de la tente. Renvoyés, ils revenaient de suite. La nuit, malgré
nos quelques enfants, ils trouvèrent moyen de se faufiler près de tentes. L’un
d’eux, soulevant doucement l’étoffe, tâte dans l’obscurité, saisit le pied de
mon lit et tire à lui croyant faire fortune. Le réveil fut brusque et prompt, et
le pauvre, en toute hâte, s’esquiva pas plus riche qu’il n’était venu.
Ces chers voleurs, la loi sainte de l’Evangile les changera, et comme le
bon larron, ils finiront par trouver eux aussi une place au Ciel !
(…)
L. Classe

LA VISITE DU DUC VON VON MECKLEMBOURG AU P. BARTHELEMY A NYUNDO
(von Mecklembourg – 1907)45

45

Voir Ins innerste Afrika: Bericht über den Verlauf der wissenschaftlichen Zentral-Afrika-Expedition
1907/08. P., E. Lindner, Leipzig 1909.

65

VISITE D’OFFICIERS ALLEMANDS A GISENYI (von Mecklembourg – 1907)

LA VILLE DE GISENYI (von Mecklembourg – 1907)

66

LE VICARIAT APOSTOLIQUE DU KIVU (1912-1922)

67

MGR HIRTH (ca. 1909)

68

II.
FACE A LA GRANDE GUERRE
1914-1918

ENTREE TRIMPHALE DU COLONEL BELGE MOLITOR A KIGALI (6 mai 1916)

La Grande Guerre de 1914-1918 confronta le P. Classe avec lui-même.
Ce fut une expérience pénible et douloureuse. A cette époque, il était Vicaire
Général du Vicariat du Kivu (1912-1922) qui englobait le Rwanda, le Burundi et le Buha. Son Vicaire Apostolique, Mgr Hirth (1854-1931), était fort
handicapé par les infirmités de son âge. Depuis sa jeunesse il avait des problèmes aux yeux ; lire et écrire lui étaient devenus difficiles. Le P. Classe
était donc obligé, avec un intérêt certain, d’exercer le ministère de l’autorité.
Des défis ne lui manquaient pas : les effets désastreux de la guerre et une
opposition grandissante contre sa personne. Certains de ses confrères
n’étaient pas contents de lui. Cette fois-ci, le Vicaire Général n’arrivait pas à
cacher le malaise devant son Supérieur Général comme en 1904.
Pour la période de la Grande Guerre, nous avons rassemblé vingt documents :
* Rapport Annuel du Vicariat du Kivou pour 1912-1913 (9) ;
* Rapport Annuel du Vicariat du Kivou pour 1913-1914 (10) ;
* Lettre du P. Classe du 17 mars 1913 à ses confrères (11) ;

69

* Lettre du P. Classe du 23 février 1914 au P. Marchal (12) ;
* Rapport Annuel du Vicariat du Kivou pour 1914-1918 (13) ;
* Lettre du P. Classe du 30 mai 1916 à Monseigneur Livinhac (14) ;
* Notes rédigées par le P. Classe, à la demande de l’Administration
Belge : 28 août 1916 (15) ;
* Lettre du P. Classe du 21 septembre 1916 au P. Voillard (16) ;
* Lettre du P. Classe du 2 mars 1917 à Mgr Livinhac (17) ;
* Lettre du P. Classe du 10 juin 1917 à Mgr Livinhac (18) ;
* Copie de la lettre du P. Classe du 8 novembre 1917
au P. Roussez (19) ;
* Lettre du P. Classe du 14 novembre 1917 au P. Voillard (20) ;
* Lettre du P. Classe du 15 novembre 1917 au P. Voillard (21) ;
* Lettre du P. Classe du 2 avril 1918 à ses confrères (22) ;
* Copie de la lettre du P. Classe du 19 avril 1918 au P. Roussez (23) ;
* Copie de la lettre du P. Classe du 25 avril 1918 au P. Roussez (24) ;
* Copie de la lettre du P. Classe du 24 mai 1918 au P. Roussez (25) ;
* Copie de la lettre du P. Classe du 11 juin 1918 au P. Roussez (26) ;
* Lettre du P. Classe du 31 juillet 1918 à Mgr Livinhac (27) ;
* Copie de la lettre du P. Classe du 22 octobre 1918
au P. Roussez (28).
Parmi ces documents il y a trois Rapports Annuels concernant le Vicariat.
Le résumé d’un a été publié dans la revue Missions d’Afrique, pour informer
les familles et les bienfaiteurs des Pères Blancs. Il y aussi un rapport demandé par l’administration coloniale belge qui veut s’informer sur le Rwanda
d’une manière détaillée. Parmi les lettres du P. Classe, quatre sont adressées
au Conseil Général dont le P. Voillard (1860-1946), ancien maître des novices du P. Classe. Quatre autres sont adressées à Mgr Livinhac (18461922), Supérieur Général. Une de ses lettres a été publiée dans la revue Missions d’Afrique. Deux lettres sont adressées à ses confrères ; elles ont été
écrites au nom de Mgr Hirth. Et six lettres au P. Roussez (1867-1935), Provincial avec résidence en Tanzanie. Ces sept lettres nous parlent en particulier de la vie communautaire des Pères Blancs, un sujet peu connu. Le Père
Roussez, entant que Provincial, distribuait les charges de la Mission et veillait au bien-être de ses confrères.
Il est important de lire ces documents dans le contexte de la Grande
Guerre avec son changement radical au niveau du pouvoir colonial. En effet
au Rwanda et au Burundi, les Belges prendront la place des Allemands.
Les hostilités entre les troupes allemandes et les troupes belges avaient
commencé en septembre 1914. Elles termineront en 1916 quand les troupes
belges conquirent et occupèrent le Rwanda et le Burundi : Kigali le 6 mai,
Nyanza le 19 mai, Kabgayi le 20 mai, Bujumbura le 6 juin, Gitega le 16 juin,

70

Kigoma le 28 juillet et finalement Tabora le 19 septembre46. Les troupes
belges étaient commandées par le Général Tombeur (1867-1947), assisté par
le colonel Molitor (1869-1952), Commandant de la Brigade du Nord. Pour la
population, la fin des combats n’était pas la fin de la guerre. Elle restera
soumise à des corvées de portage, des pillages, des réquisitions de nourriture, etc.

LA RESIDENCE ALLEMANDE A KIGALI
ENTOUREE PAR LES TENTES DE L’ARMEE BELGO-CONGOLAISE (Mai 1916)

Après le retrait des Allemands, le Major Général Malfeyt (1862-1924) fut
nommé « Haut-Commissaire Royal Belge des Territoires Occupés » avec
résidence à Kigoma47. Et le Major Declerck (1878-1919) fut nommé Résident Militaire du Rwanda avec résidence à Kigali48. Ce dernier divisa le pays
Le P. Huntziger raconte les débuts des hostilités : « La déclaration de guerre m’a trouvé à Issavi. Le
R.P. Smoor venait d’arriver d’Europe. Je n’y restai pas longtemps ; dès la mi-août [1916] une lettre
même très élogieuse du R.P. Classe me rappelait en toute hâte à Nyundo pour y prendre la place du
P. Schumacher. Je partis bien que quelques mois auparavant, le R.P. Classe m’en eût poliment chassé.
La situation n’était guère intéressante, surtout pour un Français. A quelques kilomètres se trouvait le
poste allemand de Kisségnie et en face le poste belge. Les Pères de la Mission de Lubenga (TongresSainte-Marie) crurent bon de m’avertir en septembre que sous peu les troupes belges viendraient
occuper le Ruanda ; cette nouvelle provoqua chez nous une joie que nous ne sûmes pas assez contenir. Les Belges se faisaient piteusement repousser dans leur attaque du 4 octobre 14. Les chefs batusi,
pour fortifier leur patriotisme allemand, n’eurent rien de plus pressé que de dénoncer la Mission comme
un foyer d’insurrection et d’espionnage » (Lettre du P. Huntziger du 25 mars 1917 à Mgr Livinhac,
A.G.M.Afr., N° 112016 bis).
47
En 1919, Alfred Marzorati succèdera à Justin Malfeyt comme Haut-Commissaire.
48
Le P. Pagès, dans son ouvrage, Un royaume hamite au centre de l’Afrique, écrit : « c’est grâce à Declerck que la Reine-Mère consentit à recevoir, en 1917, les Européens, aux regards desquels elle s’était
toujours dérobée ».
46

71

en deux zones, celle de l’ouest ayant pour chef-lieu Gisenyi et celle de l’est
ayant pour chef-lieu Kigali49. Les deux zones furent ensuite subdivisées en
postes militaires qui devaient encadrer les chefs de collines. Ceux-ci à leur
tour devaient encadrer la population50. Le recrutement des porteurs et la réquisition de la nourriture échappaient ainsi au contrôle du Mwami51. Pourtant
c’était lui seul qui avait le droit de les imposer à ses sujets. Le Mwami n’était
pas heureux de la situation. Pire encore, il fut mis en discrédit par plusieurs
incidents. Arriva alors le scandale. Le P. Huntziger (1884-1977), supérieur
de Save, avait eu l’audace de trahir le Mwami52. Il révéla aux Belges le nom
de son soi-disant espion qui faisait la « navette » entre Nyanza et Tabora où
les Allemands s’étaient retirés. Le Commandant Van Aerde voulait envoyer
le Mwami devant un conseil de guerre afin de l’exécuter. Du jamais vu au
Rwanda !
Le Haut-Commissaire Royal, le Général Malfeyt, intervint finalement,
pour apaiser les esprits surchauffés53. Il rétablit le Mwami dans l’ensemble
de ses pouvoirs. Le Commandant Van Aerde fut renvoyé et le 29 avril 1917,
le Major Declerck, Résident, organisa à Kigali une grande cérémonie autour
de la lecture d’un télégramme du Roi Albert Ier (1875-1934) adressé au
Mwami. A cette occasion, le Résident proposa de construire un « vrai » palais c.-à-d. à l’européenne. Le Mwami reçut une belle décoration. Les chefs
49

P. RUTAYISIRE, « Le Rwanda sous la colonisation Allemande et Belge », in Histoire du Rwanda, Des
origines à la fin du XXe siècle, Kigali, 2016, pp. 165-511. Pour le Burundi, nous n’avons pas de données à
notre disposition suite à un concours de circonstances.
50
P. & J.-N. LEFEVRE, Les militaires belges et le Rwanda : 1916-2012, Bruxelles, 2006, pp. 15-39.
51
Ibidem.
52
S. MINNAERT, « Musinga et les Pères Blancs. Rapport politique confidentiel du 24 mars 1918 », in
Dialogue, Kigali, Janvier-Mars 2013, N° 201, pp. 223-252. Voici la version des faits du P. Huntziger
dans le journal de Save : « Janvier 1917 – Le P. Supérieur [le P. Huntziger] est appelé à Nyanza par le
Capitaine Philippin. On vient de découvrir que Musinga a eu des relations avec les Allemands et qu’à la
capitale doit se trouver un certain Yenga-yenga, soldat allemand envoyé près de Musinga par le Capitaine
Wintgens pendant sa retraite sur Tabora. Sur la demande du Cap. Wintgens, Musinga lui a envoyé une
liste de près de 200 noms d’individus sensément assassinés par les soldats belges. Cette liste parait fausse,
et Lwakataraka pour sauver son père Lwidegembya, a raconté au Commandant Van Aerde comment cette
liste a été rédigée sans aucune enquête sérieuse. Le P. Supérieur à Nyanza arrive à prouver que si ce
Yenga-yenga existe réellement, il n’a pas été livré aux Belges par Musinga ; le Cap. Philippin a reçu
de Musinga un faux Yenga-yenga. Musinga est en mauvaise posture car il nie avoir chez lui le soldat
allemand recherché et affirmé par Lwakataraka » (A.G.M.Afr.).
53
Nous lisons dans le journal de Save : « Mai [1917]. – M. le Capitaine Delhaye avertit qu’il est changé
et rappelé à Kisenyi pour prendre la succession de M. le Cmdt Van Aerde. M. le Major Declerck, Résident du Rwanda, fait appeler le P. Supérieur [Huntziger] à Nyanza. Le P.S. s’y rend. Le Major se montre
aimable et parle surtout des écoles. Il a comme adjoint le Capitaine Philippin. M. le Major [Declerck ] fait
arrêter Kayondo et Lwabussizi. Il veut rendre son autorité à Musinga. Changement complet de politique. Il demande à Musinga pour la fin du mois 1000 porteurs qui seront expédiés à Kigoma pour les
troupes en campagne… Toute la région est bouleversée ; personne ne veut aller à Tabora et cela se comprend. Pour la plupart c’est la mort. Les chefs en profitent pour chasser pas mal de gens de leurs champs,
ce qu’ils n’avaient plus fait depuis une année. Grâce aux bonnes relations nos chrétiens seront épargnés » (A.G.M.Afr.).

72

qui avaient profité de l’occupation belge pour s’émanciper furent bannis de
la Cour de Nyanza54. Toutefois, il fut décidé de retirer au Mwami son droit
coutumier de vie et de mort. Et en juillet 1917, par ordre du Résident, il décréta la liberté religieuse pour ses sujets55.
Le Résident avait encore d’autres projets. Il voulait entre autres redistribuer des terres pour encourager l’agriculture56. Ce fut le cas à Save. Dans le
journal de cette Mission, nous lisons : « Juin [1917] – (...) Par ordre de M. le
Major [Declerck], permission générale est donnée aux Bahutu de cultiver
tous les marais, comme ils veulent » 57.
Aussi est-il que l’arrivée des Belges avait des conséquences pour les
Pères Blancs. Elle mit fin au « péril » protestant et ramena sur le tapis la
question de leur internationalité. La Maison-Mère à Alger avait fait des
grands efforts pour contenter les Allemands en nommant des Pères Blancs
non-Français au Rwanda et au Burundi58. Les Belges maintenant voulaient
des Pères Blancs de toutes nationalités sauf des Allemands. Le P. Classe ne
pensait plus à sa naturalisation allemande qu’il avait projetée pour faciliter sa
carrière ecclésiastique dans une colonie allemande. C’est à partir de 1922
que les Pères Blancs belges arriveront en grand nombre.
54

I. VIJGEN, Tussen mandaat en kolonie, Rwanda, Burundi en het Belgisch bestuur in opdracht van de
Volkenbond (1916-1932), Leuven, 2005, p 71.
55
« Jyewe Musinga, Umwami w’u Rwanda, ntanze itegeko ko umuntu wese wo mu gihugu cyanjye afite
uruhusa rwo gukulikiza idini yishakiye yose. N’uko rero Abatware b’intebe n’Ibisonga bamenye ko nta
ngabo yabo bagishoboye kubura gukulikiza idini yishakiye; uzaca kul’ilyo regeko azahanwa uko akamenyero k’Igihugu kabivuga ku banze kumvira Umwami » (A. PAGES, Un royaume hamite au centre de de
l’Afrique Bruxelles, 1933, p. 215. – « Moi, Musinga, Mwami du Rwanda, je décide qu’à dater de ce jour
tout sujet de mon royaume sera libre de pratiquer la religion vers laquelle il se sent incliné. Tout chef et
sous-chef qui défendra à ses subordonnés, à ses enfants et aux enfants de ceux-ci de pratiquer le culte de
leur choix sera puni selon la coutume, comme tout chef qui oublie qu’il me doit respect et obéissance »
(L. de LACGER, op.cit., pp. 466-467).
56
I. VIJGEN, Tussen mandaat en kolonie, Rwanda, Burundi en het Belgisch bestuur in opdracht van de
Volkenbond (1916-1932), Leuven, 2005, pp. 71-73. Le Résident mourra en 1919 suite aux blessures d’un
accident.
57
Journal de Save, Juin 1917, A.G.M.Afr.
58
« ... on m’a demandé de ne placer là que des Allemands ou au moins des Missionnaires parlant allemand… (...) Surtout il nous faudrait davantage d’Allemands ou des étrangers non-Français ; le Ruanda et
l’Urundi remplissent maintenant les colonnes des journaux coloniaux » (Lettre du P. Classe du 20 août
1913 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 111133-111135). En juillet 1919, Mgr Livinhac écrit aux Pères
Blancs allemands : « La seule raison pour laquelle la Société a été étendue à l’Allemagne était que le
Gouvernement allemand avait demandé à plusieurs reprises que les missionnaires étrangers dans les
colonies allemandes soient remplacés par des Allemands. Cela n’arrivera pas aujourd’hui parce que les
Allemands ne dirigent plus des colonies et les missionnaires allemands sont désormais exclus par les
nouveaux maîtres de ces colonies. C’est pourquoi vous devez restreindre le nombre des étudiants, sinon
les supprimer complètement. – Outre différence, on ne peut pas s’attendre à ce que les étudiants français
s’assoient dans un noviciat commun avec de jeunes Allemands qui étaient leurs ennemis peu de temps
avant la guerre, ni qu’ils travaillent avec eux par la suite dans les Missions. Cela inhiberait également la
progéniture [jeunesse] en France. C’est pourquoi la préservation de la province allemande nécessite la
création d’un noviciat séparé, car il y a des scolastiques à Trèves qui ont terminé leurs études théologiques » (A.M.Afr. de Cologne. 1919 – La province allemande de PB en danger).

73

Dans ses écrits, le P. Classe se révèle en ce qu’il dit mais surtout en ce
qu’il ne dit pas. Il savait se faire écouter par ses supérieurs. Il crée sa propre
vérité surtout quand il lui faillait sauver sa réputation. Malheur au confrère
qui ne partageait pas ses vues et jetait son ombre sur lui. En 1919, il démolissait le P. Roussez, quant à ses compétences. En même temps il dira que ce
même confrère est très bon59. Il maîtrise l’art de flatter. Ainsi il envoie les
séminaristes de Kabgayi chez le Mwami pour lui faire la cour. La flatterie
sera une de ses stratégies utilisée durant toute sa vie. Il savait aussi
s’informer ! A Save, son informatrice était la Sœur Blanche, Mère Florence
(voir la lettre du 18 avril 1918). A la fin de sa vie, il avait à sa disposition un
réseau d’informateurs et d’informatrices qui couvrait tout le pays60.
La période mouvementée de 1914-1918 connaîtra un tournant décisif début 1919 quand le P. Gorju rendra une visite canonique au Vicariat. Cette
visite aboutira à la démission de Mgr Hirth en 1920 comme Vicaire Apostolique et à la création du Vicariat du Rwanda en 1922. Le P. Classe en sera le
premier Vicaire Apostolique61.
9. Rapport Annuel du Vicariat du Kivou
pour 1912-1913 (extrait)62
RAPPORT GENERAL DU R. P. CLASSE
Juin 1912 – Juin 1913

Les limites du nouveau Vicariat du Kivou sont : au nord la frontière angloallemande depuis le coude de la Kagéra
jusqu’au Sabyinyo, puis de ce volcan au
Kivou, la frontière belgo-allemande ; à
l’ouest la frontière belgo-allemande ; au
sud la frontière nord de l’Ujiji et de
l’Uvinza ; à l’est la limite orientale de
l’Uha, la frontière occidentale du WestUssuwi et le cours du Ruvuvu, puis celui
LE P. CLASSE (ca. 1910)
de la Kagéra jusqu’à la frontière anglaise.
Le Vicariat est donc enclavé dans les Vicariats du Nyanza Septentrional,
Nyanza Méridional, Unyanyembé, Tanganika et Haut-Congo.
59

Lettre du P. Gorju du 2 août 1919 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 112428-112438.
Témoignage du feu P. Defalque. Dans le film Fils d’Imana, c’est lui qui fait la lettre « O » avec la
bouche devant des élèves.
61
Voir le chapitre suivant.
62
Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou : 1912-1913, in Rapports Annuels A.G.M.Afr.,
pp. 408-417.
60

74

Le territoire du Kivou comprend le royaume du Ruanda (deux à deux
millions et demi d’habitants) détaché du Nyanza Méridional, et ceux de
l’Urundi (1 800 000 habitants) et de l’Uha (environ 200 000) cédés par
l’Unyanyembé. C’est un vicariat peuplé, puisque, à lui seul, il a la moitié de
la population de la Colonie de l’Est-Africain allemand. Les statistiques du
Gouvernement sont encore très incomplètes, mais les recensements effectués
dans plusieurs provinces donnent des chiffres plus élevés que ceux généralement admis. Au point de vue du chiffre de la population, journaux,
revues et rapports officiels ont donc raison de dire que le Ruanda et
l’Urundi sont les deux grands réservoirs d’hommes de la Colonie. Un
réservoir contient des eaux destinée à être déversées. C’est bien, hélas !
ce dont on parle en citant le Ruanda et l’Urundi, réservoirs d’ouvriers
pour les plantations de l’Usambara et de la côte dépourvues de maind’œuvre.
Cette population est simple, laborieuse, d’une moralité très réelle, comme
le prouve le nombre des enfants dans la plupart des familles. Elle est en général, il faut le reconnaître, vraiment bien disposée et préparée à la conversion, plus encore dans l’Urundi que dans le Ruanda, car les conditions politiques y sont très différentes et de beaucoup meilleures. Les Batutsi font
cependant exception. En général très dédaigneux de l’Européen et de ce qui
vient de lui, ils se suffisent, croient-ils, et se jugent bien supérieurs. Toutes
leurs idées et leurs activités se concentrent sur ces deux choses : le roi et les
vaches, et encore le roi à cause des vaches. Ils sont d’ailleurs, bien que toutpuissants et maîtres de tout, très peu nombreux, environ un pour cent de la
population. Dans quelques Missions se manifeste un réel rapprochement, de
la confiance pour les missionnaires, signe d’un changement dans les idées et
aussi source d’espérance pour nous.
L’apostolat dans ce Vicariat sera facilité par la langue qui est unique,
avec de simples variantes, assez peu nombreuses d’ailleurs ; par la très
grande similitude, pour ne pas dire l’unité des mœurs et des coutumes ;
voire même par le mode de peuplement. La population est d’ordinaire
agglomérée et concentrée dans de petites provinces séparées les unes des
autres par des régions de pâturages, par la forêt, ou de hautes montagnes.
Ces plaques de populations ont un diamètre variant de quinze à quarante
kilomètres, et les groupements peuvent renfermer de huit à quatre-vingt
mille habitants. Il y a aussi quelques provinces où la population est dispersée. Ce mode de peuplement est avantageux pour les missionnaires établis
dans un centre, désastreux pour les centres inoccupés. Comment en effet
atteindre et travailler uniquement par des catéchistes des populations denses
mais éloignées de trois, quatre jours de marche ! Lorsqu’un centre
d’ailleurs est occupé par les Protestants, pratiquement il est difficile,

75

pour ne pas dire impossible, d’y faire pénétrer des catéchistes catholiques. Ces belles populations tentent en effet les Sociétés évangéliques bien
décidées à emporter ces pays de haute lutte. Trois Sociétés évangéliques
différentes se sont partagé le Vicariat, n’ayant que trop longtemps, a-t-on
écrit, attendu pour marcher à la conquête de ces pays. Ces Sociétés sont celle
des Breklumer-Brüder qui ont reçu l’Uha et le sud de l’Urundi en partage ;
les Neukirchener, au nord et à l’ouest de l’Urundi : ils ont déjà fondé trois
stations et viennent de recevoir deux nouveaux missionnaires ; les Betheler,
Société beaucoup plus importante, qui se consacre au Ruanda et à des Missions dans l’Usambara : ils ont six stations et deux autres sont en fondation ;
ils viennent de construire à Nyanza, capitale du Ruanda. C’est bien pour
nous le cas de dire après le divin Maître : Messis quidem multa, operarii
autem pauci 63! Que sont en effet nos cinquante-trois missionnaires, Pères et
Frères, occupés dans nos quinze stations, pour tant d’âmes et tant de besoins ?
Les dernières fondations sont : dans l’Urundi, Buhoro, fondé par le regretté Mgr Gerboin, le 11 février 1912 ; dans le Ruanda, Murunda repris en
avril 1912, mais fondé en mai 1909 puis abandonné momentanément par
manque de personnel.
Au 30 juin 1913 le Vicariat du Kivu compte 14 127 néophytes. Dans ce
nombre ne sont pas compris les baptisés in extremis, ou plutôt ne sont compris que les adultes qui ont accepté de suivre les instructions du catéchuménat au moins pendant six mois, et auxquels on a ensuite suppléé les cérémonies du baptême. A ces adultes baptisés parfois avec une préparation plutôt
sommaire il faut une certaine probation et formation. Dans quelques stations
où l’on déplore des chutes, une partie de ces retours au paganisme vient de
ce qu’on a admis sans préparation suffisante des extrémisés qui n’ont pas
tardé à quitter une religion dont ils n’avaient qu’une connaissance insuffisante : ils regrettaient pratiquement leur baptême. Nous comptons à peine un
tiers des extrémisés encore en vie. Ajoutons encore les très rares enfants
baptisés du consentement de leurs parents païens, et ensuite amenés à
l’église.
Le bilan de l’année s’établit ainsi :
2120 baptêmes d’adultes au lieu de 1615 l’an dernier ;
1072 baptêmes d’enfants de néophytes, au lieu de 885 l’an passé ;
1735 baptêmes in extremis, contre 1116 l’an dernier exercice. Soit un total de 4927 baptêmes, contre 3669 en 1911-1912. Les Sacrements ont été
reçus avec une réelle fidélité : les confessions sont montées du chiffre de
164 175 de l’an passé à celui de 197 551, soit une augmentation de 33 376 et
63

« La moisson est abondante mais les ouvriers sont peu nombreux ».

76

les communions de 387 198 à 546 799, en augmentation de 159 601. Ces
chiffres prouvent que dans toutes les stations, les missionnaires du Kivou ont
travaillé, qu’ils s’attachent à suivre de leur mieux les directions du SaintPère, et encore qu’ils ne faut pas
prendre trop à la lettre les appréciations
parfois un peu pessimistes de quelques
missionnaires.
Dans le Ruanda surtout nous
sommes portés à voir plutôt le mal
que le bien et à oublier celui-ci pour
ne retenir que celui-là. Voir le mal et
le reconnaître est bien, et c’est en cherchant à avoir un idéal meilleur qu’on
obtient un bon milieu. Il est bon toutefois de voir aussi le bien afin de ne pas
s’exposer au découragement, et surtout
MGR GERBOIN (1847-1912)
pour ne pas porter des jugements trop
sévères, parfois peu justes sur ces chers chrétiens qu’on s’étonne de trouver
encore faibles après leur baptême, qu’on reprend plus facilement qu’on ne
les encourage.
La confession, tout comme la communion, implique bien un effort réel.
Nous ne devons pas oublier que la presque totalité de nos chrétiens habite de
trois quarts d’heure à deux heures et demie de marche des stations ; que les
corvées sont nombreuses et ne font que croître ; que les Banyarwanda cultivent deux jours par semaine, parfois trois, pour leur chef, de six heures du
matin à une heure de l’après-midi ; qu’ils doivent bâtir huttes et enceintes
pour le roi et les chefs ; accompagner leur chef à la capitale ou chez son patron, et ce temps peut varier de huit jours à trois semaines, puis lui porter de
la nourriture, de la bière ; à chaque récolte porter la dîme de tout à la capitale ; porter en hamac le chef s’il est âgé ou puissant, sa femme toujours en
chacun de ses déplacements ; cela sans compter les corvées pour les vaches,
les travaux du Gouvernement, et les cultures qu’ils doivent faire pour vivre
ou les voyages pour gagner de quoi acheter des vêtements !
Dans l’Urundi les corvées pour les chefs sont moindres, mais reste
l’effort pour venir le matin à 1a messe à 6 h. ou 6 h. 1/2. En de telles conditions l’esprit de passivité ou la routine ne suffisent pas pour expliquer la
fréquentation de la Sainte Communion le matin, non plus que la démarche de
l’après-midi pour venir se confesser. Il faudrait encore ajouter, pour porter
un jugement exact, que le milieu dans lequel se trouvent les chrétiens et leur
situation vis-à-vis es païens, parents, amis ou étrangers, sont loin d’être favorables à la fidélité. Un chrétien est encore très communément, au Ruanda

77

surtout, un être impur avec lequel en public (autrefois en public et en particulier) on ne peut boire, fumer ou manger. Sur ce point cependant il y a un
vrai progrès, même du côté des chefs et tout particulièrement du roi.
Dans les grandes stations, Nyundo, Muyaga, Issavi, Mugéra, Ruasa, nous
avons établi une messe pour les enfants de sept à onze ans. Ces enfants peuvent ainsi être suivis de plus près, ils ont leur instruction à part et ils sont
aidés pour la préparation et l’action de grâces de la Sainte Communion. Les
deux stations de Ruasa et de Mugéra sont bien gênées encore pour cette
œuvre par le manque de locaux. De l’instruction et de la formation religieuse
de ces petits dépend en grande partie l’avenir de nos Missions
A Issavi et Nsasa, les difficultés signalées viennent en partie de mariages
malheureux. Dans ces deux missions la dot exigée par le droit indigène est
faible. Chaque séparation est pour les parents de la jeune femme l’occasion
d’un gain en chèvres, pioches, bière... aussi ne se font-ils pas faute, ainsi que
quelques chefs, de pousser à ces fugues de bon rapport.
Rulindo est de nos stations celle qui a été le plus éprouvée l’an dernier
par la révolte du prétendant Ndungutsé. C’était le sauveur, le vrai roi ! disaiton. Partout il proclamait l’abolition des corvées, et voilà que les Pères travaillent de toutes leurs forces à maintenir le prestige et l’autorité du roi régnant, faisant fi de l’âge d’or qui revenait !
Une difficulté qui atteint plus spécialement certaines chrétientés, Nsasa et
Mibirisi surtout, c’est le manque d’églises convenables ou au moins sûres.
Dans ces deux stations les églises n’ont vraiment pas de quoi inspirer la foi à
nos pauvres chrétiens ou faire taire les moqueries des païens. Daigne au
moins la divine Providence nous y éviter les accidents ! Kanyinya n’est
guère mieux installé ; Muyaga, Mugéra, Nyundo ont leurs églises trop petites. Comme nos fidèles aiment à fréquenter les offices et les sacrements,
nous sommes obligés de leur dire de venir à tour de rôle, ou de se hâter pour
entrer dans la maison de Dieu, les derniers devant rester dehors !
La statistique indique le nombre de 9 670 catéchumènes. C’est peut-être
un chiffre modeste. Il y a bien des manières de compter les catéchumènes.
De ce nombre nous excluons les postulants, les catéchumènes irréguliers, et
ne comptons que ceux qui, présentés par un chrétien ou un catéchiste, ont
terminé l’épreuve plus ou moins longue du postulat et ont reçu solennellement la médaille. Avec raison, les missionnaires continuent à être sévères
pour les absences au catéchisme. Pendant les six derniers mois, alors que les
catéchismes ont lieu tous les jours à l’exception du mercredi et du samedi,
on ne tolère dans chaque trimestre que cinq absences, quel qu’en soit le motif ; on exige de plus la lecture obligatoire pour les enfants et les jeunes gens.
Ces conditions pourront paraître dures, mais on les trouvera cependant sages,
pour ne pas dire nécessaires, si l’on considère les multiples dangers auxquels

78

sont exposés nos néophytes : dangers provenant de la famille et du clan, de
l’activité de la propagande protestante et musulmane, de l’émigration à laquelle ils sont plus ou moins obligés, parfois même du mauvais vouloir des
chefs. C’est ainsi que dans une de nos provinces nous avons eu le cas suivant, il y a peu de temps. Le chef devait régulièrement fournir à l’Autorité
des travailleurs. Fatigués du travail ou désireux de l’éviter ainsi que la fièvre,
bon nombre de païens influents achetèrent leur délivrance par des cadeaux. Il
fallait cependant le même nombre d’ouvriers, si bien que le chef aux abois
trouva prudent d’accuser les chrétiens. « II n’avait plus d’ouvriers à fournir
parce que ceux-ci refusaient d’obéir ». Une descente militaire eut lieu au
petit jour et fut suivie de bonne capture. On s’expliqua, et après dix jours de
détention des accusés, la vérité fut reconnue, c’est-à-dire que les chrétiens
travaillaient autant et plus que les païens A la prochaine occasion le chef
recommencera. On voit bien par combien nos néophytes ont besoin d’être
instruits et affermis dans la pratique des vertus pour rester fidèles aux engagements de leur baptême.
Si nous comptons les catéchumènes réguliers et les autres, les postulants
et ceux qui se font simplement instruire par des parents, des amis, des catéchistes, qui connaissent notre sainte religion, mais ne sont pas suffisamment
décidés à écouter le Maître qui frappe à la porte de leur cœur, nous
n’exagérerons nullement en notant le chiffre de 35 à 40 000. Seulement étant
donné le grand travail à fournir par les missionnaires en nombre si restreint,
et l’état forcément rudimentaire de nos succursales, le chiffre des baptêmes
correspondra-t-il à ce nombre de catéchumènes ?
Cette année nous avons pu créer quelques succursales dans l’Urundi :
Muyaga, Mugéra, Kanyinya et ont fondé une dizaine. Le Gouvernement
nous a montré là toute sa bienveillance. Au Ruanda. Nyundo a réussi à en
établir trois, Ruasa une Kabgayé une, Mibirisi une ; de ces dernières, seules
celles Ruasa et Kabgayé sont officielles. Ici en effet aucun chef ne peut nous
louer la moindre parcelle de terrain, sans recourir au roi, partant à son conseil. Or ces vieux ont une peur terrible de l’envahisseur. Nous pouvons
instruire partout pourvu que nous ne nous établissions nulle part ! Etablir une station est plus facile que de loger dans un village un simple
catéchiste, maître d’école. Dans plusieurs endroits, pour placer ces chrétiens nous avons dû les envoyer se mettre comme d’eux-mêmes au service
d’un chef. En gagnant peu à peu la bienveillance de leur patron, ils obtiennent un champ, une bananeraie, puis doucement, sans bruit, essayent
d’instruire, en causant, leurs nouveaux voisins et amis. De temps à autre ils
sont menacés d’expropriation parce qu’on les accuse de vouloir amener les
Européens dans le pays. Le chef, toujours en crainte de se voir dénoncer,
calomnier à la capitale ou près d’un chef supérieur, par ses amis avides de

79

ses terres et de ses troupeaux, fait venir les délinquants, et comme il tient
souvent à eux, à leurs services, à leurs petits cadeaux, les prie et supplie de
lui dire la vérité. D’ordinaire les choses ne vont pas plus loin ; les catéchistes
in petto en sont quittes pour affirmer qu’ils sont ses hommes, qu’amener ou
éloigner les Pères ne dépend pas d’eux, et force leur est de mettre une sourdine à leur action pendant quelque temps. De temps à autre quelques catéchistes, moins patients, moins sérieux aussi, pour se donner une importance
qui les mette enfin à l’abri de ces émotions, agissent au grand jour, profitant
de la timidité des gens. Ces catéchistes-là ont vite le nombre, moins la qualité, et pour pourvoir à la persévérance du troupeau chrétien non moins qu’à sa
sécurité, nous sommes bien obligés de modérer leur zèle, parfois de l’arrêter
net. Issavi et Nsasa ont dû prendre plusieurs fois ce moyen. Déjà nous excitons tellement certaines susceptibilités, si souvent on nous demande comment nous faisons pour attirer à nous tant de monde, même dans les Missions qui commencent, que nous devons user de prudence et ne pas exciter
par le mauvais compelle intrare64 d’un zèle indiscret et peu sûr.
Dans quelques stations on se plaint que le prosélytisme individuel a diminué. Il faut tenir compte des circonstances. La fièvre des voyages – fièvre
parfois forcée ! – a été amenée par le commerce intense qui se fait, les travaux et corvées qui augmentent toujours, éloignant pour un temps les gens
de leur demeure ; les catéchumènes ou les postulants commencent leur instruction, puis s’absentent et se voient retardés ce qui décourage ceux qui les
ont recrutés. Pour les mêmes raisons les chrétiens ne suivent pas leurs gens
avec régularité, d’où déchets ou retards. Les missionnaires, faute de Frères,
ont beaucoup de temps pris par les travaux matériels dont aucun cependant
n’est de luxe. Nous ne bâtissons pas comme nos voisins de la Mission évangélique !
Il n’y a que quelques jours, à la capitale, ne me disait-on aimablement :
« Les Protestants ne bâtissent pas comme vous, ils surpassent tout le
monde ! » Ces Messieurs viennent en effet de construire une polyclinique à
la capitale ! Le temps donné au matériel, même nécessaire, est inévitablement pris sur le ministère. Beaucoup de jeunes gens nous quittent parce
qu’ils vont chercher ailleurs le travail que nous ne pouvons leur donner.
Continuellement les autorités de la Colonie nous demandent où nous en
sommes pour les plantations, les écoles d’arts et métiers... Toutes ces choses
qui nous donneraient ressources, considération, comme à nos voisins, qui
nous garderaient nos jeunes gens, nous sont impossibles. Nos bons et excellents Frères, malgré leur énergie, leur dévouement et leur esprit de foi,
n’arrivent même pas à faire les constructions nécessaires, sont fatigués d’être
64

« Pousse-les de force ».

80

toujours sur pied, quittant un travail dès qu’il est à peu près terminé sans
pouvoir le parfaire !

LA PREMIERE HABITATION EN BRIQUES DES PERES BLANCS A KABGAYI (ca. 1910 ?)

Convaincu de l’absolue nécessité de travailler le plus possible à
l’œuvre de la formation d’un clergé indigène, Monseigneur Hirth a désiré, dès cette année, commencer un Petit Séminaire. Le hangar en paille
de la menuiserie de Nyaruhengéri et deux huttes sont tous les bâtiments
qui abritent nos dix-sept premiers séminaristes. Commençant dans la
pauvreté le Séminaire Saint-Léon ne pourra qu’avoir la bénédiction de Dieu.
Les écoles cette année marquent un vrai progrès dans l’Urundi. Les trois
stations, Kanyinya, Rugali et Muyaga, sont, par rapport aux chefs, dans une
situation exceptionnelle. Ces chefs ont été déclarés indépendants et le Gouvernement leur a tant et tant dit la nécessité des écoles, qu’ils ont demandé
aux missionnaires d’instruire leurs enfants. Les écoliers sont nombreux et
j’ai été heureux de voir qu’ils profitaient vraiment des leçons et du dévouement des missionnaires. A la demande du Résident de l’Urundi, Mugéra
entreprend la construction d’une école à Gitéga. On nous a bien dit qu’elle
ne pourrait pas faire concurrence à l’école gouvernementale. Jamais nous
n’en avons douté, mais elle nous donnera de faire un peu de bien, d’aider les
chrétiens venus de partout à la capitale et sera notre pied-à-terre nécessaire
pour nos relations avec le Gouvernement.

81

Dans le Ruanda, il y a aussi progrès. A Nyanza, le roi tient davantage à
bon école: le nombre des élèves a doublé ; une bonne quarantaine de jeunes
pages sont réguliers. Musinga d’ailleurs – fait inouï – a donné des vaches
aux premiers et de temps à autre des coups de bâton aux derniers ! Luimême nous a demandé d’ouvrir une autre école au Muléra pour les jeunes
Batutsi. Cette école se fait chez l’un de ses neveux. Dans les stations le progrès est réel surtout à Nsasa, Issavi, Ruasa. Mais il y a encore beaucoup à
faire pour persuader aux chefs et aux parents qu’un peu d’instruction n’est
pas nuisible. Les parents préfèrent que les enfants les remplacent ou les aident aux corvées, ou demandent qu’ils rapportent un salaire à la maison ; le
chef trouve que les enfants sont plus utilement employés à garder les veaux
ou à leur chercher de l’herbe. Des coups ou la privation de nourriture parce
qu’ils vont en classe ne favorisent pas beaucoup le goût des belles-lettres
chez nos jeunes primitifs, amis de leurs aises et de la liberté. Le désir du
baptême reste le grand stimulant de la gent écolière.
Les baptêmes in extremis sont montés cette année au chiffre de 1 735,
sans que nous ayons eu à déplorer des épidémies. De ces baptêmes, les neuf
dixièmes au moins sont faits par les chrétiens.
Le grand événement de l’année a été la visite du Gouverneur, S. E. le
Dr Schnée, qui avait surtout pour but d’étudier le projet du chemin de
fer Tabora-Kagéra. Le projet du gouvernement serait d’amener la voie
ferrée jusqu’au point où la Kagéra-Nil reçoit le Ruvuvu, puis par chaloupes à fonds plats, mises sur le Buvuvu, l’Akanyaru et le Nyavarongo,
atteindre tout le Ruanda et l’Urundi, Plus heureuses qu’en 1911, nos
stations n’ont pas été laissées de côté. Son Excellence a visité longuement
Ruasa, Nyundo, Issavi et a passé à Kanyinya. Dans le récit de voyage du
Gouverneur, publié par la Deutsch Ostafrika Zeitung, il y a eu ce mot
aimable : « Les Pères Blancs au Ruanda ont à l’ora joint le labora ».
Mais ce qui nous a touché le plus, c’est ce délicat éloge de notre bien-aimé
Vicaire Apostolique : « La réception était d’autant plus intéressante, dit la
relation, que Mgr Hirth se trouvait là. C’est une grande et belle figure de
Prêtre, imposant la vénération ; un des plus anciens Africains, honoré et
estimé de tout le monde. C’est ainsi qu’il est le chef né des Missions florissantes du Ruanda et de l’Urundi. Puisse-t-il, de nombreuses années durant
diriger les destinées de ces Missions ! » Cet ad multos annos nous le redisons avec joie. Le récit du voyage du Gouverneur donne au Ruvuvu la
prépondérance sur les autres affluents de la Kagéra-Nil, ce serait le Ruvuvu et non plus le Nyavarongo qui serait la source du Nil.
Le même récit indique également que la construction de la voie ferrée
permettra de transporter rapidement, en leur faisant éviter les pays fiévreux,
les ouvriers de nos montagnes dans l’Usambara et à la côte. Une enquête a

82

été faite aussi pour savoir si nos populations de l’Urundi pourraient être
déplacées. Les médecins auraient répondu par l’affirmative pour le
peuple, et négativement pour les Batutsi ; ceux-ci peu habitués au travail seraient moins résistants. Ceci est grave pour nous.
L’Islam fait des progrès, et il faudra bien revenir de ce qui a été affirmé
que nos populations y étaient réfractaires, que 1a circoncision les arrêterait
toujours, ou encore qu’il n’y aurait à se faire musulmans que les « déracinés », c’est-à-dire les individus sortis de leur famille et de leur milieu. Le
péril musulman inquiète les gouvernants. Dans un district de la côte, Rufiji,
sur 100 000 habitants, 30 000 dans les quatre dernières années ont été acquis
à l’Islam ! Ce sont les chiffres donnés dans un article de journal le 6 août
dernier.
C’est en Dieu que nous mettons notre confiance. Que nos confrères
s’unissent à nous pour remercier la Providence du secours incessant de sa
grâce, et du bien qu’Elle nous a permis de faire cette année.
P. CLASSE
* Version du rapport publié dans la revue Missions d’Afrique 65
Le territoire du nouveau Vicariat du Kivou comprend le royaume du Rouanda (2 millions
à 2 500 000 habitants), détaché du Nyanza méridional, et ceux de l’Urundi (1 800 000 habitants) et de l’Uha (200 000 habitants), cédés par l’Unyanyembé. C’est donc un Vicariat
peuplé puisqu’il a, à lui seul, la moitié de la population globale de la Colonie de l’EstAfricain allemand.
Les statistiques du Gouvernement sont encore très incomplètes, mais les recensements effectués dans plusieurs provinces donnent des chiffres plus élevés que ceux généralement
admis. Au point de vue du nombre d’habitants, journaux, revues et rapports officiels ont donc
raison de dire que le Rouanda et l’Urundi sont les deux grands réservoirs d’hommes de la
Colonie.
Un réservoir contient des eaux destinées à être déversées. C’est bien, hélas ce dont on
parle en citant le Rouanda et l’Urundi, réservoirs d’ouvriers pour les plantations de l’Usambara et de la côte dépourvus de main-d’œuvre.
Cette population est simple, laborieuse, d’une moralité très réelle, les enfants nombreux
dans la plupart des familles le prouvent. Elle est, il faut le reconnaître, en général bien disposée et préparée à accepter l’Evangile, plus encore dans l’Urundi que dans le Rouanda, car les
conditions politiques y sont très différentes et de beaucoup meilleures. Les Batutsi font
cependant exception ordinairement très dédaigneux de l’Européen et de ce qui vient de
lui, ils se suffisent, croient-ils, et se jugent bien supérieurs. Toutes leurs idées, toute leur
activité se concentrent sur deux choses : le roi et les vaches, et encore le roi à cause des
vaches. Ils sont d’ailleurs, bien que tout-puissants et maîtres du pays, très peu nombreux, environ un pour cent de la population. Toutefois, chez eux, dans quelques Missions,
se manifeste un certain rapprochement envers les missionnaires, signe d’un changement dans
les idées et source d’espérances pour nous.
65

L. CLASSE, « Rapport annuel pour le Vicariat Apostolique du Kivu : exercice 1912-1913 (extrait) », in
Missions d’Afrique, Mars-Avril, 1914, N° 294, pp. 314-320.

83

L’apostolat dans ce Vicariat sera facilité par la langue qui est unique, avec de simples variantes66 peu nombreuses d’ailleurs par la très grande similitude, presque l’unité des mœurs et
des coutumes par le mode de peuplement.
La population est d’ordinaire agglomérée et concentrée dans de petites provinces séparées
par des régions de pâturages, la forêt ou de hautes montagnes. Ces « plaques de population »,
à un ou plusieurs jours de marche les unes des autres, ont un diamètre variant de 15 à 40
kilomètres et peuvent renfermer de 8000 à 80 000 habitants.
Ces belles populations tentent les sociétés de propagande protestantes, bien décidées
à enlever ce pays de haute lutte. Elles sont trois qui se le sont partagé : les BreklumerBrüder ont reçu l’Uha et le sud de l’Urundi en partage les Neuktirchener, le nord et
l’ouest de l’Urundi ; et les Betheler, société beaucoup plus importante, se consacrant au
Rouanda ; ils ont déjà des Missions dans l’Usambara.
C’est bien pour nous, en considérant notre petit nombre, le cas de dire après le divin
Maître Messis quidem multa, operarii autem pauci67. Que sont en effet nos cinquante-trois
missionnaires, Pères et Frères, répartis dans nos quinze stations pour tant d’âmes à sauver et
tant d’obstacles à vaincre ?
Presque tous nos chrétiens habitent de trois quarts d’heure à deux heures et demie de
marche des stations et les corvées sont nombreuses ; en effet, les Banyarwanda cultivent deux
jours, souvent trois par semaine pour leur chef, de six heures du matin jusqu’à une heure
après-midi ils doivent bâtir huttes et enceintes pour le roi et les chefs, accompagner ces derniers à la capitale ou même ailleurs, dans des voyages qui peuvent varier entre une et trois
semaines, puis leur porter des vivres, de la bière, donner la dîme de chaque récolte à la capitale transporter le chef en hamac s’il est âgé ou puissant, sa femme toujours en chacun de ses
déplacements cela sans compter les corvées pour les vaches, les travaux du gouvernement et
leurs propres cultures.
Il faut encore ajouter, que le milieu dans lequel se trouvent nos chrétiens et leur situation
vis-à-vis des païens, parents, amis ou étrangers sont loin d’être favorables à la pratique de la
religion.
Au Rouanda surtout, un chrétien est encore un être impur avec lequel en public (autrefois en public et en particulier) on ne peut boire, fumer ou manger. Sur ce point cependant, il y a déjà un réel changement, même du côté des chefs et tout particulièrement
du roi.
A Issavi et Nsasa, les difficultés viennent en partie de mariages malheureux. Dans ces
deux Missions, la dot exigée par le droit indigène est très faible. Chaque séparation est, pour
1es parents de la jeune femme l’occasion d’un gain en chèvres, pioches, bière. aussi ne se
font-ils pas faute, ainsi que quelques chefs, de pousser à ces fugues de bon rapport.
Notre station de Rulindo a été la plus éprouvée par la révolte du prétendant Ndungutsé,
l’an dernier. C’était, disait-on à l’envi, le sauveur, le vrai roi ! Il proclamait l’abolition des
corvées et pourtant on voyait les Pères travailler de toutes leurs forces à maintenir le prestige
et l’autorité du roi régnant. Il y avait là de quoi rendre hésitants, voire même un peu chagrins
nos illusionnés. Une difficulté qui atteint plus spécialement certaines chrétientés, c’est le
manque d’églises convenables: ou au moins solides. Dans les stations de Nsasa et de Mibirizi
surtout, les églises n’ont vraiment pas de quoi inspirer la foi à nos pauvres chrétiens et faire
taire les moqueries des païens. Daigne au moins la divine Providence nous y éviter les accidents. Mugéra et Nyundo ont leurs églises si petites, qu’il faut prévenir les fidèles de ne venir
à la messe qu’à tour de rôle, ou bien de se hâter d’entrer dans la maison de Dieu pour éviter
de rester dehors.
66
67

Le P. Classe sous-estime sérieusement ces différences.
« La moisson est vraiment abondante, mais les ouvriers peu nombreux ».

84

La statistique indique 9670 catéchumènes. On dira que ce nombre est petit, mais il y a
bien des manières de compter. De ce nombre nous avons exclu les postulants, les catéchumènes irréguliers, et n’avons inscrit que ceux présentés par un chrétien ou un catéchiste qui,
ayant terminé l’épreuve plus ou moins longue du postulat, ont, après examen, reçu solennellement la médaille.
Avec raison les missionnaires continuent à être sévères pour les absences au catéchisme.
Pendant les six derniers mois, alors qu’il se faisait tous les jours, excepté le mercredi et le
samedi, on ne toléra dans chaque trimestre que cinq absences, quel qu’en fût le motif ;
l’examen de lecture obligatoire pour les enfants et les jeunes gens augmente encore la difficulté. Ces conditions sont acceptées par nos indigènes malgré les ennuis qu’ils éprouvent dans
leur famille et dans leur clan, l’activité protestante et musulmane, la perspective de
l’émigration plus ou moins volontaire.
Si nous comptions les postulants et ceux qui se font instruire par des parents, des amis,
des catéchistes qui connaissent notre sainte religion, mais ne sont pas encore décidés à écouter
le Maître qui frappe à la porte de leur cœur, puis les catéchumènes réguliers et ceux qui ne le
sont pas, nous n’exagérerions nullement en proclamant un total de trente-cinq à quarante
mille. Seulement, le nombre des baptisés correspondra-t-il à ce chiffre de catéchumènes, étant
donnés le grand travail à fournir par si peu de missionnaires et l’état forcément rudimentaire
de nos succursales ?
Cette année, nous avons pu en créer quelques-unes dans l’Urundi ; le Gouvernement nous
a, en cette circonstance, montré sa bienveillance. Au Rouanda, on a réussi à en établir cinq,
mais seules, celles de Ruasa et Kabgayé sont officielles. Ici, en effet, aucun chef ne peut nous
louer la moindre parcelle de terrain sans recourir au roi, donc à son conseil. Or les vieux qui le
composent ont une peur terrible de l’envahisseur. Nous pouvons instruire partout, pourvu que
nous ne nous établissions nulle part ! Etablir une station est plus facile que de loger dans
un village un simple catéchiste maître d’école. Dans plusieurs endroits, pour placer nos
catéchistes, nous avons dû les envoyer se mettre comme d’eux-mêmes au service d’un chef,
puis gagnant peu à peu la bienveillance de leur maître obtenir un champ, une bananeraie ;
alors doucement, sans bruit, essayer d’instruire en causant, leurs nouveaux voisins et amis. De
temps à autre, ils sont menacés d’expropriation parce qu’on les accuse de vouloir amener les
Européens dans le pays.
Les catéchistes s’en tirent en affirmant qu’amener ou éloigner les Blancs ne dépend pas
d’eux, mais ils doivent mettre une sourdine à leur action pendant quelque temps. Parfois
quelques catéchistes moins patients, moins prudents aussi, agissent au grand jour, profitant de
la timidité des gens. Nous sommes alors obligés de modérer leur zèle indiscret ou même de
l’arrêter net.
Les Missionnaires, faute de Frères coadjuteurs, sont souvent occupés à beaucoup de travaux matériels, mais dont aucun de luxe. Nous ne bâtissons même pas comme nos voisins ces
Messieurs de la Mission évangélique Il y a quelques jours, on disait peu aimablement à notre
adresse « Les protestants surpassent tout le monde ! » Ils viennent en effet de construire une
polyclinique à la capitale. Continuellement de la côte on nous demande où nous en sommes
maintenant pour les plantations, les écoles d’arts et métiers. Toutes ces choses qui nous donneraient ressources, considération, etc., comme à nos voisins, et qui garderaient près de nous
nos jeunes gens, nous sont impossibles. Nos bons et excellents Frères, malgré leur énergie,
leur dévouement, n’arrivent même pas à faire les constructions nécessaires.
Convaincu de l’absolue nécessité de travailler sans retard à l’œuvre de la formation d’un
clergé indigène, Sa Grandeur Mgr Hirth a désiré dès cette année commencer un Petit Séminaire. Un hangar en paille et deux huttes, sont tous les bâtiments qui abritent nos dix-sept
premiers séminaristes. Commençant dans la pauvreté, le Séminaire Saint-Léon ne pourra
qu’avoir la bénédiction de Dieu.

85

Les écoles marquent un vrai progrès dans l’Urundi. Les trois stations de Kanyinya,
Rugari et Muyaga sont dans une situation exceptionnelle par rapport aux chefs qui ont
été déclarés indépendants ; le Gouvernement leur a tant et tant parlé de la nécessité de
l’école qu’ils ont demandé aux missionnaires d’instruire leurs enfants. Les écoliers sont
nombreux et profitent vraiment des leçons et du dévouement de leurs instituteurs. A la demande du Résident de l’Urundi, Mugéra entreprend la construction d’une école à Gitéga. On
nous a bien dit quelle ne pourrait pas faire concurrence à l’école gouvernementale, jamais
nous n’en avons douté, mais elle nous donnera de faire quelque bien, d’aider les chrétiens
venus d’un peu partout à la capitale et sera notre pied-à-terre nécessaire pour nos relations
avec le Gouvernement de la Colonie.
Dans le Rouanda aussi il y a progrès, le roi tient d’avantage à son école et le nombre
des élèves a doublé ; plus de quarante de ses jeunes pages sont réguliers. Musinga
d’ailleurs, fait inouï, a donné des vaches aux premiers de la classe et des coups de bâton
aux derniers. Lui-même nous a demandé d’ouvrir une autre école au Muléra pour les
jeunes Batutsi ; cette école se fait chez un de ses neveux. Dans les stations le progrès est
réel surtout à Nsasa, Issavi, Ruasa ; il reste encore beaucoup à faire pour persuader aux chefs
et aux parents qu’un peu d’instruction n’est pas nuisible. Les parents préfèrent que leurs
enfants les remplacent ou les aident aux corvées, ou bien demandent qu’ils rapportent un
salaire à la maison. Le chef trouve que les jeunes gens sont plus utilement employés à garder
les veaux et à leur chercher de l’herbe. Une bastonnade ou la privation de nourriture pour
avoir été en classe, ne favorise pas beaucoup le goût des belles lettres chez nos jeunes primitifs, amis de leurs aises et de la liberté. Heureusement que le désir du baptême reste le grand
stimulant de la gent écolière.
Le Vicariat apostolique du Kivou compte 15 stations avec 53 missionnaires (Pères et
Frères), 23 Sœurs, 182 catéchistes, 14 217 néophytes et 9 670 catéchumènes. Il y a 74 écoles
fréquentées par 5 348 garçons et 1 947 filles, 15 dispensaires, 4 hôpitaux, 11 asiles et orphelinats. On a soigné 195 416 malades.
Dans l’année on a enregistré 2 120 baptêmes d’adultes, 1 072 d’enfants de chrétiens, 1735
in articulo mortis, 2742 confirmations 301 mariages ; 197 551 confessions ; 546799 communions.
[Léon Classe]

10. Rapport du Vicariat Apostolique du Kivou pour 1913-191468
VICARIAT APOSTOLIQUE DU KIVOU

1913-1914
Les Rapports du Vicariat Apostolique du Kivu pour 1913-1914 font
totalement défaut. Sans y suppléer, les notes suivantes permettront de rattacher à ceux des années précédentes quelques-uns des renseignements contenus dans les Rapports ultérieurs.
I. – Personnel. A la date du 1er juillet 1913 venaient d’arriver dans le vicariat, mes Pères Doumeizel (Muyaga), Vitoux (Buhoro) et le F. Adelphe
68

Rapport du Vicariat Apostolique du Kivou pour 1913-1914, in Rapports Annuels, A.G.M.Afr., pp. *6364.

86

(Issawi). Vers la Toussaint arriva le P. Hinkelbein (Nyundo), accompagnant
un groupe de Sœurs.
Dans le premier semestre de 1914, le personnel s’augmenta encore de
cinq missionnaires : le P. Giai-Via et les Frères Celse, Privat, Tite et Maurice. Mais il faut ajouter que les Pères Pouget et Dufays étaient partis pour la
Maison-Mère où ils devaient prendre part aux grands exercices de 30 jours.
II. – Séminaire. Durant l’exercice 1912-1913, le nouveau vicariat du Kivu avait inauguré son Petit Séminaire à Nyaruhengeri. Les élèves au nombre
de 17 étaient placés sous la direction du P. Knoll, qui avait pour auxiliaire un
séminariste minoré en probation. Les élèves ayant déjà commencé les études
à Rubya y restaient provisoirement ; on ne recevait à Nyaruhengeri que les
nouvelles recrues.
Monseigneur le Vicaire Apostolique comptait d’ailleurs installer le séminaire définitif à Kabgayé.
Les mesures prises dans le courant de l’année permirent de réaliser au
mois d’octobre 1913 la translation projetée et de faire du nouvel établissement un séminaire quasi complet. En effet, le P. Cunrath qui devait en
prendre la direction amena de Rubya 18 élèves et le Père Knoll arriva avec
15 des siens ; 40 recrues portaient le nombre des petits séminaristes à 73. Il y
avait en outre 3 minorés en probation et 4 théologiens venus de Rubya, plus
l’auxiliaire du P. Knoll.
A l’entrée de 1914, les élèves originaires de l’Urundi, qui se trouvaient
précédemment à St-Charles, dans l’Ushirombo, se rendirent également à
Kabgayé.
La guerre a sans doute compromis la marche des séminaires ; le personnel a été changé. Cependant, au commencement de 1917, les Pères Pouget et
Dufays, revenant d’Europe, l’ont trouvé en pleine activité : les Pères Smoor
et Giai-Via dirigeant le Grand Séminaire, les Pères Bricquet et Déprimoz, le
Petit.
III. – Mission. Au mois de novembre 1913, cédant aux instances pressantes des représentants du Gouvernement de la Colonie, Monseigneur Hirth
se décida à créer une nouvelle station dans le Bushiru. Le Bushiru est un
district montagneux, très accidenté, dont la description rappelle ce que les
voyageurs disent des ravins et de plateaux de l’Abyssinie. Placés entre les
Baléra et les Bagoyé, les habitants du Bushiru ne leur cèdent en rien pour la
rudesse des mœurs, l’esprit d’indépendance. Toutefois, ils connaissent déjà
les missionnaires, se montrent tout disposés à les accueillir et c’est pourquoi
l’Administration, désirant les soumettre à son autorité sans effusion de sang,
fait appel à Monseigneur Hirth. Il s’agit d’une population compacte évaluée
à 70 ou 80 000 âmes.

87

N.B. : La statistique du Kivu pour 1913-1914 a été insérée en son lieu
dans le volume IX des Rapports Annuels.
11. Lettre du P. Classe du 17 Mars 1913 à ses confrères69
Kabgayé, le 17 Mars 1913
Mon bien chers Confrères,
Nos rapports avec les chefs ont nécessairement une influence considérable soit en bien soit en mal sur l’avenir réservé à nos œuvres. Malheureusement trompés par les difficultés dues au régime social de ces pays, préoccupés d’aider chrétiens et catéchumènes que nous aimons, nous oublions de
réfléchir à la gravité de la situation que nous créons à nos Missions. Les
oublis graves commis dans plusieurs stations ne peuvent qu’augmenter de
nous les défiances et provoquer, sinon une persécution ouverte de la part du
Roi et des chefs, du moins une hostilité cachée mais très accentuée. Ce mal
malheureusement ne pourra être découvert que lorsqu’il sera trop tard. Cette
manière de faire augmente aussi de plus en plus les suspicions du Gouvernement à l’égard des missionnaires toujours représentés comme Français et
suivant une politique opposée à la sienne : le Gouvernement veut favoriser
les chefs, gouverner et coloniser par eux ; il proclame leur autorité
comme intangible, dit que les injustices sont inévitables, même nécessaires ! De là encore il est naturel que le Gouvernement se tourne vers
les Protestants, qui ne se posent en maîtres allemands, et veulent avant
tout, comme ils l’écrivent sans cesse, atteindre les Batutsi et êtres leurs
missionnaires.
La prudence la plus élémentaire, non moins que les soucis du salut des
âmes et l’obéissance, nous font un devoir absolu de nous appliquer de suite à
améliorer dans toutes nos stations les relations avec les chefs, à laisser complètement ces manières de faire opposées aux directives des Supérieurs de
la Société et condamnées expressément par Monseigneur le Vicaire Apostolique, qui pour aider un individu sacrifient l’intérêt général de nos œuvres.
Sur l’ordre de Monseigneur, je me permets de signaler les points suivants :
Nous devons tout particulièrement :
I. – Eviter de nous mêler en quoi que ce soit des affaires des chefs.
Nous n’avons à intervenir en rien dans les procès, les questions d’impôts ou
de corvées, les placements ou déplacements de chefs, les décisions du Roi ou
des grands Batwale [Chefs], ce n’est pas notre Mission et nous n’avons pas
grâce d’état pour cela. Nous ne devons absolument pas viser à nous faire
69

Lettre du P. Classe du 17 Mars 1913 a ses confreres, A.G.M.Afr., N° 111218- 111219.

88

craindre, à commander ou à dominer ; c’est une erreur dangereuse qui nous a
souvent été signalée : elle ne peut qu’exciter la défiance et l’animosité des
chefs, puis la jalousie des Représentants du Gouvernement qui se jugent
lésés dans leurs droits, parce qu’ils tiennent plus encore à leur autorité que
nous à la nôtre, dans l’ordre spirituel.
II. – Ne pas intervenir dans les procès, les différends des chrétiens ou
catéchumènes avec les chefs. Surtout nous ne pouvons nous ériger nousmêmes en juges entres nos gens et leurs chefs, même lorsque ces chefs prétendent s’en remettre d’eux-mêmes à notre jugement, ce qui est à peu près
toujours faux et motivé par la crainte. Ne les faisons pas non plus juger par
un homme à nous, envoyé pour cela. Sur ce sujet des différends de nos gens
avec leurs chefs, il serait avantageux de lire les avertissements si sages, malheureusement trop oubliés, données par Monseigneur, dans le Directoire du
Catéchuménat : « Il ne faudra accepter qu’avec une extrême réserve et
prudence les rapports de nos gens, catéchumènes ou néophytes sur le
mauvais vouloir des chefs envers la Mission ; car nos chrétiens ont tout
intérêt à se poser en persécutés. Ils voient en cela un moyen de s’attirer
nos faveurs et de se soustraire à l’autorité de leurs maîtres temporels ».
(Dir. p. 6)
III. – Veiller à ce que nos gens soient respectueux et soumis à l’égard
des chefs quels qu’ils soient. Ils ne doivent pas se soustraire à leur autorité
mais s’acquitter comme les païens des charges qui leur incombent. A plus
forte raison nous ne devons pas les dispenser nous-mêmes des impôts, corvées ou autres obligations. D’ailleurs lorsqu’un chrétien ou un catéchumène
est en faute vis-à-vis de son chef laissons-le porter les conséquences de sa
conduite sans nous interposer, a fortiori sans menacer le chef. Les chefs nous
sauront gré de reconnaître et soutenir leur autorité, le Gouvernement devra
reconnaître cette impartialité dont il nous juge incapables. Comment les
chefs peuvent-ils croire que notre Sainte Religion favorise leur autorité lorsque, pratiquement, nos actes démentent inconsciemment nos enseignements ?
IV. – Veiller au respect dû aux chefs, surtout dans nos stations. Les
chrétiens ne devraient pas se montrer moins respectueux que les païens, cependant c’est souvent le contraire qui a lieu. Par suite d’un enseignement
exact, mais incomplet et par là dangereux, ils se croient supérieurs parce
que baptisés, pensent être protégés par nous et traitent les chefs de haut,
les menacent de les dénoncer chez nous, se moquent d’eux. Dans nos
stations, il n’est pas rare qu’ils soient grossiers avec les chefs : ils nous saluent mais ne les saluent pas ; ils viennent écouter nos conversations, les
prennent à partie, les accusant devant nous, leur demandant raison de leurs
actes vis-à-vis d’eux. Le silence du missionnaire n’est-il pas alors une ap89

probation tacite de tels procédés ? Pour arriver au résultat nécessaire, il importe que nous-mêmes parlions des chefs et aux chefs en termes convenables, évitant les qualificatifs grossiers, les invectiver et surtout l’ironie qui
froisse si profondément. Sur ce point il est facile de s’oublier, surtout quand
on croit, justement ou à tort, avoir à se plaindre. Il est utile de se rappeler que
les propres tenus par nous sont d’ordinaire rapportés, ce qui n’est pas fait
pour aplanir les difficultés.
V. – S’interdire absolument d’injurier les chefs, surtout de se laisser
aller envers eux à des voies de fait ; ce sont les affronts qu’un chef ne peut
oublier ; toujours il cherchera à se venger, et il n’y réussira que trop car les
moyens de nous faire obstacle ne lui manquent pas. Loin d’approuver même
implicitement les chrétiens qui se laisseraient aussi aller à de semblables
oublis, nous devons les reprendre sérieusement. Saint Paul, qui en tout est
notre modèle, a eu beaucoup à souffrir et à se plaindre des Proconsuls
de Rome, cependant toujours il est demeuré calme et respectueux devant eux. N.S. lui-même nous a-t-il jamais donné d’autre exemple ou
d’autre enseignement ?
VI. – Empêcher le mauvais prosélytisme de certains chrétiens qui lèvent des postulants plus ou moins de force, obligent les chefs de favoriser ce recrutement condamné, les menacent lorsqu’ils ne le secondent
pas à leur gré, acceptant ou se font donner de force pioches, pombé,
chèvres pour ne pas instruire tel ou tel, ou tolérer, alors qu’ils n’ont rien
à y voir, les sacrifices. Ces recrues font un très grand mal à la Mission, et il
est nécessaire d’arrêter ou mieux transformer sans hésiter, si ces recruteurs
sont capables de comprendre la vraie méthode, cette activité désastreuse.
Nous devons aussi surveiller nos catéchistes : souvent ils ne sont pas
assez formés et seraient portés à vouloir s’imposer à jouer au chef, à
voir trop vite des ennemis dans ces chefs dont ils devraient s’efforcer de
gagner la confiance. Surtout ne soyons pas trop crédules et ne perdons pas
patience quand on nous dit qu’un chef empêche l’action d’un catéchiste,
qu’il protège ou favorise un chrétien ou un catéchumène tombé. Ce n’est pas
par les chefs que nous devons ramener les chrétiens égarés, ce n’est pas non
plus par eux que nous devons faire la mission. Leur demander de nous fournir des catéchumènes est contraire aux indications de notre Directoire ; ces
corvées de catéchisme ne font qu’exaspérer chefs et sujets, sans nous donner
des chrétiens capables de persévérer.
VII. – N’éloignons pas des chefs nos chrétiens, les empêchant d’aller
leur demander la vache que tout Munyarwanda désire, répétant que
c’est un malheur : ce n’est un malheur que pour les chrétiens de nom
seulement. Nous ne réussirons pas, surtout ; et c’est ce qui nous importe ici,
nous tendrions à creuser entre chefs et chrétiens un fossé presque infranchis90

sable ; nous fortifierions l’idée trop répandue qu’un chrétien est un homme
perdu pour les chefs. Au contraire, par une sage direction de nos bons chrétiens, amenons les chefs à aimer les chrétiens, à compter sur eux, à ne pouvoir se passer d’eux : ce jour-là nous aurons assuré l’avenir.
De ce qui précède, il ne s’en suit pas qu’il faille acheter les chefs par de
basses flatteries ou les gagner à force de cadeaux. Il s’ensuit encore moins
que les bonnes relations consistent à n’en avoir aucune, ce qui froisse les
chefs, porte les chrétiens à faire d’eux aussi peu de cas que nous-mêmes,
arrête les velléités de conversion de gens qui n’osent venir à nous voyant
leurs chefs fuir la Mission.
Mes bien chers Confrères, dans cette question nous devons faire appel à notre foi et à notre raison pour savoir réagir contre des idées et des
goûts personnels. Que les chefs soient Batutsi ou Bahutu, il importe peu,
nous n’avons qu’à reconnaître ceux à qui Dieu a donné l’autorité. C’est
ce que nous devons enseigner sans détour et clairement à nos fidèles non
seulement par nos paroles mais aussi par nos exemples, prenant garde
de ne pas détruire, malheureusement pour nous, hors de l’église ce qui
aura été dit en chaire.
Les chefs ont tout pouvoir sur les biens, même sur les personnes par les
impôts, corvées, jugements. Les cultures qu’imposera le Gouvernement seront faites par les chefs. Ne pas gagner ces chefs ou se les aliéner, c’est
mettre chrétiens et catéchumènes à leur merci, surtout si un jour les chefs
suivent la religion du Gouvernement. Actuellement c’est les exposer à toutes
sortes de difficultés si le chef est hostile. Nos chrétientés ont besoin de paix
pour se développer ; pour éviter l’oppression, nous devons nous rendre les
chefs favorables. Le recours au Gouvernement est illusoire et dangereux, et
cela à cause de la politique suivie. Nous devons absolument travailler à
détruire l’opinion des gouvernants que nous sommes les hommes des
Bahutu, de parti pris opposés aux chefs, et que toujours nous prenons
parti contre eux, cela malgré la politique contraire du Gouvernement.
Le Gouvernement nous reproche cela sur tous les tons, jusqu’à menacer
dans les lettres officielles que si nous ne changeons pas de politique,
nous devons renoncer à obtenir des fondations nouvelles. Le Gouvernement nous reproche donc au moins de travailler à fonder un parti antigouvernemental ; si c’était vrai nous aurions travaillé, contre nous et
contre Dieu dont nous sommes les envoyés, à former un parti anticatholique.
J’irai plus loin en disant que notre devoir est de préparer la conversion des chefs. Plusieurs d’entre nous ne croient pas à la possibilité de cette
œuvre, comme si Dieu n’appelait pas toutes les âmes au salut : les Protestants, pour notre malheur, seront plus catholiques que nous. Préparons par

91

nos relations les voies à cette œuvre très possible, faisons travailler nos bons
chrétiens et nous verrons que Dieu ne fait aucune exception dans sa miséricorde. Relisez ce qui est écrit dans le recueil des Instructions de ne notre
Vénéré Fondateur (p.179, 180, 254).
Je vous en conjure, faites donc tout votre possible pour changer dès maintenant et absolument toute manière de faire qui ne serait pas conforme à la
volonté de Monseigneur le Vicaire Apostolique et des Supérieurs de la Société, afin que ne retombe pas sur nous le reproche d’engager par notre faute
l’avenir de nos œuvres
Veuillez me croire, mes bien chers Confrères, votre tout dévoué en Notre
Seigneur.
Pour Monseigneur le Vicaire Apostolique.
Léon Classe
12. Lettre du P. Classe du 23 février 1914 au P. Marchal (extrait)70
Kabgayi, le 23 février 1914
Mon Révérend Père,
Ce soir même je reçois votre lettre du 8 janvier et tiens à vous exprimer
de suite ma reconnaissance. Depuis quelques jours seulement je suis de retour du Kinyaga (Mibirisi) où j’étais allé pour essayer d’encourager
P. Werckerlé toujours souffrant depuis son voyage en Europe.
En Allemagne on suit de très près la marche de cette chère Mission
du Ruanda, c’est absolument vrai ; on nous demande même des explications au sujet de menus détails de comptes-rendus ou de statistiques !
Les Protestants font de même. Le Ruanda est devenu maintenant le point
de mire de tous. La semaine dernière je recevais encore une brochure dans
laquelle on disait qu’il fallait pour le Ruanda faire un effort extraordinaire ;
que ce pays nécessairement devait être l’apanage du christianisme évangélique ; que vers lui devaient converger toutes les ressources en hommes et
surtout en argent ; qu’il fallait absolument gagner et entraîner le Roi ; qu’il
faillait même momentanément laisser les autres points pour ce pays. De fait
nous sommes inondés !
Depuis la dernière lettre à Monseigneur le Supérieur Général, deux nouvelles Missions évangéliques ont été fondées dans l’Urundi ; l’une à cinq
heures à l’ouest de Mugera, dans un pays où j’aurais voulu reporter la station
de Buhoro ; l’autre au nord de la même Mission au 2/3 de la route entre elle
et Nyaruhengeri. Au Ruanda, à Changugu, à 3 h ½ de Mibirisi une fondation
se fait. Au sud-est, l’Uha est attribué à une 3ème société ; je viens de recevoir
de la Résidence de l’Urundi que le sud-ouest Urundi était réservé pour une
70

Lettre du P. Classe du 23 février 1914 au P. Marchal, A.G.M.Afr., n° 111149-111152.

92

société future ??? Ce sont quatorze stations fondées ! et ce n’est que le
commencement.
Cette année il semble qu’il y ait une activité sans pareille pour placer des
« teachers » et des marchands. Les « teachers » de l’Usambara viennent
nombreux, et instruire n’est pas leur grand souci. Une nouvelle force ce
sont les marchands missionnaires « Kaufmann Missionar » européens et
indigènes. Ils se placeront n’importe où ; leur licence pour le commerce
est leur sauvegarde, mais leur action n’est pas à négliger. Leurs commis
voyageurs, employés… font fonction de catéchistes. Puis sur les chrétiens, catéchistes… qu’ils prendront
comme ouvriers leur influence se fera
sentir. Sur les chefs surtouts ils auront
influence en maniant l’argent. Le Mutusi est essentiellement avare et avide,
c’est une tare de race. Ces marchands
missionnaires ont toute la faveur gouvernementale. « C’est une œuvre admirable, vraiment coloniale » nous disait
ici il y a quelques jours notre nouveau
Résident. De fait, pour l’extérieur, c’est
le commerce, or le commerce, l’argent,
voilà l’idéal absolu. Pour nous maintenant ce sont difficultés sur difficultés :
LE P. BARTHELEMY (1901)
humainement parlant nous allons être
écrasés, inondés.
La réalité est celle-ci, et contre elle il n’y a pas à invoquer des droits :
partout où nous serons, nos adversaires pourront venir ; partout où ils seront
nous ne pourrons pénétrer. D’après la loi nous sommes libres et liés par aucun traité. Ce droit nous l’avons fait reconnaître officiellement par le Gouvernement, à cause du procès de R.R. PP. Bénédictins. Ce droit est théorique, nous voulions sauver le principe. En pratique, il nous faut, là où nous
voulons aller, un coin de terre, si minime soit-il. Les indigènes n’ont pas le
droit de propriété ; il n’appartient qu’au Roi. Un catéchiste officiel ne
peut dont rien obtenir d’un chef, sans le Roi. Or pour que nous obtenions la moindre parcelle de terre il nous faut le consentement du Roi et
celui de la Résidence. Là est le nœud coulant qu’on serre à volonté, suivant les pressions venues de haut. Dès qu’un village – colline a un catéchiste officiel, on dit qu’il ne faut pas pour le bien de la paix, que la confession opposée place le sien. Un catéchiste non-officiel, c’est-à-dire, brave
chrétien travaillant chez lui, n’est pas connu et ne compte pas pour ce point.

93

Jusqu’à présent nous n’avons pas eu beaucoup à nous plaindre. Maintenant le pays devient plus sût, les mauvais coins on ne nous les disputera pas ;
le mouvement pour les Missions en Allemagne pousse de l’avant ; nos pasteurs voient combien nous sommes gênés avec nos œuvres, notre peu de
personnel ; notre peu de personnel allemand, ce qui de fait nous oblige souvent à nous taire. Et on le sait bien !
De l’Urundi, mieux préparé pour l’Evangile à cause de sa situation
politique, on ne parle guère, mais ce nom « Ruanda » fascine. Qu’allonsnous devenir ? J’avoue que parfois la crainte me prend pour l’avenir. Dans
nos stations, le personnel est insuffisant, quelques supérieurs n’ont nullement
les aptitudes voulues soit pour une raison, soit pour une autre : vous en connaissez quelques-uns maintenant ! Ces stations tombent. Dès qu’on parle
d’organisation, de régularité, ils sont étourdis comme su pareille chose
n’était pas pour l’Europe seule ! Parfois aussi, un ou deux, comme ce pauvre
P. Parmentier, nous rendraient un immense service s’ils pouvaient réfléchir
quelque temps à la Maison Mère. Les renvoyer nous le pouvons pas, nous
espérons malgré tout, nous n’avons pas pour les remplacer !
Ce que nous prévoyons est arrivé : P. Barthélemy ne peut, malgré
son dévouement et son immense désir d’appartenir au Kivu, gérer les
deux économats. De plus en plus il me renvoie une bonne part de travail
et maintenant me demande en grâce de trouver au moins un souséconome général. Vous connaissez notre liste de placements ; un seul Père
est en surnuméraire, le P. Hurel à Issavi. Cette fondation demandée par le
Gouvernement reste ; même avec les 4 Frères que Monseigneur le Supérieur
Général nous envoie, ce pourquoi nous lui sommes profondément reconnaissants, nous n’arriverons à trouver le personnel, les Pères nous manquent.
Dans deux stations un Père devrait nécessairement être remplacé par un
Frère, or à Rugari et à Buhoro seulement nous pourrions enlever un Père.
A Rugari pour des raisons que vous connaissez, P. Parmentier devrait
partir et la question de son placement devient un problème ; Nyundo seul –
avec Monseigneur et P. Schumacher (1878-1957) – le maintiendrait, mais à
cause du manque de missionnaires, il faudrait qu’il permute avec un Père de
cette station, ce qui ne se peut si nous ne voulons perdre Nyundo. Comme
Père à choisir comme supérieur il nous reste : P. Zuure, P. Pagès, P. Jacquelin !! P. Zuure est nécessaire à cause de la succursale à la Résidence. Le
Saint Esprit inspirera peut-être Sa Grandeur !
Le matériel aussi nous presse, mais pour ce point l’aide des 4 Frères sera
précieuce, si nous pouvons nous servir d’eux, c’est-à-dire si nous ne devons
pas les immobiliser pour essayer de trouver le personnel du Bushiru. A Mugera, le Résident de l’Urundi me demande continuellement un Frère. C’est le
progrès matériel qui est regardé et on voudrait une sorte d’école d’arts et

94

métiers pour avoirs des ouvriers. Nous voulions le faire au Ruanda, les
moyens nous ont manqué ; la Mission Evangélique de Lubengera [Gisaka] le
vient de faire !
Le Gouvernement a fondé une école à Kigali ; vient de paraître l’ordre
que dans un mois 50 fils de chefs dépendant directement du Roi devront y
aller. « Rien n’empêchera que pour se perfectionner, ces jeunes gens aillent
ensuite dans l’une ou l’autre Mission ! » a dit à Kabgaye le Résident.
En réalité notre Mission du Ruanda baisse beaucoup, ce n’est pas du
pessimisme. Le 15 février Mgr Hirth m’écrivait encore : « Ne vous attristez
pas trop si je vous dis qu’à Nyundo aussi nous marchons vers la dissolution
de nos œuvres. Mais travaillons toujours et quand même : c’est pour Dieu et
Il le mérite bien ». Je lui donnais de mauvaise nouvelles de Nsasa (Kissaka),
Mibirisi, Rulindo, Issavi, et de notre encerclement très visible et très méthodique. Et encore : « Suivez de près l’effort considérable que font nos ministres pour établir leurs teachers et leurs marchands. » Sortirons-nous et
comment sortirons-nous des difficultés qui surgissent de partout ? Nos
pauvres chrétiens doivent vivre, s’habiller, pour cela ils tombent dans les
bras des Indiens qui envahissent le Ruanda, ou des nouveaux « marchands ».
D’un côté il y a tous les moyens humains, commerce, argent, protections, et
laisser faire ; du nôtre rien de cela, mais Dieu et c’est tout, c’est vrai ! Devant l’effort fait, est-ce que les protestants deviendront prépondérants ici (et
alors les droits de la religion catholique seront sacrifiés, c’est absolument
certain) ? Où aurons-nous la majorité ? D’un côté ce qu’on veut ce n’est pas
faire des chrétiens, mais empêcher qu’on se fasse catholique : c’est le vrai
dogme. C’est facile, et certains moyens alors n’ont pas le danger qu’ils auraient chez nous, de faire des apostats. Cette majorité, si nous avions eu des
missionnaires, je crois que nous l’aurions eue ; nous avions les sympathies
du Roi, maintenant encore, et beaucoup de chefs. Le peuple est bon, les
familles ont de nombreux enfants ; quel malheur que nous reculions au
lieu d’avancer ! Enfin Dieu est le Maître des situations comme des cœurs ;
c’est Lui seul maintenant qui peut nous donner la vraie et décisive victoire.
La question d’une communauté de Frères enseignants m’a toujours semblé une nécessité pour nous. L’année où j’étais à la Maison Mère j’en ai
parlé au R.P. Michel, mais de moi-même. Evidemment notre peuple n’est
pas prêt pour l’instruction mais cela va aller très vite à cause de la volonté du
Gouvernement et des efforts des Protestants pour avoir la jeunesse. Ce sera
imposé par la force cette année. Si on pouvait ouvrir une école, les jeunes
Batusi y viendraient pour éviter « celle qu’ils redoutent ». A la demande
même du Roi, fait inouï, nous en avons une petite à Ruasa. Mais le Roi,
les jeunes gens, surtout les vieux chefs ne croient pas à la menace de
l’école forcée. Or ils n’échapperont pas. Dans dix jours Mgr Hirth me parle-

95

ra certainement de la proposition du Conseil, ou mieux des dispositions du
Conseil, au sujet de cette question. Ici, comme partout, ceux qui auront la
jeunesse auront tout le pays. (...)
Léon Classe
13. Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou pour 1914-191871
VICARIAT APOSTOLIQUE DU KIVOU
RAPPORT GENERAL DU R. P. CLASSE

C’est une joie, bien nuancée de tristesse, que provoque le bien opéré dans
les différentes Missions du Vicariat, tristesse en pensant aux calamités qui,
les unes après les autres, viennent accabler les malheureuses régions du Kivou.
Au 30 juin 1918 le Vicariat du Kivou compte 22 536 chrétiens vivants,
déduction faite des baptisés in extremis, tandis que l’an dernier nous accusions un chiffre de 22 594. Nous sommes donc en diminution de 58 ! Cependant dans toutes les stations, les missionnaires ont travaillé avec dévouement ; ils ont même conféré le baptême à 1426 adultes et à 1220 enfants de
néophytes, contre 1012 adultes et 1349 enfants baptisés l’an passé, sans parler des baptêmes in extremis. Ces 2646 baptêmes solennels n’ont pas, hélas !
compensé les ravages de la famine et des épidémies ! Puis, notre liste funèbre est sans doute au-dessous de la réalité, car nombre de chrétiens sont
tombés loin des stations, et ce n’est que peu à peu que nous pourrons connaître l’étendue de nos pertes ! Que de fois, durant les mois écoulés, devant
les nouvelles navrantes qui nous venaient de Nyundo, Ruaza, Murunda,
Bushiru...., nous est montée du cœur aux lèvres la supplication de l’Eglise :
A peste, fame et bello, libera nos Domine72 ! Jamais nous n’avons été plus à
même de la comprendre.
Ici la guerre est bien terminée : grâce aux efforts du Gouvernement
belge, le calme a succédé à la tourmente, le portage est terminé, arrêtées
aussi les expéditions de porteurs pour Mahengé ; restent seulement les
prélèvements de gros bétail, chaque mois, pour le corps expéditionnaire
anglais ; partout on pousse aux cultures : jamais on n’avait tant cultivé
dans ces pays ! Les bas-fonds, réservés dans le Ruanda comme pâturages d’été, sont, par ordre de Monsieur le Major Résident, laissés aux
Bahutu qui les transforment en d’immenses champs de patates douces.
Malheureusement la famine, les épidémies de dysenterie, variole et mé71

Rapport Annuel pour le Vicariat Apostolique du Kivou : 1914-1918, in Rapports Annuels, A.G.M.Afr.,
pp. 244-334.
72
« Délivre-nous Seigneur de la peste, de la famine et de la guerre ».

96

ningite cérébro-spinale, malgré la lutte entreprise, multiplient encore les
victimes.

DEUTSCH-OSTAFRIKA (1913)

L’Urundi, Rugali excepté, a jusqu’à présent été épargné par la famine,
mais le nord, le centre et le nord-ouest du Ruanda sont terriblement atteints !
Nyundo, qui avait plus de 4000 chrétiens, en a vu disparaître près des trois
quarts : ce petit pays du Bugoyé autrefois le jardin du Ruanda, auquel le
recensement d’avant guerre donnait cent dix mille (110 000) habitants, est
devenu une brousse où paissent les troupeaux et circulent les fauves. Nous
avons lutté contre la famine tant que nous avons pu, soignant les malades,
nourrissant chaque jour des centaines d’affamés, distribuant des semences et
des instruments de culture, essayant de relever les courages complètement
abattus. Monsieur le Haut Commissaire Royal Général Malfeyt, s’est plu à
reconnaître le dévouement des confrères, témoin cette lettre que m’adressait
Monsieur le Commandant Supérieur, Colonel Stevens :
« Mon Révérend Père. J’ai l’honneur de porter à votre connaissance que
Monsieur le Commissaire Royal dans les territoires de l’Est Africain Allemand

97

occupés par la Belgique, a bien voulu, par télégramme du 11 octobre 1917,
marquer toute sa satisfaction pour les résultats déjà obtenus au Bugoyé dans
notre lutte contre la disette, et me charge de remercier la Mission de Nyundo
du précieux concours qu’elle nous apporte. Monsieur le Commissaire Royal
termine en exprimant le vœu que ce concours nous soit continué.
Ce m’est, mon Révérend Père, un bien vif plaisir de pouvoir vous transmettre ce message et vous prier d’en faire part aux RR. PP. de Nyundo, qui,
par leurs généreux efforts et leur action efficace dans la situation du Bugoyé,
ont bien mérité le témoignage de satisfaction et de reconnaissance qui leur est
adressé par le Chef du Gouvernement d’occupation.
« Je suis heureux, pour ma part, de pouvoir constater une fois de plus, à
cette occasion, que tous les efforts se rencontrent et se coalisent chaque fois
qu’il s’agit des intérêts primordiaux de la civilisation et de l’humanité. Veuillez
agréer, je vous prie...
Le Commandant Supérieur : G. Stevens ».

Le Gouvernement a fourni des vivres en abondance, des semences, des
instruments de culture, mais à tous ces efforts il faut nécessairement joindre
le temps et, en attendant, malgré tout, voir mourir ces malheureux ! A Ruaza,
Murunda, Bushiru, Rulindo, Kabgayé, c’est, mais à un degré moindre, même
pitié ! A Murunda, sur une population chrétienne de 370 âmes, nous avons
eu cette année 73 morts ! Ruaza en a officiellement inscrit 137 ! La famine
entraîne l’émigration : Kabgayé a, de ce fait, vu diminuer du quart sa population. Tous ne peuvent faire ce que nous avons vu, des gens n’hésitant pas
devant six heures de marche pour aller acheter des racines de bananiers !
Bon nombre de nos chrétiens et catéchumènes, dans les Missions frappées,
sont allés ailleurs chercher de quoi ne pas mourir de faim eux et leur famille.
Le plus grand nombre s’est réfugié près des Pères à Issavi, Nyaluhengéri,
Kigali ou même dans l’Urundi ; les autres plus loin des Missions. Quoi
d’étonnant que pour ces malheureux si éprouvés la souffrance ne soit pas
toujours un excitant à la ferveur.
Les épidémies viennent à leur tour augmenter les ruines : la variole sévit
un peu partout, faisant de nombreuses victimes dans une population affaiblie
par la faim. Les missionnaires ont vacciné par milliers ; le vaccin n’a pas
manqué, venant d’Europe ou fabriqué sur place par les médecins de Kigali et
de Kigoma.
Après la variole ou en même temps qu’elle, la dysenterie et surtout la terrible méningite cérébro-spinale ! Ce dernier fléau dure encore, augmentant
de façon inquiétante nos listes funèbres. Sur cet autre champ d’action, dans
l’Urundi et le Ruanda, les Pères et les Sœurs n’ont pas moins ménagé leur
dévouement, ce que le Gouvernement s’est plu aussi à reconnaître, comme le
montre cette autre lettre, adressée à Sa Grandeur Monseigneur le Vicaire
Apostolique, par Monsieur le Colonel Stevens :

98

« Kitéga, le 8 décembre 1917. – Monseigneur, j’ai l’honneur de porter à
votre connaissance qu’il m’est signalé par Monsieur le Résident du Ruanda que
le R. P. Hurel de la Mission de Nyaruhengéri s’est prodigué avec un dévouement au-dessus de tous éloges dans la lutte entreprise contre l’épidémie de méningite cérébro-spinale sévissant actuellement dans le sud du Ruanda. Ce m’est
un bien agréable devoir, Monseigneur, de vous prier respectueusement de bien
vouloir assurer le R. P. Hurel de toute ma gratitude et de lui transmettre mes
remerciements sincères à l’occasion du concours qu’il nous a prêté avec tant
d’abnégation et de dévouement. Monsieur le Résident me dit son espoir
d’arrêter les ravages du fléau. Je suis heureux que nous le dussions pour une
bonne part aux dévoués collaborateurs que nous avons eu l’heureuse fortune de
rencontrer dans la Province du Nord et auxquels nous sommes déjà redevables
de maints précieux services dans l’exercice de notre mission. Je me suis empressé de signaler la généreuse conduite du R. P. Hurel à l’attention de Monsieur le Haut-Commissaire Royal dans les Territoires occupés. Veuillez agréer,
je vous prie...
Signé : G. Stevens ».

Ces fléaux ont été pour beaucoup source de salut. Les baptêmes in extremis se sont élevés au chiffre de 4205, contre 2430 en 1917 et 1446 en 1916,
et de ces baptisés, comme le remarque le rapport de Nyundo, bien peu survivent. Cette année se clôt donc avec un total de 6 851 baptêmes tant solennels
que privés.
Un instant nous crûmes que la peste bovine allait encore venir désoler
davantage ces régions dont les troupeaux font la grande richesse. (Le nombre
des bêtes à cornes dans le Ruanda, d’après le Gouvernement allemand
s’élevait en 1912, à 2 millions 1/4 de têtes. Sir Alfred Sharpe). Le 6 mai
dernier le mal nous était officiellement annoncé. Heureusement, il n’a pas
encore franchi nos frontières, mais il semble bien que sa marche ne pourra
pas être arrêtée.
Malgré les souffrances de toutes sortes, les chrétientés, en général, sont
restées bonnes, et nous devons en remercier Dieu. 241 217 confessions ont
été entendues par les missionnaires, et les communions se sont élevées au
chiffre de 647 392. C’est là au moins une marque de la bonne volonté des
fidèles et de leurs efforts louables pour venir à l’église, malgré la faim et la
terreur qu’inspirent les épidémies. Cette année, 387 enfants se sont approchés pour la première fois de la Sainte Table, et nos jeunes communiants de
7 à 12 ans sont maintenant 1196.
Pour la première fois, depuis le début de la guerre, la visite canonique a
pu être faite cette année dans les missions de l’Urundi et dans celle de Mibirisi. Partout les œuvres continuent ou reprennent, malgré la pénurie des ressources, le petit nombre des confrères et l’état de santé qui, chez plusieurs,
laisse beaucoup à désirer. Le catéchuménat s’est maintenu ; nous pouvons

99

même constater un mieux réel, qui serait plus sensible si les épreuves de la
population diminuaient.
Les écoles ont progressé franchement dans beaucoup de stations : elles
sont actuellement fréquentées par 5500 enfants des deux sexes. C’est peu
évidemment, pour ce Vicariat ! Les gens n’ont encore guère compris la nécessité de l’instruction pour les enfants ; leur principal devoir n’est-il pas de
garder les troupeaux de gros et de petit bétail, puis de remplacer le plus souvent possible leurs parents pour les corvées à faire chez les chefs !
D’ailleurs, les difficultés matérielles n’étaient guère favorables : la pénurie
des tissus se fait sentir, le matériel scolaire faisait défaut, les livres surtout
nous manquaient, et nous manquent encore. Le livre de prières kirundi, imprimé au début de 1914 pour les Missions de l’Urundi, n’a pu nous être expédié, nous n’avons pu recevoir que 120 exemplaires par la poste, de quoi
faire davantage désirer le livre ! C’est la guerre ! L’édition du même livre de
prières en kinyarwanda est épuisée, et les alphabets, les petits livres des
commençants sont aussi à l’état de souvenir. Le progrès le plus sensible est
à constater dans la classe dirigeante, dans le Ruanda et dans le Burundi,
plus encore dans le Ruanda où le point de départ était bien peu audessus de
zéro, la jeunesse mututsi ne pensant pas que s’instruire fût un mode avantageux de faire sa cour à Musinga, ni un moyen facile d’obtenir troupeaux,
terres et Bahutu. Le Gouvernement belge pousse à l’instruction. A la demande de Monsieur le Résident du Ruanda, nous avons repris l’école de
Nyanza, que, par prudence, pour faire le moins possible parler de nous et ne
pas susciter de susceptibilités, nous avions dû supprimer en 1915. Cette
école est fréquentée par une soixantaine de fils de vrais chefs. Le roi Musinga s’occupe lui-même des écoles ! Il visite fréquemment la sienne, comme il
dit, celle de Nyanza, et il a parfois la main dure pour les élèves qui préfèrent
l’école buissonnière, voire même pour ses chefs quand leurs enfants ne sont
pas réguliers. Il demande aux Supérieurs des stations de lui donner les noms
des Batutsi qui refusent à leurs enfants l’autorisation d’aller à l’école. Evidemment, il ne s’agit encore que de lecture, d’écriture.... et Musinga a soin
de dire qu’il ne faut pas imposer l’instruction religieuse : prie qui veut. En
cela on ne peut lui faire de reproche !
La liberté de conscience a été officiellement proclamée par le Résident du
Ruanda et par Musinga qui a signé et promulgué le décret suivant : Tout chef
ou sous-chef qui défendra à ses sous-ordres, à ses sujets ou aux enfants de
ceux-ci, de pratiquer la religion vers laquelle ils se sentent attirés, ou de
suivre le cours des écoles pour y recevoir une instruction, sera puni de un à
trente jours de réclusion. Dans la plupart des stations cela a été bien interprété par les chefs et la population, et il en est résulté plus de calme. Evidemment beaucoup à la dérobée, ne tiendront aucun compte de tels ordres, mais

100

du moins ils n’agiront pas ostensiblement. Musinga, surtout son entourage,
n’en continuera pas moins à préférer ses anciennes coutumes, et à donner ses
préférences à qui les suit : c’est, lui semble- t-il, partie intégrante de son
autorité. A nous, missionnaires, de lui prouver par nos faits et gestes, par la
conduite des chrétiens, que les catholiques lui sont aussi dévoués et soumis
que les païens. Malheureusement il reste encore bien des préventions et il
faudra de longs et patients efforts, une unité entière de vue et d’action pour
arriver à les faire tomber. Il ne faut pas oublier que dans ce pays tout dépend
du maître, que ce maître a une autorité et une influence beaucoup plus
grande que nous ne le pensons, que cette influence ne va pas en diminuant.
En fait, il y a eu des conversions dans la classe élevée, et – ce qui ne se
serait pas fait autrefois – ces convertis n’ont pas été inquiétés, certains
même ont été et restent favorisés par Musinga. Espérons que c’est
l’aurore d’une ère nouvelle qui se lève, mais il faudra encore beaucoup de
temps et de bon travail pour arriver à une vraie transformation !
D’ailleurs, la situation politique du Ruanda a plus changé en cette année
écoulée que dans les dix-sept années passées. Nyina-Yuhi, la mère de Musinga, est bien restée la puissance dirigeante du pays, mais elle n’est plus la
puissance cachée faisant sourdement échec à tout ce qui de près ou de loin
touchait à l’Européen. Elle se montre aux Européens, les affaires se traitent
directement avec elle. Musinga peut voir ses enfants, est heureux de les
montrer à tous les visiteurs, surtout les quatre aînés habillés à l’européenne.
Chose plus grave, Musinga n’hésite plus dans les grandes circonstances à
boire avec les Européens ! Qui eût dit, l’an passé, que Musinga allait prendre
la coutume de recevoir voyageurs, officiers et missionnaires, en leur offrant
cigarettes et rafraîchissements ! C’est l’effet d’une année de bonne politique
du Gouvernement d’occupation. Mais il y a encore bien des points noirs à
l’horizon ! Le pays a besoin pour progresser, pour se développer et, à notre
point de vue, pour se convertir réellement d’une transformation de l’état
social : il faudrait surtout améliorer la situation du peuple et lui donner un
droit réel à la propriété privée. Espérons que cela se fera, puisqu’il y a déjà
un commencement.
Dans l’Urundi la situation est meilleure à ce point de vue, et, de plus, ce
pays ne connaissant pas la centralisation absolue, les difficultés y sont moins
grandes. Dans le sud-est surtout la situation est bonne : la conversion du
grand chef Kilaranganya, qui a reçu de nouveaux territoires de la Résidence
de Kitéga, rendra plus féconde et plus aisée l’action des missionnaires.
Dans le Burundi et dans le Ruanda les relations avec les autorités belges
sont très bonnes, surtout avec les deux Résidences, et nous devons remercier
MM. les Résidents de l’Urundi et du Ruanda pour leur bienveillance à notre
égard, pour les services qu’ils n’ont cessé de nous rendre. Le 4 mars, Mon-

101

sieur le Haut-Commissaire Royal a enfin autorisé les missionnaires du Kivou
à voyager librement dans tout le territoire du Vicariat. Jusqu’à cette date
nous pouvions, il est vrai, voyager mais avec autorisation préalable qui de
fait n’était jamais refusée. Puis les PP. Van der Wee, Zuure, Huyskens et le
F. Polycarpe nous sont rendus, et l’on nous assure que les Pères retenus à
Ruasa pourront, dans quelques jours, être placés dans les différentes stations,
au gré des besoins de nos œuvres. C’est malheureusement tout juste assez
pour remplacer les PP. Parmentier, Jacquelin, Pagès et Huntziger !
En octobre, un incendie a complètement détruit l’église de Buhonga : rien
n’a pu être sauvé. L’épidémie ne nous a rien laissé du troupeau de Zaza !
Kanyinya reste toujours avec son hangar bien misérable en guise d’église et
Mugéra se trouve dans une situation qui n’est guère favorable avec une chapelle trois fois trop petite pour ses chrétiens.

LE RWANDA ET LE BURUNDI DANS LA COLONIE DEUTSCH-OSTAFRIKA (1913)

En la fête du Rosaire, Monseigneur le Vicaire Apostolique a ordonné les
deux premiers prêtres du Vicariat et un diacre. Cette fête de famille s’est
faite à l’issue de la retraite commune qui avait réuni tous les Supérieurs du
Vicariat, à l’exception des PP. Ecomard de Zaza et Tristan de Buhonga, que
l’épidémie de méningite cérébro-spinale avait empêchés de s’éloigner de
leur station. C’était la première retraite commune possible depuis le début de
la guerre.
Malgré les difficultés et les angoisses que causent ces temps difficiles,
nous devons rendre grâces à Dieu, dont la Providence ne nous a jamais manqué et qui nous a permis, malgré tout, de faire un peu de bien. Une chose
nous peine, c’est que les communications avec la Maison-Mère sont encore

102

si rares : il semble que ces pauvres régions du Kivou soient d’un accès bien
difficile même pour les correspondances.
LEON CLASSE

RAPPORTS PARTICULIERS DES STATIONS
Note de la rédaction
Avant le Rapport Annuel 1917-1918, on
trouvera, pour la plupart des stations du Kivou,
soit des rapports arriérés, soit un aperçu sur les
années de guerre. Nous sommes d’autant plus
heureux de les publier que, par suite des
circonstances, il faut remonter jusqu’ à l’année
1912-1913 pour retrouver dans la Collection
des Rapports Annuels les précédents comptes
rendus de ce Vicariat.
Kigari
1° Rapport pour 1914-1915-1916-1917
La Mission de Kigali venait de terminer ses
8 mois d’existence, quand éclata la guerre en
LE GENERAL TOMBEUR (1867-1947)
août 1914. Surprise par des temps difficiles, elle
ne pouvait que végéter, en attendant des jours meilleurs. Plusieurs fois même elle
faillit disparaître, tant sous la domination allemande que sous l’occupation belge qui
suivit. L’on aurait voulu disposer du personnel immobilisé ici pour renforcer celui
de Missions plus importantes, mais la Providence est toujours intervenue et a fait
demander par l’autorité administrative le maintien de notre station. Les uns ont tenu
à nous garder comme poste de liaison, les autres comme aumôniers des troupes en
résidence.
Personnel et faits divers. – Jusqu’au 1er août 1914 la Mission restait avec ses
fondateurs les PP. Donders et Zumbielh, et le F. Alfred. Le P. Zumbielh, dont la
santé fut alors fortement ébranlée par suite d’une insolation, céda sa place au
P. Lecoindre. Ce dernier resta ici provisoirement jusqu’en novembre, date à laquelle
il était autorisé à rentrer en Europe, pour la retraite de 30 jours, mais il avait compté
sans la guerre. Le 20 mai 1915 le P. Donders partit pour Ruaza, tandis que le
P. Trémolet venait tenir compagnie au P. Lecoindre. Ce changement ne fut pas
agréé de l’Administration et la présence de deux missionnaires français, auprès
de la Résidence, fut déclarée suspecte. Le P. Donders fut donc rappelé et le
P. Trémolet partit pour l’Urundi. Il avait séjourné ici du 29 mai au 5 juin I9I5.
1915. 8 juin. – Le R. P. Classe nous fait savoir que les Pères italiens de Ruaza et
de Nyundo ont été arrêtés manu militari et qu’ils vont être dirigés aussitôt sur Kigali-Tabora.

103

12 juin – Les Pères Canonica et Gilli arrivent en effet sous la garde de deux soldats Noirs. Le Résident intérimaire, M. Versch, déclare qu’ils devront passer les
nuits au fort, mais que le jour ils seront libres.
16 juin. – Les Pères Périno et Giai-Via arrivent escortés d’un allemand et de plusieurs soldats Noirs.
12 juillet. – Départ des quatre Pères italiens pour Tabora sous la conduite de M.
Moser, docteur-vétérinaire, mobilisé. Arrivés à Usumbura les Pères sont renvoyés
dans les Missions de l’Urundi, car l’on a appris que l’Italie n’a pas encore déclaré la
guerre à l’Allemagne.
21 juillet. – Un gros courrier arrive de Bukoba, où il a été déposé par les Anglais
dans une récente incursion. Ce sont les premières nouvelles qui nous viennent directement d’Europe depuis le début de la guerre. Enfin nous apprenons que le siège de
Paris est levé depuis dix mois !
5 mai. – Evacuation complète par le Gouvernement Allemand du poste militaire
de Kigali. Il restait 3 sujets allemands et 40 soldats noirs. Ils se dirigent vers
l’Urundi.
6. – Vers 4 heures du soir les premières troupes belges font leur entrée à Kigali.
Entrée pacifique s’il en fut jamais. Le P. Lecoindre pour éviter que le canon belge ne
mette la ville en émoi est allé à la rencontre des troupes, suivi de tous les chefs des
environs qui veulent aussitôt faire leur soumission. Il a été très bien reçu par le chef
de bataillon, le Commandant Pirot.
9. – Deux autres bataillons arrivent sous la conduite du colonel Molitor. Les
Pères Dumortier et Verbèke qui accompagnent l’expédition en qualité d’aumôniers
militaires sont avec eux. C’est une grande consolation pour nous de revoir ces chers
confrères, qui nous donnent force nouvelles d’Europe et surtout de la Maison-Mère.
12. – Arrivée du Lieutenant-colonel Huyghe et du Major Bataille. Tous ces Messieurs visitent la Mission et sont fort aimables. A tous nous nous faisons un plaisir
de rendre les petits services en notre pouvoir. Nous avons même l’occasion
d’exercer notre ministère auprès de plusieurs d’entre eux.
4 juin. – Arrivée du XIVe Bataillon sous la conduite du Commandant Weller :
c’est ce bataillon qui occupera le territoire conquis pendant la durée de l’expédition.
8. – Arrivée du Général Tombeur et de son état-major.
24. – Le Général part pour la Mission de Zaza. Il a eu l’amabilité d’inviter à dîner le P. Lecoindre qui a eu l’occasion de le voir plusieurs fois en particulier.
27. – Arrivée du Major Stevens qui sera commandant du corps d’occupation.
19 juillet. – Le P. Donders et le F. Alfred partent pour la Mission de Ruaza.
7 août. – Le P. Arnoux arrive de Rugali pour tenir compagnie au P. Lecoindre.
5 septembre. – Arrivée du P. Delmas, venant de la Mission de Murunda. Il remplacera ici le P. Lecoindre désigné pour la Mission de Kabgayé.
20 septembre. – Le R. P. Classe et le P. Delmas se rendent chez M. le Commandant du Corps d’occupation pour lui annoncer la mobilisation des missionnaires
français. M. le Major Stevens va de lui-même écrire à M. le Général Tombeur pour
lui demander de mobiliser sur place tous les Pères français, car il juge leur présence
absolument nécessaire pour maintenir la tranquillité dans un territoire récemment
conquis.

104

13 décembre. – Cinq confrères français se présentent à M. le Docteur Latinne
pour la visite médicale. Ils sont tous bons pour le service d’arrière.
20. – Le P. Arnoux est pris de la fièvre récurrente due à la piqûre de Vanithodorus mubata, appelé vulgairement « kimputu ».
24. – M. le Docteur Latinne fait au P. Arnoux une injection du fameux 606.
1917. 26 janvier. – Arrivée à l’improviste des Pères Dufays et Van Volsem. Le
lendemain ils sont suivis des Pères Pouget, Saelens, et Desplenter. Tous ces confrères nous arrivent directement d’Europe.
15 février. – Le P. Arnoux souffrant toujours des yeux à la suite de sa fièvre récurrente, un changement d’air est jugé nécessaire. Il prend la route de Kanyinya. Le
P. Durand le remplacera à Kigali.
7 mars. – Arrivée du R. P. Roussez, Supérieur Régional. Nous avons le plaisir de
le garder quelques jours avec nous.
Œuvres. – Notre chrétienté ne compte pas encore de membres originaires de la
région, sauf quelques baptisés in extremis. Des chrétiens venus des Missions voisines, des Baganda, des Bahaya et d’autres étrangers courant après la fortune composent notre petite paroisse. Nous ne pouvons pas avoir grande influence sur ces
gens peu stables, et à la conduite par trop libre. Nous avons cependant la consolation
de voir quelques ménages baganda et banyarwanda bien en place donner en tout le
bon exemple, par une conduite vraiment chrétienne.
Les catéchismes préparatoires au baptême sont
suivis par 12 indigènes dont 6 originaires de la région. Ce petit noyau de catéchumènes, avec le temps
et la grâce de Dieu, fera boule de neige. Cependant
d’aucuns pensent que la population qui environne la
ville est assez peu disposée à goûter avec fruit les
enseignements de notre sainte religion.
Nous avons plus d’espoir dans les huit succursales que nous fondons dans les environs à trois ou
quatre heures de la ville.
L’Hôpital militaire belge de Kigali a été tenu du
14 juin 1916 au 7 juin 1917 par 3 Sœurs Blanches.
Le nombre des malades a varié pendant leur séjour
LE P. DELMAS (ca. 1910)
entre 107 et 45. Sans parler du dévouement des
religieuses qui a fait l’admiration de tous les Européens, de leur bonté inlassable
pour les malades, ce sont encore elles qui ont eu à offrir au Seigneur la plus belle
gerbe de succès apostoliques. Sur les 68 baptêmes in extremis de l’année, 40 ont été
préparés par elles à l’hôpital.
L’école des fils de chefs fondée par les Pères Donders et Lecoindre a dû être
suspendue pendant quelque temps faute de local. Elle va reprendre incessamment.
Deux vastes salles sont sur le point d’être terminées et les élèves ne nous feront pas
défaut, car M. le Résident, Major Declerck, qui nous a aidés dans cette construction,
désire que tous les fils de chefs sachent lire et écrire. En outre nous tâcherons tout
doucement par un cours de religion naturelle de disposer ces âmes à accepter une
instruction plus solide.

105

A l’extérieur nous assurons le service religieux à l’hôpital et auprès des soldats
en garnison à Kigali et à Iremera à quatre heures d’ici. Les soldats chrétiens venus
de toutes les Missions du Congo y sont nombreux.
Enfin les relations avec l’Administration civile du Ruanda nous prennent une
grande partie de notre temps : tâche ardue sous un autre régime, mais bien facilitée
actuellement par l’amabilité de nos fidèles alliés, les Belges.
Si l’on ajoute encore que, de temps en temps, on fait le tour des magasins, pour
procurer aux confrères des articles de première nécessité, on aura une idée à peu
près exacte de la vie des missionnaires à Kigali.
LEON DELMAS
2° Rapport pour l’année 1917-1918
Aperçu général. – Il y a 11 ans que le Docteur Kant, premier Résident allemand
du Ruanda, fixa sa tente dans la brousse sur la colline de Kigali et décida d’y fonder
la capitale européenne du Ruanda. Depuis plus de vingt ans la capitale indigène, où
réside le roi Musinga, est à Nyanza à 60 kilomètres environ au Sud-Ouest.
De l’avis unanime des Belges, qui, depuis 28 mois, sont les maîtres de la ville, le
choix de cet emplacement a été malheureux. Que de fois n’avons-nous pas eu des
demandes d’explication à ce sujet ! L’on peut supposer que les Allemands avaient
leur plan en choisissant ce flanc de coteau, de préférence à un magnifique plateau
d’une cinquantaine d’hectares, qui commence à une centaine de mètres plus haut.
Une rivière abondante, la Nayabugogo, qui sert de déversoir au lac Muhazi,
passe au bas de la montagne. Souvent ses eaux qui coulent à travers de vastes marais
sont boueuses et toujours peu agréables. Elle se jette à une heure de là dans la principale source du Nil, la Nyavarongo. Cette dernière à quelques centaines de kilomètres plus bas prend, après sa jonction avec l’Akanyaru, le nom de Kagéra. Certains ont prétendu que les Allemands se proposaient de rendre la Kagéra, du Victoria
Nyanza à Kigali, navigable pour de petits bateaux à fond plat. Quoi qu’il en soit,
l’un des avantages de cet emplacement comme Résidence, c’est que Kigali est au
centre du Ruanda et d’un accès facile de tous côtés.
La région est bien peuplée et fertile. Alors que la famine a sévi et sévit encore
dans plusieurs provinces du Ruanda, à Kigali l’on n’a pas même eu de disette, malgré les réquisitions incessantes de vivres pour les troupes d’occupation.
Il fait chaud à Kigali, aussi chaud qu’à Mwanza, a prétendu un vétéran des Missions qui connaît bien les deux régions. L’on compte dans le Ruanda sept Missions
où le papayer ne donne pas de fruit à cause du froid ; ici il en donne à profusion
toute l’année.
Grâce à un régime de quinine bien suivi, nos santés ont été bonnes. Cependant le
P. Durand a gardé le lit une dizaine de jours. Heureusement M. le Docteur Latinne
était à côté, et que n’aurait-il pas fait pour être utile et agréable à l’aumônier de son
hôpital ? Des injections de quinine, plusieurs fois par jour, l’ont purgé des millions
de microbes malariens dont son sang était saturé. « Une magnifique plaque ! » disait
M. le Docteur. Ce cher confrère ne pouvait pas supporter la quinine et avait passé
douze ans au Rouanda sans en prendre. Depuis lors il s’y est habitué !

106

Nos petites cultures, légumes et pommes de terre, nous ont procuré des recettes
presque suffisantes pour entretenir le personnel et faire quelques réparations urgentes.
Œuvres. – Notre Mission n’a guère progressé, l’agglomération européenne et
cosmopolite qui nous entoure, favorise peu l’œuvre de la grâce. D’autre part, à cause
du climat, il nous est très difficile d’avoir des catéchistes et auxiliaires des autres
Missions.
Il y a dix ans la malaria était inconnue au Ruanda, maintenant elle règne ici
en grand. C’est un cadeau qui nous est venu de Bukoba par les porteurs qui ne
cessent de faire le va-et-vient.
Si nous ne progressons guère (8 baptêmes d’adultes et 6 d’enfants dans l’année),
nous avons cependant lieu d’être contents de notre petit troupeau, composé en
grande partie d’émigrés de la Mission de Kabgayé. Ils sont fidèles à la réception
fréquente des Sacrements de Pénitence et d’Eucharistie. En continuant leur exode
jusqu’à la province voisine ils auraient pu échapper à la famine sans s’exposer à
d’inévitables maladies, mais ils auraient été sans prêtres. C’est ainsi que 21 d’entre
eux sur une soixantaine sont venus peupler notre cimetière.
L’Ecole des fils de chefs est notre œuvre principale. Cinquante jeunes gens
plus éveillés et avenants y apprennent le nécessaire pour rendre plus tard de bons
services au Gouvernement. Cette école nous a été demandée par Monsieur le Résident, qui se fait un plaisir de venir de temps en temps visiter les classes, interroger
les élèves et examiner le cahier des présences. Nous espérons que petit à petit ces
jeunes gens éclairés par l’instruction et aidés par la grâce réagiront contre les superstitions de leurs parents païens et se rapprocheront de notre sainte religion 73.
Les indigènes des environs nous connaissent, nous estiment et nous respectent.
De même nous avons de bonnes relations avec les chefs. Le jour viendra où cette
population qui ne rêve que francs et centimes, comprendra que rien ne sert à
l’homme de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme ».
Faits divers. – L’un des plus palpitants d’intérêt pour les Belges, a été
d’apprendre qu’un journal de Cologne avait publié que Musinga, le roi du
Ruanda, avait été pendu par eux. De Belgique des demandes d’explications ont
été adressées à M. le Résident, Major Declerck, qui n’a pas eu de peine à prouver que Musinga se porte bien et est très content du nouveau régime.
En effet, en peu de temps et sans éclat, grâce au savoir-faire et à l’expérience de
M. le Résident, fruit d’une expérience de vingt années au Congo, de grands changements se sont produits dans le Ruanda.
Il faut ajouter que la Mission de Kigali est pour le Vicariat d’un intérêt capital pour les relations
avec la Résidence. Sur ce point elle nous a rendu des services inappréciables. Puis à Kigali se trouvent
toujours de très nombreux chrétiens venus du Ruanda, de l’Urundi, de Bukoba, de l’Uganda. Il y a la
troupe, l’hôpital militaire : c’est le lot du bon P. Durand ; et enfin les Européens toujours assez nombreux.
Les chefs commencent également à bien connaître le chemin de Kigali, et à Kigali celui de la Mission. Ce
n’est donc pas par les chiffres qu’il est possible d’apprécier la valeur de cette station. Kigali est aussi la
grande ville commerciale et pour cette raison plus d’une station du Ruanda et de l’Urundi doit à la mission de la capitale de pouvoir trouver des objets d’échange et bien des choses nécessaires, voire même de
pouvoir écouler peaux, légumes et autres denrées et trouver ainsi de quoi vivre.
73

107

La liberté de conscience a été proclamée dans tout le royaume. Des écoles pour
fils de chefs ont été ouvertes dans les principaux centres et le roi ne craint pas
d’intervenir énergiquement pour qu’elles soient fréquentées. Le droit de vie et de
mort a été supprimé au dernier des potentats de l’Afrique qui l’avait encore. Musinga a commandé une voiture automobile et des routes se tracent un peu partout dans
le Ruanda. La reine-mère, l’être invisible pour l’Européen, se montre, bien plus se
laisse photographier. Les enfants de Musinga, même ses filles, brisant avec une
coutume ancestrale, causent avec les Blancs.
Tous ces faits montrent jusqu’à quel point M. le Résident, en peu de temps, a su
gagner la confiance de Musinga. Avec ces coutumes qui faisaient de la Résidence
de Nyanza la cour la plus mystérieuse de l’Afrique Equatoriale, à l’heure actuelle disparaît le plus grand obstacle à la civilisation européenne dans le Ruanda.
Personnel. – En novembre 1917, le P. Durand était remplacé par le P. Prieur. En
mars 1918, le P. Durand revenait à Kigali et le Père Prieur partait pour Nyaruhcngéri. Enfin, en juin 1918, le F. Pancrace venait nous mettre à la règle.
LEON DELMAS
Kabgayé (Immaculée Conception).
1° Rapport 1914-1915-1916-1917
A cause des changements très fréquents du personnel de la Mission de Kabgayé
pendant la période troublée des trois premières années de guerre, il n’est pas aisé de
faire un rapport détaillé.
Le Ruanda qui touche au nord et à l’ouest aux colonies anglaises et au Congo
belge devait s’attendre à être éprouvé par la guerre. Cependant la Mission de Kabgayé n’a pas eu à souffrir comme les Missions frontières du nord et de l’ouest, pendant la première année de la guerre. Les épreuves devaient venir un peu plus tard, à
l’époque où les troupes allemandes furent forcées de se replier vers le sud de la
colonie.
Voici ce que je lis dans le diaire des mois de mai et juin 1916 : « Au commencement du mois de mai, Monsieur le Capitaine Wintgens, Commandant
militaire du Ruanda, demande à Sa Grandeur de lui donner l’assurance, qu’à
l’approche des troupes d’invasion, les missionnaires se retireront vers
l’intérieur, sinon il leur donnera lui-même l’ordre de se retirer. Monseigneur
répond qu’il les avertira, mais on avertit par double courrier dont l’un important et secret réussit suivant nos vues. Il ne resta que la Mission de Kabgayé à
pouvoir exécuter l’ordre de Monsieur Wintgens. A la hâte une partie des Pères français, savoir les PP. Hurel, Delmas, Parmentier et Deprimoz, et le P. Schumacher font
leurs caisses, et dès le 11 mai, pour donner le change et empêcher une arrestation
militaire, ils prennent la route de la Mission d’Isavi, avec suffisamment de bagages
pour plusieurs mois, si leur exil devait se prolonger.
13 mai. – Du 13 au 19 des Allemands passent à la Mission avec de nombreuses
caravanes.

