Fiche du document numéro 36435

Num
36435
Date
2021
Amj
Fichier
Taille
9212980
Sur titre
Contributions à l'histoire de l'évangélisation du Rwanda
Titre
Le Rwanda vu par le Père Brard. 1898-1906
Sous titre
Écrits et rapports du fondateur de la mission catholique de Save
Nom cité
Lieu cité
Mot-clé
Type
Livre
Langue
FR
Citation
P. STEFAAN MINNAERT

CONTRIBUTION A L’HISTOIRE
DE L’EVANGELISATION DU RWANDA

LE RWANDA
VU PAR LE PERE BRARD
ECRITS ET RAPPORTS
DU FONDATEUR
DE LA MISSION CATHOLIQUE DE SAVE

1898 – 1906

KIGALI – 2021

INTRODUCTION

D

ans cette publication Le Rwanda vu par le Père Brard, nous
présentons, pour la période de 1898
à 1906, les écrits et rapports du fondateur de
la Mission catholique de Save, une Mission
fondée en 1900. En ce qui concerne cette
période, nous avons pu répertorier une vingtaine d’écrits du Père, sans compter son
journal de Save qui a été publié en 19871. Le
premier écrit est une lettre de 1898. Dans
cette lettre, l’auteur parle de ses premiers
contacts avec la Cour du Rwanda. Le dernier
écrit est de 1906. Il contient une série
d’observations et de propositions adressées
au Supérieur Général des Pères Blancs2.
LE P. BRARD (1897)
Le P. Brard (1858-1918), surnommé « Terebura3 », est le Père
Blanc (ou Missionnaire d’Afrique4) le mieux connu au Rwanda. Pourtant son séjour dans ce pays ne fut que de très courte durée (de
1900 jusqu’à la fin de 1905). Néanmoins il a marqué les débuts de
l’évangélisation du Rwanda d’une manière décisive. Il tenait tête face
à l’opposition subtile d’une Cour affaiblie politiquement. Aussi appliquait-il une méthode missionnaire à la fois originale et efficace basée
1 R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, Journal de la Mission de Save (1899-1905), Ruhengeri,

1987, 183 pp. Les documents publiés sont conservés dans les Archives Générales des Missionnaires d’Afrique (A.G.M.Afr.) à Rome.
2 S. MINNAERT, Histoire de l’évangélisation du Rwanda. Recueil d’articles et documents
concernant le Cardinal Lavigerie, Mgr Hirth, le Dr Kandt, le P. Brard, le P. Classe, le P. Loupias, le chef Rukara, Mgr Perraudin, etc., Kigali, 2017, pp. 129-155.
3 D’après certains, « Terebura » c’est la prononciation de « Brard » en kinyarwanda. D’autres
prétendent que c’est la prononciation du mot « Père Blanc » en kinyarwanda. La renommée
du P. Brard a été tellement grande que plus tard les Banyarwanda désigneront les Pères
Blancs par « les Baterebura ».
4 Les Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs) ont été fondés par Mgr Lavigerie en 1868. Leurs
lettres montrent qu’ils vivaient entre eux des tensions fortes souvent pour des raisons personnelles. Leurs communautés à trois reproduisaient inévitablement la situation œdipienne
dont les conséquences psychologiques sont connues. Entre autres parler mal les uns des
autres. En 1908, le P. Malet écrivait : « Vous le voyez, mon bien-aimé Père, je parle franchement. Je ne sais ce que le bon Dieu réserve à notre petite société mais jusqu’ici
aucun de ses membres n’a rien montré d’héroïque. Le Fondateur n’est pas saint, les
premiers membres [10 en total] sont sortis de l’œuvre. Celui qui a laissé le plus grand
renom de sainteté, Mgr Toulotte, n’a pas vécu de la vie missionnaire et ne pourra jamais être
donné comme modèle à nos missionnaires. Laissez-moi vous dire que l’histoire de la
société publiée par le P. Duchêne n’a pas contribué à la faire aimer. Plusieurs missionnaires m’ont exprimé le regret de l’avoir lue. Je me suis toujours demandé pourquoi
on a publié tout cela. Le Fondateur y apparaît fort peu aimable. C’est une longue dégression ». (Lettre du P. Malet du 27 mai 1908 au P. Girault, A.G.M.Afr., N° 096571- 096573).

1

sur une expérience personnelle. Malgré les résultats encourageants
de cette méthode, elle ne fut pas approuvée par Mgr Hirth (18541931).
Il existe une biographie sommaire du P. Brard. Elle est de la main
du P. Vanneste qui l’a publiée en 1957 dans la Biographie coloniale
Belge5. Elle a été réalisée suivant les critères
en vigueur durant l’époque coloniale.
Le P. Brard (1858-1918), de petite taille,
était originaire de la Normandie en France.
Il prit l’habit chez les Pères Blancs en 1880
à l’âge de 22 ans. Il termina sa formation
missionnaire après 3 ans seulement. En
1883, il fut ordonné prêtre. Il travailla
d’abord en Afrique du Nord (de 1883 à
1887), et puis en Tanzanie et en Uganda (de

1887 à 1899). Finalement, à partir
de1900 jusqu’à la fin de1905, il séjourna au
Rwanda alors occupé par les Allemands.
LE P. BRARD (c. 1904)
Le P. Brard avait connu le Cardinal Lavigerie (1825-1892), travaillé avec Mgr Livinhac (1846-1922), Mgr Hirth (1854-1931) et le
P. Lourdel (1853-1890)6. Il avait subi une guerre civile et religieuse
au Buganda (1892) et fondé plusieurs Missions en Afrique équatoriale. Par conséquent, il avait une connaissance pratique d’une
partie importante du continent africain et de ses peuples ainsi que
de leurs coutumes. Ses jeunes confrères, envoyés au Rwanda à partir de 1900, n’avaient pas connu une telle expérience missionnaire si
riche à tous points de vue. Lui-même se considérait sauveur d’âmes
et, « par nécessité et à temps perdu », colon, bâtisseur, médecin, linguiste, géographe, historien, juge, etc.7
Fin 1906, le P. Brard quittera sa société missionnaire ; il n’avait
plus la confiance de ses supérieurs et vice versa8. Il entra dans la
5 P. M. VANNESTE, « P. Brard (Alphonse) » in Biographie Coloniale Belge / Biographie Belge

d’Outre-Mer, Tome VI, 8 juin 1957, col. 115-121. Le P. Brard était le fils illégitime de
Céleste Brard (1829-?), tisserande ! (voir son acte de naissance, p. 317). Nous pensons
que ce drame familial (que nous venons de découvrir) a marqué le caractère du P. Brard.
Depuis sa naissance, il a été un homme blessé. Cela a certainement influencé son attitude
envers les pauvres et les autorités ainsi que son attachement aux valeurs évangéliques, plus
spécialement celles de justice et de fraternité. Il est évident que le P. Brard mérite une appréciation plus juste qui tiendrait compte du drame qui a hanté toute sa vie.
6 « Le P. Lourdel, à son lit de mort (12/05/1892), désigna le P. Brard, pour le remplacer à
Rubaga au Buganda » (CT., 1891-01-00.49-5,2.1). C’était son confrère de confiance. Il lui
donna entre autres une statuette précieuse de la Sainte Vierge, conservée, depuis l’an 2000,
à la paroisse de Save. Au paravent (en 1889), le P. Lourdel et le P. Brard avaient été
membres de la communauté de Notre-Dame des Exilés près de Mwanza (CT., 1890-01-00.457,3.18).
7 Voir p. 83.
8 Le P. Brard avait été calomnié par certains de ses confrères et désavoué par ses supérieurs
entre autres pour sa manière d’agir, pour ses relations difficiles avec l’autorité coloniale et

2

Chartreuse de Farneta en Italie. A cette occasion, il reçut le nom de
« Pierre-Claver9 ». Ce nom lui rappellera sa vocation missionnaire
jusqu’à la fin de sa vie. De 1906 à 1918, l’année de son décès, il mènera une vie de prière et de pénitence selon la règle de Saint Bruno.
Le P. Brard est mort à soixante ans ! Les dernières photos prises
de lui à Save en 1905, montrent un homme usé, brisé, découragé et
fatigué. Pourtant, à ce moment-là, il n’avait que quarante-sept ans !
Apparemment, l’Afrique n’avait pas ménagé sa santé !

LE P. BRARD, DANS SON FAUTEUIL, ENTOURE DES ENFANTS DE SAVE (c. 1905)

Durant sa vie de missionnaire, le P. Brard a écrit beaucoup 10.
Quant à son séjour au Rwanda, il est l’auteur du journal de Save
l’autorité autochtone, pour le comportement violent de ses catéchistes baganda et finalement pour son problème d’alcoolisme. Il terminera sa vie à la Chartreuse de Farneta près de
Lucques en Toscane (Italie).
9 Pierre-Claver (1580-1654) est un jésuite catalan, missionnaire en Amérique du Sud auprès des esclaves africains. L’Eglise catholique l’a reconnu saint. En 1896, le Pape Léon XIII
l’a déclaré Saint patron des missions.
10 Le P. Brard n’avait pas le don des langues. En 1889, il écrit au Supérieur Général : « Et
Vous le voyez, T. R. P. Supérieur, la population de l’Ugnagnembé est peu homogène. Notre
district grand à peine comme un arrondissement de notre France, ne compte pas cent mille
habitants, il peut y avoir 60.000 Wagnagnembés qui parlent le Kignamouézi ; 20.000 Waloris qui parlent le Kilori ; 5 à 6.000 Watousi ou bergers qui parlent le Kitousi ; plusieurs
milliers de Wangwanas qui parlent le Kisuahili ; et enfin quatre missionnaires qui n’ont
malheureusement pas le don des langues » (CT. 1889-04-00.42-7, 2.2). En 1891, il
écrit : « Nous espérons que l’heure de la délivrance des Basoga n’est pas éloignée, car il est
d’expérience, comme nous l’avons vu dans le Buganda, que plus un peuple est fatigué,

3

(1900 – 1905), publié en 1987. Aujourd’hui, nous avons voulu compléter ce travail intéressant par la publication d’autres écrits de lui et
aussi des écrits concernant de lui. Ils sont importants pour mieux
connaître et la fondation de l’Eglise catholique au Rwanda et la personnalité du fondateur de première communauté chrétienne à Save.
Parmi les écrits du P. Brard, seulement quatre écrits de sa main
ont été conservés à savoir ses lettres du 15 février 1900, du 8 février
1902 et du 28 août 1903 ainsi que ses notes pour le Chapitre Général des Pères Blancs de 190611. Toutes sont adressées à Mgr Livinhac
(1846-1922), Supérieur Général des Pères Blancs.
Sa lettre du 8 février de 1902 est sans aucun doute le document
le plus important et le plus intéressant pour nous. Il contient entre
autres une description détaillée de la société rwandaise à partir de
données que le P. Brard avait récoltées avec l’aide de ses informateurs rwandais. Une analyse sérieuse de ce document, jusqu’à maintenant jamais faite, est un grand défi à relever pour les historiens
rwandais ; ils ont la compétence et la connaissance de leur société
d’une manière privilégiée.
D’autres écrits du Père Brard sont des rapports et des lettres.
Tous ont été publiés dans des revues missionnaires des Pères
Blancs. Souvent ils ont été corrigés pour des raisons de discrétion ou
pour adapter le style littéraire du P. Brard au goût de celui du rédacteur. Nous en avons la preuve. La lettre du Père du 15 février 1900,
adressée à Mgr Livinhac, par exemple a été complètement réécrite
pour être publiée dans la revue Missions d’Alger.
Chose curieuse, les rapports de Save pour l’année 1901 n’ont pas
été rédigés par le P. Brard. Ils ont été écrits par son confrère, le
P. Pouget. Nous supposons que le P. Brard a quand même vérifié leur
contenu. C’est la raison pour laquelle nous les publions.
En tant que représentant de Mgr Hirth au Rwanda, le P. Brard a
écrit des lettres à ses confères des Missions de Zaza, Nyundo, Mibirizi et Rwaza. Nous avons celles qui ont été transcrites dans le journal
de Rwaza. Toutes parlent des événements dramatiques de 1904 12.
Les autres lettres du P. Brard ont été perdues, y compris celles qu’il
a écrites à Mgr Hirth. Nous savons que ce dernier a brûlé ses archives personnelles. Léopold II fit la même chose avec ses propres
archives concernant le Congo.
opprimé, malheureux, plus il est disposé à embrasser notre sainte religion et à espérer
le bonheur qu’elle promet à ses enfants » (CT., 1892-01-00.53-5,9).
11 S. MINNAERT, Histoire de l’évangélisation du Rwanda. Recueil d’articles et documents concernant..., pp. 129-155.
12 S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société rwandaise durant l’époque coloniale allemande (1900-1916) : Une rencontre entre cultures et religions », in Les Religions au Rwanda, défis, convergences et compétitions, Actes du Colloque International du 18-19 septembre
2008 à Butare/Huye, Editions de l’Université Nationale du Rwanda, Septembre 2009,
pp. 53-101.

4

En annexe, nous publions plusieurs documents qui complètent
les écrits du P. Brard. D’abord, il y a la lettre du P. Lecoindre13 de
1903, adressée à ses parents. Dans
cette lettre il raconte les débuts de la
Mission de Save, comme il l’a entendu
du P. Brard. Ensuite, il y a l’extrait du
rapport du sous-lieutenant von Parish, un militaire allemand, qui séjourna à Save de fin 1902 jusqu’au
début 1903. Ce rapport a été publié en
1904. Puis, il y a la carte de visite du
P. Sweens (1858-1950) de mai 1905,
rédigée à l’occasion de sa visite à Save.
Finalement, il y a le rapport trimestriel
du P. Loupias (1872-1910), successeur P. Brard à Save a-vant qu’il soit
nommé supérieur de Rwaza.
C’est en 1909 que le P. Hurel
(1878-1936) écrit son histoire de la
Mission de Save. Jusqu’à maintenant,
elle n’a pas été publiée. Nous ignorons
les raisons. Il est possible que la mort
LE P. BRARD (1905)
violente du P. Loupias en 1910 en soit
pour une partie la cause.
En 1950, à l’occasion du jubilé du cinquantenaire de l’Eglise catholique au Rwanda, les derniers survivants des débuts de la fondation de Save donnent leurs témoignages sur le P. Brard. Ces témoignages ont été publiés dans la revue Grands Lacs14 des Pères Blancs.
Parmi eux, il y a celui du catéchiste muganda, Abdoni, du Chef
Kayijuka, de l’Abbé Matabaro et de Mgr A. Kagame qui examine
l’assassinat d’un auxiliaire du P. Brard. Leurs témoignages ont été
récoltés durant l’époque coloniale bien avant l’arrivée des événements tragiques qui marqueront l’histoire du Rwanda. Finalement,
nous avons réédité le journal de Save (avec peu d’annotations). Et
cela pour mieux connaître et comprendre le P. Brard à partir de
l’ensemble de ses écrits.
Les écrits publiés ne suffisent pas pour connaître ni le Père Brard
ni la complexité des débuts de l’évangélisation des Banyarwanda 15.
13 Les Banyarwanda le surnommaient « Barikwenderi ». A propos le P. Brard, le P. Lecoindre

écrit vers 1918 : « On a exagéré les sentiments du Père Brard à l’égard de la classe des
Batutsi’s. Plus tard, il prêchera plutôt leur approchement. Ses Baganda’s l’ont trompé
souvent : il a été leur dupe parfois » (C. LECOINDRE : Raisons qui ont nui beaucoup au
développement de la mission au Ruanda, A.G.M.Afr., N° 111459, c. 1918).
14 Ruanda : 1900-1950, Grands Lacs, 1950, N° 135, 80 pp.
15 Le P. Brard a connu une vie missionnaire très mouvementée qui mérite une étude approfondie. Ce serait une grave erreur de réduire sa vie missionnaire uniquement aux années

5

En effet, il est important de lire ces écrits en lien avec d’autres documents historiques contemporains. Nos publications précédentes
peuvent vous aider dans ce sens16.
En fin de compte, il faut reconnaître que les écrits du P. Brard
nous permettent de retourner au passé colonial du Rwanda, un passé qui a marqué profondément son avenir. Et qui reste présent avec
ses défis politiques, économiques, sociaux et religieux.
Il est fort probable que ce retour au passé, en lisant les écrits du
P. Brard, pourra bousculer notre vision de la fondation de l’Eglise
catholique au Rwanda. Mais la meilleure des choses n’est-il pas
d’apprendre ? L’argent peut être perdu ou volé, la santé et la force
faire défaut, mais ce que nous avons appris est nôtre à jamais17.
P. Stefaan Minnaert
Historien

qu’il a passées au Rwanda. A titre d’exemple nous donnons quelques extraits de la Chronique Trimestrielle (Revue des Pères Blancs) qui parlent de lui : « – 18 octobre 1892 : Recevons une lettre du P. Brard racontant son voyage à Sésé. Il y est allé seul avec
quelques rameurs. Immédiatement les chefs protestants imposés aux Basésés, ont
battu le tambour de guerre et, la nuit, ont ramassé leurs hommes. Le matin, ils sont
venus au nombre de deux mille insulter et chasser le Père, qui ne venait cependant,
que d’après le désir du Capitaine [Williams] » (CT., 1893-04-00.58-7,5.76). Autre version du
même événement : « Il y a un mois, le Capitaine Williams (Lire : S. MINNAERT, « Le Kabaka
Mwanga du Buganda », in, Premier voyage de Mgr Hirth au Rwanda..., Kigali, 2006, pp. 176190.) nous demanda pourquoi nous n’allions pas nous réinstaller à l’île de Sésé, dans notre
ancienne propriété de Bugoma ; notre présence, disait-il, apaiserait peut-être les populations sur le point de se révolter contre les chefs protestants qu’on leur a donnés. Le
P. Brard s’y rendit donc avec dix rameurs. Il fut accueilli avec joie par les indigènes, mais
les chefs protestants frappèrent le tambour de guerre toute la nuit, et le lendemain matin
une foule de deux mille énergumènes envahissait notre propriété de Bugowa. Ils insultèrent le P. Brard, et le menacèrent même de le percer de leurs lances, enfin, ils le chassèrent comme un malfaiteur. Plainte fut portée au capitaine Williams qui n’a même pas
daigné, jusqu’à présent, s’occuper de cette grave affaire. » (CT., 1893-04-00.58-7,7). –
22 novembre 1892 : « Le P. Gaudibert va saluer le Capitaine et lui parle de l’affaire du
P. Brard. Le capitaine répond qu’il désire que le Père lui-même écrive une lettre officielle sur
les événements dont il a été témoin à Sésé. Cela a tout l’air d’une échappatoire pour faire
traîner les choses en longueur. Le P. Gaudibert lui parle aussi de quelques protestants
établis sur notre propriété de Rubaga, qui n’ont avec nous que les procédés les plus grossiers, ne manquant jamais aucune occasion de nous insulter... » (CT., 1893-04-00.587,5.97). – 2 avril 1893 : « Le soir nous recevons la visite de deux officiers anglais et de
M. Wolf. A la nuit tombante, le Capitaine Williams vient nous faire ses adieux. Un profond
dépit perce dans toutes ses paroles. Il se répand en récriminations contre ceux qui l’ont
chargé d’accusations fausses ; il nous dit que les officiers venus pour le remplacer ne réussiront pas mieux que lui et qu’ils ne tarderont pas à quitter l’Uganda, qui est un pays que
l’on a trop surfait et qui ne vaut pas l’admiration et l’engouement stupides que l’on a pour
lui en Europe, etc., etc. Il finit par nous dire qu’il lui tarde de partir, mais qu’il emporte
comme souvenir de l’Uganda un petit singe que lui ont donné les Pères [Pères Blancs] à
son passage à Bujaju ; ce singe, il l’a nommé Père Brard !! » (CT., 1893-10-00.60-7,2.40).
16 Voir la liste de nos publications, pp. 323-324.
17 D’après l’écrivain amércain, Louis L’Amour (1908-1988), pseudonyme de Louis Dearborn
LaMoore.

6

LE PERE BRARD (1858-1918)

7

LA CHAPELLE-BICHE, COMMUNE OU LE P. BRARD EST NE EN 1858

8

TABLE DES MATIERES
1. Lettre du Père Brard du 18 mars 1898 à Mgr Livinhac ........13
2. Lettre du Père Brard du 1er mars 1899 à Mgr Livinhac ........19
3. Lettre du Père Brard du 6 février 1900 à l’ « Association
des Dames et Demoiselles catholiques allemandes » .............27
4. Lettre du Père Brard du 15 février 1900 à Mgr Livinhac ......30
5. Lettre du Père Brard de fin 1900 à Mgr Livinhac .................49
6. Lettre du Père Brard 1er février 1901 à Mgr Livinhac ...........56
7. Lettre du Père Brard à Mgr Livinhac (1901) .........................63
8. Extrait de la consécration du Rwanda au Sacré Cœur
du14 juin 1901 ...................................................................65
9. Rapport trimestriel de Save : 2e Trimestre1901....................66
10. Rapport trimestriel de Save : 3e Trimestre1901....................71
11. Rapport trimestriel de Save : 3e Trimestre1901 (suite) .........74
12. La lettre du Père Brard du 8 février 1902 à Mgr Livinhac.....79
13. Rapport trimestriel de Save : 1er et 2e Trimestre1902 ....... 131
14. Rapport trimestriel de Save : 3e Trimestre1902................. 133
15. Lettre du Père Brard du 28 août 1903 à Mgr Livinhac ...... 137
16. Rapport annuel de Save : 1er juillet 1903 –
1er juillet 1904 ................................................................. 138
17. Rapport annuel de Save : 1er juillet 1904 –
1er juillet 1905 ................................................................. 145
18. Copie de la lettre du Père Barthélemy du 3 août 1904
au Père Loupias (dans le journal de Rwaza) ...................... 150
19. Copie de la lettre du Père Loupias du 20 août 1904
au Père Classe (dans le journal de Rwaza) ........................ 153
20. Copie de la lettre du Père Brard du 19 septembre
1904 aux Pères Barthélemy et Classe (dans le
journal de Rwaza) ........................................................... 154
21. Copie de la lettre du Père Brard du 28 septembre
1904 au Père Classe (dans le journal de Rwaza) ................ 156
22. Copie de la lettre du Père Brard du 1er octobre 1904
au Père Classe (dans le journal de Rwaza) ........................ 158
23. Copie de la lettre du Père Brard du 4 octobre 1904
aux Pères Barthélemy et Classe (dans le journal
de Rwaza) ........................................................................ 158
24. Rapport annuel d’Isavi (Ruanda) : 1er juillet 1904 –
1er juillet 1905 ................................................................. 165
25. Notes proposées à S. G. Monseigneur le Supérieur
Général à l’ occasion du Chapitre de 1906 ....................... 171

9

LE FONDATEUR DES PERES BLANCS,
MGR LAVIGERIE (1825-1892)18
EN ORNAT DE CARDINAL AVEC CAPPA MAGNA
(photo prise en 1882)

18 Lavigerie fut promu au Cardinalat en mars 1882 pour de « si grands services rendus

à la Religion et à la France » (L. DUCHENE, Les Pères Blancs (1868-1892), Tome II,
1902, p. 196).

10

ANNEXE

1. Récit de la fondation de Save tel que le Père Lecoindre
l’a recueilli de son confrère, le Père A. Brard (1903) ............ 183
2. Témoignage du Sous-lieutenant von Parish (1904) ............. 191
3. La carte de visite du Père Sweens (1905) ............................ 203
4. Rapport du Père Loupias (1906) ......................................... 207
5. Les débuts de Save racontés par le Père Hurel (1909) ......... 213
6. Témoignage du catéchiste Abdoni Sebakati (1950).............. 233
7. Témoignage du Chef Kayijuka (1950) ................................. 241
8. Témoignage de l’Abbé Jovite Matabaro (1950)..................... 249
9. L’assassinat du catéchiste Tobie, ami et aide du
Père Brard, présenté par Mgr Alexis Kagame (1950) ........... 255
10. Journal de la Mission de Save : 1899-1906 ..................... 261

* ACTE DE NAISSANCE DU PERE BRARD (AVRIL 1858) ................ 317
* LISTE DE NOS PUBLICATIONS ................................................ 329

11

LE P. BRARD DEBOUT A DROITE, A L’AGE DE 25 ANS (1883)

LE P BRARD (1887)

LE P. BRARD (1897)

12

LE P.BRARD (1904)

1. LETTRE DU PERE BRARD DU 18 MARS
1898 A MONSEIGNEUR LIVINHAC19
Cette lettre, adressée au Supérieur Général
des Pères Blancs, a été publiée dans la revue
« Missions d’Alger », une revue d’animation missionnaire. Probablement, elle a été réécrite par le
rédacteur de la revue. Etant donné que l’original
de la lettre a disparu, il est impossible de vérifier dans quelle mesure la pensée du P. Brard a été respectée.
Le P. Brard parle des débuts difficiles de la Mission de Katoke.
Cette Mission était installée près de la capitale du roi Kasusulo (ou
Kasusula), roi de l’Usuwi. Ce roi s’opposait avec succès à la présence des Pères Blancs. Les militaires allemands refusaient d’intervenir pour protéger le P. Brard et ses confrères.
Notre-Dame de Lourdes d’Usuwi, 18 mars 1898
Monseigneur et Vénéré Père,
Je commence à croire que nous pourrons rester définitivement
dans l’Usuwi, malgré toutes les puissances infernales, qui semblaient conjurées contre nous et qui n’ont pas encore dit leur
dernier mot comme vous allez le voir. Mais Marie, sous le vocable
de Notre-Dame de Lourdes, est notre patronne et notre protectrice. Nous avons remis entre ses mains tous les intérêts de cette
mission et nous restons calmes et confiants.
Comme vous le savez sans doute, Monseigneur, Kasusulo20,
sultan de l’Usuwi, ne veut absolument pas entendre parler de
religion, et il remuerait ciel et terre, s’il pouvait, pour empêcher l’entrée de ses États aux porteurs de la bonne nouvelle.
Mgr Gerboin [1947-1912] fut le premier à envoyer un catéchiste
dans l’Usuwi. Celui-ci fut immédiatement congédié. Je ne fus pas
plus heureux en mai 1896. Envoyé par Mgr Hirth [1854-1931] pour
essayer de lier des relations amicales avec Kasusulo et d’établir
un catéchiste dans son pays, je revins sans avoir même pu voir le
roi. Comme il arrive souvent aux voyageurs en Afrique, j’avais, à
mon insu, présenté mes hommages à un simple paysan, qui avait
été revêtu de la dignité royale pour la circonstance. Mon catéchiste fut prié de revenir deux mois plus tard.
19 « Lettre du Père Brard du 18 mars 1898 à Mgr Livinhac, in Missions d’Alger, Septembre –

Octobre 1898, N° 131, pp. 371- 377. Mgr Livinhac (1846-1922) était Supérieur Général des
Pères Blancs de 1889 à 1922.
20 Kassusulo ou « Kasusula », Mtemi (roi) d’Usuwi avait sa résidence à Biharamulo. Plus
tard, son petit-fils, Didas Kasusura, deviendra prêtre catholique.

13

Il revint, en effet, apportant quelques objets d’échange pour
faire le commerce, et ainsi ne pas éveiller les susceptibilités
royales. Il fut congédié au bout de trois jours, parce qu’il lisait
dans les livres, et qu’il se promenait dans la montagne étudiant le
pays pour y introduire les blancs.
En novembre 1896, M. Hermann, chef de la station allemande
de Bukoba, voulut venir lui-même établir la mission de l’Usuwi. Il
partit avec trois missionnaires. En route, dans une dispute, un
porteur de la caravane fut blessé par un habitant du pays ; la guerre s’ensuivit. Kasusulo paya tout ce qui lui fut demandé,
mais il ne pouvait plus être question d’établir
la station. Le diable était encore une fois
vainqueur!
Cependant Kasusulo, devenu sage à la
vue des ravages terribles du canon
Maxim21, essaya de trouver un appui
contre de pareils coups de mains auprès
des blancs qui ne font pas la guerre. Il envoya au Bukumbi demander l’amitié de
Mgr Hirth [1854-1931].
Monseigneur profita de cette circonstance
MGR HIRTH (1903)
pour introduire deux catéchistes dans son
royaume. Ce n’était pas ce que demandait Kasusulo. Il accepta,
cependant, tout en défendant à ses sujets de se faire instruire. Un
Muganda, établi dans le pays, qui désirait embrasser notre sainte
religion, était obligé de se cacher, chaque jour, dans la brousse,
avec le catéchiste, pour apprendre ses prières. Un Musuwi, à son
retour du Buganda, fut accusé d’avoir appris la religion chrétienne et d’avoir porté la médaille. Kasusulo fit piller tous ses
biens. N’importe, ce roitelet, soit par peur, soit par politique, soit
par gloriole, soit même peut-être dans l’espoir de ne pas voir
aboutir sa démarche, demanda des missionnaires à Mgr Hirth.
Le 12 novembre 1897, j’arrivai près de la capitale de l’Usuwi
avec le P. Buisson [1867-1933], le Frère Xavier [1873-1954] et tout le
matériel nécessaire à la fondation de la station. Kasusulo fut effrayé de se voir servir si tôt. Il avait un peu oublié les effets du
21 La mitrailleuse Maxim a été la première mitrailleuse autoalimentée au monde. Inventée en

1884 par sir Hiram Stevens Maxim (1840-1916), un britannique d’origine américaine, elle a
joué un rôle décisif dans l’expansion coloniale européenne en Afrique à la fin du XIXe siècle.
Son extraordinaire puissance de feu avait des effets dévastateurs lors des batailles rangées
lorsque les adversaires attaquaient de manière frontale. Elle pouvait tirer 600 coups par
minute.

14

Maxim. Il craignait, disait-il, de passer pour un révolté aux yeux
des Allemands, en introduisant d’autres blancs dans un pays qui
leur appartenait. Ce qui le terrifiait surtout, c’était la perspective
de voir, dans un avenir prochain, tous ses sujets convertis au
catholicisme. Mais que faire? Nous étions là ; il nous avait appelés, nous avions l’autorisation du gouvernement allemand et nous
n’étions nullement disposés, cette fois, à revenir en arrière.
Kasusulo temporisa « J’ai reçu ordre du chef de la station de
Bukoba, me dit-il, de ne permettre à aucun blanc de bâtir dans
mon pays sans son autorisation. Reste ici ; le lieutenant doit venir arborer son drapeau sur ma capitale ; s’il consent à ton installation, moi aussi j’y consentirai ». J’eus beau lui faire remarquer
que j’avais obtenu cette autorisation de l’officier ; il resta inflexible
et défense fut faite, à moi de bâtir, et aux Basuwi de venir nous
voir.
J’informai M. von Wulffen22, successeur de M. Hermann23, à
Bukoba, de ce contretemps. Lui aussi me dit d’attendre son arrivée. Nous attendîmes ainsi, sous la tente, depuis le 12 novembre
jusqu’au 20 décembre. Les jours nous parurent un peu longs, il
faut bien l’avouer.
Mais ne faut-il pas que l’apôtre marche à la suite du maître,
portant sa croix au milieu des souffrances, des épreuves, des contradictions de tout genre, surtout au commencement d’une mission et plus il a à souffrir, à patienter, plus aussi il est en droit
d’espérer une moisson abondante d’âmes dans un avenir prochain. Pendant ce temps, Kasusulo envoyait ivoire, cauris et
autres cadeaux à Bukoba, disant qu’il ne connaissait que les officiers allemands, qu’il ne nous avait pas appelés et qu’il ne voulait
pas de nous.
Je ne fus donc pas très surpris, lorsqu’à ma première entrevue
avec M. von Wulffen, qui était campé à la porte de Kasusulo, et à
une heure de chez nous, je l’entendis me dire que Kasusulo, étant
l’ami des Allemands, il serait imprudent de le contrarier surtout
quand on comptait sur lui pour pénétrer dans le Ruanda.
L’officier ajouta « Du reste, je ne suis pas assez fort pour vous
soutenir ici ; je ne puis laisser des soldats pour vous garder. Kasusulo ne vous a pas demandés et ne veut pas de vous ». Enfin,
au bout d’une heure et demie de discussion, il termina par ces
paroles « Je vous donnerai ma réponse demain ; mais ne vous
attendez pas à rester ».
22 Adolf von Wulffen était commandant de Bukoba de 1897 à 1898.
23 Karl Hermann était commandant de Bukoba en 1896.

15

Le lendemain, M. von Wulffen fait appeler les quelques noirs
qui avaient servi d’intermédiaires entre Mgr Hirth [1854-1931] et
Kasusulo, pour savoir s’il était bien vrai que ce dernier avait demandé des missionnaires. Je me permis d’ajouter à ces Noirs
trois témoins pour assister au débat, faisant remarquer à M. le
lieutenant que c’était une affaire de la plus haute importance
pour l’avenir de nos missions, et que je désirais en connaître les
moindres détails. L’officier renvoya les noirs et eut la bonté de
nous inviter nous-mêmes à assister à la discussion.
Les ambassades à Mgr Hirth [1854-1931], les cadeaux, les paroles, tout était évident, accablant pour Kasusulo24. N’importe, ce
roitelet et ses sujets nièrent tout effrontément, donnant des réponses embarrassées, se contredisant et finirent par admettre
une partie de la vérité. L’officier stupéfait, et visiblement irrité de
cette attitude et de ces mensonges, mit fin au débat en disant :
« Tous ces hommes mentent ; il me semble évident que Kasusulo
vous a appelés, vous resterez ; cependant, vu que ce chef est très
puissant, et que Bukoba est à cinq jours d’ici, que je n’ai pas assez de soldats pour vous laisser une garde ; afin de dégager ma
responsabilité, je désire que vous certifiiez par écrit que vousmêmes voulez rester dans l’Usuwi à vos risques et périls ».
Notre signature fut immédiatement donnée. L’officier recommanda à Kasusulo de nous bien traiter, et nous fûmes abandonnés à nous-mêmes comme le furent les Apôtres, comme le furent
nos confrères qui les premiers, bien avant les conquérants, pénétrèrent dans l’Afrique équatoriale. L’appui du Maître qui nous
envoie nous suffit. Ne semble-t-il pas se jouer des puissances et
vouloir, seul, civiliser le continent noir, en le christianisant sans
24 D’après le Dr Richard Kandt, le P. Brard a eu de très mauvaises relations avec Kasusulo.

Elles marqueront plus tard ses relations avec la Cour du Rwanda. En 1910, devenu Résident impérial, Dr Kandt écrit à Berlin : « Le Père Brard pouvait ainsi régner sans gêne,
décourager en toute occasion les Watutssi contre lesquels il avait conservé de ses
activités à Ussuwi une forte haine, pousser leurs gens à ne plus leur obéir, obliger
grâce, à ses Waganda, les enfants à suivre la classe, tenir prisonniers les chefs et les
Wahutu ou les relâcher contre des rançons, les condamner à des peines de coups de
bâtons atteignant la limite de l’horreur ou perpétuer des crimes encore plus graves. Si
l’on fait abstraction de ce qu’il conviendrait plutôt d’attribuer à leur personnalité,
tous les supérieurs avaient dans les premières années de la mission en commun une
solide haine couplée à de la méfiance envers les Watutssi et des prises de position
injustes contre les chefs dans toutes les affaires qui concernaient les membres de la
mission. Ils intervenaient de manière indépendante sans se préoccuper des autorités
ou du sultan dans tout ce qui concernait la mission et dans beaucoup de choses qui ne
la concernaient pas (…). Cette façon propre à la mission de prendre position dans tous
les évènements de son environnent et de prendre souvent très injustement le parti de
ses membres ne pouvait que provoquer des différends avec les indigènes, mais cela ne
fut que rarement le cas ». (G. HUNKE, Au plus profond de l’Afrique, Le Rwanda et la colonisation allemande, Wuppertal, 1990, pp. 134-135).

16

l’appui des grands de la terre [sed] Confidite, ego vici mundum25. Et
nous avons confiance toujours et quand même.
Après cette défaite de Kasusulo il fallait bien s’attendre da sa
part à des procédés peu bienveillants. Comptant sur le secours de
Notre-Dame de Lourdes, nous attendîmes la tempête. Et puis
n’est-il pas d’expérience qu’après la tempête vient le calme, et que
les situations violentes ne durent pas? Dès le lendemain du départ de M. von Wulffen, Kasusulo commença ses tracasseries défense d’aller nous établir sur la colline qui nous avait été désignée
par M. le lieutenant nous restons où nous sommes.
Défense aux Basuwi, sous peine de mort, de venir nous voir ;
nous allons leur rendre visite trois fois par semaine, et ils nous
accueillent toujours avec la plus grande bienveillance.
Défense de venir recevoir des médicaments à la station ; nous
les leur portons à domicile.
Défense de venir travailler chez nous ; nous trouvons des ouvriers venus du Buganda, du Kiziba, du Bukumbi, de l’Ushirombo, plus que nous n’en voulons, et nos maisons se construisent au grand dépit de notre pauvre roi.
Défense de nous vendre des vivres ; chaque nuit les Baganda
vont en acheter pour le lendemain et beaucoup de Basuwi consentent à nous en fournir. C’est ainsi que nous avons pu nourrir
près de quatre-vingts personnes pendant plus de deux mois.
Le 10 mars la tempête cessa, et Kasusulo nous fit dire qu’il désirait être notre ami et qu’il enlevait toutes ses défenses. Alors
seulement je pus lui rendre visite. J’avais cru bon de m’en abstenir pendant cette tourmente.
C’est à Dieu et à Notre-Dames de Lourdes qu’il faut attribuer cette seconde victoire. A eux seuls en revient la gloire,
et nous devons répéter plus que jamais « Nous sommes des
serviteurs inutiles », car nous nous demandions avec anxiété
comment nous pourrions sortir de cette épreuve. Pour changer le cœur du roi, le bon Dieu s’est servi de deux vieilles princesses, qui sont allées trouver leur maître et lui ont dit « Fais attention, tous les rois qui ont fait des difficultés à ces blancs ont
été, tôt au tard, tués ou chassés de leur pays. Vois Mwanga dans
l’Uganda ; Mutembwa et Mkotanyi au Kiziba ; Rwoma au Buzinja ; Lukongé dans l’Ukéréwé ; Site dans l’Unyanyembé. Toi, tu es
jeune ; tu pourras fuir si l’on t’attaque mais nous, où ironsnous ? Du reste, ces blancs ne font de mal à personne. Si une
chèvre, un bœuf, un esclave, se réfugient chez eux, ils les ren25 « Prenez courage, j’ai vaincu le monde (Jean 16, 33) ».

17

dent. Ils ne volent pas, ils ne frappent pas, ils n’injurient pas, ils
ne te demandent rien, ils construisent à leurs frais. Pourquoi refuses-tu de les admettre chez nous et de les bien traiter? Tu veux
donc nous faire tuer? » Tout le peuple, à peu près, répétait ces
mêmes discours et désirait la fin de notre état de siège.
M. von Wulffen venait d’être remplacé à Bukoba par un autre
officier, et le bruit courait dans le pays que M. Hermann arrivait
avec son Maxim. La nouvelle était fausse. N’importe, il n’en fallut
pas davantage pour apporter une amélioration à notre situation.
Aidez-nous, Monseigneur et vénéré Père, à remercier le bon
Maître et Notre-Dame de Lourdes de ces quelques consolations
qu’ils daignent nous envoyer. Demandez-leur de nous continuer
leur protection, en accordant à nos chers Basuwi la grâce de connaître bientôt la bonne nouvelle, et à nous, la sainteté, la prudence, la santé nécessaires pour pouvoir conduire convenablement au milieu des récifs et des tempêtes l’œuvre difficile qui
nous a été confiée.
Nous avons déjà commencé à instruire quelques jeunes gens
qui osaient venir chez nous malgré la défense du roi. Aujourd’hui
que le monde afflue à la station, nous espérons voir ce petit troupeau grossir rapidement.
Pourtant, d’ici longtemps, il nous faudra instruire dans le plus
grand secret pour ne pas soulever de nouveaux orages de la part
de Kasusulo. A mon humble avis, les Basuwi sont prêts à recevoir
l’Evangile. Ils sont doux, intelligents, polis ; ils aiment à venir
chez nous et nous témoignent une entière confiance.
Les Basuwi vont chercher l’ivoire et les esclaves dans les pays
les plus éloignés, pour les revendre dans le Msalala. Chaque semaine il arrive du Ruanda une ou plusieurs caravanes d’esclaves
et de nombreux troupeaux de chèvres.
L’Usuwi est peuplé comme l’Usukuma, ce ne sont que villages
et bananeraies. Ce pays peut avoir 100 kilomètres de long sur
autant de large. Nous sommes à deux jours de l’Usumbwa, à la
même distance du Kiziba, du Karagwé, du Ruanda. Une station
était donc indispensable ici c’est la porte de contrées immenses,
très peuplées, où nos chers confrères de l’avenir récolteront
d’abondantes moissons. Nous sommes à 1 550 mètres d’altitude
et voyons au-dessus de nos têtes cette grande chaîne de montagnes qui s’étend jusqu’au Ruwenzori. Comme vous le pensez
bien, Monseigneur, nous jetons souvent les yeux vers les grands
pics, qui se perdent à l’horizon, espérant qu’il nous sera bientôt
donné d’en faire l’ascension, pour y établir de nouvelles stations.
Que d’âmes à sauver dans ces contrées. C’est ainsi que nous
18

apporterons notre petit tribut à la civilisation du noir continent, et que nous pourrons même servir l’intérêt des puissances. Partout, en effet, autour de nous, il n’est question que de
révoltes de noirs, d’Européens massacrés et les officiers émus se
demandent sur qui ils pourront s’appuyer, puisque leurs propres
soldats indigènes se révoltent. A mon humble avis, ils ne peuvent
avoir d’espoir que dans les noirs convertis à la religion.
Ne sont-ce pas déjà ces noirs qui ont sauvé la situation au
Tanganika contre les musulmans, et dans l’Uganda, une première
fois, contre les musulmans, et dernièrement contre les infidèles et
les soldats nubiens révoltés? Un Noir converti est l’ami des
Blancs qu’il regarde comme ses bienfaiteurs ; un noir infidèle
restera toujours l’ennemi juré des Européens qu’il considère
comme ses oppresseurs.
Daignez agréer, etc.,
A. Brard,
des Pères Blancs, missionnaire dans l’Usuwi

2. LETTRE DU PERE BRARD DU 1er MARS
1899 A MONSEIGNEUR LIVINHAC26
Cette lettre a été publiée dans la revue
« Chronique Trimestrielle (ou CT.) », une revue
destinée, au début de son existence, uniquement aux Pères Blancs. La version originale
de la lettre n’existe plus.
Le P. Brard y parle de ses déboires avec le roi Kasusulo. Il ne
comprend pas pourquoi les rois africains considèrent la présence
des missionnaires comme une menace pour leur autorité.
Dans cette lettre, il parle aussi de la traite d’esclaves qui passent par le Rwanda. Ces esclaves étaient destinés pour approvisionner le marché de l’Afrique de l’Ouest. Les femmes en étaient
les premières victimes.
Le P. Brard constate qu’une société africaine change lentement à
cause de l’importation des produits de consommation venant de
l’Europe. C’est à partir de Katoke que le P. Brard noue les premiers
contacts entre les Pères Blancs et la Cour du Rwanda.
« Lettre du Père Brard du 1er mars 1899 à Mgr Livinhac », in Chronique Trimestrielle,
Juillet 1899, N°83, pp.358-363. Mgr Livinhac (1846-1922) était Supérieur Général des Pères
Blancs de 1889 à 1922.
26

19

Notre-Dame de Lourdes, 1er Mars 1899
Monseigneur et Vénéré Père,
Voilà d’abord le bilan de l’année : il n’est pas chargé, tant s’en
faut :
Baptême in articulo mortis27
4
Catéchumènes
17
Esclaves rachetés
15
Esclaves rapatriés
10
Malades soignés
15 par jour env.
Catéchistes dans l’Usuwi
4
Catéchistes en dehors de l’Usuwi
6
Construction d’une station provisoire.
Préparations de matériaux pour la station définitive que l’on va
commencer en mai.
Nous avons combattu le « bonum certamen »28 ; peu à peu les
esprits se calment, s’habituent à nous voir et se rapprochent de
nous.
On ne voulait pas de nous dans l’Usuwi ; nous y sommes toujours quand même.
On voulait nous faire mourir de faim ; nous n’avons pas trop
souffert jusqu’ici.
On voulait nous cacher dans un trou malsain, inhabité ; N.-D.
de Lourdes se construit sur la plus belle colline des environs, à
vingt minutes des cases royales.
On veut nous priver d’ouvriers ; ils arrivent d’un peu partout,
cependant en petit nombre ; nous irons plus doucement et prendrons moins de fièvre.
Chaque fois que nous allions rendre visite à Sa Majesté Kasusulo, il était malade ; aujourd’hui, il voudrait bien que nous
allions plus souvent lui faire la cour, avec défense, pourtant, de
parler de religion ; rien que la pensée l’empêche de dormir. Qu’il
se tranquillise ! Les pauvres, les humbles, les infirmes, sont les
préférés du bon Dieu.
Il nous était presque interdit de circuler dans le pays, nous visitons aujourd’hui tous les villages.
Il n’est pas rare d’entendre des Nègres faire notre éloge un peu
intéressés, sans doute, mais qui montre le progrès que nous
avons fait dans l’opinion. « Nous le savons, disent-ils, vous autres
Blancs, vous ne frappez pas, vous ne volez pas, vous ne tuez pas,
etc., vous faites du bien à tous, vous soignez les malades, vous
27 « En danger de mort ».
28 « Le bon combat ».

20

parlez avec tous. Bref, vous êtes trop bons pour nous refuser ce
que nous allons vous demander ».
A notre arrivée, nous avons certainement mal interprété le
« Vae mihi si non evangeliza vero »29, le prenant trop à la lettre,
croyant, dans notre naïveté, que c’était ici comme ailleurs, que
nous n’avions qu’à ouvrir la bouche pour faire des conversions en
masse. Et nous avons instruit ouvertement, à tout venant. Erreur ! Nous avons un peu oublié que tous les poissons ne se
prennent pas au même filet. Nos illusions sont donc vite tombées
ou plutôt nos espérances ont pris la fuite pour revenir sûrement,
mais quand ? – L’apôtre de l’Usuwi n’est peut-être pas encore né !
Et pour avoir voulu usurper sa place, nous voilà condamnés à
semer, à arroser, à lui préparer la moisson. Ce fut Kasusulo qui
se chargea de nous rappeler qu’il fallait commencer par semer.
Défense de par lui à tous ses sujets de se faire instruire ; il
n’entendait pas, disait-il, se laisser détrôner par le bon Dieu.
Malgré la défense du roi, un jeune homme continuait à se faire
instruire dans le plus grand secret ; il fut dénoncé et ne dut son
salut qu’à la vitesse de ses jambes. Il se retira chez nous, et sa
pauvre mère supporta seule la colère royale : chèvres, poules,
provisions, tout fut pillé chez elle. Les habitants comprirent qu’il
ne fallait pas se compromettre, et c’est ce qui explique pourquoi,
encore aujourd’hui, nous voyons si peu de monde à la mission. Le
bon Dieu nous a cependant envoyé dix-sept catéchumènes que
nous instruisons dans le plus grand secret, presqu’à l’insu les
uns des autres. Je crus bon d’avertir de ce fait l’officier allemand,
chef de la station de Bukoba, M. Richter30, à son passage ici. Il
me répondit que c’était bien regrettable, mais qu’il n’y pouvait
rien, qu’après tout il n’était pas le borj31 (sic) des missionnaires.
Que le pauvre missionnaire compte encore sur un congrès et
les conférences internationales. Le mois dernier, un jeune esclave, le meilleur de nos catéchumènes, a été dénoncé à son
maître comme se faisant instruire de notre sainte Religion ; le
maître redoutant la colère du roi, allait tuer son esclave, quand
celui-ci a pris la fuite et s’est retiré en lieu sûr. Aussi les Bassuwi,
malgré le grand désir qu’ils ont de venir chez nous, soit pour travailler, soit pour vendre, soit pour nous voir, n’y mettent presque
jamais les pieds, craignant d’être dénoncés comme catéchumènes
et par suite condamnés à mort.
29 « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile en vérité ».

30 Franz Richter était commandant de Bukoba de 1898 à 1899.
31 « Le boy ? » ou « Le boy serviteur ».

21

M. Richter m’avouait ironiquement le pourquoi de ces persécutions que tous les rois de nos parages font subir à notre
sainte Religion. « Ils craignent, disait-il, qu’en se faisant instruire, leurs sujets ne les écoutent plus ». Comme si les missionnaires prêchaient la révolte contre l’autorité !
Par mesure de prudence, pour ne pas irriter tout d’abord nos
Basuwi, grands esclavagistes, nous renvoyâmes les centaines
d’esclaves qui vinrent à notre arrivée, nous demander la liberté ;
du reste, nous n’avions pas les ressources suffisantes pour les
nourrir. Chose étrange ! tout naturellement, sans nous connaître,
les Noirs regardent le missionnaire comme le soutien des faibles,
des malheureux, des opprimés !
Un jour, une esclave du roi vint nous supplier de la recevoir
chez nous, disant que Kasusula l’avait battue et qu’il voulait la
tuer. Le roi la fait réclamer, jurant qu’il ne voulait nullement la
battre, ni surtout la tuer ; je crus prudent de la lui renvoyer. Le
lendemain j’apprenais que cette pauvre jeune fille avait été massacrée avec sa sœur et sa mère pour avoir osé venir nous demander la liberté.
J’avertis encore M. Richter de ce fait à son passage ici.
« Je sais, dit-il, que les Noirs traitent leurs esclaves comme
leurs chèvres, mais je n’y puis rien. L’esclavage domestique
est toléré dans la colonie et vous ne pouvez vous-même délivrer un esclave sans le consentement de son maître ».
Depuis lors, les esclaves apparaissent rarement à la mission,
et pourtant il y en a des milliers dans l’Usuwi ; les esclaves baganda seuls atteignent peut-être le chiffre d’un millier ; ils y ont
été amenés autrefois par les musulmans.
Dans l’Usuwi, on peut distinguer les esclaves de travail, les esclaves de harem et les esclaves de commerce.
Les esclaves de travail sont ordinairement des vieux, des
vieilles, de jeunes enfants qui attendent l’âge de passer à la deuxième catégorie, ou d’autres moins bien doués des dons de la nature. Presque tous les Basuwi traitent ces esclaves comme de vils
animaux.
Le maître a le droit de vie et de mort sur ces esclaves ; il les a
achetés comme il a acheté ses chèvres ! Un de nos voisins a tué
l’année dernière une esclave qui avait un enfant à la mamelle,
parce qu’elle était toujours malade. Un autre, en état d’ivresse, a
percé son esclave de sa lance, etc.
On les frappe, et souvent on reconnait un esclave aux cicatrices qu’il porte. On les attache, on les pend par les pieds plusieurs heures de suite, on les met à la cangue par caprice.
22

On vend les enfants nés des esclaves, car ils sont la propriété
du maître et non celle des parents. L’année dernière une mère est
allée jusqu’à tuer ses deux enfants que son maître inhumain se
disposait à vendre.
Si au moins ces pauvres esclaves connaissaient cette parole du
Maître : « Bienheureux ceux qui souffrent », ils accumuleraient
pour le jour de leur mort une somme de mérites peu commune.
Les esclaves de harem appelées « bazana » servantes, sont un
peu mieux traitées, mais leur âge d’or est de courte durée et elles
passent vite à la première catégorie. Il va sans dire que ces « bazana » sont un sujet continuel de dispute et de larmes pour la
femme légitime et presque toujours pour cause de divorce. Et les
enfants ! Notre roi a plusieurs centaines de bazana car il hérite de
toutes les jeunes filles dont le père meurt sans héritier mâle ; les
chefs en avaient autrefois vingt, quarante, cent, suivant leur fortune. Aujourd’hui il y en a moins faute d’étoffe pour en acheter ;
tous les simples citoyens, ou à peu près en ont une ou plusieurs,
c’est le bon ton !
Les esclaves de commerce sortent toutes du Ruanda.
Les femmes seules sont l’objet de cet odieux trafic. On les
rencontre par troupeaux de dix, vingt et plus, exposées en
vente sur les marchés. Les quelques-unes que j’ai rachetées
viennent des environs du lac Rivu [Kivu], du Mangérua, du Butembo, des sources du Congo en un mot : elles ont été volées,
prises dans la guerre, enlevées à leurs parents par les chefs
du pays pour servir d’objets d’échange. Les habitants du
Ruanda, me dit-on, achètent beaucoup de ces esclaves aux
révoltés congolais.
Je suis persuadé que chaque jour l’on amène au moins dix de
ces créatures dans l’Usuwi. Elles ne font que passer, le climat
leur est fatal ; on se hâte d’aller les vendre au Msalala ; de là elles
sont revendues plus loin et un assez bon nombre arrivent ainsi à
la côte après avoir passé par une dizaine de maîtres. De fait l’an
dernier, à mon passage chez Msari, à vingt jours d’ici, j’ai
trouvé cinq jeunes filles du Ruanda que l’on venait d’acheter
avec l’intention d’aller les revendre plus loin. Ces esclavagistes sont excités par l’appât du gain : en moyenne, ils achètent
une esclave de vingt à quarante francs pour la revendre le double.
Aussi toutes les populations voisines du Ruanda se livrentelles à ce commerce fort lucratif.
C’est donc sans exagération que l’on peut évaluer à plusieurs milliers le nombre d’esclaves qui sortent chaque année
du Ruanda. Et combien sur ce nombre qui meurent avant d’avoir
23

atteint le but de leur voyage ! La semaine dernière j’ai encore baptisé une pauvre enfant d’environ cinq ans que l’on venait
d’amener de ce pays ; elle est morte quelques heures plus tard.
Un Musuwi me disait qu’il en était mort chez lui une dizaine dans
une seule année.
En résumé, l’esclavage domestique est la cause de dépopulation de l’Afrique, au moins dans nos parages, par le grand
nombre d’esclaves qui succombent aux misères et aux mauvais traitements, et par le peu d’enfants que compte chaque
chef de famille polygame. Il est une source de paresse et de
tous les vices qui l’accompagnent, car il n’y a guère que les esclaves qui travaillent.
Il est une source de vagabondage : où vont tous ces esclaves
qui prennent la fuite pour éviter les mauvais traitements et qui ne
retourneront jamais dans leur pays ?
Vous savez du moins, Monseigneur et vénéré Père, que je ne
charge pas à plaisir les teintes du tableau et que je reste en deçà
de la vérité, et qu’il y a une œuvre qui doit exciter la pitié, la générosité des hommes de cœur, c’est bien l’œuvre de l’abolition de
l’esclavage en Afrique
Mais, Monseigneur, revenons à nos œuvres de missions. J’ai
essayé de nouer des relations avec les populations voisines de
l’Usuwi : les pays sont si vastes, il y aurait tant de bien à faire.
Dans l’Usambiro, nos catéchistes ont commencé à instruire
une trentaine de jeunes catéchumènes. Ce pays voisin semble
tout disposé à recevoir la bonne nouvelle.
L’ouest Usuwi est tombé dans la plus complète anarchie et
nous n’avons pas pu l’entamer.
A deux reprises j’ai envoyé saluer le roi du Ruanda, Juhi ;
il est à dix jours d’ici seulement ; nos hommes ont toujours
été bien traités ; nous avons eu ici pendant un mois une
vingtaine de Bagnarwanda envoyés par le roi pour nous saluer. – J’ai l’intention d’envoyer des catéchistes dans ce pays
d’ici quelques jours. Malgré le grand nombre d’esclaves qui
sortent du Ruanda ou plutôt qui y passent, c’est un pays extrêmement peuplé ; au moins trois fois comme le Buganda,
me disent les Baganda eux-mêmes qui en reviennent. J’espère,
Monseigneur, que vous nous enverrez bientôt une légion de
jeunes apôtres au cœur ardent pour aller évangéliser ces nombreuses populations.
Je reviens de faire un voyage au Kiziba par la grande route, et
une route bien faite de cinq mètres, encaissée, avec des caravansérails toutes les trois heures. Il ne manque plus que des voi24

tures. Les Noirs sont fiers de leur « mbarabara » et ils l’entretiennent. J’ai trouvé un pauvre petit négro tout en pleur, qui était
en train de faire disparaître de la grand-route les traces que ses
bœufs y avaient laissées.
La civilisation va avancer à pas de géants par ces belles
routes ; les anciens sentiers tortueux lui faisaient peur.
Il m’a semblé que ces Baziba qui étaient autrefois si fiers, qui
méprisaient les Blancs, – comme tous les Noirs, du reste qui n’ont
jamais eu de relations avec nous, – ont fini par comprendre qu’ils
n’étaient pas au niveau. Les chefs et leur jeune entourage ont
déjà beaucoup gagné et tendent à emboiter le pas derrière nous,
de bien loin il est vrai Kaizi, l’un des roitelets du Kiziba, construit
même en ce moment une maison en pierre, à l’européenne, sur la
grand-route, et avec une vue superbe sur le Nyanza. Des étoffes
propres ont pris la place des pagnes sordides d’écorce de bananier ou de buso ; les paysans sont devenus affables, timides
même, de hautains qu’ils étaient. C’est donc un peuple qui tend à
se mettre au point.
Notre Kasusulo lui-même ne peut tarder à entrer dans ce mouvement, car, par goût, et peut-être aussi par orgueil, il aime imiter les autres, surtout les Européens. Je crains fort qu’une fois
nos habitations construites, il ne nous demande de lui en construire de semblables. En attendant, lui aussi fait des routes.
« Faire des routes, nous disait-il, voilà notre occupation à nous
autres ; mais se faire instruire de la religion, oh non ! » Nous espérons quand même que bientôt notre roi apportera la même activité pour aplanir pour ses sujets la grande route du ciel. – Je ne
sais si je me suis trompé, Monseigneur, mais je crois que tout ce
mouvement des Noirs vers la civilisation est de bon augure pour
nous.
Les Nègres qui ont du bon sens se rendent déjà compte que ce
décorum extérieur ne leur suffit pas ; au Kiziba comme ici, ils ont
le pressentiment que bientôt il faudra en arriver à la religion, et
c’est ce qui les effraye ; ils parlent beaucoup de religion, savent en
gros ce que c’est que prier et notre Kasusulo lui-même en sait
assez pour recevoir le baptême à l’heure de la mort. – Où l’a-t-il
appris ? Mais il faut abhorrer ce qu’ils adorent et adorer ce qu’ils
abhorrent ; voilà certes une volte-face qui a toujours couté un
miracle de la grâce, qui se voit tous les jours quand même, et que
nous sollicitions par nos prières et nos labeurs.
Daignez agréer, etc.
A. Brard

25

LE MWAMI MUSINGA (1883-1944) ENTOURE PAR DES GENS DE SA COUR

LA TRAVERSEE D’UNE RIVIERE PAR UNE CARAVANE

26

3. LETTRE DU PERE BRARD DU 6 FEVRIER 1900 A « L’ASSOCIATION DES DAMES ET DEMOISELLES CATHOLIQUES
ALLEMANDES »32
Cette lettre a été publiée en Allemagne dans la revue des Pères
Blancs, « Afrika Bote ». Le P. Brard y sollicite l’aide des bienfaitrices
allemandes pour construire la Mission de Save.
Il est vrai que le Vicaire apostolique, Mgr Hirth, dans son budget,
avait prévu 9.000 francs pour cette fondation33. Mais cette somme
d’argent avait été entièrement utilisée pour l’organisation et
l’équipement de la caravane.
Le 2 février 1900, le P. Brard et ses confrères ont été accueillis
par la Cour. Le 4 février ils se sont installés provisoirement sur la
colline de Mara et le 8 février, ils s’établissent définitivement sur la
colline de Save à cinq heures de marche de Nyanza, la capitale
royale34.
Du Ruanda, le 6 février 1900
A l’Association des Femmes et Demoiselles catholiques,
Venant d’Usui, nous sommes enfin arrivés ici, après une
marche fatigante de 56 jours ; les travaux d’établissement ont
déjà commencé. C’était un long chemin, souvent onéreux et
éprouvant, que nous avons parcouru. Le 27 janvier, nous devions
passer par une chaîne de montagnes de 2.500 m d’altitude. Au
sommet, en pleine forêt, nous nous sommes retrouvés d’un coup
dans un violent orage à 2 heures de l’après-midi. Bientôt, nous
étions trempés par une pluie diluvienne de telle façon que rien ne
restait sec sur notre corps ; la pluie coulait à flots, suivie par un
brouillard épais qui nous empêchait de voir à 10 mètres de distance ; nous étions saisis par un froid glacial qui nous engourdis32 « P. Brard an den Verein kath. Frauen und Jungfrauen », in Afrika-Bote, Juillet 1900, p.

221.
33 « Dans le Rwanda qui doit un jour être traversé par la grande voie centrale du chemin de fer du Cap au Nil, il nous faudrait à tout prix prévenir les hérétiques. A Usinja
et Kome, il y a déjà une chrétienté de vingt néophytes et 100 catéchumènes ; ils sont à trois
journées de tout missionnaire ; il leur faudrait des prêtres à poste fixe. C’est toujours un
grand regret pour nous de ne pas disposer de sommes plus considérables pour les catéchistes placés dans les villages éloignés et les différentes annexes de nos stations. De même
aussi le budget de nos écoles se trouve beaucoup trop réduit. Ce sont les écoles cependant
et les catéchistes qui préparent la besogne aux missionnaires, et souvent remplacent celuici Par ailleurs nos dépenses comme par le passé sont démesurément grossies par les frais
de transport de tous nos articles d’échange, à dos d’homme, de la côte au Nyanza ». (S.
MINNAERT, Premier voyage de Mgr Hirth au Rwanda : novembre 1899 – février 1900. Contribution à l’histoire de l’Eglise catholique au Rwanda, Kigali, Les Editions Rwandaises, 2006,
p. 466).
34 R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, op.cit., p. 33.

27

sait. Entre-temps, la nuit arrivait rapidement ; nous n’étions plus
capables de surveiller nos porteurs ; le lendemain matin, 10
charges manquaient. Nous avons tout de suite commencé à les
chercher ; 8 charges ont pu être retrouvées, 2 charges toutefois
sont restées introuvables : c’était une caisse avec des perles (pour
le troc) d’une valeur de 400 roupies et ma valise chapelle avec
l’autel portatif que j’avais gardée pendant des années comme la
prunelle de mon œil. On retrouva seulement la valise vide ; le calice, les vêtements liturgiques, la pierre d’autel, le linge d’autel et
le missel, tout avait disparu sans laisser aucune trace. Pour
l’instant, nous sommes privés de la consolation du Saint Sacrifice. Que la volonté de Dieu soit faite malgré tout ! Le Bon Dieu
vous aidera peut-être, Mesdames et Mesdemoiselles, à trouver
une âme charitable pour remplacer ce qui a été volé.
Bref, nous nous retrouvons ici dans une situation de grande
pauvreté apostolique ; cependant j’ai confiance dans l’aide de
Dieu et dans la largesse de votre Confédération. Je voudrais demander un ostensoir pour notre future chapelle, un ciboire,
6 chandeliers plus une croix d’autel, et les vêtements liturgiques
avec le linge d’autel. Pardonnez-moi ma hardiesse ; il s’agit ici de
la gloire de Dieu et du salut des âmes !
Le Ruanda est le royaume le plus étendu de l’Afrique Equatoriale, le territoire le plus prometteur de la partie ouest de
« Deutsch-Ostafrika ». Veuillez nous aider par la prière et le sacrifice, par l’aide matérielle, pour que nous puissions accomplir
notre tâche apostolique d’une manière rapide et sûre, conduisant
bientôt les cœurs des Nègres vers le Cœur divin de notre Sauveur,
auquel nous avons consacré cette Mission, nous-mêmes, le pays
ainsi que la population. Que tous ceux qui vénèrent le Cœur divin
puissent attacher un grand prix à se souvenir de la station « Sacré-Cœur » à l’intérieur de l’Afrique, située à la frontière ouest du
territoire allemand, pour que l’amour du Cœur de Jésus y triomphe un jour pleinement. Que les bénédictions promises se répandent non seulement sur l’Afrique allemande de l’est, mais aussi
sur l’ensemble du continent noir, d’un océan à l’autre et
jusqu’aux parties du monde les plus éloignées, partout où le
Cœur de Dieu-Homme est loué et béni par des voix allemandes.
Père A. Brard

28

LA MISSON DE SAVE SITUÉE
DANS LE VICARIAT VICTORIA MERIDIONAL (1900)

29

4. LETTRE DU PERE BRARD DU 15 FEVRIER 1900 A MONSEIGNEUR LIVINHAC35
Dans cette lettre adressée au Supérieur Générak des Pères Blancs, le P. Brard raconte son
long voyage au Rwanda en passant par le Burundi. Arrivé au pays, Mgr Hirth lui demande de
commencer par l’évangélisation des Bahutu,
considérés comme les pauvres de l’Evangile.
Le P. Brard n’a pas appliqué ce conseil pastoral. Il a simplement
appliqué la méthode classique des Pères Blancs, à savoir de commencer par l’évangélisation des enfants sans regarder leur statut
social36. Il était facile de gagner leur affection en distribuant de
petits cadeaux et en organisant des distractions qui chassaient
l’ennui et suscitaient la curiosité (les activités sportives et l’enseignement à l’école).
Il existe deux versions de cette lettre du P. Brard. Celle adressée à Mgr Livinhac et celle adressée aux bienfaiteurs, publiée dans
la revue « Missions d’Alger ». Le contenu de ces deux versions n’est
pas le même. Il est très important de le savoir.
Markirch37 – Rwanda,
15 Février 1900
Monseigneur et Vénéré Père,
Enfin nous y voilà dans le « Rwanda », dans les fameuses montagnes de la Lune ! Et grâce à vous, Monseigneur ! Aussi je vous
envoie mes plus sincères remerciements. Bien qu’ils partent de
1.900 mètres d’altitude, soyez sûr qu’ils n’en sont pas moins
35 Lettre du Père A. Brard du 15 février 1900 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr. (Archives Générales

des Missionnaires d’Afrique à Rome), N° D98. Mgr Livinhac (1846-1922) était Supérieur
Général des Pères Blancs de 1889 à 1922.
36 S. MINNAERT « La place de l’enfant dans la stratégie missionnaire du Cardinal Lavigerie
et son application au Rwanda par le P. Brard de 1900 à 1906 (2) », in Dialogue, Avril-Juillet
2016, nr 208, pp. 164-200. Dans le Rapport Trimestriel de la Mission de Kanyinya (Marienseen, N-D. du Bon Conseil) nous lisons : « (…) Aussi la maison sera bientôt couverte. Nos
deux grands chefs amènent assez de monde, mais la plupart sont des curieux. Après
tout, ce sont les petits enfants qui sauvent la situation. Ceux-là travaillent dur et sont
fidèles à venir chaque matin. Il en est ainsi dans toutes les missions commerçantes,
aussi c’est bien là la Spes Ecclesiæ [L’espoir de l’Église] ». (« Kanyinya », in Chronique
Trimestrielle, 4ème trimestre 1905, p.366). Voir aussi L. DUCHENE, Histoire de la Société
(1868-1892) depuis les origines jusqu’à la mort du fondateur, trois tomes, Maison-Carrée,
Alger, 1902.
37 Markirch (en allemand) ou Sainte-Marie-aux-Mines est une commune française située
dans le département du Haut-Rhin. Elle se trouve dans la région historique et culturelle
d’Alsace. Le P. Paul Barthélemy était originaire de cette commune. Et le fait qu’il y avait un
petit sanctuaire dédié à la Sainte Vierge explique pourquoi, au début, le P. Brard a nommé
Save « Mission de Markirch ».

30

chauds. J’espère qu’à votre arrivée au Ciel, vous ne serez pas
surpris d’entendre bon nombre de Bienheureux vous appeler
« Tata », « mon Père », et vous dire en kinyarwanda « Olakozire »
Merci ! de nous avoir introduits en si bonne compagnie.
Mgr Hirth [1854-1931] qui avait tenu à nous accompagner dans
notre voyage, nous a quittés le 5 Février au lendemain de notre
arrivée, nous n’avions pas encore choisi l’endroit de notre installation définitive. Il ne manque pas de vous relater notre voyage de
sa plume la plus fine, n’importe, Monseigneur, je vous envoie quand même
ma pauvre prose, qu’elle aille mendier
auprès de nos chers Confrères et des
âmes amies du bon Maître des prières
ferventes pour notre chère mission, et
aussi des remerciements pour le bon
Dieu qui nous a presque gâtés dans
cette fondation.
Nous connaissions déjà de renom
Messieurs les Officiers du Tanganika,
nous avons été cependant heureusement surpris de rencontrer de leur part
un accueil aussi sympathique. Mr le CaLE CAPITAINE BETHE (1898)
pitaine Bethe, chef du district d’Ujiji et du Kivu écrivait à Mgr
Hirth [1854-1931] la veille de notre arrivée chez lui à Ishangi, sur le
Kivu. « Je suis heureux de voir les Pères Blancs venir fonder une
mission dans le Rwanda car j’ai beaucoup à cœur le bonheur des
habitants de ce pays ».
Nous étions des inconnus pour Mr le Capitaine ; il ne connaissait les Pères Blancs que par nos Confrères de l’Urundi et du
Tanganyika ; c’était la bonne réputation qu’ils nous avaient faite
qui nous valait cet accueil, et qui nous a facilité notre établissement dans le Rwanda. Qu’ils en reçoivent ici nos sincères félicitations ! Nous ferons notre impossible pour marcher sur leurs
traces et conserver intact le bon renom de notre petite société.
Mr le Capitaine Bethe a organisé lui-même notre caravane du
Kivu à la capitale de Yuhi [Musinga], roi du Rwanda. Il a averti ce
chef auprès duquel il est tout puissant du dessein que nous
avions de nous établir chez lui et nous a donné son homme
d’affaires pour nous conduire. Aussi bien commandités, nous ne
pouvions qu’être bien reçus. Dès notre arrivée nous avons vu le
puissant monarque qui a l’habitude de faire faire antichambre
quelques jours à ses hôtes, il est venu nous voir dans nos tentes,
entouré de plusieurs milliers de ses sujets. Yuhi a été assez ac31

commodant et nous a accordé à peu près tout ce que nous lui
demandions.
Mgr Hirth [1854-1931] se ressouvenant de ce qu’il avait eu personnellement à souffrir du voisinage de Mukotagny, roitelet du
Kiziba, de ce que m’avait fait souffrir Kasusulo en Usui et de ce
que nous avions à souffrir un peu partout du voisinage de ces
personnages omnipotents, a préféré fonder la station en plein
pays de « Bahutu » ; peuple « bakozi »38 abandonnant pour plus
tard la noblesse des « Watutsi » qui fait la cour au roi : « N’est-ce
pas par les pauvres, disait-il, qu’ont commencé les Apôtres, imitons-les ».
Yuhi [Musinga] lui-même a choisi pour nous la montagne d’Isavi,
à quatre jours au S.E. du Kivu et une journée et demie à l’Est de
l’Urundi, il faut avouer qu’il était difficile de trouver un meilleur
centre de population39.
Depuis deux jours nous avons plusieurs centaines de Nègres
qui construisent nos cases sous la conduite de Kitatire, jeune
frère du roi, chef de la province « Bwana Mukale » où nous nous
établissons, et j’espère que dans quelques jours notre installation
provisoire sera terminée grâce à la bienveillance royale.
Comme vous le voyez, Monseigneur, et Vénéré Père, le bon
Dieu a béni notre nouvelle fondation, qui à première vue apparaissait hérissée de mille difficultés ; toutes se sont évanouies au
jour le jour comme par enchantement. Espérons qu’il en sera de
38 « Des ouvriers ».

Cette version est contredite par la version rwandaise publiée dans Grands Lacs, revue
missionnaire des Pères Blancs : « Yuhi présenta les cadeaux de bienvenue (amazimano).
Mgr Hirth l’en remercia beaucoup. « Je suis curieux de savoir, dit Yuhi, d’où vous venez et le
motif de votre arrivée dans mon pays ? » Mgr Hirth exposa qu’ils arrivaient du Bushubi et
qu’ils désiraient obtenir un terrain pour construire un poste afin d’instruire les Banyarwanda. Karonda traduisit les paroles et Yuhi fit mine de l’apprendre pour la première fois. Il
poussa la comédie jusqu’à discuter quelques instants avec les chefs présents, comme si la
décision n’avait pas été prise depuis longtemps. Puis, il donna la réponse : « Nous sommes
heureux de pouvoir vous donner le terrain que vous sollicitez. Il n’y a pas de meilleur endroit pour vous que la colline de Kivumu. Là, il vous sera facile de faire le commerce et
d’instruire les gens comme vous le voulez. (…) Mgr Hirth demanda la direction de Kivumu.
On la lui indiqua. Il répondit : « Non, je ne veux pas aller de ce côté-là ! Il me faut un terrain
situé dans une région de bonnes terres, et où il y a beaucoup de bananeraies. « Puis il étendit sa main vers le sud de Nyanza en disant : « Je veux m’installer de ce côté-ci ». Les chefs
ne purent cacher leur surprise : les consultations divinatoires n’avaient-elles pas indiqué
Kivumu ?... Une discussion s’engagea et l’on conclut que le désir de l’étranger était irréalisable. Ils disaient entre eux : « Le Bwanamukali est une région frontière dont les habitants
sont indisciplinés d’instinct ! Y placer un étranger qui veut justement bâtir et demeurer
dans le pays, ne serait-ce pas pousser le pays à rejeter l’autorité du Roi » ? Karonda traduisit à Mgr Hirth la réponse négative de Yuhi, qui proposait un autre emplacement. Mais
l’évêque répéta que seule la région du sud l’intéressait » (A. GACAMIGANI [A. KAGAME],
« Les premiers Pères Blancs sont reçus à la capitale le 2 février 1900. Récit d’un témoin
oculaire », in Grands Lacs, 1950, N° 135, pp. 20-23).
39

32

même à l’avenir et que le bon Dieu ne nous abandonnera pas
puisque nous faisons son œuvre. Inutile de vous parler des difficultés inhérentes à toute nouvelle fondation et de celles qui sont
encore particulières à ce pays ; d’abord je ne les vois pas toutes,
Dieu merci ! et puis elles vous apparaîtront un peu dans la suite
de cette relation. Pour le moment nous missionnaires, nous avons
besoin surtout de lumières et de prudence, nos Noirs du souffle
d’en haut, demandez et faites demander cela pour nous tous au
Maître des Apôtres.
Mgr Hirth a nommé notre station « Markirch » Eglise de Marie
en l’honneur d’un grand pèlerinage de ce nom qui se trouve en
Allemagne, et elle est dédiée au Sacré-Cœur en souvenir de la
consécration de l’univers à ce divin Cœur.
J’ajouterai quelques renseignements sur notre voyage et sur
les pays que nous avons traversés. Notre voyage a duré de l’Usui
du 12 décembre au 4 février, 54 jours. Il a été presque aussi long
que de Bogamoyo au Nyanza.
La route par l’Usui et Kisakka était la plus directe, mais les
autorités militaires desquelles dépend le Rwanda, se trouvaient
sur le Tanganika et sur le Kivu ; et la route de pénétration dans le
Rwanda ne pouvait être que par là nous disait-on. Donc en route
pour le Nord !
Voici notre itinéraire en heures et en kilomètres en comptant 3 km 90 par heure marche de caravane :
1° De la Mission de l’Usui à la rivière Mwiruzi
qui sépare l’Usui de l’Uha :
14 h ½ soit 50 km 75
2° Pour traverser l’Uha dans
sa largeur du N. au S. :
15 h ½ soit 54 km 25
3° Pour traverser l’Urundi jusqu’au
Tanganika (Usumbura) :
63 h
soit 220 km
4° Pour remonter d’Usumbura à la
pointe S. du Kivu :
38 h
soit 133 km
5° Pour remonter le Kivu jusqu’à
la hauteur de la capitale :
25 h
soit 87 km
6° Du Kivu à la capitale du Rwanda
25 h
soit 87 km 50
7° De la capitale à Isavi,
notre montagne :
6h
soit 21 km


Total de notre voyage de l’Usui
jusqu’ici [à Isavi]

187 h

soit 654 km 50
.

Plus de 150 km qu’avait déjà faits sa Grandeur Mgr Hirth pour
venir du Bukumbi à l’Usui, soit 804 km 90. C’est à dire la
distance de Paris à Marseille. En ligne droite nous devons être à
300 km de Bukumbi et à 150 environ du Tanganika.

33

LE TRAJET DE VOYAGE SUIVI PAR LE P. BRARD
A PARTIR DE KATOKE JUSQU’A NYANZA
(A : date d’arivée – D : Date de depart)

Nous avons perdu beaucoup de temps à chercher des porteurs.
Par trois fois la plupart des nôtres nous ont abandonnés et les
douze derniers jours il fallait en changer à chaque camp. On dit
quelque fois que les voyages sont intéressants ! Hélas ! Je crois
qu’il y aurait beaucoup moins de touristes, s’ils se voyaient avec
100 ou 150 charges par les bras et personne pour les porter.
C’est fort intéressant en effet de voir chaque matin dix ou quinze
porteurs manquer à l’appel, de les surveiller comme des enfants,
de voir ses effets jetés et perdus dans la forêt. Fort intéressant de
gravir à pied cinq ou six montagnes par jour, de passer autant de
rivières ou de marais où l’on enfonce dans la fange jusqu’aux

34

épaules. Fort intéressant d’habiter sous la tente avec la fièvre et
le reste. Mais tout cela c’est le pain quotidien du missionnaire, et
le Ciel en est le prix pour lui et pour les autres. Il sait que chaque
goutte de sueur, chaque fatigue, chaque maladie vaut son pesant
d’or aux yeux de Dieu ; et il jubile au milieu de ces tribulations,
plus que les touristes dans les trains de plaisirs et les hôtels confortables.
Toute la région qui s’étend depuis
le lac Victoria-Nyanza jusqu’au Tanganika, au Kivu et à l’Albert Edouard
présente le même aspect montagneux.
Ce sont les fameuses montagnes de la
Lune évangélisées autrefois par Sr.
Jud au dire de Catherine Emmerich40.
Du Nyanza à l’Uha les montagnes
laissent encore la place à quelques
belles vallées ; dans l’Uha, l’Urundi et
le Rwanda ce n’est qu’une forêt de
pics qui vont toujours en s’élevant
jusqu’à la ligne de partage des eaux
de 2.500 m. d’altitude, à un jour et
demi de marche du Tanganika et du
CATHERINE EMMERICH
Kivu.
De la station de Saint-Antoine comme de celle du Sacré-Cœur
dans l’Urundi, l’on se croirait au milieu d’une mer démontée par
la tempête, lorsque les vagues se creusent, s’élancent brillantes
dans les airs, et se ruent écumantes les unes sur les autres, mais
les deux stations assises sur leurs sommets à 1.850 et à 1.800
mètres d’altitude, sont là tranquilles comme des phares sur le
rivage. Puissent ces phares du bon Dieu projeter bien loin, bien
loin leurs feux surnaturels et attirer au port des milliers d’âmes
qui se perdent dans cette mer en furie. Ici à Isavi à 1.950 m, la
position est moins pittoresque et moins grandiose, les montagnes
moins abruptes, sont plus majestueuses. Le soir de notre arrivée,
le soleil en feu disparaissait dans les hautes montagnes de
l’Urundi quand un de nos jeunes Baganda accourut tout ému
« Père, dit-il, regarde donc là-bas, là-bas dans les nuages qu’estce que cela » ? En face de nous un peu au N.E. une superbe pyramide aux pans parfaitement unis, dorés des feux de soleil cou40 Anne Catherine Emmerich (1774-1824) est une religieuse et voyante allemande, née en

septembre 1774 en Westphalie dans le diocèse de Münster. Elle entra au couvent des Augustines à Agnetenberg près de Dülmen en 1802.

35

chant, montrait sa tête colossale au milieu des nuages qui semblaient la voiler à nos regards, à quelques pas à l’Ouest d’autres montagnes grimaçantes et puis au S. E. une grande, plus
haute et plus colossale encore. Rien de plus grandiose que ces
masses découpant l’horizon sous les derniers feux du jour. Nous
nous trouvions en face des volcans Kirunga 3 470 m et Kissigali
4.000 m. Les indigènes nous assurent que le feu de ces volcans
est éteint depuis que Lieutenant Comte Von Götzen en a fait
l’ascension.
C’est au centre de ce superbe panorama que nous élevons
notre nouveau phare. Deux millions de naufragés dans cette mer
immense du Rwanda, 1 million et demi dans l’Urundi ! Puissent
ces phares se multiplier chaque année, la moisson y semble
mûre !
Vous allez dire Monseigneur et Vénéré Père que notre voyage
de 54 jours au milieu de cette Suisse africaine, n’a pas manqué
de charmes quand même. Il faut avouer que nous n’avions guère
le temps de nous extasier quand il fallait chaque jour descendre
quatre ou cinq fois à 1.500 ou 1.400 mètres pour remonter à
1.800 et même 2.500 mètres par des sentiers de chèvres, arrivés
en face du superbe panorama haletant, exténués, nous n’étions
plus aptes à l’admiration et à l’émotion. C’est maintenant que
nous vivons de souvenirs ! Si encore nous avions eu des bourriquots solides et cheminer pratiquement assis sur leur échine,
mais presque tous venus tout fraîchement de la côte n’avaient
qu’une plaie de la queue au cou. Je ne suis monté que quatre fois
à âne dans tout le voyage ; je ne m’en porte pas plus mal, mais
mes pauvres cuisses et mollets en ont pour de longs jours avant
de retrouver leur souplesse d’autrefois.
Revenons à nos montagnes ! Couvertes de brousses dans
l’Usui et l’Uha, elles sont complètement dénudées dans l’Urundi
et surtout dans le Rwanda, où le bois de chauffage est très rare.
Dans beaucoup de villages on en est réduit à faire la cuisine avec
de la bouse de vaches desséchée ; les bois de construction sont
extrêmement rares et il faut faire plusieurs jours de marche pour
s’en procurer. Dans notre voyage nous n’avons vu qu’une seule
belle forêt de gros arbres, à 2.500 mètres à un jour du Kivu. Je
garderai longtemps le souvenir du passage de cette crête ; partis à
midi avec des porteurs improvisés, amaigris par une année de
famine, arrivés au haut de la montagne un brouillard épais nous
voile d’abord l’horizon, puis pendant deux heures une pluie glaciale nous pénètre jusqu’aux os ; les porteurs grelottent, chancellent sous leur charge, tombent, se relèvent pour retomber encore.
36

Saisis de froid ils ne peuvent faire un pas, la nuit vient et l’on
arrive au camp dans le plus complet désordre. Dix charges manquaient ! Le lendemain nous retrouvons plusieurs cadavres des
porteurs morts de froid ; huit charges reparaissent, deux sont
complètement perdues dont l’une est ma pauvre chapelle ; elle
renfermait à peu près les seuls objets de culte que nous emportions pour notre fondation ! Hier on m’a rapportée la caisse, trois
voleurs l’accompagnaient, l’un s’était fait un pagne du surplis,
l’autre avait cousu les trois voiles d’ornements différents et un
bout d’étole pour s’en faire un habit, le troisième était affublé de
la moitié d’un ornement rouge et blanc ; le calice était brisé en
trois parties, la coupe trouée, tous les ornements étaient découpés et le reste à l’avenant ! « Deus dedit, Deus abstulit, sit nomen
Domini benedictum »41 : le bon Dieu n’abandonne jamais ses missionnaires.
Ces pays de montagnes sont fouillés par de nombreux cours
d’eau qui se creusent un passage on ne sait pas où au milieu de
ces milliers de pics. Bon nombre de ces rivières sont comparées à
nos grands fleuves d’Europe pour la largeur et le volume d’eau
qu’ils débitent. L’on rencontre aussi de nombreux ruisseaux d’eau
glaciale qui descendent des montagnes avec fracas et suivent en
cascades du plus bel effet.
Dans l’Usui et l’Uha nous étions dans le bassin du Tanganika,
le Nyambugu et la Lukoke, affluents du Malagarazi, principaux
tributaires dans le Tanganika, prennent leur source non loin de
N. D. de Lourdes dans l’Usui ; le Mwiruzi qui prend sa source
dans l’Urundi sépare les deux Usui42 de l’Uha est aussi un affluent du Malagarazi. En remontant du Tanganika au Kivu nous
étions encore dans le bassin du Tanganika ; en suivant le Rusisi,
nous avons passé environ dix affluents importants de ce fleuve.
Le Rusisi, qui sort du Kivu, se jette dans le Tanganika par cinq
branches ; il a un cours aussi précipité que le Rhône ; sorti
du Kivu à 1.500 mètres d’altitude il arrive dans le Tanganika, à
800 m après un parcours d’environ 150 km ; ce fleuve guéable à
cinq ou six endroits seulement, a souvent plusieurs centaines de
mètres de large ; plusieurs cataractes empêchent de le remonter
jusqu’au Kivu. A un jour à l’O. du Kivu je suis allé visiter une de
ces cataractes qui faisait grand fracas à 200 mètres au-dessous
de la colline où nous avions établi notre camp, huit grands bas41 « Dieu a donné, Dieu a pris, que le nom du Seigneur soit béni ».
42 Les deux Usui : il s’agit du royaume de Rusubi gouverné par le roi Kasusulo et le royaume

de Bushubi, gouverné par l’homme de paille du Rwanda. Le royaume de Bushubi était situé
à l’est de la frontière rwandaise.

37

sins de pierre, rongés par les flots emprisonnaient les eaux pour
les laisser bondir ensuite en cascades par des bouches étroites et
tout autour d’autres petits bassins, sculptés de main d’artiste
dirait-on, invitaient les voyageurs à rafraîchir leurs membres brûlés par la chaleur du soleil de l’Equateur ; j’avoue que je ne pus
résister à la tentation ! Comme les Parisiens seraient fiers de ce
petit coin du Rusisi pour leur exposition !
Dans l’Urundi, nous avons été à peu près toujours dans le
bassin du Nil avec le Rwanda, la Luvironza et tant d’autres affluents inconnus de la Kagera. Ici à Isavi dans le Rwanda, nous
sommes à deux jours au S.O. du Nyavarongo et l’Akanyaru est à
un jour et demi à l’O. Les savants disputent pour savoir laquelle
de ces deux rivières est la vraie source du Nil ; on avait prétendu
jusqu’ici que c’était l’Akanyaru, mais tout récemment d’autres
géographes ont remarqué que le Nyavarongo avait un plus grand
volume d’eau et ils en ont conclu qu’elle était la vraie source. Ces
deux rivières sortent d’un même bois sacré situé sur la frontière
de l’Urundi et du Rwanda ; notre cher confrère le R.P. van der
Burght43 [1863-1923], géographe déjà distingué, avait osé par amour
de la science, pénétrer dans ce bois sacré que n’a franchi aucun
pied humain au dire des indigènes ; il n’a pas pu arriver jusqu’à
la mystérieuse source du Nil ! Et gare à l’Egypte et aux Anglais si
fiers de leur beau fleuve, s’il allait nous prendre fantaisie de détourner le cours de cette source au profit du Tanganika. Ce serait
un travail moins difficile, semble-t-il que de percer le mont Cenis !
Mais laissons ce hardi projet à nos successeurs !
Que dire des lacs Tanganika et Kivu ? Le Tanganika m’a vivement impressionné, le jour où nous l’avons aperçu pour la première fois du haut des montagnes de l’Urundi, perdu dans la
43 Le P. Jan van der Burgt (1863-1923) est né le 5 juillet 1863, à Beek dans le diocèse de

Bois-le-Duc. Il entre chez les Missionnaires d’Afrique après son ordination sacerdotale en
mai 1888. Le 25 septembre 1890, il prononce son serment missionnaire. Deux ans plus
tard, en mars 1892, après un bref séjour à Malte et à Tabarca en Tunsie, il est nommé, pour
l’Unyanyembe chez Mgr Gerboin. Le 10 octobre de cette année, il arrive à Kamoga et le 28
octobre à Ushirombo. En février 1893, il commence son apostolat à Msalala. En février
1895, il rentre à Ushirombo pour installer les premières Sœurs Missionnaires de NotreDame d’Afrique venues en Afrique équatoriale. En novembre 1896, il fonde la Mission de
Bujumbura, qui sera abandonnée en janvier 1898 suite au décès du P. van den Biesen. En
mars 1898, il s’installe à Ndala. Le 11 février 1899, il fonde, avec les Pères Desoignies et van
der Wee, la Mission « Saint-Antoine » de Mugera. En octobre 1900, il rentre en Europe pour
se faire soigner. Trois ans plus tard, en octobre 1903, il sera de retour à Mugera. En janvier
1905, il fonde la Mission de Kanyinya qu’il quittera en décembre 1908 pour la Mission de
Busambiro (Tanzanie). En 1913, il demande de rentrer en Europe pour des raisons de santé.
Il s’installe à Boxtel en Hollande. Il meurt le 7 janvier 1923 après une opération à l’estomac.
La notice nécrologique de Mgr Livinhac (Supérieur Général des Pères Blancs de 1889 à
1922) est de sa main (« Le Père Jean van der Burgt », in Rapports Annuels de la Société des
Missionnaires d’Afrique (1922-1923), Tome XVIII, Alger, 1923, p. 24*-27*).

38

brume et encaissé entre deux hautes chaînes de montagnes. Le
Kivu, c’est le lac de Genève en grand, me disait un de nos Confrères, avec ses îles et îlots, ses petits caps et ses golfes aux innombrables déchirures, il ressemble à une superbe pièce de dentelle qui défie la main la plus habile. La principale île, Kwijwi, a
près de 80 km. de long et compte environ 20.000 habitants.
Il est à remarquer que l’eau du Tanganika, du Rusisi et du Kivu est saumâtre ; c’est sans doute ce qui a fait dire à quelques
uns, que ces lacs étaient autrefois reliés à la mer.

LE DOCTEUR RICHARD KANDT
DEVANT SA RESIDENCE « BERGFRIEDEN » A SHANGI (1901)

Le climat de l’Urundi et celui du Rwanda sont assez tempérés,
dit Mr. le Docteur Kandt [1867-1918]44, établi sur le Kivu depuis un
44 Le Dr Richard Kandt (1867-1918) est un militaire et explorateur allemand. Il fut le pre-

mier Européen à s’installer au Rwanda. En 1899, il ouvrit les portes de ce pays aux Pères
Blancs après sa rencontre avec l’aventurier britannique Ewart Grogan. Il avait promis son
aide aux Pères Blancs pour s’installer au Rwanda. Il les préférait parce qu’ils appartenaient
à une Société Missionnaire française. Il craignait l’arrivée des missionnaires anglais dont la
présence pourrait nuire aux intérêts des Allemands. Les Pères Blancs partageaient sa
crainte. Dans la Chronique Trimestrielle de 1900, nous lisons : « 30 Décembre 1899 « Un
courrier nous annonce que Mgr Hirth est campé à cinq heures de la mission avec les PP.
Brard, Barthélemy Paul et le F. Anselme, destinés à la mission du Rwanda, que Sa Grandeur désire fonder au plus tôt, afin d’empêcher les protestants anglais de s’établir dans
ce beau pays. Nous nous préparons à recevoir de notre mieux notre vénéré Provincial » (CT.,
1900-07-00.87-12,5.36). Jusqu’en 1907, Dr Kandt travaillait étroitement avec les Pères
Blancs. Dans la Chronique Trimestrielle de 1906 nous lisons : « 18 janvier 1906 : M. le Dr
Kandt est venu pour voir le P. van der Burgt et conférer avec lui à propos de certains relevés

39

an pour y faire des observations, pour permettre aux Européens
d’y vivre. M. le Docteur a vu de l’eau geler dans sa cuvette près de
l’Akanyaru ; dans l’Urundi, sous la tente mon baromètre a marqué 3°. Là l’on grelotte le matin et le soir. Mgr Hirth [1854-1931]
mettait tous ses habits sur son lit en plus des couvertures pour
pouvoir se réchauffer un peu. Il est vrai que nous sommes au
commencement de la saison des pluies et qu’il pleut chaque jour.
Les nuits sont calmes, chaque matin nous avons une forte rosée
et un brouillard que les rayons du soleil peuvent à peine dissiper.
Jusqu’ici nous n’avons pas encore eu de fièvre.
La culture est la même dans l’Urundi et le Rwanda. Les haricots font le fond de la nourriture ; l’on y trouve aussi le millet, le
sorgho rouge, le maïs, la patate, les petits pois, les courges, la
banane aussi. Les Barundi, sauf sur les montagnes qui avoisinent le Tanganika, n’ont pas de bananeraies proprement dites ;
ils laissent pousser ça et là sans cultiver ou à peu près ; il en est
de même dans les montagnes abruptes du Rwanda, mais à
l’Ouest du Kivu et ici dans les environs il y a de magnifiques bananeraies, bien cultivées qui couvrent les collines à perte de vue ;
on se croirait en Uganda. A voir la culture des Barundi, on les
croirait plus paresseux que les Bagnarwanda. Dans ces deux
pays les montagnes qui avoisinent le Tanganika et le Kivu sont
tellement abruptes que les habitants doivent faire un véritable
prodige d’équilibre pour cultiver, aussi les indigènes sont-ils assez
pauvres et assez peu nombreux.
L’Urundi et le Rwanda sont avec l’Uganda les pays les plus
étendus et les plus populeux de l’Afrique Équatoriale ; beaucoup
de montagnes ne sont pas habitées, mais il est rare pourtant de
faire une heure de route sans rencontrer un village. Dans
l’Urundi les vallées arrosées par les rivières et le centre du pays
semblent le plus peuplé ; aussi à quelques heures du Tanganika,
nous avons longé un ruisseau dont les deux coteaux ne formaient
qu’une seule bananeraie de trois heures de long. Le Kivu est plus
habité à l’O. qu’à l’E. ; du Kivu à la capitale le pays est peu peuplé
mais ici ce n’est pour ainsi dire qu’une bananeraie jusqu’à
l’Urundi, l’Est ne paraît pas peuplé, après tout le pays est encore
cartographiques. Le sympathique Docteur nous montre ses cartes qui excitent, à juste titre
notre admiration. Ce Monsieur est très au courant des choses du Ruanda, pays qu’il a
pris en affection et dont il a fait sa seconde patrie. Il y demeure déjà depuis 1898. Il s’est
crée entre Ishangi et Isavi un ermitage féerique, paraît-il, où il travaille pour la science et est
estimé par tout le monde à cause de son amabilité et de ses bons procédés envers les indigènes ». (« Marienseen », in Chronique Trimestrielle, 1906, 1e Trimestre, p. 536).

40

si peu connu, qu’il est bien difficile de préciser les lieux les plus
habités.
La langue de l’Urundi et du Rwanda ne diffère que par
quelques mots45 ; la grammaire est la même que pour nos
langues du Nyanza ; il y a beaucoup de mots kiganda, kizinja
voir même kisukuma comme kulola voir, kuwira annoncer, busika la nuit, tandatu six, anze dehors, etc.
L’Urundi, jadis gouverné par un roi autocrate, est aujourd’hui
divisé en trois ou quatre grandes provinces indépendantes ; un
chef appelé « Mwezi », « la lune », invisible dit-on, exerce une espèce d’autorité religieuse reconnue de tout le monde. « Le Mwezi »,
nous disait quelqu’un, représente un être qui habite la lune,
comme le Pape représente Notre Seigneur sur la terre, sans comparaison, comme de juste. Tous les grands chefs sont Watusi,
c’est à dire de la race conquérante, beaucoup de sous-chefs sont
aussi Watusi ; tous ces chefs subalternes ne dépendent que du
chef de province indépendant. L’on s’aperçoit vite que le vent de
liberté a soufflé sur l’Urundi ; les habitants sont fiers, prompts à
se servir de la lance, ils sont dégagés d’allure, moins craintifs et
plus intelligents peut-être que les habitants du Rwanda. Le costume national de l’Urundi est le lubugo teint en noir d’une coupe
un peu charlatanesque et surtout peu décente ; je n’ai vu que
deux Barundi habillés d’étoffe, ils préfèrent la verroterie ; c’est le
contraire dans le Rwanda, les perles sont peu prisées ; presque
tous les Watusi sont habillés d’étoffes, les Bahutu portent la peau
parce que leurs vainqueurs les verraient d’un mauvais œil
s’habiller comme eux.
Dans le Rwanda, un potentat gouverne de temps immémorial,
le pays est divisé en provinces, sous-provinces et montagnes ;
tous ces chefs sont hiérarchiques dépendant les uns des autres
pour arriver jusqu’au roi. Comme dans l’Urundi, l’on trouve dans
le Rwanda les Watusi ou conquérants mais beaucoup plus nombreux et plus puissants que dans l’Urundi. Ils peuvent être
25.000. Les Watusi qui regardent la culture comme indigne d’eux
vivent sur les Bahutu ; ils ont tous les troupeaux de bœufs, les
Bahutu ont les chèvres ; les Bahutu sont méprisés, pressurés,
torturés, menés à la baguette par ces Watusi, malheur au Muhutu qui passerait pour riche ! Les pauvres roturiers sont tenus à
distance comme une race absolument inférieure, ne mangent jamais avec leurs maîtres ; le Mutusi ne mange que les bananes, le
sorgho et la viande de bœuf, les autres espèces de nourriture sont
45 Cette observation montre que le P. Brard ne connaît pas bien le kinyarwanda.

41

pour le Muhutu ; le Mutusi n’épousera une femme muhutu que
dans un moment d’oubli ; déjà bien des fois il m’est arrivé en
m’entretenant avec les Watusi de voir chasser à coups de bâton
les Bahutu qui venaient se mêler à eux.
Jamais je n’ai rencontré une jeunesse aussi intéressante que
celle qui assiégea nos tentes pendant les deux jours que nous
avons passés chez Yuhi. Presque tous étaient Watusi de 10 à
30 ans, bien faits, fort grands à la mine éveillée et intelligente,
tous bien lavés, curieux et discrets quand même, modestes, naïfs
de cette naïveté que l’on aime rencontrer chez les enfants, très
convenables dans leurs manières. J’ai été fort surpris pour ma
part de rencontrer une jeunesse presque bien éduquée au milieu
d’un pays qui n’a eu que peu de relation avec les autres peuples
et surtout avec les Européens. Par contre les Bahutu ne nous
gênent pas dans nos tentes ; il n’y a rien qui doive nous étonner
car ils nous croient prêts à les traiter comme les Watusi, et il
nous faudra de longs mois avant de les apprivoiser et aller à eux
puisqu’ils ne peuvent venir à nous ; ils ne sont pas intéressants
au physique comme les Watusi ; ils sont craintifs et se croient
réellement une caste inférieure, cependant je veux croire qu’à la
longue nos paroissiens nous deviendront plus sympathiques
qu’ils ne paraissent et que nous finirons par nous comprendre et
leur faire comprendre qu’ils sont susceptibles comme les autres
de s’élever jusqu’au Ciel où ils seront peut-être supérieurs aux
Watusi. Patience !
Les Barundi comme les Bagnarwanda sont peu voyageurs par
suite de leur peu de ressources commerciales ; les Barundi n’ont
rien à échanger ; les Bagnarwanda ont l’ivoire qui abonde dans la
région des volcans – en ce moment-ci quelques Anglais y font un
massacre en règle d’éléphants – les chèvres et surtout leurs nombreux esclaves ; on vient nous en offrir tous les jours, et beaucoup viennent d’eux-mêmes chez nous surtout de pauvres jeunes
filles, mais la nourriture est si chère ainsi que les étoffes à une
pareille distance de la côte, et nous sommes si pauvres que nous
nous contentons d’en admettre quelques-unes. Il faut avoir un
cœur de pierre pour ne pas faire banqueroute ! Les Bazinya, les
Baziba et les Basumbwa sont les seuls à faire commerce dans le
Rwanda.
La sécurité règne dans l’Urundi et le Rwanda. Dans l’Urundi
presque tous les villages se vidaient à notre approche, car ils
n’avaient pas oublié les guerres qu’ils s’étaient attirées par leurs
malversations. Mr le Capitaine Bethe a fait la conquête du Rwanda par sa façon juste et franche de traiter les indigènes ; les Ba42

gnarwanda sont assez tranquilles par nature, moins remuants
que les Barundi et surtout ils savent que le roi abat facilement les
têtes ; l’année dernière il a fait tuer son premier ministre, le chef
de la province de Kisakka a été brûlé vif dans sa hutte avec tous
les siens ; de pareils exemples sont salutaires sur les grands
comme sur les petits.
Dans le Rwanda comme dans l’Urundi l’on cultive beaucoup de
sycomore ou arbre à lubugo ; dans l’Urundi pour se faire des habits avec son écorce, dans le Rwanda comme bois de construction
et de chauffage ; dans les deux pays chaque habitation est entourée d’une palissade de ces sycomores, les Bagnarwanda, surtout
dans les contrées mieux cultivées construisent mieux que les Barundi ; ils ont une belle cour toujours bien balayée, même les Bahutu ; les chefs Watusi ont une belle enceinte toujours verte et
perchée sur le plus haut sommet de leur village. Le roi a plusieurs capitales bien construites, il change presque tous les six
mois d’emplacement quand ses cases sont un peu enfumées. Bien
des potentats d’Europe ne peuvent pas se payer une résidence
pour chaque mois de l’année ! L’accoutrement de cérémonie du
roi ne manque pas d’originalité ; il porte sur son chef royal un
bonnet de peau de lion recouvert sur le devant de tresses de
perles qui lui couvrent le visage ; il a les reins ceints d’une étroite
peau de lion et porte une peau de tigre en sautoir. En voilà assez
aujourd’hui, Monseigneur et Vénéré Père sur nos intéressants
paroissiens ; plus tard quand je les connaîtrai mieux je pourrai
vous donner de plus intéressants détails sur leurs mœurs et coutumes. Encore un mot cependant pour l’histoire des Colonies
dans nos parages.
La limite entre l’Etat du Congo et les possessions allemandes n’était autre qu’une ligne imaginaire qui passait à
quelques jours du Rusisi et du Kivu. Les Belges par suite de la
révolte de leurs soldats avaient été obligés d’abandonner leur station du Kivu. Mr le Capitaine Bethe avait alors établi plusieurs
stations sur le Rusisi et sur le Kivu pour garder la colonie contre
les invasions des révoltes ; les Belges réclamèrent quelques mois
après le fait accompli et il fut convenu qu’en attendant la délimitation qui devait se faire en Europe, les Belges auraient deux stations sur la même rive que les stations allemandes. Nous avons
visité ces deux stations composées chacune de 80 soldats ; la
première sur le Rusisi a un sous-officier et un autre italien, la
seconde sur le Kivu a un Lieutenant suédois et un sous-officier
belge. Mais comme nous le disait Mr le Lieutenant suédois, ces
soldats qui sont excellents en temps de guerre, sont insuppor43

tables en temps de paix à cause de leurs
déprédations, aussi les habitants du Kivu
se sont plaints à Mr le Capitaine des soldats
congolais et j’apprends que les congolais
ont dû évacuer leur station.
Je m’aperçois qu’il y en a bien long Monseigneur et Vénéré Père et puis ma lettre va
sans doute vous arriver vers l’époque du
Chapitre lorsque vous n’aurez pas une minute à vous, pardonnez mon bavardage.
Nous espérons tous par ici qu’on vous laissera au gouvernail de notre petite barquetLE P. BARTHELEMY (1899)
te pourtant si contre toute attente on allait
vous donner quelques jours de repos, je
vous inviterais à venir prendre une saison
de bon air dans nos chères montagnes.
Mes deux chers confrères, le R.P. Paul
Barthélemy46 [1874-1956] et le Fr. Anselme47
[1863-1942], me disent qu’ils se plaisent beaucoup par ici ; ils me chargent de vous présenter leurs hommages les plus respectueux.
Daignez agréer, Monseigneur et Vénéré Père, les sentiments du plus profond
respect avec lesquels j’ai l’honneur d’être de
LE FR. ANSELME (1899)
votre Paternité le fils tout dévoué et très
obéissant,
Père A. Brard
46 Le P. Paul Barthélemy (1872-1943) naquit le 10 juillet 1872 à Lièpvre en Alsace. Il

entre chez les Pères Blancs en 1894. Il est ordonné prêtre le 8 mars 1899. Puis il part
pour le Vicariat de Mgr Hirth. Ce dernier le nomme membre de la première caravane
pour le Rwanda. Le co-fondateur de la Mission de Save, fonde la Mission de Zaza en
novembre 1900. L’année suivante, il fonde la Mission de Nyundo. De 1909 à 1910 il
séjourne en Europe. En 1910, il est nommé économe général avec résidence à Bukoba. En 1937, il rentre en Europe. Il meurt à Pau le 24 août 1943 (Notices Nécrologiques).
47 Le Frère Anselme (Nicolas Illrich – 1863-1942) naquit le 8 septembre 1863 à Misenheim dans la région de Trèves. En 1891, il entre chez les Pères Blancs. Trois ans
plus tard, en 1894, il prononce son premier serment de Frère. Il commence sa vie
missionnaire à Trèves. En 1899, il est nommé au Vicariat du Nyanza Méridional. Il est
désigné pour fonder une première Mission au Rwanda. Durant sa vie missionnaire, il
travaille à Zaza (1901), à Nyundo (1905) et à Kabgayi (1908). En 1909, il rentre en
Europe. Une année plus tard, il est de retour au Rwanda pour travailler dans différents postes. Il meurt à Zara le 1er décembre 1942 (Notices Nécrologiques).

