Fiche du document numéro 36345

Num
36345
Date
2026
Amj
Taille
5834337
Titre
Mgr Léon-Paul Classe (1874 - 1945). Lettres, rapports et articles
Sous titre
Contribution à l’histoire de l’évangélisation du Rwanda
Nom cité
Mot-clé
Résumé
Bishop Classe, of the Order of the White Fathers and the second bishop of Rwanda, played a pivotal role in the evangelization of Rwanda and in subjecting the royal authority to Belgian colonial rule. Stefaan Minnaert, former archivist of the White Fathers in Rome, publishes here texts by Léon Classe from 1901 to 1940, which serve as a unique source of information, while noting that a pious silence shrouds certain coercive methods used to secure the inhabitants’ support for the missionary work.
Type
Livre
Langue
FR
Citation
P. STEFAAN MINNAERT

MGR LEON-PAUL
CLASSE
(1874 – 1945)
LETTRES
RAPPORTS et
ARTICLES

CONTRIBUTION
A L’HISTOIRE DE L’EVANGELISATION
DU RWANDA

KIGALI – 2026

MGR LEON-PAUL CLASSE (1874-1945)

1

LA MISSION DE NYUNDO FONDEE EN 1901 PAR LE P. BARTHELEMY,
LE P. WECKERLE ET LE P. CLASSE.
Entourée de bananeraies, elle est construite sur le sommet d’une colline
à proximité du lac Kivu.
BUGOYE (Ruanda) D.O.Afr. Kath. Miss. W. Väter 16.V.1907 (?)

2

INTRODUCTION

Mgr Classe (1874-1945)1 est un Père Blanc qui a marqué
l’histoire du Rwanda d’une manière profonde et durable.
D’abord simple missionnaire, puis Vicaire délégué de
Mgr Hirth et finalement, premier Vicaire apostolique du Vicariat du Rwanda.
Il intervient avec beaucoup de discrétion et de diplomatie
dans tous les domaines de la vie : politique, social, religieux et
éducatif. En appliquant les instructions du Cardinal Lavigerie
(1825-1892) et avec le soutien de l’élite politique du pays, il
parvient à faire du Rwanda un royaume chrétien. Le Mwami
Rudahigwa, dont il est le mentor, est baptisé en 1943 et le
pays est dédié au Christ Roi en 1946.
Quelques hagiographies de Mgr Classe ont été écrites après
son décès. Leurs auteurs n’étaient pas des historiens qualifiés.
De plus, ils ne pouvaient consulter ni les archives des Pères
Blancs à Alger, ni celles de l’Etat allemand, ni celles de l’Etat
belge. Ils s’appuyaient uniquement sur la tradition orale et sur
leur admiration pour Mgr Classe qu’ils avaient connu personnellement. Parmi eux figure le Père Blanc Antoine van Overschelde (1895-1967). En 1948, il publie Un audacieux pacifique : Monseigneur Léon-Paul Classe, apôtre du Ruanda2.
Il faut attendre l’année 1981 pour que l’historien rwandais
Gamaliel Mbonimana soutienne avec succès sa thèse de doctorat intitulée L'instauration d'un royaume chrétien au Rwanda
(1900-1931), suscitant le mécontentement de Mgr Perraudin.
Cette thèse ne sera jamais publiée. En 1987, l’historien Paul
Rutayisire, soutient à son tour sa thèse La christianisation du
Rwanda (1900-1945). Méthode missionnaire et politique selon
Mgr Classe3: Cette œuvre monumentale compte 571 pages.
Hélas elle n’a jamais été publiée non plus.
S. MINNAERT, le Père Léon Classe (1874-1945), les premières années à Nyundo (1901-1903), Face à la Grande Guerre (1914-1918), La visite canonique du Père
Gorju (1919), Kigali 2022, 422 pp.
2 A. VAN OVERSCHELDE, Un audacieux pacifique : Monseigneur Léon-Paul Classe,
apôtre du Ruanda, 1948, 179 pp.
3 P. RUTAYISIRE, La christianisation du Rwanda (1900-1945). Méthode missionnaire et
politique selon Mgr Classe », Fribourg, 1987, 571 pp.
1

3

En 2022, le P. Jésuite Abdon Rwandekwe publie : L'évêque
Léon-Paul Classe et le changement de paradigme de la prêtrise
au Rwanda. La même année, nous avons publié Le Père LéonPaul Classe. Cet ouvrage rassemble des documents datant
d’avant son ordination épiscopale qui eut lieu en 1922 à Anvers par le Cardinal Mercier, Primat de Belgique.
Aujourd’hui nous publions un autre livre : Mgr Classe : lettres, rapports et articles. Il s’agit de 87 documents écrits entre
1901 et 1940. La liste de ces documents n’est pas complète.
Néanmoins ils permettent de mieux connaître la stratégie missionnaire de Mgr Classe dans le contexte de la colonisation du
Rwanda d’abord par les Allemands, puis par les Belges.
Nous avons publié ces documents dans l’ordre chronologique. Certains concernent la culture rwandaise. D’autres sont
des lettres adressées à des bienfaitrices. On trouve également
des lettres qui ont été publiées dans des revues missionnaires.
Finalement il y a les rapports du Vicariat. Ce travail de secrétariat était assuré par Mgr Classe car Mgr Hirth était devenu
malvoyant vers la fin de sa vie.
Les lettres les plus importantes et intéressantes sont celles
adressés aux supérieurs majeurs à savoir les supérieurs généraux : Mgr Livinhac (1846-1922) et puis après sa mort le
P. Voillard (1860-1946). Tous deux résidaient à Alger.
Il y a aussi les lettres écrites au Régional, le P. Roussez
(1867-1935). Sans oublier les lettres adressées au P. Loupias
(1872-1910), son successeur à Rwaza. Après la mort violente
de celui-ci, il écrira au P. Delmas (1879-1950), successeur du
P. Loupias.
La plupart des Pères Blancs mentionnés étaient de nationalité française. En 1906 il était devenu inconcevable que la population d’une colonie allemande soit évangélisée par les
membres d’une Société missionnaire française ! Pour éviter ce
problème de nationalité, Mgr Classe se fait inscrire comme Allemand malgré son patriotisme français4 : « Paris vaut bien
une messe ». Rappelons-nous que la Grande Guerre de 19141918 était toute proche. Puis arriva la guerre de 1940-1945.
Lettre du P Classe à Mgr Livinhac : « Marienthal, 30 Juin 1912, Monseigneur et
Vénéré Père, La décision de Votre Grandeur m’a causé une vraie consolation. Je
m’embarquerai donc le 11 Août. J’ai fait à Metz la demande de réintégration dans la
qualité d’Allemand, indiquant que je désirais résider comme auparavant dans la colonie ». A.G.M.Afr., N° 097530).
4

4

Durant sa vie, Mgr Classe s’est toujours intéressé à la Mission de Rwaza qu’il avait fondée en 1903. Il avait ses raisons.
Lors de la fondation, il avait utilisé beaucoup de violence. En
1904, avec l’aide des chrétiens et de ses confrères de Nyundo,
il avait organisé des expéditions militaires pour punir la population de Rwaza. Peu de temps après, les Allemands étaient
venus avec leur mitrailleuse pour punir la population innocente. Les Pères de Rwaza n’avaient pas osé dire la vérité. Ils
risquaient l’expulsion et la prison. Mgr Classe lui-même ne
mentionnera jamais cet événement douloureux dans ses écrits.
Il savait que les Allemands, et en particulier le Dr Kandt,
étaient au courant de cette bavure. Mais les Allemands, peu
nombreux, avaient besoin des Pères Blancs pour occuper le
pays à leur place.
Le départ des Allemands en 1916 et l’installation des Belges
au Rwanda cette même année changèrent la donne pour
Mgr Classe. Il arriva à étouffer l’affaire de Rwaza à tel point
qu’elle restera un secret pendant plus de cent ans5 ! Ainsi justice n’a jamais été faite !
Pour l’instant, nous n’avons pas trouvé d’autres lettres de
Mgr Classe. Nous craignons qu’elles aient été brûlées par
Mgr Hirth à Kabgayi comme disent les sources historiques.
P. Stefaan Minnaert

5 S.

MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société rwandaise durant l’époque coloniale
allemande (1900-1916) : Une rencontre entre cultures et religions », in Les Religions
au Rwanda, défis, convergences et compétitions, Actes du Colloque International du
18-19 septembre 2008 à Butare/Huye, Editions de l’Université Nationale du Rwanda,
Septembre 2009, pp. 53-101.

5

N.D.- DE KAMOGA (1883) – MARIENBERG (1892) – SAVE (1900)
ZAZA (1900) – NYUNDO (1901) – RWAZA (1903) – MIBIRIZI (1903)

6

TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION ....................................................................... 3
TABLE DES MATIERES ............................................................ 7
1. Lettre du P. Classe du 4 mars 1901 à Mgr Livinhac ..............11
2. Lettre du P. Classe du 15 novembre 1901 à Mgr Livinhac ....13
3. Lettre du P. Classe du 12 janvier 1902 à Mgr Livinhac .........27
4. Récit de voyage : « du lac Nyanza au Lac Kivou » (1902) .......28
5. Lettre du P. Classe du 17 mars 1903 à Mgr Livinhac ...........43
6. Lettre du P. Classe du 16 septembre 1903 à Mgr Livinhac....45
7. « Description des mœurs et coutumes des Bagoyé »
par le P. Classe (1905) ........................................................47
8. Lettre du P. Classe du 8 octobre 1903 à Madame
la Présidente de l’Œuvre de Saint- Pierre-Claver .................67
9. Lettre du P. Classe du 1er août 1905 à la
Comtesse Ledochowskà .......................................................72
10. Rwasa (Mulera) – mars 1906 .............................................76
11. « Ruaza » (septembre 1906) .................................................79
12. « Dix-huit mois au Moulera » par le P. Classe (1906) ...........82
13. Lettre du P. Classe du 24 mars 1907 à Mgr Livinhac ...........93
14. Lettre du P. Classe du 1er octobre 1907 à Mgr Livinhac .......95
15. Note du P. Classe concernant les aumônes pour
la Propagation de la Foi (1908) ............................................98
16. Lettre du P. Classe du 27 octobre 1908 à Mgr Livinhac .......99
17. Le toast de Nyundo (21 décember1908) ........................... 102
18. Lettre du P. Classe du 14 août 1909 à Mgr Livinhac ......... 103
19. Lettre du P. Classe du 1er janvier 1910 au P. Loupias ....... 109
20. Lettre du P. Classe du 16 janvier 1910 au P. Loupias ....... 110
21. Lettre du P. Classe du 30 janvier 1910 à Mgr Livinhac ..... 112
22. Lettre du P. Classe du 31 janvier 1910 au P. Loupias ...... 114
23. Lettre de Mgr Hirth du 3 février 1910 au P. Loupias ........ 116
24. Lettre du P. Classe du 6 février 1910 au P. Loupias ......... 117
25. Lettre du P. Classe du 3 avril 1910 à ses confrères
du Rwanda ..................................................................... 117
26. Lettre du P. Classe du 12 mai 1910 au P. Delmas ............ 119
27. Lettre du P. Classe du 16 mai 1910 au P. Delmas ........... 121
28. Lettre du P. Classe du 28 juillet 1910 à Mgr Livinhac ...... 123
29. Lettre du P. Classe du 12 août 1910 au P. Léonard .......... 125
7

30. La mort du P. Loupias racontée dans la revue
missionnaire des Pères Blancs, Missions d’Alger
(septembre – octobre 1910) .............................................. 127
31. La mort du P. Loupias racontée dans les Annales de la
Propagation de la Foi (septembre 1910) ............................ 130
32. Lettre du P. Classe du 26 décembre 1910
à Mgr Livinhac ................................................................. 131
33. Extrait de la lettre du P. Classe du 26 janvier 1911
au supérieur de Rwaza ................................................... 134
34. Promulgation du Décret du Pape du 8 août 1910
concernant l’admission des enfants à la
première communion (19 février 1911) ............................ 135
35. Note du 22 février 1911 concernant les vacances ............ 135
36. Lettre du P. Classe du 3 mars 1911 au P. Delmas,
supérieur de Rwaza ....................................................... 136
37. Extrait du décret du 24 mars 1911 concernant
la Confrérie de Notre Dame du Mont Carmel ................... 138
38. Lettre du P. Classe du 28 avril 1911
à Mgr Livinhac ................................................................. 140
39. Extrait de la Lettre du 24 septembre 1911 du
P. Classe (probablement au P. supérieur
de Rwaza ?)...................................................................... 146
40. Lettre du P. Classe du 1er novembre 1911 à
Mgr Livinhac .................................................................... 147
41. Lettre du P. Classe du 30 juin 1912
au supérieur général ........................................................ 148
42. Lettre du P. Classe du 9 octobre 1912 au
P. Delmas, ....................................................................... 149
43. Lettre de Mgr Hirth du 13 octobre 1912 aux
Confrères de Rwaza ........................................................ 150
44. Lettre du P. Classe du 14 octobre 1912 au P. Delmas....... 150
45. Lettre du P. Classe du 31 octobre 1912 au P. Delmas ...... 151
46. Rapport annuel sur les Missions du Rwanda
du 25 novembre 1912 ...................................................... 152
47. Rapport annuel du Vicariat du Kivou de
1912-1913 (extrait) ......................................................... 163
48. Lettre du P. Classe du 17 mars 1913 à ses Confrères ...... 180
49. Extrait de la lettre du P. Classe du 23 mars 1913
à Mgr Livinhac ................................................................ 186
50. Extrait de la lettre du P. Classe du 20 août 1913
à Mgr Livinhac ................................................................. 188

8

51. Vicariat apostolique du Kivou. La Mission du Muléra.
Lettre du R.P. Léon Classe (1912 ?) .................................. 190
52. Extrait de la lettre du P. Classe
du 28 september 1913 à Mgr Livinhac ............................. 198
53. Extrait de la lettre du P. Classe du 22 octobre 1913
à Mgr Livinhac ................................................................. 199
54. Extrait de la lettre du P. Classe du 1ier novembre 1913
à Mgr Livinhac ................................................................. 201
55. Extrait de la lettre du P. Classe du 16 novembre 1913
à Mgr Livinhac .................................................................. 204
56. Rapport du Vicariat apostolique du Kivou
de 1913-1914 .................................................................. 206
57. Lettre du P. Classe du 23 fevrier 1914 au
P. Marchal (extrait) .......................................................... 208
58. Rapport annuel du Vicariat apostolique du Kivou
de 1914-1918 .................................................................. 212
59. Lettre du P. Classe du 30 mai 1916 à Mgr Livinhac,
publiée dans la revue Missions d’Afrique .......................... 224
60. Notes rédigées par le P. Classe à la demande de
l’Administration belge (28 août 1916) .............................. 227
61. Lettre du P. Classe du 21 septembre 1916 au
P. Voillard ........................................................................ 247
62. Lettre du P. Classe du 2 mars 1917 à
Mgr Livinhac (extrait) ....................................................... 253
63. Lettre du P. Classe du 10 juin 1917 à
Mgr Livinhac (extrait) ....................................................... 254
64. Copie de la lettre du P. Classe du 8 novembre 1917
au P. Régional Roussez .................................................... 258
65. Lettre du P. Classe du 14 novembre 1917
au P. Voillard (extrait) ...................................................... 259
66. Lettre du P. Classe du 15 novembre 1917
au P. Voillard (extrait) ...................................................... 259
67. Lettre du P. Classe du 2 avril 1918 à ses confrères ........... 260
68. Copie de la lettre du P. Classe du 19 avril 1918
au P. Régional Roussez (extrait) ...................................... 262
69. Copie de la Lettre du P. Classe du 25 avril 1918
au P. Régional Roussez (extrait) ....................................... 267
70. Copie de la Lettre du P. Classe du 24 mai 1918
au P. Régional Roussez (extrait) ....................................... 269
71. Copie de la Lettre du P. Classe du 11 juin 1918
au P. Régional Roussez (extrait) ....................................... 273

9

72. Copie de la lettre du P. Classe du 2 juillet 1918
au P. Régional Roussez (extrait) ....................................... 273
73. Lettre du P. Classe du 31 juillet 1918 à Mgr Livinhac ....... 274
74. Copie de la lettre du P. Classe du 22 octobre 1918
au P. Régional Roussez (extrait) ....................................... 274
75. Rapport annuel du Vicariat du Kivou
de 1918-1919 (extrait)...................................................... 278
76. Rapport annuel du Vicariat du Kivou de
1919-1920 (extrait) .......................................................... 308
77. Rapport annuel du Vicariat apostolique du Kivou
de 1920-1921 ................................................................. 317
78. Rapport du P. Classe du 13 juillet 1921 concernant
l’érection du Vicariat du Ruanda ..................................... 362
79. Lettre du P. Classe du 16 avril 1922 au P. Voillard ........... 372
80. Rapport annuel du vicariat apostolique du
Ruanda de 1921-1922 ..................................................... 374
81. Le P. Classe : « Le Ruanda et ses
habitants » (extrait) (1921) ............................................... 409
82. Rapport annuel du Vicariat du Rouanda
de 1926-1927 .................................................................. 414
83. Rapport annuel du Vicariat apostolique du
Rwanda de 1927-1928 ..................................................... 436
84. Concernant la résidence de Mgr Classe
à Kabgaye (1927) ............................................................. 467
85. Les frontières précoloniales du Ruanda selon
Mgr Classe (1928) ............................................................ 469
86. Lettre de Mgr Classe du 24 avril 1940 à ses confrères
concernant le mariage chrétien du Mwami ....................... 472
NOTICES BIOGRAPHIQUES DES MISSIONNAIRES ............... 478

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10

1. LETTRE DU P. CLASSE DU 4 MARS 1901 A MGR LIVINHAC6
Bukensé, 4 mars 1901
Monseigneur et Vénéré Père,
Le R.P. Achte a dû donner à Votre Grandeur force détails
sur notre petite caravane. Tout s’est d’ailleurs passé d’une façon fort modeste et sans grands incidents. Grâce à Dieu la
fièvre n’est pas venue trop nous visiter. Seuls le bon P. Moullec
et le P. Saint-Samat ont été un peu éprouvés en marche. Le
P. Van den Eynde à Ndala et le P. Loupias à Bukumbi ont dû
payer tribut. N’étant peut-être pas assez vigoureux pour supporter une petite épreuve de cette sorte, la Providence jusqu’ici
a voulu m’épargner, ce qui m’a permis de faire force caisses à
Bukumbi. Les fiévrottes viendront bien à leur temps : une
Mission nouvelle ne se peut implanter sans quelques petites croix !
Merci, Monseigneur et bien aimé Père de m’avoir envoyé au
Rwanda ; la Mission s’annonce si belle que je ne puis que bénir et remercier Dieu. Lui demandant de faire de son pauvre
petit serviteur un vrai et saint missionnaire. Monseigneur
Hirth a eu la bienveillante bonté de me désigner pour une
nouvelle station que l’on va tenter de fonder au Kivu, au Bugoyé, près des volcans : le pays, dit-on, est fort peuplé, et nul
n’y a encore travaillé. Là le R.P. Barthélemy et le P. Weckerlé et moi, nous tâcherons de faire l’œuvre de Dieu. C’est
de Bukensé que je vous envoie ce mot. Le P. Smoor qui se
rend à Isavi, chez le P. Brard, et moi faisons route ensemble. J’aurai ainsi l’avantage de voir l’Usui, le Kissaka et
Isavi. Soit à Isavi, soit du Kivu, j’espère vous envoyer une lettre
un peu intéressante, si je le puis ; jusqu’ici j’ai peu vu et ne
connais pas assez pour écrire autre chose que des banalités.
Inutile, n’est-ce pas, Monseigneur et vénéré Père, de
vous dire combien me reste cher et précieux le souvenir de
votre bonté pour votre pauvre petit secrétaire : vos conseils me seront fort précieux et j’espère qu’ils empêcheront bien des écarts.
6 Lettre du P. Classe du 4 mars 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 097525-097526.

Chez les Pères Blancs le P. Achte, leur confrère, était très populaire (G. LEBLOND, Le
Père Auguste Achte des Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs) - Missionnaire au Nyanza Septentrional, Paris, 1912, 335 pp.

11

La Mission du Bukumbi, que je ne connaissais pas, m’a
ménagé des surprises réelles. Là Monseigneur Hirth a fait
des merveilles et, dans un pays ou les gens semblent ignorer ce qu’est le prosélytisme, Sa Grandeur est parvenue à
grouper un bon noyau de chrétiens sérieux. Mais quelle
somme de patience, d’efforts soutenus, je dirai presque
ingénieux, ce résultat n’a-t-il pas coûté.
Les Basukuma ne brillent pas non plus que par la politesse ; il a fallu aller les chercher pour ainsi dire un à un, les
former péniblement, apportant d’autant plus d’énergie et
d’esprit de foi que les esprits se montraient plus rebelles et
terre à terre. A côté des bâtiments, élevés par Votre Grandeur,
une belle et grande église montre que l’œuvre de Dieu s’est
faite ici ; la piété, la foi vive, les chants et la tenue respectueuse et recueillie de ces pauvres Basukuma frappent réellement et sont pour les jeunes missionnaires une consolation et
un excitant. Traverse-t-on les villages, les gens viennent saluer
avec empressement ; les chrétiens aiment leurs prêtres et savent leur témoigner leur affection. Au Bukumbi le travail matériel a, comme dans toutes les Missions d’ailleurs, accompagné
l’œuvre spirituelle. Aux habitations et aux dépendances toutes
reconstruites sont venues s’ajouter de belles plantations. Les
arbres manquaient ; maintenant les manguiers, les orangers,
les citronniers… sont en plein rapport, les eucalyptus forment
dans quelques années une petite forêt ; d’autres essences, les
légumes d’Europe, le blé même, sont cultivés avec succès. Le
plus difficile maintenant est fait et les missionnaires n’auront
qu’à développer et à étendre le travail des premiers ouvriers du
Bukumbi, augmentant ici le nombre de ceux que le bon Maître
a daigné appeler, malgré leurs misères, à la connaissance de
nos saintes vérités.
Priez, je vous en supplie, Monseigneur et bien aimé Père,
pour le pauvre petit missionnaire qui aime à se dire plus que
jamais votre enfant respectueux et tout dévoué en N.S. et N.D.
Léon Classe (prêtre)
C’est presque une honte pour moi d’oublier mon devoir de vénération et de reconnaissance. Permettez-moi, Monseigneur et
vénéré Père, d’offrir à Votre Grandeur mes vœux de filiale vénération. Au jour ou l’Eglise célèbrera la fête de S. Léon, ce

12

sera un devoir et un bonheur d’offrir le Saint Sacrifice aux intentions de Votre Grandeur.
2. LETTRE DU PERE CLASSE DU 15 NOVEMBRE 1901 A
MGR LIVINHAC7
15 novembre 1901
Immaculée Conception du Bugoyé
Monseigneur et Vénéré Père,
Il y a quelques temps, je vous parlais du Bugoyé : notre
chère petite Mission de « l’Immaculée Conception » sortait à
peine des hautes herbes et souvent encore les gens fuyaient le
missionnaire comme un être dangereux. Six mois se sont
écoulés depuis les premiers jours. Vous serait-il agréable de
visiter notre colline de « Nyundo » (le marteau) et de constater
les quelques petits changements qu’avec l’aide de Dieu nous
avons pu produire ici ?