108

19 mai. – Il y a encore ici 6 Allemands avec 80 soldats. Le Capitaine Wintgens
avec trois compagnies est à trois heures au nord-ouest de la Mission.
20 mai. – Arrivée d’un bataillon belge, il vient de l’est. A la Mission on s’attend
à une bataille. Les Belges placent leurs mitrailleuses sur Gahogo, haute colline qui
domine la Mission au nord-est. Les patrouilles belges occupent le pays à l’est, au
nord et au sud de la Mission. Les Allemands ne se sentant pas de force à prendre
l’offensive se retirent vers Nyanza, résidence du roi du Ruanda, où d’ailleurs ils
auront à se mesurer avec un autre bataillon belge, qui vient du sud-ouest. Les Allemands mis en déroute se sauvent à la hâte vers la Mission d’Isavi et de là dans
l’Urundi, suivis de près par les Belges.
21 mai. – Le P. Delmas voit les premiers Belges, venant du sud-ouest à la Mission d’Isavi.
Le 22, ils étaient à Nyaruhengeri, une autre de nos Missions, plus au sud. Le
même jour ils faisaient prisonniers deux Allemands, attardés à la rivière Akanyaru,
faute de porteurs.
Le Ruanda était conquis.
31 mai. – Du 19 au 31, les troupes belges allant vers la résidence du roi du
Ruanda, ou en revenant, n’ont pas cessé de passer. Nous avons aussi eu le plaisir de
voir quelques-uns de nos confrères engagés comme aumôniers militaires : les Pères
Roy, Verbèke, et van Hoef.
5 juin. – On annonce que le Général Tombeur, chef de toute l’expédition belge,
est en route pour la Mission de Kabgayé.
6 juin. – Le Général arrive à la Mission un peu à l’improviste.
Des sous-officiers chargés de préparer le campement sont à peine ici depuis une
demi-heure nous assurant que le Général ne viendra que le lendemain, qu’il nous
arrive avec tout son état-major, une douzaine d’officiers supérieurs et quatre ou cinq
sous-officiers.
Monsieur le Général se montre bienveillant pour nos personnes et pour nos
œuvres. Nous avions demandé un miracle à la Sainte Vierge. Elle achevait de nous
exaucer en ce jour.
Dès le début de mai, en effet, alors que tout semblait perdu, les confrères de la
Mission de Kabgayé avaient pris l’initiative d’un vœu à la Sainte Vierge : si Elle
sauvait nos Missions de la tourmente et si Elle conservait nos personnes à l’œuvre
des missions, nous ferions chacun don des honoraires de 30 messes. Avec ce capital,
des messes d’actions de grâces seraient célébrées à perpétuité au séminaire. Que la
Sainte Vierge soit mille fois remerciée d’avoir exaucé les prières de ses enfants !
leur confiance en Elle n’a pas été trompée. Je dois ajouter que les confrères du Vicariat se sont empressés de souscrire à notre vœu.
Jusqu’au dernier moment, c’est-à-dire jusqu’au 20 mai, le Capitaine Wintgens
voulait emmener les Pères dans la direction de Tabora. Ce même jour le Major von
Langen, chef militaire du Ruanda et de l’Urundi, venait à la Mission d’Isavi à la
rencontre du Capitaine Wintgens. La question du départ des missionnaires fut chaudement discutée et le Major von Langen obtint pour nous tous la liberté de rester. Le
Major von Langen, de tout temps grand ami de nos Missions, venait d’arriver de
l’Urundi à l’improviste, et le jour même il repartait pour l’Urundi. N’était-ce pas la
Sainte Vierge qui l’avait envoyé ici pour plaider notre cause ?
109

LE CAPITAINE MAX WINTGENS (ca. 1915)

Kabgayé est la résidence habituelle du Vicaire Apostolique, Sa Grandeur
Mgr Hirth, et de son Vicaire Général, le R. P. Classe. L’économe général du Vicariat y réside aussi. A Kabgayé se trouvent encore le grand et le petit séminaire. Les
missionnaires qui ont travaillé durant quelque temps à la Mission, depuis le commencement de la guerre et qui ont été changés par suite des circonstances sont les
Pères Schumacher, Cunrath, Van Heeswijk, Delmas, Parmentier, Oomen 74. Au 30
juin 1917 les Pères Weckerlé et de Bekker sont chargés de la petite Mission annexée
aux autres œuvres et services généraux de Kabgayé. Le P. Dufays, économe général
du Vicariat, remplit en même temps les fonctions d’économe de la station. Les
Frères Pancrace et Tite s’occupent du matériel de la Mission et des deux séminaires.
La Mission a marché son petit train pendant les trois premières années de la
guerre.
En 1914-15, il y a eu 71 baptêmes d’adultes et 34 d’enfants de chrétiens. Les catéchistes et autres chrétiens ont baptisé 102 infidèles in articulo mortis. En 1915-16
74

Le P. Antoon Oomen (1876-1957) de nationalité néerlandaise sera ordonné évêque pour le Vicariat
Apostolique de Mwanza en 1929.

110

les missionnaires ont administré le baptême à 81 adultes et à 37 enfants de néophytes, et 105 infidèles ont été baptisés in articulo mortis.
En 1916-17, 57 adultes et 39 enfants de chrétiens ont été baptisés ; les catéchistes
et autres chrétiens ont fait 100 baptêmes in articulo mortis.
La statistique de juin 1917 accuse 724 chrétiens ; un bon nombre d’entre eux ont
quitté le district dans les premiers mois de l’année pour ne pas être victimes de la
famine. La guerre est, pour une bonne part, cause de cette famine. En certaines régions des plus productives on n’a pu cultiver. Ici, au Ruanda, il y a des districts, qui
ne se suffisent pas et les habitants sont obligés d’acheter ailleurs une partie de leur
nourriture. Mais comme la famine a commencé précisément dans ces régions plus
fortunées, tout le pays s’en ressent.
Dans le district de Kabgayé la famine a eu encore une autre cause. Les patates et
les haricots forment le fond de la nourriture des indigènes, mais depuis deux ans une
chenille malfaisante s’est abattue sur les plants de patates. A certains endroits il
suffit de quelques jours pour que les patates soient dévorées par des myriades de
chenilles.
Le Gouvernement fait tous ses efforts pour enrayer le fléau, en fournissant
des vivres aux districts les plus éprouvés et en prescrivant aux chefs de laisser
leurs sujets cultiver les bas-fonds, endroits plus favorables aux cultures, et que
les chefs réservaient jusqu’ici comme pâturage pour leurs troupeaux de vaches.
Espérons que ces mesures et les secours fournis par les Missions pourront arrêter le
fléau.
En ce moment le pays est encore menacé de la petite vérole. A peste, fame et bello, libéra nos, Domine75.
Jusqu’ici 300 chrétiens ont quitté le district. La plupart sont allés se fixer dans
d’autres Missions. La même migration s’est produite sur une plus grande échelle
parmi les catéchumènes, les postulants et les païens. Heureusement, depuis quelque
temps, on constate un certain mouvement vers notre sainte religion dans la classe
des gens plus fortunés et nous espérons que, dans les années qui vont suivre, les
vides faits dans les rangs des chrétiens, des catéchumènes et des postulants seront,
Dieu aidant, comblés avec avantage.
P. WECKERLE
2° Rapport de 1917-1918
La famine à laquelle le rapport de l’an dernier faisait allusion a sévi jusqu’à la fin
de l’année 1917. Les missionnaires ont secouru bon nombre d’affamés. L’économe
du poste fournissait du travail à ceux qui avaient encore un peu de forces et les
payait chaque soir en leur distribuant de la nourriture. Ce travail avait le double
avantage d’empêcher en partie l’émigration des habitants et de faire cultiver de
grands champs de patates qui assureront des vivres pour la prochaine récolte à nos
deux Séminaires. Enfin aux plus affamés la Mission a distribué chaque soir un peu
de nourriture.
75

« Delivre-nous Seigneur de la peste, de la famine et de la guerre ».

111

Certains émigrés de l’an dernier ont commencé à revenir dans leurs villages dès
le mois de mars 1918. Malheureusement les pluies ont cessé trop tôt cette année. Si
le bon Dieu n’a pas pitié de notre Ruanda et si les nouvelles pluies tardent à venir, la
famine sera de nouveau fortement à craindre. Aussi rappelons-nous sans cesse à nos
chrétiens que le bon Dieu est notre seul refuge et qu’il faut s’adresser à Lui dans
tous nos maux.
Chrétienté. – Le registre des baptêmes accuse, au 30 juin 1918, 770 chrétiens. En
réalité il n’y en a que 519 qui soient présents en ce moment dans le district de Kabgayé. Les 251 autres ne sont pas encore rentrés depuis l’exode occasionné par la
famine de l’année précédente ; la plupart sont allés momentanément dans les missions de Kigali et de Nyaruhengéri. Sur les 519 chrétiens restant à Kabgayé, il y a
409 communiants dont une cinquantaine sont revenus tout dernièrement dans le
pays.
La vie religieuse de notre petite mission s’est manifestée surtout par la fréquente
réception des sacrements : 8362 confessions et 25 900 communions. Une ferveur
croissante s’est également affirmée par une assistance plus nombreuse aux instructions catéchistiques de chaque jour. Le prosélytisme va aussi se développant : bon
nombre de chrétiens et chrétiennes, se font un honneur de pouvoir nous présenter
chaque trimestre quelques nouvelles recrues. En général ils ne laissent pas échapper
l’occasion de faire des baptêmes in extremis. Ces baptêmes, cette année, s’élèvent
au chiffre de 102.
Catéchuménat. – Les catéchumènes se recrutent comme par le passé. Pas mal de
chrétiens, sans avoir le titre et les émoluments de catéchistes, nous amènent peu à
peu des postulants. Les Pères, dans leurs sorties, voient de près ces postulants et
exhortent doucement les autres païens à suivre leur exemple. Lorsque ces commençants ont déjà quelques notions de notre sainte religion, ils sont conduits de temps en
temps à la mission par les chrétiens qui les instruisent. Ceux-ci s’occupent d’eux
pendant une année encore, et, après ce temps, s’ils savent bien les prières et les principaux chapitres du petit catéchisme, on leur donne la médaille de la Sainte Vierge,
signe distinctif des vrais catéchumènes. Alors seulement ils commencent réellement
leur catéchuménat. Dès lors ils sont obligés de venir une ou deux fois par semaine à
la mission et font partie d’un catéchisme régulier. Lorsqu’ils ont terminé leur première année de catéchuménat, les jours de catéchisme deviennent plus fréquents à
mesure qu’ils approchent du baptême : pendant les six premiers mois de l’année
préparatoire an baptême ils doivent assister à trois catéchismes. Dans le cours de
cette année 1917-1918, 255 postulants ont été acceptés au catéchuménat et 58 catéchumènes ont reçu le baptême. Le nombre des baptêmes ira croissant graduellement
car un plus grand nombre de postulants ont été inscrits au catéchuménat ces deux
dernières années.
Soin des malades. – Malgré notre pénurie de remèdes, le missionnaire qui tient le
dispensaire de la Mission a soigné durant l’année environ 400 malades. Il a eu assez
souvent l’occasion de régénérer dans les eaux du baptême de petits moribonds. Il a
aussi donné ses soins à quelques lépreux. Les cas de lèpre deviennent de plus en plus
nombreux. Ces pauvres infortunés étant fort souvent abandonnés par les leurs, la
mission est obligée d’en entretenir plusieurs. La variole a aussi fait son apparition

112

dans la région, mais le Gouvernement a pris immédiatement des mesures pour en
enrayer la diffusion. Il a ordonné aux chefs d’isoler les malades et a fourni du vaccin
aux missionnaires. Plusieurs milliers d’indigènes ont été vaccinés autour de notre
station et nous continuerons à vacciner chaque semaine jusqu’à extinction complète
de la maladie.
Jusqu’ici le district de la mission de Kabgayé a été préservé d’une autre épidémie
non moins redoutable, la méningite cérébro-spinale, qui a éprouvé quelques-unes de
nos stations.
Evénements inaccoutumés. – Deux événements ont contribué cette année à faire
apprécier davantage notre sainte religion tant par les chrétiens que par les catéchumènes et les païens.
C’est d’abord, au mois d’octobre 1917, l’ordination des deux premiers prêtres
indigènes du Ruanda. Cette cérémonie a laissé une impression durable sur notre
population de Kabgayé. Dès le matin de ce grand jour, des centaines de païens
s’étaient rassemblés sur la place de la mission. Les catéchumènes et plusieurs chefs
païens, ainsi que les parents des heureux élus, avaient reçu l’autorisation d’entrer ce
jour-là à l’église. Ils virent se dérouler devant leurs yeux étonnés les belles cérémonies de l’ordination. Quand ensuite la procession sortit de l’église pour se rendre à la
maison d’habitation des missionnaires, tout le monde voulait voir les deux nouveaux
prêtres, car tous sentaient que leur race était particulièrement honorée en ce jour et
on pouvait entendre des réflexions comme celles-ci : « Heureux les parents qui ont
de tels enfants ! » Certains païens exprimaient à haute voix le désir de se faire instruire et d’autres disaient que les nouveaux prêtres seraient un gage de bénédiction
pour le pays.
Le rapport de l’an dernier faisait allusion à un mouvement qui se dessinait
parmi les païens vers notre sainte religion. Ce mouvement s’est accentué depuis
l’ordination des deux premiers prêtres indigènes du Ruanda. Il y a certaines
collines où grands et petits, vieux et jeunes, hommes et femmes, se font instruire des
grandes vérités par les chrétiens.
Quelques chrétiens qui ne pratiquaient presque plus sont revenus complètement à
la pratique de leurs devoirs. Ainsi, en 1917, 25 chrétiens n’avaient pas fait leurs
Pâques, tandis qu’en 1918 quatre seulement s’en sont abstenus parce que leur situation matrimoniale était demeurée insoluble, je puis dire aussi que le prosélytisme a
augmenté parmi nos néophytes. Depuis trois trimestres ils amènent à la mission un
grand nombre de postulants qu’ils ont eux-mêmes instruits. Est-ce à dire que tout est
parfait dans la petite chrétienté de Kabgayé ? Non, certes, quiconque a vécu assez
longtemps parmi les Nègres connaît leur faiblesse, mais il est consolant pour le missionnaire de pouvoir constater le renouveau dont je parle.
Le second événement qui a influé sur la marche générale de la mission, c’est
le baptême d’un chef des environs. Pour se rendre compte de l’importance du fait,
il est bon de rappeler qu’au Ruanda il y a trois castes bien distinctes. Les « Batutsi »
d’abord, et c’est la caste des dirigeants et des nobles du pays. Puis le peuple ou «
Bahutu » : ceux-ci sont de beaucoup les plus nombreux ; ils sont en général complètement assujettis aux Batutsi. Enfin, en troisième lieu, les «Batwa» qui souvent sont
assimilés aux pygmées des forêts équatoriales. Ils sont très peu nombreux. Ce sont

113

les parias du Ruanda. Les uns habitent dans les forêts, et vivent de chasses et de
rapines, les autres sont disséminés dans le pays et exercent le métier de potiers et
d’hommes à tout faire. Jusqu’ici nos chrétiens et nos catéchumènes étaient à peu
près exclusivement des Bahutu. Quant à la classe dirigeante, elle est restée en général plus ou moins hostile, ou du moins indifférente à l’endroit des missionnaires et
de la religion qu’ils sont venus enseigner.
Depuis plusieurs années une famille de chefs paraissait vouloir faire exception à
la règle générale. Trois frères de cette famille avaient, depuis la fondation de la mission, des relations assez fréquentes avec les missionnaires. Ils commencèrent à apprendre la lecture, puis enfin, la grâce de Dieu aidant, ils firent savoir qu’ils voulaient aussi connaître et pratiquer notre religion. Le plus jeune, Chachana, âgé de 22
à 24 ans, s’assimila parfaitement le premier les enseignements des missionnaires et
du catéchiste. En 1916 il fut envoyé à Tabora comme chef de porteurs par le roi du
Ruanda. Avant son départ il recommanda à ses frères, à sa mère et à toute sa nombreuse famille, d’écouter de plus en plus les missionnaires et dit à plusieurs chrétiens
et catéchumènes qu’il désirait ardemment d’être baptisé avant de mourir. Ce jeune
homme n’étant pas habitué à voyager hors du Ruanda, où le climat est très tempéré,
fut pris au retour du voyage par une forte fièvre. Le bon Dieu lui ménagea la grâce
qu’il avait tant désirée. Un de ses compagnons de voyage, qu’il avait gagné à la foi,
lui administra avant sa mort le sacrement de la régénération. Chachana avait
d’ailleurs baptisé tout le long de la route la plupart de ceux qui l’accompagnaient :
ils étaient partis 30, il en revint 4. Aussitôt les grâces du ciel tombèrent abondantes
et efficaces sur sa famille. Sa vieille mère jura d’aller retrouver son enfant et, depuis,
elle met une ardeur sans pareille à se faire instruire. Le deuxième de ses frères, âgé
de 28 ans, a été, sur ses instances réitérées, admis au catéchisme préparatoire au
baptême. Il a eu pour cela beaucoup d’obstacles à surmonter. D’autres chefs se moquaient de lui et essayaient de toute façon de le ramener à leurs pratiques superstitieuses. Mais Naho (c’est son nom) ne pensa pas un instant à retourner en arrière, au
contraire il s’efforça de gagner à notre cause d’autres jeunes gens de son rang. Aussi, après une dernière épreuve de six mois, il demanda et reçut le saint baptême à la
Noël 1917. Le troisième frère, l’aîné, se fait instruire et porte la médaille des catéchumènes.
Quant à Charles Naho, notre premier chef chrétien, il est devenu un chrétien
exemplaire, et a réussi à gagner deux ou trois autres chefs ou fils de chefs. Bon
nombre de ses 600 sujets viennent très régulièrement assister aux instructions. Il est
à espérer que dans quelques années la plupart d’entre eux auront reçu le baptême.
Personnel au 30 juin 1918 : Sa Grandeur Mgr Hirth, Vicaire Apostolique ; le
R. P. Classe, Vicaire Général ; les PP. Weckerlé, Desbrosses, Doumeizel ; les
FF. Anselme et Tite.
P. WECKERLE

114

Kabgayé (Petit Séminaire)
1° Rapport 1916-1917
Que dire d’un Petit Séminaire où, plus que partout ailleurs, les jours se suivent et
se ressemblent, où du matin jusqu’au soir tout a été si bien réglé que si, par hasard, il
y a une petite dérogation qui s’impose, cela prend aussitôt l’importance d’un événement.
Puisque nous sommes au Séminaire parlons un peu de ce qui s’y fait. Nous représentons ici, avec nos 70 enfants, l’enseignement supérieur du Vicariat : voyons
donc quel est le programme de nos hautes études !
Comme dans tout séminaire dont la marche est normale, nous avons nous aussi
les six classes réglementaires. Alors qu’en sixième on se contente de dégrossir les
nouvelles recrues – ce qui parfois n’est pas toujours commode, car se réunissent ici
des enfants venus d’un peu partout, de la plaine comme aussi de la montagne –
qu’on les perfectionne dans l’art de l’écriture et celui de la lecture, qu’on complète
leur connaissance du kiswahili et qu’on les initie aux beautés de notre langue
française, en cinquième on aborde l’étude du latin. L’Epitome76 leur servira à comprendre et à appliquer les règles qui sont expliquées de vive voix, car la grammaire
entre leurs mains est encore chose inconnue. Déjà les explications sont données en
latin : apprendre le latin par le latin, telle est la méthode adoptée. Sans doute, au
commencement, cela déroute un peu, mais l’oreille s’y fait vite, et à l’occasion
quelques mots en langue du pays ont vite fait de calmer les appréhensions des moins
doués qui pourraient s’effrayer des difficultés d’une langue si différente de la leur.
Nous voici en quatrième, donc déjà plus savants ; chacun reçoit sa grammaire,
elle est vue en entier ; pendant le premier semestre on revoit l’Epitome et pour clore
l’année on s’attaque aux Flor Sanctorum77. Ne faut-il pas les initier tout jeunes aux
beautés du Bréviaire qu’ils auront plus tard à réciter chaque jour ?
La troisième se passe à se perfectionner dans l’étude de la grammaire ; les leçons
du Bréviaire seront la matière de l’année.
Le temps passe, nous arrivons en seconde : encore quelques légendes des Saints
et l’on voit psaumes et hymnes choisis parmi les plus faciles.
La fin approche, voici le couronnement de nos études, aussi nos rhétoriciens
achèvent-ils de voir ce qui un jour pourra leur donner la clef du saint office : hymnes
et psaumes y sont vus, sinon en entier, car le temps est trop court, du moins d’une
manière suffisante pour qu’ils puissent comprendre plus tard les belles prières que la
Sainte Eglise mettra sur leurs lèvres dans la récitation des heures canoniques.
Comme on le voit, toute l’étude du latin est donc orientée vers le Bréviaire.
Les mathématiques sont représentées aussi dans le cours de leurs études classiques ; oh ! rien de bien transcendantal ; on se contente des quatre opérations dans
les plus basses classes, et l’on entre en philosophie, si on n’a pas tout oublié, en
Précis d’histoire sainte ou d’histoire grecque rédigé en latin et servant de manuel aux élèves débutant
en latin.
77
Il s’agit d’un manuel « La Fleur des Saints » qui contient la vie des Saints mentionnés au bréviaire
romain.
76

115

ayant une connaissance plus que suffisante des règles de trois et des fractions, voire
même quelques notions de géométrie élémentaire et de système métrique.
Par suite de l’occupation de la colonie par les troupes belges, l’étude de la
langue allemande a été supprimée, et remplacée par celle du français, source de
nouvelles difficultés, car n’ayant aucun livre, tout renseignement se fait oralement. Pourtant tous nos élèves s’y sont mis de bon cœur et le succès a couronné
leurs efforts, puisque deux mois après le changement de gouvernement, le français
au Séminaire était la seule langue permise : même en récréation les enfants devaient parler français. il faudrait cependant des professeurs, et nous ne sommes
que deux Pères, car il ne faut pas encore compter sur les répétiteurs que nous avons
et qui ne sont pas plus forts que leurs élèves. Mais les progrès sont réels, à la grande
satisfaction de tous ces Messieurs les officiers du corps d’occupation belge qui, dans
le cours de l’année, sont venus nous rendre visite. A partir de la quatrième nos séminaristes traduisent à livre ouvert leur Epitome. Entendre lire les fables de la Fontaine
fait leurs délices, bien que évidemment ils ne saisissent pas encore toutes les
nuances ; un bon exercice est de mettre en prose un morceau en vers : ce n’est pas
toujours facile, mais cela montre qu’ils sont déjà assez avancés.
Dirai-je un mot du chant ? Outre le grégorien, il leur a fallu apprendre des cantiques en français et quelques autres chants. Tous les officiers de passage ici sont
reçus au chant de la Brabançonne, et c’est toujours pour eux une surprise agréable.
Pour finir sur ce chapitre afin de montrer combien nous poussons à l’étude du latin
et du français, à la chapelle trois jours par semaine les cantiques sont en latin, trois
jours en français, une fois seulement on leur permet de ne pas oublier leur langue
maternelle.
Pour le matériel, c’est toujours le provisoire qui dure par suite des circonstances.
Un simple détail qui en dira long : le soir nos enfants sont toujours obligés de
prendre leur repas à la clarté des étoiles. C’est peut-être poétique, mais quand cela
dure, surtout quand il fait nuit noire, cela manque parfois de charme ; je sais bien
que personne rie se trompera de chemin, n’essayera de faire entrer la nourriture par
l’oreille, mais encore.... d’autant que chez eux, ils ont horreur des ténèbres et que le
feu brûle dans la hutte presque jusqu’au matin. Autrefois c’était le pétrole qui manquait, et maintenant il est toujours à des prix inabordables : 35 francs le bidon de 18
litres, quand encore il est plein ! Ajoutez à cela que les lampes commandées avant la
guerre sont toujours attendues.
Pour les dortoirs, les plus débrouillards, avec un peu de suif78 qu’ils se procurent
quand, une fois par mois, on leur sert un morceau de viande, se fabriquent des chandelles, un bout de roseau servant de moule et quelques brins de fil faisant office de
mèche ; avec cela il y a tout juste ce qu’il faut pour aller trouver son lit et prendre un
repos bien mérité. Malgré cette obscurité presque complète tout se passe en bon
ordre, sauf parfois quand il y a alerte, je veux dire invasion de ntozi, sorte de fourmis noires carnivores. Alors, pour la circonstance, un Père arrive avec sa lanterne
pour reconnaître les lieux envahis : on tire les lits à l’écart, on secoue avec force les
nattes, et bientôt tout rentre dans le calme ; la respiration sonore de tout ce petit
monde est l’indice que le sommeil a reconquis ses droits.
78

De la graisse pour fabriquer des chandelles.

116

Saints Anges tutélaires, protégez nos enfants, gardez-les toujours purs, afin
qu’un jour, nombreux, ils puissent monter au saint autel, et nous venir en aide pour
ia conversion de tous ces pauvres infidèles !
Personnel au 10 juin 1917 : PP. Bricquet et Déprimoz ; F. Tite.
2° Rapport 1917-1918
Nathanaël autrefois disait : « Peut-il venir de Nazareth quelque chose de bon ? »
et en cela il se trompait. N’a-t-on pas dit quelquefois la même chose en parlant de
Kabgayé en général, et du Séminaire en particulier ? A force de l’entendre répéter ne
finirait-on pas par y croire ? Si vous le voulez bien, faisons ensemble un petit tour –
oh ! pas bien long ! – ne craignez pas, je sais que vos instants sont précieux et je me
ferais un scrupule d’abuser de votre patience.
Un coup d’œil d’ensemble : tous nos bâtiments sont construits en pierres qu’on
trouve à proximité ; on n’a pas cherché le
luxe, mais bien la solidité. Sans doute il a
fallu remplacer deux charpentes, car certaines poutres provenaient de mauvais bois ;
mais ceci arrive partout, même dans les
constructions les plus soignées, et quelle est
la mission qui n’a pas dû compter avec ce
contretemps ? Il me souvient encore du quasi
miracle que, à Zaza, Dieu fit autrefois en ma
faveur. Une poutre de l’église mangée complètement par des insectes céda et me passa à
deux ou trois centimètres de la tête, juste au
moment où je faisais la génuflexion. J’en fis
la réflexion sur le coup : si je n’avais pas mis
le genou complètement à terre, je recevais la
LE F. PANCRACE (ca. 1910)
poutre en pleine figure.
A tout Seigneur, tout honneur : commençons par saluer notre Divin Maître ; sa
demeure n’est pas riche. Que voulez-vous, pauvreté n’est pas vice, on essaie d’y
suppléer par une plus grande propreté. Si le parquet n’est que terre battue, par contre
notre modeste autel, soutenu par quatre bois à peine équarris, est toujours orné de
quelques jolis bouquets de fleurs. Nos petits sacristains s’y entendent à merveille
pour les confectionner. Si les fleurs sont celles qu’on trouve un peu partout, si les
vases sont modestes – de simples bouteilles qu’on a coupées – cela nous donne cependant un petit air de fête. Il y a presque un an – ce fut tout un événement ! – on
nous fit un cadeau, une grande statue du Sacré-Cœur, mesurant bien 40 centimètres.
On l’installa derrière le tabernacle. Il est là nous invitant à lui confier nos peines, nos
inquiétudes : « Venez à moi vous tous qui êtes accablés, et je vous soulagerai ».
Jésus n’a pas manqué à sa promesse, et, dans les moments les plus critiques, il est
toujours venu au secours de notre détresse. Agenouillons-nous un instant devant le
Saint Sacrement avant de prendre congé du Divin Roi, et continuons notre promenade.

117

Après la chapelle, pour suivre la tradition, passons en un autre endroit presque
aussi important. Dans l’un c’est la nourriture de l’âme, dans celui-ci c’est la nourriture du corps que l’on reçoit. Nous voici dans le réfectoire, rien de bien prétentieux :
un hangar de 22 mètres, bien ouvert. Ne cherchez pas les tables : on a trouvé le modèle vraiment pratique et pas encombrant : au moment des repas, de petits tonneaux,
ayant servi, autrefois pour le vin de messe, sciés par le milieu remplacent tables et
plats ; par groupes de six ou sept, nos enfants seront là, deux fois par jour, se servant
à même, utilisant la même cuiller que devaient avoir Adam et Eve au paradis terrestre. Un objet de luxe, chaque enfant a son siège ! On a recueilli autrefois
avec
un soin jaloux les moindres bouts de bois qui tombaient quand on sciait les charpentes, ce n’est ni du Henri II, ni du Louis XV, je croirais volontiers que chacun a
son style particulier. Un brave Père de Kigali, qui est tout dévoué au Séminaire, va
mendier les vieilles boites de conserve vides et nous les envoie : cela remplace les
coupes toujours remplies de cet excellent cru du Château La Pompe. Sur ce point,
tout le monde est d’accord pour dire qu’à Kabgayé au moins les sources sont nombreuses, que leur eau de cristal est délicieuse. Comme ornement, deux lattes en
forme de croix, et c’est tout. J’allais oublier que, depuis quelque temps, les enfants
aiment à fleurir leur salle à manger ; ils recueillent avec soin les bouquets sortant de
la chapelle et les placent au pied de la croix. Quel en est le symbolisme ? J’avoue
que jusqu’à présent je ne me suis pas encore posé la question. Jamais je n’y ai fait
allusion, je les laisse donc faire.
Ce n’est pas tout de prier et de manger, il faut encore dormir, donc un petit tour
au dortoir. Les huttes ont été reconnues comme nécessitant plus de dépenses et étant
moins propres pour une maison que de nombreux visiteurs aiment à parcourir. Il y a
quatre salles spacieuses, bien aérées ; l’une, en attendant, nous sert de magasin aux
vivres. Mais admirez donc, comme cela fait bien ces rangées de lits parfaitement
alignés ! Autrefois nous avions pour chaque lit deux piles de briques sèches supportant quelques bois et qui régulièrement une ou deux fois par an s’écroulaient pendant
la nuit, donnant à ceux qui ont passé par la caserne quelque chose comme
l’impression d’un lit en bascule ; de plus c’était un nid à vermine.
Le F. Pancrace a eu pitié de nous, il nous a fait confectionner par ses menuisiers
de petits lits : formés de le quelques bois ajustés ; pour sommier et matelas, une claie
de roseaux. Il est ainsi plus facile d’entretenir la propreté, le balayage se fait mieux
et, quand le temps est beau, on sort le tout au soleil. Ceux qui sont compétents dans
la matière disent que c’est le moyen radical pour tuer les microbes. Les piles de
draps à odeur de lavande qu’on retrouve dans la lingerie de toute maison
d’éducation d’Europe, sont remplacées ici par des nattes ; chacun en a deux, avec
cela rien à redouter du froid. Quand elles seront trop usées, on y découpera les morceaux encore passables pour en faire des traversins. Le parquet en terre battue est
balayé chaque jour. Les enfants doivent balayer sous leur lit ; dans chaque dortoir,
deux élèves à tour de rôle sont de corvée de chambre. A l’extrémité de chaque dortoir est le râtelier d’armes, c’est-à-dire des pioches. Chaque enfant a la sienne, car il
ne faut pas oublier le travail manuel quotidien. Voyez-vous cette longue file de
cruches en sortant du dortoir ? c’est le lavabo. Pendant la récréation, ils iront à la
fontaine le pourvoir d’eau abondamment ; ces briques usées comme un pain de
blanc de guêtre qu’on a employé bien souvent, servent à se frotter les pieds chaque
118

jour. Je laisse à votre sagacité de résoudre ce problème : pourquoi nos enfants tout
noirs qu’ils sont, tiennent-ils à avoir le dessous de la plante des pieds presque blanc
à force de les frotter. Auraient-ils à cœur de nous ressembler quant à la couleur, au
moins dans cette partie du corps....?
Nous y voilà, car vous devez bien penser que même dans un Séminaire il doit y
avoir des bâtiments devant servir de classes. Un regard circulaire, et vous aurez vite
embrassé tout notre mobilier scolaire ; des tables boiteuses faites avec les dosseaux79
non rabotés de poutres équarries pour les charpentes ; trois planches non rabotées,
voilà pour la bibliothèque ; la chaire du professeur est du même style ; j’allais oublier l’indispensable tableau noir, un Christ dominant le tout... et c’est fini. Les fenêtres placées d’un seul côté pour être en règle avec les prescriptions gouvernementales sont spacieuses et laissent entrer la lumière à profusion comme il convient ;
pour se garantir du vent et de la pluie on en avait jadis, par économie, garni la moitié
avec des planches, c’était très bien ; ces vitrés n’avaient qu’un défaut : elles
n’étaient pas très transparentes. On mit partout des étoffes en américani quand on
put s’en procurer. C’est parfait, bien qu’un peu coûteux à la longue, car la pluie et le
vent ont vite fait de les faire pourrir d’abord, et ensuite de les déchirer. Et alors,
quoique à l’Equateur, pendant ma classe bien souvent je vais en long et en large
pour me réchauffer un peu. Ces jours derniers j’avais donné comme devoir de français à mes élèves de cinquième : « Parlez de notre classe ». L’un écrivait simplement
: «...Dans notre classe il y a le froid, c’est terrible, alors je vous prie de prier pour
moi !.. » Un autre y mêlant une petite pointe de malice disait: « ... J’aime ma salle de
classe parce qu’il fait chaud, il n’y a pas de froid, aussi les fenêtres est bien fermer,
il n’y a pas de froid qui passe, c’est pourquoi je l’aime...»
Je ne vous parle pas de leurs études puisque j’en ai dit un mot l’an dernier. Depuis l’occupation du pays par les troupes belges, tout l’enseignement se donne
en français ; même la méditation et la lecture spirituelle se font en cette langue
qui est obligatoire également pour tous durant les récréations, sauf celle du soir
après le souper où il est permis de parler kiswahili.
Durant le travail manuel quotidien, on a d’abord cultivé des patates et un peu de
manioc, puis on a entrepris de niveler la cour. Ce n’est pas un petit travail ; cependant un quart environ a été fait cette année.
Comme pour tous les Nègres le football est leur jeu favori ; toutefois, afin de
ménager les ballons, on ne les leur donne que les après-dîners des dimanches et
jeudis. Le reste du temps, pendant les récréations, ils se contentent d’une balle en
vieux chiffons qu’ils se fabriquent eux-mêmes ; l’entrain n’est pas moindre.
Reste à vous faire voir nos cultures. Jusqu’à l’an dernier, par suite de la mauvaise réputation de Kabgayé, on avait toujours hésité à commencer. Sa Grandeur
ayant décidé que le Petit Séminaire resterait ici, on s’est mis sérieusement au travail
en octobre 1917, et les résultats sont plus qu’encourageants.
La question du bois pour la cuisine était toujours épineuse, car il y a peu d’arbres
dans le pays. Profitant des pluies, on a transplanté cette année environ 10 000 eucalyptus et préparé un très grand terrain pour la prochaine saison des pluies. Cette
79

La première ou la dernière planche détachée de chaque grume lors d’un sciage de long.

119

plantation, ajoutée aux quelques hectares de beaux arbres que possède déjà la Mission, nous assurera avec abondance d’ici quelques années le bois de construction et
de chauffage. Il est seulement regrettable que pendant quatre ans on ait dû cesser de
planter.
La banane est une nourriture saine et toujours goûtée de nos enfants : on a donc
planté une grande bananeraie, quelques milliers de pieds : elle sera encore augmentée aux prochaines pluies. Sans doute ce n’est pas le vrai pays des bananes, car le
terrain est pauvre, mais avec du fumier et de la persévérance on peut aussi avoir ici
de belles bananeraies : l’expérience le prouve. Dans deux ans notre bananeraie sera
en plein rapport.
Les années précédentes, l’an dernier encore, nous avions continuellement de dix
à vingt de nos élèves qui souffraient de la vue : la tombée de la nuit les rendait
presque aveugles. Cette « cécité nocturne », puisque tel est son nom, tenait à la nourriture exclusivement composée de légumes secs : haricots et petits pois secs. Pour y
remédier, toute cette année on a défriché et planté de patates douces un vaste terrain.
Or, depuis octobre dernier, époque où on a commencé à varier pour tous l’ordinaire,
chose digne de remarque, aucun enfant n’a souffert des yeux.
Autre avantage non moins appréciable, surtout pour la bourse du. Père Econome,
c’est que précédemment presque toute la nourriture devait venir de loin, le pays
produisant peu de haricots ; le prix du transport coûtait plus cher que la marchandise
elle-même. La moitié du prix du portage a suffi à l’entretien des cultures qui, cette
année, a dû être plus élevé puisque c’était du terrain que jamais la pioche n’avait
touché. Les patates réussissent à merveille et demandent peu de soin, nous voilà
donc rassurés de ce côté. Avec l’impôt qu’on commence à percevoir il nous est
facile, comme avant la longue famine qui a tant éprouvé ce pays, et ceux si riches
autrefois du nord-ouest, de nous procurer sur place à des prix modérés le sorgho qui
pousse très bien dans le pays, ainsi que les haricots
dont nous avons besoin, car les indigènes ont déjà commencé à venir nous
vendre une partie de leur récolte, supprimant ainsi les frais de transport toujours très
onéreux.
Que la Providence continue à nous bénir comme elle l’a fait durant cette année,
et tous les soucis des années précédentes, qui étaient notre pain quotidien autrefois,
ne reparaîtront plus, car à vrai dire, au début de cet exercice, il y eut des jours terribles. Il arriva parfois, surtout au commencement d’octobre, que nous restions avec
7 ou 8 charges de nourriture pour le petit et le grand séminaire, soit 90 bouches
environ. Plusieurs fois on tint conseil pour savoir s’il ne serait pas préférable, devant
tant de difficultés, de licencier tout notre monde, ce qui eût été la ruine de l’œuvre
pour de nombreuses années. Le Bon Maître s’en mêlant, tout s’arrangeait comme,
par enchantement : on vivait au jour le jour, il est vrai, mais cela venait cependant.
Dieu qui voulait cette œuvre sut la faire subsister. A présent, ces tristes jours sont
déjà de l’histoire ancienne. Laus Deo et Mariæ80.
L’année scolaire qui avait commencé avec 71 élèves se termine avec 62 enfants,
répartis comme suit : Prima : 6 – Secunda : 6 – Tertia : 5 – Quarta : 10 – Quinta : 8 –
Sexta : 27. Cinq sont entrés en philosophie au mois d’octobre dernier.
80

« Louez Dieu et Marie ».

120

Personnel au 30 juin 1918 : PP. Bricquet et Déprimoz. P. Bricquet.
Kabgayé (Grand Séminaire)
Il pourrait paraître étrange que le Vicariat du Kivu, dont l’érection est assez récente, ait déjà un Grand Séminaire. C’est que les plus avancés des Séminaristes
avaient commencé leurs études dès 1903 au Séminaire de Rubya, où à cette époque
se trouvait l’école cléricale du Nyanza Méridional divisé depuis lors en deux Vicariats.
A la séparation, ou peu après, c’est-à-dire vers la fin de 1913, les élèves appartenant au territoire du Kivu quittèrent Rubya pour fonder leur Séminaire à eux.
Ils étaient au nombre de 7. Ce nombre s’est dans la suite accru de quelques unités, mais il s’est aussi produit plusieurs départs, de sorte que, en juillet 1917, le
nombre des Séminaristes était de neuf : 2 diacres, 1 sous-diacre, 3 clercs minorés et
trois élèves ayant fini leur cours de philosophie. Les plus âgés peuvent avoir une
trentaine d’années, et les plus jeunes une vingtaine.
Le Séminaire est à Kabgayé. Au commencement il était dans la cour intérieure
de la Mission. Depuis la fin de 1916, il est à quelques minutes de la station, à côté
du Petit Séminaire. L’installation est encore assez primitive ; elle se compose de
trois petits corps de bâtiments, couverts en paille. Les Séminaristes ont une chambre
à deux.

LES GRANDS SEMINARISTES ENTRANT DANS LA PETITE EGLISE DE KABGAYI (ca. 1915)

L’enseignement est donné par deux professeurs: un pour la philosophie et un
pour la théologie. Ils se partagent les petits cours dans lesquels une large part est
faite au français. Depuis 1916 en effet, date de l’occupation belge, la langue usitée en dehors des classes, qui se font en latin, est le français.

121

Le règlement est à peu près le règlement des Séminaires de France, à part la
demi-heure de travail manuel.
Il n’y a pas à s’étonner que chez nos séminaristes le niveau des études n’atteigne
pas celui de leurs frères d’Europe. Pour ne pas en rejeter toute la faute sur
l’infériorité des Noirs, commençons par reconnaître qu’un missionnaire, après
avoir passé une quinzaine d’années dans ces pays, est quelque peu devenu étranger
aux procédés d’enseignement usités dans les Ecoles et que ses élèves s’en ressentent. De plus, les installations trop primitives sont nécessairement assez défectueuses
; les règlements et méthodes sont plus ou moins « flottants », ainsi qu’il arrive en
toute œuvre qui en est encore à ses débuts.
Les auteurs suivis pour la Théologie morale et dogmatique sont Noldin et Tanquerey, mais malheureusement il n’y a pas suffisamment de livres pour que chaque
élève ait son exemplaire. Pour les autres branches de la science ecclésiastique, il n’y
a pas encore d’auteur, c’est-à-dire que le professeur doit lui-même composer son
cours.
Les élèves s’appliquent avec zèle, mais leur formation intellectuelle première
laisse beaucoup à désirer. Au Petit Séminaire ils commencent d’ordinaire la 1ère
année à apprendre à lire et à écrire, puis la langue européenne, la deuxième année ils
commencent le latin de sorte que leurs six ou sept années de Petit Séminaire d’ici ne
peuvent représenter la somme de classes et d’études d’un Séminaire d’Europe. ,
Nos élèves sont dociles et maniables, et pour la régularité il y a peu à leur reprocher.
Quant à l’intelligence, ils n’en sont point dépourvus, bien que, parmi eux, ceux
qui feraient bonne figure dans une classe d’Européens soient assez rares. Nous
avons le ferme espoir que quelques-uns feront de bons prêtres avec la grâce de Dieu.

L’OUVROIR DES SŒURS BLANCHES A SAVE

122

Issavi (Sacré-Cœur de Jésus)
Rapport 1917-1918
Chrétienté. – Au cours de l’année qui vient de s’écouler, l’œuvre du bon Dieu
s’est poursuivie à Issavi dans de bonnes conditions. Les résultats obtenus légitiment
du moins cette façon de voir : 206 adultes ont été admis à la grâce du Baptême,
portant à 3669 le nombre de nos néophytes. Les 46 954 confessions entendues prouvent que nos chrétiens fréquentent d’une manière assez assidue le sacrement de
Pénitence, et les 104 950 communions distribuées au cours de l’exercice qui
s’achève sont un chiffre bien consolant à enregistrer. Si nous ajoutons à cela
l’assistance régulière à la messe du dimanche pour le très grand nombre, et même
l’assistance en semaine à la messe et à l’instruction qui la suit pour un bon quart de
nos chrétiens’, c’en sera assez pour donner une bonne note de leur ferveur.
Est-ce à dire qu’ils soient tous des modèles ? Qui oserait le prétendre ? La foi
chancelante de quelques-uns, avouons-le, jointe à un manque de pratique religieuse,
ne les met point à hauteur de triompher du paganisme dont les coutumes superstitieuses leur font oublier les engagements du Baptême. D’aucuns aussi, sans ignorer
l’irrégularité de leur conduite, toujours par faiblesse, regimbent contre la loi du mariage indissoluble. Souhaitons qu’à ces égarés, par leurs bons conseils et leur intercession, les âmes fidèles, qui sont en grande majorité, obtiennent de la miséricorde
divine, lumière et force pour revenir de leurs errements.
Catéchuménat. – Le catéchuménat se recrute régulièrement. Notons que, outre
les catéchumènes venant des proches parages de la Mission, 14 de nos succursales
fournissent un bon nombre de gens de bonne volonté aspirant au Baptême. J’ai dit
que nos succursales atteignent le chiffre de 14, toutes encerclant notre Mission dans
un rayon de trois ou quatre heures au maximum. Leur érection était absolument
nécessaire, mais, comme le dit le rédacteur du diaire, « bien nombreuses pour être
sérieusement entretenues, elles le sont peu si l’on considère les besoins d’un pays
aussi peuplé et les dangers de l’invasion protestante ». Espérons cependant que les
catéchistes, surveillés et dirigés du mieux possible, feront bonne besogne. En dernier
lieu, je noterai que jusqu’à l’âge de 25 ans aucun catéchumène n’est admis au Baptême s’il ne sait suffisamment lire dans le livre de prières à l’usage de nos chrétiens.
Calamités diverses. – Le nord du Ruanda vers la fin de 1916 et les premiers mois
de 1917 a connu une terrible famine qui a fauché beaucoup d’indigènes. Les moins
attaqués se sont tant bien que mal traînés vers le sud du pays moins gravement
éprouvé, en particulier dans la région d’Issavi que le fléau avait épargnée.
Dieu merci, à cette heure, la famine s’étant atténuée, peu à peu les émigrés rentrent dans leur pays d’origine, sans gros pécule assurément, mais du moins heureux
d’entrevoir la fin de leurs misères.
En octobre 1917 une épidémie de cérébro-spinal venant de l’Urundi s’annonçait
dans la région. Grâce à Dieu elle n’a point eu ici la même acuité que dans l’Urundi
ou dans le Kissaka.
Mars 1918 voyait arriver la variole. Les ravages ont été plus considérables que
ceux de la cérébro-spinale, mais à l’heure qu’il est, une diffusion abondante du vaccin fourni par la Résidence de Kigali a permis d’enrayer le fléau.

123

Somme toute, ce sont bien de vraies calamités qui se sont abattues sur le Ruanda,
de grandes épreuves pour le pays, assez légères toutefois auprès des misères de la
guerre et de l’envahissement.
Ecole des Batutsi. – Le Rapport Annuel serait incomplet s’il ne comportait un
mot de l’école des jeunes gens Batutsi. Soixante sont inscrits, suivant les cours de
l’école, à la Mission. Cette école ouverte en avril 1917 commence déjà à porter des
fruits au point de vue qui nous touche : l’évangélisation de la classe dirigeante. Sans
doute l’instruction religieuse est facultative, encore que les vérités d’ordre naturel ne
doivent point être cachées. Mais déjà une dizaine de ces jeunes gens de haute race se
déclarent ouvertement catéchumènes, et cependant les difficultés du côté de leurs
parents et amis ne leur ont point manqué. Dieu leur accorde persévérance ! Il est bon
d’ajouter que le roi Musinga s’intéresse à la fréquentation de notre école : un rapport
mensuel lui est adressé, à sa demande, sur l’assiduité de ces écoliers, tous fils de ses
chefs ou sous-chefs. Il est très légitime d’espérer les meilleurs résultats de cette
œuvre pour un avenir plus ou moins rapproché. Un regret toutefois, c’est que la
disette de matériel scolaire, livres et papier, ne nous permette point de pousser
l’instruction de cette jeunesse intelligente et avide de s’instruire.
Personnel. – En avril 1918, le P. Huntziger quittait la Mission d’Issavi dont il
était supérieur depuis mai 1915. En fin juin 1918 le poste est ainsi constitué : Père
Ecomard, supérieur ; PP. Pouget et Launay.
P. ECOMARD
Nyaruhengéri (Notre-Dame des Apôtres)
1° Rapport 1916-1917
Depuis trois ans, que de changements dans la vie de notre petite Mission ! Jusqu’à la guerre, en effet, elle semblait arrêtée dans sa marche. Mais voici que tout
d’un coup, et sans savoir pourquoi ni comment, elle prend un essor singulier. Postulants et catéchumènes affluent, et les chrétiens – ces chrétiens si connus aux alentours pour leur apathie – manifestent un entrain étonnant. Que s’est-il passé, et
comment cela s’est-il passé ? Jusqu’ici Dieu seul le sait. Comme il nous semble
cependant que tout ce beau mouvement n’est pas très réfléchi, nos efforts actuels
consistent surtout à régler et ordonner cet engouement et il faut bien avouer que la
chose n’est pas facile. Que Dieu daigne donc nous accorder un peu de cette vraie
prudence dont parle l’Esprit-Saint, « qui donne vie et paix ».
J’avoue qu’en voulant parler de la chrétienté proprement dite, je suis assez embarrassé, et volontiers je m’en dispenserais si ce n’étaient le devoir et aussi
l’honneur de la Mission qui a plutôt eu mauvais renom jusqu’ici. C’est que je me
trouve un peu dans la situation de ce jeune médecin tout fraîchement sorti des écoles
et qui, comme premier client, a devant lui le « sujet » le plus énigmatique et le plus
déconcertant qu’on puisse imaginer. Dans ses veines, en effet, semble circuler la vie
la plus exubérante : teint frais et rose, muscles arrondis, cœur vigoureux..,. Est-il
vraiment malade ? Quel diagnostic formuler et comment le formuler ? Pensez donc :
sa première « ordonnance » !

124

Et pour les mêmes raisons, ou à peu près, j’hésite. La statistique telle qu’elle est,
avec ses chiffres, incline au plus large optimisme. Mais d’un autre côté à suivre jour
par jour, heure par heure, je dirai même minute par minute la vie de notre Mission,
on se prend à douter ... Cependant, pour cette fois, ne soyons ni optimiste ni surtout
pessimiste ; contentons-nous de « rapporter » franchement et simplement.
J’ai quelquefois lu dans les rapports que, d’après des missionnaires qui avaient
de l’expérience, on pouvait juger de l’état d’une chrétienté d’après les familles. Or,
je constate avec satisfaction qu’à Nyaruhengéri il y a une sérieuse amélioration de ce
côté. Actuellement en effet, il n’y a, que je sache, aucun ménage en rupture de bans.
Evidemment de temps en temps on se trouve soudain en face de « retours de sang »
aussi brusques qu’inattendus, mais ces surprises ne sont-elles pas, pour ainsi, dire
naturelles dans une communauté qui augmente tous les jours et dont les membres
sont restés, après comme avant leur baptême, de pauvres « enfants d’Adam » ! On se
dispute un peu vivement, souvent pour une bagatelle ; et comme nos bons paysans
sont assez crus dans leur langage, la femme, sur une répartie plus « lourde » du mari,
saisit brusquement son bâton et jetant à la hâte le bébé sur son dos, prend la route de
iwachu (chez nous). Ah ! ce fameux iwachu ! Le lendemain le mari frappe à ma
porte, tout triste, presque malheureux.
« Père ! J’ai quelque chose de grave à te dire !
– Dis toujours, j’écoute.
– Eh bien ! elle est partie iwabo (chez eux) !
– Bon ! tu l’as encore insultée grossièrement ! frappée peut-être ! tant pis
pour toi ! »
C’est la place infaillible du petit sermon, des bons conseils. Le tout est attendu
de pied ferme, et écouté sans impatience ni mauvaise humeur. Bref, le pauvre
homme en est quitte pour quelques démarches chez ses beaux-parents, et, grâce au
petit cadeau d’usage, à un peu de bière qu’on boit en famille, la fugitive réintègre le
domicile conjugal.
Grâce à Dieu, les cas, même de ce genre, ont été assez rares cette année.
Cette année, le chiffre des confessions est monté de 6212 à 8451, et celui des
communions de 16 350 à 20 320. Les sacrements ont donc été reçus avec fidélité.
Cela prouve tout au moins que les missionnaires de Nyaruhengéri se sont attachés à
suivre de leur mieux les directions de Notre Saint-Père le Pape, et que la docilité de
leurs néophytes à écouter leurs invitations pressantes à s’approcher des sacrements
est digne d’éloge. A n’en pas douter, c’est preuve d’une bonne volonté et d’un effort
réel puisque le plus grand nombre reçoivent les sacrements une fois par semaine et
que peu laissent passer plus de quinze jours sans les recevoir.
Deux seulement « ont oublié » de remplir le devoir pascal cette année. Je
m’empresse d’ajouter que tous les deux n’ont pas tardé à se mettre d’eux-mêmes en
règle avec la loi.
Je m’en voudrais de ne pas signaler ici l’empressement que mettent nos chrétiens
à venir à la Mission le premier vendredi du mois. Beaucoup se font un devoir
d’assister à la messe ce jour-là, et d’y faire la communion réparatrice.
Les baptêmes in articulo mortis ont augmenté de 100. Le chiffre de 223 semble
montrer que nos chrétiens commencent à prendre leur rôle au sérieux. Parmi les
baptisés qui survivent, aucun ne refuse de se faire instruire, mais on doit leur faire
125

suivre à peu près tout le cours du catéchuménat, sous peine d’avoir de bien piètres
chrétiens. Qui n’a remarqué, en effet, que tous ceux qu’on « rebaptise 2 trop vite
retournent facilement à leurs pratiques païennes ou n’ont pas une grande ardeur pour
observer notre sainte religion ? Le temps n’est plus où la généralité des païens
croyaient que le baptême achevait de tuer le malade ; on ne cache plus les enfants en
danger de mort et les personnes âgées elles-mêmes ne font aucune difficulté pour se
laisser instruire et baptiser ; mais nos chrétiens ne sont pas encore assez nombreux
dans les villages pour suffire à tout. Le district entier de la Mission ne comprend pas
moins de 60 à 70 000 âmes et nos 360 néophytes
Je me garderai bien de parler de nos écoles. Ceux qu’elles ont d’adultes sont bien
encore le rari nantes in gurgite vasto81, à commencé à prendre un certain essor que
depuis ces derniers mois et il est prudent d’attendre pour voir si elles vivront.
L’engouement actuel que l’on constate pour la lecture est si extraordinaire chez nos
Banyankilo (gens de la frontière) qu’on hésite à le croire sérieux. L’année prochaine,
nous serons fixés et nous pourrons en causer tout à notre aise.
Cette année, nous avons fondé deux nouvelles succursales : l’une Nyanza-yaNyarutéja, à environ 12 kilomètres au sud de la Mission, et l’autre, MubumbanoShori, à 8 kilomètres à l’ouest. La première, située sur les bords du fleuve Akanyaru,
a jusqu’ici donné de bons résultats. Généralement, ces villages situés à la frontière
de l’Urundi et du Ruanda, sont assez mal famés – comme d’ailleurs tout pays frontière, – mais aucun ennui sérieux ne nous est encore venu de ce côté. Les chefs du
pays ont même vu avec plaisir que nous prenions pied dans ces régions ; car ils ont
espoir que l’enseignement religieux rendra leurs sujets plus souples et moins indépendants. Seront-ils encore une fois déçus comme ils l’ont été si souvent déjà sur ce
point ? Un peu partout, en effet, dans le Ruanda la gent muhutu a longtemps caressé
l’illusion que les missionnaires allaient la délivrer de l’étau mututsi. Aujourd’hui il
semble qu’ils sont bien « revenus » de cet espoir et qu’ils commencent enfin à nous
voir sous notre vrai jour : oportet evangelizare et baptizare82. En tout cas, nous ne
manquons aucune occasion de les éclairer prudemment à ce sujet : la religion ne
peut qu’y gagner.
La première succursale établie dès les commencements de la Mission, à environ
20 kilomètres d’ici, marche sur les traces de la Mission elle-même. C’est dire qu’elle
continue à donner toute satisfaction. Le catéchiste qui en est chargé est vraiment un
homme grave et un chrétien convaincu. Aussi, le bien qu’il a fait là-bas depuis cinq
ans est-il appréciable. Avec le dernier baptême solennel, les néophytes de cette succursale s’élèvent au nombre de 85, grands et petits. Quelle belle et intéressante Mission on fonderait là !
Il me reste à relater ici brièvement les événements qui se sont passés à Nyaruhengéri depuis le commencement de la guerre.
Depuis novembre 1914 jusqu’à mai 1916, la Mission, grâce à sa situation exceptionnelle (elle est à la frontière de l’Urundi et du Ruanda et en dehors des routes
fréquentées) n’a pas eu à souffrir de la guerre. Mais alors commença la retraite des
81
82

« Peu surnagent dans la vaste mer ».
« Il convient d’évangéliser et de baptiser ».

126

Allemands qui fuyaient devant les troupes beiges. Cette retraite a, à coup sûr, le
droit d’être historique dans les annales du Deutsch-Ost-Afrika, et le Capitaine Wintgens qui la commandait restera célèbre dans le pays. Nyaruhengéri assista bien à
toute la débâcle, mais d’assez loin ; la route suivie par les fuyards étant à 6 kilomètres d’ici. Cependant trois caravanes s’égarèrent à la Mission même, la première
le 18 mai, la seconde le 19, et enfin la troisième le 20. Cette dernière ne put passer le
fleuve et, quelques jours après, les troupes belges la ramenaient prisonnière à la
Mission. Enfin le 22 mai, jour mémorable pour nous, un peloton belge arrivait à la
Mission. Le Sous-lieutenant qui le commandait, croyant y trouver des fuyards allemands, fut bien surpris de n’y rencontrer que des Français. Notre long blocus prenait
fin. Les jours suivants les troupes belges se succédèrent à la Mission sans interruption. On poursuivait l’ennemi. Nous eûmes ainsi à héberger pendant trois semaines
de nombreux soldats, sans compter les porteurs ; puis le calme se fit et Nyaruhengéri
reprit sa petite vie normale.
P. HUREL
2° Rapport 1917-1918
Au dernier exercice, le personnel du poste se composait des Pères Hurel et Pagès
(Albert). Le 11 février 1918, ce dernier fut autorisé à aller à Kigoma consulter un
médecin pour un mal qu’il traînait depuis plusieurs années et qui n’était pas sans
donner de sérieuses inquiétudes, Le résultat de cette consultation fut qu’il devait
prendre immédiatement la route de France où, seul, un spécialiste pourrait lui apporter quelque soulagement. Le 2 mars suivant, son remplaçant arrivait dans la personne du P. Prieur. Puis le 5 juin, le P. Donders venait enfin nous mettre « à la
règle ». Il y avait un an, dix mois et quelques jours que le poste était « à deux ».
Pour nous, c’était presque la fin de la guerre !
Donc, à cette heure, le personnel est composé des Pères Hurel, Donders et Prieur.
Cette année, notre petit troupeau de néophytes s’est accru de 408 unités et
s’élève au chiffre total de 915. Sur ces 408 baptisés, 367 Pont été à la Mission,
adultes et enfants de chrétiens compris : les autres sont venus des Missions du nord,
Nyundo et Kabgayé, plus particulièrement éprouvées par la famine.
Une épidémie de petite vérole et – au dire des médecins – une épidémie de méningite cérébro-spinale, ont permis à nos chrétiens, aux catéchistes surtout, de baptiser in articulo mortis, 748 malades dont plus de 300 sont morts.
Grâce au secours apporté par l’arrivée du P. Donders, nous avons pu donner à la
Mission un élan nouveau et tout fait bien espérer de l’avenir.
P. HUREL
Zaza ou Nsasa (Notre-Dame des Saints)
1° Rapport 1916-1917
Jusqu’au mois de mai 1916, époque de l’occupation par les troupes belges du
Ruanda allemand, la guerre nous interdit toute communication avec la Maison-Mère.
Une vue d’ensemble sur la marche de la Mission durant le cours des trois années de

127

guerre suppléera utilement aux rapports annuels qui n’ont pu paraître depuis le début
des hostilités.
Durant ces trois années signalées par tant d’épreuves, nous avons du moins constaté un progrès dans les diverses œuvres de notre Mission. En les envisageant séparément, nous nous rendrons mieux compte de leur marche en avant.
Chrétienté. – Le nombre de nos chrétiens s’est accru d’une bonne centaine. Ce
n’est point là merveille à crier sur les toits ! Qui n’en conviendrait ? Et toutefois en
dépit de leur nombre qui ne saurait augmenter par bonds, concédons à nos néophytes
un sensible progrès dans leur pratique religieuse. C’est là en effet un critérium sûr de
leur valeur morale.
En des jours moins heureux qu’a vus
notre Mission, les cartes de visite de nos
supérieurs ecclésiastiques et religieux ont
toujours insisté sur l’important noyau de
bons chrétiens qu’elle possédait. Maintes
fois des voix autorisées ont appuyé sur le
rôle que pouvaient jouer pour
l’entraînement de la masse, ces chrétiens
encouragés et soutenus à extérioriser leur
foi. D’aussi sages avis ont été écoutés, et
c’est pourquoi nous recueillons avec joie
les fruits du zèle persévérant de ceux
auxquels ils furent adressés. Ces fruits
sont manifestes autant que consolants.
Les offices religieux sont assidûment
LE COLONEL MOLITOR (1869-1952)
suivis, l’église autrefois bien grande se remplit aux jours de dimanches et de fêtes,
les sacrements sont fréquentés du plus grand nombre. Dieu en soit loué ! Encouragés
soient aussi les chrétiens fervents à continuer leurs bons exemples qui influencent
les tièdes et peu à peu ramènent les égarés. La prière, faut-il ajouter, a fait autant
pour ce retour que l’exemple. Souhaitons donc voir s’augmenter le nombre de ceux
qui comprennent l’efficacité de la prière, se font un devoir de cette prière quotidienne, jointe au sacrifice, à laquelle le bon Dieu s’est promis de ne point résister.
Catéchuménat. – Les registres du catéchuménat sont, il faut le dire, abondamment remplis de noms dont les titulaires, hélas ! ne sont point parvenus au baptême.
A côté de ceux dont la persévérance et la droiture d’intention leur a valu d’être engendrés à la foi, un bon nombre se sont arrêtés à mi-chemin, les uns cédant à la
paresse, les autres se voyant frustrés des avantages temporels qu’ils avaient espérés
en entreprenant leur instruction religieuse. L’illusion de ces derniers a depuis longtemps disparu, certains maintenant reviennent, persuadés enfin par l’exemple de
leurs amis chrétiens ; beaucoup, parmi les paresseux d’autrefois, ont secoué leur
torpeur. A côté de ces déserteurs rentrant dans le bon chemin, des nouveaux venus
nous arrivent conduits par leurs proches et amis. Aux uns et aux autres souhaitons la
docilité et surtout l’énergie nécessaire pour un changement de vie aussi complet que
doit être le passage du paganisme à un christianisme sincère. Ajoutons, en dernier
lieu, que les événements ont profité au prestige de la Mission : chrétiens et caté-

128

chumènes ne sont plus comme autrefois considérés comme des parias, qu’il
était de mise de traiter de haut, d’exclure des relations ordinaires de la vie nationale au Ruanda. Notre sainte religion profitera, espérons-le, du changement
intervenu.
Ecoles. – Par le passé, l’œuvre des écoles a toujours obtenu une bonne note, à la
Mission de Zaza. Grâce à Dieu, cette œuvre est toujours bien prospère, il y a même
progrès sur les années précédentes. Le troupeau tapageur qui lui est confié n’est
point une sinécure pour le P. van Baer qui en a la charge. Journellement l’école de la
Mission est fréquentée par 530 à 550 enfants et jeunes gens ; le nombre des inscrits
se monte à 580.
A côté des petits enfants chrétiens qui se préparent à la première communion, se
trouve la catégorie de ceux qui complètent leur instruction religieuse, puis encore
ceux qui apprennent à lire, enfin la classe plus avancée de ceux qui s’initient aux
secrets de la calligraphie, du calcul, de l’histoire religieuse, avec un peu d’histoire
générale. Cette dernière catégorie reçoit, dans un catéchisme de persévérance quotidien, une instruction religieuse plus complète, et nous fournira, nous en avons
l’espoir, des auxiliaires précieux, des catéchistes. Les mieux disposés d’entre eux
sont dirigés sur le Petit Séminaire de Kabgayé. La Mission de Zaza y est représentée
par huit enfants et jeunes gens. Leur aîné, le Frère Balthazar Gafuko, diacre, sera
sans doute promu au sacerdoce au cours de cette année.
L’élément païen compte aussi de nombreux représentants – une minorité toutefois – dans les rangs de nos écoliers. Tous sont appliqués à déchiffrer l’abécédaire.
On leur enseigne aussi les grandes vérités de l’ordre naturel, jusqu’à ce qu’ils arrivent à l’âge de commencer leur catéchuménat. Sans doute tous ne prendront point
rang parmi les catéchumènes. A ceux du moins qui n’y entreront point, le contact
avec les enfants chrétiens et surtout avec les missionnaires, les leçons élémentaires
de morale reçues à l’école, ne manqueront point d’influencer le cours de leur vie.
Succursales. – Si à la Mission même notre influence se fait sentir sur la population fixée dans notre voisinage immédiat, comment ne souhaiterions-nous pas
étendre encore davantage notre rayon d’action ? Le moment semble propice pour
établir dans la région peuplée et qui nous entoure des succursales ou chapellesécoles. En ce moment l’on prépare la fondation de ces postes subsidiaires qui nous
permettront d’aborder de nouvelles âmes. Le prochain rapport avisera de ce que l’on
aura pu faire en ce sens au cours de l’exercice que nous entamons. Disons que, pour
le moment, les populations sont en général bien disposées à accueillir la parole de
Dieu. Nous nous adressons du reste à des gens qui nous connaissent, ils ont plusieurs
fois reçu la visite des missionnaires et frayent assez avec nos Chrétiens : le commerce, les voyages, la parenté même les mettant une fois ou l’autre, en relations
avec eux.
Faits divers. – Au courant d’août et septembre 1914 l’autorité allemande prescrivit quelques réquisitions de vivres pour l’entretien des troupes en campagne. En
mars-avril 1915 1a Résidence allemande de Kigali fit percevoir un impôt d’une
roupie pour chaque chef de famille. Les derniers jours de mai, les premières
troupes belges venant de Kigali arrivaient à Zaza. Le 31 mai, Monsieur le Major
Bataille campait à la Mission, où s’effectua la concentration de son régiment qui prit

129

dans les premiers jours de juin la route de Biramulo. En la circonstance nous eûmes
la joie de posséder quelques jours parmi nous le P. Dumortier, aumônier des troupes
belges en campagne. Successivement passèrent à Zaza le Lieutenant-colonel
Huyghe, le Colonel Molitor, le Général Tombeur, Commandant en chef des troupes
du Congo. Nous sommes heureux de dire que tous ces Messieurs se sont montrés
sympathiques à nos œuvres et à nos personnes. Il n’est que juste d’ajouter que durant leur séjour à la Mission, les nombreuses troupes de passage s’y sont très bien
comportées, et nous n’avons eu à déplorer aucun abus. De juin à novembre, la population a dû assurer le transport des nombreuses charges nécessaires au ravitaillement
des troupes en campagne, mais tout s’est passé pour le mieux, les porteurs ayant été
fidèlement rétribués pour le travail fourni.
Mutations. – Au 1er juillet 1914 le personnel de Zaza était ainsi constitué :
P. Moyse, supérieur, P. van Baer économe, P. Bricquet. Au courant d’avril 1915 le
Gouvernement allemand statua que les missionnaires des nations alliées ne pouvaient occuper des stations sises à moins de 60 kilomètres de la frontière. Cette
décision amena des mutations entraînant la nomination du P. van Baer à Ruaza et du
P. Moyse à Muyaga. Ce dernier confrère quitta Zaza le 24 mai ; le P. van Baer avait
pris la route de Ruaza le 6 mai 1915. Les PP. Ecomard et Durand vinrent à Zaza le
20 mai prendre la place des deux partants. Le 3 juillet 1916, à son tour le P. Bricquet
quittait Zaza pour prendre la direction du Séminaire à Kabgayé. Le P. van Baer
rentrait le même jour à Zaza prenant la succession du P. Bricquet. Enfin, le 15 février 1917,1e P. Durand se dirigeait sur Mibirizi, où il était nommé, mais nos Supérieurs le destinèrent à la Mission de Kigali.
Personnel au 30 juin 1917. – P. Ecomard, supérieur, P. van Baer, économe.
P. ECOMARD
2° Rapport Annuel 1917-1918
Personnel. – Le 24 avril 1918, le P. Ecomard qui travaillait avec zèle dans cette
Mission depuis le 20 mai 1915, était nommé supérieur à Issavi ; c’est le P. Gilli de la
Mission de Muyaga qui l’a remplacé. A la fin de juin 1918, le personnel de Zaza est
ainsi composé : P. Gilli, supérieur, P. Hinkelbein et P. van Baer.
Mission. – Il y a progrès malgré les fléaux : méningite cérébro- spinale, variole et
épizootie. La statistique donne 307 baptêmes dont 44 d’adultes et 223 d’enfants ; 19
mariages ; 88 morts, dont 23 adultes et 65 enfants ; 251 baptêmes in extremis dont
70 d’adultes ; 22 confirmations d’enfants moribonds.
Difficultés. – La plus ordinaire, c’est l’instabilité des mariages, dont l’une des
causes est ici la modicité de la dot. Celle-ci consiste la plupart du temps en houes et
bière indigène. Pour ramener sa femme au foyer le mari est obligé de faire un procès
devant des juges où la femme expose les raisons de sa fuite, et le mari les courses
qui l’ont obligé de se montrer homme (mugabo) envers sa femme. Le mari apportera
une ou plusieurs cruches de bière à son beau-père et celui-ci lui rendra sa fille.
Consolations. – A Zaza, il y a des centaines d’enfants dont on s’occupe activement : c’est là l’espoir de la Mission. Une femme dévouée s’en occupe exclusivement en attendant l’arrivée des Sœurs. Une maison est construite pour elles depuis
130

1914. Elles pourront rendre de grands services pour la formation chrétienne de près
de 300 enfants, des jeunes filles et des femmes mariées.
Six jeunes filles sont entrées au Postulat
des Sœurs indigènes à Ruaza.
Cette année a été signalée par le retour au
bercail de plusieurs chrétiens.
Enfin la Mission de Zaza est heureuse et
fière de compter parmi ses néophytes l’un des
premiers prêtres indigènes du Ruanda, le
P. Balthazar Kafuko. Que Dieu daigne bénir
son ministère !
Catéchumènes. – 110 ont reçu la médaille
dans l’année ; 150 se préparent à la recevoir.
Les païens sont en général très bien disposés à
l’endroit des missionnaires.
Catéchistes. – Plusieurs sont établis dans
des centres où les gens semblent bien disposés ;
LE P. GILLI (ca. 1910)
chacun d’eux a déjà groupé une vingtaine de postulants.
Epidémie. – La méningite cérébro-spinale a commencé à se déclarer à Butama à 6 heures de Zaza. Elle a bien vite gagné la Mission. Elle n’a pas eu cependant les suites qu’on craignait tout d’abord. Est-ce grâce à la neuvaine ordonnée par Sa Grandeur Mgr Hirth ? Quoi qu’il en soit, nous avons pu constater que,
parmi les malades qui ont reçu les derniers sacrements, le plus grand nombre a guéri.
Voici d’autre part le traitement auquel nous les avons soumis. Dès que nous étions
avertis, on donnait au malade des pointes de feu tout le long de la colonne dorsale.
Nombreux sont ceux qui ont été ainsi sauvés et qui montrent les cicatrices profondes
de ces pointes de feu.
Bétail. – M. le docteur de Greef a constaté pour le bétail que la cause de la mortalité était la trypanosomiase, c’est-à-dire la maladie du sommeil. Le troupeau de la
Mission a été réduit à 29 têtes.
P. GILLI
Rulindo (Notre-Dame de la Merci)
1° Rapport 1914-1917
Au 30 juin 1914 le registre des baptêmes en était au N° 229. L’année suivante, à
la même époque, le nombre des chrétiens s’élevait à 255. En 1916, il atteignait 266,
et enfin en 1917, 292. La progression a été lente. Elle s’est faite tout de même en
dépit des épreuves qui ont, durant cette guerre, frappé l’église naissante de Rulindo.
Les baptêmes d’adultes, peu nombreux il est vrai, et les naissances d’enfants issues
de parents chrétiens ont maintenu le progrès quelque faible qu’il ait été. Nous ne
comptons pas les baptisés in extremis dans ce chiffre de la chrétienté, sauf après leur
avoir suppléé les cérémonies rituelles, lorsqu’ils ont suivi le cours des catéchismes

131

réguliers. En défalquant de ce nombre, 292, celui des fidèles qui ont quitté cette
vallée de larmes il reste exactement 269 néophytes, grands et petits.
La guerre, avec ses bouleversements
et ses privations, sans compter les complications politiques, n’a pas été sans
influer beaucoup sur la marche de la
Mission.
Au mois de mai 1915, le Gouvernement allemand donnait l’ordre de rassembler à Kabgayé tous les missionnaires
de nationalité française, en attendant le
moment où on les dirigerait ailleurs. Les
PP. Buisson et Parmentier partirent donc
pour Kabgayé et furent remplacés par les
PP. Schultz, venant de l’Urundi, et Zumbiehl venant de Kigali. C’était un changement complet du personnel.
Le mois suivant, le F. Rodriguez quittait, à son tour, Rulindo pour Issavî,
laissant la Mission aux deux seuls missionnaires désignés plus haut. Depuis, la
communauté est, de par les circonstances,
LE P. SCHULTZ (1871-1947)
restée incomplète. L’année suivante, après juin 1916, lorsque l’offensive belge eut
donné un peu de liberté aux missionnaires français, mais aussi obligé les Supérieurs
à transformer de nouveau les cadres des Missions, le P. Buisson quitta le Séminaire
de Kabgayé pour retourner à Rulindo, tandis que le P. Schultz se rendait à Murunda.
1914-1915 occasionnèrent une pression plus grande de la part des chefs Batutsi sur les montagnards de ces pays. Le Gouvernement allemand, plus que
jamais, devait favoriser l’élément noble : il avait besoin de Nyanza, des Batutsi.
Devant le spectre d’une révolte possible à l’arrière, moins que jamais il était
disposé à céder aux Bahutu quoi que ce fût de « l’autorité intangible » des
chefs. Dans nos montagnes l’autorité de ces derniers était d’hier, et elle apportait aux Bahutu, avec les corvées et réquisitions pour la guerre, des travaux, des
redevances toutes nouvelles et multiples. Et les missionnaires, assez préoccupés
de ne pas soulever de susceptibilités multiples, – et c’était déjà un dur labeur, –
devaient laisser le peuple à ses déceptions. Rien de cela ne pouvait favoriser
l’action apostolique dans un pays où chacun ambitionne d’être le plus libre
possible et d’agir à son gré, et où il ne cherche qu’à se débarrasser du joug des
Batutsi.
Malgré son caractère sacré, trois ménages ont mieux aimé briser le lien du mariage. Le nombre des confessions est tombé de 3828 à 2940, et celui des communions de 11.750 à 9464. Nous sommes obligés de nous donner une peine infinie pour
avoir au catéchisme et à l’école la nouvelle génération chrétienne. Quelle insouciance de la part des parents ! Un enfant vaut-il plus qu’une chèvre ou qu’un mouton
? Son premier devoir n’est-il pas de garder les troupeaux sur les pentes si raides des
montagnes, à moins qu’il ne préfère laisser, sans crier gare, sa famille, et aller se
132

mettre en service chez un individu plus fortuné, jusqu’au jour où l’amour de la liberté le fera fuir ailleurs.
Un certain nombre de catéchumènes par trop négligents ont dû être rayés des
listes. Il nous reste 103 catéchumènes bien réguliers, plus une centaine d’autres plus
ou moins assidus, qui assistent aux instructions le dimanche et deux jours sur semaine. Nous laissons au temps le soin de dire ce qu’ils valent, car il nous faut longtemps éprouver leur volonté. Ces catéchumènes doivent savoir lire convenablement
pour le jour de leur baptême. Le programme prévoit la lecture aussi bien que la matière du catéchisme. Est-il besoin de dire que plusieurs ont reculé devant l’épreuve ?
C’était prévu.
L’école compte aujourd’hui 30 jeunes gens et 12 jeunes filles dans une section à
part. La dernière demi-heure de classe est consacrée au plain-chant, que nos Noirs
aiment beaucoup. Presque tous nos chrétiens savent l’Ordinaire de la messe, les
principales hymnes au Saint-Sacrement, les antiennes à la Sainte Vierge. Rien
n’effraye le Noir de bonne volonté : il suffit que le missionnaire y mette le temps
voulu. Le soir, après le catéchisme aux catéchumènes, a lieu une petite répétition des
chants pour égayer la monotonie des leçons ; après quoi a lieu la récitation du chapelet.
Avec cette préparation de longue main, les catéchumènes, devenus chrétiens, entrent à l’église, initiés à ses pratiques : je veux dire la prière et le chant. Ils mettent
plus d’empressement à se procurer le recueil de prières et de chants en usage dans le
Vicariat, et suivent avec plus d’intérêt les offices de l’Eglise. Et cet intérêt est pour
nous une garantie de persévérance. Le manque de remèdes, suite de l’interruption
des relations avec l’Europe, nous a empêchés de donner aux malades les soins ordinaires. Il y a là, pour les néophytes, un danger de céder à la poussée de leur entourage, qui les porte à croire qu’ils sont victimes de maléfices et les engage à recourir
à des pratiques défendues. Le cas n’est pas imaginaire.
Daigne le Seigneur compatir aux misères de nos montagnards et faire que la
chrétienté de Rulindo s’accroisse en nombre et en valeur ! C’est la grâce que nous
demandons chaque jour par la supplication persévérante de la prière et des bonnes
œuvres.
P. BUISSON
2° Rapport 1917-1918
Personnel. – Au 30 juin 1917, le P. Buisson avait pour unique confrère le
P. Zumbiehl. Après la retraite de septembre, le P. Buisson devenait supérieur de la
Mission de Murunda, permutant avec le P. Martin François, et le P. Zumbiehl s’en
allait à Nyundo. Le 2 décembre, le P. Vitoux venait de Rugari pour le remplacer. Le
29 mai dernier le poste était enfin au complet par l’arrivée du F. Rodriguez, un vétéran de l’Equateur, venant de Ruaza.
Chrétienté. – Expliquons un peu les chiffres de la statistique et les lecteurs auront une idée du mouvement de la Mission durant l’exercice écoulé.
Tout d’abord, le pays est très calme, et si ce n’étaient quelques privations, les télégrammes officiels et la pensée que nous gardons de nos chers confrères du front,
nous ne penserions pas à la guerre.

133

Notre petite chrétienté compte 289 néophytes. Si nous enlevons de ce nombre les
enfants non admis aux sacrements et les chrétiens empêchés de les recevoir par leur
mauvaise situation matrimoniale, il nous en reste environ 200 qui peuvent s’en approcher. Disons-le de suite : certains mauvais chrétiens veulent revenir ; ils le montrent par leur fidélité à l’observation de la loi dominicale ; de plus 5 d’entre eux
envoient leurs femmes païennes se faire instruire. Les chrétiens fidèles se répartissent ainsi : 48 ménages, 46 jeunes gens, 23 jeunes filles et 33 enfants de chrétiens.
Le nombre des confessions est un peu supérieur à celui de l’an passé ; de même
celui des communions. Le jour du Seigneur est pour le moment très respecté. Et sur
semaine, chaque jour, à la messe suivie de l’instruction nous avons un tiers ou un
quart de la chrétienté. Ils se font rares ceux qui ne viennent à la Mission que le dimanche. Il faut avouer que, avec un peu de bonne volonté, ils le peuvent tous,
puisque nous n’avons aucun chrétien à plus de deux heures du poste, et très peu à
une heure et demie. Les femmes ont une instruction spéciale une fois par semaine ;
de même les jeunes filles. Les enfants de chrétiens et les baptisés in extremis reçus à
l’église ont, le jeudi, une messe spéciale avec instruction. Ils ont une deuxième instruction le mardi. Si nous exhortons tous nos chrétiens à venir puiser à la source de
vie, nous essayons de leur faire comprendre que la vraie vie est dans les œuvres
fécondées par la grâce. Est-ce que nos chrétiens vivent de la pensée chrétienne ? leur
conversion est-elle entière ? C’est à atteindre ce résultat que se purent tous nos efforts, afin de donner à notre chrétienté un fondement inébranlable. Nous semons
sans nous lasser et nous prions le Divin Maître de faire mûrir la moisson.
Nos montagnards sont assez dociles ; ils sont travailleurs, et c’est ce qui,
avec la grâce, nous donne espoir pour l’avenir. Les Banyarwanda ne se ressemblent pas ; quand on a quitté le pays si endormi du Kanagé, on est tout heureux
de prendre contact avec ces âmes si vivantes que sont les Banyarulindo.
Il n’y a que 13 baptêmes in extremis, contre 12 pour l’année précédente. C’est
peu. Est-ce que la mortalité des enfants serait moindre qu’ailleurs ? En tout cas,
en deux ans, sur 30 enfants de néophytes, il n’y a eu que 2 morts. Et puis tous
les enfants malades ne peuvent être approchés. Les baptêmes d’adultes vont lentement : 17 l’an passé, 15 cette année. Devant la défection de certains chrétiens nous
avons veillé à ce que les baptizandi soient éprouvés plus à fond. Le prochain exercice s’annonce avec 40 en quatrième année et 5 en troisième ; nous craignons que
quelques-uns ne restent en route.
Des succursales ont été choisies, mais non établies. La guerre y est pour quelque
chose. De plus nous avons une dizaine de jeunes gens, dont quelques-uns mariés, qui
se préparent à remplir le rôle si difficile mais si important de catéchistes.
Postulants. – Nous en comptons 356 ainsi répartis : 102 jeunes gens de 15 à
25 ans ; 80 jeunes garçons de 12 à 15 ans ; 40 garçonnets de 9 à 13 ans ; 90 jeunes
filles et une vingtaine de fillettes. Tous ces postulants nous sont venus depuis janvier
des villages encerclant Rulindo, et ils sont très fidèles à assister aux instructions : Il
y a huit jours, nous avons voulu savoir s’ils récitaient les prières du matin et du soir
chez les chrétiens, leurs voisins ; nous en avons trouvé près de cent sachant très bien
ces prières. C’est certainement une preuve de leurs efforts et de leur bonne volonté.
Trois jeunes filles postulantes ont ouvertement résisté à leurs parents qui voulaient

134

les marier à des païens. Leur joie, leur entrain, leur vie montrent que tous sont heureux de venir à la Mission. L’an prochain nous parlerons de leur persévérance.
Ecole. – Grâce à l’appui du Gouvernement, l’école pour les enfants infidèles a
été plus fréquentée. Nous avons eu une moyenne de 50, quatre fois par semaine. Il y
avait une vingtaine de Batutsi (race noble) ; une dizaine ne viennent plus, mais l’un
d’eux, fils d’un petit chef voisin, est très bien disposé, et nous dit qu’il veut se faire
chrétien. J’ai des raisons de croire que, grâce à Dieu, il gardera ses bonnes dispositions.
Extérieur. – M. le Résident, que nous estimons tous à cause de sa grande
droiture, nous a fait à deux ou trois reprises l’honneur de sa visite. Il nous a dit
et répété toute la sympathie qu’il avait pour nos Missions. Nous n’en doutons
pas. Les indigènes gardent le meilleur souvenir de son passage ; surtout les
Bahutu dont il cherche à améliorer le sort.
Nous avons eu à deux reprises la visite du cher P. Desbrosses. Les Frères de
Ruaza sont venus faire leur retraite. Le P. Donders est passé chez nous se rendant à
Nyaruhengéri, sa nouvelle destination.
En somme nous devons remercier le bon Dieu et notre bonne Mère, de toutes les
grâces qu’il nous a accordées et les prier de continuer leur œuvre en faisant rentrer
au bercail les quelques brebis qui errent encore loin du divin Pasteur. Que nos confrères veuillent bien nous aider par leurs bonnes prières !
P. FRANÇOIS MARTIN
Ruaza (N.-D. de F Assomption)
1° Rapport 1914-1917
Personnel. – Durant les trois premières années de guerre la Mission de Ruaza a
dû subir de nombreux changements. Nous lisons en effet dans le cahier du personnel
que, à la date du 1er juillet 1914, la Mission était desservie par les PP. Delmas, supérieur, Gilli et Lody.
En mai 1915 un ordre du Gouvernement faisait rentrer à l’intérieur du pays, à 6
kilomètres des frontières, tous les Pères de nationalité ennemie. En conséquence le
P. Delmas fut nommé supérieur de la Mission de Kabgayé, et le P. Lody reçut sa
nomination pour le poste d’Issavi.
Trois jours après, le P. van Baer, de Zaza, arrivait en toute hâte remplacer les
partants, et, à la fin de mai le P. Donders, supérieur de la Mission de Kigali, venait à
son tour, mais provisoirement, prêter main forte. Il était suivi de près par le P. Canonica qui arrivait du Burundi après vingt jours de voyage.
Quinze jours plus tard, en juin, on apprenait que l’Italie avait déclaré la
guerre à l’Autriche et indirectement à l’Allemagne. Des mesures étaient prises
aussitôt par le Gouvernement contre les missionnaires italiens. Ils devaient être internés à Tabora. Les PP. Gilli et Canonica étaient avisés qu’ils devaient de suite se
rendre à Kigali et se mettre à la disposition des autorités qui statueraient sur leur
sort. Le 9 juin ces deux confrères quittaient Ruaza, et le 15 le F. Rodriguez, le 18 le

135

P. Oomen, supérieur de Kanyinya (Burundi), les remplaçaient. Le P. Donders reprenait quelques jours après la route de sa Mission de Kigali.
A la date du 5 juillet 1915 le personnel se composait donc du P. Oomen, supérieur, du P. van Baer et du F. Rodriguez.
Tout marcha bien jusqu’en décembre. A
cette date le F. Rodriguez était appelé par
les autorités pour organiser l’étape militaire
d’Issavi, et était remplacé à Ruaza par le F.
Tite de Kabgayé.
L’invasion de la colonie par les
troupes anglo-belges amena de nouveau
le changement de tout le personnel. La
Mission de Ruaza était choisie par les
autorités belges pour être le camp de
concentration des missionnaires de nationalité allemande dans le Ruanda, et
ceux-ci recevaient un supérieur français.
Depuis cette époque, c’est-à-dire depuis fin
juin 1916, le personnel de la Mission est
demeuré stable. Donc, au 1er juillet 1917, il
se compose comme il suit : PP. Desbrosses,
LE F. ANSELME (Nyanza – 1905)
Donders, Schumacher, Knoll et Hinkelbein ; Frères Anselme, Alfred et Rodriguez.
Mission. – De juillet 1914 à fin juin 1917 la chrétienté de Ruaza a augmenté de
615 chrétiens parmi lesquels 276 adultes, savoir : 179 en 1915, 65 en 1916 et 32 en
1917. Le chiffre des catéchumènes au cours de ces trois années est tombé de 481 en
1914 à 51 seulement en juillet 1917. La cause de cette baisse tient en grande partie
aux malheurs des temps. L’interminable guerre confirme nos Baléra dans la pensée
que la fin du régime européen n’est plus dans leur pays qu’une affaire de temps. En
outre, durant cette année 1916-1917, ils ont eu à souffrir d’une disette réelle. Les
récoltes ont été mauvaises par suite de la trop grande abondance des pluies. Ils n’ont
pas même eu la ressource de recourir à leurs patates douces, car ils étaient obligés de
les arracher alors qu’elles étaient encore à l’état embryonnaire. En quelques jours
des champs entiers étaient ravagés et bouleversés par la pioche et beaucoup se sont
vus réduits à manger les racines de leurs bananiers ou le tubercule d’une certaine
espèce de fougère assez abondante dans le pays. Plusieurs malheureux sont même
morts de faim, ce qui ne s’était pas vu depuis longtemps. Si on ajoute le mauvais
exemple donné par un certain nombre de nos chrétiens que l’ignorance, la paresse ou
le vol, tiennent éloignés des pratiques chrétiennes, on aura là l’ensemble des causes
principales qui ont provoqué un arrêt regrettable dans le développement de notre
œuvre d’évangélisation.
Remettant surtout à la Providence, qui saura choisir son heure, le soin d’éclairer
et de convertir à notre sainte religion ces milliers de pauvres païens qui s’obstinent
dans la recherche des biens de la terre, les missionnaires de Ruaza ont concentré
tous leurs efforts à parer au plus pressé : je veux dire à prévenir les causes de relâ-

136

chement qui se manifestent dans quelques-uns de leurs chrétiens, à affermir la foi de
tous et à assurer la persévérance du grand nombre.
Pour cela nous avons réuni nos néophytes en groupes, colline par colline. Ces
groupes se choisissent eux-mêmes pour chefs deux chrétiens plus instruits, plus
influents, qui sont chargés de convoquer aux réunions, de les présider et de trancher
les petits différends. Le but de ces assemblées est d’apprendre aux chrétiens à
s’édifier mutuellement, à s’entraider dans leurs besoins spirituels et matériels, et de
former chez eux un esprit de corps.
Quel a été le résultat de cet essai de groupement parmi nos ouailles ? D’abord,
du jour au lendemain, plus de cent réunions se sont formées dans la chrétienté. Plus
d’une centaine de chrétiens qui ne pratiquaient plus et n’assistaient pas à la messe
dominicale sont redevenus fidèles à leurs devoirs. Beaucoup aussi ont réappris leur
catéchisme et quelques-uns même leurs prières. Nous avons eu le Jeudi-Saint une
belle adoration nocturne du Très Saint Sacrement comme il ne s’en était jamais vu,
paraît-il, à Ruaza. De même le jour de la Fête-Dieu bien peu de chrétiens manquaient à la procession. Quant au devoir pascal, si Ruaza a dû enregistrer cette année
encore un trop grand nombre d’absences, les missionnaires sont cependant unanimes
à reconnaître les bons effets de ces réunions, sur les volontés hésitantes ou paresseuses. Par suite du contrôle régulier que se font entre eux les chrétiens dans leurs
réunions nous avons obtenu trois heureux résultats dans les diverses œuvres de persévérance. 170 femmes en moyenne ont assisté à leur catéchisme hebdomadaire, une
centaine de jeunes filles à l’école deux fois par semaine, et environ 380 petits garçons et fillettes dans le courant de la semaine. La Mission de Ruaza enregistre cette
année le beau chiffre de 10 9779 communions-» ce qui prouve que la foi de nos
chrétiens, malgré quelques ombres inévitables, est encore vivace et pourra refleurir
dans des jours meilleurs.
Reste à dire quelques mots d’une œuvre qui n’appartient pas précisément à la
Mission de Ruaza, mais qui y a été rattachée. C’est l’ouverture, en décembre 1916,
d’un noviciat de Sœurs indigènes. La Mère Supérieure de Ruaza avait été chargée de
prendre l’œuvre en mains, et peu après on lui envoyait les jeunes filles chrétiennes
qui, dans les diverses maisons des Sœurs au Ruanda, avaient manifesté quelques
signes de vocation. Elles sont au nombre de six. La Mère Supérieure n’a eu jusqu’ici
qu’à se louer de leur docilité et bon esprit. Le grain a été jeté, il pourra peut-être
tarder à germer, mais grâce à Dieu, il produira des fruits en son temps : telle est du
moins notre ferme espérance.
2° Rapport 1917-1918
La Mission de Ruaza a été très éprouvée cette année par la famine et par la
variole. A un moment les pauvres gens vivaient surtout de tubercules de fougères et de racines de bananiers. Un certain nombre ont été forcés d’émigrer ;
d’autres cherchaient, dans les régions limitrophes, à se procurer un peu de
nourriture avec leurs dernières ressources. Le brigandage a pris par suite de
fortes proportions. Les autorités belges sont intervenues à propos pour réprimer des
excès. De notre côté nous avons organisé des caravanes régulières pour achat de
vivres. Nos pauvres affamés ont pu ainsi trouver au moins de quoi ensemencer à

137

nouveau leurs champs. Il est vrai que les plus miséreux n’eurent même pas cette
suprême ressource, et malgré notre pauvreté, nous dûmes trouver le moyen de venir
à leur secours. Nous pouvons espérer que la nouvelle récolte pourvoira aux plus
pressantes nécessités. Mais une telle situation n’est pas faite, certes, pour favoriser
beaucoup l’esprit religieux et l’empressement à assister aux offices et aux instructions. Nous devons dire pourtant que nos braves Baléra ont encore assez vaillamment surmonté la tourmente, grâce à Dieu d’abord qui n’a pas délaissé son œuvre, et
grâce aussi à la bonne volonté et au tempérament énergique de cette race forte.
Un malheur ne vient jamais seul. La famine sévissait encore, quand la variole
vint s’abattre sur nous ! Et pas de vaccin ! Le Gouvernement, surpris et entravé par
la difficulté des communications, ne put nous fournir que 3000 doses de vaccin ;
3000, alors qu’il en aurait fallu plus de 100 000 ! Il est vrai que six mois plus tard
nous reçûmes encore 7000 autres doses, et que la station militaire vaccina elle aussi.
Nous n’avions comme dernière ressource que les mesures préventives : mais
pour nos pauvres gens brûler une simple écuelle, une natte contaminée, c’est la perte
de tout un capital ; et brûler une hutte donc ! c’est la ruine ! Et puis, avant d’en arriver là, ils ont laissé les germes s’envoler à tous les vents. Un individu se croit immunisé par le vaccin ou une maladie antérieure, mais ne se rend pas compte qu’il
peut répandre la contagion dans son propre foyer. Le bon P. Donders eut beau multiplier ses expédients et son dévouement dans des courses incessantes, la terrible
maladie continua ses ravages, et il parait que même des gens vaccinés avec succès
ou guéris une première fois subissaient les atteintes du fléau. En certains endroits il
y eut de vraies hécatombes. A la Mission cependant, tous nous demeurâmes indemnes, ainsi que les Sœurs, le noviciat de Sœurs indigènes et les gens à notre service. A bout de ressources, les indigènes imaginèrent de se vacciner directement
avec du pus de variole. Je crois que l’expédient a donné un certain résultat ; la mortalité chez ces vaccinés était faible. Ils faisaient évidemment une vraie maladie, bien
que moins aiguë, et il y eut alors des collines entières où tout le monde était malade.
Quel terrible mal ! De pauvres gens voyaient leur corps tomber en lambeaux tout
vivant ! Et puis quelles cures sauvages ! Les pustules préalablement arrachées avec
un bois pointu, étaient frottées avec des herbes rugueuses, pendant qu’on déversait
sur le pauvre patient qui hurlait et se tordait de douleur, un déluge d’eau, ce qui
n’empêchait pas les opérateurs imperturbables de procéder sûrement et avec une
précision mathématique, tandis qu’on tenait par les bras et par les jambes la malheureuse victime. En fin de compte, celle-ci reprenait elle-même son sang-froid.
« Maintenant tu m’enverras bien une poignée de haricots », disait à un missionnaire
un enfant qui se relevait tout ruisselant de sang.
Si nous n’y voyions un effet de la protection de Dieu accordée aux prières publiques et incessantes de la chrétienté, on pourrait se demander comment il se fait
que la grande partie de nos 3000 chrétiens ayant été atteints par la maladie, nous
n’ayons à déplorer parmi eux qu’une cinquantaine de décès, alors que les victimes
chez les païens sont autrement nombreuses. Faut-il noter encore que l’épidémie a été
exécutrice des jugements de Dieu, puisque, dans notre troupeau, presque tous ceux
qui en sont morts étaient de pauvres malheureux infidèles à leurs devoirs religieux.

138

Etant donné ces terribles fléaux, et la quarantaine où chaque localité s’est vu
mettre à tour de rôle, on ne peut que s’étonner des résultats signalés dans la statistique annuelle.
Les instructions journalières à l’église sont suivies par 200 auditeurs en
moyenne. Après la messe les femmes ont encore, trois fois par semaine, des instructions spéciales chez les Sœurs. Sur les 500 femmes chrétiennes les présences hebdomadaires se montent à 400. Les jeunes filles, au nombre de 91, ont deux instructions par semaine, chez les Sœurs ; elles y viennent à peu près toutes. Un groupe
choisi de nos jeunes gens forme une division spéciale dans l’école de la Mission.
Pour l’école des petits et moyens, garçons et filles, il y a enfin une réunion spéciale
dans leur chapelle, avec instruction après la messe.
Depuis deux ans maintenant nous nous appliquons à grouper nos chrétiens
d’après leurs collines, avec un « ancien » et son suppléant à leur tête. Des localités plus considérables ont plusieurs de ces groupes ou inama. Chaque inama se
réunit, le dimanche, sous la présidence de l’ancien, pour faire une répétition des
instructions de la semaine, texte du catéchisme et explication de la doctrine,
afin que celle-ci puisse parvenir aux dernières unités ; car les hommes feront à
leur tour la répétition au foyer familial. Dans cette réunion ils parlent aussi de
leurs affaires religieuses et civiles, ce qui écarte maint danger pour les chrétiens, qui se sentent ainsi liés entre eux et soutenus sur place. Le mardi a lieu, à
la Mission, une réunion générale de tous les « anciens » ; on y fait, sous la présidence d’un missionnaire, un modèle de répétition ; on se concerte aussi sur les
cas les plus difficiles, sur ceux qui présentent un intérêt général.
Jusqu’en 1916, les difficultés provenant de la situation politique, et surtout le
manque de personnel, avaient empêché à Ruaza le recrutement normal du catéchuménat ; nous pouvons remercier Dieu que le troupeau lui-même s’en soit tiré indemne. Le chiffre des catéchumènes actuels montre que la vie reprend. Nous le
devons, après Dieu, au zèle des chrétiens soutenu par les inama.
En fin juin 1916, les circonstances amenèrent à Ruaza, 5 Pères et 3 Frères. Nous
pûmes alors nous adonner tout entier à la Mission. La fin du présent exercice nous
retrouve à Ruaza avec trois missionnaires prêtres.
Les Sœurs sont au nombre de cinq ; elles nous déchargent du soin absorbant des
malades, et, grâce à leur dévouement, les écoles de nos noirs benjamins prospèrent.
Elles donnent encore aux femmes et aux jeunes filles des instructions hebdomadaires régulières et multiplient chaque semaine leurs visites à domicile.
Le noviciat des Sœurs indigènes compte actuellement 7 novices et 8 postulantes,
non compris celles qui se préparent dans les autres Missions à leur entrée au noviciat. C’est un spectacle bien édifiant de voir, comment, sous la direction dévouée de
leur maîtresse, ces jeunes filles prennent peu à peu l’esprit et les manières religieuses.
De plus nous avons 9 élèves qui suivent des cours préparatoires pour leur entrée
au séminaire. Les chrétiens commencent à comprendre l’importance de cette œuvre
et en général donnent avec joie leurs enfants qui semblent présenter les aptitudes
requises. Un père de famille me disait avec chagrin : «Je voudrais bien vous donner
mon enfant pour le séminaire, mais je crains qu’il n’ait pas le suffisant ». Il avait

139

raison, mais il est consolant de constater que nos bons Noirs se font, à leur manière,
une haute opinion du prêtre.
Nos relations avec les autorités belges sont excellentes. Elles ont fait bâtir un
poste à proximité de la Mission, ce qui donne lieu à de fréquentes relations. Nous
sommes particulièrement reconnaissants à ces Messieurs de l’aide qu’ils nous ont
procurée par la répression du brigandage et la lutte contre la variole, malgré la difficulté qu’ils éprouvaient à nous procurer du vaccin. Pendant la famine, ils se sont
abstenus de percevoir l’impôt et de faire des réquisitions de vivres, ce qui a permis
peu à peu au pays de se relever.
Quant aux chefs indigènes, ils fréquentaient assez assidûment la Mission, et nous
constations chez eux un rapprochement vers notre sainte religion, quand des troubles
politiques sont venus entraver ce mouvement. Il eût été étonnant que le démon laissât s’effectuer pareil rapprochement, sans essayer tout au moins de le retarder. Une
patience inlassable triomphera sans doute de ces difficultés. Nous avions aussi une
école de chefs, demandée par le Gouvernement, qui promettait assez bien : l’état de
dispersion de ses membres rend actuellement son fonctionnement impossible, mais
les fondements sont posés et, quand l’heure de la Providence sonnera, nous espérons
que nous pourrons réédifier l’œuvre sur ces premières assises.
Personnel au 30 juin 1918 : PP. Schumacher, Knoll, Lody.

DEUX JEUNES FILLES DE GISAKA EN TRAIN DE TRESSER UNE NATTE
(von Mecklembourg – 1907)

140

CARTE DES OPERATIONS MILITAIRES DE 1916 A 1917

141

Nyundo (Sainte-Marie)
1° Rapport 1915-1916
L’année qui vient de s’écouler a été pour la Mission de Nyundo une année pleine
d’épreuves. Le territoire de la Mission touche à la limite du Congo belge. Au mois
de juin 1915, les troupes belges ont pénétré ici en territoire allemand. Les troupes du
Deutsch-Ost-Africa étaient bien là pour les empêcher d’avancer plus loin, mais pas
en nombre suffisant pour les rejeter par delà la frontière. On s’est donc fortifié de
part et d’autre sur les différentes collines qui environnent la Mission, dont la moitié
du territoire était occupée par les troupes belges et l’autre par les troupes allemandes. La colline de Nyundo a été longtemps sur la ligne même de combat. Au
plus fort de l’occupation on comptait environ un millier de soldats allemands parmi
lesquels une bonne centaine d’Européens ; les soldats belges auraient été, dit-on,
supérieurs en nombre.
Cette situation a duré jusqu’au mois de mai 1916, époque où les Allemands se
sont retirés vers l’intérieur. Durant tout ce temps on n’entendait ici que coups de
fusil et de canon. C’était en petit ce qui se passait dans le nord de la France : les
maisons d’habitation ont été démolies, les champs ravagés, les bananeraies rasées,
les bois coupés, les gens réquisitionnés. Continuellement, le dimanche comme les
autres jours, il fallait travailler aux fortifications. De temps à autre il y eut des combats sanglants, au cours desquels une vingtaine de Blancs et quelques centaines de
Noirs auraient succombé. Au milieu de mai 1916, quand les Allemands se retirèrent
et que les Belges prirent possession du pays, ce fut durant quelques jours un vrai
déluge de soldats. Peu à peu les colonnes gagnèrent l’intérieur emmenant des centaines de porteurs. La plupart sont maintenant revenus, d’autres sont morts le long
des chemins, d’autres sont encore en route.
Pour le moment, fin juillet 1916, le pays est assez tranquille ; on n’entend plus
que quelques rares coups de fusil. Un ennemi plus terrible s’est abattu sur les
pauvres habitants du Bugoyé : la famine.
Au mois de janvier l’établissement des Sœurs ayant été réquisitionné, elles ont
dû se mettre en sûreté ailleurs. Nous aussi, nous avons dû, par ordre militaire, quitter
notre poste au mois de mars. Pour ne pas délaisser nos chrétiens nous avons bâti
quelques huttes en paille à une heure et demie de la station. Celle-ci était occupée
par la troupe ; la grande église servait de chambre à coucher, de magasin et de cuisine aux soldats noirs. Notre maison était transformée en blockhaus. Nous pouvons
encore nous estimer heureux de ce que la Mission n’a pas été complètement détruite
; du moment qu’elle était occupée par la troupe, les Belges auraient eu le droit de la
bombarder. Elle n’a reçu que deux obus : l’un a percé la façade de l’église, l’autre a
brisé le toit du réfectoire.
D’après ce qui précède on comprend aisément que la Mission n’a pas fait de
grands progrès durant l’année. Beaucoup de chrétiens ont quitté le pays pour se
mettre à l’abri de toutes sortes de vexations. D’autre part ils ont souvent eu sous les
yeux les plus tristes exemples ; la loi du dimanche et bien d’autres ont été continuellement violées. Les parents craignant pour leurs jeunes filles les ont envoyées ailleurs ou données en mariage à n’importe quel indigène du pays. Dans toute la partie

142

occupée par les troupes belges nous n’avons pu mettre le pied durant toute l’année et
de même les chrétiens n’ont pu venir ici sous peine d’être arrêtés.
Aussi comme notre église s’est vidée ! Il nous reste à peine la moitié de nos
chrétiens. Nous allons les voir le plus possible : ils n’ont pas mauvaise volonté, mais
ils ont eu tant de misères et de souffrances ! Certains ont vu jusqu’à six et sept fois
leur hutte déplacée et brûlée ! Même les tempéraments les plus robustes y auraient
perdu courage. Nous autres, Européens, nous avons souffert, mais combien peu en
comparaison de ces pauvres gens qui ne se sentent plus aucun courage ! C’est la
ruine pour ce pays, autrefois le plus riche, le plus peuplé du Ruanda.
Le catéchuménat n’existe plus pour le moment ; c’est à peine si on a pu baptiser
une quinzaine d’adultes. Il n’y a plus de catéchisme régulier pour les païens. Il faut
d’abord faire vivre ces malheureux.
Après le départ des Sœurs, l’œuvre des petits enfants a été prise en mains par le
P. de Bekker, qui s’y dévoue avec un zèle au-dessus de tout éloge. Il est arrivé à
avoir tous les jours une cinquantaine d’enfants au catéchisme ; c’est beaucoup et
c’est peu à la fois, vu le nombre d’enfants qui seraient tenus d’y assister.
Nous avons multiplié nos sorties pour aller à la recherche de nos ouailles. Dans
plusieurs villages on ne trouve plus par ci par là, au milieu des broussailles, que
quelques misérables huttes avec des miséreux qui sont revenus pour y mourir.
Les missionnaires ont fait leur possible pour subvenir à tant de besoins. Les souffrances de toute sorte ne leur ont point manqué, mais voyant la grande misère qui
régnait autour d’eux et celle qu’ils devinaient ailleurs, ils ne songeaient guère à se
plaindre, et ils s’adonnaient de tout cœur à leur œuvre de miséricorde.
2° Rapport 1914-1917
Depuis le début de la guerre, Nyundo est de toutes les stations du Vicariat celle
qui a été la plus éprouvée. Ses chrétiens ont été dispersés et la moitié sont morts de
faim ; ses murs troués de balles, percés de boulets, ont servi de forteresse aux Allemands. Pendant que les Pères chassés de leur Mission par les nécessités de la guerre
s’en allaient habiter sous le chaume, loin des canons, près de la forêt, et tâchaient de
rallier les débris d’une chrétienté jadis si florissante, l’église devenait caserne ; les
bancs de l’école, un autel, une centaine de madriers étaient brûlés, et toutes les bananeraies, un magnifique boqueteau d’eucalyptus, des centaines d’arbres de menuiserie étaient coupés.
Quand j’arrivai ici au mois de mars 1917, les grands chemins autrefois si fréquentés, maintenant jonchés de cadavres les uns tombés de la veille, les autres en
putréfaction, disparaissaient sous les hautes herbes. La Mission flanquée d’épais
parapets en terre où, quelques mois auparavant, s’épaulaient fusils et mitrailleuses,
était envahie par la brousse. Les plantes grimpantes enlaçaient dans leurs verts filets
orangers et grenadiers, les fougères poussaient entre les pierres, et la mousse couvrait les briques. Ici et là, sur les escaliers, sur les talus, quelques affamés, une corde
sur le ventre, attendaient une aumône. Seules, devant la véranda de la maison
d’habitation, quelques roses s’entêtaient à sourire et à chanter l’espérance mais
combien timidement !

143

Pendant ces trois années le personnel du poste a subi bien des changements. Il
fallait serrer les rangs, nous aussi, remplir les vides, se prêter aux exigences d’une
autorité aux aguets. La première nouvelle de la déclaration de guerre au 8 août surprit ici les PP. Schumacher, supérieur, De Bekker et Giai-Via, les FF. Pancrace et
Fulgence.
Le 7 septembre de cette année 1914, le P. Huntziger vient remplacer le P. Schumacher.
Le 5 mai 1915, le P. Huntziger part pour Issavi, quand les Pères français
sont éloignés des frontières.
Le 10 mai, le F. Pancrace part pour Kabgayé et le F. Fulgence pour le Bushiru.
Le 17 mai, arrive le P. Smoor nommé supérieur de Nyundo.
Le 5 juin, au lendemain de la déclaration de guerre de l’Italie à l’Autriche, les
Allemands viennent arrêter le P. Giai-Via.
Le P. Knoll vient quelques jours après remplacer le P. Giai-Via.
Ce même mois, les FF. Fulgence et Gilbert vont rejoindre le F. Privat. Le premier doit occuper un poste à deux heures de Nyundo, le second à dix minutes.
Le 6 janvier 1916, par ordre militaire, les Sœurs partent de Nyundo et se dirigent
deux sur Issavi et trois sur Rwaza.
Le 31 août, départ du P. de Bekker pour Issavi. En route il reçoit une autre destination. Il se dirige sur Kabgayé.
Le 11 septembre, arrivée du P. Lody qui vient remplacer le P. de Bekker.
Le 10 mars 1917, arrivée du P. Soubielle.
Le 16 mars, arrivée du P. Oomen comme supérieur.
Le 17 mars, départ du P. Smoor pour Kabgayé, où il prendra la direction du Séminaire.
Le 28 juin, le P. Lody va au Bushiru comme supérieur à la place du P. Périno qui
arrive ici le 1er juillet.
J’allais oublier le P. Parmentier qui a été nommé pour Nyundo en juin 1916, et
nous a quittés pour l’Urundi le 18 avril 1917.
Le 31 octobre 1916, les Sœurs nous étaient revenues.
Nous voici à trois : les PP. Oomen, Soubielle, et Périno, dans un pays dépeuplé
par la famine. Nous sortons chacun deux fois par semaine pour donner l’ExtrêmeOnction à ceux qui meurent de faim, baptiser les enfants et les adultes qui le désirent. En outre nous envoyons chaque jour dans nos succursales un catéchiste pour y
baptiser et garder le contact avec les chrétiens afin qu’ils soient secourus et reçoivent à temps les derniers sacrements. A la Mission le Père Supérieur entend les
plaintes de ceux qui ont été victimes de vols, des orphelins et des veuves qui viennent implorer son aide. Le Père Econome suit d’un œil inquiet le trop lent progrès
des moissons que des gardiens doivent protéger contre les voleurs. Le P. Périno, lui,
fait chaque jour la distribution de secours en nourriture et objets d’échanges à plus
de 200 personnes.
Bien que les trois missionnaires qui occupent actuellement Nyundo ne soient arrivés que depuis quelques semaines et que, par ordre de Mgr Hirth, le diaire ait été
caché sous terre pendant deux ans, je vais essayer de dire quelques mots sur la
guerre, la famine et la chrétienté. Je ne parlerai pas de la variole qui vient de faire
son apparition.
144

La guerre. – Le Bugoyé a été le théâtre des nombreux combats qui se livrèrent
du mois d’août 1914 au mois d’avril 1916 entre les troupes belges commandées
d’abord par le Commandant Henry, puis par le Général Tombeur, et les troupes
allemandes du Ruanda commandées par le Capitaine Wintgens. Il est divisé en deux
parties, la montagne et la plaine, par la Sébéya, l’unique rivière du pays. La Sébéya
baigne sur sa gauche le pied de tout un pâté de collines qui sont d’amont en aval :
Humbati, Nyundo, Hinigi, Nkama, puis se jette dans le lac Kivu entre le Nengo et le
Rubavu. A sa droite il y a la plaine, la plaine de lave, sans eau, large d’une vingtaine
de kilomètres, et bornée au nord et au nord-ouest par le Karisimbi, et le Nyirangongo, volcan qui fume encore. Au milieu de la plaine s’égrènent en chapelet de petites
collines volcaniques : Bassa, Chanzarwé, Kizi, Nyarushaké, Lukingo, Kikombé,
Rubavu. Cette dernière, formant le bout de cette chaîne, s’appuie sur la Sébéya, à
l’endroit où celle-ci se jette dans le Kivu. Entre le lac, l’embouchure de la Sébéya et
le Rubavu, sur la plage même se dressait le poste de Kisségnie.
La nouvelle de la guerre éclata ici comme un coup de foudre. Nous étions à
peine revenus de notre stupeur qu’une proclamation de M. Wintgens, notre Résident,
nous apprenait en quelques mots secs comme un coup de clairon, que le Ruanda
était en état de guerre. Quiconque, disait-il, par lettres, par signes et autres moyens,
communiquera avec l’ennemi, sera fusillé. Les missionnaires des nations ennemies
peuvent rester dans leur station respective : dans trois mois la guerre sera finie. Nous
connaissions le Capitaine Wintgens : ardent, énergique, plein de valeur, homme
droit mais sévère. Il a joué bien des tours aux Belges et aux Anglais sans perdre
cependant leur estime. J’ai entendu dire à des officiers belges : « Si nous le prenons,
nous lui rendrons les honneurs de la guerre ». Nous prîmes la résolution prudente de
nous tenir cois.
Le Capitaine Wintgens s’établit bientôt sur une île du Kivu, Bugarura, qui est à
proximité de la côte, s’y fortifie et y entasse argent et vivres.
Il réquisitionne le canot à moteur des protestants et y installe une mitrailleuse, ce
qui lui donne la maîtrise du Kivu et lui permet de prendre deux barques à voile,
toute la flottille belge. Quelques jours après, il s’empare du petit poste belge établi
sur la grande île d’Ijuvi.
Wintgens fortifie ensuite la colline de Nengo aux pentes très escarpées, située sur
le bord du lac, à six heures de Bugarura. Il en fait une forteresse imprenable. Puis il
s’en va attaquer les Belges chez eux dans leur fort de Kibati. Ici le succès trompe
son audace. L’ennemi caché dans les hautes herbes lui tue un sous-officier et manœuvre pour l’entourer. Il est obligé de fuir et rentre précipitamment à Nengo.
Les Belges cependant se rapprochent du Rubavu. Il leur faut de l’eau potable et,
à Kibati, ils n’en ont pas. Profitant du moment où Wintgens est dans son île, ils
prennent et brûlent Kisségnie puis s’emparent de Rubavu sur le bord de la Sébéya en
face de Nengo. Les attaques des Allemands pour les en déloger sont inutiles.
Les Belges, ne pouvant puiser de l’eau sous le feu de l’ennemi au pied de Rubavu, font glisser leur ligne sur Kikombé et Lukingo. Les Allemands de leur côté en
font autant et fortifient les collines de la rive gauche, Nkama et Kinigi.
C’est à ce moment-là aussi qu’une patrouille belge vient de nuit à Nyundo chez
les Pères et les Sœurs. Le P. Knoll s’étant sauvé à temps, et les officiers pensant que

145

le Père est allé avertir au camp allemand – ce qui est faux – emmènent les
PP. Smoor et de Bekker à mi-chemin de Rubavu, puis, voyant qu’ils n’ont rien à
craindre, les relâchent poliment deux ou trois heures après. Partis de Nyundo à minuit, les Pères y rentrent à 5 heures du matin.
Longtemps les Allemands de Nengo, Kinigi et Nkama, et les Belges de Rubavu,
Kikombé, Lukingo, restèrent en présence les uns des autres se tiraillant de loin et
souvent en venant aux mains. La Sébéya était devenue la limite des possessions des
deux adversaires.
Une attaque de front de la part des Belges étant impossible, il leur fallait le temps
d’organiser leur armée, d’amener munitions et artillerie, d’où nécessité de donner le
change. Ils étendirent donc leur ligne, prirent Nyarushoké et les patrouilles vinrent
jusqu’à Bassa puis jusqu’au marché qui est au pied même de la Mission. Les Allemands, eux, s’installèrent à Nyundo et à Humbati. Les Pères furent obligés de partir
à Kandamira vers la forêt.
Cependant, l’offensive belge s’est déclenchée subitement dans la nuit du 10 au
11 mai 1916. Pour ne pas être cernés, les Allemands quittent le Bugoyé. Ils craignent la jonction de deux colonnes ennemies, l’une partie des bords de la Rusisi
(Changugu-Mibirisi), l’autre du Mporo, et se dirigeant toutes deux sur KigaliNyanza.
Le 11 mai, le P. Knoll, par ordre de M. Wintgens, descend à Murunda, masquant
ainsi le retard des PP. Smoor et de Bekker, qui parviennent à rester à Kandamira,
puis à rentrer à Nyundo. Le trajet ne se fait pas sans difficultés. Les Belges qui marchaient sur la Mission le faisaient prudemment en arrosant de leurs projectiles tous
les environs du poste. Un Allemand et quelques soldats y tiraillaient encore le matin
du jour de l’occupation. Le Père, à l’admiration de tous les Nègres qui en parlent
encore, marche à travers les balles et les obus et s’installe chez les Sœurs. Le soir les
dernières patrouilles allemandes quittaient les environs de Nyundo.
Le lendemain matin, 12 mai, les troupes belges arrivaient à Nyundo. Le Père Supérieur se rend à Bassa ; l’officier de Bassa l’envoie à Kizi où se trouvait le commandant du bataillon d’avant-garde. Bientôt arrive Monsieur le Major Rauling avec
le P. Van Hoef et plusieurs autres officiers. L’accueil fut aimable. Nous étions délivrés, nous pouvions de nouveau nous mettre en communication avec le monde civilisé et espérer recevoir des ravitaillements qui hélas ! se font attendre encore eu
juillet 1917. La guerre était finie pour Nyundo, mais pour faire place à la famine.
La famine. – Les causes en sont multiples, mais la principale est la guerre. Lorsque les troupes belges débordant le Rubavu étendirent leurs lignes sur les collines
qui bordent au nord et au nord- ouest la vaste plaine du Bugoyé, la population compacte de cette plaine fut prise entre deux feux et mise dans la nécessité d’émigrer.
Une partie s’enfuit du côté des Allemands, l’autre du côté des Belges.
Ces gens arrachés brusquement à leurs champs vécurent longtemps d’expédients
là où ils s’établirent.
Dans les lignes allemandes on cultivait beaucoup, mais les soldats et surtout
leurs boys, plus nombreux qu’eux, pillèrent les cultures.
Cependant, sauf de rares exceptions, on ne mourait pas de faim. Les hommes
trouvaient du travail chez les Allemands et étaient fort bien payés. Avec cet argent

146

ils allaient acheter dans les pays voisins de la nourriture et des bêtes. Mais au dernier
moment les bananeraies furent rasées, les hommes en grand nombre emmenés.
Vint l’invasion. Les Allemands en se retirant avec leurs soldats, les femmes de
leurs soldats, et leurs boys, prirent encore de la nourriture et surtout emmenèrent des
porteurs.
Les troupes belges suivirent et il fallut bien faire vivre les troupes de passage, assurer les ravitaillements des colonnes en marche dans un pays de montagne, sans
aucune route ni moyen de transport autre que les porteurs.
Six longs mois, mai-novembre 1916, se passèrent ainsi. Errant dans la forêt ou
cachés dans les replis de leurs montagnes, les Bagoyé vécurent longtemps d’herbes
et de racines. Les enfants moururent les premiers, puis les hommes. Survinrent alors
des pluies exceptionnelles, comme jamais les premiers missionnaires n’en avaient
vu depuis 1900.
Les Batutsi ne furent pas étrangers non plus à l’accroissement de la famine. Lors
de l’invasion des troupes belges, plusieurs résidences de Ruvakadigi, chef du Bugoyé, furent détruites et pillées. Lui-même, avec ses vaches et ses femmes, se réfugia dans les terres qu’il possède au Nduga. Là il attendit que la tourmente passât.
Lorsqu’elle fut passée et qu’il se fut assuré qu’on ne lui en voulait pas trop, il revint,
il se fit rebâtir ses résidences par les Bahutu, chassa de leurs bananeraies les gens qui
lui avaient été dénoncés comme ayant assisté au pillage de ses maisons, se remonta
une cour, se refit des greniers, s’enquit de ceux qui avaient encore des haricots ou
des petits pois et les pilla pour remplir ses greniers. Comme tout cela ne lui suffisait
pas encore pour nourrir sa nombreuse cour, il créa un nouvel impôt. Il obligea
chaque colline, où les patates douces étaient mûres, à lui en fournir deux ou trois
paniers par jour. Dans la plaine, où les trois quarts des gens sont morts, il mit ses
vaches dans les bananeraies et les champs de patates. Tout dernièrement il voulait
chasser ceux qui revenaient, sous prétexte qu’ils n’avaient rien fait pour lui depuis
une année.
Une autre cause de la famine – à moins que ce ne soit une conséquence – a été le
brigandage. Parmi les gens restés dans le pays, les riches et les vaillants qui ont su
lutter contre la mort se sont mis à cultiver. D’autres, pour un bon nombre gens sans
feu ni lieu, sont devenus la terreur du pays, volant des vaches de nuit et de jour,
étranglant les passants pour une pioche, pour une peau, pour un peu de sorgho ou
quelques patates. Au mois de mars de cette année on en était arrivé à ne plus garder
les moissons de peur d’être assailli et étranglé. Toutes les routes étaient fermées par
ces brigands. Plusieurs fois nous avons fait venir de la nourriture du Bushiru et toujours il a fallu que nous allions la chercher nous-mêmes, à moins qu’un Père du
Bushiru ne vînt à Nyundo accompagnant les porteurs.
Qu’avons-nous fait encore pour secourir ces infortunés ? Nous étions pauvres :
nous avons donné de notre pauvreté. Les missionnaires, dans plusieurs postes, se
sont cotisés, et tel d’entre eux a vendu jusqu’à son calice, souvenir de son ordination
sacerdotale. Des stations voisines ont envoyé de la nourriture. Nous avons pu ainsi
pendant une année et demie distribuer des semences, des pioches, de la nourriture.
Nombreux sont ceux qui nous doivent la vie ; beaucoup plus nombreux, hélas ! ceux
qui sont morts.