44

* LA VERSION OFFICIELLE DE LA LETTRE ORIGINALE PUBLIEE DANS
LA REVUE DES PERES BLANCS : « MSSIONS D’ALGER »48
Voici maintenant la lettre du P. Brard, corrigée par le rédacteur en chef de
la revue « Missions d’Alger ». Il est intéressant de comparer cette version officielle avec la version précédente pour constater les différences. Pendant des
années, les scientifiques, au cours de leurs recherches, ont ignoré ce type de
procédé utilisé dans les revues missionnaires.
Mission du Sacré-Cœur (Rwanda), 15 février 1900
Monseigneur et Vénéré Père,
Nous voici enfin, grâce à vous, dans le « Rwanda » ; dans les fameuses
montagnes de la Lune ! Aussi je vous envoie mes plus sincères remerciements. Ils partent de 1.900 mètres d’altitude ; mais soyez sûr qu’ils n’en
sont pas moins chauds. A votre arrivée au ciel, vous ne serez pas surpris, je
l’espère, d’entendre bon nombre de bienheureux vous appeler « Tata » « mon Père
» et vous dire en Kinyarwanda « Olakozire
» merci ! de nous avoir introduits en si
bonne compagnie.
De réputation, nous connaissions déjà
MM. les officiers du Tanganika ; aussi ne
fûmes-nous nullement surpris de recevoir
de leur part le plus sympathique accueil.
La veille de notre arrivée à Ishangi, sa
résidence, M. le Capitaine Bethe, chef du
district d’Ujiji et du Kivu, écrivait à Mgr
Hirth : « Je suis heureux de voir les Pères
Blancs venir fonder une mission dans le
Rwanda, car j’ai grandement à cœur le
bonheur des habitants de ce pays ». La
bonne réputation qu’avaient acquise à
notre chère petite Société nos confrères
de l’Urundi et du Tanganika nous valait
cet accueil ; elle nous a facilité notre établisLE P. BRARD (c. 1904)
sement dans le Rwanda. Qu’ils en reçoivent ici nos sincères félicitations !
M. le Capitaine Bethe eut la bonté d’organiser lui-même notre caravane
du Kivu à la capitale de Yuhi, roi du Rwanda. Possédant toute la confiance de ce chef, il l’avertit de notre dessein de nous établir chez lui et nous
donna son homme d’affaires pour nous conduire. Forts d’une telle recommandation, nous ne pouvions qu’être bien reçus. Le jour même de notre
arrivée, le roi, qui a l’habitude de faire faire antichambre plusieurs jours à
ses visiteurs, voulut nous recevoir, et il s’abaissa jusqu’à venir en personne,
entouré de plusieurs milliers de ses sujets nous rendre sous la tente notre
visite de la matinée. Vêtu comme pour les grandes cérémonies, la tête couverte d’un bonnet de peau de lion, orné sur le devant de tresses de perles lui
48 « Lettre du Père A. Brard du 15 février 1900 à Mgr Livinhac », in Missions d’Alger, N° 11,

(139-144), Alger, 1900, pp. 809-816. Mgr Livinhac (1846-1922) était Supérieur Général des
Pères Blancs de 1889 à 1922.

45

voilant à demi le visage, les reins ceints d’une étroite peau de lion, tandis
que de l’épaule lui tombait, comme une riche écharpe, une magnifique peau
de léopard ; Yuhi fut aimable et accueillit favorablement toutes nos propositions. Il désigna pour l’emplacement de notre résidence la montagne d’Isavi,
située à quatre étapes de caravane à l’est du Kivu. Il eût été difficile de trouver un endroit plus favorable à notre œuvre comme site et population. Depuis deux jours, plusieurs centaines de Nègres sont occupés à élever nos
cases, sous la direction de Kitatiré, jeune frère du roi, chef de la province
Bwana Mukale, et bientôt notre installation provisoire sera terminée.
Dieu, vous le voyez, Monseigneur, a béni notre nouvelle fondation. Elle
nous apparaissait hérissée de mille difficultés ; toutes se sont évanouies
comme par enchantement. Espérons qu’il en sera de même à l’avenir, et que
le bon Maître n’abandonnera pas ceux qui sont venus uniquement pour
établir son règne. Mgr Hirth a voulu dédier la station au Sacré-Cœur de Jésus, en souvenir de la consécration du genre humain à ce divin Cœur.
Notre voyage de l’Usui à Isavi n’a pas demandé moins de cinquantequatre jours. La route par l’Usui et Kisakka était la plus directe ; mais la voie
du Tanganika et du Kivu était plus sûre ; nous choisîmes cette dernière. A
vol d’oiseau, Isavi doit être à 300 kilomètres du Bukumbi et à 150 du Tanganika. A cause des détours et des ascensions, nous dûmes parcourir plus
de 800 kilomètres. Au début, nous perdîmes beaucoup de temps à chercher
des porteurs. Par trois fois, la plupart de nos « pagazi49 » de l’Usui nous
abandonnèrent, et les douze derniers jours il nous fallut en changer à
chaque camp. Vous savez les ennuis que causent ces porteurs improvisés
toujours prêts à jeter leurs charges et à se sauver, et la surveillance continuelle qu’il faut exercer sur eux. Ajoutez à cela les ardeurs du soleil équatorial, la difficulté des routes dans un pays presque inconnu, à travers des
montagnes abruptes, coupées de vallées marécageuses, où la marche au
milieu de la boue fangeuse est rendue encore plus pénible, et vous aurez une
idée des agréments de notre voyage. Pourquoi, en effet, ne pas appeler agréments ces mille souffrances, quand on sait que pour le missionnaire chaque
goutte de sueur, chaque fatigue, chaque peine vaut son pesant d’or aux yeux
de Dieu ? Par la souffrance il achète le ciel pour lui et pour les âmes qu’il est
venu sauver.
La région qui s’étend du lac Victoria-Nyanza au Tanganika, au Kivu et à
l’Albert-Edouard, présente le même aspect montagneux. Ce sont les fameuses montagnes de la Lune des anciens géographes. Du Nyanza à
l’Uha, les monts, séparés par quelques belles vallées, se rapprochent dans
l’Urundi et le Rwanda. Les pics, coupés seulement de gorges étroites et profondes, vont alors s’élevant jusqu’à la ligne de partage des eaux pour atteindre, à un jour et demi de marche du Tanganika et du Kivu, une altitude
de 2.500 mètres. De nos deux stations de l’Urundi, celle du Sacré-Cœur et
celle de Saint-Antoine, on se croirait au milieu de l’Océan, démonté par une
furieuse tempête, alors que les vagues se creusent, s’élancent, élevant avec
rage leurs crêtes argentées se ruent écumantes les unes sur les autres.
Assises sur les sommets à 1 850 et à 1 860 mètres d’altitude, les deux
missions, montrant au loin la Croix, demeurent tranquilles et fermes,
comme des phares sur le rivage. Puissent ces phares du bon Dieu projeter
49 « Des porteurs ou des journaliers ».

46

loin autour d’eux la lumière divine de la vérité parmi les nombreuses populations (2 millions !) égarées encore dans les ténèbres les plus profondes, au
sein de cette mer immense du paganisme. Ici, à Isavi, à 1 910 mètres, les
montagnes, moins abruptes, ont un aspect plus majestueux. Le soir de notre
arrivée, le soleil en feu disparaissait derrière les hauts sommets de l’Urundi.
Tout ému, un de nos jeunes Baganda accourt : « Père regarde là-bas dans les
nuages, qu’est-ce que cela » ? Devant nous, une gigantesque pyramide, aux
pans parfaitement unis et étincelants de mille teintes du soleil couchant,
dressait sa tête altière au-dessus des nuages ; à côté, d’autres montagnes
aux formes grimaçantes, puis, un peu en arrière une masse plus haute et
plus colossale encore, semblable à d’immenses blocs accumulés d’or et
d’argent, déchiraient l’horizon. Rien de plus imposant que ces masses illuminées des derniers feux du jour. Nous nous trouvions en face des volcans
Kirunga, 3.470 mètres, et Kissigali, 4.000 mètres. Ces volcans nous assurent
les indigènes, sont éteints depuis que le lieutenant Von Götzen osa en faire
l’ascension. Au milieu de cette Suisse africaine, notre voyage de 54 jours ne
devait donc pas manquer de charmes. Malheureusement nous n’avions
guère le temps d’admirer : chaque jour il fallait descendre quatre ou cinq fois
à 1.500 ou 1.400 mètres, pour de là remonter à 1.800 et même 2.500
mètres, par des sentiers de chèvres ; arrivés en face du superbe panorama
qui se déroulait à nos yeux, haletants, exténués, nous n’étions guère capables d’admiration et d’émotion. Maintenant nous vivons de souvenirs !
Dans le Rwanda, les montagnes perdent la brousse dont elles étaient
couvertes dans l’Usui et l’Uha, et leurs pentes, si escarpées et raides qu’elles
soient, deviennent d’immenses prairies naturelles, où le bois est excessivement rare. Dans beaucoup de villages, les habitants dessèchent les bouses
de vaches et font leur cuisine avec ce combustible, et dans nombre
d’endroits il faut plusieurs jours de marche pour rencontrer des arbres
propres aux constructions. Dans notre voyage nous n’avons vu qu’une seule
belle forêt, à 2.500 mètres d’altitude, à un jour de Kivu. Je garderai longtemps le souvenir de notre passage en ce lieu. Partis à midi avec des porteurs improvisés, amaigris par une année de famine, nous arrivions au haut
de la montagne, quand un brouillard épais nous voile l’horizon et se transforme bientôt en une pluie glaciale, qui, durant deux heures, nous pénètre
jusqu’au os. Les porteurs grelottent, chancèlent sous leurs charges, tombent, se relèvent pour retomber encore. Transis de froid, ce n’est qu’à grande
peine et à la nuit tombante que nous arrivons au camp dans le plus complet
désordre. Plusieurs charges manquent. Le lendemain, au jour, nous retrouvons des cadavres de porteurs morts de froid ; quelques charges reparaissent, mais deux restent introuvables : l’une d’elles est ma pauvre chapelle
; elle renfermait à peu près les seuls objets du culte que nous emportions
pour notre fondation ! Depuis, la caisse m’a été rapportée. Trois voleurs
l’accompagnaient : l’un s’était fait un pagne du surplis, l’autre avait cousu
les trois voiles du calice et un bout d’étole, et se servait du tout comme d’un
habit, le troisième était affublé de la moitié d’un ornement rouge et blanc. Le
calice était brisé en trois parties, la coupe percée, tous les ornements étaient
découpés et le reste à l’avenant ! Nous allons être privés du bonheur d’offrir
le saint sacrifice, la consolation et la force du missionnaire !
De nombreux cours d’eau sillonnent ce pays tourmenté, et quelques-uns
d’entre eux peuvent être comparés à nos rivières de France pour leur largeur

47

et le volume d’eau qu’ils débitent. Nombreux aussi sont les ruisseaux, qui
descendent des montagnes, courant le long des pentes raides, ou précipitant
avec fracas leurs eaux glaciales de roche en roche, en cascades du plus bel
effet. En remontant du Tanganika vers le Kivu nous suivions le Rusisi. Sorti
du Kivu à une altitude de 1.500 mètres, ce fleuve, d’un cours aussi rapide
que le Rhône, se jette dans le Tanganika à 800 mètres seulement, après un
parcours d’environ 150 kilomètres. Guéable à cinq ou six endroits seulement, le Rusisi a souvent plusieurs centaines de mètres de large ; malheureusement des cataractes empêchent de le remonter jusqu’au Kivu. J’ai visité l’une de ces cataractes qui faisait grand fracas à 200 mètres de la colline
où nous avions établi notre camp. Huit grands bassins de pierre, rongés par
les flots, emprisonnaient les eaux, pour laisser ensuite échapper leur tropplein en de nombreuses cascatelles, reproduisant sous les rayons du soleil
les couleurs de l’arc-en-ciel. Tout autour et un peu en contrebas, d’autres
bassins plus petits, paraissant sculptés par une main habile, invitaient le
voyageur à rafraîchir dans leurs ondes vives et fraîches des membres fatigués.
Le climat du Rwanda est assez tempéré, dit M. le Docteur Kandt [18671918]. Sous la tente, mon thermomètre est descendu à trois degrés. Le matin
et le soir, le froid est vif et piquant, et l’on grelotte : pour se réchauffer un
peu, Mgr Hirth mettait tous ses habits sur son lit en plus de ses couvertures. Nous sommes, il est vrai, au commencement de la saison des pluies et
il pleut chaque jour. Les nuits sont calmes, chaque matin nous avons une
forte rosée et un brouillard que les rayons du soleil ont peine à dissiper.
La culture dans le Rwanda ressemble à celle de l’Urundi. Les haricots
constituent le fond de la nourriture des indigènes ; mais l’on trouve aussi
dans le pays le millet, le sorgho rouge, le maïs, la patate, les pois, les
courges, la banane. Dans les montagnes abruptes, il n’y a pas de bananeraies proprement dites, les bananiers poussent çà et là sans culture ou à
peu près. A l’ouest du Kivu, à Isavi et dans les environs, il n’en est pas de
même : de magnifiques bananeraies, bien cultivées, couvrent les collines à
perte de vue, on se croirait en Uganda. Dans ces régions tourmentées c’est
un véritable prodige d’équilibre que doivent faire les habitants pour cultiver.
Avec l’Uganda et l’Urundi, le Rwanda est l’un des royaumes les plus étendus
et les plus populeux que je connaisse aux environs des grands Lacs. Beaucoup de montagnes ne sont pas habitées, il est vrai, mais rarement le voyageur peut faire une heure de marche sans rencontrer un village.
De temps immémorial, un véritable potentat domine sur tout le Rwanda.
Le pays est partagé en provinces, sous-provinces, et les montagnes forment
les dernières subdivisions d’une hiérarchie parfaite, et dont les chefs sont
subordonnés entre eux, sous l’autorité toute puissante du roi. Comme dans
beaucoup de pays dans la région des lacs, la race Watusi, ou conquérante,
domine, et étend son pouvoir sur les Bahutu (population aborigène). Tous
les chefs sont Watusi, et ils peuvent être 25.000, regardent la culture comme
indigne d’eux : ils vivent aux dépens des Bahutu ; à eux tous les troupeaux
de bœufs, aux Bahutu les chèvres. Méprisé, pressuré, mené à la baguette, le
Muhutu n’a pas le droit d’être riche ! Le pauvre roturier est tenu à distance
comme un être absolument inférieur jamais il ne mange avec ses maîtres.
Les bananes, le sorgho et la viande de bœufs constituent la seule nourriture
d’un Mutusi ; les autres aliments sont bons pour le Muhutu. Un Mutusi

48

n’épousera une femme muhutu que dans un moment d’oubli. Bien des fois il
m’est arrivé, en m’entretenant avec les Watusi, de les voir chasser à coups
de bâton les Bahutu qui venaient se mêler à eux.
Je n’avais pas encore rencontré une jeunesse aussi intéressante que celle
qui assiégea nos tentes pendant les deux jours que nous passâmes chez
Yuhi. Presque tous étaient Watusi de dix à trente ans, bien faits, grands
pour la plupart, à l’air intelligent, éveillés, curieux, mais discrets cependant,
convenables dans leurs manières. J’ai été fort surpris, je l’avoue, de rencontrer des manières presque distinguées dans un pays qui a peu de relations
avec les autres peuples. Les Bahutu, par contre, ne nous gênent pas dans
nos tentes. En cela, rien d’étonnant. Ils nous croient prêts à les traiter
comme les Watusi et il nous faudra de longs mois pour les apprivoiser.
Comme type et comme intelligence, ils sont inférieurs aux Watusi et euxmêmes paraissent reconnaître leur infériorité. Leur méfiance craintive disparaîtra peu à peu, et nous finirons par leur faire comprendre qu’ils sont susceptibles, eux aussi, de s’élever jusqu’au ciel, où, peut-être, ils seront supérieurs aux Watusi. Les Banyarwanda échangent l’ivoire, qui abonde dans la
région des volcans, contre les objets de la côte, et surtout les esclaves ; espérons que la présence des Européens réussira à mettre fin à cet odieux trafic.
Nous pourrions recueillir un grand nombre de ces malheureux, mais
l’éloignement de la côte rend leur entretien très coûteux. Nous n’avons pu
cependant résister à la tentation d’en recevoir quelques-uns, au risque
d’épuiser nos trop modestes ressources.
Veuillez agréer, Monseigneur, etc.
Père A. Brard

5. LETTRE DU PERE BRARD A MONSEIGNEUR LIVINHAC (FIN 1900 ?) 50
Dans cette lettre, le P. Brard nous raconte les
débuts de la Mission de Save. Hélas, de cette
lettre, il nous reste seulement la version officielle
publiée dans la revue « Missions d’Alger ». Cette version a certainement été réécrite pour encourager la générosité des bienfaiteurs.
FONDATION D’UNE MISSION AU ROUANDA

Sources du Nil. – Grâce à deux voyages que le P. Paul Barthélemy [1874-1956] a faits à l’Akanyarou, nous commençons à nous
orienter. Car, soit dit en passant, la carte du Rouanda est encore
à faire, ou plutôt elle est faite mais non publiée, car le Dr Kandt
50 Lettre du Père A. Brard à Mgr Livinhac, in Missions d’Alger, Janvier – Février 1901, N° 145,

pp. 8-16. Mgr Livinhac (1846-1922) était Supérieur Général des Pères Blancs de 1889 à
1922.

49

[1867-1918], qui a relevé le Kivou et le cours du Nyavarongo, fait en

ce moment le même travail pour l’Akanyarou ; nous aurons ainsi
un travail très consciencieux sur les sources du Nil. Ces sources
jaillissent d’une montagne qui s’élève au nord-ouest de notre station, à deux petites journées de marche. La Nyavarongo, premier
cours d’eau formé par les sources, après être descendu vers le
sud, à une vingtaine de kilomètres d’ici, remonte vers le nord et
va arroser le Rouanda. Plus tard elle se jette dans l’Akanyarou
pour former la Rayera qui se jette dans le Victoria-Nyanza. Dans
son parcours l’Akanyarou sert, au sud et à l’est, de frontière au
Rouanda et à l’Ourundi.
Administration du pays. – Le Rouanda est divisé en un grand
nombre de provinces gouvernées par des « batoualé », qui dépendent directement du roi. Tous ces chefs, de rang supérieur, habitent ordinairement la capitale et sont à peu près les seuls à voir le
roi. Chaque province comprend un certain nombre de montagnes
gouvernées par des sous-chefs qui ont à leur tour dans chaque
village, des subalternes chargés de lever l’impôt et de faire exécuter les corvées ; on les appelle « bisonga ». Tous les batoualé, les
sous-chefs et même la plupart des bisonga sont de la race des
Batousi, les maîtres du pays. On ne cite qu’un seul « mouhoutou » ou aborigène qui soit chef de province. Le Rouanda est donc
absolument entre les mains des Batousi qui vivent aux dépens
des pauvres indigènes.
Notre station est située dans la province de « Bouana-Moukalé » habitée par mes « mve ijuru » ; elle compte de cinquante à
soixante montagnes qui forment autant de provinces. Au nord
nous confions à la province de Ndouga où réside le roi ; à l’est
aux provinces de Bousanza, de Bouhanga et de Bougue[se]ra ; au
sud à la province de Gouakalé, qui compte cinquante montagnes ;
à l’ouest à la province de Nyarougoulou, qui en a plus de cent.
Notre montagne d’Isavi a une étendue d’environ 100 kilomètres carrés et 2.000 habitants au moins ; les autres sont
aussi peuplées51.
Les populations qui nous entourent passent pour fort belliqueuses ; autrefois chaque province était souvent en guerre avec
la voisine et aujourd’hui encore l’entente est loin d’être parfaite ;
c’est ainsi que le père du roi actuel a fait piller trois fois, sous un
vain prétexte de révolte, la province que nous habitons.
51 Le P. Brard s’est trompé à propos les 100 kilomètres carrés. Voir « Lettre du P. Brard à

Mgr Livinhac (1901) », in Chronique Trimestrielle, Juillet 1901, N° 91, pp. 98-99. Mgr Livinhac (1846-1922) était Supérieur Général des Pères Blancs de 1889 à 1922.

50

Il y a quelques années touts ces races diverses : Batousi, Bahoutou, Batoua se courbaient sous la main de fer du vieux roi
Louabougiri ; aujourd’hui son fils Yuohi ne gouverne plus ; c’est
sa mère et son oncle maternel Kabalé qui tiennent les rennes du
gouvernement, mais non sans de nombreuses difficultés. De là
un malaise et une sorte d’anarchie qui n’ont pas peu contribué à
favoriser notre installation.
Un fils de Louabougiri, du nom de Bilégéa52, a disparu depuis
longtemps ; on n’est même pas certain qu’il ait existé. Qu’importe!
on lui donne le nom de roi des « Bahoutou », et cela suffit pour
terrifier les gouvernants qui voient son ombre partout. Déjà cinq
frères du jeune roi ont payé de leur tête le soupçon de donner
asile à ce mystérieux Bilégéa, et chaque année bon nombre de
têtes de batousi influents tombent pour le même soupçon. Nous
avons été nous-mêmes suspectés de le cacher ; aujourd’hui on
accuse un chef mouroundi.
Les Bahoutou tremblent devant les mauvais traitements que
leur font subir leurs vainqueurs (Batousi). C’est pour ceux-ci
qu’ils cultivent et qu’ils construisent, et tout au plus arrivent-ils à
posséder deux ou trois vaches tandis que les Batousi possèdent
de très grands troupeaux. Les Bahoutou sont presque nus, tandis
que leurs maîtres se prélassent dans d’amples étoffes ; les uns
préparent la bière de bananes, les autres la boivent en grande
partie, et si les Batousi veulent faire un cadeau, c’est au Bahoutou à en faire les frais. C’est donc de tout leur cœur que les Bahoutou détestent les Batousi et que chacun d’eux voudrait en
toute vérité voir le dernier Moutousi à son dernier soupir, et lui
seul en être cause et mourir de plaisir.
L’attraction du jour. – A notre arrivée nous n’avons pas été
surpris de voir les Bahoutou se tenir sur la réserve à notre égard ;
ils nous regardaient comme des Batousi d’un nouveau genre venus ici pour vivre à leur dépens. La méprise cessa dès qu’ils nous
virent recevoir indistinctement tout le monde avec la même bienveillance ; leurs yeux surtout ne pouvaient se lasser d’admirer les
perles bleues, blanches et rouges que nous leur donnions en
échange de leurs produits ; ils nous appelaient leurs pères, leurs
sauveurs et se croyaient transportés dans un pays de fées et métamorphosés en Batousis, ce qui serait pour eux le suprême bonheur.
52 Bilegea (Buregeya) était un fils de Rwabugiri. Il était supposé envahir le Rwanda à partir

du Burundi.

51

Notre station ne désemplissait pas du matin au soir ; les uns
venaient réclamer notre appui pour recouvrer des vaches ou des
chèvres enlevées par des Batousis depuis dix ou vingt ans : une
bonne parole les consolait. Les marchands de bois, de roseaux, de
patates, de haricots arrivaient en longues files ; chacun voulait
nous vendre quelque chose ; beaucoup, m’a-t-on assuré, sont
venus nous offrir jusqu’au bois qui soutenait le toit de paille de
leurs pauvres huttes ou qui en formait les palissades. Les ouvriers étaient à l’avenant, aussi en avons-nous profité, tout en
apprivoisant nos chers Bahoutou, pour construire une station
provisoire fort convenable pour le pays.
Il n’y a pas jusqu’aux artistes forgerons, potiers, ébénistes qui
ne soient venus nous offrir leurs objets d’art, et, s’ils avaient connu la réclame, nul doute qu’ils n’eussent mis sur leur prospectus : « Fournisseurs des missionnaires » ou plutôt des « seigneurs » comme on nous appelle ici. Beaucoup de chefs batousi
des environs n’ont pas voulu rester en retard et nous ont apporté
quantité de cadeaux, mais nous leurs sommes moins sympathiques.
Et les malades. – Il ne devait pas y avoir plus de presse autour
de la Piscine Probatique, qu’il y en avait autour de la pharmacie
du cher Père Paul Barthélemy [1874-1956], quand il apparaissait
avec sa mystérieuse boîte. Il lui fallait sa patience, encore toute
neuve, pour subir des séances de huit heures à midi, et cela tous
les jours au milieu de ce vacarme assourdissant dont les Nègres
ont le secret, et son grand esprit de foi pour ne pas défaillir au
milieu de cette infection de plaies horribles. Je n’ai jamais rien vu
d’aussi affreux dans nos autres missions : plaies béantes qui laissaient voir les os à nus, figures complètement rongées, plus de
nez, plus de lèvres, plus de mentons ; beaucoup n’avaient plus de
doigt au pied ; des aveugles venaient à nous pour recouvrer la
vue, des sourds pour entendre et les bossus pour être redressés ;
on apportait même des mourants sur des brancards. Et c’était à
qui serait soigné le premier, car beaucoup devaient s’en retourner
sans avoir vu le Père ; des mères passaient leurs enfants audessus des rangs, les autres se prenaient à bras-le-corps pour
avoir une bonne place ; bon nombre étaient là des cinq ou six
heures du matin. Si nous n’avons pas pu faire les miracles qu’on
réclamait de nous, du moins avons-nous ouvert la porte du ciel à
nombre de petits moribonds.

52

Bruits de guerre. – Ce mouvement des Bahoutou n’était pas
sans inquiéter les maîtres du pays. Un jour, le roi nous fit avertir, dans le plus grand secret, que quelques Batousi, révoltés
contre lui, voulaient nous chasser du pays, mais que s’ils venaient il fallait les enchaîner et les lui envoyer. A cette époque
les Allemands, en train de régler une question de frontière avec
les Belges, avaient abandonné leur station militaire de Kivou.
Pendant deux mois les Bahoutou venaient chaque jour nous
avertir que les Batousi allaient nous attaquer et les piller euxmêmes, parce qu’ils nous étaient trop sympathiques, qu’on nous
accusait de donner asile à Bilegéa, etc… De leur côté, les Batousi
venaient nous dire que les Bahoutou les détestaient et les calomniaient auprès de nous. Que fallait-il croire ?
Sur notre demande, Youhi envoya deux de ses principaux
grands chefs résider chez nous, pour donner à entendre à
tous les Batousi que nous étions les amis du roi, et que nous
n’avions nulle envie de nous révolter et de nous ingérer dans
les affaires du pays. Mais les Bahoutu, intimidés par la présence
de ces chefs, vinrent moins nombreux à la station ; il en fut de
même des malades. Peut-être était-ce là le seul but des Batousi,
car jamais personne ne s’est présenté pour nous attaquer. Nous
étions du reste sous une bonne garde, notre mission étant dédiée
au Sacré-Cœur, et nous n’avons jamais eu grande inquiétude.
Aujourd’hui que les Allemands réoccupent leur station de Kivou,
les grands du pays sont redevenus plus sages et les bruits de
guerre ont à peu près cessé. Les ouvriers reviennent nombreux et
nous en avons profité pour nous entourer d’un mur en briques,
séchées au soleil, afin de nous mettre à l’abri d’un coup de main.
C’est dans cette enceinte, - un rectangle de cent mètres de long
sur quatre-vingts de large, – que nous allons tranquillement construire nos cases. Ne vous étonnez donc pas, Monseigneur et vénéré Père, si mon écriture sent un peu le maçon ; je suis plus habitué à manier la truelle que la plume et les briques me sont maintenant plus familières que les figures de rhétorique.
Question sociale. – Quoique nous ne puissions pas encore
porter un jugement définitif sur les populations qui nous entourent, ce que nous voyons nous fait croire que les Batousi nous
seront, d’ici longtemps, plus ou moins hostiles par crainte de
perdre leur influence sur les Bahoutou et que ceux-ci par contre,
nous seront surtout sympathiques dans l’espoir que nous les affranchirons un jour du joug qui les accable, ou même simplement
parce qu’ils trouvent chez nous quelques consolations. Nous ne
53

négligeons rien cependant pour être les amis de tous et surtout
des grands du pays, puisqu’ils sont les maîtres et peuvent nous
faire beaucoup de mal, mais ce ne sera pas chez eux probablement que nous aurons nos premiers néophytes. Quoi qu’il en
soit, les missionnaires auront beaucoup à faire pour maintenir la paix entre Batousi et Bahoutou, car ceux-ci, enhardis
par la présence des Européens, chercheront à secouer le joug
qui les écrase et ils sont cinquante contre un53. Ce sera donc,
je le répète, chez les Bahoutou que se fera surtout la mission. Ils
nous seront d’autant plus sympathiques et montreront d’autant
plus dociles à nos enseignements qu’ils se sentiront plus maltraités par les Batousi. Il ne faudra donc pas trop se hâter de leur
donner cette indépendance absolue après laquelle ils soupirent de
puis si longtemps, mais les y préparer peu à peu.
Bonne race. – Les Bahoutou sont simples, travailleurs, peu
polygames, peu superstitieux, surtout les jeunes ; la famille y
est en grande vénération. Quoiqu’en général les Batousi
soient plus intelligents, cependant les jeunes gens bahoutu
ne le cèdent en rien de ceux du Bouganda ; loin de là, les enfants y sont plus vifs, plus remuants en même temps d’une
docilité plus parfaite. Tous les jours notre station en est remplie ; nous ne pouvons faire un pas sans être entourés d’enfants,
de jeunes gens et de vieux même. Leur désir d’avoir un bout
d’étoffe, pour remplacer les lambeaux de peaux qui constituent
tout leur vêtement, est inconcevable ; ils feraient, je crois, le
voyage de la côte pour un mètre de calicot.
En résumé, c’est une population des plus intéressantes, disposée à subir l’influence du premier occupant, soit soldat, soit missionnaire. La jeunesse ne demande qu’à être instruite et admet
sans la moindre hésitation les mystères de notre sainte religion.
En faisant le catéchisme, je n’ai pas de peine à lire sur leurs visages immobiles et dans leurs yeux braqués sur moi, l’impression
profonde que leur font les grandes vérités. Il est donc de la plus
grande importance de prendre sans tarder position dans ce pays
afin d’amener à Dieu cette population qu’Il appelle à Lui. Bientôt,
si je ne me trompe, nous aurons une moisson abondante.
La mission. – Pour la préparer de notre mieux, nous avons
ouvert notre porte toute grande à ceux qui veulent venir à nous
sans exception de personne. Les premiers catéchumènes ont été
deux pauvres Batousi, bien maigres et à moitié nus, qui
53 Selon les estimations du P. Brard seulement 2% des Banyarwanda sont des Batutsi.

54

n’appartenaient certainement pas à la haute aristocratie. Ils se
font instruire avec ardeur et ne songent plus à retourner à la capitale. L’un deux est très intelligent et pourra nous aider à convertir ses frères. Un autre de nos plus fervents catéchumènes est
encore un jeune noble de dix-huit ans ; son père ancien chef de
province, est mort et, sa mère s’étant remariée, ce jeune homme
reste avec son petit frère et une esclave, sans fortune et sans parents ; encore un pauvre du bon Dieu.
Les pauvres, ce sont ses préférés ; nous le voyons chaque jour
parmi la quantité d’affamés, de miséreux, d’abandonnés et
d’orphelins qui viennent frapper à notre porte. Déjà nous avons
admis à la mission, à titre d’élèves, cinquante enfants des montagnes voisines ; chacun de nos néophytes baganda en a cinq à
instruire ce qu’ils font de leur mieux. Cette habitude de quitter
la maison paternelle est admise dans le pays, moins que dans
le Bouganda. Cependant ces enfants travaillent ; nous leur faisons chaque jour le catéchisme et une classe de lecture ; puis ils
retournent quand bon leur semble dans leurs familles où ils
commencent à nous faire connaître et à parler du bon Dieu. Plus
tard ils pourront nous servir de catéchistes. Nous pourrions recevoir un millier de ces enfants, il s’en présente chaque jour
et les enfants eux-mêmes viennent nous les amener ; mais il
faut se borner, car ils coûtent à nourrir et à habiller.
Un apôtre noir. – Notre brave Tobie54, un Mouganda converti
de la première heure, qui nous suit depuis près de dix ans et dont
le zèle pour la conversion des Noirs ne s’est jamais démenti, nous
est une vraie providence. Nous en avons déjà 59 auxquels nous
faisons régulièrement le catéchisme.
Vous voyez, Monseigneur et vénéré Père, que le bon Dieu
semble vouloir faire son œuvre par ici ; priez et faites prier beaucoup, surtout vos chers novices, d’abord pour nous, afin que
nous ne soyons pas un obstacle à cette œuvre, ensuite pour nos
braves indigènes Batousi et Bahoutou.
A. Brard
Tobie Kabati est un catéchiste muganda. C’était un proche collaborateur du
P. Brard. D’après l’historien A. Kagame qui cite les paroles du chef Kayijuka, il était
un homme « doux, compréhensif et soucieux de gagner les gens à la cause des missionnaires ». Il fut tué dans la région de Rubavu (Gisenyi) en février 1901 par le souschef Nkomayombi (R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, op. cit., p. 40). Ce sous-chef fut
arrêté seulement en 1911 à Nyanza sur ordre du Résident, le Docteur Richard Kandt.
Il sera jugé à Kigali et ensuite pendu avec l’autorisation du gouvernement de DeutschOstafrika à Dar-es-Salaam (A. Kagame, « Un apôtre du Ruanda tombé dans l’oubli », in
Grands Lacs, 1950, N° 135, p. 26).
54

55

6. LETTRE DU PERE BRARD DU 1er FEVRIER
1901 A MONSEIGNEUR LIVINHAC55
Dans cette lettre, le P. Brard s’adresse à son
Supérieur Général. Il lui présente ses activités
missionnaires à Save. Il est aidé par des catéchistes baganda rétribués et qui sont renouvelés
chaque année. Nous savons que certains de ces
catéchistes ont terrorisé la population locale par des actes de violence malgré les précautions prises par le P. Brard.
L’évangélisation de la population de Save a commencé
avec l’évangélisation des enfants, ce qui était normal pour
l’époque. Partout en Afrique, les congrégations missionnaires ont
suivi cette stratégie56.
Nous avons complété cette présentation du P. Brard avec une
lettre de son confrère, le P. Pouget. Elle a été publiée dans une revue missionnaire pour encourager la générosité des bienfaiteurs.
Sacré-Cœur d’Isavi, 1er février 1901
Monseigneur et Vénéré Père,
Je vous envoie quelques nouvelles de notre mission du Rwanda. Depuis le mois de novembre surtout, comme c’est la saison
des pluies et que, dès lors, il ne faut pas songer à bâtir, nous
nous sommes occupés à répandre la Bonne Nouvelle et à instruire nos jeunes catéchumènes.
J’ai lancé nos trente jeunes gens baganda comme catéchistes dans les trente collines (chaque colline représente
une division administrative et a son chef particulier), les plus
proches de la station – à deux heures environs – chaque colline comte en moyenne de 1.000 à 1.500 habitants. Ainsi qu’il
fallait s’y attendre, le père du mensonge n’a pas manqué de susciter des difficultés. Comme nos jeunes catéchistes recherchaient
surtout les jeunes enfants pour les instruire, le bruit se répandait
55 Lettre du Père Brard du 1er février 1901 a Mgr Livinhac, in Missions d’Alger, Juillet – Août

1901, N° 148, pp. 121-125. Mgr Livinhac (1846-1922) était Supérieur Général des Pères
Blancs de 1889 à 1922.
56 Voici un exemple parmi tant d’autres. Dans le rapport trimestriel de la Mission de Rukwa
(Vicariat apostolique de Tanganyika), nous lisons : « Quand nous entrons dans leurs villages, tandis que tous les vieux, polygames pour la plupart, assis sur leurs visumbi (sièges),
attendent prosaïquement l’arrivée des missionnaires, tous nos écoliers nous entourent,
nous appellent, nous saluent et nous racontent toutes sortes d’histoires. Près de ces enfants, le missionnaire se sent à l’aise, il voit qu’il est leur père et que l’amour du bon
Dieu entre en leur jeune cœur en même temps que l’amour du padiri (père)… » (Chronique Trimestrielle, Juillet 1900, N° 87, pp 402-403).

56

que nous avions à la station « Nina Rufu », la Mère [de] la Mort, qui
nous avait enfantés et que nous nourrissions avec des enfants.
Ensuite on nous accusa de vouloir faire de nos catéchistes des
chefs de village, puis de préparer la conquête du pays, etc., etc.
Aujourd’hui, grâce à Dieu, tous ces bruits sont tombés et nous
pouvons instruire en paix.
Malheureusement, après une année de séjour au milieu de
nous, nos catéchistes baganda, arrivés au terme de leur engagement, nous ont quittés pour rentrer dans leur pays et il a fallu les
remplacer par des catéchistes improvisés.
J’ai commencé par envoyer les jeunes gens et les enfants que
nous avions ici depuis un an : ils sont assez instruits et ont
bonne volonté. Les chefs de colline les aident à réunir les habitants désireux de s’instruire : le dimanche et quelquefois même
en semaine, ces enfants nous amènent leurs catéchumènes au
catéchisme.
Pour entretenir le mouvement, nous avons cru bon de les visiter à tour de rôle. Nous nous faisons annoncer au chef et nous
trouvons, à notre arrivée, de 100 à 300 personnes réunies. Rien
que des hommes ; jusqu’ici nous n’avons pas encore essayé de
réunir les femmes : leur tour viendra.
Nous interrogeons et inscrivons ceux qui nous sont présentés
comme possédant déjà les principales vérités. Jusqu’ici, nous
n’avons qu’une centaine d’inscriptions environ sur chacune des
trente collines que nous avons entamées.
Ce qui est consolant, c’est que nous trouvons beaucoup de
prosélytisme parmi les Banyarwanda et surtout parmi les enfants : bon nombre de ceux-ci ont instruit toute leur famille.
Un de nos catéchistes, établi dans la capitale d’un chef, entendit de sa hutte l’entourage du prince se faire répéter par un enfant ce qui avait été dit au catéchisme. Moi-même, un jour,
j’entendis de ma tente un de nos enfants, à peine âgé de
douze ans, instruire une dizaine de Batusi, ses camarades,
qu’il avait réunis sous un arbre : les grandes vérités de notre
sainte religion y passèrent tour à tour et, il faut l’avouer, ce
petit catéchiste se tirait fort bien d’affaire.
Nous sommes même quelquefois obligés de modérer ce
zèle : l’autre jour, je surpris à la station un jeune Batusi disant à quelques chefs qu’ils devaient abandonner leurs
femmes tout de suite pour n’en garder qu’une, et jeter au feu
les amulettes qu’ils portaient (le bon Dieu le voulait ainsi).
Dans nos excursions, il n’est pas rare de voir de bonnes vieilles
nous amener leurs enfants pour les instruire. « Quant à nous,
57

disent-elles, il ne faut plus y songer, nous sommes, hélas ! trop
vieilles ». Aussi quelle n’est pas leur joie d’apprendre qu’elles peuvent commencer à aimer le bon Dieu et sauver leur âme même à
leur âge.
Kaïzuka [ou Kayijuka]57, notre voisin, un des principaux chefs
du Rwanda, vient de demander à un de nos catéchistes d’aller
chez lui. C’est un jeune homme très intelligent, grand amateur de tout ce qui vient d’Europe. Sans doute, il ne faut pas
se le dissimuler, la curiosité le pousse, comme beaucoup
d’autres, à s’instruire ; mais le Saint-Esprit se sert souvent de
cette curiosité pour faire naître un désir sincère et une volonté ferme de devenir chrétien.
Gouvernés par un despote, l’épée de Damoclès sans cesse suspendue sur leurs têtes, ne pouvant rien posséder sans craindre
de s’en voir dépouillés à l’instant, nos Banyarwanda manifestent
une grand joie quand ils apprennent que, comme nous, ils
sont tous fils d’un grand Roi, et appelés à être, après leur
mort, au comble de la félicité pour toujours. Accoutumés également à l’obéissance, ils trouvent tout naturel de se soumettre
au Créateur, à Celui qui, selon leur expression pittoresque,
« donne les haricots et les patates. »
Il existe aussi chez eux certaines pratiques les rapprochant
de nous. Ainsi ils ont trois noms pour désigner un seul Dieu :
Imana58, Lulema (de kulema – créer), Lugira (de gira – faire).
De plus, tous les cinq jours ils ont un jour de repos ; dans les
environs de la station il a été supprimé et remplacé par le
repos de dimanche. Mal en prend quelquefois à celui qui
n’observe pas cette nouvelle loi, comme le prouve l’exemple
de cet esclave qui, pour avoir arraché des patates un dimanche, se vit enlever deux chèvres par son chef.
Enfin nos Banyarwanda, nos Bahutu surtout, ne sont pas
fort attaché à leurs superstitions : beaucoup même les ont
complètement rejetées. Quant aux Batusi, ils sont peu polygames. Ils appartiennent à une race assez remarquable :
beaucoup ont plus de 2m de hauteur ; j’en ai vu quelques-uns
atteindre 2m, 20. Intelligents, réfléchis, réservés avec les
Européens, ils raisonnent fort bien. Puissent-ils se convertir
57 Voir p. 231.
58 Pour designer Dieu, le P. Brard utilise le mot « Imana » en kinyarwanda. Dès 1902,

le mot « Imana » sera remplacé par le mot kiswahili « Mungu ». Les Banyarwanda selon, l’historien KAGAME, connaissent le terme « Nyamurungu » comme attribut de
Dieu. Ce mot, selon lui, correspond au mot « Mungu » en kiswahili (J. VAN DER
MEERSCH, op.cit., p. 57). Mgr Bigirumwami réintroduira le mot « Imana ».

58

assez vite, ils nous aideraient dans l’évangélisation des Bahutu.
C’est un peu dans la pensée de pouvoir nous les attacher
assez promptement comme auxiliaires, que Mgr Hirth vient
de nous faire envoyer à la capitale le meilleur de nos catéchistes, notre cher Toby. Le roi lui-même a fait bâtir ses cases
et sa palissade. Suivant la coutume du pays, chaque jour Tobie
va visiter le souverain. Yuhi et son entourage font tomber la conversation sur la religion et sur l’Europe. Notre catéchiste en profite pour exposer les principales vérités. Loin de les étonner, elles
leur paraissent toutes naturelles. « Ni kuo [koko] », « C’est cela ! »
répètent-ils en chœur.
Il y a quelques mois à peine, que le roi, âgé de 18 ans environ,
a pris en main les affaires. L’année dernière, à notre arrivée, un
autre, selon la coutume des Noirs avait posé à sa place, car Yuhi,
nous dit-on aujourd’hui, était encore trop jeune. Ce prince est
bien disposé pour nous. Tous regardent les Blancs comme des
demi-dieux. Cette persuasion les porte probablement à se faire
instruire ; c’est sous son influence aussi que le roi ne craint pas
d’engager les chefs soumis à envoyer la jeunesse de leurs collines
à la Mission. En un mot, tous ont d’excellentes dispositions ; il
est vrai que nous faisons tout notre possible pour vivre en bons
termes avec eux, donnant des étoffes, des perles, surtout des miroirs, pour les petites services qu’on ne nous refuse d’ailleurs jamais.
Comme je vous l’ai déjà dit, Monseigneur, la jeunesse surtout
est pour le bon Dieu. Les enfants et les jeunes gens envahissent
notre station. Nous faisons trois catéchismes par jour ; à chaque
fois nous avons plusieurs centaines d’auditeurs, divisés par catégories selon leur degré d’instruction. Le dimanche, qui est loin
d’être pour nous un jour de repos, nous avons ordinairement plusieurs milliers d’indigènes qui viennent écouter nos instructions.
Il nous arrive parfois de faire alors jusqu’à six catéchismes à mesure que l’auditoire se renouvelle. Tout ce monde écoute fort attentivement nos paroles, et retient assez bien nos enseignements.
Ce mouvement, s’il plait à Dieu, s’étendra peu à peu sur les
nombreuses collines qui nous environnent, puisque les Banyarwanda s’instruisent les uns les autres, et il nous faudra pour
l’entretenir et le diriger de nombreux auxiliaires. En prévision de
ce besoin, Mgr Hirth vient de nous faire ouvrir une école de catéchistes ; ils sont déjà une cinquantaine, bien disposés. Nous
pourrons dans un avenir plus au moins rapproché en augmenter
le nombre à volonté car nous n’avons que l’embarras du choix.
59

Tous ces catéchistes sont, il est vrai, à notre charge, et ils
entraîneront pour le Vicariat59 de grandes dépenses ; mais
j’espère que le bon Maître saura proportionner les ressources
au nombre des ouvriers et des catéchumènes.
Dieu, comme vous le voyez, Monseigneur, semble bénir notre
Mission. Veuillez nous aider à le remercier et le prier de continuer
ses faveurs à cette population si digne d’intérêt.
Daignez agréer, etc.
A. Brard
des Pères Blancs
* LETTRE DU PERE POUGET DU 20 JANVIER 1901 A MGR LIVINHAC60 :
La conquête morale du Rouanda.
Sacré-Cœur d’Issavi, 20 janvier 1901
La nouvelle Mission du Sacré-Cœur continue à donner de telles espérances
que, pour lui donner tout le développement qu’elle comporte, il semble que la
Providence intéresse à ses débuts quelques généreux bienfaiteurs. Nous
sommes, en effet, littéralement envahis, débordés par les Noirs qui veulent
entendre la parole de Dieu. Le Jour de l’Epiphanie, plusieurs milliers de personnes se sont succédé à nos instructions et nos hangars ne suffissent plus à
abriter tout ce monde. Ce mouvement est d’autant plus remarquable qu’il est
plus désintéressé : le pays est, en effet admirablement cultivé ; les indigènes
ont le goût et l’habitude du travail et vivent dans une certaine aisance.
Pour faciliter l’évangélisation d’une telle multitude, nous avons divisé nos catéchumènes en trois catégories et à chacune d’elles nous
faisons tous les jours une instruction. Un catéchiste leur apprend, puis
leur fait réciter la lettre du catéchisme, après quoi le Père Supérieur
leur explique longuement ce qu’ils viennent d’appren-dre. Pour éveiller
l’attention, de fréquentes questions leurs sont adressées et chacun se
59 Un vicariat apostolique est dirigé par un vicaire apostolique, qui est également un évêque.

Bien que son territoire puisse être classifié comme une Eglise locale, selon l’article 371.1 du
code de droit canonique, la juridiction du vicaire apostolique est un exercice vicarial de la
juridiction du pape, c’est-à-dire que le territoire vient directement sous l’autorité du pape en
tant qu’« évêque universel », et il exerce son autorité à travers un vicaire ou un délégué. Cela
est différent de la juridiction d’un évêque diocésain, dont la juridiction dérive directement de
son office.
60 « Lettre du Père Pouget 20 janvier 1901 à Mgr Livinhac », in Les Missions d’Alger,
Juillet – Août 1902, N° 154, pp. 354-356. Le P. Justin Pouget naquit le 19 septembre 1858
(même année que le P. Brard) à Campolibat (Aveyron). Il entre dans le diocèse de Rodez. Il
est ordonné prêtre le 19 mai 1883. En 1891, il entre chez les Pères Blancs et prononce son
serment missionnaire le 2 avril 1893. Il exerce plusieurs ministères entre autres à Jérusalem, Afrique du Nord et en France. En 1900, il est nommé pour le Vicariat du Nyanza Méridional, chez Mgr Hirth. Il arrive à Save en novembre 1900 à Save. De 1902 à 1906, il est
supérieur de Zaza. Puis, il retourne à Save. Il meurt à Butare le 6 mai 1937 (R. HEREMANS
– E. NTEZIMANA, op.cit., p. 50).

60

fait un point d’honneur d’y bien répondre. Tous ou presque tous ont
assez de mémoire et d’intelligence pour comprendre et retenir ce qu’on
leur enseigne.
De temps à autre, il y a bien quelques petits accros à la discipline : au milieu de l’instruction, voici un Noir qui se lèvre et va se réchauffer un instant au
soleil ; d’autres prennent d’eux-mêmes la parole pour commenter à leur façon
l’explication du missionnaire. Heureusement, nos auditeurs sont très dociles et
un simple signe suffit pour rétablir l’ordre.
Après les catéchismes, les réceptions. Nos chambres sont alors envahies par les indigènes qui viennent faire plus ample connaissance
avec les Pères. C’est le moment de s’ingénier à les intéresser. Jusqu’à
présent, nous avons réussi à les amuser à peu de frais : le chant d’un
cantique, même latin, les ravit d’admiration ; un morceau de boîte à
musique les laisse bouche bée. Ou bien, on leur fait voir quelques
chromolithographies qui provoquent les questions les plus extraordinaires et nous fournissent l’occasion de les instruire de la religion.
Mais la meilleure manière de se faire écouter et comprendre des Nègres,
c’est de dramatiser le plus possible les vérités qu’on veut leur enseigner. Pour
leur expliquer, par exemple, la nature du péché originel et les merveilleux effets du baptême, je ramasse une pierre couverte de boue et je leur dis : « Voici
l’image du péché : quelque chose de lourd et de souillé qui est dans l’âme un
poids et une tâche. Si je jette la pierre (et je le fais) aussi loin que possible,
voilà ce que fait le baptême. Il prend le péché d’Adam et nous en délivre si
bien, qu’à la différence de la pierre qui existe toujours, même que je ne la vois
plus, le péché originel est complètement anéanti et Dieu ne voit plus en nous
que ses fils bien-aimés.
Les Noirs eux-mêmes dramatisent leurs réponses. Un jour, je demandai à
un enfant de sept à huit ans, d’où venait le péché originel ?
« D’Eve! répond-il. – Comment cela?
– Un jour, Eve se promenait dans son jardin elle vit le serpent sur un arbre
et le salua « Bonjour! Bonjour, femme, » répond le serpent. Eve, au lieu de fuir,
resta dans le jardin et le rusé animal lui montrant un beau régime de bananes, bien mûres et prêtes à faire un excellent pombé « Mange », lui dit-il. Eve
cueillit du fruit défendu et en mangea avec son mari. C’est ainsi qu’ils offensèrent Dieu et perdirent le genre humain. »
Tout cela fait bien voir combien l’imagination des Noirs est habile à saisir le
côté concret de nos dogmes.
Nos meilleurs auxiliaires dans cette œuvre si absorbante et si pénible des
catéchismes, ce sont quelques jeunes gens plus intelligents, mieux instruits et
d’une grande piété. Il est urgent de former au plus tôt un certain nombre de
ces catéchistes pour les placer dans les principaux centres habités. Malgré les
précieux services qu’ils nous rendent et le modeste traitement dont ils se contentent, encore faut-il des finances, et le budget de la Mission est bien maigre.
Mais nous sommes sûrs que la Providence saura y pourvoir.
Veuillez agréer, Monseigneur, etc.
[J. Pouget]61
61 Le P. Pouget et le P. Brard sont tous les deux nés en 1858. Ils avaient donc le même âge.

61

STATUETTE DE NOTRE DAME D’AFRIQUE
APARTENANT AU P. BRARD 62

62 Le

P. Brard avait reçu cette statuette en bronze (à peu près 15 cm en hauteur) du
P. Lourdel. Quand il quittera Save fin 1905, il la donnera à son confrère le P. Verfürth.
Finalement la statuette arrivera à la Maison-Généralice des Pères Blancs à Rome. En février
2000, à l’occasion du centenaire de la fondation de l’Eglise Catholique au Rwanda, le Supérieur Général de l’époque, le P. François Richard, la donnera comme souvenir à la paroisse
de Save.

62

7. LETTRE DU PERE BRARD A MONSEIGNEUR LIVINHAC (1901)63
Il s’agit d’une lettre publiée du P. Brard
dans la Chronique Trimestrielle. Sans aucun
doute, elle a été réécrite par le rédacteur de
la revue. L’original de la lettre a été perdu.
Il est intéressant de constater que le P.
Brard est au courant des nouvelles de
l’ancien chef catholique de l’armée du Kabaka du Buganda. En 1892, ce pays avait connu une guerre à la fois
religieuse, coloniale et civile.
Issavi ( ?),
Monseigneur et Vénéré Père,
Dans le voyage que j’ai fait à Bugoyé, j’ai pu me convaincre que
le pays est extrêmement peuplé ; d’Isavi à Mfumbiro, il n’y a pas
une seule colline qui ne soit pas habitée sur tout le cours du
Nyavarongo et du Mukungwa, mais c’est un pays extrêmement
montagneux, beaucoup plus encore que dans nos parages : je n’ai
pas trouvé non plus de contrée aussi peuplée que dans les environs d’Isavi.
Je ne sais si c’est ma faute mais dans le bulletin de janvier il y
avait deux inexactitudes, de peu d’importance il est vrai, au sujet
de la géographie du Ruanda. L’Akanyaru est un affluent du
Nyavarongo et non le Nyavarongo de l’Akanyuru.
Notre montagne d’Isavi n’a pas non plus 100 kilomètres carrés,
mais deux heures et demie de long sur une heure de large ; avec
2.000 habitants par 100 kilomètres carrés, le pays ne serait pas
très peuplé64 !
Nos confrères du Bugoyé s’installent sans difficulté ; ils ont
chaque jour des centaines d’ouvriers de bonne volonté ; ils sont
établis dans un centre très peuplé. Le P. Classe a eu un peu
d’hématurie en arrivant à son poste ; son voyage pendant la saison des pluies en est la seule cause. De même le P. Smoor65 [1872« Lettre du P. Brard à Mgr Livinhac (1901) », in Chronique Trimestrielle, Octobre 1901,
N° 92, pp. 98-99. Mgr Livinhac (1846-1922) était Supérieur Général des Pères Blancs de
1889 à 1922.
64 Voir la « Lettre du Père A. Brard à Mgr Livinhac », in Missions d’Alger, Janvier – Février
1901, N° 145, pp. 8-16.
65 Le P. Corneille Smoor naquit le 29 avril 1872 à Oud-Gastel (Breda). Il entre chez les Pères
Blancs. Le 18 mars 1899, il est ordonné prêtre. Nommé au Nyanza Méridional chez Mgr
Hirth, il travaille d’abord à Ukerewe, puis à Save au Rwanda où il arrive en avril 1901. Il
s’occupe surtout de la jeunesse. Il conduit les premiers séminaristes à Rubya. Il passe
63

63

1953] a eu une assez forte hématurie en arrivant ici ; deux flacons

de Calaya ont pu l’arrêter ; du Bukumbi au Rwanda ils avaient eu
des pluies tous les jours et les rivières s’étaient changées en lacs.
J’espère que ces deux Pères se rétabliront vite ; le climat est excellent ici à cause de l’altitude élevée du pays et de la température
presque froide que nous avons pendant plusieurs mois de
l’année ; personne n’a eu la fièvre depuis notre arrivée dans le
pays.
Nous avons déjà un bon nombre de sérieux catéchumènes
parmi la jeunesse. Les adultes restent fort indifférents, et
selon la recommandation de Mgr Hirth, nous n’essayons pas
d’attirer des foules mais surtout de bien former les premiers
que le bon Dieu nous envoie66. Dans quelques années il est bien
probable que nous serons débordés quand même. Nous sommes
satisfaits des bonnes dispositions de toute la jeunesse ; tous ont
une grande bonne volonté et un réel désir de s’instruire et
d’instruire les autres.
Le pauvre Gabriel Mujasi67 est en ce moment à Usumbura ;
il m’écrit qu’il a l’intention de s’établir avec sa suite dans le
Ruanda, pays de bananes ; je ne sais si son voisinage nous
sera d’un grand secours. Pourquoi le bon Dieu n’en ferait-il
pas l’apôtre de ses frères les Batusi, si nombreux au Rwanda ?
Nous sommes encore dans les bâtisses ; il le faut bien, mais
j’espère que nous finirons cette année ; nous serons très au large,
les corps n’en seront que mieux et par suite aussi les âmes des
missionnaires et celle des indigènes, dont nous pour pourrons
nous occuper plus activement.
Daignez agréer, etc. …
A. Brard
des Pères Blancs
presque toute sa vie au Rwanda sauf quatre ans, de 1918 à 1922 dans la préfecture apostolique de Lindi. Il meurt à Butare le 6 octobre 1953 (Notices Nécrologiques).
66 En effet, Le P. Brard a commencé l’évangélisation de la population de Save avec la jeunesse. Le dimanche, jusqu’en 1903, il faisait foule à la mission. Le Père ne parle pas de ses
catéchistes baganda (S. MINNAERT, « La place de l’enfant dans la stratégie missionnaire du
Cardinal Lavigerie ... (2) », in Dialogue, Avril-Juillet 2016, nr 208, pp. 164-200).
67 Gabriel Mujasi avait été le chef catholique de l’armée du Kabaka Mwanga. Il participa à des nombreuses guerres que le Buganda a connues à la fin du XIXe. Finalement, il se
brouilla avec la Cour du Buganda, avec les Anglais et avec les Pères Blancs. Il créa sa
propre armée et parcourut une partie de l’Afrique Orientale pillant et saccageant tout sur
son passage. Parfois il se mettait au service des chefs locaux et devint mercenaire.

64

8. EXTRAIT DE LA CONSECRATION DU RWANDA AU SACRECŒUR DU 14 JUIN 190168 :
En juin 1901, le P. Brard rédige l’acte de la consécration du
Rwanda au Sacré-Cœur de Jésus.
Il écrit dans le journal de la Mission : « Le 14 Juin, fête du SacréCœur, nous avons consacré le Rwanda au divin Cœur de Jésus.
L’acte de la consécration, rédigé et lu par le Supérieur a été signé
par les confrères du poste et déposé aux pieds de Jésus sous le
Tabernacle. Il sera là une prière perpétuelle, et exprimera tous les
jours les vœux qui nous ont amenés dans ce pays, à savoir
l’extension de son règne par la conversion des infidèles. Nous nous
réjouissons de cette prise de possession de ce pays par le maître
des apôtres ; son vœu s’ouvrira à toutes les misères et laissera
tomber des grâces du salut sur nous et tous les ouvriers qui viendront après nous, grâces qu’ils répandront sur ces nombreuses
populations qui nous entourent »69.

D

«
ivin Cœur de Jésus, Vous voyez humblement prosterné à
vos pieds les premiers apôtres auxquels vous avez confié les deux
millions d’âmes de votre beau pays du Rwanda. Nous savons que
ces âmes vous ont couté votre sang, que votre Cœur est toujours
embrasé d’amour pour elles, que son plus ardent désir est
qu’elles Vous connaissent, Vous aiment et Vous adorent. Ces
chères âmes sont celles de vos Enfants, et c’est à nous que Vous
les avez confiés à garder et à sanctifier. Cette responsabilité nous
effraye aussi bien que la haute confiance que Vous nous témoignez, car Vous connaissez la faiblesse des représentants Vous
Vous êtes choisis [illisible].
Nous Vous consacrons nos âmes, nos corps, toutes nos facultés, nous voulons être Vôtres, à la vie, à la mort, parce que tout
68 A l’époque, nous avons utilisé une photocopie de l’orignal. Malheureusement cette

photocopie est en mauvais état. Certains morceaux sont illisibles. Cette copie est conservée dans les archives des Pères Blancs à Kigali. Le P. Blanchard à donné l’original à Mgr
Gahamanyi. Qu’est devenu cet original ? D’après le P. Pouget, l’acte de la consécration
devrait être : « un témoignage perpétuel de notre donation absolue à son divin Cœur et une
prière qui fera monter jour et nuit au trône de la Miséricorde les vœux ardents de notre
cœur, à savoir l’extension de son règne sur la terre par la conquête des âmes. Ce sera aussi
la prise de possession d’un pays où le démon avait jusqu’à présent exercé son empire »
(Chronique Trimestrielle, 1902, N° 94, 4e Trim, p. 77). La Fête du Sacré-Cœur est une solennité de l’Eglise catholique romaine. Elle est célébrée le 3 e vendredi après la solennité de la
Pentecôte. Elle est aussi appelée Fête du Cœur de Jésus.
69 R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, op.cit., p. 57.

65

ce que nous avons, nous le tenons de Vous et Vous nous l’avez
donné pour travailler à votre plus grande gloire [illisible].
Nous Vous faisons amende honorable pour les innombrables
péchés de vos Enfants ; ils ne répondent à Votre amour que par
l’ingratitude, et c’est là, comme Vous l’avez dit Vous-même, la
grande douleur de Votre Cœur aimant. Nous vous faisons amende
honorable pour nos propres péchés ; pour les péchés de ces chers
Banyarwanda qui ne Vous connaissent pas encore ; pardonneznous à tous, pardonnez surtout à vos Enfants du Rwanda qui ne
savent ce qu’ils font [illisible].
Nous vous consacrons aussi tous nos Confrères présents et
tous ceux que Vous enverrez travailler à Votre vigne du Rwanda.
Faites-en des apôtres selon Votre divin Cœur. Nous vous consacrons nos chefs, les Batutsi, les Bahutu, les Batwa, tous ceux que
Vous nous avez confiés, Vos Enfants, Vous les avez créés, rachetés par Votre sang, Vous les aimez-comme leur Père [illisible].
Nous Vous consacrons tout ce pays avec ses montagnes, ses
fleuves, ses richesses, il Vous appartient. Vous seulement en êtes
le véritable Roi. Prenez-en possession aujourd’hui, pour que le
Rwanda soit à jamais le Royaume du Sacré-Cœur [illisible]…
Isave, 14 Juin70 1901
C. Smoor, J. Pouget, A. Brard et le Frère Anselme »

9. RAPPORT TRIMESTRIEL DE SAVE : 2e TRIMESTRE 1901
Ce rapport, comme les deux autres qui suivent, a été écrit par le
P. Pouget (1858-1937)71, sans aucun doute à la demande du
P. Brard. Celui-ci était fort occupé par les constructions à la Mission
et par la préparation d’un long rapport sur la société rwandaise.
Un rapport trimestriel » était un document très important.
Chaque trimestre, le supérieur d’une Mission devait faire un résumé de son journal de sa Mission. Ensuite, il devait l’envoyer au
Vicaire apostolique qui l’envoyait au Supérieur Général. Le rapport
Dans notre livre Save : 1900, nous avons donné comme date le 11 juin. Il s’agit
d’une erreur. Le Journal de Save donne comme date de consécration le vendredi
14 juin, ce qui est correct.
71 P. Justin Pouget est né le 19 septembre 1858 à Campolibat (Aveyron). Il entre dans le
diocèse de Rodez et il est ordonné prêtre le 19 mai 1883. Huit ans plus tard, en 1891, il
entre chez les Pères Blancs et il prononce son serment missionnaire le 2 avril 1893. Ensuite,
il travaille à Jérusalem, en Afrique du Nord et en France. En 1900, il est nommé pour le
Vicariat du Nyanza méridional chez Mgr Hirth. Le 1er novembre 1900, il arrive à Save. De
1902 à 1906, il est supérieur de la Mission de Zaza. En décembre 1906, il revient à Save. Il
meurt à Butare le 6 mai 1937.
70

66

fut ensuite publié dans la « Chronique Trimestrielle ». A cette
époque, seuls les Pères Blancs avaient le droit de le recevoir et de
le lire.
RUANDA : SACRE-CŒUR D’ISAVI
2e TRIMESTRE 190172

Monseigneur et Vénéré Père,
On m’a dit que vous aimiez beaucoup le Ruanda, Peut-être
vous rappelle-t-il votre cher Ouganda. Je crois que les espérances
que vous fondez sur ce pays ne seront pas déçues, et que le divin
Maître y trouvera dans un prochain avenir une riche moisson,
pourvu que « l’homme ennemi » n’y vienne pas semer le mauvais
grain.
Le troisième poste vient de se fonder sur les bords du lac Kivu,
à Bugoyé. Il y a trois mois, sur l’ordre de Monseigneur Hirth, le
R.P. Brard entreprit un voyage dans cette contrée, en vue de cette
fondation.
Dieu lui réservera une épreuve bien sensible dans l’assassinat
de son fidèle Tobie qui fut massacré par un chef Muhutu.
Le Nyampara du roi qui accompagnait le Père était allé demander, selon l’usage, de la nourriture à ce chef pour la petite caravane. Celui-ci le menaça de sa lance. Tobie accompagné d’un catéchumène se rendit à son tour dans le lugo73 du chef pour lui
demander d’autoriser au moins ses hommes à venir vendre de la
nourriture au camp.
Aussitôt arrivés, ils furent désarmés ; le Catéchumène se sauva après avoir reçu plusieurs blessures, tandis que Tobie tombait
baigné dans son sang après avoir reçu trois coups de muhoro74 à
la tête et un autre à la gorge. Puis ses meurtriers vinrent attaquer
le camp ; quelques coups de fusil suffirent pour les mettre en
fuite. Le Père Supérieur alla aussitôt à la recherche de Tobie ; il le
trouva dans le lugo de Ngomba Yombi75, tout couvert de sang,
portant sur tout son corps de graves blessures qui faisaient
craindre une fin prochaine.
« Rapport trimestriel de Save : 2e Trimestre 1901 », in Chronique Trimestrielle, Octobre
1901, N° 92, pp. 92-96.
73 On donne le nom de lugo à l’enceinte qui entoure l’habitation des personnes un peu considérables (P. J. P).
74 Muhororo : espèce de grosse serpette (P. J. P).
75 Ngomba Yombi ou mieux Ngombayombi était un sous-chef puissant. Son autorité était
basée sur sa fonction de chef patriarcal d’une puissante parentèle. Il était sujet immédiat du
Roi. Il habitait à Kinnyanzovu, dans la pleine du Bugoyi.
72

67

On leva aussitôt le camp, sans user de la moindre représaille,
espérant que plus tard justice sera faite, et on se rendit à Kisény
où se trouvait une petite station allemande. Tobie y mourut après
deux jours de souffrances inouïes, après avoir manifesté qu’il
pardonnait à ses meurtriers. C’est là, à trois cents mètres du lac
Kivu, qu’il repose et c’est là qu’il fera descendre des grâces de conversion sur ces pauvres âmes qu’évangélisent déjà
les PP. Barthélemy, Weckerlé et Classe. Tobie était avec le
R.P. Brard depuis dix ans. Originaire de l’Uganda, il avait reçu un
des premiers la grâce du Baptême qui en fit un chrétien modèle et
on peut même ajouter un missionnaire accompli. Il avait tout
quitté, voire même sa place de chef pour se consacrer tout entier
au salut de ses frères soit dans l’île d’Ukéréwé, soit au Bukumbi,
au Buzinja, dans l’Usui, soit enfin au Ruanda. Partout il s’était
acquis l’affection des Nègres par l’aménité de son caractère toujours égal, par son affabilité, par l’esprit d’ordre qui régnait toujours en lui et même par la dignité qu’il montrait toujours sans
faiblesse et sans ostentation. Il avait une piété éclairée qu’il allait
puiser dans la communion fréquente, un zèle remarquable pour
le salut des âmes, ne manquant jamais l’occasion de parler de
Dieu pour le faire aimer.
Plein d’égards pour les missionnaires en qui il voyait les ministres de Dieu, il s’appliquait à leur rendre tous les bons offices
qui étaient en son pouvoir.
Les Nègres avaient en lui la plus grande confiance ; ils le choisissaient souvent pour arbitre dans leurs procès et leurs difficultés. « Je n’aurais jamais cru, disait un Père, trouver un Noir aussi
accompli sous tous les rapports ».
Ce Noir pouvait dire : gratia Dei sum id quod sum, sed gratia
ejus in me vacua non fuit76. C’est cette correspondance à la grâce
qui l’a conduit à la mort glorieuse des Saints. C’est une grande
perte pour la mission, mais sa mémoire sera longtemps en bénédiction parmi ceux qui l’ont connu.
Le R.P. Supérieur avait placé Tobie à la capitale. Il y était bien
vu du roi qui l’interrogeait beaucoup sur la religion et lui demandait de lui répéter les ebilagiro (les commandements).
Son influence à ce poste eût été très favorable à l’extension du
règne de Dieu dans le Ruanda, car c’est porter la religion au cœur
d’une nation que de la porter à la cour, lorsque surtout cette cour
comme dans ce pays est composée de tous les chefs. Le roi est en
76 Traduit du latin : « Par la grâce de Dieu je suis ce que je suis, et sa grâce envers moi n’a

pas été vaine (1 Cor 15 : 10) ».

68

effet entouré de tous les Batwale (chefs), lesquels, étaient Batusi,
sont les plus influents. Du reste, ils le méritent bien un peu car
ils surpassent de beaucoup les Bahutu par leurs qualités naturelles. Peut-être sera-ce pour cela qu’ils seront les appelés de la
dernière heure. Toutefois, humainement parlant, leur conversion
serait la conversion de tous, voilà pourquoi Mgr Hirth ne pouvant
pas encore fonder une station à la capitale, y avait fait envoyer ce
catéchiste zélé et instruit pour être un nouveau précurseur aux
missionnaires. Que ne sont-ils plus nombreux pour pouvoir faire
face à l’ennemi sur tous les points et donner à Dieu tant d’âmes
qui le serviraient si elles le connaissaient.
Le divin Maître met toujours la bénédiction à côté du sacrifice.
C’est ainsi qu’il semble bénir nos premiers efforts et nous donne
la joie de voir le mouvement des conversions s’accentuer de plus
en plus sur les trente collines qui sont les plus proches de notre
station, plus de cent personnes sur chacune d’elles y connaissent
déjà les principales vérités, et les enseignent aux autres. Etant
aller faire passer un petit examen aux habitants d’une colline
voisine, je les entendis, tout en se rendant à la maison du chef où
ils doivent toujours se réunir, réciter en chemin la lettre du catéchisme.
Nos catéchistes baganda ont fait beaucoup pour accroître
ce mouvement, malheureusement la plupart sont rentrés
dans leur pays77. Pour les remplacer le R.P. Supérieur a eu
recours à une industrie qui porte déjà ses fruits. Il a fait venir
des jeunes gens des environs, une trentaine ou plus à la fois ;
il leur a inculqué pendant un mois les principales vérités,
et les a envoyés ensuite chez eux pour enseigner aux autres
ce qu’ils avaient appris. C’est ainsi que nous avons près de 250
de ces catéchistes, un peu improvisés sans doute, auxquels il
faudra dans la suite donner une instruction plus solide et plus
étendue, mais qui ne manquent pas de zèle pour le moment, et
qui sont très heureux lorsqu’ils peuvent nous amener un groupe
de disciples assez instruits pour pouvoir les faire inscrire au
nombre de nos catéchumènes78.
Les dimanches nous sommes surtout débordés de travail, car
toute la journée ce sont de nouveaux arrivés qui demandent leur
77 Mgr Hirth avait une autre opinion sur ces catéchistes baganda (voir S. MINNAERT, « La

visite de Monseigneur Hirth à Save en juillet 1903 : l’évangélisation des Banyarwanda par
eux-mêmes », op.cit, pp.105-129). Il est intéressant d’apprendre que le nombre des catéchistes baganda avait déjà diminué en 1901.
78 En 1901, le P. Brard avait déjà commencé à former des catéchistes rwandais. C’étaient
des catéchistes improvisés qui n’avaient pas le même niveau que celui des catéchistes venant du Buganda, que Mgr Hirth renverra en juillet 1903.

69

part du pain de la divine parole. Ce sont aussi les femmes qui
viennent presque toutes portant sur le dos un bébé dont les cris
nous incommodent bien un peu sans doute, mais nous les laissons crier en pensant que si maintenant ils crient vers leurs
mères, plus tard ils crieront aussi vers le Père qui est aux cieux.
Des jeunes filles, elles aussi, veulent connaître « les paroles de
Dieu ». Il est vrai qu’elles ont la langue un peu plus déliée que les
autres, mais pour les faire taire on leur dit que Dieu leur donnera
plus tard des richesses plus belles que toutes les étoffes et les
perles du monde ; grâce à ce motif, plus ou moins intéressées,
elles prêtent une oreille attentive à mes enseignements.
– Nous avons donné la médaille de la Ste Vierge à une quarantaine de nos enfants qui seront dans un avenir prochain admis à
la grâce du St Baptême. Tous les dimanches leur nombre augmente de tous ceux qui en savent assez pour être admis dans ce
premier groupe79. C’est ainsi que bientôt nous aurons un noyau
de chrétiens dont l’exemple sera salutaire aux autres.
– Les malades viennent toujours très nombreux, et votre
pauvre serviteur qui avait besoin, il y trois ans du soin des
autres, soigne tous les jours, en moyenne, une centaine de malades.
Je comprends maintenant l’utilité de ce genre de ministère, à
cause de lui tout le monde nous entoure de bienveillance, les
mourants adultes, après avoir reçu le remède du corps, ne refusent pas celui de l’âme, et un certain nombre d’enfants trouvent
entre nos mains leur passeport pour le ciel.
– Notre santé à tous est très bonne. Du reste tout y contribue : la vie de mouvement qui s’impose, et l’air frais que nous
respirons sur ces montagnes ; mon thermomètre dans la chambre
ne marque que 15°.
Nous avons un bon pain et des pommes de terre meilleures
peut-être que celles du Rouergue80.
Je n’ai pas eu un seul instant de fièvre ; je n’ai pas été incommodé par le rhume, mais je sais combien vous vous intéressez à
nos personnes et même à nos santés.
Recevez, Monseigneur et vénéré Père,…
J. Pouget
des Pères Blancs

79 Ce premier groupe sera baptisé le 11 avril 1903.
80 Le Rouergue est une ancienne province du Midi de la France correspondant approximati-

vement à l’actuel département de l’Aveyron.

70

10. RAPPORT TRIMESTRIEL DE SAVE : 3e TRIMESTRE 1901
Une fois de plus, le P. Brard, a confié au P. Pouget (1858-1937)
d’écrire le rapport. Mieux que lui, le P. Pouget savait présenter les
travaux manuels sous un angle spirituel. Le P. Brard avait un peu
négligé l’œuvre de l’évangélisation proprement dite à cause des
travaux de constructions, ce que les supérieurs majeurs n’appréciaient pas. Sans aucun doute, il était aussi fort occupé par la
préparation de son long rapport sur la société rwandaise qu’il enverra à Mgr Livinhac en février 1902.
RWANDA : SACRE-CŒUR D’ISAVI
3e TRIMESTRE 190181

Il y a dans la nature ce qu’on appelle la saison morte pendant
laquelle la végétation se repose, mais ce n’est que pour pousser
ensuite avec plus de vigueur. Notre Mission pendant les trois
mois écoulés vient de traverser elle aussi, une sorte de saison
morte en ce sens que nous nous sommes occupés surtout du matériel, mais rien n’est mort pour Celui qui féconde tout par sa
grâce quand on travaille à ses intentions. C’est pour ce motif que
tout en travaillant à nos constructions aujourd’hui à peu près
terminées, nous aurons fait avancer d’un pas de plus le règne de
Jésus-Christ dans les âmes. Car enfin le devoir de bâtir s’impose
partout où le missionnaire met le pied. C’est là ce que j’appellerai
le corps de la Mission, l’âme viendra le vivifier plus tard. C’est de
plus une peine épargnée pour nos successeurs et un temps précieux d’économisé pour eux, temps qu’ils pourront consacrer à
élever au Seigneur des temples spirituels dans ces cœurs que les
premiers ouvriers ne font bien souvent que défricher et aplanir
pour recevoir la divine semence.
Et puis, l’apôtre ne met-il pas sa gloire à travailler de ses
mains ? Le divin Maître avant d’évangéliser les foules n’a-t-il pas
été le fils de l’artisan ! Ce trait de ressemblance avec le maître des
Apôtres est de nature à faire trouver la fatigue bien douce ; c’est
en même temps un gage de succès. Déjà en effet notre poste est
assiégé, surtout les Dimanches. C’est ainsi que pour avoir un
moment de liberté afin de pouvoir écrire à la hâte ces quelques
lignes, j’ai été obligé de quitter ma chambre.
81 « Rapport trimestriel de Save : 3e Trimestre 1901, in Chronique Trimestrielle, Janvier 1902,

N° 94, pp. 74-76.

71

La saison sèche, qui va bientôt terminer nous a permis
d’achever nos bâtisses, à l’exception d’une grande église qui
s’imposera dans quelques années et à laquelle nous réservons la
plus belle place. Avec les nombreux ouvriers qui viennent tous les
jours, nous avons pu construire diverses maisons qui, sans être
luxeuses sont bien convenables pour des missionnaires qui peuvent dire mieux que les autres : non habemus hic manentem civitatem82.
Par suite de ces travaux matériels nous avons été obligés
de ralentir un peu l’œuvre de l’évangélisation, de suspendre
nos sorties sur les diverses collines qui nous entourent, et de
rendre moins fréquents nos divers catéchismes. C’est peutêtre pour ce motif que les gens sont venus (le démon profite de
tout) moins nombreux les dimanches à nos instructions. Ce ralentissement peut aussi provenir de la persécution suscitée par
quelques chefs qui craignent que notre influence augmente au
détriment de la leur. Il faut s’attendre à ce que l’œuvre de Dieu
soit traversée par quelques difficultés qui affermissent la foi des
bons et procurent plus de méritent à ceux qui défendent ses intérêts.
Un mutwalé (chef) des plus puissants de la contrée, qui a pour
lui la force sans avoir la sagesse que donne le nombre des années, vient de mettre à mort plusieurs chefs subalternes sous le
futile prétexte qu’ils étaient des révoltés83. M. le Lieutenant von
Grawert est instruit de ses agissements. Va-t-il faire quelques
démarches pour les réprimer et en chercher la cause, car on dit
que c’est le roi qui a ordonné ces massacres ?
Kayijuka (c’est le nom de ce chef redouté) est venu nous faire
une visite. Il s’est excusé des meurtres qu’il a commis, en disant
qu’il n’a agi que d’après les ordres du roi, et que du reste ces gens
étaient des révoltés. Il tient cependant à conserver de bonnes relations avec nous. Il nous donne en cadeau une vache et une centaine de bambous.
Encouragés par cet exemple de Ayranuie84 plusieurs batwalé
de nos voisins se mirent à tracasser ceux qui avaient des enfants
chez nous ou qui fréquentaient la mission. Ils leurs imposaient des corvées exorbitantes, et les rançonnaient sans merci.
Le R.P. Supérieur, par sa prudence, a mis fin à toutes ces
82 « Nous n`avons point ici-bas de cité permanente ».
83 Le paragraphe suivant montre que ce Chef

était un homme d’une grande sagesse politique. Il voudrait rester en bons termes à la fois avec la Cour de Nyanza et avec les missionnaires. Malgré son effort il sera désavoué par la Cour.
84 Nous ne sommes pas arrivés à trouver une explication pour ce mot.

72

exactions. Plusieurs chefs se sont vus contraints à fournir les
bois et les matériaux nécessaires à nos constructions, et actuellement nous sommes très heureux de voir nos demeures
s’élever gracieusement sur la belle colline d’Isavi85. Elles seront l’abri du missionnaire, et elles montreront à ces pauvres
Nègres, qui n’ont pour s’abriter que de misérables huttes, qu’il ne
tient qu’à eux d’avoir des habitations plus convenables.
Plaise à Dieu qu’après leur avoir donné l’exemple du travail
matériel, nous leur donnions celui de la sainteté qui est partout la meilleure prédication !
Nous avons eu la consolation d’envoyer au Ciel plusieurs enfants baptisés in articulo mortis. Vraiment le décret de prédestination86 demeurera toujours un problème insondable. Un dimanche, étant sorti pour visiter des malades, au moment de rentrer je passe devant un lugo (enceinte). Je vois un petit négrillon
qui en portait un autre sur le dos, je m’approche et je lui dis :
« Tu es bien petit pour être si fort, montre-moi cet enfant, je veux
le voir de près ». Aussitôt j’ouvre la peau de chèvre où reposait le
marmot qui n’avait qu’un souffle de vie. Je lui donne le baptême
et le lendemain il était avec les Anges. Un simple regard jeté sur
cet enfant qui en portait un autre attira mon attention et fut le
signe de la grâce auquel le Seigneur attacha le salut d’une âme.
85 Le P. Pouget ou bien le rédacteur de la Chronique Trimestrielle montrent ici qu’ils possè-

dent l’art de la diplomatie. Dans le journal de Save nous lisons : « Juillet – Août [1901] – Le
Père Supérieur [le P. Brard] a réprimé les tracasseries de plusieurs chefs vis-à-vis de nos
catéchumènes. Ils les vexaient à cause des relations qu’ils avaient avec la Mission. Plusieurs
ont été obligés de se mettre à côté de nos ouvriers et de partager leur travail. Ce n’était pas
une petite joie pour les Bahutu de voir leurs chefs, toujours si fiers ennemis de la peine et
de la contrainte porter des briques du matin au soir comme celui qui travaille pour avoir des
étoffes. Et puis cette protection que nous exerçons lorsqu’ils sont manifestement tourmentés
est bien de nature à leur inspirer la confiance à notre égard. Cette fermeté qu’il est bon de
faire paraître pour qu’elle ne dégénère pas en faiblesse nous a aussi valu de la part de certains batwalé des services qui seraient restés lettre morte sans cela. C’est ainsi qu’un chef
ayant été invité par le roi à nous apporter des arbres faisait la sourde oreille ; après plusieurs sommations de la par du P. Supérieur, il se décide à nous en apporter 17. – ‘C’est
100 qu’il nous faut et que le roi nous a promis, tu resteras chez nous, lui dit le Père, jusqu’à
ce que nous ayons le nombre complet’. Les arbres ne tardèrent pas à venir, ce qui nous
permit de terminer nos constructions ». (R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, op.cit., pp. 58-59).
86 Le terme « prédestination » ne désigne pas seulement la détermination divine de tout
vouloir humain, mais le décret souverain par lequel Dieu détermine le sort temporel et
éternel de ses créatures. La prédestination est une des expressions de la doctrine de la grâce
qu’elle fixe avec la plus extrême rigueur. L’élection désigne également ce choix de collectivités ou d’individus en vue de la réalisation historique et eschatologique du plan divin. On
distingue parfois entre les deux termes : celui d’élection signifierait le processus temporel
par lequel la grâce de Dieu sélectionnerait des communautés et des personnes, tandis que
la prédestination représenterait le but éternel voulu par Dieu avant notre économie en ce
qui regarde le salut ou le rejet de ses créatures (https://www.levangile.com/DictionnaireBiblique/Definition-Westphal-4216-Predes-tination.htm).

73

Les malades nous témoignent beaucoup de confiance. Un
homme, sourd comme une porte, persiste toujours à venir réclamer l’usage de l’ouïe. Une femme bossue est venue plusieurs fois
me demander de faire disparaître son infirmité. A la fin je lui ai
dit que j’étais bien un peu maçon, mais que je n’avais pas le pouvoir de raboter les corps.
Tout cela nous montre que le Seigneur nous a donné un certain prestige sur ces âmes simples et primitives ; nous nous en
servirons pour les conduire au véritable médecin, avant que
l’ennemi du salut ne vienne les enlacer encore davantage dans
ses filets.
Il en est temps, car les Arabes viennent de s’établir à la
capitale dans le but, disent-ils, de se livrer au commerce ; ils
nous ont déjà fait leurs offres.
N’y viennent-ils pas pour y propager la doctrine du Coran ?
Devant une pareille perspective, nous ne pouvons redoubler de
zèle et répéter avec plus d’instance : « Mitte operarios »87. Malgré
nos travaux, nos santés sont très bonnes.
J. Pouget
des Pères Blancs

11. RAPPORT TRIMESTRIEL DE SAVE : 3e TRIMESTRE 1901
(SUITE)
La suite du rapport du 3e trimestre n’est pas vraiment un résumé du journal de Save88. Le P. Justin Pouget (1858-1937), probablement avec l’accord du P. Brard, parle plutôt de sa propre expérience missionnaire.
87 Traduit du latin : « Envoie des ouvriers ».

88 Des avis étaient donnés pour rédiger des journaux de Mission (diaire) et les

Chroniques
Trimestrielles. Par exemple en 1902 : « (…) Chaque soir, avant d’écrire sa rédaction, le missionnaire qui, dans la station, est chargé du diaire, doit s’informer auprès de ses confrères,
des événements qui se sont passés dans la journée, car il lui est souvent matériellement
impossible de les connaître. Quand arrive l’époque d’envoyer la chronique trimestrielle à
Maison-Carrée, parmi ce qu’il a relaté au jour le jour, le rédacteur fait un choix judicieux
des seuls évènements capables d’édifier et d’intéresser, évitant avec soin tout ce qui pourrait
ressembler à une critique contre les autorités européennes ou les confrères, comme ce qui a
un caractère confidentiel. Le compte rendu composé de la sorte ne doit pas dépasser quatre
ou cinq pages grand format. Si quelque évènement plus important s’était présenté, il pourrait faire hors du diaire, l’objet d’un récit détaillé qui prendrait place soit aux Variétés, soit
dans le Bulletin ou dans quelque revue analogue. Le diaire intégral, ou journal, sera soigneusement conservé dans les archives de la station, pour servir plus tard à l’histoire du
poste et de la Société ». (« Avis », in Chronique Trimestrielle, 1902).

74

RWANDA : SACRE-CŒUR D’ISAVI
3e TRIMESTRE 190189

Pour répondre au désir du Saint-Père de voir tous les peuples
se consacrer au Sacré-Cœur de Jésus, le P. Supérieur a rédigé un
acte de consécration qui a été lu devant le Saint Sacrement exposé. C’est un acte de donation, faite au divin Cœur, de nos personnes, de nos travaux et de nos vies. Cet acte, signé par les confrères, a été déposé aux pieds du divin prisonnier. Il sera un témoignage perpétuel de notre donation absolue à son divin Cœur
et une prière qui fera monter jour et nuit au trône de la Miséricorde les vœux ardents de notre cœur, à savoir l’extension de son
règne sur la terre par la conquête des âmes. Ce sera aussi sa
prise de possession d’un pays où le démon avait jusqu’à présent exercé son empire.
– Nos enfants nous ayant bien secondé pendant les trois
mois employés aux constructions, ont obtenu quelques jours
de repos. On90 les a conduits sur les bords de l’Akanyarou, rivière qui limite au sud le Rwanda et le sépare de l’Urundi.
Sans être prévenus, ils avaient soin de faire en commun leur
prière, soir et matin. C’était là une bonne prédication pour les
Banyarwanda qui étaient témoins, pour la première fois, d’une
pareille attitude et qui entendaient de si belles choses.
Toutefois, tout n’est pas parfait dans ces enfants qui sortent
du paganisme et qui luttent contre les habitudes inhérentes aux
pays infidèles. Parmi elles, il faut signaler le vol qui est prescrit,
en quelque sorte, dans ces contrées comme ailleurs. Il ne faut pas
s’étonner de trouver des récidives fréquentes même parmi ceux
qui savent que le vol est défendu.
Un de nos enfants se permit de prendre une cruche de miel
que son maître réclamait à grands cris. A peine m’eut-il aperçu,
qu’il la dépose promptement et fuit plus vite encore, sachant bien
ce qui l’attendait. Quand tout le monde fut réuni, je le fis venir en
présence de tous, je proclamai le 7ème précepte du décalogue, tout
en lui faisant administrer une correction en proportion avec la
faute. C’était bien pour la première fois qu’une pareille loi était
promulguée de vive voix sur cette colline. Toute la communauté
et les nombreux étrangers qui étaient présents comprirent
89 « Rapport trimestriel de Save : 3e Trimestre 1901 (suite), in Chronique Trimestrielle, 1902,

Janvier, N° 94, pp. 77-79.
90 Il s’agit du P. Pouget.

75

bien que désormais, pour être en paix avec le Blanc, il fallait
respecter le bien d’autrui.
Les populations que nous eûmes l’occasion de rencontrer dans
cette petite excursion, nous firent partout le meilleur accueil. Les
infirmes venaient plus nombreux encore pour voir et entendre
l’Européen. Nous profitons de l’occasion pour faire comprendre le
but de notre arrivée dans leurs pays, et jeter dans leurs oreilles
quelques vérités qui seront pour eux le premier germe de salut
auquel le bon Maître semble les convier. Que de postes à fonder
pour atteindre toutes ces âmes qui seraient vite comptées au
nombre des brebis fidèles, si elles connaissaient le divin Pasteur.
Je viens de faire un autre voyage au Kisaka où j’ai été accompagné par le Frère Anselme nommé à ce poste. Il y avait un an
que je n’avais passé par le même chemin. J’ai pu constater un
changement assez notable parmi les populations avec lesquelles
je fus en contact. Il me semblait trouver parmi elles plus
d’empressement à apporter ce qu’on demande, plus de confiance
à accepter mes remèdes, et même beaucoup d’attention à écouter
mes paroles. Je trouvais des personnes qui possédaient déjà la
connaissance des vérités nécessaires au salut. « Qui te les a apprises demandais-je ? – Un voyageur qui a passé par ici ».
C’est ainsi qu’un chrétien jette en passant quelques grains de
la divine semence qui suffisent quelquefois pour sauver des âmes.
Un de nos enfants avait demandé à rentrer chez lui pour aider
sa mère veuve et âgée. Un matin il la trouve morte, sans que rien
n’eût fait prévoir une mort subite. Il était désolé de n’avoir pu lui
donner le St Baptême ; il voulut quand même ne pas la priver de
cette faveur. Il s’empresse de faire couler de l’eau sur son front
refroidi par la mort. C’est bien probable qu’il n’y mit pas de condition, mais Dieu a dû accepter son intention et sourit du haut du
ciel à cet acte de religion et de pitié filiale.
Nous ne nous contentons pas de donner l’instruction religieuse
à nos enfants ; nous les initions à toutes les connaissances des
divers enseignements que l’on donne dans des écoles primaires
d’Europe tel que lecture, écriture, calcul etc. Le P. Smoor donne
tous les jours, soir et matin, cet enseignement à plus de 80 enfants. Le jeudi est pour eux un jour de congé relatif. Ils se rendent
dans leur famille afin d’instruire leurs parents. Deux fois par semaine, ils ont classe de chant et d’histoire sainte. Nous tenons à
ce qu’un grand nombre d’enfants suivent nos classes, pour qu’ils
puissent lire plus tard quelques livres de piété et conserver
quelque relation de plus avec le missionnaire. Le Père Supérieur
[le P. Brard] continue à former les catéchistes, car l’instruction qu’ils
76

avaient reçue avait été tout à fait sommaire. Plusieurs même ont
oublié la mission qu’ils avaient à remplir et sont redevenus dans
leur famille ce qu’ils étaient auparavant. Il est certain qu’il leur
faut beaucoup de dévouement et de conviction ; cette dernière
s’acquiert par une instruction solide.
J. Pouget
des Pères Blancs91
91 A propos le P. Pouget, nous lisons dans la Chronique Trimestrielle de 1935 : « C’est le 19

septembre 1858 au village de Campolibat (Aveyron), dans le diocèse de Rodez, que naquit le
P. Justin Pouget. Il fit ses premières études dans les institutions ecclésiastiques, et sa philosophie et sa théologie au Grand Séminaire de ce diocèse. Le 19 mai 1883 il était ordonné
prêtre. Dès cette époque il pensait déjà aux Missions d’Afrique ; cependant ce ne sera que
huit ans plus tard qu’il pourra donner suite à ses projets. En attendant, il remplira les
fonctions de vicaire dans une bonne paroisse de Villefranche-du-Rouergue. Le 25 janvier
1891, l’abbé Pouget arrivait au Noviciat de Maison-Carrée ; et, le 2 février, il y recevait enfin
l’habit blanc. Les renseignements donnés sur son compte étaient élogieux, et on jugea que le
Séminaire de Sainte-Anne de Jérusalem trouverait en lui un utile collaborateur. Il y fut
envoyé en probation à la fin de l’année de Noviciat ; et c’est à Sainte-Anne qu’il prononça
son serment le 2 avril 1893. Il comptait bien y travailler longtemps encore, mais, tombé
malade en 1895, il dut faire un séjour à l’hôpital de Jaffa et prendre un congé en France
l’été suivant. Il était dans l’Aveyron quand, au mois d’août, la nouvelle de son changement
lui parvint: il devait se rendre au Séminaire de philosophie de Binson. A la lettre où
Mgr Livinhac lui notifiait cette décision il fit cette réponse: “La nouvelle de ce changement,
Monseigneur et vénéré Père, m’a affligé, car je tenais beaucoup à Sainte-Anne ; j’aimais
beaucoup l’œuvre à laquelle je travaillais et pour laquelle je me serais dévoué jusqu’à la fin
de mes jours si telle avait été la volonté de Dieu. Mais je m’incline devant votre décision,
Monseigneur et vénéré Père, et je serai toujours très heureux de travailler dans la petite
Société des Pères Blancs, et cela n’importe où.” Un an après, le P. Pouget devait d’ailleurs
quitter Binson où une affection de la gorge l’empêchait de continuer à professer. Il devint
alors chapelain de l’orphelinat Saint-Charles du 3 octobre 1897 au 25 avril 1900. Il aspirait
cependant à une vie plus active, et ce fut avec joie qu’il reçut son obédience pour les Missions de l’Afrique Équatoriale. Le 10 juin 1900, il s’embarquait à Marseille pour se rendre
dans le Vicariat du Nyanza méridional et le 1er novembre il arrivait au Rouanda, à la station
de Savé ou d’Issavi comme on disait alors. Il ne devait quitter son nouveau champ
d’apostolat que pour revenir à la Maison-Mère faire les exercices de trente jours au printemps de 1914. Il est vrai que le voyage dura bien au-delà de ses prévisions, car, par suite
de la guerre, il attendit de longs mois à Beni-Yenni, en Kabylie, la possibilité de regagner sa
mission. Il ne fut de retour à Issavi qu’en mars 1917. Mais hâtons-nous de laisser la parole
à Mgr Classe et de reproduire en entier la belle lettre qu’il adressait à ses missionnaires au
lendemain de la mort du cher vétéran de son Vicariat. La vie du Père Pouget dans le Ruanda
s’est passée presque entière à Savé. A son arrivée en 1900, il y était nommé et faisait ses
premières armes avec le P. Brard. Envoyé à Zaza comme supérieur, il resta à peine quatre
années dans cette station ; peu fait pour le supériorat, il revint avec joie le 1 er décembre
1906 à Savé qu’il ne quitta que par nécessité pour Astrida [Butare-Huye], où il passa les
deux dernières années de sa vie: il lui fallait alors le secours fréquent du médecin. Astrida
pour lui était encore Savé: c’était une partie de son territoire, détachée seulement depuis la
fin de 1928 ; il en connaissait à peu près tous les chrétiens et même avait baptisé la plupart. L’important, pour lui, était qu’à Astrida son confessionnal ne serait pas moins achalandé qu’à Savé ; il y garderait à peu près son ordinaire clientèle. Il n’en fallait pas moins
pour adoucir un changement d’habitudes plus pénible à 76 ans et la séparation d’avec cette
multitude de chrétiens qu’il avait baptisés, absous et communiés trente ans durant,
chrétiens dont il connaissait le nom, la femme, les enfants, les parents. Doué d’une prodigieuse mémoire des noms, il eût pu, je crois, suppléer à la perte du Liber Status animarum
de Savé ! » (CT., 1935.35, 12.1).

77

SAVE ET SA SITUATION GEOGRAPHIQUE (1900) 92

92 R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, Journal de la Mission de Save (1899-1905), Ruhengeri,

1987, p. 153.

78

12. LA LETTRE DU PERE BRARD DU 8 FEVRIER 1902 A MONSEIGNEUR LIVINHAC93 :
Il s’agit de la lettre la plus importante du
P. Brard. Destinée à son Supérieur Général, elle
contient une étude détaillée de la société rwandaise, réalisée avec l’aide de ses informateurs
rwandais. L’auteur était conscient que ces informateurs n’étaient pas très fiables. Beaucoup
parmi eux n’étaient que des enfants.
Une étude sérieuse de ce rapport s’impose. Jusqu’à maintenant
cela n’a pas été fait. Pourtant cette étude est connue par les chercheurs94 ; il existe même une copie dactylographiée95.
Nous avons ajouté à ce document, le récit de la visite du
P. Brard et du P. Smoor à la Cour du Nyanza.
Issavi, le 8 Février 1902
Monseigneur et Vénéré Père,
J’ai reçu votre bonne lettre voilà une quinzaine de jours ; je
vous suis très reconnaissant, d’abord d’avoir pensé à moi, mais
surtout des bons avis que vous me donnez. Piété, humilité,
douceur, voilà bien en effet les trois vertus essentielles de
l’apôtre et l’aimant pour attirer les âmes au Bon Dieu. Hélas,
je cours depuis tantôt vingt ans après ces vertus, elles
s’éloignent toujours de plus en plus de moi. Je leur fais peur,
je crois. Je demande souvent au bon Maître de m’enlever de
sa vigne que je n’ai fait que gâter partout où je suis passé, et
me voilà encore sur la brèche. Quel compte terrible j’aurai à
rendre ! J’espère qu’un jour ou l’autre le Bon Dieu m’accordera quelque repos pour Lui demander pardon de l’avoir si
mal servi, avant de paraître à son divin tribunal ; en attendant ne m’oubliez pas dans vos bonnes prières, Monseigneur.
Donc s’il y a quelque bien de fait ici, il faut l’attribuer au Bon
Dieu d’abord, puis à mes admirables confrères et surtout aux
chers Pères Pouget [1858-1937] et Smoor [1872-1953] que j’ai depuis
un an. Qu’il est réconfortant pour moi, négrifié96 au moral comme
93 Lettre du Père Brard du 8 février 1902 à Mgr Livinhac, A.G.M. Afr., O2/1 et N° 098523, 48

pp. Mgr Livinhac (1846-1922) était Supérieur Général des Pères Blancs de 1889 à 1922.
94 La lettre du 8 février 1902 a été utilisée par le Père Jean VAN DER MEERSCH dans son
livre Le catéchuménat au Rwanda de 1900 à nos jours, Kigali, 1993, 244 pp.
95 Archives des Missionnaires d’Afrique à Kigali et à Rome.
96 Le Père Livinhac avait déjà écrit le 11 juin 1880 : « Je suis à moitié négrifié, plus au moral
encore qu’au physique ». (Lettre du Père Livinhac du 11 juin 1880 à Mgr Lavigerie,
A.G.M.Afr., Fond Lav. C 13, N° 21).

79

au physique par les années passées ici, de voir le zèle, la piété, le
bon caractère de ces nouveaux venus ; la vieille rosse a beau
s’agiter, elle fait reculer le char ; les jeunes coursiers sont d’un
bond au haut de la colline. Envoyez-nous beaucoup de nouveaux
comme ceux-là, Monseigneur, et je crois pouvoir vous assurer
une belle moisson d’âmes, à bref délai, dans notre beau pays du
Rwanda.
Hier et aujourd’hui.
Il y aura demain, 9 Février, deux ans que notre Vénéré Vicaire
apostolique nous abandonnait ici au milieu de la brousse, sous la
tente, avec quelques caisses, une dizaine de baptisés baganda, sa
bénédiction et un : « Ayez bon courage » ! Nous étions là perdus,
sous l’œil de Dieu, au centre d’un pays absolument inconnu ; entourés d’une population très nombreuse dont nous ignorons la langue, les mœurs, l’histoire, le gouvernement ; devenus
les hôtes de sauvages qui nous regardaient comme plus sauvages
qu’eux, qui étaient persuadés que nous étions venus pour leur
faire la guerre, les piller, les manger que sais-je ?
Nos nouveaux paroissiens se tenaient donc à distance et le
plus grand nombre, comme ils aiment à nous le raconter aujourd’hui, passaient la nuit à la belle étoile, dans les hautes
herbes, dormant peu et craignant beaucoup d’être pris par ces
pasteurs inconnus. S’il nous arrivait de tirer une perdrix ou de
marquer la joie d’une grande fête par quelques coups de fusils,
femmes et enfants allaient se blottir dans la brousse ; on nous
raconte même que certains chefs Batusi prenaient le chemin de la
forêt avec leurs familles et leurs troupeaux.
Aujourd’hui la brousse a fait place à des habitations spacieuses et à de vastes cultures ; le « Bulaya » comme on appelle la station, est devenue le rendez-vous de tous les Noirs
des environs.
Puisque vous demandez de longues lettres, Monseigneur,
j’entrerai un peu dans le détail.
Nos travaux matériels sont achevés ; nous avons fait grand,
d’aucuns disent trop grand.
Un premier boma en briques de 100 mètres carrés renferme une église provisoire de 25 mètres, les habitations et
dépendances, une cour pour le public et une autre pour nous
seuls. Chaque missionnaire possède une chambre de réception
de 5 mètres et une de travail de la même dimension et une véranda devant et derrière.