LA MISSION DE NYUNDO FONDEE le 4 AVRIL 1901 PAR LE P. BARTHELEMY,
LE P. WECKERLE ET LE P. CLASSE.

Lettre du P. Classe du 15 novembre 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 097527N° 097530.
7

13

Les collines du Bugoyé, en général fort escarpées [mot illisible], sont de plus flanquées de talus à pic qui vont se superposant comme une série de parapets ou de contreforts, dont
l’escalade exige souvent le concours des pieds et des mains. Le
Nyundo était loin d’échapper à la règle commune. Une double
grande route, large de 2,5 m et bordée de bananiers, a été
conduite, en lacets, sur les flancs de la colline ; sur l’un des
chemins nous monterons aisément de la Sébeïa, rivière torrentueuse qui se précipite vers le Kivu, jusqu’à la Mission.
A peu de distance de la rivière, un vaste espace rouge
d’argile, contraste avec la verdure des champs voisins. Là, à la
saison sèche, sont moulées les briques qui servent aux constructions. Longtemps nous avions vainement cherché une
couche d’argile ; souvent on avait questionné, promis des
étoffes, des perles ; toujours revenait la même réponse : « Il n’y
a pas d’argile ici, il y en a au Nduga (province du Rwanda)”.
Construire en pierre nous ne le pouvions : on ne trouve ici
qu’une pierre de lave, dure il est vrai mais peu abondante, et
la chaux n’a été découverte qu’en très petite quantité sur les
bords du Kivu où elle forme une sorte de gangue au tour de
pierres ou de coquillages. Fallait-il donc se résigner à n’avoir
jamais que des huttes de paille exposées si facilement à
l’incendie et à toute tentative malveillante ?
Un jour, deux Bagoyé se laissèrent tenter par le désir de
remplacer leurs feuilles de bananier par un morceau d’étoffe.
En cachette ils apportèrent une poignée d’argile bien pétrie ;
puis non moins mystérieusement, nous conduisirent par un
long détour à l’endroit de précieux dépôt. Quinze jours après le
secret était indignement exploité !
De la mi-juin à la mi-septembre, soixante mille briques ont
été faites, séchées et placées. C’est un travail assez considérable étant donné que la fosse à argile est à plus de deux cents
mètres de l’endroit où sont moulées les briques et que celui-ci
est distant de dix minutes du sommet de la colline.
La fabrication est aisée et la même dans toutes les Missions.
Continuellement dans le fossé même où l’on pioche, vingt à
trente hommes mouillent l’argile, la broient avec leurs pieds et
la réduisent en pâte consistante. Sur un signe du chef, des
porteurs se précipitent en hurlant, et ils sont près de trois
cents, grands et petits ! C’est un pêle-mêle indescriptible. Ils se
poussent, se heurtent, s’injurient, se frappent et plus d’un, le
14

terrain aidant, laisse dans la boue gluante des moulages involontaires. Tous sont servis : la motte sur la tête, ils viennent à
la file indienne et en chantant déposer ici leur charge. D’autres
Noirs, accroupis devant des moules de bois s’emparent de
cette argile, la tassent dans des moules de bois ; de la main
égalisent la surface et retirent le moule. La brique est faite,
reste au soleil à la sécher. Laissons les briques ; nous les retrouverons plus tard, et, en causant ; continuons notre route.
De chaque côté du chemin les champs de haricots et de patates couvrent les pentes raides de la colline. Pas un coin de
terrain n’est lassé inculte. Au commencement de la saison
pluvieuse ou quelque peu auparavant, hommes et femmes font
manœuvrer leurs pioches en cadence dans ce sol sablonneux.
L’herbe arrachée reste là, sur le champ, et au milieu de ce
fouilles, le Mugoyé sème ses haricots ou plantes ses patates.
Plus tard seulement, lorsque déjà la plante est forte, la femme,
son bébé sur le dos, commencera à sarcler, à soigner son
champ : de sera sa grande occupation. Si le sol était demeuré
en jachère, vers la fin de la saison sèche, le Noir y met le feu
aux herbes et vienne la pluie, la terre est prête et n’a besoin
que d’être légèrement retournée.
Nos Bagoyé ne cultivent guère, sur les collines, que les patates et les haricots, parfois quelques pieds de courges, dont
les feuilles leurs serviront de légume. A l’est, les gens de la forêt remplacent les haricots par les pois ; et les habitants de la
plaine, près du Kivu sèment un peu de sorgho et de mil. Ces
cultures différentes donnent lieu à des échanges qui se font ici
même, au marché, tout près de la Sébeïa. Le Mukiga de la forêt donne ses pois pour des patates, l’homme de la plaine sa
farine pour des haricots, et les habitants des collines reçoivent
en retour de leurs haricots et de leurs patates les autres denrées comestibles ou des pioches et des peaux de chèvres. Ces
transactions commerciales amènent parfois plusieurs centaines d’hommes sur cette place du marché ; elles ont lieu
chaque jour, mais prennent fin vers midi ou une heure. Le
marché terminé tout rentre dans le calme, et vendeurs et
acheteurs se retirent chacun chez soi, tout en continuant sur
la route les cris, les discussions indispensables à un contrat
entre gens qui cherchent à se voler mutuellement !

15

Inutile de chercher ici d’autres fruits que la banane8. Nos
Noirs n’ont aucun fruit et ne veulent pas en cultiver. A quoi
bon se fatiguer alors qu’avec fort peu de travail le sol fournit
presque de lui-même ce qui est nécessaire à la vie matérielle !
Tout est en harmonie avec le caractère indolent du Nègre. La
patate pousse presque sans culture et elle est si forte qu’elle
étouffe le chiendent lui-même. Le bananier, dont le fruit est
avec la patate la base de l’alimentation, donne à l’homme,
outre sa nourriture, son vêtement, de quoi couvrir sa hutte,
des cordes pour toutes sortes d’usages, le combustible pour
cuire ses aliments, pour se chauffer… etc., et quelques coups
de pioche de temps à autre constituent tout le travail que réclame une bananeraie.
Nous voici arrivés au sommet de la colline au premier « lugo » ou enceinte extérieure. Ce mot de lugo est un terme un
peu générique ; il désigne tantôt l’enceinte d’une habitation,
tantôt l’habitation elle-même ; ainsi l’on dit « planter un lugo »
et de même « aller dans le lugo d’un tel » pour signifier que l’on
va chez un tel. Le lugo est une enceinte formée de jeunes
arbres plantés à quinze centimètres environ les uns des
autres. Chaque famille a son lugo renfermant deux, trois,
quatre huttes ou plus suivant la richesse du chef de famille.
La polygamie est fort en honneur ici, mais deux femmes d’un
même mari n’habitent jamais ensemble : chacune d’elles a sa
hutte où elle habite avec ses enfants et son champ qu’elle cultive. De cet usage vient le nombre des huttes dans un même
« lugo ». Le lugo d’ailleurs, si grand soit-il, est vite planté. Notre
homme s’en va couper des arbustes de 2 m environ, puis de
retour au logis, les ébranche complètement, et les fiche en
terre. Le sol, détrempé par les pluies communique à tous ces
pieux une sève abondante et en quelques mois ils se couvrent
de branches et de feuilles. Malheur au voleur qui la nuit se
laisse prendre dans un lugo : un coup de lance règle de suite
le procès.
Dans cette première enceinte se trouvent outre un jardin
potager où les missionnaires essayent d’acclimater les différents légumes d’Europe, le blé qui, si Dieu lui donne accroissement, nous fournira le pain du Saint Sacrifice ; et différents
semis arbres. Là aussi s’élèvent les huttes de nos enfants.
8 Les bananes sont classées parmi les baies.

16

Ils sont maintenant au nombre d’une quarantaine. Chaque
jour ils assistent à un petit catéchisme et à une classe. Ne
faut-il pas ouvrir leur intelligence en même temps que leur
cœur ? Une intelligence connaît d’autant plus facilement Dieu
qu’elle sait davantage. Sachant lire et écrire, ces enfants
pourront servir plus utilement la Mission, exercer un réel
ascendant sur leurs concitoyens, et les amener à aimer et
pratiquer notre sainte Religion. Une grande hutte sert de
classe : c’est l’Académie naissante du Bugoyé ! Là, nos
braves petits Noirs s’efforcent de fixer en leur cervelle novice le
grimoire compliqué de l’alphabet. Il faut les voir criant la leçon
que leur chante le moniteur. Beaucoup ont les yeux fermés, ou
regardent partout ailleurs que sur le tableau ; mais ils crient
plus fort que les autres ! Vienne un interrogatoire, le tempérament batailleur du Mugoyé se révèle de suite. « Ça c’est un
d ». « Non, c’est un p ». « Le p. est là, c’est un b, il y a le bras en
haut ! » Et à l’appui des affirmations des savants, les gifles et
les coups de bâtons pleuvent, tandis que d’autres, trop près
pour frapper, se contentent de pincer ! Le Père est entré. Tout
le petit monde est très sage. Jamais on ne s’est battu, pas un
qui ne s’égosille pour se bien faire entendre. Les petits sont
partout les mêmes et ces scènes de classe rappellent plus d’un
souvenir lointain, mais toujours vivace.
C’est au catéchisme surtout que la bonne volonté de la plupart est tout à fait consolante et donne fort à espérer. Plusieurs d’entre eux savent déjà une grande partie des « paroles
de Dieu », comme ils disent, et retiennent bien les explications
données. L’un d’eux me disait dernièrement : « Les Bagoyé ne
connaissent pas Dieu, mais nous nous le connaissons maintenant, nous voulons l’aimer et aller au ciel ».
Ils sont intéressants, lorsque, se rendant au travail ou
portant l’herbe et la terre pour la construction des huttes
et des maisons, ils récitent à pleine voix leur catéchisme.
Après les demandes et les réponses suivent les prières ; et tout
ce qu’ils savent y passe ; ils ne s’arrêtent qu’ils n’aient épuisé
leur répertoire. Ils aiment à faire part de leur science, et les
nouveaux venus ne demeurent pas longtemps ignorants.
Pauvres enfants ! Ils sont peu nombreux encore et cependant ils sont le grand espoir de la Mission ; parmi eux
nous trouverons nos premiers chrétiens et des auxiliaires
précieux. Hélas ! Si les bouches sont petites, les appétits sont
17

grands. A tous ces petits il faut des huttes pour se loger,
s’abriter de la pluie ; un bout d’étoffe pour remplacer la
feuille de bananier ou le rayon de soleil qui jusque là les couvrait ; et le Bugoyé est comme perdu loin de la côte, les frais de
transports considérables et la bourse du missionnaire bien
peu garnie.

L’enceinte intérieure de la Mission est faite de briques
sèches. Ce second « lugo » ne mesure pas moins de soixantedix mètres sur quatre-vingt-quinze dans les deux dimensions.
Les collines du Bugoyé ont encore pour particularité d’être très
peu larges au sommet ; les bâtiments sont donc ici forcément
distribués par étages. Sur la terrasse inférieure, à droite et à
gauche, sont deux grandes maisons de paille (10 m x 4,5 m) ;
plus tard l’herbe sera remplacée par des briques sèches. L’une
de ces maisons sert de salle de catéchisme, l’autre de dispensaire.
Longtemps les pauvres Bagoyé avaient fui les remèdes des
Européens. La misère, les plaies, surtout celles occasionnées
par la « funza » ou puce de terre, ne leur manquaient certes
pas ! Mais ils craignaient de mourir, on le leur avait dit, s’ils
touchaient à nos médicaments. Peu à peu, quelques uns se

18

risquèrent. Le bon Dieu, en sa miséricorde toute bienveillante
envers le missionnaire, voulut qu’ils n’eussent pas à s’en repentir. Ces guérisons en attirent d’autres et le dispensaire a
maintenant une clientèle bien fournie.
Les Bagoyé emploient beaucoup les ventouses ; ils les placent ordinairement, sinon toujours, derrière l’oreille et désignent cet endroit par le nom d’« irugu ». Les saignées pratiquées un peu sur tout le corps et les brûlures, je n’ose dire les
points de feu, ont leur prédilection. Tandis que l’Arabe se sert
de la tête d’un gros clou pour donner des pointes de feu, le
Noir, lui, emploie son couteau ; le résultat est le même ; le remède est pire que le mal ! Le Mugoyé a-t-il mal à la tête, aux
reins, aux bras…, vite il enserre fortement la partie malade
avec une corde fait d’une feuille sèche du tronc du bananiers.
C’est le remède ! Pour nous, ce lien est comme une étiquette,
placée sur la partie malade ; de loin on reconnaît son monde !
Les plaies reçoivent un emplâtre de feuilles de haricot, ou sont
couvertes d’une mince couche de beurre quand le pauvre Muhutu s’en peut procurer. D’ordinaire quand on demande à une
femme : « Pourquoi laisses-tu ton enfant rongé par les funza ?
Il n’a plus d’orteils ! », la même réponse revient « Ah ! Je n’ai
pas de beurre, moi ! »
N’a pas en effet de beurre qui veut ; au Bugoyé il est très
rare. C’est un objet de luxe fort recherché et fort prisé.
L’homme s’en oint consciencieusement le corps. Il le faut voir
alors bien luisant au soleil, parfois ruisselant ; alors il se croit
bien et s’appuie d’un air satisfait sur sa lance ou son bâton.
Madame évidemment imite Monsieur. Elle pousse cependant
plus loin la coquetterie ; elle beurre aussi ses peaux de chèvre
ou son étoffe, lorsqu’elle en possède une ! Bien enduit, le vêtement est suspendu au-dessus du foyer, jusqu’à ce que, imprégné de beurre et de fumée, il prenne une teinte et répande
un parfum convenable ! Chaque pays ses modes !
A toute leur pharmacie, les Bagoyé préfèrent maintenant les remèdes des missionnaires. Ce ministère près des
malades attire les gens et gagne leur cœur. Au missionnaire, il
procure l’occasion d’adresser quelques bonnes paroles, de se
faire aimer pour faire aimer Dieu, et aussi, parfois de glaner de
pauvres petits enfants moribonds, auxquels il donne le grand
remède qui conduit droit au ciel.
19

Du dispensaire montons à la maison d’habitation, plus tard
nous reviendrons à la salle de catéchisme ; deux terrasses de
cinq marches chacune nous y mènent. Jusqu’à présent nous
n’avions pour abri qu’une petite maison en paille : c’est la
genèse de toute Mission ! Ce logis provisoire est remplacé
par une grande construite en briques sèches, et couverte en
feuilles de bananier ; les trois missionnaires y possèdent chacune une cellule pour eux et une grande chambre pour recevoir les indigènes. Cette grande maison de quatorze mètres
laissait au commencement nos bons Noirs fort perplexes. Jamais ils n’avaient vu que leurs misérables huttes d’herbe :
quelques piquets, des bambous fichés en terre et réunis au
sommet, puis entrelacés de roseaux et couverts d’herbes et de
feuilles de bananier. Notre manière de bâtir déroutait toute
leur science et leurs habitudes. Un homme veut-il construire
une hutte, il va à la forêt, coupe une douzaine de petits bambous et amasse des roseaux et de l’herbe en quantité suffisante, puis il avertit le voisinage que tel jour il veut construire.
Le jour dit, le maître fait brasser une ou deux cruches de
pombé et les amateurs s’en vont de leur côté chercher herbe et
roseaux. Le second jour, les braves de la veille viennent construire et notre homme, assis en face des travailleurs, se contente de regarder, d’approuver et… de boire du pombé9 ; sur ce
dernier point il est très imité par ses ouvriers. Le soir la hutte
est prête et déjà habitée par les rats !
Or chez nous, c’était une tout autre méthode. Les Blancs
construisaient du matin au soir ; l’herbe était remplacée par la
terre ; les briques s’entassaient les unes sur les autres, la muraille montait sans que ce ne fût jamais fini.
« Comment faites-vous des maisons avec tant de terre, disaient-ils ? Est-ce que vous dormirez là-dedans ? »
« La maison, quand il pleuvra, vous tombera sur le dos. Je
n’oserai jamais y aller [entrer] », ajoutait un autre.
« Si j’y vais [entre], y entreras-tu ? »
« Avec toi, oui, mais seul jamais ! »
Compter sur leur aide, il n’y fallait pas songer : construire
en ligne droite, faire des angles, ce sont presque des mystères.
D’ailleurs, sur les échafaudages de bambous, les pauvres Bagoyé tremblaient de tous leurs membres en passant les
9 La bière locale.

20

briques et la glaise délayée ; bientôt plus un seul n’osa s’y hasarder : c’était trop haut !
Les fenêtres à leur tour les intriguèrent. A quoi pouvaient
bien servir ces « petites portes » d’accès difficile ? Dans la hutte
indigène, en effet, la porte est la seule ouverture pour les gens,
les bêtes, l’air et la fumée. L’un d’eux leur trouva une utilité
(destination) : « les grandes portes sont pour sortir et entrer,
les petites pour tirer le fusil sur ceux qui sont révoltés conte le
Roi ! »
Les Bagoyé ne craignent plus aujourd’hui d’entrer dans la
maison, d’être écrasé sous ses ruines. Mais leur admiration
reste la même et n’a pu résoudre ce problème « qu’il faille tant
de place pour trois hommes ! » Parfois il nous arrive encore des
visiteurs : « Je viens voir ta maison, je ne suis pas encore venu. » Et les braves gens de regarder…, de s’étonner devant tant
de terre : « Mama we ! ô ma mère ! ça tient tout seul ! » Et ils
piquent de la lance dans les murailles « pour voir si elles tiennent ».
Chaque jour ils viennent après le catéchisme faire comme
ils disent, « la causette et voir les choses d’Europe. » Les Bakiga, eux-mêmes commencent à s’apprivoiser. Les Bakiga
sont les habitants de la forêt. Ils sont fort habiles à tresser
des corbeilles en bambou, des pièges à rats, des nattes…
toujours en bambou. Le Mukiga jouit d’une « bonne réputation » tout comme autrefois les pauvres Calabrais ! On dit
qu’ils aiment fort dévaliser les gens et qu’ils sont très habiles pour les empêcher de crier. Chut ! Il ne faut pas médire
de nos paroissiens ; d’ailleurs au Bugoyé qui n’en fait autant ?
Jouer de la lance n’est même pas une peccadille ! Grands enfants, pour qui tout est nouveau ; ils s’extasient devant une
image, un miroir, un rien ! Le tic-tac d’une montre leur fait
pousser des cris d’étonnement : « elle parle ! » Une image de la
bonne Mère, tenant en ses bras le divin Enfant, les laisse
dans l’admiration.
Souvent il ne s’agit pas de simples causeries. Ils ont continuellement entre eux de graves discussions ; tout leur est matière à chicane. Les deux partis amènent leurs témoins. Tous
de s’accroupir en cercle. Le demandeur vient s’asseoir au
centre, et en remontant au déluge, expose ses griefs. Il cède
alors la place à l’adversaire, et tous les témoins y passent. Evidemment aucun des récits ne se ressemble et il en résulte
21

comme conclusion un chassé-croisé de paroles, d’exclamations
et d’injures des mieux fournies. Parfois la querelle a lieu entre
un homme et un enfant ; qu’importe ! Il est curieux de voir ces
petits bonshommes d’une douzaine d’année se dresser comme
de jeunes coqs, devant des hommes déjà âgés, et plus curieux
encore de voir ces derniers prendre en considération le caquet
de leurs (minuscules) jeunes adversaires. En tout autre pays le
calme serait vite rétabli, autrement peut-être que par des paroles ; ici point. Grands et petits revendiquent leurs droits et
se croient égaux ; il en résulte parfois de curieux (singulier)
pugilats.
Hâtons-nous de terminer notre visite. A gauche sur la même
terrasse que la maison, se trouve notre modeste chapelle. Là,
le missionnaire se trouve encore seul dans cette « première
église » du Bugoyé. Avec quelle ardeur, il aspire au jour heureux où il lui sera donné de voir se prosterner près de lui, au
pied du Tabernacle, les premiers chrétiens de ce pays ! Hélas !
Tout est ici pauvre et misérable. Rien qui réjouisse l’âme et
l’élève (presque au) vers le ciel, comme nos belles églises
d’Europe. C’est l’étable de Bethléem en toute sa nudité et Jésus y habite encore dans la paille ! A la prochaine saison sèche
s’élèvera ici une seconde maison semblable à la première ; là,
en attendant la construction de l’église, viendra s’abriter la
divine Eucharistie. L’église ? si Dieu dans sa miséricorde
daigne bénir cette terre du Bugoyé, y enfanter des chrétiens et
secourir ses missionnaires, une église en briques devra nécessairement être construite ; elle occupera la place d’honneur, la
dernière terrasse, entre les deux maisons, dominant toute la
contrée.
Ce sont là nos projets, mais l’avenir est à Dieu, et nos
desseins reposent absolument entre les mains de la Divine
Providence et celle de nos Bienfaiteurs. Si le missionnaire
est partout le même, ambitieux et mendiant pour le bon Dieu
et les pauvres âmes qu’il aime, partout aussi sans or il ne peut
rien et, gémissant, il se voit arrêter dans ses efforts, il demeure
impuissant à recueillir la moisson même déjà et les épis, plus
nombreux, presque formés et plein d’espoir.
Pourquoi le missionnaire ne porterait-il pas loin ses désirs
devant la bonne volonté des peuples qui l’entourent ? Dieu
pourrait-il manquer à ces âmes qui se réveillent et écoutent la
voix de ses envoyés ? C’est cette confiance en Dieu qui partout
22