147

Nous avions plus de 4000 chrétiens, et 2 000 sont certainement morts, soit chez
eux soit sur les chemins. Quand nos ressources ont été épuisées, nous avons crié au
secours. Le Gouvernement nous a entendus et nous a accordé un subside de cinq
mille francs, tandis que lui-même faisait venir des denrées, des objets d’échange, des
semences et des houes tous les jours à la Mission. Deux à trois cents personnes reçoivent de la nourriture. Avec nos catéchistes, nous avons parcouru le pays pour y
rechercher les moribonds. 1029 adultes ou enfants ont reçu le baptême in articulo
mortis.
La chrétienté. – Un fait : c’est que nous avions 4000 chrétiens.
Un fait encore : c’est qu’avant la fête du Saint-Sacrement, il n’assistait pas aux
offices du dimanche plus de 200 à 250 chrétiens. Un autre fait : c’est que depuis
cette fête, que nous avons célébrée avec le plus de solennité possible, les chrétiens
reviennent. Dimanche dernier nous en avions un peu plus de 600. Ce retour de nos
néophytes qui avaient passé deux ans sans s’approcher des sacrements nous fait
revivre à l’espérance.
Où sont les autres ? Comme nous l’avons dit, plus de deux mille probablement
sont morts. Quant aux vivants, les uns sont au loin, les autres végètent chez eux se
débattant encore avec la faim, et, il faut bien l’avouer, d’autres dans ces années de
troubles se sont mis dans des situations fausses d’où il leur sera difficile de sortir.
Le catéchuménat n’existe plus, mais il ne manquera, pas de gens qui voudront se
faire instruire lorsque le pays ne souffrira plus. L’estime du missionnaire est en
hausse auprès de la population païenne En sommes nous pouvons remercier le bon
Dieu. Les grâces ne nous ont pas manqué ni même les succès, car durant cette
longue épreuve combien d’âmes auront été sauvées par notre ministère !
P. SOUBIELLE
3° Rapport 1917-1918
Quoique les progrès de notre Mission aient été peu sensibles au cours de cette
année, il y a cependant lieu de remercier le bon Dieu des grâces qu’il nous a accordées. En effet, nous avons la ferme confiance que nous avons, envoyé au ciel plusieurs centaines de médiateurs, qui intercèdent pour notre pauvre Bugoyé.
Nous commencions cette année dans des conditions bien tristes : la famine continuait à désoler et à dépeupler le pays, tandis que la variole et la dysenterie commençaient à faire des victimes.
Nous la terminons avec l’espoir de voir revivre cette région, autrefois si peuplée
et si bien cultivée, et surtout de voir revivre peu à peu cette Mission de Nyundo,
jadis la plus florissante du Vicariat avec sa belle et grande église remplie de ses
4000 chrétiens.
Comme l’an passé, nous avons continué à encourager nos Bagoyés à la culture.
Avec l’aide du Gouvernement nous fournissions vivres et semences à tous ceux qui
voulaient travailler. Bientôt tout le terrain dont la Mission pouvait disposer était
converti en un immense champ de patates douces.
Afin d’atteindre également les malheureux qui n’avaient plus la force de venir à
la Mission on choisit plusieurs terrains à 3, 4, ou cinq kilomètres de la Mission. Le
choix, hélas ! n’était pas difficile, car les meilleurs endroits, qu’on se disputait autre-

148

fois, étaient en friche depuis deux et trois ans. Des centaines d’hectares de bananeraies qui faisaient la richesse du pays avaient été délaissés et disparaissaient sous les
herbes. Le Gouvernement nous encouragea, le chef indigène Ruakadigi nous prodigua ses louanges, et Monsieur le Haut-Commissaire Royal voulut bien nous télégraphier pour nous féliciter et nous exprimer son désir de nous voir continuer nos efforts pour aider le Gouvernement à combattre le fléau.
Mais, par suite des circonstances imprévues, nous devions, au mois de septembre, cesser notre manière de faire, qui aurait sauvé beaucoup de malheureux, qui
commençaient à reprendre courage, en se voyant assurés de la nourriture du lendemain et en confiant pour eux-mêmes à la terre les semences qu’on leur fournissait.
C’est qu’en effet le chef Ruakadigi prit peu à peu ombrage en voyant nos cultures
s’étendre au delà de notre propriété. Nous eûmes beau protester en affirmant que la
Mission abandonnerait toutes ces bananeraies et tous ces champs dès que ses sujets
ne mourraient plus de faim, il ne cessa dès lors de nous susciter des difficultés de
toute sorte.
Heureusement que M. le Résident du
Ruanda lui-même voulut bien intervenir
pour qu’il nous laissât au moins tranquilles
dans notre propriété. Pour ses méfaits, qui
ont contribué dans une large mesure à dépeupler le pays, le roi du Ruanda, Musinga,
a fait appeler Ruakadigi chez lui et il ne l’a
pas encore laissé revenir. Le laissera-t-il
plus tard ? Nos Noirs l’ignorent, mais, pour
plus de sûreté, ils continuent à lui apporter
leurs cadeaux à la capitale.
Au mois de février nous avons pu leur
procurer des semences de petit pois du
Bushiru. Vers la même époque commençaient aussi à arriver au marché des haricots du Buhundé, si bien que, ces temps
derniers, il y a eu une bonne récolte. Le
MGR. OOMEN (1876-1957)
pays reprend un tout autre aspect, et les survivants sortent de leur morne silence, se
demandant, étonnés, comment ils ont pu échapper à tant de maux. Les maladies
elles-mêmes sont en décroissance, et quoique la variole fasse encore des victimes,
les cas deviennent de plus en plus rares.
Notre chrétienté compte actuellement 550 néophytes assistant assez régulièrement aux offices et fréquentant les sacrements. Il en reste presque autant que nous
voyons de temps en temps ici, mais qui sont encore dans des situations fausses qui
les empêchent de se mettre en règle avec le bon Dieu. « Ce n’est pas nous, Pères,
disent-ils, ce n’est pas nous, ce sont les circonstances de la guerre. Et, en effet, ils
ont eu à endurer tant de souffrances depuis août 1914 !
Déjà nous avons eu le bonheur de régulariser quelques cas. Pour le grand nombre
cela reste bien difficile, car le mari est souvent parti depuis plusieurs années, sans
avoir depuis lors donné aucune nouvelle.

149

Comme le missionnaire est heureux quand il peut constater que, malgré le temps,
malgré la misère et les tentations, plusieurs puisent dans leur foi et la réception des
sacrements le courage de rester fidèles à la loi de Dieu : tels ces deux chrétiens
abandonnés par leurs femmes, qui s’en vont demeurer dans une même maison car
frater qui a fratre juvatur quasi a civite firma83, telle cette Dominica, qui, malgré le
soin de trois petits enfants, résiste énergiquement aux avances du chef de la tribu qui
voudrait en faire sa femme.
Si nous ne l’avions pas encore su, l’année passée nous aurait convaincu que la
famine est une mauvaise conseillère. Qu’il est difficile de bien faire recevoir les
sacrements à des affamés ! Il en est autrement des varioleux. Abandonnés de tous,
ils voient dans le prêtre qui les approche avec bonté l’homme de Dieu qui veut leur
bien. Nous avons ainsi pu préparer à une sainte mort plusieurs âmes, qui depuis le
commencement de la guerre avaient oublié leurs devoirs.
Avec les 700 baptisés in extremis, dont, à ma connaissance, trois seulement vivent encore, ils nous obtiendront du ciel les grâces nécessaires pour la résurrection
de notre belle Mission. Nous envoyons l’aurore dans les 400 petits enfants chrétiens,
qui fréquentent régulièrement l’école des Sœurs.
Personnel au 30 juin 1918 : PP. Oomen, Zumbiehl, Soubielle.
P. OOMEN
Murunda
Rapport 1914-1917
La station de Murunda a été spécialement éprouvée par la guerre. Nous donnerons d’abord une vue d’ensemble qui, faisant connaître la situation durant ces trois
années, expliquera en partie l’état stationnaire, pour ne pas dire le recul, de la Mission.
Personnel. – Au 1er juillet 1914, le poste était ainsi constitué : P. Ecomard supérieur, P. Durand, F. Anselme. Le 10 mai 1915, par ordre de l’autorité militaire, Murunda étant trop près de la frontière, les PP. Ecomard et Durand étaient envoyés à
Zaza, et remplacés par les PP. Weckerlé et Périno. Le 7 juin le P. Périno, en qualité
d’italien, était enlevé de Murunda et, bien que malade, conduit à Kigali manu militari. Il était remplacé par le P. Hinkelbein. Au milieu de mai 1916, la Mission était
abandonnée par ordre de l’autorité militaire, et les Pères et le Frère se dirigeaient sur
Kabgayé. Une dizaine de jours après leur départ, le P. Smoor venait de Nyundo, et
restait seul au poste jusqu’à la fin de juin. Au 1er juillet 1916, le P. Delmas venait de
Kabgayé comme supérieur : il n’avait avec lui que le P. Schultz. Enfin, le 8 septembre de la même année, le P. Delmas, pour des raisons qu’on n’avait pu prévoir
deux mois auparavant, était envoyé à Kigali comme supérieur et remplacé ici par le
P. Martin François venant de Nyaruhengéri. C’est donc encore à deux que nous
terminons ce premier semestre 1917.
83

« Le frère qui a un frère est aidé comme par une ville forte ».

150

La Mission pendant la guerre. – En août 1914, dès les premiers bruits de guerre,
les indigènes crurent que les Européens allaient quitter le Ruanda. Les Batutsi et les
païens fanatiques durent sourire à cette pensée, mais ils furent rapidement tirés de
leur illusion. Multiplication des corvées, réquisitions de vivres, enrôlement forcé des
Batutsi de la capitale comme soldats, leur firent comprendre qu’au lieu de partir, les
Européens voulaient plus que jamais tenir bon. Au milieu de septembre, pendant
trois jours, ce fut une panique sans pareille parmi nos Banagé. Ils fuyaient dans la
forêt, cachaient leurs récoltes, emmenaient leurs vaches, chèvres et moutons ; le
troisième jour, beaucoup se réfugièrent à la Mission se disant en sûreté chez nous.
D’après eux, les soldats indigènes nouvellement enrôlés par les Allemands se dirigeaient sur le Kanagé, et allaient mettre tout à feu et à sang. Heureusement les
troupes qui se rendaient sur le théâtre des opérations au Bugoyé passèrent à une
heure de la Mission sur les bords du Kivu, et nos Banagé en furent quittes pour la
peur. A part cet incident, la première année de guerre fut assez calme.
Au mois d’août 1915, les Banagé parlaient beaucoup des Belges. Plusieurs fois
par jour ils entendaient leur canon, et ceux qui venaient du Bugoyé racontaient à
leurs amis que les soldats belges n’avaient peur de rien. En septembre, plusieurs
charges des Pères et des Sœurs de Nyundo passaient à la Mission et étaient transportées à Kabgayé : c’était significatif. En janvier 1916. Monseigneur crut prudent de
faire retirer les Sœurs de Nyundo. En avril, les Allemands demandaient beaucoup
d’hommes à la Mission. Ils voulaient en toute hâte placer le téléphone pour relier le
poste de Kissényé, sur la frontière, avec Ruhengera, plus au sud sur les bords du
Kivu (Ruhengera à 5 h. au sud de notre Mission était une station des protestants). Le
18 avril, les Belges avaient attaqué le poste allemand de Tshangugu et avaient pénétré dans le Ruanda. Le 26, on entendait d’ici le canon qui tonnait dans la direction de
Ruhengera. Pendant trois semaines le diaire de la station note presque chaque jour le
passage des troupes en retraite : de fait, au milieu de mai, le Capitaine Wintgens
passait à la Mission avec une bonne partie de ses éléments, les autres passèrent plus
à l’est, vers le Kivou. A peine arrivé, et après avoir réquisitionné l’église pour faire
camper ses soldats, il intime aux Pères l’ordre de quitter la Mission et de marcher
devant lui. Il était il heures du matin : moins de 24 heures après, les Pères Weckerlé,
Hinkelbein et le F. Anselme, abandonnaient la station. Ils emportaient tout ce qu’il
leur avait été possible de mettre en caisse durant la nuit. Le reste avait été mis sous
clefs et confié à la garde de deux chrétiens. Païens et chrétiens s’étant enfuis dans la
forêt, c’est à peine si six ou sept fidèles suivirent les Pères jusqu’à Kabgayé. Les
autres porteurs durent être réquisitionnés de force par les chefs. Deux jours après le
passage des Allemands, les premières troupes belges arrivaient à Murunda. C’était
des troupes noires, qui entraient victorieuses dans un pays qu’elles avaient convoité
pendant deux ans. Aussi ce n’est qu’avec terreur que les Banagé parlent de ces huit
ou dix jours où passèrent à la Mission troupes allemandes et troupes belges. Le
P. Smoor, venant du Bugoyé au milieu d’un tel désarroi, fut reçu comme un sauveur
par les chrétiens. On leur avait tant dit que c’était fini, que les Pères étaient partis
pour toujours, et qu’ils n’avaient été que des sots de se fier à eux. Une partie du
troupeau de vaches avait été enlevée et la Mission pillée par des indigènes, des centaines de planches avaient été brûlées par les Allemands. Depuis, les Belges nous
ont fait rendre toutes les vaches volées. Les choses en étaient là, quand le P. Martin
151

arriva en septembre pour remplacer le P. Delmas qui avait passé deux mois au milieu des Banagé.
Que dire de cette troisième année de guerre ? Rien, sinon qu’il est arrivé ici ce
qui suivra nécessairement la guerre en pays nègre : la famine. Elle a sévi bien moins
cruelle qu’au Bugoyé, mais elle a cependant fait des victimes. Les 40 baptisés in
extremis de cette dernière année, qui sont presque tous morts, ne sont qu’une petite
partie des victimes. Et ceux qui ne sont pas morts ont souffert au point qu’ils disent
que jamais ils n’oublieront un pareil fléau.
Etat religieux de la Mission. – Ce que nous avons dit de ces trois ans est suffisant, croyons-nous, pour faire comprendre combien l’épreuve a été rude pour des
baptisés d’hier encore peu affermis dans la foi. De fait, aux Pâques 1916, une centaine de chrétiens n’ont pas rempli leur devoir pascal ; aux Pâques dernières il y a
encore eu 82 abstentions : certains sont rentrés au bercail, les autres sont morts ou
ont quitté le pays. Sur les 377 néophytes indiqués par la statistique, il y a 122 enfants
au-dessous de 6 ou 7 ans. A la messe du dimanche, nous devrions avoir environ
255 présences. En fait, le chiffre des présences varie entre 160 et 190. Certains ne
viennent jamais, d’autres viennent quand ça leur fait plaisir, ou qu’ils s’ennuient à la
maison. Ceux qui ne viennent jamais, sont ceux qui n’ont pas fait leurs Pâques,
malgré les nombreuses visites et exhortations que nous leur avons faites. Ceux qui
viennent de temps en temps, nous les avons reçus par miséricorde à Pâques, et parce
que nous avons insisté, mais ils ne s’approchent plus des sacrements. Reste un petit
noyau de 130 qui ne sont pas des chrétiens d’élite, loin de là, mais qui ont la foi et
font quelques efforts pour se sauver. Sur ce nombre, il y en a très peu qui ne viennent à la messe que le dimanche, 25 à 30, mais ils reçoivent les sacrements toutes les
trois ou quatre semaines. Parmi les 100 qui restent, certains, une vingtaine, se confessent tous les huit jours, les autres dépassent rarement les quinze jours et viennent
de temps en temps à la messe sur semaine, les uns plus souvent les autres moins.
L’avenir, humainement parlant, n’est pas brillant, mais nous espérons quand
même. Nous sommes les coopérateurs du divin Maître. Il fera lever la moisson à son
heure Nous ne nous faisons pas illusion cependant sur la difficulté du travail. Nous
parlions tout à l’heure d’une centaine de Banagé qui viennent de temps en temps à la
messe sur semaine et qui reçoivent régulièrement les sacrements. Nous sentons
chaque jour davantage combien il est difficile de transformer leurs mœurs et de les
affermir dans la foi. Et cependant ce sont des chrétiens baptisés depuis quelques
années, et qui ont été travaillés par la grâce. Quelle difficulté sera-ce quand il s’agira
de convertir un Munagé tel que nous le connaissons, de gagner sa confiance, de lui
enlever les idées païennes dont il est pénétré, de le faire penser chrétiennement, de
lui faire prendre conscience de l’obligation où il est de conformer ses actes à la foi
chrétienne, en un mot de le rendre fidèle ? Ce ne sera pas l’œuvre d’un jour, ce ne
sera pas surtout l’œuvre des hommes. Notre idéal, à Murunda, serait de gagner la
confiance des païens plus âgés ou mariés depuis quelques années, pour les baptiser
au moins à la mort, et surtout pour qu’ils laissent à la jeunesse toute liberté de venir
à nous. Nous prierons, nous travaillerons dans ce but, et Dieu, donnera la victoire.
Normalement, les succès, croyons-nous, seront ici plus lents qu’ailleurs, et seront le
prix d’une patience inlassable.

152

Matériel. – En 1914 fut bâtie la maison d’habitation ; en 1915, une église de
briques séchées au soleil et couverte en paille : elle a 30 mètres de long sur 6 de
large. Dernièrement, en trois jours, nous avons bâti en roseaux une salle pour l’école
et les catéchismes : elle mesure 9 mètres sur 5. Le P. Schultz a agrémenté toute
l’année notre menu d’excellents fromages. Il les fait sans présure et les officiers de
Ruhengéra les ont trouvés si bons, qu’à plusieurs reprises ils en ont demandé. Les
poules, une soixantaine environ, nous ont enfin donné de bons produits. Le Père a
essayé la culture du blé sur la lisière de la forêt, à une heure et demie environ de la
Mission, mais la rouille a déjà fait son apparition. Malgré la pénurie d’ouvriers, qui
ne viennent que pour chercher du sel ou de la nourriture, il est en train de faire mouler des tuiles pour couvrir le réfectoire et la maison d’habitation.
Signalons en terminant que les Séminaristes de Kabgayé sont venus en 1914 et
1915 passer quelques jours de vacances dans nos parages, sur les bords du Kivu. La
Mission ne compte au Séminaire qu’un élève, mais sur ce point aussi nous vivons
d’espérance.
P. F. MARTIN
Irambura (Notre-Dame de la Paix)
Rapport 1914-1917
Le poste du Bushiru va-t-il, à l’instar de ses aînés, entretenir les lecteurs, par un
rapport intéressant et détaillé, de ses trois années d’existence, de son présent et de
ses espérances ? Ce serait, on le verra, par trop prétentieux. Mis à part cinq ou six
familles chrétiennes du Bugoyé, épaves de la famine, sur le point de réintégrer le
pays natal, tout le personnel de la Mission se réduit à deux Pères, quelquefois à un
seul, et à un catéchiste. Le poste n’est donc qu’un embryon de succursale, mais
docile et dévoué à toutes les bonnes causes. Ainsi, c’est par centaines qu’ont été
expédiés du Bushiru, charges de vivres, bois de construction, articles de menuiserie,
à destination de Kissényi, résidence civile et militaire, de Nyundo Mission décimée
par la famine, de Kabgayé où se trouve le séminaire, de Kigali poste en fondation.
Satisfaisons d’un seul mot la curiosité des annalistes de guerre. Située sur la
frontière de la colonie, la Mission pouvait s’attendre aux pires vicissitudes pendant
les hostilités. Eh bien non ! A part un séjour d’une semaine à une faible distance de
la résidence, les Pères ont joui d’un calme relatif ; mieux que cela, on avait déclaré
la Mission nécessaire au ravitaillement des troupes84.
Pour le spirituel, force nous est d’être brefs, la matière manquant. Nous avons
une quarantaine de catéchumènes, soumis à une longue et sérieuse probation pour
M. le Capitaine Wintgens avait exigé que je lui donne ma parole d’honneur de pas supprimer la Mission du Bushiru. « Elle nous est nécessaire ! » me dit- il. Cette parole, je la lui donnai à condition 1e qu’on
nous laissât les Pères italiens à la disposition du Vicariat et qu’on ne les concentrât pas dans une station,
ce qui fui accordé : le P. Canonica fut placé à Kanyinya par le Gouvernement, le P. Gilli à Muyaga, le
P. Perino à Mugéra, et le P. Giai-Via à Rugali ; 2e que les deux Pères français pussent rester au Bushiru,
bien que près de la frontière, ce qui fut aussi accordé de suite : le P. Desbrosses et le P. Prieur restèrent en
place. Au moment de la débâcle, ils se retirèrent dans la forêt, pour laisser passer l’orage, et pouvoir
rester. Grâce au Bushiru nous pûmes sauver un très grand nombre de malheureux affamés à Nyundo,
Murunda, Kabgayé, Ruaza. L. Classe.
84

153

les motifs suivants : d’abord, ils ne sauraient échapper à l’inclination universelle des
gens du pays pour la polygamie et le pillage ; puis ils n’ont connu en fait de vie
chrétienne que les vols et l’inconduite d’un trop grand nombre de néophytes de
Nyundo que la famine a jetés sur nos montagnes.
L’exercice 1916-1917 se termine pour le Bushiru et notre œuvre apostolique
sous la menace de deux terribles fléaux : la famine et la petite vérole. Qui sait, cependant, si le bon Dieu ne se servira pas de ces épreuves pour amener nos Noirs à
prêter à la vérité une oreille et un cœur plus dociles ? Fiat !
Signalons en terminant les changements survenus dans le personnel au cours de
ces trois dernières années. En août 1914, la guerre enleva au Bushiru l’excellent
F. Privat qui s’était dévoué au dur travail de construire aux missionnaires une belle
et solide résidence. Depuis son départ, nous sommes encore sous le chaume et pour
longtemps.... Le P. Prieur est resté au poste depuis la fondation ; à ses côtés se sont
succédé les PP. Desbrosses, Périno, Lody.
Mibirizi (Notre-Dame du Bon Conseil)
1° Rapport 1916-1917
En commençant la rédaction de
ce rapport, je ne crois pas inutile de
me souvenir d’un conseil que nous
donna jadis notre cher Père maître
des Novices : « Quand vous écrivez,
pensez que votre ange gardien est à
votre droite et un gendarme à votre
gauche ».
Notre registre des baptêmes
marque le N° 1090, celui des défunts
le N° 134.
Du 30 avril 1916 au 30 avril
1917, nous avons fait 88 baptêmes,
dont 17 sont des baptêmes d’adultes,
les autres d’enfants de néophytes.
Les baptêmes in extremis s’élèvent
au chiffre de 190 ; 48 enfants ont été
ondoyés durant cet exercice. Les
catéchumènes ne sont pas en grand
nombre.
Evénements divers. – Le 21 avril
1916, après un combat entre les trouLE F. HERMENEGILDE (1876-1972)
pes belges et allemandes, nous perdions le F. Fulgence. Il eut encore le bonheur de
recevoir une dernière absolution et l’Extrême Onction. Deux jours auparavant, il
avait reçu pour la dernière fois la sainte Eucharistie.
Le 24 avril 1916, des troupes belges arrivent à la Mission. Nous hissons le drapeau blanc, allons au-devant des officiers, et les recevons de notre mieux.

154

Le 25 avril, on m’annonce que dans une heure nous devons tous les trois être
prêts pour le départ. Je trouve que le temps est trop court, et fais remarquer que l’on
aurait pu nous communiquer cet ordre plus tôt, au moins la veille au soir. On nous
accorde alors 24 heures. Le 26 avril, on nous conduit à Changugu, puis le 30 à NyaGési, où les confrères du Congo nous reçoivent de leur mieux, cherchant à nous
rendre doux l’exil.
Nous subissons les conséquences du combat livré à Mibirizi, ce à quoi nous ne
pouvions rien. Puis, du fait que l’ennemi avait emmagasiné chez nous, sur réquisition, des munitions, que ces munitions avaient été au fur et à mesure des demandes
envoyées à Changugu, on accusa le P. van Heeswijk et moi d’avoir fabriqué des
bombes !! ce qui d’ailleurs fut reconnu comme accusation sans fondement.
Le P. van Heeswijk resta à Nya-Gési jusqu’au 6 mai. Il se rendit alors à Katana,
comme troisième du poste, jusqu’à la fin de juillet, d’où il put enfin rentrer à Mibirizi. Je restai à Nya-Gési jusqu’au 11 décembre 1916, puis à Katana jusqu’au 18 février 1917. A cette date arrive enfin, de M. le Général Tombeur, la permission de
rentrer à Mibirizi, permission promise et attendue depuis six mois. A son tour, le
F. Herménégilde rentre le 21 février, heureux comme un oiseau échappé de la cage.
Durant notre séjour chez nos confrères du Haut-Congo, qui nous accordèrent la
plus fraternelle hospitalité, nous avons été témoins de l’activité qu’ils apportent à
l’évangélisation de leurs chers Banya-Bongo. Ora et labora85 : telle semble leur
devise. Comment leurs efforts n’attireraient-ils pas la bénédiction du bon Dieu sur
leurs œuvres ?
Mgr Roelens, par ses entretiens charitables et intéressants, nous adoucissait tous
les soirs les peines de l’exil.
Sa Grandeur a eu la délicate attention d’envoyer à Mibirisi, dès les premiers
jours, le P. Feys, de Katana, afin de veiller aux intérêts spirituels et matériels de
notre Mission. Le cher Père, en arrivant à la Mission, a eu du travail pour tout remettre en ordre : 1600 hommes y avaient campé, durant deux jours.
Bientôt après, Sa Grandeur envoya à Mibirizi le P. Dupont, aumônier des troupes
belges, qui garda la direction de la Mission jusqu’au retour du P. van Heeswijk.
Grâce à ce précieux concours, chrétiens et païens ont échappé à pas mal de misères.
Le chant liturgique y a gagné beaucoup, et le kiswahili a été mis en honneur auprès
de notre jeunesse.
Toute notre reconnaissance à ces confrères qui nous ont remplacés avec tant de
zèle, et à ceux qui nous ont si charitablement hébergés.
Les chrétiens et les païens continuent à nous donner leur confiance et leur affection. Les Batutsi nous demandent des maîtres pour leur enseigner à lire et à écrire.
Nous pourrons bientôt, je pense, fonder des succursales.
Les chrétiens viennent plus fréquemment aux sacrements.
A Pâques, un bon nombre de ceux qui avaient négligé de faire leur devoir dans le
passé, sont revenus. Il faut espérer qu’ils se fortifieront dans la foi, et grandiront
dans l’amour de notre Divin Maître.
85

« Prie et travaille ».

155

Personnel au 30 avril 1917 : P. Cunrath, supérieur, P. van Heeswijk ;
F. Herménégilde.
2° Rapport 1917-1918
Exterminavit eam aper de silva, et singularis ferus depastus est eam86 : c’est ainsi que j’écrivais l’année passée au sujet de notre Mission, et c’était vrai, aussi bien
pour le spirituel que pour le matériel. Lors de sa visite, le R. Père Régional a trouvé
que cet état de choses s’était amélioré. Ce qui lui a fait porter ce jugement, c’est que
l’église et les maisons avaient été un peu réparées, les cultures étaient mieux soignées, et l’assistance à la messe le dimanche était plus nombreuse.
Notre chrétienté compte 1014 néophytes, dont 660 sont en âge de recevoir les
sacrements. Nous enregistrons cette année 9 546 confessions, et 16 722 communions. Ces chiffres pourraient être plus élevés comme tout le monde peut le constater. En semaine, les communions ne sont guère nombreuses, et l’on assiste peu à la
messe.
Le chiffre des catéchumènes inscrits serait encore assez respectable mais ceux
qui suivent habituellement les catéchismes, ne dépassent pas 79. Pusillus grex87 ! Se
faire instruire durant quelques jours, passe encore ! mais se gêner, vaincre sa paresse
durant des années, cela dépasse les forces d’un grand nombre. Alors, le baptême est
remis à un plus tard qui recule sans cesse. Le prosélytisme, chez nos chrétiens est
fort tiède, ils craignent trop le sourire ou les paroles désobligeantes des païens ; de
plus ils n’ont pas la persévérance de revenir sans cesse à la charge près de postulants
qui ne désirent guère une religion qui les gêne, pour les instruire, les fortifier, les
soutenir, les encourager jusqu’au baptême.
A l’école des garçons il y a 32 inscrits, mais en réalité il n’y a que 16 présences.
A l’école des filles, il y a aussi 30 inscrites, mais 20 seulement font acte de présence.
Chez les enfants, sur 70 inscrits, nous sommes heureux si nous en comptons tous les
jours la moitié de présents. Tantôt l’enfant a faim, tantôt il est malade, mais la vraie
raison, c’est qu’il garde les chèvres, qu’il cherche du bois et de l’eau pour sa mère.
Cela gênerait les parents si l’enfant venait chaque jour à l’école. Il faut dire aussi
qu’il n’existe pas d’amende pour ceux qui laissent leurs enfants faire l’école buissonnière. Enfin la négligence des parents dans l’accomplissement de leurs devoirs
religieux et l’influence du milieu ne sont guère de nature à aider notre action près
des enfants qui s’appliquent volontiers le quod isti et illæ88, mais au rebours des
saints.
Cette année sept succursales, les unes à trois heures, les autres à quatre heures, et
une dernière à neuf heures de la Mission, ont été fondées ou sont en voie de fondation. Plusieurs ont déià des catéchistes qui ont recruté des Batutsi, désireux de savoir
lire et écrire, mais beaucoup moins désireux d’étudier notre sainte religion. « Apprends à lire et à écrire à mes fils, me disait dernièrement un chef, mais ne leur enseigne pas qu’ils ne peuvent avoir qu’une femme ». Espérons que nos catéchistes
« Le sanglier l’a chassé de la forêt et l’annimal cruel l’a dévorée ».
« Le tout petit troupeau ».
« Ce qu’eux et elles (font) » c.-à-d. que les enfants vont faire comme leurs pères et leurs mères : être
négligents ».
86
87
88

156

seront tout à la fois assez zélés et assez prudents pour amener peu à peu leurs
élèves à connaître, estimer et aimer les vérités qui conduisent à la vie éternelle. Chez
les Bahutu, par contre, où la lecture est moins en honneur, on préfère se faire instruire des vérités du salut.
Si la guerre se prolonge, pourrons-nous continuer l’œuvre des succursales ? Les
maisons sont à construire et les catéchistes doivent recevoir au moins une rétribution, si modique soit-elle ; tout cela ne se fera évidemment pas sans fonds.
Avant la guerre on réunissait ici les matériaux pour la reconstruction du poste :
maison d’habitation, église, école. Tout a dû être arrêté; seul le travail à la forêt a
continué et le cher F. Herménégilde nous en a ramené maints gros madriers.
Le blé qui, à deux reprises, nous promettait une belle récolte a été envahi par la
rouille ; nous n’avons même pas recueilli ce que nous avions semé ; l’orge et le
seigle ont réussi. Le café a donné une belle récolte. Le troupeau a été, comme tous
les troupeaux des environs, éprouvé par la maladie.
Les relations avec les chefs ont été bonnes. Ceux qui nous ont permis de construire chez eux nous ont bien bâti quelques huttes, mais ils ont été souvent obligés de
distraire des travailleurs pour le compte du Gouvernement, et nos constructions sont
restées inachevées.
Personnel du poste au 30 juin 1918 : P. Cunrath, supérieur, P. van Heeswijk ;
F. Herménégilde.
Buhonga (Marie-Immaculée)
1° Rapport 1914-1917
Etre missionnaire français et se trouver dans une colonie allemande pendant
une guerre comme celle qui s’est déchaînée sur le monde, est une situation,
disons tout de suite, peu enviable à bien des titres.
La déclaration de la guerre nous trouva occupés à préparer non pas de nouvelles
méthode d’apostolat, dont nous ne sentions pas le besoin, mais à mettre en œuvre de
nouveaux moyens que le développement très lent de la Mission et les circonstances
ne nous avaient pas encore permis d’employer.
Le christianisme se trouvant solidement établi dans les régions immédiatement
environnantes, il devenait possible de songer à étendre l’action de la Mission à
l’extérieur et de rayonner. On pouvait déjà, en effet, trouver dans nos anciens chrétiens un certain nombre de jeunes ménages sérieux, bien instruits et fortement convaincus, qui étaient on ne peut plus aptes à servir d’auxiliaires aux missionnaires
auprès des païens pour étendre le règne de Notre Seigneur.
De plus, les circonstances semblaient favorables et l’on pouvait se lancer de
l’avant sans trop d’aléas. Le Gouvernement lui-même, sans favoriser explicitement
l’œuvre des missionnaires, n’y était pas ouvertement hostile.
En fin juillet 1914, le supérieur de la Mission s’était rendu près de M. le Résident
de l’Urundi pour discuter avec lui la question des succursales. Il y avait eu des tiraillements, mais enfin la réponse permettait d’entreprendre la réalisation du plan fixé.
L’établissement de quatre succursales confiées à des catéchistes et situées dans
un rayon de quatre heures de marche de la Mission avait été décidé. Etablis deux par
157

deux, pour se soutenir mutuellement, les catéchistes auraient été chargés d’instruire
les postulants au baptême, dont l’instruction aurait été complétée par le missionnaire
lui-même lors des visites qui devaient se faire régulièrement dans ces succursales.
L’homme propose et Dieu dispose, nous allions nous en apercevoir de suite.
Rentré le 1er août à la Mission, le Père Supérieur envoyait de suite un confrère relever l’emplacement des futures succursales pour en soumettre le plan à l’approbation
du Gouvernement.
Or, le 4 août, la nouvelle de la déclaration
de la guerre arrivait ici et venait par le fait
bouleverser tous nos projets. Il devenait, en
effet, nécessaire de s’abstenir de tout ce qui
pouvait blesser en quoi que ce soit les susceptibilités des autorités de la colonie. Notre
qualité de catholique et de français suffisait
pour qu’on ne nous trouvât pas facilement
celle de persona grata. En fait, les relations
très correctes et très polies, qui existaient de
part et d’autre entre la Mission et la station
militaire d’Usumbura, pouvaient tromper un
témoin non prévenu. Au fond cependant, il
existait contre les missionnaires catholiques
français une animosité que la guerre allait
rendre apparente aux yeux des plus sceptiques. Nous avons entendu dire, en effet, par
des personnes du Gouvernement bien renseignées, qu’il avait été décidé en haut lieu de
purger la colonie de l’Est Africain Allemand de
UN CATHECHISTE BURUNDAIS
tous les missionnaires français qui s’y trouvaient, et cela avant 1916,
A la première entrevue que le Père Supérieur eut avec le chef de district le 7
août, il n’eut pas l’impression qu’on avait l’intention de le traiter franchement en
ennemi. On nous laissait en effet libres de nos actes comme auparavant ; nous ne
désirions rien de plus.
La situation de la Mission de Buhonga, établie à quelques kilomètres seulement
de la frontière du Congo belge, devait nécessairement nous amener des difficultés au
cas où les belligérants se décideraient à porter la guerre dans la colonie.
Dans les tout premiers jours, cette supposition fut regardée comme impossible.
Sans doute ceux qui la faisaient n’étaient pas au courant des combinaisons du Gouvernement supérieur de la Colonie allemande. Ce n’était pas en vain qu’on avait
accumulé pendant des années des munitions dans la petite place d’Usumbura. Il s’y
trouvait, en effet, au 1er août, avant tout ravitaillement de guerre, pour une seule
compagnie d’askaris (soldats indigènes), la quantité prodigieuse de plus d’un million
de cartouches, sans compter les munitions des mitrailleuses ; il y avait en outre,
avant que tout autre subside fût envoyé, la somme de 200.000 francs dans la caisse
du poste.
Ces précisions nous ont été données par un officier d’Usumbura dans les premiers jours d’août, alors que nous discutions la possibilité d’une guerre dans la co158

lonie allemande. Il est inutile de revenir sur des faits qui établissent, sans la moindre
équivoque, quel est celui des belligérants qui a commencé de violer les frontières du
voisin dans les contrées de l’Afrique équatoriale.
Dans ces conditions, notre situation à proximité immédiate du théâtre des opérations militaires contre le Congo belge devenait tout à fait anormale. Nous restreignîmes nos tournées chez les indigènes et nous avions même décidé de cesser nos
visites dans la propriété de la Mission à Usumbura pour éviter de blesser des susceptibilités surexcitées par les événements.
Toutes ces précautions furent sans effet ; un premier avis venait bientôt nous informer des douceurs que le militarisme allemand nous réservait si nous avions le
malheur de nous occuper en quoi que ce soit des opérations militaires. On nous
menaçait simplement, en propres termes, de faire sauter la Mission et nous avec89.
La menace, j’ose le dire, ne fit qu’exciter notre hilarité. Nous ne savions pas alors ce
qui se passait, à cette même époque, dans le nord de la France et en Belgique. Du
moment que nous ne pouvions rentrer en France pour remplir aux armées notre
devoir de prêtres et de soldats, il ne nous restait qu’à faire l’impossible pour sauver
notre station.
Malgré nos protestations de loyalisme, de nouvelles menaces furent lancées
contre les Français de la Mission de Buhonga. Le 13 octobre enfin, la tolérance
allemande étant épuisée, on intimait l’ordre aux deux missionnaires prêtres français,
ainsi qu’à une religieuse française, de se rendre à Usumbura pour être mis à la disposition de l’autorité militaire qui avait reçu l’ordre de nous évacuer sur Kigoma et
de là sur une destination inconnue. On nous accordait par humanité l’autorisation de
prendre avec nous nos lits de campement, deux valises et quelques casseroles.
C’était peu si la captivité devait durer.
C’est le 18 octobre que nous descendîmes à Usumbura pour nous constituer prisonniers. La Mission de Buhonga se trouvant subitement privée de ses prêtres, on
pria les confrères de la Mission voisine d’envoyer de suite un missionnaire allemand
pour s’occuper de la chrétienté en l’absence des missionnaires emmenés en captivité.
Les missionnaires allemands se trouvant en très petit nombre, on envoya deux
missionnaires hollandais qui furent agréés en qualité de neutres. Par suite de cette
combinaison, la Mission ne fut privée de prêtres que quelques jours seulement.
Ce bouleversement inopiné du personnel n’aurait eu que des inconvénients négligeables s’il ne s’était agi que de la chrétienté proprement dite. Les nouveaux
venus auraient fait connaissance assez facilement et assez rapidement avec les chrétiens. Mais il n’en était plus de même avec les catéchumènes et les postulants. Pour
agir efficacement sur ces derniers et les maintenir dans leurs bonnes résolutions, il
est indispensable de les bien connaître et de savoir leurs difficultés. Ces dernières
sont différentes dans chaque Mission ; elles proviennent du milieu païen, des chefs
indigènes qu’il faut connaître, etc., etc.
La guerre elle-même vint accroître ces difficultés. Un bon nombre de catéchumènes et de postulants au baptême furent réquisitionnés par l’autorité militaire pour
les transports. Depuis le début des hostilités dans la colonie jusque bien après la
89

Cette même menace fut écrite trois fois, officiellement, à l’Administration du Vicariat.

159

conquête par les troupes belges, il fallut lever des milliers de porteurs pour assurer le
ravitaillement des troupes en vivres et en munitions. Si on considère qu’un porteur
ne peut prendre une charge de plus de vingt-cinq kilos on se rendra compte du total
énorme de charges que présente l’entretien d’une force armée qui se trouve à quinze
ou vingt jours de marche de son centre de ravitaillement.
Il est superflu de dire qu’un bon nombre de ces jeunes gens ont disparu et ne reviendront jamais, emmenés à la suite des troupes on ne sait où ; il n’est pas excessif
de dire que le service des transports est celui où la guerre a fait le plus de victimes
au moins dans nos régions.
Par suite de cette mobilisation de tous les jeunes gens valides pour le portage, les
catéchismes et l’école se trouvèrent abandonnés ou peu s’en faut. De là
l’impossibilité d’avoir des baptêmes réguliers comme par le passé. Les quelques
unités qui n’avaient pas eu à souffrir de cette mobilisation, se voyant en si petit
nombre perdirent tout entrain et cessèrent de venir régulièrement à la Mission.
Cet état de choses dura pendant les deux premières années delà guerre jusqu’en
mai 1916. Jusqu’alors Belges et Anglais s’étaient bornés à défendre leurs territoires
et attendaient patiemment l’heure de l’offensive. Elle eut lieu en avril 1916 et fut si
rapide que les troupes allemandes eurent à peine la possibilité de battre en retraite,
talonnées par les troupes belges ; dans leur fuite précipitée, elles ont semé sur tous
les sentiers la plus grande partie de leurs bagages.
La Mission de Buhonga ayant été réquisitionnée par les troupes allemandes pour
servir de magasin de ravitaillement, les missionnaires qui s’y trouvaient furent inculpés à leur tour par les troupes belges d’avoir aidé l’ennemi et d’avoir violé la
neutralité.
Tout le personnel de la Mission (le personnel français ayant été évacué en 1914)
fut transporté à Usumbura pour y être maintenu en surveillance tant que les troupes
allemandes ne seraient pas complètement défaites.
Cependant, pour qu’ils pussent rendre des services aux Missions et qu’ils ne fussent pas trop isolés, l’autorité militaire du territoire d’occupation, au lieu d’envoyer
ces missionnaires dans les camps des « indésirables », autorisa leur transfert dans les
Missions des Pères Blancs du Congo belge, où ils pourraient partager la vie de leurs
confrères sous la surveillance du supérieur de chaque Mission. Quant aux religieuses
on leur permit de rester à la Mission même de Buhonga. Lorsqu’on connaît la mentalité du soldat indigène, on peut facilement se faire une idée de la façon dont les
perquisitions ont été menées et des ennuis que missionnaires et religieuses ont pu
avoir dans leurs pérégrinations.
La bonne Providence cependant se montra douce pour la station de Buhonga qui
traversait cette nouvelle épreuve. Les Pères qui devaient assurer la marche de la
Mission purent arriver assez tôt pour y trouver encore les confrères qui allaient la
quitter, et ainsi elle ne fut pas abandonnée.
D’autre part, comme je l’ai dit, les religieuses, même de nationalité allemande,
ne furent pas autrement inquiétées par l’autorité militaire belge ; il était juste qu’elle
donnât cette preuve de bon sens généreux et large que les Allemands n’avaient pas
su trouver.
Ce nouveau bouleversement dans le personnel de la Mission et les circonstances
pénibles pour tous ceux qui ont accompagné la retraite allemande et la marche
160

triomphale des troupes belges achevèrent de désorganiser ce qui existait encore à
l’état normal dans la marche de la Mission. Un bon nombre d’habitants s’enfuirent
craignant que les troupes belges ne fissent la guerre à la mode sauvage et ne tuassent
indistinctement, hommes, femmes et enfants, afin de pouvoir piller à leur aise. Nos
sauvages, en effet, ne sauraient concevoir la guerre autrement ; il ne saurait y avoir
de victoire réelle, si elle n’est suivie du pillage absolu. Il paraît bien qu’au XXe
siècle ils n’ont pas, eux seuls, le monopole de cette conception de la guerre.
Toutes les Missions du Vicariat ont souffert plus ou moins de la guerre coloniale.
Il est à remarquer en effet, bien que les routes fassent défaut : dans la plus grande
partie du territoire, que les colonnes allemandes et belges se sont servies des Missions comme d’étapes et de buts de leurs mouvements. Elles savaient qu’elles trouveraient dans les régions soumises à l’influence des missionnaires des indigènes plus
abordables que dans les régions où il n’y en avait pas. Elles y trouvaient des facilités
spéciales pour se ravitailler et aussi pour les soins à donner à leurs malades.
Buhonga cependant, par suite de sa position, a souffert plus durement et plus
longtemps que les autres Missions de l’Urundi.
Désormais, espérons-le, nos Missions sont hors danger et si elles ont eu de dures
et de longues souffrances à endurer par suite de la séparation du monde civilisé
provoqué à l’extérieur par le blocus de la colonie et à l’intérieur par les mesures de
l’autorité allemande contre les missionnaires dont la majorité étaient français, ces
souffrances, nous en sommes convaincus, ne resteront pas inutiles : elles porteront
des fruits et aideront à faire mûrir la moisson que l’Eglise nous a confiée.
Personnel en octobre 1917 : P. Tristan, supérieur ; P. Moyse.
P. TRISTAN
2° Rapport 1917-1918
Cette année encore, les épreuves ne nous auront pas manqué. Confiants cependant dans la parole de l’Esprit Saint : qui seminat in lacrymis in exultatione metet 90,
notre courage n’a pas faibli, et nous espérons que, après les tristes heures que nous
avons passées, viendront pour la Mission des heures de paix et de joie ainsi que des
moissons d’âmes.
Après toutes les difficultés que la Mission avait traversées depuis le commencement de la guerre, nous pensions la série close, et, avec l’occupation belge, nous
attendions des temps plus calmes. Il n’en fut rien. L’année s’ouvrait par une épidémie très violente de méningite cérébro-spinale, qui, dans l’espace de deux mois,
nous enlevait le vingtième de la population. Il y eut des huttes où pas un seul indigène ne fut atteint et d’autres dont tous les habitants disparurent.
A la même époque un autre malheur venait nous frapper ; le 5 octobre 1917, à
midi, un incendie se déclarait, qui, en moins de trente cinq minutes, anéantissait
notre jolie église. Une étincelle provenant d’un feu de brousse avait suffi pour provoquer le désastre. Il fut complet, rien ne put être sauvé, hormis la Sainte Réserve.
90

« Qui sème dans les larmes récolte dans la joie ».

161

Bien que n’étant pas la plus grande du Vicariat, notre église avait 30 mètres de
long sur 8 de large ; elle avait été construite avec beaucoup de soins et de goût et
était amoureusement entretenue par les religieuses de la Mission.
Notre malheur serait réparable si le bâtiment seul avait été endommagé ; il suffirait pour cela de quelques aumônes et d’un peu de courage pour reprendre la truelle
du maçon et la hache du charpentier ; Dieu merci, la provision de courage ne fait pas
encore défaut, et, si les aumônes et secours existaient dans la même proportion,
notre église serait vite relevée de ses ruines.
Il est malheureusement des objets que, malgré toute notre bonne volonté et toute
l’ingéniosité dont on peut faire preuve, il nous est impossible de retrouver, ce sont
les vases sacrés, les ornements et autres objets du culte. Plus qu’aucune autre église
du Vicariat, nous possédions, grâce à la générosité de Mgr Sweens et de sa famille,
fondateur de la Mission de Buhonga, des vases sacrés et des ornements qui faisaient
envie aux autres Missions moins richement pourvues. Nous estimons que ces seules
pertes ne s’élèvent pas à moins de vingt mille francs.
L’incendie s’étant déclaré un vendredi, il nous fallait à tout prix improviser une
chapelle pour les offices du dimanche.
Nos chrétiens nous donnèrent, dans ces moments critiques, la mesure de leur attachement à leur église et de leur générosité. J’ai vu des hommes pleurer devant ce
malheur qui les frappait et devant l’impossibilité de rien sauver ; ils ne restèrent pas
inactifs cependant et se mirent de suite à improviser une nouvelle église en roseaux
et bambous où, deux jours après, nous célébrions les offices du dimanche. Nous
agrandîmes dans la suite ce réduit qui nous rappelait l’étable de Bethléem.
Dès le mois de janvier nous nous mettions à l’œuvre pour préparer les matériaux
pour la reconstruction de l’édifice. L’ancienne église étant devenue trop petite pour
le nombre des chrétiens qui ne cesse de s’accroître, nous décidâmes, sur le conseil
de Monseigneur le Vicaire Apostolique, de l’agrandir.
Des terrassements considérables occasionnés par la proximité de la montagne à
laquelle s’accroche notre église ne nous permirent pas de commencer les travaux
avant Pâques.
Actuellement, fin juin, les murs sont déjà à bonne hauteur et nous redoublons
d’ardeur pour achever la mise en place de la toiture avant les pluies qui menacent ;
pour éviter un nouvel incendie nous fabriquons des tuiles depuis le commencement
de l’année.
Voilà l’extraordinaire de cette année ; l’ordinaire est fait des travaux journaliers
de l’apostolat auprès des néophytes et des catéchumènes.
Si le nombre de ceux-ci a quelque peu baissé, la qualité, par contre, y a gagné ; la
grande difficulté provient des bouleversements qui se sont produits dans la population par suite de la guerre et des quantités énormes de porteurs qui ont dû passer des
mois et des mois loin de leur pays et qui sont actuellement rapatriés par les soins du
Gouvernement belge.
La Mission est à peu près rentrée actuellement dans sa marche normale.
Personnel au 1er juillet 1918 : PP. Tristan et Schultz ; F. Polycarpe.

162

Mugéra (Saint-Antoine)
1° Rapport 1914-1917
Personnel. – Au 1er juillet 1914, le personnel de Mugera se composait de trois
missionnaires prêtres : les PP. Bonneau, Huyskens, Zuure. A l’heure actuelle, juillet
1917, seul, le premier reste encore ; les deux autres, après diverses péripéties, sont
dans le Vicariat du Haut-Congo.
Entre temps, plusieurs allées et venues. Les deux missionnaires français de Buhonga, les PP. Tristan et Doumeizel, ayant, en effet, été emmenés prisonniers à Tabora, il fallait les remplacer près de cette chrétienté. Le P. Van der Wée, de Buhoro,
se rendit à Buhonga, mais bientôt il demandait du renfort. Le P. Zuure vola au secours de son compatriote, pensant que son absence ne durerait que quelques jours
dont il profiterait pour faire sa retraite annuelle, mais il nous quittait définitivement
le 2 décembre 1914.
Nous restions donc deux, quand, le 22 du même mois, nous arriva de Rugari le
F. Celse ; dès le 10 janvier suivant, il recevait l’ordre de partir pour Buhoro.
En retour, le 14 janvier, nous voyions arriver à Mugera, le P. Doumeizel, revenu
de Tabora avec le P. Tristan. Il sera des nôtres, tandis que le P. Tristan ira à Buhoro.
En mai 1915, Buhoro est supprimé, faute de personnel, et devient succursale de
Mugéra. De ce fait, nous voyons revenir le F. Celse chez nous.
De plus, la bonne Providence nous envoya bientôt un quatrième Père. L’Italie
ayant déclaré la guerre à l’Autriche, alliée de l’Allemagne, ses sujets devinrent des «
indésirables ». Aussi les Pères italiens, dont plusieurs venaient de quitter l’Urundi
pour les postes des frontières du Kivu, où ils avaient remplacé les Pères français,
durent reprendre leur bâton de voyage. On les expédia sur Tabora, mais en cours de
route, un contre-ordre permit de les garder dans l’Urundi. C’est ainsi que les PP.
Canonica, Périno, Gilli, Giai-Via, arrivèrent à Mugéra ; seul, le P. Périno resta ici.
Nous étions donc cinq confrères : c’était trop beau. La conquête belge fit des
progrès, et le 15 juin 1916, les premières troupes, pourchassant les Allemands, faisaient leur entrée à Mugéra. Dès le 16, nous nous voyions séparés du P. Huyskens,
déclaré prisonnier, et emmené au Congo.
En fin novembre 1916, le P. Périno doit se rendre au Ruanda, pour affaires militaires ; il s’y voit retenu, et est nommé supérieur du Bushiru.
Depuis lors, nous sommes donc à Mugéra, deux Pères et un Frère : les PP. Bonneau et Doumeizel, et le F. Celse.
Chrétienté. – Deux Pères, pour une chrétienté de presque 3000 néophytes (exactement 2882), et de près de 3000 catéchumènes ou postulants, comme c’est peu !
Visiter sérieusement et régulièrement tout ce monde, il ne faut plus y songer ; car,
comme je l’ai dit dans de précédents rapports, nos chrétiens ne forment pas un
groupe compact. Le ministère de la confession nous prend beaucoup de temps ; il y a
les malades à visiter, à administrer, car il faut veiller au plus pressé ; puis, il y a les
catéchismes quotidiens, les classes, etc. Il faut s’occuper des hommes, des femmes,
des jeunes gens, des jeunes filles, des enfants. Il ne faut pas non plus négliger les
païens, qui, somme toute, sont encore ici la base première de la chrétienté, puisque
c’est chez eux qu’elle se recrute. Tout ce monde, grands et petits, vieux et jeunes,

163

s’attend bien à ce que le missionnaire ne se désintéresse pas d’un chacun.
Qu’importe les soins et les attentions qu’on peut avoir pour le voisin ? Le voisin et
lui, ça fait deux. La plupart nous attribueraient facilement, avec le don d’ubiquité,
celui de n’être jamais soumis à la fatigue.
– Pourquoi ne viens-tu plus nous voir, Père ?
– J’étais ailleurs, je ne puis pas être partout î
– Oh ! si tu voulais ! mais tu penses aux autres et tu nous oublies.
– Eh bien ! venez donc chez moi, vous-mêmes.
– Bah, ce n’est pas la même chose, et puis, à la Mission, on ne peut te
voir, il y a trop de monde, et tu vas à droite, à gauche !
– Alors, que voulez-vous que j’y fasse ?
– Oh ! rien, mais si tu voulais, tu viendrais.
Voilà, à chaque instant, ce que l’on vous répète. Les syllogismes ne sont pas le
fort de nos nègres, et les meilleurs raisonnements ne les empêcheront jamais de
conclure d’après le sentiment qu’ils ont dans l’esprit.
Que faire alors ? Laisser dire et tâcher le plus possible de contenter tout le
monde. Malheureusement, malgré la meilleure volonté, on ne peut y arriver.
« Qui nous donnera des ailes ? » dirions-nous volontiers avec le psalmiste. J’ai
souvent envié ces milans, si nombreux ici, qui, perchés sur la cime de la montagne,
se laissent aller tout doucement, et d’un coup d’aile, arrivent à la cime voisine, tandis que moi, pauvre piéton, pour parvenir au même point, je suis obligé de me plonger dans la profondeur d’un ravin qui n’en finit plus, pour remonter ensuite une
pente qui n’en finit pas davantage, et cela au grand dommage de mes souliers, et
souvent de mes pieds. Et si nous avions encore de bons souliers ? Mais, par ce temps
de guerre, et par suite de notre internement forcé, les souliers, même les mauvais,
ont été si raccommodés et par des mains si inexpérimentées qu’ils sont devenus ou
trop vastes, ou trop étroits, ou même, par suite des clous et des pointes qu’on y met
pour maintenir au moins l’extérieur, ils peuvent quelquefois si bien adhérer au pied
qu’on a toutes les peines du monde à s’en séparer.
Mais revenons à notre sujet.
Au commencement de juillet 1914, la statistique accusait 1875 néophytes à Mugéra ; actuellement, ce nombre est monté à 2882. C’est donc un millier de nouveaux
chrétiens, que nous avons régénérés dans les eaux du baptême, pendant ces trois
dernières années.
Quelle note donner à ces chrétiens ? Les appréciations déjà données, les années
précédentes, restent exactes ; le tempérament de nos gens ne changeant guère, il ne
faut pas s’attendre à les voir devenir du jour au lendemain, des hommes nouveaux.
Le Nègre est un grand enfant qui se passe difficilement de tutelle. De temps à autre,
il ne peut guère manquer de faire des écarts. Eh bien, nos chrétiens en sont encore
là ; ils ne suivent pas sans broncher le chemin des commandements de Dieu ; ils y
buttent, font des écarts, glissent et tombent. Nous n’en sommes ni surpris ni découragés en nous rappelant les Instructions de notre Vénéré Fondateur.
Ces pauvres gens n’ont-ils pas été imbus, dès leur enfance, des idées païennes,
n’en ont-ils pas vécu longtemps ? Celles que nous venons leur enseigner sont pour
eux si entièrement neuves. De plus ces idées païennes, qui hier encore, étaient les
leurs, sont toujours celles de leur milieu, ces coutumes qu’ils viennent de quitter font
164

encore loi autour d’eux. Aussi comment vivre dans cette atmosphère de paganisme
et n’en pas ressentir les effets, surtout quand conseils et railleries viennent se mêler
aux exemples ?
Nous craignons surtout le mauvais exemple au point de vue de l’indissolubilité
du mariage ; il est si facile de renvoyer sa femme, et d’en trouver une autre. Cependant jusqu’ici nous n’avons que cinq ménages en situation fausse.
Une autre cause de difficultés, toujours pour les mariages, c’est le lévirat. La
coutume indigène oblige le frère à prendre la femme de son frère mort, même la
femme de son père (non sa mère toutefois), et cela pour ne pas avoir à restituer la
dot. Dans le cas de refus, le frère ou le fils récalcitrant doit quand même nourrir les
veuves, ou s’il refuse encore, ce sera des tracas sans fin ; on pourra même le chasser
de la famille. Donc d’un côté, ennuis de toutes sortes, de l’autre avantage inespéré
de prendre femme sans bourse délier ; tout cela fait réfléchir un jeune homme, qui
par ailleurs aurait bonne volonté. Quand les mœurs chrétiennes seront bien implantées, ces difficultés disparaîtront.
Je pourrais déjà citer bon nombre de cas, où nos jeunes chrétiens ont su vaincre
les instances païennes : la grâce du bon Dieu peut faire et fait des miracles.
Catéchumènes. – Quand parvinrent ici les bruits de la guerre, l’ardeur à se faire
instruire commença à diminuer. Les Européens, disait-on, étaient en train de
s’entretuer, bientôt il n’en resterait plus ; dès lors inutile de se faire instruire de
choses difficiles, mieux vaut garder ses anciennes habitudes.
Maintenant l’ardeur est revenue, et même, dans certains villages, c’est un peu de
l’engouement. Cela ne part pas toujours d’un motif bien surnaturel : on veut faire
comme les autres, et puis ceux qui portent médailles ou chapelets, sont en général
bien vus des soldats belges. Mais l’épreuve des quatre ans de catéchuménat est là
pour éliminer les éléments de moindre valeur : les bons persévèrent, les tièdes se
relâchent et les autres, qui ne savaient pas trop ce qu’ils voulaient, constatant qu’ils
ne retirent à leur point de vue aucun avantage appréciable à suivre les instructions
des missionnaires, ne tardent pas à y renoncer.
Des gens de bonne volonté, il y en a un bon nombre parmi ces catéchumènes.
Pendant six mois et trois fois par semaine, faire huit heures de marche, et quelquefois plus, pour assister au catéchisme, ne manquer que quatre ou cinq réunions, ou
même moins, sur un total de quatre-vingts, et cela par tous les temps, souvent malgré des tracasseries, des railleries de la part de la famille, ce sont bien là des preuves
d’un sérieux désir du baptême. Le jeune homme, la jeune fille qui triomphent de
pareils obstacles donnent ainsi la preuve d’un certain caractère.
Et cependant, ils ne voient pas souvent le missionnaire chez eux, tant à cause de
leur éloignement que de notre petit nombre. Leur persévérance est, après Dieu,
l’œuvre de nos catéchistes. Le zèle de ceux-ci, en effet, a plutôt besoin d’être éclairé
et dirigé que d’être réchauffé, car la patience évangélique n’est pas toujours leur
fort, et parfois ils ont le zèle des Fils du tonnerre. Il faudrait que nous eussions davantage de temps à leur consacrer, et nous aurions alors des auxiliaires qui non seulement ne demanderaient qu’à se dévouer, mais le feraient avec plus de fruit.
Matériel. – La guerre nous a arrêtés dans nos entreprises ; nous n’avons pas encore terminé notre maison, pourtant commencée avant 1914. Nous avons besoin

165

d’une église grande et spacieuse. L’ancienne, vieille de dix ans, est solide, mais elle
est beaucoup trop petite. Et cependant au jour de son inauguration, en voyant tous
nos chrétiens réunis, et l’espace vide qui restait encore, nous nous disions joyeux : «
Il y en a pour longtemps. » Nos Nègres ont pourtant à un haut degré le talent de se
tasser, et là ou 10 Européens auraient à peine où se caser, 25 nègres trouveront
place. Mais, malgré ce tassement, qui du reste ne favorise ni le recueillement ni le
silence, les jours de dimanche, et surtout les grandes fêtes, il y a toujours des chrétiens obligés de stationner hors de l’église. Lorsqu’il fait beau, il n’y a que mi-mal,
mais il en est autrement s’il vient à pleuvoir. De plus nous avons en perspective pour
cette année plus de 40 nouveaux chrétiens.
Il nous faut donc une nouvelle église très grande ; mais quand pourrons-nous
l’avoir ? Car où prendre les ressources nécessaires à sa construction ? Nous voudrions bien nous en procurer sur place, mais comment ? On ne peut songer aux cultures car ici nous sommes sur le rocher et pour planter nos 300 caféiers, il nous a
fallu faire de vraies tranchées avec le pic et la barre à mines. Les pommes de terre
sont d’un rapport trop maigre, car elles poussent dans tout l’Urundi. Le blé est dévoré par la rouille, et c’est à peine si nous avons le quod justum91 pour le SaintSacrifice. Quant aux troupeaux, ils sont plus coûteux que productifs : une vache,
donnant un litre et demi de lait par jour, est ici une bonne vache laitière. Puis, si,
comme cette année, nous avons encore une épidémie, qui détruit le tiers de notre
troupeau, ce dernier sera bientôt réduit à néant.
Mais nos chrétiens ne pourraient-ils nous aider ? Ils ont bonne volonté, mais cela
ne suffit pas. Pour la plupart, on ne peut rien leur demander, en dehors du travail de
leurs bras.
Heureusement la bonne Providence pare toujours les lys des champs, et ses miracles ne comptent plus ; aussi, avec de l’espoir plein le cœur, mais sans nous croiser
les bras, nous attendons le moment où sortira de terre, sur lev Mugéra, une église
spacieuse, où les générations actuelles et futures pourront trouver place pour y chanter les louanges du bon Dieu.
P. HENRI BONNEAU
2° Rapport 1917-1918
Personnel. – Au 1er juillet 1917, le personnel de la Mission de Mugéra se composait de 2 Pères et d’un Frère. Ce nombre s’est maintenu jusqu’au mois de mai
1918, époque où le P. Van der Wee (Antoine), revenu de son exil au Congo, nous a
apporté l’appoint de sa vieille expérience.
Mais, si le nombre est le même, les personnes ont changé. Le P. Doumeizel a
permuté, fin octobre 1917, avec le P. Dufays, économe général du Vicariat. Voici
donc au 1er juillet 1918, les noms des missionnaires de Mugéra : les Pères Bonneau,
Van der Wee Antoine, Dufays, et le F. Celse.
Chrétienté. – La statistique accuse 3523 néophytes. Les rapports précédents ont
tout dit des qualités et des défauts des chrétiens de cette Mission, qui aura bientôt
atteint sa vingtième année d’existence. La situation reste la même. Leur nombre seul
91

« Ce qui est suffissant ».

166

a augmenté. Ils se confessent, communient, les uns souvent, les autres moins.
D’après le nombre des confessions de l’année, les
enfants défalqués (et il y en a), la moyenne est
d’une confession par mois pour chaque chrétien,
et de trois communions par confession. En lisant
ces chiffres on se souviendra qu’une bonne moitié
de nos chrétiens résident à 2, 3, 4 heures et plus
de notre Mission et que pendant une partie de
l’année nous n’étions que deux missionnaires
prêtres.
D’août-septembre, nous eûmes, aux environs
de Mugéra, une épidémie de méningite cérébrospinale. Ne sachant pas au commencement que ce
n’était que du kafindofindo 92 avec complications,
nous ignorions la manière de traiter les malades,
et le fléau causa de terribles ravages. Parmi les
LE F. CELSE (1884-1959)
païens, en certains endroits, ce fut une hécatombe, et nous eûmes en quinze jours 30
morts de chrétiens ; il y eut des cas foudroyants.
Nos chrétiens, pendant ces jours de calamité, vinrent en foule se confesser : en
cinq jours, un seul Père en confessa 1000. Cette affluence au Tribunal de la Pénitence montre leur esprit de foi.
Tous ceux qui sont morts presque subitement, à part trois, notoirement indifférents, avaient pu voir le missionnaire avant de mourir ou s’étaient confessés la
veille. Tous ont vu là un signe de la miséricorde du bon Dieu, leur accordant la grâce
des Sacrements.
Catéchumènes et postulants. – Les catéchumènes continuent d’être réguliers à
venir se faire instruire malgré les corvées auxquelles ils sont soumis, – comme de
juste – de la part de leurs chefs et du Gouvernement, et bien qu’ils n’aient nul espoir
de s’en exempter en venant chez nous.
Les postulants, qui sont instruits à domicile par les catéchistes, se montrent également pleins de bonne volonté ; leur grand nombre fait espérer que dans quelques
années, la Mission de Mugéra aura doublé le chiffre de ses chrétiens.
Ecoles. – Faut-il en parler ? Par suite des circonstances, nous avons été obligés
de ne nous en occuper que d’une façon bien sommaire. D’ordinaire, le recrutement
de nos écoliers est toujours difficile ; aussi, dès lors que les deux Pères ne pouvaient
guère voyager dans les bananeraies, sinon pour la visite des malades, le recrutement
scolaire a dû en souffrir. Du reste nous manquons de livres et de cahiers, et si nos
gens aiment à savoir lire, ils préfèrent apprendre à leur gré, chez eux, avec l’aide du
voisin, sans s’astreindre à assister chaque jour à une classe. Aussi n’avons-nous
guère d’écoliers que dans les succursales.
Desiderata. – Ce chapitre pourrait être long : nous manquons de tant de choses !
Il y aurait des desiderata, et pour le missionnaire, et pour la Mission.
92

« Devine qui je suis ».

167

Pour le missionnaire d’abord, puisque c’est encore lui qui, après Dieu, fait marcher la Mission. C’est, a-t-on dit, un homme de privations, qui se fait à tout,
s’habitue à tout, à la maladie, aux fatigues ; c’est un homme qui ne se plaint pas et
sait faire bonne figure dans les situations les plus pénibles. C’est assez vrai, mais a-til grand mérite à cela ? Il y a deux axiomes qui, dans l’espèce, pourraient nous servir
de réponse : le premier c’est que l’habitude est une seconde nature, et le second est
celui-ci : assueta vilescunt93. Il y a bien un peu des deux dans la vie du missionnaire.
On va dire que je penche vers le deuxième principe, puisque j’ai l’air de me
plaindre. Non, je serai même très mal venu de le faire, quand, dans ces temps de
guerre, l’on admire le courage et la force d’âme de ces soldats, nos frères et autres,
qui souffrent avec héroïsme des dangers de toute sorte au milieu de privations sans
nom.
Je ne me plains donc pas ; je voudrais seulement signaler un fait: c’est que les
vieux missionnaires s’usent, tandis que les jeunes sont décimés, ou n’existent pas.
Dès lors, que faire ? si ce n’est tâcher de conserver le mieux possible ce qui existe.
Or ce qui nous a manqué surtout, cette année, ce sont les remèdes, la quinine par
exemple, si appréciée dans notre Equateur.
Le rapport de l’an dernier signalait, pour Mugéra, le besoin urgent d’une vaste
église. Cette église n’existe encore qu’à l’état de projet, et pour cause. Personne, a
dit la Sagesse Incréée, ne sera assez sot pour commencer à élever une maison, sans
savoir s’il a le suffisant pour parfaire son œuvre. Or, pour édifier notre église, nous
manquons de tout, même des instruments nécessaires ; pas de pics pour aplanir nos
montagnes, pas d’outils pour travailler nos bois ; il y aurait des bras, mais pas
d’argent pour les payer. En attendant des jours meilleurs, nous avons installé une
sorte de tribune de 70 mètres carrés environ. Que saint Antoine, notre patron, nous
trouve les ressources nécessaires pour bâtir un sanctuaire capable de contenir les
Banyamugéra qu’il a convertis !
Ce que nous désirerions encore, ce sont des croix, des chapelets. Nos chrétiens
n’en ont plus et ceux qu’ils fabriquent avec quelques ficelles, ne durent pas longtemps. Assurément ce ne sont pas ces signes extérieurs qui font le chrétien, mais ils
sont cependant un secours pour la dévotion de nos Noirs.
P. BONNEAU
Muyaga (Sacré-Cœur)
1° Rapport 1914-1917
Essayons de jeter un regard en arrière et de nous former une vue d’ensemble sur
les divers événements qui se sont succédé à la Mission de Muyaga pendant les trois
premières années de guerre, qui, pour nous comme pour tant d’autres, ont été des
années de trouble, d’inquiétude et d’angoisse, Pendant les deux premières années, ce
fut le blocus qui nous priva de toutes relations avec les Supérieurs de la Société, les
parents, les amis ; ce fut la limitation de nos mouvements d’allées et venues, dans un
rayon ne dépassant pas dix kilomètres, la continuelle menace d’être arrachés à nos
93

« Ce à quoi on est habitué perd sa valeur». Saint Augustin écrit : « L’habituel devient banal ».

168

Missions et internés ; ce fut enfin le manque de ravitaillement et de ressources nous
condamnant à l’inertie, à la misère même : tout, en un mot, contribuait à nous rendre
la vie lourde, fatigante à l’excès. Aussi quel soupir de soulagement lorsque nous
vîmes, pour la dernière fois, les troupes allemandes défiler devant notre Mission et
se retirer vers Tabora.
Ce fut alors le tour des troupes d’occupation. Des troupes congolaises arrivèrent
chez nous au milieu de juin 1916, puis elles se répandirent dans tout le pays. Une
compagnie s’installa même à la Mission de Muyaga, et y resta trois mois après lesquels elle se fixa à une heure environ de la Mission, dans un camp provisoire où elle
se trouve encore. Pour qui connaît la différence existant entre la vie paisible et patriarcale des peuples de l’Urundi, et celle des peuplades turbulentes et guerrières du
Congo, il sera aisé de comprendre quelle perturbation a produite dans le pays le
passage de ces troupes et surtout la présence permanente d’une compagnie.
Malgré tous ces événements la Mission de Muyaga a continué sa marche en
avant, gagnant toujours du terrain sur le paganisme. Les ressources pour soutenir nos
œuvres commençaient à faire défaut quand tout à coup, au moment même de
l’arrivée des Belges, la Providence vint nous tirer d’embarras. C’est alors, en effet,
que nous avons trouvé des débouchés pour écouler les produits de notre jardin ; c’est
alors aussi que nous avons rencontré des personnes généreuses qui nous ont laissé,
en partant, de larges aumônes pour nos œuvres. Beaucoup de nos chrétiens même
ont profité de ces années de trouble pour s’affermir dans la vertu : ç’a été le cas pour
quelques-unes de nos chrétiennes ; les hommes de leur côté ont dû montrer plus
d’énergie, plus d’esprit de foi pour demeurer fidèles à leurs devoirs religieux. Les
difficultés de toutes sortes ne leur on point manqué pendant tout ce temps : tantôt
c’étaient des corvées pour culture, constructions, percement de routes ; tantôt
c’étaient des corvées pour transports de charges, de munitions ou ravitaillement de
toute espèce ; tantôt même des enrôlements pour escorter les troupes de campagne.
Bref, on n’a guère laissé de répit à nos populations de l’Urundi et aujourd’hui encore, en juillet 1917, on est loin d’être parfaitement rassuré : on’ se dit et on se laisse
dire qu’il y a des troupes de fugitifs allemands qui pourraient revenir vers l’Urundi
et ramener la terreur. Après cet aperçu général, parlons de nos œuvres d’apostolat et
des résultats obtenus. Depuis le mois de juillet 1914 au mois de juillet 1917, le troupeau de fidèles confié à nos soins s’est accru de 1154 unités, parmi lesquelles se
trouvent 711 adultes. Ce sont surtout les succursales qui ont fourni le plus fort contingent de ces recrues, et en particulier la succursale la plus éloignée bâtie à quatre
heures de la Mission chez un prince qui s’appelle Kiraranganya. Nous avons recueilli les prémices de nos travaux le jour des Rameaux de l’année 1916 en donnant le
baptême à 70 catéchumènes. Cette cérémonie coïncidait avec l’inauguration de notre
nouvelle église qui nous avait coûté plus de trois années de travaux. Ce fut donc un
grand jour de fête pour la Mission du Sacré-Cœur de Muyaga. Cette fête fut d’autant
plus douce au cœur des missionnaires qu’ils avaient redouté un moment de ne pas
voir de si tôt l’achèvement de cette église. On leur avait enlevé, en effet, les deux
Frères juste au moment où ils se préparaient à mettre la charpente sur l’édifice. Cependant la Divine Providence vint à notre aide, car nos deux Frères nous revinrent
après quatre mois d’absence. On leur avait accordé une longue permission de trois
mois pour venir à Muyaga terminer cette église qu’ils avaient laissée inachevée.
169

Nous reprîmes donc les travaux avec entrain et, trois mois après, la charpente, le toit,
tout le gros œuvre, était terminé et nous pûmes y faire notre entrée solennelle le jour
de la fête des Rameaux 1916.
Cependant, il faut l’avouer, un sentiment de tristesse se mêlait aux sentiments de
joie qui remplissaient le cœur des missionnaires, car ils auraient désiré voir à leur
côté ceux qui avaient travaillé à la construction de l’édifice comme le P. de Bekker
et le P. Canonica, et surtout nos deux Frères Adelphe et Maurice qui n’avaient rien
épargné pour mener à bonne fin leur grande entreprise.
Aujourd’hui donc, la Mission de Muyaga est dotée d’une belle église : c’est le
qualificatif qu’emploient tous les Européens de passage. Elle mesure 62 mètres de
longueur sur 18 de largeur ; les fondements sont en pierre et le reste en briques
cuites ; le toit est couvert de grosses tuiles romaines ordinaires. Pour soutenir ce toit
il y a deux lignes de 14 colonnes chacune, et ces colonnes mesurent 9 mètres de
hauteur sur 30 cm d’épaisseur ; ce sont d’énormes arbres coupés dans la forêt, apportés d’une distance de quatre heures sur les épaules mêmes de nos Noirs. Le pavé
est formé de carreaux d’argile qu’on a fait cuire au four et qui par leurs multiples
couleurs font penser (avec un peu de bonne volonté !) à d’anciennes mosaïques.
Mais le plus bel ornement de notre église ce sont encore les 2620 fidèles qui s’y
réunissent chaque dimanche et qui, malgré des misères inévitables, sont pour nous
un sujet d’abondantes consolations. Quant aux catéchumènes ils se montrent, eux
aussi, assez dociles à nos instructions. Parmi eux il s’en trouve un surtout que nous
cultivons avec soin et que nous recommandons d’une façon spéciale au Sacré-Cœur
de Jésus : je veux parler du chef Kiraranganya. Maintenant, en effet, il est catéchumène. L’obstacle qui le tenait éloigné de nous a disparu : il a renoncé à la polygamie
et n’a gardé qu’une seule femme avec qui il se fait instruire des vérités de la religion. S’il persévère dans ses bonnes dispositions, et si nous pouvons obtenir dans sa
personne un chrétien véritablement convaincu, militant même, oh alors ! le pays tout
entier aura reçu du Ciel une grande bénédiction, car bon nombre de ses sujets ne
manqueront pas de suivre son exemple !
Cette année nous avons déjà profité de ses bonnes dispositions en fondant dans
son propre pays quatre succursales, ce qui porte à huit le nombre de celles établies
dans ses villages, et comme il faut compter par succursale plusieurs milliers
d’habitants on peut comprendre quelle importance aurait pour le règne de Dieu une
telle conversion !
Je ne parlerai pas des visites que nous avons reçues, surtout pendant ces deux
années 1916-1917 : elles ont été trop nombreuses.
Quant au personnel voici les changements qu’il a subis. Le P. Canonica ayant dû
partir à cause de sa nationalité italienne, il a été remplacé par le P. Moyse venu du
Kisaka. Quelque temps après, nous arrivait cependant un autre Italien dans la personne du P. Gilli. Enfin, au mois d’août 1916, nous perdions les deux Pères Moyse
et Vitoux, et nous restions à deux, le P. Gilli et moi, jusqu’au mois de juin 1917, où
le P. Parmentier est venu nous prêter main forte.
P. LEPORT

170

2° Rapport 1917-1918
Personnel. – Pendant l’année 1917-1918 le personnel de la Mission a subi
quelques modifications. Le P. Parmentier, arrivé ici à la fin de mai 1917, nous quittait au bout de cinq mois. Nous restions donc à deux: le P. Gilli et le P. Leport. Cela
dura jusqu’au 17 mai, date à laquelle le P. Gilli reçut l’ordre de se rendre à la Mission de Kissaka pour y remplacer le P. Ecomard. Quelques jours après, le P. Gilli
faisait ses adieux aux chrétiens de Muyaga en me laissant seul au milieu d’eux.
Heureusement, trois semaines plus tard, m’arrivait un nouveau confrère dans la
personne du P. Huyskens.
Chrétienté. – Malgré cette pénurie de personnel et malgré les troubles extérieurs
qui n’ont point cessé, pendant toute l’année, d’agiter les indigènes de l’Urundi, la
chrétienté de Muyaga a continué de se développer. Nous avons eu le bonheur de
baptiser 170 adultes, parmi lesquels un chef, prince de sang royal, après la conversion duquel nous soupirions depuis longtemps. Nos prières ont enfin été exaucées et
le 24 mars nous avions la douce consolation de le régénérer dans les eaux du baptême ainsi que sa femme, ses cinq enfants, et plusieurs des siens.
Puisse Joseph Kiraranganya – c’est son nom – demeurer docile aux inspirations
divines et fidèle aux engagements de son baptême. Il pourrait alors servir, grandement les intérêts de Dieu, car son influence s’étend bien plus loin que la nôtre : il
possède au moins 80 000 sujets. Cette influence pourrait s’exercer d’une façon
vraiment efficace, car le respect, le culte même, pour l’autorité et pour celui qui en
est investi, reste toujours bien vivace dans le cœur des Barundi.
Nos chrétiens sont-ils fervents ? Dieu seul le sait, mais quand on en voit, par
exemple, résister à des sollicitations et difficultés de tous genres pour garder intact le
trésor de leur foi et de leur vertu, quand on en voit d’autres supporter courageusement les rigueurs d’une famine intense et traîner leur pauvre squelette jusqu’à la
Mission pour venir assister à la messe ou simplement au catéchisme, on peut conclure, me semble-t-il, qu’ils sont vraiment attachés à notre sainte religion.
Le voisinage du poste militaire a causé quelques troubles dans la région, puis la
famine est venue fondre sur toute la population aux mois d’octobre, novembre et
décembre, sans qu’on puisse procurer de véritables secours aux victimes du fléau.
Au mois de janvier et février, il y a eu une accalmie, grâce à la récolte des haricots et
de l’éleusine, mais au mois de mars le spectre de la famine s’est de nouveau dressé
plus terrible ; beaucoup de vieillards et d’enfants n’ont pu résister et sont morts
d’épuisement.
Maintenant, au mois de juillet, on fait la récolte du sorgho, et les plus pauvres,
comme Ruth autrefois, trouvent à glaner chez les plus riches. Par suite, la famine, la
noire famine, a disparu, mais, sans être pessimiste, on peut affirmer qu’elle reparaîtra encore aux mois d’octobre et novembre, car l’abondance n’est entrée que chez
certains privilégiés ; les greniers du plus grand nombre seront vides dans quelques
semaines. Pour prévenir ce fléau nous poussons fortement les gens des environs à
dessécher tous les bas-fonds au moyen de canaux d’écoulement et à y brûler papyrus
et herbes de toutes sortes afin de cultiver sur leurs cendres mêmes, haricots, patates
douces, maïs, éleusine. Tout pousse, en effet, sur cet amas de cendres et d’humus, et
si l’écoulement des eaux est bien aménagé, la récolté est presque sûre, car, dans

171

cette saison sèche, il n’y a point à craindre les fortes averses, la grêle, ou la trop
grande sécheresse, toutes causes qui, à la saison des pluies, endommagent ou ruinent
complètement les cultures. Malgré ces avantages qu’on fait miroiter devant leurs
yeux, les indigènes ne se décident qu’à contrecœur au drainage et à la culture de ces
fertiles marais : c’est que nous avons aux environs de la Mission beaucoup de Batutsi, c’est-à-dire des gens qui donnent tous leurs soins à l’élevage des troupeaux, et
qui, pendant la saison sèche, les conduisent au loin dans des vallées plus ombragées,
plus fraîches et plus herbeuses, où ils aiment à passer des nuits entières en
d’interminables causeries et beuveries. Aussi, quand on vient leur dire de prendre la
pioche, de descendre dans le marais, de s’enfoncer à mi-corps dans une vase gluante
et nauséabonde, ils sont pour ainsi dire scandalisés en pensant que ces travaux sont
indignes d’un Mututsi. Cependant, actuellement, la plupart se sont mis à l’œuvre et
nous espérons que, dans quelques années, tous ces marais qui nous entourent deviendront de magnifiques jardins.
Une autre note caractéristique de la valeur de notre chrétienté, c’est le désir
d’une vie plus parfaite. Pendant cette année, cinq jeunes filles, des meilleures familles, sont venues spontanément se présenter comme postulantes chez les religieuses, après avoir triomphé de la résistance de leurs parents, voire même de leur
fiancé. De même, parmi les jeunes gens, plusieurs sont venus se proposer et demander qu’on les envoie au séminaire. Ces démarches nous ont causé d’autant plus de
joie qu’autrefois on riait et on se moquait de pareilles aspirations, tandis que maintenant on en est édifié.
Que dirai-je à présent du revers de la médaille ? des fautes, des scandales, des
défections même qui se produisent au sein de la chrétienté ? Oui, tout cela existe, et
vient de temps en temps affliger le cœur du missionnaire. Mais pourquoi s’en étonner ? N’est-ce pas toujours l’ivraie au milieu du bon grain ?
Catéchumènes. – Nous n’avons guère eu, cette année, de temps à leur consacrer :
tous nos loisirs ne suffisaient pas pour nous occuper de nos 3000 chrétiens. Nous
avons donc remis aux catéchistes le soin du recrutement, de l’instruction et de
presque toute la formation des catéchumènes. Aussi, comme il fallait s’y attendre,
les résultats ont été inférieurs et nous n’avons plus notre beau catéchuménat
d’autrefois. Cependant nous avons réussi à fonder trois autres succursales, dans
chacune desquelles plus de cent jeunes gens et jeunes filles vont se faire instruire.
Visites. – Elles ont été nombreuses cette année. Tout d’abord le R. P. Classe, Vicaire Général de Mgr Hirth, est venu donner la confirmation à plus de 500 chrétiens.
Puis le R. P. Roussez, Supérieur Régional, nous a apporté lui aussi ses encouragements et ses bons conseils. Enfin nous avons reçu la visite de nombreux officiers et
sous-officiers belges qui tous ont rivalisé d’amabilité et de générosité envers les
missionnaires de Muyaga. Maintenant, depuis que le poste militaire a été transféré
auprès de la Mission de Rugari, nous sommes à peu près rentrés dans notre chère
solitude d’autrefois.

172

Rugari (Notre-Dame du Bon Pasteur)
1° Rapport 1914-1917
Les années de guerre n’ont pas été des années de grand progrès pour la Mission
de Rugari. La population a diminué. Les gens originaires de l’Usui, ou y ayant séjourné, avaient été contraints d’y retourner. Quelques-uns, quand le pays eut changé
de maîtres, revinrent mais c’était en petit nombre. Les dernières saisons n’ont pas
été favorables aux haricots et au sorgho, les principales cultures. Bien que le pays ait
une réputation de fertilité, la disette y règne à peu près constamment. Les indigènes
qui possèdent peu de terrain et de bananiers vont s’établir dans des endroits plus
fortunés. Plusieurs sont morts de faim. Il ne nous était pas possible de soulager ces
malheureux. Les plus forts allaient se louer pour avoir de la nourriture, mais ils ne
cultivaient pas à la maison : l’avenir n’était guère assuré. Il faudrait d’autres cultures ; quelques-unes au moins réussiraient, mais il y a la routine à vaincre. Par suite
de cette famine, des postulants et des catéchumènes ont pu être réellement empêchés
de suivre les catéchismes. D’autres ont été arrêtés par les difficultés de la loi évangélique. Les pratiques superstitieuses sont toujours en honneur, et plusieurs
s’empressent d’y retourner, si toutefois ils ne les avaient jamais abandonnées.
Le nombre des postulants s’accroît de nouveau. La plupart des jeunes qui viennent au catéchisme apprennent à lire ; mais nous n’avons aucune récompense à leur
distribuer, et les enfants païens montrent peu d’ardeur pour un travail sans rémunération.
Les chrétiens ont une conduite satisfaisante. Cependant il faut en excepter trois
qui n’ont pas rempli leur devoir pascal. Les jeunes gens ne vont pas à la Côte, mais
ils restent près des chefs pour en obtenir une vache. Certains y passent plusieurs
semaines sans revenir à la maison. Beaucoup ont perdu leurs parents qui sont morts
païens, sauf un seul : le prosélytisme n’est pas développé.
Personnel au 30 juin 1917 : PP. Roch, Vitoux.
2° Rapport 1917-1918
La disette avait fait émigrer une partie de la population à une distance de trois à
huit heures de notre station. Cette année, la récolte est assez bonne, mais les gens qui
étaient partis ne sont pas encore rentrés. De nouveau les indigènes cultivent pendant
la saison sèche dans les bas-fonds humides ; cela les préserve du désœuvrement
complet et de la pénurie de vivres. Avec l’abondance le pays se repeuplera. Le poste
militaire établi à trois heures d’ici encourage les indigènes à faire de nombreuses
plantations.
Quelques postulants et les catéchumènes sont les seuls à apprendre à lire. Les enfants païens viendraient à l’école assez volontiers s’il y avait une petite récompense,
car c’est un moyen de ne pas travailler à la maison. Cela ne fait l’affaire ni de notre
budget ni des parents. Les catéchumènes, comme les chrétiens et les païens, sont
allés travailler ailleurs pour se procurer de la nourriture, d’où des absences forcées
au catéchisme.
Nos ressources ne nous permettant plus de payer les catéchistes qui allaient visiter les villages, il y a eu moins de baptêmes in extremis. Le recrutement des postu-

173

lants est plus difficile, les indigènes se désintéressant de ce qu’ils ne considèrent pas
comme leur travail. Des chrétiens semblent cacher les membres de leur famille pour
qu’ils ne soient pas invités à venir à l’instruction.
Pour le reste, les chrétiens remplissent leurs devoirs religieux. Cinq cependant ne
pratiquent plus, et quatre ont attendu plusieurs exhortations avant de remplir leur
devoir pascal. Plusieurs hommes et jeunes gens passent une partie de l’année chez
les chefs à l’effet d’obtenir une tête de bétail. Qui ne veut posséder une vache ! Les
chefs ainsi ne sont pas exposés à mépriser les chrétiens qui leur font la cour comme
les autres indigènes.
Personnel au 30juin 1918 : PP. Roch, Périno.
Kanyinya (Notre-Dame de Bon Conseil)94
1° Rapport 1915-1916
Personnel. – Jusqu’à la fin d’avril 1915 la communauté de Kanyinya était composée du P. Oomen, supérieur ; des PP. Déprimoz et Périno. Ce fut au courant de
mai-juin qu’elle subit de profonds changements.
Le 3 mai, le P. Périno reçoit sa nomination pour Murunda, et le 4 au matin il se
met en route pour sa nouvelle destinaton. Le 27 du même mois, le P. Jacquelin vient
de Nyaruhengéri pour le remplacer.
Le 11 juin, c’est le P. Ooment qui doit partir pour Rwaza (Muléra). Il y va pour
prendre la direction de la Mission. Les confrères italiens, PP. Gilli et Canonica qui
s’y trouvaient en compagnie des PP. Donders et Van Baer, ont été faits prisonniers
et conduits sous escorte au fort de la Résidence à Kigari.
Le 17 juin le P. Trémolet arrive de Kigari, et remet au complet la communauté en
attendant la fin des événements.
Le 19 août le P. Canonica, nommé supérieur, arrive après avoir voyagé en prisonnier de guerre pendant deux mois à travers tout le Rwanda et l’Urundi en compagnie des autres Pères italiens.
Le 15 octobre, le P. Déprimoz est nommé professeur au Petit Séminaire ; il quitte
Kanyinya vers la fin du mois se dirigeant sur Kabgayé.
Au 1er janvier 1916 à Kanyinya se trouvent donc les Pères Canonica, Jacquelin et
Trémolet.
Le 10 mars, le P. Giai-Via nous vient de Rugari et reste jusqu’après l’invasion
définitive des troupes belges dans l’Urundi. Le 12 juin appelé à Kabgayé, il quitte
Kanyinya et l’Urundi par la route de Kigari. Il part muni de passeport de M. le Major Roulling, Commandant du 4e Régiment, en résidence ces jours-là mêmes à la
Mission, M. le Major adjoint au P. Giai-Via, le Frère Gilbert qu’il vient de faire
prisonnier dans nos parages et qui doit être emmené à Kigari sous l’escorte d’un
sergent et trois soldats.
Le 1er mars 1917, le P. Arnoux, nous arrive de Kigari, et le P. Jacquelin qui depuis deux ans souffrait d’une dysenterie rebelle à tous les traitements, prend ses
94

Ce rapport a été publié dans le Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou : 1918-1919, in
Rapports Annuels, pp. 347-359.

174

dispositions pour aller consulter le docteur de Kigari. Il nous quitte le 28, et dans la
suite il est obligé de partir pour l’Europe.
A la date du 1er juillet 1917, le personnel du poste se trouve donc être composé
des PP. Canonica, Trémolet, Arnoux.
Chrétienté. – Au 1er juillet 1915 la chrétienté de Kanyinya comptait 1455 néophytes.
De cette date au 1er juillet 1917 nous avons eu 322 baptêmes dont 148 d’adultes.
Ces chiffres ne sont pas élevés, certes, si on les compare à ceux des années précédentes. Voici, brièvement indiquées, les causes principales du manque de progrès
que l’on constate dans le courant de ces deux exercices.
D’abord le changement complet du personnel et sa santé précaire. Puis et surtout
l’occupation militaire de tous les locaux de la Mission, sauf la chapelle et quatre
chambres d’habitation, d’abord par les Allemands, depuis le 10 mai jusqu’au 10
juin, puis par les Belges depuis ce même jour jusqu’au 22 août, date à laquelle le
chef de poste belge loge chez nous, quittant nos locaux, s’installe avec sa garnison et
son personnel à trois minutes à peine des limites de notre propriété et y reste jusqu’au 15 octobre. A ce jour le poste militaire s’éloigna définitivement de la Mission
pour s’installer au Kiziba, montagne à deux bonnes heures d’ici.
Les événements qui ont eu lieu à Kanyinya pendant la période de ces deux occupations ayant influencé beaucoup sur la marche de la chrétienté, il me semble opportun de les rapporter ici tel qu’ils sont relatés dans le diaire de notre poste. On se
rendra mieux compte des difficultés quand on connaîtra un peu plus dans le détail la
vie, les mouvements, les opérations et manœuvres diverses dont notre Mission et
notre propre maison furent le théâtre.
1916. Mai. 8. – Des indigènes de passage nous apprennent que Kigari, la résidence du Ruanda, a été occupée le 6 par des troupes belges.
9. – De nombreuses caravanes de marchands indiens, arabes, baswahili, dirigées
sur Kitéga passent par ici après avoir évacué la ville de Kigari. Plusieurs s’arrêtent et
campent chez nous.
10. – Les caravanes des évacués se succèdent avec femmes, enfants, marchandises. A midi une lettre de M. Ehrenstreiche, secrétaires du Résident de Kitéga, nous
annonce son arrivée prochaine pour réquisitionner les locaux de la Mission ; le personnel de la Résidence de Kigali (Rwanda) en retraite doit venir s’y installer sous
peu.
11. – Des caravanes continuent à passer pendant toute la journée. Nous commençons à évacuer la moitié de notre maison et les dépendances.
12. – M. Ehrenstreiche nous arrive. Il s’installe dans une des chambres libres, fait
appeler le grand chef Muhini et ses fils et leur ordonne de recruter pour demain 600
porteurs et des vivres en abondance. Nous continuons notre déménagement et nous
pouvons nous réserver 4 chambres d’habitation et la cuisine.
13. – On fait avertir le grand Chef Choya, sur la route de Kigari, que lui aussi
doit recruter de nombreux porteurs avec vivres ; ils devront se joindre demain à M.
le Secrétaire et le suivre.
14. – Des porteurs de Muhini arrivent et M. le Secrétaire part en leur compagnie
à la rencontre des arrivants de Kigari. Une première caravane de matériel nous ar-

175

rive ; en tête, escortés de soldats baïonnette au canon, 30 hommes à la chaîne ; ils
portent les caisses du trésor ; suivent une centaine de ballots d’étoffe. On entasse le
tout dans une chambre dont ont remet la clef à M. le trésorier Weïs qui nous arrive
très fatigué.
Dans l’après-midi, arrivée d’une caravane de femmes et de soldats, en tout près
de 500 personnes avec leurs effets ; ils sont accompagnés par un vieux soldat et
plusieurs boys. On les installe dans nos hangars à tuiles. Puis, de nouvelles charges,
une autre centaine : tout est remisé dans des chambres ; les porteurs gens de Choya
sont payés et rentrent chez eux. M. Weïs s’installe lui aussi.
15. – Pendant que nous continuons à évacuer les locaux et dépendances, les caravanes de matériel de toute sorte arrivent sans discontinuer jusqu’au soir. On loge
le tout dans notre cour intérieure, d’abord sous les barazas et l’on commence à entasser sous un manguier. Le Chef Muhini est sur la route et continue l’envoie de
porteurs qui vont rejoindre M. le Secrétaire à deux journées de marche.
16. – Les autres Grands Chefs des alentours sont convoqués, tous doivent amener des hommes et fournir des vivres.
17. – On construit devant notre maison un hangar pour loger boys et sentinelles :
ce sera le corps de garde. Des caravanes arrivent toute la journée.
18. – Des charges, et puis des charges, et encore des charges. Enfin vers
11 heures, c’est M. le Résident Versh, avec son secrétaire M. Pappe, accompagné de
M. Ehrentreiche qui arrivent et s’installent.
Dans la soirée, le troupeau de la Résidence, 207 têtes de bétail, vient encombrer
nos allées ; ou le confie tout de suite à la garde d’un sous-chef voisin.
19. – Un courrier venant de l’arrière-garde encore au loin avertit M. le Résident
que des troupes belges venant de Kigari à sa poursuite, s’apprêtent à passer le Kanyaru.
Des ordres sont aussitôt donnés aux Grands Chefs présents pour avoir des porteurs le jour-même. Vers le soir, M. le Trésorier et M. le Secrétaire organisent une
forte caravane et le trésor est immédiatement emporté.
20. – Des porteurs en masse sont là de bonne heure et l’évacuation de Kanyinya
par le Résidence recommence, continue et s’achève en quelques heures. Près de
1500 charges repartent bien plus vite qu’elles ne sont arrivées. Restent M. le Résident et M. le Secrétaire attendant des porteurs, vers midi nous faisons nos adieux à
ces Messieurs qui peuvent eux aussi poursuivre la route de Kitéga, et le calme
s’étant fait nous pouvons confesser tranquillement toute l’après-midi.
21. Dimanche. – Le matin les offices se font comme à l’ordinaire avec nombreuses assistance de nos chrétiens.
Le soir, une lettre d’un sous-officier allemand de garde à la Kanyaru au gué
d’Issavi et dont nous ignorons la présente, nous demande des renseignements que
nous ignorons sur les forces belges, et en même temps nous prie de lui envoyer
quelques vivres.
22. – A 9 heures du matin l’arrière-garde chargée de couvrir la retraite de la Résidence et de surveiller l’approche des Belges vient s’installer sous un de nos hangars et poste aussitôt des sentinelles autour de la Mission.
23. – Deux sous-officiers et une douzaine de soldats allemands de la colonne
Wintgens en déroute dans le Rwanda viennent se perdre ici ; ils cherchent un guide
176

pour rejoindre leur commandant qui doit être dans les alentours de Rubura à trois
jours à l’ouest.
A 8 heures du soir, après souper, nous arrive inopinément le P. Schumacher ; il est envoyé ici pour nous aider dans les relations avec ces Messieurs de
la Résidence qu’il croit trouver encore à Kanyinya.
24. – Encore deux autres sous-officiers avec une dizaine de soldats en débandade ; après avoir erré plusieurs jours dans la brousse et les marais, ils arrivent ici
bien fatigués et affamés ; ils se joignent à l’arrière-garde installée chez nous.
25. – Le matin après la Messe, des indigènes nous annoncent que de fortes patrouilles belges avancent avec précaution dans la direction de la Mission ; elles seraient déjà sur la colline en face, à une demi-heure. Un petit billet passé entre les
sentinelles qui nous surveillent, nous parvient. C’est M. Herrion le commandant de
la compagnie qui nous avertit de nous tenir prudemment retirés dans nos maisons,
une escarmouche chez nous étant possible.
De fait, vers 9 heures des coups de fusil se font entendre ; les deux patrouilles,
belge et allemande, se sont vues ; puis une fusillade plus nourrie met l’épouvante
dans la population environnante. Femmes et enfants en grand nombre viennent se
réfugier dans notre cour intérieure. Une demi heure plus tard, les premiers soldats
belges précédés d’un sergent font leur apparition dans la cour devant notre maison,
pendant que d’autres continuent la poursuite dans les bois d’eucalyptus et nos bananeraies. A 10 heures, le Lieutenant Wagner, Commandant de premier peloton
d’avant-garde met pied à terre chez nous et peu après nous recevons M. le Commandant Herrion avec 6 autres Européens et le gros de la compagnie. Nous sommes
heureux de dîner avec les 8 premiers Belges qui prennent logement dans notre maison. Les soldats dressent leurs tentes tout autour dans les allées et chemins qui nous
entourent.
26. – Des patrouilles belges sont envoyées dans tours les directions à une distance de deux et trois heures ; M. le Commandant permet gracieusement au
P. Schumacher de rentrer tout seul au Rwanda pour aller se présenter à M. le
Colonel à Nyanza.
27. – Les compagnies belges, ayant reçu l’ordre de rebrousser chemin, lèvent le
camp et se retirent dans la direction d’où elles sont venues. Le P. Schumacher lui
aussi part dans la direction d’Isavi.
28. – Un Allemand avec un grade et un soldat noir viennent en reconnaissance,
déjeunent chez nous et repartent aussitôt.
29. – Le matin, de très bonne heure, une patrouille de 20 à 25 soldats allemands
avec un Européen passe à côté de la Mission, se dirigeant vers la colline où ont
campé hier les Belges.
30. – A midi on nous annonce l’approche d’une forte patrouille allemande venant
de l’ouest, et à 1 heure le F. Gilbert mobilisé au Rwanda depuis le début de la guerre
nous arrive le premier ; il est suivi par un Lieutenant et deux autres Européens,
60 soldats et 80 porteurs et boys. Tout ce monde s’installe sous nos hangars.
31. – Le F. Gilbert est envoyé en reconnaissance vers l’est avec une dizaine de
soldats.

177

Juin. 1er. – Fête de l’Ascension. Toutes ces allées et venues, arrivées et départs
de soldats et d’Européens agités, nous empêchent de solenniser la fête. Très peu de
chrétiens osent venir aux offices.
M. le Lieutenant avec tout son monde va s’installer sur une hauteur dominant la
Mission, puis dans la soirée lève le camp et va pour la nuit à trois quatres d’heure
plus loin vers le sud.
2. – Le Lieutenant avec sa mitrailleuse s’éloigne encore d’une heure et va établir
son camp à notre succursale de Kasura.
3. – Excursion du Lieutenant de Kasura à notre autre succursale de Muramba à
l’est de la Mission.
4. – Retour du Lieutenant de Muramba à Kasura en passant par Kanyinya, et retour à Kanyinya du F. Gilbert revenant de patrouille ; il est très fatigué.
5. – Un gradé et 5 soldats viennent chercher des nouvelles du Frère et retournent
avec lui auprès du Lieutenant.
A 1 heure on annonce l’approche des troupes belges dirigées sur Kanyinya vendant de Muramba. Vers deux heures le Lieutenant Licot arrive tranquille chez nous
avec une patrouille de 17 tirailleurs plus 35 porteurs. Il installe son monde sous le
hangar que viennent de quitter les Allemands. La nuit est calme, seuls des espions
rôdent.
6. – De bonne heure on nous avertit que le Lieutenant allemand avec sa mitrailleuse et ses soldats sont partis de Kasura et se sont dirigés sur Kanyinya ; on expose
la situation au Lieutenant Licot logé chez nous, et il juge prudent de lever le camp
tout de suite. Vers 10 heures il quitte la Mission et part dans la direction du gué
d’Issavi.
A 11 heures, un gradé et trois soldats belges arrivent en coup de vent ; ils sont
porteurs de lettres pour le Major Roulling, qui est on ne sait où et pour le Lieutenant
qui vient de partir. Les soldats allemands rôdent aussi dans le voisinage. On indique
aux Belges la route suivie par leur lieutenant ; ils s’y engagent aussitôt ; une demi-heure après ils reviennent, car ils ont été vus par les Allemands qui s’apprêtaient
à les faire prisonniers. Sans s’arrêter un instant ils retournent vers leur bataillon
campé, nous disent-il, à trois heures à l’est.
7. – Le Lieutenant et toute sa patrouille allemande sont de nouveau chez nous à
midi ; ils dînent et, vers trois heures, nous laissant sous la menace de nous emmener
à Tabora, s’ils aperçoivent que nous sommes d’intelligence avec l’ennemi, ils repartent pour camper à un quart d’heure sur une hauteur. Des sentinelles restent en vedette.
8. – Le Lieutenant circule dans toutes les directions et vers 10 h. le sous-officier
allemand Hermanne revient loger chez nous avec 12 soldats.
9. – M. Hermann, laissant des sentinelles aux coins de notre établissement, va
explorer la direction est. Vers 10 heures nous apercevons descendant la colline à
l’est des premières patrouilles belges ; les quatre sentinelles filent aussitôt vers le
sud se dirigeant sur Kasura et les patrouilles belges arrivent bientôt à la Mission
suivies de près par plusieurs compagnies avec M. le Commandant Pawels, de nombreux officiers et des caravanes de porteurs. On nous demande s’il sera possible de
trouver des vivres pour 3000 hommes. Du côté ouest arrivent aussi les compagnies

178

de M. le Major Roulling. Tous les habitants des alentours se sont réfugiés dans la
brousse. Notre maison et nos dépendances sont occupées.
19 (sic). – M. le Major Roulling arrive vers midi avec son état-major. Le P. Verbèke est avec lui, le F. Gilbert aussi, mais comme prisonnier de guerre.
11. – Dimanche de la Pentecôte. De nouvelles troupes arrivent avec des masses
de porteurs, puis de l’artillerie traînée par une cinquantaine de mulets.
Malgré la solennité de la fête, nous ne chantons pas de messe. Aucun chrétien
n’ose s’aventurer au milieu de tous ces militaires. Aux messes basses que nous célébrons aux heures ordinaires aissistent à peine quelques officiers belges et quelques
soldats noirs.
Une lettre du P. Classe appelle à Kabgayé le P. Giai-Via.
Le Grand Chef des environs vient offrir en cadeau six gros taureaux et beaucoup
de vivres.
12. – Le P. Giai-Via muni de passeport par M. le Major prend la route de Kigari ;
il y accompagne le F. Gilbert qui doit s’y rendre lui aussi, escorté d’un sergent et de
trois soldats.
13. – Courriers sur courriers pour M. le Major. D’autres Européens avec des sections d’artillerie, etc., arrivent toute la journée, d’autres parmi les premiers arrivés
avant-hier, reprennent la route de la Mission de Rugari et d’autres se dirigent vers le
sud sur Kitéga en passant par Kasura.
Jusqu’à la fin du mois de juillet nous enregistrons chaque jour de nouvelles arrivées et de nouveaux départs.
Un calme relatif s’établit dans le courant du mois d’août, un nouveau Chef de
poste arrive dans la personne de M. Mertens ; l’ancien part pour aller rejoindre son
unité près de Tabora. Les locaux de la Mission sont évacués par M. Mertens qui va
s’installer avec sa garnison à la limite de notre propriété. Il y reste jusqu’au
15 octobre.
En ces jours si tourmentés, peu nombreuses sont les assistances à la messe, aux
instructions, aux catéchismes des catéchumènes. Tout est presque arrêté pendant
près de six mois.
Aux premiers jours d’octobre nous pûmes essayer de réorganiser toutes nos
œuvres. Dieu aidant, nous réussîmes à reconstituer notre catéchuménat bien diminué
par des réquisitions de porteurs, et à Noël nous eûmes la consolation de recommencer nos séries de baptêmes avec un groupe de 37 catéchumènes, 13 garçons et
24 filles.
Le poste militaire continua durant toute l’année 1917 de réquisitionner vivres et
porteurs aux chefs voisins.
Pendant toute cette pénible période nous n’avons cessé de nous occuper autant
que possible des ouailles qui n’avaient pas été dispersées, je veux dire des vieillards,
des femmes, des jeunes gens et des enfants. Cette partie de notre chrétienté, nous
pouvons le dire en toute vérité, nous consola par une ferveur plus grande et par la
bonne volonté qu’elle montra pour assister aux offices, aux instructions et pour
recevoir les sacrements.
De juillet 1914 à juillet 1915, nous avons enregistré 36 753 communions et
15 802 confessions.

179

De juillet 1915 à juillet 1916, malgré le trouble apporté par l’occupation militaire, et les réquisitions de porteurs, nous avons compté 30 276 communions et 14
563 confessions.
Le R.P. Classe, ayant enfin pu entreprendre le voyage de visite canonique aux
postes de l’Urundi, nous arrive le 20 mai 1917.
Depuis le 24 juin 1914, il n’y avait plus eu d’administration solennelle du sacrement de Confirmation. Aussi les confirmands furent au nombre de 282.
Matériel. – Au 1er juillet 1915 nous n’avions de convenable que notre maison
d’habitation. Un immense hangar de 50 mètres de long sur 10 de large venait d’être
achevé et appropriés au service du culte : c’est ce que nous appelons encore actuellement notre église, elle pourra durer encore trois ou quatre ans. L’ancienne chapelle, vieille construction qu’on faisait servir de salle de catéchisme et d’école, menace ruine ; on n’ose plus y rentrer. Pendant ces deux années nous avons été obligés
de faire les catéchismes et les classes aux catéchumènes en plein air, sous les eucalyptus.
Cela avait son charme pendant certaines heures de la journée et à certaine
époques de l’année, mais le plus souvent, le soleil ardent, le vent impétueux, les
pluies, etc., rendaient ces séances pénibles et parfois impossibles.
Nous avons donc profité de nos excellentes relations avec les Grands Chefs
et les populations avoisinantes pour réunir chaque jour un bon nombre
d’ouvriers. Cela nous a permis de démolir et de raser toutes les constructions menaçant ruine, puis de relever en pierres et briques cuites tout un corps de bâtiment de
45 mètres de long sur 15 de large et de le couvrir en tuiles. Dans ce corps de bâtiment, nous avons du côté extérieur cinq vastes salles pour les catéchumènes et enfants de la communion, plus une chambre servant de dispensaire. Du côté intérieur
se trouvent la menuiserie, la chambre du chef des travaux et plusieurs autres magasins. Nous avons encore construit un hangar pour les scieurs, et une cuisine avec
dépen[danc]e.
La bonne volonté d’un Grand Chef nous a permis d’avoir cette année 1916,
une très belle récolte de blé. L’arrivée des troupes belges nous a trouvés aussi en
mesure de pouvoir fournir à un grand nombre d’Européens de passage de la farine
de sarrasin et des pommes de terre. En 1917 la récolte de froment a été moins
bonne ; nos chrétiens que nous avions priés de nous aider en ces temps difficiles
nous ont fourni le froment nécessaire à la confection des hosties. L’orge, le seigle et
le sarrasin ont suffit à nous assurer notre pain quotidien.
Notre contrée ayant été favorisée de pluies abondantes, les cultures indigènes :
haricots, sorgho, patates, petits poids, etc., ont réussi à merveille. A l’encontre du
Ruanda où l’on criait famine, chez nous c’était l’abondance. Cela nous a permis
d’acheter et d’expédier à Kabgayé 22 tonnes de vivres pour la nourriture des
séminaristes.
Relations avec les autorités européennes. – Comme on a pu le voir nous avons
eu affaire, lors de l’invasion, aux autorités allemandes et belges.
Notre-Dame de Bon Conseil notre patronne, nous a toujours protéges, et parfois
dans des circonstances bien délicates.

180

Depuis l’occupation belge, les relations de la Mission avec les Résidents et chefs
de Poste qui se sont succédé dans notre Urundi et notre District de Kanyinya, ont
toujours été des meilleures, Dieu aidant, nous espérons qu’elles se maintiendront
telles.
Personnel au 1er juillet 1917 : P. Canonica, supérieur, P. Trémolet, P. Arnoux.
P. CANONICA
2° Rapport 1917-1919
Chrétienté. – La plupart des chrétiens qui avaient été emmenés comme porteurs
ou comme boys au moment de l’arrivée des troupes belges dans l’Urundi, sont rentrés petit à petit dans leurs foyers.
Malgré le calme relatif dont nous avons joui pendant ces deux années, notre
chrétienté ne s’est augmentée que de 349 unités, soit 116 adultes et 233 de néophytes.
Eprouvée des années précédentes, notre chrétienté l’a été bien plus encore par les
épidémies, qui se sont succédé presque sans répit.
Ç’a été d’abord la méningite cérébro-spinale, qui nous est venue de Tabora avec
les milliers de porteurs rentrant dans l’Urundi.
Au mois d’octobre 1917 déjà on nous la signalait à 10 ou 12 heures à l’ouest de
notre poste. Au commencement de novembre elle se rapprochait encore et plusieurs
cas suivis de mort furent constatés sur les collines voisines de la nôtre. Le 8, pendant
la retraite commune prêchée ici par le R.P Supérieur Régional [Roussez], un de nos
chrétiens, le premier, fut atteint et terrassé en quelques heures.
Depuis cette date, la maladie fit rage autour de nous pendant plusieurs mois, et
l’on ne connaîtra jamais le nombre des victimes qui y succombèrent. Au 26 juin
nous comptions 59 décès parmi nos chrétiens.
De nombreux cas étaient foudroyants, d’où grande difficulté de procurer à nos
chrétiens les secours des derniers sacrements. Des gens nous quittaient le soir, en
pleine santé, sans le moindre signe de malaise, et le lendemain matin on venait nous
prier de réciter les dernières prières sur leur cadavre.
Beaucoup d’autres, atteints moins gravement, s’en tirèrent tant bien que mal, les
uns demeurant muets, les autres sourds ou aveuglés, les uns pour un temps et plusieurs pour toujours.
Pour nous conformer aux instructions reçues de M. le Dr Vermersh, Directeur du
Service Médical de l’Urundi, nous dûmes pendant quelque temps éviter tout attroupement à la Mission.
Les catéchismes et les classes furent suspendus, et pendant plusieurs dimanches
nous célébrâmes la Sainte Messe en dehors de l’église.
La méningite sévissait encore, que la variole éclatait à son tour. Heureusement à
peu près tous les indigènes des alentours les plus immédiats avaient été vaccinés, et
à plusieurs reprises, depuis bien longtemps. Dès que la nouvelle épidémie fut connue
à la résidence M. le Docteur nous envoya son infirmier. Celui-ci séjourna à la Mission et en trois jours il put vacciner près de 4000 personnes. A son départ il nous
laissa un millier de doses, et plus tard nous en reçûmes 2000 autres, mais il nous en

181

aurait fallu de 15 à 20 000 pour vacciner tous ceux qui se présentaient spontanément
à nous. Grâce à Dieu pas un de nos chrétiens ne fut atteint par ce fléau.
Une troisième épidémie suivit de bien près les deux premières. La grippe fit ici
son apparition au commencement de mars 1918. En mars 1919, dans le rayon d’une
heure autour du poste, nous pouvions compter les noms de 479 victimes, dont 81
chrétiens. Daigne le Ciel nous préserver de nouveaux fléaux et accorder enfin à nos
pauvres populations la tranquillité nécessaire pour reprendre courage, se remettre
aux cultures, et revenir comme jadis apprendre à connaître, aimer et servir le véritable Maître de la vie et de la mort.
Au milieu de toutes ces épreuves, bon nombre de nos chrétiens ont eu à lutter
fortement contre des sollicitations parfois pressantes de parents et amis leur demandant d’avoir recours à des pratiques superstitieuses. Nous eûmes la grande consolation de constater que beaucoup résistèrent vaillamment, et n’eurent recours qu’à
Dieu seul et à sa Divine Mère.
Malheureusement, pourquoi le taire ? il y en eut aussi de plus faibles. Oublieux
des promesses faites à leur baptême ils reprirent pour un temps leurs amulettes,
firent des offrandes aux esprits des ancêtres et participèrent aux grandes cérémonies
païennes du Kubandwa.
Pauvres Nègres ! il faut ajouter aussi que, le danger passé, sitôt qu’ils sont tant
soit peu remis de leur maladie, se rappelant qu’ils sont chrétiens, ils se trouvent tout
confus d’avoir ainsi cédé aux instigations de leurs proches.
Ils tiennent alors à revenir bientôt auprès du prêtre pour lui dire leur faiblesse et
demander pardon. « Je souffrais beaucoup ; je n’avais plus mon esprit, je ne savais
plus trop ce que l’on faisait de moi ; je ne comprenais plus très bien ce que l’on me
demandait ; j’étais assiégé, assailli par une foule de parents et de voisins ; ils m’ont
trompé ; je me suis oublié ; j’ai été vaincu. Maintenant, Père, fais-moi miséricorde,
prie Dieu et Marie d’avoir pitié de moi ; je t’assure que je ne veux plus retomber, et,
avec le secours du Ciel, je ne serai plus vaincu ! »
Il y en a aussi, mais grâce à Dieu c’est la minime partie, qui après leur chute,
fuient le missionnaire, se cachent, restent introuvables.
Pour ceux-là on prie et on fait prier, surtout aux réunions des premiers vendredis
du mois où nous voyons notre pauvre église se remplir à peu près comme les dimanches. De plus en plus nombreux sont ceux qui répondent à l’invitation du Sauveur en s’approchant ce jour-là de la Table Sainte.
C’est bien un miracle de miséricorde que le Sacré-Cœur a daigné opérer cette
année même, au mois de juin, en faveur d’un certain Yakana, neveu de notre Grand
Chef Muhuni et chef lui-même de l’une des collines les plus belles et les plus peuplées de nos environs.
Ce Yakana avait grandi dans le crime. Les victimes de sa lance ou de son sabre
ne se comptaient plus. Dénoncé aux autorités allemandes, il avait été jugé et condamné à cinq ans de chaîne. Sa peine finie, il revint dans ses terres et recommença
une nouvelle série de meurtres. De plus il nourrissait contre la Mission une haine
ouverte et qu’il aurait bien voulu assouvir au moment de l’arrivée des troupes belges
dans l’Urundi. Il espérait voir tous les Pères emmenés, comme partout alors on le
disait, par les Allemands en retraite. Aussi Yakana, avec une bande assez nombreuse, se tenait non loin de la Mission, prêt à saccager et à piller tout ce que les
182

Pères auraient dû abandonner. Grâce à Dieu, les Allemands partirent, les Belges
arrivèrent, les Pères ne quittèrent point Kanyinya, et Yakana déçu rentra chez lui.
Pendant l’occupation belge, le malheureux continua ses méfaits, mais ceux-ci furent bientôt connus par le chef de poste installé dans notre région qui entreprit contre
lui des poursuites. Pris et enchaîné Yakana réussit, après un mois à s’évader dans la
brousse.
Trois mois plus tard, retombé aux mains de la justice, il fut traduit en jugement,
convaincu de meurtre et condamné à la pendaison. En route pour le Résidence de
Kitéga où il devait subir le dernier supplice, il passa à la Mission, sous bonne escorte, et y séjourna. La veille de son exécution, la grâce divine le toucha ; il se souvint des grandes vérités qu’il avait entendues en fréquentant autrefois les Pères et les
chrétiens. Il demanda au juge de lui accorder de pouvoir s’entretenir avec un Père de
la Mission de Mugéra, ne voulant pas, disait-il, mourir en païen.
On fit droit à sa requête et, à défaut d’un Père, Yakana, tout heureux, reçut un catéchiste auquel il assura qu’il ne désirait plus autre chose que de recevoir le baptême
et de mourir en chrétien pour aller au Ciel. Il écouta docilement les recommandations du catéchiste, fit un acte de foi à toutes les vérités qui lui étaient exposées,
confessa et détesta toutes ses crimes et reçut le baptême.
Le lendemain matin il était exécuté. Nous espérons que ce nouveau Dismas
n’oubliera pas de prier au Ciel pour le salut de tous ses compatriotes.
Matériel. – Pendant l’été 1918 nous avons pu mener à bonne fin la construction
d’un mur d’enceinte en pierre, entourant environ 10 000 mètres carrés de terrain
attendant à notre maison. Les fruits de notre verger : mangues, papayers, ananas,
figues, pêches, prunes, oranges, citrons, grenades, nèfles, etc., ainsi que nos autres
cultures sont ainsi à l’abri des négrillons espiègles et maraudeurs. Il sera plus difficile de nous défendre contre les oiseaux.
Il ne nous manque qu’une nouvelle église, assez vaste pour y réunir nos 1872
chrétiens, car le grand hangar provisoire qui les abrite a fait son temps.
Tous nos soucis et nos soins vont donc naturellement à la préparation des matériaux nécessaires à cette construction.
Quand il plaira à la Providence de nous envoyer des Frères, ils seront heureux de
trouver à Kanyinya avec une bonne réserve de briques et de tuiles cuites, une petite
équipe d’une quinzaine de maçon choisis parmi nos chrétiens, et qui ont déjà travaillé à des constructions en pierres ou en briques. Plusieurs même, familiarisées avec le
fil à plomb et le niveau d’eau, sont assez adroits pour poser avec assez de précision
un cintre et construire par-dessus une arcade régulière.
Que notre Divine Patronne, Notre-Dame du Bon Conseil, daigne maintenant inspirer à quelques âmes généreuses la bonne pensée de nous venir en aide, et ses enfants de Kanyinya seront heureux et fiers de prêter leurs têtes, leurs bras et leurs
jambes pour lui élever un sanctuaire moins indigne d’Elle.
Personnel. – Durant ces deux années il n’y avait pas eu d’autre changement que
celui du P. Trémolet. Les docteurs qu’il consulta à Kigoma lui conseillèrent le repos
et les soins de spécialistes qu’il ne pouvait trouver qu’en Europe.
Le 5 mars, notre cher confrère quitta Kanyinya où il avait travaillé pendant trois
années.