80

Un second boma de 200 mètres carrés de sycomores entoure le premier ; c’est là que se trouve notre jardin, la bassecour, le rucher, une salle de classe de 25 mètres, une salle de
catéchisme de 25 mètres également et les huttes de nos enfants ; dans chaque hutte il y a de 10 à 15 enfants sous la surveillance d’un Muganda baptisé.
Un troisième boma de 400 mètres carrés d’épines et
d’euphorbes entoure les deux précédents et renferme nos
plantations.
Nous avons dans notre jardin une dizaine d’espèces de légumes d’Europe qui poussent beaucoup mieux qu’en Algérie ; des
choux pèsent jusqu’à 15 kilos et il suffit de couper une tête
pour qu’il en repousse sept ou huit, ils deviennent de véritables
arbres ; les arachides, le blé, les pommes de terre donnent une
double récolte chaque année en Février et en Juillet. Il ne nous
manque qu’une colonie d’Européens pour écouler nos produits et
nous aurions des ressources toutes trouvées, mais nous risquons
fort de ressembler à ce colon de l’Usambara qui annonce dans les
journaux 400 charges de pommes de terre à vendre et qui ne
trouve pas d’acheteurs.
Une bananeraie abrite un millier de caféiers ; nous avons
des manguiers, des orangers des citronniers, des papayers, des
goyaviers, des corossols, etc. etc. La vigne n’a pas encore réussi,
mais l’eau est si agréable qu’elle fait oublier le vin. Comme il n’y a
pas de bois de construction dans le pays, nous avons déjà planté
800 eucalyptus dont plusieurs atteignent 5 mètres après un an et
demi, des pins et surtout des arbres indigènes. Grâce au goût si
prononcé du P. Pouget [1858-1937] pour les fleurs, nous avons deux
superbes parterres émaillés de fleurs d’Europe, qui feraient
l’orgueil de vos novices de Sainte-Marie.
Vous allez dire Monseigneur que c’est un pays où coule le lait
et le miel. C’est un peu vrai, grâce au climat tempéré dont nous
jouissons à 1.900 mètres d’altitude et aux deux saisons de pluie
bien distinctes : d’Octobre à Janvier et de Février à Juillet.
Eh voilà beaucoup trop long sur le matériel ; mais il faut bien
en passer par là. Les premières années sont toujours laborieuses, pénibles et altèrent souvent la santé du missionnaire, il faut commencer par arroser de ses sueurs le champ que
l’on veut défricher ; les fatigues et les souffrances offertes au bon
Maître sont d’un poids immense pour la conversion des âmes.
Nos successeurs n’auront plus qu’à semer la divine parole.
Et puis notre Vénéré Fondateur [Lavigerie] ne nous dit-il pas
dans ses instructions à la première caravane : « (les supé81

rieurs) doivent prendre des dispositions véritablement paternelles pour sauvegarder autant que possible de toute façon,
par les précautions de la prudence, par l’alimentation, par les
soins, la santé de leurs confrères. Je ne leur serai jamais personnellement plus reconnaissant que lorsqu’ils auront ainsi
évité un danger ou une souffrance à l’un de mes enfants »
(Page 31).
Jusqu’ici nos santés ont été excellentes ; nous avons à peu
près laissé la quinine ; malgré cela le P. Smoor [1872-1953] dit qu’il
a retrouvé l’appétit et le sommeil qu’il avait sur les bords de
l’Escaut. Pour toute entreprise il faut avoir « mens sana in
corpore sano »97 et surtout pour faire aimer le bon Dieu à de
pauvres sauvages ; le missionnaire doit toujours être avenant,
bon, doux, souriant, entraînant, prêt à courir après les petits
moribonds et autres, il ne lui faut pas une santé souffreteuse.
Malheureusement le démon qui a tout à craindre du missionnaire, le porte à négliger son pauvre corps que le climat d’Afrique
de son côté se charge de débiliter à bref délai. Mettons en pratique ce que nous dit Saint François de Sales98 [1557-1622] : « Si
l’accomplissement de nos devoirs nous procure quelque maladie
ou abrège nos jours, il faut en bénir Dieu et le souffrir de bonne grâce ; mais cela près, le respect pour la Providence et la charité pour nous-mêmes nous obligent à soigner notre santé… ce
serait fierté qui ressentirait la barbarie de la mépriser ». Sa vie
par M. Hamon99.
Le missionnaire ne doit-il pas imiter les moines d’autrefois ? Apprendre au sauvages à bâtir, à cultiver, à travailler ;
son premier soin ne doit-il pas être de les tirer de la misère,
de la saleté où ils croupissent souvent en éveillant en eux
l’idée d’un bien-être meilleur ; ne doit doit-il pas polir les
mœurs, civiliser en un mot ceux dont il est venu sauver les
97 « Un esprit sain dans un corps sain ».

François de Sales (1567–1622), est un ecclésiastique savoyard né au château de
Sales. Issu d’une famille noble, il choisit le chemin de la foi en consacrant sa vie à
Dieu. Il renonce à tous ses titres de noblesse. Il devient l’un des théologiens les plus
considérés de son temps. Ce grand prêcheur accéda au siège d’évêque de Genève et
fonda, avec la baronne Jeanne de Chantal, l’ordre religieux de la Visitation. Il exerça
une influence marquante au sein de l’Église catholique et fut très écouté entre autre
par les ducs Charles-Emmanuel Ier et Victor-Amédée Ier de Savoie, la régente de Savoie
Christine de France et les rois Henri IV et Louis XIII de France. Ses publications
comptent parmi les tout premiers journaux catholiques au monde. Il sera nommé
évêque de Genève avec résidence à Annecy. 1626, il est déclaré bienheureux et saint
en 1661.
99 André Jean Marie Hamon (1795-1874) est l’auteur du livre : Vie de Saint François
de Sales, Evêque et Prince de Genève.
98

82

âmes ? C’est là le premier travail de la culture des âmes ; ces
plantes divines s’étiolent et étouffent bientôt dans la brousse
des vices et de corruption où vivent trop souvent nos Noirs
par suite de leurs misères matérielles. Pour guérir la misère
morale, il faut commencer par guérir la misère matérielle.
Nos Noirs aiment à venir à la station où tout est vaste, riant,
propre, en ordre ; ils sentent le besoin de se tenir au moins une
fois sur leur garde. Ils mettent leurs beaux habits et s’en retournent leurs gros cerveaux tout en révolution, et s’il ne tenait qu’à
eux, ils auraient vite dit un éternel adieu à leur civilisation sauvage, au moins pour la jeunesse ; car les vieux, par orgueil, ne
veulent en rien imiter les étrangers : ils y arrivent cependant,
mais à la remorque de la jeunesse qui donne le ton et fait
l’opinion avec le temps. Ainsi nos Banyarwanda remarquent que
depuis notre arrivée, dans presque tout le pays, le costume
d’Adam des enfants et des jeunes gens est loin d’être en honneur
comme il l’était autrefois.
Les travaux matériels ont encore l’avantage de nous mettre en
contact avec les Noirs. C’est là qu’on apprend à se connaître et à
s’estimer réciproquement ; nos ouvriers les plus assidus deviennent souvent nos premiers néophytes et nos plus précieux auxiliaires. Il est rare qu’un indigène qui a habité ou fréquenté assidûment la station pendant une année ne change pas du tout au
tout.
Par nos travaux matériels enfin nous faisons gagner
quelques étoffes et quelques perles à nos sauvages et les mettons à même d’augmenter leur bien-être et par la suite
d’acquérir une position sociale parmi leur semblables.
Religion des Banyarwanda.
Cependant nous ne sommes des bâtisseurs, des colons, des
médecins, des linguistes, des géographes, des juges, etc. que
par nécessité et à temps perdu ; ces divers états servent au
moins indirectement notre divine mission. Nous ne sommes
et ne voulons être que des sauveurs d’âmes, et si nous venions
à l’oublier, cette parole de Saint Paul : « Vae mihi si non evangelizavero »100 nous rappellerait vite à notre devoir.
Il est de la plus haute importance pour les missionnaires
en arrivant dans un pays neuf, d’en étudier les mœurs et les
coutumes, son gouvernement, sa population avec ses vices et
100 « Malheur à moi si je n’aurai pas évangélisé ».

83

ses qualités. Les Noirs, surtout les hommes mûrs sont très
attachés à leurs traditions et peuvent tout paralyser dès le
principe si on les froisse ; un rien souvent pour nous, une
parole imprudente, un acte qui à notre insu tend à déprécier les coutumes encore trop tôt, les aigrit et les éloigne de
nous ; de même qu’un rien suffit quelquefois pour les gagner.
Cette connaissance sera encore utile pour instruire, en faisant des rapprochements entre leurs croyances, leurs pratiques et celles de notre sainte religion.
Mais il est bien difficile, surtout au commencement d’avoir des
renseignements précis sur les coutumes d’un pays. Le Noir est
défiant à l’égard de la colère des grands. Nous n’avons encore
que nos enfants qui puissent nous renseigner, deux années ne
suffissent pas pour gagner la confiance complète de ces
pauvres Noirs. Du reste, à part leurs coutumes superstitieuses,
le bagage de traditions est bien mince et l’histoire ancienne les
intéresse fort peu. Il ne faut pas compter sur les manuscrits. Il
est étrange en effet que chez la race nègre on ne trouve aucune
trace d’écriture, de monuments historiques, d’hiéroglyphes au
moins ; le Nègre d’aujourd’hui croit, pense, bâtit, cultive, s’habille
comme ses ancêtres de voilà des milliers d’années, il n’a essayé
de réaliser aucun progrès et cependant, il n’y est pas réfractaire,
tant s’en faut.
Je donne ici quelques renseignements que j’ai pu recueillir
sur le Rwanda ; j’ai interrogé beaucoup de jeunes gens et de
vieillards ; je ne donne que ce que je crois assez exact, sans
commentaire. Vous pourrez faire vous-mêmes, Monseigneur et
Vénéré Père, les rapprochements qu’ils vous suggèrent avec nos
saintes vérités ; du reste je ne vous apprendrai rien de bien
nouveau, tous les Noirs sont à peu près au même niveau de
croyances et d’histoire ; le fond est toujours le même, les détails seuls diffèrent ; et ce que nous trouvons dans le Rwanda,
vous l’avez vous-même trouvé jadis dans le Buganda voilà
déjà plus de vingt ans.
Il ne faut pas s’attendre à trouver des conceptions bien
élevées dans la mythologie noire ; elle se rapproche beaucoup
des mythologies antiques. Tout y est enfantin, naïf simple ;
c’est la crainte qui domine tout. Partout ils voient des ombres
qui en veulent à leur vie ; ce qui est grand, ce qui frappe les sens
devient vite l’objet d’un culte.
Les Banyarwanda comme tous les Noirs sont très peureux
et par suite très superstitieux. Ils admettent un Dieu bon
« Imana » ; créateur « Lulema » ; agissant « Lugira » qui les aime et
84

s’amuse avec eux, qui vient la nuit agiter l’eau dans les cruches ;
il n’est pas à craindre, il ne fait pas (sic) de mal à personne ; aussi
ne rencontre-t-on chez eux aucune trace d’adoration, de sacrifice
pour Imana. Ils se le représentent sans corps comme les autres
esprits du reste ; les esprits sont comme des ombres ; Imana est
quelque chose, ils ne savent quoi. Par analogie, ils appellent encore « Imana » tout ce qui est bon, comme le roi, les vaches, certains arbres, certaines amulettes qui les protègent contre les
mauvais esprits.
Les Banyarwanda admettent l’immortalité de l’âme ; il n’y a
pas de récompense pour les bons, ni de punitions pour les méchants, sans doute parce que pour eux il n’y a pas de mal,
comme on le verra plus loin, et que faire le bien est à peu près
inconnu. Seules les âmes de ceux qui se sont consacrés à Lyangombe habitent le « Muhabura », un des prés du Nyumbiro, avec
leur maître où elles sont heureuses ; les âmes qui ne sont pas
consacrées à Lyangombe, habitent un autre volcan près du lac
Kivu, le Ninangongo », où elles sont continuellement en guerre.
Ces deux catégories d’âmes sortent quand elles veulent de leur
demeure et viennent affliger les pauvres mortels de tous les maux
qu’ils ont à souffrir.
La religion de nos Noirs est donc le spiritisme si l’on veut,
puisqu’ils voient partout des esprits malfaisants qui en veulent à
leur vie, toute leur vie consiste à protéger leurs corps contre les
atteintes de ces esprits, à se les rendre favorables. Pour eux, en
effet qui n’espèrent rien après leur mort, la vie présente est le
terme de toutes leurs aspirations, le corps est tout, l’âme n’est
rien. S’ils se consacrent à Lyangombe ce n’est pas précisément
pour aller habiter avec lui après leur mort, mais bien plutôt pour
se le rendre favorable ; qu’il ne leur soit pas trop nuisible et les
laisse jouir en paix les quelques heureux jours qu’ils ont à passer
sur terre.
Divinités et esprits.
Dans le Rwanda, comme dans tous les pays de l’Afrique Equatoriale, les Noirs admettent deux espèces d’esprits malfaisants :
les « imandwa » ou esprits qui étaient sur la terre avant la venue
du premier homme, ce sont les grands génies ; et les « bazimu »
ou esprits des morts.
Nos Noirs qui matérialisent tout, prétendent que les imandwa
avaient autrefois un corps, une épouse, des enfants. – Il n’en est
pas de même pour Imana –. Ils connaissent leurs généalogies,

85

leur histoire, leurs misères. Les noms de ces imandwa varient
suivant les pays ; à Issavi qui se trouve sur la frontière de
l’Urundi, où les habitants faisaient autrefois cause commune avec
les Barundi, nous avons des imandwa des deux pays.
Lyangombé est le chef des imandwa (et en même temps le roi
du Rwanda), les autres ne sont que ses serviteurs ; il descend de
Nyondo et de Bukara. Ses serviteurs ou imandwa inférieurs sont :
– Binégo fils de Kajumba
– Nyabirungu fils de Bigaragara
– Kagoro fils de Kachubya
– Muzana fils de Ntege
– Nyakiriro fils de Janja
– Lubito fils de Luhanga
– Mashira enfin, Munyoro, Ninamulimi, Nkonjo mutwa de
Lyangombé etc.
Parmi ces esprits tous malfaisants pour les hommes, il en est
qui s’attaquent aux animaux ; ce sont :
– Mashira pour les bœufs
– Kagoro pour les moutons
– Mukasa pour les chèvres
– Nkonjo pour les cultures.
Plusieurs espèces d’arbres sont consacrées à ces génies, on les
appelle « balinzi » : gardiens. Je cite entre autres un arbre épineux
à belles fleurs rouges, appelé muko dans la langue du pays. Ceux
qui brûlent ces arbres deviennent malades de la lèpre. Quelquesuns de nos enfants avaient coupé, à mon insu, quelques-uns de
ces arbres ; l’affaire est allée jusqu’au roi et j’ai été obligé de donner des explications.
Presque tous les Banyarwanda, hommes et femmes, se
consacrent à ces esprits dès l’enfance, surtout vers l’âge de
12 ans ; c’est aux sorciers qu’il appartient de dire si Lyangombé
veut on ne veut pas que tel sujet lui soit consacré : il y en a encore un bon nombre qui n’ont pas été jugés dignes de devenir ses
fils, on les appelle « nzigo » ou révoltés.
La consécration se fait toujours la nuit sous un muko. Les
« bamandwa » voisins, hommes et femmes, se réunissent ; aucun
infidèle n’est admis. Le chef des bamandwa de la colline, revêtu
de tous ses insignes, préside la cérémonie. Le postulant est présenté au chef par son père ou sa mère, ou un ami s’il n’a ni père
ni mère. Le chef commence par asperger tous les assistants avec
de l’eau blanchie avec de la terre, puis il dit : « Emmenez le révol-

86

té ». Les frères le frappent, le traînent par terre et l’emportent
comme un mort à quelque distance ; ils le ramènent, l’aspergent
d’urine après lui en avoir fait boire. Le chef fait promettre au postulant de ne jamais révéler aux infidèles le grand secret « ibanga »
des imandwa qu’il va lui communiquer, s’il le révèle il deviendra
fou et mourra ; puis il ajoute en substance : « Tu vas devenir le
fils de Lyangombé, sois-lui fidèle jusqu’à la mort ; offre-lui des
sacrifices, assiste fidèlement aux cérémonies des frères ; ne les
dénonce pas s’ils font le mal, trompe les infidèles le plus possible
et ne leur rend compte de rien ».
Il l’instruit des coutumes et pratiques de la secte, et le postulant s’engage à rester toujours un frère dévoué ; le chef lui fait
mordre une sonnette et un couteau, le frappe sur la tête avec ces
instruments pour lui faire comprendre qu’il doit être aussi consistant que le fer dans le serment qu’il vient de faire ; il lui fait boire
du vin de bananes dans lequel on a jeté deux champignons. Le
postulant fait le sacrifice à Lyangombé d’un bœuf ou d’une chèvre
s’il est riche, de haricots ou de sorgho s’il est pauvre. La cérémonie se termine par une danse des frères et une copieuse libation
de vin de bananes.
Existe-t-il un autre véritable secret pour ces francs-maçons
noirs ? Je n’ai pu le découvrir. Il y a des bamandwa plus fervents que l’on appelle « bihari » et qui peuvent avoir des pratiques
spéciales inconnues des initiés ; l’avenir nous l’apprendra peutêtre.
Les bamandwa ont pour chef un riche Mutusi nommé Mpamalugamba101 ; il habite la capitale. Ils ont un jargon et une mimique spéciale ; ils accompagnent le roi lorsqu’il visite ses états.
Après les récoltes, le chef des bamandwa de chaque colline va
visiter les frères et chacun est obligé de lui donner un panier de
haricots ou de sorgho.
A certaines époques les bamandwa de chaque colline se réunissent la nuit pour offrir des sacrifices publics aux imandwa,
mais surtout pour boire et manger et danser ; chaque nuit ce ne
sont que chants sur toutes les collines. Si un frère est malade, les
bamandwa du voisinage se réunissent autour de sa maison pour
apaiser l’esprit par leurs chants et leurs danses. Les particuliers
ont aussi leurs sacrifices et leurs danses surtout si un membre
de la famille est malade.
101 S’agit-il du Prince Mpamarugamba, oncle paternel le Mwami Musinga ? Celui qui, à

la place du Mwami, accueillit Mgr Hirth et ses confrères à la Cour lors de la réception
du 2 février 1900.

87

Jusqu’ici les bamandwa n’ont pas trop entravé notre œuvre,
mais le démon ne manquera pas de se servir d’eux pour nous
faire opposition, car enfin nous
ne tendons rien moins qu’à leur
ruine. Ce n’est pas chez les bamandwa que nous avons trouvé
nos premiers catéchumènes et
déjà on nous rapporte que dans
la secte on fait des sacrifices à
Lyangombé pour qu’il nous fasse
partir. Nous devons les ménager.
Bazimu et sorciers
Les bazimu ou âmes des
morts sont encore des esprits
malfaisants contre lesquels il
faut se prémunir. Chaque famille a surtout à redouter les es« PETITE HUTTE » DEDIEE AUX ESPRITS
prits de ses ancêtres, elle leur offre
DES ANCETRES D’UNE FAMILLE
dans la « ilalo » ou petite hutte près de la maison, le pombé, le
sorgho, des pioches, des haricots etc. etc., pour se les rendre favorables ; si un membre de la famille est souffrant, si l’on entreprend un voyage, si une mère est sur le point d’enfanter etc., l’on
fait des sacrifices aux bazimu.
Mais comment connaître les volontés des esprits soit imandwa
soit bazimu, les sacrifices qu’ils désirent ? C’est l’affaire des sorciers, appelés « bafumu ».
Ces sorciers se sont ingéniés pour trouver les différents trucs
qui leur servent à interpréter la volonté des esprits ; les uns se
servent des entrailles des bœufs et des poules, de la flamme d’une
espèce de chandelle de suif, appelée « lugimbo » – ce sont surtout
les Batusi ; les Bahutu et les Batwa se servent de morceaux d’os,
d’ivoire, de fer, de courges qu’ils jettent sur une planche et leurs
différents agencements indiquent ce que veulent les esprits.
D’autres, surtout les femmes bafumu, prédisent d’après un bois
qu’elles agitent dans l’eau ou d’après de petites baguettes qu’elles
jettent dans une cruche.
Il y a des sorciers dans la proportion de un sur cent habitants
et pourtant ils ne sont pas plus considérés que les simples mortels, mais le métier est lucratif. Chaque sorcier a une clientèle de
dix à vingt personnes par jour qui apportent haricots, sorgho, vin
de bananes, pioches etc. Les plus fameux ne veulent que des
bœufs et ils ne travaillent que pour les fortunés. Les secrets de

88

l’art se transmettent quelquefois de père en fils, mais ils ne les
confient encore que moyennant une bonne somme.
Les riches surtout sont très assidus pour aller demander ce
que les esprits demandent d’eux pour les laisser en paix ; la réponse est souvent « bworo » (reste en paix) ; ou « Okiliho » (tu n’as
rien à craindre, tu restes encore), alors il n’y a pas de sacrifice ni
de cadeau à faire aux esprits. Pour les malades le sorcier déclare que l’esprit du père ou de la mère, du frère ou de la
sœur demande le sacrifice d’une chèvre, un cadeau de haricots, de sorgho, d’une pioche, d’une peau, et le client dépose
fidèlement dans l’ilalo ce que le sorcier lui a indiqué.
A la capitale, le roi et les grands du royaume passent leur
temps à consulter les sorciers et à sacrifier ; chaque matin les
sorciers viennent dire au roi le sacrifice qu’il doit faire, l’amulette
qu’il doit porter pour passer une agréable journée. Il fait venir à
grands frais les sorciers renommés dans les pays voisins. J’en ai
trouvé chez lui qui venaient de Masalala, du Mpororo ; il les
payait en bœufs et en esclaves. On m’a même assuré qu’il y avait
dans le Nord de la province de Nduga une forêt nommée « Muhima wa Kigari » dont l’entrée est interdite aux profanes, et où à
une époque déterminée de son règne, le roi fait le sacrifice d’un
jeune homme et d’une jeune fille en les enterrant vivants.
Les Noirs admettent cependant des maladies naturelles et pour
les guérir ils ont des plantes et des écorces d’arbres avec lesquels
ils se frottent ou dont ils font des tisanes.
Là encore les sorciers ont abusé de la simplicité populaire et se
sont faits charlatans ou marchands de spécifiques d’eux seuls
connus. Ils ont des poudres qu’ils renferment dans des cornes
d’animaux, des bois, des morceaux de peaux, des plantes, qu’il
suffit de porter sur soi pour guérir ou pour être à l’abri des maladies, des morsures de scorpions, de serpents etc., pour faire reconnaître au mari si une épouse est fidèle, pour permettre aux
voleurs d’être heureux dans leurs entreprises, pour faire acquérir
aux femmes les bonnes grâces de leurs maris, aux chefs les
bonnes grâces du roi.
Les bafumu ne distribuent cependant ces « ngisha » et ces
« nzalatse » qu’à l’occasion ; ceux qui exercent cette profession, les
spécialistes, car il y en a et ils sont très nombreux, s’appellent
« bachuniye ». D’autres spécialistes, appelés « bakongoli » se chargent d’arrêter les mauvais esprits à l’entrée des villages en jetant
dans les sentiers des plantes, des débris de pots, des bois « nsiro ».

89

Les « bahaniye » ou auspices prédisent d’après certains faits,
accidents, les événements heureux ou malheureux qui arriveront.
Si le Blanc vient à la capitale, ces aruspices tuent force poules
pour voir dans les entrailles les intentions bonnes ou mauvaises
de l’illustre visiteur. Rarement il est éconduit ; je l’ai été une fois
cependant dans l’Usui, où le chef a pris la place du roi : sur le
nombre de poules tuées, et de diverses observations, il y en a toujours au moins une qui permette de recevoir le Blanc qui a souvent beaucoup de fusils, mais le roi est toujours amplement muni
de contre-poisons, de contre-esprits.
Les « bahanuzi » sont de vrais prophètes. Ils n’habitent qu’à la
cour ; ils avaient prédit la peste bovine qui a fait périr tous les
bœufs d’Afrique ; ils avaient prédit notre arrivée, ils prédisent
même notre prochain départ.
Et les faiseurs de pluie « bashara » ? Ce ne sont pas les plus
heureux ; si la pluie tarde, ils payent de leur vie ; le peuple les
accuse et les jette à l’eau. Comme la pluie était en retard un bon
mois cette année, le roi a fait tuer six « bashara » et des Batusi.
Je n’en finirais pas si je voulais rapporter toutes les coutumes
superstitieuses de nos Noirs ; mais comme on le voit, toute leur
vie est concentrée dans ces pratiques pour éviter la maladie et la
mort qu’ils n’admettent pas comme châtiment, puisqu’ils ne connaissent pas le péché d’Adam. L’histoire nationale ne se comprend qu’en tenant compte de ces superstitions dans lesquelles le
Noir est pour ainsi dire plongé ; il ne fait rien ou presque rien de
lui-même, tout est commandé par les esprits. Un Européen ne
s’expliquera jamais la manière d’agir des Noirs, leur vie intime, et
il se trompera souvent dans les rapports qu’il aura avec eux s’il
ne tient compte de leur religion, pourrait-on dire.
Nous nous garderons bien d’attaquer ces pratiques ici dans
le Rwanda, nous aurions tout le monde et surtout les Batusi
contre nous ; du reste les superstitions ne cèdent qu’à la
conviction et non à la force. Si le Blanc le veut, le Noir laisse
ses amulettes chez lui pour venir à la station, mais il les reprend au retour. Malheureusement les Noirs qui ont déjà compris un peu notre sainte religion sont trop portés à ridiculiser les
croyances de leurs frères et retardent ainsi bien souvent leur conversion.
Nous nous contentons d’expliquer les commandements de
Dieu sans rien cacher et le bon Dieu fait le reste. Ces vains
brouillards s’évaporent vite devant le soleil de la foi comme on l’a
vu dans l’Uganda et ailleurs.

90

Dans les traditions historiques il est bien difficile de faire la
part de la vérité au milieu d’un labyrinthe de fables et de légendes
que chacun raconte à sa manière. Voici ce que j’ai pu recueillir.
Le premier homme descendit du ciel ; il se nommait Kigwa (de
kugwa, tomber) ou Kimanuka (de kumanuka, descendre). Il vint
avec sa sœur Ninamana qu’il épouse. D’où la coutume pour les
rois du Rwanda, qui se disent descendants de Kigwa, d’épouser
leurs sœurs et même leurs proches enfants.
Kigwa vint sur la terre avec un chien nommé Lukona et une
chienne nommée Luzunguzungu, une poule et un coq, et deux
mouettes (nyange) : un mâle et une femelle. Aujourd’hui encore
ces trois espèces d’animaux sont sacrées ; un chien crève dans
un village, personne ne travaille et si quelqu’un s’oublie, la grêle
viendra prochainement ruiner les cultures, car le muzimu du
chien est allé dans les nuages. Ceux qui mangent de la poule deviennent galeux. La mouette est la bienvenue partout, on lui
donne du lait, de la nourriture, jamais personne n’osera la frapper. Ces trois animaux sont considérés comme frères du premier
homme, puisqu’ils sont venus ensemble sur la terre. De là viendrait peut-être l’usage du « mziro [umuziro]102 » que l’on retrouve
chez toutes les peuplades de l’Afrique Equatoriale.
Totémisme.
Le « mziro », ici « kizira » défendu, est un animal, une plante
qu’il est défendu de manger, de maltraiter, une action qu’il est
défendu de faire. Tous les Noirs auxquels il est défendu de manger tel animal, telle plante, de faire telle action se reconnaissent
comme faisant partie de la même famille. Il est plus vraisemblable
d’admettre que cette défense particulière pour chaque grande famille est un commandement donné par Dieu à cette famille en
réminiscence de la défense faite à Adam ou des défenses dès la loi
primitive.
Chez certaines peuplades comme dans l’Uganda par exemple,
le nom de la chose défendue est le seul nom que porte la famille.
Ainsi il y a la famille qui a pour mziro le singe, une autre a le
buffle, un autre le champignon, etc., et chaque famille comprend
des milliers de membres. Dans le Rwanda, ces grandes familles
ne se distinguent pas d’après l’objet ou l’action défendue, mais
d’après un nom qu’ils prétendent être celui de leur premier ancêtre, elles sont désignées par le nom de cet ancêtre, c’est le «
102 Traduit du kinyarwanda : « Interdit » ou « interdiction ».

91

bwoko » de la famille : à chaque famille est imposés une ou plusieurs défenses, « kizira », ceux qui y contreviennent, contracter la
lèpre.
Voici les noms de principales familles avec leur « kizira ».
– famille de Munyiginya ; kizira la mouette et la grue
huppée.
– famille de Mwega ; kizira la grenouille.
– famille de Musinga ; kizira la vache tachetée d noir,
ramasser quelque chose par terre.
– famille Mutwa ; kizira le corbeau.
– famille Muzigawa ; kizira le singe.
– famille Mubanda ; kizira le mouton.
– famille Mukyaba ; kizira battre le tambour.
– famille Mutsobe ; kizira le foie des animaux.
Cette défense est aussi un ordre, au moins pour les animaux
défendus, car les membres de la famille doivent défendre aux
autres de maltraiter leur kizira, ils doivent le protéger, le garder.
Les enfants prennent le nom de famille du père.
Chaque « bwoko » a son histoire, ses légendes, ses usages, ses
attributions, ses gloires, ses hontes ; il est réglé que telle ou telle
famille se marie dans telle ou telle autre exclusivement. Le roi est
toujours Munyiginya, c’est donc la famille la plus honorable ; les
Béga sont aussi très honorés, parce qu’ordinairement les épouses
du roi sortent de cette famille ; aussi dit-on que ces deux familles
étaient déjà sur terre avant la venue de Kigwa.
Quand le roi monte sur le trône, les membres de la famille de
Mugesera ont le privilège de lui fournir la première semence de
sorgho. Si le roi choisit un emplacement pour sa capitale, les
Bagesera vont cultiver cette place, y font du feu pour attirer les
bergeronnettes qui sont leur « kizira » ; si celles-ci ne viennent pas
le roi n’ira pas établir sa capitale sur cette colline.
La première fois que le roi se marie, il prend toujours une
jeune fille de la famille des Baha ; ordinairement il abandonne
cette première femme pour en épouser d’autres dans les différentes familles qui lui sont assignées.
Les Batsobe ont le privilège de fournir les « banyagogo » ou
gardiens des tombeaux royaux, mais seulement pour les rois qui
portent le nom de Kilima ; d’autres familles gardent les autres
rois.
Quelques familles ont été punies par les rois pour une mauvaise action dont elles se sont rendues coupables. Il est défendu
aux membres des autres familles de leurs adresser la parole

92

avant le soir ou avant d’avoir mangé ; ce qu’ils appellent « kutera
mwako »103 ; s’ils contreviennent à cette défense, la nourriture se
jettera d’elle-même par terre et ils ne pourront pas manger. Cette
défense est scrupuleusement observée et les membres des familles ainsi frappées restent comme des parias ; nous avons près
d’ici quelques membres de ces familles et je ne m’expliquais pas
leur éloignement de la station ; dernièrement je voulus y envoyer
un enfant pour y faire une commission, il me répondit tout effrayé : « Je ne puis y aller, je n’ai pas mangé, balantera
mwako »104.
Les familles ainsi atteintes de réprobations sont les Banyabyinshi qui ont voulu brûler le roi Luganzo ; les Bashingo qui
ont l’habitude de frapper un chien, animal sacré, quand un
membre de la famille se marie ; les Bongula ba mateke105 ont apparu après les autres familles, les rois les a admis cependant de
« kubongula », donner à quelqu’un ce qu’il n’a pas, mais à condition qu’on ne leur parlerait pas.
Conditions du pays.
Mais revenons à Kigwa ; il vivait de la chasse et forgeait des
flèches. Ses descendants cultivaient le millet, les courges, puis
plus tard les haricots, les patates, les bananes ; le sorgho fut introduit par une certain « Kimonyo », d’autres disent par la fourmi,
puisque Kimonyo signifie fourmi.
Les descendants de Kigwa sont peu connus ; ses fils sont : Kanyiginya, Kega, Kagesera, Kazigana. L’on cite encore comme descendants de Kigwa : Kise, Nyaranda, Muntu, Kazi et enfin Kihanga qui doit être venu beaucoup plus tard, puisqu’il semble être le
fondateur de la dynastie « Kituri » ; il est possible que ces noms
soient ceux des premiers rois aborigènes.
C’est aussi à Kihanga que l’on fait remonter l’origine des 3
races qui habitent le Rwanda. Kihanga plaça ses fils sur les
trônes des pays qui avoisinant le sien, comme on le verra plus
loin et eut encore 3 fils qui sont regardés comme les pères de ces
3 races : Katusi, Kahutu et Katwa. Kihanga voulut éprouver ses
enfants et ordonna Katusi de tuer sont frère Kahutu ; Katusi refusa ; Kahutu refusa aussi de tuer Katusi ; Katwa sur l’ordre de
103 « Jetter le mauvais sort sur quelqu’un ».
104 « Ils ont jeté un mauvais sort sur moi ».

Probablement il s’agit du clan des Abungura. Les membres de ce clan sont les
descendants de Bungura wa Mateke. Le verbe « kungura » signifie « promouvoir » c.-àd. donner à quelqu’un ce qui lui manque pour atteindre un niveau supérieur.
105

93

son père tua Kahutu. De là cette malédiction qui pèse encore sur
les Batwa descendants de Katwa.
Comme on le voit, les Noirs qui raisonnent peu, ont eut recours à la fable pour expliquer leur origine qu’ils supposaient
commune, bien qu’il apparaisse clairement qu’il y a trois
races absolument distinctes.
Les superstitions, les noms des grandes familles ou bwoko,
la langue sont à peu près communes aux trois races, il est
vrai, mais avec le temps ces coutumes et la langue ont dû se
fondre. Les coutumes et la langue de 2 millions de Bahutu
ont prévalu sur la langue et les coutumes de cent mille Batusi
et Batwa, c’est assez naturel. Les coutumes kihutu ont bien dû
subir l’influence des autres, mais d’une façon peu sensible,
puisque l’on rencontre à peu près les mêmes superstitions – les
bwoko diffèrent de nom, il est vrai – dans les pays où il n’y a ni
Batwa ni Batusi, comme dans l’Usukuma, Ukerewe, l’Uzinja. Les
Batwa, avaient sans doute déjà quelques-unes de ces coutumes,
sinon les Bahutu les leur ont imposées. Les Batusi par politique,
par goût aussi bien qu’à cause de leur petit nombre, ont accepté
eux aussi les coutumes de leurs vassaux.
De même pour la langue : là où les Batwa vivent seuls, ils parlent encore leur langue, le « lutwatwa » différente quant à bon
nombre de mots, mais non quant à la grammaire de la langue
actuelle du Rwanda ; où ils vivent avec les autres races, ils ont à
peu près oublié leur langue maternelle ; les Batusi ont perdu eux
aussi leur langue maternelle. Dans les provinces frontières,
comme à Kissaka, Mutara, Bugoyé, Kinyaga, la langue kihutu est
moins pure par suite de leurs relations et de leur mélange avec la
peuplade voisine, cependant elle reste la même pour le fond. Au
centre du Rwanda, dans le Nduga, province du roi, et ici à
Isavi la langue s’est conservée plus pure, vu l’absence de relations avec les étrangers.
Il doit cependant s’être glissé des mots kitwa et kitusi dans la
langue par l’habitude, car la langue est très riche ; ces mots doivent cependant être peu nombreux et ils ont été adaptés à la
grammaire bantu au moins pour ceux d’origine kitusi qui devaient appartenir à une langue différente. Pourquoi les Batusi
n’ont-ils pas imposé leur langue ? Il est bien possible qu’ils eussent un peu perdu depuis leur sortie de la patrie, vers le VIème
siècle, dit-on, puisqu’ils n’avaient ni canons, ni écoles, ni livres
pour imposer leur langue, enfin ils étaient très peu nombreux
dans chaque pays et ils devaient se demander s’ils pourraient s’y
maintenir ; de là leurs concessions.
94

Races.
Bien que tous les Banyarwanda aient les mêmes superstitions,
les membres d’une race les pratiquent entre eux à l’exclusion des
membres d’une autre race ; ainsi un Mutusi n’ira jamais consulter un sorcier Mutwa ou Muhutu et réciproquement. Ils ont les
mêmes « bwoko » dans leurs trois races, ils ne se reconnaissent
pas cependant comme faisant partie de la même famille ; un Munyiginya mutusi ne reconnaît pas comme de sa famille un Munyiginya mutwa ou muhutu. Cela vient de leur antipathie réciproque
dont on verra la cause plus loin. Ils sont pour ainsi dire trois
peuplades juxtaposées ; ils ne s’épousent que rarement de race à
race, ils ne consentiront jamais à manger ensemble ; le Muhutu
donne pour excuse que le Mutwa est trop sale, qu’il mange de
tout : orties, éléphants, moutons, etc. etc. mais la vraie raison est
qu’il ne veut avoir aucune relation avec des vauriens qu’il méprise
et pour la même raison le Mutusi agit de même avec le Muhutu.
Il est consolant pour nous de voir que les trois races ont
admis facilement les mêmes superstitions, peut-être admettront-elles aussi notre sainte religion, mais s’il faut des
églises et des prêtres spéciaux pour chaque race, il sera difficile de les contenter.
Les Batwa sont petits, trapus, d’un visage peu sympathique,
d’un naturel sauvage, peureux, ils inspirent eux-mêmes une espèce de crainte superstitieuse qui les fait regarder comme des
êtres mystérieux ; ce sont les grands faiseurs de pluie, des sorciers renommés. On dit les Batwa intelligents. Ils sont divisés en
3 tribus ; les « Mpunyu » qui habitent les forêts de l’Ouest et les
« Banyamukenke » (fils de l’herbe), terme de mépris qui a été donné par ceux des forêts à leurs frères qui sont restés à l’intérieur
du Rwanda, mêlés aux deux autre races. Les 2 premières tribus
ne vivent que de chasse et cultivent fort peu. Le « Mpunyu » ont
pour chef Ngurube et sont en continuelle hostilité avec les Batusi
qui n’ont jamais pu les dompter ; ils se font payer l’impôt par les
Bahutu leurs voisins.
Les Banyamukenke sont dispersés dans tout le Rwanda, ils
sont peu nombreux sur chaque colline où ils restent séparés des
Bahutu ; ils sont plus grands et mieux faits que les Batwa des
forêts, ils se rapprochent des Bahutu pour le physique et il est
assez difficile de les distinguer. Ces Batwa eux aussi cultivent
peu, ils sont serviteurs des chefs Batusi et nourris par eux ; ils
font la police tout en fabriquant les cruches et les pipes, car ils
sont tous potiers, hommes et femmes ; ils ne travaillent pas pour
95

les Batusi comme les Bahutu ; il est très rare aussi qu’un Mutwa
soit tué par un Mutusi.
Ces Batwa sont très nombreux à la capitale, ils sont les « banyenganzo »106 du roi ; ils l’amusent, lui servent de gardes, de
bourreaux, de bouchers ; ils forment un corps d’armée spécial
appelé « lushashanya ». Sans doute les Batusi ont senti le besoin,
vu leur petit nombre, de s’attacher ces précieux auxiliaires pour
dominer les Bahutu et les Batwa vauriens et maltraités par ceuxci, se sont facilement prêtés à leur triste besogne.
Tous les indigènes admettent que les Batwa sont les premiers
habitants du Rwanda, on le retrouve dans l’Urundi, le Nyororo et
sans doute dans toutes les forêts d’ici au Rwenzori et au lac Albert.
Les Bahutu ressemblent à tous les Noirs de l’Afrique Equatoriale, et s’ils étaient blancs on les prendrait pour des paysans
d’Europe ; ils sont forts, endurants, plus intelligents que les
autres Noirs peut-être, au moins dans leur jeunesse et leur adolescence.
Les Bahutu à leur arrivée dans le Rwanda ont soumis les Batwa et joui de leur conquête jusqu’à l’apparition des Batusi. Il n’y
avait pas un roi spécial comme aujourd’hui, mais chaque grande
province avait son roi indépendant, appelé « muhinza » ; ces nombreux roitelets étaient souvent en guerre et c’est ce qui explique le
peu de sympathie que l’on rencontre encore aujourd’hui entre les
habitants des différentes provinces. Ces divisions entre provinces
furent la cause du succès des Batusi ; ils s’emparèrent des provinces une à une et tuèrent tous les rois ; chaque roi mutusi apporte sa province à la couronne ; il n’y a pas quarante ans que le
dernier roi de Kissaka a été tué ; cependant l’honneur de la conquête revient surtout à un des Luganzo et à son sorcier Nkara.
Voici la liste des rois bahutu des principales provinces :
– Kisaka avait pour roi
Kimenya
– Bugoyé
Lwerinyange
– Bwana mukale
Nyaluzi
– Bugessera
Nsoro
– Kivuruka
Sekera
– Munyambiriri
Kisulira
– Itabire
Kisulira
– Busanza
Kabibiro
– Nduga
Mashira
– Munyakatare
Lugaba
106 « Les artistes ».

96

– Ibongwe
– Mboga
– Kinyaga
– Bwishaza

Nyakacheichuru (femme)
Katabilola
Balishaka
Lugaba

Depuis lors, les Bahutu sont les esclaves des Batusi ; ils les
nourrissent, construisent leurs demeures, les portent dans leurs
voyages, les gardent pendant la nuit. Les Batusi qui ont intérêt à
ce que les vaincus ne s’enrichissent pas de peur qu’ils ne pensent
à se révolter, ont soin de leur faire des saignées régulières. Les
vainqueurs n’ont absolument aucun égard pour les vaincus, ils
les traitent comme des fauves, aussi un pauvre Muhutu n’est
plus un homme en face d’un Mutusi, tellement il est subjugué
par la crainte. L’apathie des Noirs et le manque d’entente entre
provinces expliquent seules comment les Bahutu supportent si
stoïquement tous ces mauvais traitements. Ce n’est pas qu’ils
supportent sans se plaindre, eux aussi voudraient bien approcher
leurs lèvres de la coupe. Ils ne tarissent pas quand ils parlent de
leurs misères, de leur pauvreté, des vexations dont ils sont l’objet.
Si les missionnaires voulaient les écouter, ils tiendraient tribunal
du matin au soir pour leur faire rendre justice par les Batusi,
mais nous nous gardons bien de nous engager dans cette voie qui
ne ferait que des ingrats des Bahutu et nous rendrait les Batusi
très hostiles ; nous nous contentons de les faire espérer mieux
pour l’avenir.
Cette situation des Bahutu explique pourquoi à notre arrivée
ils se sont portés vers nous, ils nous regardaient comme leurs
sauveurs ; de la crainte et jalousie des Batusi, qui craignent toujours de voir leur proie leur échapper ; de là la situation excessivement délicate pour nous ; ce qui ne nous empêche pas
d’évangéliser quand même ces pauvres déshérités : « evangelizare
pauperibus misit me »107. Les Batusi sont donc les grands seigneurs du Rwanda ; ce sont de beaux hommes au visage très régulier ; beaucoup ont absolument le type juif. Parmi la haute noblesse surtout, les hommes de 2 mètres et 2 m 20 ne sont pas
rares ; le roi est un des plus grands. C’est une insulte de les appeler « Bahima » ; ici ce mot est synonyme de pauvre.
C’est une race intelligente, mais successible [susceptible ?], très
fière par nature et encore plus fière de sa puissance et de son
autorité ; ils se croient la première nation et les plus grands
hommes du monde ; ils font bien quelque politesse aux Euro107 « Il m’a envoyé prêcher la bonne nouvelle aux pauvres (Luc 4, 18) ».

97

péens par politique, mais s’ils pouvaient tous les jeter à l’eau, ils
l’auraient fait depuis longtemps, ils se regardent bien supérieurs
à eux. Les Batusi étant riches sont très adonnés aux jouissances
de la vie ; tous ont de très nombreux troupeaux de bœufs et se
nourrissent presque exclusivement de laitage.
Leur histoire est un peu mieux connue que celles des autres
races, puisqu’ils sont l’histoire contemporaine. Il paraît probable
que ce Kihanga dont j’ai déjà parlé fut le premier roi kitusi, à
moins que ce Kihanga, dont le nom signifie « créateur » (de
kuhanga créer), ne soit un mythe et que les Batusi ne veuillent
faire remonter leur origine à Dieu. L’histoire de Kihanga est racontée avec beaucoup de luxe de détails et de fables.
Ninalukangaga était mère de Kihanga, Nyamusuza wa jene son
épouse, Ninaluehaba sa fille qui avait pour mari Kankankana ;
cette dernière introduisit les bœufs dans le Rwanda.
Kihanga eut pour fils outre Katusi, Kahutu et Katwa : Kanyarwanda ou Yuhi Ier, qui fut roi du Rwanda – Kanyandorwa qui fut
roi du Mpororo – Kanyabugoye qui fut roi du Bugoyé – Kanyezwi
qui fut roi de la grande île du Kivu Kwizwi – Kanyabugessera qui
fut roi de la province d’aujourd’hui du Bugessera – Kanyabongo
qui fut roi de Bunyabongo dans le Congo.
Voici la liste des rois batusi du Rwanda aussi exacte que
j’ai pu le faire ; je n’en garantis pas l’exactitude. Il paraît que
l’on conserve sur différentes collines du pays, les cadavres de
tous les rois morts ; il serait donc facile de refaire l’histoire, mais
pour le moment les Batusi bien renseignés ne consentiront jamais à donner le moindre renseignement !
Yuhi I
Ndahiro
Luganzo I
Kilila I
Mibambwe I
Kigere I
Mutara I
Luganzo II
Yuhi II
Mibambwe II
Mutara II
Kigere II
Kilima II
Yuhi III
Luganzo III
KIGERI [E] III (RWABUGIRI)
Mutara III
98

Kigere III
Mibambwe III
Yuhi IV108 actuellement régnant.
Comme chaque roi a toujours deux noms, son
nom d’avant d’être roi et celui qu’il prend lorsqu’il
monte sur le trône, il peut se faire qu’il se soit
glissé dans cette liste des noms qu’ils avaient
avant d’être roi.
YUHI V (MUSINGA)
Le roi s’appelle « mwami » et sa capitale « bwami ». Avec ces 20
rois, y compris Kahanga, l’on pourrait faire remonter l’arrivée des
Batusi dans le Rwanda au commencement du XVIIème, ce qui correspond à l’époque que l’on a pu établir pour l’arrivée des Batusi
dans les autres contrées de l’Afrique Equatoriale. Ils arrivèrent
par le Nord et habitèrent longtemps la seule province de Mulera
au Sud de Msumbiro et ce ne fut que peu à peu, comme je l’ai
déjà dit, qu’ils s’emparèrent du Rwanda ; ce qui correspond encore à l’histoire qui fait venir les Batusi des bords du Nil et des
Gallas.
Les rois du Rwanda sont de la grande famille de Munyiginya ;
ceux du Karagwe de la famille de Luhinda ; ceux de Mpororo de la
famille de Mushambo ; ceux de l’Urundi de la famille de Lukiga ;
ceux de Kisaka de la famille de Muziganwa. L’on pourrait donc
croire que tous ces Batusi ne descendraient pas d’une souche
unique, mais il paraît probable que les rois, pour se faire accepter plus facilement, ont pris le nom de famille que portait le roi
avant eux dans chaque pays, de là vient cette divergence de
grandes familles que l’on rencontre dans chaque contrée ; tous
les Batusi sont bien de la même famille ; ils sont sémites, dit-on.
Aujourd’hui les Batusi n’ont plus d’avenir, l’apparition des
Européens va ruiner leur puissance partout ; du reste ils sont
peu nombreux et la race va plutôt en diminuant, bien qu’il y ait
peu d’émigration.
Mœurs et coutumes des Batusi.
Parmi les Batusi la classe dirigeante et la classe moyenne
sont le petit nombre, la classe pauvre est de beaucoup la plus
nombreuse. Les pauvres sont appelés « Bahima » comme je
l’ai déjà dit, parce qu’ils n’ont pas de bœufs ; aux deux autres
classes appartiennent les troupeaux du Rwanda.
108 Le P. Brard a été mal informé. Il s’agit de Yuhi V, Musinga.

99

Dans la classe pauvre l’on ne rencontre plus le type kitusi
pur : taille élevée, visage très régulier, nez sémite, absence de
mollets ; cette classe l’emporte cependant encore sur les Bahutu
comme beauté physique et aussi comme intelligence ; même avec
ses loques elle conserve un certain cachet de bienséance et
d’orgueil de race qui les rend encore supérieurs aux Bahutu.
Les grands chefs batusi méprisent leurs frères les pauvres,
ils les laissent travailler comme les Bahutu, ils n’habitent pas
avec eux, ne s’allient pas avec eux, ils les laissent au même
rang que la race vaincue. Il n’est donc pas étonnant que nous
ayons trouvé beaucoup de sympathie chez les délaissés de la
fortune.
Les grands chefs batusi sont obligés d’habiter presque continuellement près du roi, ils n’ont pas leurs épouses avec eux mais
seulement des jeunes filles de condition inférieure nommées
« nshoreke », qu’ils abandonnent ensuite. Leurs épouses restent
dans les villages, chacune à part dans des provinces différentes ;
souvent elles ont de nombreuses servantes, des domestiques, des
porteurs, de belles maisons ; les habitants du village sont obligés
de leur faire la cour chaque jour sans les voir, ce sont de petites
châtelaines avec lesquelles il faut compter. Les grands chefs n’ont
pas plus de 3 ou 4 épouses.
Les femmes et les jeunes filles de la noblesse ne paraissent jamais en public ; les mères n’élèvent jamais leurs enfants, elles
n’habitent même pas avec eux ; elles les confient à des nourrices
jusqu’à vers l’âge de 10 ans ; du reste elles ont très peu d’enfants.
Les riches Batusi ne mangent jamais en présence des pauvres
Bahutu, ils prétendent même qu’ils ont des aliments différents.
Un officier nous racontait qu’ayant à la chaîne dans sa station un
noble Mutusi, ses serviteurs lui faisaient une hutte de nattes au
milieu de ses compagnons de chaîne, pour le mettre à l’abri des
regards profanes pendant qu’il mangeait.
Les Batusi des deux premières classes sont toujours propres,
le corps luisant en beurre, habillés d’étoffes voyantes. Dans leurs
villages ils ont des maisons en herbes et en roseaux, mais coquettes et munies d’un confortable qu’on ne retrouve pas ailleurs.
Avec cour intérieure pour les bains, cour pour les visiteurs, place
publique, le tout bien entretenu.
Les vaches sont leurs divinités, chacune a son Muhutu chargé
de la frotter, de la laver, de lui enlever les bestioles ; quand les
troupeaux reviennent de la montagne, le Mutusi est toujours là
qui attend ses vaches, les admire, les caresse, les traite lui-même
souvent, c’est pour lui le meilleur instant de la journée. Ces
100

vaches sont propres, grasses, douces, caressantes ; elles ont des
cornes énormes, un port majestueux, l’on dirait qu’elles jouissent
de la jouissance de leur maître.
Pour connaître l’organisation du Rwanda, il faut parler de ce
qu’ils appellent « kuhakwa », se faire « mugaragwa », l’homme exclusif d’un chef. Les « bagaragwa » sont les serviteurs, des
hommes vendus pour ainsi dire à un chef, acquis à sa cause, à
ses intérêts, soit qu’ils habitent chez lui ou ailleurs. Les bagaragwa sont la force, l’honneur du chef, ils l’accompagnent dans
ses voyages, restent longtemps avec lui à la capitale, le visitent
très souvent, lui font des cadeaux, le soutiennent dans ses querelles, ne font qu’un avec lui en un mot. Le chef de son côté est
tout dévoué aux intérêts de ses bagaragwa ; mais ces hommes
ainsi dévoués ne doivent avoir des relations qu’avec leur maître,
ils sont presque considérés comme des révoltés s’ils visitent
d’autres grands chefs.
Tous les grands qui reçoivent directement du roi des collines à
gouverner, sont des bagaragwa, il n’a de relations qu’avec ceuxlà, eux seuls peuvent pénétrer dans les palais royaux. Il y a environ 500 de ces grands seigneurs, ils ont plus ou moins de collines
à gouverner, les uns en ont plusieurs centaines, selon leur degré
de parenté ou d’amitié avec le roi et ses ministres. Ceux-ci ont à
leur tour des bagaragwa de la classe moyenne auxquels ils donnent leurs villages à gouverner, ceux-ci encore ont leurs bagaragwa auxquels ils donnent des portions de villages à gouverner,
ou encore des Bahutu aisés qu’ils s’attachent avec une vache ou
deux. Tous les enfants batusi de la classe moyenne sont bagaragwa chez les grands chefs, les jeunes filles batusi et même
quelques Bahutu vont chez les femmes riches. Ces bagargwa ne
sont pas le plus grand nombre, mais ils forment l’état major et
l’élite, ils tiennent tout le peuple enserré dans un immense filet
qui se trouve dans la main du roi ; c’est un corps uni et malheur
à qui blesse un membre, la blessure se fait sentir à l’instant dans
tout le corps. Cette constitution est peu favorable à notre œuvre,
vu que nous avons beaucoup de précautions à prendre pour ne
blesser personne et surtout parce que ces bagaragwa viennent
difficilement chez nous. Les grands chefs du roi ne mettent jamais les pieds à la station pace que nous sommes loin d’eux, puis
parce qu’ils seraient aussi des révoltés chez le roi, et encore l’on
pourrait les influencer et usurper ainsi l’autorité du roi : c’est le
dernier des crimes ! C’est ce qui vient d’arriver pour Kissaka, le
roi a voulu défendre aux Batusi d’aller à la station parce qu’ils

101

avaient l’air d’aller recevoir leur mot d’ordre chez les Blancs et
surtout parce que les Batusi de ce pays peu sympathiques aux
Banyarwanda trouvaient au moins quelque consolation chez les
Pères.
Comme je l’ai déjà dit, les Batusi vivent à peu près tous à
la capitale, ils ont à peine un ou deux mois chez eux chaque
année, ils aiment à rester ainsi réunis autour de leur roi, dans
leur province favorite du Nduga. Les grands seigneurs sont continuellement auprès du roi et les autres Batusi auprès de leur
seigneur respectif, avec serviteurs et ouvriers bahutu. La capitale
comprend donc près de 10.000 âmes ; chaque jour la nourriture
arrive des collines, apportée par les Bahutu des différents Batusi.
Le roi seul a de belles cases et une forte palissade, tous les
autres, même les grands seigneurs, n’ont que des huttes pour ne
pas éclipser le roi sans doute et surtout parce qu’il faut souvent
changer de capitale. Ces Batusi mènent une existence fort inquiète, les grands s’estiment peu, sont divisés entre eux et très
jaloux les uns des autres ; de là des délations continuelles pour
obtenir les bonnes grâces du roi, des collines plus nombreuses et
de plus grands troupeaux. Le roi consulte les poules, les sorciers,
et les têtes tombent ; il est bien rare qu’un grand chef meure de
mort naturelle. Les Batusi inférieurs suivent la politique auprès
de leurs maîtres respectifs. Les Bahutu sont abandonnés à euxmêmes sur les collines, priés de faire le moins de bruit possible et
de fournir tout ce que demandent leurs maîtres.
La mission.
Comme vous le voyez, Monseigneur et Vénéré Père, nous
ne pouvons avoir aucune influence sur les chefs, ici à Isavi, à
5 heures de la capitale ; ils ne viendront pas à nous, c’est à
nous d’aller à eux, et à mon humble avis une station s’impose
à la capitale, une station provisoire, puisque la capitale peut
changer à chaque instant. Si nous voulons garder des relations
amicales avec les grands, il faut leur soumettre tous les cas de
justice que nous pouvons avoir dans nos différentes stations ; en
nous rendant justice nous-mêmes nous les froissons ; nous leur
faisons plaisir au contraire en leur soumettant les différends que
nous pouvons avoir avec les indigènes.
Pour cela il faut être constamment à côté d’eux. C’est là une
règle de conduite dont nous ne devons pas nous départir à aucun
prix d’ici longtemps, si nous voulons nous faire supporter dans le
Rwanda, car vu l’organisation, tout ce qui a l’apparence d’usurper

102

l’autorité est un crime de lèse-majesté, et nous avons déjà pu voir
par notre manque d’expérience en matière si délicate, ignorant
encore les coutumes, combien nous pouvions nous attirer des
difficultés et indisposer les chefs.
Il faut encore éclairer le roi et sa suite sur ce qu’on vient lui
rapporter sur notre compte : que nous avons le fameux Bilegea et
que nous voulons le faire roi ; que nous entretenons des relations
avec les ennemis du pays, et mille autres sottises qui peuvent
sortir du cerveau de nos grands enfants noirs, et qu’ils inventent
souvent pour faire plaisir au roi.
La meilleure raison peut-être qui nous pousse à occuper la
capitale, c’est que les protestants peuvent y venir nous créer
mille difficultés et nous rendre même impossible la mission ;
ils auront les chefs pour eux et pourront les pousser à mille
tracasseries envers nous et ceux qui se feront instruire chez
nous. Déjà les Batusi disent que notre Religion est la religion des
Bahutu, et si le Protestantisme apparaissait ils y iraient, même
seulement par esprit d’opposition.
Et ensuite, combien nos stations de l’intérieur seraient
plus tranquilles ; elles se reposeraient de leurs difficultés sur
la station de la capitale ; les Bahutu viendraient davantage à
nous, car aujourd’hui nous avons une position un peu fausse,
nous semblons vouloir faire bande à part et nous passer de
l’autorité.
Je sais que ce serait une position très délicate, qu’il faudrait
une patience à toute épreuve et une prudence, une douceur plus
grande encore, qu’il ne faudrait à aucun prix s’ingérer dans les
affaires des Batusi, mais le bon Dieu y pourvoirait. Monseigneur
Hirth ne veut pas entendre parler de cette fondation précisément
parce qu’il craint qu’on froisse les grands en s’occupant de les
diriger ; s’il devait en être ainsi, il vaudrait bien mieux s’en abstenir, mais il pourrait trouver un missionnaire qui ferait son œuvre
sans s’occuper des affaires du pays, et ce n’est pas là une considération qui doive l’arrêter, il me semble.
Administration du pays (suite).
Cette réunion de tous les Batusi chez le roi est un obstacle au
bon gouvernement du pays ; leur influence ne s’étend pas à plus
d’un ou deux jours de la capitale ; tous les pays frontières,
comme j’ai pu me rendre compte lors de mon voyage au Mfumbiro
et à Bugoyé, sont loin d’être soumis. Les Batusi agissent ainsi,
parce qu’ils ne sont pas assez nombreux et qu’ils ont peur de

103

vivre seuls au milieu de populations qui les détestent. Au Nord,
dans la province du Mulera où je suis passé, les Bahutu coupent
les jambes de tous les Batusi qu’ils rencontrent, ils ont même
enchaîné un grand chef et l’ont condamné à payer 10 bœufs pour
obtenir sa liberté. La province de Bugoyé était en continuelle révolte ; les descendants de l’ancien roi Lwerinyange existent encore, Lwabugiri père du roi actuel en a tué sept et n’a pas pu les
soumettre ; ils se sont vengés en tuant plusieurs Batusi et notre
cher Tobie, car c’est chez eux que, lors de mon voyage à Bugoyé,
j’étais allé camper ignorant absolument ces renseignements. A
Kisakka, dans les provinces de Mutara, Kinyaga, l’autorité des
Batusi est à peu près nulle.
Ici même à Isavi, jadis le roi n’avait aucune autorité ; un brigand du nom de Mutakuzi tenait tout le pays en émoi et allait
jusque chez les Batusi du Nduga voler leurs troupeaux. Lwabugiri
vint lui faire la guerre et fut battu une première fois ; dans un
second combat ce chef de brigands fut de fait tué et la colline
d’Isavi mise au pillage ; il y a seulement 7 ou 8 ans. Auparavant
aucun chef mutusi n’osait habiter à Isavi.109 L’on comprend
maintenant pourquoi l’on nous a envoyés sur cette colline qui
compte près de 3.000 habitants. Il faut reconnaître que ce Mutakuzi a été sans doute l’instrument dont le bon Dieu s’est servi
pour nous amener dans cette contrée la plus peuplée du Rwanda.
Jadis, Lwabugiri allait avec ses chefs construire sa capitale
dans les provinces révoltées, passait six mois dans l’une et six
mois dans l’autre, et parvenait ainsi à se faire craindre ; aujourd’hui le jeune roi Yuhi n’est plus obligé d’agir ainsi, déjà à
plusieurs reprises le gouvernement allemand est venu châtier
les rebelles de Kisakka et de Bugoyé. Il tient dans l’obéissance au roi les provinces des bords du lac Kivu par sa station d’Ishangi, et nos trois stations, par la présence seule des
Pères, tiennent dans le respect les populations voisines ; les
Batusi eux-mêmes aiment à le reconnaître. Aussi le roi en profite pour y consolider son autorité en tuant les descendants des
anciens rois comme il vient de faire à Kisakka et en remplaçant
les chefs nés dans le pays par ses propres bagaragwa. Nos stations ont donc servi un peu à soutenir et à étendre la puissance royale et il est certain que cette puissance deviendra
de jour en jour plus forte, à mesure que les Européens
s’établissent dans le Rwanda.
109 Pourtant c’est Mgr Hirth qui avait demandé à la Cour de fonder la première Mission

dans la province du Bwanamukali.

104

Il est à remarquer que dans les contrées où s’exercent pleinement l’autorité des Batusi, comme ici à Isavi, les Bahutu sont
beaucoup plus disciplinés, moins fiers, plus propres, plus dégrossis, plus intelligents que dans les provinces indépendantes. Ce
contact avec la noblesse a rendu un réel service aux Bahutu et à
nous, puisqu’il nous a préparé le terrain ; mais d’autre part le
voisinage des grands nous exposera toujours davantage à leurs
calomnies et nous serons bien plus surveillés que les stations
éloignées.
Autocratie royale.
Le roi du Rwanda est sans contredit le plus absolu, le plus
puissant, le plus écouté des roitelets de l’Afrique Equatoriale.
Le roi actuel Yuhi n’a pas vingt ans ; il ne paraît pas fort intelligent ; il ne règne pas encore d’une manière absolue. Sa mère surtout, Kanzogera, s’occupe beaucoup des affaires et on la dit très
autoritaire ; il a encore pour conseiller ses 3 oncles maternels,
Kabare, Luhinankiko et Ludegembya, Batusi très influents et assez habiles pour des Noirs. Mais déjà ils commencent à craindre
le petit neveu qui pourrait bien les trouver gênants et se défaire
d’eux comme son père Lwabugiri se défit jadis de ses oncles.
Le roi s’appelle encore « Imana », Dieu ; la famille des rois n’a
pas été créée comme les autres puisque les Banyiginya étaient
déjà sur terre lors de l’apparition de Kigwa et l’on a vu que les
Batusi voulaient probablement faire descendre leur roi du Créateur lui-même par Kihanga (créateur) ; c’est une grave insulte
de dire que le roi et sa mère sont des Batusi ; ils sont rois.
Nous avons failli à notre arrivée nous attirer des ennuis pour
avoir dit que Yuhi était de la famille des Batusi. Le « mwami »
n’est pas né comme le commun des mortels, il ne vieillit pas,
il ne meurt pas : il se donne lui-même la mort vers l’âge de 40
ans.
Cette coutume existe chez tous les roitelets kitusi. Ntale, le roi
de l’Usagara devenu vieux, est allé s’empoisonner avec quelques
amis dans la forêt, et personne ne sait où il est. A Ukerewe, l’on
coupe le cou au roi lorsqu’il est sur le point de succomber.
Ici le peuple croit que le corps du roi se change en tigre et que
l’on conserve encore les tigres de tous les rois ; les initiés savent
que l’on déssèche le cadavre royal pour le conserver. Tous les Banyarwanda ne jurent pas par Dieu mais par leur roi. Il y a une
langue spéciale pour désigner les actions et les objets du roi. Les
Bahutu et les Batusi de la seconde classe n’abordent jamais

105

leurs souverains ; devant lui les autres grands chefs tremblent comme des enfants et de temps à autre quelques têtes
tombent pour les rappeler à cette crainte salutaire qui fait la
force du roi, empêche les révolutions et maintient la paix la
plus parfaite ; le roi seul construit honorablement, les grands
n’ont que des huttes : ce sont autant d’étoiles qui adorent le
soleil. Tout dans le pays appartient au mwami ; les personnes et
les biens n’ont de raison d’être qu’en vue de sa personne ; peu
importe le progrès du pays, le bien-être des sujets, pourvu que le
roi jouisse.
Tout le peuple a une très haute idée de cette puissante
personnalité royale, de cette autorité qui vient de Dieu. Je
n’ai jamais entendu la moindre critique sur les faits et les
gestes du roi : le souverain a parlé, c’est fini, le souverain l’a
fait, c’est bien, il ne peut errer.
Le Rwanda est divisé en provinces, mais les divisions gouvernementales ne correspondent pas à ces provinces. Les grands
chefs se nomment « batwale », ce que l’on pourrait traduire par
généraux d’armée.
Classes de Bahutu
Les Bahutu sont en effet tous divisés en deux classes bien distinctes : les « ngabo » ou « ntole » (choisis) sont les hommes de
guerre, ils ne cultivent pas pour les chefs ; les « bataka » (cultivateurs) ne vont jamais à la guerre et cultivent pour les chefs.
Les « batwale » ou « abatwale muheto » : ceux qui gouvernent
les arcs sont chefs des soldats seulement et quelquefois aussi en
même temps des « bataka », mais assez rarement.
Voici les principaux corps d’armée ; chacun a pour chef un
mutwale :
– Mpamakwicha, la garde royale
– Luyange
– Bangogo
– Bashakamba
– Ndaganzwi
– Ndusa bandi
– Mpanguralugo
– Mbanza mihgo
– Mpara
– Nzirabwoba
– Bakemba
– Mbongira mihigo

106

– Mveijuru
– Banyarugulu
– Banyandala
– Bashomba
– Nyakale
D’autres chefs appelés seulement Batusi ou bagaragwa du roi,
ne gouvernent que les bataka ou cultivateurs, l’on dit qu’ils gouvernent la culture : « batwale butaka »
Tous ces chefs ont droit de vie et de mort sur leurs hommes,
ils ont autorité du roi sur leurs collines. Ils ne gouvernent pas par
eux-mêmes, ils ont des sous-chefs batusi sur chaque colline ;
ceux-ci ne gouvernent pas directement, ils ont des « bisonga »,
ordinairement des Bahutu plus influents, qui sont chargés de
toutes les corvées et sur qui retombe tout l’odieux du mauvais
gouvernement, et les pauvres Bahutu sont obligés de nourrir
toutes ces sangsues et de leur bâtir leurs somptueuses demeures
sur les collines.
Il ne faut donc pas s’étonner si les Batusi très fiers de caractère, enivrés de leurs victoires de près de 2 siècles sur les rois des
Bahutu et des pays voisins, habitués à opprimer les vaincus,
adonnés à toutes les jouissances de la vie sauvage, étaient peu
disposés à partager leur bonheur avec des étrangers.
Histoire moderne.
Toutes les tentatives des Arabes du Tanganyika pour
s’introduire au Rwanda avaient échoué ; une de leurs caravanes,
composée de près de 100 fusils, avait même été anéantie.
Mais les Belges firent leur apparition sur le Kivu. Lwabugiri ou
Kigere, père du roi actuel et le guerrier le plus fameux qu’ait vu le
Rwanda, leva aussitôt son armée et jura de mourir plutôt que de
permettre aux étrangers de fouler le sol de son pays. Il fut taillé
en pièces par les « bapare » ou hommes de « Lupare », le commandant Long [1858-1932] ; il ne put supporter cet échec et s’empoisonna vers 1897.
Son fils aîné Mibambwe se déclara roi, mais la famille des « Bega » qui était plus nombreuse et qui avait pour neveu « Musinga »
ou le Yuhi actuel, alla avec ses partisans attaquer Mibambwe ; le
combat fut acharné et dura toute une journée, des centaines de
Batusi y trouvèrent la mort ; à la fin de la journée Mibambwe,
accablé par le nombre, se brûla dans sa hutte avec toute sa famille, il avait régné environ 6 mois. Kabare, oncle du jeune Yuhi
prit en main les affaires et s’acharna à faire disparaître tous les
107

partisans de Mibambwe ; tous les fils et filles de Lwabugiri furent
tués, encore aujourd’hui on fait la chasse à leurs partisans ; voilà
un an, une centaine ont été massacrés près d’ici pendant que le
lieutenant von Gravert110 était à Kissaka. Lwabugiri avait anéanti
les Bega, ceux-ci se vengent à leur tour sur les Banyiginya.
La défaite de Lwabugiri sur le Kivu, sa mort, les guerres civiles
qui s’ensuivirent, brisèrent l’orgueil des Batusi ; les aborigènes
poussèrent des cris de joie et il ne leur manque qu’un homme
pour faire reprendre à leurs maîtres la route du Nord. Les Batusi
le comprirent et devinrent plus doux.
Les Blancs les préoccupaient fort, et leurs fusils encore davantage ; ils les auraient volontiers mis au nombre de leurs « imandwa » et leur auraient offert des sacrifices.
C’était l’heure que le bon Dieu avait choisie pour entreprendre
la conquête pacifique de ce beau pays. La haute idée que les Banyarwanda se faisaient des Blancs, la crainte inspirée par les
armes belges et par deux expéditions que firent les officiers allemands nous aplanit toutes les voies auprès des Batusi, cause de
quelques jours de panique chez les Bahutu et nous attira enfin
les masses dont je vous ai parlé jadis, Monseigneur et Vénéré
Père.
Moralité des Banyarwanda.
Quelle est la valeur morale de nos chers Banyarwanda ?
Que peut-on attendre de pauvres sauvages qui mettent toute leur
félicité dans la vie présente, qui n’espèrent et ne craignent rien
après leur mort, et qui vivent ainsi depuis des milliers d’années ?
Je m’étonne qu’on ne rencontre pas encore plus de misères ;
il faut l’attribuer sans doute à la violence des passions qui est
beaucoup moins forte que dans nos pays d’Europe, à
l’habitude qui fait trouver toute jouissance fastidieuse, à la
crainte des châtiments que les Noirs redoutent presque autant que la mort. Dix Parisiens mettraient tout le Rwanda à
feu et à sang s’ils y venaient avec les principes de nos Noirs
et s’ils n’étaient retenus que par la crainte d’une autorité si
faible.
110 Le Capitaine Werner von Grawert (1867-1918) était le fils d’un général allemand. En

1903, lors d’un duel, il tua un officier de réserve, Dr. Aye. Condamné à deux ans de prison,
il ne remplira jamais sa peine. Il fut envoyé dans la colonie « Deutsch-Ostafrika ». De 1904 à
1906, il était Commandant du district de Bujumbura et de 1906 à 1907, Résident du Burundi et du Rwanda. Il mourut en France le 18 octobre 1918 quelques semaines avant la fin
de la Première Guerre Mondiale (http://www.ahnenforschung-grawert.de /fami
liengeschichte/index.php/die-von-grawert-s).

108

Nous avons interrogé beaucoup ; il semble que le cri de la
conscience soit étouffé chez les Banyarwanda ; ils avouent ingénument qu’ils ne ressentent jamais de remords, même lorsqu’ils
ont commis les plus grands crimes. Ce sont nos enfants qui aujourd’hui sont bien instruits et qui entendent certainement ce cri
intérieur, qui nous avouent ne l’avoir jamais entendu autrefois et
qui nous assurent que leurs compatriotes n’éprouvent aucun remords quand ils font le mal ; ils n’ont peur que d’être pris et châtiés.
Cependant ils se cachent pour voler, pour faire le mal ; est-ce
par crainte d’être pris ou par honte ? Il peut y avoir l’un et l’autre.
Certaines actions comme tuer son père ou sa mère, pour un
jeune homme de frapper sa mère, sont généralement regardées
comme mauvaises. Il faut bien admettre que la loi naturelle, pour
les Banyarwanda comme pour les autres peuples existe, mais
peut-être seulement objectivement. Dans une matière aussi grave
il faudrait beaucoup de recherches, d’études attentives que nous
n’avons encore pu faire.
Le premier devoir de la loi naturelle est de faire acte
d’adoration et de soumission à Dieu comme premier auteur de
toutes choses ; or comme je l’ai dit les Banyarwanda ne semblent
rien faire pour Dieu-créateur, Imana qu’ils connaissent ; l’on ne
peut dire non plus que leurs imandwa sont des divinités.
Sur les collines, les Bahutu ont le droit de tout faire, pourvu qu’ils nourrissent et servent bien leurs maîtres et qu’ils ne
se révoltent pas ; ils sont abandonnés à eux-mêmes sans
autorité sérieuse pour les retenir dans le devoir.
Il n’est donc pas étonnant de rencontrer beaucoup de meurtres
dans un pays où le vin de bananes abonde et où l’ivresse est
presque une vertu ; c’est aux parents des victimes qu’il appartient
de se faire justice ; ils attendent quelquefois des années, mais il
est bien rare qu’un des membres de la famille du meurtrier ne
soit pas atteint. Les suicides ne sont pas rares : dans une semaine 4 vieilles femmes se sont pendues sur une colline près
d’Isavi ; le suicide est regardé comme un acte de courage et
néanmoins comme une tache, légère, il est vrai, pour la famille. Il se rencontre aussi des mères dénaturées qui jettent
leurs enfants dans la brousse, puisqu’il n’y a pas « d’Enfants
trouvés », pour pouvoir se replacer plus facilement.
Un homme s’achète une épouse pour 4 pioches, 3 francs environ et cependant la polygamie simultanée n’est pas la règle générale sans doute parce que les femmes s’habituent difficilement
avec une compagne et un cœur divisé. Par contre la polygamie
109

successive existe chez tous ; les maris qui en sont à leur première
épouse sont beaucoup moins nombreux que ceux qui en sont à
leur 5ème ou 6ème ; la moindre querelle met la femme en fuite car
elle sait qu’elle sera bien reçue ailleurs. Les familles ne sont pas
nombreuses, 3 ou 4 enfants à la moyenne ; il est vrai qu’il meurt
bon nombre d’enfants en bas âge faute de soins nécessaires. Les
filles-mères sont noyées par leurs parents.
La promiscuité ne règne pas trop, mais il paraît que même en
famille il faut avoir des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour
ne pas entendre.
Ce qui précède est un peu général chez les Noirs de tous les
pays, mais le vol est particulier au
Rwanda ; car il y a des Noirs, ils
sont rares il faut l’avouer, qui volent peu, les Wasukuma par exemple.
Depuis que nous sommes ici,
l’on nous a volé un bœuf, l’on
nous a dévalisé un courrier et tué
deux hommes, vingt fois au moins
nos enfants ont été déchargés du
peu d’étoffes qu’ils possédaient.
J’ai fait réclamer au roi qui n’a
jamais rien fait, il aurait fallu être
LE DR KANDT (1901)
à côté de lui pour l’exciter ; nous avons dû rendre justice quelquefois nous-mêmes, comme nous l’avait dit le gouvernement, ce qui a dû froisser sans doute le roi et les grands et
les a fait crier à l’usurpation du pouvoir. Si nous avions eu
une station à la capitale cela ne serait pas arrivé.
M. le Docteur Kandt [1867-1918], dans ses nombreux voyages à
travers le Rwanda, a été dévalisé plusieurs fois ; une nuit on lui a
enlevé son pantalon, ne lui laissant que les « porteurs » (bretelles).
Au mois de janvier dernier, M. von Gravert, chef du district
Rwanda-Urundi, faisait une expédition dans le Nord ; il nous disait que presque chaque nuit on avait essayé de le voler malgré
les nombreuses sentinelles, et qu’il avait été obligé de faire souvent la guerre.
Dans mon voyage au Mpumbiro, j’ai rencontré de nombreux
cadavres de marchands basumbwa et de porteurs qui avaient été
tués et dévalisés.
Les Banyarwanda eux-mêmes ne peuvent aller dans les provinces voisines que s’ils sont en grand nombre. Sur chaque col110

line il y a toujours au moins une dizaine de voleurs qui sont regardés comme les braves du lieu. A une demi-heure d’ici, il y a un
brigand de renom, qui a plusieurs meurtres à son actif et qui est
l’ami de tous, même des chefs, peut-être pour cause. Les Batusi
ont des gardiens de nuit pour leurs troupeaux. Un membre de la
famille chez les Bahutu est toujours éveillé pour garder les voleurs ; malgré ces précautions il n’y a pas de nuit qu’il n’y ait de
vol commis sur chaque colline.
Le roi lui-même répondit à M. von Gravert [1867-1918] (qui lui
faisait renseigner, qu’il ferait bien de purger son pays de voleurs),
qu’il faudrait tuer alors tous les habitants. C’est exagéré, les voleurs ne sont que le petit nombre. Les chefs batusi encouragent
ce brigandage parce qu’ils reçoivent la dîme des prises. Du reste,
pour tous les procès, témoins et juges n’agissent que sous
l’influence des pots-de-vin reçus.
Dans l’Usui, le roi lui-même et les grands chefs avaient leurs
voleurs attitrés ; je ne sais si cette pratique existe ici ; c’est inutile, il est vrai, puisque les chefs regardent comme leur appartenant tout ce que leurs Bahutu possèdent, néanmoins ils prennent
quelques précautions pour mettre un semblant de justice de leur
côté, ne serait-ce que la soif plus ardente de richesse et de jouissance qu’ils éprouvent. Sous toutes les latitudes, il se rencontre
des Achab et des Jézabel et de pauvres Naboth et des âmes
basses qui achètent l’appui des grands aux prix de plus honteuses vilaines.
Entre les riches Batusi la calomnie est un moyen facile de se
pousser au dépens d’autrui et d’augmenter leurs biens ; il est de
bon ton d’avertir le roi de temps à autre qu’un richard veut
l’empoisonner ou se révolter.
Versatilité des Noirs.
En arrivant chez les Noirs, on est naturellement porté à admettre ce qu’ils disent, et bien qu’on soit un peu défiant on les
juge d’après nos manières de faire européennes ; il faut du temps
et ce n’est qu’à ses dépens qu’on apprend à connaître les Noirs
encore sauvages. Ainsi j’ai vu un officier qui disait que les seuls
Noirs civilisés étaient ses soldats ; un autre plus vieux africain
disait que les soldats étaient les plus grands menteurs qu’il eût
vus. Ici à la capitale, les Batusi ont dit à un officier que les
missionnaires s’occupaient de leurs affaires ; ils ont dit à un
autre qu’ils étaient très réservés à l’égard de leur autorité et
qu’ils n’avaient rien à leur reprocher. Il est certain que les

111

Noirs répondent aux questions qu’on leur pose sans s’occuper de
la vérité, ils considèrent leur intérêt et plus encore ce qui sera le
plus agréable à leur interlocuteur quand celui-ci leur est supérieur. Jamais un inférieur ne contredira son chef, jamais il ne
le froissera, les Noirs sont d’une prudence rare à cet égard.
Dans le Rwanda, pour le moment, les Batusi ont tellement
peur que les Blancs connaissent leur pays et leurs coutumes,
qu’il est préférable de ne pas les interroger, car c’est les exciter à mentir.
Il faut des années et une grande bonté pour gagner la confiance des Noirs ; ils ne peuvent juger les autres que d’après eux ;
ils croient que tout le monde leur ressemble, que les Blancs sont
encore plus méchants qu’eux puisqu’ils sont plus forts. Il n’est
donc pas étonnant qu’ils soient très réservés avec nous, qu’ils ne
croient pas facilement ce qu’on leur dit. Depuis 2 ans que nous
sommes ici, nous n’avons qu’un petit nombre de jeunes, 300 environ, qui se soient donnés à nous complètement, que nous ayons
« ensorcelés » comme le disent les Banyarwanda, et nous croyons
que nous n’avons pas perdu notre temps. Cette jeunesse croit,
pense comme nous, prend nos intérêts, et nous pouvons compter
sur elle.
Ainsi nous répétons chaque jour que notre unique but en
venant au Rwanda est d’instruire, les indigènes voient de
leurs propres yeux que nous ne faisons pas autre chose. Vous
les croyez convaincus ? Il n’en est rien, rentrés chez eux ils racontent que les Blancs ne les tromperont pas, qu’ils sont venus pour
s’emparer du Rwanda, ramener Biligea à la place du roi actuel
Yuhi ; venger les fils de Lwabugiri massacrés par les Bega ou encore que nous sommes des révoltés chez nous, chassés par le roi,
comme les révoltés Batusi du Rwanda qui vont ailleurs, que nous
mourrons de faim dans notre pays. Chaque jour apporte une
nouvelle élucubration du cerveau noir.
On leur explique notre sainte Religion, ils ouvrent des yeux
à faire peur, ils approuvent par des coups de tête tout ce qu’on
leur enseigne, on croit les avoir empoignés au moins cette fois –
doucement, les miracles ne se font pas si vite ; ils retournent encore à leurs vomissements.
On leur parle des merveilles d’Europe, de la grandeur de nos
nations, de la puissance des rois, de la nourriture abondante : ils
paraissent ravis pour nous faire plaisir, mais au fond ils croient
leurs sorciers bien supérieurs à nos artistes, leur pays bien plus
grand que les nations d’Europe, leur roi plus puissant, leur nourriture bien préférable, et les Blancs inférieurs au Noirs.
112

Il ne faut pas trop se fier à leur apparence d’humilité et de
soumission ; les Noirs sont fils d’Adam comme nous et ils portent
avec eux le triste héritage de vices que notre premier père nous a
laissés à tous ; les Noirs sont fiers, flatteurs, intrigants, susceptibles, paresseux, insouciants et par-dessus tout ennemis des
délateurs.
Les Noirs ne sont pas aussi grossiers qu’on se le figure ordinairement ; ils sont très polis entre eux, avec nous ils sont très réservés dans leurs paroles et dans leur tenue. Ils sont débrouillards dans leurs affaires, imitent beaucoup ce qu’ils voient et s’ils
avaient la peau blanche ils feraient aussi bonne figure que nos
paysans d’Europe.
Il ne faut pas chercher la grandeur morale chez les Noirs ;
un grand homme pour eux est celui qui est riche, puissant,
qui sait se faire obéir, ses défauts n’entrent pas en ligne de
compte. Ils n’ont pas encore l’ « exemplum dedi vobis »111 pour
leur servir de base d’appréciation
Ce qui frappe le plus dans le Rwanda c’est le respect des
enfants pour leurs parents ; le principe d’autorité qui règne
dans le pays a sans doute une heureuse influence jusque dans
la famille.
Les enfants sont encore très simples, bons, dociles, faciles
à conduire, très partisans de la civilisation.
Il n’est pas rare de trouver des Noirs très fidèles à leurs
maîtres, surtout quand ils sont convertis ; bien qu’ils soient toujours guidés par la crainte, ils aiment et recherchent les personnes douces, affables, patientes et qui leur font du bien.
Les Noirs sont généreux mais exclusivement pour les membres
de leur famille ; pour les inconnus ils sont sans pitié ; ils les laissent mourir plutôt que de leur donner un verre d’eau ou un peu
de nourriture. Qu’est-ce qu’il me rapporte, disent-ils ; ils en disent autant pour les autres vertus morales comme l’honneur, le
courage qui n’apporte rien au bien-être matériel qui est le seul
but qu’ils poursuivent.
Avenir de la mission.
Voilà, Monseigneur et Vénéré Père, un aperçu de la vigne que
le bon Dieu nous a donné à défricher, elle paraît bien inculte et
bien ingrate, les difficultés n’y manquent pas : difficultés du côté
de la constitution du pays et des grands, difficultés du côté des
111 « L’exemple que je vous ai donné (Jh 13 ; 15) ». Le Père Brard fait référence au lave-

ment des pieds par Jésus.

113

passions et du peu de ressources morales que présentent les
Noirs, et mille autres encore inconnues que le bon Dieu, pour
notre consolation, se réserve de laisser apparaître en son temps.
Mais la Rome païenne échue en partage à Saint Pierre était encore bien plus ingrate et chacun sait les merveilles qu’il y a opérées, les milliers de martyrs qu’il y a enfantés. Les premiers
apôtres de nos ancêtres ont dû trouver aussi de nombreuses difficultés avec eux. Et vous, Monseigneur, quand vous êtes arrivé
dans l’Uganda voilà vingt ans, votre tâche ne semblait-elle pas
insurmontable ? Et cependant vous y avez enfanté des martyrs,
Noirs ceux-là ; le grain de sénevé que vous avez semé est devenu
un grand arbre, les néophytes sont près de 100.000.
Il en sera de même pour le Rwanda quand le bon Dieu voudra,
l’efficacité de sa grâce est la même partout. Nous ne comptons
que sur Lui qui a dit à ses apôtres : « Ecce vobiscum sum usque
ad consumationem saeculi »112. « Comme mon Père m’a envoyé, je
vous envoie ». Il y a toujours des âmes à sauver et son Père à glorifier et nous avons toujours les mêmes moyens que le Maître : la
prédication, la prière, des persécutions et des obstacles de toute
nature.
Voilà quelques jours le petit journal de Daressalam, l’ « l’Ostafrikanishe Zeitung » nous disait que les missionnaires ne réussissent guère à civiliser les Noirs, ce qui n’est pas étonnant, disait-il, ils ne prenaient pas les moyens. Les préceptes de
l’évangélisation, les vertus chrétiennes, la charité, l’humilité, la
pureté sont trop au-dessus de leur portée. Nous, nous réussissons en leur inculquant la fidélité à l’Empereur et au drapeau,
le sentiment du devoir et de l’honneur, nous en avons pour
preuve nos soldats. Je conseille seulement de supprimer les
30 ou 40 roupies mensuelles et la « schlague113 » et nous verrons
ce que les Noirs feront de ces beaux sentiments.
Un Japonais disait déjà du temps de Saint François Xavier en
répondant à son prince : « Vous voulez sans doute que je vous
sois fidèle, que je soutienne vos intérêts, que je sois prêt à vivre et
à mourir pour votre service ; vous voulez que je sois encore modéré avec mes égaux, donc avec mes inférieurs, soumis à mes
maîtres, équitable envers tout le monde, commandez-moi donc
d’être chrétien. Un chrétien est obligé d’être tout cela. Si vous me
défendez la profession du christianisme, je deviens en même
temps violent, dur, orgueilleux, rebelle scélérat et je ne puis plus
112 « Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde ».
113 C’est de l’allemand du P. Brard, utilisé pour dire « la bastonnade ».

114

répondre de moi ». Il suffit d’un peu d’expérience et de retour sur
soi-même pour comprendre que d’ici longtemps encore rien ne
pourra remplacer les préceptes de l’Evangile pour civiliser les
Noirs et les Blancs, à moins que par civilisation l’on n’entende
politesse, vernis extérieur.
La transformation morale d’un peuple ou d’un individu ne
s’opère pas aussi vite que sa transformation matérielle ; avec
50 soldats il est facile de soumettre, gouverner et réformer
les coutumes du Rwanda, mais animer les volontés sans violence, à faire table rase de leurs superstitions et surtout à y
substituer nos vérités révélées, purifier ces cœurs corrompus
et y mettre un grain d’amour surnaturel, et cela sans espoir
de récompense ou crainte de Dieu. Le jour est loin où Saint
François Xavier écrivait à Jean III, roi du Portugal : « Je supplie
votre majesté d’envoyer ici un mentor vigilant et courageux qui
n’ait rien plus à cœur que la conversion des âmes et qui ne se
laisse pas gouverner par ces hommes politiques dont toutes les
vues se bornent à l’utilité de l’Etat ». Le bon Dieu veut sans doute
que la gloire de la conversion des âmes revienne à lui seul.
Beaucoup pensent qu’il nous suffit de baptiser ; un brave consul ne disait-il pas à l’un d’entre nous : « Vous autres missionnaires, vous n’y entendez rien ; quand il pleut vous n’avez qu’à
prononcer la formule du baptême, et il en restera toujours
quelques-uns ! » La conversion d’une âme exige des peines infinies que comprendront seuls ceux qui y sont passés ; le divin
Maître les a rachetés de son sang ; Il n’a pas trouvé que ce fût
trop.
La science suffisante de notre sainte Religion est assez
vite acquise, le bon Dieu ne donne sa foi et change les cœurs
plus doucement ; à nous incombe le travail préparatoire.
Il nous faut d’abord gagner la confiance des indigènes, discerner les mieux disposés. Notre chambre est toute grande ouverte,
nos grands enfants se sentent chez eux. Nous les amusons entre
deux leçons de catéchisme, et leur donnons l’envie de revenir par
nos bons procédés avec eux et notre familiarité même, non de
cette familiarité grossière, indécente, répréhensible qui engendre
le mépris, mais de cette familiarité dont parle Saint François de
Sales [1567-1622], civile, cordiale, honnête, vertueuse parce qu’elle
procède d’amour véritable et que l’amour vrai engendre l’amour
qui ne va pas sans estime et sans respect. Dès qu’ils commencent
à voir en nous des Pères, de vrais amis, nos leçons commencent à
profiter, mais avec quelle prudence il faut procéder ! Il faut mesurer pour ainsi dire ses paroles avec ces pauvres Noirs qu’un rien
115

froisse et décourage, répéter chaque jour pendant des mois et des
années les mêmes vérités, les mêmes recommandations en public, en particulier surtout, sous des formes toujours nouvelles,
toujours plus saisissantes, plus insinuantes. Quelle patience il
faut avec ces grands enfants si inconstants, si adonnés à tous les
vices ; souvent il faut fermer les yeux et savoir se taire, et surtout
apporter toujours la même douceur, le même calme, le même
amour surnaturel que le bon Maître donne à profusion heureusement si on le lui demande. Et avec toutes ces précautions combien se perdent encore en route.
Plus tard quand on a acquis la confiance de nos Noirs, les observations et les corrections sont plus facilement admises, elles
procèdent de l’amour. Il nous faut procéder comme une mère
avec son enfant, elle se fait enfant avec lui, le caresse, le reprend doucement, cent fois par jour s’il le faut, l’aime quand
même malgré ses défauts, tout en développant la vie naturelle en lui ; nous développons la vie surnaturelle qui est beaucoup supérieure et qui exige plus de soins. Surtout nous ne devons jamais oublier que Dieu seul donne cette vie surnaturelle et
par suite nous devons souvent la demander pour nos catéchumènes. Ce n’est certes pas de trop de 4 années pour former ainsi
ces pauvres infidèles avant de les admettre au baptême.
Et après le baptême il faut développer, entretenir, sauvegarder
cette vie surnaturelle, conduire comme disait notre Vénéré Père le
Cardinal Lavigerie, ces pauvres Noirs de chute en chute jusqu’à la
mort, retenir les jeunes que l’exubérance de la vie entraîne souvent dans de pénibles écarts, ramener les hommes mûrs que
l’orgueil de la vie et la perspective de la mort portent trop souvent
à l’oubli de leurs devoirs. Là encore, la patience, la prudence, la
douceur, la prière ardente sont les seuls arguments efficaces.
Nous nous sommes donc mis à l’œuvre poussés par les infidèles eux-mêmes qui sont venus toujours plus nombreux.
D’aucuns disent que nous voulons aller trop vite ; nous nous tenons toujours dans les limites d’une sage prudence, de peur
qu’en agissant avec trop de liberté, l’on ne vienne à ruiner l’œuvre
de Dieu, mais il est étrange que, quand il s’agit de soutenir les
intérêts des rois on ne craint jamais d’en faire assez, et pour les
intérêts de Dieu l’on trouve qu’on fait toujours trop ; ils ne savent
pas combien est lourde cette responsabilité. « Pro Christi legatione
fungimur »114. « Male dictus qui facit opus Dei negligenter »115. Si
114 « Nous agissons au nom du Christ ».

116

l’on insulte un drapeau, tout est mis à feu et à sang et ici chaque
jour le bon Dieu est insulté par ces pauvres Noirs qui ne le connaissent pas et des milliers d’âmes tombent en enfer.
Nous devons encore nous hâter, car le gouvernement veut venir fonder une station et les Noirs, toujours d’après leur principe,
iront plutôt à la force qu’à l’amour ; si avant cette époque nous
pouvons avoir quelques néophytes pour nous soutenir, nous
avons chance de succès. Dans l’Uganda la mission a pu continuer
sa marche parce qu’elle est arrivée la première et qu’elle avait
déjà plusieurs milliers de convertis à l’arrivée du gouvernement,
tandis que dans le Kiziba la mission est arrivée la dernière et les
sympathies des Noirs sont allées ailleurs.
Débuts de la mission.
Ici à Isavi nous ne nous occupons que d’une quarantaine
de collines situées dans un rayon de 2 heures ; nous pouvons
avoir 100.000 habitants. La colline d’Isavi seule comporte
entre 4 et 5 mille habitants. Il y aurait facilement place pour
vingt stations dans le Rwanda et chaque station aurait encore
100.000 habitants.
Notre premier soin en arrivant au Rwanda a été de consacrer
ce pays au Sacré Cœur de Jésus avec tous ses habitants, le roi,
les riches et les pauvres : « Oportet illum regnare super nos »116. De
lui offrir nos peines et nos joies, nos souffrances, nos contradictions, tous nos travaux et toutes nos peines, nos vies même s’Il le
juge à propos pour la conversion de ce pauvre peuple qui lui appartient déjà par droit de création et de rédemption.
Nous avons ensuite recherché les moribonds adultes et surtout
enfants pour envoyer au Ciel le plus possible de petits avocats
pour plaider auprès du bon Dieu la cause de leurs frères abandonnés ; leur nombre s’élève aujourd’hui à 132. Mais là encore
nous avons manqué de prudence et le démon nous a joués. Nous
avons beaucoup vanté le baptême comme remède infaillible
au bonheur des âmes après la mort. Il aurait d’abord fallu donner la foi à nos Noirs. Les infidèles ont promis d’apporter leurs
enfants malades, nous croyions avoir là une bonne moisson ;
c’est le contraire qui est arrivé. Voyant que les enfants baptisés
mouraient à peu près tous, les Noirs en ont conclu que le baptême les tuait. Ils nous ont même accusés de manger les âmes
115 « Malheur à celui qui fait l’œuvre de Dieu de façon négligente ».
116 « Il faut qu’il règne sur nous ».

117

des enfants. Maintenant beaucoup cachent leurs enfants malades pour qu’on ne puisse pas les baptiser.
Au commencement d’une nouvelle fondation il ne faudrait pas
parler du baptême, il me semble, et le donner dans le plus grand
secret afin de ne pas effrayer ces pauvres sauvages qui tiennent
plus à la vie du corps qu’à celle de l’âme.
Il est aussi assez difficile de savoir quand les malades sont en
danger de mort, et l’on peut se tromper assez souvent, ce qui est
une cause d’ennuis surtout pour les adultes. Mes confrères ont
une méthode qui me semble bonne : ils surveillent ou font
surveiller presque chaque jour les malades, les instruisent et
ne les baptisent qu’au moment propice. Le P. C. Smoor [18721953]117 surveillait ainsi et comblait de prévenances, même au dépens de notre petit troupeau de chèvres, un pauvre vieillard couvert d’ulcères et qui n’avait plus que quelques jours à vivre ; il se
montra d’abord bien disposé et accepta volontiers de recevoir le
baptême ; un jour, poussé sans doute par la souffrance, il renvoya le Père disant qu’il ne voulait plus du baptême, qu’il n’était
bon à rien, qu’il n’avait qu’à mourir. Dans la nuit il voulait se suicider en mettant le feu à sa hutte, mais il ne reçut que de fortes
brûlures qui accrurent encore ses souffrances. A la sainte messe
le Père recommanda avec ferveur son client au divin Maître et
envoya aussitôt prendre de ses nouvelles. Ce pauvre vieillard était
complètement changé, il reçut le baptême avec de bonnes dispositions et mourut quelques heures après. Malgré l’ingratitude inhérente à leur nature, nos Noirs ont été impressionnés en voyant les
Pères Pouget [1858-1937] et Barthélemy [1874-1956] soigner avec tant
de dévouement et surtout gratuité leurs plaies souvent dégoûtantes ; ils en ont conclu que nous n’étions pas des hommes
comme les autres et il n’est pas rare de les entendre nous appeler
« Imana wa Rwanda », le bon Dieu du Rwanda.
Les malades ont toujours été nombreux ; dès les premiers
jours il en venait bien un millier par jour, aujourd’hui le
nombre est tombé à 60, car beaucoup pensaient qu’il suffisait
d’avoir été soigné une seule fois par le Blanc pour guérir et
comme la persévérance n’est pas la vertu des Noirs, ils se
sont fatigués. Bon nombre guérissent avec des riens : teinture de
sulfate de cuivre et d’iode, huile de croton et aloès ; la pharmacie
117 Le P. Cornelius (Cornelis ou Corneille) Smoor est né à Oud-Castel en avril 1872 dans

la région de Breda en Hollande. Il entre chez les Missionnaires d’Afrique et il est ordonné
prêtre en mars 1899. Il est nommé au Nyanza méridional chez Mgr Hirth. En 1901, Il arrive
à Save au Rwanda. Il amènera les quatre premiers jeunes rwandais au Séminaire de Rubya
où il est nommé Professeur. Il meurt à Huye (Butare) le 6 octobre 1953.

118

n’est pas encombrante, faute d’argent pour se procurer les remèdes, nous n’avons que le strict nécessaire, nous n’avons même
pas de bandages en étoffe ce qui serait trop dispendieux, les vieux
journaux et les feuilles de bananier les remplacent. Notre charité
a naturellement trouvé des contradicteurs, en petit nombre il est
vrai ; des Noirs plus éclairés ont prétendu que notre unique but
en soignant les malades était de les tuer et non de les guérir. Les
grands Batusi n’acceptent jamais de nos remèdes craignant sans
doute d’être empoisonnés.
La jeunesse est l’objet de toute notre sollicitude, c’est-là,
je dirais, notre œuvre principale et celle qui promet les plus
sérieux résultats118. Les enfants sont simples et ne sont pas encore trop contaminés par les passions et les vices qui règnent
chez les Noirs ; ils sont donc relativement faciles à former. C’est
ce qui nous a engagés à les attirer chez nous, à les séparer le plus
possible de tout contact nuisible. Dans quelques années ils seront les aînés de la contrée et pourront exercer une influence salutaire sur leurs voisins, car ici il suffit d’être sorti un peu de chez
soi et d’être un peu instruit, pour être regardé presque comme un
oracle. Ces enfants seront les premiers chrétiens du Rwanda et de
leur bonne formation dépend l’avenir des autres puisque ce seront eux qui donneront l’exemple ; aussi leur instruction religieuse, morale et intellectuelle est-elle l’objet de tous nos soins.
Selon la coutume des grands du pays nous avons admis des
enfants à la mission à titre de suivants ou de « bagaragwe ». Nous
en avons toujours eu depuis deux ans environ 150. Voilà 5 ans,
la petite vérole a enlevé un cinquième de la population ; un enfant
sur dix a perdu son père ou sa mère et souvent les deux ; ils vivent avec leurs frères ou leurs sœurs, leurs oncles ou leurs tantes ; cependant ils se trouvent plus à l’aise chez nous, malgré que
leurs oncles et tantes portent le nom de père et mère et qu’ils
soient bien traités. Et puis, c’est déjà un peu la civilisation, c’est
l’Uraya (Europe), c’est un honneur recherché d’être le mugaragwe
des Blancs. Nous pourrions avoir beaucoup de ces enfants, mais
118 Le P. Brard confirme ici ce que nous avons écrit dans notre article : « La place de l’enfant

dans la stratégie missionnaire du Cardinal Lavigerie et son application au Rwanda par le
P. Brard de 1900 à 1906 (1 et 2) », in Dialogue, Mars-Mai 2014, nr 205, pp. 178-223 et
Avril-Juillet 2016, nr 208, pp. 164-200 ». Donc il n’a pas suivi le conseil de Mgr Hirth à
savoir de commencer avec l’évangélisation des Bahutu. Monseigneur les identifiaient avec
les pauvres de l’évangile. Néanmoins le P. Brard avait beaucoup de sympathies pour eux (S.
MINNAERT, « Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d’Afrique au
Rwanda en février 1900 », in Histoire et Missions Chrétiennes, N° 8, Editions Karthala, Décembre 2008, pp. 39-66).

119

les ressources font défaut ; leur nourriture cependant n’est pas
compliquée : des haricots et des patates le midi et des patates
avec des haricots le soir, comme partout dans le Rwanda ; un
habit des plus simples composé de 4 coudées de calicot, qu’il faut
remplacer chaque trimestre il est vrai.
Les religieuses pourraient créer la même œuvre pour les jeunes
filles qui ne manquent pas ; ce serait une œuvre capitale pour la
mission, qui commence de former de bonnes mères de famille ; le
maudit argent fait toujours défaut.
Ces enfants venus librement chez nous ne ressemblent en
rien aux esclaves rachetés ; ceux-ci ont beaucoup couru et ramassé peu de bonnes qualités dans le milieu où ils ont vécu, ils
comprennent leur infériorité comme esclaves et à la moindre observation ils pensent qu’ils sont maltraités à cause de leur basse
condition. Ceux-là se sont attachés à nous sans arrière-pensée
parce qu’ils se trouvent bien à la mission et parmi les anciens,
j’en ai vu pleurer lorsqu’on parlait de les renvoyer chez eux.
Nous avons des Bahutu et des Batutsi de la classe inférieure ; ces enfants sont 7 ou 8 par hutte avec un Muganda sérieux comme père de famille. Ils ont 5 heures de classe chaque
jour sauf le jeudi et le dimanche, avec de petits travaux et trois
quarts d’heure de catéchisme tous les jours. Ils sont peu surveillés, défense seulement de sortir de la propriété de la mission sans
permission, nous n’avons que de rares occasions de punir, vu que
ces enfants sont déjà habitués chez eux à l’obéissance et à un
grand respect envers les chefs batusi et leurs parents ; il est rare
de trouver des enfants d’aussi bonne volonté. Ils vont voir leurs
parents tous les mois, nous quittent s’ils ne sont plus contents,
mais alors ils reparaissent souvent à la mission.
Au premier de l’an l’un de ces enfants était allé revoir sa famille à plus d’une journée de marche d’ici ; il ne lui restait plus
que 2 sœurs mariées ; elles voulaient le retenir faisant valoir qu’il
était le seul représentant de la famille : voilà les bœufs et les
chèvres de ton père, qui en héritera ? – prenez-les, je retourne
chez les Blancs ; ici je perdrais mon âme, là-bas je pourrai me
sauver et aller au ciel – va donc entêté, nous voyons bien que les
Blancs t’ont ensorcelé ; quand tu seras au Ciel, tu viendras nous
dire s’il y fait bon afin que nous y allions nous-mêmes ; au moins
si tu es malade nous offrirons des sacrifices aux bazimu119 de tes
parents ? – Non, je ne veux pas. – Et le jeune homme revint avec
son cousin aussi simple, aussi doux, aussi bon qu’il était parti.
119 « Les esprits ».

120

Au point de vue religieux ces enfants sont instruits et semblent
déjà avoir une foi ferme. Que leur réserve l’âge des passions ?
Dieu seul le sait. Quelques-uns ont déjà 15 ans. Nous en pourrons baptiser une quarantaine à Pâques 1903. Ils désirent beaucoup ce sacrement. L’un d’eux à qui je donnais une étoffe me disait : « Garde l’étoffe et donne-moi le baptême ; si j’allais mourir
ainsi ! »
Nous espérons que parmi ces enfants bon nombre nous serviront de catéchistes, et nous seront d’un grand secours pour la
conversion de leurs frères. Déjà beaucoup ont instruit leurs parents, ne feraient-ils que cela, que ce serait un grand pas de fait.
Tout le mérite de ces bonnes dispositions des enfants revient
après Dieu au P. Smoor [1872-1953] qui passe 5 heures chaque jour
à leur faire la classe avec un dévouement que l’amour des âmes
seul peut soutenir ; le P. Pouget [1858-1937] lui vient en aide
4 heures par semaine pour enseigner l’histoire sainte et le chant.
En plus des 150 internes il y a encore environ 150 externes ;
ceux-ci vont coucher chez eux et passent la journée à la mission ;
ils sont libres de venir, cependant ils sont assez assidus. Ces petits négrillons nous arrivent un peu effrayés, indomptés, ils
s’apprivoisent vite et grâce aux internes ils se changent presque à
vue d’œil.
Le programme de la classe comprend : lecture, écriture, calcul,
géographie, langue allemande, kiswahili et surtout examen de
propreté. Les plus avancés savent lire et écrire passablement et
cela après une année. Leur maître avoue lui-même qu’au bout de
3 ans il n’en savait pas autant qu’eux après une année ; il ajoute,
il est vrai, que son maître était vieux et radotait un peu. Ce qui
frappe chez ces enfants, c’est la passion qu’ils ont de s’instruire ;
ils dévorent tous les livres qui leur tombent sous la main, dans
leurs huttes, sur les chemins ; l’on n’entend plus dans les villages
que b...a...ba ou « masho Marya », ave Maria120, ou le Kyrie,
l’Agnus. Un cadeau fort apprécié par eux est une vieille enveloppe
; ils passeraient leur journée à écrire. J’ai vu un enfant de 10 ans
qui est resté une demie journée dans ma chambre à copier le catéchisme, j’ai été obligé de le chasser. Si l’on veut les punir, c’est
de les envoyer en promenade ; s’il l’on veut les récompenser, c’est
de leur donner quelque chose à lire ou à écrire. Je n’ai rencontré
nulle part ailleurs autant d’ardeur pour l’instruction ; il est vrai
que le P. Smoor [1872-1953] est encore plus aimé que les livres et
c’est peut-être là qu’il faut chercher l’explication de l’ardeur des
120 Il s’agit de la prière : « Je vous salue Marie ».

