Citation
DOCUMENT N° 15
Lettre du 25 février 1900
au Cardinal Ledochowski, Préfet de
la Congrégation de la Propagation de la Foi14
Vient enfin son rapport à la Congrégation de la Propagation de la Foi , appelée
aujourd’hui « La Congrégation pour l’Evangélisation des peuples ». Ce rapport
permet de percevoir quelque chose de la méthode missionnaire employée à
l’époque, les sentiments de Monseigneur après sa randonnée de 25 jours dans le
Rwanda et comment il évaluait les réalités sociales d’alors ponctuées de «semble-til » !
Notre Dame de Lourdes (Katoke), Usui, 25 Février 1900
Eminentissime Seigneur,
C’est un pieux devoir pour moi toujours, et un plaisir nouveau chaque fois, de
pouvoir écrire à Votre Eminentissime Seigneurie, pour la remercier de tous les secours qu’elle veut bien fournir sans cesse à la mission de Nyanza méridional. Mais
outre le tableau succinct que je veux présenter des travaux des missionnaires dans
les stations plus anciennes, un motif plus particulier me presse aujourd’hui. La divine Providence a bien voulu ouvrir à nos efforts tout un grand pays, où jusqu’ici
aucun missionnaire n’avait pu pénétrer.
Le Vicariat du Nyanza méridional occupe toute la région du lac Nyanza, comprise entre les possessions anglaises au nord du premier degré de latitude sud, et
l’Unyanyembe, qui le délimite au Sud, et à l’Est. C’est en 1894 qu’il a été détaché
du Nyanza septentrional et du Haut-Nil qui sont dans la sphère anglaise. Politiquement, il est situé dans la sphère des possessions allemandes.
14
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 25 février 1900 au Cardinal Ledochowski, Préfet de la Congrégation de la Propagation de la Foi, N° 095304.
493
I
La station la plus ancienne en date est celle de Notre Dame de Kamoga au Bukumbi, pointe Sud du lac. Cette station qui a toujours trouvé une difficulté particulière à se développer, à cause de la population moins douée que beaucoup d’autres
nègres pour l’intelligence, s’est développée cependant dans les dernières années.
Depuis trois ans, nous avons pu baptiser environ 250 catéchumènes, qui tous aujourd’hui pratiquent leur religion avec beaucoup de consolation pour les missionnaires.
La mission a en outre auprès de cette station, deux orphelinats, l’un de garçons,
l’autre de filles, où sont réunis la majeure partie des enfants que nous libérons de
l’esclavage. Ils comptent ensemble près de cent orphelins presque tous baptisés.
C’est de ces orphelinats que sortent les jeunes ménages de nos deux villages chrétiens qui comptent environ 150 néophytes aussi. Plusieurs de ces jeunes chrétiens
sont employés comme catéchistes. Il faut ajouter encore une école de garçons assez
fréquentée ; une autre école pour les filles a été ouverte aussi cette année, ainsi
qu’une école de catéchistes.
Notre Dame de Kamoga compte aussi quatre stations annexes, où il n’y a encore
que des catéchistes, sans missionnaires à résidence fixe. Il y a dans ces quatre stations, 30 chrétiens baptisés et plus de 100 catéchumènes. D’assez grandes constructions ont dû être entreprises depuis une année pour toutes ces oeuvres, et en particulier une grande église a été bâtie, qui sert comme église principale au Vicaire apostolique qui a habituellement sa résidence au Bukumbi.
Des mines d’or ont été récemment découvertes à deux jours de cette mission :
puissent-elles au moins ne pas trop entraver la marche de nos œuvres assez prospères !
La deuxième mission en date est celle de Marienberg, sur la côte Ouest du
Nyanza à peu de distance de Bukoba, station militaire. Cette mission a pu baptiser
depuis quatre ans plus de 400 adultes, et elle promet de progresser plus rapidement
encore.
Une station plus récente a été fondée dans l’île d’Ukerewe pour tout l’archipel
du Sud-Est du lac, et le continent voisin où la population est très bien disposée. La
mission ayant été préparée depuis longtemps déjà, les baptêmes ont pu avoir lieu dès
la fondation. Aujourd’hui, il y a plus de 600 adultes, et dans l’île même peu
d’enfants in periculo mortis15, ou d’adultes moribonds échappent au zèle des missionnaires et de leurs catéchistes. Là aussi, l’école des catéchistes promet beaucoup
pour l’avenir, et il le faut, car la propagande des ministres protestants de la Church
Society est très active dans tout le Sud-Est du lac.