183

Au 1er juillet 1919 le personnel se compose des PP. Canonica, Launay et Arnoux.
P. CANONICA

* Version du rapport publié dans la revue Missions d’Afrique95
RAPPORT GENERAL DU R. P. CLASSE
1917-1918
Au 30 juin 1918, le Vicariat du Kivou compte 22 536 néophytes. C’est à peu près le
même chiffre que l’an dernier.
Les missionnaires ont cependant conféré le
saint Baptême à 1426 adultes et à 1220 enfants de
néophytes, sans parler de 4205 indigènes régénérés
au lit de mort, au cours du présent Exercice ; mais
cette augmentation a été absorbée par les épidémies
et la famine qui ont tour à tour désolé chacune de
nos stations. Entrons dans quelques détails :
Nyundo, au nord-est du lac Kivou, qui comptait
plus de 4000 chrétiens, en a vu disparaître les trois
quarts. Cette petite province du Bugoyé, appelée
le jardin du Ruanda, et riche de 110 000 habitants, d’après un recensement d’avant-guerre, est
devenue comme un désert où paissent les troupeaux
et circulent les grands fauves.
Chaque jour nous y avons nourri des centaines
d’affamés, soigné autant et plus de malades, distribué des semences ou des instruments de culture,
relevé les courages abattus ; et si la ruine n’a pas
été plus grande, il faut bien reconnaître que le
dévouement des Pères de cette Station y a été pour
LE GENERAL MALFEYT (1862-1924)
quelque chose, comme en fait foi la lettre suivante que m’adressait à cette occasion, en octobre 1917, M. le Commandant supérieur du territoire occupé :
« Mon Révérend Père,
J’ai l’honneur de porter a votre connaissance que M. le Général Malfeyt, HautCommissaire royal dans les territoires de l’Est-Africain allemand occupés par la Belgique, a bien voulu, par télégramme du 11 octobre 1917, marquer toute sa satisfaction
pour les résultats déjà obtenus au Bugoyé dans notre lutte contre la disette, et me charge
de remercier la Mission de Nyundo du précieux concours qu’elle nous apporte. Ce
m’est, mon Révérend Père, un bien vif plaisir de pouvoir vous transmettre ce message,
et vous prier d’en faire part aux Pères de Nyundo, qui, par leurs efforts et leur action
efficace dans la situation du Bugoyé, ont bien mérité le témoignage de satisfaction et de
reconnaissance qui leur est adressé par le chef du Gouvernement d’Occupation. Je suis
heureux pour ma part de pouvoir constater une fois de plus à cette occasion que tous les
efforts se rencontrent et se coalisent chaque fois qu’il s’agit des intérêts primordiaux de
la civilisation et de l’humanité.
Veuillez agréer, etc.
Le Commandant supérieur, Colonel Stevens ».
95

L. CLASSE, « Extrait du Rapport annuel pour le Vicariat Apostolique du Kivou : 1917-1918 », in
Missions d’Afrique, Juillet-Août 1919, N° 256, pp.100-104.

184

Dans plusieurs autres stations du Ruanda Ruaza, Murunda, Bushiru, Rulindo, Kabgayé),
même pitié, quoique pourtant à un degré moindre ; car devant la famine beaucoup de gens ont
émigré. De ce fait, Kabgayé a perdu le quart de sa population. Là, nous avons vu des indigènes se résoudre à faire six heures de marche pour acheter quoi ? des racines de bananier qui
trompaient plutôt qu’elles n’apaisaient leur faim.
Les épidémies n’ont pas manqué à leur tour d’augmenter le désastre. Ç’a été d’abord la
variole, après la variole, tout concurremment avec elle, est venue la dysenterie, suivie de la
terrible méningite cérébro-spinale. Ce dernier fléau n’a pas encore disparu ni dans l’Ouroundi,
ni dans le Ruanda96.
Contre ce surcroît de désolation et de misère, Pères et Sœurs ont vaillamment lutté,
comme le montre celte autre lettre adressée à S. G. Mgr le Vicaire apostolique par M. le
colonel Stevens :
« Kitéga, le 8 décembre 1017.
Monseigneur,
J’ai 1’honneur de porter à votre connaissance qu’il m’est signalé par M. le Résident
du Ruanda que le P. Hurel de la Mission de Nyaruhengeri [Kansi], s’est prodigué avec
un dévouement, au-dessus de tous éloges dans la lutte, entreprise contre le méningite
cérébro-spinale sévissant actuellement dans le sud du Ruanda. Ce m’est un bien
agréable devoir, Monseigneur, je vous prie respectueusement de bien vouloir assurer le
P. Hurel de toute ma gratitude et de lui transmettra mes remerciements sincères, à
l’occasion du concours qu’il nous a prêté avec tant d’abnégation et de dévouement. M. le
Résident me dit son espoir d’arrêter les ravages du fléau. Je suis heureux que nous le
dussions pour une bonne part aux dévoués collaborateurs que nous avons eu l’heureuse
fortune de rencontrer dans les provinces du nord, et auxquels nous sommes déjà redevables de maint précieux services dans l’exercice de notre Mission.
Veuillez, je vous prie, agréer, etc.
Colonel Stevens ».
Il ne manquait à cette malheureuse contrée, où les bêtes à cornes forment la principale richesse et dépassent le nombre de deux millions de têtes, que de voir fondre sur elle la peste
bovine. Nous en avons grandement été menacés ; heureusement elle n’a pas encore franchi
nos frontières, et nous faisons prières sur prières pour que sa marche puisse être arrêtée. Au
milieu de ces épreuves, notre chrétienté s’est maintenue dans la ferveur; nous enregistrons en
effet 241 217 confessions et 647 392 communions pour les douze derniers mois. De plus, 387
enfants se sont approchés pour la première fois de la sainte Table, et nos jeunes communiants
de 7 à 12 ans atteignent aujourd’hui le chiffre de 1196.
La visite canonique a pu être faite dans les stations de l’Ouroundi et dans celle de Miribizi. Partout les œuvres se maintiennent ou reprennent, malgré la pénurie des ressources et le
petit nombre de nos missionnaires dont l’état de santé se ressent de cet excès de labeur.
Rien n’est dit de la Mission d’Isavi [Save] et du P. Huntziger. Ce dernier écrit en mars 1917 : « Le
Ruanda a été secoué par cette guerre. Beaucoup de Missions souffrent ; Nyundo, Murunda, Kabgaye sont
même menacées d’une ruine presque complète. Mibirisi, Ruasa même, souffrent aussi beaucoup ; Kigali
ne donne rien. Une partie des Batusi se sont ouvertement tournés contre les Belges ; et le roi Musinga luimême est très menacé ; on parle même de le pendre, à cause des découvertes faites sur son compte. Les
protestants allemands ont quitté et les protestants anglais ne sont pas encore dans le pays. C’est dommage
que nous manquions à notre tête d’un homme d’énergie et de décision, sympathique à ses missionnaires.
On aurait pu profiter beaucoup plus des circonstances, surtout auprès de la classe noble et faire faire un
pas considérable à la cause de la religion, car les esprits de beaucoup y sont plus préparés qu’on ne le
pense » (Lettre du P. Huntziger du 25 mars 1917 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 112016 bis). Apparemment Save, où le P. Huntziger « règne », n’a pas souffert de la guerre.
96

185

Les écoles sont en plein épanouissement : elles sont fréquentées par 5500 enfants des
deux sexes. C’est peu encore ; mais les gens de notre Vicariat n’ont guère compris jusqu’ici
l’utilité de l’instruction pour leurs enfants, dont le principal office est de garder les troupeaux
de gros ou de petit bétail entre les jours de corvée qu’ils doivent aux chefs en remplacement
de leurs parents.

LE MWAMI MUSINGA AVEC SES EPOUSES ET ENFANTS EN HABITS EUROPEENS (ca. 1917)

Le progrès le plus sensible se trouve dans la classe dirigeante. Les jeunes Batoutsi (caste
noble) ne pensaient pas que s’instruire auprès des Européens fût un moyen avantageux de
conquérir les bonnes grâces du roi Musinga, et conséquemment d’obtenir des troupeaux, des
terres et un commandement. Les temps sont changés, et maintenant notre école de Nyanza (la
capitale), compte pour élèves une soixantaine de fils de chefs. Le roi vient de temps [en
temps] s’informer de leur assiduité, et ceux qui seraient tentés de faire grève savent qu’il
n’hésiterait pas à employer les corrections. Il a même prié les supérieurs de nos différentes
stations de lui communiquer les noms des chefs Batoutsi qui refuseraient de laisser leurs
enfants fréquenter nos écoles.
La liberté de conscience a été officiellement proclamée par M. la Résident du Ruanda et
par le Roi lui-même qui a signé et promulgué le décret suivant :
« Tout chef ou sous-chef qui défendra à ses sous-ordres, à ses sujets ou aux enfants
de ceux-ci de pratiquer la religion vers laquelle ils se sentent attirés, ou de suivre les
écoles pour y recevoir l’instruction, sera puni d’un à trente jours de réclusion ».
Cette ordonnance a été généralement bien comprise par les chefs et par la population.
Malheureusement il reste encore des préventions : il faudra de longs et patients efforts, une
unité parfaite d’action et de vue, pour arriver à les faire tomber peu à peu. En fait il y a déjà eu
quelques conversions dans la classe élevée, et, ce qui est de bon augure, les convertis n’ont
pas été inquiétés certains restent même particulièrement en faveur auprès de Musinga.

186

Ce qui explique un peu ce revirement, c’est que le Ruanda a plus changé en cette année écoulée que dans les dix-sept qui l’ont précédée : effet merveilleux de la sage et prudente politique du Gouvernement d’Occupation belge.
Nyirayuhi, la mère du Roi, est bien restée la haute puissance dirigeante du pays, mais
moins cachée, et moins soucieuse de faire échec à tout ce qui de près ou de loin était
d’importation étrangère. Elle se laisse maintenant aborder, et on peut traiter avec elle différentes questions. Quant à Musinga, il est heureux de montrer aux visiteurs ses quatre
premiers fils habillés à l’européenne, et dans ses réceptions il fait preuve de politesse et
de bon ton.
Les lecteurs du Bulletin savent par ailleurs qu’un incendie a complètement détruit l’église
de Buhonga (Marienheim), en octobre 1917, et qu’en la fête du Rosaire (même mois) Mgr
Hirth a ordonné les deux premiers prêtres Noirs du Vicariat et un diacre. Cette ordination a eu
lieu à l’issue de la retraite commune qui avait réuni tous les Supérieurs de stations, sauf deux
retenus chez eux par l’épidémie de méningite.
Somme toute, parmi nos tribulations, nous gardons l’espérance de temps meilleurs dans
un prochain avenir, et nous rendons grâce à Dieu dont la Providence nous a soutenus jusqu’au
bout, et nous a même permis de faire un peu de bien.
Père L. Classe,
des Pères Blancs, Vicaire Général.

14. Lettre du P. Classe du 30 mai 1916 à Mgr Livinhac, publiée
dans la revue Missions d’Afrique97
VICARIAT APOSTOLIQUE DU KIVOU

Depuis deux ans nous étions sans nouvelles de nos confrères des Vicariats de l’Afrique orientale allemande dont les troupes allemandes achèvent
actuellement la conquête. A la date du 30 mai 1916, le R.P. Classe, Vicaire
Général de Mgr Hirth, a pu nous faire parvenir la lettre suivante98 :
Tout notre Ruanda est maintenant débloqué ; depuis huit jours nous
sommes libres après un blocus de vingt-deux mois. Hier, je suis venu ici, à
Kigali, laissant à Kabgayé Mgr Hirth et les Pères. Les autorités belges ont
été on ne peut plus bienveillantes pour nous. Mgr Hirth est toujours vaillant,
malgré son âge. Voyant que les événements allaient se précipiter, je suis allé,
pendant la Semaine Sainte, chercher Sa Grandeur, qui s’était retirée à Issavi
depuis octobre 1914, et je l’ai ramenée à Kabgayé.
Nous commençons à respirer et à revivre. Actuellement, nous sommes
cependant encore coupés d’avec les Missions de l’Urundi, mais ce ne sera
pas pour longtemps. Depuis deux ans, nous vivotons, mais la gaîté n’a pas
« Lettre du P. Classe du 30 mai 1916 à Mgr Livinhac », in Missions d’Afrique, N° 240, 1916, pp. 268271.
98
Outre cette lettre du Kivou, nous en avons reçu encore quelques-unes des autres Vicariats de la colonie
allemande. Partout malgré les privations et les difficultés inhérentes à la situation imposée par le blocus,
les missionnaires ont continué leur œuvre d’évangélisation et Dieu a béni visiblement leurs travaux
apostoliques.
97

187

manqué, à défaut d’autres ressources, et tous les confrères ont bien fait leur
devoir. Nous n’avons pas été les plus malheureux, et tout le « nouveau » que
j’apprends des officiers belges me confirme dans ce sentiment.
Depuis août 1914, nous n’avions rien reçu, rien entendu de notre chère
Société, de la France, de Maison-Carrée, rien d’aucun côté ; seul le petit
journal allemand de Dar-es-Salam devait nous « orienter ! ».
Les Missions les plus éprouvées sont Nyundo et Mibirisi, qui avaient été
occupées militairement par les Allemands. A Nyundo, nous avions installé
les Pères dans des maisonnettes en paille à une heure et demie de la Mission.
Quant aux Sœurs, je les avais envoyées à Issavi. Murunda et Kabgayé ont
aussi beaucoup souffert, mais l’Urundi a été plus privilégié. Tous, nous
avions ordre absolu de nous retirer avec les troupes allemandes, mais
l’arrivée inopinée des Belges a arrêté le mouvement, de telle sorte qu’aucun
de nous n’a eu à quitter le
Ruanda.
Le P. Buisson et moi
sommes toujours restés à Kabgayé. En mai 1915, on nous
avait fait « déménager » en
grand, mais tout s’est bientôt
arrangé, si bien que Buhoro seul
a dû être abandonné. Personnellement, on ne m’a jamais refusé
aucune permission, et même, en
février-mars 1916, j’ai encore
pu faire la visite de tout le
Ruanda, à l’exception toutefois
de Mibirisi.
Nous serions bien heureux
d’avoir quelques nouvelles de la
Maison-Mère ; depuis si longtemps nous sommes isolés ! De
ravitaillements, on n’en parle
LE MWAMI MWAMBUTSA DU BURUNDI
plus, puisque, même en 1914,
rien ne nous est arrivé. Que Votre Grandeur ne s’inquiète pas trop ; notre
réclusion a eu pour résultat de prouver qu’avec bien peu il est possible de
subsister.
Jamais nous n’avons cessé de célébrer le Saint-Sacrifice, car dès les premiers mois, nous avions déterminé la quantité de vin strictement nécessaire.
Nous pourrons donc encore tenir.

188

Le jubilé épiscopal de Mgr Hirth est naturellement passé inaperçu : nous
étions au plus fort des difficultés. Notre seule heure joie a été l’ordination, à
Kabgayé, de deux sous-diacres, le jour de Noël 1915.
J’espère pouvoir bientôt, Monseigneur et vénéré Père, vous donner de
plus amples nouvelles. Que Votre Grandeur daigne bénir tous les confrères
du Kivou.
[Léon Classe]
15. Notes rédigées par le P. Classe à la demande de l’Administration
belge (28 août 1916)99
Notes rédigées par
le R.P. CLASSE, des Pères Blancs,
Mission de Kabgayi,
à la demande
de L’ADMINISTRATION BELGE,
(28 août, 1916)

Le régime politique du Ruanda peut être
assez exactement assimilé au régime féodal
du Moyen-âge.
Toute l’autorité est, en théorie, entre les
mains de MUSINGA-YUHI, le « Mwami »
ou Roi. (MUSINGA est son nom de Mututsi, YUHI son nom de roi). En « réalité »
l’autorité est au moins partagée avec la
« Reine Mère », dans le cas actuel « Nyira
LE P. CLASSE (Nyundo – 1913)
Yuhi » c’est-à-dire « la mère de Yuhi », (son nom de Mututsi est « Kanjogera »,) et les grands chefs, frères ou neveux de Nyira Yuhi. Ces grands chefs
ont reçu, soit de MUSINGA, soit de son frère « RWABUGIRI100 » (ou « KIGELI » de son nom de roi) les plus belles provinces du Ruanda, et en général
les provinces excentriques.
Les Provinces du centre sont surtout morcelées entre les différents grands
chefs, qui tiennent à y avoir toujours au moins quelques villages. Ces provinces sont le « Nduga » appelé par les Banyarwanda « le cœur du Ruanda »,
et le « Marangara » pays dans lequel se trouve la mis-sion de Kabgayi ; le
Marangara est en quelque sorte le pays sacré des Batutsi, et tout chef un peu
important du Ruanda tient à y avoir une habitation « rugo » avec quelques
Bahutu.
99

Notes rédigées par le R.P. Classe, des Pères Blancs, Mission de KABGAYI, à la demande de
l’Administration Belge, 28 août 1916. University of Florida, Africana Collections. Fonds J.-M. Derscheid, N° 717-727. L’Organisation Politique du Rwanda au début de l’Occupation Belge (1916), 11 pp.
100
Musinga est le fils de Rwabugiri. Il n’est pas son frère.

189

PREMIERE PAGE DU RAPPORT DU 28 AOUT 1916

MUSINGA est, d’ailleurs comme tout « mwami » de la famille des « Banyeginya », sa mère est de la famille des « Bega ». Ce sont les deux plus
grandes familles batutsi, et elles sont importantes à retenir, parce que là est la
source de la plupart des intrigues qui se nouent à Nyanza, source aussi des
changements fréquents dans les chefferies. Les Bega sont en réalité les ennemis des Banyeginya qu’ils cherchent à déposséder de leurs biens.
La jalousie d’ailleurs est le mal des Batutsi, d’où le proverbe « Kakondi
kamaze Abatutsi », cette chose qui a détruit les Batutsi.

190

La puissance des Bega vient de ce que c’est cette famille qui a fait MUSINGA grand chef du Ruanda. MUSINGA n’est pas en effet un « Mwami »
légitime. Lorsque Rwabugiri mourut en 1894, il eut pour lui succéder « Mibambwe » son fils aîné. (Le mwami
choisit parmi ses enfants son successeur, il n’a pas le droit d’aînesse.
L’enfant choisi est indiqué, après la
mort du mwami par les grands
« Biru » ou gardiens des coutumes ;
ces « Biru » appartiennent à la famille mututsi des « Batsobe » dont
les chefs sont le vieux « Rukangirashamba » et mainte- nant surtout
son fils « Gashamura » qui habite à
« Rwahi » à 3 ½ heures au N.O. de
Kigali près de la Nyabarongo).
Mibambwe fut chef à peine une
année. Une coalition se forma entre
« la Mère officielle » de Mibambwe, qui était Kanjogera, alors
« Nyira Mibambwe », maintenant
« Nyira Yuhi » (car tout mwami
doit avoir une mère si sa mère naturelle est morte, et c’était le cas pour
Mibambwe, on lui donna une mère
LE MWAMI MUSINGA (1883-1944)
officielle.) et les frères de Kanjogera, surtout Kabale, mort en 1912, et Ruhinangiko, puis leurs neveux et leurs cousins Rwamagnwa, actuellement chef
du Buduha, sur la route de Rubengera101 à Kabgayi, Rwidegembya, Mpetamatshumu,… tous Bega, pour faire du petit MUSINGA, fils unique de Kanjogera, le mwami. Le motif de cette révolution était que MUSINGA, âgé
environ de 10 à 11 ans, ne pourrait régner, que par suite l’autorité serait
exercée par Nyira Yuhi et ses frères, donc passerait entre les mains des Bega.
Mibambwe fut attaqué chez lui à Rutshuntsu, à 1 heure au Sud de Kabgayi, fut vaincu et se brûla vif dans sa hutte. La plupart des chefs Banyeginya furent dépossédés de leurs chefferies, remplacés par des Bega ou par des
amis des Bega, les frères de Mibambwe furent tués, c’était les « Migina »
(nom donné aux enfants de tout mwami s’appelant Kigeri) à l’exception de
Nshozamihigo, qui a une partie des collines du Marangara et du Mulera, de
Tshitatire tsha Rwabugiri, qui commande une partie du Bwanamukare, (Mission d’Isavi), de Sharangabo qui a une partie du Buganga, (E. de Kigali) et
101

Ou Lubengera.

191

du fameux Nyindo bien connu du Gouvernement Belge. L’origine irrégulière
du pouvoir de MUSINGA et (sic) la cause pour laquelle les Banyarwanda
acceptent si facilement les légendes et tous les bruits du nouveau mwami
devant venir, comme Bilegeya… Maintenant cependant MUSINGA est accepté et ce n’est plus que rarement qu’on entend « c’est le mwami des Batutsi ».
Les principaux chefs de la famille des Bega sont :
Rwidegembya, la tête contestée du parti après Nyira Yuhi (la mère de
MUSINGA). C’est l’homme le plus riche en troupeaux de tout le Ruanda. Il
est chef d’à peu près tout le pays entre la forêt et le lac Kivu, vers Tshangugu
(le Kinyaga), il a une grande partie du Marangara, des villages entre Rubengeri et le Kanage, entre Gako, il en a vers Kigali (N.E.) la plupart des troupeaux qui sont dans le Bogogo, (E. de Kisenyi) le Rubengeri sont à lui…
C’est l’homme le plus politique du Ruanda, et sous des dehors toujours polis
(autant qu’un Mututsi peut l’être) l’homme qui avec Nyira Yuhi, déteste le
plus les Européens quels qu’ils soient. (Mais maintenant Rwidegembya est
complètement changé et très serviable ainsi que ses fils). Tous deux ont
compris depuis de longues années qu’avec les Européens leur pouvoir absolu
doit toujours décroître, d’où leurs efforts pour empêcher toute civilisation
européenne et surtout d’instruction des sentiments d’ailleurs, à un degré plus
ou moins prononcé, sont partagés par tous les Bega d’abord, mais aussi par
les autres Batutsi, quoique les Banyeginya sont plus favorables. D’ailleurs,
puisque je suis sur ce sujet, je me permettrai d’exprimer une idée personnelle, fruit de 15 ans d’observation, idée que je ne voudrais pas
émettre dans un rapport officiel surtout au début d’une occupation qui
demande nécessairement une très grande prudence d’action. En général
ce qui domine chez les grands Batutsi et leurs suivants c’est un parfait mépris des Européens. (Sur ce point depuis l’arrivée de M. Declerck, il y a aussi
un très grand changement en bien, c’est de tout en tout). Les Batutsi sont
satisfaits de leur civilisation, se croient supérieurs aux Européens, qu’ils
estiment venir dans leur pays parce qu’ils manquent de tout chez eux. Ils les
méprisent parce qu’ils ne sacrifient pas tout aux troupeaux, parce qu’ils
mangent moutons, poules, œufs, ne se cachent pas pour prendre leur repas ;
leur reprochent leurs idées de justice. Il faut aussi dire que la politique suivie
par l’ancien gouvernement les a confirmés dans leur idée de supériorité ; tout
butin d’expédition militaire étant livré à MUSINGA, couramment on disait :
Le Résident est le lieutenant du roi « Umwami yamushatse102 », il l’a
pris à son service. Excusez cette digression impestive elle peut faire comprendre le caractère et souvent les manières de faire des Batutsi.
102

« Le Mwami l’a voulu auprès de lui ».

192

Après Rwidegembya viennent :
Kayondo, cousin germain comme Rwidegambya, de MUSINGA ; il a des
villages près de Kigali, Ruyenzi à l’O. de la Nyavarongo, dans le Nduga, le
Buganza, le Mulera, et des « ntore » un peu partout. J’expliquerai plus loin
ce mot de « ntore » ou « choisi ». C’est l’homme le plus fourbe et le plus
cruel de Nyanza, avec son ami « Rwubusisi ». (Tous deux sont maintenant
vraiment serviables). Rwubusisi, frère de Rwudegembya, commande le Kanage entre Rubengera103 et Kisenyi, a beaucoup de troupeaux, de terres dans
le Buganza. Très débrouillard, très craint de tous ses gens, était autrement le
grand homme d’affaires de Kigali. Mpetamatshumu, tuteur de Nyantabana,
fils de + Kabale, dont la résidence principale est à Buye, dans le Nduga, a
des villages un peu partout. Le Bugesera (E. de la Nyavarongo, entre le Kagera). Nyirinkwaya à Isivu (Bwanamukari), Katenzi (Marangara) Murambi,
des villages dans le Buganza, des ntore un peu partout. Munyakigeli, à Mageregere, (près de Kigali) dans le Marangara… Rwamagnwa, chef de la fraction des Bega appelée des « Batanyagwa » (qui ne sont pas dépossédés) à qui
fut le succès de la bataille de Rutshuntshu, chef du Budaha, province qui va
de la Nyavarongo jusqu’à la forêt du Kanage, au nord de la route KigaliRubengeli, jusqu’à Kingogo, avec son Rugo principal à Bijoje, chef aussi de
« Nyarugulu » province au S.O. d’Isavi, avec son autre rugo de « Muburoha ». Dans le Budaha habitent ses frères : Seruhuga (+ hab. ku Kibanda),
Kanimba (à Murambi), Ngamye (à Kuvumu), son cousin Biteginuma à Gasave, Rwanyinde (à Tshajengo), un Munyabo du Mpororo pris autrefois par
Rwabugiri et adopté par Rwamangwa. Rwamangwa ne représente pas extérieurement, mais c’est le plus serviable et le plus aimable de tous les Bega.
Quand il est à Nyanza ou dans le Nyarugulu c’est Seruhuga qui le remplace
au Budaha.
Les principaux chefs des Banyeginya sont :
Les frères de MUSINGA d’abord, déjà nommés : tous bienveillants, plus
aimables pour les Européens, peut-être parce qu’ils ont plus à craindre de
Nyanza ; fréquemment on leur diminue leurs chefferies. Tshitatire a son rugo
principal à « Ku nkubi », entre Isavi et Nyaruhengeli ; Nshozamihigo à
« Rwamraba » à une heure au S. de Kabgayi ; Sharangabo, dans le Buganza,
à Rwamagana. Nshozamihigo est malade (syphilis) excessivement sourd, et
remplacé ordinairement par ses fils « Nyirimbilima » qui a son habitation
principale à « Katonde », dans le Bukonya, sud du Mulera, sa mère « Nyiramarunganwa » habite à « Iruri » colline voisine de Kabgayi à l’E. ; et « Nyarubuga » qui a son habitation principale dans le « Buberuka » près du lac
supérieur (Bolero) du Mulera, sa mère est « Habungabunga », qui habite à
103

Ou Lubengera.

193

Ntegno » à ¾ d’heure au S.S.O. de Rwamaraba. De Tshitatire je ne connais
que deux fils : Musonera et Semutwa.
Sezekeya, chef du Nyakare, O. de Nyaruhengeli, avec son habitation
principale à « Bubvumo » tout près et à l’O. de Nyaruhengeli. Il a Mbazi
près d’Isavi, des villages entre Isavi et Nyanza…
Rwangeyo, Buganza, Nduga, Mulera, Marangara près de Kigali…
Bushako, le Bugoyi, (Rwakadigi est son « ntebe » ou remplaçant, Gashari
(Kilinda) une partie de Kanage,…
Kabera, a le pays des « Bashumba » entre le Nyakare et Imbura (Urundi)
l’E. de Marangara ; son habitation est à « Jenda » près du passage de
l’Akanyaru « Nyamwiza » qui va dans le Bugesera, – le Ndara SE. d’Isavi.
Biganda, commande dans le Mulera, le Bushiru, le Bulisa, le Marangara,
son habitation està Rulambo, à 6 heures à E.N.E. de Kabgayi.
Rutebuka, commande dans le Marangara, « Mukabati », à 5 heures
E.N.E. de Kabgayi ; il a des « ntore », le Buganza (Rulamira) – Mayaga,
(partie du Marangara près de l’Akanyaru (O.), le Bugaya province au N.N.E.
de Rulindo, un peu du Bugesera. D’ordinaire remplacé par ses fils : Ruboya
qui habite à Gifumba près de Kabgayi (1 heure à l’O.) et Ruyonza, qui habite
à Gitovu, dans le Mayaga, peu loin du passage de Nyamwiza.
Nturo, cousin de MUSINGA, grand ami et frère de sang de Rwubusisi, de
Kayondo tous à 2 heures à l’E. de Kabgayi et le Nyavarongo, son habitation
est Mwendo (4 heures O.S.O. de Kabagyi) le Nduga, Mukingo à 1 heure de
Nyanza, près de Kigali, le Buganza…
Nyiriminega, commande le Kingoga (N. du Budaha) et l’Itare.
Sendaganje, Mushobati, à 2 heures O. de Kabgayi, a des villages dans le
Bwanamukare…
Kanuma a la moitié du Gisaka, les « Baraka ? » de la Mission de Zaza.
Parmi les autres grands chefs d’autres familles il suffit de les nommer :
Nashumura, (un Mutsobe) qui a le Bumbogo, le Rulisa, une partie du Buberuka.
Rwatangabo a le Mutara.
Rusera le Bunyambilira, et Gitongati à 1 ¼ h. de Kabgayi sur la route de
Rubengera104.
***************

De cette fastidieuse nomenclature il appert que le système suivi est le
morcellement à outrance, par crainte qu’un chef ne devienne trop puissant.
Le Bugoyi, le Kingogo, le Budaha, le Kisaka, le Kinyaga, sont les provinces
qui jouissent un peu d’unité. C’est ce qui a toujours fait la difficulté du
Gouvernement Européen.
104

Ou Lubengera.

194

MUSINGA distribue non les chefferies, mais les collines ou parties de
collines aux grands Batutsi. A côté d’eux de plus en plus il a ses « bagaragu », Batutsi même Bahutu qui viennent se mettre à son service, lui faire la
cour « guhakwa » pour avoir un ou plusieurs villages. Ces villages, MUSINGA les prend aux chefs et ainsi se constitue de plus en plus un groupe nombreux d’hommes qui sont « à lui ». Pour prendre exemple, la colline de
« Mbare » près de Kabgayi nominalement est à Nshozamihigo, en réalité il
n’a plus là que quatre ou cinq Bahutu, la colline a été donnée par MUSINGA
à 4 chefs (petits) qui sont ses bagaragu Mulinzi, Nyabugondo, Sebatwa, Sebakunda, voir même un 5e Kashaza qui n’a que 5 Bahutu ! Ce qui complique
encore ce système impossible, c’est ce qu’on appelle les « ntore ». Un
« ntore » de « Kutora » prendre, choisir, c’est un individu, ou une famille de
trois, 4, 5 individus, qu’un chef demande au mwami, dans un village qui
appartient à un autre chef. La raison sera d’avoir quelqu’un pour garder un
bout de pâturage, ou parce que le chef du dit village n’est pas bien en cour,
ou comme récompense d’un service… c’est un pied à terre qui servira à
s’agrandir, en attendant, c’est une source de chicane, et une difficulté de
gouvernement.
Les grands chefs sont d’ordinaire à Nyanza, très rarement chez eux.
D’ailleurs ils ne sont chez eux que lorsque MUSINGA les congédie ! Ces
chefs ont autour d’eux toujours un certain nombre de sous-chefs qui se
changent, de bagaragu en suivants, lesquels ont toujours aussi quelques
hommes. Tout ce monde est nourri par les provisions apportées de leurs villages respectifs, c’est « kungemulira ».
Les chefs à leur tour distribuent leurs villages à des sous-chefs, ceux-ci à
d’autres. Il en va de même des troupeaux. Les grands chefs reçoivent leurs
troupeaux du mwami, puis la subdivision commence interminable, jusqu’au
simple Muhutu qui reçoit une ou deux bêtes, ce qui le constitue « mugaragu » en opposition de Muhutu qui n’a pas reçu de vaches de son chef et qui
par suite est appelé « Muletwa » ou « Mutaka ».
Cette division est importante pour l’impôt aux chefs. Autre difficulté, un
Muhutu peut aller demander une vache à un Mututsi ou un riche Muhutu qui
n’est pas son chef, il sera alors mugaragu et muletwa !
En faite MUSINGA seul a vraiment le droit de propriété, car il donne
terre et troupeaux et les reprend à son gré. Sur toute l’échelle de la hiérarchie
il en va de même. Chaque chef grand ou petit peut piller à son gré ses inférieurs, et les petits chefs ne sont pas les moins terribles. Tous ont le droit de
prendre troupeaux de gros au petit bétail, villages ou champs (s’il s’agit d’un
pauvre hère) récoltes même la hutte en un mot tout ce qui leur plaît. Ce sera
toujours le grand obstacle à la petite colonisation indigène ; comme il n’y

195

a pas de stabilité on ne se lance pas ; cultiver des produits étrangers est ou
peut être dangereux, cela peut être un prétexte à l’accusation d’un envieux.
Batutsi et Bahutu paient l’impôt à MUSINGA. S’ils ont un troupeau ils
donnent une vache à lait à MUSINGA et une à sa mère. Un mugaragu qui ne
se sent pas encore très solide, donne aussi une vache à lait au grand chef, qui
l’a introduit près de MUSINGA ou près de sa mère. C’est toute leur redevance. Encore a-t-on soin de prendre ces bêtes chez « ses gens » et non dans
« ses troupeaux » simplement gardés par des bouviers, donc non distribués.
Les gens peu riches donnent des étoffes, des perles, du miel. Aux grandes
fêtes (le mugaragu c.à.d. lorsqu’on apporte du Bombogo les prémices du
sorgho et du mil, en février-mars et surtout à la fin des pluies, en juin, après
les jours de tristesse « kujura igitshulasi ») les chefs importants apportent un
cadeau à MUSINGA et à sa mère, c’est toujours une vache, les bagaragu
moins fortunés un petit cadeau. Lorsqu’il y a un deuil dans la famille de
MUSINGA, le même cadeau est obligatoire, c’est un « kurora ».
L’impôt payé par les provinces (les Bahutu) au roi s’appelle « ikoro ». Le
Nduga et le Marangara ne paient pas l’ikoro parce que ces deux provinces
sont les plus pauvres, puis parce que les gens y ont nombre de petites redevances spéciales et de travaux pour MUSINGA et pour les chefs.
Les Bahutu avons-nous dit, sont ou baletwa (on dit aussi bataka, parce
qu’ils donnent l’impôt du butaka c’est-à-dire de la terre) ou bagaragu.
Le muletwa d’abord cultive trois jours pour lui, et deux jours pour le
chef, le 6e est jour de repos. Autrefois c’était 4 jours pour lui et 1 jour pour le
chef. Autour des Missions et des stations du Gouvernement l’usage à prévalu
de 4 jours pour le Muhutu et 2 jours pour le chef, quelques rares ne demandent qu’un jour quelques autres 3, le dimanche reste libre. Dans les provinces du Nord, Bugoyi, Bushiru, Kingogo, Mulera, cet impôt est à peine
connu. Il s’est répandu dans les autres surtout depuis 1906 et 1908.
A chaque récolte le muletwa donne à son chef un panier de haricots, de
pois, panier plus au moins grand suivant que la province est plus ou moins
productive. Souvent ils donnent un panier, c’est le « rutete » mais il y a toujours avec une cruche de bière pour le « kusohoza », c’est-à-dire faire bien
recevoir l’impôt. Dans le Nduga et le Marangara ils ne donnent pour haricots
et pour poids que « l’ipfukire », c’est-à-dire un petit panier de quelques kilogs. seulement, la récolte des haricots et des pois étant insignifiante, mais ils
donnent le « rutete » pour le sorgho. Pour l’éleusine on donne aussi un panier. Depuis deux ans beaucoup de petits chefs demandent une pioche par
récolte, dans le Marangara et le Nduga, par famille. (Les pioches étaient
importées pour les ¾ au moins du territoire belge du Bunyabongo, pays de
Nya-Gési de Kabale, et pendant la guerre la disette s’en faisait sentir).

196

De plus les Baletwa, du moins pour le Nduga et le Marangara, vont construire à Nyanza, maisons, enceintes de MUSINGA, et les « bilaro » ou petites
maisons et enceintes que chaque chef un peu important a à Nyanza. Ils doivent encore « kuralira », c’est-à-dire veiller la nuit le « rugo » du chef ; cette
corvée est d’autant plus astreignante que le chef à moins de monde, car ses
gens la font à tour de rôle 2 ou plus à la fois suivant l’importance du chef.
Au (sic) baletwa encore de « kugemulira » leur maître c.à.d. de porter de la
nourriture, du lait, de la bière quand le chef est à Nyanza, ou en voyage ou
dans une autre de ses habitations. Dans les provinces riches en miel, comme
le Kingogo, le Mulera, le Kinyuga (sic), le Bushiru, le Kisaka, chaque famille fournit une cruche de miel. De ces provinces d’ordinaire, les Bahutu ne
sont pas « kuralira », ce n’est pas comme au Nord.
A côté de cet impôt régulier il y a l’arbitraire, surtout là où se trouvent
beaucoup de petits Batutsi, comme dans le Nduga et le Marangara ; le chef
surtout la femme du chef, prend ce qui lui plait : les nyamunyu (bananes
pour cuire), les ignames… etc. qui sont à point, et le Muhutu s’exécute pour
ne pas se faire congédier de son champ.
Dans les provinces à « ikoro » c’est-à-dire à impôt à porter chez MUSINGA, les petits chefs de village réunissent l’impôt en haricots, pois, sorgho,
miel, de leurs gens ; ils prennent leur part, et portent le reste au chef supérieur, celui-ci prélève encore sa part, et porte ensuite chez son chef, et ainsi
de suite jusqu’au grand chef qui doit présenter l’impôt à MUSINGA. Ce
grand chef doit remplir, suivant l’importance de ses terres, 2, 3, 4, grands
paniers (bigega) comme on voit à côté de chaque hutte indigène. Cet impôt
est accompagné d’une ou de deux vaches, prise par le chef chez ses bagaragu, pour « kusohoza », faire agréer l’impôt. Les gens du chef apportent cet
impôt à Nyanza, y restent parfois 5, 6 8 jours avant de le présenter, puis parfois on les y garde 15 jours s’il y a du travail.
Les « Bagaragu », c’est-à-dire les Bahutu qui ont reçu une ou plusieurs
vaches de leur chef, n’ont pas à cultiver pour leur chef, ils ne lui donnent pas
l’impôt des récoltes, ils donnent seulement de la bière de bananes, et, en son
temps, de sorgho, d’éleusine. Il n’y a pas d’époques fixes. S’il n’y a pas
assez fréquemment on lui reprend sa bête ou une de ses bêtes. Le mugaragu
est donc sorti du « buletwa » (avuye ku buletwa).
Le mugaragu bâtit régulièrement le « nkiki » c’est-à-dire les enceintes,
les huttes de son chef, les huttes pour les veaux ; il apporte pour cela de chez
lui le bois, les roseaux, les liens parfois même fournit la paille, d’autrefois va
seulement la chercher là où le chef l’indique.
Il doit « gufata igihe » faire son temps de service chez son chef, c’est-àdire qu’il vient passer quelques jours, parfois 8 -15 jours à son tour chez le
chef et ce service vient autant fréquemment que le chef à moins de monde ;

197

il va ainsi un mois à Nyanza au moins 2, 3, fois l’an avec son chef. Le travail
consiste à être là, à causer, amuser le chef ou sa femme, à être prêt à être
envoyé comme émissaire n’importe où. Le mugaragu accompagne le chef
dans ses voyages, dans ses changements d’habitation, puis rentre chez lui, il
reviendra « gufati igihe » en son temps ; il porte la femme de son chef dans
tous ces déplacements, ou le chef lui-même s’il est vieux ou malade. (On
porte dans le « ngobyi » hamac indigène en forme de long panier en bambou ; le ngobyi est porté par 4 hommes à la fois). Le mugaragu ne peut
vendre aucune vache ou génisse ou la donner pour acheter une femme, sans
l’autorisation du chef. Quand le mugaragu a beaucoup de vaches il doit en
donner en cadeau, « kutura » à son chef.
Beaucoup de chefs ont reçu des gens (des Bahutu) de MUSINGA ; ils ne
possèdent pas les villages, mais ont seulement les habitants en totalité ou en
partie ; on dit qu’ils commandent « kungabo » ou encore « kumuheto » (les
ngabo sont les troupes, les hommes armés, le muheto c’est l’arc). Ces chefs
sont plus aimés, parce qu’ils assistent leurs gens dans leurs procès, leur font
rentrer en possession de leurs biens.
Ils ont intérêt à s’occuper de leurs gens, les gens ne tenant d’eux ni la
terre, ni d’ordinaire les bêtes à cornes. Leurs « nagabo » – leurs gens – leur
donnent de la bière, une chèvre ou un mouton, des pioches, ceux qui ont des
vaches, au moins cinq, en donnent une par famille tous les 2 ans, parfois
moins.
Donc il peut se trouver (et il s’en trouve beaucoup) des Bahutu qui paient
l’impôt du « butaka » ou de la terre qu’ils tiennent d’un chef, puis celui des
bagaragu parce qu’ils ont reçu une vache d’un autre chef ; enfin celui du
« muheto » parce qu’un autre chef les commande « ku ngabo ».
A ces impôts réguliers il faut ajouter les impôts ou subjections passagères
venant soit des circonstances, soit des coutumes ou vaines croyances. Ces
impôts irréguliers qui vont suivre sont donnés par tous sans distinction, baletwa et bagaragu.
Des circonstances viennent les « marari » et les « mazimano ». Les deux,
souvent pris l’un pour l’autre ne sont cependant pas semblables. Les « marari » sont la nourriture quelle qu’elle soit donnée aux étrangers qui viennent
camper ou loger chez un chef ou sur son terrain. Donc viande, haricots, farine, bière, miel beurre, bois peuvent constituer les « marari ». Les gens du
chef donnent tous, ou en partie et à tour de rôle, suivant le nombre de gens à
nourrir, mais de ces « marari » le chef petit ou grand prend toujours sa part,
quand il donne une chèvre, il en ramasse d’ordinaire 2, 3, … Du Nduga et du
Marangara vont régulièrement à Nyanza des « marari » pour les passagers de
Nyanza, Européens, Indiens, et indigènes qui viennent demander à MUSINGA de quoi se nourrir, c’est fréquent pour ses petits bagaragu. En temps

198

extraordinaire ou quand de grandes caravanes sont annoncées les autres provinces envoient des « marari ». Sur ce qu’il demande pour Nyanza, le chef
prend aussi son bénéfice.
Les « mazimano » sont surtout les cadeaux que l’on donne aux envoyés
ou émissaires de MUSINGA, dans les voyages qu’il leur fait faire, partout où
ils campent ; aux envoyés d’un grand chef dans sa province, aux hommes
envoyés par MUSINGA ou par un chef pour trancher un procès ou faire une
sentence rendue ; aux guides donnés par MUSINGA ou par un grand chef, à
une caravane importante, à un personnage… etc. Ces « mazimano » peuvent
consister en vaches, taureaux, chèvres, pioches… que le chef cherche chez
ses gens à tour de rôle.
Des coutumes ou vaines croyances vient l’obligation de cesser toute culture une journée tout entière si quelqu’un meurt sur la colline, même si c’est
un enfant d’un jour. Quand il s’agit d’un mort dans la famille d’un chef
l’interruption du travail peut atteindre 15 jours et plus (pour le mwami, les
taureaux, boucs, béliers, coqs sont éloignées des femelles, les produits conçus dans ce temps sont tués) pour le mwami, sa mère de 3 à 6 mois. Pour une
femme « régulière » non une concubine du mwami ou un de ses enfants 15
jours à un mois. Obligation encore, dans le Nduga et le Marangara de cesser
le travail un jour dans le village où un chien est crevé ! A peu près partout
même obligation quand la grêle est tombée, ou de la pluie avec un vent violent, ou la foudre. A celui qui enfreint cette coutume on prend la pioche.
Baletwa et bagaragu indistinctement doivent fournir les poules, les poussins
pour les procès, pour savoir l’issue des évènements, les moutons pour les
sacrifices. La seule différence est que le chef prend aux premiers et demande
aux seconds. C’est simple question de forme.
Les plus heureux parmi les Banyarwanda sont les Batwa, hommes de la
caste inférieure, caste méprisée mais crainte. Ils ne cultivent pas ou presque
pas, ne travaillent pas, sauf les femmes qui ont le métier de potiers, ne manquent guère de viande, mangent et boivent bien. Ils n’ont pas d’impôt, parfois ils apportent une cruche, une pipe en cadeau à leur chef et c’est tout.
Tout le monde leur donne. C’est que ce sont les gens à tout faire des chefs, et
on les dit fidèles comme des chiens. Les chefs y tiennent beaucoup, acceptent difficilement de chasser, battre ou tuer un de leurs Batwa. A Nyanza il
en est de même. Les animaux sacrifiés leur sont donnés, ils sont les bourreaux en titre, ne reculant devant aucune besogne, aucun mauvais coup. Je
n’ai vu qu’une fois, en décembre 1907 que MUSINGA ait fait tuer toute une
nombreuse famille de Batwa ; leur crime était d’avoir laisser éteindre le feu
sacré qui doit toujours brûler dans la hutte du mwami. Cette situation privilégiée vient de ce que la légende raconte que Ruganzu, l’un des premiers
ancêtres de MUSINGA poursuivi par des ennemis, fut sauvé par un Mutwa

199

qui l’accompagnait, qui sut tirer du feu de deux bois, enfumer l’entrée de la
grotte au Ruganzu était réfugiée.
Il y a enfin des impôts spéciaux, les chasseurs donnent des peaux d’animaux, d’autres chassent les rats à Nyanza ou chez les grands chefs ; d’autres
content les vieilles légendes à Nyanza et chez les grands chefs ; d’autres
racontent les gestes des anciens « bami » ; ces mille et un travaux ont leurs
ouvriers surtout dans le Marangara d’où le va et le vient de ces gens à Nyanza et chez les multiples chefs du pays.
J’ai oublié de dire que les « bashumba » « bouviers » des chefs qui ont un
troupeau à soigner, ne paient pas d’impôt, ils n’ont pas le temps. A moins
évidemment qu’ils ne demandent une vache à un autre chef, dont ils deviennent alors le « mugaragu ».
***************

Dans le Ruanda trois races sont en présence : les Batutsi, les Bahutu et les
Batwa.
1) Les Batutsi, d’origine Hamite probablement, comme le montrent beaucoup de leurs usages, sans parler des éléments physiologiques. C’est la race
conquérante et maîtresse bien que peu nombreuse. Je ne crois guère qu’il y
ait plus de 20.000 (vingt mille) Batutsi dans le Ruanda. Cette race est
sœur des Batutsi de l’Urundi, (dans l’Urundi il faut mettre à part les « Baganwa » qui sont de la famille royale, mais qui après 3 ou 4 générations ne
sont plus souvent appelés que Batutsi). Dans le pays de Marangara et dans le
Nduga, les Batutsi sont plus nombreux que dans les excentriques, le Buganza
et le Mutara exceptés, qui sont pays de pâturages. Comme aucun recensement n’a été fait parce qu’on avait commencé dans le centre du Ruanda (les
seuls pays où le recensement a été fait parce qu’on avait commencé à y prélever l’impôt de 1 Rp. par tête sont le Bugoyi, le Bwanatshombwe (Kigali),
le Bulisa, une partie du Buganza, le Kisaka) il est difficile de donner un
chiffre exact pour la population mututsi du centre. Pour Marangara (avec les
Mayaga) elle ne dépasse guère 2500 à 3000 je crois. Le Budaha a peu de
Batutsi, sauf dans sa partie sud, où ils sont assez nombreux. Il y a à remarquer que dans le Marangara et le Nduga beaucoup de Batutsi, parce
qu’ils ont des troupeaux, se disent Batutsi sans l’être ; tout comme au
Bugoyi et au Mulera les gens appellent assez communément les habitants du Nduga, par le seul fait qu’ils ont des troupeaux, « Abatutsi
b’Induga » « Batutsi du Nduga » ou habitant le centre du pays, ce qui
revient un peu à dire « les citadins ».
2) Les Bahutu c’est le peuple ordinaire. On a donné beaucoup de chiffres
avec même un écart d’un million et demi. A défaut de documents authentiques je m’arrêterais volontiers au chiffre de 2 million ¼ pour le Ruanda. Le

200

Marangara est de population peu dense ; dans un rayon de 10 à 12 kilom
autour de la Mission de Kabgayi, ce qui correspond à peu près au petit croquis105 ci-joint des villages autour de la Mission, (de Mushobati à Kivumu,
O.E. et du pied de Muhanga à Kagayo N.S.) nous comptons environ 25 000
habitants106. La colline même de Kabgayi est petite et en plus des missionnaires et des enfants de l’école du vicariat, il n’y a que 12 ménages de jeunes
gens élevés par nous, deux exceptés. En allant de Kabgayi vers la Nyavarongo et Lubengera107, le pays est moins peuplé. De l’autre côté de la Nyavarongo à l’O. le Budaha a surtout au nid une population assez agglomérée,
mais moins forte je crois que le Marangara. Au N. du Budaha, le Kingogo
compte un des pays riches et peuplés, plus peuplé que le centre.
Le pays de Marangara est peu peuplé (la population est d’autant plus
clairsemée qu’on s’éloigne davantage de Kabgayi) parce que c’est dit-on un
pays de « famine ». Le sol est sablonneux assez peu fertile, la pluie manque
parfois, mais la vraie raison de ce dicton, c’est que les gens n’y ont que peu
de champs, les Batutsi empêchent les cultures plus grandes pour avoir davantage de pâturages. Une autre raison c’est la multitude de corvées pour les
chefs, corvées moins nombreuses dans le pays d’Isavi et surtout au Nord, au
Bugoyi, Mulera, corvées augmentées par le grand nombre de Batutsi ayant
une habitation dans le pays et des villages ailleurs, et par le voisinage de
Nyanza. La troisième raison, c’est l’absence pour le Muhutu de toute sécurité pour l’avenir, à cause de la facilité avec laquelle pour une raison futile, ils
sont chassés de leurs champs et de leurs huttes, même quelques jours avant
la récolte, sans que souvent on leur permette de faire cette récolte. Insécurité
encore à la saison sèche, cas si l’herbe vient à manquer dans le marais pour
les troupeaux, – le marais est la dernière mais ordinaire ressource en Août,
Septembre – le Mututsi n’hésite guère à faire paître ses bêtes dans les
champs des patates douces.
La population du Marangara est assez flottante et variable du fait de
l’insuffisance fréquente des récoltes. Une partie assez considérable de la
population est fournie par le Mulero, voir même le Bukamba (Bufumbiro). A
cause de la vendetta par trop développée dans ces pays, des familles descendent dans le Marangara suivent le (sic) chefs d’autrefois ; ce sont les gens
qui ont reçu une vache qui suivent leur patron.
Les gens cependant tiennent au Marangara, au Nduga, qui est de même
régime et de même ressource, parce que beaucoup ont une ou plusieurs
vaches qu’ils ont reçues soit du chef de leur village, soit beaucoup fréquemment d’un autre Mututsi ou d’un riche Muhutu. Pour la bête dont ils ont seuCe petit croquis n’a pas été retrouvé.
Le chiffre est presque illisible.
107
Ou Rubengera.
105
106

201

lement la jouissance ou l’usufruit et qui peut bien être ravie du jour au le
demain il faut bien supporter quelque chose ! Le grand proverbe du Ruanda
est : « Kileka umwami, nta kuruta inka mu Ruanda » « Dans le Ruanda, le
grand chef excepté, rien n’est supérieur à la vache ».
Le sol je l’ai dit est peu fertile, sablonneux, la couche d’humus peu
épaisse et d’ordinaire le sous-sol est très pierreux, très perméable à l’eau de
sorte que le sol est très vite desséché. Les haricots, les pois sont cultivés ;
mais en petite quantité par manque de terrain ; les gens vont à chaque récolte, acheter pour vivre les pois dans le Kingogo, le Bushiru ; les haricots
dans le pays d’Isavi, le Mulera. Les patates douces sont plantées sur les montagnes, à l’époque des pluies ; et à la saison sèche dans les marais de plus en
plus depuis 1908 ; malheureusement le manque de nourriture presse toujours
les gens et les patates sont souvent arrachées alors qu’elles sont à peine à la
moitié de leur développement. Les bananeraies sont peu abondantes. La
vraie culture du pays c’est le sorgho, mais le blanc « rubere » y est inconnu,
par ci par là un peu d’éleusine, d’ignames.
Le caféier, semble-t-il, réussirait bien, mais à découvert et non sous le
couvert des bananeraies, sauf quand la plante est jeune. Le Guatemala
semble mieux réussir, le Moka et le Bourbon, chez nous, ont été presque
toujours attaqués par la maladie. Le blé jusqu’à présent, malgré les essais
annuels, même bisannuel, ne nous a à peu près rien donné. Les indigènes
naturellement n’en cultivent pas ; la raison est toujours le manque de
champs.
Le pays de Marangara, comme le Nduga qui lui est à tout point de vue
semblable, est surtout pays de pâturages. Les pâturages sont très maigres en
général, sauf dans la partie de l’E., avoisinant le Marangara.
Comme le pays est complètement déboisé, les pluies ne sont pas toujours
très régulières, l’érosion est très forte sur le sommet des hauts plateaux, aussi
parfois l’herbe courte, peu épaisse, est-elle plutôt rare, laissant à percevoir de
larges places de tellurite108 presque pure. C’est cependant un des pays préférés des Batutsi, et les troupeaux y sont très nombreux. J’ai moi-même entendu dire de M. Kandt, l’ancien Résident de Kigali, qu’à son avis,
quatre hectares de pâturages étaient nécessaires pour une vache. Cela
me parait une exagération assez forte, mais le mot est à citer, pour dire que
les pâturages ne sont pas riches. Les meilleurs pâturages du Ruanda sont
dans le Kinyaga (province de Changugu) où Rwidegembya a une partie de
ses troupeaux, le Sud et le Sud-Ouest de Nyaruhengeli, près de l’Akanyaru,
où il y a plus d’humidité et « de la brousse », le N.O. du Ruanda (Bigogo,
Ruhengeri) et en général les régions comme ces deux pays qui sont en forêt
108

Il s’agit probablement d’une faute de frappe ; il faut lire « latérite ».

202

de bambous ou autre, en brousse, parce que même en saison sèche les troupeaux trouvent de quoi paître, v.g. le Bugesera, le Buberuka, le Mutara…, et
le Buganza, pays des « Nyambo » ou vaches sacrées. D’ordinaire à la saison
sèche, les troupeaux des grands chefs du Marangara et du Nduga montent au
Nord, ou vont au S.O. de la Nyavarongo. Il est donc assez difficile de donner
un nombre même approximatif pour ces troupeaux. De plus, chaque chef un
peu important, quand il va à Nyanza, ou en voyage emmène un certain
nombre de bêtes donnant du lait, pour son entretien, c’est ce qu’on appelle
des « nzishwa ». Des Batutsi qui [ont] plusieurs habitations ou « rugo » font
souvent aller des bêtes à lait ou des troupeaux d’une demeure à l’autre. Peutêtre pourrait-on dire qu’il y a 1 à 2 millions de bêtes à cornes dans le Ruanda ; c’est une évaluation que j’ai souvent entendue, mais je la donne absolument sous toutes réserves, n’ayant pas de base suffissante d’appréciation. Ce
que je puis dire, c’est que dans le Marangara et dans le Nduga, la plupart des
Bahutu ont reçu une ou deux bêtes en usufruit des Batutsi, que chaque Mututsi a au moins quelques têtes et les grands chefs [ont un] ou deux troupeaux allant de 30 à 200 têtes. C’est donc une appréciation assez vague.
Dans le Marangara, le Nduga, le Budaha, comme ailleurs dans le Ruanda
la « tsétsé » des troupeaux n’existe pas semble-t-il, ce qui est tout le contraire dans le Karagwe, c.à.d. l’Est de la Kagera, de l’autre côté du Kisaka,
l’Usambiro, l’Unyanyembe (pays d’Ushirombo – Tabora) le danger des
troupeaux est surtout dans l’abondance de sangsues dans les marais. C’est
pour obvier à ce danger que les Batutsi font rarement abreuver leurs bêtes au
marais même, mais bien dans des abreuvoirs de glaise ou d’argile, établis un
peu partout près des marais et appelés « bibumbiro » du verbe « kubumba »,
pétrir. Ces « bibumbiro » sont chaque jour remplis par les bouviers ou les
« bagaragu » des chefs. Les troupeaux de la forêt, surtout des bambous, et,
en général ceux du Nord et de l’Ouest, ne peuvent guère descendre au centre
que d’une manière très lente et progressive, à cause de la différence des climats, des pâturages et de l’abondance des mouches.
En général il y a peu de chèvres et de moutons dans le Marangara et le
Nduga, les grands troupeaux de petit bétail sont dans les pays du Nord, le
Bugesera, le pays d’Isavi et le Kinyaga. Pour les transactions la chèvre est
plus estimée que le mouton. A part le Bugoyi, le Mulera, à peu près partout
ailleurs on ne mange pas le mouton, mais seulement la chèvre ; sauf évidemment quand un mouton crève ; dans ce cas il n’est pas perdu pour son
propriétaire, mais c’est en cachette. Les Batwa mangent toute viande.
Au point de vue du sous-sol et de ses richesses minérales éventuelles, je
n’en sais rien. Rien n’est apparent, aucune prospection n’a été faite dans le
pays. Une fois seulement j’ai entendu un prospecteur anglais, je crois, affirmer qu’il y avait de l’or au Sud d’Isavi, près de la montagne de Kisagara

203

(2 ¼ h. d’Isavi) et peut-être dans le Bisi, haute chaine volcanique à 3 1/2
(sic) d’Isavi. C’est de l’ouï-dire dont je ne puis dire naturellement la valeur.
Le prospecteur en question emportait avec lui quelques échantillons de
roches.
Un peu comme partout en Afrique, les rivières semblent charrier de l’or,
mais en quantité infime. Monsieur le Commandant Bastien lui-même, lors de
la délimitation du Contesté a essayé quelques expériences avec le sable de la
Sebeya près [de] Kisenyi, mais disait que les quantités étaient insignifiantes.
3) J’ai laissé les Batwa de côté. Ils se divisent pour les Banyarwanda en
« Batwa b’ikihugu », Batwa habitant le pays, et « Batwa b’ishyamba » Batwa de la forêt. Les premiers sont plus civilisés ! Quelques milliers pour tout
le Ruanda, se font remarquer en général par leur sans-gêne, leur malpropreté
de leurs huttes sans enceinte, leur paresse. Ils cultivent très peu, vivent bien,
parce qu’ils sont les hommes à tout faire des chefs et les hommes de toute
mauvaise besogne ; on les craint beaucoup, on ne leur refuse guère ce qu’ils
demandent. Ils courent les cérémonies nocturnes pour avoir de la bière.
Chaque grand chef en a un certain nombre qui habitent de méchantes huttes
près de son logis. Ils ne paient pas d’impôt, leurs femmes exercent le métier
de potiers, quelquefois eux-mêmes, mais si rarement ! A Nyanza MUSINGA
en a toujours une troupe avec le « chef des Batwa » ; ce sont eux qui portent
le roi en « ngobyi » ou hamac indigène, sont les exécuteurs des hautes
œuvres. Près de Nyanza à 2 heures au Sud sur la route d’Isavi, ils ont toute
une colline à eux, « uwa Batwa », celle des Batwa, ont même des Bahutu à
leur service, possèdent des troupeaux. Ces Batwa de Nyanza sont en effet
riches et il est difficile, même au physique de les distinguer des Bahutu
aisés. Un peu partout dans le Marangara, le Nduga il y a des petits groupes
de trois, quatre familles de Batwa ; dans un village voisin de Kabgayi, il y a
de ces groupes.
Les Batwa de la forêt sont beaucoup moins nombreux, quelques centaines, dans les forêts du Kingogo (Gunzu est leur chef) du Bushiru-Bugoyi,
du Mulera (au pied du Muhabura) du Kinyaga et Ndorwa. Ils vivent de
chasse, surtout de rapines en rançonnant les voyageurs. « Kurakama ishyamba » disent-ils « C’est à nous de traire la forêt ». Ils sont craintifs cependant,
ne cultivent que très peu de pois. Sur tous, les chefs, les Batutsi ont absolument toute autorité, mais ne les molestent jamais, parce qu’ils s’en servent.
Ceux de la forêt fournissent les peaux de singe, très appréciées des Batutsi,
et celles de serval, de léopard, toujours employées dans les cérémonies religieuses et les fêtes. Ils fournissent aussi l’ivoire des éléphants qu’ils peuvent
abattre, car toutes les pointes doivent aller chez MUSINGA. Cependant il y a
à se garder d’une exagération, celle d’attribuer uniquement aux Batwa les
crimes et le pillage qui se font sur les routes traversant les forêts ; bon

204

nombre doivent être attribués aux « bashumba » ou bouviers des troupeaux
qui passent dans ces forêts. C’est un point dont nous sommes certains et pour
cause. Ces gens vivant toujours dans la forêt avec leurs troupeaux, prennent
quelquefois les mœurs des Batwa, mais évidemment il ne faut pas généraliser.
Deux coutumes demandent quelques mots aussi d’explication : le vol,
surtout des bêtes à cornes et la vengeance ou « guhora ». Ce sont un peu des
institutions nationales.
Les Banyarwanda n’ont pas au sujet du vol la mentalité des Européens.
Ce n’est pas voler qui est mal, mais être pris à voler. Voler, surtout des
vaches est un métier, même protégé par les chefs, et pour lequel ils reçoivent
un impôt. Les chefs ont leurs voleurs, ils les protègent, ces voleurs sont connus de tous. Ils les défendent et quand ils sont pris, à moins qu’ils ne le
soient par un chef plus influent, ils les rachètent ; donnent même, comme j’ai
encore vu le cas l’an dernier à Mubiti, dans le pays de Marangara, deux, trois
bêtes à cornes. Il n’y a guère que les voleurs qui n’ont pas de patron puissant
à ne pouvoir échapper quand ils sont pris. – De plus, si le voleur, pris sur le
fait, appartient à une famille forte, (clan, c’est ce que nous appelons famille,
vg. les Bagesera, les Basinga… comme pour les Batutsi, les Banyeginya, les
Bega, les Batsobe… etc.) on n’a garde d’y toucher ; si on venait attenter à sa
vie, même en voulant le prendre, la famille poursuivrait la vengeance, ou
« kuhora ». Certains voleurs paient même des redevances un peu singulières,
comme Nshaka et ses fils (les principaux sont Rubashamuheto, Rwamisare,
Bagaruka, Bizoza) donnaient à Kabale de la graisse pour faire les « ngimbo » amulettes que Batutsi surtout et Bahutu portent au cou sous forme de
boules plus ou moins grosses. Ce Nshaka, habitant « Mu Kibanda » dans la
vallée de la Bakokwe, à 3 ½ h de Kabgayi, sur la route de Mulera est bien un
vrai chef de voleurs sans autre métier. La plupart, quand ils ont volé une
bête, donnent au chef de leur colline une cuisse et la langue. S’ils ont volé
des étoffes, ils donnent étoffes ou miel, etc. Le pays de Marangara est très
riche en voleurs attitrés ; rares sont les collines qui n’en ont pas, mais Biti,
Munini, Rulima sont célèbres pour cela.
La vengeance ou « guhora » est une coutume absolument générale, dans
le Ruanda. Tout meurtrier même involontaire, même enfant, ou combattant
dans une rixe, une bataille entre chefs, entre famille-clan est poursuivie par
la famille-clan, même à 20, 30 ans de distance. De plus toute la famille-clan
du meurtrier est poursuivis jusqu’à ce qu’on lui ait tué un membre mâle,
homme fait ou petit enfant, la vengeance alors est terminée et le meurtrier
peut alors aller n’importe où sans désormais être inquiété. Les femmes ne
sont pas inquiétées.

205

Si en jouant un enfant tue un autre accidentellement il est tué, s’il
échappe on poursuit le clan jusqu’à ce que quelqu’un soit tombé. J’ai vu les
cas pour deux enfants de 11 à 12 ans tués par suite d’un accident de jeu.
Souvent aussi, comme difficilement les indigènes admettent que la mort de
l’un des leurs, même après une longue maladie, soit naturelle, sur la dénonciation d’un sorcier, un individu appartenant à une famille moins forte est
poursuivi et la vengeance se fait sur lui si possible, ou sur l’un de ses parents, parfois sur lui, ses parents et ses proches parents. Si l’individu sur
lequel on fait la vengeance a pu être pris vivant il se fait une cérémonie très
longue et absolument sauvage.

DEBOUT (de g. à dr.) : LE F. ALFRED, LES PP. SOUBIELLE ET VAN BAER, LE F. PANCRACE
ASSIS (de g. à dr.) : LES PP. DELMAS ET CLASSE, MGR SWEENS, ET LES PP. WECKERLE ET GILLI
(Kabgayi – 1910)

***************************

206

16. Lettre du P. Classe du 21 septembre 1916 au P. Voillard109

Murunda, le 21 septembre 1916
Mon Révérend Père,
Notre longue réclusion de plus de deux ans touche, je l’espère, à sa fin,
mais actuellement nous n’avons encore reçu aucune lettre de la Maison
Mère. C’est toujours la grande privation ! Et nous nous demandons si les
lettres envoyées à Maison Carrée, dès les premiers jours de notre délivrance,
sont parvenues à destination. Depuis avril nous n’avons pu communiquer
avec le R.P. Roussez, prisonnier à Ushirombo avec les confrères du Nyanza.
Je viens d’apprendre que les troupes belges les ont délivrés à Tabora. En
1914 déjà nous avions été coupés du Père Sup. Régional. A cette époque,
aimablement, on nous avait signifié que toute relation avec Bukoba était
interdite sous peine de mort. En 1915, le Père obtenait de venir ici, puis les
temps changèrent. Actuellement je n’ai de nouvelles ni de Mgr Sweens, ni
de Mgr Léonard. Notre situation est un peu celle de gens qui se réveillent, au
sortir d’un mauvais rêve.
C’est le 9 août 1914 que nous apprîmes, par un communiqué officiel, les
déclarations de guerre, puis la proclamation de l’état de siège dans la colonie avec
toute une série de défenses, toutes, les
unes plus que les autres, sous peine de
mort ! Cela promettait, d’autant que le
Ruanda devenait de suite l’une des plus
forts centres de défense. Avant que les
mouvements de troupes commençassent,
j’allais de suite à Nyundo chercher Sa
Grandeur et la ramenais à Kabgayi. Monseigneur se retirait presque aussitôt à Issavi qu’il ne quittait que le 17 avril 1916,
pour revenir à Kabgayi : c’était l’époque où
LE P. DEPRIMOZ (1884-1962)
la débâcle allemande nous semblait certaine et à brève échéance. On ne nous
a pas ménagé les menaces de faire « sauter », c’était le mot, nos stations, si
nous n’étions pas sages. Il a bien fallu s’habituer aux menaces qui d’ailleurs,
n’allaient pas plus loin.
Au début d’octobre 1914, le chef d’Ujiji, dont on semblait dépendre, voulut nous faire tous ramasser. Pères et Sœurs français de Buhonga furent cependant seuls appréhendés et conduits à Tabora, mais ils furent délivrés en
fin décembre grâce au Gouverneur. Nous restions encore, malgré les me109

Lettre du P. Classe du 21 septembre 1916 au P. Voillard, A.G.M.Afr., N° 111156-57.

207

naces ; le pays n était pas sûr, nous étions utiles ! Mais il fallait faire des
grandes manœuvres et des changements continuels : aucun Français ou
Française ne devait rester à moins de 70 kilomètres de la frontière du nord
du Ruanda ou des rives du Kivu et du Tanganika. Puis ce furent les Pères
italiens qui devinrent l’objet des poursuites : d’abord réunis à Kigali, ils furent ensuite dirigés sur Usumbura-Tabora. Nous étions obligés d’abandonner
des Stations : Buhoro l’était déjà, Bushiru avait expédié son matériel à Kabgayi. Ce n’était pas ce que voulait le Chef du Ruanda qui fit savoir aux Pères
du Bushiru et à Kabgayi d’avoir à rester en place, que les Pères italiens nous
resteraient, mais dans l’Urundi.
De fait un ordre du Gouverneur arrêta encore le voyage vers Tabora : les
Pères iraient à Mugera, cette décision ne nous donnant guère de personnel.
Kigali et Murunda furent avertis de se tenir prêts à évacuer. Cette fois les
Pères italiens furent placés à Mugera, Muyaga, Rugali et Kanyinya. Nyundo
fut occupé militairement ; nous retirâmes les Sœurs à Issavi et Ruaza, les
Pères s’établirent dans la montagne à 1h ½ au sud ; à leur tour les autres
stations furent réquisitionnées : Issavi, Murunda, Mibirisi, Buhonga, Kanyinya…
Tout le matériel venait s’entasser à Kabgayi, épuisant, avec les déplacements continuels, nos dernières ressources. Les réquisitions d’autre part continuaient : il me semble que tout ce qui pouvait être réquisitionné : ânes,
selles, instruments, bois, denrées… l’a été, même les thermomètres médicaux. L’argent était remplacé par des billets sans valeur. Nous avons passé
par toutes les accusations, tantôt de communiquer avec les Belges, tantôt de
leur donner des signaux, de soigner leurs soldats chez nous… plus encore les
quelques Pères allemands que les Français, mais surtout les Pères hollandais
car, disait-on, la Reine de Hollande était trop connue pour ses sentiments
germanophobes. Nous étions prisonniers dans les stations, prisonniers utiles
et ne coûtant rien, mais nous avions l’avantage de pouvoir nous occuper un
peu de nos chrétiens, et c’état beaucoup. Malgré toutes les récriminations,
les accusations, le Commandant militaire tint bon et on nous laissa ainsi en
1914 et 1915 : et nous devons le reconnaître ; ailleurs nos confrères n’étaient
pas si privilégiés, bien que plus éloignés du front. 1916 amena d’autres inquiétudes : il était évident que les troupes belges allaient sous peu forcer le
passage : nous laisserait-on ou nous obligerait-on à la retraite sur Tabora ?
Les ordres ne tardèrent pas : tous nous devions nous retirer et abandonner les
stations au fur et mesure de l’approche des troupes belges. Nous réussîmes à
prendre nos mesures pour parer au désastre autant que les circonstances le
permettraient.
De Kabgayi les PP. Hurel, Delmas, Schumacher, Déprimoz, Parmentier
étaient envoyés à Issavi et Nyaruhengeri ; de Ruaza, P. Oomen et van Baer y

208

envoyaient F. Tite ; au Bugoyi, l’ordre reçu de vive voix, P. Knoll gagnait
Murunda, laissant P. Smoor et P. de Bekker. Malheureusement les troupes
allemandes en déroute entraînaient avec elles, jusqu’à Issavi, les missionnaires de Murunda. A Mibirizi d’autres troupes venues d’Uzumbura se jetaient à la Mission et y soutenaient le combat, les Pères n’ayant pas pu se
mettre à l’écart.
Au Bushiru, P. Desbrosses et P. Prieur allaient prudemment attendre dans
les bambous la fin de la débâcle. Toute l’avalanche passait à côté de Kabgayi
où Sa Grandeur, P. Buisson et moi étions restés, avec nos Séminaires, « attendant l’arrivée des derniers missionnaires du nord », disons-nous, « pour
partir avec eux ». Pendant huit jours, jour et nuit, les patrouilles ne nous
laissèrent aucun répit, et un jour nous crûmes la partie perdue. Les troupes
belges étaient à deux heures à l’est, venant de Kigali, les Allemands chez
nous, le gros de leurs forces à 2h ½ à l’ouest : on me disait d’avoir à rejoindre, avec Monseigneur, dans une heure. Tout était entassé dans une salle
dont nous avions muré les fenêtres la veille : c’était tout ce que nous avions
pu sauver des stations du nord-ouest. Chacun de nous avait une caisse prête,
les enfants leur petit ballot ficelé ; le soir les Allemands se retiraient d’abord
à ½ h de nous pour déguerpir dans la nuit ; nos jeunes gens nous renseignaient d’heure en heure. A la nuit une quarantaine de chrétiens se faufilaient sans bruit pour nous aider, en cas de retour des Allemands, à filer,
mais pas au sud. Heureusement les troupes belges qui descendaient aussi de
Mibirisi-Changugu arrivaient à Nyanza et les Allemands n’avaient plus que
le temps de se jeter en désordre, sans bagages, sur Issavi et Nyaruhegeri.
Nous étions sauvés, mais coupés d’Issavi et du reste du Vicariat. A Issavi, ce
fut le chef de l’Urundi qui sauva les Pères ; se voyant repoussé, ce Monsieur qui avait toujours été très bienveillant, s’opposa à ce que les Pères
fussent enlevés, pour ne pas livrer les Mission à la ruine110. Kanyinya fut
occupé et réoccupé deux fois par les deux partis, et nous ne savons encore
comment nous avons pu échapper au danger d’une situation si délicate et si
fausse. Buhonga fut en même posture : Mugera, Rugali, Muyaga furent plus
heureux. Il se passa encore plus d’un mois avant qu’il fût possible de nous
retrouver tous, de savoir un peu ce que chacun était devenu. C’était de nouveaux passages de troupes, une nouvelle occupation, de nouveaux travaux,
de nouveaux déplacements, mais nous étions déjà habitués à ces manœuvres,
et nous n’étions plus prisonniers.
Nos pertes sont grandes : dégâts matériels, réquisitions, déplacement continuels, perte de troupeaux, presque tous nos maskates, stations dévalisées...nous ne sommes pas loin de 20 000 Rps. Evidement c’est peu pour le
bilan de deux ans, surtout que tout aurait pu être perdu. La plupart des Mis110

Les interventions du P. Huntziger à Save en faveur des gens ne sont pas mentionnées !

209

sions protestantes abandonnées ont été complètement pillées par les indigènes dès le départ des Allemands et avant l’arrivée des troupes belges.
Nous n’en sentons pas moins la perte, et cependant nous devons être reconnaissants à Marie qui nous a sauvés. Les confrères ont fait tous leurs devoir
et je leur en dois reconnaissance, car vraiment parfois il me fallait bien abuser deux, semblait-il, car je ne pouvais leur dire toutes nos raisons, non plus
que la masse de papiers qui nous arrivaient, et il fallait nous sauver tous et
nos stations.
Grâce à Dieu, un Français établi à Kigali, puis prisonnier à Tabora, voulut bien nous prêter un peu d’argent et des étoffes ; Mgr Léonard de son côté
nous avançait 1 000 Rps. C’est ce qui nous a sauvés. Les chrétiens nous ont
aussi beaucoup aidés. Dès le début de la guerre, pensant qu’il nous faudrait
peut-être attendre des années, nous avions rationné pour le vin, réunissant
tout ce qui se trouvait encore chez les Pères et chez les Sœurs ; une cuillerée
à café par messe. Bien nous en a pris. Mais maintenant nos réserves
s’épuisent. Kabgayi avait aussi centralisé la farine pour les hosties, et pour
mettre à labri des réquisitions ce qui était nécessaire pour le Saint Sacrifice111. De ce côté nous ne sommes donc pas en peine ; nous avons même pu
aider les confrères du Nyanza en 1915, par l’Ushirombo. La fatigue évidemment se fait maintenant sentir chez beaucoup de confrères : ce sont les
nerfs qui prennent leur revanche.
De toute la guerre, non plus que cette année il n’a pu être question de
réunions soit pour le jubilé épiscopal de Mgr Hirth, soit pour des retraites
communes, mais chacun de nous à toujours fait sa retraite en son particulier,
malgré les difficultés, les alertes… Ces retraites ont parfois été mouvementées, interrompues brusquement, mais tous ont supplié le moment propice
revenu, et fait pour le mieux.
Je n’ai pas encore fait ce rapport pour le S.C. de la Propagande, et d’ici
un ou deux mois ce sera bien difficile : d’ailleurs même les éléments de statistiques de 1916 me manquent encore en partie. Cette statistique je
l’enverrai dès que j’aurai pu l’établir complète, au moins pour certains
chiffres. Depuis juillet 1914 absolument rien ne nous est parvenu de la Maison Mère. J’ai écrit à M. le Consul de France à Mombassa pour savoir ce que
les confrères mobilisables ont à faire. Quelle sera la réponse ? Actuellement
PP. Huyskens, Van der Wee, Zuure et F. Polycarpe vont à Baudouinville ;
P. Desbrosses à Ruaza avec PP. Schumacher, Donders, Knoll, Hinkelbein,
FF. Alfred, Anselme, Rodriguez ; F. Tite malade a été autorisé par M. le
Général à rester ici. P. Lecoindre est parti pour Entebbe. Ses nerfs sont
trop malades : ce n’est qu’excitation extrême que faudrait calmer et le
111

La farine fut aussi utilisée pour fabriquer le pain des Pères Blancs de Kabgayi selon le P. Dufays.

210

remettre en place. Il a toujours été bon missionnaire et s’est dévoué sans
relâche. Monseigneur et moi, nous prions Sa Grandeur Monseigneur le Supérieur Général de ne voir dans son départ autre chose qu’une nervosité extrême que nous souhaitons pouvoir aider et calmer.
Monseigneur est encore à Kabgayi. Sa Grandeur est bien fatiguée, bien
anémiée, et souffre toujours beaucoup des yeux. Heureusement durant cette
crise, sa santé, quoique petite, est restée satisfaisante, et c’est son énergie qui
nous a toujours soutenus. Je voudrais presque aussi vous dire, mon Révérend
Père, que chez moi la fatigue commence à se faire aussi sentir, ce qui vous
fera sourire ! On tâchera de faire le possible tant que Dieu le voudra. Nous
n’avons encore aucune nouvelle de Nos Seigneurs Sweens et Léonard, non
plus que du R.P. Roussez. Je rentre de Nyundo où j’ai pu voir Mgr Roelens.
Sa Gr. Mgr Streicher m’a déjà écrit deux fois depuis notre délivrance. Ces
deux Vénérés Seigneurs ont bien voulu nous aider avant même que nous
nous adressions à leur charité.
Veuillez, mon Révérend Père, ne pas oublier près de N.S. votre ancien
novice et daignez agréer l’humble expression de mes plus respectueux
hommages et l’assurance de mon dévouement tout filial en N.S. et N.D.
Léon Classe
17. Lettre du P. Classe du 2 mars 1917 à Mgr Livinhac (extrait)112
Nyaluhengeri, le 2 mars 1917
Monseigneur et Vénéré Père,
(…)
Dans le rapport ci-joint certains chiffres auraient besoin d’explication.
Nyundo, par exemple, a un chiffre de néophytes inférieur à celui de 1915 :
c’est que cette Mission, depuis le 4 octobre 1914 a été en plein milieu du
théâtre des hostilités. Tout a dû y être interrompu. La guerre, la famine, le
portage… sous le régime allemand ont considérablement diminué la population. Tous les catéchismes avaient dû être laissés, à certaine époque les chrétiens ne pouvaient plus guère s’approcher de la Mission, beaucoup même,
pour se sauver, ont dû quitter le pays étant plus éloigné de la frontière, aussi
le travail et les succès y sont-ils plus consolants. Il faut encore ajouter que
dans le Ruanda le personnel a été complètement changé trois fois. Dans
l’Urundi ce renouvellement n’a eu lieu qu’une seule fois complètement à
Buhonga, partiellement à Mugera, Muyaga, Rugali, où d’ailleurs les Supérieurs ont pu ne pas être changés.
112

Lettre du P. Classe du 2 mars 1917 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 111158-59. En marge de la lettre
« Répondue le 6 août 1916 ».

211

(…)
Au Ruanda nos Batutsi cherchent bien à mettre leur conduite
d’accord avec leurs sentiments, mais le Gouvernement belge veille et le
peuple reconnaît les efforts faits en sa faveur : sous la domination ancienne il n’était pas habitué à cela. Les Autorités belges sont très bienveillantes pour nous et nos Missions. Plusieurs fois j’ai dû me rendre a
Kigali pour affaires et j’ai toujours été reçu on ne peut plus aimablement par Monsieur le Major Commandant le Corps d’Occupation, ou,
en son absence, par Messieurs les Commandants de Zone. Monseigneur
le Général vient de nous donner un témoignage de haute bienveillance
en faisant rentrer à Mibirisi P. Cunrath et le Frère qui depuis neuf mois
se trouvaient à Thielt-Saint-Pierre. Nous espérons que d’autres confères
encore nous reviendront.
(…) La famine est vraiment terrible dans le pays de Nyundo : il est
presque impossible de reprendre les catéchismes. (…) la population chrétienne est diminuée déjà de moitié.
(…) A la fin de décembre nous avons ouvert à Ruaza un petit noviciat de Sœurs indigènes : ce n’est qu’un essai que Dieu, nous l’espérons,
bénira. Les jeunes Batutsi se rapprochent beaucoup de nous, et ce serait
l’heure de progresser de ce côté, maintenant qu’ils craignent moins
l’opposition irréductible du Roi et de ses vieux courtisans. Hélas ! Mais nous
n’avons pas le droit de nous plaindre : nous ne sommes pas les seuls à souffrir de la guerre.
(…) Un peu partout on nous demande d’établir des succursales ou
des écoles, et les jeunes Batutsi ne sont pas les moins avides. Ils voient
que maintenant ils ont plus de liberté grâce au Gouvernement belge,
alors que hier encore on leur faisait un crime d’apprendre à lire et à
écrire. Espérons que la providence nous mettra à même de nous occuper
du peuple et de la race mututsi si intelligente. C’est vraiment à désirer
dans un pays si peuple, alors que les circonstances ont tant changé. (...)
Léon Classe
18. Lettre du P. Classe du 10 juin 1917 à Mgr Livinhac (extrait) 113
Rugali, le 10 juin 1917
Monseigneur et Vénéré Père,
(…)
... pour aider les chrétiens de Nyundo chassés par la famine et en grand
nombre refugiés là, pour aider aussi Ruaza et Kabgayi surtout où la disette se
113

Extrait de la lettre du P. Classe du 10 juin 1917 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 111161-62.

212

fait durement sentir. A Kabgayi sur 650 chrétiens, grands et petits, 276 ont
émigré ces temps derniers dans le pays d’Issavi – Nyaluhengeri, surtout de
Kigali.
(…) A Nyundo c’est l’émiettement complet qui continue en grand : il ne
nous reste même pas le quart de nos néophytes. (...)
Léon Classe
19. Copie de la lettre du P. Classe du 8 novembre 1917 au P. Roussez114
Kabgayi, le 8 novembre 1917
Mon Révérend Père,
Vous m’excuserez de vous avoir envoyé la lettre que vous avez dû trouver à votre arrivée à Kanyinya : c’est la dernière de cette sorte et je ne m’en
permettrai plus de ce genre.
Je ne vous étonnerai pas en vous disant, ce qui est la vérité, que votre
lettre du 29 octobre m’a beaucoup peiné, quelle m’a aussi beaucoup étonné,
mais non pas froissé. Cette lettre avec les propositions qui la suivaient, je l’ai
donnée de suite à Sa Grandeur. J’ai demandé à Monseigneur de me décharger, mais Sa Grandeur m’a seulement renvoyé à mon travail.
Je l’avoue, mon révérend Père, je suis peiné de ce que vous ne m’ayez
rien dit ici, cependant c’eût été le moyen de dissiper les malentendus.
D’après votre lettre et les propositions qui la suivent, vous semblez me
rendre responsable des difficultés survenues avec P. Dufays, et accepter
toutes ses affirmations. Je ne voudrais pas vous manquer de respect en discutant avec vous, je ne m’en reconnais pas le droit, mais cependant vous ne
trouverez pas mal que je rappelle que je n’ai passé que quinze jours d’avril,
puis les six jours qui ont suivi mon retour de Mibilirisi avec le Père. Dans
tout mon voyage, je m’étais abstenu de visiter quoique ce fût du temporel. Sa
Grandeur avait cependant des raisons bien fortes, qu’Elle avait tenu à vous
exposer Elle-même.
Jamais jusqu’à présent je n’ai eu de Noirs pour confidents, et n’ai
nul désir de commencer. Par ordre de Sa Grandeur, j’ai employé deux ou
trois secrétaires, sans penser que cela pouvait déplaire à un confrère ; les
courriers et caravaniers je ne les interroge jamais. Il semblait que c’était mon
devoir de me renseigner sur les œuvres, et même sur leur réalité. Le directoire dit que le Visiteur reçoit même les personnes du dehors pour les entendre ou les interroger sur tout ce qui concerne la marche de la maison et les
ministères confiés aux missionnaires. Responsable devant Dieu d’abord, puis
devant Sa Grandeur, je ne me croyais pas le droit de tromper Monseigneur
en lui disant ce qui n’était pas. Que cela gêne, je n’en doute pas. Les com114

Copie de la lettre du Père Classe du 8 novembre 1917 au P. Roussez, A.G.M.Afr., N° 111207.

213

mandements de Dieu gênent aussi, et cependant nous devons les prêcher. Me
renseigner à peu près uniquement auprès des Confrères, vous le savez bien,
mon Révérend Père, que ce n’est pas possible, à moins de faire fi de sa responsabilité. D’ailleurs vous me reprochez de n’avoir pas su ce qui se passait
au Bushiru. Vous le savez, je ne suis pas allé au Bushiru depuis janvier 1916,
je n’avais donc que les renseignements des confrères. Je vous l’écris avec
peine, mais je ne puis comprendre que pour ne pas blesser deux, trois, quatre
confrères au plus, je doive endosser la responsabilité d’actes qui me seront
imputés un jour. Si ma conscience n’était engagée, oh ! combien volontiers
je laisserais dire et faire !
Vous semblez aussi m’attribuer la détresse dans laquelle se trouve le séminaire, mais que nous sauverons, j’en ai le ferme espoir. Mieux que moi,
vous savez que la guerre nous a trouvés attendant toujours un peu P. Paul,
qui restait notre économe ; la procure est venue à Kabgayi parce qu’il n’y
avait personne à sa tête et que j’aidais, en attendant, P. Paul. Elle y est restée,
est-ce de ma faute ? La déplacer, avant qu’on ne sache ce nous deviendrons,
où abouteront les voies de communication, vous le reprochiez si j’y pensais
et cela avec raison. Le Grand Séminaire ? Nous avions assez parlé de sa
situation, et il n’y a pas de si longs mois qu’il n’y avait qu’un seul Père, occupé encore ou du Petit Séminaire où à la Mission. Le Petit ? Il me semble
que Sa Grandeur devrait être consultée, que peut-être ses raisons sont
bonnes, au moins pour le moment. Mon Révérend Père, permettez-moi de
vous le dire en toute déférence, nous souffrons et les bons souffrent parce
que l’autorité n’est pas unie. Que de fois ce jugement je l’ai entendu et de
nombreuses stations ! et que de fois il ma gêné parce que je devais me taire !
Notre préoccupation...........115. Parce que nous avons peur de quelques rares
[stations ?] , nous suivons pratiquement leurs affirmations, leurs vues et leur
volonté, et c’est ce qui met le malaise. Je vous ai parlé ainsi parce que ce
n’est pas contre moi que nous allons, mais contre Monseigneur.
Permettez-moi encore de dire un mot sur quelques-unes des propositions,
les autres regardent exclusivement Sa Grandeur qui vous répondra, je suppose. Le conseil du Vicariat, dont vous parlez, existe bien, et comme vous
l’indiquez. Toutes les réunions ont été tenues soit avec P. Smoor, P. Oomen,
ou les deux réunis en avril avec en plus P. Dufays, autrefois avec P. Schumacher, P. Oomen avait été nommé à cause de l’Urundi.
Le budget était alloué avant la guerre, or les réserves cachées existaient
aussi, et nos cartes de visite en font foi, ainsi que celles de Mgr Léonard. Je
me suis toujours donné la peine de les copier (sur le conseil de Mgr Léonard
autrefois) pour ne pas marcher en sens inverse par inadvertance ; les démêlés
115

Une ligne du texte à été coupée du document.

214

de P. Smoor et P. Huntziger, ce dernier était économe à Issavi, et auparavant
à Nyundo, en font foi aussi. Quand nous n’avions rien nous ne pouvions rien
donner. Ce que nous vous avons affirmé était cependant vrai, en septembre
1916, P. De Bekker avait 200 F en caisse et six majora en magasin. Or mon
Révérend Père, celles qui font, ce qui vous appelez « des opérations plus ou
moins louches ou antiéconomiques », ce ne sont pas les stations les plus
pauvres. Et j’ajoute, elles ne sont pas nombreuses. Cette année nous donnerons un budget, c’est décidé depuis cinq ou six mois car nous le pourrons
recommencer.

DEBOUT (de g. à dr.) : LES PP. KNOLL, DURAND, OOMEN, PINEL, SCHULTZ ET LAUNAY
ASSIS (de g. à dr.) : LES PP. GRUN, GOARNISSON, VAN DER BURGT, MALET, POUGET ET BONNEAU
(Kanyinya – Burundi – 1908)

Etre supérieur de Kabgayi, permettez-moi de vous dire respectueusement
que c’est impossible. On m’a fait partir d’Issavi en 1908, parce que j’aimais
trop Issavi, que les gens venaient trop et que j’y gênerais le Supérieur.
Avant, en 1907, on m’avait défendu d’y confesser parce que cela nuisait à
l’influence des Pères de la Station. A Kabgayi, où l’on m’a envoyé, quatre
fois j’y ai été nomme Supérieur, puis 4 fois on a pensé, comme moi que
c’était incompatible avec mes fonctions, avec l’influence des Pères à la Station. Vous-même, mon Révérend Père, en janvier de cette année, c’est le
raisonnement que vous nous avez tenus pour nommer P. Oomen, supérieur
de la communauté et de la Mission. Il y a trois semaines, en conseil ici, vous
avez confirmé cette situation pour P. Weckerlé, sur une observation de ma
part. M’occuper de la Mission dans la mesure où je pourrais, c’est impos-

215

sible, je n’ai pas le temps, puis j’aurais tout le monde chez moi, ce qui demain serait un nouveau grief, une nouvelle source de froissement. D’ailleurs
les considérations de la décision ne seraient pas à notre avantage, revenant
détruire pour la 5ème fois les mêmes considérations opposées. J’aime Kabgayi, parce que j’y suis, tout comme j’ai aimé Nyundo, Rwasa, Issavi quand
j’y étais et je trouve dure notre ironie. Si vous le demandez, ou si Sa Grandeur me demande daller ailleurs, j’obéirai sans dire un mot, j’espère. Mais ce
qui me peine et me fatigue c’est que tout ce qui arrive, se fait ou s’est fait,
tout changement, comme cela s’est fait même pour P. Launay116 et maintenant P. Dufays, et P. Prieur, c’est moi qui l’ai voulu, en suis la cause. Il est
vrai qu’il y a longtemps que je joue le rôle de bouclier ! Le mot n’est pas de
moi, vous voyez que je ne suis pas encore trop triste. N’empêche que j’ai sur
le cœur qu’on ait laissé dire et croire que P. Dufays partant d’ici à cause de
la Mission de Kabgayi, sans qu’on l’ait jamais averti, ce n’est pas cela qui
calmera quelques confrères, et un jour Dieu nous fera bien payer la note.
Pardonnez-moi si je vous ai peiné, j’espère ne pas avoir manqué de respect, j’en serais désolé. D’ailleurs je tâcherai de ne plus vous causer d’ennui,
et de garder silence. Dieu nous fera bien aller jusqu’au jour où l’on pourra
communiquer en sécurité avec la Maison Mère. En attendant en travaillant et
en priant nous ferons le possible pour garder la charité qui est dans la plupart
des stations, même dans toutes. Je vous le répète, je suis entre vos mains car
je suis et veux rester religieux. Et vous me ferez bien encore l’aumône d’une
prière, et moi je puis vous assurer que je vous reste bien filialement et bien
respectueusement uni et soumis en N.S. et N.D.
Léon Classe
20. Lettre du P. Classe du 14 novembre 1917 au P. Voillard (extrait)117
Kabgayi, le 14 novembre 1917
Mon Révérend Père,
(…)
De Buhonga je suis descendu à Kigoma pour rendre visite à M. le Général Malfeyt, Haut Commissaire Royal pour les Territoires occupés par la
Belgique. J’ai été on ne peut mieux reçu par Monsieur le Haut Commissaire,
avec qui il est véritablement facile de traiter. Monsieur Malfeyt m’a accordé
quatre longues audiences et deux fois invité à sa table. A Kigoma d’ailleurs,
dans tous les bureaux, c’était la même extrême bienveillance. Le tout est à
l’avantage de nos chères Missions. (...)
116
117

A propos du P. Launay qui pour moi est une bombe que je ne puis toucher sans la faire éclater.
Lettre du P. Classe du 14 novembre 1917 au P. Voillard, A.G.M.Afr., N° 111163.

216

Monseigneur a demandé le changement du P. Dufays ne pouvant
admettre un économe absolument indépendant et n’admettant aucune
observation.
(…)
Au centre, nord et nord-ouest du Ruanda, c’est la famine avec toutes ses
horreurs. A Nyundo nous avons perdu plus de 2 000 chrétiens, à Kabgayi
250... (...)
Léon Classe
21. Lettre du P. Classe du 15 novembre 1917 au P. Voillard (extrait)118
Kabgayi, le 15 novembre 1917
Mon Révérend Père,
(…)
Ce qui me fatigue c’est que
changements, décisions... me sont
naturellement toujours imputés, en
dépit du conseil soit
des nominations soit du Vicariat. Je
suis bien placé entre les confrères et
Sa Grandeur ou le R.P. Régional
pour faire écran, ou bouclier,
comme on dit parfois, car il est plus
facile de s’adresser au confrère
qu’aux Supérieurs quand on n’a pas
ce qu’on désire. Puis j’ai de plus en
plus le grand inconvénient de trop
connaître nos stations, bien qu’à
cela il y ait certes avantages aussi,
mais vous me comprendrez. (…)
LE PERE VOILLARD (1860-1946)
Aussi vous ne vous étonnez pas que
je me fatigue, mon Révérend Père, après dix ans de ce ministère, surtout
après les quatre dernières années (…). Mais j’avoue que j’envie bien les
confrères et leur situation.
J’ai été aussi peiné qu’on m’attribue à M. C. la nomination du bon et
vénéré P. Marchal : je m’étais bien promis de ne pas vous en parler, il y
a dix mois ! Heureusement que Monseigneur Hirth est maintenant toujours à Kabgayi, si bon et si plein d’encouragements. (...)
Léon Classe
118

Lettre du P. Classe du 15 novembre 1917 au P. Voillard, A.G.M.Afr., N° 111164.

217

22. Lettre du P. Classe du 2 avril 1918 à ses confrères119
Kabgayi, le 2 avril 1918
Mes chers Confrères,
Depuis quelques temps il nous vient des plaintes nombreuses des Autorités civiles, tant Européens qu’indigènes, parce que dans plusieurs stations les
missionnaires se mêlent de procès ou de politique.
(…)
Le Directoire nous avertit tous que « rien dans la doctrine de Jésus
Christ ou de l’Eglise ne confère aux Missionnaires, en ce qui regarde
l’ordre temporel, l’indépendance vis-à-vis des Autorités établies… Ce
n’est donc pas de leur caractère qu’ils pourraient se prévaloir pour
exercer sur les infidèles ou sur les néophytes le pouvoir judiciaire…La
répression des délits par des châtiments ou des amendes… ne rentre
aucunement dans ce droit (de légitime défense)… (Dir. P. 248.) Le directoire ajoute même : « Que si, par exception, les autorités publiques consentaient à confier des pouvoirs de ce genre aux Missionnaires, l’intérêt
et la dignité du ministère apostolique leur feraient un devoir de les refuser » (Dir. p. 249).
Des pouvoirs de ce genre, au cas où ils viendraient à être donnés ne pourraient être exercés que du consentement exprès et écrit de Monseigneur le
Vicaire Apostolique. Ce consentement n’a été donné à aucune station et à
aucun missionnaire, et Sa Grandeur se refuse absolument à ce qu’un consentement tacite soit supposé, même pour un cas particulier, dans quelque station que ce soit.
Nul d’entre nous n’a non plus le droit de s’appuyer sur un soi-disant approbation, inexistante en fait, du R.P. Supérieur Régional : ce serait faire
injure au R.P. Supérieur Régional que de vouloir faire supposer qu’il ait
donné une approbation allant contre les directives des Supérieurs Majeurs et
du Directoire et contre la volonté expresse de Monseigneur le Vicaire Apostolique.
En cela d’ailleurs Sa Grandeur ne fait que suivre les ordres de la S.C. de
la Propagande :
(…)
En conséquence, Sa Grandeur renouvelle à toutes les stations et à
tous les missionnaires sans aucune exception la défense expresse et
grave :
1. De juger eux-mêmes, directement, quelques procès que ce soit
entre infidèles, entre infidèles et catéchumènes ou chrétiens, entre indigènes infidèles ou chrétiens et un chef quelque il soit…etc., tant à la Mis119

Lettre du P. Classe du 2 avril 1918 à ses confrères, A.G.M.Afr., N° 111235.

218

sion que dans les succursales ou les villages. Seul l’arbitrage de conciliation entre chrétien est permis, mais il ne s’agit que de conciliation, imposer une sentence reste interdit : si la conciliation n’aboutit pas les
partis doivent être renvoyés à leur chef, purement et simplement, sans
qu’il soit permis de faire de [illisible] sur ce mot « arbitrages ».
2. De juger indirectement les procès par des catéchistes, nyamparas,
hommes plus ou moins de confiance… ou tous autres individus (…)
3. D’obliger par quelque moyen que ce soit d’intimidation, à la Mission ou au dehors, les chefs à juger des procès suivant la volonté du missionnaire.
4. Il est formellement défendu de la même manière aux catéchistes,
nyamparas… de s’arroger eux-mêmes le pouvoir de juger des procès et
(…) par suite, comme dit le Directoire, « il importe de les mettre en
garde contre la tendance… non moins funeste de poser en chefs » (p.
281) non seulement par nos paroles mais surtout par notre manière de
faire. Les catéchistes agissent souvent suivent ce qu’ils voient faire au
Supérieur ou aux missionnaires de la station.
(…)
Sa Grandeur rappelle également la défense formelle du Directoire, qu’elle
fait sienne, qui est d’ailleurs la défense de l’Eglise de faire de la politique
indigène, de soutenir tel chef, telle faction au détriment de telle autre… De
tels agissements sont de leur nature incompatible avec la fonction de ministres de l’Evangile, et de plus ils sont pleins de danger » (Dir. p. 219).
« Les missionnaires auront donc soin de bien affirmer en paroles et en actes
le devoir de la soumission aux pouvoirs établis » (Dir. p. 248).
La seule politique que nous soyons autorisés à suivre, et que nous devons suivre, est celle qui est indiquée par l’autorité compétente, personnifiée pour nous par Monsieur le Résident qui lui-même suit les ordres
du Gouvernement Général. Il faut que l’obéissance religieuse soit au
moins aussi réelle que l’obéissance militaire !
(…)
Pour Monseigneur le Vicaire Apostolique et par son ordre.
Léon Classe

219

23. Copie de la lettre du P. Classe du 19 avril 1918 au P. Roussez (extrait)120
Kabgayi, le 19 avril 1918
Mon Révérend Père,
Le P. Huntziger121 nous quitte : Sa Grandeur lui donne l’ordre daller se
mettre à votre disposition à Muanza, lui demander à partir pour l’Europe :
c’est à vous de décider. Vous verrez par les documents officiels que je joins
à cette lettre sa situation. Il est profondément triste et pénible pour Monseigneur et pour moi qu’il faille que ce soit le Représentant du Gouvernement
qui vienne dire à un Missionnaire, et justement, qu’il a manqué gravement à
son devoir et ne peut rester dans le pays. Il faudra bien reconnaître maintenant que les méthodes et les faits, que je vous signale sans succès depuis plus
de deux ans, ne sont malheureusement que trop vrais. P. HL. a abusé de
votre bienveillance au point de compromettre gravement l’union du Vicariat
120

Copie de la lettre du P. Classe du 19 avril 1918 au P. Roussez, A.G.M.Afr., N° 111212
Le P. Huntziger raconte «... En mai 1915 arrivait l’ordre du capitaine allemand d’enlever tous les
Pères français des Missions placées aux environs des frontières. Je devais quitter immédiatement
laissant une chrétienté pas très contente du départ et des confrères avec lesquels j’avais passé des jours
heureux malgré les difficultés du dehors. Le R.P. Classe me renvoyait à Issavi mais cette fois hélas !
comme supérieur. En revanche, il me donnait d’excellents compagnons, les R.P. Lody et Soubielle,
du même noviciat, et j’y retrouvais Sa Grandeur Monseigneur Hirth, vivant complètement retiré. A
Issavi c’était le calme en comparaison du Bugoye et les échos du front y arrivaient très adoucis. La Mission était négligée et assez bas. On a parfois le tort au Kivu de vouloir faire des Missions assez avancées
des espèces de sanatorium ; on s’imagine qu’une Mission d’un certain âge marche toute seule et on ne
paraît pas soupçonner le travail que demandent l’entretien et le développement de la vie chrétienne chez
les fidèles, sans compter le catéchuménat. Le R.P. Smoor n’avait pour l’aider que les PP. Zuembiehl,
Tremolet et Pagès, tous trois surtout préoccupés de soigner leur maladie. A trois nous étions mieux
partagés et peu à peu nous pûmes mettre une certaine organisation dans la chrétienté, de l’ordre dans un
certain nombre de mariages désunis ou illégitimes, de la vie dans le catéchuménat, sous l’œil en apparence désintéressé de Sa Grandeur. Au mois de décembre la guerre commençait à nous faire sentir ses
misères ; Issavi devenait poste d’étape pour les ravitaillements des troupes avec comme chef le Frère
Rodriguez. Ce confrère neurasthénique et original nous donna quelques difficultés, mais avec un peu
d’adresse tout s’arrangea. Bientôt ce fut la débâcle allemande qui s’opéra par Issavi. Les mois de mars,
avril, mai 1916 furent remplis de passages d’Européens peu aimables malgré les services que nous
leur rendions. En mi-mai toutes les compagnies allemandes venaient s’installer à Issavi, repoussées par
les troupes belges. Le plus grand danger était l’ordre du capitaine allemand de prendre tous le chemin de
Tabora. Les confrères français et allemands du nord affluaient à Issavi. J’essayais d’avoir du
R.P. Classe une ligne de conduite, mais sans résultat. Une seule chose était fixée par une circulaire
c’est que tout Père qui ne livrerait pas aux Allemands ce qu’ils demandaient, fussent ses objets
personnels, était privé de ses pouvoirs. Cependant partir avec les Allemands sans aucun matériel (tout
avait été réquisitionné) c’était au fond d’aller à une mort à peu près certaine. J’essayais alors une démarche auprès du major Von Langem venu ici à la rencontre des autres troupes, avec le concours du P.
Schumacher. La démarche eut d’abord plein de succès et j’obtenais une permission écrite pour tous
les Pères du Ruanda et Urundi de rester dans les Missions. Le P. Schumacher compromit bien par la
suite [de] cet heureux succès et la permission fut retirée pour les Pères français mobilisables. Mais nous
n’étions pas de cet avis et je n’eus pas peur de répondre au sous-officier allemand resté après le départ des
troupes pour nous emporter, que nous ne bougerions jamais. L’arrivée subite d’une compagnie belge mit
heureusement fin à ce conflit dangereux. Nous étions sauvés au nombre de 14 Pères ou Frères » (Lettre
du P. Huntziger du 25 mars 1917 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 112016 bis).
121

220

et notre honneur à tous. Et nous remercions Dieu que nous avons au Ruanda
un Chef comme Monsieur le Major Declerck ! Je vous enverrai tous les documents ; M. le Major a bien voulu en envoyer le double à Monseigneur. Les
fameux catéchistes sombrent avec leur maître ! Depuis longtemps j’attendais
ce jour redouté mais accepté d’avance parce qu’il était nécessaire pour vous
convaincre, jour que Monseigneur me faisait toujours espérer alors que découragé je ne pensais plus qu’à demander mon changement de Vicariat.
J’espère que vous ne me direz plus, comme le 18 novembre dernier, que je
juge mal P.H. qu’il y a des Confrères qui sont plus indisposés et moins vertueux que d’autres, et c’est tout.
Maintenant que va devenir Issavi ? La façade ne sera pas longtemps sans
tomber, et ce sera une nouvelle désillusion ! Il y a trois semaines, Mère
Florence, rentrant d’Issavi, où elle avait passé une semaine, avait bien
jugé la situation et nous donnait de nouvelles preuves irréfutables, et
attendait comme elle disait, la débâcle. Combien je voudrais vous voir et
vous prouver qu’on s’est moqué de vous, qu’on a abusé de vos paroles de
conciliation et de votre désir de tout calmer pour fomenter la désunion. Malheureusement c’est toujours sur vos paroles qu’on s’est appuyé hautement. Il
est vrai que maintenant mes Confrères parleront et ne diront plus : à quoi
bon avertir puisqu’il n’y a que deux qui crient à être écoutés. Ce qui peine
profondément Sa Grandeur c’est de voir que ceux qui se mettent gravement
hors de l’obéissance et contre leur Evêque, et ils sont rares, sont seuls écoutés et soutenus. Ne vous blessez pas de mes paroles, mon Révérend Père, je
ne vous écris ainsi que par devoir et peiné de ce qu’on a tant abusé de votre
bonté, au point que sans la guerre, Monseigneur eut pris le moyen employé
par Mgr Lemaître, bien que connaissant votre attachement pour lui. Vous
connaissez mes sentiments pour vous, et je préférerais partir plutôt que
d’entrer en lutte ouverte. Vous m’avez écrit le 29 octobre 17 que je n’avais
pas assez la confiance des Confrères. Je ne voulais rien répondre. Au moment où je recevais la lettre je savais déjà que vous-même aviez dit cela,
vous l’avez répété à Kanyinya, ce qui m’a été de suite répété avec étonnement, car vous sembliez vouloir que cela fût ainsi. Non je ne puis avoir la
confiance de P. H. de P. L. de P. D. de PP. c’est-à-dire de ceux qui avaient
trop intérêt à me voir partir, parce que je connaissais trop leur manière de
faire anti-apostolique, et c’est pour cela qu’ils menaient campagne, car campagne il y a eu et il y a, et j’en ai les preuves. Ces manœuvres jointes à vos
sous-entendus et en profitant habilement ont troublé quelques bons Confrères qui n’hésitent pas à le dire. Je n’avais jamais pensé autrefois que ce fût
une faute pour un Supérieur d’être bien renseigné sur ce qui se passait dans
les Stations, et je l’étais au moins autant par les Confrères que par les chrétiens. La campagne menée contre Kabgaye n’était qu’un moyen de réussir.

221

Vous m’avez reproché le 29 oct. 17 d’avoir parfois dit que tel ruinait sa
Mission. C’est vrai, mais j’y étais obligé parce que de votre côté vous répétiez que c’était le meilleur Missionnaire, alors que beaucoup s’étonnaient
que Monseigneur ne prît enfin une mesure radicale, ou le demandaient s’il ne
valait pas mieux pour avoir les mêmes succès prendre les mêmes moyens,
puisque vous approuviez ou paraissiez approuver.
Vous me disiez, mon Révérend Père, le 19 novembre, que je me faisais illusion en pensant que les Confrères se plaignaient de ce que l’autorité n’était
pas unie. Non, hélas ! Je n’étais pas dans illusion et depuis on l’a trop répété
soit à Monseigneur, soit à moi-même. Que de fois vous avez posé des actes,
sans le vouloir, qui allaient directement contre Monseigneur ou ce qu’il ordonnait ! P. Schumacher s’est étonné de ce vous le dispensiez de confesser,
alors que Monseigneur lui écrivait le contraire, que vous approuviez ses
projets refusés par Monseigneur, critiqués comme utopie par le Gouvernement, alors que devant Monseigneur et moi vous aviez été de notre avis, et le
P. faisait cette question : « Vous ne vous étiez donc pas entendus ? » Les
constructions ont été approuvées par vous, et on ne nous en a même pas
avertis, nous les avons connues par les Frères qui ont fait leur retraite à Nyaluhengeri… Ces exemples je pourrais le multiplier. Je le répète, vous ne
vous en êtes pas aperçu, car nous connaissons trop vos sentiments, mais le
résultat n’en reste pas moins.

LE F. CELSE ET LE P. DOUMEIZEL (de gauche a droite), ENTOURES PAR DES ENFANTS (Burundi)

222

Maintenant le cas du P. Dufays, étonne et fait causer. Monseigneur regrette et est profondément blessé que le P. publie qu’il vous a donné sa démission et que vous l’avez acceptée ; qu’à Mugera il ne peut accepter aucune
charge, aucune fonction, tout ceci est aussi entendu avec vous. Cela fait du
mal et étonne. Puis, n’est-ce pas ce que vous demandiez à Monseigneur de
dire simplement que la fonction d’économe était supprimée, ce que Monseigneur a refusé, mais ce qu’il se rappelle devant les lettres injurieuses du
Père. Malheureusement chaque fois qu’un Confrère n’est pas en règle, il
nous écrit qu’il s’arrangera avec vous, tant est forte cette idée qu’il n’y pas
d’union ni d’unité. Pensez-vous, mon Révérend Père, que ce que vous avez
dit dans certaine station que vous n’étiez pas content qu’on ait changé P.
Moyse et qu’on l’ait remplacé par P. Doumeizel, (c’est ce qu’on a dit à
Monseigneur lui-même), ait fait du bien ? Vous saviez que le P. avait été
changé avec vous immédiatement après que vous aviez demandé le changement de P. Perino et son remplacement à Rulindo par P. Vitoux, donc Sa
Grandeur vous et moi réunis pour des déplacements. A ce moment vous
n’avez qu’approuvé. Il est vrai que P. Vitoux a dit à Monseigneur que vous
avez dit ou laissé dire que son changement avait été demandé par moi personnellement d’où son mécontentement. Un peu toutes les mesures me sont
mises sur le dos, et le cas s’est encore reproduit avec P. Prieur.
Encore une fois tout ceci, mon révérend Père, je vous l’écris non par dépit ou pour critiquer, mais pour vous supplier de nous aider à entretenir la
charité, et ce sera facile avec le départ du P. H. J’ai évité de vous répondre
alors que vous m’écriviez que nous n’avions rien donné à telle ou telle station. P. Doumeizel de suite disait qu’on avait oublié de signaler les charges
d’étoffes envoyées, j’aurais pu ajouter les bêtes du troupeau vendues très
nombreuses, les dons considérables… toutes choses bien spécifiées dans le
directoire ou les constitutions, puis ajouter que ne pas recevoir d’argent liquide, même s’il avait été vrai qu’on n’avait rien envoyé vu les ressources de
ces stations et la pénurie des autres, cela ne justifiait pas votre phrase.
On a cependant beaucoup construit, Monseigneur n’étant même pas averti, non plus que moi ou l’économe de cette époque, et aucun plan ou projet
ne nous ayant été soumis. Maintenant que le malheur, prévu par beaucoup
nous frappe, je vous fais cette remarque non pas par esprit de parti mais dans
le seul but de ramener la concorde et de sauvegarder l’autorité plus peut-être
que celle de Sa Grandeur. Je vous en prie, mon Révérend Père, lisez ma
lettre, il me coûte trop de vous l’écrire, mais je croirais manquer à mon devoir et à la Société et ne le faisant pas, car bientôt Monseigneur sera obligé
de dire et de prouver que c’est contre lui, contre les Supérieurs que vous
travaillez, sans vous en apercevoir, par votre bonté, votre désir trop grand de
faire taire deux ou trois qui ne sont pas dans l’ordre, désir que vous fait être,

223

comme le disent beaucoup trop de confrères, de l’avis du dernier qui vous
parle, surtout s’il parle haut.
En attendant préparez vous à entendre les tristes défaillances qu’il va être
impossible d’empêcher à Issavi. Puissé-je avoir été et être le mauvais prophète.
Le Conseil a nommé P. Ecomard, supérieur à Issavi, P. Arnoux, supérieur
à Zaza, P. Huyskens ira à Kanyinya, F. Polycarpe à Buhonga, et quand
P. van der Wee et P. Zuure nous reviendront, le premier ira à Mugera, le 2e à
Muyaga. Nous ne pouvions pas prendre votre avis d’abord. Maintenant, sans
doute les confrères craindront moins d’écrire, même à Maison Carrée, et je
vais aussi envoyer copie de certains documents concernant Issavi. Je vous en
prie, ne donnez pas ma lettre au P.H. s’il vient vous trouver, j’ai déjà trop
souffert depuis trois ans. Il se posera en victime de Musinga, comme il le fait
près de Monseigneur et peut-être des confrères, et nous devons attendre encore quelques jours pour mettre les stations au courant de la vérité, d’ailleurs
connue de la grande majorité. Je puis vous écrire tout ceci sans crainte et ne
soyez pas surpris de la censure, tout est bien.Je partirai à Isavi et Nyanza, à
la demande expresse et répétée de P. H. pour éviter le plus possible
d’inconvénients à cette pauvre Mission et j’y resterai tout le temps nécessaire avec P. Ecomard. Nous sauverons ce qui pourra être sauvé, et vous
pouvez compter sur mon entier dévouement. (…)
Léon Classe
24. Copie de la lettre du P. Classe du 25 avril 1918 au P. Roussez
(extrait)122
Kabgayi, le 25 avril 1918
Mon Révérend Père,
Aux documents que je vous envoie dans ma lettre du 19 courant, j’ajoute
une nouvelle lettre de M. le Major à P. H. à peu je vous donnerai le double
de tous les documents.
A propos de cette lettre, P. Delmas m’écrit le 22 avril 18 : « M. le Major
m’a dit par deux fois qu’il était persuadé que P. H. pour lancer cette boutade
à M. Mathot, s’était laissé monter par P. Launay. Quand M. le M. a envoyé
M. M. en expédition contre Siméon, il aurait dit que si un peloton n’arrivait
pas, il enverrait une compagnie. P. L. entendant raconter la chose aurait dit :
« Il n’a qu’à venir avec sa compagnie ! » La chose a été rapportée à M. le M.
Il m’a dit qu’il avait été sur le point décrire à P.L mais jugeant que cela allait
soulever une autre palabre, il s’était abstenu. Il ne comprend pas comment
P. H. qui à Nyanza avait arrangé l’affaire, a pu ensuite dire de pareilles
122

Copie de la lettre du P. Classe du 25 avril 1918 au P. Roussez, A.G.M.Afr., N° 111213.

224

choses à M. M. s’il n’a pas été influencé par P. L. Que si P. H. avait exprimé
des desiderata sur les interprètes, il aurait demandé de suite P. Bricquet pour
en faire fonction ». J’ai lu ceci à P.H. qui m’a avoué que P. L. était très excité, je n’ose vous en dire plus. M. M. m’a dit lui-même sa conversation avec
P. L. ; j’en suis honteux. Cependant P. H. avait tout lieu d’être on ne peut
plus reconnaissant à M. le M. je puis vous l’assurer ! A Nyanza son humiliation a été sans pareille, au point de faire rougir les Européens présents. M. le
M. a poussé la bonté au point de vouloir bien accepter la mince excuse du
P. H. disant : « Je vous accuse réception de votre lettre du 18 ; je vois que je
n’ai plus rien à dire. Je vous fais mes excuses et si vous désirez une déclaration comme quoi je ne parlerai plus de cette affaire, je suis prêt de vous la
donner ».
Au P. Delmas, M. le M. écrivait : « …Je désire que ni Monseigneur ni le
P. Classe ne s’alarment au sujet du R.P. H. personne n’est responsable des
actes de ce dernier, dans tout troupeau il y a une brebis galeuse… » Quel
homme droit et bon !

DEBOUT (de g. à dr.) : LE F. EGIDE, LES PP. HUYSKENS, LAUNAY, DEPRIMOZ ET
LE F. POLYCARPE
ASSIS (de g. à dr.) : LES PP. BONNEAU, VANDER WEE, LEONARD, SCHULTZ ET ROCH
(Mugera – Burundi – 1908)

Je ne puis m’empêcher, revenant au début de ma lettre, de rapprocher ce
que j’ai appris ce matin. De Rugali vous avec écrit au P. Launay qu’il avait
été déplacé de cette Mission sans raisons, [dans] cette lettre [qu] il l (sic) a
Vous lui avez fait espérer son retour dans l’Urundi. Vous avez oublié qu’à

225

mon sujet Monseigneur a reçu une lettre de M. le Colonel Stevens et deux de
M. le Haut Commissaire Royal, vous avez oublié la grossièreté de la lettre
du P. L. à l’égard du Gouvernement, lettre adressée à un Agent, et vous
n’avez rien dit à sa Grandeur, me disant à moi que pareille lettre était inadmissible. Je pensais que nous devions suivre et observer let Directoire parlant des relations avec le Gouvernement, que pareilles attaques supposaient
toujours l’avis préalable du Chef de Mission et la politesse. Or c’est le Vicaire Apostolique qui reçoit le tort. Je comprends seulement maintenant ce
que j’ai entendu de plusieurs Pères. Rapprochez ceci de ma lettre du 19, et
vous comprendrez, mon R.P. la peine extrême que j’éprouve et celle que
demain Monseigneur ressentira, car je lui envoie tous les documents ; pourquoi aussi P.L. dit partout qu’il ne veut que l’Urundi. Et vous ne vous étonnerez pas que le courage soit près de me manquer. Faudra-t-il que si une
affaire se produit avec le Gouvernement que je le renvoie à vous ? Il ne vous
reste que cela à faire. (…)
Léon Classe
25. Copie de la lettre du P. Classe du 24 mai 1918 au P. Roussez
(extrait)123
Kabgayi, le 24 mai 1918
Mon Révérend Père,
Vous m’avez dit que vous seriez à Mwanza jusqu’à mi-juin aussi vous aije adressé là ma dernière lettre, écrite d’Issavi. Par suite de ces événements
d’Issavi, il a fallu pourvoir au remplacement de P. Ecomard à Zaza ; après
délibération en conseil, Sa Grandeur a nommé P. Gilli, et vous demande ce
que vous pensez de cette nomination
(…)
M. le Haut Commissaire Royal vient de nous autoriser à disposer des
Pères à Ruaza. Pour compléter le personnel des stations, autant que possible,
le conseil tenu hier s’est arrêté aux nominations suivantes :
Ruaza : PP. Schumacher, Sup. Lody, (plus avancé que P. Knoll). Pour
P. Schumacher nous avons l’autorisation de M. le Major. P. Debrosses à
Kabgayi, P. Donders à Nyaluhengeri, P. Schultz, Sup. au Bushiru, P. Debekker à Murunda, F. Rodriguez à Rulindo, F. Alfred au Bushiru, F. Anselme à
Kabgayi, F. Pancrace à Zaza ; Kigali, Murunda restent à deux dans le Ruanda ; dans l’Urundi, Muyaga sera en règle à l’arrivée de P. Zuure, restera à
Rugali. P. Arnoux regagnera Kanyinya des l’arrivée de P. Gilli à Zaza. J’ai
passé trois semaines à Issavi, puis P. Ecomard et moi sommes allés deux
jours à Nyanza où se trouvait M. le Major. Nous avons été très bien reçus ;
d’ailleurs P. Ecomard est estimé de Musinga et des Batutsi.
123

Copie de la lettre du P. Classe du 24 mai 1918 au P. Roussez, A.G.M.Afr., N° 111214.

226

A Issavi, je n’ai vu ni P. Hurel, ni P. Prieur qui y était venu la veille de
mon arrivé, et pour ne pas exciter davantage et ne pas faire causer les gens,
je ne suis pas allé à Nyaluhengeri. P. Ecomard, annonçant son arrivée à Issavi, a reçu de P. Hurel un mot très ressemblant à celui qui m’était adressé. Je
me permets de vous donner copie de la réponse que j’ai cru devoir faire au
Père, après sa lettre du 12 courant : elle vous mettra au courant.
Le P.H. a adressé un rapport à Sa Grandeur au sujet du P. Huntz. Je ne
vous l’envoie pas puisqu’il y dit : « le double de ce rapport a été envoyé au
R. P. Visiteur. Il est bon que lui aussi soit éclairé et puisse mettre au courant
les Supérieurs Majeurs qui souvent pour juger n’entendent qu’un son et
qu’une cloche124. Il est vrai qu’à moi, le 12 mai, il écrit : « Non, je me suis
bien gardé de dire ma pensée à Sa Grandeur sur toute cette affaire. Avec le
P. Visiteur seul j’ai été sincère ». De cela je n’ai pas à m’étonner, le P. a
toujours eu deux paroles. Ses écrits antérieurs démentent son rapport.
D’ailleurs Sa Grandeur me dit de vous rappeler la lettre de P. Pagès qu’Elle
vous a envoyée il y a quelques mois, lettre dans laquelle il était positivement
dit que le P. travaillait à nous mettre les uns contre les autres. Voyez encore
la contradiction dans ce qu’il dit au sujet de ses écoliers le 11 à
l’Administrateur de Nyanza, le 12 à moi au sujet de P. Prieur. Autre cas récent encore : le 27 mars 1918, il demande à M. l’Administrateur de Nyanza
des routes et écrit : « Au cas où vous seriez assez bon pour donner
l’autorisation (de faire ces routes) le P. Prieur se chargera des tracés et de
l’exécution avec le moins d’ouvriers possible ». Dans une autre il le propose
comme cantonnier, pour la même raison. A moi, trois jours après il m’écrit
pour que le P. ne soit pas chargé du matériel, ne fasse pas de routes et me
demande de le lui dire. Le 12 mai, il m’écrit très confidentiellement contre
P. Pr. ; le mois précédent tout allait bien, le P. Pr. était surtout atteint physiquement, il allait le guérir. Il nous a fait ce jeu au sujet de P. Pagès, surtout le
P. H., malheureusement je n’ai pas gardé que quelques lettres. Le 18 novembre 1917 vous m’écriviez : « Vous parlez de meneurs. Je crois qu’il n’y
en a pas. Le P. Huntziger est mal jugé même de ceux que l’on croit ses amis.
Le P. Launay ne jouit d’aucune influence. Le P. Hurel, tout le monde le connaît comme un gai Confrère, un peu blagueur, et c’est tout ». Non, je n’ai
jamais cru que ce fût tout. Il n’est pas méchant, mais pardonnez-moi, le jugement peut-être sévère, il me semble vrai, sa gaminerie inexprimable nous
fait un mal énorme depuis très longtemps, et je serais embarrassé si je devais
déterminer la part qu’il a dans les affaires d’Issavi, dans le mauvais esprits
de quelques-uns. Jamais il n’a hésité à inventer des nouvelles, des paroles
des Supérieurs. Rappelez-vous sa conduite à l’égard de P. Zuembiehl. Quiconque est contre les Supérieurs est son homme, encore une fois non par
124

« N’entendent qu’un son de cloche ».