121

élèves ; s’il paraît, tous courent après lui ; s’il se retire dans sa
chambre, elle est aussitôt remplie de bambins qu’il est obligé de
chasser pour aller dire son bréviaire.
Si nous pouvons continuer cette école pendant quelques années, la mission sera en bonne voie, car nous aurons là une pépinière de néophytes bien formés et la colonie pourra elle-même
trouver quelques recrues dévouées à ses intérêts, quoiqu’en dise
le petit journal de Daressalam dont j’ai déjà parlé. En parlant de
l’école normale fondée à Daressalam, il ajoute : « Comme curiosité
je mentionne l’opposition qui existe entre les élèves des Pères
Blancs et les autres élèves païens ; ceux-ci prétendent avec fierté
d’être allemands et refusent souvent sérieusement qu’on accorde
les mêmes droits aux autres (féraça)121 qu’ils regardent comme
inférieurs à eux ». Numéro du 9 Novembre 1901.
Enfin à l’extérieur nous avons une quinzaine de catéchistes
baganda ; ils surveillent les moribonds, instruisent, apprennent
l’alphabet aux enfants, distribuent des remèdes, parlent avec les
indigènes et font l’opinion en faveur de la Religion. A mon humble
avis les catéchistes sont absolument indispensables, surtout
quand une mission commence et souvent l’on fait peu de chose
dans une station faute de ces auxiliaires. Il est vrai qu’ils sont
difficiles à trouver si ce n’est dans l’Uganda et s’il y en a de bons,
les Pères les gardent ; force donc de nous contenter des rebuts
qu’on forme de notre mieux. Les Pères ne peuvent que passer sur
les collines, les catéchistes y restent ; les infidèles craignent les
Blancs qu’ils regardent comme infiniment supérieurs, les catéchistes sont leurs frères, ils les abordent facilement ; les Blancs
connaissent peu la manière de penser, de se figurer les idées, de
présenter les vérités religieuses – les catéchistes se mettent naturellement à la portée de leurs semblables, peuvent expliquer
pourquoi eux aussi, ils ont abandonné leurs pratiques superstitieuses, comment ils se sont faits chrétiens. Ce sont les catéchistes prudents – autrement il faut mieux ne pas en avoir – qui
font tomber les préjugés, nous attirent les sympathies et enfin
amènent à la mission nos premiers amis, ce sont eux qui excitent
les paresseux que leur apathie empêche de persévérer etc.
Chaque catéchiste Muganda est chargé de 3 ou 4 collines ;
sur chaque colline il y a plusieurs indigènes qu’il surveille et
dirige. Ces catéchistes indigènes sont improvisés faute de mieux.
Il nous faudrait cent catéchistes baganda, mais où les trouver ?
Comment les payer ? Ces catéchistes indigènes sont peu zélés,
121 Français.

122

ont à peine la foi ; au moins ils font penser à nous sur leur colline, prennent un peu nos intérêts et nous amènent ceux qui veulent venir à la mission.
Quand un indigène est assez instruit sur les principales vérités
de la Religion, sur Dieu, les Anges, les commandements et les
péchés, il passe un examen et est inscrit au moins comme faisant
preuve de bonne volonté et par suite à surveiller, sinon encore
comme catéchumène. A l’heure actuelle, j’en ai environ 1.600
d’inscrits ; il y en a sans doute plusieurs milliers d’autres qui
sont moins doctes et qui viendront plus tard.
Tous ces inscrits viennent se faire instruire tous les dimanches
à la mission et en outre plusieurs fois par mois, ils nous amènent
souvent de leurs amis qu’ils ont instruits ; nous en avons à instruire ainsi de 50 à 100 chaque jour dans la soirée. Nous ne nous
faisons pas illusion sur ces inscrits, tous ne persévéreront pas
pour le moment, mais n’en aurions-nous que la moitié, ce serait
beaucoup et plus tard, si le mouvement continue, ils se décideront. Ce sont des jeunes gens et des enfants pour la plupart, qui
ne sont pas fort zélés et ont encore une foi bien faible, s’ils en ont,
mais ils ont encore 2 ans à attendre avant de recevoir le baptême.
Nous avons donc le temps de les connaître, de les instruire, de les
former et le bon Dieu peut alors leur donner la foi surnaturelle
car il est bien certain que nous ne donnerons le baptême qu’à
ceux qui donneront des garanties sérieuses de science, de conduite et de bonne volonté de mener une vie chrétienne ; au reste
tous sont dans les environs de la station, nous pourrons donc les
surveiller.
Cette année après les bâtisses, nous commencerons à faire venir plus assidûment pour les instruire ceux qui montreront les
meilleures dispositions, afin d’en préparer de loin pour le premier
baptême en 1904 ; il est bon de procéder par degrés et doucement, afin de ne pas fatiguer.
Le dimanche nous avons toujours foule, nous faisons un catéchisme bien sommaire à tour de rôle toute la journée. Notre but
est surtout de leur apprendre à sanctifier le dimanche, de faire
connaissance avec les indigènes et de leur inculquer au moins les
principales vérités.
Tous les jours nous allons, dans la soirée, visiter les catéchistes sur une colline voisine, visiter les malades et nous entretenir avec les indigènes pour les apprivoiser toujours de plus en
plus. Nous sommes très bien reçus partout, personne ne s’enfuit
plus et même les petits enfants, qui jadis pleuraient à chaudes

123

larmes, dès qu’ils apercevaient le Muzungu122 au bout de la colline, viennent aujourd’hui lui dire amasho123. A notre arrivée, ces
pauvres Noirs ne savaient pas trop ce que nous voulions et ils
venaient sans doute à nous comme ils vont à leurs imana124 : par
crainte. Les exploits des Blancs étaient encore dans toutes les
bouches. Ils voulaient adapter la religion aux habitudes du pays :
ceux qui venaient se faire instruire s’appelaient selon la coutume
du pays « ntole »125, choisis ou bagargwa et prétendaient en avoir
les privilèges, c’est-à-dire que nous leurs donnerions comme les
Batusi à leur bagaragwe des bœufs, des étoffes etc., et surtout
qu’ils seraient nos hommes et n’auraient plus à peiner pour les
Batusi, que nous prendrions leurs intérêts en tout, même pour
les aider à voler. Toujours le pauvre corps, la misérable vie présente. Chaque jour il nous arrivait de très loin, qui demandaient
à être nos bagaragwa. Nous avons réagi fortement contre cette
tendance, trop tard peut-être, car nous ne connaissions pas les
coutumes du pays ; les Batusi ont pu en être froissés.
Nous leur avons expliqué et leur expliquons encore chaque
jour à l’occasion qu’ils sont et doivent être les hommes du roi, de
leurs chefs respectifs, qu’ils doivent travailler pour eux et les
obéir en tout ce qui est bien, que nous ne voulons pas de bagaragwa, que nous n’avions ni bœufs ni étoffes ni collines à distribuer pour les rendre heureux sur terre. Mais par contre, s’ils pratiquent la Religion ils seraient heureux pour toute l’éternité, qu’ils
devraient ainsi obéir et rendre honneur à Dieu Imana, puisque
nous étions ses bagaragwa, qu’Il nous a rachetés tous avec son
sang, qu’il nous a tous créés, qu’Il nous a tout donné, bœufs,
chèvres, haricots, bananes, etc., et que nous étions les « bagabe »,
envoyés de Dieu pour les instruire de ce qu’Il voulait d’eux, Imana
dont ils sont tous les bagaragwa ou plutôt les enfants.
Aujourd’hui les Banyarwanda comprennent ce que nous
sommes venus faire chez eux, au moins dans les environs de la
mission, et ceux qui se font instruire savent parfaitement que
nous ne leur donnerons que la nourriture spirituelle et les biens
éternels, ils savent que nous ne sommes les envoyés de Dieu et
que nous ne sommes rien autre chose. Plus loin, les indigènes ont
encore des arrière-pensées, ils croient que nous sommes venus
nous emparer de leur pays, que sais-je encore, ce qu’ils inventent
chaque jour sur notre compte, mais nous ne nous lasserons pas
122 « Le Blanc ».

123 Salutation rwandaise : « Que tu aies des vaches ».
124 « Dieux ».

125 « Les élus ».

124

de dire que nous ne sommes et ne voulons être qu’apôtres et
pères spirituels de leurs âmes.
Les pauvres viennent encore souvent nous demander justice :
ils ont été battus, volés, pillés, lésés dans leurs droits, pour un
rien il est vrai ; nous ne nous occupons de ces affaires que lorsqu’il n’y a aucun danger de léser l’autorité des chefs même subalternes. Tous les miséreux, mourant de faim, sans asile, les enfants battus par leurs maîtres ou autres, viennent aussi chercher
consolation chez nous, nous soulageons autant que possible
toutes les misères humaines.
Tout le monde n’est pas pour nous, même parmi les Bahutu, loin de là. Ceux qui se font instruire ont déjà un certain courage, car ils ont à supporter les railleries et les insultes de beaucoup de leurs frères.
Vous vous souvenez, Monseigneur et Vénéré Père, que quelque
temps après notre arrivée les Batusi ont cru nous faire prendre la
fuite en nous menaçant de la guerre. Ensuite, pour empêcher les
enfants de venir à nous, les Banyarwanda ont inventé « Nina Rufu », la Mère de la Mort. Ils prétendaient que nous la nourrissions
avec des enfants. Aujourd’hui tous ceux qui se font instruire sont
appelés « Nyanga Rwanda », ceux qui refusent le Rwanda, les anciennes coutumes, « renégats ». Cette insulte décourage peu de
monde quand même, je crois ; mais il faut bien s’attendre que
Satan ne s’en ira pas si pacifiquement. Nos néophytes n’en seront
que meilleurs s’ils persévèrent malgré les insultes et les railleries
et il faut espérer qu’un jour le bon Dieu sera le Maître comme il
l’est dans l’Uganda.
Comme vous le voyez, Monseigneur, nous avons pu dès le
principe sans le savoir et sans le vouloir, ne connaissant pas les
coutumes, froisser les chefs jaloux de leur autorité. Maintenant
le roi et les grands chefs nous font dire souvent que nous
sommes leurs amis, qu’ils n’ont rien à nous reprocher, ils
nous font même trop de cadeaux. Nous ne nous laissons pas
éblouir par ces cadeaux et ces belles paroles, mais enfin nous les
acceptons pour entretenir au moins de bonnes relations. Il est
certain que les Batusi préféreraient être seuls chez eux et qu’ils
trouvent que notre séjour se prolonge au-delà de ce qu’ils avaient
prévu ; ils se relèvent de leurs guerres civiles et se fortifient de
plus en plus. Le gouvernement de la colonie en effet soutient
l’autorité du roi et des chefs ; il lui sera facile de gouverner avec le
roi et il a raison. Mais cependant il faudrait peut-être limiter les
droits des chefs sur les Bahutu, car par leurs pillages ils tuent
l’initiative des ouvriers et ruinent la prospérité du pays.
125

Un Arabe s’était établi à la capitale, les chefs ont forcé le gouvernement à le faire partir à force de mensonges, me dit-on. L’on
ne vous ménage pas non plus, m’a dit M. von Gravert [1867-1918],
mais on ne spécifie rien contre Isavi.
Le Rwanda est la perle de la colonie « Ost-Afrika » ; nous
avons vu déjà deux fois en six mois M. von Gravert. L’Urundi n’a
pas de gouvernement, chaque grand chef y est roi, il est donc très
difficile à gouverner. Il n’en est pas de même du Rwanda où le roi
a toute autorité ; aussi M. von Gravert nous a-t-il instamment
recommandé de respecter et de faire respecter l’autorité du roi.
Il y va aussi de notre intérêt d’avoir une autorité forte ;
d’ailleurs partout et toujours les catholiques se sont montrés très
respectueux des puissances établies « etiam dyscolis »126 ; ils ne
prétendent à aucun privilège, ils ne demandent qu’à vivre en paix
avec tout le monde, les grands comme les humbles, les païens
comme les chrétiens ; ils ne demandent que la liberté de pratiquer leur Religion ; l’histoire est là pour l’attester.
Dans le Rwanda les événements de l’Uganda sont connus
comme au Kiziba et dans l’Usui. Les révoltés baganda sont partout au Sud les bienvenus des roitelets ; ils arrivent même
jusqu’ici. Dans le Rwanda comme au Kiziba et dans l’Usui les
roitelets et leurs chefs craignent pour leur autorité (ou plutôt
pour leurs plaisirs) s’ils permettent à leurs sujets de se faire instruire. De là vient cette persécution qui continue toujours au Kiziba et dans l’Usui. Les Européens heureux de trouver des rois
puissants, les soutiennent. Il n’y a plus en effet que ces 3 pays où
les rois aient encore une véritable autorité. Peut-être ces Européens craignent-ils pour la colonie les troubles qui ont ensanglanté l’Uganda ; la persécution continue toujours. Mgr Hirth ....
(…)127
… pays du Rwanda, combien nous pouvons en espérer pour notre
Sainte Religion, mais combien il est temps d’agir, combien surtout moi, que vous connaissez, ai besoin du secours de vos
prières pour obtenir du bon Dieu les vertus indispensables aux
missionnaires et pour ne pas ruiner l’œuvre du bon Dieu. Que les
chers novices de Ste Marie ne nous oublient pas dans leurs ferventes prières, nous, nos catéchumènes et nos infidèles.
Daignez agréer, Monseigneur et Vénéré Père,
les sentiments du plus profond respecte avec lesquels j’ai
126 Même en grognant.

127 A partit d’ici, il manque une page du manuscrit. Ce manque a été constaté le 23 janvier

1983.

126

l’honneur d’être de Votre Paternité
le fils obéissant et tout dévoué
A. Brard, des P.B.
P.C. : Ci-joint quelques photographies du Rwanda, pour satisfaire M.M. les Officiers ;
les Batusi ont mis leur peau antique, mais ils sont toujours habillés d’étoffes.

* LETTRE DU PERE SMOOR, DES PERES BLANCS,
MISSIONNAIRE AU ROUANDA (1902)128
D’Issavi à la capitale du Rouanda.
La Mission d’Issavi n’étant distante que de six
heures de marche de la capitale actuelle du Rouanda,
les convenances exigent que nous visitions de temps en
temps notre souverain, Sa Majesté Mousinga, roi de
tous les Banyarouanda. Le chemin d’Issavi à la capitale est, comme tous ceux du Rouanda, assez difficile
on dégringole une montagne pour patauger quelques
instants dans une étroite vallée, véritable marais, puis
LE P. SMOOR
on escalade une nouvelle montagne et on recommence les mêmes manœuvres.
Aussi, les porteurs du pays n’acceptent-ils pas de charge qui dépasse
quinze kilos. Seuls, ceux venus de l’Ousoukouma ces portefaix de profession
peuvent escalader ces pentes abruptes, et traverser ces ravins avec leurs
trente kilos sur le dos. A mi chemin, nous nous arrêtons dans un lougo désert,
ancienne résidence de Louabougiri, père du roi actuel. Par lougo, on entend la
palissade qui entoure les habitations du pays ; chez les pauvres, cette enceinte a des dimensions tout à fait modestes. Il en est autrement chez le roi. Il
a, lui, à loger ses serviteurs et ses servantes, ses femmes et les servantes de
ses femmes. A un roi du Rouanda, il faut encore une vaste cour qui lui serve
de salle d’audience, et une autre, plus petite, où il va boire le pombé avec ses
intimes, car ici le souverain ne s’abaisse jamais jusqu’à boire et à manger aux
yeux du public. Un lougo royal a donc un aspect grandiose, surtout lorsque les
branches d’arbres fichées en terre dont se forme cette enceinte ont pris racine
et se sont pourvues d’une ramure. De loin, on dirait alors une vraie forêt.
C’est à leur ombre, la seule que nous devons rencontrer sur notre route,
que nos porteurs et nous, prenons quelques instants de repos. Naturellement,
notre pensée se reporte aux jours où régnait ici le père du roi actuel, le fameux
Louabougiri. Comme tout a changé! Là où Louabougiri se faisait honorer
comme une divinité, là où des centaines de serviteurs se pressaient autour de
lui pour exécuter ses moindres désirs, là où les seigneurs accouraient de tous
les points du royaume pour lui faire la cour, là enfin où s’élevaient les cases
royales construites avec tant de soin par les meilleurs ouvriers du pays, aujourd’hui une végétation sauvage a tout envahi et sur ces tristes ruines, que
personne n’ose visiter, plane un silence de mort, interrompu de temps en
temps par le cri sinistre de quelque oiseau de proie. Ah si ces ruines pouvaient
128 « Lettre du Père Smoor, des Pères Blancs, (missionnaire au Rouanda.) », in Missions

d’Alger, Janvier- Février 1903, N° 157, pp 175- 179.

127

parler, quelles horribles scènes elles auraient à nous raconter Louabougiri fut
en effet le plus cruel tyran dont les indigènes conservent le souvenir, et son
nom est synonyme de « grand tueur d’hommes ».
Mais nos porteurs reposés reprennent leur charge et nous nous éloignons
de ces tristes lieux. Une heure de marche, et nous voyons apparaître la colline
Nyanza, sur laquelle se trouve la capitale. Nous voici assez près pour en discerner les grandes lignes. Rien qui ressemble à une ville d’Europe. Représentez-vous une vaste prairie, parsemée de huttes semblables à des meules de
foin de forme conique ; au milieu, un grand lougo, sorte de haie vive, sert de
rempart à la résidence royale ; telle est la capitale du Rouanda. Mais déjà
notre arrivée a été signalée et la curiosité a mis tout le monde sur pied ; c’est
un va-et-vient continuel. Un Blanc est encore, ici, un être si rare, si curieux, si
extraordinaire, que son apparition est un véritable événement. A mesure que
nous avançons à travers les huttes, la foule augmente. Elle est tout particulièrement nombreuse devant la résidence royale où se pressent, pour nous contempler au passage, les chefs de second ordre, les serviteurs favoris des
grands du pays. Quant à ces derniers, ils sont trop grands personnages pour
se mêler à la foule et s’abaisser jusqu’à paraître curieux de voir le Blanc.
Notre intention n’étant pas de rendre visite au roi le jour même, nous laissons donc son lougo à gauche, et nous nous dirigeons vers l’endroit qui nous a
été désigné pour notre campement. Pendant que nos hommes sont occupés à
dresser la tente, nous voyons venir une troupe d’indigènes. Arrivés à cinquante mètres, tous s’accroupissent tandis que quatre chefs se détachent et
s’approchent pour nous souhaiter la bienvenue de la part de Sa Majesté.
Après quelques moments d’entretien, ils prennent congé de nous et vont apporter au roi nos salutations et lui exprimer notre désir de le voir le lendemain.
Audience royale.
A l’heure qui nous a été indiquée, nous prenons chacun notre siège, précaution de rigueur pour tout visiteur qui se respecte, et nous nous rendons à
l’audience royale. La salle de réception est une grande case située en face de
la porte d’entrée du lougo. Nous traversons la grande cour entre une double
haie de curieux et nous sommes introduits devant Sa Majesté. Après une poignée de main, nous nous installons sur nos sièges au milieu des grands seigneurs du royaume, en face du roi, assis sur un tabouret.
Mousinga est un jeune homme d’une vingtaine d’années ; on peut dire de
lui comme de Saül « qu’il surpasse de la tête tous ses sujets », car il a plus de
deux mètres. Il est gracieusement drapé dans une grande pièce d’étoffe rouge
qui laisse entrevoir la couverture de même couleur lui servant de pagne. Une
riche collection d’amulettes complète le costume. Comme tous les Batousi, il a
les traits sémites : nez aquilin, lèvres fines, mais son visage est déparé un peu
par des dents très longues et très saillantes. Il a l’air assez intelligent mais
endormi, parle peu et de préférence à voix basse, en chuchotant à l’oreille de
ses confidents.
J’ai dit qu’il surpasse de la tête tous ses sujets. Cela ne doit s’entendre que
de la masse des Bahoutou, car les Batousi qui l’entourent en ce moment sont
tous de véritables géants. Le P. Brard [1858-1918] et moi, qui sommes de
moyenne taille, ressemblons à des pygmées à côté d’eux. Tous ont les mêmes
traits sémites, tous sont drapés dans des étoffes de couleur et couverts
d’amulettes.

128

La conversation roule sur la religion. Les chefs nous parlent de leurs sacrifices et de leurs cérémonies nous répondons que nous aussi nous sacrifions,
que nous aussi nous nous adressons à un Etre supérieur que l’on nomme
Dieu, le Créateur du ciel et de la terre, ils n’y trouvent rien à redire, mais
quand nous les engageons à se faire instruire « Comment voulez-vous, nous
disent-ils, que nous sacrifiions à votre Dieu, que nous le priions, nous ne le
voyons pas, nous ne le connaissons pas? Mais lmana (divinité des Banyarouanda) et vos esprits, les voyez-vous donc? » Nous prenons congé du roi
qui nous offre le cadeau d’usage une vache et son veau, et nous promet sa
visite pour le soir. Grande faveur, car il n’est pas en effet donné à tout le
monde de recevoir Sa Majesté qui ne sort jamais de son lougo si ce n’est pour
changer de résidence.
Coutumes étranges.
Les familles régnantes du pays, les Batousi, sont une vraie race de nomades. De là, dans tout le pays, des habitations abandonnées par les souverains. Personne n’y touche, et même, tous les ans, quand les indigènes brûlent
les herbes selon l’usage, ils ont bien soin de protéger contre l’incendie ces
endroits appelés imana’s. Le malheureux qui les brûlerait paierait de sa tête
une telle audace. Aussi, dans toutes les provinces, voit-on sur le sommet des
collines des bois sacrés, ce qui est d’autant plus remarquable que le pays est
partout ailleurs entièrement déboisé. Les indigènes vous disent avec un respect mêlé de crainte superstitieuse « C’est là qu’habitait tel roi ».
Le souverain actuel n’a pas encore beaucoup voyagé, il est trop jeune ; du
reste, il n’a pas l’air d’avoir l’ardeur ni l’ambition de son père. Les soucis du
gouvernement le préoccupent peu, il s’en décharge sur ses oncles à qui il doit
la couronne. Il n’a pas encore d’héritier.
Une coutume étrange mais bien constatée dans ce pays, c’est que tous les
rois doivent se suicider. Je crois que cela provient de l’idée étrange qu’ils se
font de la royauté. On regarde le roi comme une divinité et on le désigne par le
même nom que Dieu. Tout ce qu’il fait est bien. S’il ordonne des massacres,
comme cela arrive malheureusement trop souvent, il est immédiatement obéi et
personne ne se permettra jamais la moindre critique. Les actions qui trahissent la faiblesse de l’humaine nature, il les fait dans le plus grand secret.
Jamais on ne le voit manger, boire ou dormir en public. On ne se figure donc
pas un roi infirme, cassé par le poids des années.
Le jour où il commence à avoir des cheveux blancs, il doit, s’il ne veut rabaisser la haute idée qu’on a de la royauté, faire place à un successeur plus
jeune. A cet effet, il boit un pombé mêlé de poison. Le lendemain il n’est plus.
Sa disparition n’étonne personne il s’est tout simplement changé en léopard.
Tout le monde le sait. On n’a plus à s’occuper de lui si ce n’est pour éviter sa
griffe et sa dent. On proclame son successeur et tout reprend le train ordinaire
à la cour et dans le royaume.
Nos civilités accomplies, nous reprenons le chemin de la Mission et c’est
avec joie que nous nous retrouvons au milieu de nos nombreux catéchumènes,
presque tous de la classe des Bahoutou. Ces derniers constituent la masse de
la population et sont moins éloignés que les Batousi de notre sainte religion.
Ici, comme partout, les premiers adorateurs du Sauveur sont les simples et les
petits.
[C. Smoor]

129

LE P. BRARD ET LE FR. ALFRED EN VISITE CHEZ LE MWAMI MUSINGA A NYANZA
(17-08-1905)129

129 Voici quelques données concernant le P. Brard avant son arrivée en Afrique équatoriale.

Dans la Chronique Trimestrielle des Pères Blancs, nous lisons : « – 22 septembre 1883. A
sept heures est arrivé Mgr Dusserre pour faire l’ordination, à laquelle ont pris part :
pour la tonsure, tous les novices venant de Notre-Dame d’Afrique, et pour la prêtrise, deux
novices de l’année écoulée : les PP. Bodin et Guillemé, les sept scolastiques dont les noms
suivent (voir photo, p. 12) : Achille Van Ost, Adrien Gaudard, Armand Merlon, Alphonse
Brard, Ange Cebron, Louis Coquerel, François Ménoret, et M. l’abbé Strub, appartenant au
diocèse d’Alger. (...). Pendant que les novices allaient en récréation, les Pères Missionnaires
ont été au parloir où le R. P. Supérieur Général leur a donné connaissance des nominations
(CT., 1883-10-00.20-1,2.23). – 2 octobre 1883 : Le R. P. Supérieur assigne à chaque Père
son emploi. La première classe de latin est confiée au Père Brard [Collège Saint-Louis à
Carthage] (CT., 1884-04-00.21-8,3.2). 29 juillet 1885 : Les Pères Burtin, Désoignies et
Brard, partent aujourd’hui pour Kairouan (CT., 1885-10-00.28-5,3.9). – 4 août 1885 : Nous
fêtons aujourd’hui le Père Brard qui se trouvait à Kairouan le jour de la saint Alphonse
(CT., 1885-10-00.28-5,3.12). – 26 octobre 1885 : Nous recevons un élève du lycée de Lyon ;
il a terminé sa quatrième, nous le plaçons parmi nos plus avancés. Le fils de M. le Général
Lucas, vient également prendre des leçons en qualité d’externe libre. Le Père Brard est
chargé de son éducation (CT., 1886-01-00.29-5,3.7). – 3 mai 1886 : « Le Père Brard est
nommé à Djemaâ-Sahridj en remplacement du P. Grisey envoyé au Mzab (CT., 1886-0700.31-1,1.3). – 30 septembre 1886 : Visite des Pères Eveillard, Brard et Pallas qui doivent
prochainement se rendre en Kroumirie pour y fonder un poste de missionnaires (CT., 188610-00.32-5,3.55). – 24 septembre 1886 : à l’issue du chapitre général de la Société, le poste
de Tabarka reçut comme titulaires: les Pères Eveillard, Brard, Palasse et le Frère Paulin.
(...). Il devenait évident que l’un des Pères désignés à la retraite allait être appelé à une
nouvelle destination. Quelques jours après le Père Delattre recevait à son tour de MaisonCarrée un télégramme qui lui adjoignait le Père Brard en remplacement du Père Justrobe
déjà rendu à Tunis, pour remplacer le Père Coquerel. Malgré les qualités de notre nouveau
confrère, nous ne pouvions rester insensibles à la séparation d’avec le Père Brard, que
nous avons pu apprécier dans ces relations qui rendent la vie de communauté si
douce ; cependant nous félicitâmes le Père Delattre de lui avoir adjoint ce sympathique

130

13. RAPPORT TRIMESTRIEL DE SAVE : 1er ET 2e TRIMESTRE
1902
Ce rapport est le résumé de 2 trimestres du journal de Save. Il
n’a pas été signé. Nous avons des raisons de supposer que le
P. Brard en est l’auteur.
RWANDA : SACRE-CŒUR D’ISAVI
1e ET 2e TRIMESTRE 1902130

Au mois de janvier, nous avons reçu la visite de plusieurs officiers, membres de la commission de délimitation Congo Belge –
Ostafrika. Leur caravane a été attaquée plusieurs fois ; ils se sont
défendus ; les assaillants ont laissé une centaine des leurs sur
le terrain.
Notre station servira de point de départ à plusieurs routes qui
seront percées dans la direction du Bougoyé.
En février, les pluies recommencent. Nous en profitons pour
planter un millier d’arbres fruitiers et
autres, pour semer du blé, pour renouveler les plantations de légumes et de
pommes de terre. Notre première récolte
nous a rapporté 700 kilogrammes de blé
et 100 hectolitres de pommes de terre.
Dans quelques années, nous pourrons
remplacer les patates par les pommes de
terre dans tout le Rouanda ; les indigènes
se mettent en effet à suivre notre
exemple ; ils plantent des pommes de
terre.
LE DR KANDT (1904)
En mars, un tremblement de terre très sérieux nous a fortement secoués à deux reprises ; les meilleurs dormeurs ont été
réveillés. Le Docteur Kandt nous a fait ses adieux ; il reprend le
chemin de l’Allemagne après quatre années de séjour au Rouanda. Ce monsieur a fait des travaux géographiques considérables ;
il estime qu’il lui faudra deux ans pour les classer et les publier.
Nos Banyarouandas nous accusent de manger le cœur des enfants ! Encore une ruse de l’enfer pour nous empêcher de bapticollaborateur qui, depuis le départ de son supérieur pour Biskra, a pris la direction du
Musée de Saint-Louis [Carthage/Tunis] (CT., 1887-01-00.33-4,6.1).
130 « Rapport trimestriel de Save : 1er et 2e Trimestre 1902 », in Chronique Trimestrielle,
Octobre 1903, N° 96, pp. 477-479.

131

ser les petits mourants. Satan est le même partout. En avril, une
déception. Nous avions espéré que Sa Grandeur conférerait le
baptême à une trentaine de nos enfants les mieux disposés.
Monseigneur nous apprend qu’il ne peut abréger la durée normale du catéchuménat telle qu’elle a été fixée par les supérieurs
majeurs. Ce sera donc pour l’année prochaine.
A Pâques, nous donnons quinze jours de vacances aux élèves,
aux catéchistes, et un peu… à nous. Le P. Pouget en profite pour
aller passer une dizaine de jours dans la grande forêt de l’ouest ;
il va chercher du bois de construction. Un billet de lui nous annonce laconiquement : « Vu beaucoup de bois superbes, des forêts de bambous, les sources de l’Akanyarou ; failli voir une trentaine d’éléphants qui ont pris leurs ébats pas loin de ma tente,
toute la nuit ». Le Père a poursuivi les dits éléphants, le lendemain, pendant douze heures, mais en vain ; il nous revient pas
mal fatigué, et répète que les éléphants trompent énormément.
Mgr Hirth nous recommande l’enseignement de l’allemand
dans notre école. Nous avons près de 150 internes, et autant
d’externes. L’année scolaire se termine le 15 juin par une distribution d’étoffes et de perles aux plus méritants. Une trentaine de
ces enfants lisent déjà couramment et écrivent assez bien ; ils ont
quelques notions de géographie, d’histoire et de l’arithmétique,
voire même de kiswahili et d’allemand. Tout ce petit monde nous
quitte à regret.
Nous avons quelques milliers de catéchumènes inscrits ou aspirants. Les inscrits sont ceux qui ont subi un premier examen
sur les principales vérités et sur les Commandements ; ils sont au
nombre d’environ 2.000. Les aspirants possèdent des connaissances plus rudimentaires ; nous les aurons plus tard. Daigne le
bon Dieu mettre un peu de foi surnaturelle dans ces pauvres
âmes !
Le R.P. Pouget nous quitte ; il est nommé supérieur de la
Mission du Gissaka. Nous nous séparons de notre cher confrère avec de très vifs regrets. Que le bon Dieu envoie au
Rouanda beaucoup de saints missionnaires comme lui !
Statistiques du semestre :
Baptêmes en extremis...……68
Malades soignés……...12.480
Elèves internes…..………...150
Elèves externes...………..…150
Catéchumènes…..…..……2.000
[P. Brard ?]

132

14. RAPPORT TRIMESTRIEL DE SAVE : 3e TRIMESTRE 1902
Ce rapport, comme le précédent, n’a pas été signé. Il trahit
quand même le style d’écrire du P. Brard, un style dépouillé qui
décrit les faits avec beaucoup de rigueur. Jamais il n’oublie de
mettre en valeur la contribution de ses confrères.
Nous apprenons qu’il a encore des contacts avec ses confrères
du Buganda. Ces derniers recrutent pour lui des catéchistes qui
introduiront à Save un christianisme politisé.
RWANDA : SACRE-CŒUR D’ISAVI
EXTRAIT DU DIAIRE DU 3e TRIMESTRE 1902131
JUILLET

La récolte du sorgho est finie ; nos Banyarwandas sont en vacances et ils les passent gaîment, noyant la poussière et les soucis de l’année dans de copieuses libations. Aussi les têtes
s’échauffent, et les jeux à main armée finissent parfois par coups,
blessures graves, et même par la mort de quelques combattants.
Nous intervenons pour faire cesser ces dangereux tournois ;
fort heureusement, nous sommes écoutés.
Le P. Smoor [1872-1953] est allé faire visite, à trois heures d’ici, à
une pauvre vieille femme, atteinte d’une horrible plaie, et qui n’a
plus que quelques jours à vivre. Instruite déjà par l’un de nos
catéchistes baganda et par quelques-uns de nos enfants, la malheureuse paraît assez bien disposée ; le Père essaie donc de la
préparer définitivement au baptême.
« Tu vas bientôt mourir ; je vais t’envoyer au Ciel.
– Comment veut-tu que j’aille au Ciel ? Tu vois bien que je n’ai
plus de jambes ! Commence par me guérir, afin que je puisse
marcher, et alors nous verrons.
– Il ne s’agit pas de guérir ton corps, qui tombe en pourriture ;
ce que je veux guérir et envoyer au Ciel, c’est ton âme, ton muzimu. C’est elle qui ira voir le bon Dieu, et qui sera heureuse si je
lui donne le remède qui ouvre le Ciel.
– Ah !?
– Mais oui !
– Je n’en sais rien moi !
« Rapport Trimestriel de Save : 3e Trimestre 1902 », in Chronique Trimestrielle,
Juillet 1903, N° 98, pp. 221-224.
131

133

– Je le sais moi !
– Comment le sais-tu, toi ?
– C’est le bon Dieu qui nous l’a dit.
La mort est la séparation de l’âme et du corps ; les âmes
des bons qui ont reçu le baptême vont au Ciel avec Dieu, tandis que les âmes des méchants, qui n’ont pas reçu le baptême
vont en enfer souffrir avec les diables.
– Ah ! Tu crois cela, toi ?
– Certainement, je le crois, puisque le bon Dieu l’a dit.
– Alors je le crois également moi aussi, je veux aller voir le bon
Dieu ; je veux recevoir le baptême. Mais toi, tu es l’ami de Dieu, et
tu vas chez lui comme chez toi ?
– Je le crois bien !
– Alors nous irons ensemble ; si j’arrivais seule, moi, pauvre
femme, on ne me recevrait peut-être pas.
– Ne crains rien ; pars toujours, et sois certaine que tu seras
reçue comme un membre de la famille, si ton âme a été guérie par
le baptême.
J’irai te rejoindre plus tard, quand le bon Dieu m’appellera ».
Il fut enfin convenu que plus tard, quand elle serait plus
malade, elle ferait appeler le Père pour recevoir le remède qui
guérit l’âme et ouvre le Ciel.
AOUT

Comprenant enfin que le baptême ne fait pas mourir, quelques
Banyarwandas commencent à venir nous chercher pour baptiser
leurs enfants malades ; malheureusement ils ne sont encore que
l’exception. Généralement, on croit que ce remède in extremis
amène infailliblement la mort. C’est ce qui empêche nos enfants
de nous avertir lorsqu’ils connaissent quelque part un petit malade en danger de mourir ; si le dénonciateur vient à être découvert, les parents menacent de le tuer. Pour les décider à nous
continuer leurs services d’éclaireurs, nous avons dû leur
promettre de grosses récompenses ; malgré le grand secret
dont ils s’entourent, quelques-uns sont parfois découverts en
effet, et fort maltraités ; ces jours-ci, nous avons dû faire intervenir le chef de village pour empêcher l’un d’entre eux de subir un
mauvais parti. A la fin de ce mois nous recommençons nos
classes, interrompues depuis le 15 juin. Nous avons un cours
supérieur de 40 élèves, et une classe de commençants qui compte

134

300 élèves en moyenne. Il y a peut-être 1.000 enfants en âge de
suivre la classe à une heure autour d’Issavi.
Nos catéchistes baganda viennent de nous quitter, car ils
ont fini leur année. Nous en attendons d’autres, que nos Confrères de l’Ouganda nous enverront prochainement132. C’est
ainsi que la fille-aînée de l’Eglise d’Afrique répand tout autour
d’elle la bonne semence de l’Evangile. Nous sommes satisfaits de
nos braves auxiliaires. Il est seulement regrettable que les
engagements ne soient que d’un an ; ces changements annuels sont en effet très préjudiciables à l’œuvre133. Néanmoins, grâce au zèle, grâce à nos incessantes prédictions, le bon
grain est désormais semé ; autour de nous beaucoup, beaucoup
connaissent ce que nous voulons, ce que nous sommes venus
leur apprendre, ce qu’eux-mêmes doivent faire pour se sauver ;
au Saint-Esprit de les aider, et à nous plus que jamais de prier.
Je crois qu’il y a déjà bon nombre de sérieux catéchumènes
qui croient, et qui ont abandonné leurs pratiques superstitieuses, surtout parmi la jeunesse, qui offre à la grâce prévenante un terrain mieux préparé. Il y a aussi des timides qui
viendront plus tard. Mais, en ce qui concerne les adultes plus
âgés, qui ont grandi dans le vice, la voix du bon Dieu est trop
souvent étouffée et ne produit aucun effet.
Beaucoup de patience, encore plus de prières et de sacrifices,
et nous viendrons à bout, espérons-le, même de ceux-là.
Nous avons deux catéchismes réguliers chaque matin, et le
soir nous instruisons tous ceux qui se présentent. Nous préparons une trentaine de nos premiers internes pour recevoir le baptême à Pâques ; ils auront alors atteint leurs trois années
d’épreuve. Nous avons également distribué des médailles à ceux
de nos meilleurs catéchumènes qui nous en ont fait la demande.
132 L’évangélisation de la

population de Save a donc été fortement marquée par des catéchistes venant du Buganda. Ils n’ont pas envoyé par Mgr Hirth mais par des confrères que
le
P. Brard a connus lors de son séjour là-bas.
133 Le P. Brard est très content de ces catéchistes étrangers malgré le fait que leur engagement ne dure qu’une année. Par contre, Mgr Hirth en est malheureux. Il est possible qu’il
n’apprécie pas que le P. Brard les recrute sans passer par lui. Lors de sa visite à Save en
1903, il les renvoie tous chez eux. Selon lui, certains parmi eux avait commis des actes de
violence très graves (S. MINNAERT, « La visite de Monseigneur Hirth à Save en juillet 1903 :
l’évangélisation des Banyarwanda par eux-mêmes », in Histoire de l’évangélisation du

Rwanda, Recueil d’articles et de documents concernant le Cardinal Lavigerie, Mgr Hirth,
le Dr Kandt, le Père Brard, le Père Classe, le Père Loupias, le Chef Rukara, Mgr Perraudin, etc. Kigali, 2017, pp.105-129).

135

SEPTEMBRE

Selon l’ordre que nous en avions
reçu de Monseigneur Hirth, nous
avons demandé à notre chef de district, M. von Beringe134, l’autorisation
de fonder une nouvelle station soit à
la
capitale,
soit
dans
une
autre contrée du pays. La permission nous a été refusée.
Le mois de
Septembre, ici,
est consacré à
Lyangombé, la
principale divinité du pays.
Les
récoltes
sont finies, et
on le remercie
de ce qu’il a
donné ; les cultu- VON BERINGE (1865- 1940)
res vont recommencer et on lui demande de les protéger. Pas un ménage
GORILLE TUEE PAR VON BERINGE qui ne se consacre à Lyangombé pendant ce mois. La stérilité, l’inefficacité de leur dévotion séculaire
pour leur grande divinité ne leur a pas fait comprendre l’inanité
de ce culte ridicule ; ils ont peur des génies et des dieux inférieurs, et c’est pour cela qu’ils les prient ; quant au grand Dieu
du Ciel, Imana Dieu, comme ils l’appellent, le Créateur et le
Maître de tout, bien qu’ils le connaissent tous, ils ne s’occupent
point de lui. La raison ? C’est qu’il est bon, il ne leur fait pas de
mal ; donc inutile de le prier. Et à sa place, ils honorent Lyan134 Friedrich Robert von Beringe (1865-1940) est un officier de l’armée allemande. Né

à Aschersleben, il était le fils du Capitaine Karl Robert von Beringe et de Mathilde
Luise. Suivant l’exemple son père, il devint officier du régiment des Hussards. En
1894, il s’engagea dans l’armée de Deutsch-Ostafrica, appelée « Schutztruppe ». Il fut
promu capitaine en 1899. Trois ans plus tard, en 1902, il remplaça le capitaine von
Grawert comme chef du district « Rwanda-Burundi ». Le 17 octobre 1902, il escalada
le volcan Sabyingo, situé au nord du Rwanda. C’est alors qu’il découvrit les gorilles de
montages et il en tua deux. Depuis ces gorilles portent le nom scientifique « Gorilla
beringei ». Selon une tradition chez les Pères Blancs, le P. Barthélemy aurait été le
premier Européen qui ait vu un gorille. En 1906, von Beringe rentra en Allemagne et
s’installa avec sa famille à Dresde où il mourut le 5 juillet 1940.

136

gombé, Kagoro, Mashira, Mukasa, Ntalé, etc…, tout un tas de
démons qui les tiennent enchaînés depuis les siècles.
Statistiques trimestrielle :
Baptêmes in extremis.............................61
Malades soignés par nous
ou par nos catéchistes, environ.....5.000
Enfants non rachetés internes………….154
15. LETTRE DU PERE BRARD DU 28 AOUT
1903 A MONSEIGNEUR LIVINHAC135
Le P. Brard a écrit cette lettre après la visite
de Mgr Hirth à Save en juillet 1903. Suite à
cette visite, la Mission avait été réorganisée136.
Très déçu, le P. Brard exprime sa déception
et son découragement à Mgr Livinhac. Trois
ans plus tard, en 1906, il quittera les Pères Blancs.
Isavi, 28 Août 1903
Monseigneur et très Vénéré Père,
Je suis fort embarrassé pour vous faire le rapport annuel sur
la mission d’Isavi et voici pourquoi.
Mgr Hirth est venu nous faire sa visite au mois de Juillet dernier et il a trouvé que nous allions trop vite ; que nous pourrions
porter ombrage aux Batusi. Jusqu’ici il n’en est rien, cependant
comme Monseigneur l’a reconnu lui-même, mais enfin cela pourrait arriver.
Nous n’avons donc plus de catéchistes étrangers, plus de
réunion le dimanche, plus de réunions dans les villages pour
instruire, plus de prière en commun, plus de classes aux enfants ni à la station ni sur les collines, tous doivent
s’instruire entre eux sans bruits.
Il est assez difficile de prévoir les résultats que nous obtiendrons avec le peu de baptisés et le peu de bons catéchumènes
que nous avons. Ici dans les environs de la mission, déjà depuis
longtemps, dans bon nombre de familles, ils s’instruisaient entre
eux et il n’y avait plus besoin de catéchistes, mais plus loin, à
une ou deux heures d’ici nous n’aurons plus personnes pour en135 Lettre du Père Brard du 28 Aout 1903 a Mgr Livinhac , A.G.M.Afr., N° 098523. Mgr Livin-

hac (1846-1922) était Supérieur Général des Pères Blancs de 1889 à 1922.
136 S. MINNAERT, « La visite de Monseigneur Hirth à Save en juillet 1903 : l’évangélisation
des Banyarwanda par eux-mêmes », op.cit., pp.105-129.

137

tretenir la faveur, encourager et maintenir ceux qui n’ont encore
qu’un grain de foi. Espérons que le bon Dieu y pourvoira.
J’espère donc, Monseigneur et Vénéré Père que vous m’excuserez de ne pas vous envoyer de plus amples détails sur notre
mission pour cette année. Je recommande à vos bonnes prières
nos chers Banyarwanda, n’oubliez pas non plus le pauvre missionnaire que vous connaissez et qui a plus que jamais tant besoin de l’aide du bon Dieu.
Daignez agréer
Monseigneur et très Vénéré Père
les sentiments de plus profond respect
avec lesquels j’ai l’honneur d’être
de Votre Paternité
le fils très humble et très obéissant
A. Brard
16. RAPPORT ANNUEL DE SAVE : 1er JUILLET 1903 – 1er JUILLET 1904

Il s’agit d’un rapport très important, signé par le P. Brard. Il
donne un excellent aperçu de la situation de l’évangélisation de la
population à Save.
RAPPORT ANNUEL DE SAVE :
1er JUILLET 1903 – 1er JUILLET 1904137

Baptême in extremis : 387 – Près de 300 sont morts ; autant
de consuls qui plaident nos intérêts là-haut ! Presque tous sont
des enfants en bas âge ; presque tous ont été baptisés à l’insu de
leurs parents, car il est encore admis que le Baptême tue les enfants ; à l’exception de sept, tous ont été baptisés par nos néophytes ou nos catéchumènes. Depuis quatre ans nous avons enregistré 895 baptêmes in extremis.
Catéchistes. – Mgr le Vicaire apostolique écrivait dans sa
carte de visite l’année dernière : « Dans toutes les instructions et les catéchismes, à l’église, en chambre, au confessionnal, les missionnaires auront soin de rappeler à tous,
137 « Rapport annuel de Save : 1er juillet 1903 – 1er juillet 1904 », in Chronique Trimes

trielle, Mars 1905, N° 114, pp. 139-144.

138

néophytes et catéchumènes, l’obligation absolue d’étendre la
religion autour d’eux ». C’est ce que nous faisons. Aussi
comptons-nous comme catéchistes :
1° Trente enfants internes qui vont catéchiser chaque soir
sur les collines voisines de la mission.
2° Tous les néophytes et les catéchumènes un peu sérieux.
Il serait plus juste d’appeler ces catéchistes improvisés « instructeurs » car leur travail consiste surtout à recruter des adhérents
et à leur enseigner les prières et le catéchisme ; inutile de leur
demander à aider le travail de la grâce, les changements des
cœurs, ils sont encore trop novices dans la foi. Ce dont nous aurions besoin surtout, ce serait de vrais catéchistes, zélés, sérieux, déjà mûrs dans la foi et qui, fixés sur les collines, pussent nous remplacer pour présider à l’éducation chrétienne
des néophytes et des catéchumènes ; le missionnaire en effet
ne peut être partout, il lui faudrait un remplaçant dans
chaque centre. Dans quelques années nous pourrons trouver
de ces auxiliaires, mais il sera un peu tard.
Ce n’est pas que je me plaigne de nos jeunes catéchistes,
ils montrent beaucoup de bonne volonté, mais il ne faut pas
oublier que tous sortent de la classe pauvre et que l’influence
s’exerce difficilement de bas en haut ; leur influence est donc
nulle sur les Batusi et leurs clients, c’est-à-dire sur tous ceux
qui sont un peu aisés. Cette haute classe, sans nous être hostile, est très indifférente pour la religion, et cette indifférence se fait ressentir en bas. Il ne faut donc pas croire que tout
le monde est suspendu aux lèvres de nos jeunes catéchistes et
avide de se faire instruire, loin de là, il leur faut beaucoup de patience et de savoir-faire pour recueillir quelques adhérents. Le
bon Dieu fait son œuvre quand même doucement, sans bruit.
Néophytes. – Nous en avons 252, dont 226 baptisés cette année. Ils ont bonne volonté, mais le vieux sang païen coule toujours dans leurs veines. Notre Vénéré Père le Cardinal Lavigerie
nous les a dépeints tels qu’ils sont dans ses instructions aux
premiers missionnaires. « Les vertus héroïques, l’angélique pureté, la foi vive et sans tache des néophytes n’ont jamais existé que
par exception ; …il faut s’attendre à de fréquentes et réelles misères ;…il a fallu plusieurs centaines d’années et les invasions
des barbares pour corriger la mollesse païenne : arundinem quassatam non confringet, linum fumigans non extinguet »138.
« Il ne brisera point le roseau cassé, il n’éteindra point la mèche qui fume encore (Mt 12, 20) ».
138

139

Nous n’avons donc qu’à patienter. A nous de commencer, les
autres perfectionneront. Nous sommes pères et mères pour les
chers Benjamins que nous avons engendrés au bon Dieu : père
pour corriger, mères pour pardonner et ne pas leur demander
plus que leurs faibles épaules ne peuvent porter.
Ils se confessent tous les quinze jours, viennent deux fois par
semaine assister à la Sainte Messe et au catéchisme ; nous les
voyons souvent en chambre, nous les visitons chez eux, car d’eux
dépend l’avenir, et c’est après le Baptême, lorsqu’ils commencent
à comprendre un tout petit peu ce que doit être un chrétien, que
le missionnaire a vraiment quelque influence sur eux et peut leur
faire du bien. Un vrai catéchiste nous rendrait de réels services
en vivant au milieu d’eux comme un père au milieu de sa famille,
car bientôt le nombre des baptisés sera tel que nous ne pourrons
plus nous occuper d’eux sérieusement.
Catéchumènes. – Nous avons d’abord ceux qui se préparent
directement au Baptême : ils suivent le catéchisme des sacrements pendant trois mois et, pendant trois autres mois le petit
catéchisme. En ce moment il y a 187 catéchumènes à ces deux
catéchismes. Deux sur dix en moyenne perdent courage, parce
qu’ils ne se sentent pas de taille à remplir les obligations
qu’impose le Baptême ; d’autres n’ont pas la science suffisante.
Ces catéchumènes viennent très régulièrement cinq fois par semaine, et beaucoup font deux et trois heures de chemin. Chaque
jour, le Père catéchiste voit en particulier dans sa chambre plusieurs de ses élèves, pour les étudier et donner à chacun les avis
convenables. Cette année, 40 à 50 catéchumènes recevront le
Baptême chaque trimestre.
La seconde catégorie de baptêmes comprend ceux qui savent
par cœur toute la lettre du petit catéchisme, se font instruire depuis deux ans, ont déjà un peu la foi, montrent de bonnes dispositions et viennent régulièrement au catéchisme du dimanche ;
déjà 1 353 ont fini le catéchisme, mais il n’y en a pas plus de 800
qui répondent aux conditions requises pour être catéchumènes.
Le travail de la grâce et de la volonté est beaucoup plus lent que
celui de la mémoire, voilà pourquoi nous ne les poussons pas trop
à apprendre la lettre du catéchisme ; ils n’auraient plus rien à
faire en attendant le souffle du Saint-Esprit. Un Père est chargé
de ces catéchumènes et les voit en particulier une fois chaque
trimestre ; de plus sur chaque colline, les néophytes et les catéchumènes plus sérieux ont la surveillance de deux ou trois
d’entre eux et d’autant de postulants.

140

Postulants. – Ils sont au nombre de 1.500 environ, comprenant ceux qui ont fini le catéchisme mais n’ont pas les dispositions voulues pour être catéchumènes, et ceux qui apprennent le
catéchisme ou les prières et montrent une certaine volonté. Beaucoup ont de bonnes dispositions et pourraient être déjà admis
comme catéchumènes, mais tous n’arriveront pas sans doute au
Baptême.
La grâce agit doucement sur ces pauvres natures ; elle rencontre une si petite bonne volonté, et cette volonté se fatigue si
vite ; nos négrillons arrivent à se reposer, à cesser de se faire instruire ; ils regardent à regret ce qu’ils ont laissé derrière eux,
presque effrayés du chemin qu’ils ont parcouru, puis ils reviennent, se reposent encore, mais le bon Dieu est là qui parle, travaille, dégrossit ces natures sauvages. On remarque ce travail de
la grâce chez nos chers paroissiens ; de bourrus qu’ils étaient, ils
deviennent plus avenants, souriants même ; encore un effort et
ils diront : « je veux ». C’est là certes un grand miracle : mettre la
foi dans une âme sauvage ! Je ne vois pas, en effet, quel motif
humain peut les encourager ; ils resteront pauvres ; nous ne leur
donnerons pas un bout d’étoffe, ils le savent par expérience ; ils
resteront sous l’autorité de leurs chefs comme par le passé, corvéables et taillables à merci ; baptisés, ils seront obligés de
s’imposer un travail pour avoir une étoffe pour venir à l’église ; ils
seront méprisés par les infidèles qui les appellent « renégats ». Il
faut que le bon Dieu ait vraiment à cœur la conversion de ce
peuple ! De vrais catéchistes nous rendraient le plus grand service pour aider et soutenir le travail de la grâce chez ces postulants ; nos néophytes en sont encore incapables. Les missionnaires vont à tour de rôle chaque jour de la semaine, visiter ces
postulants et les autres plus avancés, mais il leur faut six mois
pour faire le tour des collines.
Infidèles. – Il y en a de 80.000 à 100.000 ( ?) à 10 kilomètres
de rayon autour d’Isavi, et au-delà bien davantage encore. Dans
cette masse, la semence a été jetée, car la Bonne Nouvelle se colporte de bouche en bouche et le Saint-Esprit y travaille sans
nous. Il nous appellera quand l’heure sera venue et le terrain un
peu préparé. A huit heures d’ici, sur les frontières de l’Urundi, à
l’Ouest et au Sud, il y a des populations chez lesquelles il n’y a
pas de Batusi ; peut-être se laisseront-elles plus facilement gagner à notre sainte Religion.

141

Batusi. – Les Bahutu disent de quelqu’un qui se conduit mal,
qu’il se conduit comme un Mutusi. Il est bien possible que le bon
Dieu ne veuille pas essayer sa grâce sur cette pourriture, au
moins sur la génération présente ; du reste le roi nous a fait
dire d’instruire les Bahutu si l’on voulait mais de laisser les
Batusi.
Tous les Batusi influents sont à faire la cour au roi qui leur
donne un congé d’un mois tous les deux
ans à tour de rôle ; nous n’avons aucune
influence sur eux ; cependant ces chefs
nous laissent instruire en paix sur leurs
collines et sont bienveillants pour nous.
Un catéchiste muganda nous représente
à la capitale avec ordre de n’y pas parler
ouvertement de religion ; il enseigne le
kiswahili au roi et à son entourage ; tous
veulent apprendre cette langue pour
pouvoir converser avec les Blancs et bon
nombre d’enfants batusi apprennent à
lire sur l’ordre formel du roi.
A notre arrivée ici, il y avait deux partis
LE CHEF KABARE
Batusi qui se disputaient l’autorité ; au mois d’avril denier, les
chefs du parti le plus faible se sont exilés au Mpororo. Aujourd’hui toute l’autorité est entre les mains de la mère du roi et
de son père Kabare ; si nous pouvions convertir ces deux personnages, notre sainte Religion serait vite implantée au Rwanda ;
mais le bon Dieu ne va pas si vite !
Ecole. – Notre unique école compte 56 élèves, c’est l’école des
catéchistes. L’enseignement religieux y occupe la première place ;
l’on y enseigne en outre l’arithmétique, la géographie, le kiswahili
et l’allemand ; bon nombre d’élèves font honneur à leur maître, le
P. Smoor [1872-1953].
Nos écoles sur les collines ont été supprimées provisoirement
pour ne pas porter ombrage aux puissants Batusi, qui redoutent
toujours un accroc à leur autorité. Nous les reprendrons plus
tard.
Difficultés. – 1° Le plus grand obstacle à l’évangélisation est
l’organisation gouvernementale : le roi a tous les grands chefs
pour clients ; ceux-ci ont pour clients tous les petits Batusi, ces
derniers tous les Bahutu influents ; tous forment une masse
compacte qu’il est difficile d’attaquer ; ils admettent que venir
habituellement chez le blanc, c’est se faire client du blanc et se
142

poser en révolte contre le roi ; ils ne peuvent servir deux maitres,
pensent-ils, Dieu et le roi.
2° Les Bahutu sont comme hypnotisés par l’autorité des Batusi ; ces derniers les regardent à peine et un Muhutu ne se hasardera jamais à saluer un grand chef : il pourrait lui en coûter ;
ici, ne pas être salué par ces pauvres déshérités est une marque
de respect de leur part. Combien de Bahutu nous disent qu’ils ne
se convertiront qu’avec leur chef.
3° Les corvées que nos pauvres paroissiens ont à supporter.
Les uns cultivent trois jours pour leur chef et trois jours pour eux
l’année entière ; ils construisent pour le sous-chef, le chef et le
roi ; payent les impôts en nature au sous-chef, au chef et au roi ;
leur fournissent le bois de chauffage si rare au Rwanda ; passent
leurs nuits à garder les troupeaux des chefs ; portent les chefs et
leurs épouses en litière etc… Ce sont de vrais esclaves et leur moral s’en ressent. Dans les pays plus éloignés de la capitale, les
habitants sont plus libres et ont moins de corvées à fournir.
4° Faute de pluie suffisante, nous avons la famine et « ventre
affamé n’a pas d’oreilles » ; aussi beaucoup disent-ils déjà qu’ils
ne peuvent plus se faire instruire, ce qui ne prouve pas en faveur
de leurs convictions religieuses.
5° Un abus qui nous occasionnera beaucoup d’ennuis est que
nos Banyarwanda se marient fort jeunes, vers 14 ou 15 ans, et
ces mariages ne sont pas stables ; ceux qui n’ont pas eu quatre
et même six et sept épouses successivement sont rares.
Malgré tout nous avons confiance, le Maître nous l’a dit : « [sed]
confidite, ego vici mundum139 ».
A. Brard140
139 [Mais] « Prenez courage, j’ai vaincu le monde ». (Jean 16, 33).
140 Quelques informations à propos le

P. Brard juste avant son départ pour l’Afrique Equatoriale en 1887 : « – 3 Avril 1887 : « Son Éminence [Mgr Lavigerie] vient visiter Saint-Louis
[Carthage] et parcourir les travaux de la cathédrale. (...). Le Père Brard est informé qu’il
est désigné pour la mission du Nyanza (CT., 1887-07-00.35-4,2.2). – 11 Avril 1887 : Départ du Père Brard pour Alger, d’où il doit se rendre à l’Équateur. Ce n’est pas sans émotion que nous faisons nos adieux à cet excellent confrère (CT., 1887-07-00.35-4,2.7). –
17 Avril 1887 : Avant de nous quitter, les Pères Hirth et Chantemerle nous offrent une
petite fête pour nous consoler de la peine que nous ressentons en les voyant ainsi se séparer
de nous ; ils se retirent aujourd’hui à Notre Dame d’Afrique ainsi que le Père Brard, pour se
préparer, dans le calme, à leur départ qui doit s’effectuer le samedi 7 mai du port d’Alger
(CT., 1887-07-00.35-1,3.13). –– 3 Mai 1887 : Un télégramme nous annonce la prochaine
arrivée du Père Merlon, désigné pour remplacer le Père Brard au poste de Saint-Louis (CT.,
1887-07-00.35-4,2.17). – 8 Mai 1887 : Journée de sainte allégresse. Les nouveaux missionnaires de l’Afrique Équatoriale viennent nous faire leurs adieux. Le Père Hirth supérieur de
la caravane assisté des Pères Brard et Chantemerle, chante la grand’messe. Le soir le Père
Vanderstraeten chantait les vêpres qui furent suivies du cantique du départ. Enfin le moment de la séparation arrive, nous reconduisons ces vaillants apôtres jusqu’à MaisonCarrée [près d’Alger], et, après avoir reçu leur bénédiction, nous les quittons le cœur vive-

143

DESSEIN REALISE A L’OCCASON DES PREMIERS BAPTEMES A SAVE
DE 22 GARÇONS ET DE 4 FILLES LE 11 AVRIL 1903 141

ment ému et rempli du désir de marcher un jour sur leurs traces (CT., 1887-07-00.351,1.14). – 13 Mai 1887 : Une dépêche reçue depuis deux jours nous prévenait du passage à
Malte des sept missionnaires faisant route pour l’Afrique Équatoriale. C’est avec joie que
nous saluons le jour de leur arrivée. Deux pères vont au devant des confrères au bateau qui
stationne au fond du grand port et amènent en barques, jusqu’à la Sliema les Pères Hirth,
Vanderstraeten, Brard, Chantemerle et les Frères Raymond, Gustave et Justin. La joie
rayonne sur leur visage et se communique à nous tous. Notre maison est trop petite pour
loger même une caravane de sept missionnaires ; mais la Providence ne nous laisse pas
dans l’embarras. La maison contiguë à la nôtre est inhabitée depuis quelques semaines et
se trouve louée à des amis qui ne l’habiteront que plus tard. On nous en ouvre volontiers la
porte et les nouveaux venus s’y installent. Nos confrères prennent leurs repas chez nous,
mais ils peuvent dire qu’ils couchent chez eux » (CT., 1887-07-00.35-4,4.7).
141 « Tu es Pierre et sur cette pierre, j’édifierai mon Eglise. Le Christ vainc, le Christ
règne, le Christ triomphe. Début de l’Eglise au Rwanda – A la mémoire perpétuelle.
Isavi, 8 Février 1900 – 12 Avril 1903. » (R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, op.cit., p. 86).

144

17. RAPPORT ANNUEL DE SAVE : 1er JUILLET 1904 – 1er JUILLET 1905

Le P. Brard, dans ce rapport, donne un aperçu de la situation de
l’évangélisation de la population de Save.
Il prépare des élèves pour l’école de Rubya où les premiers
prêtres rwandais seront formés. Apparemment, les critères pour
discerner une vocation n’étaient pas les mêmes que ceux utilisés
aujourd’hui.
RAPPORT ANNUEL DE SAVE :
1er JUILLET 1904 – 1er JUILLET 1905142

Introduction : Le Ruanda est comme par le passé le pays de
l’espérance et commence même à devenir le centre des meilleures
consolations. Cependant il y a un point noir : la sécurité des stations déjà établies est absolument problématique. Les missionnaires ne peuvent avoir de confiance qu’en la Providence. La population de un million ½ d’habitants qui les entoure peut d’un
jour à l’autre se soulever contre les étrangers encore mal connus,
comme cela a failli arriver en août 1904 à la suite des violences
des prétendus commerçants.
Isavi (Ruanda)
Notre paroisse forme une presqu’île qui s’avance dans l’Urundi
et qui est entourée par l’Akanyourou ; ce fleuve est à sept heures
de marche au Sud, à douze heures de l’Est et à quinze heures à
l’Ouest ; nous avons tout le Ruanda devant nous au Nord.
Nyanza, la capitale du pays, est à cinq heures au Nord, à huit
heures au-delà se trouvera la nouvelle station projetée de Marangara. La population approximative de notre paroisse peut être de
200 à 300.000 habitants. Le Sud et l’Ouest surtout sont très
peuplés ; il n’y a pas une colline qui ne soit habitée.
La mission s’y fait sans nous ; les préjugés y tombent peu à
peu ; la Bonne Nouvelle se colporte de bouche en bouche ; on ne
saurait croire en effet combien les Noirs s’occupent de nous,
comme ils nous surveillent ; tous nos paroissiens savent ce que
nous faisons, ce que nous enseignons, ils s’y intéressent, ils
142 Rapports annuel de Save : 1er juillet 1904 – 1er juillet 1905, Chronique Trimestrielle,

Mars 1906, N° 125, pp. 164-170.

145

l’interprètent à leur façon et ils ne peuvent s’expliquer cette merveille : des Blancs qui ont tout quitté pour venir mourir au milieu
d’eux ! Comme toujours c’est la charité qui prépare les cœurs et à
l’heure marquée par le bon Dieu la moisson sera abondante, il
faut l’espérer.
Cette heure ne pouvait tarder, vu que nous avons toujours à
l’horizon le péril protestant. Un ministre a déjà exploré l’Urundi,
et les journaux ont annoncé que les protestants du Tanganika
avaient l’intention de fonder une ligne de station jusqu’au Nyanza.
La règle suivie à Isavi et partout, est d’admettre au baptême tous ceux qui remplissent les conditions exigées par
l’Eglise et nos Constitutions. Cependant, notre Vénéré Vicaire apostolique a imposé à toutes les stations nouvelles une
méthode excellente qui consiste à admettre au baptême,
après deux ans de fondation, 15 à 20 catéchumènes des
mieux disposés, de 18 à 25 ans, de préférence des internes ou
des quasi-internes, c’est-à-dire habitant à quelques minutes
de la station. Cela pour donner aux missionnaires un peu de
ministère et surtout pour qu’ils puissent former plus soigneusement ce petit noyau et en l’augmentant chaque trimestre de quelques unités seulement.
Ici notre petit noyau s’est peut-être accru trop vite…
Nos instructions au sujet des catéchumènes sont les suivantes : les catéchumènes qui ont fini le catéchisme ont un an de
catéchuménat ; pour ceux qui cessent de se faire instruire pendant un certain temps, ce temps ne compte pas comme catéchuménat ; les catéchumènes les plus près du baptême viennent se
faire instruire, le dimanche seulement, pendant six mois, et ensuite tous les jours pendant six mois. Les autres catéchumènes
sont libres de venir le dimanche ; les néophytes doivent ce jour-là
leur enseigner l’histoire sainte s’ils la savent ; les seuls néophytes
sont catéchistes ; rechercher surtout comme catéchumènes les
jeunes gens de 18 ans à 25 ans ; pour l’instruction, les missionnaires auront soin de faire pénétrer profondément dans les
esprits les vérités fondamentales, plutôt que d’enseigner une
trop grande variété de matières. Le paysan en général sait peu,
mais tient inébranlablement à ce qu’il sait.
Nos catéchistes improvisés n’ont que l’autorité de leurs vertus ;
ils font leur possible pour instruire, mais ils peuvent bien peu, ils
ne sont pas prophètes sur leurs propres collines !
Les Batusi sont tout-puissants ; les Bahutus craintifs sont à
leur faire la cour….
146

Ecoles. – Nous n’avons que l’école de la station qui comprend
une quarantaine d’élèves presque tous externes. Un ancien élève
leur fait la classe le matin seulement ; il leur enseigne à écrire, à
faire une rédaction et à chanter ; un Père leur fait un quart
d’heure d’instruction religieuse chaque jour.
Le but que nous nous proposons est de préparer quelques
élèves pour l’école apostolique du Kiziba, et de former
quelques chrétiens plus instruits qui puissent prendre plus
tard de l’influence sur les autres néophytes et diriger la chrétienté surtout par leur bon exemple. Les enfants que nous
avions autrefois comme internes et qui sont aujourd’hui mariés et établis dans leur village avec leurs parents, nous sont
déjà d’un grand secours, car sous beaucoup de rapport ils
sont supérieurs aux autres néophytes. Il est bon de remarquer que nous avions fait choix d’enfants peu éloignés de la
station et qui n’étaient pas tout à fait abandonnés.
Les écoles à outrance ont vécu : à coup sûr elles sont d’un
grand secours pour gagner et moraliser la jeunesse quand elles
sont libres, mais alors il n’y a presque personne ; si elles sont
obligatoires, elles font détester le missionnaire et paralysent son
œuvre. Il suffit que nos néophytes sachent lire leurs livres de piété, or presque tous se l’apprennent entre eux, voire même les
femmes. Les savants coûtent beaucoup à instruire et sont, chez
les Noirs surtout, des orgueilleux, des déclassés et un sujet
d’ennui pour les missionnaires qui n’auront pas de sitôt un emploie à leur donner. Un bon néophyte sans prétention, qui cultive
son champ et sa bananeraie à la sueur de son front, fera toujours
notre consolation.
Nos œuvres. – Hélas ! elles sont encore à l’état d’embryon
parce que le nerf des œuvres est l’argent et que celui-ci nous
manque.
Nous avons un petit hôpital où restent six miséreux impotents, et nous soignons une trentaine de malades chaque jour
(+ 11.000 personnes par an) ; nos néophytes en ont soigné environ 10 000 sur les collines (ensemble 21.000 personnes).
Dans un pays peuplé comme le Rwanda, les vieillards et les infirmes abandonnés, les aveugles et les lépreux, les miséreux de
toute nature sont légion ; les recueillir ne manquerait pas d’attirer une influence salutaire sur nos néophytes et sur les infidèles.

147

Les autorités. – Nous avons peu de relations avec les autorités
militaires ; pour le bien général, Monseigneur se les est réservées.
Il est évident que les rapports entre officiers et missionnaires se
sont beaucoup améliorés depuis quelques années. Depuis
l’arrivée du chemin de fer et du télégraphe, l’autorité de ces Messieurs a bien
diminué ; l’initiative privée est morte ; tout
est centralisé entre les mains du Gouverneur et tous les faits et gestes lui arrivent
rapidement. En haut lieu on est favorable
aux missionnaires comme le prouve la
déclaration faite par le directeur des Colonies à une séance du Reichstag, déclaration reproduite par la Chronique. Cette
influence salutaire se fait ressentir jusque
sur nos chefs batusi. M. von Grawert [18671918], chef de la station militaire d’Usumbura, nous disait que le roi et les Grands
étaient contents de nous ; ils prévoyaient
sans doute qu’ils seraient mal venus de
nous accuser comme ils le faisaient jadis.
Nos Batusi ne nous supportent que par
nécessité, ils craignent pour leur autorité.
Ce sentiment ne mourra qu’avec les Batusi de cette génération, pourvu que, dans
quelques années, ils ne tentent pas un
dernier effort pour recouvrer leur indépendVON GRAWERT (1907
ance, comme l’a tenté Mwanga au Buganda !
Depuis ces événements nos bonnes relations avec les grands
se sont améliorées : sur la demande du roi, le chrétien Musukuma chargé des relations de Monseigneur avec la cour, a bâti
à la capitale une école et un pied-à-terre pour les missionnaires….
Nous n’avons encore rien fait directement pour entamer les Batusi ; tous les Grands avec leur suite quittent très rarement la
capitale qui est à cinq heures d’ici ; les petits chefs restés à la
garde des collines ont trop peur de leurs maîtres ; ils n’osent
même pas venir trop souvent chez nous, ils pourraient être dénoncés. Nous avons beau nous effacer, ne nous ingérer en rien
dans leurs affaires, et répéter partout et à tous que nous ne voulons en rien nuire à l’autorité royale, que nous voulons la fortifier
au contraire : tout est inutile. Notre vue est trop courte pour pénétrer les desseins de Dieu ; ces pauvres Batusi ont deux péchés
148

originels, dit-on, et il est très difficile de les maintenir dans la
bonne voie, comme l’expérience l’a prouvé dans les autres missions ; peut-être auraient-ils une influence néfaste sur nos néophytes si simples ; ils viendront plus tard lorsque le troupeau
sera plus nombreux et plus fort dans la foi.
LES MISSIONS DU VICARIATDU NYANZA MERIDIONAL AU RWANDA EN 1905.

Nos Batusi en effet sont trop fiers et trop intelligents pour vouloir rester inférieurs à leurs Bahutu ; à moins qu’ils ne fassent
comme les Japonais et tant d’autres civilisés du XXe siècle.
Déjà beaucoup de roitelets et de chefs se croient civilisés, parce
qu’ils ont un vernis de politesse, des maisons, des habits, une
vaisselle à l’européenne, qu’ils savent lire, écrire et compter ;
alors ils posent aux yeux de leurs sujets naïfs, se croient bien

149

supérieurs aux chrétiens tout en suivant leur mauvais penchant,
et répètent que la religion qui les gênerait est bonne pour les
pauvres. Ces fortes têtes exerceront pour longtemps une influence désastreuse. Au Rwanda, plus qu’ailleurs encore, vu le
nombre de riches Batusi nous avons à redouter cet égarement
des chefs, surtout de la jeunesse ; il semble que nous devions
tout tenter pour prévenir, pendant qu’il en est encore temps, cette
civilisation purement matérielle. Qu’un ministre ou un arabe se
présente dans ces conditions, tous seront mûrs pour lui ; et sans
conviction, par esprit d’opposition, pour se distinguer de leurs
sujets ils iront en masse à l’erreur qui légitimera leurs mauvais
penchants. Déjà de grands Batusi disent hautement que les
Bahutu sont pour les Bafransa143 et les Batusi pour les Badatchi (Allemands).
Mgr Vidal144 disait à l’un d’entre nous, qu’il avait aux îles Fidji,
une race semblable à celle des Batusi, qu’il avait gagné par une
grande école dirigée par les missionnaires et qu’aujourd’hui cette
race était catholique. Voilà un encouragement pour nous, mais il
faut une école qui fonctionne dans de bonnes conditions, et des
Noirs ne pourront jamais la diriger dans ces conditions. Musinga,
notre roi, avec toute la jeunesse mutusi, est prêt à entrer dans ce
mouvement ; il sait déjà le kiswahili, et veut à tout prix apprendre
à lire et à écrire ; il est avide de tout ce qui vient d’Europe, habits,
montres, armes, etc. Une école aurait donc chance de prendre et
de donner de meilleurs résultats. Il est à craindre que le gouvernement ou les protestants ne nous devancent.
18. COPIE DE LA LETTRE DU PERE BARTHELEMY DU
3 AOUT 1904 AU PERE LOUPIAS (DANS LE JOURNAL DE
RWAZA)145
Il s’agit d’une copie d’une lettre P. Barthélemy, Supérieur de
Nyundo146. Elle est adressée au P. Loupias, alors de passage à
Rwaza. Transcrite dans le journal de Rwaza, elle fait partie d’une
143 « Les Bafransa » est le surnom des Pères Blancs au Rwanda.

144 Monseigneur Vidal, premier Vicaire apostolique des îles Fidji.

Journal de Rwaza : 1903-1910, A.G.M.Afr., Août 1904, pp.18-19. « 15 octobre –
Première fête patronale du poste : triste fête. (…) Dans l’après-midi, nous recevons
cette lettre du P. Barthélemy au P. Loupias ; elle dit long sur notre situation ».
146 P. Barthélemy était arrivé au Rwanda en février 1900. Ensemble avec le P. Brard et
le Fr. Anselme il avait fondé la Mission de Save. En novembre 1900, il avait fondé la
Mission de Zaza et en avril 1901, il avait fondé la Mission de Nyundo.
145

150

série de documents qui parlent des expéditions militaire organisées
par le P. Classe à Rwaza en juillet 1904.
Le P. Barthélemy avertit le P. Loupias qu’il a déjà informé le
P. Brard à propos de la situation très tendue à Rwaza. Ce dernier
est au courant de ce qui est arrivé à Rwaza sans savoir à quel
point.
Nyundo, le 13 Août 1904
Bien cher confrère,
Je ne sais pas trop que vous dire au
sujet de votre retour ici. Est-il possible ?
Qu’en pensent les Balera ? Comme je
vous l’ai déjà dit au Mulera, je ne sais pas
comment l’affaire se terminera. Je dis
toujours ce que j’ai dit le dernier soir à
table : « Que feront les Pères au Mulera
LE P. LOUPIAS (1900)
avec maison et lugo, s’ils n’ont pas de
communication ? Et depuis que j’ai été attaqué au retour, je ne
vois pas comment on pourrait avoir communication avec le Mulera. Lorsque nous fûmes cernés, nos Bagoyi parlaient savez-vous
de quoi ? de s’entretuer. Si je n’avais pas été là, je ne sais si un
seul aurait échappé. Allez maintenant les envoyer comme courriers ; je ne dis pas : comme porteurs de charges, au Mulera. Avec
mes 8 fusils ils n’iraient pas ; ce serait d’ailleurs imprudent. J’ai
écrit au P. Brard que si jamais je devais retourner au Mulera,
je ne pourrais le faire qu’avec l’aide d’un Père d’Isavi.
Nous n’avons pas encore de réponse d’Isavi ; d’ailleurs je ne
sais pas quel secours nous arrivera. Je crois ce qu’un Munyarwanda m’a dit, qu’à Isavi il n’y a plus que 4 Bazungu147 qui
s’étaient fixés. Probablement qu’il vous faudra attendre une réponse de Mgr ; le premier courrier a dû lui arriver hier ou aujourd’hui.
Encore une fois, je ne connais pas la situation actuelle chez
vous ; c’est à vous de voir ce qu’il est à propos de faire : de revenir
ici ou de rester au Mulera jusqu’à l’arrivée d’un courrier. En tout
cas cas si vous jugez pouvoir revenir, je crois qu’il faudrait demander des hommes de Nshozamihigo qui porteraient vos
charges et vous accompagneraient ; et ne pas camper avant chez
Luzege.
Je confie ces lignes à un nommé Birikunzira qui demeure au
Luhengeri [Ruhengeri] ; là, me dit-il, où on a cessé de me pour147 « Blancs ».

151

suivre, peut-être 1 h ½ avant Mutoba. Ce bonhomme est venu
m’apporter une cruche de miel, pour me dire que lui et ses gens
ne sont pas des Bagome148 ; il dit qu’il a son frère près de la mission et que le P. Classe149 [1874-1945] lui a donné une vache.
Le P. Weckerlé150 [1872-1920] et moi allons un peu mieux, mais
ce n’est pas encore brillant. Bien des choses aux confrères, et
recommandez leur surtout la prière et la prudence. Pour mon
compte je n’ai pu savoir ni ce que le P. Classe [1874-1945] avait
écrit à Mgr, ni ce que Mgr avait écrit précédemment au
P. Classe [1874-1945] ; vous comprenez bien qu’on peut entendre beaucoup de choses pas ces mots : sauvez la vie et
l’honneur151 !
Je vous le répète : quand on m’attaque, tout le monde criait :
« il n’y a qu’un Blanc » ; « Tuons-les tous ».
En union de prières, je reste votre tout dévoué confrère en N.S.
Paul Barthélemy

148 « des méchants ».

149 Le P. Classe naquit à Metz (Lorraine), le 28 juin 1874. Ses parents étaient Claude Classe

et Marie Clausset. A peine âgé de 6 ans, il déménage à Paris. Il fait ses humanités à St
Nicolas du Chardonnet et au petit séminaire de Versailles. Puis il entre au Séminaire sulpicien d’Issy pour l’étude de la philosophie, en compagnie de clercs dont 5 seront promus à
l’épiscopat. Au cours de ses études, il se sent appelé à l’apostolat lointain et il songe d’abord
aux Missions Etrangères, mais finalement, sur les indications du Supérieur de la maison, il
tourne ses regards vers l’Afrique. Durant l’automne de 1896, il commence son noviciat à
Maison Carrée, près d’Alger, sous la direction du P. Voillard, futur Supérieur Général
des Pères Blancs. Il est ordonné prêtre le 31 mars 1900. Il est nommé pour le Rwanda où il
arrive le 21 mars 1901. Il fonde la Mission de Rwaza en 1903. En octobre 1907, il est nommé Vicaire Délégué de Mgr Hirth, d’abord pour le Rwanda et puis pour le nouveau Vicariat
du Kivu, détaché du Nyanza Méridional. En 1922, il devient le premier Vicaire Apostolique
du Rwanda (Biographie rédigée par le P. Arnoux pour le Dictionnaire de Biographie Française. (1/05/56).
150 Le P. Léon Weckerlé naquit le 19 avril 1872 à Durenenzen près de Colmar en Alsace. Le
31 mars 1900, il est ordonné prêtre chez les Pères Blancs. En octobre 1900, il arrive à Save.
En 1901, il fonde la Mission de Nyundo avec les PP. Barthélemy et Classe. Il y restera
12 ans. Après un bref séjour en Europe, il revient au Rwanda. Il passe successivement par
les Missions de Mibirizi, Murunda, Kabgayi et Save. Il meurt à Kabgayi le 5 juin 1920 (Notices Nécrologiques). Dans le diaire du Petit Séminaire de Kabgayi, nous lisons : « le
5/06/20 : L’agonie du P. Weckerlé – Vers la fin, en baisant la croix pectorale de Monseigneur dans laquelle se trouve une relique de la Vraie Croix, le Père dit : « In te Domine speravi non confundar in aeternum (la devise de Benoît XV) ». Ce furent ces dernières paroles ».
151 Dans sa lettre copiée dans le journal, le P. Barthélemy confirme ce que le P. Malet écrira
dans rapport de 1909 : « Le P. Classe ne savait plus que dire ou que faire. Dans son
affolement, le Père Barthélemy lui demanda quelles instructions il avait de Monseigneur. ’Sauver l’honneur et la vie, a écrit Monseigneur’, lui fut-il répondu. C’est alors
qu’on décida l’action ». (Rapport du Père Malet de 1909, A.G.M.Afr., N° 098414-098416).
En même temps, le P. Barthélemy exprime un doute sérieux à propose les paroles du P.
Classe. Se sentait-il trompé par son confrère ? Pourquoi le P. Classe ne lui a-t-il pas montré
la lettre de Mgr Hirth. Depuis nous savons, en étudiant d’autres documents, que ce père
était un grand manipulateur prêt à tout pour se justifier et pour utiliser ses confrères
comme des simples pions.

152

19. COPIE DE LA LETTRE DU PERE LOUPIAS DU 20 AOUT
1904 AU PERE CLASSE (DANS LE JOURNAL DE RWAZA)152
Le P. Loupias, à Nyundo, écrit à son ami et confident, le P.
Classe, Supérieur de Rwaza, pour lui raconter que le P. Barthélemy
et ses guerriers ont échappé a un grand danger. Quant aux explications, il n’entre pas dans le détail. En effet, les gens de Rwaza
avaient attaqué les missionnaires et les guerriers de Nyundo parce
qu’ils voulaient récupérer leurs vaches volées. Les Pères sont bien
surveillés par la population.
Bugoyi, le 20 Août 1904
Bien cher confrère,
Je suis arrivé hier vers deux heures
de l’après-midi. Le voyage a eu lieu sans
accident ni incident. J’ai donné deux
étoffes à Luzege, l’une pour lui payer
son mouton, l’autre en votre nom pour
le remercier des services rendus aux
courriers et pour l’encourager à contiLE P. LOUPIAS (1900)
nuer. Je lui ai demandé de faire accompagner, moyennant
récompense, les courriers venant de votre
nom pour le remercier des services rendus
aux courriers venant du Bugoyi jusque
chez Nshozamihigo ; il l’a promis. Le fera-til ? Probablement, puisqu’il n’est pas de la
famille de Nshozamihigo ; il est mugaragu
de Lwidegembya – j’ai donné au Mutusi qui
est venu ici une étoffe de couleur ; il est
donc payé. C’est une de ces têtes que nous
avons rencontrées au Karaso avec une
bande d’hommes.
LE CHEF LUKARA (1912) 153
A propos au P. Barthélemy [1874-1956], sachez qu’il a risqué
belle. Des gens nombreux l’accompagnaient à droite et à gauche,
152 Journal de Rwaza : 1903-1910, A.G.M.Afr., Août 1904, pp. 19-20 : « 22 Aout – (…)

Heureusement que 49 Bagoyi, envoyés par le P. Barthélemy nous arrivent avec cette
lettre du P. Loupias, qui complète les renseignements sur l’attaque du Karaso ».
153 Le Chef Lukara (ou Rukara) fut arrêté par les Allemands, suite à un incident qui
causa la mort du P. Loupias en avril 1910. Voir S. MINNAERT, Histoire de l’évangélisation du Rwanda, Recueil d’articles et de documents concernant le Cardinal Lavigerie, Mgr Hirth, le Dr Kandt, le Père Brard, le Père Classe, le Père Loupias, le Chef Rukara, Mgr Perraudin, etc. Kigali, 2017. 332 pp.

153

à dix mètres de la caravane, causant avec lui et les Bagoyi. Tout à
coup, à un cri poussé à la fois sur plusieurs collines ; il est attaqué. Il a tiré les deux premiers à bout portant.
Ce que la Tourte nous racontait sur Lukara que
le Père visait d’un autre côté, et que tout à coup

il s’était retourné et l’avait tiré, est exact. Ce qui
prouve que, pour être si bien renseigné, il fallait
n’être pas bien loin ; au moins que ces messieurs possèdent des lunettes d’approche assez
puissantes pour traverser les collines. Les Bagoyi m’ont dit, en chemin que les Balera n’attenLA TOURTE 154
daient que mon départ pour recommencer le bal. Est-ce vrai ? [Ici
arrête la lettre dans le diaire de Rwaza].

20. LETTRE DU PERE BRARD DU
19 SEPTEMBRE 1904 AUX PERES BARTHELEMY ET CLASSE155
Grâce à cet extrait, nous apprenons que
le P. Brard protège ses confrères contre une
intervention allemande venant de Bukoba.
Reste la question dans quelle mesure le Père
Brard a été mis au courant des événements
à Rwaza. Dans le journal de Save nous lisons : « Le P. Classe, au Muléra [Rwaza], est
LE P. BARTHELEMY (1899)
assiégé par les Balera, les PP. Barthélemy et
Loupias sont partis lui apporter secours »156. Au fond c’était pour
participer à des expéditions militaires.
A partir de Marienberg (près de Bukoba) Mgr Hirth, lui aussi,
envoie du renfort pour protéger ses missionnaires.
Isavi, le 19 Septembre 1904

Aux RR. PP. Barthélemy [1874-1956] et Classe [1874-1945],
Les courriers sont enfin arrivés ; ils n’ont pas été pillés comme
le disait le P. Pouget [1858-1937]. Ils étaient seulement retournés
154 Surnom du chef Rwakazina. Voir P. DUFAYS, Pages d’épopée africaine. Jours trou-

blés, Ixelles, 1928, pp. 48-49.
155 Journal de Rwaza : 1903-1910, A.G.M.Afr., Septembre 1904, pp 20-21 : « Enfin
une lettre d’Isavi nous arrive. Hélas, elle n’éclaire que trop la situation dans laquelle
nous nous trouvons, nous et toutes les missions du Rwanda. C’est le bon Dieu seul
qui peut nous sauver ».
156 R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, op.cit., p. 111.

154

trois fois au Kiziba ne pouvant passer. Alors Mgr a demandé des
soldats au chef de Bukoba. Ils sont arrivés ici, et pouvaient aller,
si l’on voulait jusqu’au Mulera. Mais j’ai cru plus prudent de les
renvoyer : ils auraient pu faire tort à nos missions en surexcitant
tout le monde et en bataillant. Les 17 Baziba qu’envoie Mgr pour
Mulera suffisent, me semble-t-il ; il doit encore venir 10 Basukuma. Ces soldats ont bataillé là où Mitumbo avait été pillé au
Kisaka, tiré 50 personnes, disent-ils, dont 10 Batusi. N’en parlons
pas : même Mgr me dit qu’il ne voudrait pas que les officiers apprennent cette petite révolte ; ils en profiteraient pour demander
une station.
Le pays est calme par ici ; le Roi ne cesse de dire qu’il est l’ami
des Blancs, qu’il n’y a que les Bahutu qui veulent nous mettre
mal avec lui et qui pillent. Faisons comme si c’était vrai et soyons
prudents quand même. J’envoie encore deux Batusi, donnés par
le Roi pour plus de sûreté et pour faire plaisir au Roi. Le P. Barthélemy [1874-1956] pourrait vite envoyer le courrier au P. Classe
[1874-1945] avec charges et barungu157, et faire attendre à nos
hommes et aux deux Batusi le courrier du P. Classe [1874-1945].
Trois jours suffiraient ; mais il ne faudrait pas envoyer nos
hommes au Mulera, ni les Batusi ; autrement on ne trouverait
plus de porteurs ici. Les soldats venaient aussi pour rapatrier les
marchands de peaux, mais ils ont été tués sans doute, l’on n’en
voit plus un seul. Von Stümer demandera peut-être justice ; on
verra.
Tenons-nous en dehors si l’on peut… [la suite de la lettre n’a pas
été transcrite]158
A. Brard
157 « Porteurs ».

158 Par la suite, nous lisons dans le journal de Rwaza : « 20 Septembre [1904] – Lwas-

ha demande au P. Supérieur [Classe] de lui parler secrètement. Il dit qu’un homme de
Lwanga, passant chez lui, aurait dit ce qui suit : « Il y a quelques jours, Luhanga à son
retour de la capitale aurait réuni ses bagaragu et leur aurait dit : ‘Le Rwanda ne doit
pas être aux Européens. Ils ne sont que douze dans tout le pays ; ici trois seulement ;
nous en pouvons venir à bout. Il faut les tuer ; ils n’ont que peu de gens avec eux :
quatre groupes : ceux de Lwasha, de Lukwirangabo de Bishirwande et de de Kiliera et
les Basezera. Leurs fusils ne crachent que de l’eau. De leurs gens on en viendra facilement à bout avec des bâtons ». Lwasha ajoute d’autres renseignements qui ne peuvent venir que des Batusi, car il ne connaît pas nos missions d’Isavi et du Kisaka ; et il
conclut qu’ils n’ont rien à craindre parce que Kitikiti [von Grawert] est leur ami et fait
ce que le Roi veut. Peut après arrive Luhanga. Le P. Supérieur lui pose un interview
sur tous ces faits cités par le P. Brard et par Lwasha. Le vieux Mutusi est visiblement
embarrassé. Comme il se défend en niant, le Père en profite, puisqu’il se dit notre ami
pour demander deux Batusi pour garder notre troupeau et un autre pour porter une
lettre à Isavi. Luhanga promet tout (Journal de Rwaza : 1903-1910, A.G.M.Afr., Septembre 1904, pp. 21-22).

155

21. COPIE DE LA LETTRE DU PERE BRARD DU 28 SEPTEMBRE 1904 AU PERE CLASSE (JOURNAL DE DE RWAZA)159
Dans cette lettre, le P. Brard, demande au P. Classe plus
d’informations sur ce qui s’est passé à Rwaza pour mieux l’aider
lui et ses confrères.
Le P. Brard lui parle de la situation très tendue au Rwanda ; un
nombre de commerçants africains ont été tués. Il lui conseille de se
méfier des Batutsi. Plus tard, le P. Classe utilisera les arguments
du P. Brard pour justifier ses expéditions militaires.
Isavi, 28 Septembre 1904
Rév. P. Classe,
Vos lettres au P. Barthélemy [1874-1956] sont arrivées ici
le 24 ; je les enverrai à Mgr à la prochaine occasion. J’espère que vous
avez reçu cartouches et Basiba ; aujourd’hui partent encore 10 Basukuma
avec fusils et cartouches. Je les envoie via Bugoyi. Je crains de les faire
partir avec les Batusi qui pourraient
les faire tomber dans un guet-apens,
car il faut plus que jamais se méfier
d’eux160. Plus ils disent qu’ils nous
aiment, plus il faut être sur ses
gardes, en souriant quand même ! Que
voulez-vous ? Ces messieurs veulent à
tout prix cacher leur jeu d’enfants ; ils ne
LE P. CLASSE (1900)
voudraient pas du tout être découverts, il pourrait leur en nuire.
Voilà pourquoi je ne crois pas qu’eux-mêmes nous attaquent,
mais ils feront leur possible pour nous tracasser, sinon plus ;
c’est la tactique de tous les Nègres.
Donc j’ai voulu consulter le Roi, pour savoir s’il n’avait envoyé
personne, qu’il n’avait dit à personne de vous conduire au Nduga.
Journal de Rwaza : 1903-1910, A.G.M.Afr., Octobre 1904, pp. 24-25. « Le 8 Octobre, des Batusi nous apportent une lettre du P. Brard, confiée à eux à la date
du 28 Septembre. Ils nous disent n’avoir mis que trois jours en route et être partis
sitôt la lettre reçue. A la fin ils sont obligés d’avouer que la lettre est restée six jours
chez le Roi. La lettre confiée à Luhanga le 1er Octobre nous est déjà parvenue, il y a
deux jours. Ils avouent que c’est l’arrivée inopinée de M. von Grawert qui les a forcés
de porter la lettre. Ces Batutsi sont venus pour la forme ; ils n’ont rien dit de la mission mentionnée dans la lettre ». (Journal de Rwaza : 1903-1910, A.G.M.Afr., Octobre
1904, p. 24).
160 Le P. Brard appelle ses confrères à la prudence face aux gens de la Cour.
159

156

Voilà pourquoi il envoie le Mutusi porteur de cette missive, pour
dire aux Batusi de s’en aller, de ne pas bâtir près de vous. Pour
ma part, je crois qu’il les avait envoyés et que le porteur de cette
lettre, si toutefois il la porte, ne fera rien et ne dira rien aux Batusi, ou s’il leur parle, ceux-là comprendront ce que ça veut dire :
« Tâchez de ne pas vous les mettre à dos quand même ». Enfin
vous serez peut-être plus libres pour agir puisque le Roi les désapprouve ouvertement et vous serez encore plus sur vos gardes,
si possible. Il ne faut pas s’attendre à ce que le Roi punisse ces
Batusi qui vous ont menti ; il se moque bien de vous. Je lui demande depuis longtemps de punir ceux qui ont volé le courrier : il
promet, dit qu’il nous aime beaucoup, et ne fait rien. Il a envoyé
chercher les chefs du Kisaka qui avaient pillé les mitimba, et les a
renvoyés en disant que les « impfura » ne pouvaient voler.
La semaine dernière au Buyanza on a encore tué 27 marchands. Trois sauvés sont venus à la capitale demander justice ;
il s’est contenté de donner deux Batusi pour faire rendre leurs
biens. A la capitale ils sont fiers de leurs succès ; ils s’exercent
journellement à la cible avec leurs flèches. Il leur faudra une leçon, car je crois qu’ils ne seront jamais sages avant ; elle finira
par venir.
50 Basiba sont allés se plaindre à Usumbura. Ici nous sommes
relativement tranquilles, bien que toujours sur le qui-vive, et personne ne veut plus se faire instruire. C’est vous surtout, chers
confrères, qui portez le poids de cette tempête. Tous ici nous
prions le bon Dieu et la bonne Mère qu’ils vous protègent toujours et vous éclairent dans les difficultés les plus tragiques où
vous vous trouvez. Ecrivez-nous longuement ce que nous pourrons faire pour vous et ayons toujours confiance en le bon
Dieu qui finira bien par triompher. Il veut que nous ne mettions
qu’en Lui notre confiance. Confidete161, et tâchez de ne pas vous
faire trop de mauvais sang quand même !
Vous pouvez répondre par les Batusi, mais vous feriez bien
de ne pas leur confier de lettres importantes. Le Roi dit que
sur toutes les contrées il a envoyé dire de laisser passer vos courriers ?? Ne donnez rien à cette huître, je le paierai selon services.
Daignez agréer…
S : A. Brard
161 Traduit du latin : « Ayez confiance ».

157

22. COPIE DE LA LETTRE DU PERE BRARD DU 1er OCTOBRE
1904 AU P. CLASSE (DANS LE JOURNAL DE RWAZA)162
Le P. Brard avertit le P. Classe de la visite prochaine du Commandant von Grawert, venant de Bujumbura. Il lui conseille
d’oublier le passé pour mieux confronter l’avenir.
Isavi, 1er Octobre 1904
Rév. P. Classe,
Votre triste missive relative aux Batusi est arrivée hier en
même temps que M. von Grawert [1867-1918], venant via l’Urundi
en 6 jours d’Usumbura. J’espère que vous êtes revenu un peu à
la vie et à l’espérance avec les renforts reçus. M. von Grawert
partira d’ici le lundi 3, pour se rendre chez le Roi ; et il arrivera sans doute chez vous vers le 10 au plus tard. J’espère
vous écrire encore avant son départ, via Bugoyi. Pour courriers, étoffes perdues, etc. ; Mgr m’a écrit qu’il préfère perdre tout
cela plutôt que d’ennuyer le Roi s’il ne veut pas les faire rendre.
Laissez les Batusi tranquilles pour cela ; essayons d’oublier le
passé pour ne plus penser qu’à l’avenir163… [la suite de la lettre
n’a pas été transcrite]
23. COPIE DE LA LETTRE DU PERE BRARD DU 4 OCTOBRE
1904 AUX PERES BARTHELEMY ET CLASSE (DANS LE
JOURNAL DE RWAZA)164
La lettre du 4 octobre est la dernière lettre du P. Brard, transcrite dans le Journal de Rwaza. L’auteur s’adresse au P. Barthélemy, Supérieur de Nyundo et au P. Classe, Supérieur de Rwaza. Il
réduit le nombre des victimes de leurs expéditions militaires à
deux.
Puis il les avertit que les Allemands viendront à Rwaza pour
faire une enquête sur ce qui est passé et qu’ils ne feront pas de
difficultés. A ce moment-là, les Allemands ont encore besoin des
Pères Blancs pour occuper l’intérieur du Rwanda. Cela changera à
partir de 1907.
Journal de Rwaza : 1903-1910, A.G.M.Afr., Octobre 1904, pp 23 : « 4 Octobre –
Réponse du P. Brard à la lettre portée par Luhanga : celle-ci ne s’est guerre arrêtée en
route, le Père ayant écrit le 1er Octobre ».
163 Le P. Brard fait ici allusion aux expéditions militaires organisées par le P. Classe
pour punir la population de Rwaza durant l’été de 1904.
164 Journal de Rwaza : 1903-1910, A.G.M.Afr., Octobre 1904, pp. 26-27.
162

158

Isavi, 4/10/04
RR. PP. Barthélemy et Classe,
J’ai envoyé au Mulera deux lettres directement par les Batusi ;
j’en ai reçu une du P. Classe [1874-1945]. J’espère que tous respirent maintenant au Mulera, ce n’était pas trop tôt. M. von
Grawert [1867-1918] nous a quitté hier, après trois jours de séjour
parmi nous, pour la capitale, Mulera, le Kisaka et l’Urundi. Il ne
passera pas au Bugoyi.
Il interrogera les Pères sur leur combat et celui du P. Barthélemy [1874-1956].
Je lui en ai parlé, ainsi que des deux
morts et des blessés. Je n’ai pu lui dire
comment, mais je lui ai dit que le
P. Classe [1874-1945] le renseignerait. Je
lui ai aussi parlé des Batusi envoyés
par le Roi ; que le Roi a deux faces. Inutile de dire que les Batusi voulaient
vous chasser, pour nous chasser ensuite. Ne lui parlez pas des courriers, ni
du pillage des caravanes.
VON GRAWERT (1907)
Mgr dit de laisser cela. Ce M. ne dira presque rien au Roi de ce
qu’on vous a fait, afin de pas l’indisposer contre vous ; il le verra
déjà assez, car il croira que nous avons appelé à votre secours.
Von Grawert [1867-1918] est venu sur une lettre du chef de Bukoba
et du chef d’Ishangi ; il ne veut faire la guerre nulle part. Il imposera peut-être, dit-il, 4 conseillers responsables au Roi, et une
amende. Il espère que tout se calmera peu à peu, quand ils verront qu’il est si vite arrivé d’’Usumbura à Isavi.
Inutile de lui parler de ce qu’il m’a dit qu’il avait l’intention de
faire à la capitale.
Pour Mulera, il veut mettre un Mutusi responsable, et faire un
shauri165 avec les principaux Bahutu pour essayer des les ramener aux Blancs ; au P. Classe [1874-1945] de voir et de diriger ce
M. qui est bien disposé, pour voir ce qu’il y a à faire pour le plus
grand bien de la mission. Le P. Barthélemy [1874-1956] fera bien
d’écrire son avis au P. Classe.
J’ai dit à M. von Grawert [1867-1918] que la cause des troubles à mon avis était l’antipathie qu’ont dans tous les pays les
détenteurs de l’autorité contre les Européens, parce qu’ils craignent pour leur autorité les nouveautés ; de même ces massacres
de marchands ont pour cause la susceptibilité des grands qui
165 « Tribunal ».

159

voyaient autrefois les marchands payer hongo166 et aller à la capitale ; tandis qu’aujourd’hui ils vont partout sans permission à la
suite des Blancs.
Je vous écris tout cela afin que tous nous disions la même
chose et que nous ne nous ne contredisions pas ; car toutes
nos dépositions iront à la côte167.
Le P. Barthélemy [1874-1956] me demandait des nouvelles du Kisaka. Les soldats envoyés pour accompagner les Baziba ont tué
pas mal de monde à Kasama et dans un autre endroit, parce
qu’un Muziba avait reçu un flèche. Ils ont pris dix bœufs et des
chèvres qu’ils ont donnés au P. Pouget [1858-1937]. Inde (sic) ira de
Sa Grandeur, qui envoie une lettre à cheval, disant que le Père
compromet les missions pour une mitumba : il vaut mieux supporter pendant quelques années ; tout s’arrangera avec le
temps, et ne pas forcer le Roi à nous rendre justice, comme Sa
grandeur a fait lors de son voyage au Bugoyi avec ses papiers volés et son homme tué.
Un affectueux bonjour à tous les confrères, et prions les uns
pour les autres.
La caravane n’est pas arrivée. M. von Grawert [1867-1918] est
maintenant capitaine et a reçu la médaille de 25 ans de service ;
donc chaleureusement félicitations.
Votre tout dévoué confrère
A. Brard
COMMENTAIRE DU P. CLASSE SUR LES LETTRES DU P. BRARD168 :
10/10/04. – Une nouvelle lettre d’Isavi nous inquiète un peu : nous craignons fort
que les mesures projetées ne soient que des demi-mesures qui, après un moment
de calme forcé, ne feront que soulever de nouvelles haines et de nouvelles colères.
Avec les Pères du Bugoyi nous ne pouvons admettre que l’on veuille passer
aussi légèrement sur les faits graves qui se sont passés ici. Encore une fois,
les Batusi comptaient sur notre chute, pour exploiter leur victoire et tomber sur nos
autres missions. Ici ils ont franchement levé le masque, se sont posés contre nous
et ont appelé ouvertement à la révolte ; ceci est su et dit par tous, c’est un fait public. Les Bahutu qui nous ont défendus accepteront-ils de voir ainsi les Batusi sortir
avec les honneurs de la guerre, plus forts, plus adulés qu’auparavant ? Ils nous
traiteront de peureux, de femmes, et se défieront de nous, car ils savent bien que
les Batusi leur en veulent et ne leur pardonneront pas de nous avoir défendus.
Nous ne gagnerons pas l’amitié des Batusi et nous perdrons celle de nos défenseurs. On oublie un peu que le Mulera n’est pas le Nduga.
166 Taxes de frontières.

167 Apparemment, le P. Brard est conscient que ses confrères ne peuvent pas dire la vérité

sur ce qui est passé à Rwaza. Il conseille que tous racontent la même version des faits.
168 Journal de Rwaza : 1903-1910, A.G.M.Afr., Octobre 1904, pp. 27-30.