excite le Prêtre et, malgré les difficultés et les doutes de
l’avenir, l’engage à passer toujours de l’avant.
Dans notre jeune Mission, née il y a quelques mois, sans
savoir ce que Dieu nous réserve, nous pouvons cependant
nous livrer à l’espérance, tant sont grands les changements
opérés dans ce peuple. Il y a à peine deux mois une quinzaine
d’hommes à peine, osait se faire instruire. Tous craignaient de
mourir s’ils étaient assez audacieux pour venir écouter nos
enseignements ; sept ou huit au plus affrontaient nos médicaments et nous lassaient panser leurs plaies. Et maintenant ? Les assertions mensongères de nos ennemis sont tombées et si la crainte superstitieuse existe encore sur bon
nombre de collines plus éloignées, beaucoup d’autres l’ont
complètement secouée. Chaque jour, des groupes nombreux
[nous] arrivent, (Je ne parle plus des malades) et se dirigent de
suite vers la salle du catéchisme.
« Faisons-nous instruire d’abord, après nous irons voir », disait dernièrement un brave Mugoyé. Ces dernières semaines
nous avons eu, à certains jours, jusqu’à quatre et même cinq
catéchismes dans la matinée ; d’ordinaire il y en a deux pour
les hommes et un pour les enfants. Le dimanche l’affluence est
plus grande encore et se soutient toute la matinée, jusqu’à
midi. Le soir, il est vrai, l’empressement est moindre.
Elle est véritablement consolante l’attention de tous ces
pauvres Noirs. Presque chaque phrase du missionnaire est
saluée d’un « hum ! » affirmatif, ou d’un signe de tête approbateur. Souvent aussi un auditeur interrompt le Père pour répéter, à sa façon l’explication donnée. Et voici un spécimen :
« Dieu existe. Il est notre Mutwalé (chef), notre Créateur. Il
aime les Bagoyé. Il veut qu’ils aillent chez Lui. Chez Lui, c’est
au ciel. Vous entendez : les hommes bons vont au ciel ; les
révoltés, dans le feu. Mentir, c’est mal ; voler c’est mal ; tuer
c’est mal. Pour aller au ciel il faut servir Dieu, apprendre ses
paroles, bien travailler. Tu mets ton doigt dans le feu, c’est
mauvais ; en enfer tout le corps brûle. Nous ne voulons pas
aller en enfer ! » Et à cette question : « qui veut aller au ciel ? »
– « Tous ! »
« Qui veut aller en enfer ? »
« Tais-toi ! Pas un ! »
Toujours ils ne sont pas aussi heureux, il est vrai (dans
leurs commentaires). Pauvres gens ! Ils connaissent si peu de
23

choses en dehors de leur nourriture, de leur travail quotidien !
Un Mugoyé, auquel on demandait ce qu’était Dieu, répondit :
« Dieu ? C’est beaucoup de patates et de haricots ! » Avant de
venir au catéchisme c’est en effet toute leur science. Parfois,
pour les nouveaux surtouts, les réponses se ressentent légèrement de cette terre à terre. Il y a quelques jours, dans un
groupe venu pour la première fois, un vieux grand-père, pour
marque de son attention, voulut reprendre le catéchisme :
« Vous avez entendu le Blanc ? Si nous travaillons bien,
nous irons dans le « lugo » de Dieu ; nous n’aurons plus de
maladies ; nous ferons la causette avec Dieu ; nous n’aurons
plus faim, plus besoin de cultiver : nous mangerons ses haricots, ses poids et ses patates. C’est cela ? » J’avoue que cette
description inattendue du ciel m’avait tellement émotionné que
je faillis perdre ma dignité. Les haricots et les patates du Bon
Dieu, braves gens, c’est ici que vous les mangez ! Plus tard, au
ciel, vous n’aurez plus besoin de tout cela. Dieu fera votre
bonheur ; alors vous Le connaîtrez et L’aimerez vraiment.
Puissiez vous seulement commencer ici bas en les servant
bien !

DES BAGOYE DE LA FORET (von Mecklembourg – 1907)

24

Les hommes se disent maintenant les « Ba-Mungu »,
« nous sommes de Dieu ! », mais les femmes ne veulent pas
être en retard et tiennent aussi à avoir leur petite part du Paradis. Elles font bien ! Oh ! là le terrain est aride, et dans la
rocaille de ces pauvres intelligences nos grandes vérités
s’ouvrent péniblement un sillon. Ce n’est plus vingt fois qu’il
faut répéter ! « Que veux-tu, nous dit un jour une vieille « la
colonelle des balayeuses » ; la confrérie du balai est en honneur ici, on s’en va balayer chez les chefs, chez les grands, et,
l’ouvrage terminé, avant de se retirer nos balayeuses, le poupon sur le dos, donnent une sérénade et un ballet. Elles espèrent, il est vrai, une récompense, ne serait-ce qu’une cruche de
pombé. Encore une mode à noter ! Donc, « que veux-tu ? dit la
vieille, les hommes savent les paroles de Dieu ; ce sont des
hommes ! Mais nous ? Une femme, qu’est-ce que c’est ? »
Pour elles aussi le ciel est fait, elles finiront par le comprendre et par en trouver la porte. Elles viennent bravement le
dimanche, reviennent en semaine toutefois, et toujours la
vieille colonelle en tête.
Tout ici en effet semble devoir se faire « en corps ».
L’esprit de corps domine partout, se manifeste en toutes circonstances. Qu’il s’agisse de travailler, de se battre, de boire
du pombé… etc., c’est toujours par villages, par clan que marchent les Bagoyé. La querelle de l’un est celle des autres, et
plus d’une fois nous avons expérimenté qu’il ne fallait pas trop
réprimander un maladroit, sous peine de voir tous les gens de
la même colline bonder avec lui pendant deux ou trois jours !
Pour se faire instruire ils semblent vouloir suivre la même
méthode : ils viennent toujours ensemble, colline par colline, village par village. La méthode a du bon, elle excite
l’émulation, favorise le prosélytisme. L’apostolat y trouvera
son compte surtout le jour où il pourra s’aider de bons catéchistes établis sur les différentes collines du Bugoyé.
Puisse cette visite ne vous avoir pas été trop à charge,
puisse-t-elle nous obtenir votre bénédiction et vos encouragements. Votre secours nous sera d’autant plus précieux que
toues nos richesses reposent dans nos seules espérances.
Léon Classe
Prêtre.

25

LE P. CLASSE (1874-1945) : A DROITE ASSIS AVEC CHAPEAU SUR LES GENOUX –
LE P. LOUPIAS (1872-1910) : AU MILIEU DEBOUT AVEC CHAPEAU SUR LA TÊTE

COUVERTURE DU LIVRE QUI EXPLIQUE LES PAROLES DE LA RELIGION
PREMIER LIVRE CHRETIEN EDITE EN « KINYARWANDA » (1902)

26

3. LETTRE DU PERE CLASSE DU 12 JANVIER 1902 A MGR
LIVINHAC10
Mission du Bugoyé, 12 janvier 1902
Monseigneur et Vénéré Père,
Votre Grandeur m’a sans doute et avec raison, accusé
d’ingratitude et d’oubli. Hélas ! Que de fois cependant le souvenir de Maison-Carrée, des heures passées près de vous,
Monseigneur, m’a consolé et fortifié dans notre pauvre
chère Mission du Bugoyé. Au Bugoyé on vit heureux comme
partout, d’ailleurs, quand la volonté de Dieu conduit et dirige.
Comme le travail ne manque pas dans une Mission nouvelle,
l’ennui n’a point le temps de se faire sentir. Plus que jamais je
sens ce besoin du travail ; l’occupation est la meilleure sauvegarde. J’ai adressé à Monseigneur Hirth, pour que sa Grandeur vous les fasse parvenir, deux lettres sur le Bugoyé. Ecrire
quand on connaît peu est difficile et cependant je veux
tenir la promesse que je vous ai faite : je sais maintenant
qu’écrire est nécessaire.
Les Bugoyé nous consolent et sans être trop enthousiaste,
je crois que la Sainte Vierge pourra avoir ici un jour un centre
chrétien bon et actif. Chaque jour les gens viennent par
bandes, souvent très nombreuses au catéchisme ; leur bonne
volonté est réelle car beaucoup viennent de très loin. Le grand
progrès c’est qu’on a maintenant confiance en nous, que l’on
connaît les missionnaires, ce qu’ils sont, ce qu’ils veulent.
Pour nous, ce point est capital car nous nous trouvons en présence d’une situation critique devant laquelle nous ne pouvons
que garder silence et supplier Dieu d’avoir pitié de notre
pauvre Mission : le missionnaire n’est pas soldat et quand nos
pauvres Bagoyé le comprendront la victoire nous sera assurée
sur le paganisme, car volontiers ces âmes se laissent instruire.
Une chose qui nous a frappés ici, c’est l’humeur batailleuse de
ce peuple : ce ne sont que rixes, que coup de lances ou de
muhoro (serpette). Grands et petits se battent, parfois petits
contre grands. Puissent-ils faire passer plus tard cette ardeur
dans leurs convictions religieuses. Moins curieux, plus positifs, plus travailleurs que les Banyarwanda, les Bagoyé sont
aussi un peuple plus fort, plus vigoureux, mais susceptible au
10 Lettre du P. Classe du 12 janvier 1902 à Mgr 7, A.G.M.Afr., N° 097531.

27

possible. J’aime ce pauvre peuple, si nombreux, hélas ! tout à
fait polygame ; son pays si beau au bord du Kivu, ses montagnes, ses grands volcans.
Les malades commencent à nous venir nombreux. J’ai eu le
bonheur de baptiser cinq petits moribonds : ce sont les premiers du Bugoyé, un gage d’espérance.
Aurons-nous, Monseigneur et Vénéré Père, le bonheur de
vous posséder ici ; Monseigneur Hirth, connaissant la filiale
reconnaissance que je vous garde, me la fait espérer, mais je
n’ose croire à semblable bonheur : nous sommes si loin perdus
dans nos montagnes !
Grâce à Dieu, la vie commune va sans trop d’accros, mais
ce n’est pas l’idéal et souvent je dois m’accuser moi-même.
Mais nous ne pouvons pas nous plaindre, l’entente est bonne.
Peut-être avez-vous appris que j’avais été atteint d’une hématurie : j’ai été tout étonné un jour de recevoir cette nouvelle
de Monseigneur Hirth, moi qui n’avais jamais vu d’hématurie
que chez le bon P. Smoor ! A la fin du voyage, d’Isavi au Bugoyé, pour la première fois j’ai connu les accès de fièvre, mais
pas un seul n’a reparu, et en route je n’ai cessé de marcher à
pied.
Veuillez, Monseigneur et Vénéré Père, bénir votre pauvre enfant et agréer l’hommage de mon plus profond respect et de
ma toute filiale vénération en Notre Seigneur et Notre Dame,
Léon Classe
prêtre – missionnaire
4. RECIT DE VOYAGE : « DU LAC NYANZA AU LAC KIVOU »
(1902)11
Par le R. P. Léon Classe,
Missionnaire dans le Rouanda.
C’est dans une des régions africaines les moins connues
que va nous conduire le R. P. Classe. Son itinéraire traverse,
en effet, le pays mystérieux où puise ses premières eaux la
Kagéra, rivière tributaire du lac Victoria qui est censée [être] la
L. CLASSE, « Du lac Nyanza au lac Kivou », in Missions d’Afrique, A.G.M.Afr., N°
155, Septembre-Octobre 1902, pp. 409-423.
11

28

branche mère du Nil. Nous n’avons donc pas besoin d’insister
sur l’intérêt de la relation suivante concernant une zone que
bien-peu d’explorateurs ont parcourue.
En route pour le Bougoyé. – Après la fondation des deux
Missions du Sacré-Cœur et de Reine-des-Saints au Rouanda,
le Bougoyé, province du même royaume située à l’extrême
frontière nord-ouest du Vicariat, ne pouvait être oublié. Au
dire des voyageurs, cette région renferme, sur ses collines aux
verdoyantes bananeraies et dans la petite vallée de la Sébéia,
une population dense et laborieuse ; on pouvait espérer y établir un centre de mission prospère.
Au mois de février 1901, Mgr Hirth, notre vénéré vicaire
apostolique, désignait trois missionnaires pour cette fondation, et, le 31 mars, dimanche des Rameaux, nous nous
mettions joyeusement en route pour le Bougoyé.
En l’absence de la vapeur et de l’électricité, nous prenions
simplement le bâton de voyageur. Procedamus in pace in nomine Domini12 !
Les caravanes africaines se ressemblent toutes. C’est toujours la longue et monotone théorie des porteurs s’avançant à
la file indienne, du même pas uniforme et lent, à raison de
4 kilomètres à l’heure, le long de l’étroit sentier, qui tantôt serpente sur le flanc des collines, tantôt se déroule en mille zigzags à travers les plaines, les marais ou les hautes herbes.
Au départ, l’ardeur est grande, les chants et les cris se font
entendre de tous côtés ; mais, à mesure que monte le soleil, la
charge devient plus pesante, et seuls, les Ouasoukouma continuent à chanter, tandis que les Basoui fument énergiquement leurs pipes. Bientôt le silence se fait et l’on n’entend plus
que le bruit des pas, le choc d’une caisse qui tombe, le chant
strident des cigales et parfois quelque porteur attardé, qui accourt en criant pour se donner du cœur. Le soir, au camp, les
langues se délient, les Basoui rallument leurs pipes, les Ouasoukouma se groupent et, pendant des heures, reprennent
leurs chants d’une harmonie étrange, et en parties, s’il vous
plaît. La fatigue semble être passée.
12 « Procédons dans la paix au nom de Dieu ».

29

Jusqu’au Bougoyé, nous ne devons plus trouver que des
chemins accidentés ce ne sont, dans tout le Kissaka et le
Rouanda, que collines et marais, où nous ne cesserons de
monter et de descendre – ordinairement dans la terre glaise
détrempée – que pour patauger dans les fondrières, car
presque aucun jour de notre voyage ne se passera sans
quelque ondée torrentielle.
La caravane traverse le Gouyounya et le Bougessera (provinces de Kissaka), où elle défile le long de l’immense enceinte
de Kàbalé, oncle maternel du Roi et l’un des trois Grands
Chefs du Rouanda. En juin 1900, Kabalé était venu s’installer
au « Lugerero » (endroit d’où l’on espionne) avec un nombre
considérable d’hommes et de vaches pour aller faire la guerre
aux Baroundi.
En Europe, on se fait suivre d’un chien : ici, un Mtousi qui
se respecte ne se met jamais en route sans ses vaches qui,
pendant le voyage, lui fourniront le lait dont il se nourrira et le
beurre dont il s’oindra le corps.
Les sources du Nil. – Quelques heures de marche nous
mènent à la Kagera, que nous traversons lentement dans des
pirogues faites d’un tronc d’arbre, et nous nous dirigeons vers
l’Akanyarou, où nous arrivons le lendemain.
L’Akanyarou, comme aussi la Kavarongo – les deux grandes
rivières du Rouanda prennent leur source à trois bonnes journées à l’ouest d’Isavi et à la même montagne. L’Akanyarou
coule, rapide, entre deux forêts de papyrus. Aussi, le soir, aussitôt le camp établi, nous examinons anxieusement le cours
du fleuve.
Pourrons-nous passer ? Voilà ce qui nous inquiète.
« Le gué ordinaire est impraticable ; les hommes n’y ont pas
pied, nous dit le chef du pays. Mais, à un autre endroit, où le
lit de la rivière est plus large, vous n’aurez de l’eau que jusqu’à
la poitrine ».
Traverser le fleuve à la saison sèche n’offre guère de difficultés, car la baisse des eaux permet de se frayer un chemin à
travers les papyrus, les herbes et les racines qui encombrent
ses bords et, après maintes chutes dans quelques mares
boueuses, d’arriver jusqu’au gué. Au temps de la masika [saison de pluie], le tableau change ; le fleuve, grossi démesurément, déborde dans les plaines environnantes et ne forme plus
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qu’une nappe immense, d’où émergent les panaches ondoyants des plantes aquatiques, mais dont les bas-fonds cachent d’innombrables racines qui se mêlent, s’enchevêtrent
comme les lianes des forêts et forment autant de pièges où
tombe le malheureux voyageur.
Ces difficultés ne sont pas faites pour arrêter le missionnaire et, le lendemain dès l’aurore, la caravane s’ébranle et
s’engage bravement au milieu des papyrus.
Au début, en gens délicats qui tiennent à ne pas salir leurs
blanches gandouras, déjà éprouvées par les pluies, nous sautons de notre mieux d’une racine à l’autre pour éviter l’eau,
tandis que les porteurs, peu gênés par leur pagne que beaucoup, d’ailleurs, ont par précaution roulé sur leur tête rient de
nos efforts et parfois de nos chutes. Hélas ! impossible bientôt
de trouver un endroit sec où mettre le pied ; il faut se résigner.
Les gandouras sont relevées un peu plus haut l’eau s’obstine à
monter. Tant pis pour les vêtements, et en avant avec de l’eau
jusqu’à la ceinture ! On reprend la marche ; mais sans cesse
les pieds se heurtent aux enchevêtrements des herbes et des
racines ; on avance lentement, avec peine. Le soleil se lève à
l’horizon voilà deux heures que nous marchons dans le marais
et l’eau monte toujours. Elle nous vient à la poitrine ; on
avance quand même. Subitement tout le monde s’arrête ; impossible d’aller plus loin. Nous sommes arrivés au vrai lit du
fleuve. Que faire ? On se regarde avec stupeur.
Passage d’une rivière. – A force de chercher une issue à
notre situation, quelqu’un de nos gens réussit à découvrir
deux misérables pirogues qui ne pourront prendre, par trajet,
qu’un homme et deux charges. Et nous sommes plus de cent !
Bien plus, l’une des barques fait eau de toutes parts.
Singulière caravane ! On ne voit, émergeant de l’eau, que les
têtes des Noirs et les bras des porteurs soulevant leurs
charges le plus possible, de peur que nos étoffes, qui sont la
monnaie du pays, n’aient à souffrir d’un bain. Pour tromper la
fatigue, ceux qui n’ont pas encore passé le fleuve s’arment de
tous les projectiles qui leur tombent sous la main, et
s’amusent à faire jaillir l’eau de tous côtés ; grands enfants !
Parfois passent devant nous des îlots flottants, on les acclame,
on les suit des yeux ; mais c’est surtout le retour des barques
qui excite la gaieté. Pauvres vieilles barques ! elles vont et
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viennent bravement, menaçant toujours de s’enfoncer, mais
qu’importe A peine sont-elles de retour d’une traversée que
nos gens se pressent et se bousculent pour en prendre possession. C’est à qui passera le premier et chacun a des raisons à
faire valoir celui-ci prétend que sa caisse est plus précieuse
que telle autre, celui-là qu’il est soldat et a le droit de préséance.
Pour ceux qui ont débarqué déjà sur l’autre rive, les misères
du voyage dans la boue et les chutes répétées recommencent ;
mais tout a une fin, même les marais et, vers midi, la tête de
notre caravane prend pied sur la terre sèche. Les derniers porteurs ne sortent du marais qu’à cinq heures du soir ; ils y
étaient entrés vers les sept heures du matin !
A peine les tentes viennent-elles d’être dressées qu’un orage
éclate. En un instant, la rafale fait rage on se cramponne aux
poteaux et aux cordes des tentes ; peine perdue le vent arrache tout, et de nouveau nous voici dans l’eau et dans la
boue. Nous nous consolons en pensant que demain nous serons à la Mission du Sacré-Cœur d’Isavi. Hélas nous avions
compté sans le mauvais temps ; le soleil ne parvient point à
percer les nuages qui se fondent en une pluie fine et froide et
l’argile détrempée rend la marche si lente et si pénible que
force nous est de raccourcir notre étape, ce qui nous retarde
d’un jour.
Halte à la Mission du Sacré-Cœur. – Fondée il y a dix-huit
mois, la Mission du Sacré-Cœur est déjà prospère. Même le
côté matériel ne le cède pas trop au spirituel. Dans son enceinte en briques séchées au soleil, les indigènes se pressent
en foule chaque jour pour se faire instruire ; le dimanche
l’affluence redouble. Oui les espérances sont grandes, la moisson jaunit sous le chaud soleil de la grâce, secondé par les efforts généreux des missionnaires, et dans quelques années,
avec l’aide de Dieu et l’esprit de prosélytisme des indigènes, la
Mission du Rouanda ne le cédera en rien aux stations les plus
florissantes de l’Ouganda. Isavi n’était pour nous qu’une étape
; mais pourrons-nous continuer le voyage ? En février déjà, le
P. Brard avait entrepris une excursion au Bougoyé pour y préparer les voies à la nouvelle Mission. Attaqué à Mouhanda au
nord du Bougoyé, il avait dû rentrer à Isavi, après avoir perdu
son fidèle Tobie, tombé sous les lances des Bagoyé, et vu un
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autre de ses hommes, Kabika, blessé grièvement. Que faire ? A
ces événements, il fallait ajouter la surexcitation du pays en
partie révolté contre le roi du Rouanda, le peu de faveur
qu’avait rencontré à la Cour notre projet d’établissement, la
saison défavorable, etc. Mais c’est pour Dieu que travaillent les
missionnaires ; il ne saurait les abandonner. Afin de mettre
toutes les chances de notre côté, nous imposons à notre caravane un léger détour pour nous rendre jusque chez le roi.
A la capitale, l’accueil est froid sous les dehors polis et les
belles phrases, il est aisé de voir que notre présence est importune et que nos demandes ne sont acceptées qu’à contrecœur.
La capitale du Rouanda n’est autre chose qu’un vaste lougo, ou enceinte, renfermant, outre la case royale, un grand
nombre de huttes, pour la plupart bien construites et assez élégantes. Là se pressent autour de leur souverain une
partie des Grands du royaume. Les Batousi ou Bahima (au
singulier Mtousi, Mouhima) sont des pasteurs-conquérants qui
forment la noblesse du pays. Ils règnent en maîtres sur les
Bahoutou qui sont les aborigènes. Il s’y trouve aussi quelques
Batoua (au singulier Mtoua) ou pygmées, qui auraient occupé
cette contrée avant les Bahoutou.
Sur la colline, peu ou point de cultures. L’œil n’y rencontre
que les pâturages nécessaires aux nombreux troupeaux qui
doivent fournir le lait et le beurre aux maîtres du pays.
Quoique le pouvoir soit en réalité exercé par la mère du roi
et les trois ministres Kabalé, Lohimankiko et Roudegembya, le
vrai roi est Youhi, le plus jeune des fils de Lwabugiri ou Kigeri,
mort en 1894. D’après la légende (car les Batousi ont peu
d’histoire), Youhi ne serait que le dixième successeur de Kigoua, le fondateur de la dynastie mtousi au Rouanda.
Il y a de cela cent ou cent cinquante ans au plus, la terre
recevait, dit-on, un cadeau digne d’elle : Kigoua et sa sœur
tombaient du ciel. Devant eux ils virent trois vases de lait, l’un
destiné aux Batousi, l’autre aux Bahoutou et le troisième aux
Batoua ; mais les deux derniers vases se renversèrent aussitôt.
Ils virent ensuite deux nsambi (grues huppées) et des vaches,
et de suite ils se dirent « Possédons les vaches ». C’est pour
cela que les vaches sont la propriété des seuls Batousi. Kigoua
eut pour successeurs Kihanga, Ndahiro, Luganzo, Chilima,
33

Kigeri, Mibambge, Gahindero, Lwogera, Lwabugiri ou Kigiri,
qui alla un peu partout porter la guerre et voler des vaches,
jusqu’au jour où il fut, paraît-il, empoisonné (en 1894) près du
lac Kivou. Il eut pour successeur Youhi, actuellement régnant.
Le cérémonial de la visite royale est peu compliqué. Nos
tentes sont dressées près du lougo du roi. Youhi, Lohimankiko, son premier ministre, et Boushako, chef du Bougoyé, entrent seuls sous notre tente, tandis que les gens de leur nombreuse suite se groupent le long de l’enceinte. Le roi s’assied
sur le pliant réservé aux souverains, les deux chefs sur des
nattes. Commence alors l’inévitable défilé des cadeaux royaux
miel, pombé, vivres, bois (car ici le bois est rare), puis une
soixantaine de chèvres.
On peut causer ensuite ; mais le roi est plus attentif à regarder ce qui se trouve dans la tente qu’à écouter la conversation, dont tous les frais sont faits par Lohimankiko, géant
Mtousi, au regard dissimulé, où se devine la haine du Blanc,
mais à l’esprit rusé et subtil. Le Père Supérieur demande
qu’un Mtousi nous serve de guide, et se charge de nous procurer des vivres sur la route, ce qui nous est accordé. La visite
royale est terminée Youhi se retire. Demain, après avoir plié les
tentes, nous irons à notre tour chez le roi lui offrir, en étoffes,
un cadeau au moins équivalent au sien.
Trahison. – La caravane reprend alors sa marche, de collines en collines, de marais en marais et, presque toujours,
sous une pluie qui rend les chemins difficiles, parfois presque
impraticables. Dès le premier soir, les vivres manquent ; un
Mtousi jette violemment à terre des œufs que lui demande
pour nous un de nos hommes.
« Voilà pour les Européens » dit-il, et il cherche à frapper de
sa lance notre porteur.
Mouisa, notre guide, promet tout ce qu’on veut, mais rien
ne vient. Il est rejoint en route par Boujinja, un autre Mtousi
envoyé, lui aussi, par le roi ; mais les résultats restent les
mêmes.
Au passage de la Nyavarongo, Mouisa et Boujinja cherchent
à nous séparer de notre caravane qui a passé déjà de l’autre
côté du fleuve avec le Père Weckerlé. « Restez ici, nous disentils, et campez, tandis que les porteurs passeront la nuit de
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l’autre côté ». Nous refusons et nous traversons le cours d’eau,
laissant cinq hommes derrière nous. A peine commencionsnous à gravir la rive opposée, qu’un des hommes restés en arrière était noyé par ordre de Boujinja.