Depuis deux ans, une station de missionnaires a été fondée dans le petit royaume d’Usui, au Sud-Ouest du Nyanza ; ce royaume compte environ
120 000 habitants d’une population assez intelligente. Malheureusement la liberté
d’embrasser la religion n’existe encore que nominalement, nous espérons mieux
15
« in periculo mortis » : en danger de mort.
494
pour un avenir assez prochain. Ce pays est bien situé pour l’évangélisation des pays
voisins.
II
Il nous tardait depuis longtemps de pénétrer enfin dans l’extrême Ouest du Vicariat : il y a là un royaume jusqu’à ce jour complètement isolé et fermé à tous les
étrangers. Les musulmans même à la recherche de l’ivoire et des esclaves, n’ont
jamais pu y entrer : c’est le pays du Rwanda.
L’année dernière, les premiers officiers allemands venus du Tanganika ont pu y
planter leur drapeau. Il faut le dire à leur louange, ils l’ont fait sans effaroucher la
population, et sans tirer un seul coup de feu. Il y a là, dit-on, une population de deux
millions d’habitants, sous l’autorité d’un seul chef, respecté de tous ses sujets.
Après un voyage des plus pénibles et des plus coûteux, nous avons pu réussir
ces jours derniers à nous établir dans le cœur même du pays, avec l’agrément du roi.
Nous avons voué aussitôt le pays tout entier au Sacré-Coeur.
La population est des plus sympathiques. Il y a cela de particulier dans ce pays,
qu’on y retrouve deux races absolument distinctes, la race conquérante et la race
soumise. Celle-ci compte tous les aborigènes du pays, y compris quelques rares
villages de nains, comme on les retrouve dans la grande forêt du Congo belge. Quant
aux conquérants, ils semblent être frères des Gallas, ou même des Abyssins. Ils sont
intelligents, courageux, amis dès le premier jour des Européens qu’ils ont appris à
connaître. Jusqu’ici, il est vrai, ils exploitaient la race soumise, qu’ils vendaient en
dehors du pays comme esclaves. Seuls de tous les pays immédiatement environnants, ils recherchent les étoffes dont ils aiment à se couvrir. L’accueil qui nous a été
fait a été tout à fait inattendu : « Digitus Dei est hic 16 », pouvons nous dire, et
l’heure de la grâce de Dieu semble avoir sonné pour ce peuple.
Nous voudrions pouvoir fonder là sans retard plusieurs stations. J’ai tenu à
installer moi-même les premiers missionnaires, et, en traversant tout le pays pendant 25 jours, j’ai pu remarquer plusieurs centres ou la population est surtout
groupée et très abondante. Quel regret de ne pouvoir y laisser aussitôt un grand
nombre de missionnaires !
Les ministres protestants anglais, ont passé dans les derniers mois aussi dans ce
pays, dont ils ont pu admirer les belles montagnes et l’heureux climat ; mais ils ne
s’y sont pas fixés encore.
Notre station du Sacré-Cœur, est située sur le grand plateau de deux mille
mètres d’altitude où le roi tient ses différentes capitales.
Puissions-nous être heureux et occuper les points principaux avant que l’erreur
ait pénétré ! Nous écrivons à nos Vénérés Supérieurs pour qu’ils veuillent bien nous
envoyer le plus de missionnaires possible.
16
« Digitus Dei est hic » : Voilà le doigt de Dieu.
495
Daigne Votre Seigneurie Eminentissime, aussi les encourager, et puis assurer
plus que jamais, non seulement sa puissante intercession auprès de Dieu, mais aussi
son concours le plus généreux, à cette mission nouvelle, où je ne saurais en douter,
la grâce de Dieu produira, dans un avenir peu éloigné, des milliers de nouveaux
chrétiens.
Je compterai pour peu les peines de quatre mois du plus pénible voyage, pourvu
que le règne de Dieu s’établisse au Rwanda.
Me prosternant humblement aux pieds de Votre Eminentissime Seigneurie, j’ose
vous prier de daigner agréer l’hommage de la plus profonde reconnaissance, en
même temps que l’expression des sentiments de la plus respectueuse et de la plus
affectueuse soumission dans lesquels j’ose me dire,
de Votre Eminentissime Seigneurie
l’humble fils et obéissant serviteur en Notre Seigneur
Jean-Joseph
des Pères Blancs – Vic. ap. Ny. mérid.
496