160

11/10/04. – Nous réussissons à faire rendre à Luhanga une vache qui lui avait été
volée.
13/10/04. – Visite de Luhanga de retour de la capitale. Il apporte un taureau en
cadeau (…).
16/10/04. – Les vols continuent chez les nôtres. Ntibakunze et Kiyryi est à la tête
de la bande noire. Depuis l’annonce de l’arrivée de M. von Grawert [1867-1918] il a
mis en sûreté ses vaches et ses biens : « Si les Blancs, dit-il, font la guerre dans le
pays ils ne trouveront rien ; quand ils seront partis, nous reconstruirons nos
huttes ».
19/10/04. – Un mot du P. Barthélemy [1874-1956] annonce que M. le Capitaine von Grawert [1867-1918], M. le Docteur Schulz et lui viennent
d’arriver à Mpenge ; M. von Grawert a envoyé à Ntibakunze et à
Luwunangabo de venir dans son camp pour un grand shauri169. Ces deux
chefs refusent naturellement et les gens s’enfuient sur les hauteurs, mais sans
s’éloigner de beaucoup.
20/10/04. – Les lueurs et les fumées de Kiyryi et au Muko montrent que les pourparlers n’ont pas abouti, et ils ne le pouvaient pas : Ntibakunze réussit à
s’échapper avec ses fils ; Luvunangabo qui a juré haine et mort aux Européens est
tué raide par un soldat.
21/10/04. – Arrivée de M. von Grawert [1867-1918] à la mission. M. le Capitaine
demande au P Supérieur un court résumé des faits arrivés depuis son passage.
M. von Grawert trouve étrange de n’avoir point été prévenu par nous des
troubles ; aux causes que nous donnons de ces troubles, il ajoute
l’établissement de la station militaire au Mpororo. Ce M. ne peut admettre
non plus que les Batusi aient provoqué ces troubles. Nous, nous disons que
ces troubles ont été provoqués170 :
1° par la haine qu’ont les Balera, fatigués des soldats qui depuis trois ans et plus
parcourent le pays, [ont] (sic) pour les Blancs.
2° par la crainte qu’ils ont eu de voir les Batusi, qui les détestent, ressaisir une
autorité qu’ils n’ont nulle part au Bugarula. Ils prétendent commander eux-mêmes
et ne pas connaître Musinga. Autrefois, disaient-ils, jamais un Mtusi ne venait chez
nous. Maintenant ils le font comme s’ils étaient maîtres.
3° par la légère171 répression faite en Juin par M. von Grawert [1867-1918]
aux Bagarula. « Il a eu peur, disaient-ils, il est parti tout de suite ».
4° Par les bruits venus de Nduga que M von Grawert [1867-1918] avait été tué par
le Roi du [illisible].
5° par les excitations des sorciers, les bruits répandus que nous n’étions pas à
craindre : de nos fusils il ne sortait que de l’eau.
6° par le premier succès de nos ennemis qui ont tué Gélase, probablement vendu
ou trahi. Il faut dire aussi, par notre installation toute précaire où ils croyaient
pouvoir nous brûler tout.
De ces troubles les Batusi ont profité ; ils les ont entretenus et exploités, et un
grand, Luzirampohe, a été lui-même jusqu’à exciter ouvertement les gens à nous
attaquer par ce que von Grawert [1867-1918] était bien mort en ne pouvait plus
169 « Tribunal ».
170 Le P. Classe donne ici les raisons qui l’ont amené à organiser des expéditions militaires

contre la population. Avait-il le droit de les organiser ? En tout cas il n’en parle pas et les
cachera pour ses supérieurs majeurs.
171 Il s’agit d’un « petit » mensonge du P. Classe.

161

nous aider. A cela ajoutons encore le retrait au poste belge de Kisereri (Chahafi), et
le départ de la Commission Belge pour l’Albert-Edouard. Nous restions les seuls
Européens en présence.
M. le Capitaine se montre tout à fait aimable et s’efforce de tout arranger avec
les Bahutu qui viennent au lugo172 ; il proclame souvent que ce que l’on fait aux
Européens, on le fait au Roi, et vice-versa ; il rappelle beaucoup aux Bahutu que les
Batusi sont leurs chefs… ce qui n’est guère compris !!
23/10/04. – Départ du Capitaine von Grawert [1867-1918], au passage il
châtie173 les Bagarula et campe chez eux avec le Dr Schulz et le P. Barthélemy [1874-1956].
24/10/04. – Retour du P. Barthélemy [1874-1956] et du Dr Schulz, qui vont, après
dîner, camper chez Nshozamihigo, pour rejoindre le Bugoyi.
25/10/04.- Le P. Classe commence sa retraite. Une lettre d’Isavi qui ne laisse
pas de nous étonner par ses considérants, remet en question les causes de
la révolte174.

RWAZA (1909) : MISSION FONDEE EN NOVEMBRE 1903 PAR
LES PP. CLASSE, CUNRATH, DUFAYS ET LE FRERE HERMENEGILDE

28/10/04. – Nous savions déjà depuis longtemps que Gélase avait été tué par
trahison. D’autres renseignements précisent aujourd’hui. Lors du passage du Capitaine Herman175 en Janvier 1901, M. von Grawert [1867-1918] avait dû faire la
guerre, et Mpamyi, frère de Lwasha était tombé sous les balles des soldats. C’est
Lwasha (« notre grand ami ») qui, pour venger son frère, voulait la mort d’un homme
des Blancs, a fait tuer Gélase. Lukara et les gens de Rwaha entraînèrent Gélase à
l’écart et le firent tomber sous les coups de Bayoka et les leurs même. Maintenant
Lwasha empêche les Bayoka de venir chez nous pour ne pas être accusés.
172 La maison rwandaise avec son enclos.

173 Le P. Classe ne mentionne pas le nombre des morts et des blessés.

174 Les considérations du P. Brard ne sont pas acceptées par le P. Classe.
175 Le Capitaine

Karl Herman naquit le 15 avril 1863 Arolsen (Allemagne). Devenu capitaine, il devient conseiller auprès du Gouvernement de Deutsch-Ostafrika. Il était membre
de trois commissions qui devaient fixer des frontières coloniales : de 1898 à 1899 au Lac
Tanganyika, de 1900 à 1902 au lac Kivu et de 1905 à 1906 au Cameroun . Il publia plu-

sieurs livres et confectionna une carte de la région de la Rusizi, du Kivu et des volcans
(R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, op.cit., pp. 64-65).

162

LE PERE LOUPIAS (debout avec chapeau sur la tête)
ET LE PERE CLASSE (assis avec chapeau sur les genoux) EN 1900

MGR HIRTH ASSIS AU MILIEU DE SES CONFRERES
(Marienberg près de Bukoba en Tanzanie : 25 février 1903)

163

LE RWANDA DU P. BRARD
DANS LE VICARIAT DU NYANZA MERIDIONAL (1905)

164

24. RAPPORT ANNUEL D’ISAVI (RUANDA) : 1ER JUILLET 1904
– 1ER JUILLET 1905176
Ce rapport a été rédigé en 1905. Et il a été publié dans la Chronique Trimestrielle de 1906. Il n’est pas signé.
Nous avons des raisons à croire que son auteur est le P. Brard,
fondateur de la paroisse de Save. Sans aucun doute le rapport a
été « corrigé » avant sa publication. La manière d’écrire du Père ne
plaisait pas à ses supérieurs.
ISAVI (RUANDA)

Notre paroisse forme une presqu’ile qui (sic) s’avance dans
l’Urundi et qui est entourée par l’Akanyarou ; ce fleuve est à sept
heures de marche au Sud, à douze heures à l’Est et à quinze
heures à l’Ouest ; nous avons tout le Ruanda devant nous au
Nord.
Nyanza, la capitale du pays, est à cinq heures au Nord, à huit
heures au-delà se trouvera la nouvelle station projetée de Marangara. La population approximative de notre paroisse peut être de
200 à 300 000 habitants. Le Sud et l’Ouest surtout sont très
peuplés ; il n’y a pas une colline qui ne soit habitée.
D’après les instructions de Mgr le Vicaire apostolique, nous
faisons pour le moment principalement la mission d’une lieue de
la station ; l’expérience des autres stations ayant démontré combien il est difficile, faute d’excellentes catéchistes, de faire préserver les néophytes et les catéchumènes qui sont établis loin des
missionnaires. D’ici longtemps encore ce rayon d’une heure, extrêmement peuplé, pourra suffire à notre zèle.
Dans le reste de la paroisse, nous n’avons qu’une influence indirecte : la mission s’y fait sans nous ; les préjugés y tombent
peu à peu ; la Bonne Nouvelle se colporte de bouche en
bouche ; on ne saurait croire en effet combien les Noirs
s’occupent de nous, comme ils nous surveillent ; tous nos paroissiens savent ce que nous faisons, ce que nous enseignons, ils s’y
intéressent, ils interprètent à leur façon et ils ne peuvent
s’expliquer cette merveille : des Blancs qui ont tout quitté
pour venir mourir au milieu d’eux ! Comme toujours c’est la
176 Rapport annuel d’Isavi (Ruanda) : 1er juillet 1904 – 1er juillet 1905, in Chronique

Trimestrielle, Mars 1906, N° 125, pp. 164-170.

165

charité qui prépare les cœurs et à l’heure marquée par le bon
Dieu la moisson sera abondante, il faut l’espérer.
Cette heure ne pouvait tarder, vu que nous avons toujours à
l’horizon le péril protestant. Un ministre a déjà exploré l’Urundi,
et les journaux ont annoncé que les protestants du Tanganika
avaient l’intention de fonder une ligne de stations jusqu’au Nyanza.
Pour le moment nous avons la partie belle et il semble que
nous devions faire l’impossible pour donner à l’Eglise ce beau
pays unique dans l’Afrique Equatoriale et si bien disposé. Pour
cela il faudra avoir de bons catéchistes. Nous avons déjà dix
jeunes gens qui se préparent à l’école des catéchistes de Rubya ;
il nous sera facile de trouver encore quelques sujets parmi nos
néophytes les mieux disposés. En les envoyant trois par trois
pour se soutenir, nous pourrons prendre possession de notre paroisse en fondant des catéchuménats dans les centres les plus
peuplé. Missionnaires, ressources et autorisations ne manqueront pas d’arriver le moment venu.
La règle suivie à Isavi et partout, est d’admettre au baptême tous ceux qui remplissent les conditions exigées par
l’Eglise et nos Constitutions. Cependant, notre Vénéré vicaire
apostolique a imposé à toutes les stations nouvelle une méthode excellente qui consiste à admettre au baptême, après
deux ans de fondation, 15 à 20 catéchumènes des mieux disposée de 18 à 20 ans, de préférence des internes ou des quasi
internes, c’est-à-dire habitant à quelques minutes de la station. Cela pour donner aux missionnaires un peu de ministère et
surtout pour qu’ils puissent former plus soigneusement ce petit
noyau en l’augmentant chaque trimestre de quelques unités seulement.
Ici notre petit noyau s’est peut-être accru trop vite. Cependant
nos néophytes nous donnent beaucoup de consolations par leur
bonne volonté ; nous n’avons encore pas de brebis égarées, mais
les excellents sujets sont toujours rares ; peut-être pourrait-on
ranger dans cette catégorie notre religieuse, une veuve mutusi
qui répond avec une grande énergie aux grâces du divin Maître, et
se distingue surtout par son zèle à apprendre aux femmes notre
Sainte Religion.
Catéchumènes. –
de 4e année ....................................................... 174
de 3e année ....................................................... 192
de 3e année ....................................................... 225
166

de 4e année .................................................la masse
Nos instructions au sujet des catéchumènes sont les suivantes : les catéchumènes qui ont fini le catéchisme ont un
an de catéchuménat ; pour ceux qui cessent de se faire instruire pendant un certain temps, ce temps ne compte pas
comme catéchuménat ; les catéchumènes les plus prêts du
baptême viennent se faire instruire, le dimanche seulement,
pendant six mois, et ensuite tous les jours pendant six mois ;
les autres catéchumènes sont libres de venir le dimanche ;
les néophytes doivent ce jour-là leur enseigner l’histoire
sainte s’ils la savent ; les seuls néophytes sont catéchistes ;
rechercher surtout comme catéchumènes les jeune gens de
18 à 25 ans ; pour l’instruction, les missionnaires auront soin
de faire pénétrer profondément dans les esprits les vérités
fondamentales, plutôt que d’enseigner un trop grande variété
de matières. Le paysan en général sait peu, mais tient inébranlablement à ce qu’il sait.
Nos catéchistes improvisés n’ont que l’autorité de leurs vertus ; ils font leur possible pour instruire, mais ils peuvent bien
peu ; ils ne sont pas prophètes sur leurs propres collines !
Les Batusis sont tout puissants ; les Bahutus craintifs sont à
leur faire la cour ; la Religion ne peut donc pas encore être fort en
honneur. C’est un miracle de la grâce que presque chacun de nos
néophytes soit parvenu à faire quelques adeptes ; ils n’ont rien
pour les attirer : ni promesses de place, ni exemptions de corvées ; ils n'ont ni vaches, ni étoffes à distribuer ; ceux qui se font
instruire, bien que peu aimés, parce qu’ils abandonnent les coutumes du pays pour suivre celle du Blanc, imposent cependant le
respect aux infidèles par leur conduite plus régulière.
L’année dernière, lorsque les Batusis répandirent le bruit que
le chef militaire d’Usumbura avait été tué par un de leurs sorciers, les Banyaruandas voulaient massacrer tous les étrangers et
ceux qui se faisaient instruire ; beaucoup de catéchumènes pris
de peur abandonnèrent leurs médailles ; aujourd’hui ils reparaissent peu à peu.
Ecoles. – Nous n’avons que l’école de la station qui comprend
une quarantaine d’élèves presque tous externes. Un ancien élève
leur fait la classe le matin seulement ; il leur enseigne à écrire, à
faire une rédaction et à chanter ; un Père leur fait un quart
d’heure d’instruction religieuse chaque jour.

167

Le but que nous nous proposons est de préparer quelques
élèves pour l’école apostolique du Kiziba, et de former
quelques chrétiens plus instruits qui puissent prendre plus
tard de l’influence sur les autres néophytes et diriger la chrétienté, surtout par leur bon exemple. Les enfants que nous
avions autrefois comme internes et qui sont aujourd’hui mariés et
établis dans leurs villages avec leurs parents, nous sont déjà d’un
grand secours, car sous beaucoup de rapport ils sont supérieurs
aux autres néophytes. Il est bon de remarquer que nous avions
fait choix d’enfants peu éloignés de la station et qui n’étaient pas
tout à fait abandonnés.
Les écoles à outrance ont vécu ; à coup sûr elles sont d’un
grand secours pour gagner et moraliser la jeunesse quand elles
sont libres, mais alors il n’y a presque personne si elles sont obligatoires, elles font détester le missionnaire et paralysent son
œuvre. Il suffit que nos néophytes sachent lire leurs livres de
piétés, or presque tous se l’apprennent entre eux, voir même
les femmes. Les savants coûtent beaucoup à instruire et sont,
chez les Noirs surtout, des orgueilleux, des déclassés et un sujet
d’ennuie pour les missionnaires qui n’auront pas de sitôt un emploi à leur donner. Un bon néophyte sans prétention, qui cultive son champ et sa bananeraie à la sueur de son front, fera
toujours notre consolation.
Nos œuvres. – Hélas ! elles sont encore à l’état d’embryon
parce que le nerf des œuvres est l’argent et que celui-ci nous
manque.
Nous avons un petit hôpital où restent six miséreux impotents,
et nous soignons une trentaine de malades chaque jour à la station ; nos néophytes en ont soigné environ 10 000 sur les collines.
Dans un pays peuplé comme le Ruanda, les vieillards et les
infirmes abandonnés, les aveugles et les lépreux, les miséreux
de toute nature sont légion ; les recueillir ne manquerait pas
d’attirer les bénédictions de Dieu sur notre mission et aurait une
influence salutaire sur nos néophytes et sur les infidèles.
Les autorités. – Nous avons peu de relations avec les autorités
militaires ; pour le bien général, Monseigneur se les est réservées.
Il est évident que les rapports entre officiers et missionnaires se
sont beaucoup améliorés depuis quelques années. Depuis
l’arrivée du chemin de fer et du télégraphe, l’autorité de ces Messieurs a bien diminué ; l’initiative privée est morte ; tout est cen-

168

tralise entre les mains du Gouverneur et tous les faits et gestes
lui arrivent rapidement.
En haut lieu on est favorable aux missionnaires comme le
prouve la déclaration faite par le directeur des Colonies à une
séance du Reichstag, déclaration reproduite par la Chronique.
Cette influence salutaire se fait ressentir jusque sur nos chefs
Batusis. M. von Gravert, chef de la station militaire d’Usumbura,
nous disait que le roi et les Grands étaient contents de nous ; ils
prévoyaient sans doute qu’ils seraient mal venus de nous accuser
comme ils le faisaient jadis.
Nos Batusis ne nous supportent que par nécessité, ils craignent pour leur autorité. Ce sentiment ne mourra qu’avec les Batusis de cette génération, pourvu que, dans quelques années, ils
ne tentent pas un dernier effort pour recouvrer leur indépendance, comme l’a tenté Mwanga au Buganda !
L’année dernière, les Batusis ont déjà cru voir poindre à
l’horizon l’heure de la délivrance. Croyant qu’un de leurs sorciers
les avait enfin débarrassés de M. von Gravert, ils nous avaient
embouteillés dans nos stations ; nous ne pouvions plus communiquer entre nous, et il n’était bruit que de massacrer les étrangers avec leurs suivants. M. von Gravert reparut avec ses fusils ;
tout fut fini, et les Batusis rejetèrent la faute sur le compte des
pauvres Bahutus.
Mgr le Vicaire apostolique, au mois d’octobre dernier, voulait
obtenir du roi la permission de fonder une station au centre du
pays, envoya un petit chef chrétien Musukuma avec des présents
pour nous préparer les voies. Le roi accepta d’abord les présents
et les retint deux jours, puis les rendit à l’envoyé. Il eut la sincérité ou la ruse, comme on voudra, de se rappeler la défense faite
par la loi de la colonie à tout chef indigène, d’aliéner une partie
quelconque de son territoire sans l’intervention du Gouvernement. En décembre 1904, Monseigneur, dans une visite au roi,
lui offrit en cadeau quelques belles étoffes demandées par lui
l’année précédente. Ce cadeau disposa le roi à donner
l’autorisation de bâtir de suite une grande école dans sa capitale
même, et à accéder ensuite plus facilement à la demande que le
commandant de district s’était réservé de lui faire, d’une nouvelle
mission au centre même du Ruanda. Un lieutenant de la station
militaire d’Usumbura, appelé au Ruanda par les excès de
quelques marchands, arrangea l’affaire en février, et délimita
aussitôt le terrain. Il y aura là, quand il plaira à Dieu, la mission
de Marie-Immaculée de Marangara.

169

Depuis ces événements nos bonnes relations avec les grands
se sont améliorées : sur la demande de Monseigneur avec la
cour, a bâti à la capitale une école et un pied-à-terre pour les
missionnaires ; le roi met à contribution tous les habitants
des en environs d’Isavi pour nous fournir les matériaux nécessaires à la construction d’Isavi pour nous fournir les matériaux nécessaires à la construction de notre église ; les Bahutus ont toujours la liberté de s’instruire mais ils savent qu’ils
ne sont pas agréables à leurs chefs en abandonnant les coutumes du pays.
Nous n’avons encore rien fait directement pour entamer les Batusis ; tous les Grands avec leur suite quittent très rarement la
capitale qui est à cinq heures d’ici ; les petits chefs restés à la
garde des collines ont trop peur de leurs maîtres ; ils n’osent
même pas venir trop souvent chez nous ; ils pourraient être dénoncés. Nous avons beau nous effacer, ne nous ingérer en rien
dans leurs affaires, et répéter partout et à tous que nous ne voulons en rien nuire à l’autorité royale, que nous voulons la fortifier
au contraire : tout est inutile. Notre vue est trop courte pour pénétrer les desseins de Dieu ; ces pauvres Batusis ont deux péchés
originels, dit-on, et il est très difficile de les maintenir dans la
bonne voie, comme l’expérience l’a prouvé dans les autres missions ; peut-être auraient-ils une influence néfaste sur nos néophytes si simples ; ils viendront plus tard lorsque le troupeau
sera plus nombreux et plus fort dans la foi.
Nos Batusis en effet sont trop fiers et trop intelligents pour
vouloir rester inférieurs à leurs Bahutus ; à moins qu’ils ne fassent comme les Japonais et tant d’autres civilisés du XXe siècle.
Déjà beaucoup de roitelets et de chefs se croient civilisés, parce
qu’ils ont un vernis de politesse, des maisons, des habits, une
vaisselle à l’européenne, qu’ils savent lire, écrire et compter ;
alors ils posent aux yeux de leurs sujets naïfs, se croient bien
supérieurs aux chrétiens tout en suivant leurs mauvais penchants, répètent que la religion qui les gênerait est bonne pour
les pauvres. Ces fortes têtes exerceront pour longtemps une influence désastreuse. Au Ruanda, plus qu’ailleurs encore, vu le
grand nombre de riches Batusis, nous avons à redouter cet égarement des chefs, surtout de la jeunesse ; il semble que nous devions tout tenter pour prévenir, pendant qu’il est encore temps,
cette civilisation purement matérielle. Qu’un ministre ou un
Arabe se présente dans ces conditions, tous seront mûrs pour
lui ; et sans conviction, par esprit d’opposition, pour se distinguer
de leurs sujets, ils iront en masse à l’erreur qui légitimera leurs
170

mauvais penchants. Déjà de Grands Batusis disent hautement
que les Bahutus sont pour les Bafransa et les Batusis pour les
Badatchi (Allemands).
Mgr Vidal disait à l’un d’entre nous, qu’il avait aux îles Fidji,
une race semblable à celle des Batusis, qu’il avait gagnée par une
grande école dirigée par les missionnaires et qu’aujourd’hui cette
race était catholique. Voilà un encouragement pour nous, mais
il faut une école qui fonctionne dans de bonnes conditions, et
des Noirs ne pourront jamais la diriger à ces conditions. Musinga notre roi, avec tout la jeunesse mutusi, est prêt à entrer dans ce mouvement ; il sait déjà le kiswahili ; et veut à
tout prix apprendre à lire et à écrire ; il est avide de tout ce
qui vient d’Europe, habits, montres, armes, etc. Une école
aurait chance de prendre et de donner les meilleurs résultats.
Il est à craindre que le gouvernement ou les protestants ne nous
devancent.
Personnel. – Nous sommes trois missionnaires prêtres en
principe, mais en fait, cette année, nous avons presque toujours
été deux, à cause des missionnaires appelés ailleurs par les besoins urgents de la mission du Ruanda.
Nous construisons une église de 40 mètres de long sur 18
de large et susceptible d’être allongée plus tard. Deux Frères
sont exclusivement chargés de cette construction, les missionnaires n’ont qu’à fournir les matériaux.
25. NOTES PROPOSEES A S. G. 24. RAPPORT ANNUEL D’ISAVI (RUANDA) : 1ER
JUILLET 1904 – 1ER JUILLET 1905177
Il s’agit du dernier document connu de la
main du P. Brard. Il l’a écrit à l’occasion du
Chapitre Général des Pères Blancs de 1906.
Son contenu est une réflexion sur son expérience missionnaire au Rwanda.
Nous avons déjà présenté ce document
dans une publication antérieure178.
177 Rapport annuel d’Isavi (Ruanda) : 1er juillet 1904 – 1er juillet 1905, in Chronique

Trimestrielle, Mars 1906, N° 125, pp. 164-170.

S. MINNAERT, « Histoire de l’évangélisation du Rwanda, Recueil d’articles et de documents, op.cit., pp 129-155.
178

171

NOTES PROPOSEES
A S. G. MONSEIGNEUR LE SUPERIEUR GENERAL
A L’OCCASION DU CHAPITRE DE 1906179 :

I. – Vie surnaturelle – C’est pour sauver son âme qu’on se fait
missionnaire ; la société doit à ses membres de veiller à leur santé
surnaturelle plus encore qu’à leur santé corporelle ; ce doit être
sa première préoccupation, celle de tous ceux qui détiennent
l’autorité à quelque titre que ce soit, et celle de tous les missionnaires…
Dans toutes nos stations les néophytes et les catéchumènes
augmentent ; les Noirs sont plus exposés ; le démon se remue
davantage ; ils ont plus que jamais besoin de vrais missionnaires.
Le missionnaire est exposé plus que jadis peut-être ; il est plus
connu ; on ne fait pas assez la distinction entre lui et les autres
européens ; sans s’en apercevoir il suit les tendances matérialistes importées par les Européens. Il cherche le bien-être comme
on peut le voir par toutes les commandes faites à Marseille et ailleurs, par la quantité de revues, journaux auxquels on s’abonne ;
à la débilitation occasionnée par le climat s’ajoute l’énervement
provenant des mille occupations, tracas, ennuis inconnus autrefois, de là le laisser aller, la paresse spirituelle etc. etc., le plus
grand besoin de secours spirituels etc. etc. Inutile d’insister, tous
peuvent se faire une idée de cette nouvelle situation qui ne fera
désormais qu’augmenter.
Il me semble a) qu’un visiteur permanent rendrait des services
inappréciables au point de vue de cette vie surnaturelle. Il serait
un vrai père pour les missionnaires et il aiderait le Vicaire apostolique trop occupé de la mission, à veiller à la sanctification de
tous par d’assez longues visites dans chaque station afin d’y édifier, de régulariser, de gagner la confiance etc.
b) On ne fait pas de retraite du mois, on se croit trop occupé ;
on pourrait peut-être la faire en silence chacun son jour. Au
moins l’on rentrerait en soi-même ce jour-là ; un vrai repos spirituel.
c) Sous prétexte d’apprivoiser les indigènes, l’on est continuellement dans sa chambre de réception à dire des riens avec eux ;
on ne les édifie guère ; l’on est exposé soi-même à recevoir des
femmes seules, porte ouverte il est vrai, etc. Il serait peut-être
bon d’avoir des heures de réception ; de ne recevoir jamais les
179 Ibid., pp 129-155.

172

femmes en chambre : ce qui peut être quelquefois un sujet de
scandale ; du reste c’est l’esprit de nos règles et cette manière
d’agir faciliterait le recueillement et donnerait du temps pour étudier, préparer instructions, catéchisme.
d) Les Pères sont trop occupés aux travaux matériels et surtout le supérieur ; constructions, cultures, plantations, cuisine
etc. etc. ; c’est un vrai désastre pour la vie surnaturelle et pour la
mission car il faut bien faire marcher ses ouvriers, et comment
les instruire, les confesser etc. etc. ensuite, il nous faudrait des
Pères déjà âgés, capables de commander et qui puissent se charger de tout le matériel.
e) Des directeurs spirituels rendraient grand service, presque
personne n’en use.
f) Des examens de théologie réglementaires forceraient à étudier et à employer convenablement un peu de temps.
g) Un repos d’un mois dans une station bien régulière du vicariat ferait beaucoup de bien pour se remettre au bout d’un certain
nombre d’années, voire même si l’on est malade le séjour en Europe dans une maison fervente.
h) L’on permet à un missionnaire de passer une nuit seul, assez souvent pour aller faire la mission ; c’est assez dangereux il
me semble vu les mœurs implantées par les Européens ; on permet même à un seul missionnaire une ou deux fois l’an de passer
45 jours hors de la station.
II. – Esprit de la société – Il me semble qu’il y en a peu ;
chaque vicariat ou partie de vicariat a son esprit particulier parce
qu’on n’est pas rattaché à la Maison-Mère.
Donc nécessité encore d’un visiteur ; peut-être aussi serait-il
bon que les missionnaires eussent des relations épistolaires avec
les supérieurs majeurs.
Il me semble que si l’on veut que le visiteur puisse atteindre son but, il est nécessaire de ne pas le charger de plus de
100 missionnaires. Il aura la correspondance et la visite des stations : il lui faudra vivre de la vie de chaque station pour bien en
connaître les membres, les coutumes et pour y gagner la confiance etc. etc. il lui faudra au moins 10 à 15 jours dans chaque
station, avec les voyages, il ne pourra visiter qu’une station par
mois, et cependant il serait bon qu’il visite chaque station une
fois l’an.
Un visiteur de la Maison-Mère avant chaque chapitre pourrait
faire beaucoup de bien pour remettre au point bien des petits
points de nos règles.
173

III. – Charité, Obéissance etc. – a) Il n’y a pas beaucoup
d’entente, de station à station surtout ; on devient égoïstes, jaloux
et, un peu je crois, parce qu’on ne se voit jamais ; il serait peutêtre bon d’aller une fois l’an visiter les Confrères voisins. On
manque souvent d’égards, de politesse, de bons procédés les uns
envers les autres, ainsi dans la correspondance on envoie des
chiffres de papier illisibles sans enveloppe souvent ; on ne se gêne
nullement pour rendre service vu qu’on a peu de chose et que ce
peu de chose est difficile à remplacer etc.
b) Nous sommes tous hommes sujets à errer ; tous plus ou
moins susceptibles, tous nous voulons être traités en hommes. A
ce point de vue il me semble, par ce que j’entends dire de différents côtés que Mgr Hirth soit par lettre, soit en conversation
n’est pas toujours assez réservé pour donner ses appréciations
sur les missionnaires, les stations, la manière de faire etc. et les
« reporteurs » qui amplifient ne manquent pas. Quelques-uns se
plaignent aussi de ce que Mgr Hirth fait quelquefois surveiller le
supérieur par l’inférieur ; qu’il a plus de confiance dans l’inférieur ; qu’il met en fait deux supérieurs par poste ; le supérieur
est chargé du matériel et l’inférieur de la mission, ou encore le
supérieur et l’inférieur sont chargés d’un travail en commun de
commander aux Frères par exemple. De là froissements dans les
stations et le bien ne se fait pas ; la mission ne prospère pas.
Dans la forme aussi, on reproche à Mgr Hirth de n’être pas assez père s’il veut punir, reprendre, j’en connais plusieurs qui sont
aigris et qui auront du mal à se remettre. D’autres disent qu’ils
ne reçoivent jamais d’encouragements, que Mgr Hirth veut être le
seul supérieur local dans son vicariat, qu’il distribue les charges
réservées au supérieur local d’après le N° 24 de nos règles. On dit
encore que Mgr Hirth rejette trop souvent sur les missionnaires et
sans trop y réfléchir, le manque de succès d’une station lorsqu’il
y a beaucoup d’autres causes d’insuccès venant des rois, des habitants, du gouvernement etc.
Tous nous sommes hommes encore une fois, tous veulent bien
faire et ne demandent qu’à être dirigés ; qu’on s’entraide au lieu
de se rebuter et qu’on ne se rende pas la vie impossible les uns
aux autres ; ce sont encore des paroles de mes Confrères.
Tout ce qui précède relativement à notre Vénéré Vicaire apostolique m’a été en grande partie soumis par des Confrères ; de
même pour ce qui suit.
IV. – Mission – a) Ce dont beaucoup se plaignent c’est de
n’avoir pas de « Directoire » de la mission qui nous indique la ma174

nière de faire, de diriger par exemple néophytes, catéchumènes
etc. ; les grandes lignes seulement. Le Vicaire apostolique dirige
par lettre ; chaque lettre apporte de nouveaux changements ; il
n’y a pas d’esprit de suite, pas d’unité.
b) les Missionnaires seraient heureux d’exposer leurs manières
de voir sur bien des points et ils n’en ont jamais l’occasion ; jamais le Vicaire apostolique ne les consulte et cependant ils acquièrent de l’expérience avec le temps. Il serait peut-être bon
d’avoir des réunions préparées d’avance tous les deux ou trois
ans pour traiter certaines questions plus importantes, du reste
c’est l’esprit de l’Eglise comme on le voit dans le « Collectanea »180.
c) De même l’Eglise désire que le Vicaire apostolique ait deux
conseillers, car après tout il n’est pas infaillible et des conseillers
qui ne craignent pas de dire ce qu’ils pensent ; chez nous il n’y en
a pas.
d) L’on désirerait avoir un peu plus d’initiative tout en suivant
les règles du Directoire ; que le supérieur lui-même en laisse à
ses inférieurs et aux Frères. Ainsi le conseil hebdomadaire dans
lequel, d’après les règles, on devrait s’occuper des intérêts de la
mission, se réduit toujours à rien ; si le supérieur propose
quelque chose, les inférieurs presque toujours jugent bon de s’en
rapporter au Vicaire apostolique. Il ne peut pourtant diriger
chaque détail dans chaque station.
e) Il me semble que l’on pourrait laisser les missionnaires plus
stables ; cette année pas une station qui n’ait été bouleversée,
surtout ce qu’il y a de regrettable c’est de mettre de nouveaux
supérieurs qui ne connaissent rien à la mission dont ils sont
nommés supérieurs. Comme il est arrivé pour trois stations cette
année, et à Isavi il n’est même resté personne qui connaît la mission. Il serait bon quand le supérieur part de le remplacer par le
second qui ordinairement est plus au courant et plus connu.
f) Catéchistes – Mgr le Vicaire apostolique n’en veut pas
d’attitrés ; tous les néophytes sont catéchistes, dit-il, mais en pratique ils ne font rien et ne peuvent rien faire ; ils n’ont pas reçu la
formation nécessaire. Nous voudrions donc des écoles de catéchistes ; car sous peu nous aurons les Protestants et alors l’on
mettra partout des catéchistes improvisés qui ne feront rien de
bon ; pourquoi ne pas en mettre maintenant que nous sommes
seuls.
180 Le P. Brard fait référence à un recueil de documents publiés par la Congrégation de la

Propagation de la Foi. Ce recueil porte le nom « Collectanea S. Congregationis de Propaganda Fide seu decreta ».

175

LE P. BRARD (avec casque coloniale sous le bras) A SAVE
ENTOURE DE SES CONFRERES ET DE SES JEUNES CATECHUMENES (c. 1904)

g) Catéchuménat – Il n’en existe nulle part si ce n’est sur le
papier. Ainsi Mgr Hirth disait au Supérieur de Marienberg qu’il
fallait faire autant d’exceptions aux quatre ans qu’il baptisait
d’individus que maintenant qu’il avait reçu la visite du gouverneur, il en fallait baptiser coûte que coûte, 50 ou 60 par trimestre. C’est désastreux et fait de mauvais chrétiens pour l’avenir
; on ne connaît pas assez son monde, même avec quatre ans on
nous trompe. On dit que c’est très difficile de faire attendre quatre
ans ; qu’on laisse à chaque station l’initiative voulue pour organiser ce catéchuménat et qu’on n’impose pas à tous d’un seul coup
la même manière de faire ; qu’on cherche ce qui sera le mieux.
Nous n’avons aucune œuvre faute d’argent, ni école, ni hôpitaux, ni léproserie, ni asile pour vieillards, pourtant cela ne manquerait pas d’attirer les bénédictions de Dieu et les sympathies
des indigènes.

176

h) De même les Religieuses rendraient d’inappréciables services dans les stations où il y a déjà bon nombre de néophytes et
de catéchumènes.
V. – Ressources – a) Il me semble que le Vicaire apostolique
pourrait se passer de beaucoup de choses qu’il commande comme
instruments de musique pour apostoliques, plusieurs harmoniums et le reste ; de même les missionnaires pourraient
moins gaspiller leur argent.
b) Il faudrait les premières années construire les nouvelles stations comme il faut et ne pas toujours recommencer ; des stations
ont été refaites entièrement quatre fois. Plus tard la main d’œuvre
et les matériaux seront beaucoup plus coûteux.
c) Il serait bon aussi d’essayer des plantations sur une petite
échelle, d’abord pour voir ce qui réussirait le mieux et surtout
d’étudier cette question de se créer des ressources ; l’on ne fait
rien. Monseigneur a bien écrit d’essayer mais il n’a pas envoyé
une graine ni un centime pour en acheter. C’est une question
capitale et qui devrait préoccuper davantage.
d) Les missionnaires désireraient avoir un budget fixé en argent par missionnaire afin de pouvoir faire leurs commandes,
épargner pour créer des œuvres, faire des aumônes au besoin et
des cadeaux. Nous recevons bien juste chaque année le budget en
nature. Nous ne pouvons que payer très peu les ouvriers, les
courriers. Nous n’avons pas même un cadeau à faire au roi ou
aux chefs du Rwanda entre autre qui nous rendent service. Il est
vrai que le Vicaire apostolique donne un cadeau de cinq ou six
cents roupies au roi toutes les fois qu’il vient, c’est-à-dire tous les
deux ans, mais les missionnaires qui habitent près de lui sont
obligés eux aussi de gagner ses bonnes grâces et s’ils veulent faire
des cadeaux ils doivent payer de leur poche, de même s’ils n’ont
des domestiques plus serviables, il faut les payer de leur poche. A
Isavi, l’on construit une grande église. Monseigneur dit que c’est
aux missionnaires de trouver l’argent nécessaire ; il donne la valeur de 1.000 roupies d’objets d’échange comme les années précédentes, tandis que à Kasozi, sa résidence où il n’y a rien à construire, la station a 1.800 roupies de budget non compris la nourriture des missionnaires puisque les Sœurs touchent un budget
spécial pour la nourriture. J’ai fait des réclamations plusieurs fois
mais en vain. Il me semble qu’on pourrait faire quelque chose de
plus équitable au point de vue du budget, ainsi au Tanganika
chaque missionnaire reçoit 800 roupies de budget et s’il y a des

177

constructions à entreprendre le Vicaire apostolique donne une
allocation.
f) On pourrait aussi réunir les élèves clercs de plusieurs vicariats surtout pour les hautes études de latin, philosophie, théologie.
VI. – Rwanda – Le Rwanda est un pays exceptionnel par sa
population 2 millions et demi, par les bonnes dispositions de
ses gouvernants, par le désir de s’instruire de ses sujets. C’est
un pays qui ne manquera pas d’attirer sous peu les protestants.
A mon humble avis pendant que nous sommes seuls, il me
semble que nous devrions nous emparer des principaux centres
pour y fonder des stations ; il y a déjà 6 stations au Rwanda,
mais il y a où en mettre 20 et 30. Augmenter les missionnaires
dans les stations ne suffit pas ; les missionnaires en passant
n’auront jamais la même influence qu’une station établie ; autant
de centres même à deux missionnaires et un frère, autant de
centres de chrétiens ; l’on pourrait aussi mettre des catéchistes et
des écoles. Il faudrait aussi une station à la capitale qui compte
environ 10.000 Batusi. Les principaux chefs ne sortent jamais de
la capitale et nous n’avons aucune influence sur eux, la plus
proche station Isavi est à cinq heures de là.
D’autres vicariats ont moins besoin de missionnaires ; ils sont
moins peuplés ; pendant un ou deux ans on pourrait envoyer
plus de missionnaires dans le Rwanda comme l’on a fait pour
l’Uganda. Le pays en vaut la peine ; je dirai de même de l’Urundi.
Il serait bon aussi que Mgr le Vicaire apostolique habite une année entière le Rwanda et une année entière le reste de son Vicariat pour mieux connaître et mieux diriger cette mission ;
jusqu’ici, il n’a fait que la visite des stations assez rapidement. Je
me permets d’attirer l’attention de Mgr le Supérieur Général sur
ce point d’une manière spéciale.
VII. – Varia – a) L’on parlait de faire un sanatorium sur les
hauts plateaux, mais il est d’expérience que même sur les hauts
plateaux on s’anémie peu à peu et qu’il est nécessaire de rentrer
en Europe pour se refaire. Quand ? Aux médecins et aux supérieurs de juger.
b) L’on n’enseigne plus le kiswahili au scolasticat et maintenant que les missionnaires arrivent en quelques jours dans les
missions ils n’ont plus occasion de parler cette langue qui rend de
si grands services pour apprendre les autres. Aussi a-t-on remar-

178

qué que les nouveaux venus mettent longtemps à apprendre les
langues.
c) Il transpire toujours beaucoup de choses qui se passent au
chapitre, ce qui empêche certains missionnaires d’y dire ce qu’ils
pensent dans la crainte que ce soit connu plus tard.

LE P. BRARD ENTOURE DES MEMBRES DU CHAPITRE GENERAL
DES PERES BLANCS DE 1906

d) Pour les votes des délégués les vicaires apostoliques désignent quelquefois ceux pour qui il faut voter sous prétexte
de maladie ; jadis notre Vicaire apostolique a fait ainsi nommer un malade et je sais que c’est encore arrivé ailleurs cette
année. Il me semble qu’on doit laisser les Pères libres et que
si le Vicaire apostolique a un malade, il peut toujours le renvoyer à ses frais.
e) La mission du Kiziba est paralysée par les milliers de Baganda jadis révoltés avec Mwanga ; la plupart sont des mauvais
chrétiens, apostats et qui empêchent les Baziba de se faire instruire. Il me semble que les Vicaires apostoliques des deux Nyanza pourraient s’entendre, parler aux chefs baganda pour rapatrier
bon nombre de ces révoltés. Ce serait purger le Kiziba et permettre à ces Baganda de rentrer dans le devoir.
A. Brard181
181 Le P. Brard a marqué la vocation des premiers Abbés rwandais. Dans la Chronique

Trimestrielle de 1920, nous lisons : « L’exercice 1919-1920 s’est terminé par un événement
des plus impressionnants, assurément, en pays de mission : l’ordination de prêtres indigènes. Le 29 juin, en effet, Monseigneur Hirth a conféré l’ordination sacerdotale à deux de
nos grands séminaristes : Jovite Matabaro et Isidore Semigabo. Tous les deux sont originaires de la mission d’Issavi. Ils étaient entrés au Séminaire de Rubya en 1906. Le Père

179

LA FICHE BIOGRAPHIQUE DU PERE BRARD182

Jovite a environ 34 ans. Voici comment la Providence l’a acheminé vers sa destination. Ayant été baptisé à Issavi le 24 décembre 1903, à l’âge de 17 ans, le pieux et
serviable jeune homme fut désigné par le P. Brard pour accompagner le R. P. Sweens,
lors de son voyage de visite à travers le Ruanda et retour au Nyanza. C’est ainsi que
Jovite eut l’occasion de voir le Séminaire de Rubya, et à son retour au pays, il exprima le désir d’y être admis comme élève. Malgré son âge – il avait déjà 20 ans – Monseigneur Hirth accéda à ce désir. Cependant l’intelligence du jeune homme était plutôt lente,
maintes fois les directeurs du séminaire furent sur le point de congédier le pieux élève.
Cependant l’ardeur infatigable et le courage avec lesquels celui-ci se livra à l’étude, en dépit
des difficultés, son énergie peu commune, sa régularité, son humilité et sa charité, décidèrent toujours en sa faveur. Jovite parvint du reste presque toujours à avoir des notes
d’examen très suffisantes ; et c’est ainsi que Dieu le conduisit jusqu’au jour où notre séminariste put se donner irrévocablement au Seigneur par le sous-diaconat (29 juin 1919). On
remarqua encore que le jeune clerc exerça une influence très heureuse sur les chrétiens et
les païens, soit dans les promenades apostoliques du jeudi, soit dans les vacances que les
séminaristes ont l’habitude de passer dans un poste de mission pour aider les missionnaires dans leur ministère, soit enfin et surtout pendant les deux années de sa probation à
Kabgayé. Le P. Isidore est né en 1887 ; il est donc un peu plus jeune que son confrère.
Bien mieux doué que ce dernier, sous le rapport de l’intelligence, il devint en peu de
temps un séminariste exemplaire ; cependant sa santé inspira plus d’une fois de sérieuses appréhensions, jusqu’à l’an dernier, où la méningite cérébrospinale le conduisit à deux doigts de la mort. Isidore a toujours été un séminariste particulièrement
studieux, avec une note très accusée de genre distrait, dont il n’est jamais arrivé à se
défaire complètement. Isidore a été baptisé à Issavi le 2 avril 1904 ; il fut tonsuré, de
même que P. Jovite, à Rubya le 15 août 1913 ; ils reçurent les Ordres mineurs à Kabgayé le
25 décembre 1915, le sous-diaconat le 29 juin 1919, le diaconat le 8 décembre 1919. Après
ces quelques renseignements sur la personne des deux ordinands, disons un mot de la fête.
C’est un si grand acte que l’ordination d’un prêtre en pays infidèle! Ici nous sommes sur le
sol du Ruanda, où les premiers missionnaires n’ont pénétré qu’en 1900. C’est Issavi la plus
ancienne mission de ce pays qui voit de nouveau élever deux de ses fils à la dignité du sacerdoce. On y avait tant travaillé et tant souffert depuis le temps du P. Brard jusqu’à ces
temps derniers où l’épidémie a fait tant de victimes ; c’est la station pour laquelle on a tant
prié ! Rappelons que deux autres de nos prêtres indigènes, les PP. Donat et Joseph, sont,
eux aussi, d’Issavi. Aussi quelle joie dans tous les cœurs et sur toutes les figures. Il nous
semble que l’Église du Kivou est dorénavant solidement établie, l’œuvre de fondation

est arrivée à son couronnement ! Il n’est pas facile en ces temps où le personnel manque
partout, de réunir un certain nombre de missionnaires, surtout un jour de fête Cependant le
P. Ecomard, supérieur d’Issavi, avait su vaincre la difficulté pour venir assister à la fête qui
était celle de son poste. Les PP. Schumacher (supérieur de Rwaza), van Baer (supérieur de
Zaza), Delmas (supérieur de Lwamagana) et Durand (Kigali) étaient venus eux aussi rechausser la solennité par leur présence. Le P. Schumacher fit les fonctions de diacre et
adressa, après l’Evangile, un mot bien instructif et touchant aux fidèles, leur exposant les
motifs de joie universelle en expliquant le rôle du prêtre dans l’organisme de ce corps mystique de Notre-Seigneur, dont tous les chrétiens sont les membres. Et lorsque le Pontife, ce
vaillant chef et fondateur d’Églises africaines qu’est Monseigneur Hirth, se tenant debout à
l’autel, prononça sur les deux élus ces paroles solennelles : Ut hos electos benedicere…
sanctificare… consecrare digneris, l’émotion de son cœur, vibrant dans ses paroles, se
communiqua à plus d’un parmi les assistants. » (CT., 1920.24, 2.1).
182 Cette fiche est conservée dans les Archives des Chartreux à Farneta en Italie.

180

ANNEXE

DES ENFANTS APPRENANT LE SIGNE DE LA CROIX

181

LE MWAMI MUSINGA EN « CHAISE A PORTEUR »
SUIVI DE SA COUR ET DE SA GARDE

APPRENTISSAGE DE LA LECTURE (c. 1906)

182

1

TEMOIGNAGE DU PERE LECOINDRE (1903)
Le P. Charles Lecoindre (1878-1960) séjourna à Save de 1902 à
1906. Lors de son séjour il entend le P. Brard raconter l’histoire de
la fondation de Save. Il la communique à ses parents dans une
lettre d’octobre 1903.
Le P. Brard affirme que l’évangélisation de Save a commencé
avec la jeunesse, à l’exception des enfants de l’élite politique.
L’apostolat auprès des enfants a été une stratégie qui a été suivie
par toutes les congrégations missionnaires en Afrique183.
LETTRE DU PERE CHARLES LECOINDRE DU 7 OCTOBRE 1903 A
SES PARENTS184

Sainte Marie du Kivu (Bugoyé),
7 Octobre 1903
Bien chers et bien-aimés parents,
(…)
Je vous parlerai aujourd’hui des débuts
de la mission du Sacré-Cœur d’Isavi. En
lisant ces lignes, vous pourrez vous former
une petite idée de ce qu’est la fondation
d’une mission dans toutes nos contrées de
LE P. LECOINDRE
l’Equateur, avoisinant les grands lacs. Tous
les détails que je donnerai, je les tiens de la bouche même du
Père Brard [1858-1918], supérieur actuel de notre poste, et qui
fut précisément choisi pour fonder la mission d’Isavi.
S. MINNAERT « La place de l’enfant dans la stratégie missionnaire du Cardinal
Lavigerie… », in Dialogue, Avril-Juillet 2016, nr 208, pp. 164-200.
184 Lettre du Père C. Lecoindre du 7 octobre 1903 à ses parents, A.G.M.Afr.,
N° 112021-112026 (2/O2). Le P. Charles Lecoindre naquit le 19 janvier 1878 à Montfaucon-sur-Moine (Maine-et-Loire). Il entre chez les Pères Blancs. Le 29 juin 1902 il
est ordonné prêtre. Puis il est nommé au Rwanda. Après un séjour à Save, il fonde la
Mission de Kabgayi. Il œuvre ensuite à Zaza, à Kigali, à Kansi et enfin à Butare. Il était
proche du Mwami Musinga qui l’appréciait. En 1935, il rentre définitivement en
France où il s’occupe de l’animation missionnaire. Le 16 septembre 1960, il meurt à
Tassy (Notices Nécrologiques). Il est intéressant à savoir que le P. Lecoindre avait développé une relation d’amitié avec le Mwami Musinga. Le P. Classe (1874-1945) exploitera cette amitié à des fins politiques.
183

183

C’était au mois de Janvier 1900. Sa Grandeur, Mgr Hirth, [18541931] avait été informée par quelques aventuriers que dans cette

partie de son vicariat se trouvait une contrée très riche et surtout
très peuplée : il ne fallut rien de plus pour le décider aussitôt à
faire dans ces parages une tournée apostolique : il venait justement de recevoir d’Europe quelques jeunes missionnaires : il en
prit trois avec lui : dont deux nouvellement arrivés et un autre
qui avait déjà passé plus de dix ans dans les régions des grands
lacs (c’est le Père Brard, le supérieur actuel). Accompagnés de
nombreux porteurs, ils se dirigèrent du côté indiqué. Ils allaient
un peu à l’aventure : les données géographiques n’étaient guère
précises : aucun européen n’avait encore pénétré dans cette région : les Allemands regardaient pourtant ce pays comme un territoire de l’empire : néanmoins aucun de leurs officiers ne s’y était
introduit.

DE GAUCHE A DROITE : LE CHEF KABARE – LE P. LECOINDRE
LE MWAMI MUSINGA – LE P. POUGET [?] ET LE FRERE ALFRED [?] (c. 1907)

184

Etant donné ces circonstances, ces premiers missionnaires eurent beaucoup d’imprévus dans tout leur voyage. Ils ne
s’attendaient pas à trouver des sentiers si mauvais, des montagnes si abruptes à gravir, des marais et torrents si nombreux à
traverser. Ils eurent également à souffrir du froid, les nuits étant
devenues très fraîches par suite de l’abondance de la pluie qui
tombait régulièrement tous les deux ou trois jours. Plusieurs des
porteurs qui les accompagnaient moururent de froid et de fatigue.
D’autres renoncèrent à leur métier pénible et rentrèrent dans
leurs foyers : d’autres enfin disparurent, emportant avec eux le
précieux fardeau qu’on leur avait confié : jamais depuis ils n’ont
donné de leurs nouvelles.
Après une trentaine de jours de misères de toutes sortes, nos
voyageurs arrivèrent exténués sur une colline voisine de celle
d’Isavi. La première chose qu’ils firent, fut d’aller rendre visite à
sa Majesté, le Roi du Ruanda. Il fallait d’abord gagner les bonnes
grâces de ce Souverain : la chose fut facile : quelques mètres de
bonne étoffe apportée d’Europe ; ce fut là le cadeau d’arrivée :
rien n’était plus [apte ?] à flatter notre Prince. (Les Nègres préfèrent des étoffes à toute autre chose, même à des pièces d’argent).
Il fallait ensuite indiquer le but de la visite : sur ce point le Roi fit
quelques difficultés, néanmoins (sans doute pour se débarrasser
de ses importuns visiteurs), il indiqua la colline d’Isavi comme
répondant le mieux à ce que nous désirions : beaucoup de
monde, point assez central, terrain très fertile : « Allez, leur dit-il,
et puisque ce sont les Allemands qui vous envoient, installez-vous
à Isavi ; je ne puis vous en empêcher ».
Forts de cette réponse, encouragés beaucoup plus par les paroles que par la mine du souverain, Monseigneur et ses trois missionnaires vinrent fixer leurs tentes sur la colline d’Isavi. C’était le
8 février 1900 (Chaque année on aime à rappeler cet anniversaire,
en buvant ce jour-là un demi-verre de notre vin blanc de MaisonCarrée). Les premiers jours se passèrent dans la recherche d’un
bon endroit pour établir la station. Les Pères n’avaient que
l’embarras du choix : le gouvernement allemand avait mis à leur
disposition tout le terrain qu’ils désiraient. L’endroit propice une
fois trouvé, il fallut se mettre à la construction provisoire du
poste : bâtir d’abord la chapelle, une cuisine, un réfectoire, et une
petite maison pour chaque Père : tout cela construit avec des bois
et des roseaux, et le toit recouvert de paille. Ce fut l’affaire de
quelques semaines bien pénibles au rapport du Père Supérieur. Il
faisait alors bien froid dans la petite tente et puis des averses
presque tous les jours : avec cela pas moyen de trouver un ou185

vrier parmi les indigènes ; tous redoutaient terriblement les Européens : ils avaient peur, en les fréquentant, de déplaire au roi,
et déplaire au roi dans ce pays, c’est la mort à bref délai par
l’empoisonnement, la lance, ou autre manière. Ensuite, impossible de trouver de la nourriture ; tous se refusaient d’en apporter : le bruit courait parmi les habitants que quiconque se hasarderait à fournir des vivres aux Européens aurait le cou tordu le
soir même, de par ordre du Roi : les quelques amis que les missionnaires avaient su se gagner, leur apportaient la nuit, les haricots, les patates et les chèvres dont ils avaient besoin. Ajoutons
enfin à tout cela l’inquiétude dans laquelle étaient plongés ces
pauvres confrères ! On était venu leur dire à plusieurs reprises
que le Roi, regrettant ses premières paroles (et se moquant aussi
du gouvernement qui n’avait alors aucun représentant dans le
pays), s’apprêtait à venir chasser les missionnaires, suivi d’un
nombre incalculable d’hommes armés de lances et de flèches.
Jugez de l’angoisse que devaient susciter naturellement de semblables paroles. Comment résister à cette horde, eux quatre
pauvres missionnaires, avec une dizaine de jeunes chrétiens
amenés des bords du Nyanza ! Néanmoins ils ne perdirent pas
courage et se résolurent à tomber tous jusqu’au dernier plutôt
que d’abandonner le terrain. D’abord ils essayèrent de faire peur
aux habitants en tirant tous les jours quelques coups de fusil : la
nuit, ils faisaient sentinelle à tour de rôle, accompagnés de leurs
enfants, tous aussi armés de fusils : un coup de fusil tiré de
temps à autre, au milieu du silence de la nuit, ne pouvait manquer d’intimider les agresseurs et surtout de leur laisser à penser
que même la nuit on veillait à la mission. L’impression fut salutaire (on nous l’a dit depuis). Du reste, pendant ce temps, les
Pères avaient eu le temps de construire autour de leurs cases,
une enceinte en roseaux bien serrés, derrière laquelle ils auraient
pu soutenir un assez long siège. Peu à peu on n’entendit plus
parler de nouvelles attaques du Roi : les gens, du moins ceux du
voisinage, s’apprivoisèrent avec eux et ne craignirent plus
d’apporter de la nourriture, même en plein jour. Le premier pas
était fait : les premières inquiétudes dissipées.
Mais il s’agissait maintenant d’attirer à la mission tous ces indigènes. Là encore se présentèrent de nombreux obstacles. Dieu
allait aider les missionnaires à les surmonter, comme il avait fait
des précédents.
Nos Pères se trouvaient en présence de trois classes d’hommes
qui composent la population du Rwanda. Les Batusi d’abord (la
noblesse du pays), classe à laquelle appartient non seulement le
186

Roi, mais encore tous les chefs des villages. De ce côté, il n’y avait
pas grand espoir de conversion : chacun de ces nobles en effet est
l’ami dévoué du Roi, et il n’oserait faire quoi que ce soit qui déplaise à sa Majesté. Or le Roi, nous étant profondément hostile,
tous les chefs du pays ne pouvaient manquer de se trouver dans
les mêmes dispositions à notre égard. Il fallut se tourner de préférence vers la seconde et la troisième classe, les Bahutu et les
Batwa (ces derniers forts peu nombreux). Là les chances de succès semblaient plus nombreuses et voici pourquoi. Les Bahutu et
les Batwa sont comme les serviteurs des premiers (les Batusi ou
nobles). Ils doivent fournir aux seigneurs, les Batusi, un certain
nombre de journées de travail. Ce sont eux qui cultivent sa bananeraie, son champ de patates, ses haricots, eux qui font son vin
de bananes et qui font les réparations nécessaires à sa hutte : et
tout cela gratis. Dans de pareilles conditions, vous devinez avec
quel empressement ces gens du peuple devaient accueillir une
religion qui nous met tous sur le même pied, aux yeux du bon
Dieu, qui nous unit par les mêmes liens, et qui nous appelle tous
à partager le même bonheur au Ciel. Au commencement néanmoins, même ces pauvres gens se montraient timides. Ils avaient
peur de leurs chefs, qui leur faisaient de terribles menaces. Et
puis, il ne s’agissait pas seulement de triompher de ces menaces,
mais il fallait encore renoncer à une foule de superstitions qui ont
cours dans le pays et dont l’ensemble forme une religion assez
complète, avec un Dieu tout-puissant, avec un démon, le roi des
méchants, avec un paradis et un enfer : religion à laquelle tous
sont très attachés : favorisant comme elle le fait, dans sa morale,
les vices et les passions, elle ne pouvait manquer d’avoir beaucoup de partisans. C’était donc là un nouvel obstacle pour les
personnes mariées spécialement, qui 99 sur 100 sont consacrées
à la divinité du pays, moyen essentiel pour arriver au Ciel. Du
côté des grandes personnes donc assez peu d’espoir ! Néanmoins
les premiers missionnaires étaient bien décidés à ne pas laisser
de côté cette classe de gens. Ils en amenèrent plusieurs à renoncer peu à peu à leurs superstitions et à suivre régulièrement leurs
instructions. Ceux-ci amenèrent leurs amis. Après 18 mois, ils
avaient déjà groupé un bon noyau de catéchumènes, auditeurs
assidus. La mission était réellement commencée ; les catéchismes
étaient ouverts ; ils allaient continuer.
Mais les efforts des missionnaires se tournèrent vers une autre
œuvre : celle-là très importante dans toutes les missions et qui
presque toujours est couronnée de succès. Je veux dire l’œuvre
des enfants. Dans la plupart des missions, cette œuvre a pris le
187

nom de « œuvre des orphelinats ». C’est qu’en effet, au commencement des missions dans ce pays de l’Afrique, ces enfants que
les Pères recueillaient autour d’eux, étaient soit des esclaves, soit
surtout des enfants sans parents ou abandonnés sur les grands
chemins, de là le nom d’orphelinats donnés aux maisons qui abritaient tous ces pauvres enfants185. Ici cette œuvre débuta bien
modestement : à peine une trentaine de petits garçons, logeant
dans une maison en paille et en roseau. Aujourd’hui leur nombre
a plus que doublé ; de plus nous avons recueilli aussi quelques
jeunes filles, qui habitent dans une maison séparée, et qui
s’exercent à divers travaux utiles. Le but des missionnaires, en
gardant ces enfants près d’eux, était d’en former de bons et solides chrétiens, de les marier ensuite aux jeunes filles dont je
viens de parler, après qu’elles auraient reçu le baptême. Ces
jeunes ménages chrétiens se disperseront dans les divers villages
qui nous entourent : puis sans bruit, pour ne pas froisser les
chefs, ils instruiront leur parenté, puis leurs amis, qu’ils nous
amèneront ensuite pour que nous complétions leur instruction, et
que nous leur donnions le baptême. A ces enfants qui tous les
jours devaient rester près d’eux, les missionnaires voulurent
donner, avec la science de religion, un peu de ce que l’on appelle
la science profane. C’est ainsi qu’ils leur enseignent la lecture,
l’écriture, le calcul, la langue allemande, la géographie et
l’histoire. L’école ouverte devenait le complément du catéchisme.
D’abord les Pères ne s’occupèrent que des enfants de la maison :
mais peu à peu les demandes arrivèrent de tous côtés : tous voulaient apprendre à lire et à écrire comme les Européens. Tous
furent admis naturellement : un Père fut chargé de présider à
D’après l’Abbé Nicq, le P. Lourdel, n’était pas en faveur du système des orphelinats : « Le P. Lourdel ouvrait, après avoir raconté ces faits navrants, de vastes perspectives
devant l’œuvre du rachat des enfants. Son but était de soulager les missionnaires tout en
développant l’œuvre. Il partait de cette idée très juste, que les orphelinats ne peuvent remplacer la famille pour l’éducation de l’enfant. Cette vie en commun, n’est pas la forme
d’éducation instituée par Dieu pour l’enfance. Il est facile d’en juger d’ailleurs par
l’expérience. Les enfants élevés dans les orphelinats jusqu’à un âge avancé, ne connaissent
rien de la vie réelle ; ils n’ont pas été aux prises avec les difficultés que chaque jour doit leur
amener, difficultés matérielles et difficultés morales ; ils n’ont pas été initiés peu à peu à la
vie qu’ils auront à mener plus tard. Aussi quand ils s’y trouvent jetés, sont-ils facilement
décontenancés, surpris, découragés. Les égarements suivent de bien près le découragement,
lorsque l’âme n’a pas été façonnée, par l’épreuve réelle, à la résistance. Le milieu de
l’éducation des enfants c’est donc la famille, et quand de pauvres orphelins ont perdu leurs
pères et leurs mères, la meilleure œuvre de charité, ce n’est pas de les placer dans des
orphelinats, c’est de leur donner une nouvelle famille, en les faisant entrer dans un intérieur
chrétien. Cet intérieur sans doute ne peut toujours se trouver, mais c’est à cela qu’il faut
tendre. C’est ce qu’avait compris le P. Lourdel, et ce qu’il expose dans une lettre à l’Œuvre
de la Sainte-Enfance ». (A. NICQ, Vie du Révérend Père Siméon Lourdel de la Congrégation
des Pères Blancs de Notre-Dame d’Afrique, premier missionnaire ..., Paris, 1896, pp.515-516).
185

188

leur formation. Les débuts furent pénibles ; il fallut bien du
temps pour faire apprendre toutes les lettres de l’alphabet, puis
les différentes syllabes, puis, enfin des mots entiers. Mais ce travail du commencement achevé, les progrès allaient devenir plus
sensibles. Au bout de deux ans, dix ou douze d’entre eux pouvaient écrire couramment les mots de la langue du pays et savaient plus de trois cents mots allemands. C’était encourageant.

HABITATION DES PERES BLANCS A ZAZA (c. 1902) – LE P.VAN THIEL (avec sa longue barbe)

Pendant ce temps, l’œuvre du catéchisme faisait son chemin.
Un autre Père, chargé spécialement de cette œuvre, était arrivé à
faire apprendre de mémoire à plusieurs les 30 à 40 pages qui
composent notre petit catéchisme : quelques-uns même auraient
pu ajouter quelques explications sur les paroles qu’ils énonçaient.
L’émulation s’emparait peu à peu des autres : ils ne voulaient pas
rester au-dessous de leurs frères plus âgés : surtout ils désiraient
vivement voir briller sur leur poitrine, la médaille de Marie, récompense donnée à ceux qui savaient parfaitement la lettre du
petit catéchisme. Le mouvement allait s’accentuer : aujourd’hui,
le nombre de ceux qui portent la médaille a dépassé 1.400.
Une autre préoccupation, c’était celle qui avait trait aux constructions. En effet, les missionnaires remplaçaient par des constructions en briques séchées au soleil, leurs huttes indigènes de
paille et de roseau. Les toits de ces maisons en briques sont cou-

189

verts avec des feuilles de bananiers, qui quand elles sont superposées en grand nombre, ne laissent pas pénétrer l’eau dans les
maisons ! Que de sueurs il fallut dépenser dans ces travaux de
constructions ! Il fallait faire tous les métiers à la fois : architecte,
entrepreneur, maçon, charpentier, serrurier, couvreur, etc. Mais
le travail était bien doux : c’était pour Dieu et pour les âmes.
Voilà, en quelques mots les paroles que je tiens du Père qui a
assisté à tous les débuts de cette mission. Quand je suis arrivé,
tout cela était accompli. Pour moi, je n’ai eu aucune de toutes ces
peines ; je n’ai eu qu’à me lancer dans l’œuvre déjà commencée ;
je fais tous mes efforts pour contribuer à la développer et à
l’étendre. Demandez tous, vous qui lisez ces lignes, que le règne
de Jésus-Christ s’étende de plus en plus dans cet immense
royaume du Ruanda, et priez pour celui qui aime se dire votre
ami et parent tout dévoué en N.S. 186
Père Charles Lecoindre
186 En bas de la lettre, le Père Lecoindre

explique les avantages du choix de la colline de
Save pour le développement de la Mission : « (…) Mais revenons à notre grande colline
d’Isavi ! Quel séjour enchanteur ! Quel centre magnifique ! On ne pouvait mieux choisir
pour l’emplacement d’une mission. La population d’abord y est très dense ! Sur notre seule
colline nous comptons en effet seize villages différents. Nous n’avons pu faire le recensement
exact de chacun d’eux, mais du moins nous l’avons fait pour le village dont nous faisons
partie : nous avons compté 680 habitants. A supposer que chacun des autres villages soit
aussi peuplé que le nôtre (ce qui est tout vraisemblable) nous arriverions donc pour notre
seule colline d’Isavi au chiffre total de 11 000 habitants. Combien de curés en Anjou n’ont
pas autant de paroissiens ? Nous autres cependant nous ne nous contentons pas de ce
nombre : nous rayonnons tout autour d’Isavi embrassant dans notre apostolat les 35 ou 36
collines qui sont situées à 2 ou 3 heures d’ici. A ce compte, nous aurions près de 100 000
paroissiens : toutes ces collines en effet ne sont pas aussi vastes ni aussi peuplées que celle
d’Isavi ! Quelle besogne nous aurons plus tard, quand tous ces gens seront chrétiens (…). Je
vous ai dit ailleurs que nous n’étions pas très éloignés de la capitale, c’est-à-dire de la colline habitée par le Roi et les 10 000 personnages qui forment son entourage : 5 ou 6 heures
seulement nous en séparent. C’est là encore un immense avantage. En effet, d’un coté, nous
ne sommes pas trop près de lui pour le gêner dans l’administration de son état, et lui porter
ainsi ombrage : de l’autre coté, nous n’en sommes pas très éloignés pour avoir recours à lui
dans nos difficultés, et lui demander l’appui de son autorité pour faire avancer dans sa
marche notre petite mission : l’autorité de ce monarque est en effet bien grande (…). Tout ce
que je puis vous dire, c’est que je ne pense pas qu’on puisse rencontrer actuellement dans
toute l’Afrique, un seul roi nègre ayant sur ses sujets une influence comparable à la sienne !
La colline d’Isavi présente aussi de nombreux avantages pour les cultures, à cause de sa
configuration : les flancs ne sont pas trop en pente : ce qui, au moment des pluies, permet à
l’eau de détremper profondément la terre et de lui donner cette fécondité que l’on ne rencontre presque nulle part : faute de cet avantage, nous aurions été obligés de nous établir
auprès du marais qui entoure la colline : ce qui sans doute eût été beaucoup plus malsain.
Il n’y a qu’une difficulté : c’est pour l’eau potable : il faut aller la chercher précisément au
fond de ce marais : c’est un peu loin : nos enfants mettent bien 35 minutes à effectuer le
trajet aller et retour : et encore chacun d’eux n’apporte-t-il guère que cinq à six litres d’eau,
dans des cruches en terre pourtant énormes, mais très épaisses et pesant elles-mêmes plus
que l’eau qui y est contenue (…) ». Lettre du Père C. Lecoindre du 7 octobre 1903 à ses
parents, A.G.M.Afr., N° 112021-112026 (2/O2).

190

2

TEMOIGNAGE DU SOUS-LIEUTENANT
VON PARISH (1904)
Le témoignage du sous-lieutenant von Parish187 nous aide à
comprendre comment un militaire allemand se formait une idée de
la société rwandaise. Il cite comme sources : le livre du comte von
Götzen, ses propres observations et les informations reçues des
Pères Blancs qu’il avait rencontrés à Nyundo et à Save, fin décembre 1902.
Nous publions un extrait de son livre « Zwei Reisen durch Ruanda : 1902 bis 1903 », publié en 1904. Il faut prendre avec beaucoup
de précaution ses informations. Von Parish a séjourné au pays durant deux années seulement, un temps insuffisant pour connaître
le pays et sa société.
EXTRAIT DU LIVRE « ZWEI REISEN DURCH RUANDA188

(…)
Le 23 décembre [1902], j’arrive à la mission Issawi des Pères
Blancs où je resterai jusqu’à l’arrivée des témoins convoqués189.
On envisage, du côté allemand, d’élargir une route vers l’intérieur
187 Le Sous-Lieutenant Francis Richard Parish von Senftenberg, né en 1870, était

originaire de Württemberg en Allemagne. Il fit carrière comme sous-lieutenant au
régiment wurtembergeois des « Dragons de la Reine Olga ». A 30 ans, il se porta volontaire pour les troupes coloniales. Il arriva à Dar-es-Salaam en septembre 1901. Trois
mois plus tard il partit pour Ishangi au Rwanda. Il y avait été nommé chef de poste
par le comte von Götzen. Au mois de février 1902, il commença son service. Il entreprit
deux voyages à travers le Rwanda. Pendant 4 semaines, il séjourna à Nyundo. C’est à
ce moment-là qu’il se convertit au catholicisme. Le 23 décembre 1902, il arriva à Save
où il séjourna jusqu’au 2 février. Le 3 janvier 1903, il jugea le Mwami Musinga dans
l’affaire du chef Mpumbika de Gisaka. Il lui imposa une amende de 40 bovins. Pour la
première fois, un étranger avait mis des limites au pouvoir royal. Malade, von Parish
dut rentrer en Europe. Le 24 juillet 1903, il mourut d’une maladie pulmonaire (la
tuberculose) à Naples (S. MINNAERT, Save – 1900 : Fondation de la première communauté chrétienne au Rwanda, Kigali, 2000, pp. 31-33).
188 F. R. PARISH VON SENFTENBERG, « Zwei Reisen durch Ruanda, 1902 bis 1903 »,
in Globus, N° 86, 1904, pp. 5-15 et pp. 73-79. Traduit en français par B. LUGAN,
« Deux voyages effectués à travers le Ruanda en 1902 et 1903, in Sources écrites pouvant servir à l’Histoire du Rwanda (1863-1918), Etudes rwandaises, N° spécial, Volume
XIV, Butare, octobre 1980, pp. 111-115.
189 Il parle des témoins du procès du chef Mpumbika de Gisaka.

191

du Ruanda. Je pensais à présent pouvoir recommander ce chemin que je venais de parcourir. C’est de loin le plus pratique pour
aller du lac Kivu à Nyansa et celui qui offre le moins d’embûches.
Disons cependant qu’il est le plus long que la route directe
Ischangi-Nyansa et qu’il faudrait effectuer la traversée du Nyawarongo, à la saison des pluies, à l’aide de pirogues. D’Ischangi à
Bujondo, il faudrait utiliser la route Ischangi-Gisenyi, également
en cours d’élargissement. Celle-ci n’offre pas de grosses difficultés, son état ayant été amélioré par le passage constant des animaux et le trafic commercial intense.

LE SOUS-LIEUTENANT VON PARISH (à gauche)

Les témoins convoqués se faisaient attendre si bien que je dus
rester ici jusqu’au 2 janvier1903. Cela me permit de voir et
d’entendre diverses choses sur le Ruanda et de me faire une idée
des activités des missionnaires d’autant que j’ai passé un certain
temps à Nyundo190. Ce qui frappe le plus le novice c’est le peu de
moyens avec lesquels fonctionne une mission. Toute la mission a
été installée avec une somme minimale. Tout a été organisé par
les trois Pères, sans aucune aide extérieure191 ; ceux-ci ont
d’ailleurs été désignés pour fonder une nouvelle station. Signa190 En décembre 1902, lors de son séjour à Nyundo, il escalada le Karisimbi (4507),

malgré une mauvaise santé.
191 Von Parish oublie que P. Brard devait payer ses auxiliaires et distribuer des cadeaux pour gagner des catéchumènes.

192

lons que les bâtiments, les enceintes sont restées telles qu’au
début de leur construction alors que j’ai vu, en Afrique, des
édifices construits par des ouvriers et des contremaîtres,
s’écrouler même avant d’être achevés. Les pièces sont vastes
et aérées ; au nord et au sud (pour l’hiver et l’été) s’ouvrent
de larges vérandas. La chapelle est rudimentaire mais spacieuse ; elle est décorée d’étoffes bariolées et de fleurs, avec
goût et dévotion. Le jardin potager, grand et bien entretenu,
se trouve juste à côté ; tout y pousse à merveille grâce au
climat propice, le plus agréable que je connaisse en Afrique. A
côté du jardin se trouvent les dortoirs destinées aux 400 garçons192 ainsi que les salles de classe où leur est dispensé
l’enseignement. La Mission a commencé à enseigner voilà un
an et demi et en si peu de temps, elle a malgré tout connu un
succès inattendu. La classe supérieure écrit couramment, sait
lire le kiswahili et traduire en kiruanda et est capable de répondre
en kiswahili à n’importe quelle question que je pose. Additions et
soustraction sont faites sans faute ; ils commencent les multiplications et les divisions. Ils peuvent répondre à des questions
simples sur les pays d’Europe et leur capitale. En Allemand, ils
connaissent des expressions pour une série d’objets courants
mais ne sont pas encore capable de former des phrases. Tout ceci
est fait pratiquement sans aucun support pédagogique étant
donné que la Mission ne dispose que de quelques livres de lecture
kiswahili sur l’histoire biblique. Il faut économiser le papier de
telle sorte que l’élève n’a pour chaque jour qu’un petit morceau de
papier sur lequel il renseigne quelques notes. Les Pères attribuent
leur grande réussite – que l’on rencontre difficilement dans
d’autres contrées – au caractère studieux, intelligent, avide de
connaissances des Bahutu comparables, en ce sens, aux Bahata.
Le dimanche est dispensé l’enseignement général du catéchisme auquel participent près de 1.200 autochtones, souvent venus de loin. Cependant les missionnaires disent que la
plupart d’entre eux ne viennent que par curiosité et que
beaucoup ne reviennent plus par la suite. Ceux qui viennent
régulièrement se font peu à peu remarquer par les Pères puis recruter en qualité d’élèves. J’aimerais également souligner les
bonnes relations qui existent entre la Mission et la population qui
vient souvent faire part aux Pères de ses malheurs et de ses dissensions. Avec diplomatie ceux-ci savent choisir le ton bienveil192 D’après d’autres sources, il n’y avait que 150 internes.

193

lant et de la plaisanterie tout en restant grave et sérieux sur le
moment ; ils savent se faire apprécier des indigènes. C’est ainsi
que je vis un père tourner un vieil orgue durant des heures, à la
sueur de son front, dans le but de distraire des spectateurs
amassés dans la pièce, sous la véranda et dans la cour. Une
autre fois, c’était le jour de Noël, furent organisés des concours
vers lesquels affluèrent tous les jeunes de la région. Des premiers
et des seconds prix furent distribués dans chaque groupe.
L’influence des Pères s’étend à toute la région. J’ai vu des missionnaires se remettre dans le droit chemin. Cette influence ne
porte pour l’instant, il est vrai, que sur la population des Bahutu,
les Batutsi se tenant généralement à l’écart de la Mission. Un Mututsi qui s’approcherait des Blancs sans autorisation ou sans
ordre de Musinga [1883-1944] serait accusé de haute trahison et il
serait mis un terme à sa vie.
Ce que je connais maintenant de ce pays me permet de
penser que les provinces de Bwanamukale (Issawi), Nduga
(Nyansa) et la région plus à l’ouest jusqu’au Nywarongo (province de Mukawagari) sont un véritable eldorado pour les colons. Un climat d’altitude sec et pas trop chaud ; peu de pluie et,
d’après mon expérience, jamais avant midi ; un sol exploitable
comme cela semble être prouvé dans l’Issawi ; une population
très intelligente et néanmoins facile à guider, offrant, en nombre
illimité, une main-d’œuvre bon marché : voici quelles sont les
qualités de cette région. Bien sûr il faudrait d’abord éloigner les
Batutsi ou du moins supprimer leur influence. Pour y parvenir on jouirait de l’appui chaleureux des Bahutu tandis que
les Batutsi ne pourraient compter que sur le soutien des Batwa. Ces derniers sont d’ailleurs maltraités et méprisés par les
Bahutu tandis que les Batutsi leurs assurent une protection
politique. Musinga, tout comme les grands du pays, utilise les
troupes batwa ; ces gens s’appellent Bagiga et on, paraît-il,
comme fonction particulière d’exécuter les condamnations à mort
décidées par Musinga. Personnellement, je n’ai jamais rien vu de
semblable. Ce peuple dont on a tellement parlé à propos de petitesse de sa taille mérite bien quelques remarques. J’ai pu voir, à
diverses occasions plusieurs Batwa réunis et même une fois un
grand nombre. Tout Européen ainsi que moi-même s’est vu présenter des Batwa méritant bien le nom de nains puisqu’ils vous
arrivent simplement au coude. D’une façon générale, devant un
grand rassemblement de Batwa, j’avais l’impression qu’ils étaient
seulement un peu plus trapus que la moyenne de la population
des Bahutu. Ici aussi j’ai pu voir tous les jours une quantité de
194

jeunes garçons Batwa, à peine dissociables des Bahutu du même
âge. Les Batwa qui nous ont été présentés sur les bords du lac
Kivu et qui, de fait, étaient de très petite taille, me paraissent être
de fameux spécimens. Les Batwa se distinguent surtout par leur
physionomie particulièrement laide qui se teinte parfois, mais pas
très souvent de crétinisme, sans doute dû au fait de leurs unions
consanguines répétées. J’ai un jour mesuré 30 Batwa par rapport
à mes 100 porteurs Bahutu : il en résulta une légère différence à
l’avantage de ces derniers. Il est compréhensible qu’un Mutwa de
taille moyenne, à côté d’un géant Mututsi paraisse très petit mais
ceci est valable aussi pour un Muhutu moyen. Les Batwa se considèrent eux-mêmes comme les premiers habitants de ce pays ;
ils furent soumis par les Bahutu, lesquels devinrent à leur tour,
sujets des Batutsi. Au Rwanda on trouve plusieurs groupes de
Batwa surtout à l’extrême nord près des volcans, dans la province
de Mulera. Tandis que partout ailleurs les Batwa sont soumis à
leurs chefs batutsi, ils ont préservé ici leur liberté vis-à-vis de
leur chef Ngurube et constituent autant pour Musinga [1883-1944]
et ses représentants que pour les caravanes itinérantes un élément d’insécurité. Ils portent le nom spécial de Mpuniu. Ce
groupe m’est personnellement inconnu et je ne sais pas s’ils sont
plus nains que les autres. Un autre groupe vit de la chasse (généralement d’éléphants) dans la grande forêt vierge à l’ouest
d’Issawi et de Nyansa ; ils s’appellent Maschami ou Maschaba ;
leur zone de forêt et de chasse dépend de la province Njagaguru
dont le chef est le puissant mutwale Kaisuko [Kayijuka]. A part
cela on trouve encore des Batwa dans beaucoup d’autres provinces, tantôt comme cultivateurs dans des régions plates, dispersés parmi le reste de la population, tantôt comme potiers ou
comme ouvriers plus loin jusqu’en Urundi. Leurs cousins pratiquant la chasse en forêt vierge les nomment avec mépris Banyamikenke, ce qui signifie « fils de l’herbe ». Il n’existe pas de mariage entre Bahutu et Batwa ; jamais un Muhutu ne consentirait
à manger ou à dormir en compagnie d’un Mutwa. En revanche il
n’hésite pas à passer la journée avec lui, tout en conversant à
l’occasion. Mais dès qu’il s’agit de manger ou de dormir, ils se
séparent. Par contre les Batwa entretiennent des relations amicales avec les Batutsi. Il m’est souvent arrivé de voir mes deux
guides batwa, après la distribution générale des repas, lors de
laquelle ils recevaient leur part, aller réclamer une portion supplémentaire alternativement auprès de tel ou tel Mututsi de la
suite de Luabilinda [Rwabilinda]. Presque toujours ils allaient aussi
dormir avec l’un ou l’autre. On rapporte qu’à proximité des vol195

cans les Batwa seraient anthropophages. Von Beringe [1865-1940]
lui aussi, m’a un jour raconté qu’il avait trouvé dans un camp de
Batwa abandonné des ossements humains à demi-brûlés.
L’élément le plus important au Ruanda est bien sûr constitué
par les seigneurs batutsi. Leur pays d’origine est encore entouré
d’obscurité tout comme l’époque de leur arrivée au Ruanda. Autant que je sache, selon leurs propres légendes, ils feraient remonter cette période très loin dans le temps. A mon avis les conquêtes n’ont pourtant pas eu lieu il y a si longtemps, dans certaines provinces (Bugesera et Bugoie) elles datent d’une époque
assez récente. Partout ont régné autrefois des princes batutsi ; au
Bugoie régnait déjà en des temps reculés une tribu de Batutsi
dont le pays s’appelait Kisaka. Celui-ci ne fut conquis que par le
père de Musinga, Kigeri. La conquête terminée, on laissé une partie des anciens chefs Kisaka dont font partie par exemple Mumbika et Lugamburura. Cependant certains chefs Kisaka furent remplacés par des Batutsi du Ruanda. A présent, ceux-ci tentent,
dans la mesure du possible, de repousser les chefs Kisaka bien
que ces derniers soient en plus grand nombre. En les décriant
auprès de Musinga, ils parviennent à obtenir l’autorisation de
leur prendre des terres ou du bétail. Si l’on en croit des propos
des Pères on ne voit jamais un Kisaka se comporter de la sorte
vis-à-vis d’un Mututsi du Ruanda ni lui rendre le mal pour le
mal. Au contraire les Banyakisaka seraient le peuple le plus pacifique et le plus honnête que l’on puisse imaginer ; ils feraient tout
ce que l’on exige d’eux ; il s’agirait simplement de les laisser tranquilles.
Au Ruanda, l’armée est divisée en une série de contingents,
tous sous les ordres d’un Mututsi de rang noble. Ces contingents
n’ont rien à voir avec la division en provinces ; au contraire les
personnes d’un même contingent sont dispersées sur l’ensemble
du Ruanda ; il y a donc partout des Bangoro (guerriers de Ruidangiro) par exemple ou des Lujango (guerriers de Kabare). En
cas de guerre seulement, ils se rassemblent autour de leur chef.
Ce chef peut changer par suite de mort ou de disgrâce, le nom
collectif de chaque contingent reste toujours le même sous les
ordres de nouveaux chefs.
La famille (bwoko) des rois du Ruanda est celle des Banyiginya ; ils prétendent avoir une origine divine.
On raconte – mais je ne sais pas si cela est juste – que, lors
d’un avènement au trône, un petit garçon et une petite fille seraient été enterrés vivants ensemble dans un certain bois sacré
pour servir d’offrandes à Liangombe. Celui qui marche dans ce
196

bois est exécuté. Des sacrifices humains analogues sont également en usage en Ouganda. Lors de l’ascension au trône, un
joueur de tambour doit battre le tambour à l’aide d’un tibia humain. L’homme est ensuite exécuté sur place.

LE CHEF KABARE AVEC SES SERVITEURS

Voici ce que le comte [von] Götzen a rapporté sur Kigeri ou
Luabugiri, le père de Musinga. Lorsque celui-ci trouva la mort –
soit pas le poison, soit par les armes des Banyabungu contre lesquels il était justement en guerre – en laissant derrière lui une
descendance qui n’avait rien à envier à toute la progéniture du roi
Priam193, son fils Mibambwe se déclara roi et régna en tant que
tel un bref laps de temps. Mais Kabare, le beau-frère de Kigeri se
dressa alors contre lui. Kigeri avait en effet épousé, en plus d’un
grand nombre de femmes de bas rang, Kansogera [Kanjogera] issue
193 Dans la mythologie grecque, Priam est le roi mythique de Troie au moment de la

guerre de Troie. La descendance de Priam - souvent désignée sous le terme de « Priamides » est particulièrement nombreuse. D’après Homère, il a cinquante fils et douze
filles mariées qui vivent avec lui. Les Grecs les massacreront tous.

197

du clan des Bega pratiquement égal à la famille royale, tant sur le
plan du pouvoir que sur celui de la renommé. Ce clan qui, comme
la famille royale, serait d’origine divine, est aussi le plus riche et
le plus puissant du Ruanda. Fallait-il que le rejeton de la fille des
Bega soit inférieur au fils d’une femme de bas rang ? Mibambwe
fut battu dans une bataille de trois jours et lorsqu’il s’aperçut de
la défaite de son armée, il incendia son enclos et se brulâ avec ses
femmes. Alors Musinga, le fils de Kansogera monta sur le trône
de son père mais, mais jusqu’à ce
jour le pouvoir est resté dans les
mains de sa mère et de ses frères
Kabare et Luidangigo. Commença
alors une période de persécutions.
Non seulement toute la famille de
Luabugiri (Kigeri) fut exterminée des
années durant mais ceci fut suivi de
tout ce qui pouvait favoriser, dans la
mesure du possible, n’importe quelle
autre succession au trône. Dans ce
domaine, on va jusqu’au bout de ses
idées au Ruanda. A l’heure actuelle,
du clan de Kigeri, seuls sont en vie
son frère Luabilinda et, parmi ses
fils innombrables, en dehors de Musinga, trois autres, Kitatire (province
Bwanamukale),
Mschosa
Mihigo
(province Mulera) et Schirangabo
signalé par le comte Götzen comme
sympathique. Ce dernier, complètement tombé en disgrâce ne doit pas
paraître aux yeux de son frère. Il pos- LE PRINCE SCHIRANGABO (1894)
sède pour tout bien, deux villages misérables. Les hommes furent
tués en masse. Des centaines de Batutsi furent assassinés voici
deux ans, soupçonnés d’avoir prêté asile à un fils disparu de Kigeri. La crainte de la réapparition de ce prétendant est un des
rares motifs d’amertume pouvant entacher le bonheur sans
nuage de Musinga [1883-1944] et des Bega. On raconte en effet que
Kigeri a désigné Bilegea pour en faire son successeur. Il disparaît
alors sans laisser de trace, beaucoup trop vite pour laisser le
temps à ses adversaires de l’assassiner, et à présent tout le
monde vit dans la peur permanent de le voir réapparaître. « A la
cour » – comme disent les missionnaires – il est formellement interdit de prononcer seulement son nom. Aujourd’hui l’affaire Bile198

gea est souvent utilisée par les Batutsi comme un moyen de diffamer un autre Batutsi [Mututsi] auprès de Musinga et le livrer immanquablement à la mort ce qui permet ensuite au calomniateur
d’obtenir en récompense une
partie des biens confisqués.
C’est ainsi que Kabare avait réussi à écarter tous les obstacles
et à régner en souverain absolu
pendant la minorité de Musinga ; on dit même qu’il serait apparu avec le casque royal sur la
tête. On a par contre présenté
au Capitaine Bethe, Kabare non
pas comme un roi mais comme
n’importe quel Batutsi [Mututsi]
insignifiant. On a voulu faire le
même scénario du Docteur
Kandt mais, prévenu par les
missionnaires, il a découvert la
supercherie. Depuis, Musinga
apparaît toujours en personne
devant les Européens mais il
donne l’impression d’une marionnette dont les fils seraient
DES DEVINS DE LA COUR
tirés par les frères Kabare et Luidangigo ainsi que par le puissant Ruidegemja. En plus, il est probable que Kansogera, la mère de Musinga que l’on ne voit naturellement jamais, participe activement au gouvernement.
La Mission me permit d’acquérir également quelques connaissances sur la religion des habitants du Ruanda. Ils connaissent un dieu suprême qu’ils appellent Imana, Lugira (providence) ou Lulema et Kihanga (créateur). Cependant ils classent
celui-ci parmi les hommes et ne lui font pas d’offrandes. Par
contre, ils s’occupent beaucoup des esprits. Le plus distingué
d’entre eux serait Liangombe. Les uns disent qu’il est bon, les
autres qu’il est mauvais. Mais comme l’indigène lui offre des sacrifices et – rusé comme il est – qu’il n’agit ainsi que vis-à-vis des
esprits qu’il craint, il se pourrait donc que Liangombe fasse partie des mauvais esprits. Les membres de la famille de Liangombe
s’appellent Imandwa. On leur fait des offrandes collectives selon
les dires des devins ; une partie des hommes est vouée pour ainsi
dire à Liangombe, l’autre aux autres esprits. Les premiers
s’appellent Babandwa. Lyangombe prend les siens, à leur mort,
199

dans le Muhavura, tandis que les autres vont dans le Gongo (Kirunga-tscha-Nyiragongo). Mais le plus souvent on demande l’avis
aux esprits de ses propres ancêtres. Tous les indigènes ont de
petites cases dont chacune est voué au père, à la mère, au grandpère, etc. … S’il arrive un incident fâcheux et qu’il faut amadouer
un de ces ancêtres on fait alors appel à un devin qui lit dans les
entrailles de poules, prophétise ou interprète le vacillement d’une
bougie de graisse de bœuf plantée dans un pied de fer forgé pour
deviner les désirs de celui qui a été offensé. On essaie ensuite de
l’amadouer en lui offrant de la bière, des produits des champs, du
métal destine aux anneaux portés aux pieds, des statuettes
d’animaux travaillées dans l’argile brute.
(…)
* LE CHEF MPUMBIKA DE GISAKA,
DANS LE RAPPORT TRIMESTRIEL DE ZAZA DE 1902 :
Reine-de-tous-les-Saints (Kissaka)
Résumé du diaire du 3e trimestre 1902194
La mission du Kissaka, qui s’annonçait comme très belle, passe en ce
moment par une lourde épreuve. De sanglantes rivalités politiques déchirent le pays depuis que son ancien roi a été détrôné par celui du Rouanda ; certains chefs ont pris fait et cause pour la dynastie détrônée et se
montrent hostiles au nouveau pouvoir ; d’autres au contraire, se sont ralliés au parti du vainqueur, depuis surtout que celui-ci a été reconnu par
les autorités allemandes comme le souverain légitime du Rouanda et du
Kissaka.
Notre station se trouve précisément sur les terres d’un des anciens chefs du pays, Mumbika, homme très influents et ami des
missionnaires. Malheureusement pour lui, son influence l’a désigné à l’hostilité du roi, qui craint, sans motif d’ailleurs, de trouver
en lui un compétiteur dangereux. Mandé plusieurs fois à la capitale, il
a longtemps refusé de s’y rendre, persuadé que son souverain chercherait
à se débarrasser de lui par la prison ou la mort. Obligé enfin d’obéir par
un ordre venu du commandant de la station allemande, il est parti accompagné d’une vingtaine des siens. Ses prévisions, hélas ! ne l’avaient pas
trompé. A peine arrivé, il a été saisi et enchaîné, tandis qu’on massacrait
ses parents et son escorte, dont deux hommes seulement parvinrent à
s’échapper et nous ont apporté la fatale nouvelle.
Cet événement nous désole ; outre la douleur que nous fait éprouver
notre impuissance à protéger des innocents, dont la plupart comptaient
194 « Reine-de-tous-les-Saints194 (Kissaka) Résumé du diaire du 3e trimestre 1902 », in

Chronique Trimestrielle, Juillet 1903, N° 98, pp. 70-71.

200

parmi nos amis et nos catéchumènes, nous craignons que les sujets de
Mumbika ne nous regardent comme complice du désastre. Ces pauvres
gens pensent en effet que tous les Blancs sont solidaires entre eux, et que
l’ordre donné par le commandant militaire a dû être sinon inspiré, du
moins approuvé par nous. Nous faisons de notre mieux pour dissiper cette
erreur ; mais ce n’est pas chose facile de faire céder un préjugé lorsqu’il a
pris racine dans la tête d’un Noir. Que Dieu nous vienne en aide, et ne
permette pas que son œuvre soit arrêtée dans ce pays par le mauvais
vouloir de Satan !
Nous avons toujours prêché à nos Noirs la soumission aux pouvoirs
établis ; nous avons donc lieu d’espérer que les résistances inspirées à
Mumbika par une terreur trop justifiée, hélas ! ne seront pas mises à notre
charge.
Pour le moment, nous allons tenter de lancer l’œuvre de la mission par le moyen des catéchistes ; nos confrères de l’Ouganda,
priés par nous, nous enverront sans doute quelques-uns, et nous
comptons sur ce moyen pour décupler le rayon et l’efficacité de
notre action.

DIVINATEUR EN TRAIN D’EXAMINER LES ENTRAILLES D’UN POUSSIN
(probablement une photo qui a été mise en scène)

-------------------------------

201

LE MWAMI MUSINGA (c. 1907) AVEC BATON DE BERGER,
SYMBOLE DE SA POSSESSION DE TOUTES LES VACHES DU RWANDA.

202

3

TEMOIGNAGE DU PERE SWEENS (1905)
Du 24 au 29 mai 1905, le P. Sweens195 visita la Mission de
Save. A cette occasion, il y laissa sa carte de visite avec ses observations avec copie pour Mgr Livinhac, Supérieur Général.
A ce moment-là le P. Brard connaît un
moment difficile. Pense-t-il déjà à quitter la
Société des Pères Blancs196 ? Dans le journal
de Save, il écrit sèchement: « Visite de la
station par le R.P. Sweens. Le Père fait remarquer de fermer à clé la porte de la sacristie, de faire finir le travail des Frères à 11 h
½ et de leur donner de la lumière s’ils en
MGR SWEENS (1858-1950) veulent le matin pour la méditation. Il fait
remarquer aussi la pauvreté de toute la maison quant aux meubles
(…) »197.
EXTRAIT DE LA CARTE DE VISITE DU PERE SWEENS
SUR LA MISSION DE SAVE
DE MAI 1905198

(…)
S.C.199 D’ISSAVI : 24 MAI 1905

Personnel : P. Brard [1858-1918], Lecoindre [1878-1960], Verfürth
[1878-1948], Fr. Alfred [1861-1926] et Fr. Pancrace [1874-1964].
195 Mgr Joseph Sweens, né en 1858 à Bois-le-Duc (Pays Bas), est ordonné prêtre en

1889. Il s’engage chez les Pères Blancs en 1889. Deux ans plus tard, il s’embarque
pour le Vicariat de l’Unyanyembe chez Mgr Gerboin. En 1905, Mgr Livinhac le nomme
visiteur régional pour les Vicariats du Nyanza méridional, du Nyanza septentrional et
de l’Unyanyembe. Le 17 décembre 1909, il devient évêque auxiliaire de Mgr Hirth pour
le Vicariat du Nyanza méridional. Il prend la direction de ce vicariat en 1912. Il meurt
à Rubya en1950 (Notices Nécrologiques, 1951, pp. 5-13).
196 S. MINNAERT, Histoire de l’évangélisation du Rwanda, Recueil d’articles et de documents, op.cit. pp. 129-155.
197 R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, op.cit., p. 151.
198 Rapport sur les stations du Vicariat du Nyanza-Sud : 1er Mai – 1er Octobre 1905,
A.G.M.Afr., N° 095347.
199 Sacré-Cœur.

203

Cette mission, commencée le 8 février 1900, est l’œuvre du
R.P. Brard sous la direction de S.G. Mgr le Vicaire apostolique. La population est dense, 10.000 sur la colline d’Issavi seul.
La mission se fait surtout parmi
les Wahutu’s, gens simples. Bâtiments et cultures sont construits
et arrangés sur une vaste échelle :
des allées d’eucalyptus donnent
un beau cachet au tout. Les Pères
demeurent en deux maisons, éloignées l’une de l’autre : les Frères
ont aussi une chambre à part.
L’église provisoire est d’une grande
simplicité. Le P. Lecoindre [18781960] fait le possible pour la tenir
propre. Les meubles nécessaires
manquent ; de misérables étoffes
cachent la misère. Les bâtiments
sont entourés d’un mur d’enceinte
LE FRERE ALFRED (1910)200
avec 4 bastions ; ce mur tombe en ruine en plusieurs endroits.
Les indigènes entrent dans cette enceinte, mais seulement dans
la partie antérieure. De cette manière la partie derrière les maisons des Pères est complètement libre et un calme parfait y règne.
Hors de l’enceinte, il y a un hangar pour faire le catéchisme le
dimanche, une école, une maison où logent les orphelins, des
cases où demeuraient autrefois des centaines d’enfants. Les
Frères Pancrace et Alfred vont s’occuper de la construction d’une
église définitive, mais rencontrent beaucoup de difficultés pour
avoir du bois.
A. Œuvres :
– Ecole : 30 enfants. Elle est fermée durant l’absence du
P. Verfürth.
– Pharmacie : le nombre des malades varie en proportion de
la provision des remèdes.
200 Le

Frère Alfred (Ignace Leyendecker), né le 8 octobre 1861 à Bernkstel (Allemagne),
entra chez les Pères Blancs en 1891. Après un séjour de quelques années à Trèves, il reçut
sa nomination pour le Nyanza méridional chez Mgr Hirth. Fin 1900, il participa à la fondation de la Mission de Zaza (Gisakka). Il passa ensuite cinq ans à Marienberg où résidait Mgr
Hirth. En avril 1905, il retourna au Rwanda. Il travaillait successivement à Save, Nyundo,
Kabgayi. Après son premier congé, il retourna au Rwanda en 1911. Il séjourna d’abord à
Nyundo, puis à Kigali. En mai 1916, quand les troupes belges occupèrent le pays, il fut
interné à Rwaza jusqu’en juin 1918. Pendant ce séjour, il lui vint à l’idée d’utiliser ses loisirs
à la fabrication des cigares. Le Frère passa ensuite à Murunda, puis a Rwaza et enfin à
Rulindo où il mourut le 16 octobre 1926 (Notices Nécrologiques).

204

– Orphelinat : 12 enfants au service de la maison.
– Refuge des femmes : 12.
– Néophytes : 380, enfants de
chrétiens : 40.
– Catéchumènes : 1.500, parmi
lesquels on fait le choix pour les
préparer au Baptême. A ceux-ci,
deux Pères font l’instruction
chaque jour. En outre ils tâchent
de les avoir séparément dans
leur chambre pour compléter
cette
instruction. Dimanche,
grande réunion de païens et catéchumènes. Le P. Supérieur
fait deux instructions par semaine aux néophytes. Mgr désiLE FR. PANCRACE (1910)
rait que cela eût lieu tous les jours. S.G. et lui ne sont
pas d’accord sur la manière d’évangélisation. Le Père
préfère des catéchistes attitrés. S.G. veut inspirer aux
catéchumènes et néophytes l’esprit de prosélytisme.
B. Vie commune :
– Les exercices de piété se font avec beaucoup de régularité ;
ainsi que le conseil hebdomadaire et la conférence de Théologie.
– Obéissance : le P. Supérieur ayant des vues différentes
de celles de Mgr le Vicaire apostolique, n’exécute qu’à
moitié ses ordres. Les confrères en souffrent, mais se
taisent, après avoir dit leur opinion.
– Charité et paix règnent.
– Zèle : le P. Brard mène une vie un peu retirée. Les deux
jeunes confrères sont remplis de zèle. Les frères sont des
modèles de piété et d’amour pour le travail.
Les livres de compte, diaire sont bien tenus. Bibliothèque n’existe
pas. La lecture spirituelle se fait en des traités qui appartiennent
aux missionnaires.
Plusieurs champs sont en rapport, un nombreux troupeau.
Les relations avec le roi sont bonnes. La capitale est environ à
cinq heures de distance. Le roi se fait instruire dans le kiswahili
par un maître d’école que la mission lui a cédé.
P. SWEENS

205

LE MARCHE DE HUYE (ASTRIDA – BUTARE) PRES DE SAVE

206

4

RAPPORT DU 1er TRIMESTRE DE 1906 DE SAVE
PAR LE PERE LOUPIAS,
SUCCESSEUR DU P. BRARD
COMME SUPERIEUR DE CETTE MISSION

Ce rapport a été écrit par le P. Loupias en tant que successeur
du P. Brard. Ce dernier avait quitté son poste de Mission le 27 décembre 1905 pour participer au Chapitre Général des Pères Blancs
de 1906. Le P. Loupias était
arrivé à Save, le 31 décembre
1905, donc deux jours plus
tard. Nous supposons que le
présent rapport a été écrit fin
mars ou début avril 1906.
Dans ce rapport, le P. Loupias
fait référence au journal de
Save : « 27 Décembre [1905] –
A 5 h ½ le matin, le R.P.
Brard quitte Issavi avec le
R.P. Réant qui est destiné au
Kissaka [Zaza]. Ils passent
par la capitale pour faire leurs
adieux au roi Musinga. Les
LE P. LOUPIAS (1872-1910)
regrets de nous tous et de
tous les chrétiens l’accompagnent. En 5 ans de labeur incessant il
a fait d’Issavi la plus florissante mission du Rwanda. Le P. Brard
savait mener son monde avec fermeté et douceur et leur inspirer
ainsi du respect et de l’amour. Lui, il connaissait les siens et les
siens le connaissaient. Les larmes dans les yeux des chrétiens et
surtout dans les siens disaient bien l’amour qu’il portait à Issavi et
Issavi à lui. Les prières de nous tous l’accompagnaient. Puisse-t-il
surtout venir reprendre sa place »201 !
R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, op. cit., p.183. Voir aussi : S. MINNAERT, Recueil
d’articles et de documents concernant ..., le Père Brard,..., le Père Loupias, ..., etc. Kigali,
2017, 332 pp. « La mort [violente en avril 1910] du P. Loupias n’a suscité curieusement
aucun commentaire dans la presse allemande ; c’est passé presque inaperçu. Il est important d’en parler le moins possible dans nos bulletins afin que le Gouvernement n’en
201

207

ISSAVI (RUANDA) : Ier TRIMESTRE 1906202

Ce trimestre a été pour la Mission du Sacré-Cœur, une époque
de changements. Après Noël, le R.P. Brard quittait Issavi pour se
rendre au Chapitre. Le P. Réant, depuis quelques mois ici est
nommé au Kissaka. Le P. Lecoindre chargé de préparer la fondation d’une nouvelle Mission dans la province du Marangara, est
resté plus d’un mois absent. Les Pères Loupias et Durand sont
venus occuper les places vides. Malgré ces changements, la mission a suivi une marche régulière, sans incidents notables. Donc,
comme histoires, nous n’en avons pas à raconter et nous en
sommes bien aise. Néanmoins, nous nous permettrons de signaler quelques petits faits édifiants et tout à l’honneur de nos néophytes et de ceux qui les ont formés.
Au départ du P. Brard, les chrétiens avaient les larmes aux
yeux, car ils l’aimaient vraiment ; mais cette épreuve n’a nullement ébranlé leur bonne volonté. « Notre Père est parti, disaient-ils, mais le Bon Dieu ne nous laissera pas orphelins ».
Le jour de l’arrivée du nouveau supérieur, ils allèrent en
groupe nombreux à sa rencontre, lui porter leurs premières et
joyeuses salutations, et l’escorter jusqu’à la Mission. Pour manifester leur joie, près d’un millier de jeunes gens, chrétiens et catéchumènes, exécutèrent une de leurs plus belles danses. « Nous ne
sommes plus orphelins », disaient-ils. Depuis, ils ont tous et toujours sans exception, témoigné à leurs nouveaux Pères
l’affectueuse confiance qu’ils avaient pour ceux qui les ont formés
à la vie chrétienne. Daigne le Divin Maître les conserver toujours
dans ces sentiments ! Quelques jours après nous étions en deuil.
Benjamin, le cuisinier de la Mission, était mort. Cette mort n’a
pas été sans consolations. Benjamin était une de ces natures
profite pas comme d’un prétexte pour faire évacuer le Ruanda par les Missionnaires ; ce
n’est pas l’envie qui lui manque » (Lettre du 2 mai 1910 du P. Froberger au Conseil Général
des Pères Blancs, A.G.M.Afr., N° 098441). « Pour le P. Loupias on vient de dire aussi que
lui-même est en faute. Je n’en écris rien à Monseigneur [Livinhac] ; pourquoi affliger
sa Grandeur avec ces histoires » (Lettre du 14 mai 1910 du P. Froberger au Conseil Général des Pères Blancs, A.G.M.Afr., N° 098442). « Jusqu’ici tout est resté calme ; le Gouvernement s’est exprimé uniquement sur les raisons de la mort du P. L[oupias], mais sans
donner cette part de son communiqué à la Presse. J’ai écrit hier à Monseigneur [Livinhac] pour lui rendre compte de cette appréciation du G[ouvernement] » (Lettre du 27 mai
1910 du P. Froberger au Conseil Général des Pères Blancs, A.G.M.Afr., N° 098443-44).
« L’affaire Loupias est endormie ; le bon Dr. Kirschstein [explorateur allemand et ami du
P. Loupias] lui a donné le coup de grâce par son article providentiel » (Lettre du 27juin
1910 du P. Froberger au Conseil Général des Pères Blancs, A.G.M.Afr., N° 098448).
202 P. LOUPIAS, « Issavi (Ruanda) : 1er Trimestre 1906 », in Chronique Trimestrielle, 1906,
N°83, pp.634-637.