LE P. BARTHELEMY ASSIS DEVANT LA PREMIERE HABITATION
DES PERES BLANCS A ZAZA (ca. 1901 ?)

Au camp, évidemment, pas de vivres, et cependant, Mouisa
nous a précédés de plusieurs heures chez Boushanuré, le chef
de la Nyavarongo. Les intentions des Batousi apparaissent nettement, ils ont été envoyés, non pour nous servir, mais pour
faire le vide sur notre passage, nous intimider et nous faire
abandonner nos projets. A partir du Lotigo de Boushako, le
désert se fait devant la caravane tous les villages sont abandonnés, les habitants s’enfuient et vont se cacher dans les
hautes herbes pour revenir après notre passage. Point de
vivres Les porteurs fatigués sont obligés, pour ne pas mourir
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de faim, d’aller dans les bananeraies et dans les champs cueillir quelques fruits et arracher quelques patates. Plusieurs fois,
sur les hauteurs, des groupes menaçants apparaissent, mais
personne n’ose nous attaquer.
Enfin, après dix jours de marches fatigantes, rendues plus
pénibles encore par les ennuis continuels et les difficultés de
toutes sortes, la caravane arrive au nord du lac Kivou, et bientôt les tentes sont dressées sur la plage. On était au 25 avril et
nous avions quitté Marseille le 10 novembre.
Débuts d’une Mission. – Vu des hauteurs qui
l’environnent, le lac Kivou est de toute beauté. Les bords sont
dentelés et déchiquetés comme des fjords de Norvège ; de
toutes parts, ce ne sont que gracieuses baies, abritées par des
collines dont les pentes couvertes de bananeraies cachent de
nombreux villages ; partout aussi émergent de gracieux îlots,
les uns rocheux, les autres verdoyants enfin, au large, la
grande île de Kouijoui laisse voir les cimes élevées de ses
hautes collines.
Le Kivou, c’est le Bougoyé ! Nous sommes donc chez nous !
Mais il y a encore loin de là à une Mission prospère. Les débuts sont toujours pénibles et lents. « La nature, disait saint
Vincent de Paul, fait prendre des racines profondes aux arbres
avant que de leur faire porter du fruit et, cela même, elle le fait
peu à peu ». Avant de s’installer, il faut trouver un endroit,
salubre, bien situé, populeux et à proximité d’une source alors
commencent les travaux de défrichement, de terrassement, de
constructions.
D’abord, la Mission n’est représentée que par deux
tentes ; puis, bientôt, s’élève une humble case et une pauvre
petite chapelle, toutes deux de roseaux et de chaume, et peutêtre aussi misérables que l’étable de Bethléem. Qu’elle est
grande la joie du missionnaire lorsqu’il peut offrir dans sa
première chapelle la divine Hostie, avec quelle ferveur il supplie le Dieu des miséricordes de faire descendre la rosée de la
grâce sur cette terre jusque là inculte, d’y faire germer des fidèles, d’y faire mûrir la moisson des âmes Cette pauvreté, ce
dénuement, c’est ce qui fait sa force, c’est ce qui grandit sa
confiance et augmente son espoir en Dieu. Tour à tour terrassier, charpentier, briquetier, maçon, le missionnaire doit tout
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faire pour attirer les âmes à lui et les donner à Dieu. En attendant cette heure, nous demeurons logés à l’enseigne de la Providence et n’avons à compter que sur elle.
Le pays et ses habitants. – Le Bougoyé est borné au nord
par une chaîne de grands volcans, à l’ouest par le Kivou, au
sud par le Rouanda et à l’est par une vaste forêt vierge.
Au Rouanda, ce ne sont que collines ici, au contraire, toute
la vallée de la Sébéia, qui traverse le Bougoyé de l’est à l’ouest,
présente une plaine peuplée, fertile et très cultivée. Ce qui
frappe surtout le voyageur à son arrivée dans ce pays, c’est de
voir partout des cultures de bananeraies bien entretenues,
indices certains d’une population nombreuse et laborieuse. Au
Bougoyé, les huttes, au lieu d’être disséminées comme
dans le Rouanda, sont groupées en petits villages dont
quelques-uns renferment jusqu’à vingt cases. Ces agglomérations faciliteront singulièrement l’œuvre des missionnaires et
celle des catéchistes. A ces avantages, le Bougoyé ajoute celui
d’un climat relativement tempéré. Evidemment le soleil équatorial s’y fait aussi sentir, mais l’ardeur de ses feux est adoucie
par l’altitude élevée des collines et par un vent d’est qui souvent fait rage et nous semble « glacial ».
Il y a cependant quelques ombres au tableau. L’eau
manque ; sauf les riverains de la Sébéia, les habitants doivent
conserver l’eau dans de grandes cruches. La Sébéia alimente
tout le pays, et l’on vient de plusieurs lieues à la ronde puiser
l’eau à la rivière ou au lac. Au sud, dans la région montagneuse, on a l’inconvénient contraire : les marais qui séparent
les collines ne se dessèchent jamais. Les arbres manquent
aussi à la beauté du paysage ici, comme au Kissaka, le bois
est rare à peine de loin en loin voit-on sur le sommet des collines quelques arbres tortueux et rabougris, c’est ce qui explique que dans les cadeaux des Batousi figurent toujours de
petits fagots. A l’est seulement, sur les flancs de hautes montagnes, se trouvent de belles forêts de bambous ; mais les
Noirs préfèrent cuire leurs aliments avec les feuilles sèches des
bananiers plutôt que d’aller chercher des combustibles à une
journée de marche.
A quel chiffre s’élève la population du Bougoyé ? Il est difficile de répondre à cette question. M. le docteur Kandt qui a
parcouru le Bougoyé et le Rouanda, étudié et levé la carte de
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ces régions, donne pour la seule vallée de la Sébéia 1.500 habitants et le chiffre n’est certes pas exagéré. Récemment, M. le
Lieutenant von Gravert disait, au retour d’une expédition au
nord du Bougoyé :
« On croirait le pays désert ; mais chaque repli de terrain
fourmille de monde ».
En effet, le soir, du haut de la colline où se trouve établie la
Mission, on n’aperçoit dans la plaine et sur les montagnes que
feux de toutes parts.
Comme au Kissaka et au Rouanda, la population est
formée de trois classes différentes les Batousi, les Bahoutou et les Batoua. Les Batousi sont des hommes superbes,
aux traits unis et réguliers, avec quelque chose du type
aryen et du type sémitique (certains nez sont absolument
caractéristiques). Conquérants et envahisseurs, ils sont à
la tête du pays, mais, étant très peu nombreux au Bougoyé, ils sont aussi moins redoutés. Très attachés aux
biens terrestres, ils ne seront très probablement pas les
premiers à répondre à l’appel de la grâce. Pourvu qu’il possède des vaches, ait du lait et du pombé en abondance, le
Batousi est heureux et il ne désire qu’agrandir son troupeau aux dépens des voisins. Si, par malheur, il vient à
perdre son bien ou que la vieillesse lui fasse toucher du
doigt son impuissance à s’enrichir désormais, il s’estime le
plus misérable des hommes et en vient même au suicide.
« Ici, nous disait un jour un des chefs du Bougoyé, il n’y
a à se pendre que les vieux qui n’ont plus de vaches ».
Administration du pays. – Province du Rouanda, le Bougoyé dépend du roi de ce pays. Autrefois il formait un royaume
soumis à un chef Mouhoutou, qui fut battu et tué par ordre de
Lwa-Baugiri, père du roi Youhi. Son fils Go-Mayombi, qui
s’était mis à la tête des révoltés du Bougoyé, vient d’être vaincu par M. le Lieutenant von Gravert. Actuellement le pays a
pour chef direct Boushako, résidant à la capitale du Rouanda,
mais remplacé ici par son fils Moulangira et trois sous-chefs :
Lwa-Bousisi, « le grand vacher », Lwa-Kadigi, « le chef des
terres », et Bizilakouzemba, « le chef des hommes de guerre ».
Chacun de ces chefs Batousi a son lieutenant qui le remplace
pendant ses visites à la capitale ; sous eux enfin se trouvent

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les Batouale (chefs) de tout rang, dont dépendent les collines
et les villages.
Au Bougoyé, l’administration diffère cependant un peu de
celle du Rouanda, en ce sens que les Batousi, moins nombreux, ont dû céder nécessairement une partie du pouvoir aux
Bahoutou ; aussi, la plupart des petits chefs sont-ils de cette
race, ce qui n’a pas lieu au Rouanda. Partout la hiérarchie est
parfaitement observée et toujours il faut passer par la filière.
Le pouvoir des Grands Chefs n’est que trop effectif ; facilement
ils donnent un coup de lance ou font tomber une tête. Le
peuple n’a qu’à obéir c’est à lui de faire les corvées que commande le Moutoualé et à lui de faire les frais des cadeaux
chèvres, moutons, bananes, pombé, haricots, patates lorsque
le chef en veut offrir.
Chaque année, la province doit envoyer au roi un cadeau ou
impôt consistant surtout en miel et en chèvres. Depuis longtemps le Bougoyé, en partie révolté, n’offrait qu’un maigre présent, et les Batousi n’osaient pas réclamer le surplus. Cette
année, à la suite de l’expédition de M. von Gravert, tout le
monde a été sage, et les montagnes se sont couvertes
d’indigènes qui descendaient vers la plaine, portant des
cruches de miel. Il n’y aura donc pas disette de miel à la capitale du Rouanda.
De beaucoup moins bien doués que les Batousi, dont le type
est absolument spécial, les Bahoutou sont loin cependant
d’être dépourvus d’intelligence ; ils forment la véritable population du Bougoyé et ont certains traits qui les distinguent de
leurs frères des provinces voisines. Grands et bien faits, les
Bahoutou du Bougoyé sont en général mieux constitués et
d’une taille plus élancée que ceux des autres provinces du
Rouanda ; beaucoup ne le cèdent en rien aux Basoukouma.
Cette race est aussi d’une moralité un peu supérieure à celle
de la plupart des races noires. Une chose peut-être l’a préservée : le travail. Aussi les Batousi, leurs maîtres, disent-ils «
Nous sommes contents de nos Bagoyé ; ils cultivent bien ». Le
fait est qu’on ne voit partout que cultures et que tous se font
un point d’honneur de savoir manier habilement la pioche.
Chaque année, lorsque les pluies ne font pas défaut, ils font
triple récolte de haricots ils ont soin aussi d’en conserver une
bonne partie dans de grandes corbeilles de bambous placées
sur un échafaudage de bois et gardées près des maisons. Dès
39

l’âge le plus tendre, le Mouhoutou apprend à se familiariser
avec la pioche, et, quand le bébé pleure, c’est le jouet que sa
mère lui donne pour le calmer.
Le revers de la médaille. – Travailleurs, les Bahoutou ont
pourtant de petits défauts ; batailleurs et légèrement bandits,
ils sont toujours prêts à jouer de la lance. Cette lance ne les
quitte guère : chacun a la sienne, même les enfants de dix
ans ; les bambins la remplacent par un bâton, et il n’est pas
jusqu’aux poupons encore sur le dos de leur mère, qui n’aient
au moins une baguette. Pour un rien, on brandit la lance. Un
jour, un Mougoyé vint trouver le P. Supérieur : « Un de tes
hommes m’a donné un coup de bâton si je le rencontre, je le
tue ». Et les menaces ne sont pas vaines, car nos gens sont
entêtés et susceptibles. Ils le sont surtout quand ils se trouvent en corps, et les habitants d’un même village, d’une même
colline, s’estiment solidaires les uns des autres. Puissent-ils
garder cet ensemble pour se convertir à notre sainte Religion.
A l’amour de la lance, il faut ajouter celui du pombé et du
tabac. Le pombé ! mot magique par excellence pour le Noir ! Le
pombé est de toutes les fêtes, de toutes les grandes circonstances : on se réunit autour du feu et les cruches passent et
repassent à la ronde, déliant les langues, échauffant les têtes.
Le pombé, ou bière de bananes, se prépare de la façon suivante. Dans un baquet de bois on entasse des bananes, on les
broie, on les brasse ; le liquide ainsi extrait donne le « pombé
doux », bon pour les Blancs, gens délicats et à la tête faible.
Versé dans des cruches, le pombé doux est alors placé dans la
hutte, au-dessus du feu là, bien chauffé et enfumé, il fermente
fortement pendant huit jours c’est le vrai nectar goûté et recherché des Noirs.
« Nous n’aimons que le pombé qui a brûlé, me disait un
brave homme ; on en boit, on en boit, et on ne voit plus rien ;
on marche comme cela ».
Et notre homme de lever les bras et les yeux au ciel et de
s’en aller en titubant. Les ivrognes sont de tous les pays et
partout les mêmes.
A la qualité, du reste, il faut joindre la quantité. Peu et bon
ne leur dit rien ; il faut beaucoup. « Deux Batousi, dit-on,
viennent à bout d’une cruche de pombé mais un Mouhoutou
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parvient, à lui seul, à en voir le fond. Or, une cruche représente cinq litres au moins. Aussi, le soir, la gaieté n’est pas
rare, non plus que les coups de lances, et, fort avant dans la
nuit, on chante, on se dispute, jusqu’à ce qu’enfin chacun s’en
aille tout trébuchant se refaire des idées pour le lendemain.
Après la bière, le tabac. – Boire et fumer, cela va de pair.
Le tabac est une si bonne chose, dit-on. Or, à défaut de pombé, c’est dans le tabac que le Mougoyé cherche l’ivresse. La
pipe et la blague à tabac font partie intégrante du costume
parfois même, disons-le tout bas c’est le seul vêtement,
quoique le plus souvent les habitants du pays portent une
peau de chèvre et un pagne formé d’une feuille de bananier
que l’on effrange. Au reste, le tabac du Bougoyé est très estimé, les habitants du Rouanda le disent avec conviction, et, au
Kissaka, avant notre départ, mes demandes d’informations
amenaient toujours la même réponse :
« Au Bougoyé, ils ont du bon tabac ».
Le Mougoyé ne sort jamais sans être armé de sa pipe ; au
travail, en voyage, dans les causeries, la pipe est toujours de
circonstance. Quand une famille doit quitter sa pauvre hutte
pour s’en aller loger ailleurs, elle emporte avec elle son humble
mobilier oh ni compliqué, ni embarrassant une ou deux
ruches, quelques vieilles peaux de chèvres, héritage des anciens, et la pipe, la fameuse pipe de famille. Elle est bien, en
effet, un meuble commun, car il n’y en a généralement qu’une
par case. En voyage, dans un groupe de six individus, un seul
se charge de la pipe, les autres fourniront le tabac. Au travail,
même organisation, la bienheureuse pipe s’en va d’un piocheur à l’autre. En route, se rencontre-t-on ? celui qui n’a plus
de munition dit tout simplement à l’autre : « Fais voir, que
j’écoute la chanson du tabac » et le refus est rare. Si ce sont
des gens de connaissance, la politesse va plus loin
l’emprunteur garde la pipe et la renvoie après avoir fait une
partie de son chemin. Tous fument, grands et petits, et la plupart dés marmots sont déjà maîtres en cet art. Ils portent gravement sur le dos leur sac à tabac, costume unique. A la maison, à peine le poupon peut-il se mouvoir honnêtement qu’il
reçoit la fonction d’aller mettre une braise sur la pipe familiale
et, naturellement, il s’essaie au tuyau.

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Un dernier mot sur ce sujet : le Mougoyé dépense peu de
temps à préparer son tabac il choisit pour le cultiver quelque
bon endroit, parfaitement nettoyé des mauvaises herbes qui
pourraient nuire à la croissance de la plante, et ne s’en occupe
plus guère. Les feuilles venues à point sont séchées et mises
en petits paquets : c’est la seule préparation. Souvent même,
une feuille verte, fraîchement cueillie, s’en va tout droit dans le
fourneau de la pipe. Pourquoi être difficile ?
Education des enfants. – Les enfants ! Ils pullulent dans le
Bougoyé. Malgré les misères qu’entraînent après elles la polygamie et une morale toute païenne ; malgré le peu de soins
dont les enfants sont l’objet, ce petit monde fourmille. Le bambin pousse comme il peut. Le dos de la mère est son berceau ;
il y passe sa journée à califourchon, retenu seulement par un
lambeau de peau de chèvre, c’est ainsi qu’il va avec elle à la
rivière puiser de l’eau et au retour il reçoit plus d’une douche.
Aux champs, presque à chaque mouvement de la mère qui
tourne et retourne le sol de sa pioche pour en arracher les patates, le bambin pique une tête. D’aucuns disent que ce pourrait bien être la raison pour laquelle les Noirs ont le nez épaté.
Le mariage. – La polygamie, répandue un peu partout, dans
les régions infidèles, est, ici, presque générale. Ils sont rares,
les Bahoutou trop pauvres qui n’ont qu’une femme. Les malheureuses épouses sont achetées quatre, huit, dix pioches
chez les Bahoutou, et une vache chez les Batousi.
Les cérémonies des noces sont peu compliquées. A la tombée de la nuit, les gens du village se réunissent autour de la
maison du jeune homme pour attendre la fiancée, en chantant
ses louanges. Celle-ci est amenée par sa sœur ou, à son défaut, par une jeune fille. Le futur s’avance vers sa fiancée, et,
en signe de domination, lui crache sur la tête le mariage est
conclu.
Les chants et les cris redoublent, pendant que l’on conduit
la mariée dans la hutte qui désormais est la sienne et elle se
retire à l’intérieur pour pleurer. L’époux, de son côté, s’en va,
avec les invités, boire, chanter, danser. Le lendemain, pour
clore la fête, les « garçons d’honneur » tuent une chèvre et ils
festoient à la santé des nouveaux mariés.