227

méchanceté, mais par gaminerie, c’est pour cela qu’il oublie, contredit ce
qu’il a affirmé la veille, même avec ces MM. les Belges. Je l’ai constaté dans
les lettres qui nous ont été communiquées.
Vous ne vous étonnerez pas, mon Révérend Père, si ma dernière lettre
vous a été dure. Il y a si longtemps que je souffre et vois la pente où glissent
quelques-uns, la discorde qui est semée, le mal qui se fait ! Sa Grandeur n’a
pas voulu mettre de censure pour arrêter les malheureux procès, à cause de
vous, cependant à Bushiru, Ruaza, ici même cela ferait du bien et Monseigneur le dit de le demander à la Maison Mère. Ce n’est pas ainsi que nous
devrions agir. Je ne vous ai jamais rien caché, et c’est pour cela que je vous
le dis encore franchement.
Nous avons beaucoup de lettres de P. Huntz. – même de P. Hurel – c’est
toujours de la politique, on s’acharne à donner des leçons à ces Messieurs,
leçons non demandées d’ordinaire. On écrit « privé » et à cause de cela on se
croit tout permis, même on écrit son mécontentement parce qu’on a appris
que des lettres étaient conservées.
Au synode n’avait-on pas assez parlé du catéchuménat, de la médaille,
des garanties de persévérance. Au retour à Issavi, à l’école obligatoire n’a-ton pas donné la médaille aux 29 Batutsi de la 1ère classe, or le catéchiste
m’avait averti que 12 seulement voulaient se faire instruire ; et dans le 2ème,
25 sur 35 l’ont reçue, alors qu’une dizaine seulement dont 4 ou 5 nonmédaillés désirent se faire instruire. Or de ces enfants beaucoup sont très
jeunes. Les antécédents avaient amené la crainte : ils n’osaient pas dire non,
d’où les plaintes des parents à Nyanza. En mars le P. écrivait à
l’Administrateur en faveur d’une école de filles de Batutsi, école qui se ferait
bien, alors que la coutume veut que femmes et filles de Batutsi soient cachées. Il envoyait un billet à certains chefs pour demander que leurs filles
viennent ; le motif était bon, former des chrétiennes pour les futurs Batutsi
chrétiens, mais de suite tout fut porté à Nyanza, d’où accroissement de haine.
A Kabgayi, Zaza, Rwasa, nous avons bien des jeunes gens de race qui nous
sont venus, mais personne n’y vit de mal à Nyanza.
Sa Grandeur a été peinée de voir dans les papiers d’Issavi, une lettre officielle du Juge, M. Decoster, lettre adressé au P. Huntz. , au sujet d’une tentative d’empoisonnement contre le P. Un chrétien était accusé d’avoir le poison, et il l’avait, dit-on, en réalité. Il fut arrêté, et mourut à Kigali, ce qui
arrêta le procès. Or ni Monseigneur ni moi n’avons été même averti soit du
fait, soit de l’enquête.
Beaucoup de choses sont antérieures à juin 17, c’est vrai, mais la haine
accumulée et l’injustice faite devaient amener un malheur ; les agissements
d’employés mis, formés (et défendus récemment) par lui, la question des
enfants Batutsi, garçons et filles, ont donné le dernier coup.

228

Le P. m’accuse maintenant de n’avoir pas empêché les malheurs alors
que je pouvais, par antipathie. Que répondre alors que j’ai si souvent averti,
que c’est pour cela que je n’ai pas souffert. Quand le coup est venu, bien que
l’attendant, j’ai été surpris, mais il n’y avait rien à faire, d’autant que le
P. lui-même avait demandé à M. le Major d’être confronté avec Musinga.
S’il y a autre raison, un désir de vengeance, comme écrit P. Hurel, nous devons dire : à qui la faute ? N’est-ce pas à ceux qui ont voulu soutenir un Noir
contre M. et l’ont fait triompher non qu’il le cherchât mais parce qu’eux le
voulaient. Cette cause d’ailleurs n’avait qu’à laisser faire les évènements :
tôt ou tard cela devait arriver. (…)
Léon Classe
26. Copie de la lettre du P. Classe du 11 juin 1918 au P. Roussez
(extrait)125
Kabgayi, 11 juin 1918
(…)
A Nyanza, j’ai vu Musinga ; pour aider Issavi, j’y repasserai au retour.
Le 4 juin, j’ai reçu cette réponse de M. le Major : « ... j’ai bien reçu votre
aimable lettre du 2 courant et je vous en remercie de tout cœur. Des ordres
sont donnés pour libérer les gens détenus126 (à Nyanza). J’espère que la leçon
leur servira. M. Defawe m’a affirmé que des ordres ont été donnés à Musinga et était persuadé que la situation doit être changée. Je lui donne des instructions en conséquence et soyez persuadé que le R.P. Ecomard aura le plus
grande aide possible. Les difficultés qu’a rencontrées le P. étaient prévues, et
je pense que nous allons pouvoir donner à la jeunesse watutsi entière satisfaction… » P. Huntz. a remis à P. Launay plusieurs lettres à envoyer à M. le
Major et à M. l’Administrateur de Nyanza, à la fin du mois de Mai. Ces
lettres ont froissé beaucoup. Dans l’une, la seule que j’ai vue, il dit n’avoir
fait des excuses que contraint, sans les penser. Pour la Fête du S. Sacrement,
50 soldats de Nyanza sont allés à Issavi rendre les honneurs militaires.
Sa Grandeur m’a lu votre dernière lettre. Inutile de vous dire combien
elle m’a peiné, et que je la trouve bien forte, surtout quand vous parlez
d’avancement. J’ai écrit sous l’inspiration de Monseigneur que j’aime et
vénère comme un père. Il répondra s’il le juge bon : je vous promets que je
ne ferai aucune réponse. Et malgré tout je vous prie de croire à mes sentiments les plus filialement (...)
Léon Classe
125
126

Copie de la lettre du P. Classe du 11 juin 1918 au P. Roussez, A.G.M.Afr., N° 111215
Il s’agit du personnel du P. Huntziger.

229

27. Lettre du P. Classe du 31 juillet 1918 à Mgr Livinhac (extrait)127
Kabgayi, le 31 juillet 1918
Monseigneur et Vénéré Père,
(…)
Concernant petit et grand séminaire :
A Rwasa, P. Delmas a dû refaire la toiture de la maison des Sœurs construite par P. Dufays et cela quelques mois après l’achèvement. A Issavi, l’an
dernier, le P. Huntziger recouvrait ses salles de catéchismes et les charpentes
nous les devons refaire actuellement.
(…) le séminaire (…). Il faut dire, même Musinga y a pris intérêt. Il est
vrai que chaque année nos enfants vont lui faire visite ce dont il est flatté
devant ses gens, tout comme ils vont régulièrement à Kigali le 2 Novembre
et pour le te Deum du 8 mai et du 15 novembre. (...)
Léon Classe
28. Copie de la lettre du P. Classe du 22 octobre 1918 au P. Roussez
(extrait)128
Kabgayi, le 22 octobre 1918
Mon Révérend Père,
(…)
J’aurais voulu, mon Révérend Père, laisser de côté toute controverse et
attendre la fin de la guerre, cela à cause de votre lettre du 24 mai 1918 et de
celle que deux jours auparavant vous aviez écrite à Sa Grandeur. Cette dernière surtout m’a profondément peiné et je n’arrive pas à comprendre tant le
fond que la rédaction. Vous me permettez cependant de répondre à votre
lettre du 27 juillet.
Vous me dites que « dans une lettre particulière adressée dans l’Urundi,
j’ai corsé et chargé l’affaire (de P. Huntz.) ». Je n’ai écrit à personne, et exprès. J’ai le double de toute ma correspondance et l’ai montré à Sa Grandeur,
tout comme je le donnerai à la Maison Mère. Un autre confrère a écrit à mon
insu, et à la retraite seulement j’ai appris une partie du contenu de la lettre.
Ce qui est certain, c’est que de cette lettre particulière, que je ne connaissais
pas et que je n’ai pas, à Mugera on a fait des copies, que P. Hurel en a une,
qu’il a demandé des confirmations et témoignages à des Confrères. D’eux
mêmes ils m’ont averti. Je sais que cette lettre P. Dufays l’a montré à
M. Paul Coppens, substitut allant de Kigali à Kigoma. C’est par là que ce
Monsieur, qui ne savait rien en quittant le Ruanda a tout appris, au moins la
127

Lettre du P. Classe du 31 juillet 1918 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr, N° 111165-69.
Copie de la lettre du P. Classe du 22 octobre 1918 au P. Roussez, A.G.M.Afr., N° 111217. En marge
de la lettre : « Politique : Dufays, Hurel, Huntziger ».
128

230

version qu’on lui a donnée. Comme cela a été dit, ce que vous me citez, mon
Révérend Père, « Monseigneur Roelens, en voilà un qui soutient ses missionnaires, tandis que Monseigneur du Kivu les lâche ». Nous ne pouvons
pas défendre un confrère pour que l’injuste devienne le juste. C’est par Mugera que les Belges ont connu le débat.
Vous me dites que P. Hurel au rapport qu’il vous adressait « a ajouté une
lettre confidentielle. » Pourquoi ce rapport, et cette lettre, et le rapport envoyé à Sa Grandeur, les a-t-il donnés à lire à des confrères qui, eux-mêmes
m’ont souligné les différences qui les avaient péniblement impressionnés ?
D’autant qu’on cachait cela à Sa Grandeur !
Vous me disiez que ce sont des cancans, mais pouvais-je empê [cher] des
confrères qui jugent déplacées ces manières d’agir, de demander des conseils
à un supérieur ou à Sa Grandeur ? Pouvais-je empêcher qu’à la retraite
l’affirmation avec preuve à l’appui, que vous aviez écrite à P. Huntziger que
« puisqu’il avait refusé officiellement la décoration il ne devait pas
l’accepter, si elle lui arrivait à moins que la lettre d’envoie ne fût accompagnée de quelques mots de rétractation », ne fût donnée par plusieurs confrères ? Vous dites à Sa Grandeur, qu’un confrère avait porté plainte contre
moi au sujet de mon administration. Il vous envoyait les documents et vous
avez répondu que j’avais agir correctement. Pourquoi P. Hurel, après avoir
reçu la décision du conseil (puisque Sa Grandeur, P. Smoor et moi nous
avions donné notre avis concernant la situation de Nyaluhengeri, au départ
du P. Pagès), écrivait-il à des confrères : « Kabgayé m’a refusé un compagnon. Nolite confidere in principibus129… Combien de temps cela durera-til ? Jusqu’au où en ayant…jusqu’ici je kufunga safari moi aussi et f... le
camp purement et simplement. Il n’y a plus de Société des Pères Blancs : la
guerre et P. Classe l’ont tuée. Plus de règles, plus rien, quoi ! Et on vous met
le couteau sons la gorge dès qu’on parle : ou restez seul, ou allez à Issavi…
Bon voyage à Kabgayi. Pour moi, je n’y f… plus jamais les pieds, même s’il
y avait 25 mille Gouverneurs et une charge de décoration à recevoir. Qu’on
me fiche la paix dans ma chartreuse… » (Du 17 février 18)
Vous êtes moins que jamais convaincu de la véracité des faits reprochés
au P. Huntz. dans l’administration de la Mission. Posez des questions au
P. Ecomard, au P. Pouget sur ce point. Ils vous citeront assez de faits, entre
autre celui qui est arrivé depuis le retour de P. Pouget et que j’ai cité au
R.P. Voillard parce que la véracité du fait s’est établie sans aucune discussion. Vous avez fait une enquête. Jamais je n’ai douté de votre bonne foi, et
je n’ai jamais pu en douter, mais vous avez oublié que P. Soubielle était le
confesseur de P. H., et « son copain », le mot est écrit à Monseigneur par le
P. H. Puis vous avez oublié la lettre de P. Huntz. à Hurel, lettre que je vous
129

« Ne placez pas ta confiance dans les autorités ».

231

ai communiquée : « P. Roussez est revenu de chez vous beaucoup plus mal
disposé et défiant. Que lui avez-vous raconté ? » (5 février 1917). Et vous
me disiez que vous n’aviez pu rester à Nyaluhengeri, parce que le P. Hurel
en racontait trop sur Issavi… Et bien d’autres confrères connaissent les faits
ou une partie des faits, beaucoup plus que le P. Soubielle. Vous le permettrez
aussi d’ajouter que ce n’est pas moi qui en février 1917 ai fait connaître le
refus de P. Huntz. de recevoir P. Pouget. Les lettres du P. H. au P. Hurel (5)
puis au P. Pouget, suffisaient. A Kabgayi, et au Séminaire on a su le fait
avant Sa Grandeur et moi, par P. Pouget lui-même. Cela avait été aussi écrit
dans l’Urundi. En fait je n’ai dit la chose nulle part.

L’EGLISE DE KABGAYI UN JOUR DE FETE (ca. 1925)

Je regrette, mon Révérend Père, que vous ayez trouvé un ton triomphant à
ma première lettre. Ce n’était nullement ni mon état d’esprit, ni mon désir.
Jamais je n’avais pensé que l’on dût arguer d’une rature, car souvent et
maintenant encore, les corrections dans les lettres m’auraient péniblement
inquiété et découragé. Je l’ai déjà été assez de ce que vous citez les dire
du R.P. Mercui au P. Pouget, concernant la nomination du R.P. Marchal et
leurs soi-disant conséquences, tout comme je l’ai été il y a quelques mois
devant les cancans et les enquêtes au sujet « de mes ornements ». A tout cela
vous ne croyez nullement sinon pour montrer que les cancans viennent de
moi, pensez-vous, et c’est ce que je ne puis comprendre, et c’est pourquoi, je
vous le dis franchement, vos lettres me découragent de plus en plus. Mais en
cela, je vous en prie, ne voyez pas un manque de respect ou de
l’insubordination. Vous me permettrez encore de nier absolument que Sa

232

Grandeur ou moi ayons inspiré la lettre de P. Briquet. Puis de vous rappeler
ce que le regretté P. Loupias avait dit à Ukerewe concernant ce malentendu
avec le bon P. Gorju130, car lui savait ce qu’il en était de cette affaire, et vous
ne pouviez connaître la rétraction que le vénéré P. Achte m’avait envoyée du
Toro.
M. le Gouverneur est resté à Kabgayi les 19 et 20 septembre et nous a
quittés le 21. L’affaire en restera là, mais la chose dépend de vous. En tout
cas permettez-moi de vous dire que, sur l’ordre de M. le Commissaire Royal,
après consultations des documents, une enquête officieuse a été faite pour
parer à tous événements. Ni Monseigneur ni moi ne sommes pour rien en
cela et nous espérons que pour l’honneur de la Société et du Vicariat que
cette affaire est et restera classée. Vous ne m’en voudrez pas de vous le dire.
On a fait courir le bruit que j’allais partir. D’où cela vient-il ? Je ne le
sais. Dans certaines Missions, Musinga et les Batutsi en parlent. M. le Major
le sait puisqu’en septembre il m’a demandé ce qu’il en était. Que n’est-ce la
vérité ! Votre lettre confidentielle je la garde pour moi et pour la Maison
Mère. Mais, je dois vous le dire, l’impression que j’éprouve est plutôt pénible, quand je la mets en regard d’une autre lettre. Je ne pourrai pas ne pas
reprendre avec vous quelques points de cette note, car je ne les crois pas
justes, d’autres sont exagérés. C’est en toute soumission que je vous écris
ceci, car cette note n’est pas pour le « Missionnaire » mais pour le Vicaire
Général.
Enfin, en parlant de procès, j’entendais bien parler de vrais procès, non
d’essais de conciliation. Jamais ni Monseigneur ni moi n’avons défendu ces
derniers : je l’ai expressément signifié dans la circulaire d’avril. Quant aux
premiers nous les avons assez condamnés et les condamnons, comme c’est
notre devoir.
Cette lettre s’est étendue plus que je ne le pensais, et cependant j’aurais
voulu vous écrire encore davantage mais je ne l’ose pas. Déjà en ce que j’ai
écrit vous verrez peut-être de l’animosité ou de l’insubordination. Jamais je
ne suis allé contre vous, loin de là, je vous ai toujours défendu et souvent
couvert, et je ne désire rien tans que le silence. Cependant n’est-ce pas mon
devoir de parler franchement avec vous ? Si je vous ai blessé, pardonnez-le
moi et croyez bien, mon Rév. Père, que c’est involontairement. Je me recommande à vos prières et vous prie de vouloir bien croire toujours à mon
dévouement tout filial et à ma plus entière soumission en N.S. et N.D.
Léon Classe

130

En marge de la lettre : « Il s’agissait du P. Gacon ».

233

MONSEIGNEUR HIRTH (Nyundo – 1913)

234

III.
LA VISITE CANONIQUE DU PERE GORJU
EN 1919

L’année 1919 fut un point tournant dans la vie du P. Classe. Sa position
de Vicaire Général du Vicariat du Kivu était devenu intenable suite à une
crise d’autorité généralisée. Pour clarifier la
situation et fixer les responsabilités, Mgr Livinhac envoya son délégué, le P. Gorju (18681942). Celui-ci séjourna au Rwanda à partir de
fin mai jusque début août 1919. Pendant
2 semaines il sera l’hôte du P. Classe.
Le Vicariat du Kivu avait été créé en décembre 1912. Il regroupa le Rwanda, détaché du
Vicariat du Nyanza Méridional, le Burundi et le
Buha, détachés du Vicariat de l’Unyanyembe en
Tanzanie. Sa gouvernance avait été confiée à
Mgr Hirth (1854-1931), ancien évêque du Vicariat « Nyanza Méridional ». Le Vicariat faisait
partie de la colonie allemande « DeutschOstafrika » jusqu’en 1916 quand les Belges
prendront la place des Allemands.
MGR GORJU (1868-1942)
L’idée d’unir le Rwanda et le Burundi dans un seul Vicariat avait été mal
inspirée131. C’était oublier que les deux pays étaient rivaux. Le Rwanda avait
un pouvoir traditionnel centralisé, le Burundi avait un pouvoir traditionnel
décentralisé plus propice à son évangélisation d’après le P. Classe132. Aussi
est-il que le contexte sociopolitique et économique n’avait pas été favorable
à cette création. La Guerre de 1914 à 1918 avait déstabilisé la population.
Elle souffrait terriblement des corvées, des réquisitions, des efforts de
guerre, des pillages et plus spécialement d’une famine généralisée (Rumanu« Quoique les populations du Rouanda et de l’Ouroundi soient au fond de même origine ethnique, elles
forment deux royaume distincts, qui ne sont pas moins jaloux l’un que l’autre de leur autonomie politique, l’autonomie religieuse qui vient de leur être accordée par Rome contribuera grandement à en
favoriser l’évangélisation ». (Les Missions Catholiques, 12 et 19 février 1923, N° 2796, p. 16).
132
Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou : 1919-1920, in Rapports Annuels, A.G.M.Afr.,
pp. 356-363.
131

235

ra). Les Missions des Pères Blancs reculèrent suite à une mortalité élevée
chez leurs chrétiens. Outre la méningite, la dysenterie faisait alors rage.
C’était dans ce contexte général que les intrigues entre missionnaires se
multipliaient et paralysaient le fonctionnement du Vicariat. Mgr Hirth n’était
plus écouté133. Forcé par les inconvénients de sa vieillesse, il avait laissé la
gouvernance de son Vicariat au P. Classe (1874-1945) pour s’occuper de sa
passion depuis toujours : la formation d’un clergé africain. Il aimait faire
l’accompagnement spirituel et jouer de l’harmonium134.
Pour suppléer à cette situation gênante, le
P. Classe, avait été « obligé » d’exercer la
fonction de Vicaire Apostolique en même
temps que celle d’Econome Général. Ses confrères voyaient bien comment il dépensait
l’argent pour les projets que lui-même jugeait
important. Un tel pouvoir accumulé dans les
mains d’une seule personne favorisa évidemment des abus et des intrigues. Pour neutraliser toute forme de critique, le P. Classe appliquait la politique « divide ut imperes ». Ainsi
il réussit à diviser ses confrères en deux
camps : ceux qui étaient pour lui et ceux qui
étaient contre lui. Les supérieurs des postes de
Mission comptaient sans doute au nombre de
ses partisans135. Néanmoins, une opposition se
faisait entendre parmi ceux qui étaient fatigués
de ses ruses et de son manque de franchise. s
MGR LIVINHAC (ca. 1922)
Ajoutonà cela le souvenir ses déboires à Rwaza de 1904136.
Les Pères Blancs du Burundi avaient le sentiment d’être abandonnés.
Pour la période de 1912 à 1922, le nombre de leurs postes de Mission dimiMgr Hirth disait : « J’ai eu beau écrire et diriger, et donner des conseils... on n’a pas voulu m’écouter...
ce n’est pas maintenant qu’on m’appelle ‘‘ le vieux’’ que j’ai des chances d’être écouté » (C. LECOINDRE, Raisons qui ont nui beaucoup au développement de la mission au Ruanda, A.G.M.Afr.,
N° 111459.
134
Le P. Classe écrivait à Mgr Livinhac en 1911: « Partout on a fini par reconnaître que les hésitations au
sujet de direction donnée par Sa Grandeur étaient malheureuses pour nos œuvres. Certainement c’est la
confiance en cette direction qui domine définitivement » (Lettre du P. Classe du 1ier novembre 1911 à
Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 11110 (095226-095230).
135
Au Rwanda c’étaient les Pères Lecoindre, Déprimoz, Moyse, Ecomard, Delmas, Van Baer, Martin,
Schumacher, Cunrath, Donders, Vitoux, Soubielle, Oomen et Buisson. Et au Burundi, les Pères Tristan,
Doumeizel, Deport, Canonica, Bonneau, Deport et Roch (voir Rapports Annuels de 1919-1921).
136
S. MINNAERT, Histoire de l’évangélisation du Rwanda, Recueil d’articles et de documents concernant le Cardinal Lavigerie, Mgr Hirth, le Dr Kandt, le Père Brard, le Père Classe, le Père Loupias, le
Chef Rukara, Mgr Perraudin, etc., Kigali, 2017. 332 pp.
133

236

nuera de 6 à 5. Au Rwanda, par contre, le nombre augmentera de 9 à 11 avec
en plus un Petit et un Grand Séminaire ! Mgr Hirth visita ses confrères du
Burundi une seule fois. C’était en 1899. Il se rendit alors à Bujumbura pour
rencontrer l’autorité allemande afin de choisir l’emplacement d’un premier
poste de Mission au Rwanda.
Voilà la situation du Vicariat quand le P. Gorju arriva au Rwanda avec sa
bicyclette en mai 1919. Il venait de Bukalasa en Ouganda. Le Père était de
nationalité française. Il avait 52 ans137. Entré chez les Pères Blancs en 1890,
il fut déjà ordonné prêtre en 1892. L’année suivante, il se retrouva comme
professeur au Petit Séminaire grec-melkite de Jérusalem dont Mgr Hirth
avait été le directeur. Fin 1895, il partit pour l’Ouganda à Bikira. A cette
époque, l’Ouganda passait par une crise de révolte et de guerre. En 1903, il
fonda la Mission de Mbarara. Et en 1906, il participa au Chapitre Général de
sa société missionnaire tenu à Alger. Dès son retour en Ouganda, il fut
nommé supérieur de la Mission de Villa-Maria. Il y resta jusqu’en 1910.
Malgré un programme chargé, il fut nommé notaire ecclésiastique pour la
Cause de Béatification des Martyrs de l’Ouganda. En 1910, il devint supérieur du Petit Séminaire de Bukalasa (Villa-Maria), fondé par Mgr Hirth en
1893, et directeur de son imprimerie. Nous arrivons au mois de mai 1919,
quand il se rendit au Rwanda pour faire sa visite canonique.
Plusieurs documents nous informent de cette visite ainsi que de son contexte historique :
* Lettre du P. Gorju du 7 mai 1919 (29) ;
* Lettre du P. Gorju du 22 juin 1919 à Mgr Livinhac (30) ;
* Lettre du P. Gorju du 2 août 1919 à Mgr Livinhac (31) ;
* Rapport du P. Dufays du 15 novembre 1919 adressé
au P. Voillard (32) ;
* Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou
pour1918-1919 (33) ;
* Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou
pour 1919-1920 (34) ;
* Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou
pour 1920-1921 (35) ;
* Rapport du P. Classe du 13 juillet 1921 concernant l’érection
du Vicariat Apostolique du Kivou (36) ;
* Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Rwanda
pour 1921-1922 (37).
J. CASSIER, « P. Gorju (Julien) » in Biographie Coloniale Belge / Biographie Belge d’Outre-Mer,
Tome VIII, 29 octobre 1998, col. 149-151.
137

237

Nous avons donc trois lettres du P. Gorju. La première, du 7 mai 1919, a
été écrite la veille de son départ pour le Rwanda. Elle est adressée à un
membre du Conseil Général que nous n’avons pas pu identifier. La deuxième lettre à été écrite le 22 juin 1919 à Kabgayi. Elle est adressée à Mgr
Livinhac. La troisième a été écrite le 2 août à Bukoba. Elle aussi est adressée
à Mgr Livinhac. Nous complétons les lettres du P. Gorju avec une lettre du
P. Dufays, un missionnaire proche du P. Classe. Cette lettre nous fait
connaître le côté ombrageux du P. Classe. Nous terminons avec les Rapports
Annuels de l’époque. Ils présentent situation du Vicariat après la Grande
Guerre. Remarquons que ces rapports ne font aucune allusion aux tensions
entre missionnaires.
Le P. Gorju, dans ses lettres, parle de Mgr Hirth (1854-1931), du
P. Roussez (1867-1935), le Provincial, et des Pères Hurel (1878-1936), Arnoux (1881-1959), Prieur (1899-1983), Launay (1881-1964) et Huntziger
(1884-1977). Il désigne Mgr Hirth comme « la cause première de tout ce qui
s’est passé ». Il désapprouve aussi sa méthode d’évangélisation138.
La méthode de Mgr Hirth donnait une place prépondérante aux néophytes
nouvellement convertis comme évangélisateurs aux dépens des missionnaires et des catéchistes salariés. Son application fut un échec pour le
P. Gorju, trop marqué par sa propre expérience missionnaire en Ouganda139.
La démission de Mgr Hirth était donc prévisible140. Ainsi l’abandon de sa
méthode d’évangélisation au moins en partie.
Aujourd’hui l’histoire donnerait raison à Mgr Hirth qui avait compris que
l’évangélisation de l’Afrique passe avant tout par les Africains eux-mêmes
selon la pensée de Mgr Lavigerie (1825-1892) qui l’avait empruntée à
Mgr Comboni (1831-1881). Cela aurait évité ce que le P. Gorju avouera
138

Le Père Classe écrit à propos Mgr Hirth en 1901 : « La Mission du Bukumbi, que je ne connaissais
pas, m’a ménagé des surprises réelles. Là Monseigneur Hirth a fait des merveilles et, dans un pays ou
les gens semblent ignorer ce qu’est le prosélytisme, Sa Grandeur est parvenu à grouper un bon
noyau de chrétiens sérieux. Mais quelle somme de patience, d’efforts soutenus, je dirai presque
ingénieux, ce résultat n’a-t-il pas coûté » (Lettre du P. Classe du 4 mars 1901 à Mgr Livinhac,
A.G.M.Afr, N° 097525-097526).
139
Le Père Classe ne partageait pas cet avis : « Ces progrès nous les devons à la direction si ferme et si
sûre de Monseigneur Hirth. Si nous suivions mieux ses instructions nos résultats seraient encore meilleurs. Mais s’astreindre à suivre ses catéchumènes, pour leur donner une conviction forte, les former au
prosélytisme, puis faire de même pour les néophytes, c’est pénible. Maintenant l’on comprend un peu
plus la justesse de cette direction. Plus on la comprendra, plus l’on verra que Monseigneur veut non nous
décourager, mais nous faire œuvre durable, féconde pour le présent et pour l’avenir » (Lettre du P. Classe
du 27 octobre 1902 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 11110 /095209-095211). Où s’agit-il d’une flatterie ?
140
Mgr Hirth donnera sa démission au courant de l’année 1920. Rome l’accepta : « Vous trouverez, cijointe, la lettre que le Cardinal Préfet de la Propagande envoie au vénéré Mgr Hirth, pour lui annoncer
que le Saint Père a accepté sa démission, à cause de ses infirmités, et le remercier de tout le bien qu’il a
fait en Afrique. Il lui a dit également que la Propagande a manifesté son désir de rester au Kivu à Benoit
XV et que le Pape y a consenti volontiers » (Lettre du P. Burtin du 9 novembre 1920 à Mgr Livinhac,
A.G.M.Afr., N° 739 I-8 /9-11-1920.

238

courageusement que beaucoup de conversions étaient inspirées par « l’appât
du gain » ou l’intérêt (akamaro). Sans se rendre compte, les missionnaires
« achetaient » les conversions. Ils distribuaient généreusement des cadeaux
(culottes, chemises, épingles, étoffes, chapelets, médailles, sel, vaches, etc.)
et ils donnaient un salaire à leurs ouvriers, chose inconnue en Afrique des
Grands Lacs. En plus, cette manière d’évangéliser favorisait la création d’un
Etat dans l’Etat à l’intérieur de la société rwandaise. Elle favorisait aussi la
création d’un esprit de dépendance chez les chrétiens. Pour les Banyarwanda, les premiers missionnaires étaient perçus comme des petits roitelets puissants. Ils étaient soutenus par le pouvoir colonial et ils possédaient d’assez
d’armes pour rendre le Mwami jaloux. Les catéchistes étaient leurs « bagaragu » ou serviteurs. Et leurs relations étaient vécues selon la culture traditionnelle, le « buhake » c.-à-d. « faire la cour »141.
Dans ses lettres, le P. Gorju parle longuement de l’affaire « Huntziger ».
Il s’agit d’une affaire compliquée qui mériterait une étude approfondie. Le
P. Huntziger (1884-1977)142, aidé par ses catéchistes, évangélisait la population de Save manu militari ! Donc à l’opposé de Mgr Hirth qui prônait la
douceur et la patience. Très vite le Père entra en conflit avec l’autorité locale, avec la Cour et avec son Vicaire Général, le P. Classe. La situation
s’envenimera suite à sa collaboration étroite avec les militaires belges. Ainsi,
il trahi le Mwami fin 1916. Par la suite il devint persona non grata au Rwanda143. Le P. Classe le voyait comme obstacle principal à l’évangélisation de
l’élite politique.
Homme de son temps, le P. Gorju ne pouvait pas se défaire du préjugé
que le supérieur a toujours raison puisque son autorité vient de Dieu. Au
Vicariat du Kivu, les rennes du pouvoir étaient dans les mains du Vicaire
Général et non pas dans celles du Vicaire Apostolique. Sans s’en rendre
Voici un exemple du « buhake » à Nyundo en 1906 : « Instruction individuelle. – Le matin, nos gens
viennent nous saluer à leur sortie de l’instruction ; c’est l’heure de leur prodiguer avis et conseils. S’ils
ont bien des choses à nous demander, nous en avons davantage encore à leur dire. L’un apporte son
chapelet à réparer, l’autre a besoin d’une aiguille ou d’un bout de fil ; celui- ci demande à voir le missionnaire en chambre : il a quelque chose à dire, quelque confidence à faire, quelque secret à révéler » (Missions d’Afrique, N° 177, Mai-Juin 1906, pp. 323-329).
142
Le Père Léon Huntziger (1884-1977) est le frère du Général Charles Huntziger (1880-1941). Celui-ci
était Membre du Conseil Supérieur de Guerre, Ministre Secrétaire d’État à la Guerre de Charles Léon
Clément, Officier d’Infanterie de Marine. Pendant la Grande Guerre, il avait été attaché aux Etats-Majors
d’Orient. En 1940, il négocia l’armistice avec les Allemands et les Italiens. En tant que Ministre de guerre
il signa en octobre 1940, une loi fondatrice du Gouvernement de Vichy qui fera date dans l’historie de la
Shoah. Il meurt le 12 novembre 1941, suite au crash de son avion (https://gw. geneanet.org/peter 81?lang
= en&n=huntziger &oc=0&p=charles &type=tree). Informé de sa mort, Hitler adresse un télégramme de
condoléances au Maréchal Pétain : « Veuillez agréer, Monsieur le Maréchal, mes sincères condoléances
pour la mort tragique du général Huntziger et de ses officiers ». En septembre 1942, un monument est
élevé à l’endroit précis du crah. L’arrière-petit-neveu du Père Huntziger, Jacques Gabriel Huntziger, est
un diplomate français.
143
S. MINNAERT, « Musinga et les Pères Blancs. Rapport politique confidentiel du 24 mars 1918 », in
Dialogue, Kigali, Janvier-Mars 2013, N° 201, pp.223-252.
141

239

compte, le P. Gorju sera pris dans les filets du P. Classe, C’est un missionnaire « de qualités peu communes », écrit-il. Il ne se doutait de rien... Plus
tard, il changera d’avis au moment où il aura découvert « les qualités peu
communes » de son collègue dans un autre contexte.
En effet, le P. Gorju passera 15 jours à Kabgayi, donc la moitié de son séjour au Rwanda. Il les passera sous le regard attentif du P. Classe, qui pouvait donner toutes les explications nécessaires pour imposer sa vision des
choses et des personnes !!! Il avait déjà « dispersé » les missionnaires de
« mauvais esprit (...), une infime minorité ». Les autres se taisaient ! De nouveau, le P. Classe avait su se mettre hors du vent. Il avait déjà fait dans le
passé pour d’autres affaires. Ainsi il avait déjà étouffé l’affaire de ses expéditions militaires de 1904 à Rwaza sans oublier ses interventions en 1909
pour présenter la mort violente du P. Loupias comme un assassinat144.
Le P. Gorju a-t-il sous-estimé sa tâche ? Face au défi, il blaguait : «... s’il
fallait au Conseil un homme de bonne volonté et qui n’entend rien au genre
solennel, croyez bien que vous l’avez trouvé en moi ». Il se considérait luimême comme l’homme de la situation.
29. Lettre du P. Gorju du 7 mai 1919 (extrait)145
Bukalasa, 7 mai 1919
Mon Révérend Père,
(…) Mgr Sweens146 auquel j’avais écrit dès le premier instant pour avoir
confirmation du départ du P. Huntziger, départ qu’il confirme, me dit qu’à
cette heure le P. Roussez est sans doute dans l’Urundi. En même temps Sa
Grandeur me dissuade fortement de prendre la voie du Kiziba, longue et très
pénible, pour prendre celle de Mbarara. Le P. Lafleur consulté par moi me
dit la même chose. De Mbarara à Rwaza, dix petites étapes de bicyclette
exactement. C’est entendu, je prendrai la route de Mbarara et j’espère que
Mgr Streicher me donnera un compagnon au moins jusqu’au premier poste
du Rwanda sinon plus loin. Le malheur, car c’en est un pour moi, c’est que
je ne pourrai voir le P. Roussez qu’en dernier lieu. N’importe, je lui écris par
144

S. MINNAERT, Présentation de la mort tragique du Père Loupias dans la presse allemande et française. (Manuscrit).
145
Lettre du P. Gorju du 7 mai 1919, A.G.M.Afr. (Archives Générales des Missionnaires d’Afrique à
Rome), N° 112439-112440.
146
Joseph Sweens, né à Bois-le-Duc (Pays Bas), le 22 mars 1858, devint prêtre dans son diocèse d’origine
le 3 avril 1882, et entra chez les Pères Blancs en 1889. Après avoir rempli diverses fonctions dans les
maisons de formation dans leur maison de formation en Afrique du Nord et en Europe, il s’embarqua à
Marseille en août 1901 pour le Vicariat de l’Unyanyembe chez Mgr Gerboin. Il y travailla jusqu’en 1905.
A cette date, il fut nommé visiteur régional pour les Vicariats du Nyanza Méridional, Septentrional et de
l’Unyanyembe. Le 17 décembre 1909, il fut nommé évêque auxiliaire de Mgr Hirth. En 1912 il devint
Vicaire Apostolique de ce qui restait de l’ancien Vicariat de Nyanza Méridional. Il mourut à Rubya le
6 avril 1950 (Notices Nécrologiques, 1951, pp. 5-13).

240

deux voies qu’il ait à m’envoyer sur la route de Rwaza-Issavi, poste qui sera
je pense, le point terminus de mon voyage. (...)
Au retour, je verrai le cher confrère à Bukoba où je ferai un saut, ou à Entebbe, après quoi je rédigerai le rapport demandé.
Je pense quitter Bukalasa, dans une
huitaine et être à Kabgaye, près de Mgr
Hirth, dans la première quinzaine de
juin.
Ma mission ayant un caractère spécial, je ne pensai pas qu’il soit de
l’intention du Conseil que je fasse tous
les postes du Rwanda. A mon sens ce ne
serait pas utile et cela pourrait paraître
exagéré à l’autorité ecclésiastique en
cause dans cette affaire. Mon idée est
celle-ci : voir Rwaza, Rulindo, Kigali,
Kabgaye, Issavi et peut-être Nyaruhengeri où je pourrai à l’avance faire appeler le P. Dufays147. Après cela retour. Le
P. Roussez me signalera à temps les
MGR STREICHER (1863-1952)
confrères du voisinage des postes traversés qu’il y aurait intérêt à appeler.
Du reste je ferai tout cela tout bonnement, en confrère chez des confrères, en
tête à tête sans prétention, prenant ensuite quelques notes. Votre lettre de
délégation me donne peu de détails. Est-ce interpréter de mauvaise façon que
de croire ceci : mon rôle est surtout de voir l’état général des esprits ?
En tout cas, s’il fallait au Conseil un homme de bonne volonté et qui
n’entend rien au genre solennel, croyez bien que vous l’avez trouvé en moi.
Le P. Huntziger étant à Lindi, il ne saurait être question de l’y aller trouver.
(...)
Julien Gorju
30. Lettre du P. Gorju du 22 juin 1919 à Mgr Livinhac (extrait)148
Kabgaye, 22 juin 1919
Monseigneur et très Vénéré Père,
(…)
Le 18 mai j’ai quitté Villa-Maria où Mgr Streicher était rentré depuis plusieurs jours à peine149. Sa Grandeur m’a comblé d’amabilité… Elle m’a enA ce moment-là, le Père Dufays, il était à Mugera (Burundi) où il dessinait les plans de l’église.
Lettre du P. Gorju du 22 juin 1919 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 112441-112443. En marge :
« Répondue le 22 septembre ».
147
148

241

fin donné dans le P. Lafleur un compagnon jusqu’à Rwaza, premier poste du
Ruanda… Le dimanche de la [illisible], nous arrivions à Rwaza. Trois jours
à Rwaza, un à Rulindo, un à Kigali et jeudi dernier 20, soit un mois après
mon départ de Bukalasa, j’étais chez Mgr Hirth. (…)
Le Vénérable Mgr Hirth a été et est encore pour moi exceptionnellement
bon.
Dès le lendemain de mon arrivée, j’ai eu un long entretien avec lui et tous
aussitôt il m’a fait remettre par le P. Classe, l’amabilité en personne, toutes
les archives et tous les papiers que je pouvais désirer. Déjà le P. Roussez
m’en avait envoyé les liasses qui attendaient là mon arrivée. J’ai achevé de
dépouiller et annoter tous les documents fournis par le Régional et demain je
vais commencer l’autre série.
Avant d’arriver j’ai vu en particulier dix missionnaires. La retraite qui se
fait actuellement en a amené plusieurs. Je verrai du poste et du Séminaire et
ensuite, dans les 5 ou 6 stations que j’ai l’intention de voir, plusieurs autres
encore. De sorte que les archives et la majorité des Confrères du Vicariat vus
et entendus me donneront une documentation très complète.
D’ailleurs, s’il y a eu mauvais esprit c’est le fait d’une infime minorité
qui actuellement est dispersée ou se tait, et je suis plutôt édifié de la régularité du zèle, de l’entrain que tous apportent à leur travail.
La situation absolument anormale de ce Vicariat, dans lequel la tête s’est
effacée derrière un Père, d’ailleurs doué de qualités peu communes, est évidement la cause première de tout ce qui s’est passé. Mgr Hirth est vieux,
bien vieux, quasi aveugle, au physique du moins. Mais j’en parlerai à Votre
Grandeur, comme les conséquences immédiates de cette abdication effective. Aujourd’hui, je ne voulais que dire à Votre Grandeur que je suis au
travail délicat qu’Elle a voulu de moi et qui Dieu aidant, dans quelques semaines sera terminé. Le bon Dieu m’a favorisé d’un regain de santé extraordinaire (…).
Julien Gorju
A l’âge de trente-quatre ans, Mgr Streicher avait été ordonné évêque par Mgr Hirth à Kamoga le
15 août 1897. Il sera Vicaire Apostolique du Nyanza du Nord pendant trente-six ans. Il reçut du Pape le
privilège de porter la Cappa Magna. Sa résidence était à Villa-Maria (Boukalasa).
149

242

31. Lettre du P. Gorju du 2 août 1919 à Mgr Livinhac (extrait)150
Bukoba, le 2 août 1919
Monseigneur et très Vénéré Père,
Je suis arrivé ici hier et je ne puis attendre davantage à dire à Votre Grandeur que ma mission est terminée. Dès mon retour à Bukoba, dans quelques
jours, je ferai le rapport qui m’a été demandé et l’expédierai aux premiers
moments. La lettre d’aujourd’hui en sera comme la préface et le résumé tout
ensemble.
Sur 15 stations du Vicariat du Kivu j’en ai vu 10. Sur 42 confrères
prêtres, j’en ai vu 30 plus deux confrères que j’ai dû voir pour élucider certaines questions.
J’ai passé à Kabgaye 15 jours entiers pendant lesquels j’ai vu et interrogé
à loisir Mgr Hirth et le P. Classe. Ici je viens de trouver le P. Roussez avec
lequel j’ai eu une longue conférence.
Je crois que ma documentation est suffisante et que j’ai une idée assez
claire de la situation. On a fait ici et ailleurs beaucoup de bruit autour de
l’affaire Huntziger puis de l’affaire Dufays. Plusieurs missionnaires s’y sont
immiscés qui eussent mieux fait de rester à leur travail, exploitant la bonhomie naturelle du P. Régional pour l’attirer à eux, se prévalant de son approbation, la retournant contre l’autorité ecclésiastique. Ça a été un malheur
parce que tout cela a fort pu accentuer la tension qui existait déjà.
Encore est-il que ces affaires n’eussent-elles jamais existé, la situation
absolument anormale d’un Vicariat dans lequel l’Evêque a pratiquement
abdiqué, ne correspond pas avec ses missionnaires, ne se voit pas, vous renvoie systématiquement à un tiers comme si celui-ci était indépendant ; cette
situation, dis-je, devait créer désaffection, mauvais esprit et cabales. Je suis
étonné que les choses n’aient pas été plus loin.
Un mot sur les trois personnalités en cause.
Monseigneur Hirth a eu le tort au Kivu comme partout ailleurs d’être trop
personnel, entêté d’une rare manière dans ses idées alors même que
l’expérience ne semblait pas lui donner absolument raison.
Je n’en veux comme preuve que sa méthode d’évangélisation, soit
l’action médiate du missionnaire sur les infidèles par l’intermédiaire des
néophytes stylés à l’apostolat remplaçant l’action immédiate en usage
partout. De fait, si Monseigneur Hirth n’a pas parlé pour ne rien dire,
c’est là le fond de son « Directoire ». L’exemple des Baganda, peuple
éminemment combatif dont le tempérament a de plus été surchauffé par
150

Lettre du P. Gorju du 2 août 1919 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 112428-112438. En marge de la
lettre : « R. accusé réception le 25/09/19 ».

243

la juxtaposition des deux religions et, disons le, excité par l’appât du
gain, a-t-il influé sur les idées de Mgr Hirth, je n’en sais rien. Je crois en
tout cas que sa doctrine discutable, dans un pays sans initiative, n’a pas
pratiquement donné tous les résultats escomptes. Elle a paralysé le zèle
de plusieurs à l’étroit dans ces têtes à tête avec des unités qui ont assez
de foi pour se sauver, pas assez pour en communiquer aux autres ?
On dira que ce système n’était pas exclusif de l’apostolat direct ; je dirai
que pratiquement les rappels constants de son auteur à le suivre en toute
confiance, semblaient réduire au minimum l’apostolat direct.
Pour moi je ne vois pas ce système aboutissant dans notre Buganda actuel, moins encore au Bunyoro et au Nkole, pays que j’assimile volontiers au
Ruanda.
Il est remarquable que l’indépendance du Muganda au sein de sa famille
lui permette somme toute d’être assez prophète en son pays et que, dans les
pays à famille fortement constituée par exemple Bunyoro, Nkole, Ruanda, le
néophyte n’ait que bien peu d’influence sur les siens, à commencer par sa
propre femme ; et cela est vrai au Ruanda plus qu’ailleurs.
Bref, les résultats du système ont été minces et Mgr Hirth s’est trop obstiné à y maintenir ses missionnaires.
Personnel il l’a été encore dans tout le détail de l’administration. Il y a
des Conseillers, peu ou point du tout de Conseil. Le matériel si cher aux
Vicaires apostoliques ancien régime qu’ils semblent être réduits quand ils
s’en déchargent sur un autre ou sur un Conseil. Mgr Hirth semble s’y être
raccroché jalousement. Avant comme depuis la guerre, les postes sont peu
ou point consultés. Pas de desiderata discutés en conseil. Le budget. Pas de
budget d’entretien intangible. On donne le moins possible dans l’espoir que
chacun se débrouillera à bon marché. On vous envoie d’office ce dont vous
n’avez pas besoin ou ce que vous pourriez vous procurer parfois à meilleurs
comptes. Et puis cette invitation implicite à tirer son plan151, comme disent
les Belges, amène d’eux inconvénients : s’en tirer par des moyens plus ou
moins canoniques, pour se faire des pécules dont l’existence n’est signalée
nulle part : « Puisqu’on a si peu confiance en nous, pense-t-on, agissons de
même ».
Je ne m’aperçois pas qu’au point de vue budget, le Vicariat du Kivu soit à
une autre enseigne que celle des Vicariats des Lacs au moment du Chapitre
de 1906. Il vit toujours comme du bon vieux temps.
On a essayé de l’Economat Général. Le choix de la personne, indépendant s’il en fût, n’était pas une garantie de succès. Il en sera de même de tout
autre confrère tant qu’il n’y aura pas, à la base de l’institution, un Conseil
sérieux.
151

« Tirer son plan » est une expression néerlandaise. Elle veut dire: « se débrouiller».

244

Mgr Hirth a enfin le tort d’avoir une confiance relative dans ses missionnaires. Il a peu changé ; il est l’homme d’un homme. Quand il en trouve un
de son goût, c’est bien, mais il n’en cherche pas un autre. Il a trouvé le
P. Classe ; franchement il eût pu plus mal trouver ; mais que n’a-t-il associé
à son administration tel ou tel autre ? On ne lui reproche pas d’être sobre
d’éloges parce que son caractère ne va pas là ; bien des confrères toutefois,
non des moins vertueux, ont souffert de ce qu’on s’est servi d’eux sans réserve ; on les a peu encouragés et qu’on a trop pris sujet de la première faute
ou bévue pour les mettre de côté.
Mais ce qui a surtout laissé entendre que l’Evêque était chiche de confiance, c’est ce système d’administration par voie de décrets, de Circulaires
de l’exclusion des ces Synodes dans lesquels on se sait compte pour quelque
chose et qui eussent être plus à leur place ici encore dans un Vicariat que
l’Evêque ne visite plus. Il est vrai que c’était une raison pour ne pas en faire,
ajoutée à cette autre que Mgr Hirth n’aime guère la contradiction ; son inflexibilité dans les principes d’un côté (j’entends dans ses idées), son timidité naturelle devant les individus de l’autre lui faisant une loi de n’aimer point
la discussion.
De mon sens tout Mgr Hirth est là. Timidité, très timide ; en chambre, la
plume en main, il vous donne de magnifiques directions ; devant les individus, à la plus petite opposition, il recule, il a peur. Il a vécu avec le P. Huntziger à Nyundo, à Issavi et il a été « faible », il me l’a avoué ; il a été faible
devant les confrères qui en attaquant le P. Classe, attaquaient de fait sa
propre personne. Le mot de confiance qu’il a demandé aux Supérieurs majeurs de dire, il eût dû le dire et il eût fait taire les mécontents. Il est vrai que
se tenant à l’écart depuis longtemps, ayant de fait abandonné son Vicaire
Général à la discussion, il ne se sentait plus d’autorité pour dire ce mot et
l’imposer.
Le P. Classe s’est absolument sacrifié à moi, m’a dit Mgr Hirth. J’ai été
le bouclier de Monseigneur, m’a dit le P. Classe de son tour. Il n’a rien fait
que je n’ai dicté ou approuvé, m’a dit encore Monseigneur. Jamais il ne m’a
lâché, m’a dit le P. Classe. Soit il ne l’a jamais désavoué, mais il eut pu faire
davantage : le couvrir efficacement. Au lieu de cela, il a trop laissé dire :
c’est l’avis de tous les missionnaires sérieux.
Le P. Classe lui, dans ma dernière entrevue que j’ai eu avec lui à mon départ du Ruanda, à [Lwamagana ?], m’a supplié de mettre sur son dos toutes
les responsabilités et de laisser indemne la personne du Vicaire apostolique.
Je lui ai dit qu’ayant vu et entendu la vérité trop clairement, je croirais l’a
trahis et en même temps la confiance des Supérieurs, en renversent ainsi les
rôles. Il m’a dit encore ne plus envier qu’un petit coin pour se refaire et tra-

245

vailler encore dans un Vicariat qu’il aime. C’est à vous de voir s’il y a bien
de l’exaucer.
J’arrive à la personne même du P. Classe. Je suis arrivé ici, je l’ai écrit au
R.P. Michel, plein de préventions contre le P. Classe. Les concours des confrères malintentionnés, ceux que les transfuges ont répandus dans le Vicariat
voisin, l’opinion du P. Roussez auxquels plusieurs ont monté la tête dans
l’affaire Huntziger, tout me mettant en garde contre le Vicaire Général. Je
l’ai pratiqué 15 longs jours à Kabgayi. J’ai trouvé en lui un confrère sans
passion, appréciateur sincère du mérite où qu’il le trouve de bonne éducation, prévenant, délicat dans ses procédés, et rien mieux que les doubles de
sa correspondance avec les confrères ne le fait pas connaître comme tel. Il
dit ce qu’il faut, dignement, entièrement, sacerdotale ment et très affectueusement. Je voudrais avoir signé toute cette correspondance. Rien ne confond
davantage le reproche de politique de manque de franchise que quelques-uns
lui ont adressé.
Mais j’ai fait plus et, ayant interrogé un à un les 32 confrères avec lesquels je me suis rencontré, ayant noté dans mon carnet, aussitôt de près leur
sortie de chez moi, leurs impressions et jusqu’au mot même dont chacun
tracerait le portrait du P. Classe, je n’ai en ce moment qu’à faire le relevé
pour vous donner les sentiments exacts que tous professent à son endroit.
« Homme supérieur, Monseigneur a trouvé en lui son homme, très prudent avec les autorités, zélés, charitable, travailleur infatigable ».
« Homme universel, prudent, zélé, souffrant de la situation fausse qui est
la sienne et digne de pitié ».
« Admirable de dévouement et d’abnégation ; si chacun était à son travail, c’est tout ce qu’on verrait en lui. Aucun missionnaire n’arrivait fournir
le travail écrasant qui a fourni le P. Classe, avec une petite santé et les contradictions auxquels il a été en butte. Il a été victime de la situation administrative du Vicariat ».
« Digne d’admiration comme missionnaire et administrateur ; a fait tout
ce qu’il a pu ».
« Il a fait tout son devoir. Il a manqué d’autorité. Evêque, il se fût imposé, eût fait taire les récalcitrants et il n’y aurait [ ?] rien eu. C’est l’homme de
la situation. Monseigneur le voudrait comme Vicaire apostolique et, les
quelques meneurs ayant disparu, ferait très bien.
« Maître homme qu’on doit plaindre, bouc émissaire auquel on eût dû sacrifier plutôt quelques têtes : Huntziger, Launay et Dufays.
« Que l’on a pu le critiquer de trop se mêler de tout, il a bien changé et il
fait bon vivre avec lui ».
« Il s’est aliéné les esprits par suite de l’abdication du Vicaire apostolique
retiré à Nyundo tandis que le P. Classe devait se débrouiller tout seul à Kab-

246

gayi. Je l’ai dit au Vicaire apostolique qui m’a répondu : Il n’a pas trop
d’autorité, je veux lui en ajouter encore ».
« Il nous dépasse de toute la tête de l’estime énormément. On lui reproche son manque de franchise avec les missionnaires : il a dû et voulu
copier Mgr Hirth. Il ne lui a manqué que l’autorité. Ses biens sont des excès
de délicatesse : très franc avec les missionnaires francs, il ménage beaucoup
ceux qu’il craint de brusquer ».
« Il n’a manqué que de l’autorité. Je l’approuve en tout. Les critiques visaient l’autorité ».
« Il ne lui a manqué que la mitre. Supérieur comme talent et vertu. A été
sacrifié à Monseigneur ».
« Je n’ai jamais eu à me plaindre de lui, mais ai éprouvé moi aussi l’effet
des racontars qui ont désolé le Vicariat ».
« A été le bouclier de Monseigneur, a reçu tous les coups. Etait-il politique de caractère ? Je n’en sais rien. En tout cas il a dû le devenir. Aucun
autre n’aurait résisté, ce qui ne suppose pas une mince vertu ».
« Tout le monde eût dû faire son travail sans tant jacasser ; le P. Classe
est au-dessus de toute critique. J’aurais voulu voir ses Rétracteurs à sa
place ».
« Rien à reprendre. Il a fait son devoir. Ce qu’on peut dire sur son compte
va à l’administration elle-même ».
« Très estimable, mais la situation fausse qui a été la sienne l’a obligé à
faire de la diplomatie ; je ne sais s’il se ressaisirait… Peut-être après la disparition de certains confrères. Les gueulards ont passé leur temps à faire des
soulignés, des suppositions, à lancer des affirmations ; ce sont eux qui ont
fait l’opinion. Le P. Classe est à plaindre, il a été la victime d’une autorité
trop faible ».
« Il a fait tout son devoir, chose d’autant plus difficile que l’autorité se
dérobait ».
« Il a été desservi par les circonstances ; personnellement, homme supérieur. Mais l’autorité elle-même était discutée, on refusait de marcher. Il faut
un Evêque qui voie et commande ».
« Il a été la victime de Mgr Hirth et de son abstention. Victime aussi des
mesquines jalousies de confrères plus âgés ou de son âge. Timide, bon à
l’excès même avec les indigènes. Sa « politique » vient de ce que timide
avec les confrères difficiles. Le caractère seul des mécontents suffit à expliquer les difficultés qui ont surgi entre eux et lui ».
Ce sont les mécontents, ceux que j’ai vus, qu’il faut mettre en scène
maintenant.

247

Le P. Prieur trouve le Vicaire Général « peu franc », ne donnant pas de
raisons puis en donnant à d’autres, indiscret, quoique, en cela bien excusable
puisque ne fait copier son Evêque.
Le P. Prieur est un confrère très dévoué que l’autorité a risqué tout seul
au Bushiru dans un poste en fondation, avec du matériel jusqu’au cou, garçon de bonne volonté mais d’une nervosité extraordinaire, toujours sur les
dents. Pour le sauver de l’impasse dans laquelle on l’avait mis, on le transfère à Kigali, petit poste de tout repos. Le docteur crut qu’il allait devenir fou
et prit sur lui l’initiative de demander son changement pour éviter un scandale que son genre excentrique ne pourrait manquer de produire sur des
Belges malintentionnés. Je conçois qu’on n’ait pu tout lui dire. En tout cas,
le P. Dufays, interprétateur malin calomnie le P. Delmas quand il l’accuse
d’avoir voulu se débarrasser d’un confrère qu’il déprécierait, en faisant marcher le Docteur. Il s’en défend, et le P. Classe auquel oralement le changement fut demandé avec motifs, défend en cela le P. Delmas.
Le P. Hurel, gamin, blagueur, ment inconsciemment, névrosé qui écrit
nuit et jour, « a menti dès le sein de sa mère » m’a dit le confrère qui
l’estime le plus… A défendu le P. Huntziger plus et plus mal que l’intéressé
ne s’est défendu lui-même. S’est, comme son voisin, très occupé des affaires
indigènes, a tout ensemble approuvé et désapprouvé son « terrible voisin » ;
il est, je crois, le confrère qui a le plus influencé le P. Roussez dans l’affaire
Huntziger : il est séduisant et le bon P. Roussez n’a pas pu se soustraire de
son emprise acceptant de lui les faits les moins prouvés. L’avant [illisible]
Bermoy Résident a dit n’avoir pour lui que du mépris. Ses Supérieurs (Vicaire apostolique et Vicaire Général) l’estiment comme missionnaire qui fait
l’apostolat de la bonne façon mais avouant qu’avec sa démangeaison de
parler et de cancaner, il a fait avec la plus grande inconscience, plus le mal
que les plus montés. A excuser évidemment, mais très à craindre. C’est peut
être celui dont l’autorité désire le moins le retour.
J’ai essayé de lui prouver qu’il avait mis le Régional dedans, qu’il s’était
lui-même mis de dedans avec des affirmations gratuites que ne tiennent pas
devant des faits bruts et des dates : je ne l’ai pas convaincu. Je l’estime prévenu et entêté. Voici comme il juge le P. Classe.
« Indépendamment de sa situation fausse, à la difficulté existante, le
P. Classe a ajouté celle venant de son caractère : il y a mis du sien : Il est
double, peu franc, ne dit pas les choses. Je le connais de trop longue date, du
Scolasticat, pour changer d’avis sur son compte ».
Le P. Launay, confrère impressionnable, sûr de lui, emballé et alors ne
connaît pas de mesure. Très patriote n’a pas su comprendre que chacun devait faire cet acte d’abnégation et songer à l’intérêt commun. Les Allemands

248

demandent qu’on prévoie un Te Deum. Les Supérieurs avertissent par lettre
officielle très mesurée, destinée à être vue, corrigeant ce qu’elle a de choquant pour l’orgueil national par des billets envoyés en cachette : Le P. Launay n’a retenu que le première et invite les « Boches152 de Kabgaye » a venir
chanter eux-mêmes (On n’a pas demandé le Te Deum, mais une cérémonie
quelconque).
Le gouvernement demande le signalement des fusils (allemands) en dépôt
dans les postes, les thermomètres médicaux pour les besoins du service de
santé. Refus, repoussé grossière. Par-dessus la tête de son Supérieur, le
P. Launay dénonce les cruautés d’un officier belge dans l’Urundi153.
Bref, garçon très lancé, indépendant d’avoir voulu aux Supérieurs de
l’avoir enlevé de l’Urundi. Prévenu contre l’autorité, contre le P. Classe, on
ne sait trop pourquoi ; antipathie de caractère plutôt que autre chose, de part
assez de sottises pour en garder rancune à ses Supérieurs, lesquels l’ont cependant plutôt ménagé.
Le P. Arnoux, âme d’artiste, impressionnable, à l’excès, en veut plutôt au
Vicaire apostolique dont il a essayé d’appliquer coûte que coûte le système,
d’une manière exagérée, disent d’aucuns. Est brisé, mécontent mais sans
mauvais esprit. Missionnaire intelligent, trop idéaliste peut-être. De fait, il
est heureux à son poste, en compagnie de l’excellent P. [Bonneau ?], il ne
demande qu’à y rester. Son Supérieur est content de lui, comme du reste du
P. Launay.
Le R.P. Roussez, est un bon, très bon homme que la majorité des missionnaires estiment prudent et discret. Homme très surnaturel, il ne craint pas
sa peine. J’admire qu’avec une petite santé, il ait pu fournir depuis 7 ans,
dans une Région immense, deux fois trop grande pour les forces d’un Visiteur mieux portant, la somme de travail qu’il a fournie.
Le Vicariat seul du Kivu, avec ses montagnes sans fin, ses marais, les
mille difficultés de toute nature dans lesquelles il s’est débattu depuis plusieurs années lui ont suffi. Ajoutons que la difficulté des communications
rend difficiles les communications épistolaires, difficile l’entente entre les
deux autorités pour des échanges de vue, des changements et des placements. D’où nécessité pour les deux pouvoirs d’agir parfois en leurs particulier et malaise chez les missionnaires qui dans un Vicariat où il y a peu de
Conseil, sont trop tentés de se croire abandonnés à l’arbitraire d’un seul.
Boche est un terme péjoratif pour désigner un soldat allemand ou une personne d’origine allemande.
Le mot a été utilisé pendant la guerre franco-allemande de 1870 plus largement par les Français, les
Belges et les Luxembourgeois de la Première Guerre mondiale jusqu’ à nos jours. En utilisant ce terme
péjoratif, le Père Gorju, de nationalité française, manifeste son désaccord avec les Allemands.
153
Il s’agit probablement de l’affaire Defawe.
152

249

La note du Régional est celle-ci : bon, très bon, manque de perspicacité et
le sang froid. Homme de théorie, il fulmine par lettres ; devant les confrères,
il cède et se rend volontiers à qui crie le plus haut. Faible de bonasse, indulgent par tempérament, sa manière de dire « Oui, oui certainement » à ceux
qui se plaignent, leur laisse trop facilement croire qu’ils ont son approbation.
Il s’est laissé exploiter par les hâbleurs, n’a vu que ce qu’ils ont bien voulu
lui faire voir.
Séduit par l’extérieur de l’œuvre du P. Huntziger à Issavi, il l’a gardé et
défendu. Le P. Huntziger était accusé de faire la Mission manu militari ;
malin il savait se cacher des confrères pour agir de la sorte. Faisant peu de
ministère, vivant en dehors des œuvres, les autres Pères étaient immobilisés
dans leurs confessionnaux. Je ne saurais récuser leur témoignage quand ils
affirment n’avoir rien vu ; mais je ne saurais non plus récuser le témoignage
des confrères qui l’ont remplacé et ont dû pâtir de cette succession, ni les
indigènes ; de ceux surtout qui étaient ses hommes, de Guillaume surtout,
son principal nyampara à Isavi, quand ils affirment les faits : emprisonnement, bastonnades, chaînes, amendes, etc.,…
Le P. Roussez n’a voulu entendre que le témoignage des confrères.
Si l’autorité ecclésiastique, a-t-il dit, croyait à la réalité des faits, que ne
l’a-t-elle déplacé avant la casse ?
Le 11 avril 1916, le Vicaire Général en visite canonique laisse une grande
carte de 9 pages compactes qui condamne les procès qu’on tranche à Issavi,
la manière de donner et d’agir en chefs temporels à l’égard des étrangers à la
propriété, des chefs indigènes surtout, qui rappelle au 7e commandement,
interdit absolument amendes et tout autres actes de correction. Il y en a près
de 3 pages sur ce ton. C’était viser des faits connus et parler pour quelqu’un.
D’ailleurs le Vicaire Général ne condamne pas le fait de « rendre dans les
limites de l’obéissance, au Gouvernement les services voulus ».
En janvier 1917, le P. Roussez fait à son tour la visite. Sa carte est de tous
points élogieux. C’est tout au plus si, à la fin, j’y relève un conseil très anodin, continuer à « s’abstenir des moyens violents ».
Que si dans ces conjonctures on avait déplacé le P. Huntziger, quel est
celui que ce confrère, dominateur et indépendant, est accusé de la mesure ?
L’autorité ecclésiastique continua à faire son devoir jusqu’où, le 3 Août
1917, le Vicaire apostolique manda à son Vicaire Général « de ne plus rien
écrire ».
Le Régional lui, a-t-il fait son devoir, ou du moins sa perspicacité n’a-telle pas été gravement en défaut ?
Rien ne me donne une idée de la neutralité du P. Roussez comme ses
lettres opposées à ses circulaires. D’un côté c’est un rappel très net à la doctrine chrétienne et apostolique et au Directoire pour proscrire l’immixtion

250

dans les procès, la contrainte dans le recrutement de l’école, du catéchuménat, l’assiduité aux Sacrements (16 juillet 1913) ; d’un autre côté ce sont des
ergotes des distinctions et sub-distinctions. Le Père distingue « entre catéchuménat et école, entre baptisés et non baptisés, entre ce qui est contraire au
droit naturel et ce qui est simplement opposé aux lois du christianisme, entre
devoirs essentiels du christianisme et pratiques de [illisible], entre lésions et
non lésions, dans certaines fautes, des droits d’un tiers etc., … Et cette conclusion, dont je laisse à l’auteur la responsabilité. « Notre Fondateur était
d’avis qu’on n’arrivera jamais à convertir les peuples si l’autorité temporelle
n’est pas convertie et par conséquent, je pense, si elle n’exerce pas une certaine pression sur les conversions » (Au P. Classe, 18 décembre 1917).
De Tabora (27 juillet 1918) au même qui s’était plaint de la manie générale de trancher les procès et accusait le P. Roussez de soutenir en cela les
confrères ; une autre réponse pleine de subtiles distinctions.
Je crains bien que ces explications ne soient l’écho des directions particulières du P. Roussez, qu’il n’ait pour lui trop atténué, pour ne pas dire absolument anéanti l’effet de ses lettres publiques.
Quant à l’autorité ecclésiastique, impuissante à mettre un terme à un mal
qui eût exigé mouvement d’ensemble et mesure radicale, ne faut-il pas
l’excuser de ce que, à la fin énervée par ces atermoiements et ces subtilités,
elle ne soit une fois emballée contre le Régional.
Mgr Hirth accuse le P. Roussez d’avoir ainsi, plus ou moins consciemment, soutenu les partisans d’un système cher, entretenu le mauvais esprit et
arrêté la Mission.
On a trop vu l’opposition qui existait entre les deux pouvoirs. Aux Supérieurs de juger qui pratiquement en a été la cause principale. L’autorité ecclésiastique en rejetant la responsabilité sur le Régional n’a du reste aucunement l’idée de mettre en doute la bonne fois du P. Roussez. Elle a été
pleine et entière.
Mgr Hirth propose un remède : « Il y en a 4 ou 5 qui doivent partir : moi
tout le premier, le P. Roussez et les quelques têtes chaudes qui ont été dans
tout ce mouvement.
Je n’ai pas dit au P. Roussez la part grande de sa responsabilité qui est
sienne, j’ai déploré avec lui l’absence pratique de l’autorité dans les divers
sens où je me suis expliqué dans ces pages ; mais j’ai cru devoir lui dire que
la personne du Vicaire Général, contre laquelle il était plutôt monté, est absolument méritante et a de fait la sympathie de l’immense majorité. Il a assez
de raison et de vertu pour en être très heureux.
Très Vénéré Père, j’avais l’idée de vous envoyer une préface et je
m’aperçois que cette préface prend les dimensions du rapport même que
vous annonçais : j’en suis à 28 pages. Voilà l’histoire.

251

J’ai escompté l’arrivée prochaine du steamer. Or le steamer est arrivé au
port hier matin à 8 heures, fortement en retard avec ces fêtes de la Paix, et on
m’a dit qu’il filait directement à Entebbe sans toucher à Bukakkata. Mon
parti a été vite pris : où m’en retourner chez moi par le [Kibunbiro ?] et Bikira, envoyer mes porteurs devant et utiliser le bon air et la solitude de Bukoba
pour allonger ma préface et en faire le commencement de mon rapport. J’ai
tout à y gagner, car dès la rentrée à Bukalasa, après trois mois d’absence, je
vais être inondé de travail.
Tout l’inconvénient sera pour Votre Grandeur qui au lieu de pages au
« type » devra subir mes interminables pattes de mouche. Donc je continue.
L’affaire « Huntziger »
Elle m’a pris bien du temps. C’était à mon arrivée de Kabgaye. Je n’avais
pas encore assez de vues d’ensemble et j’ai cru que ce qui n’est qu’une histoire bien exagérée était le tout. Aujourd’hui de loin, je la réduirai à des
strictes proportions, sacrifiant beaucoup du long brouillon, que j’ai là sous la
main, bourré de faits, de noms et de dates. Que si Votre Grandeur me trouvait incomplet, Elle aurait la ressource de me demander des détails supplémentaires, faciles à retrouver puisque mis en ordre.
Le P. Huntziger avec sa réputation néfaste car dans son 2e stage à Nyundo, on n’a pu relever contre lui un fait qui sentît son ancienne manière, arriva
à Issavi le 11 mai 1915. Il y avait précédemment fait un stage de neufs mois
(19 novembre 1913- 29 août 1914). Son second séjour devait durer du
11 mai 1915 au 25 avril 1918.
En décembre 1915, le gouvernement allemand obtint des Supérieurs la
fondation, à Issavi d’une étape de courriers et ravitaillements. Il avait demandé un Allemand. On lui donné le F. Rodriguez, atteint par la limite
d’âge. Un grand chef, représentant le roi, lui était donné avec lequel il traiterait ; une avance de fonds serait fournie et il tiendrait la comptabilité. Le
Frère entre en fonctions le 29 décembre. Bon comptable, il dut du consentement du Vicaire apostolique, être aidé par le Supérieur pour les rapports avec
indigènes, le Frère étant négrophobe. Le P. Huntziger, entreprenant comme
il était, se substitue peu à peu au Frère. Le Roi Musinga s’adressait au Frère
lequel devait bien céder le terrain à son terrible Supérieur. Celui-ci était peu
goûté du Roi qui dès [le] 20 octobre 1916 lui écrivait pour se plaindre de lui.
Il le calomnie, lui et sa mère, refuse ses cadeaux ou les reçoit dédaignement,
veut le pendre etc.,…
Pour agir directement sur les chefs, le P. Huntziger mit de côté le Grand
Mututsi choisi par le Roi et le remplaça par Guillaume, chrétien d’Issavi. Le
Roi doit l’accepter : Guillaume était du reste son scribe. Et puis les corvées
allaient mal, le P. Huntziger s’en était pris au Roi devant les autorités ; ce

252

lui-ci retomba sur ses chefs qu’il fit razzier. Ce fut l’origine des cadeaux que
reçurent le Père et Guillaume
Le 23 mai 1916 a lieu l’occupation de la région d’Issavi et de la capitale
par les Belges. La Mission continua à [illisible] et les services rendus aux
Allemands. C’est à cette époque que se passèrent les évènements que j’ai
cités plus haut. Du temps des Allemands, il n’eût pas fait bon aller à
l’encontre de leurs arrangements ni rien faire qui pût diminuer l’autorité du
roi.
Sous les Belges, le chef d’étape, le Père devint « Chef de poste ». Le Vicaire apostolique n’en sut rien. Le Père ne le lui dit jamais. Le P. Hurel m’a
dit l’avoir seul connu. Le Vicaire Général apprit fortuitement quand, étant
venu à Issavi, saluer le Commandant de Bricy envoie en mission spéciale
pour le Roi des Belges, le Comte, à table, demanda au P. Huntziger de bien
vouloir comme chef de Poste apposer son visa à la feuille de route.
Le 29 avril 1917, le Major Declerck devint Résident de Kigali pour le
Ruanda. Le Haut Commissaire Malfeyt s’est vanté de l’y avoir nommé pour
arranger les affaires du pays et en particulier les différends dont avaient
souffert les missionnaires au début de l’occupation belge (missionnaires
considérés comme suspects) quasi gardés à vue, interdiction de relations de
poste à poste, le fameux et stupide serment de neutralité, occasion de l’éclat
du P. Lecoindre, etc., etc... Le Commandant de Bricy recommanda également à la Mission le Major comme un ami éprouvé des missionnaires catholiques au Congo. Et de fait les Pères du Ruanda n’ont eu qu’à se louer de
lui : il a été avec eux d’une grande gentillesse et d’une générosité remarquable, pas de poste qui n’en ait rien des preuves très sensibles. Bien en
cour, le Major n’avait rien à craindre, soit dit pour réfuter d’avances les dires
de certains, la bande Huntziger, lesquels ont prétendu que le Major cherchait
une victime pour se laver de l’épithète de clérical.
Ici il se produisit, on ne peut le nier, un virement dans la politique belge.
Au début de l’occupation, Musinga correspondit avec les Allemands et ses
lettres furent prises par les Belges à Tabora. Ensuite, il avait tenté, ce fut
l’accusation portée contre lui par le Commandant Philippin, d’empoisonner
les Belges. A cette occasion des renseignements furent demandés par cet
officier aux PP. Huntziger et Hurel. Je dis à dessein : furent demandés, car le
dossier ne peut prouver que cela. Je n’oserais dire toutefois que les Pères,
confiants, trop confiants, peut dire dans la discrétion des Belges, aient mis
dans leurs réponses toute celle dont ils auraient dû user. De fait, ils furent
trahis dans la suite et le Roi sut que le P. Huntziger avait poussé et aidé à
tresser la corde qui devait le pendre.
Mais toutes ces histoires s’étaient faites pour du dehors et les journaux
étrangers avaient déjà annoncé la pendaison comme chose faite. Défiants

253

plus que jamais à l’égard des Anglais, les Belges firent machine en arrière et
le Major arrivait avec l’ordre de rendre à Musinga toute son autorité.
Le Major commença par supprimer le « Poste » d’Issavi pour en fonder
un plus loin à Irango, à 25 [minutes ?] de bicyclette de Nyaruhengeri et le
15 juin 1917, il demande une décoration pour le P. Huntziger. C’était la juste
récompense des services exceptionnels rendus avant lui, par le confrère et le
Major le dit au Vicaire apostolique, atténuer l’impression que sa suppression
comme chef de poste devait produire sur lui.
Le Père était débarqué. Il lui fallait se couvrir, il lui fallait défendre les
chrétiens contre une persécution éventuelle organisée par Musinga et les
Watutsi. Adorateurs du soleil levant, à ses pieds tant qu’ils ont à craindre de
lui, ils devaient, lui rentré dans le rang, lui faire payer une servitude, un
amoindrissement de pouvoir, puisque ç’avait été là de fait [?] leur situation
sous le consulat du P. Huntziger. Musinga en particulier devait vouloir le lui
faire payer cher.

M. DEFAWE ET MADAME MARGUERITE SOULA

Il fut aidé en cela par un certain M. Defawe, chef de Nyanza, poste de la
capitale, jeune, suffisant, bouffi d’orgueil lequel jadis avait juré, si le réquisitoire contre lui dressé par le P. Launay, aboutissant à sa condamnation, de lui
tirer un balle dans la tête, quitte à se servir sur la [illisible] ensuite. Il a dit
aux confrères comme il a aussi dit à l’un d’eux que dans toute l’affaire qui a
suivi, il n’a pris conseil que de Musinga. Ajoutons que ce très jeune homme

254

entortillé par les filles que lui passe le Roi est le plus sot administrateur de…
son beau-père. J’en ai moi-même des preuves. On ne saurait être plus à plat
ventre devant un Noir.
Pour revenir à la question, je dis que le P. Huntziger s’ingénia pour tenir
tête à la situation. Il persuada à Guillaume, celui-ci me l’a avoué, qu’il devait
se sacrifier et rester en place malgré les Belges. Bref, il intrigua si bel et si
bien que Guillaume resta jusqu’au jour où fin Novembre 1917, une certain
M. Mathot, Sergent Major chargé du poste d’Irango, sous les ordres de Defawe administrateur154, congédia sèchement Guillaume, malgré toutes les
invitations à le garder que faisait pleuvoir le P. Huntziger. Ces lettres sont
tout bonnement typiques.
Guillaume se retira et reçut du Roi, sur les instances de Mathot, la chefferie de toute la colline dont il avait eu jusque là la moitié. Encore faut-il ajouter que le Roi lui retira dans la suite.
Le 28 mars 1918, le P. Delmas avise sous main le P. Classe que, sur la
demande de Musinga ; le Résident va devoir aller à Nyanza faire des remontrances au P. Huntziger lequel « oublie qu’il n’est plus Chef de Poste. Ce
n’est pas le moment de mettre les Watutsi de côté et le Roi n’oubliera jamais
la campagne que jadis le Père a menée contre lui ».
Le 1er avril, le Major vient à la Mission avec sa famille, confirme au
P. Delmas « qu’il est au courant de tout par son personnel de Nyanza et que
le lendemain il va écrire au P. Huntziger. Le P. Durand est au courant de tout
par le Major lui-même qui en a parlé devant tout son monde pour qu’on ne
l’accuse pas de fermer les yeux sur ce que tous ses agents connaissent ».
Le Major écrivit de fait le lendemain au P. Huntziger, témoin l’accusé de
réception du P. Huntziger.
Le 5, le P. Classe arrivait à Kigali pour voir ce que la Mission, à l’issu de
laquelle le P. Huntziger avait agi, pouvait faire.
Ce [illisible] rapproche à dessein les dates pour réfuter la calomnie accrédité par le P. Huntziger que le P. Classe a dicté la lettre du Major.
A Kigali le Père eut connaissance de la lettre de Defawe au Major, se disant « impuissant à arrêter la fureur de Musinga » et réclamant d’urgence
une descente du Major à Nyanza.
Le Dimanche 11, il y arrivait et fit son enquête.
La veille, 13, c’était bien tard, le P. Huntziger convoyait un courrier urgent à Mgr Hirth annonçant la réception en son temps de la lettre du Major,
sa prochaine arrivée à Nyanza et suppliant qu’on envoyât le P. Classe à Issavi pour arrêter l’orage. En même temps, le confrère niait d’avance tout ce
154

S. MINNAERT, « Musinga et les Pères Blancs. Rapport politique confidentiel du 24 mars 1918 », in
Dialogue, Kigali, Janvier-Mars 2013, N° 201, pp. 223-252.

255

qu’on lui reprochait et demandait son changement… C’était sa première
communication en la matière, communication in extremis vraiment.
Le 14, Sa Grandeur répondait par autographe au P. Huntziger qu’il eût à
se rendre à Nyanza et à s’expliquer avec le Major. C’est le seul parti à
prendre. Que si vous avez commis quelque empiètement, reconnaissez tout
simplement votre erreur. Vous dérober maintenant, faire intervenir le
P. Classe, ce serait, me semble-t-il un subterfuge que le Major trouverait
déloyal et inexplicable et qu’il ne pourrait manquer de signaler à ses chefs
hiérarchiques.
Le 15, le P. Huntziger demande au Major une entrevue à Nyanza et le
prie de ne pas se savoir de sa correspondance privée dans cette affaire, puis
de ne pas tenir compte des faits qui se sont passés avant l’arrivée du Major
comme Résident à Kigali. « Je serai heureux de vous voir demain », répondit
le Major.
Le 17, le Major annonce pour ce jour même la fin de l’enquête et l’envoi
de son rapport à Monseigneur. En même temps, il demande que le Père
quitte la région le plus tôt possible. « Le mal est plus grand que je ne le
soupçonnais ».
Le même jour, le P. Huntziger, rentré de Nyanza, écrit à Sa Grandeur
pour lui raconter les incidents du procès et demander son retour en Europe.
Le 18, le Major communique à Monseigneur les résultats de l’enquête.
Le 19, le Père écrit au Major une lettre d’excuses « pour en finir » et demande à Sa Grandeur d’envoyer le P. Classe à Issavi, la position n’étant plus
tenable. C’est le 20 qu’il reçoit l’autorisation de quitter le Vicariat.
Quoi qu’il en soit de la manière dont a été conduite l’enquête (le Major
n’a pas voulu, pour déférence pour la Mission, en laisser le soin à la Justice)
Les chefs d’accusation sont fondés en parties du moins.
1° Il a fait un Etat dans l’Etat. Les chefs retenus par les corvées d’Issavi
n’allaient plus faire leur cour. Le pouvaient-ils ? Guillaume m’a affirmé
que non, tant était grand ce travail que dirait [illisible] leur demander Issavi.
Le Père a tranché des tas de procès sans mandat, le titre de Chef de Poste
n’impliquant pas à l’époque la justice territoriale. Pratiquement
G[uillaume] tranchait et le Père sanctionnait. Enquête faite sur place
après les événements auprès des catéchistes de trois collines d’Issavi, il
appert que 36 faits sont réels consistant en emprisonnement, bâtonnement, pillage etc., etc.,...
Le P. Ecomard m’en a certifié 13 autres à mon passage (prison, kiboko,
etc.,…). Le P. Pouget m’en a cité de typiques. On arrivait à la cinquantaine. Bref, si tous les faits ne sont pas vrais, on doit dire qu’il y en a assez de prouvés pour que l’accusation soit justifiée. Le maître d’école dit

256

que les enfants watutsi qui manquaient à l’école donnaient une amende
de pioches ; le P. Ecomard a confirmé le fait. Rien ne dit d’avantage
l’effet de cette conduite du Père sur les indigènes que ces deux traits :
Le Père a accusé à Kigali un de ses chrétiens de s’être procuré du poison
pour l’empoisonner. Il a porté l’accusation au Fort sans en référer d’abord
au Vicaire apostolique qui l’a su par une lettre de P. Hurel au P. Classe,
puis par une du P. Delmas au Vicaire apostolique.
Les Sœurs, la Supérieure me l’a dit, craignaient justement pour le Père un
coup de lance des Watutsi. De ce côté d’Issavi, le Père n’allait jamais
qu’avec son fusil ; les chrétiens l’ont affirmé au P. Ecomard et le
P. Huntziger fit couper d’office la haie d’euphorbes derrière laquelle les
Watutsi auraient pu se cacher.
2° Le pire est allé à l’encontre de la politique des Belges, « laisser les
choses en l’état, soit le gouvernement aux mains des Watutsi ». Il s’est
mêlé et sur-mêlé au gouvernement pour imposer ses vues, donner des directions, bien aidé en cela par le P. Hurel. Le Major a dressé un catalogue
de 67 lettres, toutes postérieures à son arrivée au pouvoir, comme l’avait
demandé le Père. Je les ai toutes lues, à l’exception de 6 ou 7 ; toutes sont
de la pure ingérence en matière de politique indigène. Les autres antérieures, sont encore plus intéressantes, paraît-il.
3° Le Père a abusé de sa situation pour faire la Mission par la force. La
plupart des cas de justice sommaire relatés plus haut concernent des chrétiens. Le P. Ecomard a la liste des chrétiens mauvais qui le P. Huntziger a
trouvés à Issavi à son arrivée. En face de trop de noms le Père avait noté
« Revenu ». Le successeur a dû re-noter « retourné ». C’est que la main
de fer n’était plus là. « On se rit et on se moque de moi. Comment de pareils moyens peuvent-il servir de base à un apostolat sérieux », écrivait
lamentablement le confrère au P. Classe.
L’Ecole des Watutsi d’Issavi. A la retraite de cette année-là, il y eut à
Kabgaye un petit meeting. L’autorité mit en garde les missionnaires
contre la précipitation dans l’évangélisation des Watutsi et défendit de
leur donner trop tôt la médaille. Dès son retour à Issavi, le Père en médailla 37 ; j’ai vu la liste, soit la majorité : ils étaient peut-être 50 en tout.
Plusieurs ont carrément refusé au P. Classe de se faire instruire en vue du
Baptême. Trois ou quatre ont été retirés par leurs parents ; 5 ou 6 ont tenu. Le Père voulut avoir aussi les filles Watutsi en vue des mariages futurs. Dans ce milieu à mœurs orientales, ce fut un tollé, un scandale. Le
Père essaya d’agir par lettres sur les parents. Tout cela ne diminua pas la
haine de Musinga que j’ai vue à mon passage, restée tenace au cœur du
potentat.

257

Que si lors du procès il a allégué une foule de faits plus ou moins avérés,
que s’il a fait des pots de vin donnés par ses Watutsi à Guillaume, des
vols qualifiés, libre à lui, libre au Major, ignorant des coutumes des pasteurs, de les considérer comme tels, il n’en est pas moins vrai que sur la
plupart des points, l’accusation tombait à pic et révélait des abus dont le
Père était responsable devant le gouvernement et devant ses Supérieurs.
(...)
Julien Gorju
32. Rapport du P. Dufays du 15 novembre 1919 adressé au
P. Voillard (extrait)155
Voici comment on présente les faits aux
Supérieurs Majeurs.
L’Eglise de Nyundo qui a coûté ses 10.000
Rp. menace ruine. Bâtie il y a 10 ans, on a
par « économie » évité de repasser les bois
de charpentes au goudron. Aujourd’hui
toutes les fermes et coureurs sont pourris de
l’avis du P. Oomen Sup. La R.M. Florence
m’a assuré la même chose. On a dû évacuer
l’Eglise et l’on l’a [illisible] raccourcit. Au
lieu de reconnaître simplement ce fait, le P.
Classe dans une lettre aux Sup. Maj. publiée
dans l’Echo met en avant ceci, tout en oubliant la question des bois : « Il y a un glisseLE P. DUFAYS (ca. 1911)
ment de la montagne ». Et pour mieux tromper il dit qu’elle se trouve au
milieu de la lave. Ce qui est absolument faux. La lave reste au nord de la
Sebeya et Nyundo se trouve au Sud. Ce glissement est pour le besoin de la
cause, tout connue les flammèches pour l’incendie de Buhonga. Le fait est
que les charpentes cédant partout, les murs ne peuvent résister à la surcharge
de poussée. Pour l’église de Mugera qu’on doit construire, j’ai demandé 20
bidons de goudron, car nos bois sont loin d’être cornus et éprouvés. L’Ec.
Gén. me répond qu’il ne m’enverra que la ferraille absolument nécessaire
parce qu’il faut faire des économies. Je pense que l’historie de Nyundo devrait donner de l’expérience.
Le P. Classe semble avoir fait comprendre au P. Gorju par des insinuations adroites que notre mésintelligence est de mon fait étant donné que depuis des années, nous ne nous entendions pas, qu’il m’a trouvé tout changé
155

Rapport du P. Dufays du 15 novembre 1919 adresse au P. Voillard, A.G.M.Afr, N° 098160-098161.

258

après mon retour d’Europe, qu’il m’a vu ensuite changer en mal et qu’à
cause de cela même il est parti pour sa visite de l’Urundi.
I. Je commence par réfuter cette dernière allégation. 1) Dès que je suis
rentré d’Europe, donc en février, le P. Classe me dit qu’il fera bientôt la visite canonique de l’Urundi. Quand j’eus accepté la charge d’Ec. Gén., il me
dit : « Alors au mois de mai nous irons ensemble faire la visite du Burundi,
vous pour le matériel, moi pour la Mission » Je fis part de cette invitation au
P. Régional encore présent en lui disant ma répugnance pour cette raison que
si j’allais avec lui, les Confrères verraient de suite que je ne suis pas Econome Général de fait et que le système qui les avait découragés allait
simplement continuer sous une autre étiquette. Il me répondit que pour la
visite des postes, je devrais aller seul. En a-t-il parlé au Conseil ? La vérité
est qu’on ne me parle plus de partir avec le P. Classe, et quand je remis la
question de ma visite du matériel des postes, le Vicaire apostolique me dit
qu’elle était inutile, que je ne pouvais pas m’absenter ainsi. Et le P. Classe
partit seul. Comment donc qualifier un système conçu ainsi : « Quand j’ai vu
que le P. Duf. était insupportable, je me suis sauvé à l’Urundi, espérant que
mon absence le calmerait ».

DE GAUCHE A DROUTE : LES PERES BRICQUET, VANBAER ET DUFAYS
AVEC JOSEPH RUKAMBA, CHEF A ZAZA (ca. 1911)

II. Que nos mésintelligences durent depuis des années, je ne le nie pas. Mais
il a tort de les présenter sous un faux jour. Elles ont commencé le jour où

259

j’ai eu la certitude absolue fondée sur des raisons et de faits fréquents que
cet homme était un politique, sans franchise, rusant toujours.
Notre première altercation date de septembre 1904. Jusque là j’avais
regardé, vu, souffert en silence. Il s’agissait de faire une baraza à la face sud
de notre maison. Il s’y opposa parce que a) Mgr ne voulait pas de baraza
dans la cour intérieure ; b) en faisant la baraza, il fallait hausser la maison de
4 rangs de briques et cela serait un danger pour la foudre. Là dessus je lui
dis : « Vous, résonnez comme un seau » ce qui le vexa terriblement et il
rompit là. Quand Monseigneur vint en 1905 il fut très étonné de ne pas trouver de baraza au sud. Je lui dis : « Il paraît que vous n’en voulez pas » Voici
sa réponse : « Mon cher Père, quand on vous dira Mgr veut ceci, Mgr ne
veut pas cela, demandez-le-moi. On me colle tant d’opinions sur le dos dont
je n’en ai même pas une idée ! »
Un autre fait me le fit déconsidérer plus amplement comme un homme
peu franc et traître. Dans le courant de 1905, j’avais, dans mes après-midi
libres, fait un autel en bois pour notre église, le même qui se voit encore
aujourd’hui au Mulera. Le P. Classe m’avait encouragé à l’entreprendre, il
m’aida même à table à finir les appliques. Or l’autel terminé et placé, je reçois de Monseigneur une lettre de reproches où il me dit entre autres choses :
« je n’aime pas les missionnaires qui on la fièvre du rabot ». Je ne l’avais pas
cette fièvre, mais j’avais manié le rabot à temps perdu. Au lieu de m’accuser
après m’avoir encouragé et aidé, le P. Classe aurait au moins dû prendre ses
responsabilités. Après cela, pour comble, on ne parle que de l’autel du P.
Classe au Mulera. C’est un honneur bien mince, encore est-il chose volée.
Personne au Rwanda ne sait que c’est moi qui l’ai fait.
Vint un jour où le P. Classe vint me dire de faire un meuble pour le réfectoire. Je le lui refusai en lui donnant la raison susdite. Il le prit mal et m’en
voulut. Il le fit lui-même et je ne sache pas que Monseigneur lui ait fait de
cela des reproches. Sa Grandeur l’a d’ailleurs ignoré.
Dans ses démêlés qu’il eut en son temps avec le P. Réant et le
F. Herménégilde au poste, il ferait bien aussi de témoigner que j’ai été
toujours de son côté, et que j’ai autant que j’ai pu jouer le tampon entre
eux au risque de recevoir les avatars à sa place156. Il n’avait pas toujours
raison non plus avec ses chicanes, mais par principe je tenais pour le
Supérieur. J’en ai eu de pauvres remerciements.
Ce qui me dispose mal aussi, ce fut à l’arrivée du P. Embil, l’existence de
deux communautés en vue. Eux deux arrangeaient tout entre eux, et les deux
autres étaient laissés de côtés. Ce qui se disait dans leur trop fréquent a-parté,
je ne l’ai su malheureusement que trop tard, quand le P. Embil porta contre
156

Le P. Dufays fait allusions aux expéditions militaires organisées par le P. Classe à Rwaza en 1904.

260

moi des accusations auprès du P. Malet dont me lava le P. Loupias à
mon insu après une contre-étude secrète. Le P. Embil ne me suit-il pas un
jour dans ma chambre de réception au moment où j’y étais avec 3 ou 4 chrétiens, se dirigea tout droit dans un des coins où se trouvaient quelques nattes
roulées debout et les remua. « Que cherchez-vous là, lui dis-je. – Je vois s’il
n’y a pas de filles de cachée par derrière ». J’en ris, n’ayant pas idée que cela
pût être sérieux. Mais plus tard cela me revint et le dénota l’esprit de ce
temps-là et le genre de leurs conversations. Ce qui ne contribua pas peu à
m’aliéner des confères. Ajoutons qu’entre-temps quand une femme païenne
ou chrétienne était en travail prolongé de couches avec péril, c’est toujours
moi qu’on envoyait les voir. Ils m’en ont fait faire des reproches ensuite.
Sont-ce là des façons franches.
Ce qui en fin de compte
fait croire au P. Classe que je
lui en voulais, ce fut son départ de Rwaza. Au moment
de son départ, il s’en alla sans
même me dire adieu. Nous
avions travaillé ensemble
trois dures années, les plus
dures qu’aucun missionnaire
au Rwanda n’a eu à supporter, il savait qu’il me laissait
dans des difficultés immenses, et il partit sans un
mot, sans me connaître.
Celle-là me fut dure. Et cependant je n’avais fait que
LE P. LOUPIAS (1901)
mon devoir en parlant à
Monseigneur de l’aveu du Résident que le P. Classe serait la persona
grata auprès du Gouvernement. Ce n’est que quelques mois plus tard,
quand à Isavi il fut nommé Vicaire Général pour le Rwanda qu’il voulut se
faire pardonner ce coup en m’appelant à la bénédiction de l’église à la place
du P. Loupias qui avait travaillé à sa construction.
Un autre fait qui me révéla de nouveau son esprit retors, ce fut ma
nomination pour la fondation de Rulindo. Il mit en avant que le P. Malet
m’avait nommé là. J’en écris à celui-ci en Europe, et il me répondit qu’il
n’avait jamais été question de moi pour Rulindo mais bien pour Murunda. Si
au lieu d’écouter la passion et la rancune, on avait considéré les circonstances difficiles et écouté les remarques du P. Loupias, le P. Gilli n’aurait pas failli être tué, et nous n’aurions pas eu à déplorer l’assassinat du

261

P. Loupias. Au moment de mon départ, celui-ci a écrit aux autorités pour
leur faire part de ses craintes et il disait ceci : « Vous m’enlevez le P. Dufays, eh bien j’ai le pressentiment que dans le courant de l’année nous aurons
ici un missionnaire tué ». Ce fut lui-même la victime.
Le P. Classe savait très bien l’influence que j’avais sur les gens, chefs
et Bahutu, et qu’en partant je serai cause de l’anarchie ; il était dûment
averti par ceux qui restaient. Mais il a aussi inauguré son système de ne
pas laisser surnager un nom quelconque, ni un talent quelconque.
Trois mois après Rulindo, il m’envoya à Marunda fonder une Mission
que je fis supprimer 3 mois plus tard. Il m’envoya à Mibirizi, remplacer le
P. Zuembiehl et remettre là sur pied une Mission foncièrement terrée
sous un supérieur qui finissait sa journée à 7 heures du matin. Le
P. Delmas a fait là-dessus suffisamment de rapports pour qu’on puisse juger
encore aujourd’hui, si c’est moi qui ai perdu cette Mission ou si le P. Classe
m’y a envoyé pour la réparer. Pourquoi a-t-il dit à Monseigneur que je l’ai
détruite ? De son propre avis au moment où il m’envoyait, il n’y avait rien
d’existant.
Voilà les griefs que j’ai eus contre lui et qui ont influencé nos relations.
Lui aime les détours, la politique, la ruse, les dessous ; j’aurais souhaité
dans la vie de la franchise et une direction dont on prend ses responsabilités.

LE P. LECOINDRE EN HABIT PERE BLANC ASSIS A COTE DU MWAMI (Nyanza – ca. 1921)

262

Le 24/08/19, le P. Giai-Via m’écrit. Je crois que vous ne devez nullement
ignorer que depuis bon nombre de mois je suis au courant de ce vous avez
écrit à M.M. en 17 [ou 07 ?], car elle m’a envoyé le texte assez bref de 5 ou
6 lignes qui me regardais. On n’a pas voulu me dire l’auteur mais je n’ai pas
eu trop de peine à le connaître. J’ai trouvé cela réellement trop fort, croyezmoi. Je ne m’attendais guère à cette volte face de vous à mon égard. Je sais
que ce n’est pas moi qui étais visé principalement. Cependant réfléchissez et
dotes moi ce que vous en pensez.
Si j’ai parlé du P. Giai-Via p. 16 et 17, je ne l’ai pas nommé et j’ai parle
d’un fait parfaitement connu déjà de Monseigneur depuis au moins le mois
d’août 1917 [ou 07 ?], donc 5 mois avant mon rapport. Si M.M. en a su le
nom, c’est que Monseigneur l’a communiqué. Mon argument prend donc
une force nouvelle par cet aveu qu’il a connu l’affaire et qu’il s’en est tu
avant que je l’eusse forcé à agir. Je n’ai pas porté une accusation contre le
P. Giai-Via, puisque Mgr connaissait le fait, et que lui-même pendant la
saison sèche de 17 m’avait demandé des renseignements, mais j’ai simplement fait un parallèle entre sa façon d’agir envers moi et envers d’autres. Ce
qu’il veut ignorer et l’ignore, et ce qu’il veut poursuivre, il le poursuit par
tous les moyens. Lui qui prétendait connaître les moindres faits à ma charge
qui peuvent s’être passés à Kabgayi aurait ignoré un fait aussi grave contre le
P. Giai-Via dont parlait tout le monde ? Ou bien il faut soupçonner une cabale montée contre moi Ec. Gén. par quelqu’un qui escomptait la place et
pour cela cherchait à me perdre par de faux rapports. Cela aurait dû ouvrir
les yeux à Sa Grandeur. Cependant je le défie de pouvoir affirmer ni avoir
connu ce fait que par mon rapport. S’il a osé écrire cela à la M.M., il est
entré dans le système, j’ignore de la résistance passive contre laquelle il n’y
a rien à faire. Qu’on me le dise et je romps là. Est qui judicat, Deus157.
Pour la construction de l’église de Mugera 70 x 22 m, j’ai reçu depuis
2 ans en tout 2.600 fr dont j’ai acheté pour 1 200 fr du sel comme payement
des ouvriers. Or voilà deux mois que j’ai averti à l’Ec. G. qu’on veuille bien
me livrer 1 charge de méricani158 pour les ouvriers qui réclament argent ou
étoffes. Le P. Doumeizel n’est pas là ; le P. Cl. fait l’Economat personnellement. Pas de réponse, pas un mot, même pour avertir que P. Dom. est absent.
Pendant ce temps, il passe ici pour Bichonga [illisible ?] des lettres chargées
de 150 – 200 fr envoyées par le P. Classe, je suppose pour la construction de
la succursale du P. Schultz qui y est continuellement depuis plus de 4 mois.
Elle se trouve à 5 h. de Bhg. Or pendant ces 4 mois le P. Sch. a trouvé
moyen de venir à la Mission une seule fois pour 2 – 3 jours. Il vit tout seul
157
158

« C’est Dieu qui juge ».
Il s’agit du calicot ou du coton grossier.

263

là-bas à Kabgayi ; le P. Tristan a averti à plusieurs reprises et au lieu de sévir
on y envoie encore de l’argent. Deux poids !
9/11/19. Le P. Lecoindre rentrant d’Europe me communique qu’à M.M.
on lui a affirmé que c’est encore le poste de Kabgayi qui fait le moins de
dépenses. C’est la seconde fois que j’entends cette affirmation. Le P. Roussez avait déjà cette opinion. Mais qu’elle soit déjà reçue comme prouvée à la
M.M., cela m’étonne. J’y oppose la plus ferme négation. C’est avec l’arrivée
là-bas du P. Classe que tous les prix ont été presque doublés. On y a toujours
plus cultivé et bâti que partout ailleurs, on y a eu toujours plus de passage
que dans aucune poste et on n’y aurait rien dépensé. Ceci déjà doit surprendre. Comme les gens de Kabgayi ne sont pas travailleurs, il a fallu hausser les prix, et qu’on a tellement haussé que les Pères de Kigali n’ont jamais
pu donner à leurs ouvriers ce que l’on donnait à Kabgayi. On a beaucoup
cultivé à Kabgayi, mais les cultures n’ont jamais beaucoup aidé la Mission,
car les gens de la propriété et des environs venaient dévaliser les champs.
Kabgayi, pas plus qu’aucun poste n’a jamais eu de budget. Les autres postes
recevaient tant (à l’arbitraire du Vic. Gén.) et ils devaient bien s’en contenter, mais Kabgayi avait à sa disposition la magasin général du Vic. Kabgayi
n’avait même pas de magasin du poste, mais puisait simplement. C’est
l’aveu même du P. Debrosses au P. Lecoindre pendant la guerre : « Oh mais
l’Econ. Gén. est chez vous. » J’ai moi-même eu l’opposition de tous à Kabgayi quand j’ai établi un économat séparé de l’Ec. Gén., personne n’en voulait, de même pour les Séminaires. Les comptes du poste ne prouvent rien
parce que l’on y marque ce que l’on veut, surtout quand on y marque toutes
les marchandises au rabais que les autres postes doivent marquer au prix fort.
L’année que j’ai passée à Kabgayi et ou j’ai fait des comptes réels ne donnent certes pas l’impression qu’on u dépensait moins. Surtout qu’à Kabgayi
on a toujours vécu confortablement et qu’on y mangeait du pain pendant la
guerre du blé réquisitionné, aux postes producteurs soi-disant pour la provision d’hosties du Vicariat.
C’est très beau de se donner une réputation d’économie quand on peut
glisser ses dépenses au frais de l’Economat Général. Comme preuve
d’exactitude, qu’on recherche donc dans les comptes de Kabgayi, la paye
qu’on a donnée aux vachers de la Mission pour te temps de la guerre. Pas un
centime n’y est marqué ; le P. Cl. n’en avait rien donné parce qu’il avait
imposé aux autre postes de faire faire ce travail « pour l’amour de Dieu »,
mais les vachers de Kabgayi vous avoueront bien qu’ils ont reçu chacun
pour la valeur de 20 – 30 fr en étoffe de couleur ; il y aura ainsi beaucoup
d’omissions.
Quand un séminariste coûte par an pour la seule nourriture et vêtement la
somme de 250 fr, il ne faut pas se demander ce qu’on paie pour faire les

264

cultures. Et si les dépenses marquées n’arriveront pas à cette somme, c’est
qu’il y a des « oublis ».
(...)
Félix Dufays
prêtre miss.
33. Rapport Annuel du Vicariat du Kivou pour1918-1919 (extrait)159
VICARIAT APOSTOLIQUE DU KIVOU
RAPPORTS PARTICULIERS DES STATIONS
Kigali
Personnel. – Au mois d’octobre 1918, le P. Delmas, supérieur, allait chercher
dan le Buganza, à une journée à l’est de Kigali, l’emplacement d’une nouvelle Mission. En février suivant, il allait s’y installer provisoirement. Il a été remplacé à
Kigali par le P. Moyse, dont la santé chancelante ne pouvait que gagner au voisinage
du docteur Latinne. Au 30 juin 1919, le personnel est donc composé du P. Moyse,
supérieur ; du P. Durand et du F. Pancrace.
Chrétiens. – L’an dernier la famine avait amené chez nous et dans les environs
beaucoup d’affamés. Ils venaient surtout du Bugoyé et de Kabgayé. La charité du
P. Durand se multiplia pour leur procurer le logement et la nourriture. D’autant que
ces malheuruex quittaient le pays de la faim pour tomber dans celui de la fièvre.
Souvent il a fallu non seulement leur procurer la nourriture mais encore le bois de
chauffage, l’eau pour la cuisine et même le cuisinier. Plusieurs sont morts. Ceux qui
ont résisté à la fièvre ont vu ensuite leurs maigres cultures dévastées par la grêle,
puis par les sauterelles. Aussi, découragés, ils ont regagné leurs villages où la prospérité est d’ailleurs revenue.
Actuellement la chrétienté compté 13 ménages et 3 jeunes gens. Tous restent
bien fidèles à leurs devoirs, demandant à leur travaille pain de chaque jour. Leur
grand plaisir est de vivre et de mourir en chrétiens, la soif des plus forts salaires ne
les tente pas et ils savent jusqu’à présent se contenter de l’aurea mediocritas160.
Nous avons également d’autres chrétiens qui habitent la ville. Signalons en particulier quelques soldats, puis des Bagandas ou des Baziba et enfin des boys
d’Européens ou d’Indiens, qui persévèrent malgré leur isolement et des tentations de
toutes sortes. Ils sont, il est vrai, relativement trop peu nombreux, mais chaque jour
ils vérifient cette parole de l’Evangile : Regnum cœlorum vim patitur161.
Des Européens nous donnent aussi de bien consolants exemples qui encouragent
et édifient nos néophytes. Il en est par exemple qui assistent à la Sainte Messe sur
semaine et reçoivent la Sainte Communion dans notre chapelle avant de se rendre au
travail.
159

Rapport Annuel du Vicariat du Kivou : 1918-1919, in Rapports Annuels, A.G.M. Afr., pp.311-335.
« La précieuse médiocrité ». L’expression est du poète latin Horace. Elle est comprise généralement
comme l’apologie de la philosophie du juste milieu.
161
« Le royaume des cieux souffre ».
160

265

Catéchumènes. – Depuis le mois de janvier nous en avons recruté un certain
nombre. C’est tout d’abord une faiseuse de pluie, dégoutée de son dangereux métier,
puis notre servant de table, fils d’un Mututsi voisin de la Mission. C’est encore une
jeune fille amenée par l’une de ses amies, puis certains baptisés in extremis durant la
campagne de l’Est-Africain. La grâce aidant, à l’heure actuelle nous comptons
31 postulants suivant assez régulièrement les instructions.
Ecole.- L’école des Batutsi est une des œuvres importantes de Kigali. Les
élèves s’appliquent avec ardeur à la lecture, à l’écriture, et au calcul. Plusieurs fois,
M. le Résident est venu les encourager et récompenser leurs progrès.
On ne leur fait encore aucun cours de religion. La prudence a dicté cette mesure :
on peut ainsi convoquer tous ces enfants, sans froisser personne. Néanmoins
l’influence du missionnaire se fait sentir. Quand les préjugés seront tombés et que le
respect humain aura diminué, plusieurs manifesteront d’eux-mêmes le désir de
s’instruire de la religion et arriveront au baptême.
Une belle école, digne de Kigali, est en construction, et remplacera prochainement notre paillotte du début. D’ailleurs notre capitale est en voie d’agrandissement
et d’embellissement : partout de belles routes nouvellement tracées ; partout des
maisons de marchands en construction. Nous-mêmes avons suivi le mouvement, et
actuellement pour maison d’habitation nous avons quelque chose de bien propre,
bien aéré, bien éclairé. Que notre cher F. Pancrace, à qui nous devons ce bâtiment,
en soit remercié !
P. MOYSE

PREMIERE HABITATION DES PERES BLANCS EN BRIQUES A KIGALI (ca. 1918)

266

Kabgayé (Immaculée Conception)
I. – LA MISSION
Marche de la Mission. – La vie religieuse de nos chrétiens s’est manifestée par
l’augmentation des communions dont le nombre (41 000) dépasse de 15 000 celui de
l’an dernier. Il est vrai que le nombre des communiants a rapidement augmenté par
le retour des chrétiens que la famine avait obligés de s’expatrier.
La ferveur du grand nombre s’est affirmée par une assistance plus assidue aux
instructions quotidiennes. La moyenne des présences a été de 150 à 200 adultes.
Les trois quarts des chrétiens reçoivent chaque semaine le sacrement de Pénitence. Ils sont rares ceux qui laissent passer quinze jours sans se confesser.
Il est aussi consolant de constater l’empressement qu’apportent parents et amis
pour procurer aux malades le secours des derniers sacrements ; aussi presque aucun
chrétien ne meurt sans les avoir reçus.
Nous avons aussi à nous louer de leur zèle pour ne pas laisser sans baptême leurs
voisins et amis. C’est un honneur pour eux de faire inscrire le dimanche, un enfant
ou un adulte baptisé pendant la semaine. Aussi avons-nous inscrit 228 baptêmes in
extremis faits cette année par nos chrétiens. Les femmes elles-mêmes ne restent pas
en arrière quand il s’agit de baptiser de petits moribonds.
Les fêtes de l’Eglise contribuent à entretenir l’esprit chrétien parmi nos
néophytes. Ces jours-là il y a messe pontificale, à laquelle assistent les élèves des
deux séminaires. Les cérémonies et le chant sont fort bien exécutés sous la directions des PP. Van Heeswijck et Déprimoz ; aussi les fidèles en sont grandement
édifiés.
A la Saint-Pierre Sa Grandeur Mgr Hirth a ordonné un prêtre et deux sousdiacres et a conféré la tonsure à sept séminaristes. Pour donner plus de solennité à la
fête ont l’avait fait coïncider avec la fin de la retraite annuelle.
De plusieurs Missions, des chrétiens étaient accourus pour être témoins des
belles cérémonies qui allaient se dérouler et qu’ils suivirent dans un grand recueillement. A l’imposition des mains, le pontife était entouré de seize prêtres, dont deux
prêtres Noirs. Après la messe, plusieurs centaines de païens et de catéchumènes se
trouvaient mêlés aux chrétiens pour recevoir la première bénédiction du nouveau
consacré. Quant il parut, la foule s’agenouilla, et les cœurs furent remplis d’une
sainte émotion lorsqu’il donna sa première bénédiction à tout ce peuple.
Le catéchuménat nous a fourni pendant l’année 168 néophytes. Presque tous sont
des gens mariés ou des jeune gens et des jeunes filles qui ne vont pas tarder à se
marier.
Epreuves. – Depuis le commencement de la guerre jusqu’à ce jour les pauvres
Noirs du Kivu ont passé par de nombreuses épreuves.
D’abord la famine a fait un grand nombre de victimes. Après la famine, la variole ; après la variole, la cérébro-spinale rapportée dans le pays par les troupes et les
porteurs revenant de Tabora. Cette dernière épidémie a fait beaucoup plus de victimes que la variole, surtout parmi les païens. Au commencement de 1919 on n’en
entendait presque plus parler, quand, au mois de mars la grippe a fait son apparition
tout près de la Mission, et bientôt après, un peu partout dans les alentours. Disons

267

tout de suite que grâce à la protection du Sacré-Cœur et de la Ste Vièreg notre chrétienté a été bien préservée. En effet il n’y a eu que trois décès parmi les chrétiens,
tandis que parmi les païens la mortalité était considérable. Une quarantaine de catéchumènes ont aussi succombé aux atteintes du fléau.
Quant aux missionnaires de Kabgayé, ils s’en sont tirés à assez bon compte,
quoique les PP. Van Heeswijck et Bricquet aient été alités chacun une bonne semaine.
En ce moment la grippe à peu près disparu, mais voici que des myriades de chenilles sont en train de dévorer les haricots et les petits pois, base de l’alimentation du
pays.
Heureusement qu’elles ont épargné jusqu’ici les tiges de patates. Si elles avaient
la fantaisie de les manger, la famine ne tarderait pas à revenir avec ses horreurs.
Nous ne laissons pas passer tous ces malheurs publics sans exhorter souvent les
chrétientés à la pénitence et à une plus grande assiduité à la prière.
D’ailleurs ils ont pu toucher du doigt la protection spéciale du Sacré-Cœur et de
la Sainte Vierge. Ainsi la variole n’a fait aucune victime parmi les chrétiens, la cérébro-spinale n’en a fait que huit, alors que parmi les païens la moyenne des morts
était au moins dix fois plus élevée. Même protection pendant l’épidémie de grippe
qui fit de vraies hécatombes dans la population païenne.
Visites. – Au mois de septembre nous avons eu la visite de Monsieur le Général
Malfeyt, Haut-Commissaire Royal pour la partie de l’Est Africain allemand occupée
par les Belges. Il s’est montré on ne peut plus aimable. Il a pris intérêt à toutes les
œuvres de la Mission, mais il s’est intéressé d’une manière spéciale au Petit Séminaire. Les séminaristes lui ont donné une séance littéraire et récréative, bien réussie.
Monsieur Malfeyt fit aussi passer un petit examen aux élèves et constata avec
plaisir qu’avec de la patience on arrive à un assez bon résultat dans l’éducation des
jeunes Nègres.
Le 6 janvier, M. le Major De Clerc, Résident du Ruanda, venait faire ses
adieux à Mgr Hirth avant de rentrer en Europe. Nous perdons en lui un grand
ami de nos œuvres. Il nous a vraiment rendu de grands services pendant son
séjour au Ruanda.
Personnel de la Mission. – Pendant la première moitié de l’année les PP. Weckerlé et Desbrosses s’occupaient exclusivement de la Mission. Le P. Doumeizel,
économe général, remplissait en même temps la fonction d’économe de la station.
Au mois de janvier le P. Desbrosses a été envoyé avec le P. Delmas pour fonder une
nouvelle station dans une belle contrée qu’il faillait absolument occuper avant le
retour des protestants. Depuis le départ du P. Desbrosses, le P. Doumeizel, malgré
ses nombreuses occupations, aide chaque samedi à entendre les confessions et fait
pendant la semaine l’un des catéchismes régulier du catéchuménat. Les deux prêtres
indigènes professeurs au Petit Séminaire, confessent à la Mission le vendredi et nous
apportent leur concours pour l’assistance spirituelle aux malades.
Je ne veux pas terminer ce rapport sans faire mention du dévouement des deux
Frères de Kabgayé.
Le F. Anselme n’est ici que depuis une année, et bien des meubles, des portes et
volets sont déjà sortis de sa menuiserie.

268

Le F. Tite depuis 1915 s’est donné tout entier aux bâtisses des séminaires. Malgré toutes sortes de difficultés dont la principale est le manque de ressources, il a fait
sortir de terre chaque année un ou deux bâtiments en pierres.
Personnel de Kabgayé au 30 juin 1919 : Sa Grandeur Mgr Hirth, Vicaire Apostolique, le R.P. Classe, Vicaire Général ; les PP. Weckerlé, le P. Doumeizel, économe général ; les Frères Anselme et Tite.
P. WECKERLE
II. – LE GRAND SEMINAIRE
Le Grand Séminaire du Kivu existe depuis le jour, où le pays du Ruanda, du Burundi et du Buha furent réunis en un nouveau Vicariat. A la suite de cet événement,
tous les Séminaristes grands et petits, soit de Rubya, soit d’Ushirombo, qui de droit
faisaient partie du nouveau Vicariat, furent réunis à Kabgayé. Ils y arrivèrent le 20
novembre 1913 ; on les installa provisoirement dans les dépendances de la Mission.
Mais il n’y avait là ni la place ni la tranquillité nécessaires à la bonne marche d’une
maison d’éducation ; aussi décida-t-on malgré les difficultés du moment, de construire pour le Petit Séminaire des locaux plus grands et plus solides, à une distance
de 500 mètres au nord de la station, sur la colline même de Kabgayé. Le Petit Séminaire y fut transféré en octobre 1915 ; quant au Grand Séminaire, il fut installé en
août 1916 tout à côté du Petit, dans quelques maisons construites provisoirement en
briques sèches et couvertes de paille. Pour le moment c’est à peu près suffisant, en
attendant le moment où la Providence, en multipliant le nombre des grands séminaristes et nos ressources, nous permettra de choisir un meilleur emplacement et d’y
construire d’une façon définitive.
En attendant, les deux Pères directeurs du Petit Séminaire et les deux du Grand
forment une seule communauté.
Celle-ci se compose au 30 juin 1919, des PP. Bricquet et Déprimoz pour le Petit
Séminaire, des PP. Donders et Van Heeswijck pour le Grand Séminaire
Extraits du diaire pour 1918-1919.
30 septembre 1918. – Les élèves du Grand Séminaire, après avoir passé leurs vacances d’un mois et demi dans les stations de Rwaza et de Mibirizi où ils ont aidé
les missionnaires dans les travaux du ministère, commencent leur retraite de cinq
jours pour inaugurer l’année scolaire. C’est le P. Van Heeswijck qui remplacera le
P. Giai-Via comme professeur de philosophie. Le nombre des Grands Séminaristes
est de douze dont deux pour la philosophie.
Novembre 14. – Passage de M. le Docteur Lejeune. Il juge qu’il serait prudent
d’isoler autant que possible les élèves des deux Séminaires, car la cérébro-spinale
fait partout de grands ravages ; on évitera donc les sorties qui mettraient les élèves
en contact avec les indigènes.
1919. Janvier. 4. – Deux de nos élèves rentrent dans leurs familles, la philosophie ne comptera plus qu’un seul élève. Le P. Smoor Corneille, Supérieur du Grand
Séminaire depuis mars 1917, nous quitte pour se rendre à Daressalam par Usumbura-Kigoma. Ayant appris que dans cet ancien Vicariat des Pères Bénédictins les
missionnaires étaient en nombre absolument insuffisant, le P. Smoor s’est offert

269

pour aller au secours de ces chrétiens privés de leurs pasteurs. Que Dieu veuille
bénir ce sacrifice et nous ramener bientôt ce dévoué confrère !
Février. 11. – Arrivée du P. Donders venant de Nyaruhengeri pour remplacer le
P. Smoor.
Avril. 14. – Les deux prêtres indigènes, PP.
Donat et Baltasar, ordonnés prêtres le 7 octobre
1917, partent pour la Mission de Murunda. Ils y
resteront jusqu’à l’octave de Pâques. Murunda
n’est pas actuellement occupée par les missionnaires, c’est une succursale de Nyundo. Pour les
deux prêtres indigènes, c’est le début dans la vie
de Mission, aussi s’y sont-ils préparés de leur
mieux.
Mai. 5. – Nous accompagnons un Petit Séminariste à sa dernière demeure ; il est mort des
suites de la grippe.
Juin. 19. – Nous recevons au Séminaire la
visite du Révérend Père Gorju.
Juin. 29. – Fêtes des Saints Apôtres Pierre et
Paul. – Un de nos grands séminaristes reçoit
l’ordination sacerdotale des mains de Mgr Hirth,
dans l’église de la Mission. C’est le P. Joseph
Bugondo originaire de la Mission d’Issavi. C’est
un jour de grande joie pour tout le Vicariat et en
particulier pour nous. Voilà donc le troisième
prêtre indigène que Dieu s’est choisi au Ruanda.
Le même jour, deux Séminaristes, les Frères
Jovita Matabaro et Isidore Semigabo, tous deux
d’Issavi, ont été promus au sous-diaconat, après
une retraite de six jours ; sept des autres ont reçu
L’ABBE JOSEPH BUGONDO (1919)
la tonsure.
A notre sortie de la cérémonie, un télégramme transmis par M. le Résident du
Ruanda, nous annonce la signature de la paix ; c’est donc un double sujet de joie et
d’actions de grâces.
30. – Notre nouveau prêtre chante sa première messe dans l’église de la Mission ; il est assisté par les RR. PP. Pouget et Moyse. Le soir, le P. Joseph donne la
bénédiction du S. Sacrement, le diacre et le sous-diacre ainsi que les acolytes sont
tous des enfants du pays.
Daigne le Maître de la moisson se choisir de nombreux ouvriers zélés dans ce
beau pays du Ruanda et du Burundi. La bonne nouvelle n’y est prêchée que depuis
une vingtaine d’années ; par une protection visible de la Reine du Ciel, ni la guerre,
ni tant de fléaux survenus depuis, n’ont pu faire reculer l’œuvre de Dieu. C’est un
sujet de confiance pour l’avenir de nos œuvres en général, pour la formation d’un
clergé indigène en particulier.