208

d’élite, sur lesquelles la grâce opère visiblement. Il avait bien
compris la religion et la pratiquait de même. Les épreuves ne lui
avaient pas manqué. Successivement il perdit sa femme et son
enfant. Très attaché aux missionnaires, il respectait en leur personne les représentants de Dieu et leur était d’un dévouement à
toute épreuve. Loin de se plaindre d’un surcroît de besogne qu’on
lui imposait assez souvent, il l’acceptait généreusement. L’été
dernier, il s’était chargé volontairement d’un travail assez considérable. Aux heures de loisir, il empila de trois à quatre cent mille
briques, destinées à la construction de l’église, et en transporta
un grand nombre. Pour qui connaît un peu l’apathie des Nègres
et leur force d’inertie, ce dévouement touche à l’héroïsme. Lui
cependant, trouvait cela bien simple. « Il faut bien, disait-il, que je
fasse quelque chose pour la maison du bon Dieu » !
Il y a quelques mois, notre provision de vivres était épuisée, et
nous ne trouvions que difficilement le strict nécessaire à la subsistance de nos malades et de nos orphelins. Benjamin voyant
notre embarras, offrit au P. Brard une assez belle provision de
haricots qui lui restaient : « Je suis seul maintenant ; ma femme
et mon enfant sont morts, je n’ai plus besoin de toute cette nourriture, je vous la donne pour les pauvres et les malades ». Sa vie,
depuis son baptême, avait été celle d’un bon chrétien, sa mort fut
celle d’un saint. Dès les premières atteintes de la maladie, il eut le
sentiment de sa fin prochaine, et demanda lui-même les derniers
sacrements. Il les reçut avec une piété édifiante. Pendant les dix
jours qui suivirent, il aimait à recevoir notre visite et en paraissait
fortifié. Par délicatesse de conscience, il voulut se confesser tous
les jours. Il eut de grands combats à soutenir. Est-ce simple imagination ou réalité ? Le démon203 se serait montré à lui sous des
formes sensibles. Ceux qui le veillaient le virent plusieurs fois se
débattre d’une façon étrange et l’entendirent invoquer à haute
voix les saints noms de Jésus et de Marie. Après un assaut plus
terrible que les précédents, il leur dit que le démon avait essayé
de le tuer, mais qu’avec la croix et le chapelet, il l’avait mis en
fuite. Avant de mourir, il voulut disposer du peu qu’il possédait.
N’ayant pas de parents, il laissait aux pauvres une partie de son
avoir : le reste, il le léguait à la Mission. Cette délicatesse de sentiment jointe à des dispositions si chrétiennes, est une preuve
admirable des heureuses transformations que la grâce produit
dan l’âme de Nègres hier encore païens et partant égoïstes et sans
203 Il est intéressant à noter qu’avant l’arrivée des missionnaires, les Banyarwanda n’étaient

pas au courant de l’existence du démon. Et donc, ils n’avaient pas peur de lui.

209

miséricorde. Pour nous, une mort si édifiante nous remplissait de
consolations. Nous pleurions la perte d’un de nos meilleurs chrétiens, et nous nous réjouissions en même temps, de ce que le divin Maître eût appelé un si bon ouvrier à la récompense et au
repos. Au ciel, peut-il oublier ceux qui lui en ont appris le chemin
et ne pas les aider dans leur ministère de rédemption et de salut ?

L’EGLISE DE MARIENBERG CONSTRUITE PAR LE FR. ALFRED ET SES OUVRIERS

A l’occasion du carême, nous avons constaté une fois de plus,
avec bonheur, que nos ouailles banyaruanda sont capables de
généreux sacrifices. Dès les premiers jours, la plupart des chrétiens ont pris des résolutions ou même fait des vœux dans le but
de sanctifier la sainte Quarantaine, en union avec Jésus portant
la croix. Les uns se sont engagés à ne pas boire de pombé durant
tout le carême, les autres à s’en abstenir de viande. Ceux-ci ne
fument plus, ceux-là ne mangent qu’une seule fois le jour.
Quelques-uns, même parmi ceux qui sont à plus d’une lieue204 de
la Mission, ont promis d’assister à la messe tous les jours.
D’autres ont pris la résolution de catéchiser chaque jour leurs
parents amis ou connaissances encore païens. Tous, réchauffant
leur prosélytisme et leur ferveur aux pieds de la croix, font de
sérieux efforts pour gagner à la religion de nouveaux fidèles.
204 La longueur d’une lieue, France, varie selon les régions et les époques. Disons à peu près

4, 444 kilomètres.

210

Quand pareille vie anime une chrétienté, le missionnaire ne pense
plus aux peines et aux fatigues inhérentes à sa vocation, il goûte
déjà le centuple promis par Notre-Seigneur à ceux qui ont tout
quitté pour le servir.
La maladie a, pendant ce trimestre, longuement éprouvé le
cher Frère Alfred205. Une fièvre intermittente, accompagnée de
vives douleurs d’estomac renouvelait ses accès tous les quinze
jours. Il commençait à peine à sortir un peu de sa chambre, qu’il
était de nouveau jeté au lit et il ne le quittait pas pendant plus
d’une semaine. Après trois mois de souffrances, la quinine paraît
avoir eu raison du mal. La santé semble revenue ; les forces suivent.
Je voudrais bien être en ce moment de ceux dont parle le vieux
Boileau, qui savent d’une voix légère, passer du grave au doux,
du plaisant au sévère et vous raconter une exploit du P. N.
Un solitaire, un moine à n’en pas douter, avait élu domicile
dans une caverne au P. N. Se contenter d’y habiter paisiblement
eût été un crime pardonnable ; mais un moine de quels attentats
n’est-il pas capable ? Celui en question se livrait sans remords
aux plus bizarres méfaits. Il empoissonnait l’existence de son
hôte, qui enfin fatigué des tracasseries continuelles auxquelles il
était en butte depuis longtemps, résolut d’y mettre ordre. D’abord
il commença par inonder une des issues de la caverne. Vous pensez peut-être que le solitaire en fut ému ? Pas le moins du monde.
Il fallut en venir aux moyens radicaux. Les dispositions d’attaque
concertée d’avance, toutes les issues sont occupées. Bon gré, mal
gré, il faudra bien qu’il déménage, et alors la vengeance… ! Les
batteries ouvrent le feu. La caverne en résonne lugubrement et en
éprouve des convulsions. Les canonniers eux-mêmes sont pris de
vertige. L’attaque fut longue, mais la résistance opiniâtre.
L’assaillant à bout de munitions, croyant la position inexpugnable, se retira presque découragé. Les ambulanciers se mettent
alors à l’œuvre. En inspectant le champ de bataille à la recherche
des morts et des blessés, ils trouvèrent quelque part au fond
d’une eau bourbeuse, un cadavre. C’est celui du solitaire. Le gredin, profitant d’un éboulement, avait trompé la vigilance des sentinelles et avait défilé sans bruit. Mais soit des émotions du combat, soit de son manque d’aptitude à la nage, il gisait inanimé.
Pauvre solitaire !
Morale : Si parmi les confrères, il y en a dans le cas du P. N. et
cette hypothèse n’est pas chimérique, qu’ils demandent à Mar205 Voir la note n° 193.

211

seille une dose de Pelletiérine206, et ils pourront être soulagés et
leur parasite intestinal. Je vous le souhaite.
Pour terminer sérieusement, je transcrirai quelques chiffres.
Durant ce trimestre, la mission a eu :
134 nouvelles inscriptions de médailles.
8 baptêmes d’enfants de chrétiens.
91 baptêmes in extremis.
13 mariages entre chrétiens.
5 décès de chrétiens.
25 malades au moins soignés tous les jours au
dispensaire.
P. LOUPIAS

Assis (de gauche à droite) :
LE PRINCE RWIGEMERA, M. GORTS, LE P. LECOINDRE, LE MWANI MUSINGA, M. LENAERTS
ET LE PRINCE RUDAHIGWA.
Debout (de gauche à droite) :
les chefs GAKWANDI (5ème), GAKWAVU, KANUMA, RWIDEGEMBYA, SEBAGANGARI,
BUSHAKO, ET RWANGEYO (c. 1921).

La pelletiérine (extrait de la racine du grenadier) est un toxique violent. Elle est
utilisée comme remède contre le vers solitaire, appelé ténia (appelé. Le remède paralyse le vers mais ne l’évacue pas comme le P. Loupias prétend.
206

212

5
LES DEBUTS DE SAVE
RACONTES PAR LE PERE EUGENE HUREL (1909)
Il s’agit de la première histoire de la Mission de Save. L’auteur,
le P. Hurel (1878-1936)207 s’est basé sur ce qu’il a trouvé dans les
archives de la Mission et de ce qu’il a entendu chez ses confrères.
Ses propres notes en bas de page sont marquées par l’indication
(P. Hurel). Cette histoire du P. Hurel nous donne une idée de la
façon dont les Pères Blancs parlaient entre eux sur les origines
de Save.

HISTOIRE DU « SACRE- CŒUR D’ISSAVI » (RUANDA)
PAR LE PERE HUREL, 18 JUIN 1909208

Voir l’Uganda et mourir, disait-on jadis ! Aujourd’hui c’est
le Ruanda qui captive à son tour l’attention de jeunes et excite les convoitises de leur zèle impatient de faire des conquêtes ; le Ruanda avec ses montagnes escarpées, ses majestueux volcans encore en activité, le Ruanda surtout avec 1 million
d’infidèles déjà en marche vers l’Eglise catholique et romaine !
L’enthousiasme ne nuit point au zèle : bien dirigé, il l’aide et lui
207 Le P. Eugène Hurel (1878-1936) naquit le 26 février 1878 à Sel-de-Bretagne en France.

En octobre 1895, il entre au séminaire des Pères Blancs à Binson pour y étudier la philosophie. Deux ans plus tard, il commence son noviciat à Maison-Carrée, malgré une santé
fragile. Il est ordonné prêtre le 1er février 1902. Nommé au vicariat du Nyanza méridional, il
commence sa vie missionnaire à Kagunguli, dans l’île d’Ukerewe, Mission fondée par le Père
Brard en 1895. Il y travaille jusqu’en 1907. C’est alors qu’il entame ses travaux linguistiques. Le 11 octobre 1907, il est nommé à Rubya où il reste six mois. Le 24 avril 1908, il
part pour Kagondo qu’il quitte mi-septembre pour sa nouvelle nomination à Save au Rwanda. Il y arrive le 7 octobre 1908. En 1911, il publie un manuel de langue kinyarwanda,
comprenant la grammaire et un choix de contes et de proverbes. En 1914, il est nommé à
Kabgayi comme économe du vicariat. Le 19 août 1919, il rentre en Europe pour se faire
soigner les yeux et pour étudier la médecine tropicale. Le 20 juillet 1922, il retourne au
Rwanda en compagnie de Mgr Classe et du Père Laurent Déprimoz (1884-1962). Dès son
arrivée, il rejoint la Mission de Kansi. Cinq ans plus tard, en septembre 1927, Mgr Classe le
nomme supérieur de Save. Il quitte cette Mission en janvier en 1935 pour Kansi. L’année
suivante, en février 1936, il est rapatrié d’urgence en France pour se faire opérer de la prostate. Lors de sa convalescence, il meurt le 28 mai 1936 à Angers, pris d’une violente crise
d’asthme. Il avait 58 ans (P. M. VANNESTE, « Hurel (Eugène) », in Biographie belge d’outre
mer, Tome VI, 1968, pp. 516-517. « Le Père Eugène Hurel », in Rapports Annuels de la Société des Missionnaires d’Afrique, Alger, 1936, p. 7*). Les notes de l’article publiées sont pour la
plus part celles du P. Hurel. Nous les avons désignées par : [Note du P. Hurel].
208 E. Hurel, Histoire du «Sacré-Coeur d’Issavi » (Ruanda), Issavi, le 18 juin 1909, A.G.
M.Afr., N° 112029-112042, 28 pp.

213

donne des ailes. Et c’est dans ce but, un peu prétentieux peutêtre mais bien intentionné, de mettre les choses au point, que je
vais essayer d’écrire l’histoire du Sacré-Cœur d’Issavi, la première
Mission du Ruanda par la naissance et par le nombre de ses fidèles.
Il y a dix ans, qui parlait du Ruanda ! On ne songeait pas encore à quitter les bords du Nyanza où d’ailleurs le règne de Notre
Seigneur Jésus Christ gagnait à grands pas sur celui de Satan.
Les Baziba en effet se laissaient enfin toucher par la grâce et renonçaient sincèrement à leurs superstitions : à cette heure les
néophytes ont dépassé le chiffre respectable de 3.000.
C’est Sa Grandeur Mgr. Livinhac, notre vénéré supérieur général, qui eut le premier la pensée d’une reconnaissance dans le
Ruanda209. Il en fit immédiatement part à Monseigneur Hirth, le
vénérable Vicaire apostolique du Nyanza Méridional qui
l’embrassa avec joie. Il habitait alors sa résidence du Bukumbi,
au Sud du lac. C’était en Novembre 1899. Une caravane légère est
organisée sans retard ; elle se compose de Sa Grandeur en personne, d’un Père210 fraîchement arrivé d’Europe et d’un Frère
Coadjuteur, avec quelques porteurs Wasukuma seulement. Le
départ est fixé au 15 Novembre. C’est bien un départ que celui-là,
un départ, comme on disait jadis, pour des « Pays Barbaresques »
d’où on ne sait pas si on reviendra sains et saufs. Car ce qu’on
attendait alors des Banyarwanda était plutôt fait pour refroidir
l’enthousiasme. Les commerçants noirs qui se risquaient dans
ces montagnes encore vierges n’en sortaient que découragés et
terrifiés par la cruauté expéditive de ses habitants. Mais le vrai
zèle, le zèle inspiré de Dieu et soutenu par l’obéissance n’a pas
peur. Personne n’hésita donc. Ne s’agissait-il pas d’agrandir la
vigne du Père de famille, et de faire fructifier les talents que chacun avait reçus du Maître ! Omnia propter electos211 !
Du Bukumbi à la Mission de l’Uswi, il n’y a pas plus de 12 petites étapes. La petite caravane n’y atteint que le 2 Décembre au
soir, en 22 étapes par conséquent. C’est là qu’elle s’adjoignit le
futur supérieur, j’allais dire l’apôtre du Ruanda, le R.P. Brard
[1858-1918].
209 Mgr Livinhac, Supérieur Général des Pères Blancs, avait reçu une copie de la lettre du Dr

Kandt que Mgr Gerboin lui avait envoyée. Dans cette lettre, le Dr Kandt demandait
d’envoyer des Pères Blancs au Rwanda suite à sa rencontre avec des aventuriers britanniques. Il craignait que le Rwanda passe aux Anglais (S. MINNAERT, « Un regard neuf sur la
première fondation des Missionnaires d’Afrique au Rwanda en février 1900 », in Histoire et
Missions Chrétiennes, N° 8, Editions Karthala, Décembre 2008, pp. 39-66).
210 Le Père Paul Barthélémy et le Frère Anselme.
211 « Tout en faveur des élus ».

214

De N. D. de Lourdes de l’Uswi au Ruanda il y a deux routes :
l’une plus courte et plus aisée qui vient aboutir au Kissaka, en
amont de la Kagera (Nil) ; l’autre plus longue et plus difficile par
les montagnes souvent abruptes de l’Urundi. C’est cette dernière
qui eut les préférences des Missionnaires et il semble que le motif
de ce choix fut l’avantage qu’ils trouveraient à se rapprocher des
Stations militaires d’Uzumbura et d’Ishangi.
La marche fut très pénible. Chaque jour à l’étape il fallait recruter de nouveaux porteurs, et ceux qui ont expérimenté ce
mode de voyage chez des Nègres paresseux et nullement désireux de gagner quelques sous, savent combien il est précaire.
La solennité de Noël s’est passée à la Mission du Sacré-Cœur de
l’Urundi. Il y a juste 13 jours que l’on marche et le Ruanda est
encore loin. Dans les premiers jours de Janvier on atteint Uzumbura, poste militaire sur la tête du Tanganika. Le commandant,
Mr Von Gravert (sic)212, fournit gracieusement aux Pères des
hommes pour le reste du voyage. De Uzumbura à Ishangi, autre
Fort sur le Kivu, la route suit d’abord entre deux massifs de montagnes, une longue plaine de 30 kilomètres qui se resserre de
plus en plus jusqu’à ne laisser qu’une vallée de quelques kilomètres où coule la Rusisi, déversoir du lac Kivu. C’est ce que les
Allemands appellent le Graben. Ce fleuve se jette dans le Tanganika par plusieurs bras formant de nombreuses îles, couvertes de
palmiers borassus et d’euphorbes géantes. Ensuite, au-delà de
cette plaine commencent les montagnes qui forment les bords de
la cuvette du Kivu. La Rusisi qui s’est creusé un lit à travers les
montagnes, ne forme plus alors qu’un torrent impétueux au fond
de gorges sauvages où sa largeur se réduit à quelques mètres
seulement ; les parvis à pic de certaines de ces gorges atteignent
jusqu’à 300 mètres de haut. C’est qu’en effet cette masse d’eau
part de l’altitude de 1 450 mètres, pour descendre à 834 mètres
au lac Tanganika, sur un trajet de 40 lieues. On devine la difficulté de la marche dans un pareil pays et ce qu’eurent à souffrir les
Missionnaires durant ces jours.
Ils atteignirent Ishangi à la mi-janvier. Ishangi c’était le Ruanda ; et le Kivu, le fameux lac Kivu était là, à leurs pieds. Quand ils
virent pour la première fois flamboyer au soleil avec ses îles lointaines et les courbes gracieuses de son rivage cette petite mer
rêvée par les explorateurs, ils durent se sentir grandement
éblouis et charmés à la fois. Le lac Kivu est en effet la masse
d’eau la plus élevée de l’Afrique Centrale ; il s’étend du Sud au
212 Lisez : « von Grawert ».

215

Nord sur 100 Kilomètres ; ses rives sont très découpées, presque
partout à pic ; au Nord se déploie une plaine de lave qui est la
fertilité même et qui est parsemée de cratères majestueux dont
deux sont toujours en activité et les autres couverts de neige213.
Au moment où Mgr Hirth pénétrait dans le Ruanda et y mettait
pied pour la première fois, cet immense pays était déjà gouverné
par le jeune Yuhi, plus connu aujourd’hui sous le nom de Mussinga214 (sic). Il avait sa capitale à Nyanza, colline à peu près déserte au centre approximatif du royaume. Ici comme partout on
ne fait rien sans le roi ; c’est à lui qu’il faut s’adresser pour le gros
comme pour le détail des affaires. Heureusement le commandant
d’Ishangi aida de son influence nos voyageurs et ne leur ménagea
pas les moyens d’arriver jusqu’au « sultan » du Ruanda. Ils y
étaient le 2 février 1900 un peu avant midi. Les nouvelles se répandent vite chez les Noirs ; celle de l’arrivée de quatre Blancs à
la capitale avait fait traînée de poudre. Aussi grande fut
l’affluence autour de leurs tentes dès le soir de ce même jour.
Batutsi et Bahutu215, Batutsi surtout, se disputaient le plaisir de
contempler de près ces hommes à peaux blanches et aux manières si originales. Soudain on annonce le roi, le jeune Musin213 La rareté des coquillages et la faune spéciale des eaux du lac Kivu, font croire que sa

formation est postérieure à celle du Tanganika, avec lequel il communique ; les eaux sont
carbonatées et renferment des sels alcalins. Il semble aussi que l’emplacement du Kivu soit
le prolongement d’une vallée dont les eaux en s’écoulant vers le lac Albert-Edouard étaient
tributaires du Nil. Par suite de la coulée des laves et des soulèvements volcaniques, la
trouée aurait été bouchée, le lac Kivu se serait formé et peu à peu il aurait trouvé l’issue qui
est la Rusisi actuelle. C’est une opinion très vraisemblable. Le Kivu diffère sensiblement à
tous points de vue des lacs voisins. On n’y trouve ni crocodiles, ni hippopotames, nombreux
cependant dans la Rusisi. Les eaux sont également pauvres en poissons : on n’a relevé
jusqu’ici que 8 espèces. Il n y a pas non plus de mollusques, abondants au Tanganika. La
température maxima n’atteint pas 25° centigrades, la minima est de 16°. Pendant la saison
sèche, la température est en général de 6° supérieure à celle du restant de l’année ; les nuits
sont plus froides. Le climat est donc bon pour l’Européen qui s’y acclimate mieux que partout ailleurs. [Note du P. Hurel].
214 Yuhi est son nom de famille, Mussinga celui qu’il prit selon l’usage, en montant sur le
trône. Il succéda à son père Rwabugiri, le plus féroce et le plus sanguinaire roi du Rwanda,
mort en 1895. Deux compétiteurs se disputèrent d’abord le pouvoir : Yuhi et Rutalindwa ;
celui-ci fut vaincu et se brûla dans sa propre maison. L’oncle maternel de Mussinga, Kabare, fut le plus influent dans cette campagne. Deux grandes familles se sont toujours
disputés le trône : celle des Banyiginya à laquelle appartient Mussinga et celle des Bega qui
a pour chef Kabare. Si celui-ci protégea son neveu Yuhi et le mit sur le trône, c’est qu’il
espérait bien régner en fait, à sa place. La mère du roi, en effet, selon la coutume, commande en maîtresse absolue dans tout le royaume ; or celle-ci était la sœur de Kabare, par
contre devait faire la volonté de celui-ci. C’est ce qui arriva et ce que l’on constate encore
aujourd’hui. [Note du P. Hurel].
215 Le Ruanda est divisé en trois classes d’individus : les Batutsi race noble et gouvernante ;
les Bahutu serfs et paysans, enfin les Batwa qui est regardée comme parias par les 2 autres.
On a cru reconnaître dans ces derniers les pygmées de la fable, ce qui est difficile à prouver.
La différence sociale de ces 3 classes d’individus est énorme ; un abîme les sépare l’une de
l’autre. [Note du P. Hurel].

216

ga216 s’avance avec une suite nombreuse de chefs, de courtisans
et d’esclaves. Selon la coutume il est précédé de multiples cadeaux, de cadeaux vraiment royaux : une vache à lait et son petit,
cent chèvres, des corbeilles de farine, de haricots et du « pombé ».
Après les saluts et les banalités d’usage, on entame les négociations pour l’établissement d’une mission dans le pays. Monseigneur expose ses désirs : qu’on laisse seulement ses Missionnaires s’installer dans quelque village, leur conquête sera toute
pacifique : prêcher aux âmes de bonne volonté Imana217, le véritable Imana du ciel. Le roi ne peut réprimer son étonnement ; il
propose cependant le Bugoye, une province toujours en effervescence et souvent en révolte. Sa Grandeur refuse ; l’Evangile ne
fait pas ordinairement bonne figure au milieu des gens indépendants et révolutionnaires. On présente encore le Kissaka, et pour
la même raison, nouveau refus du Vicaire apostolique. Enfin
l’accord tombe sur Issavi, une splendide colline, dit-on, au Sudouest de la capitale, dans la province appelée Bwanamkale. Des
cadeaux sont échangés ; c’est le contrat en bonne et due forme.
Le 4 Février notre petite caravane levait le camp et le même
jour venait s’établir au grand village de Mara à cinq kilomètres
d’Issavi et vingt de Nyanza. Le lendemain Sa Grandeur faisait ses
adieux à ses compagnons de conquête pour reprendre seule la
route du Kiziba, cette fois via Kissaka. La séparation fut douloureuse : c’était la mère qui laissait ses petits voler de leurs propres
ailes au milieu des ronces et des épines et au-dessus des précipices. Aucun ne savait la langue et deux sur trois, venant en
droite ligne de l’Europe, n’avaient encore l’expérience ni des
hommes, des Nègres surtout, ni des choses. Mais les apôtres ne
commencèrent pas autrement leur difficile ministère auprès des
sauvages, nos pères, Dieu les abandonna-t-il ? Le soir même de
la séparation le P. Paul Barthélemy allait en exploration du côté
d’Issavi dont on apercevait déjà les premières maisons. « Sperent
in te qui noverunt nomen tuum »218.
Le roi, en présentant cette colline comme une des plus belles
du Ruanda, n’avait rien exagéré. Aussi le Père dépêcha-t-il dès le
second jour de ses recherches vers le P. Brard [1858-1918] pour le
prier d’abandonner Mara et d’ « accourir au milieu de fourmilières humaines », c’était son expression.
216 Les Pères ne virent point le roi à cette première entrevue mais un sosie. Celui-là, en effet,

ne pouvait voir d’Européens sans mourir, on le lui avait prédit [Note du P. Hurel].
217 Imana est la grande divinité du Rwanda. [Note du P. Hurel].
218 « Qu’ils espèrent en Toi ceux qui ont connu ton nom ».

217

Le 8 Février, date mémorable, les tentes étaient plantées à Issavi. La prise de possession se fit sans bruit mais elle devait être
définitive et irrévocable. On s’installa de son mieux et au souvenir
de la Consécration de l’Univers au Sacré-Cœur, on dédia cette
première Mission à ce divin cœur, le Sacré-Cœur d’Issavi.

LA COUR DU MWAMI MUSINGA (1883-1944)

Le Bwanamkale ne ressemble point aux autres parties du
Ruanda. On n’y trouve ni les montagnes à pic du Mulera, ni les
cratères majestueux de Bugoye, mais de longues et belles collines
aux pentes douces et régulières. On dirait une immense grève où
la mer en se retirant a laissé de gigantesques sillons tapissés
d’innombrables coquillages. Ces coquillages ce sont les habitants
avec leurs huttes rondes et leurs champs verts et bien cultivés219.
Mais les Pères Blancs n’étaient pas les premiers venus au
Ruanda. Un vaillant et savant explorateur les y avait devancés.
C’était Mr le docteur Kant (sic)220. Il avait déjà alors trouvé les
fameuses sources du Nil, en remontant avec une ténacité remarquable le cours si difficile d’accès de la Kagera. Très connu et particulièrement estimé des indigènes, il aida puissamment les Missionnaires dans leurs difficultés des commencements221.
219 A une heure c’est-à-dire environ cinq kilomètres de diamètre de la Mission on compte

plus de 60 000 âmes ; la seule colline d’Issavi n’en a pas moins de 5 à 6 mille. [Note du P.
Hurel].
220 Lisez « Kandt ».
221 A cette heure Mr Kant (sic) est Résident Général du Ruanda et les Missionnaires encore
n’ont qu’à se louer de sa bienveillance pour leur œuvre. Il a décrit dans un livre intitulé
Caput Nili tout son voyage (qui a duré 2 ans) à travers le Ruanda [note du P. Hurel].

218

Les premiers mois de l’année 1900, Février, Mars et Avril se
passèrent surtout à installer. Des ouvriers sont levés en masse
par un chef voisin, Kitatire222, et viennent construire des abris
provisoires en briques en même temps qu’un petit mur
d’enceinte. Un boiteux se présente d’abord au dispensaire, un
seul ; par bonheur il guérit. Les malades affluent alors par centaines. Par centaines aussi les curieux à qui on fait le catéchisme, jetant pour ainsi dire à pleines mains, au milieu ce cette
foule encore inconsciente, le bon grain de la parole divine. En
Mars la révolte éclate au Kissaka ; c’est la guerre sans merci,
l’extermination des révoltés par le sang et le feu. On avait donc
été bien inspirés en n’acceptant pas d’aller dans cette province
comme le roi voulait d’abord : on n’aurait pas manqué bien sûr de
faire tremper les Missionnaires dans le complot, et la Mission aurait peut-être été à jamais arrêtée dans le Ruanda. Digit Dei hic
est223.
Soigner les malades et bâtir n’étaient cependant pas la
seule occupation des Pères. Ils avaient amené avec eux et gagé
à leur service une vingtaine de jeunes gens Baganda déjà baptisées ; ils les députèrent en avant-garde sur les collines environnantes à la recherche des âmes de bonne volonté. Ils ne réussirent que trop. A l’insu des Missionnaires, en effet, leur zèle n’était
pas toujours prudent ; ils y allaient rondement, employant plus
volontiers les arguments de la crainte que les persuasions de la
douceur évangélique. Aussi en peu de temps les auditeurs au
catéchisme devinrent-ils très nombreux. A ces sortes de catéchistes plus ou moins attitrés, on ajouta bientôt une cinquantaine de petits internes pour supplier plus tard à leurs aînés si
ceux-ci étaient subitement pris de la nostalgie de leur cher Uganda. Ce fut don au milieu de ces milliers de recrues – car ils se
comptaient par milliers – qu’on glana avec parcimonie l’humble
noyau de la chrétienté future. Parmi ces ardents auxiliaires, il
convient de faire une mention à part du pieux et fidèle Tobie qui
en Février 1901 devait payer de son sang son dévouement aux
Missionnaires. Baptisé dans l’Uganda des la première heure, il
était vite devenu un chrétien accompli et irréprochable. Il avait
tout quitté, même sa place de chef, pour se consacrer tout
entier au salut de ses frères, à la suite du P. Brard, soit à
Ukerewe, soit au Bukumbi, soit au Buzinja, soit enfin dans le
222 Kitatire serait frère de Mussinga. Il commande à de nombreuses collines et a sous ses

ordres un nombre respectable de sous-chefs. [Note du P. Hurel].
223 « Le doigt de Dieu est ici ».

219

Ruanda. Partout il savait s’acquérir l’affection des Nègres par
son humeur toujours égale, sa douceur et aussi sa dignité. Il
avait une piété éclairée, il faisait la Sainte Communion plusieurs
fois par semaine, un zèle extraordinaire, et il ne manquait jamais
l’occasion d’instruire et de parler de Religion. Il ne recherchait en
tout que la gloire de Dieu ; certes ce n’est pas lui qui travaillait
pour l’appât du gain : il n’avait point voulu se marier224. Plein
d’égards pour les Missionnaires en qui il voyait les ministres de
Dieu, il était toujours à leurs ordres, affable et sans réplique, gai
et occupé, servant souvent d’arbitre aux indigènes qui avaient en
lui la plus entière confiance. Ce portrait n’est point un portrait
idéal et seulement conçu dans l’esprit : quelqu’un qui connaissait
bien les Nègres et qui certes ne pêchait pas par excès
d’indulgence pour eux, disait de lui : « Je n’aurais jamais cru
trouver un Noir aussi accompli sous tous les rapports ». C’est
pour cela sans doute que le Bon Dieu lui accorda la grâce insigne
du martyre de la charité.
Si dès les débuts de la Mission il y avait affluence de Bahutu, on constata avec étonnement que pas un seul Mututsi de
race et vraiment noble ne s’était encore présenté. Ils se tenaient donc systématiquement à l’écart. Ils ne voyaient sans
doute dans ces Européens d’un nouveau genre que des intrus et
qui sait ! Peut-être des gens avides de mettre une main sacrilège
sur leurs bêtes. C’est que le Mututsi à la dévotion, que dis-je, le
culte de la vache et un culte irrésistible et passionné. Faire paître
son petit ou son grand troupeau, boire du lait ou du moins aspirer à cette suprême félicité ; toute sa vie est là. Cette passion leur
fermera encore longtemps la porte de la foi et des jouissances
surnaturelles. Dès bruits de guerre circulaient même ; on ne
parle rien moins que de se débarrasser des nouveaux venus. Les
ouvriers de bonne volonté, les malades et les curieux diminuèrent
à vue d’œil de jour en jour, et les rangs si serrés des « priants »
s’éclaircissent sensiblement. On dit aussi que les Missionnaires
veulent faire bande à part avec Kitatire et les Bahutu et méditent
de refouler aux frontières tous les Batutsi. Le diable, selon son
habitude, essaie d’échauffer les esprits et d’étouffer sans son berceau une œuvre qui menace de lui faire tant de mal. On dépêche
chez le roi, on lui demande quelques hommes de confiance, des
Ce fait de rester vierge a tellement frappé l’imagination des Bakéréwé (île d’Uké-rewe)
chez qui Tobie commença sa vie de dévouement, que n’ayant pas dans leur langue (comme
dans leurs mœurs) de mots pour traduire le mot rester vierge, ils en ont fait un avec le nom
de ce catéchiste. Aujourd’hui encore ku-tobia veut dire : ne pas se marier, reste vierge. [Note
du P. Hurel].
224

220

Batutsi bien entendu, qui venaient habiter près de la Mission,
prouveront à tous, par leur présence, que la bonne entente n’a
jamais cessé de régner entre les Pères et Mussinga. Celui-ci envoie immédiatement deux de ses jeunes favoris, Kaïzuka et
Kamugira. Le premier devait avoir bientôt les yeux crevés par
ordre de son maître. La fortune a de ses revers inattendus chez
les potentats Noirs.
Ces bagaragu (courtisans) à peine arrivés à Issavi, les Bahutu
mettent les missionnaires en défiance : « C’est un piège, disentils, ils viennent pour préparer la guerre et faciliter un coup de
main. Qu’ils retournent d’où ils sont venus ; vous êtes perdus ».
Personne n’attacha d’importance à ces prévisions de malheurs ;
elles étaient trop intéressées. Pourtant du jour où Kaïzuka et son
ami eurent mis les pieds à la station, le peuple lui s’en éloigna et
ne reparut plus. Eut-il peur ? Voyait-il clair ou cherchait-il à
mettre des désaccords dans les relations des Pères avec les
maîtres du pays ? Qui le dira ? On fut quand même contraint de
renvoyer au roi ses deux ambassadeurs, puisqu’ils arrêtaient par
leur simple présence tout le mouvement des conversions. Après
leur départ on répéta au grand jour qu’ils avaient véritablement
juré de tuer les Blancs sans bruit, mais qu’eux aussi avaient eu
peur. Le diable ne réussit donc pas dans ses projets de faire le
vide autour de la Mission car les Bahutu revinrent plus nombreux que jamais.
Les mois de Juillet et d’Août sont surtout employés en travaux
matériels : on bâtit des maisons convenables, on se met à l’abri
d’un coup de main possible derrière un rugo (enceinte) en briques
moins précaire que le premier. C’est l’époque héroïque où le Missionnaire lui-même met la main au mortier et donne l’exemple du
travail.
En Novembre S.G. Mgr Hirth faisait à ses enfants l’agréable
surprise de venir les encourager par sa présence. Surtout il amenait du renfort en hommes et en choses. Un mois auparavant
Mr le docteur Kant, que nous connaissons déjà, annonçait triomphalement qu’il avait enfin pu contempler la face auguste du monarque du Ruanda. On lui avait souvent décrit le physique de
Mussinga ; taille élevée (2 m), yeux démesurément dilatés dans
leur orbite et mâchoire supérieure proéminente qui lui donnent
un air peu intelligent, etc…, et il était toujours étonné de voir un
beau jeune homme de taille ordinaire et à l’extérieur agréable. Un
jour il distingue dans la suite du sosie quelqu’un qui répond parfaitement au signalement donné, surtout les dents… A tout hasard il s’avance hardiment vers lui : « C’est toi Mussinga, dit-il ». Il
221

ne s’était pas trompé. Celui-ci ne chercha plus à se cacher désormais. Aussi sa Grandeur après avoir passé cinq jours à Issavi,
eut-elle à son tour la satisfaction de causer face à face avec le roi
du Ruanda.
Dès la fin de cette première année le succès de catéchistes baganda dans les villages est considérable : beaucoup de catéchumènes savent déjà les principales vérités de la Religion. Les Pères,
moins pris par les travaux de construction et de culture sortent à
leur tour deux fois par semaine et vont sur les collines les plus
proches se faire connaître des indigènes en pénétrant dans leurs
chez soi et en causant familièrement avec eux. Ces petites expéditions pacifiques ont toujours été un puissant moyen de conversion ; j’entends les tournées où on se donne la peine de voir le
Nègre chez lui en tête à tête, évitant les rassemblements qui portent ombrage aux chefs et favorisent l’esprit d’indépendance. En
ce sens elles méritent vraiment le nom d’apostoliques, qu’on leur
donne ordinairement. Le Dimanche c’est par milliers qu’il faut
compter les présences au catéchisme. Mais comme nous aurons l’occasion de le dire bientôt, ces grandes séances « à la
Saint Pierre », n’avancent pas beaucoup l’œuvre pratiquement : là n’est pas le vrai système de Mission. Aussi à cette
heure n’existe-t-il plus que dans le souvenir des anciens ; c’était
les beaux jours du « predicate omnes importune et opportune... » 225
Enfin à la fin de cette année, qu’on peut appeler de fondation,
on prend pied à la capitale même : Tobie y est installé comme
« maître d’école », le roi lui-même apprend le kiswahili avec un
entrain qui étonne tout le monde. Le zèle [du] « mwalimu »226 ac225 « Prêcher à tous, que ce soit inopportun ou opportun ». Le P. Lecoindre, dans un rap-

port (c. 1918), parle des divergences entre Pères Blancs sur « la méthode » pour convertir les Banyarwanda. : « (...) Les uns restèrent partisans de la méthode du rapprochement des Batutsi’s, avec ses conséquences (soumettre tout procès à leur tribunal...
accepter que les chrétiens aient tort quelquefois... entretenir les relations par de petits
cadeaux... faire l’humble devant ces hautains personnages... empêcher les catéchistes de
violenter les gens... n’exempter personne de leurs corvées... avoir pendant des années un
petit nombre de catéchumènes). Les autres gardèrent « la méthode BRARD » ainsi qu’on l’a
baptisée au Ruanda (On a exagéré les sentiments du Père Brard à l’égard de la classe des
Batutsi’s. Plus tard, il prêchera plutôt leur approchement. Ses Baganda’s l’ont trompé souvent : il a été leur dupe parfois). Elle consiste à avoir des catéchistes aux allures militaires...
à se supplanter aux chefs de province et de villages pour faire la police... pour juger les
procès... à gouverner ou mieux à dominer le pays... avec cela naturellement on a beaucoup
de catéchumènes parmi les Bahutu’s qui ont l’esprit « bolcheviste » : et voilà tous les révolutionnaires du pays enrégimentés dans la religion catholique. Jusqu’à ces derniers temps, il y
a eu division sur ce point entre les missionnaires. On discutait et on ne s’entendait pas : la
mission prenait la tournure que lui donnait le supérieur qui était à sa tête » (C. Lecoindre :
Raisons qui ont nui beaucoup au développement de la mission au Ruanda, A.G.M.Afr.,
N° 111459, c. 1918).
226 De l’instituteur.

222

quiert vite de l’influence sur l’esprit de Mussinga qui veut l’avoir
sans cesse à ses côtés et l’interroge avec intérêt sur la Religion et
les Blancs d’issavi. Malheureusement il n’y séjourna pas longtemps. En Février, en effet, le Père Brard se l’adjoignait pour un
voyage d’exploration dans le Bugoye dans le but de chercher un
emplacement pour une fondation future. C’est dans ce voyage
qu’il trouva la mort. Ses compagnons baganda avaient reçu leur
congé peu auparavant ; lui avait voulu rester à la peine. Dieu va
le récompenser à sa manière.
Le guide de la petite expédition, homme de confiance du roi,
s’étant un jour présenté chez un chef pour réclamer des vivres, et
il lui répond en le menaçant de la lance. Il appelle. Tobie accourt.
Il parlemente à son tour : « Si tu ne veux pas nous donner à manger, dit-il au chef, laisse au moins tes gens venir nous vendre librement, nous paierons ». La réponse est brusque, inattendue on
le saisit brutalement, on le jette à terre et là, sans résistance de
sa part on le barde de coups de muhoro (serpette) à la tête et à la
gorge. Il est laissé mourant et baigne dans son sang, tandis que
ces bandits s’élancent vers le camp pour l’attaquer. Quelques
coups de fusils les mettent en fuite. Le Père Brard se réfugie alors
à la petite station militaire de Kishenyi et y enterre sur les bords
du Kivu son cher Tobie, mort après d’atroces souffrances patiemment supportées. Cette mort était une perte douloureuse
pour la Mission du Ruanda, mais dans ses miséricordieux desseins l’avait sans doute permis pour le plus grand bien de cette
Mission : n’aurait-elle pas désormais au Ciel un puissant protecteur et intercesseur. C’était le don de joyeux avènement à l’Enfant
Dieu dans son humble crèche d’Issavi. Pour les hommes à l’esprit
de foi vif et surnaturel l’année ne pouvait pas mieux finir. Et lapidant Stefanum invocantem et dicentem : Domine ne statuas illis hoc peccatum227.
Au commencement d’Avril 1901, le personnel de la Mission se
voit augmenter de trois unités, mais pour peu de jours, car c’est
de cette époque que date la fondation de Bugoye (Sainte-Marie du
Kivu). Les catéchumènes soutenus par de nouveaux catéchistes
baganda gagés pour succéder aux premiers, persévèrent dans
leur entrain. Toutefois parmi eux le choix est minutieux,
l’admission à la médaille difficile. Quarante seulement des meilleurs au point de vue des dispositions, et des plus savants sont
détachés de la foule et mis à part, à partir de maintenant, ils suivront jusqu’au 12 Avril 1903, jour de leur baptême solennel, des
227 « Ils lapident Etienne qui invoquait et disait : Seigneur ne leur compte pas ce péché ».

223

cours d’instructions réguliers qui doivent les préparer à la grande
régénération.
Nous avons déjà vu que la première station du Ruanda avait
été consacrée au Sacré-Cœur dès sa naissance, mais sans solennité. Cette touchante cérémonie eut lieu le 14 Juin 1901 au pied
du T.S. Sacrement exposé. L’acte en fut lu avec émotion par le
P. Supérieur et signé par tous les Missionnaires présents ; il fut
ensuite déposé sous le tabernacle du maître-autel.
Jusqu’ici nous n’avons rien dit de l’Ecole, et pourtant une Mission sans Ecole est un corps à qui il manque un membre. C’est
que les modestes essais des premiers jours n’avaient pas donné
grand résultat. Le Nègre en général, le Munyarwanda en particulier a une horreur native (répugnance, n’est pas assez dire) pour
la lecture. Il faut faire un effort, se donner de la peine et cela,
comme il dit dans son langage pittoresque, le tue. En Octobre
seulement on trouve 80 élèves, tant internes qu’externes, suant
sang et eau devant de primitifs tableaux de lecture, fabriqués par
les professeurs eux-mêmes : lecture, chants, récréations surtout
et catéchisme. Le jeudi il y grand congé ; chacun s’en va chez soi,
répétant à ses parents et amis ce qu’il a retenu des leçons sur la
religion. C’est le prosélytisme en germe mais pas encore celui qui
doit amener les âmes à Dieu. Nous verrons pourquoi.
Cette année 1901 s’achève donc dans les plus beaux rêves
d’espérance et de consolation : de consolation dans le passé pour
le bien déjà accompli et d’espérance dans l’avenir.
A cette époque où nous sommes rendus de l’Histoire du « Sacré-Cœur d’Issavi », les catéchumènes, comme nous l’avons vu, se
comptent par milliers. Mais est-ce bien juste de leur donner ce
nom de catéchisme ? Sont-ce des catéchumènes au sens où
l’entendait le Cardinal Lavigerie dans ses Instructions aux
premier Missionnaires et où nous l’entendons aujourd’hui ?
Non, les foules venaient poussées par la curiosité, l’entraînement et aussi, avouons-le simplement, par une certaine
crainte justifiable d’ailleurs aux yeux de quiconque a quelque
connaissance du Nègre. Chez peu on aurait trouvé des motifs
surnaturels comme le désir d’être régénéré dans les eaux du Baptême, ou la conviction sincère. Alors toutes nos Missions étaient
jeunes, ou tâtonnaient encore en cherchant la vraie voie et il va
sans dire, on faisait des essais à côté. Comme nous le verrons,
S.G. Mgr Hirth, le Vicaire apostolique ne tardera pas à imposer à
l’inexpérience des Missionnaires ses directions dont tout le
monde admire aujourd’hui la merveilleuse justesse pour ne pas
dire le génie dû à sa longue habitude des Missions.
224

Cependant deux catéchismes fonctionnent déjà depuis
quelques temps : un quotidien pour les 40 futurs baptisés,
l’autre le dimanche à la foule pêle-mêle. A ce dernier on
chante d’abord sous la direction d’un moniteur le mot à mot
du catéchisme et des prières ; un Père vient ensuite donner
quelques explications. Pas d’appel nominal ; l’auditoire est
rangé par collines avec son ou ses catéchistes respectifs.
L’œuvre des internats a pris aussi des développements
considérables ; on compte plus de cent garçons et une vingtaine de filles placées sous la direction immédiate de Maria. A
cette heure qui, dans le Ruanda, ne connaît et n’admire Maria, l’émule de Tobie auprès des femmes indigènes ! Son histoire vaudrait la peine d’être écrite. Mutusi de race, elle fut mariée
encore jeune à un Mutusi comme elle, à qui elle donna trois enfants. « Mais mon mari ne m’aimait pas, raconte-elle, elle-même ;
subitement atteinte des binyoro (sorte de syphilis noire) et tout
mon corps étant devenu en peu de jours une immense plaie
puante et affreuse à voir, il me chassa brutalement de chez lui.
J’errai quelque temps chez mes parents, qui à leur tour finirent
par avoir horreur de moi et m’abandonnèrent. J’entendis alors
parler des Blancs d’Issavi, de leur grande charité pour les malades et je me traînai jusqu’à leur porte ». Ceux-ci hésitèrent
d’abord à la prendre à leur dispensaire ; n’éloignerait-elle pas les
autres malades par son mal répugnant et surtout extrêmement
contagieux ? Mais jugeant qu’elle n’avait pas longtemps à vivre,
ils lui bâtirent une petite hutte à l’écart, près de la Mission, où ils
la soignèrent patiemment tous les jours. Par un miracle de la
Bonté divine et sans doute parce que la Providence avait sur cette
âme ses desseins, elle guérit. Intelligente comme tous ceux de sa
race, l’esprit ouvert et surtout le cœur grandement touché, il ne
fut pas difficile de la convertir. « Mon mari m’a chassée, mes parents m’ont reniée et abandonnée, le Bon Dieu m’a recueillie, soignée et guérie, dit-elle, je suis à lui désormais ». Et elle a tenu
promesse. Son zèle est infatigable, de jour comme de nuit elle est
à la disposition des malheureux ; on constate aujourd’hui que le
grand nombre des chrétiennes d’Issavi a été amené à la foi par
elle. Jeune encore, a-t-elle 40 ans ! sa résolution de n’appartenir
qu’à Dieu est irrévocable, et les Sœurs espèrent avoir trouvé en
cette femme forte leur première postulante Noire.
Cette façon de « faire la Mission » à grands coups des internats, il faut encore l’avouer pour être sincère, n’a pas produit de bons résultats. Il est plus facile de constater le fait

225

que de l’expliquer. Aussi aujourd’hui y a-t-on complètement
renoncé. Le Nègre n’est pas meilleur que l’Arabe.
Nous voici enfin au 12 Avril 1903, date mémorable entre toutes
puisque ce fut ce jour-là qu’eut lieu le Baptême solennel des premiers élus. Ils étaient au nombre modeste de vingt-six : 22 garçons et 4 filles. Oui, 26 seulement sur 40 appelés en 1901. Elegit
Deus228… Comme toujours, Il ne fait pas son choix parmi les
riches et les puissants : sept Batutsi dégénérés et des plus
pauvres, dix-neuf Bahutu à peu près tous orphelins. On ne débuta pas autrement dans la primitive Eglise ; des pêcheurs et des
artisans. « Quae stulta sunt mundi elegit Deus ut confundant sapientes, et infirma… ut confundant fortia. »229 La fête fut sans pareille ; la poudre parla toute la journée et annonça avec échos
des environs la grande nouvelle : Dieu avait définitivement
pris possession du Ruanda et le trône de Satan jusqu’ici
maître absolu commençait à chanceler.
Les anges gardiens du pays, ainsi que les 200 petits bienheureux, déjà envoyés au Ciel par le baptême in extremis durent
tressaillirent d’aise et d’étonnement à l’Agneau sans tâche leur
plus beau cantique d’Action de grâce. Christus vincit, Christus
regnat, Christus imperat230. Alléluia !
A partir de ce jour la Mission d’Issavi prend forme et
s’organise. Tous les matins, à l’issue de la Messe, il y instruction
pour les néophytes, et les catéchismes aux catéchumènes se multiplient en séries régulières. D’abord celui dit des « batizandi », dit
des Sacrements, en second lieu celui dit des commençants, enfin
un troisième qu’on appelait alors des « postulants ». On renonce
donc dès maintenant au pêle-mêle des auditoires nombreux : le
bon pasteur doit connaître ses brebis et les brebis connaître le
pasteur.
L’école prend aussi des proportions inouïes : on compte
plus de 600 élèves internes et externes, dont quelques-uns lisent
couramment. Malheureusement il n’est pas resté grand-chose
aujourd’hui de cet effort considérable ; outre que le Nègre oublie
aussi vite qu’il a appris, le mode de recrutement de tout ce petit
monde n’était pas assez naturel pour durer.
Comme on l’a déjà remarqué, la persécution n’a été
jusqu’ici ni bien vive ni bien prononcée. Elle ne le sera jamais. Les Batutsi d’ailleurs sont tout entiers à leurs luttes intes228 « Dieu a élu ».

229 « Ce qui est stupide dans le monde, Dieu a choisi pour qu’il confonde les sages et Il choi-

sit les faibles pour qu’Il confonde les forts ».
230 « Le Christ vainc, le Christ règne, le Christ domine tout ».

226

tines, leurs ressentiments entre familles, entre familles royales
surtout, Banyiginya et Bega, concentrent toute leur attention. On
a parlé et on parlera encore souvent dans la suite de guerre
d’extermination des Baserdoti, on dira même les bandits à la
porte de la Mission prêts à l’anéantir, mais ces bruits n’ont été
des réalités que dans l’imagination exaltée des Bahutu.
D’obstacles positifs et systématiques à la marche régulière des
conversions, on n’en constate point. Sous un certain point de
vue c’est bon signe, car généralement la plupart de ces persécutions ont leur origine dans l’indépendance plus ou moins
avouée des priants et l’intérêt qu’ils ont à se poser comme
victimes innocentes de la puissance infidèle. A Issavi, ils comprenaient donc bien cette soumission sincère et sans arrièrepensée aux autorités reconnues dont tout disciple de JésusChrist doit donner l’exemple autour de lui.
Avec le mois de Juillet de cette même année 1903, nous
entrons dans la phase la plus intéressante de l’histoire
d’Issavi. C’est en effet à cette date qu’elle prend définitivement
après un grand mouvement tournant, la direction si sage qui doit
l’amener au brillant résultat d’aujourd’hui. Sa Grandeur,
Mgr Hirth, est arrivée le 7. Il se met immédiatement à l’œuvre. « Il
faut, dit-il, renoncer sans hésiter à ce qu’on appelle le vieux système ». Le grand principe qui doit désormais guider les Missionnaires, c’est que les catéchumènes doivent être gagnés à la foi par
l’unique voie de la persuasion. En conséquence les catéchistes
étrangers et à gage sont supprimés. Chaque catéchumène est luimême en même temps catéchiste à sa manière et commence son
rôle dès qu’il a une foi suffisante aux grandes vérités. Catéchiste
il doit l’être d’abord dans sa famille en prenant ce mot sans sa
plus grande extension ; il l’est aussi auprès de ses amis et de tous
ceux sur qui il peut avoir quelque influence. Le baptême sera
pour lui, en grande partie, au prix des efforts qu’il fait pour exercer ce prosélytisme. Surtout tout ce travail demande à être fait
sans attirer l’attention, sans bruit et sans blesser personne : en
un mot se faire aimer et faire aimer notre sainte Religion. Le système qui consistérait à réquisitionner les gens pour leur donner ensuite l’instruction, ne donnerait presque infailliblement que des chrétiens pour le moins médiocres. Pour obtenir
la Médaille, il faut savoir la lettre du Petit Catéchisme et les
prières du matin et du soir ; c’est parmi ces médailles qu’on choisira judicieusement les futurs baptisés. Les jeunes gens de 15 à
25 ans qui paraissent être les plus propres à être sont d’abord
attaqués ; ils pourront, mieux que personne, surtout s’ils sont
227

déjà mariés, servir de catéchistes improvisés et répondre autour
d’eux le vrai prosélytisme. Dans une Mission qui commence tout
le monde doit donc aider le missionnaire, assez au moins pour
donner aux autres les éléments de la foi.
On trouve déjà ici dans ses grandes lignes, cet admirable Directoire des Catéchumènes qui cinq ans plus tard devaient unifier
et uniformiser la façon de faire dans tout le vicariat de Monseigneur Hirth. Les catéchismes eux-mêmes sont remaniés et les
catéchumènes, après avoir été préalablement distingués des postulants, sont méthodiquement classés dans les séries respectives
que nous retrouvons aujourd’hui.
Evidemment un grand mouvement d’arrêt se fit sentir immédiatement dans la marche de la Mission. C’était un changement
de direction nécessaire mais dangereux : celui qui l’avait commandé n’étant plus là pour le mener à bonne fin, peut-être fut-on
trop empressé dans l’exécution et manqua-t-on quelque peu de
prudence. Les néophytes, après le second baptême solennel qui
eut lieu à l’Assomption, étant tous jeunes et pauvres n’avaient
pas grande influence morale sur leurs compatriotes, et le démon
en profita pour refroidir, par des mensonges l’enthousiasme des
premiers jours. D’abord le roi a défendu sous les peines les
plus graves de se faire instruire, d’approcher même les Missionnaires, et ensuite ceux-ci se préparent sourdement à entraîner de force en Europe tous leurs médaillés, tandis que
Monseigneur va clôturer chez les Sœurs du Kiziba toutes les
jeunes filles qui prient. Heureusement on n’ajouta pas longtemps foi à ces nouvelles rêveries, et petit à petit la Mission reprit
pied. A Noël on baptisa 51 adultes, ce qui amena le nombre des
néophytes au chiffre déjà respectable de 94.
Avec l’année 1904, nous allons assister à cette espèce de révolution et de soulèvement général contre l’étranger qui, un moment
mit en danger l’existence de toutes les Mission déjà fondées231.
Disons-le tout de suite, la Religion et ses représentants ne furent
ni le motif direct ni l’objectif principal du mouvement, mais tout
étranger au pays en tant qu’étranger. Ce n’a donc pas été une
persécution proprement dite. Les indigènes, les Batutsi en tête,
voulaient purger le Ruanda de cette invasion de marchands
Noirs et de Blancs de toutes sortes dont les intentions
n’étaient point avouées à leurs yeux. En langage du pays on
voulait se venger à tout prix en prenant pour ainsi dire le
231 Le Kissaka (Reine des Saints) avait été fondée en Octobre 1900 ; le Bugoye (N.D. du Kivu)

en Avril 1901, enfin le Mulera (N.D. de l’Assomption) en 1903. [Note du P. Hurel].

228

contre-pied de certaines exécutions capitales motivées pour
le gouvernement de la Colonie, mais qui demeuraient des
meurtres purs et simples pour leur mentalité encore sauvage.
Le Mututsi, par vanité, aime le mystère et les complots dans
l’ombre. On n’entend donc rien jusqu’en Juillet, quoique
l’effervescence soit générale depuis longtemps. Alors le bruit court
qu’un sauveur, un nommé Muchuzi, s’est levé du côté du Kivu,
qu’il a fait bonne et prompte justice de Tikitiki (Mr von Grawert)
et que les fusils des Blancs ensorcelés par lui, ne crachent plus
que de l’eau et des… crottes de chèvres. Bruits absurdes, j’allais
dire bêtes, mais pour les gens simples et grossiers plus la légende
est dénuée de sens commun plus elle est vraisemblable. Mr von
Grawert mort, plus de soldats et les autres Européens aux allures
plutôt pacifiques ne résisteront point. Alors Mussinga redevient
maître chez lui comme aux temps de l’âge d’or ! Quel rêve pour
les Batutsi ! Et on se précipite tête laissée, la lance au poing sur
les pauvres petits commerçants, Baganda et Baziba, qui sont
massacrés sans merci. Au Mulera, gens alcooliques et à têtes
brûlées, on s’élance vers la Mission à peine fondée : « A mort
les Bazungu (Blancs) »232. La station va être anéantie si Dieu ne
veille sur elle ; du Bugoye les confrères accourent prêter mainforte, et ces énergumènes plus « criards » que braves reculent devant les fusils bien armés. Les routes se ferment de tous côtés, les
courriers sont pillés et ne doivent pour la plupart leur salut qu’à
la vitesse de leurs jambes. Les Pères du Bugoye en regagnant
leurs Missions sont brusquement cernés et attaqués par une
bande forcenée de Bulera : leur sang-froid et une admirable présence d’esprit mettent une seconde fois en complète déroute ces
apaches d’un nouveau genre. Mais la tuerie des marchands devient générale : eux, ils n’ont pas de fusils pour se défendre ni des
maisons en briques pour mettre leurs belles étoffes à l’abri.
Pendant ce temps que devenait notre cher Issavi ? Un soir,
grand émoi à la Mission. Un néophyte accourt, baigné de sueurs
et perdant haleine : « Les Batutsi approchent, dit-il, ils viennent
attaquer la station. Ils ont tous juré, au milieu d’imprécations et
des sacrifices de tuer les Blancs et de réduire en cendre leurs fameuse matafali (briques) ». C’est alors le branle-bas général. Les
232 Apparemment, le P. Hurel connaît seulement la version des faits du P. Classe, une ver-

sion qui ne respecte pas la vérité. Voir S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société rwandaise durant l’époque coloniale allemande (1900-1916) : Une rencontre entre cultures et
religions », in Les Religions au Rwanda, défis, convergences et compétitions, Actes du Colloque International du 18-19 septembre 2008 à Butare/Huye, Editions de l’Université Nationale du Rwanda, Septembre 2009, pp. 53-101.

229

fusils, les tout vieux Mauzer sont sortis du magasin et confiés à
des jeunes gens sûrs et décidés. On assigne à chacun son poste,
on monte la garde toute la nuit aux quatre coins de la propriété.
Tout à coup vers 2 h du matin, la sentinelle placée là-bas très
loin, sur la route de la capitale, accourt les yeux hagards : « Ils
sont là, dit-il, ils sont là ». L’alarme est donnée, on attend de pied
ferme. On attendit jusqu’au matin. Les coqs chantèrent comme
d’habitude et chacun fut tout étonné au petit jour de se trouver
encore sur le qui-vive et l’arme au poing. Les Batutsi s’étaient-ils
vraiment approchés ? Et pourquoi avaient-ils reculé ? Qui [ne] le
dira jamais ! Le matin le P. Brard ramassa devant sa porte un
petit paquet soigneusement ficelé au moyen de fibres de bananiers. Il l’ouvre. O horreur ! Il contient le bras encore saignant
d’un petit enfant nouveau-né. « On a voulu te jeter un sort, c’est
le sort classique des Batutsi, déclarent timidement quelques Bahutu ». Ce fut tout. Vers 8 heures un grand chef des environs
frappait avec une nombreuse suite à cette même porte du Supérieur. Il venait au nom du roi protester des bonnes dispositions
de celui-ci à l’égard des Blancs d’Issavi. Qu’en croire ? Le mystère
devenait de plus en plus mystère. Aurons-nous un jour
l’explication de cette émouvante alerte ?
On est tenté de rejeter une partie des responsabilités sur
ces bandes de Baganda et de Baziba qui envahissaient tous
les jours le pays et pressuraient avec trop de vergogne peutêtre leurs hôtes d’un jour, abusant de leur supériorité morale
et d’un certain vernis de civilisation qu’ils avaient retiré des
villes du Nyanza. Aussi eurent-ils le plus à souffrir du réveil
subit des Banyarwanda ; on les massacra en gros sur tous les
points du pays et on les refoula tous au-delà des frontières.
Le 16 Septembre arrivaient à Issavi 30 askaris envoyés par la
station militaire de Bukoba pour protéger et sauver s’il en était
temps encore les Missionnaires. Leur vue seule et quelques répressions énergiques accomplies par eux le long de la route suffit
(sic) pour achever et calmer les esprits. Peut-être aussi entretemps avait-on appris que Tikitiki n’était point mort, tué par le
fameux Muchuzi ! Initium sapientiœ233… La vue du fusil seule a
toujours exercé sur le Nègre une influence magique.
Que dire des répressions ? Qu’elles furent promptes et énergiques. Les Batutsi durent payer cinq cents vaches aux divers
commerçants pillés. Cinq cents vaches ! S’ils avaient su ! Un jour
une patrouille de soldats réussit à s’emparer de quatre de ces
233 « Le commencement de la sagesse ».

230

malheureux qui à eux seuls avaient égorgé 30 Baganda et fit
main basse sur 70 charges d’étoffes. La chaîne et une fustigation
énergique furent leur châtiment bien mérité. On raconte que
leurs gardiens, ne trouvant pas la peine à la hauteur du crime,
leur infligèrent la plus grande humiliation qu’il soit possible
d’infliger à un « homme de race » : ils leur mirent de force dans la
bouche, aux yeux d’une foule des grands qui se voilaient la face et
criaient « horreur », de la viande de chèvre et de poule. Quelques
jours après, ayant cherché à se révolter contre les sentinelles, ils
furent exécutés par celles-ci séance tenante, sans autre forme de
procès.
Cet ouragan avait passé en faisant beaucoup de bruit, mais en
somme peu de mal, du moins à Issavi. Les néophytes ne furent
pas atteints. Quant aux catéchumènes, les bons en furent fortifiés, tandis que les médiocres et de mauvaise foi se retirèrent et
n’osaient plus se montrer. On continua, ou mieux on ne cessa
pas d’instruire et l’inscription à la médaille ne diminua pas sensiblement. Je le répète, le cri de mort n’avait pas été poussé directement contre les priants ; si on leur en voulait c’était parce qu’ils
aimaient et fréquentaient les étrangers en semblant faire cause
commune avec eux. Quand S.G. Mgr Hirth accomplit au Ruanda,
vers la fin de Décembre, son troisième voyage, il y trouva le calme
et la paix des premiers jours. L’arbre avait été secoué, il ne s’en
était détaché que les fruits mal mûrs et piqués des vers. Qui s’en
plaindra ?
Il n’y a rien d’intéressant à écrire sur l’année 1905. La mission
s’organise de plus en plus ; les néophytes augmentent d’environ
200, et on a renoncé effectivement au système que nous avons
vu. Tous les catéchistes sans exception sont recrutés parmi les
chrétiens et instruits par eux directement durant les deux premières années de catéchuménat ; les deux dernières, ils viennent
suivre à la Mission des catéchismes réguliers. Aussi ne sera-t-on
pas étonné de ne voir figurer dans la statistique de cette année que deux catéchistes et une dizaine d’aides catéchistes
rémunérés.
Jusqu’ici les cérémonies du culte avaient lieu dans une église
en paille étroite et résistant mal au vent et à la pluie : on songe
dès maintenant à en bâtir une plus belle et plus digne du divin
Hôte qui l’habite. Les travaux préparatoires, fabrications des
briques et des tuiles, abattage des bois de charpente dans la forêt, sont entrepris en Juin. Quatre cent mille briques et 50 mille
tuiles, du bois à deux grandes journées de la Mission ! Quelle
perspective pour des hommes déjà absorbés par le spirituel ! On
231

se met cependant généreusement à l’œuvre ; chacun y met du
sien, y concourt de sa petite expérience. On fabrique chaque jour
6.000 briques à deux kilomètres de la Mission ; 300 porteurs
viennent les déposer sur le futur chantier de l’Eglise. Pour le
moulage des tuiles, les artistes sont plus rares, moins expéditifs,
1.200 seulement par jour, mais la qualité supplée à la quantité.
Le bois coupé à la forêt demande 8.000 porteurs. On les
trouve grâce à un bon mouvement de Mussinga. Bref avant les
pluies de Septembre on remise 350 mille briques et 30.000 tuiles
; on avait fait des prodiges.
Le 27 Décembre le P. Brard, fondateur du Ruanda, quittait Issavi pour se rendre à Alger, au Chapitre général de la Société. Il
ne devait plus revoir son Ruanda, préférant échanger contre la
bure et la solitude du Chartreux, le burnous et la vie active du
Père Blanc. Le P. Brard était et est resté très populaire dans
tout le pays : il était le premier venu et avait tant travaillé
pendant ces cinq années ! Il savait mener son monde avec
fermeté sans doute mais aussi avec suavité : le respect et
l’amour sincère que lui conservent encore à cette heure Batutsi et Bahutu en est la meilleure preuve.
Avec le mois de Février 1906 revenait le beaux temps. Les travaux de l’église furent donc repris avec un nouvel entrain. La
première pierre en avait déjà été bénite le 14 Janvier ; la charpente fut achevée en Octobre et la toiture en Décembre. Il ne restait plus que de petits travaux de détail à l’intérieur. Enfin la bénédiction solennelle eut lieu le 25 Février 1907. Solennelle ! elle le
fut. Des missionnaires de toutes les Stations voisines vinrent rehausser par leur présence l’éclat de la cérémonie ; et de nombreux païens attirés par la curiosité purent répéter ce que soupirait jadis un grand chef en voyant les maisons des Missionnaires :
« Ils ont fait leur nid chez nous ; ils ne s’en iront plus. »
Issavi le 18 Juin 1909
fête du Sacré Cœur
Eugène Hurel
Prêtre missionnaire à Issavi
– la suite à bientôt234 –

Aucune trace de cette suite n’a été retrouvée. Probablement elle n’a jamais été
écrite étant donné que l’écrit de l’auteur n’a jamais été publié.
234

232

6

TEMOIGNAGE DU CATECHISTE MUGANDA
D’ABDONI SEBAKATI (1950)
Le futur évêque Joseph Sibomana (1915-1999)235, originaire de
Save, a récolté ce témoignage intéressant du catéchiste muganda
Abdoni Sebakati (1873-1968)236, un des nombreux auxiliaires du P.
Brard. Pendant 36 ans, il a travaillé comme catéchiste à Save.
LE SURVIVANT DE LA PREMIERE CARAVANE VOUS PARLE 237

Les débuts d’un apôtre laïc.
Lors du grand combat de mes compatriotes mes martyrs baganda238.j’étais là.
J’avais à peu près 16 ans. Je frémis encore à la pensée des persécutions déchainées contre l’Eglise catholique.
Mgr Hirth était alors à Rubaga, habitant
une cabane couverte de chaume. Elle fut
brûlée et lui-même fut expulsé du Buganda. Beaucoup de chrétiens périrent.
Mgr Hirth alla se fixer à Marienberg,
accompagné du Père Achte. Ce missionnaire partit dans la suite pour le Congo
et mourut d’insolation. Je fus baptisé par
ABODONI (1873-1968)
le Père Brard le 15 août. Je ne me rappelle plus en quelle année.
Après quelques jours, Mgr Hirth demanda des catéchistes au
supérieur de Bumange. Le Père Brard en désigna 50, dont j’étais.
Nous allâmes enseigner la religion à Ukerewe (île du lac Victoria).
Mais le Roi n’agréa pas cette colonie de Baganda. Voulant nous
chercher querelle pour nous faire partir, il nous ordonna de lui
235 Mgr Joseph Sibomana fut évêque de Ruhengeri de 1961 à 1968 et de Kibungo de 1968 à

1992. Il est mort en 1999.
236 S. MINNAERT, Save – 1900…, op.cit., pp. 25-30.
237 J. SIBOMANA, « Le survivant de la première caravane vous parle », in Grands Lacs, 1950,
N° 135, pp. 27-30.
238 Voir « Uganda » numéro spécial de « Grands Lacs » du 1er février 1950 [Note de Joseph
Sibomana].

233

fabriquer 200 barques demandées par les Européens. Il plaça
cette corvée sous la surveillance de Cyrille Ruhuta, originaire de
l’endroit, et de Tobie Kibati, Muganda comme nous. En cas de
refus des Baganda de travailler, toutes leurs vaches leur seraient
enlevées. Comme nous ne voulions pas accomplir cette corvée
vexatoire, il y eut bataille et deux hommes furent blessés. « Restons ensemble, dit Cyrille, et prions ! » Arriva un sous-chef qui
nous dispersa et fit des prisonniers parmi nous.
Nous réussîmes à nous échapper et à rejoindre la Mission à
une vingtaine de kilomètres. Les armées du Roi attaquèrent la
Mission et la saccagèrent. Tobie fut transpercé de 3 flèches et
toute sa famille fut exterminée. Le Roi s’appelait Rukonge. Les
Européens parvinrent à se saisir de lui et le pendirent à Mwanza.
La Mission fut abandonnée pour aller bâtir celle de Kagunguli. Le
P. Brard partit pour l’Europe et fut remplacé par le P. Kipalapala ;
nous l’appelions ainsi tandis que les Banyamwezi des environs de
Tabora l’appelaient Tirikole (P. Hautecoeur). Le Père Kipalapala
nous demanda ou de rentrer au Buganda, ou d’aller nous mettre
à la disposition de Mgr Hirth.
Celui-ci m’envoya au Bugumbikizo, chez le Roi Rutukwa. J’y
retrouvai mon compatriote et ami Tobie Kibati qui m’y avait précédé. Nous ne connaissions pas bien la langue, mais… twafaga
guhendahenda : « Nous nous adaptions de diverses manières ! »
Après quelques temps, Mgr Hirth m’envoya à Kiya, non loin de
Tabora avec un jeune homme du nom de Paul. De Kiya à Bukumbi, je faisais périodiquement le voyage pour me confesser. Là,
nous ne construisions pas ; il fallait seulement fréquenter les
gens afin de se les rendre amis. Nous leur montrions l’Abécédaire
en kiswahili. Mon habitation était appelée « kwa Musenyeri » (chez
Monseigneur !). Je quittai la région sans avoir enseigné.
En route, vers le Ruanda.
Entretemps, le P. Brard était revenu d’Europe. Il m’envoya enseigner la religion à Katoke, avec le P. Buisson et le Frère Xavier.
J’y restai 3 ans.
C’est à cette époque qu’eut lieu la bataille de Rucunshu au
Ruanda. Voulant convertir le Ruanda, Mgr Hirth envoya une délégation à la Cour. Elle entra au Ruanda en passant par le Bugesera et fut reçue par le Roi. Elle revint bientôt avec des présents
destinés aux missionnaires : une défense d’éléphant, un taureau
et une vache de boucherie. Après quoi, on attendit encore une
année.

234

Une nouvelle délégation fut envoyée à la Cour, dirigée par un
homme du Bujinja du nom Kabika ; comme nous devions
l’apprendre plus tard, il était considéré au Ruanda comme un
Mutwa (un paria). On devait le connaître et il connaissait le pays.
Il devait du reste s’y fixer définitivement. On lui avait adjoint un
Muganda appélé Gabriel, et moi-même. Nous traversâmes le Buha et visitâmes le Roi Ruhaga, préparant ainsi les voies à
l’Evangile. Nous arrivâmes à Muyaga, où nous trouvâmes des
missionnaires installés depuis peu dans l’Urundi. Nous nous présentâmes au P. Supérieur. Il nous demanda : « D’où venez-vous
comme ça et où allez-vous ? » Nous lui répondîmes en exposant le
but de notre voyage. Nous lui dîmes que nous venions demander
quelques conseils utiles et même une lettre pour arriver facilement à la Cour du Ruanda. Le Père se fâcha et nous donna une
lettre pour rebrousser chemin. Nous apprîmes qu’il y avait
guerre au Ruanda, car Bwana Tikitiki (von Grawert) avait tué
des hommes. Lorsque le Père Brard ouvrit la lettre, il s’étonna
beaucoup. Je lui dis : « Père, je sais que cette lettre contient
beaucoup de colère… Ne vous étonnez pas, nous le savons ! »
Après quelques temps, nous reprîmes le chemin de l’Urundi
avec Mgr Hirth, le Père Brard et d’autres missionnaires. Nous
arrivâmes à la même Mission de Muyaga. Les Pères reçurent
Mgr Hirth avec beaucoup de respect. De là, nous continuâmes
vers Usumbura, parce que Monseigneur voulait saluer le commandant allemand. En ce moment, les Allemands et les Belges
étaient fâchés les uns contre les autres et se préparaient à se
battre. Nous remontâmes d’Usumbura vers le Kinyaga. Monseigneur donna de bons conseils aux Allemands et aux Belges pour
qu’ils s’arrangent en paix. Bwana Beti (M. Béthé) [Bethe] donna
aux missionnaires 3 soldats pour les accompagner à Nyanza.
J’oubliais de dire que l’endroit où les Allemands et les Belges voulaient se battre est la colline de Kibitoki, sur le cours de la Rusizi.
Premiers contacts avec la population
Nous restâmes 3 jours à Nyanza. Mgr Hirth demanda un terrain dans le sud et les missionnaires décidèrent de se fixer à
Save. Les gens s’enfuyaient, mais le P. Brard semait des
perles de verroterie afin que les gens les ramassent. De la
sorte, les indigènes le trouvèrent très bon, et ne le craignirent plus. Lorsque le Père se déplaçait, il était sur son âne et
nous marchions à ses côtés. Si, près d’un enclos, l’âne se
mettait à braire, les gens disaient que l’habitant de l’enclos

235

était un empoisonneur, l’âne ayant la réputation de dépister
les malfaiteurs de cette catégorie.
Dès que les missionnaires
se fixèrent à Save, chacun
de nous reçut une habitation et nos résidences entouraient celles des Pères.
Le P. Brard nous assigna à
chacun les collines que nous
devions évangéliser. C’est
DES PERLES DE TROC
ainsi que je devins le catéchiste des deux collines de Mbazi et de Mwulire. En cette dernière
localité, j’eus la main heureuse puisque l’un de mes premiers catéchumènes est devenu prêtre : c’est l’Abbé JOVITE MATABARO
[1885-1959].

Nous précédions comme suit : les Baganda239 choisissaient
des enfants, leur donnaient le nom de « intore » (élus) et les
instruisaient. Notre façon de prononcer le kinyarwanda attirait
bon nombre de curieux qui disaient que notre parler était « umunyu » (du sel). Ils s’en amusaient beaucoup et les enfants non
encore catéchumènes disaient à ceux qui l’étaient : « Ecoutez !
révélez leur nom aussi, qu’ils viennent nous enrôler, afin que
nous allions entendre leur parler que l’on prétend d’une saveur
sans pareille ! » (Notons que notre Abdon en est encore au même
point. On paierait quelque chose pour l’entendre parler kinyarwanda. C’est un véritable régal de causer avec lui !)
Lorsque les premiers adeptes furent à même d’enseigner la
religion, ils furent chargés de recruter des catéchumènes.
Mais certains d’entre eux abusèrent de leur nouvelle situation
pour s’enrichir en qualité de familiers des Blancs. Lorsque la
chose fut connue des missionnaires, les coupables furent sévèrement punis. Une autre attraction amena beaucoup de gens
à la Mission : la danse guerrière « urukatsa » que les jeunes convertis faisaient chaque dimanche. Il en était de même du jeu de
barre auquel prenaient part non seulement les jeunes gens et les
Baganda, mais encore les missionnaires. Peu à peu le jeu devint
239 Au Rwanda, les Pères Blancs se faisaient aider par des chrétiens venant du Bugan-

da mais aussi du Bukumbi pour fonder leurs Missions. Dans le rapport trimestriel de
Kamoga de 1901 nous lisons : « Beaucoup de chrétiens sont allés à la côté, une vingtaine d’autres ont accompagné Sa Grandeur au Kiziba, d’autres enfin sont au Ruanda
où ils doivent aider les Pères dans la fondation des postes du Kissaka [Zaza :1900] et
du Bugoye [Nyundo : 1903] (…) » (J. BARTHELEMY, « Bukumbi, Notre-Dame de Kamoga, 2e Trimestre 1901 », in Chronique Trimestrielle, Octobre 1901, N° 92, p. 87).

236

populaire : on venait des collines environnantes pour y assister.
Les missionnaires permirent aux païens de jouer avec les adeptes
chrétiens. De la sorte, la population se mit à fréquenter le poste ;
les missionnaires se familiarisaient avec le pays et ne furent plus
regardés comme des étrangers venus pour manger les hommes.
Organisation du poste et célébration du dimanche.
Le samedi, les catéchistes itinérants convoquaient leurs catéchumènes à la grande réunion du lendemain à la Mission.
Chaque groupe avait à sa tête un kapita qui le surveillait sous la
haute direction du catéchiste muganda. Pendant que les chrétiens assistaient à la grand’messe, à l’église, les catéchumènes se
réunissaient dans un hangar, encadrés de Baganda. Il y avait
toujours un grand tumulte surtout quand les femmes y vinrent.
Ces gens-là ne savaient pas encore la différence entre la religion
chrétienne et le culte ancestral des mânes. Lorsqu’on leur disait
de s’agenouiller, ils le faisaient comme pour le culte de Lyangombe. On leur disait de faire le signe de la croix et on commençait à leur apprendre les lettres. C’est alors que le tumulte
s’amplifiait : les hommes et les femmes ne savaient pas en quoi
consistait la lecture et ils répondaient bêtement : « yaaa ! yaaa !
yaaa ! »
Il fallait les frapper pour les obliger à se taire ; on s’efforçait
alors de leur expliquer qu’il y a d’autres lettres que « yaaa ! »
Lorsque je me les représente actuellement, je trouve ces scènes
comiques au plus haut point. La leçon de lecture terminée, le
P. Brard arrivait. Les gens savaient qu’à son arrivée on dressait
une instruction très courte, dans la mesure où il pouvait se faire
comprendre. Suivait la récréation. Dans l’après-midi, on chantait
le salut du Saint-Sacrement, puis les jeunes gens se mettaient à
l’exercice de danse.
En semaine, chaque matin, les catéchumènes apprenaient la
lecture, après quoi le P. Brard venait les instruire comme le dimanche. Il y avait récréation puis on rentrait en classe. A midi,
les catéchumènes qui habitaient assez près rentraient chez eux ;
les autres logeaient dans au camp des Baganda. Ils mangeaient
ensemble sur des corbeilles. D’où le dicton : « As-tu mangé sur les
corbeilles comme Urukatsa ? »
Les Baganda étaient nombreux et avaient tous des fusils.
Chacun avait sa couchette séparée. La nuit, ils montaient la
garde, se relayant à des heures déterminées. C’était pour parer à toute attaque subite, surtout venant de Nyanza : on prê-

237

tait à Musinga l’intention d’attaquer les Pères. Les Baganda
étaient parfaitement organisés et, au moindre signal
d’alarme, chacun connaissait la place qu’il devait occuper
pour défendre la Mission.
Au réveil, on allait dire la prière à l’église et on assistait à la
messe, tandis que les catéchumènes disaient leurs prières dans
un autre local. Après la messe, les Baganda se rendaient au
« rukiko » (à l’assemblée)240 pour recevoir leur tâche de la journée.
Le P. Brard leur assignait les collines à visiter ; il les changeait
souvent, afin que leurs agissements fussent contrôlés par
d’autres. Lorsqu’éclataient des bagarres à la Mission, le Père
imposait à tout le monde la corvée de cultiver jusqu’à la
tombée de la nuit. Il arriva même que la punition se poursuivît à la lueur du feu qu’on allumait pour voir clair ! De cette
façon, le missionnaire bannit les divisions entre ses adeptes :
tout le monde craignait ces punitions, et on y réfléchissait à
deux fois avant de traduire en insultes et coups les sentiments d’irritation.
Le missionnaire était encore plus
sévère à l’égard des convertis qui se
permettaient d’extorquer des cadeaux en tant qu’hommes des
blancs. Il les humiliait terriblement.
Ce fut le cas d’un certain Alani
Njangwe qui était allé terroriser la
colline commandée par Linguyeneza.
On enseigna à cette occasion, à
l’église, qu’il était impie de partir en
expédition religieuse et de revenir
avec chèvres, brebis ou vaches. Si
les premiers convertis furent parfois
appelés « inyangarwanda », certains
l’avaient mérité. Cependant, malgré
leurs agissements antichrétiens, la
FRANSISKO RWABUTOGO
la grâce a fait son œuvre et le christianisme a été mieux
compris.
S’ils ne disaient rien en public, les Batutsi voyaient d’un mauvais œil les progrès de la nouvelle religion dont ils haïssaient les
adeptes. Ces nobles241 avaient la haine et le mépris dans le cœur,
240 Le mot signifie « tribunal ».

241 A propose la conversion de la noblesse, le chef Rwubisisi (neveu de la Reine-Mère, Kan-

jogera) témoigne : « Au début, la conversion nous fit rire à leurs dépens. Nous en restâmes là
jusqu’à la première guerre [1914]. Mais après la guerre eut lieu la conversion de mes deux

238

mais extérieurement, c’était des agneaux. Ils recevaient les chrétiens avec courtoisie, mais les traitaient en parias, en leur refusant l’usage commun du chalumeau et de la nourriture avec le
peuple fidèle du Ruanda242. Peu à peu cependant l’intérêt entra
en jeu : la noblesse comprit que, pour garder son rang et ses prérogatives, il fallait désormais se rapprocher des Européens. Ils
envoyèrent leurs enfants à l’école pour
apprendre à lire, à écrire et à parler swahili, afin de servir d’intermédiaire entre
eux et les Blancs. Mais les jeunes Batutsi
apprirent en même temps la religion et
maintenant voyez comment tout le pays
est converti ! C’est merveilleux ! Lorsque
nous sommes arrivés, il n’y avait rien de
ce que vous voyez ! Vous ne pouvez pas
vous imaginer ce qui s’est passé ! Le Roi
lui-même est chrétien ! Qui aurait imaginé cela ?...
MGR JOSEPH SIBOMANA
Recueilli par
l’Abbé Joseph Sibomana
Supérieur de Gisagara
neveux : Karoli Naho et son frère Cacana qui est mort. Nous crûmes que les Pères les
avaient empoissonnés, car nous ne pouvions pas nous faire à l’idée qu’un Mututsi de haut
rang et qui resterait normal puisse se convertir. Puis ce fut le tour de Fransisko Rwabutogo, mon cousin. Décidément, notre famille devenait folle et dans ses membres les plus
importants ! Rwabutogo, fils de Kabaré, se convertir ! C’était à n’y rien comprendre ! Mais le
mouvement gagna la jeunesse : nous crûmes que tout le Ruanda devenait fou ! Et ce fut
bientôt aux plus âgés d’entrer dans la danse ! Finalement nous trouvâmes normales les
conversions et les non-convertis sont restés l’exception. Je ne suis pas chrétien, mais je
comprends l’œuvre des missionnaires. Je les soutiens aussi généreusement, que les chrétiens, vous le savez bien. Mais nous autres les attardés, nous vivons déjà en chrétiens. La
religion des Pères s’est imposée à tout le Ruanda, que nous le voulions ou non » (A. PUTERANDONGOZI, « Après les premiers missionnaires… La première route, le premier vélo, la
première auto », in Grands Lacs, 1950, N° 135, pp. 33-34).
242 Vers 1909, l’oncle maternel du Mwami Musinga, le grand chef Kabare, partagea
pour la première fois le chalumeau avec un groupe de vieux chrétiens de Save. Le chef
Rwubisisi en témoigne : « Kabare se trouvait alors à Gasinze, dans le Bwanamukali
[région de Save]. La nouvelle qu’il avait bue au même chalumeau que les chrétiens se
propagea en un clin d’œil. Lorsqu’il vint à Nyanza, nous lui demandâmes : ‘Pourquoi
avez-vous agi ainsi ?’ Il me répondit spécialement : ‘Toi jeune homme, comment me
poses-tu cette question ? Ton père Cyigenza n’a-t-il pas bu au même chalumeau que le
Mutwa Busyete, lorsque le Roi Kigeli Rwabugili décida d’anoblir ce paria ? Quant aux
chrétiens, chers amis, vous ne comprenez rien aux affaires ! Ce sont des Banyarwanda
comme nous ; ils sont maintenant du côté des Européens qui sont plus fort que nous.
En les excommuniant, nous commettons une grosse faute ! Nous les rendons ennemis
du Roi et risquons de les tourner contre la cause de notre maître en ces mauvais
temps que nous traversons ! Au contraire, mettons-les de notre côté ! Si l’idée leur
venait de créer un Roi à eux, sommes-nous en mesure de triompher d’eux, alors que
les missionnaires sont avec les autres Blancs armés de fusils ?’ Et nous ne trouvâmes
rien à dire au sujet des agissements de Kabare ». (Ibid., p. 34).

239

LE MWAMI MUSINGA (c. 1910)
A CÔTE DU DRAPEAU IMPERIAL ALLEMAND

240

7

TEMOIGNAGE DU CHEF KAYIJUKA (1950)
L’auteur de cet article, Gacamigani,
pseudonyme du Mgr Alexis Kagame
(1912-1981)243, présente le récit du Chef
Kayijuka concernant l’arrivée des premiers Pères Blancs à la Cour de Nyanza
et leur installation à Save.
Le chef Kayijuka (Kaizuka) était un
descendant du Mwami Yuhi IV Gahindiro. Il fut élevé en compagnie du futur
Mwami Musinga. En 1894, au pied du
LE CHEF KAYIJUKA (1952)
mont Kigali, il rencontra l’expédition allemande conduite par le
comte von Götzen, auprès de laquelle il fut délégué. Il succéda à la
tête de la chefferie Nyaruguru quand son frère Kampayana fut mis
à mort sous les ordres de Kabare et de Ruhinankiko, deux oncles
du Mwami Musinga.
La Cour lui demanda des missions impossibles, entre autres
celles d’empoisonner les missionnaires à Save ou de leur rendre la
vie difficile pour les faire partir. Plusieurs fois menacé par la Cour,
Kayijuka sollicita la protection des missionnaires avec promesse de
se convertir244. Par la suite, des intrigues se nouèrent alors autour
de sa personne. Accusé d’avoir introduit un Européen dans
l’enceinte royale dans le but de montrer la reine-mère, il fut soumis
au supplice de l’aveuglement. Plus tard le Mwami Musinga lui envoya la vache de la réconciliation.
Quand le Mwami Musinga sera exilé en 1931, Kayijuka sera
nommé sous-chef à la colline Gihindamuyaga et plus tard à Mukomakara. Lors des événements politiques de 1959, il fuyait son
pays et s’installa à Bujumbura, au Burundi, où il résida jusqu’à la
fin de sa vie en 1967245. Les chercheurs ont souvent fait appel à
ses connaissances sur l’histoire et les coutumes de son pays.
243 A. LESTRADE, « Kayijulka (1881-1967) », in Biographie Coloniale Belge / Biographie Belge

d’Outre-Mer, Tome VII-B, 1977, col. 225-226.
244 R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, op.cit., p. 42.

245 A. LESTRADE, op. cit., Tome VII-B, 1977, col. 225-226.

241

LES PREMIERS PERES BLANCS SONT REÇUS A LA CAPITALE
LE 2 FEVRIER 1900246

(Récit d’un témoin oculaire)
A Shangi où ils arrivent en janvier 1900, les missionnaires
(Mgr Hirth, les RR. PP. Brard et Barthélemy, le Frère Anselme)
trouvent M. Béthé, que les indigènes ont surnommé « Rukiza » (le
Sauveur), alors représentant du Gouvernement impérial allemand
au Ruanda. M. Béthé appelle le Chef Rwabirinda, oncle paternel
du Roi, et lui présente les missionnaires. Il lui explique que les
étrangers ont l’intention de se rendre à la Cour, à l’effet d’obtenir
un terrain, car ils veulent bâtir et demeurer dans le pays.
L’Allemand prie le Chef Rwabirinda
de les accompagner et de se faire leur
interprète, car lui-même se dit retenu à
Shangi par des affaires très importantes.
Le récit qu’on va lire m’a été fait par
Kayijuka, le chef aux yeux crevés, qui à
cette époque, était en grande faveur à la
Cour. « J’étais alors dans l’intimité du
Chef Ruhinankiko, me rappela-t-il.
Comme c’était le grand favori et le puissant dictateur du moment et qu’il ne me
LE CHEF RUHINANKIKO
cachait rien des affaires du pays, je vous parle donc en connaissance de cause ».
Mis au courant par Béthé des intentions des nouveaux venus
et du rôle qu’il devait jouer en leur faveur, le Chef Rwabirinda
s’empressa de dépêcher un messager vers Ruhinankiko, afin de le
prévenir : « Quatre Européens vont se diriger vers Nyanza. Ils
viennent demander un pays pour l’habiter. L’un d’eux est très
élevé en dignité chez les Blancs ! Béthé m’a prié de les accompagner et de vous exposer leur requête en son nom. Je vais les faire
marcher à petites journées pour vous donner le temps d’organiser
les consultations divinatoires à leur sujet ».
A la réception de ce message, tous les devins de la Cour furent
mobilisés, comme il s’agissait d’Européens qui voulaient s’installer dans le pays. C’était sans doute des marchands, et – qui sait ?
246 A. GACAMIGANI (A. KAGAME), « Les premiers Pères Blancs sont reçus à la capitale le 2

février 1900. Récit d’un témoin oculaire », in Grands Lacs, 1950, N° 135, pp. 20-23. Les
notes de cet article sont celles de l’Abbé Kagame.

242

– peut-être des commerçants d’esclaves ? Dès lors, il ne pouvait
pas y avoir de meilleur emplacement que Kivumu, sinistrement
célèbre comme marché d’esclaves (le seul d’ailleurs qui ait existé
au Ruanda). Les consultations divinatoires furent favorables à
cette localité située à 10 km de Kabgaye, sur la route de Kigali. La
Cour pouvait donc attendre, dans un calme tout relatif, l’arrivée
des Européens.
Un coureur de Rwabirinda vint annoncer leur imminente apparition et, le 1er février 1900, toute la Cour put observer les
tentes fixées à Nyamiyaga. On se porta sur les hauteurs avoisinantes pour mieux observer le camp. L’un des Européens s’en
écarta et alla tirer des canards à l’étang de Gisaka ; il rentra bredouille.
Le lendemain, vers 10 h. du matin, les quatre missionnaires
arrivaient à Nyanza. Ils se dirigèrent vers la colline de Kabare,
passant au bas de la résidence royale. Le Chef Rwabirinda les
guidait vers le lieu où les Blancs avaient l’habitude de dresser
leurs tentes. C’est la colline qu’occupent actuellement les bâtiments de l’Administration.
Une fois les tentes fixées, Rwabirinda, accompagné de son adjoint Sekabaraga – le préposé aux affaires concernant les Blancs
de Shangi – se rendit à la Cour pour annoncer les missionnaires
groupés devant une des tentes, qui devait être celle de Mgr Hirth.
Yuhi s’assit sur le siège royal apporté par un fonctionnaire,
comme l’exige le cérémonial de la Cour. Les chefs l’entouraient,
et, à leur tête, le grand favori Ruhinankiko et le Chef Rwabirinda
flanqué de Sekabaraga, interprète d’office.
De leur côté, les missionnaires avaient un interprète respecté
de la Cour en la personne de Karonda, homme à tout faire de
M. Béthé et bien au courant de la situation247.
Yuhi présenta les cadeaux de bienvenue (amazimano). Mgr
Hirth l’en remercia beaucoup. « Je suis curieux de savoir, dit Yuhi, d’où vous venez et le motif de votre arrivée dans mon pays » ?
Mgr Hirth exposa qu’ils arrivaient du Bushubi et qu’ils désiraient
obtenir un terrain pour construire un poste afin d’instruire les
Banyarwanda. Karonda traduisit les paroles et Yuhi fit mine de
247 Un autre auxiliaire de M Béthé avait été prêté aux missionnaires en même temps

que Karonda : Nyampara, dont le véritable nom est inconnu. Ce nom de Nyampara
signifie « surveillant des ouvriers » ; Karonda et Nyampara étaient originaires de
l’Afrique orientale, mais seul le premier parlait le kinyarwanda, et avec un petit accent
à la manière des Baganda ou des Bahaya qui n’arrivent jamais à saisir la tonalité de
notre langue.

243

l’apprendre pour la première fois. Il poussa la comédie jusqu’à
discuter quelques instants avec les chefs présents, comme si la
décision n’avait pas été prise depuis longtemps.
Puis, il donna la réponse : « Nous sommes heureux de pouvoir
vous donner le terrain que vous sollicitez. Il n’y a pas de meilleur
endroit pour vous que la colline de Kivumu. Là, il vous sera facile
de faire le commerce et d’instruire les gens comme vous le voulez.
Seulement, vous n’instruirez que les Bahutu et rien ne sera enseigné par vous aux Batutsi. Ces derniers sont exclusivement au
service du Roi et ne peuvent être enseignés par d’autres que par
lui seul ».
Mgr Hirth demanda la direction de Kivumu. On la lui indiqua.
Il répondit : « Non, je ne veux pas aller de ce côté-là ! Il me faut
un terrain situé dans une région de bonnes terres, et où il y a
beaucoup de bananeraies. « Puis il étendit sa main vers le sud de
Nyanza en disant : « Je veux m’installer de ce côté-ci »248.
Les chefs ne purent cacher leur surprise : les consultations divinatoires n’avaient-elles pas indiqué Kivumu ?... Une discussion
s’engagea et l’on conclut que le désir de l’étranger était irréalisable. Ils disaient entre eux : « Le Bwanamukali est une région
frontière dont les habitants sont indisciplinés d’instinct ! Y placer
un étranger qui veut justement bâtir et demeurer dans le pays, ne
serait-ce pas pousser le pays à rejeter l’autorité du Roi » ?
Karonda traduisit à Mgr Hirth la réponse négative de Yuhi, qui
proposait un autre emplacement. Mais l’évêque répéta que seule
la région du sud l’intéressait. Son insistance à vouloir se fixer
dans le Bwanamukali ne faisait qu’accroître les craintes de Yuhi
et des chefs, qui ne voulaient pas céder. « Je ne vous comprends
pas, dit alors l’interprète Karonda. D’ordinaire, les Européens
viennent dans le pays et choisissent les endroits qui leur plaisent,
sans que vous interveniez pour leur concéder le terrain. Or voici
que, pour la première fois, arrivent des Blancs qui se présentent
en amis. Au lieu de se fixer d’eux-mêmes, comme le font leurs
compatriotes, ils vous demandent un terrain. Puisque leurs préférences vont vers le sud, pourquoi ne leur donnez-vous pas amicalement ce qu’ils demandent ? Et si, malgré votre refus, ils bâtissent leur habitation, pourrez- vous les en éloigner » ?
On voit par là que Mgr Hirth avait reçu des renseignements de Béthé, au sujet de la
région la plus habitée du Ruanda, et qu’il ignorait encore l’importance de la région de Kivumu qu’il refusait. Quelques années plus tard, il voudra fonder un poste dans la même région
et la Cour, mieux informée désormais sur le genre d’activité des missionnaires, ne voudra
rien entendre. Il faudra que le Gouvernement allemand intervienne spécialement pour imposer à Musinga la cession du poste de Kabgaye, peu distant de Kivumu.
248

244

« Il a dit vrai, répliqua Ruhinankiko : laissons-les s’y fixer !
Puisqu’ils nous demandent amicalement le terrain pour habiter,
qu’ils aillent bâtir partout où ils le voudront dans le Bwanamukali » ! Après un bref échange de vues, les chefs décidèrent que
les étrangers iraient à Mâra, localité alors commandée par Ngirashema, l’un des pluviateurs de la Cour249.
Les Chefs Cyitatire, frère du vrai Yuhi, et Kampanya, frère de
notre Kayijuka, furent désignés pour accompagner les missionnaires et leur montrer la localité concédée en fief250.
Parmi ceux qui escortaient les deux chefs convoyeurs se trouvait le nommé Rusagara. Ce dernier revint quelques jours après à
la Cour, et rapporta des précisions sur les missionnaires. Le plus
grand en dignité s’appelait Mushenyera (Monseigneur) ; les autres
s’appelaient respectivement : Furera (Frère), Bayiterimwe (Barthélemy) et Terebura [le P. Brard]. Les noms avaient été déformés de
manière à leur donner un sens, quoique bien vague, en kinyarwanda. Sauf Terebura, déformation de (Père Brard), désormais
immortalisé dans l’histoire de l’Eglise du Ruanda sous cette appellation indigène.
Quelque temps après, Mgr Hirth revint à Nyanza, accompagné
de Karonda. Il se rendit à la Cour pour remercier Yuhi et prendre
congé de lui. Le même jour, Yuhi lui rendit sa visite au lieu où les
249 Pourquoi la Cour envoyait-elle des étrangers résider à Mâra, localité commandée par un

pluviateur ? Cela ne risquait-il pas de faire tarir les réservoirs célestes et de priver le pays de
la bonne pluie dont le peuple a si grand besoin? D’aucuns disent qu’un messager de la Cour
suivit la caravane pour donner aux deux chefs l’ordre de déconseiller aux missionnaires de
rester à Mâra : Save aurait été indiqué à la place du précieux fief de Ngirashema. Il n’en fut
pas ainsi. Les missionnaires eux-mêmes fixèrent leurs tentes à Mâra, puis de là ils sillonnèrent le pays et choisirent Save aux premiers jours de leurs explorations. Se rapportant à la
parole de Yuhi leur permettant d’aller se fixer partout où ils voudraient dans le Bwanamukali, ils déplacèrent leurs tentes et les établirent à Save. Ne pourrait-on chercher ailleurs
l’explication ? La Cour avait donné ordre aux deux chefs de faire refuser aux missionnaires,
non seulement l’eau nécessaire pour faire cuire leurs aliments, mais encore le feu et, en
général, tout ce qui semblerait leur être indispensable, à l’effet de les décourager et de leur
faire abandonner la région. Ne semblait-il pas naturel, dans ces dispositions, de les placer à
Mâra, lieu commandé par un maître de la pluie, qui pourra leur refuser 1’eau céleste en
temps opportun ?... Ce n’est qu’une supposition. Kayijuka qui me renseigna, m’affirma
n’avoir pas compris comment la colline de Mâra fut ainsi désignée, alors que son importance
ne pouvait échapper à personne.
250 A peine une semaine après le passage de Mgr Hirth rentrant au Bushubi, le chef Kampanya – déjà en disgrâce depuis 1898 – fut mandé à la Cour. Il fut destitué en faveur de son
jeune frère Kayijuka. Puis il fut condamné à mort et noyé en qualité de « mwiru » dans le
gouffre de Nkondwe, au Buberuka. Quant au chef Cyitatire, la Cour aurait voulu lui réserver le même sort, mais les consultations divinatoires furent défavorables à cette solution. On
préféra le laisser tranquille, peut-être pour un temps. Mais Ruhinankiko jugea bon de ne
pas le laisser seul en contact avec les Pères de peur qu’il ne parvînt à gagner et à monopoliser leur confiance. C’est pourquoi, les chefs Kayijuka et Kaningu, de récente promotion,
tous deux dévoués à la cause de Ruhinankiko, furent envoyés à Save, avec ordre de fournir
aux Pères tout ce dont ils auraient besoin pour leurs travaux de construction.

245

Blancs établissaient leurs tentes, et lui dit au revoir avec les cadeaux d’usage. Ce jour-là, la Cour fut stupéfaite d’entendre Karonda, abreuvé plus que de raison, déclarer en titubant : « Au
fond, les Européens ne sont pas malins ! On les trompe avec ce
Yuhi qui n’est qu’un simple chef ! Le vrai Yuhi se trouve avec ses
femmes à l’intérieur de sa résidence ! Il est bien jeune, le véritable
Roi » !
Les propos de Karonda furent aussitôt rapportés à la ReineMère. L’émoi fut vif, comme bien l’on pense ! Ordre fut donné de
faire en sorte que l’interprète de Béthé rentrât à Shangi sans lui
laisser la possibilité de rester plus longtemps avec Mgr Hirth, afin
que les mêmes propos ne soient pas répétés en sa présence.
Le Chef Saburo fut désigné pour accompagner Mgr Hirth qui
regagnait le Bushubi par la voie de l’est. Quant au Yuhi de parade, il ne put jouer plus longtemps sa comédie : un jour se présenta un Allemand qui se déclara prêt à tuer Mpama-rugamba
d’un coup de revolver s’il se faisait encore
passer pour le Roi du Ruanda... Et
l’Allemand exigea que le vrai Yuhi Musinga
vînt le saluer.
Voyant le secret livré aux Blancs, la
Cour se plia à l’inéluctable et on ne vit
plus le faux Yuhi dans son rôle de « libérateur » ; voilant la personne du Roi devant
les yeux des Européens, porteurs de maléfices accumulés à travers tous les pays
qu’ils avaient traversés avant d’atteindre le
Ruanda.
MGR A. KAGAME (1949)
A. GACAMIGANI
(A. KAGAME) 251
251 Mgr Alexis Kagame est né le 15 mai 1912 à Kiyanza, situé dans l’ancienne préfec-

ture de Kigali. A l’âge de 12 ans, il s’inscrit au catéchuménat à Nganzo, chefferie de
Kibali (ancienne préfecture de Ruhengeri). En 1927, il est admis à l’école officielle pour
les Chefs à Ruhengeri. Il est baptisé le 30 septembre 1928 à Rwaza. Quelques jours
plus tard, il entre au Petit Séminaire de Kabgayi. Très intelligent, il passe de Troisième
latine à la Rhétorique. Il termine ses études secondaires en 1933. Puis il entre au
Grand Séminaire de Kabgayi. A partir de 1936, ses supérieurs l’autorisent à consacrer
ses loisirs à des recherches sur l’histoire et la littérature rwandaise. Il est également
exempté des corvées de « travail manuel ». De 1938 à 1939, il fait son année de stage
comme professeur de français au Noviciat des Frères Joséphites. Pendant cette même
année, il devient rédacteur en chef du journal Kinyamateka. Il est ordonné prêtre le
25 juillet 1945 et fut affecté pendant quelques mois à la mission de Muramba. Est-il
l’auteur du rapport de 3 août 1946 : « Au cœur du Ruanda chrétien (1900-1946),
Relations entre Missionnaires (Peres Blancs) et Clergé Indigène du Ruanda ? »
(voir S. MINNAERT, Histoire de l’évangélisation du Rwanda, Recueil d’articles et de

246

LA COUR DU MWAMI MUSINGA (c. 1905)
– derrière, de gauche à droite –
LES CHEFS RWIDEGEMBYA, ET KABARE,
LE MWAMI MUSINGA,
LES CHEFS NKWAYA, MUSHIGATI, CYITATIRE ET NYAGATANA

documents ...., Kigali, 2017, pp 275-323). En 1947, il est affecté à la mission de Gisagara. En octobre 1950, il revient au journal Kinyamateka en tant que Directeur. Jugé
trop proche du Mwami Rudahigwa, ses supérieurs – il est membre des Biru, gardiens
de la coutume rwandaise – l’envoient en 1952, à Rome pour faire des études. En 1955,
il obtient son Doctorat en Philosophie. Rentré au Rwanda, il est nommé professeur
d’histoire et de philosophie au Groupe Revenu au scolaire de Butare, professeur de
littérature rwandaise au petit Séminaire de Kansi, professeur à l’Institut Catéchétique
Africain à Butare. Entretemps il collabore à la réalisation du film « Fils d’Imana ». Dès
1967, il est professeur de littérature, de linguistique et d’histoire à l’Université Nationale du Rwanda, professeur de linguistique du kinyarwanda à l’Institut Pédagogique
National et professeur d’histoire de la philosophie, des Cultures africaines au Grand
Séminaire de Nyakibanda. En 1972, il est nommé professeur visiteur à l’Université
Nationale du Congo. Il a produit 74 livres et 117 articles scientifiques. Pendant des
années, il souffrait d’une hypertension aiguë. Il meurt le 2 décembre 1981. (Petite
biographie d’Alexis Kagame, 28 Mai 2009, Editions Sources du Nil, http://editionssources-du-nil.over-blog.com/article-31961040.html).