42

Avenir de la Mission. – En résumé, qualités et défauts
s’équilibrent à peu près chez les Bagoyé. S’ils ont dans les
veines un sang ardent et s’ils ont l’esprit vif, ce n’est pas sans
motifs particuliers de miséricorde que Dieu leur a envoyé ses
missionnaires.
Actuellement, la Mission naissante commence à s’élever
humble et modeste, sur la colline de Nyoundo (le marteau),
juste à l’extrême limite sud de la plaine formée par la vallée de la Sébéia. Comme position, nous ne pourrions désirer
mieux : au pied de la colline coule la Sébéia devant nous, bornant la plaine au nord, se dressent de grands volcans éteints ;
à l’ouest, le lac Kivou étale sa belle nappe d’eau, tantôt miroitante, tantôt agitée par les vents au nord-ouest, les hautes
montagnes du Congo dentellent l’horizon de leurs crêtes escarpées ; à l’est, la grande forêt, la forêt vierge, forme une barrière infranchissable, tandis qu’au sud s’élèvent de toutes
parts des collines couvertes de bananeraies.
Que sera cette Mission ? C’est le secret de Dieu, mais nous
croyons pouvoir espérer qu’elle a un bel avenir. Malgré les faux
bruits et les préjugés répandus contre nous, les indigènes
commencent à nous apprécier et à venir en grand nombre à la
mission.
C’est par les catéchistes surtout que l’œuvre de Dieu se
fera avec le plus de fruits : il nous faudra, le plus tôt possible, former des jeunes gens et les établir dans les villages
pour instruire leurs frères mais pour cela il faut des ressources : où les trouver ? Nous nous tournons vers Dieu, le
suppliant de susciter des âmes charitables qui veuillent bien
s’intéresser à cette Mission. L’avenir en dépend
5. LETTRE DU P. CLASSE DU 17 MARS 1903 A MGR LIVINHAC13
Sainte Marie du Kivu, 17 mars 1903
Monseigneur et Vénéré Père,
Permettez-moi, je vous en prie, d’unir les humbles vœux à
ceux que vous offrent tous les membres de notre chère petite
Société.
Lettre du P. Classe du 17 mars 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 097533. En
marge de la lettre : « Répondue le 2 juillet ».
13

43

Je suis heureux, Monseigneur de pouvoir profiter de cette
occasion pour témoigner à Votre Grandeur de ma reconnaissance et de mon affection toute filiale. Le Bugoyé, qui m’est si
cher, ne m’a point fait oublier les bontés toutes paternelles de
Votre Grandeur à mon égard, et le souvenir de Maison-Carrée
me console et m’encourage souvent au milieu de nos difficultés
actuelles. Chaque jour je prie pour Votre Grandeur, mais au
jour de la fête de Votre Saint Patron,14 Monseigneur, ce me
sera un bonheur d’offrir tout spécialement le Saint Sacrifice à
vos intentions.
Je ne sais si notre petite Mission du Kivu marche bon train.
Du moins les épreuves et les difficultés de toutes sortes ne lui
manquent pas ; ce qui est bon signe et donne à espérer pour
l’avenir.
La délimitation de frontières entre la colonie allemande et
l’Etat indépendant ne se finit pas. Les soldats des deux camps
parcourent le pays en tous sens et malgré le bon vouloir et la
patience de la plupart des officiers, il faut le reconnaître, bien
de misères se produisent. Les Bagoyé ne veulent pas se laisser
faire, et il y parfois des morts, puis des représailles, … Actuellement toute une partie de la population vient de se sauver
dans la forêt. C’est une source de misères continuelles, de réclamations, de défiances.
Daignez agréer, Monseigneur et Vénéré Père avec les
humbles vœux, l’hommage des sentiments de profond respect
avec lesquels j’aime à me dire
de Votre Grandeur
le fils reconnaissant et tout dévoué en N.S. et N.D.
Léon Classe
prêtre – missionnaires d’Afrique

14 Léon Ier le Grand fut Pape de 440 à 461. Il est connu pour son intervention dans les

controverses christologiques du Ve siècle. Sa position fut adoptée comme la doctrine
orthodoxe au Concile de Chalcédoine en 451. Face à la désintégration du pouvoir
impérial, il négocia en 452 avec Attila la retraite des hordes hunniques et en 455 avec
Genséric la survie de Rome. Il est considéré comme saint et docteur de l’Eglise par
l'Eglise catholique romaine (https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9on_Ier_(pape).

44

6. LETTRE DU P. CLASSE DU 16 SEPTEMBRE 1903 A MGR
LIVINHAC15
Marienberg, 16 septembre 1903
Monseigneur et Vénéré Père,
C’est à Marienberg que m’a trouvé la bonne lettre que Votre
Grandeur a bien voulu m’adresser. Oh ! Merci Monseigneur de
vouloir bien garder quelque souvenir de votre petit secrétaire
d’autrefois. Merci surtout des bons conseils que vous daignez
me donner : patience et douceur, ce sont bien les vertus
absolument nécessaires pour faire un peu de bien auprès
de nos chers Noirs.
J’ai besoin de me redire, de m’entendre dire souvent cette
vérité.
Le Bon Dieu, je crois, ne veut plus de moi au Bugoyé qui
cependant m’était de plus en plus cher. Lors de sa visite en
Août dernier, Monseigneur Hirth, désirant ouvrir une voie
nouvelle et plus courte pour communiquer directement par
l’Est du Bugoyé au Kiziba, me demanda de Lui servir de socius. Après vingt-et-un jours de voyage à travers le Mulera, le
Ndorwa, le soi-disant Mpororo et le nord du Karagwe nous arrivions heureusement à Marienberg.
Beau voyage, magnifique pays surtout dans les provinces
du Mulera et du Ndorwa. Au Bugoyé, nous avons une population de près de 200.000 âmes, ce qui n’est pas exagéré, dont
50.000 dans un rayon d’une heure autour de la Mission. Ce
dernier chiffre a été dûment constaté par Sa Grandeur. Au
Mulera, à quatre journées à l’est, nord-est du Bugoyé, nous
avons trouvé une population à peu près égale. Ce pays, je
l’avais déjà signalé à Monseigneur. Sa Grandeur a été absolument étonné mais aussi peiné. Nous sommes si peu nombreux. Et les protestants nous menacent ! Le pays est magnifique, c’est la grande montagne (2.000 à 3.000), population
très dense, batailleuse et pillarde, donc qui a de la vie, les officiers les Anglais même, qui ont passé ici, mènent campagne pour faire connaître ces régions. Il faudrait prévenir
les protestants en établissant une Mission au moins au sud
des lacs du Mulera (Luhondo et Bolera16) au nord de la boucle
15 Lettre du P. Classe du 16 septembre 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 097525.
16 Bulera.

45

de la Nyavarongo. Cette Mission permettrait de jeter ensuite une station au centre même du Rwanda pour communiquer avec Isavi, la Mission au Sud. Au Ndorwa, à dix
jours à l’est du lac Bunyoni ou des Balunda, il y a aussi des
centres populeux bien menacés par les protestants anglais.
La désolation de Sa Grandeur en face de tant de besoins, avec
si peu de missionnaires et de ressources m’a fait peiner. Menacés par les protestants anglais, qui ont demandé officiellement leur place dans ces pays les plus peuplés qu’ait vu Sa
Grandeur, nous le sommes au sud par les protestants allemands qui ont l’appui des autorités ! Je voulais vous adresser,
Monseigneur et Vénéré Père quelques pages pour les Missions
catholiques, sur notre voyage. Monseigneur Hirth préfère attendre dans sa crainte d’exciter encore les protestants.
Sa Grandeur m’envoie fonder (sauf opposition du Gouvernement) une Mission au Mulera. J’emmènerai deux Pères de la
caravane. Hélas ! je suis bien jeune et inexpérimenté. Priez le
bon Maître, Monseigneur et vénéré Père, pour que votre pauvre
enfant n’entrave pas l’œuvre du bon Dieu. Ce sera la Mission
de l’Assomption au sud des lacs, probablement dans le Bugarula, province du Mulera. Que ne sommes-nous plus nombreux !
De nouveau, en vous remerciant, Monseigneur et Vénéré
Père, je vous supplie de vouloir bien me continuer le secours
de vos prières ; mon inexpérience a si grand besoin d’être secourue.
Veuillez agréer, Monseigneur et Vénéré Père, avec
l’hommage de mon profond respect, et l’assurance des sentiments d’entier dévouement avec lesquels j’aime à me dire
de Votre Grandeur
le fils tout reconnaissant en N.S. et N.D.
Léon Classe
Père Mafr.
Marienberg, 16 septembre 1903,
Le prochain courrier Vous portera quelques pages sur les
mœurs et les coutumes du Bugoyé. Sa grandeur vient de
me demander ce petit travail qui forcément sera incomplet.

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7. « DESCRIPTION DES MŒURS ET COUTUMES DES BAGOYE » PAR LE P. CLASSE (1905)17
Vicariat Apostolique du Nyanza Méridional
MŒURS ET COUTUMES DES BAGOYE
Parmi les peuplades nombreuses qui habitent autour des
Grands Lacs africains, les coutumes ne diffèrent pas tellement
que ce qui se dit de l’une ne se puisse aussi parfois appliquer
aux autres. En parlant de Bagoyé, cantonnés à l’est du Lac
Kivu et au sud des Grands Volcans, je n’ai nullement la prétention de ne dire que du nouveau. Mon but, Chers Lecteurs
des Missions Catholiques, serait de vous intéresser quelque
peu en vous faisant connaître davantage un peuple auquel
vous avez déjà fait la charité de vos prières et de vos aumônes.
I. – Les Bagoyé : leur origine – leur langue.
Regardez la « carte des Mission catholiques » du Centre Africain. A l’Est du Lac Kivu, toute cette région montagneuse et
volcanique occupée par les premières lettres du mot « Mpororo », c’est le Bugoyé. Là, s’est formé un peuple nombreux,
robuste, très différencié de ses voisins les Banyarwanda,
dont il parle la langue. Grand, fort gaillard à la puissante
ossature, bien membré, bien musclé, le Mugoyé n’a rien du
type pur, svelte, élancé, des traits fins et réguliers des Batusi, voir même des Bahutu du Rwanda. Il est un peu bâti
à coups de hache ! Les travaux fins ne lui vont pas : ils
s’écrasent entre ses doigts trop gros ! Il est intelligent, bon enfant et dur au labeur. Point de nez trop aplatis, de lèvres lippues, ou de membres grêles et décharnées. Le type, sans être
fin, est assez régulier et ne présente aucune de ces difformités
naturelles ou acquises si fréquentes chez les Nègres. Chacun
se vante d’avoir un beau nez, un nez de Mutusi, et les malheureux trop bien doués sur ce point n’échappent guère aux lazzis
du moindre bambin. Les grosses lèvres aussi sont fort remar17 L. CLASSE, Mœurs et Coutumes des Bagoyé (1905), A.G.M.Afr., N° O89/1. L’article

corrigé a été publié dans la revue « Les Missions Catholiques », N° (1905), pp. 411-414,
pp. 425-428, pp. 437-440.

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quées : ce qui faisait dire à un enfant de la Mission : « Le bon
Dieu m’a donné… un museau, est-ce que je le puis changer
pour une bouche ? » Par contre, ne prétendez pas que les
Nègres n’ont points de mollets. Voyez plutôt nos montagnards.
Ils peuvent concourir avec les plus beaux suisses de nos cathédrales.
Au moral, le Mugoyé fait aussi bande à part. Fier, d’humeur
pillarde, toujours batailleur et colère, il est d’une très grande
susceptibilité. L’injure chez lui est très vivement ressentie et
elle ne se pardonne pas. Les querelles de sa famille, de sa tribu
sont les siennes. Sa successibilité augmente lorsqu’il s’agit de
son indépendance. Il ne craint nullement de dire à son chef
« qu’il n’est qu’un chien », et souvent il préfère quitter son
champ plutôt que d’obéir ou de payer un impôt.
Au Bugoyé, le costume n’est pas compliqué : les étoffes sont
rares. Une peau de chèvre invariablement placée sur le côté
gauche – le droit a besoin d’un peu d’air et de lumière – sert de
veste et de pantalon. A part les petits qui n’ont à user que leur
complet noir, parfois une mince ficelle, nulle part on ne voit de
nudité. S’ils sont pauvres, ces gens sont décents, et le malheureux qui s’oublierait sur ce point serait de suite vertement relevé. La tête est rasée à l’exception de minces bandeaux, hauts
et bien beurrés, qui dessinent sur le crâne différentes arabesques, suivant la famille. L’inévitable blague à tabac, portée
autour du cou ou sur l’oreille, et la pipe retenue à une mèche
de cheveux complète la coiffure. Le peigne, en forme de grosse
fourchette de bois, s’attache à la ceinture.
Aux Noirs il faut aux bras et aux jambes une charge
d’anneaux variés de cuivre, de fer, voire même d’herbe. Pour
un Mugoyé un bras sans anneaux ressemble à une manche de
pioche et des jambes nues à des piliers de huttes ! De chaussures point. Dans les laves cependant nos gens en voyage se
font ses sandales en écorce de bananier. Une paire dure la
journée, mais la première bananeraie venue fournit la matière
première, et le cordonnier ne se paie pas.
Jusqu’à l’époque de son mariage, la jeune fille se coiffe
comme les hommes. La jeune mère, elle, se rase la tête et ne
garde qu’une mince couronne autour du crâne. Dès cette
époque aussi elle s’attache à la ceinture des cordelettes où
sont enfilées des rondelles de fer. Plus la ferraille n’est lourde,
mieux cela vaut. Madame s’annonce de loin et le cliquetis des
48

chapelets vaut le froufrou des robes. En temps ordinaire la
femme porte deux ou trois peaux de chèvre, celles de mouton
sont méprisées ; aux grands jours, elle les remplace, si elle en
a le moyen, par une ample peau de vache. C’est le costume de
gala précieusement gardé jusqu’à que les rats l’aient transformé en une dentelle par trop légère et trop à jour !
L’huile de ricin, rarement le beurre rance (il est trop cher),
est le complément indispensable de toute toilette. Sous son
enduit de graisse, le Noir est frais et pimpant ; peu huilé il ressemble, dit-il, à une vieille cruche fendillée couverte de suie !
Les Bagoyé, avons-nous dit, se différencient nettement
des Banyarwanda. La formation de ce peuple est un des plus
frappants exemples de ces immigrations en masse qui, souvent, ont lieu chez les Noirs : elle est de date toute récente. Les
Nègres d’ordinaire remontent assez peu loin dans leur histoire
et leur chronologie et peu fournie. Quelques faits assez récents, des légendes plus ou moins extraordinaires, c’est ce
qu’ils indiquent. Les Batusi par exemple, ne citent guère que
dix Rois prédécesseurs du Souverain actuel du Rwanda, et le
premier, disent-ils est descendu du ciel. Ici tous sont d’accord.
Le souvenir des premiers qui vinrent défricher le Bugoyé
est encore vivant et les vieux se souviennent d’avoir vu
leurs enfants. A peine l’immigration primitive remonterait-elle à une centaine d’années.
« Partout, disent les anciens, la forêt étendait son domaine
sur le Bugoyé. Seuls les Batwa (auxquels ont applique peutêtre à tort le nom de Pygmées) y habitaient, vivant de la culture de leurs petits champs de pois et surtout du produit de
leur chasse. Du Sud du Kivu, une famille dégénérée de Batusi
remonta vers le Nord, vers les Volcans. Les Bagwabiro
s’établirent sur la rive droite de la Sébia, rivière torrentueuse
qui sort de la forêt au Kingogo et va se jeter dans le Kivu après
avoir coupé entièrement le Bugoyé de l’Est à l’Ouest. C’est sur
cette même rive de la rivière, sur les collines qui l’avoisinent,
que maintenant encore sont cantonnés le plus grand nombre
des représentants de cette famille. Quelques-uns seulement
gardent leur type original assez pur. La plupart, par leur union
avec les Bahutu n’ont conservé de leur race que la fierté native. Cultivateurs et mangeurs de haricots comme le vulgaire,
ils sont souvent l’objet des railleries : on les appelle de « gros
Batusi sans vaches ! »
49

A peu près vers le même temps, d’autres familles, de
sang Manyema, s’échappaient du Kameronsi, du Gishari,
et venaient se réfugier au milieu des montagnes du Bugoyé. La crainte des anthropophages, leurs cousins, avait
été le mobile de l’exode. De là vint le plus grand nombre de
familles : Bashobyo, Badaha, Bahuma, Bahunde…Enfin du
Nord-est, du Ndorwa émigra aussi une famille, les Bambari qui
s’établirent sur la frontière Est du pays.
Bagwabiro, BanyaGishari, Banyandorwa, dès leur arrivée,
se mirent à l’œuvre. Les bananeraies furent créées peu à peu
et bientôt de riches cultures apparurent dans les clairières
défrichées. Chaque année encore nous voyons la forêt attaquée par les Bakiga (gens de la partie plus élevée du pays) et
les grands arbres, si longtemps respectés, tomber misérablement sous la hache et le feu, et faire place aux champs immenses de pois, de maïs et de tabac. Si l’on n’y prend garde, le
bois bientôt n’existe plus dans ce beau pays tant est raide le
travail de défrichement. Nulle pente, si abrupte fût-elle,
n’arrête le travail des déboiseurs. Au milieu des champs nouvellement ensemencés, comme pour attester la hâte de
l’ouvrier, se dressent encore, demi carbonisés, les troncs des
beaux arbres sacrifiés.
Tout en conservant le souvenir de leur pays d’origine, ces
éléments divers, sous l’action du temps et des alliances, se
sont fondus et ne forment plus qu’un seul peuple. Seule, la
population autochtone, les Batwa, est demeurée à l’écart, libre,
indépendante, rebelle à toute assimilation. La langue dans
tout ce pays est celle qui est parlée au Rwanda, mais plus
rude, comme aussi son climat et ses montagnes, est chargée
d’éléments étrangers. Les gens se plaisent dans les verbes à
employer, les formes applicatives et ont une certaine difficulté
à prononcer l’ s. Plus fournie d’aspirations, cette langue tient
(une sorte de) le milieu et pourrait être considérée comme une
transition entre le Kigwe, langue parlée au Sud du Victoria
Nyanza et le Kinyambo, le Luziba et le Luganda, parlés à
l’Ouest et au Nord. De ce parler un peu rude, émaillé
d’incorrections, les Batusi et les gens du Rwanda ne (se font
faute) manquent pas de se moquer. « C’est du Lushi ! » Ceux
qui s’en servent sont des « Bashi ». Des sauvages qui parlent
une langue barbare. Autrefois, lorsque nous parlions de monter au Bugoyé : « Oh ! vous irez au Bushi ? », disait-on. Les
50

Bagoyé d’ailleurs se froissent peu du mot : « Nous sommes des
Bashi du Bugoyé ; eux sont les Bashi du Rwanda. Et puis ils
nous craignent ! »
Rude dans son parler, le Mugoyé, l’est aussi dans ses manières, mais tient à être poli. Point de longues formules. Le
Mugoyé a tôt fait de saluer un sien, ami, et le passant inconnu
n’a que à poursuivre tranquille son chemin sans s’inquiéter
qui il croise. Mais le chef ? S’il veut saluer, qu’il salue le premier. Ce n’est pas manque de respect, mais pure politesse.
C’est le droit du supérieur de saluer le premier. Saluer d’abord
quelqu’un qui lui est supérieur en âge ou en dignité serait une
grossière injure, source de disputes, peut-être même de coups
de lances. Le Mugoyé est prompt et la lance en ses mains devient trop facilement une arme dangereuse ! Habitué à sa politesse, l’Européen a [de la] peine se faire à cette manière d’agir.
Longtemps après notre arrivée, rencontrions-nous un chef par
exemple, nous nous étonnions de son peu d’empressement à
saluer. Saluer des Blancs le premier, jamais ! Le brave homme
ne voulait pas être grossier à ce point. La mort seule, sans
doute pour le baudet de la fable, eût été capable d’expier son
forfait !
Deux Bagoyé se rencontrent-ils, gravement ils se prennent
mutuellement les bras sans mot dire. Un moment après,
« Amasho » commence le plus âgé ou le plus élevé en dignité, et
la litanie se poursuit rapidement – Comment te portes-tu ? –
Es-tu venu en paix ? – Es-tu fort… – » Jamais non plus un
honnête Mugoyé ne quitte sans prendre congé « Ndasezéye ».
Un homme veut-il cependant saluer un chef accompagné de
ses suivants, il adresse son salut à l’un de ceux-ci. D’eux aussi
il prend congé, mais le tout est à l’adresse du chef. Il suffit de
s’entendre !
Les petits enfants font exception ; ils saluent leur père. Pas
longtemps ! La bonne habitude s’émousse tôt et le marmot estil tant soit peu grand, qu’il ne sait plus qu’insulter. Le Père se
venge en appelant le polisson « mwana w’ibga ! fils de chien ! ».
Tel père, tel fils. Les proverbes sont dangereux !
La politesse a aussi d’aimables exigences. Apporte-t-on en
cadeau du miel, du pombé…, les convenances exigent que les
donateurs gouttent et boivent le premier. Récemment voyageant avec notre Vicaire Apostolique, Mgr Hirth, un brave
homme, vrai sauvage celui-là à en juger par sa tête, apporte
51

une cruche de pombé. Sans façon, il saisit le gobelet de Sa
Grandeur, se verse une rasade et en boit la moitié. « Bois
maintenant, il est bon ! » Entre gredins habitués à s’offrir du
poison, la politesse n’est pas vaine.
Dans la formule polie, il se cache aussi parfois une certaine
malice. Un suivant dira à son maître qui glisse ou fait un faux
pas : « Prends garde, toi qui as donné une vache ! » C’est une
manière honnête de rappeler qu’il ne sert pas avec désintéressement, qu’une récompense serait fort bien reçue. Tombe-t-il ?
On lui dit : « prends garde… prends courage ! »
II. – La vie privée : les villages – constructions des huttes –
la vie au village – industrie
Avec ses hautes collines, jetées raides à pic et comme au
hasard par le remouds formidable des éruptions volcaniques,
le Bugoyé a un cachet tout spécial. Partout sur les pentes les
plus abruptes, sur les sommets les plus élevés s’étagent
d’interminables champs de haricots, de pois, de sorgho, de
patates douces, ou de verdoyantes bananerais. Pas un pouce
de terrain qui demeure inculte. Les Bagoyé sont divisés en familles ou clans et chacune d’elle occupe une, deux, trois collines ou plus suivant sont importance et sa force. Les grandes
agglomérations de huttes sont rares et chacun construit sa
demeure (hutte) sur son terrain là où il veut. D’ordinaire deux,
trois familles vivent ensemble dans la même enceinte, cachée
au milieu des bananeraies, c’est un « lugo ». Les lugo sont très
rapprochés et facilement en quelques instants se peut rassembler une foule nombreuse. Toutes les huttes sont construites en roseaux et en paille et ne diffèrent les unes des
autres que par les dimensions ou le soin avec lesquels elles
ont été construites.
Construire une hutte n’est pas un grand travail. Demandez
à un Mugoyé comment ici l’on bâtit, il vous répondra : « On
brasse du pombé, on cuit des haricots ». C’est vrai ! Personne
ne construit lui-même sa hutte. D’abord notre homme se met
en quête d’un emplacement, pas bien grand ; « l’empreinte
d’un pied d’éléphant », disait un rien ! Gravement il sacrifie
aux esprits ou bien afin de ne pas être tué par eux. Certains
déposent un peu de beurre sur une feuille ; s’il reste intact le
52