270

III. – LE PETIT SEMINAIRE
Puisque les années précédentes nous avons fait connaissance avec le Petit Séminaire, pour ne pas nous répéter, bornons-nous cette fois de glaner quelques nouvelles
dans le diaire qui, à vrai dire, se ressent un peu du genre de vie d’une maison de
fondation.
1918. Juillet. 10. – Invité maintes et maintes fois par M. l’Administrateur de
Nyanza (résidence du Roi), tout le Petit Séminaire se met en route de bon matin, car
l’étape est assez longue, 42 kilomètres. Le meilleur accueil nous est fait. M. Defawe c’est le nom de notre Administrateur, grand amateur de sport, tient absolument qu’un match de football ait lieu entre ses « Batutsi » qu’il a formés et
nos enfants qui n’ont jamais joué d’après les vraies règles, et qui de plus sont
fatigués. Après quelques hésitations bien légitimes, ils s’y mettent de tout cœur ;
résultat : Kabgayé, 3 points, contre Nyanza, 0.
Septembre. 6. – Monsieur le Haut-Commissaire Royal qui est attendu depuis le
commencement de l’année doit arriver ces jours-ci à Nyanza. M. le Major Declerck
demande que notre séminaire soit représenté à Nyanza pour les fêtes qui y seront
données à cette occasion. Une vingtaine des plus grands parmi nos enfants s’y rendent avec le P. Bricquet.
Septembre. 15. – Pendant ces deux derniers mois un certain nombre de ces Messieurs les Officiers belges viennent nous saluer. Tous sont enchantés des progrès
réalisés par nos élèves, et sont aux petits soins pour eux, témoin M. Carlier, administrateur de Kigali, qui ayant appris par la censure des lettres, que nos enfants
étaient obligés de manger dans l’obscurité le soir, faute de luminaire, nous envoie
aussitôt un bidon de pétrole.
19. – Après s’être fait attendre depuis si longtemps, nous arrive aujourd’hui M.
le Haut-Commissaire Royal, accompagné de son aide-de-camp, M. le Baron
Greindl162 et M. le Major Declerck.
20. – Il vient faire une visite au Séminaire. Un compliment et quelques fables
sont débités en son honneur. Il s’intéresse vivement à notre jeunesse, visite tous les
locaux, classes, dortoirs, chapelle, jardin des enfants : rien n’est oublié.
21. – Nos illustres hôtes nous quittent ce matin ; tout fait croire qu’ils sont partis
contents.
162

Le Baron Paul Greindl (1878-1951) est un militaire belge. En 1915, il se porte volontaire pour
l’Afrique. Le 22 décembre, il est admis au service de la Colonie en qualité de Lieutenant de la Force
Publique. Il sert comme officier d’ordonnance du Général Malfeyt, Commissaire Royal dans l’Estafricain allemand et comme commandant du groupement de la Force Publique Udjiji-Kigoma. Il arrive à
Dar Es-Salaam le 2janvier 1917, passe par Tabora, ville prise aux Allemands par la Force Publique belge
le 19 septembre 1916, et s’installe à Kigoma En plus de ses fonctions, il eut à remplir à partir du 8 mai
1917, celle de juge suppléant du Conseil de guerre de Kigoma. En juillet 1917, il traverse le lac pour
assister à l’ordination du Père Kaose premier prêtre congolais, à Baudouinville. Il est émerveillé du
travail réalisé par les Pères Blancs. En août et septembre 1918, il entame un voyage d’inspection au
Rwanda et au Burundi. Le 5décembre 1918, il amène les prisonniers allemands, dont le Gouverneur von
Schnee et le Général von Lettow Vorbeck à Kigoma. En février 1919, il devient Commandant de place en
même temps que Commandant du Groupement des troupes des territoires occupés. En décembre 1919, il
quitte Kigoma pour rentrer en Europe (h t t p s : / / w w w . g r e i n d l . b e / g e n e r a t i o n s . p h p ? g e n = 5 ) .

271

Octobre. 2. – Ce soir, ouverture de la petite retraite de rentrée pour nos enfants.
Elle est prêchée par le P. Martin, supérieur de Rulindo.
8. – Les classes recommencent. Nos séminaristes sont au nombre de 86
27. – Dimanche dernier, M. Laplanche, de la T. S. F. passe la journée avec
nous et assiste à tous nos offices. Il nous quitte pour Kigoma. Nous perdons en
lui un ami qui ne cherchait qu’à nous rendre service.
Dimanche. 6. – Monsieur le Doctuer Lejeune, de Kigoma, profite de son passage
ici, pour faire une injection de sérum à tous nos élèves, comme mesure préventive
contre la méningite cérébro-spinale qui a fait son apparition dans les environs de la
Mission. Le séminaire est isolé ; chaque jour gargarisme au permanganate de potasse. Tous les jours après la Sainte messe, salut du Saint Sacrement et litanies de
St Joseph, afin d’obtenir du Ciel d’être préservé de ce terrible fléau.
10. – Monsieur Carlier, administrateur de Kigali, quitte la colonie. Il tient à
nous faire ses adieux, et nous laisse en partant deux vaches bréhaignes 163 afin que
notre jeunesse ait de quoi manger un morceau de viande. Il nous promet en outre,
une fois arrivé en Europe, de continuer à s’intéresser à notre œuvre, comme il l’a fait
jusqu’à présent.
1919. Février. 1er . – Nous nous mettons en route pour Kigali avec nos enfants,
sauf les petits qui gardent la maison, afin d’aller faire nos adieux à M. le Major
Declerck appelé d’urgence à Kigoma, pour retourner en Europe.
2. – Pendant le repas d’adieux à la Résidence, nos enfants chantent quelques
morceaux et l’un d’entre eux, au nom de tous, offre à M. le Résident ses souhaits de
bon voyage et surtout de prompt retour. M. le Major, qui est plus qu’ému, leur répond en les encourageant à toujours bien travailler et à continuer à toujours bien
obéir aux Pères et surtout à Monseigneur leur Grand-Papa.
13. – L’influenza espagnole approche, elle serait paraît-il à Nyanza. On écrit à
M. le Docteur Latinne de Kigali, pour lui demander du sérum, afin d’éviter si possible une épidémie parmi nous.
Mars. 24. – Les sauterelles, ce midis, font leur apparition dans la propriété. Elles
nous arrivent en bandes serrées. Les enfants les chassent du champ de sorgho ; le
vent qui se lève nous vient en aide et les fait rebrousser chemin. Une forte pluie
empêche les autres d’arriver. Deo gratias ! cette fois encore nous sommes donc
sauvés.
Avril. 12. – Monsieur l’inspecteur vétérinaire Carlier nous envoie de Kigali, de
quoi donner un peu de viande à notre jeunesse le jour de Pâques.
Avril. 12. – Installation de notre nouvelle cloche, due à la générosité du P. Van
Heeswijck.
Mai. 2. – Toute cette semaine, l’un après l’autre nos élèves se déclarent malades
de la grippe. A certains jours on en compte jusqu’à 70 de pris en même temps.
6. – Un de nos enfants qui était en 4e, meurt ce soir de l’influenza, dans les meilleurs disposions d’abandon à la Providence. Dieu ait son âme.
Thaddée, notre maître d’école qui fait la 6e, est administré lui aussi.
163

« Deux vaches stériles ».

272

7. – Fête du Patronage de Saint-Joseph : tous nos malades ont pu assister à la
Sainte Messe. A partir de ce jour tous commencent à se remettre et il n’y a plus de
nouveaux cas.
16. – Monsieur l’Administrateur de Nyanza nous envoie en cadeau 500 kilos de
haricots, pour refaire les joues de nos enfants.
29. – Nous sommes témoins d’une éclipse de soleil presque totale.
Juin. 30. – Nos petits séminaristes étaient 86 en octobre dernier ; ils restent aujourd’hui 85 ; l’un d’entre eux nous ayant quittés pour le Ciel : c’est dire que l’esprit
continue d’être excellent parmi eux. Puisse Notre-Seigneur et Notre-Dame continuer
à bénir notre œuvre !
P. BRICQUET
Issavi (Sacré Cœur de Jésus)
A la clôture de cet exercice 1918-1919, quel rédacteur de rapport annuel ne signalera pas les vides nombreux que la mort, au cours de cette année, aura creusés
dans le troupeau dont il a la charge ? Aucun, sans doute. Donc, avec beaucoup
d’autres, souffrez, chers lecteurs, que je vous parle des épreuves dont a souffert cette
année la Mission d’Issavi.
Au courant de mai 1918 la variole fit son apparition dans la contrée. Juin vit
s’achever la grande saison des pluies et redoubler d’acuité la terrible épidémie. Le
vaccin mis à notre disposition par le service médical du Ruanda, fut largement utilisé par nos chrétiens ; tous n’échappèrent cependant pas à l’infection. Mais la population païenne qui nous entoure, eut grandement à souffrir du fléau. Peu ou point
d’isolement des malades, précautions d’hygiène presque complètement omises,
ajoutez à cela que selon l’habitude du vieux temps les varioleux n’étant point
inhumés, de nombreux cadavres étaient jetés au marais ou dissimulés dans les
broussailles et vous concevrez si l’épidémie se propagea ! L’autorité civile, il est
vrai, contraignit à l’inhumation des cadavres ; reste à savoir si ses ordres furent
partout exécutés.
La deuxième quinzaine de juillet vit à son tour apparaître la cérébro-spinale qui
ne s’attenua guère qu’au courant de janvier 1919. Dieu sait les victimes que fit ce
terrible fléau. Notre Liber Defunctorum164 compte 300 décès et plus parmi nos chrétiens au cours de cette année, dont les 5/6 dus à la méningite. Le dernier sixième des
décès est imputable à la variole et à l’influenza. Celle-ci fit son apparition en fin
janvier 1919, et elle n’a point encore disparu, mais elle est, Dieu merci, beaucoup
moins meurtrière que les deux autres maladies.
Au milieu de ces fléaux quelle a été l’attitude de nos chrétiens ? Excellente, doiton dire. Les visites aux malades, n’ont point été sans nous causer quelque surmenage, mais beaucoup de chrétiens voyant la mort quotidiennement faucher dans leurs
rangs ont su par leur amendement, écouter les grandes leçons qu’elle nous donne.
Les 3079 baptêmes in extremis conférés par eux durant ces douze mois écoulé,
sont une bonne preuve de leur foi pratique et de la pénétration des vérités religieuses
164

« Livre des Défunts ».

273

dans ce pays. Je dois ajouter que plus de 2/3 de ces baptisés à l’article de la mort
sont passés à un monde meilleur.
Parmi tous ces dangers, et malgré ce surcroît de besogne, le bon Dieu a bien veillé sur la santé des missionnaires. Il s’est cependant parmi nous choisi une victime.
C’est la Sœur Bibiane qu’Il rappelait à Lui le 20 octobre 1918 après trois jours seulement de maladie. La chère Sœur s’est pieusement endormie dans le Seigneur donnant sa vie pour notre Mission. Nous perdîmes en elle une auxiliaire dévouée et
chèrement estimée de nos chrétiens.
Somme toute et malgré toutes ces épreuves, ou mieux à cause de ces épreuves
même, l’année qui s’achève a été bonne pour nos œuvres. Nos néophytes ont pris au
sérieux les obligations de leur baptême. Sans doute les diverses épidémies ont été
pour les uns ou les autres un obstacle à l’assiduité au catéchisme, néanmoins 205 ont
été jugés dignes de recevoir le baptême solennel. Enregistrons parmi ces derniers
six jeunes gens ou jeunes hommes Batutsi, tous fils de chef. Ils sont animés,
semble-t-il, de bonnes dispositions. Dieu leur accorde de persévérer et d’exercer
sans défaillance un prosélytisme intelligent et actif dans leur milieu.
Issavi est la Mission la plus proche de Nyanza, résidence de Musinga, roi du
Ruanda. Les relations avec « Sa Majesté » sont bonnes. Il semblerait osé toutefois de prétendre que Musinga accorde ses sympathies à nos œuvres. Un point à
noter, qui n’est pas de minime importance, c’est que dans son entourage notre
sainte religion rencontre des sympathies. D’assez nombreux fils de chefs se
préoccupent de la question religieuse. Prions Dieu de disposer toute chose pour
que ces âmes, en quête de vérité, y tendent en toute sincérité, et qu’Il fasse aboutir
un mouvement sérieux vers le catholicisme. C’est là une question capitale pour
l’avenir religieux du Ruanda : Ut cognoscant te165...
Il me reste à emprunter au diaire de la station le narré des visites reçues ou des
déplacements des missionnaires au courant de l’année écoulée.
1918. Août. 17. – Les deux prêtres indigènes Donat et Bathasar en compagnie du
Diacre Joseph Bugondo viennent aider les missionnaires d’Issavi dans l’assistance
des malades. Ils repartiront pour Kabgagyé le 18 septembre.
21. – Arrivée du P. Moyse venant de Buhonga à Issavi où il est nommé.
24. – Monsieur le Docteur Belforge vient se rendre compte des ravages de la cérébro-spinale dan notre région.
27. – Le P. Launay cède à Issavi sa place au P. Moyse et part pour Kanyinya
(Urundi).
Septembre, 15. – Le Roi Musinga entouré de milliers d’hommes reçoit à Nyanza
M. le Commissaire Royal Malfeyt.
19. – Nous fêtons les 60 ans du R.P. Pouget toujours si dévoué à Issavi. Dieu le
conserve longtemps à notre Mission.
Octobre, 17. – Monseigneur le Vicaire Apostolique a la bonté de détacher temporairement de Nyaruhengeri au bénéfice d’Issavi le P. Prieur dont l’aide nous sera
très précieuse par ces temps de calamités. Ce cher confrère est resté à Issavi jusqu’au 6 janvier 1919.
165

« Pour qu’ils te connaissentn (toi mon Dieu) ».

274

20. – Mort de la Sœur Bibiane.
1919. Janvier, 1. – Remise de la Médaille de la Reine Elisabeth à la Sœur Henriette, religieuse de la Mission d’Issavi.
27. – Le P. Moyse quitte Issavi pour la Mission de Kigali dont il est nommé supérieur. Dieu le récompense du bien qu’il a fait ici et le bénisse dans ses nouvelles
fonctions.
Février, 5. – Nous accueillons avec joie le P. Prieur nommé à Issavi en remplacement du P. Moyse.
Juin. – Dans le courant de ce mois le P. Prieur commence les constructions nécessaires au Noviciat des Sœurs Indigènes qui s’ouvrira à Issavi en décembre 1919.
Personnel au 30 juin 1919 : Père Ecomard, supérieur ; P. Pouget, P. Prieur.
P. ECOMARD
Nyaruhengeri (Notre-Dame des Apôtres)
Personnel. – Au 30 juin de l’année dernière, le personnel du poste se composait
des Pères Hurel, supérieur, Donders et Prieur. En octobre, c’est-à-dire au plus fort
des épidemies cérébro-spinale et de petite vérole, ce dernier était prêté provisoirement à Issavi. Il réintégrait Nyaruhengeri le 6 janvier suivant. Un mois après, le 5
février, des mutations définitives et plus importantes avaient lieu dans notre petite
station : le P. Donders était appelé au Grand Séminaire de Kabgayé et le P. Prieur
était placé à Issavi. Peu de jours après leur départ, les Pères Buisson et De Bekker
venaient prendre leur place ici. Donc, au 30 juin 1919, le personnel de Nyaruhengeri
est composé des Pères Hurel, supérieur, Buisson et De Bekker.
Chrétienté. – Depuis sa fondation (13 décembre 1910) la Mission a vu passer
dans ses murs seize missionnaires dont quatre supérieurs. Malgré ces va-et-vient
incessants, dus aux circonstances, elle a néanmoins marché normalement, et même
grand train, comme le prouve la statistique ci-jointe. Les fondateurs se mettaient à
l’œuvre il y a huit ans, avec une trentaine de chrétiens baptisés à Issavi et déjà
établis aux environs. A cette heure la chrétienté compte 1036 néophytes. Cette
croissance rapide s’explique par ce fait que Nyaruhengeri a été évangélisé longtemps avant sa fondation définitive et officielle, grâce au voisinage de la Mission d’Issavi, et au prosélytisme des premiers chrétiens de cette station. Dès le
commencement de 1906, le regretté P. Loupias y fondait une succursale et les
premiers chrétiens y avaient été baptisés en 1904 par le Révérend P. Brard
alors supérieur d’Issavi. Des familles entières, dont 4 catéchistes actuels, ont ensuite quitté Issavi pour rentrer chez eux à Nyaruhengeri.
D’ailleurs, au moment où ce rapport est rédigé, notre communauté chrétienne
semble se maintenir dans sa première ferveur et nous donne des gages sérieux de
persévérance. Ainsi cette année nous n’avons compté à Pâques que 27 abstentions
sur 746 adultes susceptibles de s’approcher des sacrements et encore 11 d’entre eux
n’ont guère tardé à remplir leur devoir. Mais ce qui est par-dessus tout consolant,
c’est que le chiffre de 976 baptêmes in articulo mortis dont 378 d’adultes. Or, dans
un milieu superstitieux et où se fait sentir l’influence néfaste des Batutsi, il faut
vraiment se donner de la peine pour instruire et baptiser un moribond adulte. Admet-

275

tons que souvent cette instruction est des plus sommaires, l’effort n’en reste pas
moins surprenant chez nos apathiques Banyankiko. Il est juste aussi de noter que
les épidémies successives et souvent simultanées de cérébro-spinale, de petite variole et de grippe espagnole sont pour une bonne part dans cette moisson de baptêmes in extremis. Cependant la statistique pour l’année 1917-18, en signalait déjà
748. Ce n’est donc pas un mouvement passager et transitoire.
Cette année, nous avons cru bon d’inaugurer les « Conseils de villages ».
C’est l’organisation pratique ou mieux le groupement si nécessaire de nos chrétiens entre eux, d’où résulte l’assistance mutuelle et la solidarité indispensables
à leur persévérance. Sans cela ils sont vraiment trop perdus au milieu de la
masse païenne ! Grâce à ces « Conseils », bien des difficultés disparaissent.
Cependant cette organisation demande du temps et beaucoup de patience et de prudence. Que le bon Maître daigne nous les donner !
Ecoles. – C’est bien le « point mort » de notre Mission. En effet, malgré les efforts déployés durant ces six dernières années 70 adultes à peine savent lire couramment. A quoi cela tient-il ? Au peu de dispositions que nos gens auraient pour le
travail intellectuel ? Certainement non ; car ils ne sont ni plus sots ni plus paresseux
qu’ailleurs. Où est donc la cause de cet insuccès ? Il y en a plusieurs ; je me contenterai de signaler les deux principales.
La première est le manque complet de matériel scolaire dans lequel nous a mis la
guerre. En s’ingéniant, on arrive bien, à l’aide de tableaux faits sur place, sans grand
méthode et par des mains plus ou moins expertes en calligraphie, à donner aux nouveaux baptisés encore jeunes quelques notions de la lecture, mais ces notions disparaissent vite faute d’être entretenues par la lecture assidue d’un livre à la portée de
leur intelligence comme de leur bourse.
La seconde cause me paraît être dans les allées et venues continuelles dans le
personnel « enseignant » de Nyaruhengeri. La guerre a fait sentir là encore son funeste contrecoup.
Je m’empresse d’ajouter que, depuis quelques semaines, il y a cependant progrès
sensible, et que nous avons enfin bon espoir de réussir.
Succursales. – Nos succursales définitivement établies sont au nombre de cinq :
Mugombwa avec ses deux filles Saga et Linda, Nyanza et Mu Bumbano. La premières a été fondée en janvier 1912. Elle compte actuellement 178 chrétiens sous la
paternelle direction de son catéchiste fondateur, Cyrillo. Nous y avons une chapelle
avec un modeste pied-à-terre et des hangars pour écoliers et catéchumènes. La distance exacte de la Mission à cette succursale est de 14 km par un chemin des plus
accidentés. Les chrétiens de l’endroit viennent tous les huit jours, en deux
groupes. Ils arrivent dans la soirée du samedi, se confessent, assistent aux offices du dimanche et repartent le lundi matin après avoir entendu la messe et
communié.
Nous-mêmes nous nous rendons à Mugombwa tous les quinze jours. La seconde
succursale, Nyanza, fondée en octobre 1916 ne fait que donner ses premiers fruits, et
Mu Bumbano qui a dû être abandonnée puis reprise, est encore dans ses commencements.
P. E. HUREL

276

Zaza (Reine des Saints)
Etat de la Mission. – La statistique pourra donner une idée de la Mission : chrétiens, 1577 ; catéchumènes, 195 ; postulants, 135. Dans l’année : baptêmes
d’adultes, 51.
Enfants qui communient : 123. Enfants chrétiens de 1 à 7 ans, 418. Confessions,
16 505 ; communions, 39 579.
Nous avons eu 13 retours de chrétiens égarés. La marche de la Mission se fait
doucement : ceux qui viennent se faire instruire parmi les païens, viennent parce
qu’ils le veulent réellement. Les chrétiens viennent régulièrement le dimanche, et je
crois que l’assistance à la messe, ce jour-là, est bien observée, mais nous avons
toujours beaucoup de chrétiens en voyage. Bukoba exerce un attrait presque irrésistible : le portage est très bien payé et les Banyakissaka préfèrent courir avec des
charges plutôt que de travailler chez eux.
On pourrait bien porter le nombre des catéchumènes à plus de 500, mais nous ne
retenons que ceux qui sont très réguliers. Beaucoup commencent un trimestre, puis
s’en vont à Bukoba et on les retarde. Beaucoup aussi sont des jeunes gens qui sont
en âge de se marier. La femme étant ordinairement choisie par les parents est
païenne et les catéchumènes rarement libres, doivent attendre que la jeune fille
puisse être baptisée avec eux.
Les païens sont bien disposés envers les Pères et les relations sont faciles avec
eux. Mais, ils sont trop riches, surtout ils ont trop de bière et l’attrait du portage qui
rapporte gros, est trop grand. Il faut une grâce bien forte pour qu’ils pensent qu’ils
ont aussi une âme à sauver.
Les enfants viennent bien à l’école.
La population dans un rayon de deux heures autour de la Mission atteint 30 000
âmes. Le moment serait venu de fonder partout des succursales avec leurs catéchistes attitrés. Le Gouvernement encore provisoire, attend que la situation soit
réglée pour accorder les autorisations demandées. Que la divine Providence vienne à
notre secours ! Quelle plus cruelle douleur pour le missionnaire que de voir des
milliers d’âmes qui se perdent !
Cette année il y a eu la disette, puis la grippe et la cérébro-spinale. Les maladies
sévissent en plein depuis mai. Beaucoup de mortalité, surtout parmi les païens.
Personnel au 30 juin 1919 : P. Gilli ; PP. Van Baer et Hinkelbein.
non signé
Rulindo (Notre-Dame de la Merci)
La petite Mission de Rulindo arrive, pensons-nous, bonne dernière par le chiffre
de la chrétienté. Mais nous n’avons qu’à remercier le bon Dieu de la protection
visible qu’il a accordée à nos œuvres et à nos personnes.
Nous ne voyons pas de raisons de donner beaucoup de détail, vu que la Mission
a continué de marcher dans la voie indiquée ici, même l’an passé. Il y a eu augmentation dans les confessions et les communions. Et la foi, qui se prouve par les
œuvres, s’est manifestée assez vive, chez nos chers montagnards, dans une circons-

277

tance qu’il faut signaler. L’épidémie de cérébro-spinale a été terriblement meurtrière
dans la contrée. Et les chrétiens de se mettre à la recherche des malades petits et
grands pour essayer de régénérer leurs âmes. Ils ont bien travaillé puisque, pour une
petite Mission comme la nôtre, la statistique déclare pour cette année 466 baptêmes
in extremis. Sur ce nombre un tiers est mort, un second tiers se fait instruire très
sérieusement, quant au troisième il se compose d’enfants d’âges différents, qui viendront chaque année s’ajouter aux enfants chrétiens auxquels nous donnons
l’instruction à la Mission et que nous préparons à recevoir les Sacrements. Parmi ces
baptisés plusieurs étaient postulants ou catéchumènes, et souvent ce sont eux qui ont
fait demander à un chrétien de vouloir bien les baptiser. Telle cette jeune fille qui
avait refusé énergiquement d’être mariée à un païen. Frappée par le fléau, elle demanda le baptême et une heure environ après être devenue chrétienne, elle mourait,
le sourire aux lèvres, en disant : « Adieu, maman, je vais chez le bon Dieu ». Tel
autre garçon d’une quinzaine d’années, se faisant instruire depuis un an, est pris lui
aussi. Il meurt à l’insu des chrétiens : sa famille païenne l’enveloppe dans sa natte et
se dispose à aller l’enterrer. En route, il éternue (donc il n’était pas mort). Juste au
moment passe Nzigiyé, jeune catéchumène marié et très fervent. On déploie la natte.
Nzigiyé dit au malade :
– Mais à quoi penses-tu ?
– J’ai eu Dieu pour moi, du fait que tu me trouves ici.
La foi aux grands vérités est ravivées, un bon acte de contrition, l’eau régénératrice coule, et notre hommes est enfant de Dieu. Dans la nuit il mourait tout de bon
cette fois, et allait se reposer chez le bon Dieu.
Dans la chrétienté, la méningite n’a fait que 7 ou 8 victimes, des enfants la plupart. L’influenza a été aussi très bénigne.
Le catéchuménat se maintient et progresse normalement.
L’école est en progrès réel. Quinze mois avant le baptême, les filles à part et les
grands jeunes gens à part, commencent à apprendre à lire, afin qu’une fois baptisés
ils puissent se servir des livres en usage dans la chrétienté.
Les plus jeunes enfants de chrétiens, auxquels s’ajoutent les baptisés in extremis,
qui ont fait ou qui se préparent à faire leur première communion précoce ont leur
école à part.
Il y a ensuite l’école proprement dite où l’on enseigne la lecture, l’écriture, le
calcul, et un peu de kiswahili. Elle est suivie par les jeunes chrétiens ou catéchumènes. Les premiers ont en plus une heure de catéchisme de persévérance. Les seconds y reçoivent une connaissance sommaire de l’histoire sainte. Nous avons maintenu comme l’an passé (à quelques exceptions près) nos quatre sorties par semaine
aux environs de la Mission, et nous constatons chaque jour que plus nous nous rapprochons de nos chers montagnards, et plus ils prennent confiance et s’approchent
de nous.
Au point de vue du matériel, nous avons dû construire un grand hangar pour les
catéchumènes. C’est le cher F. Rodriguez qui a accompli ce travail. Nous projetons
une église. Celle qui existe sera bientôt trop petite. Espérons que la Providence arrangera tout pour le bien de ses enfants.
On appelle Rulindo un ermitage ; nous ne sommes pas cependant si éloignés des
voies de communication que nous ne recevions quelques visites. La Mission est sur
278

la route de Kigari à Rwaza, aussi tous les officiers ou sous-officiers se rendant au
poste belge près de Ruaza passent à l’ermitage et y trouvent bon accueil ; certains y
ont fait leurs Pâques.
Le Père Supérieur Régional [le P. Roussez] nous a beaucoup encouragés lors de
sa visite en février. Le P. Classe est venu confirmer nos ouailles et nous aider de ses
conseils. Enfin dernièrement nous avons eu la visite extraordinaire du
R. P. Gorju de l’Uganda, qui a laissé le meilleur souvenir là où il a passé.
Daignent les chers confrères nous aider de leurs prières pour maintenir les bons
dans le droit chemin et ramener au bercail les quelques brebis égarées. Nous avons
eu la consolation d’en voir rentrer une douzaine et d’être les heureux témoins de leur
persévérance.
Personnel au 30 juin 1919. – P. François Martin, supérieur ; Père Vitoux, économe. Le F. Rodriguez qui avait passé avec nous une bonne partie de l’année, est
rentré à Ruaza, il y a deux mois.
non signé
Ruaza (Notre-Dame de l’Assomption)
Aperçu général sur le Muléra pendant l’année : Nous avons été bien éprouvés
par les épidémies, mais l’épreuve a servi à faire éclater la confiance de nos chrétiens
en la protection divine.
La variole a sévi un an et demi. Il n’y a eu que cinquante décès parmi nos 300
chrétiens.
Une demi-douzaine a succombé à la méningite cérébro-spinale.
Enfin deux ou trois peut-être sont morts victimes de la grippe espagnole.
On dirait que le bon Dieu s’est plu à récompenser la prière simple et confiante de
ses enfants. Aussi nous n’avons pas oublié de l’en remercier par des prières publiques.
Le chef du pays ayant de nouveau déserté son poste, nous avons eu un changement de gouvernement. Le nouveau régent n’a pas pour notre religion la sympathie
du premier, mais il est dans les meilleures relations avec la Mission.
Nos relations avec les autorités européennes sont on ne peut meilleures.
Chrétiens. – L’assistance à la Sainte Messe sur semaine est très satisfaisante, surtout les deux premiers et les deux derniers jours de la semaine, où, assez souvent, la
moyenne des présences dépasse 300. Le dimanche à la grand’messe, nous avons une
moyenne de 1200.
Le mardi, nous avons la messe des « Anciens », qui sont présidents des réunions
régulières des chrétiens sur leurs collines respectives. Cette messe est suivie d’une
réunion générale sous la présidence du Supérieur. C’est là qu’on leur donne une
instruction qui sera répétée par chacun d’eux le dimanche suivant dans la réunion de
ses chrétiens. Puis les missionnaires les voient en particulier pour les diriger et les
encourager dans leurs difficultés. Inutile de dire qu’ils remplissent leur tâche sans
aucune rémunération.
Toutes les femmes et grandes filles viennent aux instructions à l’église et chez
les Sœurs à des jours déterminés.

279

Pour fortifier l’esprit de corps dans nos familles chrétiennes et réagir contre
l’âpreté au gain, nous avons essayé d’établir une caisse des pauvres, qui est alimentée surtout par des dons en nature : petit bétail, récoltes, etc.
A l’église, on prie à l’intention des donateurs, mais toujours d’une manière anonyme pour ne pas favoriser la vanité.
Catéchumènes. – Le mouvement ascendant de notre catéchuménat est dû surtout
à l’influence des réunions des chrétiens. La curiosité amène les païens à y assister,
l’instruction religieuse se répand dans le pays et, la grâce aidant, un beau jour ces
braves gens se trouvent convertis. Les inscriptions hebdomadaires de postulants qui
se présentent d’eux-mêmes à la Mission sont d’une vingtaine en moyenne par semaine.
Notre école de catéchistes a fourni une trentaine de sujets qui ont été installés
dans les succursales ou sont restés à la Mission. Tous nos efforts ont tendu à les
rendre aptes à faire seuls les cours d’instructions aux catéchumènes.
Succursales. – Nous avons installé treize nouvelles succursales, déjà préparées
avant la guerre, mais que la tourmente avait fait remettre à plus tard. Nous occupons
tout le pays et nous sommes en contact immédiat avec une population d’au moins
300 000 âmes. Ces succursales ou chapelles-écoles nous ont donné leur premier
appoint de 400 postulants. Avec le Bukonga et le Bushiru, le nombre des succursales
est donc porté à 15.
Ecoles et Œuvres des Sœurs. – L’école de la Mission chez les Pères, compte une
bonne centaine d’élèves, venant plus ou moins régulièrement. Sur ce nombre,
21 enfants suivent des cours préparatoires pour leur entrée au séminaire.
Les grandes filles qui vont en classe chez les Sœurs sont bien une soixantaine ;
dans les autre écoles, le nombre des garçons et des filles atteint près de 400. Peu à
peu les parents chrétiens comprennent la grave obligation qui leur incombe d’assurer
l’instruction religieuse de leurs enfants.
Le noviciat des Sœurs indigènes a été établi ici, à Ruaza, en attendant son
transfert à Issavi. Cette année nous avons eu une première profession. Le noviciat comprend pour le moment 6 novices proprement dites et 7 postulantes : nous
n’avons qu’à nous féliciter du bon esprit qui y règne.
Les Sœurs entretiennent en outre un orphelinat et une maison pour les veuves
chrétiennes qui ne peuvent suffire à leur subsistance. Il faudra que bientôt nous bâtissions des locaux mieux adaptés aux besoins de cette œuvre.
Coup d’œil sur la statistique. – Si nous comparons la statistique de cette année
avec celle de l’année dernière, nous voyons le progrès de la Mission dans les
chiffres suivants :
Baptêmes d’enfants de néophytes : 165 au lieu de 83. Les confessions se sont accrues de 7000 ; les communions de même. Nous inscrivons 56 mariages contre 26
l’an passé, et 1061 catéchumènes au lieu de 234.
Personnel. – De juin 1918 jusqu’au mois d’août, nous sommes restés deux missionnaires-prêtres ; le 9 août, nous arriva le P. Lody du Bushiru, et le 5 mars 1919, le
F. Alfred de Murunda.

280

Personnel du 30 juin 1919 : PP. Schumacher, Knoll, Lody ; Frère Alfred.
P. SCHUMACHER
Nyundo (Sainte-Marie)
En relisant le diaire de cette année, je n’y trouve presque rien qui soit de nature à
intéresser les confrères.
On n’y signale presque des visites.
Relatons-en quelques-unes. Commençons par les meilleures. Tout d’abord remercions notre R. P. Visiteur [Gorju] et notre R. P. Vicaire Général [Classe]
pour les leurs. Elles ont été bien agréables et utiles pour nous.
Au mois de septembre, Monsieur Malfeyt, Haut-Commissaire Royal vient,
comme il dit, « nous remercier pour le bien que nous avons fait et que nous
aurions voulu faire à la malheureuse population du Bugoyé ».
En novembre, M. le Major Declerck, Résident du Ruanda, vient avec tout ce
qu’il a de soldats à Kisségnies pour décorer trois de nos Sœurs Blanches. « Pendant
la campagne elles ont rendu des services signalés dans les hôpitaux ». Bravo pour
ces vaillantes ; la Révérende Mère Florence, Visitatrice ; les Sœurs Prosper et JeanMarie. Tout le monde est à la joie, il n’y a que la Sœur de la Providence qui a été
oubliée ; heureusement M. le Major s’en aperçoit et lui promet qu’elle aussi, ayant
bien mérité, aura sa récompense et sa décoration.
L’année 1919 commence en nous amenant une visiteuse moins agréable. La
grippe espagnole se répand rapidement. Les PP. Zumbiehl et Soubielle en sont atteint ainsi que les Sœurs et presque toute la chrétienté. Heureusement la maladie est
assez bénigne. Les morts ne sont pas bien nombreux. Nous finissons le mois de juin
en quarantaine. Toute circulation est défendue dans le pays, nos écoles sont fermées,
seule l’église reste ouverte. C’est que depuis deux mois la cérébro-spinale ravage le
pays faisant partout de nombreuses victimes : nous avons jusqu’à sept enterrements
le même jour. Avec insistance nous demandons au bon Dieu d’avoir pitié des malheureuses populations du Bugoyé.
Dans le mois de février, le F. Alfred passe ici pour se rendre au Muléra. Le R.P.
Vicaire Général [Classe] a vu pendant sa visite le triste état de nos bâtisses et il a
chargé le Frère d’examiner le tout. Le rapport envoyé à Malangara n’est pas très
encourageant. Toute la boiserie est à renouveler. Tous nos meubles, portes et fenêtres, les charpentes, chez les Sœurs plus encore qu’ici, menacent ruine. Même les
magnifiques colonnes et fermes de notre grande église ne lui paraissent plus sans
danger. Le beau pignon aussi penche de plus en plus, depuis qu’un obus l’a ébranlé.
Quelques jours après nous recevons ordre de préparer du bois pour renouveler le
tout. Maintenant nous sentons ce que la guerre nous coûte pour le matériel. Sous la
sage impulsion de notre Vénéré Vicaire Apostolique [Mgr Hirth] nos prédécesseur
avaient planté beaucoup d’arbres à Nyundo. De magnifiques forêts d’eucalyptus et
de misavé poussaient sur notre colline fertile, mais pendant la guerre les Allemands les ont presque tous coupés pour leurs tranchées et abris. Faudra-t-il de
nouveau avoir recours à la forêt qui se trouve à 3 et 4 heures de distance ? En rem-

281

plaçant les colonnes en bois par des piliers en briques, nous espérons avoir ici suffisamment de gros bois.
Aussitôt les grandes pluies finies nous nous sommes mis à l’œuvre et les Sœurs
peuvent déjà s’endormir sans crainte que le toit ne leur tombe dessus. Leurs salles de
classe sont aussi prêtes à recevoir leur joyeuse jeunesse dès que la maladie le permettra. Actuellement nous sommes en train de réparer notre vieille église qui nous
servira pendant que des Frères viendront arranger la nouvelle qui se ressent du passage des soldats.
Dans les visites malheureuses je pourrais parler des visites nocturnes du léopard
qui est venu nous prendre chien et chat et dont la familiarité était telle qu’un beau
matin le P. Soubielle le surprend dans notre cour intérieure. Il a le temps de chercher
son fusil, de grimper sur le toit et de l’abattre. Plusieurs fois aussi nous avons entendu le lion dans les environs où il a tué plusieurs personnes, entre autres une femme
chrétienne.
Pour notre chrétienté nous avons eu la consolation de voir rentrer dans le droit
chemin une cinquantaine de brebis égarées. Raison certes, de rendre grâce au bon
Dieu. Demandons-Lui leur persévérance et le retour de tant d’autres qui errent encore le long des chemins.
Le personnel n’a pas changé et il reste composé des PP. Oomen, Zumbiehl et
Soubielle.
non signé
Murunda
Voici ce que je trouve à noter dans le diaire de Murunda (Kanagé) pour l’année
qui vient de s’écouler.
D’abord beaucoup de passages des agents du Gouvernement belge. Parmi eux
M. le Commandant Crispiels a eu pour mission d’interroger les indigènes lors
du referendum au sujet des Européens, qui auraient leur préférence. Tous, à
l’unanimité, par la bouche de leurs chefs respectifs, se sont déclarés en faveur
des Belges, qui disaient-ils ne leur ont fait aucun mal, mais, tout au contraire,
leur ont fait du bien, en leur fournissant des semences pour combattre la famine, et des remèdes pour lutte contre la variole.
1919. Janvier 27. – Arrivée d’un courrier extraordinaire avec la mention « urgent ». Le poste de Murunda est transféré au Buganza. Adieu, Kanagé, les Pères
Blancs le laissent aux Pères noirs qui vont leur succéder. Le P. de Bekker et le
F. Alfred restent à attendre le R.P. Classse, qui prendra le premier avec lui, pour
alller rejoindre son supérieur à Nyaruhengéri, tandis que le Frère passera au Bugoyé
pour examiner l’était des bâtisses et se rendra ensuite dans son ancien poste de Ruaza.
Mars. – Le P. Oomen du Bugoyé vient assister à l’arrivée des Prêtres noirs, les
Abbés Donat et Balthasar, qui viennent aider les chrétiens à remplir leur devoir
pascal et à passer saintement ces grandes semaines.
9. – Enfin... ils arrivent. Malgré le mauvais temps, tout le monde court à leur
rencontre. La joie déborde de tous les cœurs.

282

Revenant ici le P. Oomen trouve aussi les jeunes prêtres tout à la joie. Les Banagé ont montré beaucoup de volonté et ont fait de leur mieux pour profiter de leur
passage. C’est le moment des grandes cultures à la forêt. Chaque matin de bonne
heure on y monte en longues files pour n’en revenir que le soir. Eh bien ! chose
inouïe, les chrétiens, tous tant qu’ils sont, ont résisté à l’entrainement. Pendant la
Semaine Sainte ils n’y sont point allés afin de pouvoir assister aux offices et aux
instructions. Cette semaine ils n’y vont qu’après l’instruction qui suit la Sainte
Messe.
Les chers Pères ont entendu 213 confessions et distribué 570 communions. Plusieurs chrétiens qui par suite de la guerre, et des misères qui l’ont suivie, ne fréquentent plus les sacrements, sont revenus au bercail.
24. – Les prêtres repartent pour le Petit Séminaire où ils sont professeurs, et où
ils vont achever l’année scolaire.
Juin. 3. – Après deux mois environ, le P. Oomen revient au Kangé. Tout autour
la cérébro-spinale fait de nombreuses victimes. Aucun cas dans la petite communauté. Aussi les chrétiens se sont-ils tenus bien unis dans la prière autour de leur catéchiste. Le dimanche personne ne manque et même les autres jours ils aiment à réciter à l’Eglise les prières du matin et du soir.
Un mot d’une bonne vieille me semble donner la note juste.
– Eh, la grand-mère, comment ça va-t-il ?
– Ah, Padri, me répond-elle, très bien, nos Pères noirs nous avaient dit en partant, de nous tenir sur nos gardes, de nous entr’aider dans nos prières pour que vous
nous trouviez l’âme blanche. Nous l’avons fait, le bon Dieu nous a aidés.
8. – Fête de Pentecôte. Chacun tient à profiter du passage du Père pour blanchir
encore son âme et la fortifier dans ses bonnes résolutions en recevant plusieurs fois
la Sainte Eucharistie. Deux ou trois chrétiens qui avaient résisté à Pâques, viennent
demander leur pardon. Pourquoi ? Leur frères dans la foi leurs ont sûrement dit qu’il
n’y a pas d’autre moyen de se sauver, car nos Padri à nous ont parlé comme les
Padri blancs.
11. – Le Père repart au Bugoyé persuadé que la foi chrétienne ou du moins
la manifestation de cette foi, a gagné énormément au Kanagé par l’abandon
momentané du poste, et par le passage des Prêtres noirs. Puisse l’arrivée définitive de ces derniers ne pas trop tarder et surtout produire tout le bien, que de si beaux
commencements permettent d’espérer.
P. OOMEN
Mibirizi (Notre-Dame du Bon-Conseil)
Il n’y a pas eu cette année beaucoup de changement dans notre Mission. Le
P. Giai-Via venant du Séminaire de Kabgayé a permuté avec le P. van Heeswijck.
Nous comptons pour l’année écoulée 8788 confessions et 19 529 communions,
24 baptêmes d’adultes et 49 d’enfants de néophytes, 479 baptêmes in extremis faits
pour la plupart par les chrétiens. Quelques succursales commencent à avoir des
catéchumènes.

283

Nombre de chrétiens ont eu à soutenir de rudes combats avec leurs parents qui
voulaient les obliger à faire des sacrifices aux mânes ou à se soumettre à des pratiques païennes.
Ainsi un païen menaçait son beau-fils de la vendetta si sa femme malade venait à
mourir, parce qu’il refusait de sacrifier. Heureusement la femme s’est mise du parti
de son mari : « C’est Dieu, qui commande, dit-elle, je mourrai quand il lui plaira. Je
préfère d’ailleurs mourir tout de suite en la grâce de Dieu que de vivre longtemps
dans le péché ! » Les sacrifices n’ont pas été faits et la femme est maintenant guérie.
« J’aimais beaucoup mon enfant, me dit un chrétien. Le bon Dieu l’a appelé à
lui : que sa sainte volonté soit faite ! Mon enfant a reçu le baptême, il a été confirmé
avant de mourir : il est maintenant dans la joie alors que ma femme et moi sommes
dans la tristesse ! » Mourir vite, si on a reçu les sacrements, c’est la plus belle des
morts ; c’est une réflexion que j’ai entendue souvent.
A côté du bien il y a aussi le mal : pauvres chrétiens oublieux de leurs devoirs
envers Dieu, qui trouvent trop lourdes les lois du mariage, et sur lesquels les morts,
pour ainsi dire subites, n’ont aucune influence : tout les laisse froids.
Durant cet exercice la Mission a été éprouvée par différentes maladies. Ce fut
d’abord la dysenterie ; beaucoup de gens en moururent ; pour comble de malheur
nous n’avions plus de remèdes. Ensuite est venue la petite vérole. Le Gouvernement
nous a fourni du vaccin et nous avons pu enrayer le mal dès le début. Au mois de
janvier la grippe fit son entrée triomphale. Ceux qui n’en furent pas atteints sont
rares ; nous fûmes les premiers à lui payer tribut. Tout notre personnel fut malade en
même temps que nous. Sur 170 habitants de notre colline 40 sont morts dans
l’espace d’un mois. Heureusement que la mortalité n’a pas été partout aussi élevée.
Après la grippe sont venues la pneumonie et la cérébro-spinale qui ont aussi fait
des victimes. Depuis le dernier exercice nous avons inscrit 109 morts.
Pour le matériel je signale que nous avons dû garder notre café de l’année dernière et celui de cette année. Le chef du service économique de Kigoma nous a fait
savoir qu’il a encore des stocks de café et il ne sait quand il pourra les écouler.
Personnel. – P. Cunrath, supérieur ; P. Giai-Via depuis le 24 octobre 1918, et le
F. Herménégilde.
P. CUNRATH
Buhonga (Immaculée-Conception)
L’heure des conversions en masse n’a pas encore sonné pour Buhonga ; nous en
sommes toujours réduits à nous contenter des quelques âmes de bonne volonté que
la Providence met sur notre chemin et en qui la parole de Dieu trouve écho.
Dans un rapport précédent on a indiqué la situation spéciale de la Mission placée
dans un milieu essentiellement mercantile qui disperse la population aux quatre
coins du pays. La proximité du port d’Usumbura et le trafic important de marchandises qui s’y fait, nécessite d’autre part l’exode d’un grand nombre d’habitants qui
vont y chercher le moyen de gagner de l’argent pour se vêtir et payer l’impôt.
Le prosélytisme effectif des musulmans qui, grâce à Dieu, reste sans beaucoup
de succès, travaille contre notre œuvre, principalement en dénigrant la Mission et

284

son enseignement. Plusieurs fois déjà ils ont essayé par de fortes sommes d’argent
de gagner à leur doctrine un chef influent des environs ; mais jusqu’ici ce chef, intelligent d’ailleurs, après s’être rendu compte de la nature de l’islamisme, y a renoncé
et a renvoyé le marabout qu’on voulait lui imposer.
Cette influence arabe qui avant la guerre avait, non les faveurs du Gouvernement, mais du moins une approbation implicite, a beaucoup diminué depuis
l’arrivée des Belges. L’expérience les avait déjà instruits sur la valeur de cette
influence civilisatrice de l’Islam. La population swahilie jouissait autrefois de
l’immunité au point de vue des corvées ; désormais ces beaux temps sont passés
et, comme le commun des indigènes, elle est tenue de fournir sa quote-part. Il
reste malheureusement vrai que, dans bien des cas, les swahili musulmans sont
le bras droit de l’administration qui ne saurait se passer de leurs services ; un
bon nombre d’entre eux ayant été formés dans les anciennes écoles gouvernementales se sont rendus, par leur savoir faire et leur habitude de l’Européen,
des gens indispensables.
Il nous faudrait des jeunes gens assez instruits et assez nombreux pour pouvoir
lutter contre leur influence. Hélas ! ici encore c’est l’argent qui fait défaut et empêche de prendre les moyens nécessaires pour former une jeunesse d’élite. Dans les
conditions où vivent ici les indigènes il est impossible en effet à un jeune homme de
suivre régulièrement des cours s’il n’est pas rémunéré.
(...)
non signé

34. Rapport Annuel du Vicariat du Kivou pour 1919-1920 (extrait)166
RAPPORT GENERAL DU R. P. CLASSE

1919-1920

La fin de l’exercice 1919-1920 a été marquée d’un double deuil : Dieu a
rappelé à Lui, durant le mois de juin, le P. Léon Weckerlé, décédé à Kabgayé, et la Sœur Marie-Célestin, morte à Mugera. Le P. Weckerlé, l’un des
premiers missionnaires du Ruanda (il y était arrivé en novembre 1900), est
mort après cinq mois d’une douloureuse maladie, nous édifiant et nous consolant par son entière soumission à la volonté de Dieu et sa piété confiante.
La Sœur Marie-Célestin (sœur du P. Ressouche de l’Uganda et cousine du
P. Prieur du Kivou) eut plus particulièrement en partage l’apostolat de la
souffrance de longues années, étendue sur son lit de malade, elle eut surtout
à prier et à souffrir pour sa chère Mission de Mugéra,
Ne nous plaignons pas ! Depuis la fondation du Vicariat, décembre 1912,
seuls le P. Gasseldinger et la Sœur Célestin dans le Burundi, P. Weckerlé, le
F. Fulgence et la Sœur Bibiane dans le Ruanda, sont retournés à Dieu. Beati
qui in Domino moriuntur167 ! Un regret cependant nous reste, bien qu’auprès
166
167

Rapport Annuel : 1919-1920, A.G.M.Afr., pp. 356-363.
« Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur ».

285

de Dieu nos chers défunts n’oublient pas le Vicariat : si petit est le nombre
des ouvriers apostoliques pour les quatre ou cinq millions d’âmes que nous
avons à évangéliser ! Quomodo autem audient sine prœdicante168 ?
Hélas ! pour raison de santé, les PP. Hurel et de Bekker sont rentrés en
Europe rejoindre les PP. Jacquelin, Pagès (Albert) et Trémolet ; le P. Bonneau est allé au Chapitre ; le P. Arnoux, à son grand regret, nous a momentanément quittés.
En comptant tous nos absents et nos Frères mobilisés, seize missionnaires, Pères ou Frères, nous manquent ! Heureusement, le cher P. Lecoindre
nous est revenu en novembre denier, suivi bientôt des PP. Van Uden et Vanneste.
Actuellement le personnel du Vicariat comprend 40 Pères et 8 Frères
Coadjuteurs répartis en 17 stations et 26 Sœurs européennes occupant 7 maisons.
Le Vicariat du Kivou a actuellement cinq prêtres indigènes ; leur dévouement et leur zèle nous sont d’un grand secours. Durant l’année trois de
ces jeunes gens ont vaillamment travaillé. A la fin de l’année scolaire, en la
fête des Saints Apôtres, deux nouveaux prêtres, originaires d’Issavi, ont reçu
l’onction sacerdotale, suprême bénédiction de la Providence à notre Vénéré
Vicaire Apostolique au début de cette trente et unième année de son laborieux et pénible épiscopat.
Hélas ! durant les trois années qui vont suivre, aucune ordination sacerdotale ne pourra avoir lieu. De plus en plus difficilement les Missions du
Ruanda trouvaient des enfants à envoyer au Séminaire de Rubya : la distance, le changement de pays, de nourriture, les maladies à chaque nouvelle
rentrée, malgré les soins si dévoués des Pères au Séminaire, effrayaient parents et enfants. Dans l’Urundi il en était de même pour de semblables raisons, à l’égard du Séminaire d’Ushirombo. Conclusion pratique : faute de
sujets il y a une interruption de trois années.
A titre d’essai, toute cette année deux prêtres indigènes et un Oblat ont
été chargés de la petite Mission de Murunda, sous la direction et la surveillance du P. Oome, supérieur de Nyundo. Par contre, le troisième prêtre indigène, après avoir, durant quatre mois et au plus fort de l’épidémie de méningite cérébro-spinale, prêté secours aux missionnaires d’Issavi, fut donné
comme second au supérieur de Kabgayé seul à la tâche dans cette Mission.
Actuellement le P. Lecoindre a, à Kabgayé, deux Vicaires indigènes, et un
autre prêtre est professeur au Petit Séminaire. Ces trois derniers prêtres font
communauté à part au Grand Séminaire et y suivent les exercices de piété.
L’avenir nous dira les résultats de cette double expérience.
168

« Comment entendront-ils sans ceux qui prêchent ? »

286

Le clergé indigène est l’espoir de l’avenir. N’oublions pas que le
Ruanda, l’Urundi et l’Uha à eux seuls ont plus de la moitié de la population totale de l’ancienne colonie de l’Est-Africain, que le Ruanda
compte, d’après les rapports officiels, 72 habitants au kilomètre carré.
Les anciennes Missions protestantes de l’Urundi restent jusqu’à présent,
inoccupées : ce ne sera plus pour longtemps. Les Adventistes occupent une
partie de celles du Ruanda, en attendant les renforts qui leur arrivent. Ces
Messieurs ont demandé officiellement à acheter toutes les Missions « sous
séquestre » et travaillent en attendant réponse du Ruanda, dans la région de
Changugu (Mibirizi) à cause de la voie d’accès du Tanganika au lac Kivou,
et dans celle de Lwamagana-Zaza par laquelle il est question de faire passer
le rail anglais de Tabora au Soudan égyptien.
Les Adventistes ont ici à leur tête un ancien combattant belge qui a fait
vaillamment ses preuves durant la double campagne africaine, mais la Société est anglaise, et c’est d’Angleterre que subsides et ravitaillement leur viennent. Jusqu’à présent leur prosélytisme semble avoir un succès assez restreint, même près des anciens chrétiens protestants. Il est vrai que ces Messieurs interdisent l’usage de la bière indigène, du tabac surtout dans un pays
où tous, grands et petits, hommes, femmes et enfants, fument à qui plus.
Mais de part ailleurs, combien plus facile est leur morale !
Les Méthodistes Wesleyens de l’Afrique du Sud ont envoyé deux pasteurs faire un voyage « d’exploration politique » ! Ces deux Messieurs nous
ont dit que leur Société prenait la succession des missionnaires de Bielefeld
(Société qui avait des Missions dans le Ruanda, à Bukoba et dans l’Usambara).
Officieusement on parle d’une troisième Société, anglo-belge celle-là
pour évangéliser ces pays ?
Ces sectes s’uniront-elles ou chercheront-elles à se supplanter ? L’avenir
le dira. Un point reste certain ; l’extrême activité des Anglo-amércains et de
leurs différentes sectes protestantes pour les Missions. Leur or et leur richesse en personnel sont moins à craindre que notre propre manque de personnel. Nous restons pleins de confiance en Marie, la Patronne du Vicariat.
Si Deus pro nobis, quis contra nos169 ?
Cette année, certes, le secours divin n’a pas manqué aux efforts des missionnaires. Dieu a donné bénédiction et accroissement à leurs travaux. 1553
adultes, contre 1412 l’an passé, et 1660 enfants de néophytes, contre 1 399,
ont été baptisés solennellement. La population chrétienne du Vicariat, morts
défalqués et sans compter les baptisés in extremis pour lesquels on n’a pas
suppléé les cérémonies du baptême, est passée de 23 366 à 26 093 individus,
169

« Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? »

287

nous donnant sur le dernier exercice une augmentation de 2727 néophytes.
Nous sommes loin des malheurs de 1917-1918, alors que les 2646 baptêmes
solennels de l’année n’avaient pu balancer le nombre des décès et nous laissaient une chrétienté moins forte que celle de l’année précédente ! Les épidémies et la famine ne sont plus qu’un pénible souvenir : le calme,
l’abondance sont revenus, la santé publique est restée bonne, aussi n’avonsnous eu à enregistrer que 2948 baptêmes in extremis au lieu de 6429 de l’an
passé. Avantage ou perte ? C’est le secret de la Providence. Contentonsnous, c’est le principal, de remercier Dieu pour le bien qu’Il nous a permis
de faire.
En général les missionnaires sont satisfaits de la vie chrétienne de leurs
néophytes. Les 300 000 confessions et près de 800 000 communions montrent que les chrétiens ne fuient pas l’église, que volontiers ils y viennent
fréquemment n’hésitant pas à se mettre en route bien avant le lever du soleil,
malgré le froid souvent piquant dans la montagne ou sur les hauts plateaux.
A cela il y a bien un petit mérite, surtout par temps de pluie ou de brouillard : partout le coin du feu ou la natte bien chaude ne sont dédaignés le matin.
Ils montrent une vraie générosité pour les églises, surtout celles en construction. La richesse actuellement n’est guère leur partage ! Par suite du
change, des frais de transports, les tissus coûtent dix fois plus qu’avant la
guerre, et c’est à peine s’ils en peuvent trouver pour se vêtir. Les tissus sont
de plus en plus l’objet d’échange désiré, mais ils sont introuvables ! Arabes,
Indigènes, Grecs, ne les cèdent plus contre l’argent, mais contre des peaux
ou autres marchandises. Pour des tissus, ni porteurs, ni ouvriers ne manquent, si nombreux en désire-t-on. Il est regrettable que les missionnaires ne
puissent procurer du travail à la jeunesse : elle y gagnerait à tous points de
vue, et le Vicariat également. La guerre nous a mis très en retard pour la
construction des églises surtout, or le coût de la main-d’œuvre monte très
rapidement : il suit l’évaluation de la houe ou de la brasse de cotonnade,
deux unités monétaires ! L’arrivée des colons, marchands européens, les
projets nombreux de constructions du Gouvernement, s’ils s’exécutent, ne
feront qu’accélérer cette hausse au grand dam de l’économe général !
Par contre, la crise de la natalité ne se fait pas sentir ! C’est un sujet
d’étonnement pour les étrangers de voir ce grand nombre d’enfants
dans les familles, et les troupes de marmots dans nos églises. Actuellement le Vicariat compte 7 086 petits enfants, nés de chrétiens, qui n’ont pas
sept ans ; 1394 de 7 à 12 ans reçoivent les Sacrements, et, sur ce nombre,
cette année, 470 se sont pour la première fois approchés de la Sainte Eucharistie. C’est le blé qui lève !

288

Désormais les écoles doivent se recommander gravement à l’attention des
missionnaires surtout devant la menace protestante ; puis le Gouvernement
parle aussi d’établir ses écoles, confessionnelles ou laïques ? Grave question ! Nos petites écoles rurales sont nombreuses, mais pas assez ; les chapelles-écoles ou succursales sont au nombre de 95, c’est trop peu pour la
population.
M. le Résident de l’Urundi vient de s’adresser aux missionnaires pour
avoir le texte d’un livre officiel de lecture pour l’Urundi. Dans le Ruanda il y
a semblable projet. C’est parfait ! mais, la science pour la science est encore
pour la jeunesse tant du sud que du nord d’un attrait assez mitigé. Les parents pensent toujours (peut-on les blâmer !) que l’enfant est au monde aussi
pour leur rapporter quelque avantage matériel, par suite ils sont peu portés à
largement seconder les vues du missionnaire. Autrefois certains travaux
étaient réservés aux écoliers, la classe n’ayant lieu que le matin ! La guerre,
le change sont passés !
Dans tout le Vicariat, les enfants peuvent aller à l’école de leur choix, en
général. Dans le Nord, c’est-à-dire le Ruanda, il y a cependant à distinguer
entre l’aristocratie et le peuple, si l’on peut se servir de grands mots, c’est-àdire Batutsi et Bahutu. Pour les premiers, à cause du Roi, le principe posé et
suivi par le Gouvernement est le suivant : tout jeune Mututsi âgé de moins
de 16 ans doit suivre l’école choisie par son père, école catholique, gouvernementale, ou protestante. En principe, tout Mututsi âgé de 16 ans est déclaré majeur, émancipé de la tutelle paternelle et peut librement se décider
pour l’école de son choix. Eventuellement, le mariage a les mêmes effets
qu’une déclaration de majorité. Par école il faut pratiquement entendre souvent religion car ce que certains parents craignent c’est qu’avec l’alphabet
n’entre le virus religieux, cela, en général, non par hostilité, mais par crainte,
mais nous avons tout près deux catéchistes. Les élèves peuvent venir à leur
gré parler de religion chez les catéchistes et nul ne peut de ce fait, d’après la
volonté de M. le Résident, chercher noise à ces derniers : c’est aux parents à
surveiller leurs enfants, à prendre les moyens propres à enrayer les désirs
efficaces de conversion. Et de temps à autre ils oublient la vérité du proverbe
de l’Urundi et du Ruanda : « Inkoni ishikira îgufa, ntishikira ingeso. Le bâton atteint l’os, mais n’atteint pas la mauvaise habitude ». Difficultés et souffrances souvent avivent le désir du salut. Et c’est le proverbe, nous disent ces
chers petits hommes : «Aho kwishima, washimwa n’Imana ! Mieux vaut que
Dieu soit content de toi, que toi de toi-même ». Ou cet autre : « Imana iluta
ingabo. Dieu est le meilleur bouclier ! » Reconnaissons-le, M. le Résident se
montre vraiment impartial dans l’application des principes. Voici un cas. Un
neveu du roi Musinga, jeune homme de 18 ans environ, marié, avait été désigné par son père pour suivre l’école de la capitale, tandis que deux de ses

289

jeunes frères étaient laissés libres de suivre l’école d’une de nos stations. Le
jeune homme aimait la Mission, on lui suggéra de s’arranger avec le Résident. Ces jeunes gens ne sont pas timides et M. le Résident est très accueillant. Ce fut vite fait : le surlendemain il rentrait chez lui avec une attestation
dûment signée qu’il était libre de s’instruire comme il voulait chez les Pères,
sans que nul n’eût à s’opposer à son libre choix.
Pour nombre de chefs, grands ou petits, le roi reste, en grande partie,
le suprême dispensateur des biens, terres et troupeaux ; l’école gouvernementale se trouvant à la capitale, dans leur esprit, doit être celle du
roi, et y envoyer un enfant c’est faire la cour au maître, ménager la
chèvre et le chou. D’autre part, le roi, sans être ouvertement hostile à la
religion et tout en sachant être juste à l’occasion, craint de voir la jeunesse, réellement attirée par cette religion, venir chez les missionnaires.
C’est question de politique.
De tout temps, avant la guerre, la politique suivie par l’ancien gouvernement dans le Ruanda fut diamétralement opposée à celle du Burundi. Au Burundi on appliquait la formule « diviser pour régner »,
parfois au grand dam des pauvres populations ; au Ruanda l’ordre était
« Centralisation, centralisation ! » Et ce ne fut pas toujours sans conséquences pénibles et regrettables. Nous n’avons pas à apprécier cette
anomalie, mais nous constatons qu’une des résultantes fut que de tout
temps le Burundi eut plus de libertés et pour les particuliers et pour les
chefs.
Le jour cependant où, au Nord, le Gouvernement, pour que sa directive
devînt plus réelle, se réserva une part dans la nomination des chefs, jusque là
dépendante uniquement du bon plaisir du roi et, parfois, indirectement de
l’action des vieux, il y eut en haut une mise en garde instinctive contre tout
ce qui est européen. C’est à prévoir, et c’est normal. La mesure gouvernementale, juste, naturelle, totalement nécessaire à l’évolution du pays, mais
limitative de la puissance absolue du roi, privé précédemment, encore à très
juste titre de son droit arbitraire de vie et de mort, devait inciter Musinga à se
défier de la religion. Inévitablement, plus les gens se rapprochent des Européens, plus ils prennent confiance en leur autorité et plus facilement
s’adressent à elle dans les cas arbitraires opposés aux ordres. N’oublions pas
que nous nous trouvons en présence d’une autocratie absolue, dont
l’autorité est à la fois politique et religieuse, qui seule a vraiment droit
de propriété. Raison de plus pour les missionnaires de prêcher sans détour verbo et opere le respect que l’Eglise exige pour toute autorité légitime même païenne. Peu à peu les préjugés tomberont ; à nous de faire
d’abord nos miracles par la prière, l’action apostolique réglée ; Dieu
fera alors les siens.

290

De MM. les Résidents du Burundi et du Ruanda, même du Gouvernement Général de Kigoma, nous viennent de nombreuses demandes de
clercs ; plusieurs administrations commerciales font de même. Un nombre de
jeunes gens sachant bien lire, écrire, parler kiswahili et français ont été fournis, mais impossible encore de satisfaire à toutes demandes. Une école «
normale », si l’on veut, se fait de plus en plus nécessaire : elle répondrait à
ces besoins, nous donnerait aussi les maitres d’école plus formés et plus
nombreux qu’exige la situation. Ce point ne sera pas délaissé par les Protestants.
Cette année nous avons eu la visite de M. Frank, Ministre des colonies de
Belgique. Monsieur le Ministre arrivé par Mombasa-Nairobi, EntebbéKigézi a visité les Missions de Kigali, Kabgayé, d’où il gagna Nyanza, puis
Issavi, Kanyinya et Mugera. L’impression produite sur lui par nos Missions
ne semble pas avoir été défavorable. Monsieur le Ministre a décidé la création, dans le Burundi, d’une école pour former des médecins indigènes, et,
dans le Ruanda d’une autre pour des vétérinaires : les uns et les autres, après
trois années de cours, seraient placés dans les provinces. Cela suppose évidemment une éducation, une instruction préalable. Il semblait que d’abord,
seuls les jeunes gens de race mututsi seraient admis. Le point important pour
nous est l’esprit qui régira l’enseignement donné, car lancer à l’aventure nos
meilleurs jeunes gens pour les condamner, ou à peu près, à perdre la foi est
impossible et inadmissible. En elle-même l’œuvre est bonne et désirable. M.
le Ministre pousse beaucoup à l’enseignement des métiers : former des artisans habiles le plus possible. Par contre il nous a semblé n’être nullement
partisan de l’instruction, même élémentaire, pour le peuple, le commun.
Nous, nous voulons cette instruction pour la conservation de la foi, de la
piété de nos chrétiens.
A Nyanza, à une question du roi, M. le Ministre répondit que nul n’était
obligé de se convertir : c’est évident ; mais que chacun était libre d’étudier la
religion et de l’embrasser. C’était une vérité bonne à répéter. Nous avons été
satisfaits de ce voyage de Son Excellence.
Dans les deux Résidences du Burundi et du Ruanda la Belgique prend à
cœur de travailler et de faire œuvre sérieuse. Des routes se font un peu partout, et certaines sont de bonnes routes pour autos. Le chef-lieu de la Résidence du Ruanda a été transporté de Kigali à Nyanza : c’est plus logique. Le
Gouvernement Général de Kigoma sera transporté près d’Usumbura, lorsque
l’Angleterre aura pris possession de Kigoma. Mais quand aura lieu cette
cession ? C’est difficile à prévoir.
Les relations avec le Gouvernement et tous ses agents dans les deux Résidences, sont véritablement bonnes et cordiales. Messieurs les Résidents
ne manquent jamais l’occasion de montrer aux Grands et au peuple

291

qu’une véritable union règne entre eux et les Missions. Les missionnaires, de leur côté, s’efforcent d’agir toujours de même et de rendre les
services en leur pouvoir.
Un mot enfin du matériel. Si les chrétientés croissent, les églises ne
s’agrandissent guère. A Mugéra, à Kanyinya, à Kabgayé, à Rulindo, voire
même à Kigali, nous nous trouvons dans un très réel embarras. Il faut bien
abriter les chrétiens, leur permettre d’entendre la parole de Dieu, d’assister à
la Sainte Messe. Le retard en lui-même est donc déjà un mal, il en est un
second par suite de la hausse constante, et qui ne tombera plus, des salaires,
des matériaux : Gouvernement, colons, commerçants, tout le monde veut
bâtir ! Plus on attendra, plus aussi s’élèvera la note à payer. En ce moment il
y a surabondance de main-d’œuvre, car chacun voudrait pouvoir se vêtir
décemment.
Faute de personnel les Missions de Bushiru, dans le Ruanda, et de Buhoro dans l’Urundi n’ont pas été reprises ; l’œuvre des Oblats, ou des Frères
catéchistes indigènes, a été interrompue malgré les demandes d’admission.
C’est un de nos regrets : ces auxiliaires dévoués rendraient de précieux services. Le Noviciat des Sœurs indigène, provisoirement à Ruaza, a été installé
définitivement à Issavi comme il en avait été au début de l’Œuvre.
Que la Divine Providence soit bénie et remerciée pour le bien qu’Elle
nous a permis de faire ; ce bien, qu’Elle daigne, pour sa gloire, le rendre
fécond et stable !
Père L. Classe,
des Pères Blancs, Vicaire Général.
RAPPORTS PARTICULIERS DES STATIONS
Kabgayé (Immaculée-Conception)
I. – LA MISSION
La Mission cette année a fait un grand pas en avant, ainsi que le démontrent les
statistiques. La plupart des préjugés qui tenaient les gens éloignés du missionnaire
sont aujourd’hui tombés. Les événements de ces dernières années ont contribué
beaucoup à mettre en relief notre véritable rôle : les gens ne doutent plus maintenant
que nous ne soyons réellement attachés à eux, et que nous ne désirions leur plus
grand bien. La gent « mututsi » elle-même s’est rapprochée et nous avons eu la consolation d’enregistrer dans nos cahiers de catéchumènes plusieurs individus appartenant à cette caste longtemps absolument fermée. Or, le développement extraordinaire qu’a pris la Mission est dû surtout au zèle infatigable avec lequel le regretté P.
Weckerlé y a travaillé pendant les quelques années qu’il en a été le directeur. Que
Dieu le récompense pour le bien produit ici dans les âmes par l’intermédiaire de son
ministère.

292

Evénements extraordinaires. – C’est le 5 juin dernier que le P. Weckerlé s’est
endormi dans le Seigneur, à la Mission de Kabgayé, où il avait travaillé depuis le
22 juin 1916.
La Mission de Kabgayé avait donné un fort contingent au noviciat des Sœurs indigènes dont il était devenu l’aumônier.
Dans le courant du mois d’avril nous avons été honorés de la visite de Son Excellence Monsieur le Ministre des Colonies belges. Il a paru s’intéresser beaucoup
aux élèves qui font leurs études au Petit Séminaire.
Sa Majesté Noire, Musinga, a reçu une décoration honorifique en décembre dernier. On essaie de le consoler ainsi de la perte de la plus belle partie de son royaume
qui est sur le point de passer à l’autorité anglaise. Le roi a perdu dans l’année ses
deux fils aînés qui ont succombé à la méningite cérébro-spinale.
Nous avons maintenant une route pour automobile qui part de Kabgayé pour aller sur la capitale et continuer ensuite sur Issavi, Nyaruhengéri, et l’Urundi. Pour le
moment, il n’y a qu’une voiture dans tout le pays et encore appartient-elle à Musinga, notre roi. De plus elle est au repos, car une des pièces principales a été brisée !
Nous n’en sommes donc pas, tant s’en faut, à un service régulier, organisé dont nous
puissions profiter pour nos déplacements.
Constructions. – Jusqu’à ce jour, pour toute église, la Mission n’avait qu’une
chapelle pouvant contenir à peine sept cents personnes. Or, nous avons plus de mille
chrétiens susceptibles d’assister aux offices du
dimanche : de plus, d’ici deux ans ce chiffre
sera doublé, étant donné le nombre et la ferveur de nos catéchumènes. Nous avons donc
décidé d’entreprendre sans tarder les travaux
de la grande église définitive qui pourra contenir plusieurs milliers de chrétiens. On pourrait taxer cette décision de téméraire, à une
époque où nous sommes dénués de ressources,
de personnel, etc. Du moins nous sommes
pleins de confiance en la Providence qui nous
fera bien trouver le nécessaire pour mener
cette œuvre à bonne fin. Nos néophytes et nos
catéchumènes se montrent déjà tout disposés à
nous fournir gratuitement plusieurs journées
de travail.
Personnel de la station. – Juillet 1919 à
novembre 1919 : Mgr Hirth, vicaire apostoLE P. LECOINDRE (ca. 1921)
lique ; R. P. Classe, Vicaire Général ; P. Doumeizel, économe général ; P. Weckerlé, supérieur de la Mission ; FF. Anselme et
Tite.
Novembre 1919 à juillet 1920. – Mgr Hirth ; R. P. Classe ; R. P. Bricquet, économe général ; Mission : P. Lecoindre, supérieur ; Frères Anselme et Tite ; l’abbé
Joseph Bugondo, vicaire de la paroisse.
P. LECOINDRE

293

II. – LE GRAND SEMINAIRE SAINT-CHARLES
Ordination. – L’exercice 1919-1920 s’est terminé par un événement des plus
impressionnants, assurément, en pays de mission : l’ordination de prêtres indigènes.
Le 29 juin, en effet, Monseigneur Hirth a conféré l’ordination sacerdotale à deux
de nos grands séminaristes : Jovite Matabaro et Isidore Semigabo. Tous les deux
sont originaires de la Mission d’Issavi. Ils étaient entrés au Séminaire de Rubya en
1906.
Le P. Jovite a environ 34 ans. Voici comment la Providence l’a acheminé vers sa
destination. Ayant été baptisé à Issavi le 24 décembre 1903, à l’âge de 17 ans, le
pieux et serviable jeune homme fut désigné par le P. Brard pour accompagner le R.
P. Sweens, lors de son voyage - de visite à travers le Ruanda et retour au Nyanza.
C’est ainsi que Jovite eut l’occasion de voir le Séminaire de Rubya, et à son retour
au pays, il exprima le désir d’y être admis comme élève. Malgré son âge – il avait
déjà 20 ans – Monseigneur Hirth accéda à ce désir. Cependant l’intelligence du
jeune homme était plutôt lente, maintes fois les directeurs du séminaire furent sur le
point de congédier le pieux élève. Cependant l’ardeur infatigable et le courage avec
lesquels celui-ci se livra à l’étude, en dépit des difficultés, son énergie peu commune, sa régularité, son humilité et sa charité, décidèrent toujours en sa faveur.
Jovite parvint du reste presque toujours à avoir des notes d’examen très suffisantes ;
et c’est ainsi que Dieu le conduisit jusqu’au jour où notre séminariste put se donner
irrévocablement au Seigneur par le sous-diaconat (29 juin 1919). On remarqua encore que le jeune clerc exerça une influence très heureuse sur les chrétiens et les
païens, soit dans les promenades apostoliques du jeudi, soit dans les vacances que
les séminaristes ont l’habitude de passer dans un poste de Mission pour aider les
missionnaires dans leur ministère, soit enfin et surtout pendant les deux années de sa
probation à Kabgayé.
Le P. Isidore est né en 1887 ; il est donc un peu plus jeune que son confrère.
Bien mieux doué que ce dernier, sous le rapport de l’intelligence, il devint en peu de
temps un séminariste exemplaire ; cependant sa santé inspira plus d’une fois de
sérieuses appréhensions, jusqu’à l’an dernier, où la méningite cérébro-spinale le
conduisit à deux doigts de la mort. Isidore a toujours été un séminariste particulièrement studieux, avec une note très accusée de genre distrait, dont il n’est jamais
arrivé à se défaire complètement. Isidore a été baptisé à Issavi le 2 avril 1904 ; il fut
tonsuré, de même que P. Jovite, à Rubya le 15 août 1913 ; ils reçurent les Ordres
mineurs à Kabgayé le 25 décembre 1915, le sous-diaconat le 29 juin 1919, le diaconat le 8 décembre 1919.
Après ces quelques renseignements sur la personne des deux ordinands, disont
un mot de la fête.
C’est un si grand acte que l’ordination d’un prêtre en pays infidèle ! Ici nous
sommes sur le sol du Ruanda, où les premiers missionnaires n’ont pénétré
qu’en 1900. C’est Issavi la plus ancienne Mission de ce pays qui voit de nouveau
élever deux de ses fils à la dignité du sacerdoce. On y avait tant travaillé et tant
souffert depuis le temps du P. Brard jusqu’à ces temps derniers où l’épidémie a fait
tant de victimes ; c’est la station pour laquelle on a tant prié ! Rappelons que deux
autres de nos prêtres indigènes, les PP. Donat et Joseph, sont, eux aussi d’Issavi.

294

Aussi quelle joie dans tous les cœurs et sur toutes les figures. Il nous semble que
l’Église du Kivou est dorénavant solidement établie, l’œuvre de fondation est arrivée
à son couronnement !
Il n’est pas facile en ces temps où le personnel manque partout, de réunir un certain nombre de missionnaires, surtout un jour de fête. Cependant le P. Ecomard,
supérieur d’Issavi, avait su vaincre la difficulté pour venir assister à la fête qui était
celle de son poste. Les PP. Schumacher (supérieur de Rwaza), van Baer (supérieur
de Zaza), Delmas (supérieur de Lwamagana) et Durand (Kigali) étaient venus eux
aussi rechausser la solennité par leur présence. Le P. Schumacher fit les fonctions de
diacre et adressa, après l’Évangile, un mot bien instructif et touchant aux fidèles,
leur exposant les motifs de joie universelle en expliquant le rôle du prêtre dans
l’organisme de ce corps mystique de Notre-Seigneur, dont tous les chrétiens sont les
membres. Et lorsque le Pontife, ce vaillant chef et fondateur d’Églises africaines
qu’est Monseigneur Hirth, se tenant debout à l’autel, prononça sur les deux élus ces
paroles solennelles: Ut hos electos benedicere... sanctificare... consecrare digneris170, l’émotion de son cœur, vibrant dans ses paroles, se communiqua à plus d’un
parmi les assistants.
Prêtres indigènes. – Ces deux nouveaux prêtres portent le nombre des prêtres indigènes du Vicariat à cinq. Les deux plus anciens, Pères Donat Leberaho et Balthasar Gafuku, ordonnés prêtres le 7 octobre 1917, sont actuellement chargés de la
Mission de Murunda. Le troisième, P. Joseph Bugondo, ordonné prêtre le 29 juin
1919, est occupé à la Mission de Kabgayé. Grâce à Dieu, nous n’avons jusqu’à
maintenant qu’à nous féliciter de leur bon esprit et de leur travail. L’estime des indigènes leur est acquise, et ils font un bien très sérieux autour d’eux.
Puisse-t-il en être toujours ainsi ! Puissent les deux nouveaux ordonnés, en particulier, rester ce qu’ils sont : pieux et zélés, et faire honneur au divin Maître et à
l’Église du Kivou !
Ce même jour du 29 juin, Monseigneur Hirth conféra la tonsure à un séminariste
et quelques ordres mineurs à six autres.
Nombre des élèves du Grand Séminaire. – Deux s’étant retirés, le Grand Séminaire compte seize séminaristes, depuis février.
Les trois plus anciens séminaristes n’ont encore que deux années de théologie et
il leur reste en outre à faire une année de probation ; nous n’aurons plus la joie, d’ici
trois ans au moins, de voir se renouveler la fête du 29 juin 1920. L’interruption
s’explique par le fait de la séparation du Vicariat du Kivou de celui du Nyanza en
1912 et l’organisation progressive du séminaire de Kabgayé. Mais nous espérons
qu’à partir de cette période d’interruption, Dieu nous donnera chaque année un ou
deux prêtres indigènes en plus de ceux que nous comptons à présent.
Faits divers : 1919. 18 août. – Départ de nos séminaristes en vacances. Ils vont
par groupes de 3 ou 4, soit à Rulindo, soit à Issavi, soit à Nyaruhengéri, pour aider
les missionnaires de ces stations pour l’école et les catéchismes, et pour s’initier
d’une façon pratique aux tournées et autres travaux qui les attendent un jour.
170

« Pour que tu sois digne de bénir... de sanctifier... de consacrer ceux qui ont été élus ».

295

23 septembre. – Les séminaristes arrivent tous à Kabgayi, pour y finir leurs vacances.
7 octobre. – Après cinq jours de retraite, prêchée par le R. P. van Heeswijk, et
une journée pour s’installer, l’année scolaire commence
13 octobre. – Les PP. Donat et Balthasar, ainsi que le Frère Oswald, qui tous
trois ont pris part à la retraite du Grand Séminaire, partent de Kabgayé pour regagner définitivement leur poste de Murunda, où ils avaient déjà fait un stage du 11
août à fin septembre.
21 novembre. – Présentation de la Sainte Vierge. Au salut nos séminaristes clercs
renouvellent leurs promesses cléricales. Ils viennent deux à deux s’agenouiller devant l’autel et prononcent lentement, pieusement ces paroles : Dominus pars hœreditatis meae et calicis mei...171
3 décembre. – Le P. Joseph Bugondo revient d’Issavi où il a aidé les missionnaires depuis le commencement des vacances ; il entre en fonction comme vicaire à
la Mission de Kabgayé. Il logera au Grand Séminaire et y assistera aux principaux
exercices de piété ; les deux diacres lui tiendront compagnie à table.
8 décembre. – Immaculée Conception. – Monseigneur Hirth confère le diaconat
aux séminaristes Jovite Matabaro et Isidore Semigabo. Le P. Knoll se rendant de
Rwaza à Nyaruhengeri, et le P. Durand de Kigali ont bien voulu assister à cette
solennité ; celle- ci se fait dans la chapelle du Petit Séminaire.
1920. 11 janvier. – Désormais les prêtres indigènes auront à répondre par écrit,
mois par mois, à une série de questions, soit de théologie dogmatique et d’Histoire
de l’Église, soit de morale et d’Écriture Sainte. Les réponses devront être rédigées
en latin (théologie) ou en - français. Ces mêmes questions de théologie formeront
aussi la matière d’examen de fin d’année pour les prêtres indigènes.
23 janvier. – Le séminariste Cyprien Buchumi de Muyaga (cours de philosophie)
rentre dans sa famille. Depuis assez longtemps il est convaincu qu’il n’a pas la vocation à l’état ecclésiastique.
25 mai. – Mgr Hirth qui achève aujourd’hui sa trentième année d’épiscopat veut
bien passer cette journée au Séminaire au milieu de nous et des élus.
5 juin. – Le P. Weckerlé, après une longue maladie de cinq mois, rend son âme à
Dieu.
6 juin. – Tous les cœurs sont aujourd’hui à Rome, car la béatification des martyrs
nègres ne saurait laisser indifférents nos séminaristes qui sont bien au courant des
détails de cette Cause. C’est la joie qui se mêle au deuil ; car nous accompagnons à
sa dernière demeure notre confrère décédé.
22 juin. – Les futurs prêtres, qui ont passé hier leur examen canonique, entrent ce
soir en retraite ; les autres ordinands suivront le 25.
L’année 1919-1920 a été, on le voit, une année de bénédictions. Ajoutons que ni
directeurs ni séminaristes n’ont été sérieusement malades ; quant au P. Isidore, dont
nous avons signalé la maladie aux vacances de l’année dernière, il a été assez vite
remis et a pu régulièrement suivre les cours.
171

« Le Seigneur est la part de mon héritage, et de mon calice (Ps 16) ».

296

Oue ceux qui liront ces lignes bénissent avec nous le Seigneur, qui facit mirabilia solus172, et qu’ils veuillent bien avoir un souvenir spécial pour l’heureux développement de cette œuvre et pour la persévérance de nos prêtres noirs.
Personnel au 30 juin 1920 : PP. Donders et van Heeswijk.
II. — LE PETIT SEMINAIRE
Dans les rapports précédents, il a été fait une description complète de notre installation. Inutile d’y revenir, car rien n’y a été changé, à part un bâtiment qui est
venu s’y ajouter et dont une partie sert de cuisine pour la communauté des Pères du
Grand et du Petit Séminaire, et l’autre de magasin aux vivres ; car notre petit monde
ne vit pas seulement de l’air du temps.
Tous les visiteurs, ils sont nombreux, ne tarissent pas d’éloges en voyant les
classes aux larges fenêtres, les dortoirs bien aérés dont tout le luxe consiste dans la
propreté et la commodité, la cour de récréation spacieuse, enfin tout l’arrangement
extérieur du Séminaire. Il ne restera plus qu’à construire la chapelle définitive, ce à
quoi nul de nous ne pense pour le moment ; cette construction, renvoyée à des jours
meilleurs, sera sans doute réservée à nos successeurs et elle attendra un oncle
d’Amérique qui voudra bien se charger des frais. Deus providebit173 !
D’autre part nous n’avons qu’à nous féliciter du choix de remplacement au point
de vue de la tranquillité et de la salubrité ; le climat est des plus sains, et difficilement on eût pu trouver mieux à ce point de vue : la preuve en est que nous n’avons
pas de malades à proprement parler et toute cette année notre infirmerie est restée
vide.
Quant à la nourriture nous n’avons plus les difficultés des premières années : depuis deux ans toute la provision de haricots se fait sur place ; notre grande bananeraie commence à donner et déjà deux fois par semaine nos enfants ont un repas de
bananes ; nos champs de patates nous fournissent le nécessaire pour tous les jours de
l’année : une grande plantation de manioc, dont l’entretien est si peu coûteux, nous
donne aussi une amélioration d’ordinaire quand nous le désirons. Notre forêt
d’eucalyptus déjà bien belle et que nous continuons à agrandir chaque année nous
fournira bientôt tout le bois nécessaire à la cuisine.
Et voilà la réponse aux nombreux points d’interrogation que l’on se posait autrefois ! je dois avouer, pour ma part, que je n’espérais pas de si beaux résultats, quand,
il y a bientôt cinq ans, je voyais pour la première fois le Séminaire. Mais ici, comme
ailleurs, on n’a rien sans peine, et avant de gémir sur les difficultés apparentes ou
réelles de la situation, il vaut mieux se mettre au travail courageusement, et
l’expérience a prouvé une fois de plus la vérité du proverbe : « Aide-toi, le Ciel
t’aidera ». Les confrères qui ont été employés à cette œuvre ont peiné, ils ont travaillé, se sont ingéniés de toutes façons selon les directions qui leur étaient données et le
bon Dieu a visiblement béni leurs efforts : de sorte que les craintes si souvent exprimées dans les temps jadis au sujet de ce Séminaire tant pour le choix de
l’emplacement que pour les difficultés à se procurer des vivres, apparaissent bien
172
173

« Lui, le seul qui fait des merveilles ».
« Dieu pourvoira ».

297

maintenant dénuées de fondement. C’est d’ailleurs l’avis de tous ceux qui viennent à
Kabgayé.
Les avantages matériels ne sont pas les seules choses à considérer dans une
œuvre semblable. Ton petit mot des résultats obtenus.
En octobre dernier, 8 de nos élèves sont entrés au Grand Séminaire : l’un d’eux
assez douteux déjà, n’a pas persévéré et au bout de quelques mois a repris le chemin
de la maison paternelle ; son ambition, bien légitime d’ailleurs, était de fonder une
famille.
L’année scolaire a commencé avec 86 élèves dont 65 anciens et 21 nouveaux.
Après les premiers examens de février, quelques-uns, reconnus inaptes, ont été éliminés et nous finissons l’année avec 78. Sur ce nombre, quelques-uns évidemment
rentreront dans leur famille et 5 des plus avancés iront au Grand Séminaire. La rentrée prochaine semble devoir nous donner 24 ou 25 enfants : ce qui déjà est un beau
résultat étant donné les difficultés qu’ont eues jusqu’ici les confrères des stations
pour préparer ces jeunes aspirants. En effet, un peu partout, les missionnaires se
trouvent surchargés de besogne à cause de l’insuffisance du personnel et par suite ne
peuvent s’occuper comme ils le voudraient de ce que l’on pourrait appeler l’école
presbytérale ; souvent aussi les enfants les mieux doués à tout point de vue rencontrent chez leurs parents une regrettable opposition à leur entrée au Séminaire.
Le niveau des études n’est pas très élevé, on le pense bien. Cependant les résultats sont appréciables et Monsieur le Ministre des Colonies n’a pas caché sa satisfaction lors de son passage le 28 avril dernier. Il a vu les cahiers des élèves, lu quelques
devoirs faits dans le courant de l’année, puis en a interrogé un très grand nombre et a
pu constater par lui-même ce qu’ils étaient capables de répondre en français sur
divers sujets sans préparation immédiate : nos jeunes gens s’en sont fort bien tirés à
la grande satisfaction de tous.
Nos élèves cultivent aussi le sport et tiennent à honneur d’avoir le dessus sur les
adversaires qu’on leur oppose, en particulier quand il s’agit d’un match de football.
Au 21 juillet, fête de l’Indépendance belge, ils avaient à se mesurer avec les élèves
de l’école de Nyanza : le succès des nôtres fut complet. C’est d’ailleurs la troisième
fois qu’ils ont à lutter contre ces mêmes adversaires et la troisième victoire qu’ils
remportent sur eux : aussi n’ont-ils plus peur de ces sortes de matches.
Il y a eu durant cette année quelques mutations dans le personnel. Le 26 novembre le P. Bricquet était nommé à l’Économat Général du Vicariat, le P. Déprimoz le remplaçait dans ses fonctions de Supérieur du Petit Séminaire, et le 24 décembre le P. Vanneste venait mettre son dévouement et ses talents au service de
l’œuvre.
Personnel au 30 juin 1920 : P. Déprimoz et P. Hugo Vanneste.
P. DEPRIMOZ

298

Kigali (Sainte-Famille)
Le personnel de la Mission de Kigali se compose de deux Pères, P. Moyse supérieur et P. Durand, curé de la ville. Le F. Pancrace nous a quittés le 12 oct. 1919
pour Nyundo dont l’église réclamait des soins urgents et d’un travail difficile.
Pour parler de Kigali, il faut dire d’abord un mot de la ville. Jusqu’ici elle a été le
centre administratif du Rwanda, mais la décision est prise : Kigali sera détrôné, on
lui a préféré Nyanza, la capitale du roi. Déjà le Résident nous a quittés, et sans doute
l’an prochain l’exode continuera. Le bureau de poste sera déplacé, et on cherchera
ailleurs remplacement d’un hôpital : à brève échéance, plus de percepteur, plus de
docteur à Kigali : on y conserve tout juste l’administration et son chef de poste. Mais
les projets peuvent encore se modifier ; n’anticipons pas sur les événements. Quoi
qu’il en soit cependant, constatons que le personnel n’est pas nombreux, que les
visites devenues plus rares, le temps libre à donner aux indigènes a augmenté
d’autant. Les occupations à Kigali sont de plus en plus celles de nos autres stations.
L’hôpital et surtout la grande réputation de son habile médecin nous donnent
chaque jour l’occasion d’offrir l’hospitalité à quelques malheureux, venus chercher
soulagement à leurs maux. On sollicite surtout la merveilleuse injection de 606.
Chaque matin, les abords de l’hôpital sont encombrés par les malades qui attendent
leur tour ; et comme M. le Docteur est seul, sans infirmier, il se fait aider par son
curé. Le P. Durand ne pouvait être à meilleure école pour apprendre le diagnostic
des maladies et l’emploi des remèdes. Je ne vous dirai rien de ses succès ; constatons
simplement que son savoir-faire lui a valu d’être le remplaçant du médecin en cas
d’absence du docteur.
Notre Mission, qui est un chez nous à la porte du médecin, rend plus d’un service
aux confrères. Désire-t-on une consultation, on se rend à la Mission de Kigali. Eston plus gravement atteint, et notre état réclame-t-il la présence du médecin ? Kigali
devient notre hôpital. Ainsi, en décembre dernier, le P. Weckerlé, d’Issavi, était
atteint d’une forte fièvre. Par une aimable obligeance du Résident, il se vit porté de
son lit dans l’automobile du roi, et dirigé d’urgence sur Kigali. A l’auscultation du
malade, le médecin constata une grosse maladie de cœur, et l’examen du sang révéla
que la fièvre provenait d’une piqûre de kimputu174. Ce cher confrère fut des nôtres,
jusqu’à la mi-mai, nous édifiant par sa piété et son calme joyeux dans l’acceptation
de ce qu’il savait être la volonté de Dieu. Et, sans se faire illusion sur la gravité de
son état, il accepta avec plaisir la proposition du P. Lecoindre, de se rendre à Kabgayé, son ancienne Mission. Il y trouvait en effet Monseigneur, ses enfants spirituels
et la compagnie de nombreux Pères. C’est là qu’au bout d’une semaine il fut emporté par une crise ; mais au moins il eut la consolation de mourir entouré d’une couronne de confrères.
Chrétiens. – Ils ne sont pas nombreux, pas plus en ville qu’à la Mission proprement dite. En ville, ce sont les soldats, les policiers, les boys et les marchands. Parmi
eux, tous ceux qui sont en règle avec le grand commandement sont bons, et pratiquent autant que leur condition le leur permet. Dans un milieu où les entraînements
174

Nom d’une tique qui provoque la fièvre récurrente.

299

sont si forts, les mauvais exemples si nombreux, comment se maintiendraient-ils
autrement qu’avec la force de la prière et des sacrements ? Les autres, une question
de femme et de ménage les ont mis hors du bon chemin. Ils y vivent plus indifférents que méchants ; et ceux qui chez eux sont le plus à plaindre, ce sont leurs enfants. Heureusement, ces pauvres dévoyés sont rares.
La partie du troupeau qui est à la Mission, est encore un « pusillus grex175 », en
grande partie composé de brebis venues des autres stations. Il a bonne volonté. Et
puis, l’année a été bonne, la faim ne les poursuit plus ; et avec le bien-être, les santés
sont meilleures. Du reste, quand il y a fièvre, le P. Durand avec une bonne injection
de quinine remet vite la santé et rétablit ainsi la joie au foyer.
Catéchumènes. – Mais le blé qui lève devient la partie intéressante : je veux parler des catéchumènes. Kigali a un peu goûté à tout, et le monde ne l’a pas rassasié :
il a faim. Kigali a eu sous les yeux tous les gagne-pain de la ville, mais il a constaté
que le bonheur et l’honnêteté de la vie n’accompagnent pas toujours les étoffes de
prix. A Kigali comme ailleurs il y a de braves païens dont le cœur semble chercher
Dieu. Et ces gens-là ont trouvé le chemin de la Mission; et, après l’avoir trouvé, ils
veulent l’apprendre à leurs amis. Ils étaient 10, et aujourd’hui ils sont 100. Les présences ne sont pas toujours ! régulières, mais en général les absences sont motivées.
Donc il y a bonne volonté... persévérante, car voilà près d’un an que le mouvement
dure en s’accentuant. Le hangar pour les recevoir étant devenu trop étroit ; ce sont
eux qui l’ont agrandi et couvert.
Ecole. – Et que dire de notre école de Batutsi ? Elle existe toujours, et garde son
caractère aconfessionnel. On. y apprend la lecture, l’écriture, le calcul, le kiswahili ;
mais sur 45 inscrits, 25 présences seulement, Le jeune écolier est de lui-même trop
étourdi, trop ami de liberté pour s’assujettir au travail de l’école. Il faut le papa derrière les talons de l’enfant pour le faire persévérer. Le fondateur de l’école était
celui- là. Sans doute, si l’on avait vu au Rwanda quelque jeune Mututsi être préféré,
parce qu’il sait lire et écrire ; que pour cela il eût obtenu quelque place lucrative qui
l’eût mis en évidence, certainement l’intérêt et l’ambition sauraient aiguillonner la
gent écolière : elle marcherait d’elle-même. Mais il s’agit d’une œuvre à ses débuts,
dont le bénéfice n’a encore été réalisé par personne et qui laisse les écoliers aux
prises avec la terrible question de 1’ « à quoi bon ? ».
Disons pour finir un mot des travaux matériels. On a essayé la culture du lin,
grâce à un bienfaiteur qui nous a procuré la graine. Actuellement le lin est mûr, tiré,
on le frappe pour l’égrainer. Est-ce 220 ou 400 kilos de graines que nous aurons ? Je
ne sais ; mais auparavant nous avons récolté toutes les félicitations et encouragements de M. le Ministre des Colonies, lors de son passage au Rwanda. Il s’est vivement intéressé au lin dans la colonie, dont le plus beau champ était chez nous. Ce
sera, disait-il, la vraie culture de rapport du Rwanda. Et pour confirmer le sens de
ses paroles, il nous fit avancer l’argent nécessaire à l’achat des machines d’une modeste exploitation.
P. MOYSE

175

« Le tout petit troupeau ».

300

Issavi (Sacré-Cœur de Jésus).
L’Exercice 1919-1920 s’est ouvert, pour la Mission d’Issavi, par un événement
heureux : l’élévation au sacerdoce du diacre Joseph Bugondo et l’appel au sousdiaconat de Jovite Matabaro et Isidore Semigabo, tous chrétiens de cette Mission.
Comme de juste, le vénérable P. Pouget se rendit à Kabgayé pour imposer les mains
au nouveau prêtre et être témoin de l’engagement solennel des deux sous-diacres.
Vous pouvez deviner la joie d’un des premiers apôtres d’Issavi dans une circonstance aussi solennelle. Les deux sous-diacres de l’an passé sont aujourd’hui prêtres,
ce qui fait que Issavi a le bonheur de compter quatre de ses fidèles parvenus au sacerdoce. Le P. Donat Leberaho ordonné en octobre 1917 est aujourd’hui supérieur
de la Mission de Murunda.
Ce souvenir accordé aux élus du Seigneur (que Dieu leur donne générosité et
persévérance) que signaler dans ce rapport annuel ? Une marche en avant ? Mais
oui, certainement. A Dieu de juger des efforts fournis et des vrais résultats obtenus.
Pour nous du moins, nous sommes heureux d’enregistrer en fin d’année 364 baptêmes d’adultes et 745 baptêmes in extremis.
Ces derniers, semble-t-il, dénotent la préoccupation de nos ouailles d’assurer le
salut éternel aux moribonds. Ajoutons que les survivants sont, d’ordinaire, fidèlement suivis par ceux qui les ont engendrés à la foi, et bien peu refusent de compléter, par un catéchuménat régulier, leur instruction religieuse. Quant à nos néophytes
adultes, ils atteignent le chiffre de 3142, défalqués les enfants n’étant pas encore
admis à la première communion. Les 47 743 confessions entendues sont un signe de
leur pratique religieuse. Les communions distribuées atteignent le total de 127 060
et nous en bénissons le bon Dieu. Le prochain exercice se terminera, espérons-le, sur
un chiffre global de 400 baptêmes d’adultes, car Dieu merci, notre catéchuménat est
bien constitué.
D’aucuns diront sans doute que Issavi voudrait, à en croire le rédacteur du rapport, se faire passer pour une Mission où tout va pour le mieux. Non Issavi, qui
oserait le nier, a son contingent de chrétiens mauvais, de chrétiens tièdes, mais il
maintient, Dieu merci, son bon contingent de chrétiens sérieux et convaincus. Oui ne
le constaterait avec plaisir, et dans une pensée de gratitude envers le Bon Dieu ?
Maintenant empruntons au diaire de la station le récit succinct des faits survenus
au cours de cette année.
En juillet 1919 nous avons l’avantage de posséder le R. P. Gorju, visiteur extraordinaire dans le Vicariat du Kivu.
Au courant d’août, quelques cas de méningite, Dieu merci, plus bénins que ceux
de l’an passé.
De juin à septembre le P. Prieur a construit, et combien habilement, les bâtiments
du Noviciat des Sœurs indigènes, qui doit s’ouvrir à Issavi, au courant de décembre.
Tout le monde s’accorde sur la célérité et l’habileté du constructeur. Qu’il reçoive
ici nos plus sincères compliments.
Décembre. 4. – Le P. Weckerlé nommé aumônier du Noviciat des Sœurs indigènes à Issavi reçoit aujourd’hui nos souhaits de bienvenue.

301

7. – Aujourd’hui dimanche, grandissime fête à Issavi. Une automobile mise à sa
disposition par le Gouvernement belge, dépose le roi Musinga devant la grand’porte
de l’église, juste à l’issue de la grand’messe. C’est la première visite de Musinga à la
Mission d’Issavi (depuis 20 ans qu’elle est fondée). Ce sont battements de mains,
you-you joyeux, batteries endiablées de tambour, en un mot réception des plus
bruyantes, dont le roi Musinga se montre enchanté. Le sultan, dans l’après-midi,
repart pour sa capitale, Nyanza, distante de 35 kilomètres environ, où l’auto le reconduit dans 45 minutes environ.
11. – Le cher P. Prieur nous quitte pour se rendre à la Mission de Rwaza. Issavi
perd en lui un missionnaire zélé, et nous-mêmes un excellent confrère.
16. – Le R. P. Weckerlé pris d’une forte fièvre doit s’aliter.
22. – Monsieur l’administrateur de Nyanza arrive en auto prendre le
R. P. Weckerlé pour l’emmener à Kigali, où il recevra les soins spéciaux que réclame son état. On sait que le R. P. Weckerlé ne devait plus revoir Issavi. Son séjour
à Kigali se prolongea jusqu’à la fin de mai, et le 5 juin, à la Mission de Kabyagi, il
rendit son âme à Dieu. La direction spirituelle du Noviciat des Sœurs indigènes à
Issavi, est restée, jusqu’à ce jour, sans titulaire.
31. – Le P. Zuure, nommé de Muyaga
(Urundi) à Issavi, vient occuper son nouveau poste. Avec nos souhaits de bonne
année, nous offrons à ce cher confrère nos
vœux de long et fécond ministère au milieu
des Banyarwanda.
1920. Février, 9. – Nous commémorons
le vingtième anniversaire de la fondation
d’Issavi.
Mars, 2. – Depuis le 7 janvier dernier, le
F. Herménégilde résidait à Issavi, où il était
chargé des travaux de menuiserie pour les
constructions du Noviciat des Sœurs indigènes. Son travail achevé, le cher Frère part
pour la Mission de Kanyinya. Dieu le récompense du travail qu’il a fourni.
Avril, 10. – On nous apprend la prochaine arrivée au Ruanda de Monsieur
Franck, ministre des Colonies belges.
LE MINISTRE FRANCK (1868-1937)
Mai, 2. – Aujourd’hui dimanche, M. Franck, Ministre des Colonies, nous fait
l’honneur de sa visite. Monsieur le Ministre s’intéresse aux résultats obtenus dans
nos diverses œuvres : nombre de nos chrétiens, des enfants de nos écoles, des artisans divers formés par la Mission.
3. – Monsieur le Ministre des Colonies part ce matin dans la direction de Kanyinya (Urundi) non sans nous laisser l’assurance qu’il emporte « le meilleur souvenir
de son passage à Issavi ».

302

En terminant ce rapport, ajoutons que Issavi maintient avec le roi Musinga
et ses chefs subalternes des relations excellentes. De plus en plus l’on remarque
que la question religieuse préoccupe la jeunesse de la classe dirigeante (Batutsi) du
pays.
Dieu veuille que ces jeunes Batutsi – les futurs chefs du Ruanda –
comprennent notre véritable rôle. Gagnés à notre sainte religion, et un bon
nombre y sont – pour ne pas dire plus – sympathiques, ils faciliteront grandement l’extension du règne de Dieu dans le Ruanda.
Personnel au 30 juin 1920 : P. Écomard, supérieur ; P. Pouget, économe ;
P. Zuure.
P. H. ECOMARD
FETE GRANDIOSE DU SAINT-SACRAMENT A SAVE

Nyaruhengéri (Notre-Dame des Apôtres)
La Mission de Nyaruhengeri compte 1195 chrétiens, morts défalqués. Sur ce
nombre il y a 267 enfants, dont 52 reçoivent le pain eucharistique. Elle voit, chaque
semaine, 420 catéchumènes affluer à ses portes, lui demandant le pain de la parole
divine.
Dans la chrétienté il y a, comme partout, de la zizanie mêlée au bon grain. Grâce
à Dieu, jusqu’ici, la zizanie se réduit à peu de chose. Mais parlons d’abord du bon
grain.
Les chrétiens ne passent pas trois semaines sans s’approcher du sacrement de
Pénitence, et, dans l’intervalle, combien se nourrissent du pain eucharistique !
17.153 confessions, 57.567 communions, voilà le bilan de l’année. Les chrétiens
ordinaires ne manquent pas la messe le dimanche. Sur semaine tous y viennent au
moins une fois. Le mardi et le vendredi l’affluence est plus considérable. Le premier

303

est le jour des jeunes filles, le second les voit encore mais réunies cette fois aux
femmes de la chrétienté. C’est déjà bien, mais ce qui vaut mieux, c’est de les voir
aux prises avec les difficultés.
Le Noir ne s’explique pas l’origine des maux. Il croit volontiers qu’il est victime
d’un être malfaisant, qui le domine, et qu’il faut apaiser par des sacrifices. De là la
tentation, sans cesse renaissante, d’avoir recours aux esprits pour conjurer les maux
dont il se croit menacé. Aussi le missionnaire doit-il, fréquemment, rappeler aux
chrétiens la chute originelle et ses tristes conséquences : le travail, la souffrance et la
mort. Et quand ils entendent dire que cette triple peine n’est pas une pure expiation,
mais, une semence de mérite et de gloire, on sent, à l’expression de leur visage, que
le courage leur revient au cœur. Tous ne sont pas également braves, mais tous luttent
à des degrés divers.
La foi de nos chrétiens se révèle de bien des manières. S’agit-il de préparer une
procession ? Il suffit de le leur dire. Ils seront là au jour fixé ; ils viendront à tour de
rôle jusqu’à achèvement du travail demandé. Les nattes de l’église sont fournies par
les chrétiens. Chacun apporte au chef de groupe, chrétien le plus influent du village,
ou d’un quartier dont il dépend, sa quote-part de haricots, et la natte est achetée.
C’est aussi de cette façon que l’on procède pour donner à l’église l’aumône du Carême. En outre, au jour de son mariage, le chrétien apporte à la communauté une
nouvelle natte neuve. Un néophyte est-il dans la détresse, victime peut-être d’un
accident imprévu ou d’une longue maladie, le chef de groupe invite les chrétiens à
faire une collecte dont le produit fournit une pioche... à leur frère malheureux.
La veille de la Fête-Dieu [ou du Saint-Sacrament], les femmes et les filles, voulant contribuer à rehausser la solennité, ont apporté chacune un fort paquet d’herbe
fine. Avec un goût remarquable elles en ont recouvert sur une grande largeur, tout le
parcours de la procession, et dessiné, à la fin, un vaste demi-cercle devant le reposoir. Emu de tant de dévouement le supérieur de la Mission n’a pu s’empêcher de
féliciter, chaudement, la communauté chrétienne de son généreux esprit de foi.
Dans leur pénible travail d’évangélisation et de direction les missionnaires
de Nyaruhengéri sont fortement aidés par ce qu’on appelle communément les
bakuru ou chefs de groupe. Ces chefs de groupe sont élus par les chrétiens euxmêmes. Outre que ce choix est d’ordinaire plus éclairé, par le fait qu’ils se connaissent mieux entre eux, ils ne peuvent pas dire qu’on leur a imposé un surveillant. Le chef réunit généralement une fois ou deux par semaine, son groupe,
qui se compose de dix à quinze familles chrétiennes. La réunion se tient, en
règle générale, dans la cour du chef de groupe ; parfois chez un chrétien moins
assidu pour lui rappeler, discrètement, ses obligations. Tout ce qui les intéresse,
au temporel et au spirituel, y est exposé très simplement. Si quelque chose
d’extraordinaire ou d’anormal s’est produite, le chef en prend note pour en
parler au Père à la réunion des chefs de groupe.
Une fois par semaine ceux-ci se réunissent chez le missionnaire qui est chargé de
leur direction. Chacun rend compte de tout ce qui s’est passé dans son groupe au
cours de la semaine. C’est par ces intermédiaires que le missionnaire peut suivre
d’assez près tous ses néophytes et les assister utilement.
Ajoutons ici un témoignage bien touchant du secours mutuel que se prêtent les
chrétiens, et qui est une aide puissante pour les missionnaires. Un fidèle est-il ma304

lade ou infirme et empêché, dès lors, d’assister le dimanche à la sainte messe ou de
recevoir les sacrements, vite le chef de groupe désigne quatre chrétiens qui transportent le malade à la Mission. La messe entendue ou les sacrements reçus, les mêmes
aides rapportent le malade à sa demeure. J’en ai vu de ces âmes charitables arriver à
la Mission à l’entrée de la nuit. C’était un chef de groupe avec son adjoint. Ils portaient une jeune fille frappée subitement d’un mal qu’ils croyaient grave. Leur
pieuse erreur avait déterminé leur acte de dévouement.
Au début, la Mission fournissait un hamac indigène, panier allongé, en écorce de
bambou, muni de chaque côté de trois anses par où l’on passe deux longs bois. La
chrétienté s’augmentant avec les années le nombre des malades s’accrut aussi. Le
hamac de la Mission devint insuffisant : aussi chaque groupe se procura-t-il son
hamac.
Voilà le beau côté de la Mission. Il y a l’envers. Le voici. Vingt-cinq chrétiens
n’ont pas fait leurs pâques cette année. Trop souvent les femmes, suivant la coutume
du pays, abandonnent pour un temps la demeure conjugale. La raison en est le
manque de support mutuel. L’esprit de sacrifice n’a pas pénétré également toutes les
âmes.
Passons aux petits enfants. Ils sont cinquante-deux. Sauf le mercredi et le samedi
ils viennent chaque jour au catéchisme et à l’école. Il y a la division de ceux qui ont
fait la première communion, la division de ceux qui s’y préparent et l’école maternelle. Notre-Seigneur a bien dit : ce sont les anges de la terre. Innocents et simples
comme leurs frères du ciel, leur âme est naturellement chrétienne ; elle absorbe la
parole de Dieu autant par les yeux que par les oreilles. Comme Notre- Seigneur doit
se plaire en eux ! Nous sentons le besoin d’une division nouvelle : celle des enfants
trop grands pour les petits et trop petits pour les grands. Mais où trouver pour cela et
le local disponible et le personnel enseignant et les ressources pour les deux ?
J’ai parlé de l’école des grands. C’est l’école des chrétiens qui viennent s’y perfectionner dans la connaissance de la religion, de la lecture et de l’écriture ; de plus
on leur enseigne le calcul élémentaire et le chant grégorien. Ils sont une centaine
environ. Ils viennent à tour de rôle par groupes distincts deux fois par semaine. Ni le
temps dont ils disposent, ni le local que nous avons, ne nous permettent de les réunir
tous à la fois. Ajoutez à ce nombre une quinzaine de catéchumènes plus ardents que
les autres, qui, non contents de la classe du soir à laquelle sont astreints tous les
jeunes gens, sans exception, qui aspirent au baptême, veulent réussir plus sûrement
leur examen de lecture. Nous avons donc des catéchumènes ? Oui, certes, et de bons.
Nous en comptons 290 en quatrième année et 80 en troisième année. Je ne parle pas
des postulants de première et de deuxième année. Ils ne nous paraissent pas aussi
fermes que les précédents parce qu’ils manquent de régularité. Aussi bien l’épreuve
du temps leur fait défaut.
Il me faut maintenant dire un mot du dispensaire. Le Père qui en est chargé n’y
va que dans la mesure où ses autres occupations plus importantes le lui permettent.
Chaque fois il y a au moins quarante personnes. Les plaies ne se comptent plus.
Je termine par le matériel. Notre demeure n’est pas riche. De loin elle attire, de
près elle repousse. Quand on l’aperçoit à une distance de deux heures flamboyant au
soleil avec ses murs blancs et ses toits rouges, elle a l’air de quelque chose, mais
quand on se trouve à proximité et qu’on l’examine avec soin, on est déçu.
305

Seule l’église, qui mesure 40 mètres de long sur 10 de large et 4,60 de haut, percée à droite et à gauche de grandes fenêtres, est entièrement conforme aux règles de
l’hygiène et convient fort bien aux pays chauds. Les jours de fête la foule des chrétiens y est à peine contenue et sous peu il nous faudra songer à en bâtir une plus
vaste.
Notre Père économe, qui est l’ennemi du chiendent et a le goût de la ligne droite,
a très avantageusement bouleversé le terrain de notre cour intérieure, pour en extirper le parasite des bonnes terres et y tracer de belles figures au milieu d’allées où les
promeneurs ne seront pas à 1’étroit. Mais il n’y a pas que l’agréable ; l’utile s’y
trouve dans une forte proportion ; les légumes y poussent à l’ombre des arbres fruitiers. Les mêmes travaux se continuent maintenant en dehors de l’enceinte réservée
aux missionnaires. Les ouvriers ne sont autres que nos chrétiens ou nos catéchumènes en quête d’un livre de lecture ou d’un objet de piété. Si l’on retouchait les
constructions, d’ici peu de temps le poste de Nyaruhengéri aurait tout pour plaire.
En attendant nous adressons à Dieu cette prière de l’Église. Seigneur donnez à vos
apôtres la volonté constante dans votre service, et à vos fidèles la croissance continue en nombre et en mérite.
Rwamagana (N.-D. des Victoires).
Depuis, 1905, notre Vénéré Vicaire
Apostolique, Mgr Hirth, désirait fonder une
Mission dans les environs du lac Mohazi.
Ses demandes réitérées s’étaient toujours
heurtées à l’autocratie de Musinga, roi du
Ruanda, qui avait déclaré cette région, dont
la province du Buganza forme la plus
grande partie, pays sacré et fermé aux Européens, à cause des nombreux troupeaux
de vaches sacrées, dites nyambo, qui y
paissaient. Le Résident allemand du Ruanda s’était toujours refusé à intervenir, sous
prétexte que dans le Vicariat il y avait encore beaucoup de beaux coins inoccupés.
Le Résident belge, M. le Major Declerck, s’étonna que nous n’ayons pas une
Mission dans ces belles provinces de l’Est
moins accidentées que le reste du Ruanda,
176

M. FLORENT DARDENNE (1916)176

M. Dardenne (1895-1972) est un militaire belge. Il fut adjoint au chef de poste de Kigali. Il surveilla
entre autres la construction des ponts de la Nyawarongo et le tracé routier de Kigali-Nyanza. Le 24 avril
1918, il recevra la mission de combattre la peste bovine Il sera alors aidé par 2 500 traqueurs. En 1919, il
accompagnera le vétérinaire Chiny dans sa mission sanitaire. Puis il sera nommé responsable des ponts et
chaussées, chef de la prison de Kigali et chef de poste de Kigali. Très apprécié par Mortehan, Rijkmans et
Marzorati (Résident du Rwanda, Commissaire Royal puis Gouverneur), il sera promu agent territorial de
1ère classe. En 1928. Il rentrera définitivement en Belgique. Le Mwami Rudahigwa lui rendra visite en
1949 et Mgr Bigirumwami en 1952.