247

UN MILITAIRE COLONIAL (von Grawert ?) LORS D’UNE DEMONSTRATION A LA COUR
D’UN SAUT EN HAUTEUR
A LA MANIERE RWANDAISE, EVALUE PAR CERTAINS A 2m 50

248

8

TEMOIGNAGE
DE L’ABBE JOVITE MATABARO (1950)
Ce témoignage a été récolté par un certain H. Sekabaka que
nous n’avons pas pu identifier. Il s’agit du témoignage du premier
prêtre rwandais baptisé à Save la veille de Noël de 1904. C’était
Jovite Matabaro (1885-1959)252. Il était un des élèves du catéchiste
muganda, Tobie, assassiné à Nyundo. Il fut le 4 ème rwandais ordonné prêtre. Son ordination a eu lieu le 26 juin 1920. Il mourra à
Nyundo en 1959.
LE PREMIER BAPTISE DES ABBES DU RUANDA 253

J’ai devant moi un vénérable
prêtre, agréable causeur à la barbe
d’une irréprochable blancheur : l’Abbé JOVITE MATABARO authentique
représentant du siècle dernier.
– Eh bien, Padri Yovita vous
rappelez-vous encore les circonstances de votre conversion ?
– Oh ! je me souviens des
moindres détails et vous seriez bien
embarrassé si vous deviez transcrire
L’ABBE MATABARO (1885-1959)
tous les menus faits que je pourrais
vous dicter l’abbé Matabaro à ce sujet ! Mais comme vous êtes
pressés – c’est la manie de la présente génération – résumons cela
en quelques mots…
J’ai commencé mon catéchuménat en juin 1900. Ma colline
d’origine est Mwulire, tout à côté de Save où les missionnaires
Grand Séminaire Saint-Charles Borromée, Jubilé de 75 ans d’existence dans la
vallée de Nyakibanda, 2016, p. 105, http://nyundodiocese.info/2016_ARTICLES/HI
STOIRE-_NYAKIBANDA.pdf.
253 H. SEKABAKA, « Le premier baptisé des Abbés du Ruanda », in « Ruanda : 19001950 », Grands Lacs, 1950, N° 135, pp. 43-46.
252

249

étaient depuis quelques mois. Je ne m’étais jamais aventuré dans
leurs parages parce qu’on les accusait de manger des enfants.
Cependant des enfants du voisinage, qui n’avaient plus peur,
se rendaient à Save avec des bûchettes de bois et rentraient à
la maison avec du sel. Un jour, je voulais faire de même.
Je vis Terebura 254 debout devant la maison des Pères, avec
son intendant Tobie. Ce Muganda était un homme doux, affable,
aux manières attrayantes ; c’était un juste, un homme de Dieu !
Terebura envoya Tobie à l’endroit où la peur nous avait arrêtés. Il acheta nos petits fagots et chacun reçut deux cuillérées de
sel. Le Père dit à Tobie de nous inviter à venir le trouver. Nous
autres, les petits, nous en fûmes terrifiés et prîmes la fuite. Les
plus âgés eurent honte de courir : ils se rendirent à l’invitation du
Père, mais en tremblant. Ils entrèrent dans la cour intérieure de
la Mission. Le Père ayant fait semer des perles par terre, les appréhensions disparurent et ils se mirent à les ramasser. Nous
nous en aperçûmes et revînmes avec circonspection pour nous
mêler à eux.
Après quoi, Tobie nous dit : « Ceux qui désirent travailler
ici peuvent venir ! Nous avons du travail et beaucoup de
pagnes et de perles » !
Terebura parlait une langue que nous ne comprenions pas ;
quant à Tobie, il parlait un kinyarwanda très incorrect qu’il
avait appris au Bujinja ; mais il se faisait comprendre aisément.
Le lendemain, je revins avec un petit fagot. Terebura nous observa longtemps. Il me dévisagea un certain moment et nous dit :
« Venez chez moi ». La scène des perles de la veille nous donna du
courage et nous entrâmes après lui. Il nous distribua deux poignées de perles et nous congédia. Décidément, le « Mangeur
d’enfants » n’était pas si méchant que ça !
Tobie nous accompagna un certain moment, nous disant :
« Vous voyez bien que le Père vous aime beaucoup ! Malheureusement, il ne sait pas parler en kinyarwanda, et cela lui fait de
la peine ! » Et il me dit en particulier : « Toi, viens chez nous afin
que nous te donnions du travail ! » Et je répondis : « Oh ! je n’en
désire nullement ! »
Le lendemain, sans me demander mon avis, Tobie me chargea
d’arracher quelques herbes. Quand il m’offrit à manger, à midi, je
254 Nom donné par les indigènes au R.P. Brard, premier missionnaire au Ruanda [Note

de Henri Sekabaka].

250

refusai ces aliments préparés par des étrangers, ne voulant pas
être considéré comme un impur !
Le lendemain, je vis Terebura. Je le saluai. Il regarda sur une
feuille de papier et s’enquit du nom de ma colline. « Ne veux-tu
pas te faire instruire à l’école ? » me demanda-t-il. – « Non, je ne le
veux pas ! » répondis-je résolument. – « Cependant tu pourrais y
apprendre de très intéressantes choses » ! me dit Tobie, son interprète. Je compris qu’il voulait me rendre inyangarwanda (traitre)
et je ne remis plus les pieds à la Mission.
A cette époque, un autre Muganda, encore en vie, Abdoni Sabakati vint exercer à Mwulire ses fonctions de catéchiste ambulant. Il recruta beaucoup d’enfants de mon âge. L’un d’eux
m’accusa auprès de lui : « Ne nous avez-vous pas recrutés pour
nous faire du bien ? Pourquoi avez-vous craint de recruter également Matabaro ? » Abdon vint chez mes parents. A son approche,
je me cachai sous le lit. Il entra dans la case et promena son
bâton dans l’obscur réduit où je m’étais blotti. Je dus capituler et me rendre sans condition ! Je suivis ses leçons pendant
trois jours, après lesquels il nous dit : « Vous autres, les catéchumènes de Mwulire, vous êtes près de Save. Désormais, vous
irez vous faire instruire à la Mission ».
Voilà donc comment j’entrai en contact avec les missionnaires
et aussi avec la religion que je me mis à étudier…
– C’est magnifique, Padri ! De votre séjour à la Mission
comme écolier et catéchumène, quels souvenirs avez-vous
gardé ?
– Un mot d’abord de la langue employée par les missionnaires.
Terebura connaissait le kiganda, le kiswahili, le gisukuma et
le kijinja. Il faisait un mélange inextricable de ces quatre
langues pour se faire comprendre. Au début, c’était difficile,
mais nous finîmes par y arriver. Nous le comprenions surtout à
travers le kijinja, qui a beaucoup de ressemblances avec le kinyarwanda. A l’arrivée du Père Smoor [1872-1953]255 qui fut chargé
des écoles, le programme fut modifié et la méthode du jeune missionnaire nous fit beaucoup progresser. Nous n’avions plus aucune peine à comprendre les Pères, car nous nous familiarisâmes
ave le kiswahili qu’ils parlaient très bien
Terebura nous donnait chaque jour une classe d’Histoire
Sainte. Il suivait un manuscrit qui devait être imprimé en 1902.
J’ai conservé cet incunable à l’instar d’une relique. Le voici :
255 Le P. Smoor arriva à Save en avril 1901.

251

EKITABU KYO KUFUTULA, BIGAMBO BYE DINI OKUVA KU BULEYE
BWI SI OKUGERA MU MISI WACHU ! La langue n’est pas des plus

correctes comme vous voyez ! En bon kinyarwanda nous dirions :
IGITABU CYO GUSOBANURA AMAGAMBO Y’IDINI, GUHERA KU
IRELWA LY’ISI KUGEZA MINSI YACU ! (Livre qui explique les pa-

roles de la Religion, depuis la Création du monde, jusqu’à nos
jours). Voyez le texte… c’est très amusant par endroits, n’est-ce
pas ?... Je vois que cela vous intéresse : je vous le prête !...

EKITABU KYO KUFUTULA BIGAMBO BYE DINI (1902) 256
256 Il s’agit du premier livre qui a été édité en kinyarwanda. Le livre compte 135 pages

de 10 x 16 cm. Il est divisé en deux parties. Dans la première partie l’auteur présente
l’Ancien Testament. Dans la deuxième partie, la vie de Jésus et l’histoire de l’Eglise
face aux persécutions, aux hérésies (Arius, Nestorius, Macedonius, ainsi que huit
docteurs de l’Eglise). L’auteur parle des premiers Conciles et de l’expansion de l’Eglise
parmi les peuples. Une page est consacrée à l’Islam et ses conquêtes. Ensuite, il présente les Saints Benoît, François d’Assise et Dominique. En quelques phrases, il dit
que l’Eglise poursuit sa mission d’évangélisation par toute la terre, spécialement en
Afrique. L’essentiel de ce livret, semble-t-il est mémorisé par les catéchumènes. Dans
une lettre circulaire de 1907, Mgr Hirth écrit : « Nos écoles ne sont encore qu’à l’essai ;
voici ce qu’on propose en attendant de mieux ; - 8 h. Texte de l’histoire sainte en
langue vulgaire, à apprendre par cœur en silence ». (J. VAN DER MEERSCH, Le catéchuménat au Rwanda de 1900 à nos jours, Kigali, 1993, 244 pp.).

252

C’était alors un chef-d’œuvre ! Il fut remplacé par la SCHULBIBEL
que vous avez sans doute connue ; elle était l’œuvre du P. Barthélemy. Terebura avait une formule prenante qui servait de titre à
ses leçons d’Histoire Sainte : « Comment Dieu a parlé aux
Hommes ! » Cette formule nous intriguait et nous suivions avec
curiosité le défilé des Prophètes, les hommes qui avaient causé
avec Dieu ! L’enseignement religieux de ce temps-là avait un cachet de nouveauté qui s’est perdu à mesure que les idées religieuses nous devenaient plus familières.
En ce qui me concerne, je sus lire sans trop tarder. Mais je ne
n’eus garde de le montrer ! J’étais externe et ne voulais pas qu’on
me mît à l’internat où les élèves devenaient impurs (aux yeux de
leurs compatriotes) dans une manière irrémédiable.
Un jour, je dus cependant avouer que je savais lire, afin
d’éviter les punitions imposées aux ignorants. Ce jour-là, je
reçus, ainsi que deux de mes camarades, une médaille attachée à une chaînette, et un pagne comme récompense. Terebura me fit suivre l’école des internes quoique je rentrasse à la
maison, vu la proximité de Mwulire.
Les catéchumènes de cette époque passaient leur temps à répéter ensemble les leçons de Terebura : ne croyez pas qu’une fois
rentrés chez eux, ils se reposaient ou vaquaient à d’autres occupations ! Je me rappelle un fait qui vous fera comprendre la
méthode du Père. Il nous avait parlé de la Très Sainte Trinité.
A la classe suivante, il interrogea un jeune homme du nom de
Mugasa : « Qu’est-ce que je vous ai enseigné précédemment ? » Le catéchumène savait qu’il s’agissait de la Sainte
Trinité, mais il ne put s’expliquer sur le sens de la leçon, ni
répéter les exemples que le missionnaire avait tirés de la
Sainte Ecriture. Terebura jeta ses livres à terre et se répandit
en paroles véhémentes : « C’est ainsi que vous me faites
perdre mon temps ? Je m’en vais : que tout le monde prenne
la houe ! Allez tous cultiver, car vous n’êtes propres à rien de
plus ! » Tous les catéchumènes passèrent la journée à cultiver ! Je vous laisse imaginer la honte de Mugasa à cause de
cette punition générale ! Ses camarades lui répétèrent le sens
de la leçon et lui rappelèrent les exemples que le Père avait
donnés.
Le lendemain, le missionnaire appela Mugasa et lui reposa
la même question. Mugasa n’omit rien : ni la visite des Trois
Anges à Abraham, ni la scène du Baptême de Notre-Seigneur,
ni la formule du Baptême que Notre Seigneur légua à ses dis-

253

ciples avant de monter au Ciel… Cela dit, il commenta les
textes avec une précision et une netteté qui feraient honneur
aux plus avisés de nos catéchistes.
Terebura demanda si tout le monde était satisfait. Sur
notre réponse affirmative, il aborda la leçon du jour. C’est
ainsi que chaque jour, les catéchumènes se réunissaient pour
se répéter mutuellement les enseignements du Père ; chacun
voulait épargner à ses camarades une punition générale. Pendant l’exposé du Père, ceux qui savaient écrire notaient les
mots-clefs autour desquels roulaient les explications.
– C’était très habile, Padri ! Dites-moi maintenant en
quelle année eurent lieu les premiers baptêmes ?
– En 1903, le Samedi-Saint. Je crois que les néophytes étaient
25, parmi lesquels vous connaissez sans doute Petro Ndegeya, qui
fut ensuite séminariste ; c’est l’oncle de l’Abbé Joseph Ntabareshya qui est avec moi à Mubuga. Les baptêmes suivant eurent lieu à l’Assomption, je pense, de la même année ; les néophytés étaient une quinzaine, dont Anastazi Rukikampunzi qui fut
célèbre dans le sud du Ruanda. C’est à Noël de la même année
que je fus baptisé avec 69 autres. Parmi les baptisés de ce jour, il
y avait Wenceslas Nyirambindo, père de l’Abbé Laurent Sikubwabo, Supérieur de la Mission de Kaduha ; il a aussi une fille
religieuse dont j’ignore le poste actuellement. (Il s’agit de Mama
Mechtilda, Directrice des Ecoles à Byimana). Ce fut à la même
fête de Noël 1903 que l’Abbé Balthazar Gafuku fut baptisé à la
Mission de Mibirizi.
– Ainsi donc, Padri, vous n’êtes pas d’hier dans le christianisme ! 47 ans de vie chrétienne !... Cela fait tout de
même une bonne somme de grâces dans nos pays de Missions ! Je proposerais – si j’avais des chances d’être écouté –
que vous soyez déclaré « monument historique » comme on le
fait dans d’autres pays !
Henri SEKABAKA

254

9

L’ASSASINAT DU CATHECHISTE TOBIE,
AMI ET AIDE DU P. BRARD,
PRESENTE PAR MGR A. KAGAME (1950)

Nous avons retenu ce témoignage pour son contenu, à savoir
l’histoire de l’assassinat de Tobie Kabati 257. Celui-ci, un catéchiste
originaire du Buganda, était l’homme de confiance du P. Brard. Son
assassinat fut pour le P. Brard une expérience traumatisante, une
parmi tant d’autres qu’il a connues durant sa vie missionnaire.
L’auteur du récit, Mgr Kagame, examine d’abord les sources
écrites qui sont à sa disposition. En 1950, il n’y qu’un seul document à savoir le journal de Save. A cette époque, il a pu consulter
la version originale du journal. Aujourd’hui les scientifiques doivent
se contenter de la version dactylographiée. Celle-ci est connue pour
ses erreurs dues à des fautes de frappe et des « distractions » voulues ou non voulues du dactylographe. En lisant le texte original,
Mgr Kagame a pu constater les ajouts au texte de Mgr Classe 258.
Finalement, Mgr Kagame interroge les survivants du temps des
fondateurs sur cet événement dramatique. Il fait donc appel à la
fois aux sources écrites et aux sources orales. En 1950, il ne pouvait pas faire mieux.
En écrivant son article, Mgr Kagame veut mettre en valeur la vie
de Tobie comme exemple pour les chrétiens du Rwanda. En se
donnant cet objectif, l’auteur a probablement été empêché de
s’interroger sur les autres catéchistes baganda du P. Brard qui
avaient commis une série d’actes de violence très graves 259. Ces
actes avaient obligé Mgr Hirth, en 1903, de réorienter la pastorale
du P. Brard.
Nous avons souligné les petites différences dans le texte du
diaire de Save, publié par Mgr Kagame en 1950 et celui publié en
1987 par R. Heremans et E. Ntezimana.
257 Voir la note n° 52.

La publication du journal de Save par Heremans et Ntezimana en 1987 ne mentionne pas ces ajouts (R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, Journal de la Mission de Save
(1899-1905), Ruhengeri, 1987, 183 pp.
259 R. KANYARWANDA R., L’apostolat des laïcs au Rwanda de 1900 à nos jours, thèse
de doctorat, Rome, 1988, 401 pp.
258

255

UN APOTRE DU RUANDA TOMBE DANS L’OUBLI260

Pourquoi aurait-t-il fallu la préparation de ce numéro de
« Grand Lacs261 » pour que nous entendions, pour la première
fois, parler de TOBIE, ce Muganda dont toute la famille fut massacrée à Ukerewe, par les ennemis des missionnaires, et qui vint
se faire tuer lui-même au Ruanda, au service des premiers Pères
Blancs ? A l’occasion de ses 50 ans, la Mission du Ruanda se doit
de le sortir de l’oubli.
Interviewés par l’Abbé Chrysologue Kayihura, les « Convertis »
de la première heure » ont salué en Tobie le précieux auxiliaires
du P. Brard pour l’organisation matérielle du poste de Save. Ils se
rappellent confusément que, lors de la fondation de Nyundo, ce
Muganda y avait accompagné le Père. Qu’à la recherche d’un emplacement favorable pour le poste, un indigène avait abattu Tobie
d’un coup de serpette. Qu’à l’endroit où l’apôtre était tombé, les
Pères avaient dressé une croix et que l’emplacement de la Mission
avait été ainsi marqué par le sang de Tobie. Selon eux, l’église de
Nyundo aurait abrité le sol arrosé du sang du Muganda. Comme
une enquête ultérieure devait l’établir, nos vieux avaient donné
un sens matériel aux paroles des Pères qui leur expliquaient que
la Mission du Bugoyi était « fondée sur le sang du catéchiste dévoué ».
« Le survivant de la première caravane »262 nous a fourni, sous
la plume de l’Abbé Joseph, non seulement des détails sur la vie
intérieure de Tobie, mais encore son nom indigène de Kibati : TOBIE KIBATI. De son côté, « le premier baptisé des Abbés du
Ruanda », Jovite Matabaro, n’a pas ménagé ses louanges au sujet
du catéchiste263. Il faudrait également entendre le vieux Kayijuka,
envoyé à cette époque par la Cour pour aider les Missionnaires à
construire, parler de ce Muganda, « doux, compréhensif et soucieux de gagner les gens à la cause des missionnaires ».
A Nyundo, j’ai pu consulter le R.P. Pagès, l’un des pionniers de
l’Evangélisation, Supérieur de Nyundo, historien par surcroit et
qu’on a appelé, à juste titre, l’Hérodote du Ruanda. De plus j’ai eu
A. KAGAME, « Un apôtre du Ruanda tombé dans l’oubli », in Grands Lacs, 1950,
N° 135, pp. 24-26.
261 Nom d’une revue missionnaire des Pères Blancs.
262 J. SIBOMANA, « Le survivant de la première caravane vous parle », in Grands Lacs,
1950, N° 135, pp. 27-30.
263 H. SEKABAKA, « Le premier baptisé des Abbés du Ruanda », in Grands Lacs,
1950, N° 135, pp. 43-46.
260

256

la chance de trouver une précieuse note dans le DIAIRE DE LA
MISSION DE SAVE. Je la transcris avec un pieux respect :
ANNEE 1901. FEVRIER264 :
Nos catéchistes baganda ayant fini leur année, nous quittent ; nous
improvisons des catéchistes pour les remplacer, avec des jeunes de
chaque colline.
Sur le désir de Mgr Hirth, le P. Brard entreprend un voyage à Bugoyi
en vue d’une fondation nouvelle ; il suit le Muhogo, le Nyavarongo, le
Mukungwa, la vallée des volcans et arrive à Bugoye par l’Est (N.B. Le
Muhogo, c’est la rivière de la Mwogo).
Le deuxième jour, Tobie est massacré à Mahanda par le chef Muhutu
Ngombayombi. Le nyampara du roi qui accompagnait le Père était allé
demander de la nourriture à ce chef ; il le menaça de la lance. Tobie et
Kabika (un bandit) y allèrent à leur tour pour demander qu’on laissât au
moins les indigènes venir vendre de la nourriture. On s’empara de leurs
fusils sans aucune dispute ; Kabika reçut une lance dans la poitrine et
une lance au genou ; il pourra guérir. Tobie reçut trois coups de muhoro
(serpette) sur la tête, un coup de lance à la gorge qui lui perfora la
pomme d’Adam, et plusieurs autres coups sur tout le corps ; puis ces
bandits vinrent attaquer le camp. Quelques coups de fusils les dispersèrent. C’est alors seulement qu’on retrouva Tobie dans le lugo (enclos) de
Ngombayombi, baigné dans son sang. Le Père leva le camp sans rien brûler et prit la route de Kisenyi où se trouvait une petite station allemande
de quatre soldats. Tobie mourut au bout de deux jours après des souffrances inouïes et fut enterré à Kisenyi à 300 mètres du Kivu.
Tobie était avec le P. Brard depuis près de dix ans ; c’était un Muganda, un baptisé de la première heure et un chrétien accompli (tout à fait
exact). Il avait tout quitté, voire même sa place de chef pour se consacrer
au salut de ses frères, soit à Ukerewe, soit au Bukumbi, soit au Buzinja,
soit dans l’Usuwi, soit au Ruanda. Partout il s’était acquis l’affection des
Nègres par sa douceur toujours égale, par son affabilité, par sa dignité
même. Il avait une piété éclairée, faisait la Sainte Communion plusieurs
fois par la semaine, ne manquait jamais l’occasion d’instruire, de parler
du bon Dieu et de Le faire aimer.
Il ne recherchait en tout que la gloire de Dieu. Plein d’égards pour les
missionnaires en qui il voyait les ministres de Dieu, toujours gai, toujours content, toujours occupé, servant souvent d’arbitre aux Nègres qui
avaient la plus grande confiance en lui. Aussi un Père disait : « Je
n’aurais jamais cru trouver un Noir aussi complet sous tous les rapports ! » Tobie pouvait dire : « gratia Dei sum id quod sum »265 ; il avait
correspondu à la grâce, aussi le bon Dieu lui a accordé le martyre de la
charité, il est mort pour ses frères. C’est une grande perte pour Mission ;
mais il faut espérer qu’il nous sera encore plus utile au Ciel ! Beaucoup
264 Les mots et lettres soulignés ne correspondent pas à ceux publiés par R. Heremans

et E. Ntezimana (Ibid., pp 52-54).
265 Traduit du latin : « C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis ».

257

de nos enfants pleuraient en apprenant sa mort et tous disaient qu’ils
perdaient en lui leur meilleur ami. Les Missionnaires perdent aussi en lui
leur meilleur auxiliaire, un véritable frère et son souvenir restera à Isavi
(Save) autant que cette Mission existera. Ouvrier de la première heure, il
a été à la peine et il est juste qu’il soit plus tard à l’honneur !

Dans ce précieux document rédigé par le Père Brard, deux parenthèses ont été plus tard ajoutées par Mgr Classe, à savoir :
« UN BANDIT », devant le nom de Kabika, et « TOUT A FAIT
EXACT », devant celui de Tobie. Les autres parenthèses explicatives sont du rédacteur de l’article. La dernière phrase du
R.P. Brard est une exhortation à l’Eglise du Ruanda. Ce n’est pas
seulement Save qui doit s’intéresser à la mémoire de ce sympathique Muganda : tout le pays devrait – et par conséquent DEVRA
- reconnaître le dévouement total auquel a répondu l’ingratitude
du chef meurtrier.
Ce meurtrier, que le Diaire de Save orthographie « Ngomba
yombi » (en séparant régulièrement les deux mots) s’appelait
NKOMAYOMBI. Orthographié à la manière du Diaire, le nom signifie « J’existe les deux » (sous-entendu : mains) ; tandis que
« Nkomayombi » veut dire : « Je bats les deux » (mains), geste destiné à saluer le Roi et qui symbolise la soumission ; le nom en
question a donc le sens de « Je suis soumis ».
Le Père Pagès précise que cet homme habitait à Kinnyanzovu,
dans la plaine du Bugoyi, au-delà du volcan éteint appelé Cyanzarwe. C’était un sous-chef puissant, dont l’autorité se basait surtout sur sa fonction de chef patriarcal d’une puissante parentèle.
Il était sujet immédiat du Roi et était reconnu comme irréductiblement indépendant vis-à-vis des fonctionnaires Batutsi de la
région. Les guides de la Cour avaient conduit le Père Brard dans
le voisinage de cet insouciant, on ne sait exactement dans quel
but ! Enfin, le fait est qu’il disait : « Les fiefs des Batutsi sont si
nombreux dans le Bugoyi ; pourquoi ont-ils amené ce maudit Européen chez moi ? » Et Tobie tomba sous ses coups.
Le meurtrier se fit composer – ou composa lui-même – une ode
guerrière célébrant le massacre de l’homme des Blancs ! Un converti baptisé à Save y répondit par une autre poésie, faisant remarquer que le sang versé d’un Apôtre n’est pas une défaite, mais
une victoire de grande importance.
Nkomayombi ne fut nullement inquiété et continua de vanter
sa bravoure, jusqu’en 1911. A cette époque, il se rendit à la Cour
comme d’habitude et la nouvelle en parvint aux missionnaires
de Nyundo. Passa chez eux un fonctionnaire allemand dont le

258

P. Pagès a oublié le nom. Il croit que c’était quelque chose comme
von Spaar.

Au cours de l’entrevue, un Père raconte que le fameux Nkomayombi s’était bruyamment rendu à Nyanza pour faire sa cour à
Musinga. L’Allemand sursauta : « Comment ? Vous dites Nkomayombi ? Mais ce nom me dit quelque chose ! Les archives de
Kigali signalent un Nkomayombi, meurtrier d’un boy d’Européen
que l’on doit rechercher pour le juger ». Les Pères lui apprirent
que c’était celui-là et que le boy en question était Tobie, catéchiste du Père Brard.
« Von Spaar » en écrivit à Monsieur Kandt, lui faisant savoir
que le criminel jusque là introuvable était à Nyanza. Deux soldats
furent immédiatement envoyés de Kigali à Nyanza, réclamant du
Roi l’extradition de Nkomayombi, qui devait être jugé à Kigali.
Communication en fut faite à Dar-es-Salam d’où revint l’autoristation de pendre le meurtrier. Il fut exécuté au cours de
l’année 1911.
A. KAGAME

LA STATION MILITAIRE ALLEMANDE DE SHANGI SUR LA RUSIZI,
VISITEE PAR LE P. BRARD EN 1900 (voir p. 43)

259

LE P. BRARD A 46 ANS, VIEILLI AVANT L’AGE (Save : c. 1904-05)

260

10

LE JOURNAL DE LA MISSON DE SAVE : 1899-1906
Le journal de la Mission de Save tenu par le P. Brard a déjà été
édité en 1987 par R. Heremans et E. Ntezimana. Il est donc connu.
Néanmoins, nous pensons qu’il a une place dans cette publication.
En effet, les écrits du P. Brard, pour la période de 1898 à 1906,
permettent de lire ce journal sous un autre angle. Et en même
temps le journal nous aide à mieux comprendre ces mêmes écrits.
Ne forment-ils pas un tout inséparable ?

A.M.D.G.

Journal de la Mission de Mission de MARKIRCH (Rwanda).
Fondation : 1899-1900266
C’est Monseigneur Livinhac [1846-1922], notre Vénéré Supérieur Général,
qui a eu la première initiative de cette fondation.
– Monseigneur Hirth [1854-1931], notre vénéré Vicaire apostolique, quittait
Bukumbi le 15 septembre avec le R.P. Barthélemy Paul [1872-1943], alsacien
et le Fr. Anselme [1863-1942], Trévirois ; ils arrivèrent à N-D. de Lourdes de
l’Usui le 2 décembre, après avoir eu de nombreuses difficultés venues du
manque de porteurs ; 30 charges restaient chaque matin. Nous quittons
l’Usui le 12 décembre. Le P. Brard est adjoint à la caravane.
Nous prenons la route de l’Urundi, du Tanganika, et du Kivu afin de
s’aboucher avec les autorités allemandes qui gouvernent le Rwanda.
25 décembre 1899... Nous passons la fête de Noël chez nos confrères du
Sacré-Cœur de l’Urundi. Nos porteurs basuwi s’enfuient tous sauf 15. Nous
avons toujours une trentaine de Wasukuma. Grâce au P. Astruc267 [1869- ?]
nous trouvons des porteurs jusqu’à St-Antoine de Mugera.
A Mugera, le P. Desoignies [1857-1916] nous trouve des porteurs jusqu’au
Tanganika ; nous laissons 40 charges chez lui qu’il vient lui-même nous
amener jusqu’au Tanganika 5 jours plus tard. A Usumbura, M. von Grawert
[1857-1918], chef de station, nous donne des porteurs jusqu’à la station militaire d’Ishangi, sur le Kivu. A Ishangi, M. le Capitaine Bethe [1857-1916] se
montre très bien disposé et nous facilite grâce à son influence dans le Ruanda et auprès du roi, notre installation. Il nous donne deux soldats pour nous
266 R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, op.cit, 183 pp.

267 Le P. Astruc quitta les Pères Blancs en 1906, même année que le P. Brard.

261

conduire et son nyampara Kalonda pour traiter avec Yuhi. Du Kivu à la capitale de Yuhi, nous mettons 15 jours, 9 étapes, car il nous faut chaque jour
trouver de nouveaux porteurs.
ANNEE 1900
FEVRIER – 1900
Nous arrivons le 2 février à la capitale ; grande affluence de monde, surtout de Watusi qui assiègent nos tentes pendant les deux jours que nous
restons là. – Nous avons su plus tard que nous n’avions vu ni le roi ni Kabare, ni aucun des grands chefs ; la crainte surtout, sans doute, ne leur a
pas permis de se montrer. Mwamalugamba [Mpamarugamba], chef mutusi,
faisait les fonctions de roi. Kabare fait les fonctions de roi à la place de Yuhi,
son petit-fils. – Il nous reçoit bien, nous donne 100 chèvres, une vache à lait,
une karasha, pombé, bananes, etc. Il nous propose d’aller établir à Bugoyé,
Kisakka, enfin il nous concède Isavi. 4 – Nous allons le 4 nous établir à Mara. Mgr Hirth nous quitte le 5 pour renter au Bukumbi. Il arrive en 13 jours
à Usui, via Kisakka. 8 – Enfin le 8 nous venons nous établir à Isavi, la
colline donnée par le roi, et qui nous paraît plus propice. Cette station
est dédiée au Sacré-Cœur de Jésus en souvenir de la consécration de
l’univers à ce divin Cœur ; elle s’appelle Markirch (Eglise de Marie) en souvenir d’un pèlerinage qui se trouve en Allemagne268. Espérons que cette mission si bien protégée prospèrera.
FEVRIER
Nous commençons notre installation ; Kitatiré269 nous construit quatre
maisons indigènes. Les ouvriers nous apparaissent nombreux ; nous les
enrôlons chaque matin ; ils travaillent jusqu’à 2h. Pour 1 ou 2 kete270. L’on
apporte aussi tous les matériaux de construction que l’on achète pour des
perles. – Les malades viennent. Un boiteux commence ; il guérit vite ; les
autres malades arrivent par centaines. – Nous ne réussissons pas pour le
jardin ni pour le blé, faute d’engrais ; le terrain est trop maigre. – Nos
charges laissées en arrière arrivent par trois petites caravanes expédiées par
le Dr Kandt. Nous recevons aussi un courrier de Monseigneur Hirth qui
nous arrive de l’Usui en 13 jours. M. le Capitaine Bethe, qui a chassé les
Belges du Kivu, est parti du lac avec ses soldats pour aller garder le passage
de Rusizi. – L’on n’apporte pas d’esclaves à vendre ; une jeune fille que
nous avions achetée à un soldat du Kivu est repartie avec lui.
MARS
Toujours très grande affluence à la station, de travailleurs, de vendeurs, de flâneurs, d’enfants surtout. Notre lugo est achevé ; nous entrons
dans nos maisons. Kitatiré nous quitte pour aller dans un autre de ses vil268 Alsace (P. Barthélemy).

269 Cyitatire, fils de Rwabugiri, et Chef du Bwanamukali.
270 Il s’agit d’une mesure utilisée pour la mensuration de perles, enfilées en forme de col-

liers.

262

lages. Quelques jeunes gens viennent aussi habiter chez nous ; tout ce
monde semble très sympathique. – Nous ne pouvons trouver de vaches à
acheter ; nous envoyons en acheter 50 à Uzumbura, à la station allemande.
Il y a toujours famine à Kisakka. L’on dit que ce pays veut se révolter ; Kabare y fait tuer quatre principaux chefs.
AVRIL
Nous avons admis avec nos Baganda une cinquantaine d’enfants des
villages voisins271. Le but est de les former afin qu’ils puissent nous
servir plus tard pour l’évangélisation du pays. Nous pourrions en admettre un millier si nos moyens nous le permettaient. Les enfants semblent
avoir grande confiance en nous.
Nous avons commencé à faire un peu d’instruction religieuse à nos enfants au moyen de Tobie afin de ne pas éveiller les susceptibilités et les
amener graduellement à peu près sans qu’ils s’en doutent à la véritable instruction.
Les sous-chefs des environs272, Bahutu, viennent, envoyés par leurs
maîtres, qui sont tous à la capitale, pour apporter des cadeaux ; l’on vient
même de loin. Aucun chef mutusi n’est encore venu. Nous avons toujours
des ouvriers à souhait, et tout le monde semble heureux de nous avoir à une
journée à la ronde. – Le roi a envoyé trois cruches de miel.
Nos bœufs reviennent d’Uzumbura après 25 jours de route ; 2 sont crevés
en route, un autre ici ; l’un est resté en route ; une génisse de deux ans
coûte 20 roupies, une vache pleine 35, un bœuf 25. Les Belges273 et les Allemands sont sur le point de se battre sur le Rusisi [Rusizi] à propos de la
frontière de leurs Etats. M. Bethe ayant chassé les Belges pour pillage, qui
avaient été admis provisoirement sur la rive gauche du Rusisi. – Les malades viennent en moyenne 200 par jour. – Le P. Barthélemy est toujours
souffrant des plaies aux jambes.
MAI
Outre nos enfants, nous avons quelques personnes du dehors qui suivent les catéchismes assez régulièrement. – Les malades viennent un peu
moins nombreux ; les vendeurs et les travailleurs aussi. Cela tient, je crois
aux bruits de guerre que Yuhi veut nous faire. – Comme nous n’avions pas
de relations avec les Watusi, sauf avec Kitatiré, l’on passait un peu pour
faire bande à part avec ce dernier chef, et, aux yeux de beaucoup nous visions peut-être la révolte ; voilà pourquoi j’ai demandé aux rois de ses
hommes de confiance pour habiter près de nous et voir que nous n’étions
pas des révoltés, mais que nous étions des Blancs de Yuhi et non de Kitatiré.
Ce dernier en effet, n’allait plus à la capitale depuis notre arrivée ici274 et les
Bahutu semblaient ne vouloir reconnaître que nous. Lwabugiri, autrefois,
271 « Qui viennent guhakwa pour avoir vivre et manger ». Guhakwa : terme désignant, des

relations de clientèle du Rwanda traditionnelle entre un mugaragu et un shebuja.
272 « Pas chefs, mais se donnant comme tel par ordre des Batutsi ».
273 « Pas exact, territoire contesté, chacun le veut avaoir et chaque gouvernement a le droit
d’y entretenir 50 soldats avec pour les deux côtés même nombre de petits postes ».
274 « Par crainte d’être tué ».

263

avait déjà pillé cette contré trois fois pour insoumission. – Yuhi nous envoie
deux grands chefs, Kayizuka et Kaningwa275.
Voyage du P. Barthélemy à l’Akanyaru, à 6h à l’Est et à 10h à l’Ouest. –
Yuhi, le roi, nous fait dire par Semusambi que des Batusi révoltés contre lui
veulent nous faire la guerre, mais qu’il n’est pas de leur avis, qu’il est notre
ami, puisque nous sommes amis de M. Bethe, chef militaire du Kivu, qu’il
faut prendre ceux qui viendront pour nous faire la guerre et les lui envoyer276. Une seconde fois, Semusambi nous dit de la part de Yuhi de prendre et de lui envoyer ceux qui viendraient nous dire qu’ils veulent nous faire
la guerre, Bahutu ou Batusi. – Heureusement qu’il n’y a pas eu guerre entre
Allemands et Belges ; nous aurions pu en souffrir en tout cas « si vis pacem,
para bellum277 ». Nous nous fortifions un peu, et nous espérons en Dieu et
son Sacré-Cœur. Les Bahutu semblent être pour nous !!!
JUIN
Nous avons prié nos deux chefs Kayizuka et Kaningo de retourner chez
eux, vu qu’ils empêchent les Bahutu de venir à la station278. On dit que ces
deux chefs n’ont pas osé nous attaquer et qu’ils ont été mal reçus à la capitale vu qu’ils avaient juré de nous chasser ? On dit que d’autres nous viendront nous attaquer ?
On ne sait rien de positif. Les vendeurs et les malades reviennent plus
nombreux. Nous continuons à instruire nos bagaragwa [bagaragu], dont
nous sommes content, et quelques personnes du dehors, mais peu nombreuses. Le P. Barthélemy fait le catéchisme aux ouvriers le midi. – Nous
faisons des briques depuis 15 jours : 2.500 environ par jour ; nous voulons
d’abord faire le boma, afin de nous mettre à l’abri d’un coup de main de la
part des Batusi. – Kwale279 est à guerroyer dans le Bugesera contre un Murundi280 du nom de Kyoya qui, dit-on, possède un fils de Kigere, Bilegea, qui
serait perdu depuis longtemps. On nous avait accusé, nous aussi, d’avoir ce
Bilegea. Les Batusi meurent beaucoup et se font battre par les Barundi. Les
chefs de l’Akanyaru nous apportent de magnifiques bois de construction.
Kayizuka nous a aussi apporté 20 misavi. Eliya du Bukumbi nous a apporté
50 charges en bon état. Un grand chef de nos voisins, Kanyangemwe, frère
de Kigere, s’enfuit dans l’Urundi, craignant d’être tué par Kabare, qui gouverne.
JUILLET
Les bruits de guerre ont cessé depuis que les Allemands ont repris leur
station du Kivu281. – Les habitants continuent à se faire instruire ; nous en
avons près de cent, y compris nos enfants. Nous hâtons nos constructions ;
le lugo est à peu près fini. Nous avons des ouvriers en bon nombre à
275 « Kaningo [Kaningu]».

276 « La duplicité de la capitale ».

277 « Si tu veux la paix, prépare la guerre ».
278 « Ce pourquoi ils avaient été et pour espionner ».
279 Ajoutez par après : « Kabare ».
280 « Munyakisaka ».
281 Ishangi.

264

1 upendé pour 9 jours, et les enfants, 1 upendé pour 15 jours. Les bois de
construction nous arrivent d’un peu partout, apporté par les chefs.
AOUT
Toujours à bâtir : 2 maisons sont à peu près achevées. – Nous avons eu
4 journées de forts orages le 7 ; le reste du mois a été bon. – M. Bethe part
pour l’Europe ; il nous envoie une charmante lettre disant qu’il regrette
de ne pouvoir venir nous voir, car, dit-il, il faut non seulement que les
Noirs nous laissent tranquilles, mais qu’ils nous aident dans notre
œuvre. M. le docteur Kandt nous écrit de la capitale qu’il a pu voir le
jeune roi et non le fameux Mwamalugamba [Mpamarugamba] que tout le
monde voyait... Ce monsieur va relever le cours de l’Akanyaru. – Un baptême
« in articulo mortis282 ». – 50 malades en moyenne par jour.

PREMIERE HABITATION DES PERES BLANCS A ZAZA (c. 1900)

SEPTEMBRE
Arrivée de Mr. Kandt, qui veut passer ici plusieurs mois à l’étude de cette
contrée. – En plus des deux maisons, nous avons achevé : maison du Frères,
magasin, menuiserie. Les ouvriers abondent toujours. – Notre courrier d’août
a été pillé à Kisakka. 2 hommes tués283, 2 charges riz, caisse d’oranges,
lettres perdues. Il semble que ce soit un coup monté à la capitale, car un
Américain284, commerçant à Kisakka, effraye fort les Batusi qui disent que
Kisakka est révolté. Ils ne voudraient pas d’Européens chez eux, comme de
juste, et nous avons subi le contrecoup par nos courriers.
282 « A l’article de la mort ».
283 Original raturé.
284 Bwana Mzee.

265

Un de nos jeunes gens, Tangwi, a été empalé à la capitale285 où il était
allé avec son père, pour la raison qu’il était le « mugaragwa » des Européens.
Y envoie Tobie chez le roi pour ces meurtres ; il nie le meurtre de Tangwi et
envoie chercher les objets volés au Kisakka comme s’ils existaient et les deux
morts les rapporteront-ils ? Je refuse donc
cet envoyé à Kisakka et demande 20 bœufs
pour les deux tués. – c’est l’habitude des
Noirs – et la punition du mutwalé.
Un Mutusi avoue à Mr. Kandt que Tangwi
a été tué à la capitale mais pour un vol286
qu’il avait commis voilà longtemps ? Visite de
Ruhinankiko et Ludegembya, ce sont eux qui
gouvernent le pays avec Kabare et Kanzogera, mère du roi.
Ils sont venus sur la demande de Mr.
Kandt pour traiter l’affaire de Kisakka. Mr.
Kandt voudrait qu’on s’unisse à lui pour
écrire au gouverneur de ne pas remettre
Lukura287 – qui est dans l’Usui – sur le trône
LA MUGABEKAZI KANJOGERA
de Kisakka. Ce ne sont pas les Noirs qui ont demandé cela288 mais c’est une
intrigue de Mr. Kandt pour montrer qu’il n’est pas zéro ! Nous refusons de
nous associer à ce monsieur sous prétexte des deux meurtres commis
sur nos hommes. Je parle à ces deux envoyés de ces meurtres et leur demande justice, ils promettent tout, mais n’en feront rien selon leur coutume.
OCTOBRE
Mr. Kandt a passé le mois à la station. Le P. Barthélemy nous quitte le 20
pour aller fonder une nouvelle station vers le lac Muhazi, dans le Kisakka ; il
doit rencontrer là Mgr le Vicaire apostolique et les nouveaux confrères. –
Nous avons eu beaucoup de pluie, voir même de la grêle, surtout dans la
dernière quinzaine du mois ; nous avons profité pour semer du blé et des
légumes et des arbres. A la capitale, on semble mieux disposé à notre égard ;
des envoyés du roi vont nous chercher des arbres et des bambous, et nos
hommes sont toujours bien reçus dans les villages. – On vient aussi se faire
instruire, surtout le dimanche. – Un marchand américain à la recherche de
l’ivoire passe à la capitale.
NOVEMBRE
Mgr Hirth nous amène les Pères Pouget [1858-1937] et Weckerlé [18721920] ; il repart après cinq jours de repos, via la capitale. – Nous commençons à envoyer nos catéchistes bagandas dans les villages289 ; ils sont
bien reçus partout. On cache les enfants, car on a fait courir le bruit
que nous avions chez nous « Nina rufu [la mère de la mort] », notre mère
que nous nourrissons avec des enfants290. Le dimanche, bon nombre vien285 « Faux – est retrouvé ».
286 « Vol supposé ».

287 « Le prétendant du Kisaka ».

288 « Les Banyakisaka sont pour Rukura avec Muliro ».
289 « Qui en font des belles, connues plus tard ».

290 « La même histoire sera répandue à Zaza, à Nyundo, à Rwaza ».

266

nent des villages voisins pour se faire instruire ; beaucoup savent déjà les
principales vérités. Deux fois par semaine, nous allons faire une tournée
dans les villages. – Mr. Kandt nous quitte pour aller habiter à Mutunda,
dans la capitale de Kayizuka. – Nous avons eu de la pluie à peu près chaque
jour ; tout le monde cultive, et nous voyons peu de monde sur la semaine.
DECEMBRE
Le Fr. Anselme a été pris « de la maladie des
cuisiniers » ou douleur au haut de l’estomac. Des
compresses d’eau froide l’ont à peu près guéri ;
nous avons aussi beaucoup de malades parmi
nos enfants : fluxion de poitrine, toux, rougeole. Il
est de même chez les indigènes, à cause de
l’humidité de la saison. – Visite de Kayizuka, qui
nous accable toujours de cadeaux. Nous avons un
grand mouvement de conversion sur toutes les
collines ; chaque jour nous avons de nombreux
catéchumènes, et surtout le dimanche ; le bon Dieu
LE P. WECKERLE (1910)
semble vouloir la conversion de ce pauvre pays. – Voyage du P. Brard à la
capitale pour y installer Tobie. Le roi accepte et construit une maison
et un lugo pour nous. Ouverture d’une petite école sous la direction du
P. Weckerlé ; elle se fait toute la matinée.
ANNEE 1901
JANVIER
Le mouvement de conversion s’est encore accru ; plus de cent sur
chacune des 30 collines qui nous avoisinent savent au moins les principales vérités ; ils s’instruisent entre eux ; nos catéchistes baganda ont
beaucoup fait pour ce mouvement. Le dimanche surtout nous n’avons pas
un moment de répit. Le roi dit qu’il veut que son peuple s’instruise et les
batwalé disent de même. Est-ce bien sincère ? Pourvu que cela dure ! – Tobie est bien vu du roi, qui l’interroge sur la religion. – Nous profitons de
3 semaines de beau temps pour construire une église provisoire et un réfectoire. Les ouvriers abondent comme par le passé.
FEVRIER
Nos chrétiens, ayant fini leur année, nous quittent ; nous improvisons des catéchistes pour les remplacer avec des jeunes gens de chaque
colline. – Sur le désir de Mgr Hirth, le P. Brard entreprend un voyage à Bugoyé, en vue d’une fondation nouvelle. Il suit le Muhogo, le Nyabarongo, le
Mukungwa, la vallée des volcans, et arrive à Bugoyé par l’Est. Le deuxième
jour, Tobie est massacré à Mahanda [Muhanda] par le chef muhutu Ngomba
yombi. Le nyampara du roi qui accompagnait le Père était allé demander de
la nourriture à ce chef ; il le menace de sa lance ; Tobie et Kabika y allèrent à
leur tour pour demander qu’on laissât au moins les indigènes venir vendre
de la nourriture. On s’empare de leurs fusils, sans aucune dispute. Tobie
reçut 3 coups de muhoro [machette] sur la tête, un coup sur la gorge qui lui

267

perfora la pomme d’Adam, et plusieurs coups sur tout le corps. Puis ces
bandits vinrent attaquer le camp. Quelques coups de fusils les dispersèrent.
C’est alors seulement que l’on retrouva Tobie, dans le lugo de Ngomba
yombi, baigné dans son sang. Le Père leva le camp sans rien brûler et prit la
route de Kisenyi où se trouvait une petite station allemande de 4 soldats.
Tobie mourut au bout de 2 jours, après des souffrances inouïes et fut enterré à Kisenyi, à 300 mètres du Kivu. Tobie était avec le P. Brard depuis près
de 10 ans ; c’était un muganda baptisé de la première heure et un chrétien
accompli. Il avait tout quitté, voire même sa place de chef, pour se consacrer
tout entier au salut de ses frères, soit à Ukerewe, soit au Bukumbi, soit au
Buzinja, soit dans l’Usui, soit au Rwanda. Partout il s’était acquis l’affection
des Nègres par sa douceur toujours égale, par son affabilité, par sa dignité
même, un zèle extraordinaire, ne manquant jamais l’occasion d’instruire, de
parler du bon Dieu et de le faire aimer. Il ne recherchait en tout que la gloire
de Dieu. Plein d’égard pour les missionnaires et qui il voyait les ministres de
Dieu, toujours gai, toujours content, toujours occupé, servant souvent
d’arbitre aux Nègres qui avaient la plus grande confiance en lui. Aussi un
Père disait : « Je n’aurais jamais cru trouver un Noir aussi accompli sous
tous les rapports ». Tobie pouvait dire : « gratia Dei sum id quod sum291 ». Il
avait correspondu à la grâce, aussi le bon Dieu lui a accordé le martyre de
la charité, il est mort pour ses frères. C’est une grande perte pour la mission, mais il faut espérer qu’il nous sera encore plus utile au Ciel. Beaucoup
de nos enfants pleuraient en apprenant sa mort et tous disaient qu’ils perdaient en lui leur meilleur ami. Les missionnaires perdaient aussi leur meilleur auxiliaire, un véritable frère et son souvenir restera à Isavi autant que
cette mission existera. Ouvrier de la première heure, il a été à la peine, il est
juste qu’il soit plus tard à l’honneur.
MARS
Lukura, descendant des anciens rois de Kisakka, vient tout à coup essayer de s’imposer dans cette province. Il a 80 Baganda révoltés, des Batusi
d’un peu partout ; il vole 1.710 bœufs ; il s’appuie sur une lettre de M. Bethe
qui le nomme « nyampara wa Kigere », c’est-à-dire mutwalé, mais il veut être
roi tout à fait ; de là le P. Barthélemy le prie de se retirer au plus vite ; déjà
une armée de Yuhi était à Kisakka. Lukura s’en va292. De là grande joie de
Yuhi, qui nous fait remercier.
AVRIL
Arrivée des Pères Barthélemy Paul, Smoor [1872-1953] et Classe [18741945]. Le P. Smoor remplacera ici le P. Weckerlé qui ira à Bugoyé avec les
Pères ci-dessus nommés. – Le P. Smoor est pris de l’hématurie 3 jours après
l’arrivée ici ; deux flacons de Kalaya le mettent hors de danger. – Les trois
Pères de Bugoyé nous quittent, et nous apprenons qu’ils ont eu un voyage
fort fatiguant, pas de vivres, en route, tout le monde s’enfuit, mauvais vouloir des Batusi. – Nous avons chaque jour des pluies diluviennes. – Nos catéchistes continuent à nous amener beaucoup de monde, surtout le
dimanche. – Nous voyons bien moins de Batusi. – Les malades affluent
291 « C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis ».

292 A cause de l’arrivée de soldats et Bukoba l’abandonnant.

268

toujours – une centaine environ par jour. – Nous avons pu baptiser « in
articulo mortis » près de dix enfants ou autres.
MAI
Nous avons la visite du chef de district d’Usumbura [von Grawert], accompagné d’un Sous-lieutenant. Ils se rendent tous 2 au Kisakka pour réprimer
les prétentions de Lukura et rétablir l’ordre que son apparition subite
avait troublé dans ce pays. Nous apprenons que Lukura est à la chaîne dans
la station allemande de Bukoba. Le Sous-lieutenant est allé l’y chercher,
pendant que son chef, M. le Lieutenant von Grawert demandait du renfort à
l’Usumbura, afin de réprimer les rebelles. – Les malades, profitant du beau
temps qui succède à de fortes pluies, viennent encore nombreux. Nous
donnons la médaille de la Ste Vierge à une quarantaine de nos enfants
qui savent le mieux et dont la conduite est meilleure. Ils sont nos premiers catéchumènes et ils seront les prémices de notre station.
JUIN
Le 14 juin, fête du Sacré Cœur, nous avons consacré le Rwanda au
divin Cœur de Jésus. L’acte de consécration, rédigé et lu par le P. Supérieur, a été signé par les confrères du poste et déposé aux pieds de Jésus
sous le Tabernacle. Il sera là une prière perpétuelle, et expiera tous les jours
les vœux qui nous ont amenés dans ce pays, à savoir l’extension de son
règne par la conversion des infidèles. Nous nous réjouissons de cette prise
de possession de ce pays par le maître des apôtres ; son vœu s’ouvrira à
toutes les misères et laissera tomber des grâces qu’ils répandront sur ces
nombreuses populations qui nous entourent.
M. le Lieutenant von Grawert, rentrant de son expédition, est repassé chez nous. Il emmenait un millier de vaches, dont le tiers sera au
gouvernement et les deux autres au roi. A cause de leur prix assez modéré (15 roupies), nous en profitons pour augmenter notre troupeau. –
Un Américain293qui faisait le commerce d’une façon illicite au Kisakka sera
conduit à la côte. Quant à Lukura, il aura à expier ses tentatives au trône à
l’Usumbura où la chaîne l’attend. – Nous avons eu la visite d’un officier allemand, M. Schleufer, qui a lancé un vapeur sur la Tanganika. Il voyageait
avec sa femme, qui supporte vaillamment les fatigues du climat et du
voyage. Elle fut un objet de curiosité pour nos Banyarwanda, qui voyaient
pour la première fois un Européen du sexe féminin. « Voilà un Muzungu qui
n’a pas de barbe comme les autres, disait celui-ci ; ce doit être un jeune
homme, disait celui-là ». Nos filles prévinrent l’heure de leur lever pour avoir
la satisfaction de la voir avant son départ matinal. Ce monsieur et son
épouse se rendent au Nyanza, pour de là retourner en Europe.
JUILLET – AOUT
Le R.P. Supérieur est saisi subitement d’une forte indisposition qui lui
occasionne de vives douleurs et qui a tous les symptômes de la néphrétique.
Ce ne fut qu’au bout d’une trentaine d’heures que la crise passa et qu’il
éprouva quelque soulagement.
293 « Bwana Mzee ».

269

Nous profitons de la saison sèche pour augmenter nos bâtisses. Les
nombreux ouvriers qui viennent tous les jours nous permettent de construire successivement cuisine avec dépendances, puis deux belles maisons à
deux chambres avec véranda derrière et devant. Nous allons construire encore quelques hangars, et nous aurons la satisfaction d’avoir et de fournir à
nos successeurs des habitations qui, sans être luxueuses, seront bien confortables et biens suffisantes pour les missionnaires. Le travail de construction est sans doute bien secondaire ou plutôt ce n’est qu’un moyen
pour faire la mission, mais c’est un travail qui s’impose et ne faut-il
donc pas aux missionnaires ce côté de ressemblance avec le divin
maître qui a été appelé artisan ? Par suite de ces travaux matériels, nous
avons été obligés de suspendre l’œuvre d’évangélisation et nos diverses sorties sur les collines ainsi que nos catéchumènes. C’est là peut-être la cause
que les dimanches les gens sont venus moins nombreux à nos instructions.
On nous a dit aussi que ce refroidissement pouvait provenir de la peur suscitée par la persécution de la part des chefs et des Batusi qui craignent que
notre autorité augmente au détriment de la leur. Il faut bien s’attendre à
quelques déboires de ce genre, car l’œuvre de Dieu ne se fait pas sans
quelques épreuves qui affermissent les bons et procurent plus de mérites à
ceux qui défendent les intérêts du divin maître. Un mutwalé des plus redoutés et qui est la terreur du pays, c’est Kayizuka qui a fait mettre à mort plusieurs chefs batutsi sous prétexte qu’ils étaient révoltés. M. le Lieutenant
von Grawert est instruit de ses agissements. Va-t-il faire quelque chose pour
les réprimer, en allant à la source, car ont dit que c’est le roi qui a ordonné
ces massacres. – Kayizuka est venu nous voir ; il s’est excusé de tous ces
meurtres qu’il a commis en disant que ces gens-là étaient des révoltés et
qu’il n’avait agi que d’après les ordres du roi. – Le Père Supérieur a réprimé
les tracasseries de plusieurs chefs vis-à-vis de nos catéchumènes. Ils les
vexaient à cause des relations qu’ils avaient avec la mission. Plusieurs ont
été obligés de se mettre à côté de nos ouvriers et de partager leur travail. Ce
n’était pas une petite joie pour les Bahutu de voir leurs chefs, toujours
si fiers ennemis de la peine et de la contrainte, porter des briques du
matin au soir comme celui qui travaille pour avoir des étoffes. Et puis
cette protection que nous exerçons lorsqu’ils sont manifestement
tourmentés est bien de nature à leur inspirer la confiance à notre égard.
Cette fermeté qu’il est bon de faire paraître pour qu’elle ne dégénère pas en
faiblesse nous a aussi valu de la part de certains batwalé des services qui
seraient restés lettre morte sans cela. C’est ainsi qu’un chef ayant été
invité par le roi à nous apporter des arbres faisait la sourde oreille ;
après plusieurs sommations de la part du P. Supérieur, il se décide à
nous en apporter.
17. – « C’est 100 qu’il nous faut et que le roi nous a promis, tu resteras chez nous, lui dit le Père, jusqu’à ce que nous ayons le nombre
complet ». Les arbres ne tardèrent pas à venir, ce qui nous permit de terminer nos constructions.
SEPTEMBRE
Des Arabes marchands viennent de s’établir dans la capitale dans le
but de faire du commerce. Ils nous ont déjà fait leurs offres pour certaine

270

denrées. N’y viennent-ils pas pour semer le mauvais grain et y propager la
doctrine du Coran ? Devant une pareille perspective, nous ne pouvons que
redoubler de zèle et de répéter avec plus d’insistance : « mitte operarios in
messem tuam294 ». – Nos constructions comprennent en ce moment :
deux habitations pour les Pères, composées chacune de 4 chambres ;
une église provisoire ; un magasin avec petit hangar pour classe, réfectoire, cuisine, dépendance, etc. En dehors du lugo, un hangar pour instruire et 2 autres pour notre troupeau de vaches. – Nous profitons de la
fin de nos travaux manuels pour faire une excursion d’une semaine avec
tous nos enfants sur les bords de l’Akanyaru. Le pays est moins peuplé à
mesure qu’on approche de la rivière à cause des batailles continuelles entre
Barundi et Banyarwanda, à cause aussi des montagnes qui limites le Rwanda de ce côté et qui rendent ce pays plus impropre à la culture. Cependant, à
part trois ou quatre collines tout-à-fait limitrophes de l’Akanyaru, les habitants sont partout bien nombreux. Les gens venaient voir le Blanc sans peur
et sans défiance. Surtout quand ils surent que nous portions des remèdes
beaucoup vinrent solliciter nos soins et nos remèdes. Nous profitions de
l’occasion pour leur parler un peu de notre mission et pour jeter dans leur
cœur la première semence de la parole divine, semence bien faible, tombée
sur un terrain encore bien mal disposé, mais la grâce de Dieu peut tout. – Le
dernier jour à Ivumbi, les chefs étant absents, les gens du pays nous
firent assez mauvais accueil. Peut-être quelques-uns de nos enfants
avaient-ils donné lieu en se permettant de prendre certaines choses
pour manger. On en fit corriger deux publiquement pour donner un
exemple à tous et pour montrer à ces pauvres païens que le vol n’est
pas mise nulle part, surtout en présence des Blancs.
OCTOBRE
Le P. Smoor reprend ses classes et devient professeur de B.a. ba. Il a environ une soixantaine d’enfants auxquels on apprend à lire, écrire et chanter. Ce nombre vient d’augmenter et d’élever à plus de 80. Tous les jours, ils
sont classe soir et matin, à l’exception du jeudi qui est pour eux un jour
de congé relatif. Ils se rendent dans leurs familles afin d’y instruire leur
parents. Nous avons à cœur qu’un grand nombre d’enfants fréquentent nos
écoles afin qu’ils connaissent ainsi le chemin de la mission et puissent lire
les prières de la messe. Deux fois par semaine on leur fait une classe de
chant et d’histoire sainte.
Les malades et les gens pour se faire instruire fréquentent la mission
en assez grand nombre. Quelques-uns commencent à comprendre que
nous avons un remède pour l’âme dont l’importance est exceptionnelle. Un
père de famille porte un soir son enfant (c’est le matin qu’on soigne les
malades) en disant : « Père, mon enfant peut mourir, donne-lui le remède de
l’âme ». – Un de nos anciens enfants perdit sa mère subitement. Aussitôt
qu’il s’aperçut qu’elle était morte, il était désolé de n’avoir pas été là pour lui
donner le saint baptême. Il s’empressa de le lui conférer, probablement sous
condition. Ce qui montre que la foi commence à se propager parmi eux qui
ont entendu quelques vérités de notre sainte religion, ce qui montre aussi
que nos paroles ne tombent pas sur un sol ingrat.
294 « Envoie des ouvriers dans ta moisson ».

271

Les chefs de la colline d’Isavi se montrent bien exigeants envers
leurs sujets ; d’autre part, le roi ayant donné la colline à la mission, le
P. Supérieur a jugé bon de faire entendre que tous ces habitants ne relevaient désormais que de lui et que c’était lui qui leur donnerait leurs
chefs respectifs. Nul doute que ce changement d’autorité ne soit fait pour
donner satisfaction à ces pauvres gens qui sont si souvent pressurés et persécutés de toute manière. Nul doute aussi que cette translation de pouvoir
dans les mains d’un véritable père ne soit de nature à faire embrasser une
religion dont la devise est « justice et fraternité ».
Le Frère Anselme nous quitte pour aller au Kisakka. Le P. Pouget l’y accompagne. C’était un Frère qui sans avoir de connaissance spéciale pour
tel ou tel métier savait faire un peu de tout. Il laisse un grand vide parmi
nous, surtout au point de vue matériel car l’œuvre des catéchistes absorbe
tout notre temps avec les divers emplois inhérents à notre ministère.
NOVEMBRE
Un de nos courriers a été pillé par des batwalé du Bugesera. Il a rendu
les lettres. On va lui faire comprendre que le passage du courrier doit être
libre partout. Un de nos batwalé vient de faire enchaîner une pauvre femme
mutwa parce qu’elle ne faisait pas la pluie. Elle a été même fortement maltraitée et elle eût été mise à mort. Heureusement que la pluie est tombée à
temps et que le P. Supérieur est intervenu à temps pour lui faire rendre liberté. Pauvres gens, quand donc seront-ils délivrés de leurs superstitions ? Il
est vrai que la pluie se fait désirer un peu partout. Sans elle, point de récolte, et rien de plus affreux que la perspective d’une famine en pays nègre,
car parmi eux, point de riches pourvoyeurs, point de Joseph295 qui ait ramassé, chacun vit au jour le jour, à peine conserve-t-il la semence du lendemain. – Qu’ils feraient bien de connaître la fable de la cigale et de la fourmi. – Nos ressources de cette année nous obligent de renvoyer plusieurs de
nos enfants qui cependant avaient tout à gagner à rester parmi nous,
l’éducation, l’instruction et cet esprit de christianisme qui s’infiltre doucement dans les relations avec les missionnaires. C’est bien dur pour son
cœur de voir des enfants bien doués, dociles à ces enseignements à
l’abri de l’ennemi durant les années de l’adolescence, alors que le caractère est si malléable [maniable], exposés dans un milieu païen à perdre la
direction qui leur était imprimée et reprendre les habitudes qu’ils ont sous
les yeux.
DECEMBRE
Le P. Supérieur et le P. Smoor vont à la capitale faire une visite au
roi. Il est évident que pour la mission les bonnes relations avec le roi ne
peuvent être que très favorables, car il n’aurait qu’à dire un mot et tous
les batwalé défendraient à leurs sujets respectifs de venir se faire instruire ;
il les a tous pour ainsi dire dans son cœur, car c’est le règne de la peur, mais
dans la main, et tous sont à ses ordres car ils savent qu’ils sont à sa merci.
Encore hier, il a fait tuer deux hommes pour des motifs bien futiles. Pauvres
gens, puissent-ils apprendre bientôt qu’il n’y qu’un seul Maître de la vie et de
la mort !
295 Allusion au récit biblique de Joseph en Egypte.

272

Pendant le temps consacré à notre retraite annuelle, les enfants qui fréquentent la classe se rendent dans leurs familles. Leur présence auprès de
leurs parents et voisins ne peut qu’être favorable à tous car ils sont animés
pour la plupart de bons sentiments et possèdent assez de connaissance religieuse pour initier aux principes élémentaires du Christianisme ceux qui ne
les connaissent pas encore. Du reste, ils ne manquent pas d’un certain zèle
et commencent à comprendre la nécessité du baptême. Un d’entre eux me
dit un jour : « Je voudrais bien le baptême ». « Pourquoi cela », lui dis-je.
« Parce que je crains de mourir sans l’avoir reçu, et j’irai en enfer ». Je
lui fis comprendre que pourvu qu’on aime Dieu, on pouvait aller au Ciel sans
ce Sacrement, si on ne peut le recevoir. « Nikwo », répondit-il, « c’est cela,
j’aimerai bien le bon Dieu ». Un autre jour qu’on lui avait donné des
étoffes, je lui dis : « Tu es content, tu seras habillé pour longtemps ». « C’est
ce que je veux, dit-il, ce ne sont pos des étoffes, c’est le saint baptême ».
Puissent-ils avoir un peu de cette faim de la justice qui commencera à
répandre le bonheur dans ces pauvres âmes qui jusqu’ici l’ont cherché là où
il n’était pas, car beaucoup préfèrent encore et les perles et les étoffes, et
pour les avoir, il n’est pas rare de les voir recourir au mensonge. C’est là une
habitude qu’il sera difficile à déraciner. Le P. Supérieur a eu recours à une
industrie qui équivaut un peu à la pénitence du soldat qui devait donner un
sou toutes les fois qu’il blasphémerait. Voyant sa bourse diminuer,
l’habitude diminue aussi.
ANNEE 1902
JANVIER
Nous avons la visite des membres de la commission allemande venus au
Rwanda pour faire la carte de la frontière Ouest. La Belgique et l’Allemagne
sont en contestation et travaillent à déterminer leur territoire respectif. Ce
n’est que lorsque cette commission aura fixé la carte du territoire contesté
que les deux puissances se prononceront. Espérons que nos confrères du
Bugoyé n’auront pas à se déplacer. M. von Grawert accompagne M. Herman296. Ils avaient un nombre considérable de chèvres, de moutons et
de vaches, butin enlevé aux populations situées auprès des grandes
montagnes et qui ont encore de la peine à reconnaître la domination
allemande. Malheur aux pauvres cupides qui touchent à ce troupeau. Non
loin de la station, un Muhutu essaya de soustraire quelques chèvres. Aussitôt l’officier chargé de les conduire, lui fit pleuvoir quelques balles qui lui
enlevèrent l’envie et la faculté de recommencer. Un de nos voisins voulut
réclamer ses chèvres qui s’étaient unies à celles de M. von Grawert. Celui-ci
fit administrer les 25 coups traditionnels. C’est dire que ces pauvres gens
voient qu’ils ne sont plus les maîtres chez eux et cependant M. von Grawert
a affirmé à plusieurs reprises qu’il a l’intention de laisser au roi toute
son autorité sur le Rwanda. De sorte qu’encore il exercera sur tout le droit
de vie et de mort dont il usera selon son caprice.
Les pluies, qui étaient beaucoup en retard, tombent assez abondantes
pour permettre d’ensemencer les terres et font pousser les récoltes pen296 « Le capitaine Herman, chef de la commission allemande de délimitation ».

273

dantes. Cette année-ci nous n’avons pas de saison sèche pendant le mois de
janvier, les pluies sont trop fréquentes pour entreprendre tout travail de
construction.
FEVRIER
Nous profitons de l’abondance des pluies pour faire nos plantations
d’arbres fruitiers. Notre lugo possède maintenant une bonne provision
d’orangers, de citronniers, etc. qui nous fourniront dans quelques années et
de l’ombre et des fruits. A côté de l’utile se trouve l’agréable ; notre vue contemple tous les jours un magnifique parterre dont les fleurs servent aussi à
orner l’autel de notre église. Nous avons la visite de M. le Lieutenant Funk,
envoyé comme membre de la commission pour tracer la carte du pays.
MARS
Nos catéchistes montrent quelque fois un peu trop de zèle à instruire
les gens. Il faut de temps à autre modérer leur ardeur. Ils ne comprennent pas assez que les conversions sont l’effet de la persuasion et non
de la force. Le P. Supérieur a été obligé d’en renvoyer un qui usait un
peu trop de moyens violents pour pousser les gens à se faire instruire. Il
est bien certain qu’avec les Nègres plus qu’avec les autres, il faut le
suaviter [prendre avec douceur] qui inspire la confiance, mais il faut aussi
le fortiter [agir avec hardiesse] qui inspire la crainte, car si on ne les poussait pas un peu (compelle intrare [pousser à entrer]), ils retarderaient de
beaucoup l’heure de leur conversion.
Toute fois nous n’avons qu’à obéir la divine Providence du mouvement
qui est déjà imprimé ; beaucoup déjà sont inscrits comme catéchumènes,
beaucoup aussi viennent tous les jours à la mission pour voir les Pères et
recevoir une nouvelle instruction ; le dimanche, le nombre est toujours
considérable.
Le démon, voyant ou plutôt craignant le bien qui promet de s’opérer,
semble se mettre de la partie. Il a mis dans la tête de certaines gens les
choses les plus absurdes. C’est ainsi que certains ont dit que lorsque
quelqu’un était mort (et que bien souvent il mourait parce qu’on lui avait
administré un mauvais remède) on lui ôtait le cœur pour le manger. La
preuve, disent-ils, c’est que nous avons vu sur une image le cœur d’un
homme. En effet, quelqu’un avait pu voir, dans un de mes livres, le SacréCœur de Jésus tel qu’on le représente habituellement. Ils craignaient peutêtre que c’était là l’image d’un cœur qui avait servi de déjeuner. Il faut être
très prudent quand on montre des images aux infidèles si novices dans la
foi, et si portés à toutes sortes de superstitions. Il faut bien leur expliquer ce
qu’on leur montre, ou bien attendre à plus tard à leur montrer ce qu’ils ne
peuvent saisir encore.
De là aussi un peu moins de confiance dans nos remèdes. Espérons que
tous ces bruits tomberont et que la grâce de Dieu saura faire justice.
Nous avons eu la visite du docteur Kandt qui, avant de repartir pour
l’Europe, a voulu revoir la capitale et la station d’Isavi, où il avait passé
plusieurs mois. Pendant la nuit, à deux reprises, un tremblement de terre a
secoué assez fortement la maison pour réveiller les plus endormis.

274

AVRIL
Le P. Pouget a profité de quelques jours de vacances pour aller dans la forêt située du côté ouest de l’Akanyarou. Son but principal était de faire couper quelques arbres nécessaires à nos constructions. Les arbres sont magnifiques ; malheureusement la distance ne nous permet de prendre que ceux
qui sont indispensables. Si on veut avoir des planches, il faut les faire sur
l’endroit même de la forêt. On lui avait dit que non loin de là se trouvaient
des éléphants. L’espoir d’avoir quelques dents d’ivoires lui fit tenter une expédition dans l’intérieur de la forêt. Après deux jours de marche, ils furent
vus en assez grand nombre par les Batwa dont les cris les mirent en fuite.
Deux Baganda qui eurent plus d’ardeur que les autres à les poursuivre se
perdirent et passèrent la nuit sous les arbres et aussi sous la pluie. « Les
éléphants qui trompent énormément », tel fut le refrain que nous fûmes obligés de répéter au retour. Le pays n’est pas aussi peuplé que chez nous ;
cependant, les populations sont assez intéressantes et seraient disposées à
recevoir la bonne nouvelle. Le P. Smoor, à son tour, a visité les collines du
Sud, dont les habitants sont plus nombreux, dans le but de faire un peu
leur connaissance. Il reprend sa classe, occupation qui lui devient
agréable, mais à coup sûr occupation très utiles aux enfants, car au
moins ils y apprennent les prières et aussi à lire et à écrire ; ils y déposent leurs habitudes de sauvagerie et y contractent les habitudes de
docilités et de confiance qui plus tard en feront de précieux auxiliaires
pour la conversion de leurs compatriotes. Le P. Van Thiel297 [1865-1911]
arrive à la capitale pour prier le
roi de ne pas mander son mutwalé de Kisakka, car il craint bien
qu’étant de la famille de l’ancien
roi de ce pays, sa vie auprès du
roi ne soit compromise, plusieurs
Batusi ayant été mis à mort par
son ordre. Le roi est mécontent
de ce procédé et traite le Père de
révolté et défend aux chefs de fréquenter la mission ; ce qui est de
mauvais augure.
MAI

MITRAILLEUSE MAXIM (Zaza, 23 mai 1901)

Le roi a député Kayizuka chez nous. Il craint toujours qu’un nouveau
roi paraisse au Kisakka, et il voudrait que les Pères usassent de toute
leur influence pour empêcher l’usurpateur. Du moment que les Allemands
ont réprimé les prétentions de Lukura, il n’a rien à craindre. Il nous fait cadeau d’une vache avec veau, pour nous faire comprendre ce qu’il désire. Le
P. Supérieur lui envoie Préstansi298 pour lui faire comprendre qu’il cesse ses
inquiétudes au sujet de ce roi imaginaire.
Le P. Henri Van Thiel, de nationalité hollandaise, était supérieur de Zaza de 1901 à
1902.
298 Il s’agit d’un catéchiste rwandais, homme de confiance du P. Brard, depuis l’assassinat
de Tobie. Il fut chargé de l’école de Nyanza.
297

275

Un de nos enfants âgé de 10 ans, nous avait quittés pour suivre le métier des armes à la station militaire de Bugoyé. Il est rentré chez nous préférant la croix au drapeau.

LA MISSION DE ZAZA – LE P. BARTHELEMY ENTOURE PAR DES JEUNES (c. 1901)

Dans sa dernière lettre Mgr Hirth disait au P. Supérieur d’enseigner
l’allemand à beaucoup d’enfants afin de les employer plus tard comme
instituteurs dans les écoles du gouvernement, ainsi que cela se fait
ailleur. On pourra lui donner satisfaction, car avec le zèle du P. Smoor et
l’application des enfants, l’allemand n’offrira pas plus de difficultés que les
autres langues. Le chef du district de l’Usumbura vient d’être changé et
remplacé par M. von Beringe299 [1865-1940] qu’on dit très bienveillant pour
les missionnaires. Nous lui souhaitons la bienvenue par lettre.
19 – Départ du cher P. Pouget, nommé supérieur à Kisakka. Que le
bon Dieu nous envoie beaucoup de saints missionnaires comme lui ! Il va
d’abord faire visite au roi, afin de l’assurer de sa complète neutralité dans les
affaires de Kisakka. En effet là-bas, la situation est assez difficile à cause
des Batusi qui ne sont pas de la même famille que ceux du Rwanda, qui
ne sont pas aimés. Musinga craint toujours qu’ils ne se révoltent pour
ramener un roi dans leur pays. De là vient qu’ils sentent le besoin de se
serrer autour des Pères pour être protégés.
27 – Arrivée de 3 officiers allemands, via Mugera, qui se rendent vers la
frontière de Mpororo pour la délimiter de concert avec les Anglais. Ils restent
3 jours ici. D’après eux, St-Antoine de Mugera se trouve au Sud d’ici et à
10 kilomètres.
299 « Von Beringe remplace Grawert à Uzumbura, mai 1902 ».

276

JUIN
Notre mois béni ! Tout est pour ce divin Cœur bien entendu ! Nous lisons
à la Chapelle les litanies du Sacré-Cœur.
5 – Le P. Pouget, aux abois, nous demande des perles ; il meurt de faim
au Kisakka. Il nous prie d’intercéder pour le chef de la colline de Zaza que le
roi veut chasser et tuer. Nous le renvoyons à Sa Grandeur pour le tout, car
nous n’avons pas trop de perles, et il y a beaucoup d’inconvénients à
s’occuper du gouvernement du pays.
6 – Un courrier nous arrive via Mombaza. Il a mis deux mois et 22 jours à
nous parvenir ; il vient plus vite via Dar-es-Salam. A Munazi, Sebuyembe,
un de nos premiers catéchumènes, a été tué par Nzanzwi, Kitimbizi ..., Bahutu, et Iwasangonguzi, Mutusi. Ce jeune homme de 18 ans leur avait donné étoffes et chèvres, puis il les a redemandées ; ils l’ont invité à aller couper
de l’herbe pour faire du pombé et l’ont percé de lances. L’habitude est que les
parents de la victime tuent le coupable ou un de ses parents ; mais notre
jeune homme, venu du Nduga, n’avait pas de parents. Je prie le chef de Munazi de punir les coupables ; il ne peut le faire, vu qu’ils sont les bagaragwa
de Kitatiré. Deux des coupables vont à la capitale, nient leur culpabilité, et
tout est fini. Le troisième s’enfuit sur une colline voisine, donc il est le seul
coupable, il n’ose se montrer. On le laisse en paix lui aussi.
7 – Je fais demander au roi s’il est bien vrai qu’il a chassé Mhumbika,
le chef de la colline où se trouve la station de Kisakka. Il dit qu’il ne l’a
pas chassé.
8 – L’on ne parle dans tous nos parages que du « Bwira kabiri », c’est-àdire 48 heures ou plus de nuit. Tous ceux qui sortiront dehors pendant ce
temps seront changés en bêtes fauves et rentreront dans la maison manger
ceux qui y sont. Dans beaucoup de villages, on a fait provision de bois, eau,
etc. Et l’on dit que c’est nous qui avons annoncé ce « Bwira kabiri ». Les
anciens du pays disent l’avoir déjà vu.
15 – Fin des classes et distribution de quelques étoffes aux plus méritants.
16 – Le Lieutenant Schwartz nous écrit qu’il a eu un porteur tué à Mulera, et beaucoup de vols.
22 – Nous commençons à faire des briques ; nous avons bien 400 ouvriers.
25 – Le roi nous prie d’avertir les Pères de Kisakka qu’ils aient à réintégrer ses bœufs qu’ils ont chassés de leur colline de Zaza, et qu’ils aient à se
méfier des Batusi de Kisakka qui veulent mettre les Blancs en désaccord
avec lui. Le veut être bien avec tous les Blancs et comme preuve il permet à
tout le monde de venir travailler dans nos stations.
JUILLET
2 – Le roi fait enlever 40 bœufs à un Mutusi de Kisakka ; ce dernier va se
plaindre à Usumbura et le Mutusi vient à la capitale avec un nyampara,
porteur d’un grand papier ; il envoie nous demander si ce n’est pas un flibustier, et ce qu’il doit faire et s’il n’est plus maître chez lui. Il nous envoie

277

2 pots de beurre pour graisser les relations et alimenter nos lampes. Il en
reçoit bien 100 kilos par jour pour graisser toute sa cour.
6 – On commence à brûler les hautes herbes ; tout est sec, brûlé par le
soleil.
12 – Un Mutwa de Kibabale a été tué à la capitale par un autre Mutwa.
Le roi a laissé courir le coupable. On voudrait nous faire nous mêler de cette
affaire.
14 – Nous mangeons la première papaye, poussée à Isavi.
15 – Récolte du sorgho ; rien à faire qu’à boire ; les têtes s’échauffent ;
l’un a le coup à demi-coupé ; un autre le front fendu, un autre une balafre à
la joue, le Mutwa, le ventre troué, meurt.
16 – Le P. Smoor s’en va de grand matin à Musa, à 3h d’ici, visiter une
pauvre femme qui a une plaie immense à la jambe, et qui n’a plus que
quelques jours à vivre. Cette femme a déjà été baptisée par un catéchiste,
mais « timoris causa [à cause de la peur] » sans doute car elle ne sait rien.
Donc le Père l’instruit et lui parle qu’elle va mourir, qu’il veut l’envoyer au
Ciel. – Comment veux-tu que j’aille au Ciel ? Tu vois, je n’ai plus de jambe ;
commence par me guérir afin que je puisse marcher ! et alors, nous verrons !
– Il ne s’agit pas de ton corps qui tombe en pourriture, comme tu vois, mais
de ton âme, de ton muzimu ; c’est elle qui ira voir le Bon Dieu, où tu seras
heureuse à l’abri de toute souffrance. – Ah ! – Mais oui ! – Je n’en sais rien !
je le sais, moi ! – Comment le sais-tu, toi ? – C’est le Bon Dieu qui nous l’a
dit : la mort c’est la séparation de l’âme du corps ; l’âme des bons – de ceux
qui ont reçu le baptême – va au Ciel, l’âme des méchants – de ceux qui n’ont
pas reçu le baptême – va en Enfer pour souffrir. – Ah tu crois tout cela, toi !
– Mais certainement ! – Ah, alors, je le crois aussi, moi. Je veux aller voir le
bon Dieu, je veux recevoir le baptême. Mais, tu es connu, toi, chez le bon
Dieu ? – Certainement ! – Alors nous irons ensemble ; si j’arriverais seule,
moi pauvre femme, on ne me recevrait peut-être pas. – Pars toujours, tu
seras certainement reçue, si tu reçois le baptême ; j’irai te rejoindre plus
tard, quand le bon Dieu voudra. Et il fut convenu que plus tard, quand elle
serait plus malade, elle enverrait avertir le Père. Le chef veut la chasser
parce qu’elle attire les Blancs chez lui. – Nos enfants viennent nous avertir
quand ils trouvent des moribonds ; ici aux environs, on vient aussi nous
avertir. C’est ainsi que nous avons pu en baptiser 20 « in articulo mortis »
pendant ce mois. Nos constructions sont à peu près terminées ; il ne nous
reste plus qu’une église à construire lorsque nous aurons un bon nombre de
néophytes.
AOUT
Le mois des constructions chez les indigènes – avec pombé. Tous remettent à
neuf leurs maisons et leurs lugo. C’est aussi le mois du pombé. Combat de
8 jours entre la colline d’Isavi et celle de Munazi à cause d’un enfant frappé ;
résultat 5 blessés de chaque côté. De même, combat entre Mara et Katovu :
blessés.
7 – Première pluie au même jour et à la même heure qu’il y a 2 ans.

278

10 – Le roi fait avertir que Mhumbika, chef de Zaza à Kisakka, n’est
plus son mugaragwa puisqu’il aime les missionnaires ; il n’a donc qu’à
lui rendre ses 40 bœufs. Donc un Mutusi300 ne peut servir le roi et le
bon Dieu ; maxime qui mettra des années à tomber.
15 – Tous nos Baganda catéchistes partent ; nous en recevons une
trentaine d’autres.
25 – Nous recommençons les classes. Nous aurons un cours supérieur
avec 40 élèves et une classe de commençants avec 300 élèves. Il y a 1000
enfants en âge de suivre la classe à une heure autour d’Isavi ; mais il est bon
de ne pas trop forcer les élèves, pour ne pas indisposer les parents. Les catéchistes retournent aussi sur les collines pour continuer l’instruction
de ceux qui ont commencé, les ramener, les détacher du démon de plus
en plus. – C’est peut-être l’époque la plus difficile de la mission. Nous avons
semé ; c’est au Saint-Esprit de faire croître, c’est à nous de prier. Beaucoup
sont assez instruits, beaucoup viennent à la mission. Pas mal, je crois, ont
un commencement de foi. Assez peu, 300 peut-être, osent se montrer franchement pour le Bon Dieu, à nous de les soutenir, de les encourages, de
prier pour eux ; les autres viendront à l’heure marquée. Nous donnons des
médailles à ceux qui en demandent seulement, parmi ceux qui savent
toutes leurs prières, l’explication du catéchisme jusqu’au péché, et qui
ont une conduite régulière, au moins extérieurement. Ce seront nos
premiers vrais catéchumènes.
Nous avons toujours 110 internes garçons et une vingtaine de jeunes
filles avec Maruja pour gardienne, femme mutusi assez âgée que le bon
Dieu nous envoya voilà 2 ans malade du bunyoro [le pian] ; elle a guéri et
montre d’excellentes dispositions, beaucoup de zèle pour instruire. – Nous
faisons chaque jour les 2 catéchismes, à 11 heures aux internes et aux externes, le soir, un catéchisme préparatoire au baptême pour quelques
internes qui auront leurs 3 ans à Pâques et qui montrent de bonnes
dispositions.
SEPTEMBRE
5 – Une petite fille Ninazembele nous arrive rouée de coups. Sa mère l’a
attachée à un piquet de maison et l’a frappé parce qu’elle avait accepté la
médaille. La mère promet de ne plus recommencer. Les partisans du démon
se moquent beaucoup de ceux qui ont la médaille, les effraient en leur disant
que c’est un « bulozi [poison] », que nous les amènerons au Ulaya301, qu’ils
sont des « inyarwanda [ceux qui haïssent le Rwanda] », etc. etc.
10 – Un enfant de la classe vient nous dire qu’on veut le tuer parce qu’il
nous avertit qu’un enfant était sur le point de mourir ; cet enfant a reçu le
baptême et est allé prier pour les siens. Comme de juste, c’est le baptême qui
l’a fait mourir. Nous usons de notre droit et faisons punir le père de
l’enfant mort qui nous accuse de « bulozi [empoissonement] ». Dans ce pays,
c’est une grande insulte d’accuser quelqu’un de bulozi.
300 Le P. Brard s’exprime ici d’une manière maladroite à propos les Batutsi. Ils ne sont pas

tous des chefs. Alors comment expliquer qu’il y a des Batutsi parmi les premiers baptisés à
Save ? (voir p. 279.)
301 Terme swahili pour désigner l’Europe.

279

19 – A 7h 1/4, petit tremblement de terre. Le mois de septembre est le
mois de se consacrer à Lyangombé302, les recoltes sont finies, on le remercie
de ce qu’il a donné ; les cultures vont recommencer, on lui demande de les
protéger. Pas un mariage qui ne se consacre à Lyangombé pendant ce mois,
même ceux qui ont commencé à se faire instruire, la force de l’habitude et la
peur de ce démon, ils verront s’il n’arrive aucun mal à ceux qui ont cessé de
se consacrer, et alors ils finiront par abandonner leurs pratiques. Et cependant, ils croient que c’est « Imana » Dieu, qui est le Maître, le Créateur ; ils
ne font rien pour Lui. Chaque membre de la famille, après sacrifice de pombé, dit à Lyangombé : « Toi qui est le maître des misères, éloigne de nous la
maladie, donne-nous des vaches, des enfants, des biens ». Et ils sont quand
même toujours malades et ne reçoivent jamais de vaches n’importe ; ils demandent chaque année quand même.
27 – Le nouveau chef303 d’Usumbura nous avertit qu’il est à la capitale et
qu’il sera heureux de nous rendre service.
29 – Le P. Smoor se rend à la capitale. Selon le désir de Mgr Hirth, il demande au chef la permission de fonder une station à la capitale. Refusé ! Car
le roi s’enfuirait et nous laisserait seuls. Il demande ensuite la permission de
fonder une station dans le pays. Refusé. Nous avons déjà 3 stations et le
gouvernement n’en a pas encore. Et puis ce serait indisposer le roi contre
nous. Nous avons bien assez d’ouvrage ici. Les Banyarwanda ne sont pas
prêts de se convertir, etc. etc. Bien bon ce monsieur ! Le Père demande de
faire construire des écoles par le roi sur les collines qui avoisinent Isavi. –
Des écoles, à quoi bon ? – Au moins de dire au roi d’encourager les enfants à
venir. – La liberté pour tous dit ce monsieur. Tous les Banyarwanda sont
libres de se faire instruire ; le roi ne put ni les en empêcher ni les exciter. – Enfin...
OCTOBRE
Comme de coutume, les néophytes récitent le chapelet à la Sainte Messe.
1 – A Mwiriri [Mwulire] (Butaka), deux indigènes, un peu ivres, il est vrai,
complotent de tuer Abdoni, le catéchiste, parce que les enfants se font instuire et que des hommes, autrefois leurs amis, refusent aujourd’hui de boire
le pombé avec eux. Le chef veut les piller, mais on les laisse tranquilles. Ces
2 individus sont Kabwana et Semarahangare (avis aux générations à venir).
6 – Nous ne faisons plus la classe que le matin pour les externes. Nous
ne pouvons pas les nourrir à midi : 200 bouches ! Ils partent après le
catéchisme de 11h ; quelques-uns reviennent le soir.
8 – Des hommes de Mhumbika, chef de Zaza, colline où habitent les
Pères de Kisakka, viennent nous demander pourquoi les 3 soldats de
M. von Beringe amènent Mhumbika chez le roi. Nous leur répondons comme
le Capitaine von Beringe l’avait dit, à la capitale, au Père Smoor, le 29 septembre, que le Blanc veut qu’il passe deux mois chez le roi et qu’il retournera
ensuite chef au Kisakka ; mais le roi lui diminuera peut-être ses collines, car
il trouve qu’il en a trop (textuel).
302 Personnage très important dans le culte des esprits.
303 « von Beringe ».

280

9 – Mikaeli, un muganda de la station de Kisakka, nous arrive de bon
matin, tout défait, avec un jeune homme de Kisakka. Il était allé accompagner Mhumbika à la capitale avec les soldats. Mikaeli a voyagé toute la nuit
pour venir de la capitale ici. Voici ce qu’il nous raconte : « Nous sommes
arrivés ver 4h du soir chez le roi, venant de l’Akanyaru. Mhumbika et ses
porteurs et ses bagaragwa, une trentaine au moins, s’arrêtèrent où était
campé von Beringe, à quelques mètres du lugo royal. J’accompagnai les
3 soldats chez le roi et je voulus entrer pour le saluer. Un des soldats me
donna un soufflet, disant qu’il ne voulait pas que j’entre, qu’ils avaient des
« manenos [nouvelles] » qu’il ne devait pas entendre. Les soldats sortirent ;
Mhumbika fut enchainé et conduit chez le roi (on se sait ce qu’il est devenu).
Alors sous les yeux des 3 soldats commença le massacre de tous les
porteurs et bagaragwa de Mhumbika. Un chef de Kisakka, Lugambarara,
qui était allé à Uzumbura comme l’avait dit l’officier au P. Smoor, qui avait
accompagné les soldats à Kisakka, massacrait lui-même à coup de lances
avec ses hommes. Deux Batusi supplièrent les hommes du gouvernement de
les sauver : ils les tuèrent à coup de fusil. Mikaeli suppliait les soldats de
cesser le massacre inutile. Un envoyé accourut de la capitale et demanda
pourquoi l’on tuait tout le monde, qu’il fallait les laisser ; un soldat répondit : « Muzungu amesema wote caputi [Le Blanc dit d’enlever les chapeaux] ».
Mikaeli supplia les soldats d’épargner un jeune homme qui gardait les bœufs
de la mission à Kisakka ; on le lui accorda ; il vient d’arriver avec lui. Nous
écrivons ces faits à von Beringe, qui est parti pour le Nord depuis 8 jours.
C’est un fait inouï d’après les paroles du Capitaine au Père, accompli
par les soldats du gouvernement, sur les hommes de Mhumbika qui
avait de von Grawert une lettre de protection, un drapeau allemand, sur
les pauvres porteurs, sans jugement. – Attendons.
10 – Nous apprenons que Mhumbika n’a pas été tué et qu’il a été désenchaîné. On dit que c’est Luhinankiko seul qui a fait tuer les 30 victimes du 8.
16 – Des courriers de Kisakka ont rencontré toute une armée qui se rend
à Kisakka sous les ordres de Lugambarara, mugaragwa de Luhinankiko.
Que vont-ils faire ?
23 – Le roi nous envoie demander de la pluie. Il n’a presque pas plu
encore et tout souffre en réalité. Je fais une petite leçon de catéchisme à
l’envoyé sur « Lulema », Maître de tout ce qu’il a créé et par conséquent de la
pluie. Nous nous unirons pour Lui demander d’avoir pitié de nous. Il a déjà
tué 5 faiseurs de pluie.
25 – Depuis près d’un an le roi est à la recherche d’une colline pour
construire une nouvelle capitale. Fait étrange, le sacrifice qui est fait sur
chaque nouvelle colline est toujours contraire à l’installation de la capitale.
Et Musinga reste depuis 4 ans à Nyanza, fait inouï dans les annales du
Rwanda ! Il ne tient peut-être pas à s’éloigner de nous.
27 – Le roi demande encore de la pluie. Nous commençons une neuvaine pour la demander.
29 – 30 – Fort orage, bonne pluie.

281

NOVEMBRE
10 – M. von Beringe a reçu chez les Pères de Bugoyé la lettre qui annonce
le massacre de la capitale. Il en a souri, dit le P. Barthélemy, et a dit que
c’étaient des fables. Il enverra quand même le Lieutenant von Parish réclamer 40 bœufs au roi pour ce massacre. Nous commençons une seconde
neuvaine pour demander la pluie, qui a cessé de tomber. Tout sèche. Les
habitants ont voulu enchaîner Kaponya et Luhiramango pour faire la pluie.
16 – Arrivée de notre troisième confrère, le P. Lecoindre [1878-1960], par le
chemin de fer. Il a mis quand même 3 mois et 6 jours à parvenir ici. En s’en
retournant les porteurs ont eu un homme tué et quatre blessés par les « Bagina » du Bugesera pour une dispute d’eau304.
18 – Nous envoyons la caravane de Bugoyé.
20 – M. von Beringe répond à la lettre du Père Smoor dans le sens du
Père Barthélemy ci-dessus305.
24 – Tremblement de terre peu sérieux à 11h ¾ du matin.
26 – Le P. Lecoindre a une indigestion de langue kinyarwanda, il garde le
lit 2 jours.
DECEMBRE
Au village de Kayove, les vieux font les rebelles ! L’un a chassé par 3 fois
ses 2 enfants qui ont la médaille disant qu’il ne voulait pas de ces nouveautés chez lui. En vertu du principe « principis obsta, sero medicina paratur
[Fais obstacle dès le début (sinon) le remède vient trop tard] », on lui fait demander
compte de sa conduite. Il a le toupet d’avancer que s’il était plus fort, il sacrifierait ses fils à Lyangombé. Il finit par se calmer et promet de bien traiter
ses fils à l’avenir. Un autre du même village envoie ses 2 belles-filles coucher
à la belle étoile parce qu’elles ont la médaille !
13 – Mort d’une vieille de 80 ans, abandonnée des siens. Il y a un an
qu’elle était ici. Elle voulait à tout prix mourir, disant qu’elle n’avait plus rien
à faire sur la terre. Plusieurs fois elle était partie pour se noyer ; on l’avait
ramenée. Elle est baptisée sous le nom de Térésa.
23 – Le Lieutenant von Parish arrive à la mission pour instruire le procès
Mhumbika.
30 – Le P. Zumbiehl arrive avec les témoins de l’affaire Mhumbika et une
caravane. Ces témoins sont d’accord avec ce qu’un boy de soldat a déjà raconté ; un soldat est coupable d’avoir tué deux hommes en disant que le
Blanc leur avait dit de tuer les révoltés, que Lugambarara, homme de Luhinankiko, et ces derniers sont les vrais coupables, car ils auraient pu empêcher ce massacre et ils ne l’ont pas fait. Il n’est pas question de les punir,
sauf l’un qui a tué deux hommes. L’on fera payer 40 bœufs au roi parce qu’il
n’a pas empêché ce massacre, et les vrais coupables se frotteront les mains.
Les coupables sont des potentats... c’est ici comme ailleurs.
304 « Faux ».

305 Apparemment il manque ici un morceau du texte. Malheureusement, nous sommes dans

l’impossibilité de consulter le texte original.

282

ANNEE 1903
JANVIER
2 – M. von Parish part pour la capitale. Les Pères Smoor et Zumbiehl partent pour Kinyaga à la recherche d’un emplacement pour une nouvelle station [à Mibirizi].
3 – M. von Parish nous écrit de la capitale : « Après beaucoup de combats
(pourparlers), j’ai enfin obtenu le bétail... J’ai dit qu’il fallait enfin laisser
renter Mhumbika chez lui. Alors le roi me répondit qu’il n’y avait pas
d’obstacle de sa part, que Mhumbika était libre de rentrer quand il voulait,
mais que c’était lui-même qui voulait encore rester !! Après j’ai parlé à
Mhumbika seul et vraiment celui-ci me disait que c’était sa propre volonté de
rester encore. Il faisait semblant de ne pas savoir du tout que l’on avait tué
ses hommes ainsi que Musinga essayait aussi de me faire croire qu’il ignorait tout. Naturellement je ne me laissais pas fléchir et je dictais l’amende à
payer par le roi. Mais ce qui était caractéristique, c’est que Mhumbika luimême venait après chez moi pour me prier de ne pas infliger d’amende au
roi, parce que celui-ci ni lui-même ne savaient quelque chose de l’affaire.
Voilà où la peur et le désir de plaire au roi peuvent amener ces Washensis
[incultes ou naïfs] ».
6 – Kayonga veut « kugerekeza [rendre culte aux esprits des ancêtres] » une
jeune fille, parce qu’il est malade et que le mupfumu [devin] lui a conseillé ce
remède. Cela consiste à prendre une jeune fille des Bahutu, à la conduire à
kilalo [petite hutte consacrée aux esprits] et l’offrir pour femme à Lyangombé
afin qu’il cesse de torturer par la maladie celui qui lui a fait le cadeau. Cette
pratique est très en usage parmi les Batusi chefs, et sur chaque colline il y a
un certain nombre de ces jeunes filles ; personne ne veut plus les épouser
par crainte de l’esprit ; elles errent de lugo en lugo chez les Batusi qui les
acceptent comme femmes de compagnie.
17 – Retour des PP. Smoor et Zumbiehl de leur voyage au Kivu. Ils ont
trouvé à la pointe sud-ouest du lac, chez Muyenzi306, un pays bien peuplé où
l’on pourra établir une station.
FEVRIER
15 – On nous demande d’Uzumbura nos titres de propriété. Mgr Hirth
nous ayant fait savoir qu’il désirait qu’on abandonnât la propriété de la
colline d’Isavi, que nous avait donnée le roi ; nous répondons que nous
n’avons aucune propriété et que nous attendons que le gouvernement
vienne nous fixer les limites de notre propriété.
MARS
1 – Deux chefs de l’Urundi, près de l’Akanyaru, se disputent. L’un d’eux,
Ndambi, nous envoie vaches et chèvres avec demande de 4 hommes armés
pour le défendre. Nous refusons le tout.
10 – Encore la question de délimitation belgo-allemande ! Les Belges font
demander si les Allemands ne voudraient point leur faire la guerre et le Capitaine Bastien, à peine rentré d’Europe, doit se trouver pour le premier avril
306 Petit chef dépendant du chef Rwagataraka.

283

sur le Tanganika à la ligne de délimitation. – En attendant, von Beringe, chef
d’Usumbura, nous dit qu’il a demandé pour nous à Dar-es-Salam la permission de construire au sud du Kivu, en plein territoire belge, si l’accord ne se
fait pas.
31 – Léger tremblement de terre à 8h ½ du matin.
AVRIL
1 – Nous commençons à prêcher une retraite préparatoire au baptême et
préparatoire à la confession, communion pascales pour nos chrétiens.
2 – Pas moyen de trouver des haricots à acheter pour nos 154 enfants ;
l’année a été sèche, les haricots sont nuls. Nous envoyons en acheter à 4h et
5h d’ici.
Tu es Petrus et super hane petram aedificabo Ecclesiam meam. Xtus vincit,
Xtus regnat, Xtus imperat
[Tu es Pierre et sur cette pierre, j’edifierai mon Eglise. Le Christ vainc, le Christ
règne, le Christ triomphe].

Sacré-Cœur.
Initium EKKLEsiæ Ruandensis [Début de l’Eglise du Rwanda].
AD PERPETUAM MEMORIAM [A la mémoire perpétuelle].
A.M + D.G.

ISAVI 8 février 1900
12 avril 1903
.

Ishimo Mungu [Reconnaissance à Dieu]
Hejuru ! [Au Cieux !]
Mu nsi bantu [Sur Terre les hommes]
Balangaga [Avaient l’habitude]
Kukola ebya mwijima ; [De faire des choses des Ténèbres ;]
Bahawe mugisha. [Ils ont été sauvés / ils ont reçu la bénédiction.]
Haya Rwanda ! [Salut Rwanda!]
Wishime ! [Réjouis-toi !]
Abana bawe [Tes enfants]
Bavuye mu nsi [Ont quitté le monde]
Ya Shitani. [De Satan.]
Obwami bwe [Son royaume]
Bwasemyutse [Est démoli]
Washitse [Tu as quitté]
Obuja bwe. [Son esclavage.]
Misozi yose, [Que toutes les montagnes/collines,]
Majubu, [Tous les cieux,]
Yomongane ! [Répandent l’écho !]
Mu kuzimu [Des ténèbres]
Azutse Rwanda ! [Est sorti/ressucité le Rwanda !]
Tulaho bana ba Mungu [Nous vivons fils de Dieu]
Na bene ijuru. [Et fils du Ciel.]
Hanagula [Essuie]
Amarira [(tes) larmes]
O Mama Rwanda ! [O aimée (mère) Rwanda !]
Ishavu byawe [Ta tristesse]
Lyafuye [est morte]
Abana bakize ! [Les enfants sont guéris!]

284

Miyaga, nkuba [Vents, Tonnerres]
Muntize [Pretez-moi]
Ijwi lya magara [Une voix très forte]
Mu Mwe ijuru mu Mutara [Au Mvejuru au Mutara]
Mu Kisakka mu Kinyaga [Au Kisaka au Kinyaga]
Muvuge mateka !!!! [Répandez la nouvelle !!!!]

12 – Saint Jour de Pâques – Ils ne sont que 26, 22 garçons et 4 filles
qui ont reçu hier le saint-baptême. Ce sont les pierres fondamentales de
l’église de Rwanda ! Comme pour les Apôtres, le divin Maître a choisi les
plus humbles, 9 Batusi des plus pauvres et 17 Bahutu, la plupart orphelins, tous jeunes ; le plus âgé a 17 ans. Ils sont chez nous depuis 3 ans
au moins, venu un peu partout du Rwanda, on ne sait comment ; c’est
le secret de Dieu. C’est le Bon Dieu aussi qui a ménagé à ces jeunes âmes
des grâces de choix ; leur formation est son œuvre. Il n’a rien ménagé pour
en faire des âmes de choix. Espérons que ces jeunes priviligiés ne seront pas
ingrats et qu’ils seront des modèles pour les générations qui se préparent.
Qu’est ce, en effet, que 26 élus sur 2 millions d’habitants ! Le bon Dieu, il
faut l’espérer, continuera à faire un choix. Fiat ! Fiat ! Aussi est-ce une fête
sans pareille à Isavi. Hier la poudre a dit toute la journée aux habitants du
Rwanda que le bon Dieu a pris possession du pays, que le trône de Satan,
jusqu’alors seul roi, commence à chanceler. Les anges gardiens du pays, eux
aussi, doivent tressaillir. Et les 200 petits anges que nous avons déjà envoyés au Ciel, et la Sainte-Vierge, et le Sacré-Cœur établi roi du Rwanda !
Que tous continuent à nous protéger et ce petit grain de sénevé à peine imperceptible ne tardera pas à devenir un grand arbre. Fiat ! Fiat !
13 – Les PP. Smoor et Lecoindre vont visiter les collines du SS-O, à 3h
d’ici, où nous n’avons pas encore de catéchistes. Ils sont bien reçus partout ;
il y a une population considérable partout sur ces collines. – Tous nos internes sont partis en vacances pour 8 jours dans leurs familles sauf les nouveaux baptisés.
19 – Nous recommençons les cours. Nos 600 élèves de la classe, internes
et externes, reparaissent peu à peu. Nous organisons de nouveaux catéchismes :
1° Catéchisme tous les jours à la chapelle pour les baptisés.
2° Dix-huit nouveaux sont admis au catéchisme préparatoire au baptême.
3° Cinquante-six sont admis au catéchisme un peu plus éloigné.
4° Cent-cinquante sont admis à titre d’épreuve.
5° Comme nous ne pouvons pas faire le catéchisme sérieusement, vu le trop
grand nombre de médailles, qui venaient des collines à 9h chaque jour, pour
les médailles de 2 ou 3 collines, non-admis aux catéchismes préparatoires,
nous les voyons tous, tous les 15 jours. Déjà ils ont commencé à récriminer
parce qu’on ne les admettait pas aux catéchismes préparatoires ; tous voulaient être admis. Que le bon Maître entretienne ce bon mouvement !