lendemain, c’est que l’endroit est bon ; qu’un chien l’ait trouvé
et avalé, le séjour est dangereux. Deux ou trois charges de
bambous à rapporter de la forêt constituent le dernier travail
du futur propriétaire. Le pombé à point, il fait saisir au ban et
à l’arrière ban du village que la construction va commencer.
Les volontaires arrivent ; les unes cherchent l’herbe, les autres
tressent et attachent les roseaux. La hutte monte et s’achève
sans que le maître y mette la main : sa seule occupation est de
boire et jaser. Entre deux ligatures, les ouvriers font de même.
Le soir, tout ce monde, la hutte terminée, mange et s’enivre en
chœur : c’est paiement.
La porte cependant manque encore. Elle ne se fait que plus
tard, moyennant autre liquide. C’est la coutume. Souvent
maintes maisons vieillissent sans avoir vu leur façade achevée.
Le Noir n’est pas difficile, et puis la maison croule si vite !
Riante, pimpante, toute verte au début, elle blanchit, noircit,
s’effondre ; puis étayée de tous côtés et semblable à une vieille
motte de paille avariée, elle dure encore un peu jusqu’au jour
ou son maître, craignant d’être enseveli sous ses ruines, la
démolit lui-même.
Souvent aussi le feu réduit en cendres le palais. C’est tôt
fait. En vain le propriétaire plante-t-il sa lance devant la
flamme, pour l’arrêter ; en quelques minutes la hutte brûle et
parfois ses voisines. A peine un feu de la Saint Jean !
Si petite soit-elle, le Noir tient à sa hutte. Il y dort tant !
Sous la pluie et les jours sombres [qui] sont nombreux au Kivu, il ne faut pas chercher les Bagoyé. La montagne est mauvaise, les chemins affreux et nul ne tient à … se promener
dans la boue glissante. Qui est obligé de sortir s’arme de deux
solides bâtons et prudemment, s’aidant de droite, s’aidant de
gauche s’efforce ainsi de garder l’équilibre. Ces petits sentiers,
toujours inclinés, que de chutes ils rappellent… même au missionnaire !
Au soleil tout le monde revit. La montagne retentit de mille
cris. Les hommes, le bâton sur l’épaule gauche, s’en vont, flânant en quête d’un peu de pombé, ou bien, accroupis au soleil,
jasent parlant surtout de l’abondance ou de la pénurie des
vivres, des vols les plus récents ou les plus audacieux. De leur
côté, les femmes font retentir les pilons en cadence, écossent
pois et haricots, ou tressent des nattes grossières. Toutes enquêtent à l’envie pendant que les petits se roulent dans la
53

poussière sans crainte, et pour cause, de souiller leurs vêtements. Au temps de la récolte du sorgho, le groupe des commères se transporte au bord de la rivière. Tout le jour durant,
elles surveillent, ah ! sans perdre une parole, d’immense paniers pleins de grains qu’elles ont placés dans l’eau pour hâter
la germination. Ce grain germé, elles le boiront ensuite pour en
faire une bière épaisse qui n’enivre pas, dit-on, mais produit
un lourd sommeil ?
Ici, de fait, sorgho et bananes se boivent. Le Mugoyé a un
faible pour la bouteille ! La banane qui ne lui donne pas de
pombé n’est pas bonne : il lui faut tout boire, même le sorgho !
« Des haricots, de la viande et du pombé, voilà qui fait un
homme », dit-il.
Aussi partout, le soir, dans les bananeraies, retentissent les
chants divers. En cercle autour des cruches, les hommes boivent à l’aide d’un long chalumeau le précieux nectar. Les
femmes, dans leur coin, causent lançant de furtifs regards sur
le liquide. De par leurs seigneurs, il ne leur est permis de boire
qu’une fois : « le pombé leur ferait mal ! » La femme ne peut
non plus suivre son mari lorsqu’il va boire ailleurs ; elle doit
garder la maison. Nul ici en effet ne quitte son logis sans en
confier la garde à quelqu’un : entre voleurs on se connaît !
La nuit s’avance. Les cruches succèdent aux cruches
jusqu’à ce que le liquide soit épuisé ; les buveurs se séparent.
Les uns vont droit s’étendre dans la bananeraie : ils ont si
sommeil ! Les autres, trébuchant, gagnent leur logis, mais non
sans accoster les bananiers et les frapper amicalement : « Bonjour, Père ! » Le pombé était si bon ! si abondant ! C’est aussi
l’heure des coups de lances, des rixes sanglantes, souvent
mortelles !
Avec le jour, les vapeurs du pombé se dissipent, les idées
deviennent plus claires et le Mugoyé retrouve son travail. Partout cultivateur, il exerce encore quelque métier suivant la région. Sur la lisière de la forêt, les « Bakiga » chassent avec ardeur les singes, les chats tigres et les antilopes. L’éléphant
aussi est recherché pour sa viande et ses défenses. Pour prendre ce géant de la forêt, le chasseur installe haut, entre deux
arbres une liane portant une lourde masse de bois garnie à sa
base d’un fer aigu. Une autre liane cachée à terre en travers
du sentier est reliée à la première de telle façon qu’un heurt
produit un déclanchement, et fait tomber le bélier suspendu.
54

Vienne l’éléphant, il heurte la liane, la masse tombe et le fer
s’enfonce dans la nuque de l’animal. Etourdi, perdant son
sang, il fuit. Le chasseur le poursuit de loin et lorsqu’il tombe
épuisé il en vient facilement à bout.
Parfois, et ce sont les Batwa qui ont le monopole de ce procédé, le chasseur, muni d’une lance à hampe courte mais au
fer long et acéré, se campe dans le sentier, son arme appuyée
à terre. L’éléphant vient, l’homme l’excite, il charge. Sans détacher sa lance, le chasseur en dirige la pointe contre le poitrail
du monstre. L’éléphant charge, s’embroche. Agile, l’homme se
jette de côté. Au milieu du fouillé de la forêt vierge, la poursuite commence : l’homme fuit ; l’animal se heurte aux arbres
qu’il brise, il enfonce toujours d’avantage le fer et bientôt il
tombe à la merci du chasseur.
Les riverains du Kivu s’adonnent à la pêche. Dans leurs
mauvais petits troncs d’arbre creusés, ils ne craignent pas
d’affronter le lac si souvent soulevé par la tempête. D’autres,
plus artistes ou plus pauvres (une barquette se vend deux
chèvres) unissent deux troncs de bananier et à cheval sur ce
frêle radeau pagayent allègrement. Le Kivu, il est vrai, n’a pas
de crocodiles et ses eaux surchargées de carbonate de soude,
n’abritent guère que des loutres et des poissons inoffensifs.
Dans l’intérieur, potiers, vanniers, cordiers, tisserands, fabricants d’arcs et de flèches, exercent en paix leur métier. Les
forgerons eux sont moins estimés : ils sont si voleurs ! Aucun
Mugoyé ne fait forger une pioche sans assister à l’opération.
Lorsque le fer est blanc, l’artisan le frappe à coups redoublés,
les étincelles jaillissent en tous sens et les assistants se reculent précipitamment. L’habile forgeron en profite pour cacher
un bout de fer. C’est autant de gagné.
Voler d’ailleurs ici et un art et un métier. Les professionnels
sont connus de tous et savent choisir l’heure et le temps favorable. Une nuit obscure, pluvieuse, alors que le vent souffle
dans les bananeraies et étouffe le bruit, a leurs préférences.
Pendant le jour nos voleurs ont reconnu la place. Le soir
venu, pendant que dans la maison tout le monde jase et se
chauffe, ils creusent doucement un trou sous la paroi de la
hutte. Leur ouvrage terminé, ils vont s’asseoir à peu de distance, attendant que le sommeil soit venu endormir les causeurs. Plus de bruit ! Doucement l’un des voleurs se glisse
dans la hutte, arrivé au foyer et tout en inspectant le mobilier,
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frappe légèrement pour s’assurer que tout le monde dort. Nul
ne se réveille : avec un peu de sel il fait taire les chèvres et
prestement les passe à ses compères. Les pioches, le miel…
suivent le même chemin. Le propriétaire se réveille-t-il, les rusés voleurs se sauvent par plusieurs chemins pour protéger
ainsi leur butin.
C’est le métier lucratif par excellence ; dangereux cependant. Souvent un coup de lance est tout le butin du voleur. Un
frère n’épargne guère son frère ! Pris vivant, le voleur de nuit
est empalé, à moins toutefois que sa famille ne le veuille racheter. Un jour, près de la Mission un de ces professionnels fut
prit : il avait volé une vache à un Mutusi. Condamné par le
chef, la famille pour le racheter donna une vache. Le lendemain, la perte de leur vache mordait fort au cœur tous ces
braves gens. Ils ramenèrent leur prisonnier.
« Rends-nous notre vache, voilà ton voleur ». – Il est à vous,
dit le Mutusi, gardez-le bien et soignez-le pour qu’il recommence bientôt. Les demandeurs s’en retournaient, mais de
rage ; ils tuèrent à coups de bâton celui que la veille ils avaient
délivré du pal.
Pour les enfants, le châtiment est terrible aussi. Lorsqu’ un
petit montre pour le vol un talent trop précoce, la mère lui attache autour des mains de vieux bouts de nattes. Sans hésiter,
elle y met le feu et maintien l’enfant jusqu’à ce que les chairs
consumées ne lui laissent qu’un informe moignon. Plus souvent l’enfant est attaché à un arbre et le père armé d’un bâton
lui fait un long bout de morale en action.
III. – Vie sociale.
Se créer une famille, avoir des enfants est pour le Noir une
grosse préoccupation. Et beaucoup à les croire, ne voient
d’autre raison à la polygamie. « Qui donc me soignera, me fera
du feu, me donnera à manger dans ma vieillesse si je n’ai pas
d’enfants ? » Sur la route qui mène à la résidence du chef, le
Mugoyé rencontre-t-il un pauvre vieux qui malgré ses rides et
ses cheveux blancs porte un lourd fardeau, ou le voit-il péniblement cultiver son petit coin de terre : « Vois celui-là, dit-il, il
n’a pas d’enfants, il est maintenant comme un chien ! »

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Vers seize ans, le jeune homme se croit en âge de se marier.
Il lui faut « sa cuisinière ». Pour obtenir la jeune fille qu’il a en
vue, le galant fait un brin de toilette. Rasé de frais, bien beurré
ou enduit d’une bonne couche d’huile de ricin, il se dirige, accompagné d’une cruche de pombé vers la demeure de son futur beau-père.
– « Que veux-tu ? » demande le maître du logis.
– « je viens chercher une femme dans ton lugo ».
– « Donne-moi une vache et je verrai si ma fille te convient ».
On se presse autour du liquide précieux. Le nzoga (boisson)
monte à la tête et parfois, dans sa joie, le fiancé, ne se rendant
plus compte de la situation prend le beau-père pour un tambour et le rudoie tant et si bien que le contrat est rompu. Il
faut chercher ailleurs ou payer dommages d’intérêts.
Le marché conclu, il faut trouver les marchandises nécessaires pour payer la main de la jeune fille. Autrefois, alors
que la plupart des Bagoyé possédaient des vaches, une
jeune fille se payait une vache et son veau ou bien un taureau. Depuis l’épizootie terrible qui, il y a une dizaine
d’année, fit périr la presque totalité des bêtes à cornes, le
Mugoyé ne donne guère que sept à dix chèvres et cinq ou
six pioches, sans compter les petits cadeaux de bonne
main, à la belle mère, aux frères… etc. La note est encore
assez élevée, mais le prétendant ne paie qu’au fur et à mesure
de ses moyens et peut se marier lorsqu’il a avoué la moitié de
la dot. Au Rwereri, au Nord du Bugoyé, où l’eau est rare (il
faut la chercher à quatre heures de marche) en été il faut ajouter deux jarres d’eau !
Les parents de la jeune fille ne donnent que la corbeille de
noces : un panier de bambou contenant une ou deux peaux de
chèvres, et un petit pot d’huile de ricin : la robe et la pommade ! Autrefois ils étaient soumis à une certaine redevance,
cependant lorsque la vache reçue était très féconde, leur
gendre avait le droit de se chercher gratis une seconde femme
dans la famille.
Les arbres donnés et la maison des jeunes gens construite,
a lieu le mariage. Dans l’après-midi le mari envoie à sa fiancée
une cruche de pombé bien à point : pour hâter son arrivée ! A
la nuit tombante ses amis se réunissent devant sa hutte et
commencent à chanter. La jeune fille est amenée par ses parents et ses amis. On la conduit jusqu’à la porte. Là on lui met
57

un petit enfant sur le dos : elle sera mère, qu’elle sache remplir
ses devoirs. Puis on lui présente la cuiller pour tourner la
bouillie de sorgho et enfin un arc ; elle devra reconnaître la
suzeraineté de son seigneur et savoir le soigner en bonne ménagère ! Le mari dépose alors dans la hutte son arc et ses
flèches. C’est la prise de possession ! Dans certaines familles le
mari verse aussi sur la tête de sa fiancée un peu de lait. Parents et amis, laissant la jeune femme chez elle, se réunissent
alors autour des cruches de pombé et la fête bat son plein la
nuit durant. Le lendemain les jeunes gens qui ont accompagné
le mari reçoivent une chèvre, c’est leur dû. Quelques jours
plus tard, la jeune femme rend visite à ses parents. Elle en
reçoit une chèvre ou un peu de viande : la moitié sera pour
son seigneur et le reste pour sa nouvelle famille ou mulyango.
Notre homme est maître de maison ; « Il a sa vache », disent
les Bagoyé. Posséder une, deux vaches signifient en langue
courante avoir une ou deux femmes. La galanterie varie de
pays à pays. Il suffit de s’entendre sur le sens des mots ! La
lune de miel n’a pas souvent longue durée. Pour les jeunes
gens surtout de seize à vingt ans, le mariage est aussitôt rompu que contracté. Impatient de faire la loi chez lui, c’est le mari
sans expérience qui, trop exigeant congédie sa cuisinière. Un
homme comme lui ne se traite pas à si peu de frais. Parfois
c’est madame qui trouve le mari trop jeune. « Je ne veux pas
qu’un enfant me commande ! » Et sans façon elle met le malheureux à la porte. C’est un mariage manqué : il n’y aura plus
de rapprochement
Dans les mariages plus rassis, il survient aussi des séparations mais temporaires. Maltraitée, la femme s’enfuit chez ses
parents et le mari doit aller plaider devant son beau-père. Si,
enfin de compte, elle perd son procès, une cruche de pombé
paye les frais et la fugitive réintègre le logis. Le mari a-t-il tort,
il n’en sera pas quitte à moins d’une chèvre. Parfois cependant
les pourparlers n’aboutissent point ; la fugitive fait la sourde
oreille. Les petits cadeaux interviennent et le mari, contrit
d’avoir perdu « sa vache » apporte tantôt du pombé, tantôt de
la viande. S’il échoue encore, les parents lui doivent donner
une autre femme ou restituer ce qu’ils ont reçu lors du premier mariage.
Souvent le dernier versement de la dote ne se fait que fort
tard, avec peine et amène d’interminables procès. Donner est
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toujours pénible ici, même lorsqu’il s’agit d’éteindre une dette !
Souvent il y a refus absolu. Dans ce cas les parents de la
femme, ou se payent d’eux-mêmes et de force, ou agréent une
transaction si de cette union est issue une petite fille. Grandisse l’enfant et arrive le moment de la marier, la moitie de la
dot ( !) reviendra aux grands-parents et l’autre moitié au père
endetté.
Le point capital dans tous ces mariages est l’achat. Rarement il arrive que le jeune homme enlève sa fiancée sans crier
gare. Les jeunes gens s’esquivent laissant les beaux-pères régler leur différend. Les parents de la jeune fille ne perdront
tout recours que le jour où en échange de « leur vache » ils auront reçu pioches et chèvres.
Le temps est venu où la famille va s’augmenter par la naissance d’un enfant. Une fille est surtout bienvenue : n’apportet-elle pas avec elle la richesse. Déjà l’on spécule sur son futur
mariage. L’enfant est-il né, vite l’on cherche deux petits roseaux. Pendant que la belle-mère tient le poupon la jeune mère
entame avec son roseau le cordon ombilical. « Que la variole ne
te tue pas, dit-elle, que la dysenterie et les maladies de poitrine
t’épargnent ! » Et elle coupe toujours jusqu’à ce qu’elle ait
épuisé son répertoire de maladies et de calamités. Le sixième
jour après la naissance de l’enfant, on plante des courges
contre la hutte, et après avoir offert un cadeau à Biheko, on lui
donne un nom. Certains enfants ont deux ou trois noms : un
du père, l’autre de la mère et de dernier de Biheko. Le nom est
presque toujours tiré des circonstances de la naissance. « Se
makoma », « il a pour père les feuilles du bananier » sera réservé à l’enfant né dans une bananerai. Venu au monde le matin
il se nommera « Se Kitondo » « le matin est son père ». « Nya
mbogo », « la mère au buffle » (parce que) le jour où elle allait
avoir un enfant, la mère était à la forêt et vit un buffle. « Nya
kamen’amaggi », « la mère qui brise les œufs », au moment de
la naissance de la fillette près du lit de la mère, une poule couvait et les poussins à ce moment brisaient leur coque !..
Dans la famille, l’enfant occupe assez peu de place. C’est un
petit chien, on ne s’en occupe guère. Retenu par une peau de
chèvre sur le dos de sa mère, l’enfant ne quitte guère ce berceau ambulant que pour se rouler dans la poussière : il n’a
pas, il est vrai, de robe à salir. Plus âgé, il gardera les chèvres
et en retour trouvera un peu de nourriture, et les champs de
59

patate ou de sorgho lui fourniront le supplément. A la maison,
mange-t-on de la viande, le pauvret réclame sa part. Les parents, pour le calmer, lui donnent un os ou des nerfs et pendant que ses petites dents s’escriment sur ce dur morceau, ils
ont le temps de venir à bout du festin.
Presque tous les enfants dès dix, douze ans, vont se mettre
en service. Rien d’ailleurs ne les retient chez eux et l’amour
familial est plus que modeste. La viande est si bonne ! Parfois
l’on ne se contente pas de la viande, la peau elle aussi est absorbée. Découpée en lanière, on la fait attendrir en terre deux
ou trois jours, et elle vaut, dit le Mugoyé, le meilleur beefsteak ! Ou bien encore, je le dis tout bas, le contenu des intestins, on le presse et puis… ? Et puis quelle sauce aromatique
pour relever les haricots !
L’enfant en général ne reste point dans sa famille ; rien ne
l’y retient. Dès l’âge de dix, douze ans il va se mettre en service
moyennant le gîte et le couvert.
La mort rassemble la famille pour une journée à peine ; le
malade a-t-il rendu le denier soupir, qu’on le roule dans une
natte. La fosse est creusée profonde et garnie d’herbes fines.
Sur ce lit le cadavre est couché, non sans avoir été dépouillé
de tout ce qu’il possédait. La pauvre peau elle-même qui le
couvrait devient la proie d’un héritier avide. La fosse est comblée. C’est terminé : le mort est oublié. Que la maladie vienne à
fondre à nouveau sur la famille, on ne manquera pas
d’attribuer ce malheur à l’influence maligne de l’esprit du défunt. Alors on lui sacrifiera et sur la tombe on construira une
petite hutte à l’esprit malfaisant.
Le deuil n’est pas long. Cinq jours seulement : le fils, le mari
s’abstiennent de travailler, mais se rasent la tête. Pour les défunts autres que le père, la mère, la femme, le deuil ne se porte
pas.
Lorsque Lwa Bugiri, père du Roi actuel du Rwanda, vint à
mourir, tous les Bahutu qui ne portaient point la tête rasée, se
faisaient arrêter par les Batusi. Séance tenante, et sans eau ni
savon et avec la serpette on leur raclait le crâne !
A la mort du mari, c’est d’ordinaire son frère qui recueille la
mère et ses enfants ; Parfois même si celui-ci avait plusieurs
femmes, il garde pour lui la plus jeune.
Les biens sont aux enfants et en l’absence de ceux-ci aux
frères du défunt qui se le partagent. A l’aîné des enfants re60

vient la lance, le muhoro, et la chaise (tabouret) du père : au
plus jeune le bouclier. En fait si l’aîné est fort il prend tout !
Comme les biens ne peuvent tomber en quenouille, les filles
n’héritent guère. Leurs oncles, ou à leur défaut la famille,
s’emparent de la bananeraie, des champs, des bestiaux, de
tout ce que possédait le défunt.
Ces héritages et les questions pécuniaires relatives aux mariages amènent toujours d’interminables procès. Le Nègre est
si amateur de la chicane !
Tous les procès se traitent en public devant l’ancien de la
famille, devant les chefs et enfin pour épuiser la juridiction,
devant le Roi à la capitale. Nul ici n’a besoin d’avocat. Chacun
sait fort bien exposer son histoire, en remontant jusqu’au déluge et n’épargnant à l’assistance le moindre petit détail. Le
chef d’ailleurs se contente d’écouter, de mettre les choses au
point, de rappeler aux intéressés ce qu’ils ont déjà dit. Aux
témoins somme toute appartient le rôle décisif : ce sont eux
qui par leur déposition tranchent le différend. En droit, dans
nos pays civilisés la déposition d’un seul témoin est non avenue d’ordinaire. Ici point du tout. Les affirmations d’une seule
personne mettent fin à tout plaidoyer. Une caractéristique cependant. L’accusation présente un témoin ; l’accusé peut
l’accepter ou le refuser à son gré et son adversaire doit lui en
d’autres jusqu’à ce que l’accord se fasse sur un nom. Rien de
plus intéressant que le débat !
– « Je te donne Se Bishimbo comme témoin, comme quoi ton
père a reçu du tien une jeune fille autrefois. Il lui avait donné
une vache. La femme l’a quitté. La vache a fait veau quatre
fois. La première génisse elle aussi a mis bas deux fois. Donnemoi les sept vaches ! »
– « Se Bishimbo ? C’est ton fère de sang ! je le refuse ».
– « Je te donne Se Masaka ».
– « Se Masaka ? Mon oncle ? Comment veux-tu ; qu’il me
condamne ? Je le refuse ».
Et la comédie continue jusqu’à ce qu’un témoin soit accepté. Le vainqueur, la déposition faite, se met à gambader, à
danser en ramassant un peu d’herbe ou quelques feuilles puis
vient en signe d’hommage les déposer aux pieds du juge.
Ces dépositions sont assez peu sûres, car les témoins
s’achètent avec un sans gêne remarquable. Pour cela aussi