306

mesurant environ 70 kilom. de l’Est à l’Ouest, sur 80 du Nord au Sud, et peuplée
d’environ 200 000 âmes.
Le P. Delmas, alors supérieur de la Mission de Kigali, fit part à Monseigneur de
cet étonnement et Monseigneur chargea ce Père d’explorer les deux rives du lac
Mohazi, dans le but d’y fonder d’abord une succursale, qui plus tard serait changée
en Mission. Sans faire choix d’un emplacement, le Père fut d’avis que ce n’était pas
une simple succursale, difficile à desservir, mais bien une Mission qu’il fallait fonder et le plus tôt possible, à cause des protestants que le mandat anglais, sur ces
pays, pouvait nous amener d’un jour à l’autre177.
Monseigneur le Vicaire Apostolique approuva la proposition et profita du passage, en septembre 1918, de M. le Haut-Commissaire Général Malfeyt, pour demander l’autorisation de fonder une Mission au Buganza. Monsieur le H. C. R. eut à
cette occasion un mot des plus aimables : « Fondez où vous voudrez au Ruanda, ditil au R.P. Classe, vicaire général, ce sera toujours une oasis de plus dans la brousse
et M. le Résident Major Declerck se fera un plaisir de vous aider ».
Le Supérieur de la Mission de Kigali fit donc un second voyage au Buganza pour
y choisir un emplacement définitif. Les PP. Canonica et Gilli qui se rendaient à Zaza
voulurent bien l’accompagner : ils auraient ainsi trois chances pour une de faire un
bon choix. On choisit le plateau de Rwamagana. A la pointe Est, Rwabugiri, père du
roi actuel, avait bâti une de ses résidences ; pour ne pas effrayer les mânes des ancêtres, l’on se fixa à la pointe Ouest, à 1500 mètres du bois sacré.
Le 31 décembre 1918 M. le sous-officier Dardenne, ami très dévoué des Pères,
envoyé par M. le Major Declerck et accompagné du R. Père Classe et du P. Delmas,
fixa officiellement les limites de la concession.
Le Supérieur de Kigali, heureux d’avoir pu contribuer, quoique d’une manière
très éloignée, à la connaissance de Notre-Seigneur dans cette région, croyait sa tâche
terminée, quand Monseigneur le désigna comme fondateur. Le P. Desbrosses qui
avait déjà l’expérience de trois fondations, serait son compagnon. On se demandait
comment notre Vénéré Vicaire Apostolique avait pu faire son compte, aucune station n’ayant de missionnaires disponibles. Voici son secret. Il a sous la main trois
prêtres indigènes. Il fera une expérience en confiant aux deux plus anciens, sous la
direction du P. Oomen, supérieur de Nyundo, la Mission de Murunda. A cause de la
guerre et de la famine, Murunda n’est plus qu’un coin désert comparativement aux
autres parties du Rwanda (6 à 7000 habitants seulement). D’autres rapports diront le
bon travail fait par ces nouveaux ouvriers ; n’empiétons pas sur leur terrain. Constatons simplement que cette combinaison rendant disponibles les deux missionnaires
de Murunda, Lwamagana a pu être occupé.
Le 5 février 1919 nous prenions possession d’une petite paillote à quatre
chambres avec baraza, construite par notre catéchiste, Thédore Habumugisha. Je
pense qu’il avait dans ses papiers le plan d’un chalet, pris en Suisse pendant le
voyage qu’il y fit vers 1908, car nous fûmes ravis de son ingéniosité.
Grâce à l’appui très bienveillant de M. le Résident, quatre collines, des environs immédiats, furent dispensées des corvées et réquisitions du GouverneDepuis, le mandat du Ruanda et de l’Urundi, c’est-à-dire sur la presque totalité du Vicariat du Kivou, a
été confié aux Belges.
177

307

ment, pour nous aider dans nos travaux d’installation. Cette faveur dure encore. Ces ouvriers viennent très volontiers chez nous, où ils reçoivent un peu de
sel pour leur journée et rentrent tranquillement chez eux, alors que les autres
doivent fournir au loin des travaux pour les routes, ou le portage. Autre avantage : mise en rapport avec nous, la population a appris à nous connaître et à
nous apprécier et à l’heure actuelle la confiance est pleinement gagnée dans
toute la province. Les chefs nous sont favorables ; nous rendent fréquemment visite
; et laissent pleine liberté à leurs sujets, suivant en cela l’exemple du roi Musinga,
qui s’empressa de donner à Monseigneur, par écrit dûment signé et scellé !
l’assentiment qu’il lui avait toujours refusé sous un autre régime : autres temps,
autres mœurs !
En quatre mois nous étions convenablement logés dans des bâtiments en pisé.
Venus ici bien pauvres, nous le sommes
encore ; mais confiants toujours en la divine Providence – qui donne la pâture aux
petits oiseaux et la laine aux petits agneaux
– nous attendons pour nous installer plus
convenablement, ce qu’on appelait ces
dernières années : « la marraine de guerre
».
Le choix de l’emplacement, de l’avis de
tous les Européens de passage, est des plus
heureux. La Mission est installée sur un
vaste plateau en prairie d’une dizaine
d’hectares, autrefois réservé aux troupeaux de vaches. Puis en pente douce, ou
en pointes de marais riches en argile, sable,
LE P. DELMAS (ca.1910)
et faciles à cultiver, nous avons encore une
quarantaine d’hectares absolument libres. Cette dernière partie a été agrandie
dernièrement par le Résident actuel, M. Van den Eede, jugeant qu’avec le
temps « cette Mission peut devenir très importante, à cause du poste douanier,
qu’il se propose d’installer à quelques lieues d’ici sur la route de Bukoba à
Kigali», route qui passera sur notre propriété. Il a voulu que nous prenions dès à
présent le terrain libre, dont nous pourrions avoir besoin dans la suite.
A cinq ou six kilomètres, vers le nord, on aperçoit un bras du lac Mohazi. Dans
un rayon de trente minutes autour de notre concession, il y a de 2500 à 3000 âmes,
et dans un rayon de 15 kilomètres où l’on peut partout aller à bicyclette, nous pouvons atteindre de 25 à 30 000 âmes. Belles conquêtes pour les jeunes que le Bon
Dieu destine à récolter ce que nous ensemençons maintenant.
Avec les travaux de début, nous n’avons pas pu consacrer au spirituel tout le
temps que nous aurions voulu ; néanmoins, nous avons déjà nos petites consolations,
même de ce côté.
Notre école compte une soixantaine d’enfants de 12 à 15 ans, dont un tiers lit
dans l’Histoire Sainte et commence à écrire. Celle des jeunes filles, sous la direction
d’une catéchiste demi-religieuse, instruite et bien formée par les Sœurs, réunit une
308

vingtaine d’élèves. Tout ce petit monde apprend avec entrain les prières et le catéchisme. C’était l’œuvre du P. Desbrosses. Ce cher confrère ayant été nommé en
décembre 1919 à la Mission de Zaza, le P. Van Uden, arrivé d’Europe en janvier
1920, en a pris la direction.
Un groupe de postulants adultes divisé en deux séries réunit plusieurs fois par
semaine une cinquantaine d’hommes ou de femmes. Tous, et surtout ces derniers,
seraient beaucoup plus nombreux, si nous pouvions, comme dans les fondations de
jadis, donner du travail pour des étoffes.
Enfin, avec l’autorisation de M. le Résident et l’appui du roi Musinga nous avons
une école de fils de chefs. Une trentaine de jeunes gens bien éveillés et pleins de
respect pour nous, apprennent à lire, à écrire, à compter et s’essaient à parler un peu
de kiswahili. En principe, pour ces jeunes Batutsi, c’est l’école neutre, mais,
cependant, nous espérons beaucoup de cette école. Sans s’en douter, ces enfants
apprennent notre sainte religion : leur principal livre de lecture est l’Histoire
Sainte ; ils entendent les prières et les chants des autres écoles, et en dehors de
la classe parlent de religion avec les missionnaires. En son temps la grâce produira ses fruits.
Notre dispensaire, des le début, a été assiégé. Nous comptons de 30 à 40 malades
soignés par jour. Si beaucoup, faute de remèdes, n’ont pas trouvé plein soulagement
à leurs maux, quelques-uns, du moins, y ont trouvé le chemin du ciel par le baptême
in extremis.
Faits divers. – Nous avons eu de nombreuses visites de confrères ; c’est si facile
d’arriver chez nous en vélo, sans aucun frais de caravane. En particulier, les confrères de Zaza et de Kigali, se sont fait un plaisir de nous visiter pour nous secourir
dans notre dénuement du début, partageant avec nous fruits, légumes, et autres
bonnes choses. Nous leur devons un bien cordial merci. Les Agents de l’État ont
séjourné plusieurs jours chez nous en levant l’impôt. M. le Résident y a passé deux
jours. Le bon Docteur Latinne qui, depuis 4 ans et 6 mois qu’il est à Kigali, a rendu
de grands services aux Pères du Ruanda et a même sauvé la vie à plusieurs, vint au
début du mois d’août nous demander l’hospitalité et faire auprès de ses amis, disaitil, une cure d’air et de gaîté. Il se plut tant dans ce «home » rustique, qu’un «barde
vendéen », bien connu au Ruanda a surnommé « Val d’amours », qu’il y passa 15
jours et repartit complètement guéri d’une jaunisse. Quelques semaines plus tard, le
P. Durand, de la Mission de Kigali, nous arrivait avec M. Vau Hoorde, agent chargé
de la poste et des finances. Lui aussi venait prendre chez nous un congé d’une semaine, et édifier notre jeunesse et notre petite chrétienté, par sa franche gaîté et sa
communion quotidienne.
Fondée au lendemain de l’armistice, notre Mission a été placée sous le vocable
de Notre-Dame des Victoires et de St André. Daigne la Vierge Immaculée donner
l’accroissement à ce petit grain de sénevé, pour que, dans quelques années, ce soit
un arbre grand et prospère en fruits de salut.
Personnel au 30 juin 1920 : R. P. Delmas, supérieur ; P. Van Uden.
P. LEON DELMAS

309

Zaza (Marie, Reine des Saints)
Personnel. – Le présent exercice 1919-1920 commençait avec les PP. Gilli, Hinkelbein et van Baer ; il se clôture avec les PP. van Baer, Desbrosses et F. Rodriguez.
Le 29 octobre le P. Hinkelbein quittait Zaza pour le poste de Nyaruhengéri où le
R.P. Buisson restait seul par suite du départ pour l’Europe des PP. Hurel et de Bekker ; de son côté le P. van Baer se rendait à Rubya afin d’avoir une entrevue avec
Mgr Sweens. Durant le mois d’absence de ce dernier, le P. Doumeizel, Econome
Général, voulut bien venir prêter main-forte au R. P. Supérieur. Dans les grands
changements du mois de décembre, Zaza ne devait pas être oublié. Le 4 décembre
on reçoit la nomination du P. Gilli pour Mugera. Le P. Desbrosses et le F. Rodriguez
viendront à Zaza. Le F. Rodriguez nous arrive dès le 8. Le P. Desbrosses, ne pouvant laisser seul le P. Delmas, retarde de quelques jours son arrivée. Le P. Gilli reste
jusqu’au 14 et enfin le 15 le P. Desbrosses fait son entrée ici, et nous voilà au complet.
Mission. – Le rapport est forcément à peu près identique à celui de l’année passée, aucun fait saillant n’étant à signaler. On commence à voir les fruits des labeurs
des autres. Ainsi cette année nous avons eu 64 baptêmes d’adultes, chiffre qu’on
n’avait pas vu depuis de longues années. Et doucement le catéchuménat et le postulat se développent. Les écoles sont toujours bien fréquentées. Une troisième succursale est installée et on se prépare à en
mettre bientôt en marche deux ou trois
autres.
Alors tout est pour le mieux ? Ce serait
trop dire. Car si nous avons bon nombre
de chrétiens qui ont en honneur la confession hebdomadaire, trop nombreux sont
encore ceux qui ne se soucient guère de
leur âme, et ne se montrent à peu près
jamais soit pour une raison ou pour une
autre. Et à côté de ceux qui reviennent, il y
en a d’autres qui tombent. Cependant tous
ceux à qui il reste un peu de foi tiennent à
venir à l’église les jours de grandes fêtes,
et même nous avons le bonheur de constater quelques retours à chaque grande solennité. Ce que nous voudrions chez nos
chrétiens, c’est plus d’amour de leurs
proches et amis et plus de souci pour leurs
LE P. VAN BAER (ca 1910)
intérêts éternels, une assistance plus fréquente à la Sainte Messe et aux instructions
en semaine. De même on voudrait en voir beaucoup plus les premiers vendredis du
mois et les jours où se dit la messe de la Propagation de la Foi
Une maison a été bâtie en 1914 pour recevoir les Sœurs. Il semble qu’il y a espoir de voir sous peu ces bonnes religieuses, si patiemment attendues, prendre possession d’un bâtiment qui entre temps a servi d’école provisoire à une trentaine de

310

jeunes gens de la meilleure aristocratie du pays. Reste ensuite à bâtir la grande maison.
Vers la fin de cette année 1919-1920 le P. Moyse est venu à deux reprises chercher des carrières de mica. Du mica, il y en a ; des carrières ? L’avenir l’apprendra.
Nous ne pouvons finir ce rapport sans exprimer ici nos remerciements à nos voisins, les chers confrères de Lwamagana, qui ont bien voulu venir nous donner aux
plus grandes fêtes de l’année un coup de main pour les confessions et la prédication.
Les relations avec les autorités tant européennes qu’indigènes sont excellentes.
Somme toute, ici, au Kissaka, on va son petit train et on a lieu de remercier le
bon Dieu pour le bien qu’il fait à nos chers Noirs.
P. VAN BAER
Rulindo (N.-D. de la Merci)
Chrétienté. – Le bon mouvement qui s’est manifesté, il y a trois ans, vers notre
sainte religion s’est maintenu et grâce à Dieu a un peu progressé. Nous avons eu la
joie de régénérer 59 adultes ; 132 se préparent sérieusement au baptême qu’ils recevront cette année, de trois mois en trois mois, par groupes de 30 à 35 ; 157 ont encore à se préparer pendant 15 à 24 mois avant d’être baptisés ; ils sont suivis
d’environ 300 postulants qui ne seront pas baptisés avant trois ou quatre ans, mais
qui, nous l’espérons, nous consoleront comme leurs aînés.
Est-ce que la vie chrétienne se manifeste dans nos néophytes ? Il ne s’agit pas
des présences à l’église ni même de la plus ou moins fréquente réception des sacrements. Ce point, surtout chez les Noirs, est loin d’être un critérium suffisant de la
valeur des âmes. Mais dans les circonstances, où, s’ils ne réagissent pas, ils suivront
l’esprit païen, remarque-t-on la manifestation de leur foi dans les paroles ou dans les
actes ? Nous ne savons pas tout, mais c’est une joie quand nous apprenons des faits
tels que les suivants.
Les sorciers, là où les chrétiens et catéchumènes sont plus nombreux, se
plaignent de voir leurs ressources diminuer sensiblement. Les vieux reprochent
aux jeunes de les avoir reniés, de n’avoir plus de cœur : « Allez chez vos Pères de
Rulindo ! » D’autres s’étonnent de voir les enfants chrétiens en bas âge, sujets à tant
de maladies et indispositions, guérir sans sorcier et sans sacrifices. Telle qui avait
prédit à une jeune femme chrétienne que l’enfant qu’elle portait dans son sein, serait
mort avant de naître (elle refusait de faire des sacrifices aux esprits) se pâmait
d’étonnement en la voyant heureusement délivrée, et ayant mis au monde un beau
gros garçon. Et avec les commères du voisinage elle disait : « C’est égal, ce Dieu
des chrétiens a un vrai pouvoir ; si ce que les Pères disent était vrai ! »
Il y a eu un peu de grippe dans le pays, mais elle a été bénigne ; cependant nos
chrétiens pour faire 90 baptêmes in extremis ont dû rechercher les moribonds, pour
leur procurer le salut. Si parmi nos catéchumènes et postulants nous avons 86 mariés, hommes et femmes, c’est qu’à côté de chez eux ils ont trouvé un bon chrétien
qui les a aidés à entrer dans la bonne voie et à s’y maintenir. A part 3 ou 4 villages
un peu moins bien disposés, tous ceux qui sont dans un rayon de une heure et demie
de la Mission sont sérieusement entamés. C’est dire que les chefs ne font nullement
opposition, et qu’ils voient dans les chrétiens et catéchumènes de fidèles sujets. La
311

question religieuse est posée dans le pays, et, à ce qu’il paraît, à la veillée, la question des missionnaires et de leur œuvre reviendrait de temps en temps dans les conversations. Deux, trois filles catéchumènes fiancées à des catéchumènes plus éloignés du baptême, ont préféré voir leur mariage (qui aurait pu avoir lieu cet été) retardé de 12 et de 15 mois, en disant : « Père, avant tout, je veux être baptisée, je
veux être chrétienne. Nous parlerons de ça quand lui aussi sera chrétien ».
Nous avons de fait donné le plus de solennité possible au sacrement de Mariage,
pour relever aux yeux de nos Noirs, la gravité de ces engagements aux pieds des
autels. Plusieurs chrétiens s’entendent pour le jour. C’est ainsi que au milieu de l’été
nous allons avoir une dizaine de mariages le même jour, quoique la chrétienté soit
peu nombreuse. Tous les invités, même non chrétiens, viennent à la Mission. Une
heure environ après la messe, tous font fête aux jeunes épouses et dansent pour elles
(comme on dit ici). Puis chaque mariée est entourée de ses invités. Alors chaque
groupe précédé de la corbeille de noce et de la natte traditionnelle au Rwanda, s’en
va entourant la jeune épouse, en chantant et dansant jusqu’à la maison du mari. Celui-ci, accompagné de deux amis, a précédé le cortège d’une demi-heure pour mettre
la main aux derniers préparatifs. Nous étonnerons quelques-uns, en disant que les
païens eux-mêmes ont trouvé bien cette manière de se marier. Ils auraient ajouté
qu’un jour ou l’autre ils en feraient autant pour leurs enfants. Nous n’y croyons pas :
ils apprécient, en gens pratiques, l’économie réelle en bière et en bois de chauffage.
De 11 heures à 3 heures du soir c’est plus court que de 6 heures du soir à 7 heures du
matin, mais ils profiteront toujours des ténèbres pour faire leurs diableries.
Ecoles. – Notre école pour les jeunes
gens chrétiens de 14 à 20 ans, celle pour les
catéchumènes, et enfin celle pour les enfants de païens non encore catéchumènes,
nous donnent satisfaction. Nous voudrions
que le temps qu’ils passent à la Mission
(chaque semaine, 2 ou 3 jours), tout en
développant leurs connaissances, serve
surtout à leur formation chrétienne. Si le
jour où ils viennent à la Mission et reçoivent la sainte communion (s’ils sont de
l’école des chrétiens), ils ne font aucun
effort pour vaincre la paresse et l’esprit
d’indépendance, etc., il n’est guère probable
que, loin de nous, dans le milieu païen qui
les entoure, non seulement, ils ne feront pas
effort pour se vaincre, mais même ils n’y
penseront pas.
LE F. ALFRED (ca. 1910)
Cet esprit, nous tâchons de le leur donner dès le catéchuménat. Voici un petit
trait de victoire sur soi qui nous a bien édifiés. Que les Noirs, néophytes ou non,
puissent voler et volent, en effet, qui l’ignore parmi nous ? Il y a quelque temps X...
frappe à ma porte. C’est un catéchumène d’une vingtaine d’années, sachant lire, qui
fréquente la Mission depuis trois ans et sera baptisé dans un an. J’ouvre : « Père, me

312

dit-il, il y a quelques jours j’ai fait une grande faute. Devant la tentation mon cœur a
tourné, j’ai volé de l’argent à mes compagnons de travaux. Depuis ce moment où
j’ai insulté mon Créateur je ne dors plus tranquille. Ce n’est pas que j’ai profité de
mon vol, car le jour même je n’ai plus trouvé mon argent là où je l’avais caché ». Et
il me tendait un petit sachet contenant de 7 à 8 francs. « Et cet argent ? lui dis-je. –
J’ai vendu un peu de récolte, j’en ai retiré ces 7 francs ; que Dieu me pardonne. Les
voici. Les volés, c’est un tel et un tel ». Après quoi, soulagé, il se retire. Je lui ai
simplement dit : « C’est bien, tu as réparé et Dieu qui voit ton repentir t’a pardonné ». Le jour même les volés rentraient dans leur petit pécule et bénissaient la Providence de ce que le voleur eût été un homme qui avait la foi et la crainte de Dieu. Au
point de vue instruction profane, voici le résultat. Dans ces 3 écoles nous comptons
environ 280 écoliers de 12 à 20 ans. Une centaine lisent couramment et plusieurs
arrivent à retenir par cœur un trait évangélique ou de l’histoire sainte. Dans 5 ou 6
mois, 50 autres seront à leur hauteur. Les autres sont au syllabaire ou à l’alphabet.
Pour l’écriture 80 à 100 écrivent lisiblement plus ou moins bien, une cinquantaine
sont encore dans les premiers exercices. Nous avons 3 instituteurs, d’anciens élèves
du Séminaire, dont nous sommes très satisfaits. Les quelques enfants envoyés
chaque année au Séminaire, n’arriveront pas tous au sacerdoce, ils ne sont pas de
grands intellectuels, mais le cœur est bon et ils pourront nous aider comme catéchistes, soit à la Mission soit dans nos succursales.
Succursales. – Nous en avons 11 qui encerclent littéralement Rulindo à 2, 3 et 4
heures. Elles ont été choisies, il y a deux ans. Nous sommes dans la période
d’installation. Pour 4 c’est déjà fait. Comme catéchistes nous avons dû employer les
chrétiens que nous avions sous la main, ils sont mariés, savent lire et écrire, et depuis 3 ans ont eu en moyenne deux fois par semaine une instruction théorique ou
pratique pour les préparer à leurs nouvelles fonctions. Pour chacun nous avons choisi un bon chrétien qui sera simplement leur socius. Que le bon Dieu nous aide dans
une œuvre si nécessaire, mais qui, pour être nouvelle, ne manquera pas de difficultés.
Matériel. – Nous préparons activement les matériaux pour notre future église,
nous en avons bien besoin. En attendant, pour que les nouveaux baptisés ne soient
pas dehors le dimanche, nous avons commencé un petit hangar de 16 mètres sur 6 en
briques sèches, qui sera comme un bras de notre vieille chapelle, il donnera sur
l’autel. Cela donnera au cher F. Alfred, un vétéran de l’Équateur, le temps de bâtir
l’église projetée.
En terminant, nous remercions Dieu et Notre-Dame de la Merci, patronne de la
Mission, d’avoir eu pitié de leurs enfants et de les avoir bénis.
Personnel au 30 juin 1920 : P. F. Martin, supérieur ; P Vitoux, économe ; F. Alfred.
Rwasa (L’Assomption).
Nous avons encore lieu, à Rwasa, de remercier le Bon Dieu des grâces nombreuses accordées à notre chère Mission dans l’année écoulée. La statistique nous
montre que, malgré les terribles épreuves par lesquelles nous avons passé, l’œuvre a

313

progressé d’une manière continue. Le chiffre des naissances – 246, (contre 163
l’année dernière) – prouve que les fléaux qui décimaient la population depuis 1916
tendent à disparaître. Les catéchumènes, en comptant ceux de la station de Bushiru
qui est devenue simple succursale, s’élèvent au chiffre de 886. Non seulement les
recrues vont en augmentant, ici à la station même, mais nous arriverons bientôt à
organiser à peu près toutes les sections du catéchuménat régulier dans nos quinze
succursales. Toutefois, et bien que la population soit très bien disposée, avant que
les 150 000 âmes qui nous entourent soient toutes rentrées dans le bercail, il faudra
des années et des années et sûrement nous laisserons à nos successeurs une tâche
immense à remplir.
Les écoles vont bon train. Mais que de peine à se donner pour arriver, je ne dis
pas à faire payer le maître d’école dont la jeunesse use et abuse, mais simplement
pour faire passer dans les mœurs et la conscience des chrétiens l’obligation de
l’instruction pour la gent écolière, et l’obligation de l’école sans rétribution pour les
élèves ! Nous avons pu réaliser ce progrès consolant que les enfants chrétiens, dans
leur presque totalité, viennent à l’école par devoir, sans même la perspective d’un
travail rémunéré quelconque, ou de primes à la fin du trimestre. Enfin, c’est le Bon
Dieu qui est avec le missionnaire et le soutient dans ses labeurs, ainsi que la conscience de sa tâche et l’expérience séculaire de l’Eglise qui n’en est pas à ses premiers essais ; sans cela certaines remarques d’Européens seraient plutôt de nature à
déprimer le moral : «Vous vous donnez beaucoup de peine... enfin, continuez.
Quelle œuvre ingrate et sans issue ! » Ils s’imaginent sans doute que les grandes
forêts des Gaules sont tombées en un jour.
Par ces temps de pénurie, de baisse des valeurs monétaires, Rwasa peut trouver
assez de ressources sur place pour ne pas trop grever la caisse du Vicariat et même
rendre service aux confrères. Nos sources de revenus sont : d’abord les articles de
menuiserie, comme tables, portes, fenêtres, bancs, meubles, que nous fournissons
aux Européens ; les bois nous viennent de notre succursale de Bushiru ; les chers
confrères qui nous ont précédés furent assez prévoyants pour former des maçons et
des menuisiers, du travail desquels nous jouissons maintenant. En plus des profits de
la menuiserie, nous avons vendu, cette année, un peu de café, de farine et même des
cigares dont nous fabriquons en moyenne 3000 par semaine. C’est de la sorte que
nous avons pu couvrir nous-mêmes les frais de quelques constructions : une double
cour intérieure avec hangars, un four à briques, une nouvelle menuiserie et des
étables. Les Sœurs elles-mêmes, grâce à nos maîtres maçons, ont construit une
basse-cour et complété l’enceinte de leurs écoles. Toutes ces constructions sont en
briques cuites et couvertes eu tuiles.
N’oublions pas nos chères Sœurs qui, comme d’habitude, se dévouent sans relâche auprès des femmes, filles, enfants malades et relèvent si bien nos solennités
par le goût avec lequel elles pourvoient à la décoration de l’église. En plus, elles ont
un postulat pour Sœurs indigènes, dernier vestige du noviciat qui a été transféré à
Isavi. Là, il a pu être organisé régulièrement, alors qu’auparavant la R. Mère Ignace
seule devait s’occuper et du noviciat et de sa communauté.
La chronique de la station signale les faits suivants :
1er juillet. 1919. – M. le Résident vient décorer la Sœur St Jacques-Joseph de la
médaille de la Reine Elisabeth avec croix rouge, en reconnaissance des soins donnés
314

aux malades de l’hôpital de Dodoma. La troupe rend les honneurs, puis suivent des
danses et jeux populaires
21. – Fête nationale belge. Te Deum solennel à la Mission ; revue de la troupe et
réjouissances publiques.
5 septembre. – Une secte particulière aux régions du Kivu et venant de Ndorwa
tente de pénétrer au Mulera de force. Ces « baheko » menacent d’attaquer d’abord la
station militaire pour s’abattre ensuite sur la Mission ; ils veulent tuer les représentants du gouvernement, chasser les Pères et garder les Sœurs. Le grand chef du pays
parvient à les refouler.
24. — Un retour de cérébro-spinale a fait de nouveau, durant ce mois, un assez
grand nombre de victimes.
9 octobre. – Clôture de la retraite de huit jours de nos catéchistes qui s’est faite
en complet silence et à leurs propres frais. Ils ont suivi les exercices avec beaucoup
d’application et trouvent qu’on se sent tout renouvelé comme au jour du baptême. Ils
préfèrent cependant pouvoir parler au dîner, afin de n’être pas exposés à manquer au
silence.
13 novembre. – Le chef Kalinda nous apporte les félicitations du roi Musinga
à cause des bonnes relations qui existent entre la Mission et les chefs. Le roi
attribue le bon état des choses à l’influence de la Mission.
3 décembre. – Départ de notre économe, le P. Knoll, pour la Mission de Nyaruhengéri où il est nommé. Il a bien mérité de Rwasa par son esprit d’ordre et
d’économie (depuis 1916 il avait une grande communauté de 8 bouches à nourrir par
des temps très durs de famine), et par l’organisation de la discipline qu’il a fortifiée
parmi nos tout petits.
17. – Départ du F. Alfred pour Rulindo, son nouveau poste, et arrivée du
P. Prieur qui vient d’Issavi combler les vides
24. – Ces Messieurs du Fort viennent dès 6 heures du soir pour passer avec nous
la nuit de Noël.
3 janvier 1920. – Le poste militaire demande l’entremise de la Mission pour arranger les difficultés survenues dans une partie du territoire, à la suite de la mort du
vieux chef qui s’était rendu plus ou moins indépendant. Les fils consentent enfin à
se présenter devant le chef de poste.
22 mars. – Départ de M. le Résident après un nouveau séjour dans le pays. II a
prêté une assistance précieuse à la Mission en arrangeant tous les procès pendants de
nos chrétiens.
3 avril. — Arrivée de tous les employés chrétiens de la station anglaise du B. E.
A. (deux jours de voyage pour indigènes), afin d’accomplir leur devoir pascal.
6 juin. – Procession de la Fête-Dieu avec une foule de 4000 environ. Ces Messieurs de la station militaire viennent assister avec la troupe qui rend les honneurs.
Personnel au 30 juin 1920 : PP. Schumacher, Lody, Prieur.
Nyundo (Sainte-Marie)
Nous commencions cet exercice en quarantaine. La cérébro-spinale faisait ses
ravages dans tout le pays, déjà si dépeuplé par la guerre, la famine et les épidémies.

315

Pendant deux mois nos écoles restèrent fermées et, même après, le terrible fléau
ne disparut pas entièrement ; toute l’année nous avons eu des cas isolés, actuellement plusieurs chrétiens sont atteints.
M. le vétérinaire Braifort passant à Kisényi constate la maladie du sommeil dans
plusieurs troupeaux, entre autres dans celui de la Mission. Durant la saison sèche
nous en voyons la moitié dépérir et crever. Aux environs plusieurs troupeaux disparaissent entièrement.
Le rapport de l’année dernière parlait de notre grande église. En octobre nous arrive le F. Pancrace pour la remettre à neuf. Les eucalyptus que nous avions écorcés
debout depuis un an l’attendaient, nous les croyions secs ; mais coupés en madriers
nous devons constater que la presque totalité travaille encore et quelques-uns se sont
même entièrement fendus. Ceux qui se tiennent le mieux, ce sont les très gros qu’il
avait pu couper par le milieu. En remplaçant les colonnes en bois par des piliers en
briques nous aurons assez de bois pour toute la bâtisse.
Pour l’œuvre de la Mission nous avons de nouveau pu repêcher quelques dizaines de brebis perdues. Nous escomptions un bon coup de filet pour le Carême.
Avec l’agrément de Mgr Hirth nous avions invité les prêtres noirs, installés à Murunda, à venir prêcher une Mission. Ils y ont mis toute leur bonne volonté, mais leur
présence de 10 jours a été trop courte pour être bien efficace.
Le quid inter tantos178 de l’année dernière reste douloureusement vrai. Nous
avons commencé à reconstruire les succursales. A Kivumu où il reste encore pas mal
de monde, les anciens catéchumènes reviennent de bon cœur à l’instruction ; puisset-il en être de même dans les environs de Kisényi où nous commençons ces jours-ci.
Personnel au 30 juin 1920 : PP. Oomen, Zumbiehl, Soubielle ; F. Pancrace.

UNE FETE DU SAINT-SACREMENT AU BURUNDI

178

Parmi tant d’autres.

316

Murunda (N.-D. du St-Rosaire).
NOTE DU R. P. CLASSE. – Aux rapports du Vicariat, je joins, telle quelle, cette
lettre d’un Prêtre indigène chargé de Murunda.
Nous voici deux prêtres et un Frère indigènes dans notre station de Murunda.
C’est depuis onze mois que nous sommes placés dans cette station. Car c’est le
11 août de l’an 1919 que nous avons quitté tous trois le Séminaire de Kabgayé pour
nous rendre ici.
Auparavant les chrétiens de Murunda ne nous connaissaient pas encore. Mais ils
avaient tous une grande joie, lorsque nous leur disions que par l’ordre de Monseigneur le Vicaire Apostolique nous irions rester désormais au milieu d’eux.
Depuis six mois ils étaient privés des prêtres quoique les missionnaires de la
Mission de Nyundo venaient ici les voir aussi souvent que cela leur était possible.
Durant les six mois que les chrétiens de cette station étaient sans missionnaires,
ils observaient fidèlement encore leurs devoirs chrétiens : Ils se réunissaient à
l’église chaque dimanche le matin et le soir afin de réciter en commun leurs prières
et chapelets. Après les prières du matin, ou battait tambour, et ils restaient tous à
l’église pour chanter : le Kyrie, Gloria, Credo, etc., ils faisaient absolument la même
chose comme l’on fait quand il y a un
prêtre qui chante une grand’messe.
La première chose frappante qu’un
nombre considérable de nos chrétiens
désirait le premier jour de notre arrivée
dans cette Mission, c’était le sacrement
de Pénitence. Par cette attitude on voit
qu’ils étaient fidèles à la religion, et
que dans leur cœur chrétien, ils sentaient bien l’utilité de prêtres pour leurs
âmes.
Nous avons vite, par le secours de
la grâce divine, gagné leur confiance, et
nous avons même eu la joie de voir
plusieurs d’entre eux revenir à Dieu et
à la pratique de la religion chrétienne.
Lorsque nous venions ici, nous
étions tout à fait embarrassés au commencement. Car nous n’avions pas
encore l’habitude de diriger la Mission.
Et encore aucun prêtre expérimenté
n’était ici pour nous dire comment il
fallait faire !
Mais peu à peu, Dieu aidant, nous
L’ABBE DONAT LEBERAHO (1884-1926)
avons acquis plus de facilité. C’est surtout
le R. P. Oomen supérieur de qui nous a beaucoup aidés les premiers jours à organiser le mieux possible les différents travaux de notre ministère : les catéchumènes,

317

l’école, les visites chez les chrétiens et le soin aux malades. Et maintenant tout cela
commence à bien marcher ici.
Les chrétiens de notre station viennent bien le dimanche. Ils aiment à venir aux
instructions, au salut, chapelet et chemin de la croix. Malheureusement il y a
quelques-uns parmi eux qui sont faibles dans la foi. Ceux-ci n’ont pas reçu les sacrements de la Pénitence et de l’Eucharistie à Pâques. Mais nous espérons tous
qu’avec la grâce de Dieu, peu à peu, même ces quelques chrétiens faibles, reviendront à la religion et s’acquitteront de leurs devoirs chrétiens qu’ils ont négligés. Car
déjà à présent ils nous donnent un signe non moins remarquable de leur future conversion.
Ils viennent à l’église tous les dimanches afin d’écouter au moins nos instructions et assister à la sainte messe avec les autres chrétiens. Quand nous allons les
voir chez eux, ils nous reçoivent bien et sont contents de nous voir chez eux. Ceci
nous fait beaucoup espérer qu’un jour ou l’autre ils se convertiront.
Dans l’école nous avons des enfants et de grands jeunes gens assez nombreux
qui viennent régulièrement. Ils sont actuellement soixante-huit. Nous leur apprenons
quatre fois par semaine, non seulement à lire et à écrire et à chanter, mais aussi à
bien savoir l’explication de la Bible. Et ensuite nous préparons parmi ces enfants
quelques-uns afin de pouvoir les envoyer plus tard au Séminaire. Ce sont ceux
que nous croyons être des enfants pieux, obéissants, francs et aimant le travail.
Aussi nous avons ici beaucoup de catéchumènes. Mais comme nous sommes encore, pour ainsi dire, dans les premières installations nous n’avons pu baptiser que
très peu cette année-ci. Ils sont en tout vingt-six.
Les malades que nous soignons de tout notre mieux, ont bien confiance en nous.
Ils viennent chez nous bien des fois par semaine demander des remèdes.
Nos relations avec les chefs et les Batutsi d’ici, sont jusque maintenant bonnes et
amicales. De temps en temps ces chefs et Batutsi nous visitent dans notre Mission.
Pendant cette première année de notre ministère, le bon Dieu nous a visiblement
aidés. Aussi nous avons confiance qu’il continuera à bénir nos faibles efforts, afin
que peu à peu le pays du Kanagé tout entier apprenne à connaître et à aimer NotreSeigneur Jésus-Christ.
Signé : DONAT LEBERAHO
Mibirizi (N.-D. du Bon Conseil).
Personnel. – De juin 1919 au 1er janvier 1920, nous étions trois missionnaires :
P. Cunrath, supérieur, P. Giai Via, économe, F. Herménégilde. Ce dernier nous a
quittés le 1er janvier 1920, nommé à Kanyinya. Comme dans quatre autres Missions
du Vicariat, nous ne resterons donc qu’à deux missionnaires.
Spirituel. – Il n’y a rien à ajouter aux deux rapports précédents. Chez nous, un
peu comme partout sans doute, il y a toujours du bon mêlé à du mauvais.
Nous avons actuellement 1038 chrétiens, dont 674 en âge de recevoir la sainte
communion. Un certain nombre nous donne de vraies consolations, même parmi les
enfants. Témoin ce petit qui, recevant de la viande sacrifiée aux esprits, répondit
franchement : « Maintenant je reçois l’Eucharistie ; est-ce que je pourrais encore

318

manger de la viande offerte au démon ! » Quinze de ces petits se sont, cette armée,
approchés de la Sainte Table pour la première fois. De nombre des petits communiants de 7 à 11 ans est de 52. Mais il nous reste encore plus de trois cents petits
enfants de chrétiens qui n’ont pas l’âge de raison.
La dévotion au Sacré-Cœur, la fréquentation des sacrements, le premier vendredi
du mois, sont en honneur.
Les païens ne nous sont pas hostiles, sauf les vieux qui voient de mauvais œil
leurs enfants venir chez nous. Cela ne les délivre pas des impôts ou des corvées. «
Et, disent-ils, qui offrira des sacrifices à nos mânes ? »
Sur les collines au sud-ouest de la Mission nous n’avons pu encore prendre pied.
Le chef agit toujours contre notre influence. Les jeunes gens ne demanderaient pas
mieux que de venir à la Mission pour se faire instruire, mais, à tort ou à raison, ils
craignent de se voir chasser de leurs bananeraies.
Nos sept succursales, fondées autour de la Mission, donnent espoir pour l’avenir
: nous y avons des catéchumènes et les postulants ne manquent pas. Plusieurs chefs
nous demandent de fonder chez eux des succursales : au fond ce qu’ils désirent c’est
que leurs enfants apprennent à lire et à écrire, mais ne se soucient pas beaucoup de
la religion. Le bien cependant résulterait de ces établissements, peu à peu et la foi se
répandrait.
Nous avons à 3 heures de Mibirizi un chef, « le roi de la pluie », Makagano. Ce
chef n’est pas de la race du pays, mais vient d’au-delà du Rusizi. Continuellement,
autrefois et actuellement il a été pour suivi par les administrateurs, et son pays menacé de représailles. Il est invisible, disent ses partisans, et habite dans les nuages !
Nul profane ne peut le voir : ce qui ne fait pas l’affaire des chefs de poste qui naturellement ont besoin de voir le chef, et d’agir sur lui. Son fils ne cesse de nous presser d’établir chez lui une chapelle-école. Jusqu’à présent nous avons jugé prudent de
différer, dans la crainte que l’individu ne profite de cela pour se faire de nous un
boucher contre l’autorité européenne. Nous nous demandons si le moment d’agir
n’est pas arrivé ou sut le point d’arriver ; plusieurs fois nous avons servi de trait
d’union entre le chef et l’autorité.
Matériel. – Les pluies plus qu’abondantes nous ont perdu le blé semé en octobre : tout était rouillé. Le froment semé en mars n’aura guère meilleur sort, cette
fois à cause de la sécheresse.
Placés à proximité d’une belle forêt nous avons abattu et débité de nombreux
arbres. C’est en vue des constructions qui vont s’imposer ici.
(...)

35. Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou pour 1920-1921
VICARIAT APOSTOLIQUE DU KIVOU179

179

Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou : 1920-1921, in Rapports Annuels, A.G.M.Afr., pp.
473- 502. Le Rapport Général du Vicariat manque à cause de l’absence de son rédacteur, le P. Classe.
A ce moment-là, ce dernier séjournait en Europe.

319

Kabgayé (Immaculée-Conception)
I. — LA MISSION
Personnel. – Par suite du départ pour l’Europe du P. Bricquet, économe général,
le P. Lecoindre en plus de l’économat de la maison, a dû encore se charger de la
gestion des affaires matérielles du Vicariat. Le P. Schumacher, venu de Rwaza, prit
la direction de la Mission, aidé par deux prêtres indigènes: PP. Joseph et Jovita. Les
FF. Anselme et Adelphe s’occupent de la construction de la nouvelle cathédrale ; le
premier a les travaux de menuiserie, le deuxième la direction du chantier, le P. Lecoindre surveille la prépara-tion des matériaux. Pour la construction elle-même, on
en est en ce moment aux premières rangées de briques au-dessus des confessionnaux.
Chrétiens. – Le nombre des chrétiens vivants s’élève à 1871, dont 1100 sont susceptibles de recevoir les sacrements. Confessions, 30 000 ; communions, 120 000.
Cela fait plus de 10 communions pour chaque chrétien par mois. Certains viennent à
la sainte table tous les jours.
Cette année nous avons baptisé encore quelques représentants de la race noble ;
nous n’avons qu’à nous féliciter du bon exemple donné par nos Batutsi chrétiens,
qui d’adversaires influents sont devenus de puissants auxiliaires. Parmi les néophytes du dernier baptême se trouve même une vraie princesse, arrière-petite-fille de
roi : Tempora mutantur180. Ce mouvement, commencé timidement en 1913 est donc
parvenu à maturité en ce moment-ci, et promet toujours davantage pour l’avenir.
Le point capital pour une chrétienté est sa formation à l’esprit chrétien, de manière à l’élever au-dessus d’un christianisme à simples formules, ce qui est le grand
danger chez nos indigènes, qui seraient plutôt portés, comme le peuple élu
d’autrefois, à une religion aux observances rituelles, purement extérieures. Cette
tâche demande une préoccupation constante de la part du missionnaire dans ses
instructions, où il ne peut aucunement se contenter d’un simple exposé dogmatique,
si lucide qu’il puisse être. Nous essayons de résoudre cette difficulté pratiquement,
en proposant à l’auditoire les conclusions morales qui sont contenues dans tel point
de doctrine, en les formulant à haute voix en résolutions appropriées que les fidèles
offrent à Dieu par manière de prières, à haute voix eux aussi, en reprenant les paroles du prédicateur phrase par phrase. De même encore ils ont chaque jour une
action de grâces après la Sainte Communion sous forme d’affections et entretien
avec Notre-Seigneur sur un point de doctrine, de sorte que peu à peu, doucement, les
esprits et surtout les cœurs se mettront au niveau chrétien. « Prier » pour nos pauvres
Noirs ne consiste trop souvent qu’en un simple déroulement de formules apprises
par cœur ; les plus avancés demanderont encore de leur libre essor les biens matériels ; mais combien y en a- t-il à se rendre compte des biens inestimables, contenus
précisément dans cet exposé du dogme qui frappe leurs oreilles, ou à les estimer audessus de tout avantage terrestre et à les demander à Dieu en maintenant cet ordre de
180

« Les temps changent ».

320

priorité ? Il y en a sans doute car : Spiritus ubi vult spirat181. Mais il faut bien les
aider à entendre.
Les chiffres pour les écoles représentent la gent écolière chrétienne ; strictement
pariant nous aurions autant d’écoles que de divisions dans le catéchuménat. L’école
des chefs est toujours bien fréquentée ; cependant il leur faudrait une instruction un
peu supérieure, y compris des notions fondamentales de philosophie sociale, eux qui
doivent être la « forme » de notre société plus tard. Si cette philosophie peut devenir
du christianisme, cela vaut encore mieux.
Catéchumènes. – Au point de vue prosélytisme, les groupements organisés de
nos chrétiens (inama), ont produit des fruits bien consolants. Chaque colline a une
inama ou plusieurs, suivant le nombre des chrétiens. Chaque inama est présidée par
un « ancien ». Ce serait un peu long d’exposer tout ce mécanisme d’inama générale
une fois par semaine à la Mission et d’inama particulières chaque semaine sur les
collines, où on répète la doctrine de la semaine aux chefs de famille, qui, eux, la
portent dans leurs foyers. De plus ils se soutiennent mutuellement, eux et leurs catéchumènes, dans ces groupements, les pauvres sont secourus régulièrement et, en ce
moment, ils font des quêtes organisées en valeurs et main-d’œuvre pour leur nouvelle cathédrale. Ils se proposent d’atteindre la somme de mille francs. Donc, dans
ces inama, ils sont éduqués systématiquement au prosélytisme chrétien, et maintenant qu’ils ont été dans cette école de formation depuis une demi-année, la plupart
des chrétiens ont leurs prosélytes, chacun de 2 à 10 et plus, qui reçoivent aussi leur
première instruction dans ces mêmes inama. Cela fait que les récentes recrues se
montent à plus de mille, s’ajoutant aux anciens catéchumènes, travail d’un trimestre.
Sept cents avaient passé avec succès leur premier examen ; cependant, pour nous
permettre une plus longue probation et conserver le mouvement d’ascension continue, nous n’en avons admis qu’une bonne centaine dans les séries régulières, les
autres restants aux soins des inama.
Succursales. – Les quatre succursales vont tout doucement leur train comme la
Mission de Kabgayé elle-même dans ses premières années. L’une a une centaine de
chrétiens maintenant et les trois autres une trentaine en moyenne. Elles vont donc
être assez vitales pour fonder des sous-succursales. Ce sera le travail de cette année
qui trouvera son exposé dans le prochain rapport. L’erreur s’organise aussi et il
s’agira de la prévenir en occupant le plus de centres possible.
Chronique. – Nos séminaristes vont régulièrement rehausser l’éclat de la fête de
l’Indépendance au 31 juillet. Ils sont toujours invincibles aux matches de football
contre l’équipe royale, victoires dont quelque gloire retombe aussi sur la Mission.
9 janvier 1921 : Grande solennité de la remise à Sa Grandeur Mgr Hirth de la
décoration de l’ordre du Lion, dont Sa Grandeur est nommée officier ; la joie du
jour est troublée par le fait de l’absence du R. P. Classe, qui est nommé chevalier du même ordre. La remise est faite par M. le Résident Van den Eeden en présence des Européens de Nyanza et de la compagnie qui rend les honneurs : les deux
princes aînés sont députés par Musinga et lisent une adresse au nom de leur royal
181

« L’Esprit souffle où il veut ».

321

père. Une grande foule de chrétiens, catéchumènes et païens, forment le cadre de ce
tableau imposant. Plusieurs confrères sont
venus partager notre fête.
Impossible de mentionner toutes les visites
d’Européens dont est honorée notre Mission.
Cependant signalons la réception solennelle de
Monsieur le Commissaire Royal Marzorati,
venant en auto de Nyanza avec M. le Lieutenant Defawe, et, pour la première fois, Musinga. Le roi est ramené à Nyanza le jour même,
vu que les «Yuhi », c’est-à-dire les rois portant
le nom de Yuhi, ne peuvent pas passer la nuit
en dehors de leur capitale. Il partit enchanté des
ovations qu’il reçut de ses fidèles ouailles des
Marangara.
Monsieur le Commissaire Royal ne partit
que le surlendemain, nous laissant tous sous le
charme de la personnalité d’un homme supéLE P. SCHUMACHER (1878-1957)
rieur.
Que Marie-Immaculée préside à de nouveaux développements de cette chère
Mission de Kabgayé qui lui est consacrée !
Personnel au 1er juillet 1921 : S. G. Mgr Hirth ; P. Lecoindre, économe général,
supérieur ; P. Schumacher ; FF. Anselme et Adelphe.
P. SCHUMACHER
II. LE GRAND SEMINAIRE ST-CHARLES.
Voilà que l’exode qui se produit chaque année au commencement des vacances,
a dispersé tous nos grands Séminaristes dans les diverses Missions du Ruanda et du
Burundi. Le 11 juillet avait lieu l’examen écrit de philosophie et de théologie ; le
jour suivant était consacré aux petits cours, et l’examen oral clôturait, le 13,
l’épreuve peu intéressante pour tout séminariste, blanc ou noir. Cependant nous
sommes en droit de nous réjouir du succès ; les notes sont très suffisantes généralement ; il y en a même de très bonnes. Aussi est-ce avec grand enthousiasme qu’on se
prépare au départ, et le 15 juillet, après la Sainte Messe et les prières de l’Itinéraire,
quatre groupes composés chacun d’autant de Séminaristes descendent la colline de
Kabgayé, pour prendre les uns la direction des hautes montagnes du Kinyaga, où
déjà le P. van Heeswijk, supérieur de Mibirizi, les attend, et d’autres le chemin de
Zaza par Kigali- Rwamagana, tandis qu’un troisième se dirige sur Issavi, et que
quatre Séminaristes, originaires du Burundi, ont la joie d’aller revoir leur pays natal,
après six ou sept ans d’absence. Un cinquième groupe, composé seulement du P.
Isidore Semigabo et du F. Asteri, suivra quelques jours plus tard pour aller à Rulindo.
Que vont faire nos Séminaristes dans ces diverses stations ? D’abord, évidemment, ils se reposeront des fatigues de l’année, mais ce sera aussi pour eux un petit
essai de vie apostolique. Ils auront un voyage de deux, trois, cinq jours et plus pour

322

l’aller, et autant pour le retour ; et si l’accueil qu’on leur fera auprès des chefs sera
généralement bon, parfois il y aura pourtant de petites humiliations à supporter ou de
vraies privations à endurer, sans parler des fatigues de la marche dans un pays aussi
accidenté que le Ruanda. Puis, une fois arrivés au poste désigné, ils aideront pro
modulo suo182 dans les différents travaux du ministère : écoles, catéchismes, visites
aux chrétiens et catéchumènes. Là encore ils auront mainte occasion de pratiquer les
vertus apostoliques : humilité, patience, charité, dévouement et zèle dans l’emploi
confié à chacun. Après un séjour d’un mois environ dans les stations les plus éloignées, ils se dirigeront de nouveau sur Kabgayé, pour que tout soit prêt à la rentrée
et pour le commencement de la retraite (28 août).
Les quatre nouveaux aspirants qui entreront en philosophie, porteront le nombre
de nos Grands Séminaristes à 21.
Il y aura alors :
4 séminaristes en 1ère année de philosophie.
5 séminaristes en 2e année de philosophie.
7 séminaristes en 1ère année de théologie.
3 séminaristes en 3ème année de théologie
2 séminaristes en probation (1ère année), ayant fini leur troisième
année de théologie.
Il n’y a pas eu d’ordinations pendant le cours de l’année, et il faudra patienter
trois à quatre ans avant de voir se renouveler le grand événement appelé par tous nos
vœux : l’ordination sacerdotale.
Quelques faits glanés dans le cours de l’année.
– Le 20 août 1920, le P. van Heeswijk nous quitte pour prendre la direction de la
Mission de Mibirizi ; à sa place Monseigneur nous donna le P. van Uden, qui après
son arrivée au Ruanda (décembre 1919) avait exercé son zèle à Lwamagana. C’est le
R. P. Déprimoz, supérieur du Petit Séminaire, qui voulut bien prêcher la retraite de
rentrée, qui dura six jours en complet silence et se termina le 4 septembre 1920.
Le samedi 30 octobre et les deux jours suivants, il y eut grand congé en
l’honneur des Bienheureux Martyrs de l’Uganda. Comme notre chapelle est trop
petite pour y célébrer des offices un peu solennels, la solennité eut lieu au Petit Séminaire ; le troisième jour nous assistâmes à la Messe pontificale ainsi qu’aux autres
offices célébrés dans l’église de la paroisse.
Le 21 novembre, fête de la Présentation de la Sainte Vierge, il y eut au salut renouvellement des promesses cléricales.
Le 30 novembre, le R. P. Oomen, visiteur, vint habiter quelques jours au Séminaire ; le 3 décembre il chanta la grand’messe.
Le 11 janvier, Monseigneur Hirth, notre vénéré Vicaire apostolique, et le R. P.
Classe (parti pour l’Europe le 20 août passé), sont solennellement décorés de
l’Ordre royal du Lion, par Monsieur le Résident. Le Grand Séminaire est heureux
d’assister à cette fête splendide, sans y prendre une part active du reste.
Signalons encore le Triduum solennel en l’honneur de St-Joseph que nous fêtâmes en nous unissant encore au Petit Séminaire ; puis le grand événement du 7
182

« Chacun à sa manière ».

323

juillet : visite de Monsieur le Commissaire Royal accompagné de Sa Majesté Yuhi
Musinga.
Peu à peu, grâce à l’heureux développement du Petit Séminaire, le Grand Séminaire lui aussi gagne en nombre et importance. Puisse l’esprit sacerdotal et apostolique y grandir et fleurir enmême temps.
Cet esprit ne saurait s’introduire que peu à
peu chez de jeunes Africains n’ayant que 7
ou 8 ans de vie chrétienne depuis leur
baptême. Il est touchant et consolant de
voir comment, chez nos Séminaristes, là où
la grâce rencontre une vraie bonne volonté,
piété et efforts sérieux, les caractères se
forment et mûrissent à l’ombre du sanctuaire, et de constater d’année en année les
progrès réalisés dans les vertus d’obéissanLE P. DONDERS (1912)
ce, d’humilité, d’abnégation, et dans l’amour pour Jésus et les âmes. Que ceux qui
liront ces lignes veuillent bien s’intéresser au développement des séminaires indigènes, et se souvenir dans leurs prières de cette œuvre aussi importante que délicate
et difficile.
P. DONDERS.
III. – PETIT SEMINAIRE ST-LEON
Le mois de juillet est attendu avec une impatience anxieuse par toute notre jeunesse. Il faut dire aussi que c’est le mois des examens de fin d’année et, ici comme
ailleurs, on aime beaucoup mieux la fin que le commencement de cette cérémonie.
Mais voilà : in cauda venenum... Suit la publication des notes. On pense alors tout
naturellement à la parabole du figuier stérile qui fut le thème de quelques lectures
spirituelles pendant l’année : aux examens les maîtres ont voulu cueillir les fruits qui
manquent sur certains arbres, et alors : Ut quid terrae183 occupât ? Pour ceux qui ont
bien réussi dans leurs examens, la joie est sans mélange, ils ne pensent plus qu’aux
vacances ; chez ceux, au contraire, qui ont conscience de n’avoir pas précisément
émerveillé les examinateurs, il y a quelque peu d’inquiétude, et pour cause ! Un
beau matin le Père Supérieur avertit discrètement l’un après l’autre ceux qui, tout à
l’heure, vont rentrer dans leur foyer pour y chercher des occupations plus en rapport
avec leurs aptitudes ; à vrai dire, ces exclus ne sont ordinairement pas enchantés de
la décision et les larmes coulent quelquefois, car malgré les inconvénients d’une vie
excessivement réglementée, ils aimaient bien la vie du Séminaire.
Ce n’est guère qu’après ces exécutions que commence vraiment pour tous, la joie
exubérante des vacances. Cette année encore nous avons passé celles-ci au Séminaire en attendant le jour, éloigné peut-être, où nous pourrons avoir une maison de
campagne assez spacieuse et bien située.
183

« Pourquoi occupa-t-il la terre ? »

324

L’expérience nous a prouvé que, pour nos Barundi et nos Banyarwanda, les vacances passées au Séminaire sont les plus salutaires au point de vue moral et physique, et, je crois pouvoir l’affirmer, celles qui deviennent peu à peu les plus goûtées
de nos enfants. Il faut évidemment s’ingénier à rendre intéressants ces jours de repos : on se rappelle les jeux de son enfance, on tâche de trouver ceux qui intéressent
le plus nos élèves, on fait quelques promenades, on va patauger dans la rivière, que
sais-je encore ? Le Père Econome tire même parti de la situation : des maisons à
reblanchir, voire même une petite construction en briques à édifier, n’est-ce pas un
amusement pour les enfants ? Et ils vous font cela avec une joie, un entrain, je ne
vous dis que cela !
Au 21 juillet nous sommes allés à Nyanza, résidence transitoire et capitale du
Ruanda, pour y fêter l’« Indépendance Belge ». Comme de coutume, bénédiction du
Très Saint Sacrement le matin avec Te Deum solennel au milieu d’un grand concours de peuple. Le roi Musinga lui-même y assiste en grande tenue ; les chants sont
exécutés par nos élèves avec beaucoup d’entrain. Après cela revue et défilé des
troupes ; dans l’après-midi, jeux et danses indigènes dans l’enceinte royale ; puis à
16 h., à la plaine des sports, match de football entre les élèves du Petit Séminaire et
les élèves de l’Ecole de Nyanza : cette fois encore, nos jeunes gens ont à cœur de
soutenir l’honneur de la maison, et ils y réussissent ; leur victoire est complète. Les
élèves de l’Ecole de Nyanza ont l’air plutôt découragés ; c’est, je crois, la cinquième
fois qu’ils sont battus par les nôtres, voudront- ils encore recommencer la lutte ? Ils
sont vaincus chaque fois, disent- ils, parce que les Séminaristes commencent toujours par « faire leur messe le matin et par réciter leurs prières ». Peut-être bien, mes
chers amis ; mais alors faites comme eux, au lieu de rester dans le paganisme !
Ce voyage à Nyanza fut la seule grande promenade que nous fîmes pendant toute
la durée des vacances.
Vers la fin du mois d’août les nouvelles recrues nous arrivent de toutes les directions tandis que cinq de nos élèves les plus avancés franchissent le seuil du Grand
Séminaire. Les nouveaux sont reçus avec un grand enthousiasme par les anciens ;
tous s’empressent pour faire à qui mieux mieux les honneurs de la maison à leurs
jeunes condisciples. D’ailleurs comment ne mériteraient-ils pas les sympathies de
tout le monde quand ils nous arrivent avec un signalement tel que celui-ci par
exemple : « Nos trois jeunes gens ont hâte d’arriver chez vous. Le jour de leur départ, ils ne semblaient plus toucher la terre, tant leur âme haletante les poussait vers
le Séminaire. Ce ne sont ni des phénix, ni des oies ; puissiez-vous en faire des
cygnes dont la blancheur rappelle la pureté sacerdotale de ces futurs ministres de
Dieu : des cygnes dont le chant rappelle leur voix apostolique qui fera retentir partout au Ruanda les merveilles du Seigneur ! »
Eh ! bien, cher lecteur, qu’en dites-vous ? Y aurait-il encore des confrères qui ne
convoiteraient pas une petite place au Séminaire pour travailler à la formation de ces
jeunes âmes ? Avis aux amateurs !
Le 1er septembre au soir, s’ouvrait la petite retraite de trois jours prêchée par le P.
Schumacher, et le 6 les cours recommençaient.
Une heureuse circonstance est venue rompre la monotonie de la vie régulière du
Séminaire. Le 6 janvier, nous recevions une bonne nouvelle : M. le Résident du

325

Ruanda nous annonçait par lettre que Monseigneur Hirth était nommé « Officier de
l’Ordre Royal du Lion » et le R. P. Classe « Chevalier du même Ordre ».
C’est le 11 janvier qu’a eu lieu la remise de la décoration à Sa Grandeur sur la
place de la Mission, pavoisée aux couleurs belges pour la circonstance. A 9 heures,
les clairons sonnent aux champs ; suit la revue de la troupe, après quoi Monsieur le
Résident donne lecture de la proclamation ; la médaille est épinglée sur la poitrine
de Monseigneur. Jamais distinction ne fut mieux méritée ; aussi nous sommes heureux et justement fiers de voir à l’honneur notre Vénéré Père dont les longues années
d’apostolat furent si pénibles parfois et si mouvementées, mais combien fécondes.
Deux discours, l’un en kiswahili, par l’abbé Joseph Bugondo, l’autre en kinyarwanda par le P. Lecoindre, expliquent à la foule massée sur la place la signification
de cette cérémonie officielle. Là-dessus, les élèves du Petit Séminaire exécutent les
chants nationaux « La Brabançonne ». «Vers l’Avenir ». Un des fils du roi Musinga
lit la lettre de son père à l’adresse de Monseigneur et offre à Sa Grandeur un cadeau
de la part du roi et un autre encore de la part de la reine-mère. Les clairons ferment
le ban et la troupe défile.
Suit une cérémonie religieuse à l’église où Monseigneur donne le salut du Très
Saint Sacrement. Des places ont été réservées aux fils de Musinga et aux Batutsi qui
ont eu la chance de pouvoir entrer, car les moins lestes ont dû se résigner à rester
dehors La foule est telle que l’on n’a même pas pu empêcher l’envahissement des
fenêtres qui servent de niches à ces vivantes statues noires. Les soldats sont au port
d’armes au milieu de l’église. Le Te Deum est enlevé avec un enthousiasme peu
ordinaire, d’ailleurs bien compréhensible : nos élèves ont leur manière de dire au
bon Dieu merci des honneurs rendus à notre Vénéré Père. Pendant la bénédiction les
clairons sonnent. En un mot, cérémonie splendide ! Il y manquait le R. P. Classe qui
eût bien mérité d’être à l’honneur ce jour-là à côté de Sa Grandeur. « Ce n’est
d’ailleurs que partie remise ! » disait Monsieur le Résident.
Le personnel tout à fait réduit du Petit Séminaire est resté tel quel durant toute
cette année, savoir : P. Déprimoz et P. Vanneste.
P. DEPRIMOZ
Issavi (Sacré-Cœur de Jésus)
Cette année trouve la Mission d’Issavi dans sa belle adolescence : elle vient de
dépasser sa vingtième année. Je ne parle pas de cet âge des beaux espoirs, des
grands projets, dans la vie d’un homme, non, après vingt ans une Mission doit voir
se réaliser en partie déjà les beaux espoirs, les grands projets, de ses fondateurs.
Aussi bien, suis-je heureux de dire que Issavi grandit et s’affermit. 5014 chrétiens
vivants – bien que d’inégale vigueur, cela s’entend – sont groupés autour de notre
église. Aux jours de dimanche et de grandes fêtes, ils y accourent en grand nombre,
et cette affluence de nos ouailles est, entre plusieurs autres, un moyen d’apostolat.
Les sacrements ont été cette année encore assidûment reçus : nous comptons 49 000
confessions et 151 000 communions.
Mention doit être faite des cinq cents et quelques enfants chrétiens de 6 à 12 ans
qui reçoivent les sacrements et sont assidus à venir au catéchisme 3 ou 4 jours par

326

semaine. Turbulente gent assurément qui ne manque point d’exercer la patience des
Sœurs Blanches, nos précieuses auxiliaires, mais sans cependant lasser leur dévouement.
La Mission d’Issavi voit commencer l’œuvre des Sœurs indigènes : le noviciat
établi ici même compte deux professes et dix-huit novices. Souhaitons de voir se
développer cette œuvre, pour le plus grand bien de la Mission, espérons-le. Mais, à
part ces quelques âmes se destinant à la voie des « conseils évangéliques », la fréquentation régulière des sacrements de Pénitence et d’Eucharistie dénote l’effort de
nos ouailles à conformer leur vie aux préceptes divins. Sur la plupart des collines,
une ou deux fois la semaine, hommes et jeunes gens se rencontrent en un lieu fixe de
réunion. Les chrétiens présents y écoutent les avis que les missionnaires ont chargé
l’un d’eux de communiquer aux autres ; on y tranche les petits différends, on
s’encourage mutuellement en se sentant unis. La réunion, courte d’ailleurs, et qui
jamais, que je sache, ne dégénère en libations copieuses, se termine par la récitation
du chapelet. Et elle donne de bons résultats pour l’union de nos néophytes.
Nos catéchumènes (800 sont à deux ans du Baptême) sont assidus et nous sont
une preuve que les chrétiens font rayonner autour d’eux la foi de leur Baptême. Des
égarés affichent d’autre part leur vie irrégulière, mais grâce à Dieu, leurs mauvais
exemples sont avantageusement neutralisés par la régularité des chrétiens fidèles à
leurs engagements.
Petites nouvelles. – Le 18 août 1920 le R. P. Classe, Vicaire Général du Kivu,
part pour l’Europe à l’appel de nos Supérieurs Majeurs. Le P. Zuure
l’accompagne en son voyage.
22 août. – Arrivée du P. Giai-Via venant de Mibirizi et nommé à Issavi.
30 octobre. – Première visite du R. P. Oomen, supérieur régional.
Au 1er novembre nous clôturons le Triduum solennel en l’honneur des Bienheureux Martyrs de l’Uganda.
13 novembre. – Arrivée, de Nyundo, du R. P. Zumbiehl, nommé aumônier du
Noviciat des Sœurs indigènes.
1er mars 1922. – Le R. P. Pouget était allé prendre à Kabgayé un mois de repos
auprès de Sa Grandeur Mgr Hirth. Aujourd’hui ce cher confrère nous revient ragaillardi par ces quelques semaines de trêve à ses travaux.
18 mars. – Visite de Musinga, dans l’auto que Bula-Matari (le gouvernement) lui
a procurée.
21 juin. – Visite à la Mission de M. Marzorati, Commissaire Royal. Et l’on prévoit que, à brève échéance, la peste bovine sera maîtresse de tout le Ruanda. Musinga et un bon nombre de ses chefs se montrent sceptiques devant les résultats des
travaux du service vétérinaire. L’inoculation, loin d’enrayer le mal, disent les Batutsi, ne ferait que le propager plus rapidement ; c’est que, à leur avis, jamais Européen
ne saurait prétendre, en question d’élevage des bêtes à cornes, à la compétence incontestable !! d’un « vrai Mututsi du Ruanda ». Ils le disent, comme ils le pensent.
Personnel du poste au 30 juin 1921. – P. Ecomard, supérieur : P. Zumbiehl, aumônier du Noviciat des Sœurs indigènes ; P. Pouget ; P. Giai-Via, économe.
P. ECOMARD

327

Nzaza (Reine des Saints)
Il y a dix ans Nzaza laissait beaucoup à désirer. Depuis plusieurs années elle revient vers la ferveur. Ce n’est pas encore la conversion totale. 160 chrétiens restent
toujours éloignés des sacrements ; quelques-uns se sont réconciliés avec Dieu. Par
contre d’autres qui s’étaient montrés jusqu’ici persévérants ont suivi l’exemple des
scandaleux. 145 ont manqué au devoir pascal. Le pays étant très riche en bananes,
l’ivrognerie est assez répandue. Au milieu de tous ces mauvais exemples, parfois
une punition divine tombe, produit des réflexions, et ramène des égarés à certaines
fêtes. Une femme chrétienne, séparée de son mari, est morte au loin sans sacrements... Un ancien petit séminariste, nommé Stéphano, était habitué à désobéir aux
Pères, à passer des mois entiers chez les chefs sans paraître à l’église. La peste bovine arriva ; la viande ne manqua pas. Il en mangea durant toute une semaine de
Quatre-Temps, se moquant des chrétiens plus observateurs des préceptes de l’Église.
On l’enterrait le jeudi suivant : il était mort sans avoir reçu les derniers sacrements.
Tel est le tableau noir de la Mission. Malgré tout, Nzaza donne un ministère laborieux aux missionnaires. Et nous sommes remplis d’une grande joie, laetitia magna184, devant le relèvement qui s’opère petit à petit. Chaque matin les assistances à
la messe sont nombreuses, elles le sont encore davantage tous les premiers vendredis
du mois. Les sacrements sont bien fréquentés ; pour 1180 chrétiens adultes recevant
les sacrements, nous avons les chiffres de 18 036 confessions, et 40 229 communions. Depuis une année les grandes filles ont accepté d’avoir leur jour de persévérance, le mercredi, où elles assistent à la messe, communient, ont une classe et une
instruction spéciales. Le Kissaka n’est pas le dernier pour fournir des postulantes au
noviciat des Sœurs noires.
La générosité ne manque pas à nos fidèles ; ils savent faire des aumônes pour la
Propagation de la Foi ! Durant cette année nous avons récolté la somme de 68
francs. Dans leur cœur, ils ont le respect et l’amour de leurs Pères ; en ces temps de
peste bovine où notre troupeau disparaît, ils ont fait une entente entre eux, et à tour
de rôle viennent déposer du lait sur notre table.
Deux cents enfants chrétiens viennent régulièrement, quatre fois par semaine, assister à la sainte messe, recevoir l’Eucharistie, écouter deux instructions, et apprendre à lire et à écrire. Nous avons un embryon d’école de catéchistes. Quinze fils
de chefs Batutsi fréquentent l’école de la Mission.
En cinq mois 250 postulants à la médaille ont été amenés aux catéchismes. On a
couru les collines ; à beaucoup on a redit la nécessité de croire en Dieu et de venir
s’instruire pour sauver leurs âmes ; aux parents on a fait connaître la défense de
perdre leurs enfants avec eux-mêmes en les empêchant d’assister aux catéchismes ;
aux enfants, aux adultes pusillanimes, on a donné des billets d’invitation : « Tu
m’apporteras mon billet à la Mission, tel jour, à telle heure ! »
C’était le jour du catéchisme des postulants. Tous arrivaient, et on les introduisait dans la salle du catéchisme. Le premier pas était fait. Beaucoup continuent avec
joie. Pourquoi pas ?
Cinq succursales sont en marche, avec 93 médaillés et 100 postulants.
184

« Grande joie ».

328

Voici donc la toile ensoleillée du Kissaka ; il faudrait y ajouter les traits édifiants
des chrétiens fervents, mais cela est de more185 dans toute Mission. Elle surpasse le
tableau noir, bien plus... elle l’efface.
Jucundare (sic), fïlia Sion, et exulta satis 186 ! Oui, chers confrères, qui avez travaillé à Nzaza, pour vous joie et merci ! Que toutes nos Missions passent par les
diverses phases du cœur nègre, qu’elles s’abaissent, se relèvent, retombent encore,
notre travail apostolique ne ressemble pas à ceux du siècle ; ses effets sont plus que
séculaires ; ses derniers coups vont jusqu’à l’entrée dans l’éternité !
Au matériel, les orangers et caféiers donnent chaque année un bon rendement.
Un hangar de cinquante mètres de long sur neuf de large pour briques ; un autre plus
petit pour les gros bois vient d’être construit. La briqueterie va bon train, et bon
nombre de briques sèches sont transportées journellement. Nous préparons les matériaux de la future grande église. L’actuelle est pleine aux grandes fêtes.
Du diaire glanons quelques faits.
Nuit du 6 mars. – Sauvage carrousel dans notre cour. Les hyènes y pénètrent, enlèvent le chien de garde et son petit. La nuit suivante, elles reviennent ; l’une mange
la carcasse d’un mouton empoisonné à la strychnine, et crève sur place.
7 mars. – Monsieur Fiolle, administrateur de Lukira, vient examiner les mines de
mica découvertes récemment. On avait espéré notre concours. Nous faisons comprendre que nous n’avons pas de temps pour cela ; et alors même que nous en aurions infiniment, telle n’était pas notre vocation.
4 avril. – Les premiers cas de peste bovine sont signalés aux environs. Nous
avions confiance dans le succès du vaccin : vingt de nos bêtes sont crevées.
9 juin. – Justina, la femme d’Isaïe Chuma, Kabirizi, se pend. Depuis la mort de
ses deux enfants, elle était devenue folle. La miséricorde divine, comme les tribunaux humains, sait tenir compte des circonstances atténuantes. Mais, pour
l’exemple, nous n’avons pas enterré la suicidée au cimetière.
Terminons en redisant : Servi inutiles sumus187 ! Honneur au Sacré-Cœur pour
tout le bien opéré cette année à Nzaza. Huit familles se sont consacrées au SacréCœur et l’ont intronisé dans leurs cases. Cela a dû faire descendre de nombreuses
grâces dans tout le Kissaka.
Personnel au 30 juin 1921 : P. van Baer, supérieur; P. Vitoux„ économe ; F. Rodriguez.
P. VlTOUX
Kigali (Ste-Famille)
Jusqu’au 17 janvier 1921 la Mission de Kigali était occupée par les PP. Moyse et
Durand. En janvier dernier, force fut de la supprimer, par suite du manque de personnel. Un bon nombre de confrères sont, allés refaire leurs forces en Europe, et le
185

« De suite ».
« Réjouis-toi, fille de Sion, et exulte la suffisance (c.-à-d. de manière à n’avoir plus besoin de rien
d’autre ».
187
« Nous ne sommes que des serviteurs inutiles ».
186

329

renfort ayant été insuffisant, il a fallu songer à supprimer une station : on songea
naturellement à la dernière fondée.
Quel dommage ! Cette Mission donnait déjà de belles espérances ! Les conversions s’annonçaient nombreuses ! Plusieurs succursales avaient été fondées ! Nous
avions ici une école de fils de chefs qui promettait d’aller très bien. Nous abandonnons aussi une coquette maison d’habitation ! Espérons que cet abandon ne sera pas
définitif et que bientôt des missionnaires pourront venir se réinstaller ici.
En attendant, la Mission est devenue une succursale de Lwamagana. Chaque
mois un missionnaire vient y passer quelques jours. Jusqu’à maintenant c’est le
dévoué P. Durand qui a bien voulu assurer ce service !
Dominus mittat operarios in messem suam 188.
P. LECOINDRE
Rwamagana (Notre-Dame des Victoires)
Dans le rapport précédent on a suffisamment insisté sur les circonstances qui
amenèrent et favorisèrent la fondation de cette jeune Mission. Inutile d’y revenir.
Spirituel. – Nous n’avons pas encore à relater de baptême solennel ; nous ne
sommes ici que depuis deux ans et cinq mois ; nous avons cependant pu faire
quelques baptêmes in extremis et surtout nous avons préparé le terrain pour les futures récoltes. A Noël 1920 nous avons donné la médaille des catéchumènes à un
premier groupe et depuis lors chaque trimestre amène son petit contingent. Les médaillés sont en tout 96. La première série suit les catéchismes préparatoires au baptême, ils seront régénérés à Noël de la présente année.
Les postulants se présentent tout doucement, de leur propre mouvement, à la
suite d’une bonne parole ou d’un petit service rendu. Souvent, c’est l’intérêt qui les
amène aux catéchismes, histoire de gagner quelques francs par le travail qu’ils
pourront trouver chez nous, entre temps la grâce produit son effet. Parfois ce
sont des coups tout à fait inattendus. Tel ce père de famille qui vint me trouver tout
éploré. « J’ai deux grandes filles, me dit-il, elles sont malades à mourir ; viens les
voir et, si tu les sauves, elles sont à toi ; si tu refuses, demain elles seront la proie des
hyènes dans le marais. J’ai encore trois garçons : je te les donne tous, mais sauve
mes filles ». Ce bon vieux jusqu’à ce jour nous avait caché ses enfants. Je le suivis
avec ma boîte à pharmacie ; ce n’était pas loin : dix minutes de marche. Je trouvai
les deux malades aux prises avec la malaria : 40° et 41° de fièvre ; une bonne purge,
quelques grammes de quinine, elles furent sauvées et gagnées au bon Dieu. Huit
jours après, le bon vieux tout radieux vint les présenter lui-même et maintenant les
voilà ferventes catéchumènes ainsi que leur frère aîné.
Chaque Mission a ses petits moyens pour attirer les postulants ; ici le soin des
malades est un des principaux ; grâce au bon Docteur Latinne, qui a résidé cinq ans
à Kigali, nous n’avons jamais manqué de médicaments. Il avait vu sur place notre
clientèle, car il y a deux ans il vint prendre chez nous 12 jours de repos, aussi ne
refusait-il jamais une demande. « je n’aime pas, me disait-il, donner des remèdes
188

« Que le Seigneur envoie des ouvriers dans la moisson ».

330

pour garnir les étagères d’une pharmacie, mais je sais, j’ai vu l’usage que vous en
faites à Rwamagana, demandez toujours ; et puis, ajoutait-il, je serai heureux en
rentrant de pouvoir dire à ma mère que j’ai fait un peu de bien au Ruanda, que j’ai
même coopéré à la fondation d’une Mission ».
Nos écoles de garçons et de filles sont bien fréquentées et nous espérons que les
résultats seront encore plus sûrs dans deux mois, quand le bâtiment en pierres et
briques que nous construisons sera terminé. Jusqu’ici nous n’avions que deux paillotes, où les garçons piaillaient d’un côté, les filles de l’autre, mettant à une rude
épreuve la patience des moniteurs.
L’école des filles est tenue par une ancienne postulante religieuse, leur meilleure,
m’écrivait la Sœur directrice, mais un peu trop indépendante de caractère pour se
plier à la règle du Noviciat. Elle prétend avoir renoncé pour toujours au mariage ;
sérieuse, aimée et respectée de tous, elle rend bien service, et remplace les Sœurs
que nous ne pouvons pas avoir. Elle a en même temps la surveillance d’un petit
orphelinat, composé d’esclaves rachetées et même d’affamées ramassées sur la
route, une dizaine en tout. Toute la gent féminine va chez elle en toute confiance : il
y a toujours à manger, à loger, et de bons conseils à recevoir.
Depuis septembre nous avons une école-chapelle à trois heures de chez nous et
nous avons choisi des emplacements pour sept autres, mais les catéchistes manquent
pour les occuper.
Matériel. – Au début, toutes nos constructions furent faites rapidement en pisé,
mais il est temps de songer à les remplacer. A la fin du mois d’août nous aurons
terminé deux maisons de 25 mètres sur 5 chacune, en pierres et briques. L’une servira de menuiserie, long hangar avec une chambre à chaque bout ; l’autre divisée en
cinq salles servira pour écoles et catéchismes. En même temps nous préparons les
matériaux pour bâtir l’été prochain notre maison d’habitation. Pierres, briques
cuites, tuiles, tout sera prêt, espérons-nous, et il ne nous manquera plus qu’un Frère
du métier pour utiliser en artiste tous ces matériaux de bonne qualité.
Personnel. – Viendra-t-il ce Frère ? Depuis la fondation nous n’avons été que
deux et encore le second n’a guère été stable. D’abord le P. Desbrosses ; onze mois
après, le P. van Uden, remplacé lui- même par le P. van Heeswijck au mois d’août
dernier, et enfin le P. Durand depuis janvier. Ne nous plaignons pas, c’est la crise du
personnel.
Faits divers. – Le grand événement de l’année a été la peste bovine. Depuis
longtemps on l’annonçait en territoire anglais du côté de Mbarara. Les vétérinaires
belges ont bien essayé de lui fermer l’entrée du Rouanda, mais peine perdue, elle a
fini par passer à travers les cordons sanitaires et de colline à colline elle a ravagé
toute notre province du Buganza, pendant les mois d’avril, mai et juin. Maintenant,
c’est fini, on parle d’elle à 100 kilomètres d’ici. Dans notre province on a vacciné
35 000 têtes de gros bétail, mais beaucoup étaient trop contaminées et le vaccin n’a
eu qu’un résultat relatif. Les pertes sont énormes, on parle de 50 %. Beaucoup ont
caché leur bétail et leurs pertes ont été encore plus grandes.
A quelque chose malheur est bon. Pendant deux mois un marché de vaches s’est
formé à côté de la Mission. Pour quelques brasses d’étoffes on avait des bêtes de
choix. Beaucoup achetaient pour tuer de suite, sachant bien qu’elles étaient condam-

331

nées d’avance. Quant à nous, nous avons acheté environ 35 génisses de trois ans
pour l’élevage, au grand étonnement du public qui ne comprenait pas, à son sens,
que nous puissions donner tant d’étoffes pour rien.
Nous comptions sur l’amabilité du chef vétérinaire pour nous aider à les sauver
et nous avons réussi. Déjà, à ce moment-là, nous avions confiance dans la vaccination, car sur 35 vaches, à nous ou à nos auxiliaires, vaccinées d’après toutes les
règles de l’art, avec inoculation de virus pesteux et, à côté, injection de sérum antipesteux, nous n’avions perdu qu’une bête. Sur le conseil de M. le chef vétérinaire,
qui voyait notre troupeau de génisses avec les indices de peste, nous n’avons pas
inoculé de virus, nous n’avons fait que donner des injections de sérum anti-pesteux.
Les deux systèmes sont bons, quoique le second soit préférable, mais il demande
qu’on ait du sérum frais à sa disposition tous les quatre ou cinq jours et qu’on fasse
amener les bêtes dès que la maladie se déclare. En donnant deux ou trois injections à
quelques jours d’intervalle, de 40 à 60 centimètres cubes chacune, on les sauve sûrement, nous en avons fait l’expérience. Sur une cinquantaine de génisses, à nous ou
à nos auxiliaires, que nous avons soignées dans ces conditions, nous en avons perdu
seulement six. Un de nos catéchistes qui a sept vaches les mit à notre disposition en
toute confiance, elles sont toutes sauvées ; un de ses voisins, païen récalcitrant, en
avait cinq, il n’en a plus une seule et combien sont dans le cas de ce dernier ?...
Un autre événement qui a fait causer dans la région, c’est l’apparition d’une Mission d’adventistes du septième jour, à cinq heures de chez nous, vers le nord, et sa
disparition six mois après. Est-ce insuccès auprès de la population, qui n’a guère
envie de cesser de fumer et de boire du pombé ? Est-ce manque de matériaux, de
bois de construction surtout ? Est-ce manque d’eau potable, ils n’avaient que celle
du lac Mohazi ? Nous l’ignorons. Ils sont partis pour aller s’installer à côté du pic
Karisimbi, près la forêt de bambous, une vraie Suisse, disent-ils !!! Ils sont Suisses
eux-mêmes. Nous sommes enchantés autant qu’eux du choix qu’ils ont fait.
Relations. – Elles sont excellentes tant avec les agents de l’État belge qu’avec les
chefs indigènes. Ces derniers envoient leurs enfants à l’école qui leur est destinée,
école neutre pour le moment, mais qui ne manquera pas à la longue de produire des
fruits de salut. D’autre part ils laissent pleine liberté à leurs sujets pour s’instruire et
fréquenter la Mission.
Daigne le Père de Famille envoyer des ouvriers récolter ces belles moissons qui
mûrissent de tous côtés !
P. LEON DELMAS
Rulindo (Notre-Dame de la Merci)
Mission en général. – Le fait de l’occupation du Ruanda par la Belgique a fait
connaître davantage ce pays très peuplé qui avec l’Ouroundi constitue le Vicariat du
Kivou. La superficie du Ruanda n’est pas considérable ; cependant c’est un fait
reconnu par tous les missionnaires, que les peuples du Sud et du Nord ne se ressemblent pas. La Mission de Rulindo est dans le Ruanda Nord. Dans un rayon de quatre
heures nous avons établi neuf succursales (la dixième est en projet) et deux demisuccursales, qui toutes ont une forte population. Rien d’étonnant que, mis en face de

332

tant d’âmes, les missionnaires de Rulindo aient de grands projets d’évangélisation.
Ces projets ne peuvent être bien compris que si nous plaçons la Mission dans son
milieu réel.
Notons tout d’abord que les populations du Nord sont en général plus laborieuses
que celles du Sud. Le climat plus froid favorise certainement la moralité de nos
montagnards. Dans le Sud, là où les Batutsi (race conquérante) ont depuis plus longtemps assis leur domination, les familles sont dispersées ; chez nous au contraire,
c’est la tribu, le clan. Toujours unies pour la défense de leurs intérêts, les différentes
familles de la même tribu ont leur habitation sur la même colline, dans le même
village, sur les terres propriété des ancêtres Dans le Sud, dès qu’il sait un peu se
débrouiller, le jeune garçon, le jeune homme se met au service d’un chef, lui fait la
cour, pour en obtenir une vache. Le père du garçon, du jeune homme, ne demande
pas mieux, mais ces sorties fréquentes du toit familial diminuent d’autant les liens de
l’autorité paternelle. Chez nous, au contraire, le garçon, le jeune homme, reste à la
maison et met la main aux cultures des champs paternels. Quand il voudra s’établir,
fonder un foyer, c’est de son père qu’il recevra la part des champs dont il tirera sa
subsistance, c’est de son père qu’il recevra une part de la dot de sa fiancée. Nous
pouvons conclure qu’ici l’autorité paternelle s’exerce dans toute sa plénitude ; le
jeune homme, même dans les premières années de son mariage, ne fera rien sans
l’autorisation de son père. Il faut noter aussi que les peuples du Nord sont en général
moins intelligents que ceux du Sud. Mais ils l’emportent sur ces derniers en qualités
morales ; ils sont plus droits, plus simples, et, par le fait de leurs travaux et du climat, plus énergiques
L’an dernier le rapport parlait de 45 ménages environ, se faisant instruire. Ces
mariés ont été amenés à la Mission par des voisins bons chrétiens ; ils ont persévéré.
Nous concluons qu’en général les gens mariés ne seront pas amenés à la Mission par
le missionnaire. S’il y avait un intérêt matériel, palpable, ce sont eux qui viendraient
les premiers ; mais les gens qui nous entourent savent que la force est aux mains du
gouvernement, et que de chez nous ils ne retireront aucun intérêt immédiat. Ce qui
les frappe, ce sont les fréquentes visites que les chrétiens ou catéchumènes font à la
Mission ; ce qui les frappe, c’est le côté dérangement, le côté pénible de la religion ;
ce ne sera que par les conversations en tête à tête avec leurs voisins chrétiens qu’à la
longue ils sauront les vrais motifs qui déterminent la conduite de ces derniers. Et
puis les gens mariés ont tant de soucis : ceux du ménage, ceux des travaux pour les
chefs, pour le gouvernement, qu’ils ne se décideront à venir régulièrement aux instructions que quand ils commenceront à comprendre que le salut est là et n’est que
là.
Tout cela nous a déterminés (sans négliger les païens mariés, surtout les voisins
de famille chrétienne) à porter nos efforts sur les grands jeunes gens. Ils sont plus
intelligents, ont moins de soucis, sont contents de sortir un peu des environs du toit
paternel. Évidemment nous ne les aurons pas sans gagner la confiance des parents,
ce qui demande beaucoup de sorties ; mais comment les païens des environs de la
Mission nous connaîtraient-ils sans relations fréquentes avec eux ?
Ces grands jeunes gens se marient pendant la durée du catéchuménat, ou un an
ou deux après le baptême. Nous pouvons donc les recruter un peu dans tous les villages, les instruire, les éduquer, les former à la vie chrétienne, les aider moralement
333

à fonder un foyer vraiment chrétien. C’est donc par ces foyers chrétiens, répandus
dans tous les villages, et par la jeunesse instruite de nos écoles, que, dans quelques
années, nous espérons avec la grâce de Dieu, atteindre les jeunes païens mariés non
encore adonnés au vice de la polygamie.
Pour ces sorties, pour l’éducation sérieuse des catéchumènes et des néophytes, il
faudrait être plus nombreux que nous ne sommes. Mais, en dehors de cette éducation
presque individuelle de nos jeunes chrétiens, quelle espérance de voir chez nos
Noirs, des chrétientés solides. Rogare ut mittat operarios189!
Cette année, notre jeune chrétienté a suivi une marche normale. Selon leur
louable habitude, ils ont en général fait beaucoup de cultures, mais ils n’ont pas
oublié le soin de leur âme. Neuf mille et quelques confessions, trente-huit mille
communions prouvent qu’ils cherchent la force de leur vie chrétienne dans sa
source. En général ils ont bon esprit, ont confiance dans le missionnaire, et la docilité de la plupart est notre grande consolation. Ils font des sacrifices pour leur foi ;
surtout ils ont admis ce principe que, sans ces sacrifices ils n’auront de chrétien que
le nom, et n’assureront pas leur salut. Les païens voient bien qu’un bon nombre ont
abandonné les coutumes des ancêtres, mais au lieu d’attribuer cet abandon à leur foi
nouvelle, ils leur disent : « Les Pères t’ont enlevé ton cœur, ils t’ont donné un remède, pour que les Bazimu (esprits des morts) ne puissent rien sur toi ». En fait, on
ne leur dit pas que les « esprits des morts » n’existent pas, mais en s’appuyant sur la
parole de Dieu, qu’ils ne sont pas sur la terre, donc qu’ils n’ont pas à les craindre.
Nous constatons que dès le jour où ils sont convaincus de la non existence icibas des « esprits des morts », mais que ceux-ci sont tous sans exception soit au Ciel,
soit en Enfer, soit en Purgatoire, dès qu’ils peuvent dire : je n’ai absolument rien à
craindre de ce côté, ils se rient des coutumes traditionnelles qu’ils jugent vaines et
puériles. Nous ne connaissons pas beaucoup de cas de profanation du jour du Seigneur, mais nous avons beaucoup à faire pour donner à nos chrétiens le sens de la
vérité, de la charité et de la pudeur chrétienne. Nous parlerons l’an prochain des «
réunions » que nous avons prié nos chrétiens d’un même village (hommes et jeunes
gens) de tenir une fois par semaine, sous la présidence d’un des meilleurs chrétiens
du village. Ces réunions ont pour but de parler des vérités religieuses pour s’y fortifier, de s’entr’aider dans les difficultés spirituelles et matérielles, d’être un foyer
d’apostolat auprès des païens du village. Les présidents de chaque « réunion » se
rendent ensemble deux fois par mois chez le Père Supérieur, lui rendent compte de
ce qui se passe au village, et reçoivent ses avis.
Des coutumes invétérées exposent la jeunesse à l’immoralité et rendent difficile
la fondation de foyers chrétiens. Nous avons réagi de notre mieux dans nos instructions, en nous faisant aider auprès des jeunes filles, qui sont davantage en cause, par
les plus sérieuses de nos matrones. Comme la superstition se mêle à ces pratiques, il
faudra du temps pour les extirper.
Nos catéchumènes nous donnent assez de consolations. Mais pour une faute
grave publique nous n’hésitons pas à retarder l’époque du baptême de trois et même
six mois.
189

Demandez-lui d’envoyer des travailleurs.

334

Les travaux matériels ne nous ont pas permis de sortir comme les années précédentes, et, quoique nous ayons des postulants, il y a baisse sur les années précédentes. Nous espérons dans les réunions de chrétiens pour y gagner leurs voisins. Il
y a toujours les écoles, mais encore les travaux ont été une cause de baisse. S’ils
n’ont pas fait de progrès ils n’ont pas trop reculé. Huit de nos enfants sont au Petit
Séminaire ; une jeune fille demande à entrer au postulat des Sœurs de Rwaza.
Nos succursales sont installées. Les catéchistes commencent à y travailler, mais
c’est encore à l’état de germe. Nous dirons l’an prochain si les germes ont poussé. Il
y en a quatre ou cinq où les catéchistes me réclament des livres pour les plus avancés qui savent déjà lire les syllabes de deux et trois lettres.
Matériel. – En juillet dernier nous avons construit un grand hangar en briques
sèches pour les catéchumènes, 3 hangars pour les matériaux de nos constructions. Le
F. Alfred a bâti deux salles en briques cuites à l’extérieur : une sert d’école, l’autre
de menuiserie. En ce moment le P. Desbrosses et le F. Alfred construisent un bâtiment destiné à servir de salles de classe, de catéchismes, de chambre parloir pour les
Pères. On place même les différentes portes. Ce bâtiment nous servira d’église jusqu’à construction de l’église définitive que l’on pourra commencer en quatre ou cinq
ans. La bâtisse est en bonne voie : s’il plaît à Dieu nous espérons y entrer pour les
fêtes de Pâques 1922. Quand nous entrerons dans notre église définitive, nous
n’aurons qu’à mettre des séparations dans ce bâtiment et nous aurons cinq belles
salles et deux chambres parloirs.
Nous ne voulons pas terminer ce rapport sans remercier Notre-Seigneur et Notre
Bonne Mère des bénédictions répandues sur nos œuvres. Qu’ils nous aident à ramener quelques brebis égarées. Il y a quatre ou cinq ans quelques chrétiens (six actuellement) ont rompu la loi sacrée du mariage. Il y a quatre mois un autre était sur le
point de les imiter ; actuellement tout est rentré dans l’ordre. Nous avons aussi un
mauvais chrétien, mais qui a une maladie repoussante, qui fait dire à tous, chrétiens
et même païens : Dieu l’a puni. Puisse l’épreuve le ramener !
Personnel au 30 juin 1921 : P. Martin François, supérieur ; P. Desbrosses, économe et constructeur ; F. Alfred., architecte.
Rwaza (L’Assomption)
A noter d’abord des changements dans le personnel. En janvier, le R. P. Schumacher, supérieur, quittait Rwaza pour Kabagayé, et en février, la Révérende Mère
Ignace, supérieure depuis dix ans était remplacée par Mère Cassien, venue d’Issavi.
Un nouveau manche de pioche donne des ampoules, dit le proverbe ; les chrétiens
ont dû d’abord s’habituer à leurs pasteurs, et ceux-ci connaître leurs ouailles.
La plus terrible épreuve de l’année nous est venue de la peste bovine. Dans le but
d’arrêter la marche de la maladie, les vétérinaires établirent un cordon sanitaire le
long de la Nyavarongo et la Mukungwa. Les deux rivières sur toute leur longueur
furent gardées par des soldats, et défense de passer. Or Rwaza est à dix minutes au
sud de la Mukungwa, qui coule de l’est à l’ouest. Brusquement donc, en février,
quand l’ordre arriva, la Mission se trouva scindée en deux. Immédiatement, on songea à construire une paillote de 50 mètres sur 8 de l’autre côté de la rivière, mais

335

celle-ci ne put être terminée qu’à Pâques. Elle nous servit ensuite d’église, d’école,
et de salle de catéchisme. On improvisa catéchistes quelques chrétiens de bonne
volonté ; les cours d’instruction furent donnés et suivis normalement, mais, malgré
tout, la science n’y a pas gagné, l’œil du Père n’était pas là. Trois fois sur semaine et
le dimanche, un Père n’était pas là. Trois fois sur semaine et le dimanche, un Père
allait y dire la Sainte Messe, et entendre les confessions. Le local étant unique, il
était en ces jours exclusivement réservé aux chrétiens. Et nos ouailles se conservèrent ; nous fîmes pour eux notre possible, et le bon Dieu fit le reste. Mais ce fut une
grande joie de famille, quand après quatre mois de séparation le cordon fut enfin
rompu, et que la famille se retrouva au complet. La procession du Saint- Sacrement
avait eu lieu le dimanche précédent. Ne pouvoir assister que des yeux à cette cérémonie qui attire catéchumènes et païens de la contrée fut un sacrifice bien sensible à
leur piété, et ce fut le dernier.
L’assistance de nos chrétiens à la messe sur semaine est très satisfaisante. On se
fait un devoir d’y venir au moins une fois, et d’assister à l’instruction qui suit. Les
grandes filles sont très fidèles à venir deux jours, mardi et vendredi ; et au sortir de
l’église elles se rendent chez les Sœurs. Les femmes également ont leur jour déterminé, et trois fois par semaine il y a instruction chez les Sœurs.
En général, la science est bonne ; mais la bonne volonté est encore meilleure. La
franchise surtout est une vertu plus connue ici qu’ailleurs. Contents, ils le disent ;
mécontents, ils le disent encore. Un fundi [maçon] gâche son travail, et voit son
salaire diminué de quelques centimes : c’est juste, pas de réclamation. Mais c’est le
Père qui a mal mesuré, mal commandé ; alors c’est le Père qui est en faute, le Père a
l’amende ; une cruche de bière à la compagnie... et vive l’égalité.
A Rwaza, j’avais ouï dire qu’il existe une caissette des pauvres, approvisionnée
par les chrétiens. La caissette n’est jamais vide, mais elle ne s’alimente pas très
sérieusement. Le supérieur est-il encore trop nouveau, et n’a-t-il pas encore gagné
leur confiance ? c’est possible. L’œuvre cependant était belle, et méritait de vivre.
Elle semble vivoter.
Catéchumènes. – La pression n’existe nulle part pour le recrutement ; les chrétiens même en pourraient faire davantage auprès des leurs. Néanmoins le résultat est
bon. Dans nos succursales, nos catéchistes se font connaître et aimer. Des visites des
Pères plus nombreuses pour encourager et fortifier les bonnes volontés, surveiller les
cours d’instruction et l’école, seraient une chose plus que désirable. Quand le poste
sera renforcé en personnel, on fera mieux. Du moins, on a occupé le pays et pris
possession des beaux centres voisins, et c’est quelque chose en ce temps d’invasion
protestante. Actuellement des ouvriers sont occupés à mouler briques et tuiles en
quatre succursales différentes ; on arrivera à supprimer ces hangars en paille qui
nécessitent de continuelles réparations.
Ecole. – En principe, nos écoles comptent tous les jeunes gens à partir de 12 ans.
Ils sont répartis en trois groupes selon leur science. L’école est une corvée, à laquelle il faut se soumettre pour obéir aux Pères, mais l’amour de la science n’est pas
une passion bien connue: peut-être que l’arrivée prochaine des nouveaux livres de
prières montrera bientôt, mieux que nos discours, l’avantage de la lecture. L’école
des plus avancés, celle de nos lettrés, est la pépinière de nos futurs catéchistes. Au-

336

tant que possible, nous nous ingénions à trouver du travail à nos écrivains, afin de
les conserver auprès de nous.
Refuge. – La maison, du refugium miserarum190 a été bâtie cette année.-Elle a 30
mètres sur 5. Jeunes veuves chrétiennes, orphelines, païennes unies à des chrétiens
sans dispense, et devenues catéchumènes, voilà le personnel auquel est destiné notre
refuge. Une ancienne postulante-religieuse en a la surveillance sous la haute direction des Sœurs. La maison a été comble dès les premiers jours ; on y compte 35
personnes.
Cette année encore le poste s’est embelli d’un beau mur de clôture, s’est enrichi
de divers hangars pour ouvriers, et surtout d’une menuiserie où 30 ouvriers sous la
direction de deux indigènes font seuls portes, fenêtres, tables, chaises. Le travail ne
leur manque jamais. Les stations voisines, les Européens colons, tout le monde connaît Rwaza qui livre rapidement des meubles simples mais solides.
P. MOYSE
Nyundo (Sainte-Marie)
Personnel. – Nous avons commencé cet exercice à quatre, nous le finissons à
trois. Les fonctions de visiteur nous ravissaient le 24 août notre supérieur, le P.
Omen. Il y eut déchirement,... c’est naturel, nous étions collés depuis quatre ans.
Nous avions fait ensemble toute la famine, nous avions été hantés des mêmes cauchemars, avions vécu les mêmes heures d’angoisse, partagé les mêmes insuccès
répétés, et goûté les mêmes miettes de quelques rares consolations. Le 8 novembre
le P. Zumbiehl partait pour Issavi. Il était nommé aumônier du noviciat des Sœurs
indigènes. Dès le 5 le P. Lody était venu de Rwasa pour le remplacer.
Visites. – Je note les plus augustes et les plus intéressantes :
Deux directeurs de la compagnie Liebig, plusieurs fois millionnaires, qui parlent
d’acheter à Musinga, pour commencer, 5000 têtes de bétail et cherchent à acquérir
quelques centaines d’hectares de terrain.
Monseigneur Huys, se rendant à Tongres Ste-Marie, passe avec nous deux jours
que son aimable simplicité et ses doctes causeries nous font trouver trop courts.
Trois grands séminaristes de Kabgayé qui viennent passer quelques jours de vacances chez nous... en faisant le bien.
Le P. Donders, venu pour diriger et encourager ses prêtres indigènes de Murunda, pousse la fraternité jusqu’à faire les huit heures de marche qui séparent ce poste
du nôtre pour venir nous saluer.
Le P. Giai-Via qui va de Mibirisi à Issavi.
Monsieur Van Sanghen et sa femme, qui vont installer à Kissényi un laboratoire
« vétérinaire » avec quatre aides, dont un commandant. Il sera leur directeur. Ce
Monsieur est catholique et nous fait la meilleure impression.
Monsieur Arens, consul de Belgique en Égypte, un des principaux agents d’une
société de commerce ; avant d’aller assister en Belgique à la première communion
de sa fille, il fait un tour de Rwanda et d’Urundi, afin d’y établir des comptoirs. Il
190

« Le refuge des pauvres (femmes) ».

337

nous soulage, pour la maison qu’il a déjà fondée à Usumbura, de quelques milliers
de cigares.
Monsieur Van den Einde, notre Résident, avec Monsieur Coysen, docteur èssciences, qui fuit le monde et la civilisation, et veut s’établir dans ces pays pour y
faire de la minéralogie et de la botanique.
Il est avec sa femme et son enfant. Il se promène seul, et toujours avec un gros
marteau qui intrigue les nègres et fait parler... de lui.
Un rhumatisme aigu et mal venu qui lui enfle les pieds empêche le F. Pancrace
de prendre sa journée de congé du lundi de la Pentecôte.
Le Commissaire Royal, Monsieur Marzorati, qui rentre en Europe, nous assure
avoir été enchanté de sa visite ; nous aussi. Il veut bien nous dire qu’il gardera de
notre Mission le meilleur souvenir.
Quand on ne les voit qu’en passant, nos ruines sont jolies, mais pour qui y vit !...
Matériel. – Pour qui y vit !... De quoi nous plaignons-nous donc ?... mal situés ?
vilain pays ?... mal logés ?... mauvaise cuisine ?... brouilles dans la communauté ?...
maigre budget ?... tracasseries des chefs ?... Non, certes, non.
Le chef se dit notre ami et fait son possible pour nous faire plaisir. Nos santés
sont bonnes. Nos cuisiniers font la cuisine depuis dix-huit ans, preuve qu’on en est
content. Les légumes, grâce aux Sœurs, sont variés et de toute saison Nous ne
sommes pas pauvres. L’Economat Général ne nous a pas donné un sou, et cependant, malgré qu’il ait été nécessaire de recouvrir la maison d’habitation des Sœurs,
les hangars et dépendances, malgré l’aménagement pour les chrétiens de l’ancienne
église, malgré la construction de trois grands hangars, d’un four, d’une menuiserie et
de la grande église, nos recettes grâce aux cigares, au blé, aux oranges et au café,
dépassent nos dépenses.
Puisque nous devions refaire notre grande église, recouvrir notre maison
d’habitation, faire une nouvelle cuisine, reconstruire notre école, les hangars de
catéchisme et une menuiserie, d’aucuns auraient voulu que tout cela se fît en bas
dans la plaine, à côté des Sœurs ; c’eût été plus pratique pour les jambes, pour l’eau,
pour la facilité des constructions et des relations et probablement plus économique,
mais en haut, on peut aussi faire du joli et la vue sur le pays est si belle et l’air si
vif !
La colline, en effet, s’avance en promontoire sur une plaine qui mesure tant dans
sa longueur que dans sa largeur, une trentaine de kilomètres.
A gauche, quand de la Mission on regarde la plaine, on aperçoit par un large
échappé entre deux collines le lac Kivu.
En face, tout au fond, trois grands volcans qui d’un jet lancent leurs cimes souvent blanches de neige à trois ou quatre mille^ mètres vers les nuages.
A droite, la forêt perchée sur les dernières assises nord des montagnes qui partagent les eaux allant au Nil et à la Méditerranée d’avec celles qui vont au Congo et à
l’Atlantique.
La plaine, loin d’être morne, fait l’effet d’une mer agitée dont les vagues immenses, rangées et successives, furent tout d’un coup figées par une main puissante
et que planta et orna une Providence artiste et attentive. Une rivière serpente dans la

338

plaine, baigne les pieds de notre colline, et s’en va en sautant de banc de lave en
banc de lave, verser ses eaux dans le Kivu.
Le pays est d’une fertilité surprenante, nous avons la terre de lave, et c’est tout
dire : sorgho, éleusine, haricots, patates, petits pois, pommes de terres, tous les légumes d’Europe y poussent à merveille et presque sans culture. C’est de tout le
Rwanda le pays où l’on pioche le plus mal et où l’on récolte le plus. Il y a des maladies, l’on y meurt aussi, mais moins qu’ailleurs. Sur les 230 enfants de néophytes
baptisés depuis juillet 1919 jusqu’à juillet 1921, 17 seulement sont morts.
Le pays est riche en gros et petit bétail. Ce bétail, il est vrai, va diminuer, sinon
disparaître. La maladie du sommeil est depuis deux ans dans la région et la peste
bovine est à nos portes. De ces deux maladies la plus terrible est la première. La
peste fauche, fait des hécatombes, mais saute et passe ; tout ce qu’elle laisse derrière
elle est sauvée. La maladie du sommeil, elle, ne passe pas. Elle va lentement, sûrement, s’installe à demeure ; tout ce qu’elle ne tuera pas cette année, elle le tuera l’an
prochain ou les années suivantes. Notre troupeau de 70 bêtes a été complètement
exterminé et un des premiers. Monsieur le Directeur du laboratoire a bien essayé
les injections d’émétique mais inutilement. Pour la peste, il s’est exilé au milieu du
lac à l’île de Vaü avec des vaches dont le sang mis en bouteilles est envoyé dans le
pays. Quatre vétérinaires l’injectent aux bêtes valides. Il paraît que 70 à 75 pour cent
guérissent après avoir fait une maladie bénigne. Les résultats n’ont pas paru assez
satisfaisants à Musinga. Quand il a constaté que les bêtes ainsi traitées n’avaient plus
de lait, avortaient, et ne voulaient plus du taureau, il a donné l’ordre à ses Batutsi de
ne plus amener des bêtes aux « Blancs, » et le gouvernement a décidé de ne plus
donner de remèdes qu’à ceux qui en demanderaient. Mais tout ceci ne nous intéresse
que relativement.
Ce qui nous intéresse davantage au point de vue matériel, c’est que les bois qui
soutiennent la toiture de notre maison d’habitation, que les portes, fenêtres, et tout
l’ameublement, tant chez nous que chez les Sœurs, devront être remplacées ; que la
grande église de 80 mètres, comme je le disais plus haut, ébranlée dans sa façade par
un obus, vermoulue dans ses colonnes qui étaient en bois, dans sa charpente, dans sa
menuiserie, ses meubles, ses portes, ses autels, a dû être soulagée de sa charpente
dès l’an dernier et détruite à moitié.
Le bon F. Pancrace qui, depuis 1915, a la permission d’aller en Europe, se multiplie malgré ses 18 ans d’Equateur avec un dévouement admirable. Il va nous faire
une église plus courte, 65 mètres, mais plus jolie avec des colonnes en briques et
une, façade avec vestibule. Les colonnes sont déjà bâties à hauteur de chapiteaux, et
la façade jusqu’au pignon. Si des circonstances imprévues ne viennent traverser nos
prévisions, elle sera sous toit à Noël et finie à Pâques.
Chrétienté. – Nous voici arrivés à la ruine qui rend si triste cette Mission. Nous
ne nous plaignons pas. Pour si désolante, si chaotique, que soit la portion du champ
qui nous a été dévolue, il nous est doux de penser que c’est la volonté de Dieu qui
nous y a mis, du Dieu qui récompense non le succès mais le mérite.
Le champ était vaste et largement planté ; 5416 chrétiens ont été baptisés à
Nyundo et inscrits sur nos registres. La bourrasque épouvantable qui a tout bouleversé nous a tué 2381 chrétiens morts dans tous les coins, sur tous les chemins,

339

le plus grand nombre sans prêtre, sans sacrement, sans sépulture, beaucoup
même sans témoins. J’ai marqué comme morts tous ceux dont le décès a été dûment constaté, tous ceux aussi que la rumeur publique, des gens dignes de foi ou les
circonstances désignent comme morts. Donc 2879 seraient encore vivants. «Sur ce
nombre il y en a 458 qui sont ou absents (269) ou disparus (189), ceux-ci laissant
leurs conjoints dans la plus pénible des situations. Reste : 2421.
Comment se comportent ces 2421 ? Ici je suis obligé de vous donner de l’à peu
près car nos enquêtes n’étaient pas finies lorsqu’est venu le temps d’écrire ce rapport
annuel. 7 à 800 sont dociles à la voix de leur pasteur. Oh ! ils ne sont pas parfaits, on
pourrait sans trop de recherches trouver en eux quelques-uns des péchés capitaux et
même tous, ils pèchent, mais voudraient ne pas pécher, font effort et reçoivent les
sacrements pour mieux vivre en chrétiens. 4 à 500 évoluent autour de ce noyau, qui
devient tous les jours plus ferme et plus compact, et dont les attirances se développent et se font tous les jours plus fortes. Ce sont les vagabonds de la chrétienté, tantôt chez nous, tantôt chez le diable. Ils mangent quelquefois de la viande le vendredi,
manquent la messe du dimanche pour des raisons futiles, mais font leurs Pâques et
sont en règle pour le mariage. Ils sont des nôtres cela fait de 1100 à 1200.
Et les 12 à 1300 autres ? Ce sont les errants, en dehors de toute voie, sauf la
large, celle de la brousse, sans guide et sans lumière, et ils n’en veulent pas. Est-ce
donc péché de malice ? Disons plutôt d’infirmité, et rappelons les épreuves subies
par notre chrétienté encore mal affermie, pour expliquer la situation présente. Nous
avons eu la guerre, et puis les épidémies : dysenterie, variole, cérébro-spinale, et
enfin la famine, surtout la famine, qui a fauché les hommes plus encore que les
femmes. Le dimanche, à la messe, nous comptons 120 à 130 filles contre 50 ou
60 garçons, et dans nos registres on est presque à chaque page des mentions comme
celle-ci : mari mort, les enfants aussi sauf un, la femme vivante. Qu’attendre de cette
nombreuse population féminine condamnée au célibat ? Il y a aussi les gens du marché, un marché prospère où tous les gens du Bugoyé et ceux des pays voisins et
même éloignés de 3, 4 et 8 journées de marche accourent six fois dans la semaine.
Ces gens (chrétiens pour la plupart) vivent des étrangers qu’ils trompent et volent
autant que leur ignorance et leur naïveté le leur permettent. Voilà en gros les causes
de nos misères.
Et que faisons-nous pour réparer le mal et en enrayer le progrès ? Le P. Lody
dans son école de 30 à 40 élèves forme les cadres futurs, car nous n’avons pas de
cadres, nous n’avons en dehors de ceux qui sont sur la propriété même de la Mission
personne ou presque personne pour nous aider auprès des chrétiens par des conseils,
des encouragements, et nous avertir de ce qui se passe dans les ménages. Il y a des
inconvénients à envoyer les gens de la Mission : leur action, si action il y a, n’est
que passagère, et puis nos braves Bagoyés ne franchissent pas facilement la ligne du
pombé. Une cruche suffit pour les arrêter, et comme au retour il faut quand même
dire quelque chose, ils racontent des histoires de brigands.
Le Père Supérieur, en dehors du catéchisme qu’il fait tous les jours à l’église
après la messe, instruit ceux qui viennent le trouver dans sa chambre pour faire régulariser leur situation. Ces instructions sont des conversations en tête à tête où tantôt
en s’adressant au cœur et tantôt à l’intelligence, en poussant surtout à la prière, on
tâche d’arriver à une conversion.
340

Dans la condition où nous sommes, nous considérerions plutôt comme un malheur les retours en bloc ; dans le nombre se glisseraient des hypocrites comme celui
qui buvait du pombé avant de recevoir la communion. A un chrétien qui s’en scandalisait, il répondit naïvement ou malignement : « Le Père ne s’en est jamais aperçu,
car j’ai trouvé une recette. – Laquelle ? – Je mâche une ou deux feuilles
d’eucalyptus après avoir bu et il n’en paraît rien ! »
A Pâques, 15 se sont approchés des sacrements après avoir revu tout leur catéchisme. Ils persévèrent encore tous, sauf un. Depuis, trois ont été admis aux sacrements, quatre qui ont fini leur instruction attendent, pour recevoir le sacrement de
mariage avec disparité de culte, et que la demande soit faite et que leurs femmes qui
se font instruire aient donné des preuves de sincérité ; 8 autres viennent dans ma
chambre et attendent leur tour.
Les Sœurs, avec un dévouement qui ne demande qu’à s’étendre, font le catéchisme à 72 garçons et 130 filles, instruisent, nourrissent et éduquent 45 personnes
dans leur orphelinat. Les femmes en quatre groupes vont chez elles une fois par
semaine. Elles préparent à la réception des sacrements les chrétiennes qui veulent
faire régulariser leur mariage, en ce moment elles en ont dix. 6812 malades ont été
soignés dans leur dispensaire. Et je ne parle pas des autres petits et multiples travaux
ou services.
Je finis ce long rapport par une prière. Des grâces, beaucoup de grâces, voilà les
visiteuses qui seront les bienvenues dans nos ruines. Oh ! vous qui lisez ces lignes,
aidez-nous, aidez-nous à les taire descendre pour que ces pierres deviennent des
chrétiens.
P. ALBERT SOUBIELLE.
Murunda (N.-D. du Saint-Rosaire)
Nota. – Le rapport qu’on va lire a été écrit par le P. Donat Leberaho, prêtre indigène.
Personnel : P. Donat Leberaho ; P. Balthazar Gafuku ; Frère Oswald Lwandinzi.
Nous sommes toujours ici à la Mission de Murunda travaillant au salut des âmes
de nos compatriotes. C’est maintenant la deuxième année que nous achevons dans
cette Mission.
Grâce à Dieu, les grandes difficultés que nous avions la première année au point
de vue des différents travaux de notre ministère, disparaissent peu à peu. Nous avons
maintenant plus d’expérience. Mais comme nous ne sommes encore que des apprentis dans la grande œuvre pour les âmes, le R. P. Donders vient chaque année passer
quelques semaines avec nous, afin de nous aider à mieux organiser notre chrétienté,
notre catéchuménat et nos écoles.
L’année passée, quand le R. P. Oomen était encore à Nyundo, il venait assez fréquemment nous voir ici.
Depuis un an, notre Mission est rattachée à Kabgayé, c’est-à-dire que nous
dépendons directement de Monseigneur le Vicaire Apostolique.
Pendant le courant de l’année, nous avons eu la visite du R. P. Zuembiehl qui
passait ici allant à Issavi. Nous n’avons pas eu beaucoup de visites d’autres Euro-

341

péens cette année-ci, pas autant que l’année dernière. C’est seulement Monsieur
Wera, chef de poste de Lubengera, qui nous a fait deux visites. Il nous a fait la première au mois de mai et la deuxième au mois de juin. Nous avons tous été très heureux de cette double visite, car ce Monsieur a été d’une très grande bonté envers
nous191.
Nos chrétiens de Murunda sont devenus plus nombreux que l’année dernière. Ils
sont maintenant au nombre de 418, tandis que l’autre année ils n’étaient que 340. Et
si le bon Dieu continue de bénir notre travail, j’espère bien que l’année prochaine
notre petite église ne pourra pas les contenir tous.
Nous pouvons être généralement contents d’eux, car la plupart remplissent fidèlement leurs devoirs de chrétiens. Ils viennent assez bien assister à la sainte Messe,
au salut et au chemin de la croix surtout le dimanche et les jours des fêtes. Ils aiment
à venir aux instructions, non seulement le dimanche mais aussi pendant la semaine.
Tous les jours nous avons 40 ou 50 chrétiens qui viennent entendre la Messe sur
semaine et y communient.
Parmi ceux qui étaient tombés autrefois, c’est-à-dire avant notre arrivée dans
cette Mission, il y en a deux qui se sont convertis cette année. Cependant il en reste
toujours 21 qui n’ont pas fait leurs Pâques. Comme tous ces chrétiens étaient tombés
autrefois, il est bien plus difficile pour eux de revenir, car la plupart d’entre eux sont
mal mariés.
Ceux que nous avons trouvés pratiquants et ceux que nous avons baptisés nousmêmes, viennent bien à l’église et s’approchent fréquemment des Sacrements.
Ensuite, parmi les anciens chrétiens, 13 ne se trouvent plus ici, ils ont émigré en
différentes contrées à cause de la famine. Ce fléau que les Banyarwanda appellent
rumanurimbaba192, était terrible ici, au Kanagé, en l’an 1917. Nous ne savons pas au
juste où tous ces chrétiens demeurent actuellement. Et ceci nous peine le plus, car
nous ne voyons pas comment nous pourrons les aider à revenir à la pratique de la
religion.
Notre école marche assez bien. Depuis un an beaucoup de jeunes gens, chrétiens
et catéchumènes, apprennent à lire et à écrire ; il y en a 92 à l’école. Nous en préparons toujours quelques-uns pour les envoyer au Séminaire. Cette année-ci nous allons en envoyer trois ; puissent-ils persévérer !
Nous avons aussi un bon nombre de filles chrétiennes qui lisent, mais il n’y a pas
d’école proprement dite pour elles.
Le pays de Murunda est peu peuplé, il y a de grandes bananeraies mais peu
d’habitants. Quant aux païens vivant en polygamie il y a pour le moment peu à espérer. Mais les jeunes gens et enfants, nous en avons la confiance, viendront se convertir. Mais puisqu’ils sont jeunes nous devons éprouver leur bonne volonté. Nous
serons un peu plus exigeants pour l’admission au catéchuménat ainsi que Monseigneur le Vicaire Apostolique nous l’a recommandé. Nous aurons alors un chiffre
191

Ce brave M. Wera et sa femme se sont confessés aux prêtres indigènes.
La famine Rumanura ou Rumanurimbaba débute en 1916 et se termine en 1918. La Grande Guerre de
1914-1918 en est la cause principale : la réquisition des vivres et des hommes, du pillage et de la destruction des champs, de l’arrêt des travaux agricoles suite à la fuite de la population devant les combats, de
l’invasion de chenilles et de sauterelles. Dans certaines régions du pays, le Nord-ouest notamment, cette
famine a entraîné un nombre important de décès.
192

342

moins élevé de catéchumènes et nous irons plus lentement, mais la persévérance
sera plus assurée.
Daigne le bon Dieu, qui est le maître des cœurs, toucher par sa grâce les cœurs
de nos indigènes du Kanagé, non seulement des jeunes mais encore des vieux. Que
tous peu à peu trouvent le chemin du salut, qui est Jésus-Christ et sa sainte religion !
P. DONAT LEBERAHO
Mibirizi (N.-D. du Bon Conseil)
Nous sommes ici à une hauteur d’environ 2000 mètres et souvent dans un brouillard épais qui nous empêche même de distinguer les bâtiments dans la cour intérieure.
La pluie ne manque pas non plus. Notre voisin Ndagano, un petit roi, exerce le
métier de faiseur de pluie, et naturellement nous sommes les premiers et les plus
souvent servis. Sa Majesté en fait trop, disent les gens, et vraiment depuis le commencement de septembre jusqu’à la fin du mois de mai nous avons de l’eau en
abondance.
Nos montagnes sont hautes et raides ; la brousse, grâce à la fertilité du sol,
pousse à merveille à côté des sentiers étroits et glissants en temps de pluie, de sorte
que la montée est excessivement pénible. Aussi puis-je vous assurer, chers confrères, que nos jambes se plaignent sérieusement. Il nous faudrait un aéroplane... ou
un âne.
Personnel du poste. – A la fin de l’exercice précédent, il n’y avait que deux
Pères à Mibirizi : P. Cunrath, supérieur, et P. Giai-Via, économe. Depuis, le personnel n’a pas augmenté mais il a changé.
En août 1920 le P. Giai-Via quittait Mibirizi pour aller à Issavi ; il était remplacé
par le P. Albert Pagès, revenu d’Europe. Le P. Cunrath, lui aussi, partit de Mibirisi
au mois de novembre pour rentrer à Maison-Carrée et y faire la grande retraite. Il fut
remplacé comme supérieur par le P. van Heeswijk, venu de Rwamagana.
Chrétiens. – Nous avons un noyau de bons chrétiens. Ceux-ci sont réguliers pour
l’assistance aux offices et la réception des sacrements. Avec leurs enfants ils sont
notre joie et notre consolation. Nous en avons d’autres moins fervents ; mais de cette
catégorie nous ne nous plaignons pas trop. Nous avons aussi nos chrétiens tombés.
Quoique, sauf quelques rares exceptions, ils ne viennent jamais à la Mission, ils ne
nous sont pas hostiles extérieurement. Si nous visitons les villages, ils nous saluent,
et causent avec nous aussi bien que les autres. Si nous leur rappelons les vérités de la
religion, la récompense et le châtiment, ils nous répondent ordinairement : « Oui,
Père, c’est vrai, je reviendrai... mais plus tard ».
Ecole. – Comme il y a deux locaux, ainsi il y a deux catégories. L’une de ceux
qui savent lire ; ils apprennent une leçon par cœur et font une demi-heure d’écriture.
L’autre catégorie de ceux qui apprennent à lire. Une fois qu’ils savent lire convenablement ils passent à la première et c’est alors qu’ils apprennent à écrire. Chaque
catégorie a son instituteur. Pendant l’instruction faite par le Père, tous se réunissent
dans le plus grand local où se trouvent 10 beaux bancs d’école que nous devons au

343

bon F. Herménégilde. Après l’instruction ils ont classe de chant. Nous sommes contents des élèves ; puissent plusieurs d’entre eux nous servir plus tard de bons catéchistes. Les élèves destinés au séminaire font, après-midi, sous la surveillance d’un
des deux instituteurs, trois quarts d’heure d’écriture.
Les filles chrétiennes ont leur école à part, dirigée par une femme. Leur école
c’est un local ouvert par devant. Elles sont assez régulièrement présentes ; mais ce
n’est pas l’alphabet qui les attire, sans cela elles feraient plus de progrès dans la
lecture ; c’est surtout le travail, qu’on leur donne après la classe, qui les amène.
Enfants chrétiens. – Comme nos écoliers, les petits enfants chrétiens viennent
quatre fois par semaine. Ils apprennent les prières et le catéchisme par cœur ; ils ont
ensuite une instruction faite aux garçons par notre zélé Philippo, ancien séminariste
de Rubya, et aux filles par une femme chrétienne. Une ou deux fois par semaine le
Père Supérieur leur fait en plus une instruction à l’église. Nous sommes contents du
progrès que font ces enfants. Il y a quelques chrétiens tombés qui nous envoient
leurs enfants ; mais la plupart des enfants de nos chrétiens égarés grandissent sans
jamais entendre parler du bon Dieu, de leur âme ou de l’éternité. Espérons que le
bon Dieu aura pitié de ces pauvres petits et qu’une fois grandis ils viendront vers
nous, poussés par la grâce de Dieu.
Catéchuménat. – Le nombre de nos catéchumènes n’est pas très élevé et la qualité laisse aussi à désirer. Il y en a qui le prennent au sérieux, mais d’autres nous plaisent moins. Ce n’est pas mauvaise volonté ; plutôt légèreté, indifférence par rapport
aux choses de la religion. Sans doute aussi, nos chrétiens tombés, quoique polis
envers nous, font du tort au catéchuménat par leurs paroles et par leur conduite.
Succursales. – Dans nos belles montagnes du Kinyaga nous avons huit succursales, dont la plus éloignée est à environ dix heures d’ici. Les collines, où elles sont
placées, sont bien peuplées, mais malgré la belle population groupée autour d’elles,
nous y avons peu de catéchumènes, exceptés en trois succursales où il y en a un
nombre convenable.
Si nous pouvions y aller plus souvent, je crois que le nombre augmenterait ; les
visites encourageraient les catéchistes et les catéchumènes. Mais ces belles montagnes, hélas ! quelle pénible beauté ! Ensuite nous ne sommes que deux, de sorte
qu’en dehors des vacances, après les baptêmes nous n’avons pas le temps de les
visiter. Une autre raison du petit nombre, c’est que les gens ont énormément de
corvées, surtout de corvées de portage de Changugu à Usumbura, d’où beaucoup reviennent malades. Et, de retour chez eux, ils préfèrent se reposer et se
préparer ainsi pour une nouvelle corvée ou un nouveau voyage à Usumbura
que de se présenter à la succursale et de se fatiguer la tête à un travail qu’ils
n’ont jamais fait.
Cependant nous ne perdons pas courage. Nous encourageons nos catéchistes et
prions le bon Dieu pour que bientôt l’heure de la grâce sonne aussi pour ces pauvres
âmes.
Matériel. – La plupart de nos bâtiments sont encore provisoires ; ils sont bâtis en
briques sèches et couverts en paille. Ces toits nous reviennent tous les ans assez
cher. Nous n’avons que deux bâtiments définitifs : le plus grand contenant trois

344

chambres bâti avant la guerre par le F. Herménégilde ; l’autre, avec trois petits compartiments, construits par le P. Pagès après son arrivée en août 1920. Les deux sont
couverts en tuiles.
Nous avons ici une assez belle plantation de caféiers qui a bien donné l’année
passée. Nous allons finir la récolte de cette année ; mais nous n’en avons pas encore
vendu pour ainsi dire. L’année passée les caféiers étaient malades ; on avait coupé
une cinquantaine de pieds. Nous le regrettons parce que les pieds malades, qu’on
avait laissés, ont bien repris.
Visites. – Pendant l’année nous avons eu la visite de plusieurs Européens. Vers la
fin de cet exercice nous avons eu la visite d’un certain Monsieur, qui fera bien de
suivre désormais la grande route sans passer par la Mission. Il a abusé d’une manière scandaleuse de l’hospitalité que nous lui avons offerte pendant quatre jours.
Nous sommes très heureux d’offrir l’hospitalité à ces messieurs, mais, de tels
hôtes, préservez-nous Seigneur.
Nyaruhengéri (N.-D. des Apôtres – St-Pierre)
Le rapport de l’année dernière sur la Mission de Nyaruhengéri, sans être dès plus
optimistes, ne donnait cependant pas une idée défavorable de la chrétienté. Cette
année la vérité m’oblige à accentuer davantage la note de satisfaction.
Le nombre de nos néophytes se monte à 1516, les morts défalqués. C’est une
augmentation de 321 chrétiens depuis l’année dernière. Cela s’explique. Les naissances d’enfants ont été nombreuses. Par ailleurs les catéchumènes, retardés quelque
temps par la nécessité de savoir lire, ont surmonté aujourd’hui cet obstacle, et se
trouvent tout étonnés maintenant de s’être laissé ébranler un instant par une chose si
simple. C’est ainsi que le baptême de juin nous a donné 71 néophytes, dont
49 adultes et 22 enfants. Si cette progression se continue, et il y a lieu de croire
qu’elle se poursuivra, notre petite église ne suffira plus à contenir la foule. Déjà elle
est comble aux jours des grandes solennités, parce que, ces jours, chacun tient à
assister à la grand’messe : il y a la pompe des cérémonies et la nouveauté des chants.
Le lecteur se demande : que valent ces chrétiens ? Je réponds d’un seul mot : le
péché mortel y est rare ; tel est mon humble avis. On arrive à ce résultat d’abord par
l’enseignement des grandes vérités, et l’administration des sacrements.
Les grandes vérités de la Foi font impression sur les âmes simples et droites, et il
y en a beaucoup autour de nous.
L’enseignement ne fait pas tout ; souvent l’esprit est éclairé, mais la volonté est
faible. Les sacrements sont là pour l’affermir, et nos chrétiens aiment à y recourir.
Nous comptons cette année 17 260 confessions. L’année dernière elles s’élevaient à
17 153.
L’excédent provenant des nouveaux néophytes, on voit que nos chrétiens n’ont
pas varié dans leurs habitudes. D’une façon générale on peut dire qu’ils se confessent toutes les deux ou trois semaines ; et après ce temps on constate avec joie que la
majorité d’entre eux sait se préserver du péché mortel. Les communions se montent
à 67 500, à peu près 10 000 de plus que l’an passé. Défalquons celles qu’ont faites
les nouvelles recrues et l’on constatera, comme pour les confessions, que la commu-

345

nauté chrétienne n’a pas dégénéré. Il y a des communions chaque jour de la semaine,
mais particulièrement le mardi, jour de réunion des jeunes filles et des bakuru ou
chefs de groupe ; le vendredi, jour des femmes, les communions y sont encore plus
nombreuses. Le premier vendredi du mois et tous les dimanches de l’année il y a
communion générale. Nos chrétiens ont compris que lorsqu’on offre un sacrifice il
faut y participer, comme il est d’usage dans les sacrifices païens. Et l’on sent que,
pour rester fidèles à ce principe, ils se surveillent et sc gardent bien davantage du
péché mortel. Parfois même ils sont tout étonnés qu’on leur impose de venir à la
messe sans y communier.
Mais les moyens surnaturels supposent la coopération personnelle et la lutte. Nos
chrétiens ont d’abord à lutter contre leur entourage païen qui sans cesse les invite à
des pratiques superstitieuses, au culte des bazimu. A tout propos, nos banyarwanda
font intervenir les bazimu et leur offrent des sacrifices ; les négliger, c’est s’exposer
à toute sotte de maux. Aussi que d’instances à repousser, que de malédictions à
supporter, de menaces et de tracasseries à subir pour le chrétien qui refuse de participer aux pratiques traditionnelles !
Il ne se passe pas un jour que l’un ou l’autre ne soit en butte à ces tentations. Les
uns ripostent énergiquement : je suis chrétien et Dieu me défend toutes ces choses,
ou bien : Dieu me commande le contraire. Dieu est le maître, s’il veut que je meure
c’est bien : s’il veut que je guérisse il me guérira. D’autres : autrefois je faisais cela,
maintenant que je suis chrétien je ne puis le faire. Et comme parfois le tentateur
objecte que tel ou tel chrétien a sacrifié ou s’est donné aux esprits. C’est son affaire,
répond l’intrépide athlète. Quelques-uns plus timides se contentent de dire pour se
débarrasser des importuns : oui j’y penserai, et puis n’en font rien J’en connais qui
invoquent la sainte Vierge ou l’ange gardien, du fond du cœur, pendant qu’on les
sollicite à sacrifier. Je sais des enfants de douze à quinze ans qui quittent la maison
paternelle et vont se réfugier auprès de leur chef de groupe pour obtenir conseil et
protection. D’ordinaire ils y restent jusqu’à ce que la bière soit bue. Car dans ces
cérémonies les libations sont indispensables.
Il serait exagéré de dire qu’il n’y a jamais des vaincus parmi nos chrétiens. Mais
quand le fait est connu le coupable est passible d’une pénitence publique. Il doit
faire le chemin de croix quatre dimanches de suite après la grand’messe, et
s’abstenir, pendant ce temps, de la sainte communion. Il est nécessaire en effet de
tenir compte de l’opinion. Or les chrétiens sérieux, qui sont nombreux à Nyaruhengéri, ne comprendraient pas que l’on n’exigeât aucune satisfaction de la part d’un
des leurs qui fait si bon marché des vœux de son baptême, qui ferait volontiers la
navette entre Jésus-Christ et Satan ; car une première chute en entraîne d’autres,
l’expérience en témoigne ; il leur paraîtrait étrange de voir ainsi, du jour au lendemain, s’agenouiller à la table des fidèles et participer au banquet eucharistique un
transfuge d’hier qui revient des libations païennes ou des viandes immolées.
Il est un autre champ de bataille où la lutte est d’autant plus âpre que l’ennemi
est plus caressant. Inutile d’en parler.
Inutile aussi de parler de tentations plus délicates que le fidèle rencontre jusque
dans le sein de sa famille, si elle reste païenne ; ce n’est pas seulement l’exemple de
l’immodestie, de l’immoralité, mais l’invitation même à toute licence de la part des
parents...
346

On reprochera à une jeune fille sa retenue, et que dire des railleries à entendre
sur le chapelet, la médaille, la croix ? Souvent ces objets disparaissent et quand le
chrétien les réclame, on lui répond que les rats les ont emportés. – Que gagnez-vous
à tout cela ? En êtes- vous plus riches ? Ne mourrez-vous pas comme les autres ? Il
faut du courage pour résister à ces assauts chaque jour répétés.
Pour soutenir les chrétiens, ainsi battus en brèche, les missionnaires de Kansé
ont un puissant auxiliaire dans ce qu’on appelle l’inama. C’est un moyen tout
humain, qui n’a pas la portée des moyens surnaturels, mais qu’on doit joindre à ces
derniers quand il est possible de le faire. L’inama est un groupe de chrétiens comprenant en moyenne une douzaine de familles, sans compter les jeunes gens et
les jeunes filles dont le nombre varie avec les circonstances. Il a à sa tête un
chef, mukuru, qu’il a élu lui-même et dont il suit la direction. Ce chef se choisit
un adjoint qui le remplace en cas d’empêchement. Une ou deux fois par semaine ce
mukuru, comme on l’appelle, réunit son petit monde en un lieu désigné qui n’est pas
toujours le même. Le mukuru s’informe de la situation spirituelle et temporelle de
chacun de ses subordonnés. Par des interrogations discrètes il constate si tout son
monde sait les prières du matin et du soir, s’il les dit régulièrement à la maison, s’il
sait la façon de bien recevoir les sacrements de Pénitence et d’Eucharistie, s’il assiste à la messe le dimanche et parfois sur semaine, si les époux vivent en bonne
intelligence ou s’ils sont en rupture ; s’il y a parmi eux quelque malade en danger de
mort.
Pareillement il examine la situation temporelle de chacun d’eux. Si quelqu’un a
des difficultés avec le chef indigène de la localité, ou avec d’autres païens, s’il est
tombé dans le besoin par suite d’un accident imprévu ou d’une maladie prolongée.
En un mot il doit être au courant de tout ce qui concerne l’âme et le corps de
ses sujets.
Une fois par semaine tous ces chefs de groupe se réunissent à la Mission
pour former un conseil hebdomadaire sous la présidence d’un missionnaire,
ordinairement le supérieur. Ce jour-là toute la chrétienté est passée en revue, et
toute irrégularité est marquée d’un chiffre placé en face du nom du coupable.
Ce chiffre a son similaire sur une feuille à part qui en donne la signification. Ce
chiffre est barré le jour où le coupable est venu à résipiscence. Ainsi tous les huit
jours le supérieur est mis au courant de tout ce qui intéresse chacune de ses
ouailles. C’est dans cette réunion plénière que le missionnaire donne ses conseils, ses avis ou ses instructions, et chaque mukuru les transmet à son groupe.
On ne saurait trop recommander la création des inama ; ils font un bien immense, et facilitent, dans une large mesure, au supérieur de la chrétienté, la
direction de ses ouailles.
Notre communauté chrétienne a ses réserves d’accroissement non seulement
dans les naissances, qui lui apportent déjà un appoint considérable, mais encore dans
le catéchuménat.
Autant que nous pouvons en juger, nos catéchumènes sont sérieux. Nous ne les
flattons pas, nous ne les alléchons pas par l’appât d’un bien-être terrestre quelconque, nous ne leur déguisons pas les vérités que la foi nous enseigne, ni les exigences de la loi du Christ.