20 – Les Baganda marchands affluent dans notre Rwanda pour acheter
des bœufs qu’ils vont revendre au Tanganika. Notre Rwanda est devenu la
Californie de nos parages ! Mais l’or est loin d’affluer ; les bœufs valant
5 roupies à Usumbura, vu l’affluence des bêtes occasionnée par la guerre du

285

Burundi, ne veulent pas rentrer et restent à grossir la bande de Gabriel307.
Nous voyons aussi pas mal de Bazibas, fumeurs de chanvre. Que le bon
Dieu nous préserve de toute cette armée roulante !
21 – L’on n’entend parler que de la guerre que Musinga et Kabare, les
Banyiginya et les Bega, veulent se faire ; Musinga veut gouverner et Kabare
ne veut pas ; mais ils sont encore loin d’en venir aux mains.
29 – Arrivée du Lieutenant Pfeiffer, chef de station de Kivu. Il va faire la
guere dans l’Urundi. Il est accompagné de Batusi et de Rouga-Rouga308. Ces
soldats on essayés leurs fusils un peu partout en route sur les pauvres Banyarwanda qui prenaient un peu trop la fuite. Ici à Isavi, c’est la crosse seule
qui a parlé ; un de nos petits Batusi en est resté au lit pour 1 mois. A
2 jours d’ici, 3 hommes de tués. Aussi désormais les Banyarwanda qui juraient par le roi, la vérole, la peste, vont ajouter les « Birkandi309 » soldats.
MAI
15 – Nos voisins sont dans les transes : on dit que les soldats reviennent
qu’ils font faire la guerre aux « Basaserdoti [prêtres-missionnaires] », aux médaillés, à ceux qui en font instruire. Il paraît que lors de leur passage, ces
soldats, musulmans pour la plupart, ne pouvaient supporter la vue des médailles sur la poitrine de nos catéchumènes. Tout le monde d’Isavi met ses
biens en sûreté sur les collines voisines. Qu’ils prennent garde, les Banyarwanda, poussés à bout, pourraient bien se fatiguer. Déjà en avril un soldat a
été tué avec sa femme dans la province de Kinyaga ; aujourd’hui, un autre
est tué à Bugoyé, avec son boy, et 4 autres frappés de « muhoro » ne doivent
leur salut qu’à la vitesse de leurs jambes.
Bilan de la Mission, du commencement à aujourd’hui.
Du 8 février 1900 au 31 mai 1900 :
Baptême in extremis : 6. – Catéchumènes inscrits : 80. – Malades soignés :
800.
Du premier juin 1900 au 31 mai 1901 :
Baptême in extremis : 32. – Catéchumènes inscrits : 782.
Malades soignés : 3.100. – Mariage 1 : Abdoni. – Enfants en classe :
54 internes.
Du premier juin 1901 au 31 mai 1902 :
Baptême solennel : 1 enfant mort. – Baptême in extremis : 115. – Catéchumènes inscrits : 1836 desquels médaillés : 42. – Malades soignés : 4.500. –
Enfants en classe : 352 dont 138 internes. – Mariage 1 : (Lucien).
Du premier juin 1902 au 31 mai 1903 :
Baptêmes solennels : 26. – Baptême in extremis : 298. – Catéchumènes inscrits : 4.656 dont 1.727 médaillés et 590 fini catéchismes. – Malades soignés par 23 catéchistes et à la station : 130.000.

307 Il s’agit de Gabriel Mujasi, ancien chef catholique de l’armée du Kabaka Mwanga. Après

la défaite des catholiques au Buganda, il créa sa propre armée et parcourut une partie de
Deutsch-Ostafrika, en pillant et en saccageant la population. Parfois il se mettait comme
mercenaire au service des chefs locaux.
308 Nom donné aux auxiliaires africains de l’armée coloniale allemande.
309 Autre nom donné aux auxiliaires africains de l’armée coloniale allemande.

286

Classes : 1° des catéchistes : 49 internes. – 2° à la station : 54 internes, 516 externes. – 3° Filles : 32 internes. – 4° Sur les collines, classes faites par les catéchistes : 465. – Total élèves : 1.116.

Le roi et les Batusi nous laissent tranquilles ; mais ils ne savent pas
trop ce que l’on veut. Sur les collines qui entourent Isavi, à 2h de rayon,
presque tout le monde connaît les principales vérités, mais ils ne croient pas
encore ; ensuite, ils ne peuvent se faire à l’idée que nous resterons toujours
à Isavi ; après notre départ, les Batusi les tueront, etc. etc. Les fables de
Nyirarupfu on fait place à d’autres ; l’on creuse un souterrain pour emmener
les médaillés en Europe, les Allemands viendront nous faire la guerre. Ceux
qui ont la médaille sont les victimes à nous offertes par le reste du pays pour
que nous les laissions tranquilles.
29 – L’officier revient de l’Urundi avec un millier de bœufs ; le Mwezi
[Mwezi II, Gisabo] est en fuite ; ils ont mis un autre roi.
JUIN
3 – Passage d’un Américain, chercheur de travail. Il traverse l’Afrique à
moins de frais que Stanley, et surtout sans faire grand bruit ; il a 2 porteurs,
un fusil, pas de lit, pas de tente, pas de vivres, pas de cuisine. Il a l’air heureux quand même.
16 – Nous avons fêté le Sacré-Cœur avec la plus grande pompe : la
fête du Rwanda !
JUILLET
7 – Arrivée de Mgr Hirth qui vient faire la visite du poste. 14, 15, 16, 17,
jours de grands conseil pour régler les intérêts de la mission ? (voir le cahier
des cartes de visite)310. Une nouvelle direction est donnée à la mission ou
plutôt elle est transformisée comme la mission de Kiziba : plus de catéchistes étrangers ; les Banyarwanda s’instruiront entre eux ; plus
d’écoles ; plus de réunions sur les collines ; plus de réunions du dimanche ; plus de réunion sur semaine. Le moins de bruit possible pour
ne pas éveiller et blesser les susceptibilités du roi et des Batusi, en un
mot, imiter les premiers chrétiens aux catacombes.
27 – Départ de Sa Grandeur pour Bugoyé. Le dimanche 19, nous avons
eu la première confirmation : 26 confirmés.
AOUT
1 – Mgr Hirth nous écrit : « Vers les 3heures ce matin, on m’a volé dans la
tente, une caisse, – celle de mes papiers. Je me suis bien réveillé au moment
où elle partait, mais le voleur a couru plus vite que moi. Le mutwalé a filé de
suite avec ses femmes, et tous les gens des environs ont fui. Nous n’avons
pu en retenir que les 15 gens du lugo, avec le troupeau de 45 têtes... Nous
partons, emmenant 10 bêtes et un proche parent du mutwalé ; mais dès
cette nuit je vais relâcher bêtes et gens. – Je veux que Musinga sache que
nous serions assez forts pour nous payer ».
310 Dans le temps, ce cahier à été donné à l’évêque de Butare.

287

5 – Un baptisé de la caravane de Sa Grandeur, resté en arrière, est tué
vers le Kivu. – Prestansi [Barasanzwe] va passer 15 jours à la capitale ; le roi
et 5 ou 6 chefs apprennent le kiswahili.
15 – Nous avons le baptême de 17 nouveaux néophytes.
28 – Cinq jeunes filles qui avaient demandé la permission de Sa
Grandeur d’aller faire leur éducation chez les Sœurs du Kiziba partent
aujourd’hui, après avoir obtenu l’autorisation de leurs parents. Admission de 60 catéchumènes au catéchisme préparatoire au baptême, et de
85 au petit catéchisme.
30 – Jusqu’ici le Vicariat avait payé les timbres de nos lettres ;
maintenant, ce sera la station qui paiera sur son budget les timbres des
missionnaires.
30 [?] – Passage d’un marchand saxon, d’une maison de Tanga, acheteur
d’ivoire. Deux Anglais sont depuis 15 jours à la capitale ; ils achètent des
peaux de chèvres ; ils ont tué entretemps dans la province de Mutaka [Mutara] un éléphant énorme, appelé « Nyegamo [cloison] » par les habitants et que
Lwabugiri avait pourchassé longtemps ; chaque dent : 3 frazila311.
SEPTEMBRE
2 – Encore des bruits de guerre à la capitale, entre Batusi ; les uns avec
le roi veulent continuer à tuer les Batusi, comme par le passé, pour les
maintenir dans le respect ; les autres ne veulent pas.
5 – Départ du P. Lecoindre, qui va, pendant un mois, tenir compagnie au
P. Weckerlé à Bugoyé, pendant que le P. Classe est parti pour le Kiziba avec
Mgr Hirth, et que le P. Barthélemy va à Usumbura régler les affaires de propriétés de nos 3 stations.
15 – Le roi nous envoie Ludegembya et Ntulo avec une petite dent
d’ivoire en cadeau. Il se plaint que les Pères de Kisakka aient établi un
catéchiste dans la province de Buganza. Nous envoyons 2 hommes, avec
un « mtumwa [un messager] » du roi, à Kisakka, pour régler cette affaire.
Il y a un grand mouvement d’arrêt dans la marche de notre mission,
depuis que nous appliquons la méthode imposée par Sa Grandeur, le
vicaire apostolique : plus ou peu de catéchistes étrangers ; plus de réunion
le dimanche, si ce n’est pour ceux qui ont fini le catéchisme ; plus de réunion pour s’instruire ou faire les prières sur les collines ; plus de classe ni à
la station ni sur les collines ; les indigènes doivent s’instruire entre eux, en
famille. D’abord ce changement subit, les bouleverse, puis nous n’avons pas
encore de vrais néophytes capables de soutenir les nonchalants, si ce n’est
nos quelques enfants ; alors, tous ceux qui avaient commencé, médaillés ou
autres, ne se sentant plus soutenus et encouragés, par les catéchistes, puis
moqués et traqués par les infidèles, montrent beaucoup moins d’empressement ou ne paraissent plus, ce qui était à prévoir. Ensuite, le démon
parle, agit ; le bruit court que le roi a dit qu’il n’y aurait plus que les habitants d’Isavi à se faire instruire ; d’autres disent que nous partirons bientôt
et que nous emmènerons tous les médaillés, que Mgr Hirth va conduire
311 Une frazila équivaut 35 livres ou 17,5 Kg.

288

toutes les jeunes filles au Kiziba, etc. etc. Tout cela n’est pas fait pour
encourager. Ajoutons que nous sommes dans le « mu ki [grande saison sèche] »
ou saison morte pour le travail, et où le pombé coule à flots.
25 – Chez Buchako, on nous a dévalisé un courrier du Bugoyé et volé un
quart de mitumba [ballot d’étoffes] déjà on avait voulu voler le P. Lecoindre à
son passage. C’est aussi là que Monseigneur a été volé. Le roi dit qu’il fera
rendre !
30 – Le roi apprend avec plaisir que les Blancs ne veulent pas bâtir au
Buganza ; il fermera les yeux sur les catéchistes.
OCTOBRE
13 – Cette nuit on bat le tambour de guerre
à la capitale, mais les Batusi ne se sont pas
battus. Il est bien difficile de savoir ce qui se
passe ; ils cachent leurs projets le plus possible ; ce qu’il y a certain, c’est que le roi, devenu grand, et poussé par les principaux chefs de
sa famille, les « Abanyiginya », voudrait se débarrasser des « Bega » qui ont pour chefs Kabare, son oncle, et Kanzogera, sa mère, qui ont
gouverné jusqu’ici le Rwanda.
19 – Retour du P. Lecoindre de Bugoyé.
21 – Départ du P. Brard pour un voyage à
Kisakka. Faute de papier, les classes ont vacances.
LE MWAMI MUSINGA (1900 ?)

NOVEMBRE
10 – Retour du P. Brard.
12 – Un enfant de Kitatiré meurt ; en signe de deuil, tous les habitants de
Bwanamukale passent 8 jours sans cultiver.
20 – Départ du P. Smoor pour Mulera, où il a conduit les charges du
nouveau poste [Rwaza]. Les porteurs font défaut parce qu’on annonce une
descente des Barundi dans le Rwanda avec un Européen ; les grands chefs
sont venus de la capitale à la frontière, tous les Bahutu sont partis, le roi
nous envoie demander si l’on n’a entendu parler de rien. On fait des sacrifices, on consulte poules, moutons, bœufs.
– A 2 heures nous arrive un Anglais « Bextram » acheteur de bœufs pour
le compte du gouvernement du Nyassa. Alors tous s’explique ; le calme se
fait peu à peu. Les Batusi croient bien encore que ce monsieur amène le
fameux Bilegea. Enfin !...
DECEMBRE
4 – Retour du P. Smoor de Mulera avec les PP. Tribout [1876-1950] et
Verfürth [1878-1948].
8 – Départ des PP. Zuembiehl et Verfürth avec 105 charges pour aller
fonder une nouvelle station au Kinyaga. Pour Mulera, Musinga et les
grands chefs ne veulent pas que l’on fonde une station dans ce pays. Le
P. Zuembiehl en avertit Mgr Hirth.

289

9 – Départ du P. Lecoindre pour Kisakka, où il remplacera le P. Pouget
pendant son voyage au Kiziba, où il ira fêter les noces d’argent de Mgr Hirth.
Le papier est arrivé ; les classes recommencent. – Musinga, notre roi, défend
à son peuple d’aller vendre des bœufs aux marchands qui sont dans
l’Urundi ; il les fait piller sur la frontière.
21 – Examen d’admission au baptême de Noël : 52 sont reçus sur les 59 ;
ensuite, un a été prié de revenir à cause de ses nombreuses absences ; 6 ou
7, qui avaient perdu courage, s’étaient retirés d’eux-mêmes.
22 – Le P. Smoor prépare les nouveaux néophytes par une retraite de 2
jours ; il fait 3 instructions par jour.
24 – Le P. Smoor donnait le baptême aux nouveaux néophytes.
25 – Les anciens néophytes assistent seuls à la messe de minuit. Les 51
nouveaux font leur première communion à la messe de 8h.
28 – Baptême de 9 enfants de néophytes.
30 – Le diable, furieux sans doute de voir lui échapper ses adeptes, a
failli nous jouer un mauvais tour. Plusieurs néophytes, revenant de chez eux
à 5h du soir, ont rencontré à Kinyambo une danse des « imandwa ». Ces
suppôts de Satan ou Lyangombé, sont tombé à coups de bâton sur les néophytes ; l’un Mukwindigiri, a été roué de coups ; heureusement que le secours est arrivé assez tôt, – nous aurions pu avoir des martyrs. Comme
partout, ces « imandwa » seront de longtemps encore nos plus cruels
ennemis.
31 – Nos voisins de Katove et de Kigoma ont voulu terminer dignement
l’année. Sept hommes de la famille de Bakora, de Katove, ont voulu aller
venger un des leurs chez chefs les Basinga de Kigoma. Il y a eu 4 morts et
1 blessé du côté des Bakora, et 2 morts et 3 blessés du côté des Basinga. –
On inaugure, sous la présidence du P. Smoor, le jeu de football ; grande
activité, beaucoup de pieds enflés.
ANNEE 1904
JANVIER
1 – Le premier jour de l’an passe inaperçu. Ce n’est plus fête d’obligation ;
l’on travaille comme d’habitude.
8 – Le roi nous envoie d’avertir le P. Pouget de retirer son catéchiste de la
province royale du Buganza, pour le mettre s’il veut dans la province de Butaka.
13 – Passage du P. Paul Bartélemy, supérieur de N. Dame du Kivu, qui se
rend aux fêtes jubilaires de Mgr Hirth, au Kiziba, où tous les supérieurs
locaux du Vicariat ont été conviés à cette occasion. – Le P. Tribout, resté ici
depuis le 4 Xbre, rejoint son poste de Kisakka avec le P. Barthélemy.
27 – Pour fêter l’empereur, nous marions nos 2 premiers Banyarwanda. Il est toujours bruit que Kabare veut faire massacrer son frère Luhinankiko avec tous les autres chefs de son parti. C’est toujours la lutte des
2 grandes familles du Rwanda, les Bega, représentés par Kabare, et les Banyiginya représentés par Luhinankiko, alliés aux Banyiginya. Deux grands

290

chefs ont déjà été dépouillés de leurs vaches et de leurs bagaragwa. Si Kabare triomphe, il ne restera plus que le parti de Kabare, qui sera toutpuissant, en attendant que le roi grandisse ; Kayijuka, du parti des Banyiginya, est condamné par Kabare à disparaître ; il fait implorer notre appui.
Nous ne pouvons rien ; - il promet même de se convertir si on le sauve !!!
FEVRIER
15 – Prestansi revient de la capitale. Le roi
l’a renvoyé pour fêter plus à son aise le
« Muganula » ou fête des prémices de l’obulo,
vraies bacchanales, dit-on. Il ne faut pas que
les Blancs sachent ce qui se passe. Les courriers de Mulera, qui emportaient quelques
caisses, sont dépouillés ; – tout est rendu.
C’est la deuxième fois !
MARS
26 – Le P. Lecoindre nous revient de Kisakka, où il est resté supérieur intérimaire
pendant 3 mois et demi. – Retour des 5 jeuLE MWAMI MUSINGA (c. 1904 ?)
nes filles parties en août ; ça ne va pas chez
les Sœurs. – Le courrier revenant de Mulera a été complètement dévalisé de
ses lettres pour l’Europe.
29 – Examen pour l’admission au baptême : 36 sur 39 sont admis. – les
3 jours de la Semaine Sainte, le P. Smoor prêche une retraite aux néophytes
et aux catéchumènes qui vont être baptisés, – environ 150.
30 – Le roi nous envoie nous demander de la pluie !
AVRIL
2 – Samedi Saint – Baptême de 36 catéchumènes, donné par le P. Lecoindre.
3 – Saint Jour de Pâques – Alléluia !
4 – Vacances de 15 jours pour les élèves de la classe. – Examen pour
l’administration au catéchisme des Sacrements : 114 sont reçu, 12, collés.
5 – Le P. Smoor va couper des arbres dans la forêt pour construire
une nouvelle église provisoire.
7 – Le roi envoie nous avertir qu’il y a des « balozi [empoisonneurs] » dans le
Rwanda ! Quoi ! C’est tout. Tout s’explique : plusieurs chefs batusi, déjà
pillé en janvier, avaient voulu s’enfuir au Ndorwa. Ils ont été poursuivis
et massacrés dans la province de Mutara, avec femmes, enfants, bagaragwa, entre autres les 2 principaux chefs de la famille des Banyiginya,
Kyaka et Sebubuherara (s’est enfui au Ndorwa). Kabare va doucement, mais
il arrive quand même à faire disparaître ses ennemis. A quand les autres ?
22 – Passage de 2 Anglais et d’un créole de Bourbon qui font le commerce. Le gouvernement leur défend de faire le commerce des bœufs en
voyageant, sous peine d’une amende de 5.000 roupies ou de 3 mois de prison. Pour faire le commerce, qu’ils restent à côté d’une station et déposent

291

une somme de .... à la station militaire. Ils vont s’établir à Ishangi en attendant qu’ils retournent en Europe, car il n’y a aucun commerce à faire par ici.
Ils ont trouvé un kilo de caoutchouc dans la forêt de l’Urundi.
MAI
15 – Les habitants de Kabagare,
sur les bords du Nyavarongo, ont
dévalisé une caravane de marchands
noirs. Von Grawert, chef de
l’Usumbura, de passage dans les
environs, envoie une vingtaine de
soldats qui pillent, brûlent et tuent
pendant deux jours.
24 – Six de nos internes, déjà
âgés, demandent à s’en aller chez eux
en attendant qu’ils se marient.
JUIN
Pas de pluie depuis la mi-mai.
Aussi l’on n’entend plus que le
« mafa [disette] » dans tout le Rwanda.
Les haricots ne mûriront pas et il y
aura peu de masaka [sorgho]. Les
habitants sont très mécontents ; ils
disent qu’ils ne veulent pas se faire
instruire, qu’ils vont venir nous attaquer, etc. etc. Il est évident que d’ici
la récolte haricots, en mars prochain,
il faudra pâtir.
17 – Avec les courriers de Mulera
nous revient un marchand munyanyembe qui a la tête presque coupée d’un coup de muhororo sur la
nuque. Quatre de ses compagnons et
une femme ont été tués dans le Nduga, à
Musambiro, 2 à quatre heures au nord

DES GUERRIERS DE MUSIN-

GA (c. 1908)

de la capitale, sur une colline de Kabare.
21 – Musinga nous envoie les 2 traditionnels pots de beure et de
miel, et nous prie de l’aider à avoir de la pluie, « lui demandera à Imana
et nous à Mungu ». Tous les faiseurs de pluie sont à la chaine, et pas de
pluie. – nous devions construire une seconde église provisoire ; Monseigneur
Hirth nous autorise à allonger seulement l’ancienne, et il nous enverra prochainement un « fundi [maçon] » pour construire l’église définitive.
27 – Nos élèves sont en vacances ; elles ne devraient commencer que le
quinze juillet, mais nous craignons de ne pouvoir les nourrir jusqu’au mois
de janvier 1905, époque à laquelle nous pourrons seulement acheter de la
nourriture.

292

29 – Visite de M. von Grawert, chef du district d’Usumbura. La question
d’achat d’Isavi est enfin réglée, sans difficulté ; nous avons les 3 villages de
Katoke, Kalama et Kilihura, nous avons acheté au roi pour les étoffes que
nous lui avons données en arrivant au mois de février 1900, 450 roupies. Il
est admis que tout ce qui est habité dans la colonie appartient au roi, plus
4 fois non-habité, le reste non habité appartient à la couronne d’Allemagne ;
or, ici à Isavi comme 1 tiers est habité et 2 tiers non-habités, tout appartient
au roi ; c’est pourquoi nous avons acheté au roi et non au gouvernement.
M. von Grawert nous dit que le roi lui a dit qu’il était content des missionnaires dans son pays ; qu’autrefois, ils avaient peur des Blancs,
mais maintenant, c’est fini ; von Grawert l’a assuré que les missionnaires affermiraient son autorité au lieu de l’amoindrir.
Nous avons 88 baptêmes à la Saint-Pierre ; 21 ont été refusés pour
science et pour manque de bonnes dispositions.
Le mouvement d’instruction s’est un peu ralenti, selon la coutume pendant la saison sèche, mais cette année particulièrement à cause de la famine
qui pourtant ne se fait pas encore trop sentir.
Bilan du 30 juin 1903 au 30 juin 1904.
Néophytes : 240. – Catéchumènes : 1252 (ayant fini catéchisme). – Postulants :
2159 (ayant fini prières ou les apprenant). – Adultes baptisés : dans l’année : 214. –
Baptêmes in extremis : 384. – Enfants délivrés : 4. – Enfants à la charge de la mission : 86, à l’école : 56. – Confirmations : 28. – Communions : 2014. – Confessions :
2054. – Mariages : 2. – Enfants de néophytes baptisés : 21. – Malades soignés :
15.000. – Ecole : 1. – Chapelle : la nôtre. – Hôpitaux : 1 d’hommes : 6malades, 1 de
femmes : 5 malades.

JUILLET
Tout le Rwanda est un peu en révolution. Voici pourquoi : le Munyarwanda retiré ici, et qui était allé se plaindre à M. von Grawert, a été traité de
menteur par ce Monsieur. Tout ce qu’il raconte ne lui est pas arrivé, il n’a
pas reparu ici et nous avons toujours ses 30 chèvres. M. von Grawert a emmené à la chaîne 2 Baganda, marchands de peaux, qui étaient allés se
plaindre à lui des vexations des Banyarwanda. Il est plus facile de rendre
ainsi justice et de plaire aux chefs du pays ; les Banyarwanda en ont tiré la
conclusion qu’ils n’avaient rien à craindre en se livrant au meurtre et au
pillage.
– 2e raison : le bruit s’est répandu dans tout le pays qu’un certain Muchuzi s’est levé dans le Kinyaga, qu’il avait tué M. von Grawert, que les fusils
des Blancs ne tiraient plus que de l’eau ou des crottes de chèvre, etc. etc. Il
n’a jamais paru de Muchizi ; M. von Grawert est toujours bien portant ; mais
pour nos Noirs, plus c’est bête, plus c’est croyable ; donc il est certain que
M. von Grawert est mort, et les Batusi respirent enfin, disant que Kabare est
enfin le seul maître dans le Rwanda. Aussi Prestansi nous revient de la capitale, disant que les Batusi et le roi ne l’ont pas reçu comme d’habitude ; à
peine s’ils le regardent, un de ses amis de la capitale lui a dit que les « bazimu avaient dit qu’il fallait chasser les Blancs du Rwanda ». Chez le roi, ils
sacrifient chaque jour une vingtaine de bœufs pour voir s’ils pourront chas-

293

ser les Blancs. De là toutes les représailles de ce mois et d’août312. Dix Baganda musulmans nous arrivent. Ils ont eu 2 hommes tués et 4 mitumba de
pillés chez le chef Ndibyabiye sur les bords de l’Akanyaru. Trois autres Baganda nous arrivent, l’un a reçu une flèche dans la tête, l’autre à la cuisse,
l’autre un coup de muhoro à l’œil, toujours chez Ndibyabiye. Le même jour
des Baziba arrivent, ils ont eu 4 mitumba et 30 chèvres volées chez
Ndibyabiye.
AOUT
1 – Le P. Classe, au Mulera, est assiégé par les Baléra, les PP. Barthélemy
et Loupias sont partis lui porter secours313.
4 – Les chefs de Kasana au Kisakka nous volent 10 mitumba ; le P. Pouget en retrouve 4 ; mais au retour, il est poursuivi à coups de flèches, plusieurs de ses hommes sont blessés.
6 – Un des courriers envoyés à Mulera revient seul ; le courrier a été pillé
et les courriers laissés complètement nus à Kibanda, colline de Kabare dans
le Nduga ; on les a ensuite chassés ; arrivés sur la colline d’Ivunja, on les a
ensuite enchaînes ; ils ont fini par s’enfuir. Partout on leur dit qu’ils avaient
reçu l’ordre du roi de piller et de tuer les marchands et nos hommes. – Pluie
la soirée.
10 – Le P. Barthélemy nous dit qu’il é été attaqué par les Balera en rentrant au Bugoyé. On vient nous avertir le soir que les Batusi vont venir nous
attaquer cette nuit ? Qu’y a-t-il de vrai ? Nous nous préparons quand même
à les recevoir dignement. Lwakilima, Mutusi, notre voisin, dans une visite
qu’il nous fait, jette devant notre maison « le bras d’un nouveau-né » enveloppé dans des herbes cabalistiques ; c’est un « ubulozi » des Banyarwanda.
Ce Mutusi a dû être envoyé par d’autres, peut-être le roi, car de lui-même il
n’oserait jamais faire rien de semblable.
11 – La nuit s’est bien passée ; pas d’attaque. Kitatiré vient nous voir
dans la soirée avec un envoyé du roi ; nous leur exposons tous les griefs cidessus et demandons justice au roi pour la prétendue guerre que les Batusi
veulent nous faire ; ce n’est qu’une invention des Bahutu, disent-ils. Allons,
tant mieux ! Ils ont peut-être entendu dire que M. von Grawert n’était pas
mort. Au moins cet ouragan nous a montré combien nous pouvons nous fier
à nos Batusi, qu’ils nous supportent « ad duritiam cordis [ils ne nous supportent pas de gaité de cœur] » et qu’ils ne demandent qu’une occasion de nous
mettre à la porte de leur pays où nous les gênons passablement. Cet ouragan aura encore servi à fortifier et à humilier nos néophytes, à élaguer les
sans valeurs chez les catéchumènes, qui ont grand peur car partout on leur
312 Le P. Brard donne ici les arguments pour défendre ses confrères de Rwaza qui ont com-

mis des actes d’extrême violence contre la population. Ces arguments vont être repris par le
P. Classe. A noter qu’au mois de juillet, le P. Brard parle déjà des événements du mois
d’août ! Comment cela est-il possible ? C’est une indication que le journal n’a pas été tenu
au jour le jour comme prévu. (S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société rwandaise
durant l’époque coloniale allemande (1900-1916), ..., Actes du Colloque International du 1819 septembre 2008 à Butare/Huye, Editions de l’Université Nationale du Rwanda, Septembre 2009, pp. 53-101).
313 Le P. Brard résume les événements de Rwaza dans une seule phrase ! Manque-t-il des
informations précises ?

294

dit que les Batusi vont les tuer avec nous. Allons le disciple n’est pas audessus du Maître et ses promesses s’accomplissent au Rwanda comme partout : « Vous serez haïs à cause de moi », étc. Donc « Si Deus pro nobis quis
contra nos [Si Dieu est pour nous, qui peut être contre nous] ». Le grappin a beau
faire, il finira bien par céder la place.
12 – Notre chapelle est achevée. – Kitinwa, grand chef de l’Urundi, envoie
demander le secours de nos fusils pour repousser Kisabo qui le menace continuellement. Le poste militaire a été enlevé de l’Urundi.
14 – Trois de nos enfants, qui reviennent du Nduga, disent que dans ce
pays on a fait un grand massacre de « barungu [trafiquants ?] », marchands
dans presque tous les villages, surtout à Itako et à Luyange ; là on en aurait
tué 60 en jour (sic).
16 – Encore un envoyé du roi qui nous vient nous assurer que Musinga
ne pense nullement à nous faire la guerre, vu que nous ne lui avons jamais
rien fait de mal. Va bene ! Il nous fera rendre justice pour courrier et étoffes
volés. Attendons !!
23 – Kipapi, le courrier de Mulera qui était perdu, nous revient, « Via Bugoyé », après une odyssée des plus douloureuses, voyageant la nuit et se
cachant le jour, il arriva à la station de Mulera le 6 août. La veille avait eu
lieu l’attaque du P. Barthélemy, puis celle de la station ; les indigènes
furent repoussés partout.
– Un mugaragwa de Nshonzamihigo [Nshozamihigo]314 a avoué au
P. Classe que c’étaient des Batusi de ce mutwalé qui avaient poussé les
indigènes à attaquer les Blancs. Il n’y a plus de doute, toute cette tempête
partait d’un mot d’ordre de la capitale : « se défaire des Blancs »315. Deux
soldats allemands allant d’Ishangi à Bugoyé ont été empêchés d’aborder et
de camper sur la côte par des Batusi. Chez Buchako, Kipapi, revenant de
Bugoyé, a rencontré des Batusi venant de la capitale ; ils l’ont pris pour un
« Munyarwanda », puis il a prouvé qu’il ne l’était pas et ils l’ont laissé partir
en lui retenant son étoffe. Il est donc difficile à nos courriers de voyager. Il
semble bien que si nos confrères de Muléra avaient été chassés, nous en
aurions subi ici le contrecoup ; leurs victoires ont déconcerté les Batusi.
C’est ce qui explique pourquoi les Batusi font peu de bruit pour le moment ;
ils n’ont pas réussi. Quand même, le bruit court toujours que le Muchuzi va
venir nous chasser. Ceux que le bon Dieu garde sont bien gardés.
30 – et suivants : Grands orages.
SEPTEMBRE
5 – On vient nous avertir que Kayijuka est chargé de venir nous chasser
avec toute la noblesse batusi. Attendons en paix. – Bon nombre de Banyarwanda se rendent dans la forêt de Bugesera pour arrêter une invasion des
Barundi, d’autres disent : pour piller les marchands.
314 Nshonzamihigo est un frère du Mwami Musinga. Il avait le commandement du Mulera et

d’une grande partie du Nord du Rwanda.
315 Le P. Brard ne se rend pas compte qu’il a été mal informé concernant les événements de
Rwaza. Ainsi il désigne la Cour comme responsable pour les erreurs que ses confrères
avaient commises.

295

9 – Enfin un courrier nous arrive de Kisakka nous annonçant le pillage
du courrier et le massacre des 2 courriers chez Lugambarara, un jour avant
la station de Kisakka. Ces courriers nous apportent des cartouches. – Toutes
les routes vers nos stations sont interceptées ; personne ne consent à aller
comme courrier. C’est un « tollé » général contre ceux qui se font instruire.
11 – Sur notre demande, Musinga envoie 3 Batusi à la recherche du
courrier perdu ; ils n’y feront rien, mais ils rapatrieront au moins ceux
qui ont apporté les cartouches.
14 – Deux Batusi du roi conduisent des porteurs de cartouches à Bugoyé ; l’on ne peut plus envoyer de courriers seuls.
16 – Enfin arrivent les courriers du Kiziba (conduits par 30 soldats
de Bukoba) envoyés par Mgr Hirth. Les courriers n’ont pas été pillés ; seulement par 3 fois, ils n’ont pu passer et sont retournés au Kiziba. Ces soldats
ont tué pas mal de monde au Kisakka. M. von Sturner, chef de Bukoba,
nous dit que nous pouvons envoyer des soldats jusqu’au Mulera, mais nous
préférons les renvoyer ; ils ne feraient qu’exciter les chefs et les Bahutu
contre nous, qui passeraient alors pour leur faire la guerre. Il y a avec les
soldats, 16 Baziba armés de fusils pour Mulera316.
19 – Lwanyampuhi [Rwanyanphuwe], chef d’Ishanda, vient nous dire que le
roi nous aime beaucoup, qu’il a envoyé sur toutes les routes pour dire de
laisser passer tout le monde. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait plutôt ? La force
seule peut faire comprendre quelque chose à ces pauvres sauvages !! Et
cela d’ici longtemps encore !! Le roi dit qu’il nous fera rendre justice pour
courrier pillé au Nduga, mitumba volée, etc. etc. Voilà un mois qu’il dit la
même chose et il n’en fait rien cependant. Enfin, nous écoutons, admettons tout, tâchons de faire comprendre que nous aimons le roi, les
chefs, etc., que nous voulons leur bien, que nous ne voulons nullement
nous ingérer dans les affaires du pays, ce que nous répétons depuis
4 ans ½. Mais... il faudra encore le répéter longtemps avant d’être compris pratiquement. Le roi nous donne des Batusi pour conduire nos caravanes à Kinyaga et à Bugoyé.
22 – Dix Basukuma arrivent pour aller porter secours à Mulera. Aujourd’hui, le calme semble se faire un peu partout ; mais on menace toujours de mort ceux qui veulent se faire instruire.
27 – Les Batusi du roi, envoyés au Kisakka pour prendre les voleurs de
nos mitumba reviennent avec 3 Batusi. Machumu, l’un d’eux, s’est tué d’un
coup de couteau chez le P. Pouget. Le roi se contente de faire relâcher les
voleurs en les renvoyant chez eux en disant que des « infura » ne peuvent
voler. – Le P. Classe écrit que les Batusi, envoyés par le roi, bâtissent
près de lui pour le garder, le Père se méfie d’eux. Le roi consulté dit qu’il
n’a envoyé personne construire au Mulera. Il envoie un Mutusi au Mulera
chasser ces bâtisseurs, mais il est probable qu’il ne chassera personne. – Au
Buganza, l’on a encore tué 27 marchands. Trois seulement, dont l’un blessé,
316 Et voilà, le P. Brard refuse que les 30 soldats de l’armée coloniale allemande soient en-

voyés au Mulera. Il donne ses raisons. Mais est-ce qu’il les donne toutes ? Probablement, il
a été entretemps mieux informé à propos les expéditions militaires du P. Classe. Il valait
mieux que les soldats envoyés ne voient pas la réalité.

296

ont échappé et sont venus se plaindre au roi, qui a envoyé pour leur rendre
leurs biens.
28 – Encore un envoyé du roi avec miel de Kabare et de la Segembya (la
Degembya) [Rwidegembya], 3 nattes du roi, dit-il. Toujours de bonnes paroles !
Examen pour l’admission au baptême du Rosaire ; 60 sont admis,
5 refusés.
29 – 30 – 31 – Retraite pour les nouveaux baptisés et pour tous les néophytes qui se préparent à gagner le jubilé accordé par le Pape Pie X à propos
du 50e anniversaire de la promulgation du dogme de l’Immaculée-Conception.
OCTOBRE
1 – 2 – M. von Grawert, chef d’Usumbura, nous est arrivé hier « via
Urundi » en 6 jours avec 1 canon, 1 sous-officier et 28 soldats. Il vient
parce que le chef de Bukoba lui a écrit que tout était en révolution dans le
Rwanda. Ce Monsieur, qui a recueilli les membres de la famille de Kyaka, a
été renseigné par ceux-ci qu’on voulait tuer les Blancs, le roi en fuite à
Usumbura, etc. Le chef d’Ishangi de son côté lui a écrit qu’on ne laissait plus
aborder les soldats se rendant « via Kivu » au Bugoyé. Nous tâchons de
mettre M. von Grawert au courant de la situation, lui racontant ce qui
est arrivé dans nos stations depuis 3 mois, mais le priant de n’en rien
dire au roi, qui mécontent, ne manquerait pas de nous susciter des embarras, en ne lui parlant que des marchands et en mettant un peu de
tranquillité dans le pays, nous en profiterons sans inconvénient aucun.
Ce Monsieur dit qu’il comprend notre situation et qu’il ne nous compromettra pas, qu’il dira qu’il a été appelé par les chefs de Bukoba et d’Ishangi
seuls. – Ce Monsieur ne veut pas faire la guerre dans le Rwanda pour les
commerçants tués et pillés. Ce serait augmenter le désordre et montrer aux
Belges du Congo qu’il y a désordre dans le pays, ce qu’il craint surtout. Il
fera rendre quelques étoffes volées et fera payer une défense d’ivoire au roi
et mettra 4 grands Batusi responsables des désordres futurs, dit-il.
4 – M. von Grawert nous annonce de la capitale qu’il y laisse son
sous-officier et ses soldats, que lui part pour Ishangi avec 3 soldats, qu’on
vient encore d’empêcher un soldat d’aborder sur le Kivu et qu’il va prendre
des soldats d’Ishangi, territoire contesté avec les Belges, pour aller à Mulera,
territoire contesté aussi, car il ne veut pas prendre d’autres soldats pour
aller en territoire contesté, les Belges pourraient les augmenter aussi.
8 – Le sous-officier nous avertit que le roi lui fait construire tout un camp
à la capitale, que le roi et les Batusi sont très aimables, qu’il envoie des patrouilles chercher les voleurs, que le roi a dit qu’il voulait les tuer tous. Toujours les deux faces des Batusi, extérieurement très aimables, mais endessous, ils vous pendraient s’ils pouvaient à cause de leur autorité qui est
partagée et qu’ils ne pourront jamais souffrir d’étrangers dans leur pays ;
c’est ce que nous avons fait remarquer à M. von Grawert et ce que nous lui
avons donné comme cause des troubles. Ce sont les Batusi qui ont fait piller,
tuer, etc., et maintenant ils font les zélés en faisant tout tomber sur les Bahutu, quitte à recommencer le mois prochain. Ils doivent rire au fond et dire
qu’ils jouent bien les Européens. Leur jeu finira bien !

297

10 – Le P. Classe, au Mulera, est toujours aux prises avec les Batusi,
qui se sont déclarés ouvertement contre la mission. L’un deux a voulu
l’empoisonner avec du miel envoyé en cadeau. Le [chef ?] Bisaho dit qu’il
veut tuer tous les Blancs. Il est clair que ce sont les Batusi qui ont excité les
Balera contre la mission, parce que, surtout, cette station a été fondée
contre leur gré, qu’ils s’y sont toujours opposés.
14 – Le sous-officier, Meyer, laissé à la capitale, nous envoie une lettre
pour prier les habitants d’ici de porter vivres et bois à vendre à son camp ;
ils ont peu à manger. Le roi, qui le voudrait bien loin, lui joue un mauvais
tour sans doute ! Personne ne consentira jamais à aller vendre à la capitale.
14 [ ?] – Une patrouille de soldats a ramené de Buganza quatre Batusi,
bagaragwa de Kabare, qui avaient tué une trentaine de marchands et volé
70 mitumbas. Ils sont à la chaîne, ont reçu 25 coups et les soldats, loin
des yeux du Blanc, leur ont mis de force dans la bouche viande de poule
et de chèvre en présence des grands chefs qui s’écriaient : « Ishano mu
Rwanda [jamais vu et d’horrible] » !
22 – Le cher P. Smoor nous quitte pour aller fonder une station au
Kiziba. Il avait passé 3 ans ½ ici et il peut être considéré comme un des
fondateurs d’Isavi. Il emporte avec lui les regrets de ses confrères et des
néophytes ; beaucoup pleurent à son départ ; c’est le meilleur éloge qu’on
puisse faire d’un missionnaire. Il était vraiment le fondateur de la classe ;
aussi emmène-t-il avec lui 10 de ses élèves, qui vont continuer leurs études
à l’école centrale du Vicariat au Kiziba. Mgr Hirth écrivait à la date du
premier octobre : « Je désire que le P. Smoor amène 10 enfants d’Isavi.
Ces enfants doivent savoir lire, écrire et parler le Kiswahili de la grammaire Delaunay, si possible, du moins. Les autres conditions sont : néophytes de 14 à 17 ans ; heureux caractère, docile surtout, piété, santé ».
23 – Les soldats ont tué à la capitale 5 Batusi, bagaragwa de Kabare, qui
étaient à la chaîne pour vols et meurtres : ils les avaient conduits à la rivière ; là, les Batusi se jetèrent sur les 2 soldats, prirent leur sabres baïonnettes ; un soldat fut frappé à la tête et à la poitrine ; les soldats finirent par
se débarrasser et tuèrent les 5 Batusi à coups de fusils. Cinq Batusi sont
encore à la chaîne ; ils cultivent. Rapport d’un soldat au P. Brard. La mère
du roi s’est enfuie de la capitale et est venue à Busimba. On dit que Kabare
a pris aussi la fuite.
Le roi nous envoie une vache à lait et différents petits présents avec
accompagnement de très bonnes paroles.
27 – M. von Grawert est de retour à la capitale. Il a fait deux petites
guerres au Mulera.
NOVEMBRE
1 – Arrivée des PP. Réant [1878-1908], Desbrosses [1878-1938] et du
Fr. Pancrace [1874-1964]317.
317 Joseph Roothan, né à Amsterdam en Hollande le 10 avril 1874, entra au postulat des

Frères de la Société des Pères Blancs en 1893. Il prit le nom religieux de « Pancrace ». Le
1er novembre 1896, il prononça son serment missionnaire. Après quelques années de service
en Kabylie, il fut nommé pour le Vicariat du Nyanza Méridional chez Mgr Hirth. Il arriva à

298

2 – Arrivée des PP. Loupias et Verfürth. Mort de Filipo Balutwanimana,
jeune homme d’environ 17 ans, qui était allé conduire le P. Smoor à Kisakka.
Pris de la fièvre en route, il meurt à Ishenda. C’est notre premier néophyte
qui meurt, c’est aussi un des meilleurs.
4 – Arrivée de M. von Grawert à 7h du soir. Il vient de la capitale où il a
fait payer près de 500 bœufs aux marchands pour étoffes volées et
meurtres. Les Batusi enchaînés sont libérés et quelques Bahutu vont à la
chaîne à Usumbura. Le roi et les grands ont très bien reçu le Capitaine
qui repart enchanté du bon dénouement de la petite révolution au
Rwanda.
5 – Départ des PP. Loupias et Réant pour Bugoyé, – des PP. Lecoindre et
Desbrosses pour Kinyaga, – de M. von Grawert pour Kisakka.
13 – Retour de la capitale de quelques Basukuma que Mgr Hirth avait envoyé demander au roi la permission de bâtir une station dans le Nduga. Le
roi dit qu’il réfléchira et emporte le cadeau d’étoffe. Le lendemain, Kabare et
Ludegembya refusent absolument et rapportent le cadeau d’étoffes, craignant de se compromettre en l’acceptant. Nous avons 5 stations, disent-ils ;
les Belges, les Anglais, les Allemands sont dans le Rwanda ; il ne reste plus
rien pour le roi. Musinga se taisait. Chose étrange Kabare et Ludegembya
ont demandé à von Grawert de tuer Luhinankiko, qui voulait gouverner à la
place du roi. Il leur a dit de lui enlever ses vaches seulement, et voilà que ces
deux messieurs gouvernent eux aussi, à la place du roi.
DECEMBRE
4 – Le roi nous envoie Lwangampushi318 pour demander qu’on lui envoie
Prestansi pour l’instruire. En même temps, ce Mutusi nous demande combien il y a de Pères à Kisakka, que font les Blancs au Buganza ? (Ce sont des
marchands de bœufs). Les Batusi ont grand peur que l’on construise
quelque part par surprise.
8 – Grand fête du cinquantième anniversaire de la proclamation du
dogme de l’Immaculée-Conception. Nous nous sommes préparés par une
neuvaine, et aujourd’hui à peu près tous nos chrétiens font la sainte communion.
9 – Nous avons fini nos retraites annuelles.
20 – Arrivée de Sa Grandeur Mgr Hirth. Tous les néophytes vont à sa rencontre, une trentaine de batwalé des environs apportent du « mazimano
[cadeaux] ».
24 – Baptême de 34 néophytes.
25 – Messe du Minuit. A la Grand’Messe, confirmation de 290 néophytes319.
26 – 27, 28, – Conseil. Voir les différentes réformes au cahier du Conseil.
La classe subit une grande transformation ; elle passera à peu près inaMarienberg le 11 novembre 1903. En 1904, il fut envoyé au Rwanda. Il y travaillera durant
60 années. Il mourut à Huye (Butare) le 29 février 1964 (Notices Nécrologiques).
318 Peut-être s’agit-il de « Lwangampuhi » (Rwangampuhwe), chef de Shyanda.
319 Signé : J.J. Hirth, 27.12.04.

299

perçu ; l’on n’enverra à l’école de Kiziba que ceux qui auront un germe
de vocation à la prêtrise, un ou deux par an.
29 – Départ de Sa Grandeur pour Kinyaga. Le P. Lecoindre et le
Fr. Pancrace l’accompagnent jusqu’à la capitale. Monseigneur renouvelle sa
demande d’une fondation dans le Nduga. Peine perdue ! Ludegembya préfère
que l’on construise à la capitale, pour que nous les instruisions tous !!
ANNEE 1905
Que le bon Maître daigne nous continuer ses grâces, à nous missionnaires, à nos néophytes, catéchumènes, infidèles, Batusi, Bahutu, Batwa. Nous lui offrons nos peines, nos maladies, nos ennuis de cette année, et nous acceptons tout ce qu’il Lui plaira de nous envoyer. « Oporet
Illum crescere [Il convient qu’il croisse, Jean, 3,30] ».
JANVIER
2 – A la capitale, Luhinankiko, Kaijzuka et Kaningo, bapfumu [sorciers],
les derniers restés du parti opposé à Kabare sont dépouillés de leurs collines, vaches, etc., pillage complet ; Kabare et Ludegembya triomphent.
8 – Le roi envoie avertir qu’il a chassé Kaijzuka, qui était révolté ! et qu’il
a mise à sa place Lwamanwa [Rwamanywa]. Pendant qu’ils se dévorent entre
eux, nous serons un peu tranquilles.
17 – Passage du Cdt von Nordeck zur Rabenau, envoyé par le chef
d’Usumbura sur la demande de Monseigneur pour faire donner par le roi
l’emplacement d’une station dans le Nudga. Ce Monsieur est en même
temps chargé de chasser du Rwanda un certain marchand autrichien qui
achète des bœufs à un dotis pièce au plus. Le roi a envoyé se plaindre à
Usumbura.
23 – 30 – Le P. Lecoindre va chercher l’emplacement de la nouvelle
station du Nuga.
FEVRIER
6 – Le P. Lecoindre va trouver von Nordeck à la capitale. Ce Monsieur
avertit le roi que nous voulons bâtir à Marangara. Musinga fait quelques
difficultés, puis finit par dire « Ndio Bwana [Oui Monsieur]».
– Un marchand au compte d’un commerçant américain établi au Mwanza, a razzié quelques centaines de bœufs presque pour rien. Von Nordeck les
a fait restituer, et le P. Lecoindre rencontre ce monsieur, nommé Shindelar
qui lui crache sa bile en ces termes : « Les missionnaires seuls veulent
être maîtres du Rwanda, mais on le verra bien ! J’ai écrit au Figaro et
au Times. Il faut qu’en France, en Allemagne, en Angleterre, l’on connaisse le Rwanda. Je suis venu en gentilhomme et l’on m’a pris pour
tout autre chose, les Pères de Nzaza et de Nyundo aidant ; mais on verra bien : je veux être jugé en Europe, et je reviendrai... ».
12 – Mgr Hirth et le P. Classe arrivent au nouveau poste de Marangara
(Kibwaye [Kabgayi]). M. von Nordeck y rencontre Monseigneur ce jour même.

300

17 – Nous envoyons 13 porteurs à Monseigneur pour se rendre à Kisakka. M. le Lieutenant von Nordeck a fait ramasser et fustiger les marchands
qui lui ont été signalés comme malfaiteurs par les Batusi. Après son départ,
la chasse aux marchands a continué ; ils ont été conduits à la capitale et
fustigés par le roi, qui était heureux de déverser sa bile sur ces barungu
[commerçants ?], ne pouvant le faire sur les Blancs eux-mêmes. Comme de
juste, tous les marchands étaient malfaiteurs pour les Batusi.
Ils ont voulu englober dans cette proscription tous les « nyanga rwanda »
et ordre a été donné aux chefs de collines de conduire à la capitale tous ceux
qui se faisaient instruire. Le roi interrogé a nié bien entendu avoir donné cet
ordre ; mais l’effet est produit – intimider les néophytes et les catéchumènes
et les éloigner de nous. Et ils n’y réussissent que trop, surtout pour les catéchumènes. Tout le pays n’est rempli que des bruits de « Mort aux chrétiens ! »
Malheureusement trois de nos chrétiens ont encore excité ces rumeurs
en allant se faire enchaîner à la capitale, où ils étaient allés pour se faire
rendre justice après avoir ramassé quelques chèvres qui leur étaient dues.
On nous les a ramenés tout meurtris ; mais l’effet est produit : « Le Blanc
laisse enchaîner ses bagaragwa ». Enfin l’on ne peut tout empêcher. Mais
tout cela montre combien il faut être prudent avec ces Batusi malgré
toutes leurs bonnes paroles, et combien ils détestent tout ce qui
s’approche des Blancs.

HABITATION DES PERES BLANCS A ZAZA (1905)

MARS
2 – Retour du P. Lecoindre qui a fait bâtir à Kibwaye [Kabgayi] quelques
maisons et un lugo pour les futurs missionnaires qui viendront au mois de
novembre – Le roi doit faire bâtir à la capitale quelques maisons pour
nous, et une école ; il veut apprendre lui-même à lire et à écrire ; il
parle déjà pas mal kiswahili.

301

13 – Le P. Weckerlé, venu ici chercher le Fr. Anselme reprend le chemin
de Bugoyé.
20 – Le P. Lecoindre et le Fr. Pancrace reviennent de cherches des arbres.
Ils ont visité, au Sud, le pori [brousse] de « Kilala mbogo » où ils ont trouvé
quelques beaux arbres, et sur les autres collines, quelques centaines de
petits misavi. Il faudra donc se résoudre à aller dans la grande forêt si l’on
veut construire l’église.
AVRIL
7 – Arrivée du Frère Alfred [1861-1926] qui vient construire l’église.
14 – 32 Baptêmes.
16 – Dimanche des Rameaux. – Pour la première fois, nous faisons la
procession dehors, dans notre cour. – Kaijuka, ancien chef de Nyaruguru,
nous fait demander des hommes pour le conduire dans l’Urundi. Kabare l’a
chassé de la colline où il était retiré et il ne sait où se retirer. Nous ne pouvons acquiescer à sa demande, de peur de nous mettre à dos les grands
chefs du pays. Du reste, il lui est facile de se rendre seul dans l’Urundi, s’il
le veut, le pays étant à une petite journée d’ici.
23 – Saint Jour de Pâques – Le P. Lecoindre a prêché une retraite de trois
jours à nos chrétiens. Nous avons fait toutes les cérémonies de Semaine
Sainte, sauf le lavement des pieds et la bénédiction des fonts baptismaux.
Nous avons la visite d’un Grec d’Usumbura, Sographanis, qui vient acheter des bœufs.
27 – Reçu d’Usumbura copie des papiers du Gouvernement par dépêche.
Traduction
I.
Commandement de saisissement du roi de l’Uha, Kihumbi [Gihumbi] est
accusé :
1) D’avoir expressément calomnié le conseil d’administration en affaires politiques.
2) D’avoir troublé la paix du pays ; d’attaquer à la manière des bandits ; il est
accusé de meurtre.
Tout le monde du district d’Usumbura, particulier les Européens, les rois Musinga et Kissabo et leurs batwalé, sont priés par la présente, sur ordre du gouvernement, de saisir le roi Kihumbi s’il se trouve dans le district et de le livrer au poste
militaire le plus proche, en notifiant cet ordre de saisissement. – Le chef de district :
V Grawert.
Manifeste à tous les Européens, avec prière de soussigner. Authentique copie
d’un télégramme reçu de la part du Gouvernement : (via Tabora). Jusqu’à nouvel
ordre on ne peut entrer dans le Rwanda et l’Urundi qu’en partant d’Usumbura avec
permission écrite du chef de cette station. Ce chef de station peut poser les conditions qu’il jugera nécessaires pour obtenir cette permission, p. ex., visite au sultan,
caution, etc. – Font exception à cette ordonnance ceux qui dépendent ou ont ordre
du Gouvernement et des Missions, ainsi que les personnes qui, en particulier, ont
obtenu permission du Gouvernement. Contravention à cet ordre sera punie de 3
mois de prison ou 1000 roupies d’amende. Prière de publier ce qui précède. Retirer,
dans un temps déterminé, les « shete » distribués pour aller dans ces pays. Avertir
immédiatement Ujiji et Usumbura. Ordre suit. – Gouverneur. – Justesse de la copie
constatée à Usumbura 7/4/1905. Le chef de station.

302

MAI
Nous essayons d’inculquer à nos vieux néophytes une grande dévotion à
la Sainte-Vierge. Chaque jour à la sainte Messe et après la prière du soir,
récitation du chapelet ; chaque dimanche, instruction sur la Sainte-Vierge.
Chaque jour 12 chrétiens s’approchent de la Sainte Table. Ce sont les députés de la chrétienté et des infidèles pour venir avec Notre-Seigneur qu’ils
reçoivent, honorer, remercier Marie, et lui donner surtout la foi pour tous,
une plus grande connaissance de la vie chrétienne, le pardon de nos fautes,
la persévérance, et la conversion des infidèles.
9 – L’officier comptable Mulhauser nous arrive à l’improviste à 4h du soir,
venant de l’Urundi. Il court après le marchand grec Sographaxis, qui est
accusé d’avoir si bien frappé un de ses porteurs qu’il en est mort ; puis il
n’avait pas la permission de venir faire le commerce dans le Rwanda. Ce
Grec est reparti depuis le 4 pour Usumbura.
12 – Les Frères Alfred et Pancrace reviennent de couper une soixantaine
d’arbres sur les bords de l’Akanyaru, dans la forêt du Kilalambogo.
13 – Le P. Verfürth, proposé par Mgr Hirth pour accompagner le R.P. Visiteur Sweens [1858-1950] dans toute sa visite du
Vicariat, part aujourd’hui pour aller le chercher à
Kisakka.
14 – Arrivée à 7h du matin, le sous-officier
Meyer, d’Ishangi, qui a voyagé toute la nuit, venant de la capitale pour prendre le pauvre Grec,
Sographaxis.
24 – 29 – Visite de la station par le R.P.
Sweens. Le Père fait remarquer de fermer à clé la
porte de la sacristie, de faire finir le travail des
Frères à 11h ½ et de leur donner de la lumière
s’ils en veulent le matin pour la méditation. Il
fait remarquer aussi la grande pauvreté de
toute la maison au point de vue des meubles.
Le Père Verfürth accompagne le R.P. Visiteur
dans tout le Vicariat.
JUIN
MGR HIRTH (1909)

C’est notre mois ! Sur le désir du Vicaire apostolique, nous ne faisons pas
faire ce mois à nos néophytes, – ils ne comprendraient pas, dit-on. Nous
n’avons pas fait les Rogations [Cérémonies destinées à attirer la bénédiction de Dieu
sur les récoltes et les champs]. On ne les fait pas encore dans le Vicariat, dit-on ;
on se contente de réciter les litanies des Saints avant la messe.
Belle fête de l’Ascension. A deux, nous avons confessé toute la journée.
2 – Nous commençons les travaux de l’église que nous voulons construire. Il faut 400.000 briques environs et 100.000 tuiles, et du bois pour les
cuire, et du bois pour la charpente et les échafaudages. C’est un travail de
géant pour ce pays où il n’y a pas de bois. Et l’architecte, le Fr. Alfred,
trouve que la terre qui a servi les maisons actuelles ne vaut rien ; il faut
faire les briques à une demi-heure d’ici. Et il faut que tout soit prêt dans

303

les mois où nous pouvons avoir des ouvriers si nous voulons construire
l’année prochaine 1906.
Nous commençons par mettre à la tâche 25 briques à l’heller (sic) ; tout le
monde part ; ils reviennent peu à peu. A ce prix, nous finissons par faire
9.000 briques par jour. Pour les faire porter à une demi-heure, c’est un travail de géant. Ils en portent 12 au pesa320, 3 pour 2 perles, 15 pour un kete
La mère du roi nous envoie un de ses hommes pour nous dire qu’elle veut
chasser de sa bananeraie un de nos chrétiens de Mara, Joakim pour le donner à sa sœur qui est « muja [servante] » de Kanzogera. Or d’après les lois de
tous les pays nègres et d’ici, la fille n’hérite pas de son père. Donc, c’est
contre toute justice que Joakim est chassé. Nous faisons cette remarque au
roi, qui admet l’injustice mais dit qu’il ne peut plus rien devant le fait accompli, qu’on se moquerait de lui, mais qu’il regrette d’avoir fait de la peine
aux Blancs qui ne lui ont jamais rien fait de mal et avec qui il veut être en
bons termes. Nous lui faisons remarquer que c’est une question de principe,
que nos chrétiens sont ses hommes comme les autres et qu’il doit les traiter
comme les autres. Ceci les Batusi ne l’admettront pas de sitôt ; ceux qui se
font instruire sont nos hommes. Musinga avait commencé par dire que
Joakim étant homme de P. Brard, il n’avait qu’à aller construire chez lui.
Nous lui avons fait remarquer que c’est faux et que nous n’avions pas de
village ; mais c’est dur à entrer dans son esprit.
8 – Il paraît que nous sommes dans les faveurs gouvernementales. Voilà
ce que nous lisons dans « l’Univers »321 du 8 avril 1905 – Berlin 3 avril. – A
l’une des dernières séances du Reichstag322, au cours des débats sur le budget des colonies, M. le Docteur Stuebler, directeur de colonies, a fait la déclaration suivante : « L’administration des colonies attache la plus grande
importance à la bonne entente entre le corps des fonctionnaires et les
missions des 2 confessions, et dans le cas où cette entente serait troublée
par la faute d’un fonctionnaire, l’administration y porterait remède coûte que
coûte. (Applaudissements au centre). L’administration est d’avis qu’une
part importante dans la colonisation revient aux missionnaires ; à cause
de la haute valeur qu’elle attache à ce rôle des missionnaires, elle ne cesse
d’attirer l’attention des fonctionnaires sur le devoir qu’ils ont d’agir conformément aux intentions de l’Administration centrale ». – Deo gratias ! Quel
que soit le but tendancieux de ces paroles, nous en profitons déjà depuis
2 ans. Au commencement, vers 1900, ces messieurs, poussés par le
Dr Kandt, craignaient l’influence des missionnaires323. M. von Grawert
écrivait une longue lettre au Gouverneur sur les agissements des missionnaires, les plaintes des Batusi « inde ira » du Vicaire apostolique324, tout était
perdu. Depuis 2 ans, ce même von Grawert dit que les Batusi n’ont jamais
320 Pesa : monnaie créée dans toutes les missions des Pères Blancs. Elle consistait en une

petite plaque de métal et elle était échangeable contre des biens de consommations courantes. Elle n’avait aucune valeur officielle.
321 Journal français, très conservateur, souvent lu par le clergé ultramontain.
322 Le parlement allemand.
323 Apparemment, le P. Brard ignore que les Pères Blancs ont été invités à s’installer au
Rwanda par le Dr Kandt lui-même et qu’il leur avait donné sa propriété à Tabora pour fonder une Mission.
324 D’où la colère du Vicaire Apostolique.

304

rien eu à nous reprocher, que lui-même est content de nous, etc. etc. Dieu
voit tout, suffit pour le passé, le présent et l’avenir325. Onze soldats
belges déserteurs sont venus chez le roi avec armes, bagages, serviteurs,
femmes. Ils cherchent une station allemande pour s’embaucher. Ils disent
qu’ils ne sont payés que 2 dotis par mois et sont fort maltraités. Le lendemain, ils prennent le chemin d’Usumbura. Ces pauvres soldats qu’on appelle
ici « Bulyoko » (mangeurs d’hommes), ont mis tout le pays en émoi ; beaucoup dans nos parages ont pris la fuite, d’autres on demandé protection à
nos chrétiens. C’est étrange tout ce qui se raconte dans notre pauvre
Rwanda et comme ce pauvre peuple est peureux et simple ! Mais c’est surtout le roi et les Batusi de la capitale qui ont été sur la sellette ; ils se
croyaient tous perdus. Ils n’on cessé de sacrifier et de consulter les entrailles
des poules et des bœufs pendant le séjour de ces soldats à Nyanza.
15 – Il paraît que le roi Musinga a eu un héritier, mais sa mère l’a étouffé
hic et nunc sous prétexte qu’il était difforme ; plusieurs de ses enfants ont
été ainsi étouffés par leurs mères sous prétexte de difformité. Voici pourquoi : il est d’usage que la mère du roi se donne la mort dès que son fils
roi a un héritier. Jusque là elle gouverne et son fils obéit. L’on comprend
que Kanzogera, mère du roi, n’ait pas encore l’intention de « Kutawala [Gutabara] – c’est le mot qu’on emploie pour mourir, – et comme Kanzogera est
toute puissante, les mères des enfants pourraient bien disparaître avec leur
progéniture si elles ne les faisaient pas disparaître elles-mêmes.
JUILLET
1 – Nos faiseurs de briques ont déjà fait grève deux fois, trouvant qu’on
ne les paie pas assez. Nous avons fini par nous entendre.
4 – Le Frère Alfred a fini par choisir l’argile de Kihise pour la facture des
tuiles. Il a vraiment cherché pendant un mois aux environs de la station. Les
arbres du Kilambogo arrivent doucement ; pour les gros, il y a jusqu’à
100 porteurs ; nous donnons un lesso326 au chef et deux makete à chaque
porteur. Le bois pour faire cuire les briques et les tuiles est aussi un problème ; par deux fois, le roi nous a envoyé dire de ne pas abattre les « bigabiro »327, mais d’abattre les autres arbres. C’est un travail de Romain que de
construire une grande église dans le Rwanda. – Le propos des Bahutu vont
leur train. Les uns disent qu’on veut les tuer, d’autres qu’on cherche prétexte à la guerre en les faisant travailler, etc. etc.
Nous avons eu 43 baptêmes à la Saint-Pierre. – Bilan de l’année – Total des
néophytes : adultes et enfants : 464 ; – Baptême d’adultes de l’année : 174 ; baptême d’enfants de néophytes : 45 ; – Baptême in extremis : 235 ; – Mariages : 33 ; –
Morts : 4 ; – Catéchumènes de 4e année : 174 ; – de 3e année : 192 ; – de 2e année :
225 ; – de 1ère année : la masse ; – Ecole : celle de la mission.

5 – Le roi fait appeler un de nos néophytes, Ntulo Pankrasi pour se renseigner sur notre compte ; il lui promet même une vache dans 4 jours. Il lui
demande si Kayizuka et Luhinankiko ne viennent point chez nous ; si nous
325 Le P. Brard met toute sa confiance en Dieu.
326 Il s’agit peut-être de Peso.

327 Arbres se trouvant sur le site d’une ancienne résidence royale.

305

regardons Musinga comme roi ; si nous partirons de son pays. Ntulo répond
bien à toutes ces questions. Le roi lui dit qu’il sait qu’on l’aime ; que ce
sont les mauvais kusomeurs328 qui ont fait jadis les pillards dans le Rwanda.
Bitusi, chef de Ntulo, l’interroge à son tour et est satisfait, dit-on, de sa
leçon de catéchisme, si bien qu’il ira la rapporter au roi.
15 – Tout est au travail de l’église ; les directions des chrétiens sont
abandonnées pour un moment.
Nous avons fait a peu près 120.000 briques à 25 non cassées au pesa ;
on les achète lorsqu’elles sont sèches ; nous avons 80 moules qui fonctionnent, mais il y en a toujours de perdus ; nos chrétiens, à peu près seuls, font
briques et tuiles. Ils font 6.000 briques en moyenne par jour, mais le lundi,
jour de paie, et le mardi, jour de confession, sont à peu près perdus. Puis, il
y a toujours des faiseurs de briques malades, absents qu’il faut remplacer.
Prestansi en est chargé. Nous faisons aussi des tuiles d’argile pour brûler.
Le roi nous envoie le vieux chef de Katovu, Bihutu, pour nous ramasser des ouvriers ; mais ils ne l’écoutent guère. Il nous faut chaque jour
300 porteurs de briques au moins ; chaque colline vient faire 4 jours de 6
voyages à 6 briques par voyage. Le P. Lecoindre a fini par organiser la fabrication des tuiles. Il y a 20 mouleurs qui font chaque jour 60 tuiles ; défense
d’en faire davantage, l’argile manque. Ils ont fini vers midi ; ils ont 5 pesa
pour 60 tuiles ; celui qui prépare l’argile du tuilier a 4 pesas, l’enfant qui
aide le tuilier a 3 pesas ; il faut chaque jour 90 hommes pour apporter
l’argile ; ils sont payés selon ce qu’ils apportent 6 ou 8 perles, et font
3 voyages par jour à Kihise. 100 briques valent 10 pesas : 4 pesas de facture, 50 perles ou 4 pesas de port, plus étoffes aux chefs cassées pour empiler et bâtir dessus. – 60 tuiles non cuites valent 18 pesas, tout compris.
C’est surtout ceux qui frappent les tuiles quand elles sont à peu près sèches
qui sont à surveiller, car ce sont eux qui les perfectionnent, tout dépend
d’eux. Les bois de Kilalambogo ne sont pas encore tous arrivés ; l’envoyé du
roi est malade et personne ne fait plus rien.
Nous n’avons pas eu de pluie depuis la fin de mai. Un tel système de
corvées imposé aux collines est désastreux pour notre mission, bien que
nous le fassions faire par le roi ; mais il nous serait absolument impossible de bâtir notre église sans cela.
16 – Une lettre d’Usumbura nous invite à payer désormais l’impôt de
trente roupies en mars ; nous commenceront en 1906. Cette lettre nous
avertit que nous ne sommes pas chargés de la police, mais cependant que
nous pourrions visiter les « sheti » pour voir s’ils sont signés du Gouverneur
ou du chef d’Usumbura, et de signaler ceux qui n’ont pas de permission. –
Payer en mars.
20 – Le Frère Alfred avait essayé de nous faire des tuiles plates, mais il
n’a pas réussi, faute d’une presse assez forte. – Nous avons décidé en conseil
de suspendre les conférences théologiques jusqu’à la fin des travaux, vers
octobre ; nous ne sommes que deux et le P. Lecoindre est continuellement
occupé aux tuiles : il en fait 1.200 par jour. – Les Batusi sont encore paris
sous la conduite de Luhararamanzi pour faire la guerre aux Batwa « Mpunyu » du Mulera, qui pillent continuellement ; mais comme l’année dernière,
328 « Menteurs ? »

306

ils resteront sans doute en route. Nous sommes dans le « muki », époque des
rêves extravagants. Comme nous faisons travailler les hommes seuls, ceux-ci
font courir le bruit que les femmes iront chercher un gros rocher appelé « ishari », qui se
trouve à Buvumu, à 4h d’ici, qu’elles le déterreront avec des aiguilles !!
24 – Nous bâtissons le four à briques et à
tuiles. L’on fait des briques d’argile pour Munazi. – Le Frère Alfred a fait un véritable
fauteuil, recouvert de velours pour le roi
qui nous fournit des ouvriers, et Mgr le
Vicaire apostolique ne nous a jamais rien
donné pour donner en cadeau au roi. De
même le Frère Pancrace fait un vrai lit de
famille artistique avec rideaux, moustiquaire, paillasse, traversin : vrai lit de
grande majesté nègre.
AOUT

LE FAUTEUIL DU Fr. ALFRED OFFERT
PAR LE P. BRARD AU MWAMI ?

3 – Notre four à briques est fini. Nous mettons 3 jours et demi à enfourner 5.000 briques et 14.000 tuiles et 4 jours pour les cuire ; mais le premier
jour un tout petit feu.
10 – Notre station, qui nous a coûté sang et eau, est condamnée à disparaître. Mgr Hirth nous écrit : « Je doute qu’un architecte puisse arriver à
contenter, même à moitié, les missionnaires, et des Européens surtout, en
couvrant en tuiles les 2 maisons actuellement existantes. Ces 2 maisons
sont donc condamnées à disparaître dans quelques années »
11 – Notre première fournée de briques a bien réussi, mais celles du milieu sont trop cuites, parce que tout le tirant était ménagé au milieu. Le
P. Lecoindre s’aperçoit qu’il a le ver solitaire.
15 – Assumpta est [Elle est montée au Ciel] – presque tous nos néophytes,
préparés par une neuvaine, ont le bonheur de s’approcher de la Sainte
Table. Autrefois, nous avions de beaux chants, une messe spéciale pour les
jours de fête. Depuis que l’on parle du chant grégorien, Mgr le Vicaire a supprimé toutes les messes en attendant qu’on envoie du chant grégorien. A
quand ? Nous éprouvons deux petits tremblements de terre. Depuis que les
Anglais ont fait une trouée de Mombassa au Nyanza, pour laisser passer l’air
civilisateur d’Europe, avec les marchands, nous avons un peu respiré cet air
empesté ; aujourd’hui c’est fini. Deo gratias, nous recevons plus vite nos
courriers, mais nos charges mettent plus de temps à venir ici – au
moins – que jadis sur le dos des Basukuma, parce qu’ils restent en magasin in-définitivement à Marienberg faute de porteurs. Les étoffes ont
augmenté de prix : 5 mikono : 1 roupie ; 7 [illisible] : 1 roupie, – au prix du
Vicariat, il est vrai. Les Batusi qui étaient allés faire la guerre aux Batwa du
Mulera ont été battus 2 fois. Ils ne s’en vantent pas.
17 – Le Père supérieur et le Fr. Alfred vont rendre visite au roi, le
remercier de sa bonne volonté à nous fournir des ouvriers et lui faire un

307

cadeau, entre autres le lit et le fauteuil dont il est enchanté. Il nous
demande de lui construire une maison en briques ; – ce serait une
bonne occasion de s’implanter à la capitale, mais Mgr le Vicaire apostolique n’y tient pas. – Nous laissons Prestansi et Wilhelmi pour faire la
classe de kiswahili, lecture et écriture, au roi et à une cinquantaine
d’enfants des principaux chefs ; mais l’école construite par Ebya [ou Eliya]
est beaucoup trop petite en inhabitable pour des Européens. Ces petits Batusi sont très simples, aiment à s’instruire et à jouer aux barres et au football. Pourvu que cela dure !
21 – Les 2 frères vont couper 85 misavi à Kakoma, à 7h d’ici au S.E.E.
près de l’Akanyaru.
26 – Le P. Classe nous écrit que les Batusi recommencent leurs menaces au Mulera et nous prie d’en parler au roi. Détail de mœurs : – En
expliquant les devoirs des enfants envers leurs parents, l’on me dit que c’est
au père de saluer le premier ses enfants ; que ceux-ci le saluent, il les regarde comme des révoltés et les chasse de sa maison ; les oncles de l’enfant
paient le père pour reprendre son fils. De même c’est aux grands chefs de
saluer les premiers pour donner aux autres la permission de les saluer. Nos
successeurs à Isavi dans les siècles futurs ne devront pas s’en prendre à
nous si l’église qu’on va construire ne leur plaît pas, même quant à
l’emplacement. Mgr Hirth n’a voulu écouter les Frères pour le plan et le
reste ; même les quelques observations présentées par nous n’ont pas été
écoutées. Les Pères n’ont qu’à écouter les Frères pour le matériel, dit-il ; lui
seul est leur supérieur. De même les autres Pères de la station n’ont à recevoir d’ordre que de Sa Grandeur ; lui seul est le supérieur de toutes les stations. Ce qui nuit beaucoup à la charité et au bon ordre, car il n’y a pas
d’autorité dans la station, etc. etc. etc.
SEPTEMBRE
1 – Nous perdons 15.000 tuiles pour avoir voulu mettre 5.000 briques
au-dessus des tuiles dans le four pour les faire cuire. Quand tout a été chargé, les tuiles se sont affaissées : 2.000 sauvées, 15.000 perdues.
2 – Arrivée de M. le Dr Richard Kandt, qui vient nous voir. Il parle de
la manière de gouverner le Rwanda comme s’il devait en être nommé
Résident ! Attendons. Il repart le 5 pour la capitale.
4 – Les 2 Frères vont pour 30 jours à la grande forêt pour couper des
arbres pour l’église. Ils ont coupé 151. C’est une forêt vierge où abondent de
beaux et bons bois. Mais il y a 3 jours de caravane et des chemins affreux
surtout dans la forêt.
6 – A Kigoma, où l’on tire l’argile pour les tuiles, 4 hommes sont ensevelis
sous la terre en tirant l’argile ; l’un est mort, les autres sont fort contusionnés. Tout le monde s’enfuit ; et pendant plusieurs jours nous ne pouvons
que difficilement trouver des porteurs d’argile.
8 – Fête de la Nativité de notre bonne Mère. – Les bons chrétiens se sont
approchés de la Sainte Table. Il serait bon de préparer tous les chrétiens
pour des neuvaines à ces grandes fêtes de la Sainte Vierge et aux autres

308

fêtes de l’année pour remettre un peu de surnaturel dans notre petite famille.
13 – 14 – Premières pluies. Nos Nègres criaient fort, disant que nous empêchions la pluie pour finir nos briques. Aujourd’hui, ils disent que c’est
l’envoyé de Kitatiré, Luzima, qui fait travailler pour nous, qui a payé les faiseurs de pluie pour nous punir de son homme tué dans l’éboulement de
Kigoma !! Nous cessons de faire les tuiles. Notre hangar étant trop petit, il
faut les faire sécher et les battre dehors ; nous ne le pouvons plus avec la
pluie, et tout le monde est fatigué, Blancs et Noirs, depuis 3 mois ½ de travail incessant. Nous aurons près de 30.000 tuiles cuites, les 15.000 de cassées ! Nous recommencerons l’année prochaine.M. le Dr Kandt nous averti
qu’il va s’établir à l’ouest de la capitale, province de Nyantango, près de lugo
de Buchako, à Kashare, sur la rivière Mashigga. Heureusement que le « ki [la
grande saison sèche] » touche à sa fin, tous nos Noirs, y compris nos chrétiens,
sont un peu fous pendant ce temps de vacances. Nos travaux, qui ont occupé nos chrétiens, nous ont épargné bien des misères cette année ; plus tard,
sans doute, ces 3 mois causeront bien des ennuis aux missionnaires. Nous
avons eu quelques femmes renvoyées, puis reprises, pas mal de coups distribués par nos chrétiens aux païens qui viennent se plaindre ; bien entendu, nous leur rendons justice le plus possible, car nos chrétiens sont
souvent dans leur tort bien qu’on les ait accusés à faux plusieurs fois. Un
autre, à Lubona, qui était allé pour empêcher un sacrifice, est presque assommé. Qu’allait-il faire ? Un autre, de 14 ans, se bat avec sa mère qui, exprès ou non, avait mis de la viande d’un bœuf sacrifié sur son lit. D’autres,
de Muhiriri [Mwulire], vont à Mutenda au nombre de 8 où voler la viande
d’un bœuf sacrifié, battre le sacrificateur. Nous les faisons juger, payer et
punir sévèrement par leurs chefs respectifs afin d’enlever aux autres l’envie
de recommencer. Cette manière de faire ruinerait la mission ; mais ces
pauvres Nègres ne pensent à rien ; ils croient peut-être encore bien faire, et
pourtant on leur répète à chaque instant qu’il faut laisser les indigènes faire
sacrifices et sorcelleries, que c’est en les instruisant qu’ils les empêcheront
d’agir ainsi et en priant pour eux ; qu’il faut être bons envers tous, humbles
et serviables. Mais le vieux sauvage montre toujours le bout de l’oreille et le
montre encore d’ici longtemps ; au missionnaire de patienter, de pardonner,
de gémir, de faire rendre justice et surtout de prier. Dans cent ans, les
chrétiens seront meilleurs. Il faut bien commencer, marcher de l’avant,
avoir toujours confiance en Dieu qui ne nous a pas envoyé pour rien ici, et
ne pas se laisser arrêter par ces petites difficultés, inhérents à notre ministère. Confidite. Quis ut Deus [Ayez confiance. Qui est comme Dieu] !
25 – Nous avons fait cuire une fournée de 22.000 briques pendant
4 jours et 4 nuits. Le feu ne monte pas, car nous avons mis les briques à se
toucher alors qu’il aurait fallu laisser un espace entre chacune pour laisser
passer la chaleur ; la chaleur a même fait écarter un des murs du four de
quelques centimètres ; pas la moitié des briques ne sont cuites comme il
faut. Encore de l’expérience acquise à nos dépens !! Les pluies ne tombant
pas assez, le roi fait tuer 3 faiseurs de pluie ; l’un a été tué d’un coup de fusil
tiré par le grand chef Ntulo, avec un fusil à cartouche belge. L’une des victimes était une femme enceinte. Il y a encore 6 « bashara [faiseurs de pluie] »
à la chaîne chez le roi !

309

OCTOBRE
Hier nous avons eu 25 baptêmes ; la retraite a été prêchée par le Père Lecoindre. Comme de coutume, nos néophytes récitent le chapelet pendant la
messe et le soir après la prière ; chaque jour aussi nous récitons les prières
prescrites par le Saint Père pendant le mois du Rosaire après les prières
prescrites après la messe.
2 – Le roi dit qu’il faut faire venir à tout prix nos 80 misavi coupés à
Kakoma et les 151 arbres de la forêt ; qu’il bâtira lui-même son lugo
quand tous seront arrivés. Il croit sans doute que ce sont nos arbres non
arrivés qui arrêtent la pluie.
Pour les 151 arbres de la forêt, nous faisons distribuer par les envoyés du
roi des billets où est marqué le numéro de l’arbre, le nombre d’hommes qu’il
faut pour l’apporter et le nom d’une ou plusieurs collines. Il nous faudra
plus de 300 collines et 8.000 porteurs, nos hommes qui sont dans la forêt
indiquant l’arbre marqué sur le billet ; l’on verra si l’on réussira. Des Noirs
abandonnés à eux-mêmes avec des Batusi n’arriveraient jamais à apporter
un arbre de 200 porteurs, et puis ils achètent l’envoyé du roi avec des bœufs
pour qu’ils n’aient rien à faire et alors ce sont certaines collines peu favorisées qui sont obligées de travailler.
4 – Lettre du gouvernement pour nous avertir qu’il est permis aux employés de la mission d’entrer au Rwanda s’ils viennent pour la mission, mais
non aux autres Nègres chrétiens qui viennent pour affaires ; donc défense de
leur donner des « shete ». Que les fusils que possède la mission « ne soient
que pour la protection de la mission ; que ces fusils ne peuvent être
donnés à des personnes de couleur, pas même par le gouvernement. Il
n’y a que le gouverneur qui peut se le permettre pour des cas isolés. Il n’y a
que les Noirs de la suite immédiate de l’Européen qui puissent porter un tel
fusil. Ceux qui enfreignent la loi sont passibles de fortes amendes. En même
attendant, j’ai donné ordre à tous les officiers et employés d’arrêter et de me
transmettre pour être punis tous les gens qu’ils trouvent sans accompagnement de l’Européen. (Il n’est donc pas permis que ces gens s’éloignent du
camp pour aller chercher de la nourriture) ».
7 – Nous réussissons enfin une fournée de briques après 50h environ de
cuisson, en laissant des trous à la voûte et en espaçant les briques ; quand
on cesse le feu, boucher les bouches et les trous sur le haut.
12 – Nous avons la première bonne pluie. – Un néophyte de nos voisins
Alphonse Ilagire qui avait laissé seuls dans sa maison deux enfants en bas
âge, voit sa maison et ses enfants brûlés.
15 – Enfin les 75 arbres du Kilalambogo sont arrivés. Les chefs de Ndala
et de Nzirabwoba y travaillent depuis 4 mois ; nous ne nous en sommes pas
occupés ; un homme du roi a tout fait ; mais il a crié, frappé, enchaîné, etc.
Pour 4 arbres, il fallait 100 porteurs (12 m sur 0,25 m équarris). Des chefs
avaient caché des arbres pour ne pas les emporter : Nous en touvons 3 ; 7
sont perdus et se retrouvent aussi.
16 – Le P. Lecoindre et le Fr. Alfred finissent leur grande retraite.
Mgr Hirth, sans avoir consulté personne que le Fr. Alfred, envoie un
nouveau plan de la station, maisons neuves à construire derrière les

310

anciennes : mais il y a l’inconvénient de ce trou d’où nous avons tiré le
mortier ; l’église sera au milieu, très loin derrière.
17 – Le roi envoie une génisse et fait demander de la pluie. Il n’en tombe
pas encore chez lui ; il en tombe ici.
Nous lui disons de s’associer à nous
pour en demander à Lulema. Tout le
Rwanda est au repos. – Défense de
travailler pour plusieurs jours. Un
enfant de Musinga est mort, c’est son
troisième, dit-on, qui meurt.
24 – Arrivée des PP. Embil et
Verfürth. – Le roi nous envoie encore
une vache avec un veau pour demander de la pluie. Il est servi à souhait : il
pleut toute la soirée. – Neuvaine pour
la Toussaint.
26 – Un envoyé de Kitumva, un des
roitelets de l’Urundi, voisin de l’Akanyaru, envoie demander qu’on sauve
son maître. Avant-hier, Tikitiki [Digidigi]329 l’a battu et pillé. Il ne sait où se
mettre ; il promet 500 bœufs, 2 charges de cuivres, etc. etc. Il n’y a pour lui
de salut que dans la fuite.
NOVEMBRE
1 – Belle fête de nos aînés ! Puissions-nous marcher sur les traces toujours ! Tous nos chrétiens font la
Sainte Communion. Messe avec diacre et sous-diacre ; nous sommes
6 Prêtres et 2 Frères.
2 – A sept heures, Messe des Morts, chantée et absoute. Ceux de nos
chrétiens qui ont des parents morts font la Sainte-Communion, ainsi que
quelques autres. Il est bon de leur donner cette dévotion des âmes du Purgatoire ! A 8 heures, départ des PP. Embil et Desbrosses pour Mulera avec
80 porteurs. Ils emportent aussi le ravitaillement de Mulera. Le P. Lecoindre
les accompagne, sur l’ordre de Sa Grandeur, jusqu’à chez le roi. Mais les
Pères n’ayant reçu de Sa Grandeur aucun cadeau pour le roi, celui-ci se
montre très froid, et naturellement cela retombe un peu sur nous qui
sommes les plus près.
6 – Nouvelle fournée de tuiles et de briques bien réussie. C’est la dernière
de l’année.
13 – Le P. Brard finit sa retraite annuelle.
16 – Les PP. Verfürth et Réant la commencent. – Et les voleurs ! Nous en
sommes entourés. On vient d’en prendre un à Kyayave qui a déjà été pris
30 fois et racheté 30 fois. Un autre, à Kalama, d’ici a été racheté 25 fois.
Toutes les collines en sont infestées ; on les connaît, ils ne cultivent pas ou
329 Surnom données par les Banyarwanda à von Grawert.

311

presque pas. Ce sont les amis des Batusi, auxquels ils donnent la dîme de
leurs vols ; et les Batusi les délivrent toujours s’ils sont pris. Exemple : le
chef de Mwiriri [Mwulire]. Il serait donc meilleur de les laisser sur leur colline,
au moins ils vont voler plus loin. Pour nos Banyarwanda, il n’y a de mal
qu’à être pris. Les voleurs sont des « hommes » qui trouvent toujours femme
à marier ; ils ne manquent de rien. Si l’on veut purger le pays de cette plaie,
il faut rendre responsables les batwalé des collines : les voleurs auront bientôt disparu. L’on vient souvent nous amener ces voleurs ; mais ce n’est pas
notre affaire, « ad majora nati [nés pour une meilleure destinée] ». L’on n’est pas
venu de si loin pour cela ! On leur dit de les conduire chez le roi – qui les
tuerait certainement – mais les Batusi dissuadent toujours leurs sujets volés. Il ne faut pas s’étonner de ces mœurs, qui ne peuvent être autres – sans
Religion. Peu à peu, nous les « guérirons » sans qu’ils s’en doutent. Mais
quelle patience !
DECEMBRE
2 – Retour des Frères. Ils ont éssayé de débiter le fameux arbre appélé
« bakatifikulo » qui remonte au légendaire roi Luganzo et qui est situé à Kimuhira ; il est trop gros ; ils n’ont pu que travailler quelques branches, la
poudre a parlé, mais elle n’est pas assez forte ; il faut attendre la dynamite.
4 – Fr. Pancrace et Fr. Alfred partent pour Gakoma, pour découper les
bois coupés là-bas jadis.
9 – Le R.P. Brard se rend à Gakoma pour procurer aux Frères les consolations de notre Sainte Religion : Pénitence, Communion, etc.
10 – Le courrier du Kisakka nous apporte les changements qui auront
lieu ici à Isavi à cause du départ prochain du R.P. Brard pour le Chapitre. Le
R.P. Loupias sera le nouveau supérieur ; le R.P. Réant ira au Kisakka ; le
R.P. Lecoindre doit se préparer pour aller fonder le poste dans le Marangara.
On annonce aussi l’arrivée prochaine de deux nouveaux confrères, venus
tout frais d’Europe.
11 – Le R.P. Brard rentre enchanté de son excursion à Gakoma. Il vante
la beauté du pays et surtout la simplicité tranquille de ses habitants, qui
paraissent tout préparés à recevoir la Bonne Nouvelle.
13 – Visite de Lusako [Rusaku], mutwalé du pays susdit. Il a bonne mine.
Et quelle simplicité dans ces braves gens ! Nous leur faisons jouer un orgue
et deux d’entre eux, sur notre simple désir, sans regimber quoi que ce soit,
exécutent une danse indigène au son d’une valse européenne (sic !). Et dire
que le jour où nous commencerons à les instruire, ces braves gens sortiront infailliblement de leur simplicité d’enfant ! Ce fait mérite toute attention.
15 – Rentrée du Fr. Pancrace de la forêt de Gakoma. Il commence ce soir
sa retraite annuelle, qui sera en même temps préparatoire au serment qui le
liera pour toujours à la Société. Que les grâces de Dieu pleuvent abondamment sur lui durant ces 8 jours.
16 – Le roi Musinga envoie au P. Brard une superbe dent d’éléphant
comme cadeau d’adieux. Auparavant déjà sa Majesté avait envoyé par nos
enfants qui sont à la capitale une lettre en kiswahili exprimant des regrets.
Rentrée du Frère Alfred de la forêt de Gakoma.

312

19 – 20 – Examens des catéchumènes devant recevoir le baptême de Noël
prochain.
21 – Les futurs néophytes commencent la retraite préparatoire au baptême. La retraite est prêchée par le P. Verfürth. – Le 19, le Dr Kandt nous
envoie un courrier pour implorer notre charité. Quelques-uns des ses
hommes envoyés à Bukoba pour aller chercher du ravitaillement en y portant une forte somme d’argent, ne veulent pas faire réapparition après
43 jours d’absence. Nous lui envoyons de l’étoffe et des perles. Aujourd’hui,
le 21, les étoffes et les perles reviennent ; les hommes du Dr Kandt sont enfin arrivés. – Une lettre de ce monsieur nous annonce la mort du Lieutenant
Funck, tué par les insurgés à Kilossa, et nous communique quelques bruits
venant du Mwanza. Il y aurait eu là-bas des escarmouches ; le chef de station serait blessé. Selon le dire de l’homme du Dr Kandt, il y aurait eu un
sous-officier de tué330. – Nous arrive aussi une lettre du R.P. Zumbiehl donc
voici la teneur : Chers Confrères. – Je viens de recevoir la visite du chef
d’Ishangi, qui me prie de faire savoir aux stations d’Issavi, de Nyundo, de
Ruaza et de Kisakka les dispositions suivantes, que le chef de district,
M. von Grawert, voudrait qu’on prenne au cas éventuel d’une insurrection
au Rwanda. – 1) de m’informer immédiatement si on constatait des événements menaçants ou inquiétants ; surtout de se faire renseigner au
Kisakka ; attendu que le mouvement partant de Bukoba pourrait se porter à
bref délai par l’Usui et Karagwe au Kisska. – 2) Ishangi et Issavi formeraient des centres de défense. – 3) La situation devenant critique, Nyundo se réfugierait, ainsi que Mibirizi, à Ishangi ; Rwaza selon les circonstances, soit à Ishangi, soit à Issavi ; le Kisakka à Issavi. – Prière de faire circuler au plus vite. – Suit signature.
22 – 23 – Examens des catéchumènes passant au catéchisme des Sacrements.
23 – Baptême solennel des 39 néophytes par les R.P. Réant. Le soir, au
Salut du T.S. Sacrement ; le Frère Pancrace fait son serment « ad perpetuum » entre les mains du T.R.P. Supérieur. Ce sont les étrennes de
joyeux Noël offertes par Issavi au petit Jésus dans sa crèche.
24 – Journée des confessions. – Tous les chrétiens aimant à donner
l’hospitalité à Jésus dans leur cœur la nuit de Noël reçoivent le Sacrement
de Pénitence.
25 – Noël ! Noël ! Voici le Rédempteur. – Tous les chrétiens assistent à la
messe de minuit dans notre pauvre chapelle, vraie grotte de Bethléem. Jésus
a dû être consolé par la bonne volonté de nos Banyarwanda. Car, il n’y a
pas à dire, pour certains qui demeurent loin ; l’assistance à cette Messe a été
un vrai sacrifice. La plupart reçoit la Sainte Communion. Le T.R.P. Supérieur profite de la présence de tous les chrétiens pour préparer la caravane
d’ici à Marienberg, de là point de réjouissances publiques. Cette fois-ci le
clou de la fête est à la distribution de la viande de bœufs.
26 – Le frère du roi, Kitatiré, vient faire ses adieux au P. Brard ; il apporte
un bœuf en cadeau. Le Frère Pancrace leur octroie, à lui et à ses hommes,
une séance de phonographe.
330 « Ce sont des bruits. Il faut les prendre comme tels jusqu’à confirmation ou démenti. De

fait, ces bruits étaient faux ».

313

27 – A 5h ½ le matin, le R.P. Brard quitte Issavi avec le R.P. Réant qui est
destiné au Kisakka. Ils passent par la capitale pour faire leurs adieux au roi
Musinga. Les regrets de nous tous et de tous les chrétiens l’accompagnent. En 5 ans de labeur incessant il a fait d’Issavi la plus florissante
mission du Rwanda. Le P. Brard savait mener son monde avec fermeté
et douceur et leur inspirer ainsi du respect et de l’amour. Lui, il connaissait les siens et les siens le connaissaient. Les larmes dans les yeux
des chrétiens et surtout dans les siens disaient bien l’amour qu’il portait à Issavi et Issavi à lui. La prière de nous tous l’accompagne. Puisse-t-il
surtout venir reprendre sa place !
31 – Ce soir le R.P. Loupias, nouveau supérieur d’Issavi, arrive. Toute la
chrétienté est là. Elle tient à recevoir solennellement son nouveau Père. Vers
midi déjà tout le monde est dans l’attente. L’allée devant la mission est noire
de monde. Plusieurs groupes de chrétiens vont à la rencontre du nouveau
supérieur. Enfin, vers une heure et demie, les cris de nos braves Noirs et le
tambour annoncent l’arrivée. Une vraie forêt de lances précède le R.P. Loupias ; enfin lui-même arrive, entouré et pressé par les chrétiens et les catéchumènes qui veulent lui offrir leur premier « yambo [bonjour] ». Arrivés
dans la cour de la mission, les chrétiens exécutent une danse indigène pour
manifester leur joie : ils ne sont plus orphelins. Que l’Enfant de la Crèche
bénisse le supériorat du R.P. Loupias ! Qu’il produise d’abondants fruits
dans notre cher Rwanda. Aussi au soir nos meilleurs souhaits de bonne
année accueillent notre nouveau supérieur.

ZAZA (c. 1901) : LE P. VAN THIEL (avec sa longue barbe) ET LE P. BARTHELEMY
(assis devant leur chapelle provisoire)
ENTOURES PAR UN GROUPE DE NOTABLES DE GISAKA

314

LE PERE BRARD (1883)

315

« Apostole Revde.
Pater vester Alphonsus, receptus est novitius in Cartusiano [illisible] in
Cartusia (Grenoble) ipsa die 16 nov. 1906. Professionem temporariam
emisit die 17 nov. 1907, solemnem in nov. 1911. Nomen ejus apud nos est
: Dom Petrus-Claver Br.
Obitus ejus dies est 19 febr. 1918, in Italia.
Requ. in p.
Obsequioso animo subrigne [?]
[illisible].
[s.]»331

« Révérend apôtre,
Votre Père Alfonse a été reçu comme novice dans la communauté [ ?] de
la Chartreuse,
dans la Chartreuse même (Grenoble) le 16 novembre 1906.
Il a fait la profession temporaire le 17 novembre1907, la solennelle en
novembre en 1911.
Son nom chez nous est Dom Pierre-Claver Brard.
La date de sa mort est le 19 février 1918, en Italie.
Qu’il repose en paix.
Salutation respectueuse [illisible].
[illisible].
[s. illisible] »
331 A.G.M.Afr.

316

* ACTE DE NAISSANCE DU PERE VICTOR JULIEN ALPHONSE BRARD (1858)332

« N° 8 – Brard Victor Julien Alphonse (Le 4 Avril)
L’an mille huit cent cinquante huit [1858], le cinq avril, à huit heures du matin, par devant nous Pierre Duquey, maire et officier public de l’Etat civil de la
commune de La Chapelle Biche, canton de Flers, arrondissement de Domfront,
département de l’Orne. Est comparu le sieur Jean-Baptiste Huet, sacristain, âgé
de soixante-un ans, domicilié dans cette commune, lequel nous a déclaré et présenté un enfant du sexe masculin, né d’hier à onze heures du matin au village de l’Oriendière, en cette commune, de Céleste Brard [1829- ?], tisserande, âgée de vingt-neuf ans, et d’un père inconnu, auquel il a déclaré vouloir donner les prénoms de Victor Julien Alphonse. Lesquelles déclaration et
présentation faites en présence des sieurs Adolphe Leprince, tisserand, âgé de
trente ans, et Auguste Bernard, instituteur, âgé de vingt-cinq ans, domiciliés
dans cette commune ; Et ont le déclarant et les témoins signé avec nous le présent acte après lecture.
J.B. Huet – A. Bernard – A. Leprince – P. Duquey »
332 Acte de naissance du P. Brard du 05/04/1858, N° 8, Archives de la Commune « La

Chapelle Biche » en France. A noter : les données de l’acte de naissance du P. Brard (18581918) ne correspondent pas avec celles de sa fiche biographique conservée dans les Archives
des Chartreux (Farneta – Italie). Celles-ci désignent « feu Gilles (son nom de famille manque) » et Marie Déver (décédée) comme père et mère du P. Brard (voir p. 174). Ce constat
pose des questions. Comment expliquer les différences entre les données de ces deux documents ? La personnalité et la vie sociale du P. Brard ont-elles été marquées par le fait d’être
le « fruit d’un péché » ? Quelles ont été les implications de ce fait pour son ordination sacerdotale ? Pourquoi utilise-t-il son dernier nom « Alphonse » et non pas son premier « Victor » ?
A-t-il été adopté par une famille ? Laquelle ? Voilà des questions encore sans réponse.

317

UNE HABITATION TRADITIONELLE AVEC SON ENCLOS

UN NOTABLE AVEC SA FAMILLE EN TENUE D’APPARAT

318

LE MWAMI MUSINGA ET LA MUGABEKAZI KANJOGERA (c. 1921)

319

UNE PRESTATION DE DANSE PAR DES GUERRIERS DU MWAMI MUSINGA
(Les danseurs – dont deux jumeaux – sont les mêmes sur les deux photos)

320

FABRICATION D’UNE HOUE

FABRICATION DE LA POTTERIE

FABRICATION D’UN POT A LAIT

321

UN RASSEMBLEMENT D’HOMMES A L’OCCASION DU PAYEMENT DE LEURS IMPOTS

LA DANSE DITE DE LA GRUE COURONNEE CHEZ LES BALERA

322

LE DEMENAGEMENT D’UNE HABITATION

323

UN VACHER SE PROTEGEANT CONTRE LA PLUIE

324

DES NOTABLES DU MULERA

LES GRENIERS D’UNE HABITATION DANS LE MULERA

325

LA CONVERSION DU RWANDA AU CATHOLICISME
EST INCONTESTABLEMENT L’ŒUVRE DE SA JEUNESSE
A LA RECHERCHE D’UNE VIE MEILLEURE

326

COMMENT AUTREFOIS UN COLON OU UN MISSIONNAIRE
TRAVERSAIT UNE RIVIERE SANS SE MOUILLER

L’ARRIVEE DE LA BIERE (de sorgho et de banane) POUR LA COUR DE NYANZA

327

328

LISTE DE NOS PUBLICATIONS
S. MINNAERT, Save – 1900 : Fondation de la première communauté chrétienne au
Rwanda, Kigali, 2000, 120 pp.
---------------------, Premier voyage de Mgr Hirth au Rwanda : novembre 1899 – février
1900. Contribution à l’histoire de l’Eglise catholique au Rwanda, Les Editions
Rwandaises, Kigali, 2006, 716 pp.
---------------------, Mgr Livinhac (1846-1922), Missionnaire d’Afrique (Père Blanc),
Fondateur de l’Eglise catholique au Buganda, Evêque de Pacando, Archevêque
d’Oxyrhynque, Supérieur Général des Missionnaires d’Afrique, http://peres
blancs.org/mgr_livinhac.htm, Rome, 20 Mars 2007.
---------------------, 12 Mai 1890 : Décès du Père Lourdel (1853-1890), Missionnaire
d’Afrique (Père Blanc), Apôtre des Baganda, http://www.afri camission-mafr.
org/pere_lourdel.htm, Rome, Juillet 2007,
---------------------, La 1ère lettre pastorale de Mgr Lavigerie comme Archevêque d’Alger,
5 mai 1867, (26 Novembre 2007 : 115è Anniversaire du décès du Cardinal Lavigerie), http://peresblancs.org/26novembre07mg.htm, Rome, Novembre 2007.
---------------------, « Mission et Histoire sur une ligne de fracture dans une société
africaine » in Petit Echo, N° 991, 2008/5, http://www.africa mission-mafr.
org/mission_histoire.htm. Rome.
---------------------, « Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires
d’Afrique au Rwanda en février 1900 », in Histoire et Missions Chrétiennes, N° 8,
Editions Karthala, Décembre 2008, pp. 39-66.
---------------------, La création d’un sacerdoce africain marié : proposition faite par le
Cardinal Lavigerie au Pape Léon XIII en 1890, http://www. africamissionmafr.org/pretres_maries.htm , Rome, Février 2009.
----------------------, Lavigerie et le « Collège des Nègres Orphelins », http://peres
blancs.org/ college_negres_orphelins.htm, Rome, Février 2009.
---------------------, « J’ai tout aimé dans notre Afrique... » : Lavigerie, 27 Mars 1884,
http://peresblancs.org/lavigerie_afrique.htm, Rome, Février 2009.

329

---------------------, Le Père Pierre Viven, 1844-1933. Un Supérieur Général oublié par
l’histoire ? http://peresblancs.org/pierre_viven.htm. Rome.
----------------------, Lavigerie nous parle de son œuvre missionnaire en 1869, http://
peresblancs.org/lavigerie_oeuvre_missionnaire.htm., Rome, Mars 2009.
---------------------, « Les Pères Blancs et la société rwandaise durant l’époque coloniale allemande (1900-1916) : Une rencontre entre cultures et religions », in Les
Religions au Rwanda, défis, convergences et compétitions, Actes du Colloque International du 18-19 septembre 2008 à Butare/Huye, Editions de l’Université
Nationale du Rwanda, Septembre 2009, pp. 53-101.
---------------------, « Insights on historical resources and the use made of them. Lessons to be drawn for present day analysis of African history », in Dialogue, Kigali,
Avril-Mai 2011, N° 195-196, pp. 232-245.
---------------------, « Musinga et les Pères Blancs. Rapport politique confidentiel du
24 mars 1918 », in Dialogue, Kigali, Janvier-Mars 2013, N° 201, pp.223-252.
---------------------, « Le séjour de Carl Peters chez Mgr Hirth en 1890 ou la complexité des relations entre Pères Blancs et explorateurs en Afrique équatoriale », in
Dialogue, Kigali, Août-Octobre 2013, N° 203, pp.180-240.
---------------------, « La place de l’enfant dans la stratégie missionnaire du Cardinal
Lavigerie et son application au Rwanda par le P. Brard de 1900 à 1906 (1) », in
Dialogue, Kigali, Mars-Mai 2014, nr 205, pp. 178-223.
---------------------, « La place de l’enfant dans la stratégie missionnaire du Cardinal
Lavigerie et son application au Rwanda par le P. Brard de 1900 à 1906 (2) », in
Dialogue, Kigali, Avril-Juillet 2016, nr 208, pp. 164-200.
---------------------, Histoire de l’évangélisation du Rwanda, Recueil d’articles et de
documents concernant le Cardinal Lavigerie, Mgr Hirth, le Dr Kandt, le Père Brard,
le Père Classe, le Père Loupias, le Chef Rukara, Mgr Perraudin, etc., Kigali, 2017,
332 pp.
---------------------, Ecrits de Mgr Hirth : 1900-1905. Contribution a l’Histoire de
l’Evangélisation du Rwanda, Volume I, Kigali, 2019, 413 pp.
---------------------, Ecrits de Mgr Hirth : 1906-1909. Contribution a l’Histoire de
l’Evangélisation du Rwanda, Volume II, Kigali, 2019, 439 pp.
---------------------, Le Rwanda vu par le Père Brard : 1898 – 1906. Ecrits et rapports
du fondateur de la mission catholique de Save. Contribution à l’Histoire de
l’évangélisation du Rwanda, Kigali, 2021, 324 pp.
---------------------, Présentation du rapport sur le Territoire de Nyanza établi par Monsieur Lenaerts en 1929, (manuscrit).
---------------------, Présentation du rapport du P. Déprimoz sur les écoles dirigées par
les Pères Blancs au Rwanda pour l’année scolaire 1927-1928, (manuscrit).

*******************************

330

Haut

fgtquery v.1.9, 9 février 2024