61

nos braves gens font le pacte de sang. « Qui n’a pas de frère de
sang meurt ! » dit-on. Qui donc le défendra dans ses procès ?
Le vaincu souvent interjeté [interjette ?] appel au grand chef
ou au Roi, ou bien l’on se remet pour clore l’affaire à l’épreuve
du poison, ou fer rouge ou de l’eau bouillante, dernières
épreuves qui déclarent toujours innocents celui qui a su le
mieux acheter le juge. Chez le grand chef parfois l’on donne à
l’accusé un tout petit poulet. Toute la journée il doit le garder
et ne lui point donner de nourriture. Le lendemain, il sera déclaré innocent ou coupable suivant que le petit poussin sera
en vie ou déjà mort.
Autrefois le plaideur condamné à la capitale qui refusait de
s’exécuter était dénoncé au Roi et tué par les émissaires de
celui-ci. Maintenant que le Roi n’est plus guère écouté, ses
jugements restent d’ordinaire lettre morte et le voyage à la capitale n’est guère qu’une consolation que s’offrent nos bons
plaideurs.
IV. – Vie religieuse.
A part leurs superstitions et leurs sacrifices aux esprits, le
culte chez nos Bagoyé est assez peu développé. L’idée d’un
Etre suprême qui crée, conserve et régit toutes choses ;
l’idée d’un être suprême qui échappe à notre vue, mais
pour lequel rien n’est caché, leur est familière. « Imana »
disent-il crée et gouverne toutes choses. Il voit tout, mais
nul ne le voit. Continuellement ce mot leur revient à la
bouche. Joie, bonheur, heureux succès dans une entreprise ou un voyage, bonne récolte, chasse fructueuse…etc.
tout vient d’ « Imana ». A lui revient aussi ce nom « Nyamugendera haci na heyuru », Celui qui va sur terre et au ciel (en
haut). Cet être supérieur comme il n’est pas malfaisant n’a pas
de culte. Son nom est sur les lèvres, mais nul sacrifice ne lui
est offert.
Une autre idée leur est commune aussi, celle d’une rémunération après la mort. Les esprits des hommes qui sont
« imandwa », c’est-à-dire ont participé à une sorte d’imitation
fort en honneur ici vont chez « Lyangombe », le génie du Karissimbi. Ce sont les bons. Les esprits de tous ceux qui ne sont
pas « imandwa » vont après la mort rejoindre « Gongo » dans le
volcan encore en activité du Ninagongo. Ce sont les mauvais.
Pour mettre tant de monde d’accord, ceux qui n’ont point été
62

initiés prétendent que les bons sont les sujets de Ninagongo et
nullement de Lyangombe.
C’est aux esprits des morts « les Bazimu » que s’adresse surtout leur culte. Maladies et calamités tout est attribué aux
« Bazimu ». Nulle mort ne saurait être naturelle. Aussi la
grande préoccupation est-elle d’apaiser ces esprits malfaisants
et de les rendre sinon favorables du moins inoffensifs. Aussi à
eux s’adressent tous les sacrifices, toutes les supplications.
Continuellement il les faut apaiser ; les esprits misérables sont
en premier lieu les âmes des ancêtres, puis celles de tous les
défunts de la famille, et enfin quelques esprits plus puissants
auxquels tous les Bagoyé sacrifient. Parmi ces derniers il y à
citer :
– « Nyamunonoka », Muzimu du Buhunde auquel on offre
du tabac, de la farine.
– « Bulyi », le Mutwa.
– « Bukilyanzuki bwa Kalyanga », autrefois grand chef qui
mourut au moment d’une initiation. C’est un imandwa, non
un muzimu. Le soir dans les huttes on lui offre du sel et du
pombé.
– « Gitanga », cette femme aurait en…18
– « Kibogo iha ndahiro, muzimu » puissant auquel on sacrifie du miel et du pombé. Il demeure dans le ciel et préside
aux pluies.
Chaque chef de famille sacrifie dans sa hutte. Mais dans les
grandes circonstances on a recours à différentes sortes
d’individus qui entretiennent un commerce plus particulier
avec les Esprits. A tous ces individus il faut offrir force cadeaux, car ils ont entre leurs mains de terribles pouvoirs.
Au « Mupfumu », le Mugoyé demande des amulettes qui le
guériront des maladies ou le sauveront de ses atteintes, lui
feront trouver de bons maîtres, de belles vaches et assureront
la fécondité à son troupeau.
« Le Muhinza » sera très spécialement servi et comblé de cadeaux ; c’est lui qui a puissance de dessécher les récoltes, les
animaux et les gens ; de jeter ces sorts terribles qui vouent à
une mort irrémédiable !!!
Au « Muvubye ou faiseur de pluie » on porte pois, haricots,
chèvres et pombé en sécheresse pour avoir la pluie, pendant
18 Cette phrase a été barrée.

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les pluies pour obtenir des éclaircies. D’ordinaire le métier est
réservé aux Batwa. Il leur faut la forêt ou le volcan pour résidence. Si lucratif soit le métier, il est parfois dangereux. Plus
d’un de ces faiseurs de pluie a été tué pour se montrer trop
récalcitrant !
Le « Mulaguzi » ou faiseur de sorcellerie se contente de faire
connaître les bons ou mauvais esprits, d’indiquer l’une des
maladies… etc.
Et tout ce monde vit aux dépenses de l’honnête Mugoyé,
jusqu’au jour où celui-ci se fâche et oublie pour une minute
sorts et esprits !
A côté du culte ordinaire des esprits s’est introduit assez récemment et venant de Ndorwa, le culte de Biheko. Le culte
s’est répandu très rapidement et a eu bientôt ses ministres et
ses adeptes nombreux. Là se font régulièrement les évocations
d’esprits.
Biheko, dit la légende, serait un homme du Ndorwa. A sa
mort il aurait été changé en esprit tout puissant ainsi que ses
trois frères Lutindangezi, Gahaya et Muloli. Par cet esprit une
femme avait été créée au Ndorwa. Un jour Biheko vint dans la
maison de cette femme et lui dit :
– « C’est moi Biheko, le Créateur des hommes, et je connais
la mort qui
les tue tous ».
– « Je te reconnais, dit la femme, oui tu es le Créateur »
Et elle lui offre de nombreuses chèvres.
La Munyandorwa quitta son pays et se rendit au Bugoyé chez
Kadende. Biheko l’y suivit et Kadende lui offrit ses présents.
Avant de repartir chez elle la femme lui dit : « Kadende, je t’ai
donné Biheko. Souviens-toi que tu lui appartiens, sers-le fidèlement ». Biheko était maître d’un nouveau pays : Kadende
écouta la recommandation et propagea partout le culte de son
maître.
Biheko, dit encore la légende, créa au Buhunde le premier
homme et la première femme. De cette union naquirent plusieurs enfants qui furent les pères de grandes familles du
pays. L’un de leurs aînés « Kahunde » tua de sa main son père
et sa mère.
A propos de la mort, je me permettrai de citer une autre légende. Le premier homme possédait deux femmes. L’une d’elle
vint à mourir. On l’enterra. Privé de sa mère, son petit enfant
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se prit à pleurer. Au fond de sa tombe, la mère l’entendit : « Je
vous en prie, s’écria-t-elle, enlevez la terre qui me couvre, que
je puisse une fois encore allaiter mon enfant. » Le mari était
absent, seule la seconde femme l’entendit. Furieuse, elle chercha de l’eau bouillante ; la versa sur la fosse fraîche et armée
d’un manche de pioche elle se mit a damer la terre.
« Tu es morte, s’écria-t-elle, nul mort ne doit revenir sur
terre ! Meurs ! »
Et se ravisant elle creusa une autre fosse et y jeta vivant
l’enfant de la morte. Ce fut, disent les Bagoyé, l’origine de la
mort ! Et ajoutent-ils, la mort arriva parce que cet homme
avait deux femmes et que ces deux femmes se haïssaient.
Revenons à Biheko. C’est à lui qu’on a recours dans les
grandes circonstances. Il a ses sorciers qui l’évoquent et ils ont
le privilège de prendre femme là où ils veulent ! Plus que tout
les autres ils sont redoutés. Leurs évocations n’ont point de
prix fixe. Ils déclarent que Biheko demande telle et telle chose
et leurs crédules auditeurs de s’exécuter de suite. Evidemment, en bon maître, Biheko ne garde ensuite rien pour lui et
cède le tout à son fidèle ministre.
Dans ces évocations, il n’y a guère d’ordinaire que du charlatanisme. Le sorcier commence par s’exciter par le chant et
les accords d’une sorte de cithare, tandis que tous les assistants reprennent en chœur le refrain, battant des mains en
cadence. Il va de droite à gauche dans la hutte, puis subitement se tait et appelle Biheko : « Biheko, Biheko, Créateur du
Rwanda ! » Et il recommence à chanter, à battre des mains
pour renouveler son appel. A ce moment le pauvre homme
écume, se jette violemment à terre ou y est jeté, disent les
Noirs. De plus, l’on m’a affirmé que parfois il était soulevé
jusqu’au toit de la hutte et comme roué de coups. Biheko ne
parle jamais dans l’endroit où se tiennent accroupis les spectateurs, mais dans un petit réduit, bien fermé par des nattes.
Ses paroles sont à peine entendues et c’est celui qui fait
l’évocation qui transmet aux intéressés les paroles de l’esprit.
Pour faire ces évocations, ils ont souvent des huttes spéciales qui ne servent à aucun autre usage. Assez souvent la
hutte a deux portes ; une sur le devant, l’autre à l’arrière donnant sur le réduit dont j’ai parlé précédemment. Dans toute la
partie antérieure de la hutte, il n’y a pour tout mobilier que
des nattes ou des chaises (tabourets) et nombre de calebasses
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plus ou moins ornées et dans lesquels on offre du pombé à
l’Esprit. A ce liquide nul ne doit toucher ; il mourrait.
« Je sais bien que l’on n’en meurt pas, me disait un enfant
de la mission. Lorsque j’étais plus petit, mes parents
s’adressèrent un jour à Biheko. On lui offrit du pombé, nous
défendant d’y toucher. Je me cachai ; le pombé semblait si bon
que j’en bus une partie ! »
Dans le réduit, large d’un mètre, long de deux à peine, les
parois sont toutes garnies de nattes enjolivées de dessins
noirs. A terre se trouve une sorte de lit bas, le siège de Biheko,
des cruches, des calebasses encore. Dans une de ces huttes,
nous trouvâmes une sorte de bassin en bois à pied et à anse
unique au milieu, servant à contenir l’eau mélangée de terre
blanche dont se font asperger les femmes qui viennent d’être
mères !
On le voit, la supercherie est facile. Cependant dans ces
évocations, il est certain que parfois il se passe des faits qu’il
est difficile de juger sans examen. D’un autre côté, les Bagoyé
disent eux-mêmes de tel ou tel « afite Biheko ». Il est possédé
par Biheko. Qu’y a-t-il d’étonnant que le démon exerce son
empire d’une façon plus absolue sur quelques pauvres individus alors qu’il est le Maître de ces régions païennes.
Grâce à Dieu depuis plus de trois ans la croix se dresse victorieuse dans ce beau pays. Notre Seigneur commence à y être
connu, aimé et servi. Les catéchumènes se lèvent partout
nombreux, fiers de porter la médaille de la Vierge Immaculée,
et annonçant pour bientôt une abondante moisson d’âmes. Les
jeunes chrétiens se montrent eux pleins de zèle et de bonne
volonté pour instruire leurs frères et les gagner à Jésus Christ.
En terminant, chers lecteurs, ces lignes écrites pour vous,
permettez-moi de vous demander de vouloir bien faire une part
dans vos aumônes et dans vos prières pour cette humble Mission du Bugoyé. Parce qu’elle est lointaine dans ce centre africain, jeune et ignorée que ce ne soit pas une raison pour elle
d’être oubliée et repoussée. Il y a ici des milliers d’âmes de
bonne volonté qui n’attendent que le moment de renoncer à
leurs vaines superstitions pour se donner à Dieu. Et c’est de
vous qu’elles l’attendent.
L. Classe
prêtre missionnaire

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8. LETTRE DU P. CLASSE DU 8 OCTOBRE 1903 A MADAME LA PRESIDENTE DE L’ŒUVRE DE SAINT PIERRECLAVER19
Mission du Bugoyé, 8 octobre 1903
Madame la Comtesse,
La région du Kivu, à l’Est-Nord-Est du lac de ce nom, est
habitée par une population très dense, à l’humeur passablement batailleuse et pillarde. Les Bagoyés, c’est le nom des habitants de ce pays, dépendent du roi du Rwanda, auquel ils
doivent payer tribut, mais en réalité ils se considèrent un peu
comme indépendants. « Nous sommes Bagoyés ; Musinga (c’est
le roi) est pour le Rwanda, nous n’avons pas besoin de lui ! »
Les Batousis reconnaissent malgré eux cet état de choses.
Partout ailleurs, dans les pays tributaires, ils substituent aux
chefs indigènes des hommes de leur race : au Mutusi de commander, au Muhutu de cultiver et d’obéir ! C’est la règle ! Au
Bugoyé, tout autre est l’ordre. A part trois ou quatre Grands
Chefs qui ne résident jamais dans le pays, toute l’autorité est
aux mains des Bahutu. Protégés par leurs montagnes et par la
grande forêt où ils trouvent un facile refuge, les Bagoyés se
soucient assez peu de leurs seigneurs ! S’agit-il d’une répression parce que l’impôt n’a pas été payé ? L’approche de
l’ennemi est signalée longtemps à l’avance. De colline en colline les guetteurs s’avertissent, et leurs cris répétés par les
échos disent à tous, dans les vallons et dans la montagne, qu’il
est temps de songer à la fuite. Les préparatifs sont tôt faits.
Pendant que les bambins ramènent les chèvres, les enfants
plus grands roulent les vieilles nattes et ramassent les deux ou
trois cruches, humble mobilier de la pauvre hutte. Puis ce petit monde, suivi des femmes portant sur la tête le panier de
sorgho ou de haricots, fuit vers la forêt. L’homme reste. L’arc
L. CLASSE, « Lettre du P. Classe du 8 octobre 1903 à Madame la Présidente de
l’Œuvre de Saint Pierre-Claver », in Missions d’Afrique, N° 168, Novembre – Décembre
1904, p. 428-432. Pierre Claver, né le 26 juin 1580 à Verdú (Catalogne) et mort le 8
septembre 1654 à Carthagène (Colombie), est un prêtre Jésuite espagnol reconnu
saint par l’Eglise catholique. Missionnaire en Amérique du Sud, il s’implique particulièrement auprès des esclaves africains. Canonisé en 1888, il est commémoré le
9 septembre. En 1896 le même Léon XIII, qui lui vouait une grande dévotion, le déclare « patron universel des missions auprès des Noirs ». En 1985 il est également
déclaré « défenseur des droits de l’homme » (Pierre Claver est également le saint patron
de la Colombie. https://fr.wikipedia.org/wiki/ Pierre_Claver).
19

67

et la lance en main, il surveille les abords du logis. Au moindre
danger, il se jettera dans les herbes ou au milieu des hautes
tiges de sorgho. Malheur à l’imprudent qui le voudra traquer.
Le danger disparu, chacun quitte sa cachette ; les huttes se
repeuplent ; de nouveau les villages retentissent du bruit cadencé des pilons qui moulent la farine pour le repas du soir.
C’est au milieu de ce peuple fier et susceptible, mais bon,
qu’a été fondée la Mission de Sainte-Marie du Kivu, il n’y a pas
trois ans. Longtemps le travail de la grâce ne se fit pas sentir,
du moins au gré des missionnaires. Attachés à nous, les Bagoyés venaient volontiers travailler à la Mission. Ils suivaient
même les catéchismes, mais nulle part, sauf dans un certain
nombre d’enfants recueillis à la Mission, ne se manifestait de
changement réel, de désir du baptême. Subitement, l’heure de
la grâce semble avoir sonné pour ce peuple. Une véritable
émulation, née parmi nos enfants, commence à se répandre au dehors. A la Mission, tous ont la médaille de la
Sainte Vierge. Quelques-uns ont fait de réels et méritoires efforts pour savoir par cœur tout le catéchisme et obtenir ainsi
le signe tant convoité des vrais catéchumènes. Sur les collines,
plusieurs jeunes gens se sont mis résolument aussi à l’œuvre
et marchent maintenant sous l’étendard de la Sainte Vierge.
A Noël, la jeune Mission du Bugoyé sera définitivement fondée et établie par le baptême des vingt premiers chrétiens. Les
prières de nos bienfaiteurs, l’intercession puissante des nombreux petits enfants baptisés ici à l’heure de la mort et partis
pour le Ciel, nous obtiennent cette grâce précieuse. Que le bon
Dieu en soit béni, et donne accroissement à son œuvre : il est
le Maître de la grâce ! Qu’il donne vie et prospérité à ce rameau
nouveau de l’Eglise planté sur ce sol jusqu’alors infidèle !
A côté du Bugoyé, à quatre journées, à l’Est, est une
autre terre, le Mulera, elle aussi très peuplée et où n’a jamais été annoncée la parole de Dieu. Sur l’ordre de notre
vénéré Vicaire apostolique, nous allons ce mois-ci y fonder
une station nouvelle, sous le vocable de la T.S. Vierge. Ce
sera une succursale du Bugoyé et trois missionnairesprêtres y travailleront à faire connaître et aimer Dieu par
ces milliers d’âmes si éloignées de Lui.
Que sera cette Mission nouvelle ? C’est le secret du bon
Dieu ! Au Muléra la langue est la même qu’au Bugoyé, c’est
celle qui est parlée dans tout le Rwanda. Le caractère des Ba68

léras semble se rapprocher beaucoup de celui des Bagoyés.
Plus que ces derniers, ils sont fiers, indépendants et voleurs.
Ce sont là qualités d’un genre spécial qui ne sont pas faites
pour déplaire au missionnaire. Elles dénotent un peuple fort
qui a conscience de soi et sait vouloir. Les francs païens font
de vrais chrétiens. Ils peuvent apporter, susciter beaucoup
d’obstacles à la grâce, mais une fois vaincus ils se laissent diriger et conduire par elle.
Le Muléra est révolté et se donne comme tel. Lui aussi, de
nom, est tributaire au Rwanda ; de fait, il préfère manger seul
ses pois, ses haricots, boire son pombé, paître ses chèvres.
Aux Batousis il ne donne même pas de bonnes paroles ! « Sohora Mihiho (le propre frère du roi et leur chef) n’est rien qu’un
chien ! disent les Baléras, et nul ne l’écoute ». Voler est leur
vie. Ils font pacte de sang avec les Bagoyés pour pouvoir écouler chez eux le produit de leurs vols, mais ne se gênent nullement pour détrousser leurs frères de sang. Craints, redoutés,
ils laissent difficilement parcourir leur pays. La crainte du
Blanc chez eux n’est pas très forte. Un jour, passant là avec
Sa Grandeur, nous fûmes de suite entourés par une foule
avide de voir… ce que nous avions. Nous causions, mais rien
ne pouvait distraire leurs regards de la tente. Renvoyés, ils
revenaient de suite. La nuit, malgré nos quelques enfants, ils
trouvèrent moyen de se faufiler près de tentes. L’un d’eux,
soulevant doucement l’étoffe, tâte dans l’obscurité, saisit le
pied de mon lit et tire à lui croyant faire fortune. Le réveil fut
brusque et prompt, et le pauvre, en toute hâte, ne s’esquiva
pas plus riche qu’il n’était venu.
Ces chers voleurs, la loi sainte de l’Evangile les changera, et
comme le bon larron, ils finiront par trouver eux aussi une
place au Ciel ! (…)
L. Classe

*****************************

69

VISITE DU DUC VON MECKLEMBOURG AU P. BARTHELEMY A NYUNDO
(von Mecklembourg – 1907)20

LA VILLE DE GISENYI (von Mecklembourg – 1907)

Voir Ins innerste Afrika: Bericht über den Verlauf der wissenschaftlichen ZentralAfrika-Expedition 1907/08. P., E. Lindner, Leipzig 1909.
20

70

PREPARATION D’UN REPAS

71

9. LETTRE DU PERE CLASSE DU 1ER AOUT 1905 A LA
COMTESSE LEDOCHOWSKA21
Mission de l’Assomption – Muléra – Rwanda
(Vicariat Sud Nyanza),
le 1er août 1905
Madame la Comtesse,
Votre bienveillante générosité à notre égard est cause que je
viens à nouveau vous parler de notre chère Mission du Muléra.
Secourir le missionnaire, c’est le rendre plus quémandeur ! ses
bienfaiteurs, les bienfaiteurs de ses enfants ne sont-ils pas
pour lui les délégués de la charité infinie du Bon Dieu ? plus
on lui demande, plus Il se plaît à accorder ses grâces.
Lors de ma dernière lettre, notre petite mission, à ses débuts, était tout à l’espérance. Heureux de nous installation
dans ce pays entièrement à la merci du démon ; fiers de nous
voir entourés par une population dense et forte, nous étions
déjà en droit de compter pour un avenir plus ou moins éloigné,
sur une chrétienté florissante. Le bon Dieu a bien voulu donner à notre œuvre le double sceau de l’adversité et de la souffrance et augmenter ainsi notre espoir.
L’an dernier, à l’été, le Rwanda avait en un moment l’idée de
secouer le joug des Européens. L’activité extraordinaire déployée par le Commandant militaire de l’Urundi et du Rwanda,
Monsieur le Capitaine von Grawert, déjoua les dessins des Batusi, et leur fit rentrer au fond de l’âme leurs projets néfastes.
N’empêche que le Muléra connut des jours malheureux. Il n’en
pouvait être autrement. Fiers et remuants, les Baléra avaient
en maintes fois à se plaindre d’aventuriers noirs et autres, qui,
sous prétexte de commerce, les avaient mis à rançon. Une fois,
très justement punis par l’autorité militaire et avec modération, pour leurs brigandages et leur désinvolture trop grande à
supprimer les gens, depuis longtemps ils cherchaient
l’occasion de se venger. Sans défense, dans nos maisons de
paille et de roseaux, à l’abri de simples haies, nous étions spécialement exposés à leurs coups. Ajoutez à ce grief un autre
fort grave à leurs yeux : nous leur ramenions, leur parlant du
respect ou à l’autorité des chefs, les Batusi qu’ils aimaient fort
21 Lettre du Père L. Classe du 1er août 1905 à la comtesse Ledochowska, A.G.M.Afr.,

Casier 303, N° 096238-096240.