347

En fait de catéchumènes nous en comptons 210 qui sont à une année du baptême,
et 280 à deux années. Ces deux catégories suivent des cours réguliers de catéchisme
à la Mission ; chacune des divisions dont elles se composent y vient une, deux, trois,
quatre fois, selon qu’elle est plus ou moins rapprochée du baptême. A deux missionnaires que nous sommes nous ne suffirions jamais à cette tâche, nous avons heureusement une demi-douzaine de catéchistes bien exercés dont l’aide nous est bien
précieuse.
Après la leçon de catéchisme tous les jeunes gens, garçons et filles, font un exercice de lecture qui dure une demi-heure. Il y a vraiment plaisir à voir avec quelle
promptitude ils saisissent leurs livres et s’appliquent à lire, les plus forts aidant les
plus faibles, sans se soucier le moins du monde de ce qui se passe autour d’eux, car
l’exercice se fait en plein air. Au signal donné tout le monde se met à genoux pour
réciter le sub tuum193 et l’on rentre chez soi.
Mentionnons maintenant les écoles. Il y a l’école supérieure où l’on enseigne la
lecture expliquée, l’écriture, le calcul et le chant. L’instruction religieuse y a sa place
; elle vise surtout à approfondir davantage les vérités chrétiennes dont la connaissance a une portée plus pratique pour nos Banyarwanda, par exemple le péché originel et l’origine des maux sur la terre ; le sort de l’homme après sa mort et la nécessité du baptême ; la manière d’utiliser le travail et la souffrance d’ici bas pour payer
notre dette et entrer en possession de la gloire là-haut ; la nécessité du combat spirituel et la façon de le conduire pour se préserver du péché, etc.
Il y a l’école moyenne où l’on apprend à lire couramment. Enfin l’école des débutants qui comprend deux divisions : les petits et les tout petits autrement dit
l’école maternelle. Il va sans dire que nous ne suffisons pas à la tâche ; nous ne pouvons guère que visiter ces différentes écoles, inscrire les présences sur un registre ad
hoc, exciter l’émulation et encourager le succès par le moyen des concours et des
récompenses qui les suivent.
Chaque école a son moniteur, qui souvent est loin d’être un pédagogue expérimenté et d’avoir la passion de son métier. Il est surtout bien éloigné du zèle ardent et
désintéressé qui distingue nos chers Frères des Ecoles chrétiennes.
La Mission de Nyaruhengéri a aussi des succursales. Leur service ajoute encore
au travail des missionnaires qui auraient bien besoin d’un petit renfort. La principale
de ces succursales est Linda anciennement Mugombwa. Linda, qui est à une petite
distance de Mugombwa, se prête mieux à l’établissement d’une future Mission.
C’est un plateau découvert qui fait communiquer entre eux, sans accident de terrain,
tous les villages nombreux et populeux qui lui servent de couronne, et qui seront
desservis plus tard par la Mission future. Cette succursale compte aujourd’hui
260 chrétiens et autant de catéchumènes sinon davantage. Le lieu même de la succursale est à trois heures de la Mission mère. Mais beaucoup de chrétiens, qui
l’avoisinent dans un rayon plus ou moins long, sont évidemment à une distance plus
considérable de Nyaruhengéri. Or pour des enfants et des femmes chargées d’un
bébé, qui tiennent à assister le dimanche à la messe et à s’approcher des sacrements,
le voyage est passablement fatigant. Ajoutez qu’entre le plateau de Nyaruhengéri et
193

« Sous l’abri de ta miséricorde ».

348

celui de Linda il y a la vallée de la Nyakabogobogo qu’on souhaiterait pouvoir franchir en avion.
De plus il arrive comme partout que le missionnaire est appelé auprès d’un malade qu’il faut extrémiser. L’aller et le retour prennent la journée ; heureux quand le
lendemain il ne se trouve pas trop fourbu des deux jambes ; en tout cas le travail est
doublé pour le confrère qui est resté à la Mission. Ému de ces considérations notre
vénéré vicaire apostolique a daigné nous autoriser à bâtir une chapelle à Linda. Les
travaux sont lancés tout le monde est sur pied ; d’aucuns moulent les briques et les
tuiles, d’autres apportent les madriers de construction ou le bois de chauffage ; déjà
notre cher F. Tite, maçon hors concours, a élevé, en un rien de temps, avec les
briques à cuire, une tour carrée de 4 mètres de haut qui est devenue un four à air
libre ; la cuisson des briques a été irréprochable. Il recommencera une deuxième et
troisième fois et nous aurons d’ici à Noël la petite maison de Dieu.
Nyanza, la seconde succursale, est à deux heures de la Mission. Outre qu’elle est
moins éloignée que la première de Nyaruhengéri, elle est aussi d’un accès plus facile. On peut s’y rendre en bicyclette par la grande route pour automobile que le
gouvernement vient de faire faire, et qui passe à une petite distance de la succursale.
Nyanza compte aujourd’hui 45 chrétiens qui nous donnent toute satisfaction. Là
encore il serait bien utile, pour ne pas dire nécessaire, de construire un hangar, en
briques cuites, qui pût servir de local aux catéchumènes, et, à l’occasion, de chapelle
au prêtre. Nous n’avons ni le temps ni les ressources pour taire ce travail cette année. Nous avons seulement demandé au catéchiste de cette succursale de préparer,
avec l’aide des chrétiens et des catéchumènes, une réserve de briques pour l’armée
prochaine.
La troisième succursale, Mumumbano, a deux défauts : elle est trop rapprochée
de la Mission, puisqu’elle n’en est qu’à une heure ; de plus elle est mal placée, car
elle se trouve isolée à l’extrémité du village dont elle porte le nom. Il y a à deux ou
trois heures à l’ouest de Nyaruhengéri des centres bien fournis où cette même succursale serait mieux située. Au reste tout ce côté de la Mission mériterait d’être
exploré, la population y est assez dense et nous n’y sommes pas connus. Le projet
est à l’étude. Mais un pareil voyage demande au moins huit jours, et pendant ce
temps le travail languit à la Mission. Un seul missionnaire ne pouvant suffire à tout.
Faut-il dire un mot du temporel de la Mission ? Les constructions laissent à désirer : tout le monde en convient. L’emplacement lui-même est chaud et humide et
point central. A une demi-heure de là il y a une place-bien aérée, au beau milieu de
Nyaruhengéri, qui, de l’aveu des experts, conviendrait davantage.
Les cultures ont gagné énormément sous l’active direction du P. Knoll. Tout
triomphe maintenant de la défaite du chiendent ; le potager nous a donné des carottes et des choux qui émerveillent les visiteurs ; les pommes de terre foisonnent, le
blé nous a donné du très bon pain, le café a attiré l’attention des Belges et nous a
permis de réaliser quelques recettes qui ont amélioré notre menu. La petite forêt
d’eucalyptus nous a fourni quelques pièces de charpente et du bois de chauffage.
Aujourd’hui il faut nous arrêter pour en augmenter la surface ; la plantation de café
elle aussi demande plus de développement afin que son rapport puisse suffire aux
dépenses de l’avenir.

349

En terminant ce rapport notre devoir est tout indiqué Pour le passé nous dirons
avec l’Ecriture : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam, et pour
l’avenir nous dirons avec l’Eglise : Da nobis quœsumus, Domine... ut... et merito et
numero populus tibi serviens augeatur194.
P. BUISSON

(...)
36. Rapport du P. Classe du 13 juillet 1921 concernant l’érection du
Vicariat du Kivu195
Saint-Martin -la- Méanne, le 13 Juillet 1921
1.- Bref historique de la Mission à ériger196.
Vicariat du Kivu, érigé en décembre 1912 [ ?]. Ses deux parties
a. – Urundi. Mission commencé définitivement en juillet 1896 par 1er établissement dans l’Usige (Uzumbura) puis
le 13 novembre 96 à Misugi (5 heures à
l’Est de près Muyaga). De Misugi la
Mission est transportée à Muyaga le 25
mai 1899.
En 1880, les Missionnaires avaient
essayé de fonder une 1ère Mission dans
l’Urundi ; près de Rumonge, à 50 lieues
au Nord d’Ujiji-Kigoma ; c’est la que
furent massacrés le P. Deniaud et ses
2 compagnons. En 1884. Nouvel essai
près d’Usumbura sans l’Usige ; cet essai
dure 7 mois. Les esclavagistes menaçant
d’intervenir manu militari ; les Pères se
retirent. Cette Mission de Saint-Antoine
LE P. DESOIGNIES (1857-1916)
d’Uzige reprise en 1896 par le P. Van der
Burgt et abandonnée le 28 janvier 1898, et le P. Desoignies fonde alors
Saint-Antoine de Mugera, la 2e station de l’Urundi (février 1899).
8 décembre 1902, fondation de Buhonga à2 h. à l’Est d’Uzumbura. Le 11
janvier 1905 fondation de Kanyinja ; puis de Rugali, le 27 janvier 1909 et
d’enfin de Buhoro le 11 février 1912. Cette dernière station placée dans un
194

« Pas à nous, non, ne donne pas ta gloire à nous mais à ton nom. Donne-nous, nous te le demandons,
Seigneur, de faire croître ton peuple en mérite et en nombre ».
195
Rapport du P. Classe du 13 juillet 1921 concernant l’érection du Vicariat du Kivu, A.G.M.Afr.,
N° 111395-97
196
En marge : Réponse à lettre du 4 – VII.
Les n° sont ceux de la S.C. de la Propagande : les divisions de Missions.

350

pays très peu peuplé, elle réunit à peine 5 000 hommes, est abandonnée au
début de la guerre et redevient succursale de Mugera.
On fonde des établissements de Sœurs blanches en 1907 à Buhonga, en
1908 à Muyaga ; en 1911 à Mugera. Au 1 juillet 1920 ces Missions avaient :
Muyaga : 3 316 chrétiens ; Mugera : 4 227 ; Buhonga : 625 ; Kanyinja : 1
995 ; Rugali 671 ; Buhoro : 0. Soit au total 10 834 chrétiens.
b. – Ruanda. La Mission du Ruanda est fondée par Mgr Hirth en février
1900 par l’établissement du Sacré Cœur d’Issavi (2 février 1900). Successivement on fonde les Missions de Zaza (Regina Sanctorum), 1 novembre
1900 ; Nyundo (Sainte Marie), 24 Avril 1901 ; Mibirizi (Notre-Dame du
Bon Conseil), 8 décembre 1903 ; Rwaza (Assomption), 21 Novembre 1903 ;
Kabgayi (Immaculée Conception), 9 mai 1906 ; Rulindo (Notre Dame de la
Merci), 22 Décembre 1908 ; Nyaluhengeri (Notre Dame des Apôtres),
13 décembre 1910 ; Murunda (Notre Dame du Saint Rosaire), mai 1912 ;
Kigali, capitale européenne (Sainte Famille) novembre 1913 ; Bushiru
(Notre Dame de la Paix), juin 1914. Cette Station est redevenu succursale
par suite de la guerre ; Lwamagana (Notre Dame des Victoires) en 1918.
Des établissements de Sœurs Blanches sont fondés : à Issavi 1909 ; à
Nyundo 1910 ; à Rwaza 1912. La guerre arrête l’établissement commencé à
Zaza.
En 1917 commence un petit noviciat pour les Sœurs indigènes, petite
sodalité des Filles de la Vierge. Le noviciat est fondé à Issavi en 1919
(8 décembre) dirigé par 3 Sœurs Blanches.
A Kabgayi : Petit Séminaire Saint-Léon, et Grand Séminaire SaintCharles – le premier a 85 élèves, le 2e 14 grands Séminaristes.
Au 1 juillet 1920 : le total des chrétiens, après les pertes de la guerre et
famine, est, dans le Ruanda de 15 259.
2. – Limite des Territoires. – Ruanda : Le Royaume indigène du Ruanda.
Limites : à l’Ouest, le Lac Kivu et le Rusizi, déversoir du Lac Kivu dans le
Lac Tanganika. Au Sud, la frontière entre l’Urundi et le Ruanda, dans la
forêt, puis l’Akanyaru (Rivière) ; la frontière sud de la province du Bugesera, puis le cours de la Kagera jusqu’au confluent du Ruvumu (c’est-à-dire au
Sud, la frontière entière de l’Urundi-Ruanda. C’est plus simple à exprimer à
l’Est le cours de la Kagera. Au Nord la frontière du Royaume du Ruanda. Il
est dangereux de donner au Nord la frontière des Etats Européens. La frontière sera souvent remaniée et elle n’est pas fixée ; la délimitation sui sera
faite plus tard par la Commission Anglo-belge ne sera que provisoire. Cette
Commission n’est pas encore nommée. Pour parer à tout inconvénient grave
de l’avenir, le mieux est de s’en tenir aux limites du Royaume indigène
du Ruanda, au Nord à la Kagera, à l’Est au Kivu et Rusizi à l’Ouest. A la
frontière entre le Ruanda et l’Urundi, au Sud.
351

TONGRES-SAINTE-MARIE (CONGO)

Unir ensemble les 2 rives du Kivu est dangereux, sans fondement. La
langue du Bunyabungo (O. du Kivu) est vraiment différente de celle du
Ruanda : on ne se comprend pas. Ce serait autrement grave qu’entre Ruanda
et Urundi qui ont même langue quoiqu’on en dise. Ce qui pourrait se faire
c’est le rattachement du territoire de la seule Mission de TongresSainte-Marie (chez Rulenga) qui est vraiment de population, mœurs,
langue, du Ruanda. Cette province du Bgisha a été séparée du Royaume
du Ruanda par accord Germano-belge. Rien de plus.

352

b. – Urundi : Territoire : le Royaume de l’Urundi (et les 2 provinces de
l’Uha ???) : Il y a beaucoup plus de différences entre le Kiha et le Kirundi,
qu’entre la Kirundi et le Kinyarwanda. Le Kiha est un mélange de Shishumbwa, Kinyamwezi et Kirundi. Evidemment on pourrait aussi bien rattacher l’Uha à l’Unyanyembe qu’il relèverait un peu. De par sa position,
langue, population coutumes. L’Uha de l’Est se rattachera et s’est rattache
toujours à l’Ussui et l’Unyanyembe. Allemands, Belges, et maintenant Anglais administrativement l’ont toujours rattaché à Byharamulo (Ussui) et
Tabora. L’Uha de l’Ouest restera comme toujours avec les stations militaires
de la voie ferrée et Kigoma. La succursale de Nyanza, au Nord de Kigoma
est occupée, d’après accord avec Mgr Hirth, par les Pères de Kigoma.
L’Urundi n’a pas pu fournir un catéchiste au P. H. Drost, les Barundi refusant d’aller s’exposer à la fièvre là-bas.
Quelque soient les possesseurs ou maîtres, plus tard, de l’Uha, il me
semble guère nécessaire de le rattacher à l’Urundi. Actuellement c’est se
mettre, en unissant l’Uha et l’Urundi, dans le Tanganika Territory, c’est vrai,
mais on ne peut guère préjuger avant la fin du mandat pour cinq ans. Dans
l’Uha il y avait trois Missions protestantes, pas une catholique.
Limites de l’Urundi : au Nord la frontière sud du Royaume du Ruanda ; à
l’Ouest le Rusizi et le Tanganika ; à l’Est et au Sud l’Uha si on ne rattache
pas les 2, donc les limites du royaume du Burundi. – Ou, en gardant l’Urundi
et l’Uha unis : au Nord la frontière Sud du Ruanda, à l’Ouest le Tanganika et
le Rusizi, au Sud et à l’Est l’ancienne frontière du Vicariat du Kivu.
Quels que soit la décision prise pour l’Urundi-Uha, il me semble qu’il est
nécessaire pour le Ruanda, en tous cas, pour l’Urundi [illisible] l’isole, de
prendre les limites des provinces indigènes, non les frontières plus ou moins
admises par les Administrations européennes. Ces frontières « européennes »
sont tout à fait théoriques là où elles sont fixées provisoirement, en grande
parties elles sont à déterminer : celle qui a été donnée par l’Afrique française
autrefois (30 mai 1919 si je me souviens bien), n’est pas officielle : on me
l’a niée au Gouvernement Général de Kigoma, M. le Général Malfeyt luimême on me l’a niée au Ministère des Colonies, l’appelant « une vague indication qui ne correspond à aucune réalité. La frontière sera déterminée plus
tard par des commissions, peut-être dans plusieurs années ». On espère encore revenir plus tard sur les accords et rien ne sera définitif avant
l’expiration du 1er quinquennat du mandat. C’est donc plus que vague. Une
seule solution réserve l’avenir : les limites des provinces indigènes.
3. – Nombre des villes, lieux importants… des habitants...
a. – Burundi – 2 centres européens : Uzumbura, au Nord du Tanganika,
capitale européenne, résidence du Résident Général. Population indigène
mélangée : Barundi et Arabisées (commerçants) et Kitega, centre administra-

353

tif européen de l’Urundi. A 2 heures d’Usumbura se trouve la Mission de
Mugera (Saint-Antoine), c’est la Mission centrale.
L’Urundi compte environ 1 million ½ d’habitants, peut-être 2 ; l’Uha à
peine 200 000 habitants. Population bantoue – les chefs d’origine hamitique.
Le peuple est beaucoup plus libre que dans le Ruanda. Les gens ont la propriété privée. Le Roi n’a pas autorité absolue comme dans le Ruanda – les
Grands Chefs sont plus ou moins indépendants, le Roi a sur eux une autorité
plus religieuse et apparente que réelle. Gens simples donnant vrai espoir de
conversions. Le peuple est bien disposé pour les Missionnaires.

LA MISSION DE MUYAGA (Burundi – 1899)

b. – Ruanda – Capitale européenne : Kigali (centre géographique du
pays), grand centre commerçant – capitale indigène : Nyanza – Centres européens au N.O. Kissenyi, sur le lac Kivu, au S.O. Changugu sur le Kivu et
5 autres stations militaires.
+ 2 000 000 ou 2 millions ½ d’habitants – Population bantoue et caste dirigeante des Batutsi, ces derniers sont + 200 000 (au maximum toutefois).
Population d’agriculteurs et de pasteurs – assez intelligents. Batutsi sont des
hamites, population qui contient le plus d’indices hamitiques – métissée de
bantus et de hamites. Population bien disposée pour la religion, même la
caste dirigeante des Batutsi. Du Roi tout puissant, le plus autocrate possible,
on ne peut être sûr évidemment – Population plus dominée que dans
l’Urundi, pas de propriété véritable privée, c’est usufruit seulement, le système féodal existe en plein – l’organisation sociale donne autorité absolue au

354

Roi, aux chefs – le peuple est moins libre, évolution se fait cependant à ce
point de vue.
4. – Y-a-t-il des hérétiques ?
a. – Burundi – Avant la guerre 3 petites stations protestantes allemandes
groupées dans le N. près de l’Akanyaru ; elles étaient à 7 ou 8 kilomètres
l’une de l’autre. Fondées en 1912, 2 à 3 dans l’Uha. Depuis la guerre les
stations de l’Urundi n’existent plus. Quelques rares adeptes isolés revenus au
paganisme.
b. – Ruanda – Trois sectes protestantes : Adventistes, une de protestants
belgo-suisses et Méthodistes.
Adventistes ont 3 stations : 1 au centre, 2 au Nord.
Les Belgo-suisses viennent d’arriver, reprennent une partie des anciennes
Missions protestantes allemandes de Béthel, entre autres Kirinda et Ilemera.
Méthodistes prennent succession partielle de Béthel. Outre les 3 Missions
adventistes il y a six centres de Missions protestantes.
Jusqu’à présent tentent surtout de former des teachers indigènes, des
écoles. L’an dernier les Adventistes commençaient une école d’arts et métiers. La guerre a mis fin momentanément à trois écoles pour fils de chefs.
Le Church M.S. a demandé à s’établir au Ruanda ; en 1920 un inspecteur
de ses Missions de l’Uganda a parcouru le Ruanda.
Ces Missions travaillent, mais jusqu’à présent succès très modeste ; attendons le résultat des écoles.
5. – Ecoles ou instituts catholiques ou infidèles.
a. – Burundi – Rien actuellement.
b. – Ruanda – Ecoles dans chaque station protestante ; quelques petites de
villages tenues par les teachers indigènes.
A Nyanza, capitale indigène, 1 école de fils de chefs – gouvernementale,
à l’esprit laïque ; les chefs doivent y envoyer au moins une partie de leurs
enfants – ordre du Roi tout-puissant poussé par le gouvernement européen,
dans le cas l’administrateur. Le dernier Administrateur étant bon, les maîtres
étaient catholiques – en dehors de l’école les élèves étaient libres au point de
vue religieux. Tout dépend et dépendra de l’Administrateur.
6. – Liberté de la prédication catholique.
a. – Burundi – Liberté réelle : pas de difficultés soit de la part du Gouvernement européen, soit de celle des autorités indigènes.
b. – Ruanda – Liberté suffisante pour le peuple. Pour les chefs et la
caste dirigeante, précautions à prendre à cause de l’hostilité sourde du Roi et
des vieux (Actuellement c’est aussi question personnelle de vengeance et de
haine – cela passera – eff. Huntz.). La liberté est surtout restreinte en ce sens
que l’autorité et la puissance du Roi étant sans limites, les chefs craignent
355

d’être dépossédés, ce qui s’est fait plusieurs fois pour motifs de religion.
Evidemment les réformes de l’Autorité européenne et la valeur personnelle
des Administrateurs et Résidents modifieront la situation. Pas [d’] obstacles
de la part des païens.

L’EGLISE DE SAINT-ANTOINE DE MUGERA – BURUNDI (déssinée par le P. Dufays)

7. – Nombre des catholiques.
a. – Burundi – 10 834 en juillet 1920.
b. – Ruanda – 15 259 en juillet 1920.
Dans les 2 provinces, les chrétiens sont bons, instruits suffisamment et
pratiquent bien leur religion.
8. – Peuvent-ils subvenir aux dépenses du culte ?
Evidement non, dans aucune des 2 régions. Ils font des aumônes, mais
dans un pays où l’argent n’a pas cours, et où les gens ne sont pas riches,
c’est difficile de demander davantage pour le moment. Travaillent volontiers
pour les églises.
9. – Sont-ils groupés ou dispersés au milieu des hérétiques…
En général, une partie groupée autour des Missions, l’autre plus éloignée
dans les succursales à 10 – 15 – 20 Kilomètres. Dans les deux cas les familles chrétiennes sont dans la masse païenne plus ou moins disséminées,
mais rarement isolées. Le ministère est rendu difficile surtout au Nord et à
l’Ouest du Ruanda par la montagne.
Aucun moyen de communication dans le pays. Les routes sont…à faire
surtout.

356

10. – Où pourrait-on établir la Résidence du Vicariat Apostolique ?
a. – Burundi : Saint-Antoine de Mugera, si on veut le centre du pays.
Grande maison d’habitation neuve – c’est la plus belle et vaste de tout le
Vicariat du Kivu. Belle église de 65 mètres de long sur 20 mètres de large en
construction, sera terminée cette année 1921. Si on veut le voisinage du Haut
Gouvernement européen, Buhonga près Usumbura (???). Belle église neuve,
bénite en 1920 et bonne maison.
b. – Ruanda – Mission de Kabgayi entre la capitale européenne (Kigali)
et la capitale indigène (Nyanza), au centre du pays. Là se trouvent les
2 séminaires. Maison convenable et église en construction 68 m x 20 mètres.

LE COUVENT DES SŒURS BLANCHES A NYUNDO (ca. 1915)

11. – Eglises et chapelles.
a. – Burundi : 5 églises – 9 chapelles. Le Saint-Sacrement est conservé
dans les 5 églises et 3 chapelles (chapelles des Sœurs Blanches). Mobilier
pauvre, suffisant, c’est-à-dire convenable.
b. – Ruanda – 10 églises de stations, 2 chapelles de stations (ces deux en
briques non cuites), 2 chapelles de séminaires, 4 chapelles de Religieuses.
Dans toutes on conserve le Saint Sacrement. 10 chapelles de succursales, le
Saint Sacrement n’y est pas conservé.
Mobilier : comme dans l’Urundi, rien de spécial !
Dans l’Urundi et le Ruanda, les Missionnaires sont logés convenablement : maisons en briques, couvertes en tuiles (sauf 1 dans le Ruanda) de

357

même les Sœurs qui ont leurs maisons à part et à une certaine distance des
celles des Pères.
Revenus ???
12. – (...)
13. – Subsides du Gouvernement ?
Jusqu’à présent, rien pour chacune des 2 provinces. De ce fait donc aucun
lien. Pour l’avenir, espoir d’un subside pour écoles.
14. – Combien de Missionnaires ?
a. – Urundi : actuellement 1921 : 14 Pères, 3 Frères pour les 5 stations et
12 Sœurs Blanches.
b. – Ruanda : actuellement 1921 : 23 Pères, 5 Frères, 5 Prêtres indigènes
banyarwanda pour les 10 stations, les 2 Séminaires et 16 Sœurs
Blanches.
Nationalité – langue …
15. – Prêtres indigènes.
Dans le Ruanda 5 – 2 et un Frère indigène dirigent la Mission de Murunda (Saint-Rosaire), 2 sont vicaires à Kabgayi sous la direction du Supérieur,
seul prêtre à cette Mission. 1 Professeur au petit Séminaire. Auxiliaires très
pieux, dont nous sommes très contents.
Des Barundi sont au grand Séminaire de Kabgayi, comme élèves.
Œuvre absolument indispensable pour l’avenir du catholicisme dans les
16. – Nombre des catéchistes : au 1 juillet 1920
Urundi : 96.
Ruanda : 150.
17. Congrégations d’hommes et de femmes ?
Urundi : Sœurs Blanches : 3 stations – prospères.
Ruanda : Sœurs Blanches : 3 stations ;
1 noviciat de petites Sœurs indigènes.
18. – Séminaires :
le Grand dirigé par 2 Pères européens.
14 élèves en philosophie et théologie des 2 provinces.
Le Petit Séminaire à + 85 – 95 élèves des 2 provinces.
2 Pères européens, 1 Prêtre indigène, 1 Frère européen – 6 classes.
Les établissements donnent espoir fondé.
Le petit Séminaire est construit, bien organisé, peut subir l’inspection
gouvernemental, sans crainte, à tous points de vue.
Grand Séminaire est provisoire. A le cycle complet actuellement.

358

19. – Ecoles.
a. – Urundi : Dans chaque station : une école dirigée par un Père, pour les
garçons. Chez les Sœurs : écoles de filles. Et écoles de villages : en tout 64
avec environ 3 500 enfants au moins tous catéchumènes, la plupart chrétiens.
b. – Ruanda : comme dans l’Urundi. 85 écoles.
Dans les 2 provinces les écoles sont pour les indigènes. Il n’y a pas lieu à
écoles pour Européens, évidemment ! Dans aucune école il n’y a d’élèves
protestants ou musulmans.
20. – Il n’existe dans les 2 provinces que les Confréries du Saint Rosaire
et de N.D. du Mont Carmel.
Chaque station a dispensaire et parfois hôpital : 8 dans l’Urundi – 11 dans
Ruanda.
Dans les 2 provinces le catéchuménat est organisé régulièrement dans
chaque station et dans les succursales. Tout dépend de l’autorité ecclésiastique.
Léon Classe
37. Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Rwanda pour
1921-1922
LE VICARIAT APOSTOLIQUE DU ROUANDA197
Kabgayé (Immaculée-Conception)
I. – LA MISSION

La Mission – Kabgayé est le poste privilégié où l’heureux curé, aidé de ses deux
vicaires indigènes, peut s’adonner exclusivement aux soins spirituels. Le R.P. Lecoindre, économe général, prodigue son dévouement dans la sphère si compliquée
des intérêts du Vicariat, en plus des soins de père nourricier de la station où il fait
marcher de pair les travaux ordinaires ainsi que la construction de la cathédrale et
d’autres bâtisses, assisté en cela de Frères experts dans la matière, et qui ne comptent pas leurs peines eux non plus. En sa qualité de supérieur de la station, il tient
encore vaillamment le drapeau des bonnes relations, tant avec les autorités européennes qu’indigènes.
Après tout ce qu’on écrit déjà, il serait superflu de faire l’éloge spécial de nos
prêtres indigènes : c’est un labeur de détail infatigable et inlassable ; occupés au
travail présent, ils sourient d’avance au suivant qui les attend, que ce soit le jour ou
la nuit. Hommage à tous ceux qui les ont formés au ministère.
Si l’on compare l’augmentation des communions avec celle de la chrétienté, on
trouve la même proportion que l’an dernier ; cette proportion cependant n’existe pas
197

Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Rwanda : 1921-1922, in Rapports Annuels, A.G.M.Afr.,
pp. 524-552. Le Rapport Général n’a pas été rédigé. Son redacteur, Mgr Classe n’était pas encore de
retour au pays.

359

par rapport aux confessions. Ce déficit provient d’un manque d’assiduité des enfants
qui lui-même s’explique, en partie d’un moins, par l’insuffisance de notre chapelle
provisoire : il faudrait un service spécial pour la gent écolière.
On trouvera le chiffre des mariages réduit : c’est que les rénovations de consentement n’y figurent pas. Il y a en cela une raison de doctrine et une de discipline. De
doctrine : les néophytes sauront que leurs unions d’avant le baptême ne furent que
confirmées par ce sacrement ; de discipline : prévenir les dissensions dans les foyers
de date antérieure avec discession198 in aliam partem199 : « Après tout, je ne t’ai pas
donné ma parole à l’église ».
Les admissions à la première communion ont été bien plus solennelles, grâce au
P. Lecoindre qui a bien voulu se dévouer à cette tâche avec ses précieuses expériences et réminiscences de Séminaire.
Nos réunions d’anciens catéchistes et chefs de groupes se sont consolidées ; c’est
notre parlement indigène qui nous aide, par un travail sans bruit, dans
l’administration de la paroisse : arrangement des affaires courantes, aide des
pauvres, contributions pour l’église.
Catéchumènes. – On se serait attendu à un plus grand nombre de baptêmes : nous
avons été assez difficiles pour les admissions ; et puis les fluctuations dans le catéchuménat ont demandé un certain temps pour se stabiliser sous l’influence des inamas200. Les belles gerbes seront pour le rapport du prochain
Notre Mission, située en plein centre mututsi, caste des nobles, si réfractaires
d’abord à toute innovation européenne, a désormais heureusement franchi cette
difficile passe. Non seulement les conversions de chefs sont de plus en plus nombreuses, recrues même dans la plus haute aristocratie, mais encore la Mission jouit
des sympathies de tout le pays, roi, chefs, et tout le monde païen, si bien que l’action
protestante, par antagonisme, ne fait qu’accroître le mouvement des conversions.
Roi, chefs et sujets se donnent le mot de sympathiser avec les Pères, pour échapper à
l’influence des sectes. De nobles païens, plus ou moins imbus de christianisme et
émerveillés du courage des Martyrs de l’Uganda, entrent victorieusement en discussion et se sentent de ce fait plus conscients de la bonne voie. Le P. Lecoindre, pour
l’établissement officiel de succursales, ne trouve donc pas partout que prévenances
de la part de deux Gouvernement. Il y a le bonheur de recueillir les fruits de ce principe de bonne entente, qu’il avait mis jadis à la base de la nouvelle fondation. Ses
successeurs continuèrent ces bonnes traditions, et bien des fois on a dû se souvenir
de la recommandation de notre vénéré Fondateur [Lavigerie], que dans les relations
avec les chefs il faut savoir faire de réels sacrifices d’amour propre, en respectant
leur autorité ; et ce régime de douceur patiente, enfin, est en bénédiction dans toutes
les bouches, c’était long et c’était dur, mais tout de même, « ça y est ! »
Matériel. – Le grand travail de l’année a été la construction de l’église cathédrale. Nos deux Frères Coadjuteurs, Anselme et Adelphe, y ont mis tout leur cœur et
leur talent, le premier plus spécialement chargé des travaux de menuiserie ; le se198

Du latin discessio : « séparation, discession ».
« Vers une autre partie (au sens judiciaire : personne ou groupe) », ce qui signifie se séparer du dernier
conjoint en date pour rejoindre une autre personne.
200
Réunions de colline.
199

360

cond de la maçonnerie, de la charpente, etc. La première pierre de l’édifice a été
placée au début de juin 1921 ; aujourd’hui, nous en sommes à la toiture, dans
quelques mois, j’espère, ce sera l’inauguration... Avec quelle impatience est-elle
attendue et désirée cette inauguration ! Elle est désirée par les amis des belles cérémonies qui voient avec peine comment elles sont tronquées dans notre minuscule
église actuelle ; elle est désirée encore par les amis de l’ordre qui souffrent de voir
des centaines de fidèles s’empiler les uns sur les autres dans notre étroit local ; elle
est désirée également par les amis des grandes foules emplissant les nefs de nos
vastes églises et qui constatent que le tiers à peine de nos chrétiens peut trouver
place dans l’enceinte de notre église actuelle. Au jour des grandes solennités de
l’année liturgique ; elle est désirée enfin par les Pères de la station qui, chaque dimanche, à tour de rôle doivent célébrer une messe à onze heures, pour permettre aux
derniers fidèles d’assister à la messe, ces fidèles n’ayant pas trouvé place aux deux
premières messes célébrées dans la matinée. C’est que le dimanche surtout les
communions sont très nombreuses, et à chacune des messes de 6 h., 8 h.1/2 et 11
heures, il y a une instruction.
A côté de l’église les autres travaux n’ont pas chômé : constructions et plantations d’arbres dans les succursales, cultures et plantations à la Mission, constructions
partielles au petit séminaire. La main d’œuvre est si facile et encore à bon marché
relativement dans nos parages : profitons-en !
Relations. – Nous avons été honorés pendant l’année de la visite des plus hauts
personnages de la colonie : M. Marzorati, M. Ryckmans, tous deux exerçant successivement les fonctions de Commissaire Royal. Puis nous avons reçu le Commandant
des troupes du Territoire Occupé, M. le Médecin Principal, M. l’Inspecteur Vétérinaire principal, Monsieur le Juge, Monsieur le Résident à plusieurs reprises, plusieurs administrateurs et un bon nombre de divers agents. Ces relations prennent
parfois un temps bien précieux, mais ce n’est pas du temps perdu.
Nos relations avec les autorités indigènes ont été également excellentes. Musinga
nous a honorés une fois de sa visite : c’était la première fois qu’il venait à la Mission
de Kabgayé depuis la fondation de la Mission. Aussi la réception fut-elle enthousiaste, accompagnée de tous les you-you, des danses, des cris, de tout le tintamarre
qui sont la propre des grandes cérémonies indigènes. Les chefs grands et petits fréquentent régulièrement la Mission. Plusieurs sont chrétiens, d’autres vont le devenir ; plus aucun n’est hostile, et nos adversaires les plus acharnés du début viennent
de déposer les armes en laissant leurs enfants fréquenter les Pères et même suivre les
catéchismes des postulants.
Succursales. – Nous en avons augmenté un peu le nombre, nous voudrions le
doubler : les populations, chefs en tête, nous réclament des catéchistes. Nous ne
suffisons plus à la besogne. Nous espérons que bientôt la paroisse de Kabgayé, dont
Marie Immaculée est la patronne, sera entourée en plus de celles qui déjà sont établies, d’une douzaine de chapelles-écoles avec chacune un nom d’apôtre comme
protecteur ; ce sera comme douze étoiles qui entoureront d’un diadème sacré la tête
de la Vierge Immaculée, Patronne de la Mission et du Vicariat.

361

Personnel de la station au 30 juin 1922 : P. Lecoindre, supérieur de la Mission,
économe général intérimaire ; P. Schumacher, directeur des œuvres : FF. Anselme et
Adelphe ; deux prêtres indigènes.
P. SCHUMACHER
II. – GRAND SEMINAIRE SAINT-LEON

Nos séminaristes ont commencé l’année scolaire 1921-1922 par la retraite donnée par le R.P. Lecoindre, Supérieur de la Mission de Kabgayé.
Aucune ordination n’a eu lieu cette année : nous attendons nos nouveaux Vicaires Apostoliques. Prochainement cependant, nous l’espérons, trois Séminaristes
pourront recevoir les Ordres mineurs et neuf, la Tonsure.
Avec la dernière rentrée, nous avons actuellement 20 élèves au Grand Séminaire,
pour les deux Vicariats.
Ici, évidemment, tout est loin d’être parfait ! mais nous avons lieu d’être satisfaits de la piété, des efforts et du travail des élèves. Sur nombre de points leur
mentalité est encore « nègre », donc à l’opposé de la nôtre ; il faut par suite, se
garder de voir de la malice dans tous leurs manquements sans distinction. Peut-on
s’étonner qu’ils ne s’aperçoivent pas toujours de suite de ce veut dire obéissance de
volonté et de jugement ! et qu’ils ne se reprochent des murmures ou des critiques,
même contre des ordres donnés, qu’après de longues et multiples explications ! Le
Munyaruanda surtout est si habitué à murmurer contre ses chefs parce qu’ils ont la
main très dure.
Nous aurions tort de perdre patience avec ces volontés, qui désirent tout de bon
se parfaire, mais ont besoin qu’on leur montre le chemin pas à pas. A nous de ne pas
leur demander d’être parfaits dès le début !
Ne sommes-nous pas, un peu, sur un terrain semblable à celui de Jésus avec ses
apôtres ? Il n’était pas toujours compris d’eux qui allaient prendre des épées quand il
leur parlait de combat spirituel !!! Plus tard ils convertirent le monde et moururent
pour leur Bon Maître !
Comme il convient, nous donnons large place à la direction spirituelle des Séminaristes. Là encore il y a une difficulté pour les Maîtres. Le français est la langue du
séminaire, et souvent il ne faut pas accepter les expressions de nos jeunes gens mot
pour mot ; on se tromperait et on dérouterait, sans le vouloir, des âmes qui n’ont pas
su s’expliquer, qui se buteraient parce qu’incomprises.
Cette année, deux Séminariste sont rentrés dans leur Mission ; ils feront
d’excellents catéchistes comme leurs aînés.
Au point de vue matériel, c’est encore la sainte Pauvreté : des paillottes partout
et pour tout, et rien que des paillottes ! Le Bon Dieu lui-même est dans ce pauvre
provisoire à la chapelle ! Le disciple n’est pas plus que le Maître, donc nous sommes
contents ! C’est regrettable que nous n’ayons pas un Frère pour s’occuper du matériel, des cultures... dans les deux Séminaires : professer et être à tant de travaux,
quand le personnel est déjà insuffisant, c’est difficile, et c’est au détriment des
études et de la bonne marche des maisons. Nous espérons !
Sans crainte de blesser la modestie ecclésiastique, les Séminaristes se sont mis,
comme les petits, mais une fois par semaine seulement, au football, en plus du tra-

362

vail manuel quotidien. Le mouvement leur faisait défaut, au détriment de leur santé.
Le dimanche, ils vont trois à trois dans les villages voir les chrétiens et catéchumènes ; c’est un peu de ministère qui leur fait du bien et en fait aussi aux gens.
Comme dans le passé, puisque nous n’avons pas de maison de campagne, les vacances se sont prises dans les stations du Ruanda et de l’Urundi, par petits groupes.
Là, sous la direction et la surveillance des supérieurs des stations, ils font le catéchisme, visitent les chrétiens, rendent aux Pères les services possibles. C’est déjà
une sorte de probation périodique pas inutile.
Nous avons confiance dans notre œuvre si belle ! L’avenir nous dira, nous
l’espérons, que nos prêtres indigènes auront été et seront le salut de ces régions si
peuplées !
Personnel au 30 juin 1922 : P. Vitoux, Supérieur des deux Séminaires ; P. Van
Uden, professeur de théologie ; P. Deneweth, professeur de philosophie.
P. VITOUX
III. – PETIT SEMINAIRE SAINT-LEON

L’année scolaire s’ouvrait avec 106 petits séminaristes répartis comme il suit : en
première 5, en seconde 11, en troisième 14, en quatrième 16, en cinquième 22, et 38
en sixième.
Or pour éduquer tour ce monde il n’y avait que le P. Vitoux et un prêtre indigène, Isidore, secondés par trois grands séminaristes et un instituteur marié. Le 4
août 1921, le P. Vanneste était parti pour la Mission de Rwaza et le 20 septembre, le
P. Déprimoz supérieur avait pris le chemin de l’Europe pour faire les grands exercices. On comprend qu’avec un personnel aussi réduit l’enseignement ait laissé à
désirer. Heureusement, le retour du P. Déprimoz et l’arrivée de deux nouveaux confrères, les Pères van der Meersch et Chantrain nous garantit que l’année 1922-1923
relèvera le niveau des études.
Cependant l’année 1921-1922 n’a pas été perdue. Les petits séminaristes du
Ruanda et de l’Urundi ont un grand désir d’apprendre. On en a une preuve dans les
multiples questions dont ils accablent, pourrait-on dire, le professeur, il en serait
parfois impatienté, s’il n’était soutenu par la pensée qu’il travaille à former de futurs
prêtres qui étendront l’action des missionnaires et que l’importunité de ses élèves
atteste leur bon vouloir. En Europe, un élève qui doit redoubler une classe pleure et
se dépite. Ici, on rit et on danse en disant qu’ainsi on saura davantage.
Quant à la piété, comme c’est l’ordre, les efforts sont plus grands encore. Nous
avons cette année donné vingt minutes à la méditation des élèves, au lieu de dix
qu’elle avait auparavant. En répétant une vertu durant des mois entiers, en y insistant
sans relâche, sans fausse honte de répéter comme on doit le faire devant des intelligences nègres, on arrive à des résultats. Chaque matin les trois classes supérieures
transcrivaient sur un carnet spécial le résumé de la méditation. Il est intéressant
d’examiner ces notes spirituelles ; on y voit que là aussi les intelligences noires
s’éveillent peu à peu. En tertia, quelques lignes seulement composent le résumé ; en
secunda un peu plus d’idées ; en prima à des vérités plus nombreuses se mêlent déjà
des affections.

363

Dans les conversations, en récréation, en promenade, ces petits séminaristes aiment parler de sujets de piété, à répéter les phrases des Saints. Et on les entend parfois redire : « Si je venais à mourir mille fois, et à renaître mille fois, je désirerais
mille fois le sacerdoce ! »
Le jour de leur fête quand ils viennent demander nos prières et qu’on interroge
sur ce qu’il faut implorer pour eux on obtient ces réponses édifiantes : « Vous demanderez pour moi l’humilité et l’obéissance de mon saint, la grâce d’arriver à la
prêtrise !!... »
Le désir du sacerdoce est réel ; on pleure quand il faut quitter le Séminaire. Il est
bon cependant de les prémunir contre certaines tentations dont on ne se doute pas
toujours. Dans les visites que reçoivent ces enfants se mêlent parfois de mauvais
conseillers qui ne craignent pas de s’en moquer et de les porter à la désertion :
« Alors tu as abandonné la femme. Ton père t’achète une fiancée en ce moment... !
Ton héritage existe encore ; il est même augmenté ! » Ce sont là des pensées qui ont
vite pris logis dans des têtes de petits nègres. Aussi venons-nous de construire un
parloir spécial pour nos enfants, où ne seront admis que les visiteurs vus d’abord par
le supérieur.
Durant l’année scolaire 16 enfants ont été priés de retourner chez eux, les uns
pour manque de santé, d’autres pour des défauts de caractère, le plus grand nombre
pour manque de moyens... Cinq vont entrer au Grand Séminaire... Quarante-cinq
nouveaux sont annoncés pour la prochaine rentrée.
La lettre citée dans le rapport de Mgr Classe, notre Vicaire Apostolique, est une
preuve des bons sentiments qui animent ces écoliers.
Un fait du diaire : 12 juin, fête des Bienheureux Martyrs Baganda. Nos séminaristes crient, chantent, battent des mains, dansent. Depuis des mois et des mois ils
demandaient à Dieu deux évêques. Voici que leurs frères du Ciel leur envoient Monseigneur Classe et Monseigneur Gorju !! Enfin ils ont leurs pères ! Ad multos annos !!
Oui ! la moisson jaunit au Ruanda et au Burundi. Des ouvriers commencent à se
lever dans ces deux pays.
A nous de les préparer convenablement à leur tâche.
P. VITOUX
Isavi (Sacré-Cœur de Jésus)
« Beni soit celui qui vient au nom du Seigneur ». C’est un cri de joie et de reconnaissance au Ciel que nous proférons en apprenant que Rome vient dans la personne
de Mgr Classe de nous donner un nouveau Pasteur. Bénis soient ses travaux dans le
Ruanda où il est avantageusement connu et impatiemment attendu.
La Mission d’Isavi lui offrant ses souhaits de bienvenue, lui présente le joli contingent de 5 630chrétiens et de plus de 1500 catéchumènes. C’est là un beau troupeau, qui plaise à Dieu, ira se développant au cours des autres années. Inutile, ce me
semble, de catégoriser nos ouailles. On pourrait longuement écrire sur l’inconstance
des Noirs, sur les mauvaises occasions auxquelles les expose le milieu païen... toutes
choses constatées et déplorées dans chaque Mission. Mieux vaut envisager la bonne

364

volonté au grand nombre de nos néophytes, volonté se traduisant par la fréquente
réception des Sacrements. Si donc l’on considère que 52 285 confessions ont été
entendues, 156 000 communions distribuées, on est fondé à croire que le Bon Dieu
en a été glorifié, Satan confondu, la vie chrétienne renforcée dans les âmes.
La gent turbulente des petits et petites donne satisfaction aux Sœurs, encore
qu’elle mette à l’épreuve la patience de nos précieuses auxiliaires. Dociles sont, en
général, les jeunes filles chrétiennes vis-à-vis de leurs maîtresses. La catégorie des
jeunes gens nous donne plus de soucis. Ils sont indépendants, aussi bien faut-il faire
des réserves sur leur assiduité en classe. Le malheur est que les œuvres multiples qui
nous incombent, ne peuvent être assurées par un nombre insuffisant de missionnaires.
Un personnel plus nombreux permettrait à l’un de nous d’exercer sur cette jeunesse une surveillance plus serrée, tout en lui donnant l’instruction et la direction
indispensables.
Plus souples et plus assidus sont les catéchumènes : nous n’avons qu’à louer de
leur bonne volonté.
Le Rapport doit signaler, parmi les travaux matériels exécutés au cours de cete
année, la construction d’un hangar pour catéchismes et 2 salles de classe, et la décoration de notre église. Pour ce dernier travail, le P. Pouget y est allé de sa peine... et
de son argent. Sous la direction du cher Père, piliers et pilastres ont reçu un revêtement de terre rouge foncée, sur laquelle on a tracé à la couleur blanches des lignes
de jointement des briques. Le F. Tite est venu à temps pour mettre la dernière main à
l’œuvre. Une des Sœurs de la Mission a joué habilement du pinceau pour parer le
chœur et les bas-côtés d’une tenture de bon goût.
Le P. Zumbiehl a doté de deux autels en bois, les chapelles de la Sainte Vierge et
de Saint-Joseph : le tout est du plus bel effet. Tous nos remerciements à ceux qui ont
pris part à la décoration de notre église.
Une œuvre importante est également établie à Isavi : c’est le Noviciat des Sœurs
indigènes dont le P. Zumbiehl est l’aumônier. Deux Sœurs ont fait serment pour une
année, une troisième fait son année de probation. Le Noviciat compte 18 novices.
Souhaitons que Dieu bénisse cette œuvre et lui donne l’accroissement utile.

Evénements divers. – Depuis le début de 1921 la peste bovine sévit au
Ruanda. Le service vétérinaire s’est efforcé de lutte contre le mal.
Le sultan Musinga mal renseigné par quelques-uns de ses chefs, a jugé
ma médication européenne nuisible à son bétail, aussi bien a-t-on cru devoir
cesser la vaccination anti-pesteuse ! Notre troupeau néanmoins a pu être
soigné et la peste ne nous a enlevé que quelques têtes de bétail.
Au courant de cette année on a opéré au Ruanda une expédition géologique, travaillant au nom de la Banque de Bruxelles. Son chef M. Delhaye, ingénieur des
mines de Mons, avait comme collaborateurs M. l’abbé Salée, professeur de paléontologie à l’Université de Louvain, et M. Grenouillet géologue suisse. Le 20 juin
dernier M. Delhaye, chef de l’expédition, était gravement blessé à 14 heures ouest
de la Mission. Le P. Ecomard aussitôt avisé se rendit d’urgence auprès de lui. Il le
trouvait atteint d’un coup de coutelas à l’aisselle gauche, blessure ayant provoqué

365

une très forte hémorragie. A l’heure actuelle, M. Delhaye fait sa convalescence à
Isavi. Dans la première quinzaine d’août, il espère reprendre son travail. Souhaitons
que ses vœux se réalisent. La Mission est heureuse de lui offrir jusqu’à complet
rétablissement cordiale hospitalité.
Personnel au 30 juin 1922 : P. Ecomard, supérieur ; P. Zumbiehl, aumônier du
Noviciat des Sœurs indigènes ; P. Pouget, P. Giai-Via, économe ; F. Tite.
P. ECOMARD
Nyundo (Sainte Marie)
Spirituel. – D’abord quelques chiffres ; ce sera plus éloquent que tout ce que je
pourrais vous dire.
1920-21
1921-22
Catéchumènes d’un an avant le baptême
Catéchumènes de deux ans avant le baptême
Baptêmes d’enfants des néophytes
Confessions
Communions
Mariages
Garçons dans les écoles
Filles
Malades soignés
Enfants de 6 à 12 ans qui communient

13
18
70
384
25 190
17
162
130
6 812
102

15
45
102
16 184
32 140
30
228
134
17 385
161

Nous rentrons en convalescence et tout fait prévoir que nous allons guérir car le
bon Dieu nous sourit. Oh ! si peu encore ! mais ce peu serai-il moindre que nous
nous en réjouirions. Nous étions si peinés, si las du silence de Dieu ! Ce silence
ressemblait tant à de l’abandon qu’à le voir sourire nous le sentons revenir et de le
sentir revenir nous en sommes tout aises.
Les confessions ont doublé. Les communions ont augmenté d’un tiers. Pourquoi
pas doublé elles aussi ? C’est que l’apport est dû surtout à des chrétiens ou qui ne
recevaient les sacrements que très rarement ou qui depuis cinq, six et même huit ans,
ne les recevaient plus. 41 de ces gros poissons ont réintégré après avoir réappris tout
leur catéchisme.
C’est un plaisir de les voir persévérer et même faire du prosélytisme auprès de
leurs camarades qui ne se décident pas encore. Grâce à eux – et au bon Dieu qui
pousse – un mouvement s’est créé profond et général. Un tel, un tel, et un tel, me
disait l’un d’eux, sont ébranlés. Ils ne sont pas décidés encore, mais ils viendront.
C’est qu’au fond tous ces malheureux désillusionnés du mal, qui leur promettait
tout et n’a rien tenu, sont honteux. Ils sentent qu’ils sont diminués même aux yeux
des païens qui aux jours de dispute le leur font bien sentir. Puis, l’église, ses chants
et ses cérémonies qu’ils viennent encore voir et entendre aux grands jours de fête,
mais comme des voleurs qui sont passés par la fenêtre et non comme des enfants de
la maison, tout cela les peine et entretient en eux le malaise salutaire qui un jour ou
l’autre provoquera la résolution décisive.

366

Pour augmenter ce malaise salutaire nous donnons à nos fêtes le plus d’éclat possible. A la procession qui a eu lieu pour l’Assomption – que le bon Dieu me pardonne – j’ai fait danser... Oh ! pas le fox-trot, quoi que notre danse fût exotique
aussi.
Quatre filles portèrent sur un brancard orné d’étoffes et de fleurs une magnifique
statue de Notre-Dame de Lourdes, escortée par la chrétienté en prières, en chants et
sur deux lignes, jusqu’à la résidence des Sœurs, au pied de notre colline. Là, on
déposa sur une table ornée, placée à l’avance, la statue. Aussitôt huit femmes choisies parmi les meilleures vinrent en étendant les bras et en dansant saluer la Vierge
comme on fait dans le pays pour honorer les grands. Pendant ce temps, toutes les
quatre poussaient trois fois les you-you de joie. Huit filles suivaient avec le même
cérémonial. Et les derniers you-you finissant,
le chant des litanies commençait.
Tout cela ne vous dit rien... ou vous dit
moins que rien. Mais pour nos Bagoyés !
Huit jours après ils en parlaient encore...
A la Fête-Dieu, nos tambours, – six, dont
deux pèsent bien vingt-cinq kilos – fleuris et
enrubannés étaient de l’escorte immédiatement devant une vingtaine de petits anges
noirs qui jetaient des fleurs, Dais bannières,
guirlandes, fleurs, arcs de triomphe, reposoir
artistiquement orné, rien ne manquait, mais
les tambours... les tambours symboliques,
attiraient tout, dépassaient tout. Le roi qu’ils
hantaient et fêtaient, les chrétiens le senLE P. SOUBIELLE (ca. 1910)
taient, les païens le cherchaient... et les
autres ? Le lendemain de la fête, 16 m’ont demandé leur jour d’instruction.
Les enfants de l’école de 161 sont devenus 218. Je ne vous cacherai pas nous en
sommes redevables au zèle irrésistible du P. Lody et des Sœurs. Non seulement les
enfants des chrétiens restés fidèles viennent, mais encore – ils sont une bonne douzaine – les enfants de chrétiens tombés qui à dix et douze ans commencent leur
instruction pour la première confession et la première communion.
Nous avons deux succursales, Kirumu et Kiroji, toutes deux sur le bord du lac,
l’une à côté de la principale résidence du grand chef du pays, l’autre à proximité de
Kissenyi, poste de l’Etat. Quatre catéchistes vraiment sérieux et zélés tâchent
d’entendre de ce côté un peu de Justice et de Vérité. J’étais, il y a quinze jours, à
Kirumu. Soixante-dix jeunes s’y font instruire avec la meilleure volonté. J’ai donné
la médaille à treize. Leurs réponses sensées et sincères aux nombreuses questions
que je leur ai posées pour m’assurer de leurs connaissances et surtout de leur foi
m’ont profondément édifié. A Kiroji, une trentaine de jeunes gens fréquentent les
catéchistes mais sans vouloir encore se faire instruire. « N’avez-vous personne qui
puisse recevoir la médaille ? demandai-je à l’un des catéchistes de cet endroit. –
Non, dit-il, ils viennent causer, écoutent avec plaisir,... mais ça ne prend pas. Leur
cœur est ailleurs qu’aux affaires de leur âme, mais ça viendra ».

367

Matériel. – Enfin nous pourrons rentrer dans notre grande église le 15 août. Les
Européens qui viennent nous voir, nous disent que c’est un chef-d’œuvre. C’est
évidemment trop flatteur et exagéré. Le F. Pancrace lui-même qui en est le père –
vous connaissez les partialités de la paternité – n’en croit rien. Elle est propre, elle
est grande, elle est jolie. Je suis content, et le P. Lody plus encore, qu’elle soit finie.
Le Frère n’en est pas fâché quoiqu’il parte en Europe avec le regret de n’avoir pas
achevé son ameublement.
Personnel au 30 juin 1922 : PP. Soubielle, Lody ; F. Pancrace.
P. SOUBIELLE
Rwaza (Assomption)
Le personnel. – Nous avons vécu l’année entière sous la règle de trois, actuellement même nous sommes 4 Pères. Le P. Deneweth, arrivé en avril, nous quittait en
septembre, tout juste pour s’initier à la langue indigène. Il commençait déjà à entendre les confessions des enfants, quand il reçut sa nomination pour le séminaire. Il
était remplacé par le P. H. Vanneste, qui venait également s’initier au runyaruanda.
Heureusement, nous l’avons conservé jusqu’à ce jour ; mais la moitié de l’année
nous étions à deux pour les confessions, et la Mission compte plus de 3000 chrétiens. Actuellement même nous avons un quatrième Père, mais la rumeur publique
nous dit déjà que le P. Van der Meersch est destiné au Séminaire.
La Mission. – Nos Balera sont de braves gens, presque l’année entière occupés à
leurs cultures. Leur intelligence n’est pas au-dessus de la moyenne : on n’en fera pas
des théologiens. Mais la bonne volonté est réelle, et les défections sont rares. Le
mariage est stable, et la loi indigène au sujet de la dote contribue beaucoup à assurer
cette stabilité. L’assitance à la messe sur semaine reste bonne ; et si nous n’avons
pas un plus grand nombre de communions, la pénurie des confesseurs en est peutêtre un peu cause. Le Mulera est ouvrier, et une longue séance devant un confessionnal décourage vite notre amateur de la pioche. Nous inscrivons 150 premières
communions. Il y a eu réel effort pour se passer de ces gardiens de chèvre, et les
envoyer à l’école chez les Sœurs. Il y a encore des retardataires mais qui pourrait
leur reprocher de ne pas atteindre au parfait ?
Les étoffes sont chères, c’est vrai, et l’impôt est à cinq francs ; mais malgré tout,
nous sommes obligés de recommander fortement l’achat du livre. Sans livre entre
les mains, nos chrétiens risquent de s’ennuyer à l’église, et les plus jeunes de s’y
dissiper pour se distraire. D’ailleurs le livre est le meilleur soutien de leur instruction
religieuse. Or, il y a eu quelques récriminations au début : les Pères devaient donner
gratis des livres écrits pour eux dans leur langue... etc. Il faut que le Mulera discute...
il se plaît dans les procès : mais enfin on s’exécuta. Bientôt il sera de bon ton de
pouvoir venir à l’église avec son livre de prières.
Pour les catéchumènes, on a été plus sévère encore ; il le fallait. Tout catéchumène non marié doit savoir lire une syllabe de deux lettres à son premier examen et
avoir le livre de prières pour entrer au catéchisme des sacrements, et savoir lire les
prières de la messe. Nous avons dû retarder beaucoup de réfractaires à la lecture ;
mais actuellement on remarque que cette lecture est une condition sine qua non à
368

leur avancement dans le catéchuménat ; que celui qui n’a pas satisfait sur ce point
est éliminé de l’examen, et chacun en prend sont parti et se courbe sur son alphabet.
Il y a même trois mois d’avancement pour qui a fait des progrès extraordinaires.
Ecoles. – A deux reprises au moins, quelques Batutsi m’ont demandé de rétablir leur école, en me promettant d’y envoyer leurs enfants. Et pour se mettre à
l’abri des faux rapports, l’ordre de fréquenter l’école devait venir des Pères et du
chef du poste, M. Mertens : et qu’alors nous réglerons la chose ensemble... Mais,
comme dans la fable, il ne s’est trouvé personne d’assez hardi pour aller attacher le
grelot. Cette école n’est pas encore rétablie.
A l’école des Bahutu, le P. Vanneste met tout son cœur. Et la division des futurs
séminaristes reste la privilégiée : classe supplémentaire le soir, exercices religieux à
l’église et petits travaux matériels à part... Quatre d’entre eux iront cet automne
rejoindre leurs aînés au Petit Séminaire de Kabgayé.
Relations. – Nos relations avec le chef du poste de Ruhengeri sont excellentes.
Avec les Batutsi, il est intéressant d’avoir à traiter avec Kalinda, Mututsi qui remplace notre chef Kakwavu. Puisse-t-il le supplanter définitivement : ce serait pour le
plus grand bien de la contrée.
Nouvelles. – Nos ouvriers réguliers, qui chaque jour sont au service de la Mission comme cuisiniers, menuisiers, cigariers, ont eu à payer un nouvel impôt de cinq
francs, lequel les affranchit de toute servitude envers leur chef et les met dans une
situation régulière auprès de l’autorité.
Une Mission de protestants adventistes qui s’était établie chez Sebatwa à quatre
heures à l’ouest de Rwaza, a dû se retirer ces temps derniers.
Travaux matériels. – Les ouvrages de notre menuiserie sont toujours expédiés
dans toutes les directions : malheureusement nous n’avons pas de réserves de bois,
et continuellement sommes obligés d’employer du bois encore vert. Pour y remédier, nous construisons cette année un immense hangar où l’on pourra entasser une
bonne provision de bois.
L’antique pont de bois sur le Mukungwa au pied de Rwaza a fait place à un joli
pont en maçonnerie, avec deux voûtes de cinq mètres. La largeur du pont est de six
mètres. Ce beau travail, dû au Père Prieur a reçu les félicitations de tous les visiteurs.
Un autre pont sur la Mukinga serait également à souhaiter. Cette rivière boueuse
grossit et déborde à la saison des grandes pluies, et rend difficile l’accès à la Mission. Les ponts de bois existaient jadis. Au printemps un jeune écolier s’est noyé en
voulant traverser cette rivière.
Nous avons continué la construction de nos diverses succursales. L’an prochain
le travail en sera terminé.
Personnel au 30 juin 1922 : ???
P. MOYSE

369

Mibirisi (Notre-Dame du Bon Conseil)
Personnel du poste. – A la fin de l’exercice 1920-1921, il n’y avait au poste de
Mibirizi que le P. Van Heeswijck, supérieur, et le P. Pagès économe. Le 7 janvier
nous arriva le F. Cyrille, venant de Gitega. Le 3 février le P. Pagès quitte Mibirisi
pour se rendre à Kissaka et le 14 février arrive le P. Knoll, venant de Nyaruhengeri,
pour le remplacer.
Mission. – L’œuvre de la Mission marche doucement en avant. Si le nombre des
confessions et des communions est inférieur à celui de l’année passée, ce n’est pas
que la ferveur de nos chrétiens ait diminué ; au contraire, car ces derniers temps
surtout ils ont été plus assidus à recevoir les Sacrements ; c’est que la famine régnait
ici avant Noël.
Le fait le plus consolant est bien le retour de plusieurs de nos chrétiens égarés.
Ils se sont réconciliés avec le Bon Dieu à Pâques et persévèrent dans cette bonne
disposition. Il en reste encor qui n’ont pas accompli leur devoir pascal, mais comme
ils assistent assez régulièrement à la messe le dimanche, nous avons bon espoir
qu’ils suivront bientôt le bon exemple des autres.
Les catéchumènes ne sont guère plus nombreux que l’année passée ; mais ils se
montrent plus sérieux et plus assidus à l’instruction. Les postulants augmentent tous
les jours et cependant nous sommes plus difficiles pour les admissions que par le
passé. Trop vite admis au catéchuménat ils cessaient facilement. Maintenant ils
doivent venir deux fois par semaine et assez longtemps avant de recevoir la médaille.
Le Père chargé de l’école est content. Ses 60 élèves sont réguliers, s’appliquent
sérieusement à leur travail et font de réels progrès. La seule récompense est un travail après école.
Les grandes filles viennent à l’école le mercredi et elles viennent bien. Leur progrès dans la lecture est minime. Il nous manque une maîtresse capable. Cependant
nous insistons pour qu’elles viennent à cause de l’instruction religieuse qui leur est
donnée à l’église après la quasi-classe de lecture.
Les enfants de parents chrétiens viennent quatre fois par semaine ; ils sont divisés en 3 groupes. Premier groupe : ceux qui reçoivent les Sacrements. Ces enfants se
confessent le jeudi matin, et le vendredi matin un Père dit la messe dans leur chapelle, où ils reçoivent la Sainte Eucharistie. Après la messe le Père leur fait l’action
de grâces et une instruction.
Deuxième groupe : ceux qui se préparent à la réception des sacrements. Et troisième groupe, le plus nombreux : ce sont les petits qui apprennent surtout les prières
et les grandes vérités.
A l’honneur des parents soit dit qu’en général ils envoient bien leurs enfants.
Nos succursales ne marchent pas bien. Nous avons 5 chrétiens dans une succursale ; dans 3 autres nous espérons en baptiser quelques-uns au prochain baptême.
Mais le nombre des catéchumènes semble plutôt diminuer que d’augmenter. Ce sont
toujours les mêmes plaintes : corvées et portage pour le Gouvernement, et, en plus
cette année, l’impôt : « Amafaranka [amafaranga] aratwicha, c’est-à-dire, les francs
[l’argent], nous tuent [tue] ».

370

Matériel. – Nous avons eu la bonne chance de trouver de bonne argile dans le
marais en bas de notre colline encore dans la propriété. C’est grâce aux Messieurs de
l’exploration géologique. Ces Messieurs nous ont envoyé une équipe de leurs ouvriers pour faire des forages ; et plus tard le Docteur Grenouillet, étant ici pour
quelques jours, a continué lui-même les forages et avec succès. Dès le commencement de l’été le Père économe commença à nettoyer et à approfondir la rivière qui
passe par le marais, pour faciliter l’écoulement des eaux. Il fit alors creuser au bord
du marais là où les forages indiquaient une bonne couche d’argile qui se trouve à 3
mètres de profondeur. L’eau du marais et les sources qui sortent de la colline rendront l’extraction de l’argile assez difficile. Malgré les obstacles nous aurons de
bonne argile en abondance et par suite de bonnes tuiles pour remplacer les toits en
herbe et même les tuiles du réfectoire, qui n’ont qu’un défaut, c’est qu’elles sont
trop poreuses.
Notre plantation de café a bien rendu ; nous avons vendu toute la récolte à un
marchand à 2 fr 50 le kilo. La plantation a été augmentée de mille pieds de cette
année-ci.
La peste bovine ayant fait son apparition dans la province de Kinyaga, notre
troupeau a été vacciné à Changugu, poste du Gouvernement, à trois heures d’ici.
Nos vaches ont été emmenées à Changugu le 15 février et le lendemain vaccinées
par M. Massaux. Ce Monsieur attaché au service Vétérinaire du Congo était venu
exprès à Changugu pour le troupeau de la Mission. Huit jours après, il est revenu
pour injecter le sérum à notre troupeau, resté à Changugu. Sur les 63 têtes de bétail
vacciné, il n’y eut que 2 vaches et 3 veaux qui crevèrent. Mais neuf vaches pleines,
sur 10, avortèrent, ce qui était prévu.
Visites. – Plusieurs fois nous avons eu la visite de Monsieur Delhaye, de Monsieur l’Abbé Salée, professeur de Géologie à l’Université catholique de Louvain, et
de M. Grenouillet, qui font une exploration géologique dans le Ruanda. De la midécembre à Pâques ces messieurs eurent leur camp à 1 heure et quart de la Mission.
M. l’Abbé Salée vint nous voir une première fois le 19 novembre. Le 7 décembre ce
Monsieur revint pour la fête de l’Immaculée Conception. Nous avions en même
temps la visite du P. Colle, supérieur de Katana, et du P. Decorte qui finissait ce
jour-là sa retraite.
M. Grenouillet était ici pour la fête de Noël ainsi que notre Administrateur, Monsieur Keyser et Madame avec leur enfant.
Le R.P. Visiteur nous arriva de Mission de Nyagezi le 7 janvier et le même jour
arriva le F. Cyrille, provisoirement nommé à Mibirizi. Le R.P. Visiteur nous quitta
le 17 janvier pour se rendre à Kabgayé.
Le mercredi de la Semaine Sainte, Monsieur Salée vient passer les derniers jours
de la Semaine Sainte à la Mission. A son grand regret, il n’a pas pu rester le jour de
Pâques ; le lundi de Pâques il devait quitter le camp à Muleke pour continuer son
exploration au nord de Mibirizi.
Ce Monsieur s’est dit édifié de la piété et de la ferveur avec lesquelles nos chrétiens, en très grand nombre, assistaient aux instructions et aux offices et faisaient
leur adoration le Jeudi-Saint.

371

LE P. KNOLL, LE FRERE PRIVAT ET LE P. DONDERS – 1927 (de g. à d.)

Le vendredi 30 juin, nous avions la joie et l’honneur de recevoir Mgr Roelens.
Sa Grandeur était accompagnée du P. Saelens, du P. Vuylsteke, du Frère Nicaise et
de cinq Sœurs Blanches, parmi lesquelles la T.R. Mère Visitatrice.
Dans l’après-midi arrivait le P. Colle, qui apprit ici qu’il était destiné pour fonder
une nouvelle Mission chez Kabalé. La veille le P. Decorte, supérieur de Nyagezi,
était venu saluer Sa Grandeur.
Nos chrétiens, qui depuis plusieurs années n’on plus vu d’évêque, eux aussi
étaient heureux de recevoir Monseigneur. Aussi sont-ils allés en grand nombre à sa
rencontre. Le lendemain, Sa Grandeur a daigné dire la messe de communauté, et
beaucoup ont reçu la Sainte Eucharistie de sa main.
Monseigneur avait déjà accepté de rester quelque jour parmi nous. Mais, par le
P. Colle, le capitaine du bateau faisait prier Sa Grandeur de bien vouloir
s’embarquer le plus tôt possible parce qu’il avait encore un autre voyage pressant à
faire.
A notre grand regret, Sa Grandeur est partie le lendemain matin pour Changugu.
Personnel au 30 juin 1922 : PP. van Heeswijck, supérieur ; Knoll ; F. Cyrille.
P. VAN HEESWIJCK

372

Rulindo (Notre-Dame de la Merci)
La fin de l’exercice se termine avec le personnel du début : P. Martin F. ; P.
Desbrosses ; F. Alfred. La Mission pendant cette année a suivi tout doucement sa
marche normale et a même progressé.
La chrétienté compte environ 200 ménages chrétiens, puis de grands jeunes gens,
de grandes jeunes filles, qui avant deux ou trois ans seront tous mariés, et des enfants. Parmi les 740 chrétiens, il y en a près de 500 qui reçoivent les sacrements. La
ferveur s’est maintenue dans la grande masse. Le premier vendredi du mois est de
plus en plus suivi ; ils savent qu’il n’y a aucune obligation, mais que c’est un acte
d’amour que Notre-Seigneur leur demande, et nous espérons arriver au jour où
d’elle-même, toute la chrétienté donnera cette matinée à Notre-Seigneur les premiers
vendredis du mois. La fête des Bienheureux Martyrs de l’Ouganda est tombée un
lundi : malgré la proximité du dimanche, à la grand’messe, ils étaient là comme aux
grands jours de fête d’obligation.
Pour la première fois cette année nous avons fait la procession de la Fête-Dieu.
Pour préparer la fête, toutes les catégories de chrétiens s’y sont mis, même les catéchumènes. Devant le reposoir les jeunes filles avaient fait en herbes fines, un tapis
de 80 mètre carrés, y mettant tout leur cœur et tout leur savoir-faire. Les chefs, invités par nous, avaient répondu à notre invitation ; les païens avaient entendu parler
d’une fête chrétienne qu’ils n’avaient jamais vue. Ils sont venus très nombreux et
sont partis en disant : « C’est bien dommage que ceux qui sont restés à la maison
n’aient pas vu ces belles choses ; ce sera pour l’an prochain ». Ç’a été un vrai
triomphe pour Notre-Seigneur. Certaines âmes droites ont peut-être été touchées par
la grâce.
Chaque pays a son point faible, le point où Satan a le plus de prise sur les âmes.
L’an passé nous avons parlé ici de certaines pratiques immorales. Nous avons lutté
pendant 4 ans, avant tout pour faire admettre le principe. Le progrès est très réel, et
cette année nous avons eu connaissance de certains faits très caractéristiques qui
prouvent que la presque totalité des jeunes gens (dans l’espèce, c’était le point capital) ont accepté le principe pour leur fiancée. Dans notre pays de montagne, la polygamie, beaucoup plus que les superstitions, est la grande pierre d’achoppement qui
arrêtera biens des gens mariés. Les adultes mariés même quand ils sont jeunes, ont
pris position dans le camp païen. S’ils n’ont qu’une femme, ils tiennent à garder une
liberté dont ils savent que le christianisme les priverait, celle de prendre à leur gré
une deuxième femme, ou de chasser la première. C’est ce qui nous a décidés à porter
nos efforts sur les jeunes. Ils sont en général vaillants pour la culture, et ils ont encore une simplicité naturelle qui les dispose bien à l’acceptation de l’Evangile. Nous
essayons par tous nos moyens, de défendre l’âme de cette jeunesse qui veut venir à
nous ; mais qui est beaucoup trop dominée par l’autorité paternelle. Tout notre espoir est en eux, mais ce n’est pas sans difficultés, et sans bien des démarches, que
nous arrivons à leur faire conquérir leur liberté de conscience. C’est la même raison
qui explique pourquoi de jeunes enfants baptisés in extremis et d’abord venus à la
Mission un ou deux ans, nous échappent complètement. Ce sont ces mêmes difficultés que nous trouverons dans les succursales, doublées de ce que le christianisme

373

n’est pas suffisamment connu. Certaines commencent à donner, mais ce n’est encore
que le pussillus grex201, d’autres ne donnent absolument rien, quoique les catéchistes
vivent en très bons termes avec la population. Certains parleront d’écoles ; nous
avons essayé dans les succursales ; mais comme ici à la Mission, nous constatons,
bien qu’un bon nombre sachent lire, que le goût de la science n’est pas encore le fort
de nos montagnards.
Ils sont beaucoup plus forts pour la bière. Nous avons donc résolu d’aider nos
chrétiens encore fervents et pas très nombreux, à lutter contre l’intempérance et ses
suites.
En terminant, disons un mot du matériel. A ce point de vue cette année peut être
marquée d’une boule blanche que le bon Dieu avait à Rulindo. Le 15 janvier a été un
beau jour ; nous avons porté Notre-Seigneur en procession par la voie directe à la
nouvelle église. Elle est destinée à servir plus tard de sales de catéchismes, de salles
de classe, de parloirs, il n’y aura plus qu’à mettre les séparations. Elle a 4 mètres de
haut (vu sa destination future, c’est suffisant), 6 m 95 de large et 54 m de long, sacristie comprise. La nef est de 43 mètres. Le jour où nous y sommes entrés, tous les
catéchumènes médaillés et certains postulants ont suivi les chrétiens, elle était
comble. Dans 3 ou 4 ans elle sera remplie de chrétiens le dimanche et grandes fêtes.
Le F. Alfred a bâti les fondements en pierres et le P. Desbrosses a dirigé tous les
chantiers. Grâce à 2 ou 3 maçons chrétiens et 3 autres formés par le Frère, le Père a
pu terminer la bâtisse en quelques mois. Les premières briques ont été posées, à
partir des fondements, le 18 juillets 1921, et à la fin d’octobre l’église était à peu
près couverte. Mais sans le secours, en bois de charpente et de menuiserie, de la
Mission de Rwaza, notre entrée à l’église eût été bien retardée. Il était bien juste dès
lors que la Mission de Rwaza fût de notre fête. Ce fut le R.P. Vanneste qui chanta la
première messe dans notre église enguirlandée et ornée d’oriflammes.
Quelle est la Mission qui n’a pas ses petites misères ? Nous avons eu les nôtres,
mais somme toutes les bienfaits du bon Dieu ont surpassé les épreuves et de tous
nous disons de plein cœur : Deo gratias202 !
Personnel au 30 juin 1922 : P. Martin F. ; P. Desbrossess ; F. Alfred.
non signé
Rwamagana (Notre-Dame des Victoires)
Notre jeune Mission commence à donner ses premiers fruits. Nous avons eu à
Pâques le premier baptême solennel et dorénavant tous les trimestres nous aurons la
consolation de joindre notre petit lot à la gerbe des autres Missions du Ruanda Nous
ne sommes pas encore à la période des conversions en masse, quoique la population
soit bien disposée, mais il y a tant de préjugés à faire disparaître et il faut d’abord
ensemencer pour récolter plus tard.
Nous avons 164 médaillés ou catéchumènes qui divisés en séries suivent 2 fois, 3
fois, ou 4 fois par semaine, des catéchismes ; le mouvement est donné et régulière201
202

« Le tout petit troupeau ».
« Dieu merci ».

374

ment, leur temps d’épreuve terminé, ils arriveront, sinon tous, du moins le plus
grand nombre, au baptême.
Le catéchisme des postulants réunit 3 fois par semaine de 180 à 200 auditeurs ;
chaque trimestre nous faisons parmi eux un choix pour le catéchuménat.
Les catéchumènes commencent à comprendre qu’ils doivent être apôtres à leur
tour auprès de leurs proches et de leurs voisins. Ils réunissent pour la prière leurs
frères et sœurs et généralement les parents ne s’y opposent pas, pourvu que ça ne les
empêche pas de fournir leur petit travail quotidien, mais ces enfants grandissent et
de temps en temps quelques-uns font une escapade jusqu’à la Mission.
Dans notre voisinage immédiat, un père de famille avait laissé la liberté à tous
ses enfants de venir chez nous, sauf à sa fille aînée ; il l’avait même pendant 2 ans
placée au loin au service d’une cheffesse espérant obtenir en retour une vache, mais
survint la peste bovine et la demoiselle dut rentrer au foyer. Le père fit alors des
démarches pour la marier au fils d’un petit chef des environs et lui ordonna de se
cacher quand les Pères seraient de passage chez eux. Entretemps elle entendait tous
les jours ses 2 frères et une sœur plus jeune réciter les prières du matin et du soir,
sans que ses parents s’en doutassent ; elle ne perdait pas un mot, tapie dans un coin
de la hutte. Le père pensait que son rêve allait se réaliser quand un beau jour il constata l’absence de sa fille ; elle était venue à la Mission déclarer aux Pères son dessein
bien arrêté de se faire instruire, ni menaces ni coup ne pourraient changer sa résolution, disait-elle. Le père furieux chassa de chez lui ses 3 autres enfants catéchumènes, qui pendant une semaine logèrent chez des amis. De guerre lasse, le vieux,
voyant sa hutte vide, supplia ses enfants de rentrer au logis, et depuis lors la jeune
fille est devenue une fervente catéchumène.
Autre cas qui ne prouve pas moins l’énergie de nos Noirs. Pendant la famine qui
sévit en 1918 tout une famille, le père, la mère et 5 enfants, avait émigré chez un
petit chef des environs de la Mission. Tandis que l’aînée de la famille, une jeune
fille grandissait sous le regard bienveillant du chef, deux des autres enfants venaient
s’instruire à la Mission et gagner quelques sous pour aider les parents. Il y a trois
mois le chef devint si bienveillant qu’il déclara son intention de prendre la demoiselle en question comme concubine pour faire de leur alliance un sacrifice aux
mânes des ancêtres. Sans même songer à cette fortune qui leur arrivait, car c’était
l’avenir assuré pour la famille, avec sa sœur catéchumène la jeune fille se sauva
chez des amis, catéchumènes eux aussi, sur le terrain d’un autre chef. Le solliciteur,
piteusement déçu, déclara au père que s’il ne faisait pas rentrer de suite sa file, il
n’avait qu’à laisser ses cultures et à quitter son terrain. Tout fut inutile, car la jeune
fille savait les prières et ne soupirait qu’après le jour où elle pourrait aller s’instruire
à la Mission. Le bon vieux dut donc émigrer encore. Sachant que nous étions la
cause indirecte de ses misères, il vint nous présenter sa femme et ses enfants. « Nous
sommes tous à vous, dit-il, mais nous n’avons ni hutte ni nourriture, nous avons bien
un ami dans les environs, mais l’amitié seule ne suffit pas. – Va chez cet ami, lui
dîmes-nous, et nous t’aiderons de notre mieux ». Et c’est ainsi que pendant plusieurs
mois cette famille qui s’est donnée au bon Dieu vivra sur les fonds si généreusement
offerts par l’Œuvre Anti-esclavagiste.

375

Nous n’avons pas encore célébré de mariage entre chrétiens, mais nous avons
obtenu depuis deux ans que les mariages entre catéchumènes soient célébrés à la
manière chrétienne.
Les païens conduisent la jeune fille chez son fiancée la nuit, complètement voilée, et suivent toute une kyrielle de cérémonies dont quelques-unes très immorales ;
puis pendant trois mois la jeune mariée doit rester cachée à tous regards étrangers et
ne pas sortir de chez elle. Nos trois premiers ménages qui maintenant sont chrétiens,
firent preuve d’une grande énergie, brisèrent avec toutes les coutumes et acceptèrent
d’être la risée des païens, pour servir de modèle aux autres. En plein midi la jeune
fille escortée de ses compagnes de l’école fut conduite à la maison de son prétendant
qui avait eu soin de préparer quelques bonnes cruches de bière indigène ; elles dansèrent et s’amusèrent une partie de la soirée au grand ébahissement des païens qui ne
connaissaient que les noces nocturnes et qui finalement se mirent de la partie. A la
tombée de la nuit, tout le monde se retira et le lendemain, ou le surlendemain au plus
tard, la jeune mariée était au catéchisme.
On causa beaucoup des premiers cas et maintenant même les païens trouvent
cette manière d’agir naturelle et surtout bien plus morale que leurs beuveries de nuit.
Matériel. – Il est tout naturel qu’on parle dans une fondation. Nous nous installons tout doucement et solidement. Nous avons construit ou terminé cette année une
menuiserie, des salles d’école et de catéchisme et enfin une belle chapelle de
30 mètres sur 6. Pour le moment nous travaillons à notre grande maison. Elle ne sera
pas finie avant 2 ans avec les moyens et les ressources dont nous disposons. Les
terrasses de tout l’édifice en pierres jusqu’à 80 centimètres du sol sont terminées.
Le plan approuvé conciliera la commodité avec les exigences de la règle. Cette maison se composera d’un corps de bâtiment de cinq grandes chambres pour les Pères
avec baraza203 de chaque côté, flanquée d’une aile à chaque bout. L’aile droite contiendra 4 chambrettes qui serviront de parloirs pour recevoir les indigènes et de
bureau de travail pour les Pères. L’aile gauche donnera un réfectoire, une salle de
lecture spirituelle et 2 chambres pour passagers. Un petit corridor à chaque extrémité
donnera accès d’une baraza à l’autre et entrée sur les chambres des ailes. Les
chambres des Pères n’auront de porte que du côte de la cour intérieure. Enfin les
toits des ailes seront surélevés par rapport à la bâtisse du milieu, ce qui nous permettra de ne pas bâtir le tout en même temps. Les indigènes n’auront accès que du côté
des bureaux de travail des Pères.
Les chantiers de briques, la direction et surveillance des bâtisses, c’est assez pour
occuper les loisirs que le ministère laisse au Père Supérieur. Depuis février le cher F.
Herménégilde est bien venu à notre secours, tout en nous mettant à la règle, mais
son état de santé ne lui permet de s’occuper de rien d’autre que de la menuiserie et
vu que ce genre de travail ne manque pas, il rend bien service à la Mission. En plus
de la grosse menuiserie, cadres et portes qu’il fait préparer par ses ouvriers, il a fait
de sa main d’artiste des confessionnaux, des cadres pour chemin de croix, tables de
communion et autre petit mobilier.
203

Toit en auvent à une seule pente, adossé à un mur et soutenu par des poteaux ou des piliers.

376

Le P. Durand, qui est ici depuis 18 mois, assure une grande partie du ministère.
Avec les enfants des écoles, il a entretenu les plantations d’arbres ; il a même essayé
quelques nouvelles essences, mais le manque de pluie a été cause qu’il n’a pas eu
grand succès. N’étant pas homme de se décourager pour si peu, il recommencera et
nous espérons que la rosée du ciel couronnera ses efforts. De plus ce cher confère est
la colonne qui soutient l’ex-Mission de Kigali qu’il dut fermer le jour où il vint à
Rwamagana. Tous les mois il en fait la visite et en a la direction au spirituel et au
matériel, en attendant le jour, assez prochain pensons-nous, où on pourra la réoccuper définitivement.
Nous avions pensé un certain temps que notre Mission serait détachée du Ruanda
belge et passerait aux Anglais ; il n’en est rien, nous restons avec le gros de la population qui nous entoure, en territoire belge : la limite passe à une heure et demie à
l’Est de chez nous.
Personnel au 30 juin 1922 : P. Léon Delmas, supérieur ; P. Jean Durand ;
F. Herménégilde.
P. L. DELMAS
Zaza (Notre-Dame des Saints)
L’année qui vient de s’écouler a été assez
malheureuse pour le Kissaka, pays où se trouve
notre station. Après la peste bovine, c’était la
disette, pour ne pas dire la famine, et avec cela
plusieurs changements de personne.
Commençons par ce dernier point : le 22 août,
le cher P. Vitoux est appelé à Kabgayi comme
supérieur du Petit Séminaire, en remplacement du
P. Déprimez. Après un court mais fructueux ministère ici, ce cher Père emporte les regrets tans
des missionnaires que des chrétiens et catéchumènes.
Le 9 septembre 1921, le cher P. Donders204,
son successeur, nous arrive, mais il n’est pas ici
pour longtemps. Par suite de l’occupation du
Kissaka par les Anglais, il se voit obligé de nous
LE PERE DONDERS (1909)
quitter, ainsi que le F. Rodriguez et tous deux reçoivent leur nomination pour Nyaruhengeri en février de cette année. Tous deux s’y trouvent encore. Le P. Donders
est remplacé par le P. Pagès
On a fait le possible pour venir en aide pauvres affamés, et on y a réussi en partie
grâce à la générosité de nos confrères de Kabgayé et à l’aide efficace donnée par
ceux de Rulindo, Issavi, Nyaruhengeri. La cause de cette disette est le manque de
pluie pour les premiers mois de l’année 1922. On n’en voit pas encore la fin car de
Le P. Max Donders (1875-1966) était de nationalité allemande. Il n’était pas le bien venu en territoire
britannique. Il est mort à Sumve en Tanzanie à 91 ans.
204

377

nouveaux semis n’ont pas été plus heureux et ont séché aussitôt. Aussi l’exo- de
pour d’autres pays plus favorisés a commencé, et le nombre des morts de faim augmente.
Nous faisons tout notre possible pour donner du travail afin que ces pauvres gens
puissent s’acheter un peu de nourriture en des pays plus heureux. Régulièrement il y
a en route de 200 à 300 chrétiens pour chercher des vivres, non seulement hommes
et jeunes gens mais même femmes, jeunes filles et enfants : la vie chrétienne n’a pas
à gagner beaucoup de ces voyages continuels, et le catéchuménat lui aussi en
souffre, cela se comprend.
Mais alors, tout va mal au Kissaka ? Non, certes non ; il y a de bien braves gens
et beaucoup ; il y a du bien à faire et il se fait. Qu’on interroge les missionnaires qui
ont passé à Zaza ; ils le diront. Que la disette passe, les gens reprendront courage et
la Mission marchera.
Sans doute il y aura encore des difficultés, peut-être plus que dans le passé, car
les missionnaires de la Christian Church Society se préparent à entrer dans le pays,
depuis le départ des Adventistes du 7e jour, Monsieur l’Administrateur ne les désirant pas dans son territoire.
Le Kissaka est maintenant sous mandat anglais. Le 22 mars dernier la remise officielle a eu lieu. M. l’Administrateur nous a rendu déjà plusieurs visites et les relations sont excellentes.
Cette année on a pu installer encore 3 succursales. Si le bon Dieu a enfin pitié de
nous et nous donne une bonne récolte, on continuera l’an prochain à établir des
catéchistes dans des pays pour le moment à peu près déserts à cause de la famine.
Que le Sacré Cœur de Jésus qui est aimé et honoré de nos chers Banya Kissaka
nous vienne en aide ! C’est en Lui que nous mettons toute notre confiance.
Personnel au 30 juin 1922 : PP. Van Baer et Pagès
non signé
Murunda (Notre-Dame du Saint Rosaire)
(Cette Mission est occupée par deux Prêtres et un petit Frère indigène, depuis
1919).
Le Kangé où est fondée notre Mission de Murunda est un petit pays très fatigant
à cause de ses hautes montagnes qu’il faut toujours monter et descendre. Le R.P.
Martin, qui était autrefois supérieur de cette Mission en 1916-1917, a compté à peu
près 7000 habitants autour de la Mission. Ces habitants sont appelés « Abakiga »,
parce qu’ils habitent de hautes montagnes. Ils sont tous de braves gens par leur simplicité de cœur, leur amour pour le travail manuel, et leur soumission aux ordres
donnés. Ceci console avant tout le missionnaire qui y travaille.
Personnel. – Le personnel de notre station est, depuis le 10 avril, ainsi composé :
P. Donat Leberaho, P. Jovite Matabaro qui a remplacé le P. Balthasar Gafuku, et
Frère Oswald Lwandinzi.
Chrétiens. – Nos chrétiens de Murunda ne sont pas encore nombreux, mais ils
augmentent un peu chaque année. Nous avons, à l’heure actuelle, 499 chrétiens
378

vivants, dont 49 adultes et 36 enfants de néophytes ont été régénérés cette année-ci.
La plupart de ces chrétiens nous donnent tous les jours satisfaction en s’évertuant à
accomplir fidèlement leurs obligations chrétiennes.
Malgré les grandes montagnes, tantôt à monter, tantôt à descendre pour venir
chez nous à la Mission, et malgré les pénibles travaux que tout Munyakanage doit
faire nécessairement dans la forêt afin de pouvoir se nourrir – ces gens ont leurs
champs de pois, d’éleusine et de tabac dans la forêt – nos chrétiens viennent assez
souvent assister au Saint Sacrifice de la Messe. Ceux qui demeurent loin de la Mission s’obligent à y assister au moins une ou deux fois par semaine, tandis que tous
les autres y viennent aussi souvent que leur différentes occupations à la maison le
leur permettent. Ensuite nos chrétiens reçoivent bien des fois les Sacrements de
l’Eucharistie et de Pénitence. Dans le courant de cette année nous avons entendu
5768 confessions et distribué 18 338 communions. Il y a dix des anciens chrétiens
qui nous ont causé une grande joie en les voyant revenir à l’église, car ils avaient
laissé depuis assez longtemps déjà toutes les pratiques de notre sainte religion.
Puisse le bon Dieu les garder tous maintenant fidèles à Lui, et nous accorder la grâce
de pouvoir Lui ramener nos huit autres chrétiens qui ont oublié leurs engagements
du Baptême pour retourner aux pratique païennes !
Catéchumènes. – Le nombre total de nos catéchumènes est en ce moment-ci 301.
Ces catéchumènes sont plus ou moins rapprochés du Saint Baptême. Les plus rapprochés sont 98 dont la plupart seront baptisés cette année. Les 203 autres sont encore dans les dernières catégories du catéchuménat. Puis nous avons 25 postulants
qui seront médaillés en la fête du Saint Rosaire. Tous ces catéchumènes et postulants
viennent chez nous régulièrement entendre les instructions du catéchisme les jours
que nous leurs avons indiqués. Et leur nombre pourrait être plus élevé de jour en
jour si nous avions des succursales comme on les a dans les autres Missions de notre
Vicariat.
Personnel au 30 juin 1922 : P. Donat Leberaho ; P. Jovite P. Matabaro ; Frère
Oswald Lwandinzi.
non signé
Nyaruhengeri (Notre-Dame des Apôtres)
Chrétienté. – Notre chrétienté s’est augmentée de 112 membres : 1628 néophytes
au lieu de 1516. Ce qui donne une moyenne de 28 baptêmes par trimestre. C’est très
modeste, mais cela suffit pourvu que cela continue. La préparation des catéchumènes au baptême, quand le nombre n’en est pas trop élevé, en est plus facile et plus
soignée.
La mort a prélevé son tribut. Nous avons eu 49 décès dont 45 d’enfants n’ayant
pas atteint l’âge de raison. Autant de protecteurs pour la Mission.
Je n’ai rien à retrancher à ce que je disais l’année dernière sur la tenue religieuse
de notre chrétienté. Ce n’est pas qu’il n’y ait par-ci par-là quelques défectuosités,
mais les petites misères que l’on rencontre partout où il y a des hommes, se perdent
dans l’ensemble du bien. Tous les dimanches notre église est pleine. Même ceux-des
chrétiens qui n’ont pas fait leurs Pâques tiennent à assister à la messe le dimanche.

379

Et que dire les jours de fête ? Ces jours-là chacun veut être présent à la grande
messe. Les dimanches ordinaire un bon nombre rentre à la Mission après la messe
basse ; on comprend dès lors que l’assistance soit à l’aise, mais les jours de fête il a
y presse.
Sur semaine, il y a toujours du monde tantôt plus, tantôt moins ; le mardi et le
vendredi l’assistance est magnifique. Le mardi il y a trois catégories, les hommes,
les filles et les enfants ; puis c’est le jour des chefs de villages. Le vendredi est le
jour spécialement consacré à honorer le Sacré-Cœur, c’est le jour des femmes ; tout
le monde aime ce jour ; il est presque l’égal du dimanche.
La statistique de cette année relève 76 500 communions, soit 9000 de plus que
l’année dernière. Cet excédent est dû à l’adjonction des nouveaux baptisés, et à ce
que les anciens ont gardé leurs bonnes habitudes. Nous avons cette année 17 277
confessions. Ce qui suppose que nos chrétiens se confessent, en moyenne, une fois
les trois semaines. Chaque jour les missionnaires consacrent un certain temps au
ministère. Mais il est à prévoir que cette moyenne ne pourra pas se maintenir. Le
nombre des chrétiens va en augmentant et celui des missionnaires demeure stable, et
toutes les œuvres doivent marcher de front.
Ce qui suppléera la confession fréquente c’est la prière et communion bien faite.
A vrai dire, c’est là une matière d’enseignement qui revient souvent dans nos instructions. Nous avons la joie de constater que notre parole ne se perd pas dans le
désert. Le champ de bataille n’est pas le même pour tous les peuples, ou du moins la
lutte a ses nuances qui l’intensifient sur tel point plutôt que sur tel autre. Ainsi dans
le Nord du Ruanda les chrétiens ont à réagir spécialement contre l’esprit de vengeance ; les meurtres y sont plus nombreux qu’ailleurs. Dans le Sud le combat se
livre surtout autour du 1er et du 6e commandement, c’est-à-dire le culte des mânes et
les vices de la chair. Les victoires remportées par les chrétiens sont une source de
courage, et de joie pour les missionnaires qui en sont témoins. Satan n’est plus évoqué, ou l’est rarement ; et les mœurs sont plus pures. Je dois ici une mention spéciale aux chefs de groupe ou catéchistes de village. Ils exercent une grande influence sur leurs sujets et rien ne se passe sans qu’ils l’apprennent. Ils visitent
les malades, avertissent les délinquants, encouragent les faibles, enfin mettent le
missionnaire au courant de tout. Noblesse oblige : le chef de groupe en est convaincu ; au besoin ses sujets sont là pour le lui rappeler. Il est l’élu de son
groupe, qui peut le déposer quand il en est mécontent. Il veut trouver en lui un
chrétien modèle et un chef plein d’aménité.
La prière en commun a passé dans les habitudes de nos ménages. Là où les néophytes sont isolés, ils se groupent d’ordinaire pour la circonstance ; ailleurs ils la
font en leur particulier. Le chapelet a une place marquée dans la vie de nos chrétiens. Il est rare qu’on ne le récite pas chaque jour ; beaucoup en disent un le matin
et un autre le soir ; quelques-uns disent le rosaire en entier. Le dimanche soir après
la bénédiction du Saint-Sacrement la récitation du chapelet est faite en commun.
Généralement nos chrétiens viennent nombreux à cet exercice. Plus nombreux encore au chemin de croix qui a lieu le premier dimanche de chaque mois, à la place
du chapelet. Encore un point qui dénoté l’esprit chrétien de nos néophytes c’est la
bonne volonté qu’ils mettent à nous envoyer leurs enfants. Ces petits anges de la
terre viennent quatre fois la semaine à la messe et à l’instruction qui le suit. Le reste
380

de la matinée est occupée par le catéchisme, la lecture et le chant. Parmi ces enfants
il y en a qui ont été baptisés in extremis et qui dépendent de parents païens.
Disons un mot du catéchuménat.
La division qui comprend les catéchumènes les plus rapprochés du baptême
compte 436 aspirants, et la division des plus éloignés en a 346. Chaque série a des
jours déterminés et l’enseignement suit une marche ascendante. Outre
l’enseignement religieux il y a la lecture au tableau et la lecture dans les livres. Cette
lecture doit être courante pour les catéchumènes à la veille du baptême. Elle est
exigée de tour le monde, sauf des gens mariés.
Ecoles. – Nous en avons 8 de garçons avec 274 élèves et 6 de filles avec
147 élèves. Elles se répartissent entre la Mission et les succursales de Linda et de
Nyanga. Il semble se manifester plus d’ardeur que par le passé pour la lecture et
l’écriture. Il y a beaucoup d’élèves soit garçons soit filles qui se sont astreints à
travailler pour avoir un livre. Chacun veut suivre les prières qui se disent à l’église et
les chants qu’on y exécute. Puis on veut écrire une lettre ; il y a des jeunes filles qui
ont appris toutes seules à écrire. Les jeunes gens ne montrent par moins d’ardeur, et
toutes les pièces de 5 centimes qu’ils peuvent se procurer de ci de là sont consacrées
à l’achat d’une feuille de papier ou d’un crayon. Dernièrement n’ont-ils pas découvert une façon de faire l’encre ?
Succursales. – Il y a Linda-Mugombwa qui sous peu comptera 200 chrétiens,
et qui est à trois heures de la Mission. Nous ne pouvons y aller qu’une fois par mois.
Dans l’intervalle ces chrétiens viennent à la Mission.
Les chemins ne sont pas des plus commodes. Il y a bien une route qui relie la
Mission à la succursale par la voie la plus directe, mais cette route ne supprime pas
la nature du terrain ; les montées et les descentes restent sur place et les cours d’eaux
n’en creusent pas moins les vallées, emportant parfois les ponts dans leurs crues
torrentielles.
A Linda nous avons bâti une maisonnette en briques cuites qui sert de pied-àterre au missionnaire. Il n’y a encore qu’une chapelle provisoire en paille, et une
petite église serait bien nécessaire.
A Nyanza [Nyanga ?] il n’y a en briques ni maison pour le missionnaire, ni chapelle pour les chrétiens. Nous avons là 68 néophytes. Nous comptons y élever une
chapelle, si Dieu nous prête vie, et la bourse, ses deniers. Déjà les chrétiens sont en
train de faire des briques. Poussé par la crainte de voir les protestants s’implanter
dans le pays, Monseigneur le Vicaire Apostolique nous a autorisés à créer cinq nouvelles succursales. Nous les avons établies dans la région qui s’étend à l’Ouest de la
Mission. Il y a quelques magnifiques centres qui auraient attiré l’attention des protestants, et qu’il eût été dommage de leur abandonner. Chez les Bashumba nous
avons les succursales de Gashiru et de Lutobge. Cette dernière est à six heurs de la
Mission.
Nous avons ensuite Ngoma et Murama avec Kibanga, assez rapprochées de la
Mission. Au lieu de Kibanga nous aurions préféré Kibingo-Nyanza. Mais il y a là
une vieille tante du grand chef dont il est nécessaire de ménager les susceptibilités.
Nous avons préféré remettre a un autre temps la fondation de cette succursale. En
résumé nous avons tout lieu de remercier la Providence des grâces qu’elle a accor-

381

dées à notre Mission aux cours de l’année écoulé. Nous le faisons de tout cœur par
l’intermédiaire de N.D. des Apôtres, patronne du poste. Nous prions également la
Reine des Apôtres, patronne du poste. Nous prions également la Reine des Apôtres
de demander à son cher Fils ces grâces de choix qui font croître le troupeau de Jésus-Christ en nombre et en mérite.
Personnel du poste au 30 juin 1922 : P. Buisson, supérieur ; le P. Donders, économe ; F. Rodriguez.

(...)
P. BUISSON

LA PREMIERE EGLISE DE SAINTE-FAMILLE (Kigali)
A GENOUX DEUX SERVANTS DE MESSE AVEC LE P. ZUMBIEHL

********************

382

383

384

385

386

VICARIAT DU KIVU
Statistiques pour l’année 1918-1919

387

VICARIAT DU KIVU
Statistiques pour l’année 1919-1920

388

NOTICES BIOGRAPHIQUES
des missionnaires

NOM

PRENOM

Nationalité

NaisSance

F.
P.
E.

Ordination

Décès

205

ACHTE

Auguste

française

1861

P.

1885

1905

ADELPHE

Keiling Alphonse

allemande

1885

F.

----

1979

ALFRED

Leyendecker
Ignace

allemande

1861

F.

----

1926

ANSELME

Illerich Nicolas

allemande

1863

F.

----

1942

ARNOUX

Alexandre

française

1881

P.

?

1959

BARTHELEMY

Paul

allemande-française (Alsace)

1872

P.

1899

1943

BONNEAU

Henri

française

1861

P.

?

1905

BRARD

Alphonse

française

1858

P.

1883

1918

BRICQUET

Léon

française

1881

P.

?

1928

BUISSON

Jean-Baptiste

française

1867

P.

1891

1933

CANONICA

Pio

italienne

1876

P.

?

1943

CELSE

Veltz Charles

allemande-française (Alsace)

1884

F.

----

1959

CHANTRAIN

Joseph

belge

1891

P.

?

1962

CLASSE (Mgr)

Léon-Paul

française

1874

P.
E.

1900
1922

1945

COLLE

Pierre

belge

1872

P.

?

1961

CUNRATH

Nicolas

allemande-française (Alsace)

1876

P.

?

1941

de BEKKER

Bernard

néerlandaise

1882

P.

?

1964

DECORTES

Henri

belge

1882

P.

?

1948

DELMAS

Jean-Louis

française

1862

P.

1887

1948

DENEWETH

Frans

belge

1896

P.

?

1960

DEPRIMOZ (Mgr)

Laurent-François

française

1884

P.
E.

1908
1943

1962

DESBROSSES

Eugène

française

1878

P.

?

1938

205

Abréviations : F. : Frère – P. : Prêtre (Père) – E. : Evêque.

389

DESOIGNIES

Charles

française

1857

P.

DESPLENTER

Michel

belge

1890

P.

DONDERS

Max

allemande

1875

P.

1900

1966

DOUMEIZEL

Joseph

française

1886

P.

?

1964

DUFAYS

Félix

luxembourgeoise

1877

P.

1903

1954

DUMORTIER

Augutin

française

1878

P.

?

1951

DURAND

Jean-Marie

française

1879

P.

?

1966

?

?

P.

?

quitté

ECOMARD

?

1881

1916
1941

EGIDE

Van Lieshout
Egide

néerlandaise

1868

F.

----

1941

EMBIL

Laureano

française

1875

P.

1900

1938

.

FULGENCE

Méchau
Arthur Fulges

allemande

1874

F.

----

1916

GASSLDINGER

Joseph

allemande

1884

P.

?

1913

GERBOIN (Mgr)

François

française

1847

P.
E.

1874
1897

1912

GIAI-VIA

Virgilio

italienne

1891

P.

1913

1969

GILBERT

?

?

F.

?

quitté

GILLI

Guiseppe

italienne

1882

P.

?

1955

GOARNISSON

Jean-Marie

française

1872

P.

?

1948

GORJU (Mgr)

Julien

française

1868

P.
E.

1892
1922

1942

GRUN

Charles

allemande-française (alsace)

1873

P.

?

1928

HERMENEGILDE

Klein Nicolas

allemande

1876

F.

----

1962

HINKELBEIN

Josef

allemande

1879

P.

?

1947

HIRTH (Mgr)

Jean-Joseph

allemande -française (Alsace)

1854

P.
E.

1878
1890

1931

HUNTZINGER

Léo

française

1884

P.

1907

1977

HUREL

Eugène

française

1878

P.

1902

1936

HUYSKENS

Joseph

allemande

1878

P.

?

1943

JACQUELIN

Emile

française

1879

P.

?

1924

KNOLL

François

allemande

1880

P.

1905

1951

LAFLEUR

Edouard

canadienne

1876

P.

?

1921

LAUNAY

Gaston

française

1880

P.

?

1964

390

LECOINDRE

Charles

française

1878

P.

?

1960

LEONARD (Mgr)

Henri

allemande-française (Alsace)

1869

P.
E.

1895
1912

1953

LEPORT

Jean-Marie

française

1877

P.

?

1964

LIVINHAC (Mgr ;
Sup.-Général)

Léon

française

1846

P.
E.

1873
1885

1922

LODY

Paul

française

1880

P.

?

1959

LOUPIAS

Paulin

française

1872

P.

1898

1910

MALET

Joseph

française

1872

P.

1898

1950

MARCHAL

Henri

française

1875

P.

?

1957

MARTIN

François

française

1872

P.

1898

1910

Mauritius
MAURICE -

Kutscher
Heinrich

allemande

1878

F.

----

1967

MERCUI

Joseph

française

1854

P.

1878

1947

MOULLEC

Simon

française

1861

P.

1888

1924

MOYSE

Jules

française

1878

P.

1906

1961

NICAISE

Bouwmans
Hendricus

néerlandaise

1884

F.

----

1955

OOMEN (Mgr)

Antonius-Cornélius (Antoine)

néerlandaise

1876

P.
E.

1901
1929

1957

PAGES

Albert

française

1883

P.

1908

1951

PANCRACE

Roothan
Joseph-Marie

néerlandaise

1874

F.

----

1964

PARMENTIER

Alexis

belge

1886

P.

?

1925

PERINO

Giovanni

italienne

1885

P.

?

1963

PINEL

Victor

française

1861

P.

?

1910

POLYCARPE

Stehling
Guillaume

allemande

1877

F.

----

1951

POUGET

Justin

française

1858

P.

1883

1937

PRIEUR

Eugène

française

1899

P.

?

1983

PRIVATUS

Brouchle Jacob

allemande

1887

F.

?

1972

ROCH

Joseph

française

1879

P.

?

1948

RODRIGUEZ

Gehlen Henri

allemande

1869

F.

----

1931

ROELENS (Mgr)

Victor

belge

1858

P.
E.

1884
1896

1947

ROUSSEZ

Léon

française

1867

P.

1891

1935

391

ROY

Raphaël

française

1879

P.

?

1943

SAELENS

Ernest

belge

1891

P.

?

1963

SAINT-SAMAT

Jean

française

1873

P.

?

1903

SCHULTZ

Jacques

allemande-française (Alsace)

1871

P.

?

1947

SCHUMACHER

Pierre

allemande

1878

P.

1902

1957

SWEENS (Mgr)

Jos (Joseph)

néerlandaise

1858

P.
E.

1882
1910

1950

SMOOR

Corneille

néerlandaise

1872

P.

1899

1853

STREICHER(Mgr)

Henri

allemande-française (Alsace)

1863

P.
E.

1887
1897

1952

allemande

1876

F.

----

1932

?

?

?

P.

?

quitté

TRISTAN

Georges

française

1881

P.

?

1938

VAN BAER

Jean

néérlandaise

1881

P.

?

1941

VAN den EYNDE

Félix

belge

1874

P.

?

1958

VAN DER BURGT

Jan

néerlandaise

1863

P.

1888

1923

VANDER
MEERSCH

Emiel

belge

1892

P.

?

1977

van der WEE

Antoon

néerlandaise

1871

P.

1895

1943

VAN HEESWIJK

Pierre

néerlandaise

1882

P.

1908

1960

VAN HOEF

Willem

belge

1882

P.

?

1946

VANNESTE

Hugo

belge

1888

P.

1916

1961

VAN UDEN

Corneille

néerlandaise

1889

P.

?

1946

VAN VOLSEM

Frans

belge

1893

P.

?

1968

VERBEKE

Cyrille

belge

1883

P.

?

1928

VITOUX

Pierre

française

1884

P.

1912

1955

VOILLARD
(Sup.-Général)

Paul

française

1860

P.

1882

1946

VUYLSTEKE

Victor

belge

1892

P.

?

1966

WECKERLE

Léon

allemande-française (Alsace)

1872

P.

1900

1920

ZUEMBIEHL

François-Xavier

allemande-française (Alsace

1870

P.

1900

1955

ZUURE

Bernard

néerlandaise

1882

P.

?

1952

TITE

Stehle Fridolin

TREMOLET

392

MGR HIRTH (avec barbe blanche) ENTOURRE DE SES CONFRERES (Trier – 1909)

L’INAUGURATION DE L’EGLISE DE RWAZA PAR MGR HIRTH EN 1912

393

MGR HIRTH (à gauche), LE GOUVERNEUR DE DEUTSCH-OSTAFRIKA HEINRICH VON SCHNEE,
ET LE P. CLASSE (avec lunettes) A NYUNDO EN 1913

DES PERES BLANCS EN COMPAGNIE DES MILLITAIRES ALLEMANDS A RUBAVU (Gisenyi – 1911)

394

L’ELISE DE KABGAYI EN CONSTRUCTION (ca. 1922)
Un chef-d’œuvre de ses bâtisseurs, les Frères allemands Anselme et Adelphe

L’INTERIEUR DE L’EGLISE DE KABGAYI (ca. 1925)

395

DES PORTEURS EN REPOS

LE RESIDENT-AD INTERIM MAX WITGENS DANS UNE CHAISE A PORTEURS (ca. 1915)

396

EXERCICES D’UNE TROUPE MILITAIRE ALLEMANDE
DEVANT LE BOMA DE KIGALI (novembre 1914)

397

L’INTRONISATION DU MWAMI MWAMBUTSA IV DU BURUNDI
A MURAMVYA (16 decembre 1915)

LE MWAMI MWAMBUTSA IV AVEC LE MAJOR VON STEINKELLER
DEVANT LA RESIDENCE ALLEMANDE A GITEGA (ca. 1915)

(En 1912, sous l’occupation allemande, Gitega était devenue le chef-lieu du Burundi)

398

LE MARCHE DE BUJUMBURA

UNE EMBARCATION DES GENS AU PORT DE BUJUMBURA

399

LE RESIDENT AD INTERIM MAX WINTGENS
AU MILIEU DE SES TROUPES LORS DES COMBATS PRES DE NYUNDO (1915)

LA CONSTRUCTION D’UNE FORTIFICATION ALLEMANDE

400

LE BOMA ALLEMAND DE KIGALI AVEC DRAPEAU (vers 1914)

UN OFFICIER ALLEMAND PORTE SUR LES EPAULES DE DEUX AFRICAINS

401

LE TIR AU FUSIL PAR UN ASKARIS

LE F. PRIVAT (1878-1972) EN UNIFORME MILITAIRE ALLEMAND
DEVANT LA PREMIERE HABITATION DES PERES BLANCS A KIGALI (ca. 1914)

402

CAMP MILITAIRE DES TROUPES BELGO-CONGOLAISES PRES DE RWAZA (1916)

LA TRAVERSEE DE LA RUVYIRONZA (Burundi) PAR DES SOLDATS (1916)

403

LA TRAVERSEE D’UNE RIVIERE PAR UNE CARAVANE DE SOLDATS ALLEMANDS

404

UN RASSEMBLEMENT A NYANZA

405

UN SOLDAT CONGOLAIS DE L’ARMEE BELGE

406

DES FORTIFICATIONS BELGES

407

LES POSITIONS ALLEMANDES A GISENYI (RUBAVU)

UNE FORTIFICATION BELGE PRES DE GISENYI (RUBAVU)

408

DES FORTIFICATIONS ALLEMANDES PRES DE GISENYI

REPOS DES TROUPES

409

TRANSPORT DE BAGAGES

UNE COLONNE DE SOLDATS BELGO-CONGOLAISE EN REPOS

410

PARMI LES PORTEURS IL Y AVAIT AUSSI DES FEMMES

UN TRANSPORT DE BLESSES DANS LE BUGESERA

411

LA TRAVERSEE DE LA RUVUVU

412

UN TRANSPORT DE MUNITIONS

UNE COLONNE MILITAIRE BELGO-CONGOLAISE EN ROUTE

413

VERS TABORA

DES PORTEURS REQUISITIONNES

414

UN CAMP MILITAIRE BELGO-CONGOLAIS AU RWANDA

L’ENTREE TRIOMPHALE DES TROUPES BELGO-CONGOLAISES A TABORA (19 septembre 1916)

415

L’ENTREE TRIOMPHALE DES TROUPES BELGO-CONGOLAISES A TABORA (19 septembre 1916)

416

L’ENTREE DE TROUPES BELGES A TABORA

LE DRAPEAU BELGE HISSE A TABORA (19 SEPTEMBRE 1916)

417

LE MWAMI MUSINGA EN COSTUME D’APARAT

VISITE DU COMMISSAIRE ROYAL, LE GENERAL-MAJOR JUSTIN MALFEYT,
A LA COUR DE NYANZA (15 septembre 1918)

418

LES PERES BLANCS ALLEMANDS DU RWANDA ENPRISONNES A RWAZA PENDANT LA GUERRE
LORS D’UNE PROMENADE (1916)
De gauche à droite : le P. Hinkelbein, le F. Rodriguez, le P. Desbrosses, le surveillant militaire belge,
le P. Knoll, le P. Schumacher, le F. Alfred, le P. Donders et le F. Anselme

LA MISSION DE RWAZA (1916)

419

COUVERTURE DE LA REVUE MISSIONS D’AFRIQUE

420

MONSEIGNEUR CLASSE (1874-1945)

421

Haut

fgtquery v.1.9, 9 février 2024