72

peu. Les Baléra commencèrent au moment où nos constructions sortaient à peine de terre ; les chefs profitèrent de la situation. Les missionnaires furent sans cesse menacés et attaqués jusque chez eux.
La paix rétablie, nous travaillions à réparer les désastres de
ces mauvais jours lorsqu’une vengeance de voleurs vint de
nouveau nous faire éprouver une perte considérable. Dans la
nuit de paques un incendie réduisit en cendres la menuiserie,
la réserve de bois et un hangar plein de tuiles. Outre la perte
d’argent, c’était le travail de plusieurs mois anéanti. En Europe qui veut élever une maison s’adresse à un entrepreneur
et moyennant le prix convenu, la maison se construit sans que
le propriétaire ait à se préoccuper de la confection des matériaux d’ici, rien de tout cela. Avant de construire, le missionnaire doit d’abord aller à la forêt abattre les arbres qui lui
fourniront planches et poutres. Charpentier, menuisier, briquetier, maçon… il doit tout faire, tout apprendre à ses Noirs
qui ne savent que cultiver leurs champs et bâtir leurs huttes
de paille. Aussi lorsqu’après avoir longtemps travaillé, il voit en
un instant anéantir le fruit de son travail et de ses efforts, la
perte lui est-elle plus sensible. La divine Providence a voulu
nous envoyer cette croix, comme cadeau pascal ; qu’Elle en
soir bénie. Avec usure elle saura nous rendre ce qu’elle nous a
enlevé et avec joie nous recommencerons !
La famine avec toutes ses horreurs est revenue nous faire
visite. Le Noir ne prévoit guère. La récolte a-t-elle été bonne, il
a tôt fait de manger ses poids et ses haricots. Le sorgho, il s’en
débarrasse plus vite encore le faisant fermenter et en brassant
une boisson épaisse. Boire, s’enivrer, c’est l’idéal du grand
nombre. « Peut-on, dit le Noir, passer à côté d’une cruche de
pombé22 sans s’arrêter » !
La récolte de l’été dernier avait été plus que minime : elle ne
dura pas. Les pauvres Noirs vécurent très chichement attendant janvier et février pour avoir de nouveaux grains, mangeant leurs patates à peine formées, ruinant ainsi leurs plantations. Les pluies trop fréquentes anéantirent toutes les espérances. Bientôt ce ne fut partout que la disette et la souffrance. L’Ufumbiro et le haut Muléra furent d’abord les plus
frappés. On ne vit plus alors sur les routes que malheureux,
22 Bière locale.

73

hommes, femmes, enfants, portant leurs maigres richesses :
vases de terre, pioches, peaux, paniers et la porte de leur
hutte, allant chercher ailleurs un coin de terre plus fortuné.
Chaque jour sur les routes, autour de la mission, nous trouvions de ces malheureux morts de faim, chaque jour aussi ils
venaient nombreux frapper à notre porte. A tous nous faisions
l’aumône d’un peu de nourriture, mais nous ne pourrions en
garder bien peu, les plus malades définitivement à la mission.
Les autres s’en allaient, de suite ou après quelques jours
d’heureuse fortune et de soins un peu remis, retomber ailleurs. Et tous nous adressaient la même supplication : « Vous
m’avez guéri aujourd’hui, ne me renvoyez plus. Laissez-moi ici.
J’ai encore des forces, je travaillerai pour vous ». Plusieurs de
ces malheureux sont encore à notre charge. D’autres sont
morts ici malgré nos soins, mais régénérés par le saint baptême, nous laissant leurs petits enfants orphelins dans le
pays, bon nombre de ces malheureux affamés sont morts de
faim, d’autres nombreux aussi ont été tués. Nos Baléra, sentant la hart à vingt pas, sont comme tous les Nègres, je crois
peu sensibles à la pitié. Rencontre-t-il un pauvre malade sur le
chemin, il est rare qu’ils ne le frappent, le dépouillent des
quelques perlent qu’il porte encire, du bracelet de cuivre qui
lui reste, de la peau qui le couvre. Homme, femme, enfant,
personne ne trouve grâce devant leur cupidité. Les coups, le
froid de la nuit achèvent le travail de la faim. Le lendemain ce
n’est plus qu’un cadavre qui encombre le chemin, que personne n’ensevelira. « N’est-ce pas un mort de faim » ? dit-on ?
Aux corbeaux et aux chiens d’en finir avec lui !
Devant ce fantôme de la faim qui menace, les esprits deviennent encore plus sanguinaires. Point de pitié pour le
moindre larcin commis dans un champ. On tue sans forme de
procès le malheureux surpris à voler quelques patates. « Ne
veut-il pas nous faire mourir de faim » !
Nous avons à la Mission une petite fille âgée d’une dizaine
d’année et son frère plus jeune. Leur père fut tué près de chez
nous, pendant qu’il arrachait quelques patates qu’il mangeait
crues.
« La mort seule était capable de punir son forfait ». Ce fut
une chasse à courre. Le malheureux fut poursuivi, traqué
jusqu’à ce qu’il tombât sous les lances.

74

Une autrefois un autre de nos voisins se vantait d’avoir la
même nuit abattu trois affamés dans son champ !
Un autre malheur qu’amène la famine, c’est la vente des
femmes et des enfants. Sans doute la vente des esclaves
n’existe plus ; mais en temps de disette on fait argent de
tout pour se procurer de la nourriture. Pour se procurer du
grain ou un peu de viande, les hommes volent les femmes
étrangères, ou même les leurs propres et les vont revendre. Les
mères, elles aussi, cèdent ainsi leurs enfants. Nous avons à la
Mission un petit enfant de trois ans. La mère voulait le vendre
pour un panier de haricots lorsqu’on vint m’avertir. Je recueillis la mère et l’enfant. Deux jours après la pauvre femme
mourrait. L’enfant baptisé, est maintenant dans une famille
chrétienne avec un autre petit de son âge trouvé un jour sur le
chemin.
Un malheur vient rarement seul ! La faim, la souffrance engendrent la maladie. Il y a sept ans, la grande famine qui fit
tant de victimes dans toutes ces contrées fut suivie par la variole qui faucha plus de vie encore et dépeupla les pays. Maintenant c’est la maladie à son tour qui nous visite.
Sur toutes les collines, une fièvre pernicieuse a fait son apparition. Quelques jours de maladie et la mort a fait sa victime !
Notre Missionest transformée presque en hôpital. De nos
enfants la majorité a été atteinte. Les soins les ont guéris ce
qui nous attire nombreuse clientèle. De jour et de nuit on vient
nous chercher pour les malades, souvent hélas ! trop tard !
C’est que dans leurs huttes, les Noirs sont peu délicats et difficiles pour leurs malades. Le grand soin pour eux consiste à
arroser le malade à grande eau fraîche, puis à le porter dans
sa natte, au soleil qui ne fait qu’augmenter sa fièvre. Sa nourriture ne varie guère : des haricots, des patates. Une fois ou
deux on le presse de manger. Refuse-t-il, impuissant qu’il est à
avaler ces mets, on n’insiste plus. « Il n’a pas d’appétit ». Pour
que dure la maladie, le patient meurt moins de mal que
d’inanition.
Le grand remède, c’est le sacrifice aux esprits. On immole
taureau, mouton, chèvre, pour apaiser l’esprit qui torture le
malade et obtenir qu’il lui plaise de vider la place. Parfois le
malade guérit et évidemment l’on crie : « Gloire aux esprits » !
Très souvent aussi, le sacrifice à peine terminé, le malade
75

<n’était pas suffisant, l’esprit l’a refusé ». Et l’on recommence
pour qu’il n’y ait pas une nouvelle victime.
Actuellement la maladie bat son plein, semant le deuil sur
toutes ces collines, procurant à certains la grâce d’une mort
rendue précieuse par le baptême, enlevant trop vite le grand
nombre pour que à cause de l’incurie des parents, ils puissent
participer à la même grâce.
En présence de tant de souffrances à soulager, des charges
qui lui incombent, le missionnaire se trouve bien impuissant.
Il se tourne avec confiance vers les âmes que Dieu a animées
de sa charité sainte pour le soulagement des malheureux qui
l’ignorent et leur conversion. Ne se sont-elles pas données la
noble tâche d’être les soutiens et souvent les promoteurs de
son apostolat !
En dépit de ces épreuves, ou plutôt à cause d’elles, notre
petite Mission nous inspire confiance. Les jeunes gens, les enfants se pressent autour de nous. Plus de trois cents déjà portent la médaille de Marie Immaculée, emblème des catéchumènes, et quelques uns commencent à se préparer sérieusement au baptême.
C’est pour cette humble mission, à la quelle votre générosité, Madame la Comtesse, a bien voulu s’intéresser dès ses débuts, que je vous prie à nouveau.
Veuillez agréer, Madame la comtesse, avec l’humble expression de ma sincère gratitude, l’hommage de mon profond respect de N.S. et N.D.
L. Classe
Pr.
10. RWASA (MULERA) 23

Peu avant la première visite de Monseigneur Hirth au Bugoyé, les Missionnaires de cette station s’entretenaient des
pays mieux préparés à entendre la bonne nouvelle. On vint à
parler du Mulera et des Balera, les voisins d’au-delà la forêt.
« Les Balera ! » C’est bien le dernier peuple chez lequel on
« Rwasa Mulera » in Chronique Trimestrielle, A.G.M.Afr., N° 125, Mars 1906,
pp.178-180.
23

76

s’établira !» dit-on en chœur. Jamais nous n’avions entendu
parler des Balera qu’en mal ! Partout on les craignait, on les
redoutait comme coupeurs de gorges et voleurs de grands
chemins. Les chefs Batusi eux ne parlaient que d’aller
leur faire la guerre. Nous-mêmes n’avions été que mal impressionnés par les rares échantillons que nous en avions
vus. L’un d’eux, furieux d’avoir été obligé de porter une
charge par des soldats qui l’avaient réquisitionné, s’était,
pendant une halte de quelques minutes à la mission, porté
un fort coup de lance à la gorge, devant nous, sans qu’on ait
pu l’en empêcher ! « Si jamais on s’établit chez ces genslà, disait-on, la Mission aura bien des difficultés » ! Quinze
jours après arrivait Sa Grandeur. « Il nous faut une Mission
au Mulera. Cette fondation se fera de suite : un Père du
Bugoyé s’y rendra » ! Il n’est bon pas de vouloir devancer la
Providence dans ses jugements ! La fondation se fit. La
Vierge Immaculée eu favorisa les débuts. Mais la première
installation faite, les difficultés surgirent et toute
l’année notre horizon fut gros d’orages. C’était le moment où le Rwanda s’agitait. Les cris de mort retentissaient partout contre les Blancs, et nos pauvres catéchumènes étaient maltraités, raillés, accusés de renier le Rwanda.
Cette seconde année a été plus calme, apportant sa large
part de consolation pour effacer les misères de la précédente.
Un bonheur est souvent l’annonce d’un malheur, a-t-on dit.
La réciproque aussi est vraie !
En Novembre, nous arrivait, pour renforcer notre
communauté, le Père Réant. La besogne semblait déjà
s’annoncer. Pendant les difficultés de la première année, un
petit nombre de catéchumènes nous venaient. Les railleries,
les injures, dont ils étaient l’objet nous garantissaient leur
bonne volonté. La famine, elle aussi, apportait ses entraves
à l’œuvre de Dieu. « Ventre affamé n’a pas d’oreilles » ! Les
pauvres Balera, tenaillés par la faim, s’en allaient de tous
côtés, cherchant à acheter quelques maigres provisions. Ils
faisaient pitié à voir ces pauvres gens, hâves, décharnés, se
traînant sur les routes. « La faim est la plus terrible des maladies, disent les Balera. La maladie tue un, deux hommes
dans une famille ; la faim laisse la hutte déserte, elle tue
tout » ! Lorsque nous excitions nos catéchumènes à faire de
77

nombreux prosélytes, toujours ils nous répondaient : « Tous
ont faim chez nous ! Peut-on étudier lorsqu’on a faim » ? A la
mission, nous pûmes recueillir un certain nombre de ces affamés, les plus miséreux. Sept adultes mouraient peu après,
mais ils avaient été régénérés par le baptême. A ceux que
nous ne pouvions recueillir, du moins nous faisions toujours
l’aumône d’un peu de nourriture. Cette charité contribua
beaucoup à nous faire connaitre, et à faire tomber bien des
haines. Pauvres gens ! Beaucoup, d’entre eux ne nous connaissent guère que par des histoires plus ou moins terribles
sur les Blancs, mangeurs d’enfants ! Aux premiers jours de
février, Sa Grandeur venait donner à notre chère Mission
sa première bénédiction et aussi ... le droit à l’existence.
Si pénibles avaient été ses premiers jours, que souvent nous
nous demandions avec douleur, si oui ou non le poste ne
serait pas définitivement condamné. Grâce à Dieu, Sa Grandeur voulut bien nous encourager à tenir bon : le Muléra,
pour difficile qu’il fût, ne resterait pas en arrière. Cette bénédiction de Monseigneur porta ses fr uits : les catéchumènes se mirent à l’œuvre, les missionnaires aussi, et, le
vent de la grâce souffla sur nos montagnes. Aujourd’hui nos
catéchumènes sont plus de six cents. Divisés en trois
groupes suivant qu’ils sont plus ou moins avancés, plus ou
moins près du baptême, ils montrent beaucoup de bonne
volonté et un vrai désir de devenir chrétiens. Ce nombre ne
fera que croître, d’autant que la plupart sont des jeunes
gens de 18 à 25 ails. Pour éviter l’encombrement et ne pas
nuire à l’instruction et à la formation de nos catéchumènes,
nous avons dû remettre au Dimanche toutes les inscriptions
nouvelles au catéchuménat. Ce jour-là c’est l’occupation de
toute la matinée du cher Père Dufays. Il faut bien se loger et
loger Notre-Seigneur.
L’an dernier, les ouvriers nous avaient fait défaut, et
notre maison était demeurée inachevée. Cette année nous
n’eûmes que l’embarras du choix. La maison s’acheva ; le
mur d’enceinte s’éleva, mettant à l’abri d’une surprise nos
jours, précieux paraît-il. A Jésus nous élevâmes une modeste chapelle en briques, de 28 mètres de long sur 7 de
large. Ces travaux n’arrêtèrent pas les catéchismes, qui se
firent chaque jour avant le travail. Du reste, à la fin d’août,
nous disions enfin adieu aux briques pour donner nos soins
78

exclusivement aux catéchismes.
Grand fut l’émoi, à ce moment, dans le pays ! Partout les
Batusi faisaient des levées de boucliers dans le Ruanda pour
attaquer et pourfendre Basébya. Basébya ! Un vieux bonhomme de Mutwa, notre voisin du Bubemka, plus que célèbre par ses exploits, ses meurtres, ses cruautés. Depuis
des années, il mettait en coupes réglées les pays environnants, tuant, brûlant, massacrant, en vrai sauvage qu’il est.
Tous les Batusi du Muléra partirent en guerre ; ceux de
Nzaza Mibigo s’abstinrent. Pourquoi attraper des rhumatismes et des coups de lance dans les marais de Basébya ? La raison était toute prête : « Les Européens nous défendent de faire la guerre ». Bon bouclier pour se garer de la
colère du Roi ! Cependant Basébya ne se laissa pas faire : il
s’esquiva, lui, ses vaches et ses gens, non sans avoir donné
de ses nouvelles à ses adversaires. Le projet de nos seigneurs Batusi étant découvert s’évanouit aussitôt, laissant
voir leur dépit ; le résultat en avait été milice : un moment de
peur chez les timides. L’année s’achève par des changements
notables dans la composition de notre communauté. Le
P. Réant nous quitte pour Issavi, le Frère Herménégilde 24
pour le Kinyaga. Qui va venir nous mettre à la règle ? Dieu
le sait, cela suffit !
11. RUAZA25 :
Le quatrième trimestre de 1905 est tout de changements,
sans doute pour rompre la monotonie des longs jours de pluie
des derniers mois de l’année. Il pleut tant et si longtemps au
Muléra, qu’à certains jours, n’était la montagne, on se croirait
un peu en Hollande. Illusion des pluies et des brouillards !
Des les premiers jours d’octobre, le P. Réant et le
Fr. Herménégilde nous quittent, via Bugoyé. Le Père se
rend à Nsasa, le Frère au Kinyaga. Nous resterons deux, oh !
pas longtemps. Le même jour, à midi, les gens signalent le
P. Loupias, qui nous vient mettre à la règle et prêter main
forte pour le travail… et en cas d’alerte. Grâce à Dieu, ce
24

En 2004, le Frère Herménégilde avait désavoué « les méthodes » du P. Classe.

25 Ruaza in Chronqiue Trimestrielle, A.G.M.Afr., N° 130, Septembre 1906, pp. 559-561.

79

dernier danger n’existe plus ! De fait, le pays est calme. Partout l’on vole, c’est vrai ! La faim en est la cause. Avec la faim,
les vieilles habitudes d’antan sont revenues, et en maints endroits, les acheteurs qui viennent d’au loin, sont tout simplement soulagés de leurs fardeaux. « Il faut que nous mangions » !
La famine dire encore, faisant toujours des victimes,
amenant ses misères morales. Une de celle que nous déplorons est la vente des esclaves. Non que nous ayons ici
des marchés ou que le commerce se fasse d’ordinaire, non
! Poussés par la faim, beaucoup emmènent dans les pays
voisins leurs femmes, leurs enfants, et ils les vendent
contre de la nourriture ou du bétail. Pour faire ce métier,
ces malheureux se cachent, car ils savent qu’ils ne seront
pas approuvés par la masse de la population ; c’est la nuit
surtout que leurs bandes passent. Vienne une bonne récolte,
ce trafic honteux cessera de lui-même.
Le danger n’existant pas, et le travail pressant au Bugoyé, le P. Loupias, au bout de huit jours, nous dit au revoir et regagne ses pénates. Nous attendrons le jeune confrère, annoncé par Sa Grandeur. L’attente n’est pas longue.
Une missive de Monseigneur annonce l’arrivée du cher
P. Embil et du bon P. Desbrosses. Deo graticas !
Le P. Embil, un peu fatigué à Marienberg, a pour consigne
de humer l’air du Muléra, qui doit être bon pour les
maux de tête. Le P. Desbrosses patientera ici en attendant
la fondation de Marangara, que les troubles survenus à la
côte semblent devoir retarder. Vite, le P. Dufays pousse une
pointe au Bukonya, pour cueillir, au passage de la Nyavarongo, nos chers voyageurs. Le 8 novembre enfin, notre
communauté se retrouve au complet.
Nous sommes en nombre, donc nous pouvons inaugurer
un nouveau système de catéchismes, que Sa Grandeur désire expérimenter. Désormais, les catéchumènes de dernière
année seront divisés en quatre catégories. Les gens éloignés
d’un an du baptême viendront pendant trois mois, deux fois
par semaine, à des instructions spéciales pour eux. Les trois
mois écoulés, ils passeront dans une seconde catégorie,
ayant trois catéchismes par semaine. Trois mois encore au
catéchisme préparatoire, puis enfin, les trois derniers mois
au catéchisme des sacrements. Dans ces deux dernières
80

sections, le catéchisme se fera comme auparavant cinq jours
par semaine. Chaque jour, le matin, la petite instruction
sur les grandes vérités sera faite comme à l’ordinaire, à la
messe des médaillés. Vient qui veut, et par là se révèlent les
bonnes volontés. Le dimanche est le jour des, inscriptions
au catéchuménat et aussi… des bourgeois, pour lesquels la
grâce a besoin de souffler fort ! Le système est peut-être un
peu chargé, d’autant qu’il faut bien voir les gens en
chambre et les stimuler, S’il se peut maintenir, l’instruction
et la formation de nos , Baléra n’auront qu’à y gagner.
Pour prendre des forces, nous commençons par faire tous
successivement notre retraite. Ce n’est pas de luxe après
une année ! Pendant ce temps, la Providence nous envoie
toute une série de bébés. Ce sont de pauvres Bafumbira,
pressés par la faim, qui la nuit les dépose à notre porte. Va
pour une pouponnière, puisque le Bon Dieu le veut !
D’ailleurs plusieurs de ces petits sont peu embarrassants,
ils ont trop souffert pour que la mort les fasse attendre : ils
viennent juste pour recevoir le baptême. Nous tâchons de
placer les autres chez des catéchumènes et quelques-uns
demeureront ici en attendant que nous leur trouvions une
famille adoptive. Tout le monde est content, même le Père
économe, un peu anxieux parfois de faire l’accord entre les
deux termes du bon axiome : « Aide-toi et le ciel t’aidera » !
Le grand changement se fait à Noël, auprès de la
crèche du Sauveur. Nous fêtons la vraie naissance de
notre chère petite Mission par le baptême de douze
jeunes gens. Toute notre reconnaissance va d’abord au Bon
Dieu, qui a bien voulu nous, soutenir, conserver cette Muléra, et lui donner aujourd’hui sa consécration ; ensuite à
notre Vénéré Vicaire apostolique, à qui nous devons les
joies de ce jour.
A la fin de cette année, la communauté de Ruasa se compose des PP. Classe, Embil, Dufays et Desbrosses.
Nous avons pu enregistrer durant ce trimestre :
13 baptêmes solennels d’adultes,
7
d’enfants,
30 baptêmes in articulo mortis.
30 il 40 malades viennent chaque jour se faire
soigner au dispensaire.

81

12. DIX-HUIT MOIS AU MOULERA PAR LE P. CLASSE
(1906)26
Le pays et ses habitants.
Le Mouléra ! Encore un coin perdu, comme tant d’autres,
dans l’immensité de l’Afrique équatoriale ! Le Mouléra est un
petit pays situé vers 1°32’ de latitude sud et 29°30’ de longitude est de Paris. Un degré 111 kilomètres) en longueur, un
demi en largeur.
La mer et la montagne évoquent mêmes rêves,
Et l’infini des monts vaut l’infini des grèves.
Le poète l’a dit. Donc le panorama ici est magnifique : nous
sommes dans la montagne.
Partout des monts (de 2.000 à 3.000 mètres) se croisent, se
heurtent, s’entassent les uns sur les autres dans cette contrée
trop étroite pour les contenir. Point de pentes douces et de
chemins faciles ; tous sont abrupts, glissants, féconds en surprises et en chutes. C’est le ton général du pays. Au nord, cependant, l’aspect change : une longue mais étroite plaine court
de l’est à l’ouest ; encore cette plaine, par une ironie du sort,
est-elle
hérissée
de
monceaux
de
laves
déchirée
d’innombrables crevasses, où à chaque instant le pied butte
ou glisse : l’Européen y laisse sa chaussure, le Nègre ses orteils ! A la limite septentrionale, comme pour reprendre sur
cette apparence de plaine le terrain perdu, surgit la ligne des
grands volcans, qui, d’un jet, s’en vont, à quatre mille mètres
et plus, déchirer le ciel de leurs dents ébréchées. Le Mouhavoura ou Mfumbiro lance son cône de 4.320 mètres ; puis
s’alignent successivement à l’ouest et Kahinga (3.476 m), le
Sbyinyo (3.679 m), le Mago (3.822 m), le Moukourou-Moubi,
un peu en arrière, avec ses modestes 4.396 mètres, le Karisimbi (4.517 m), et enfin en serre-file au Bougoyé, le Ninagongo, toujours en activité (3.415 m).
De ce pays tourmenté par les éruptions formidables de ses
gigantesques volcans, le vieux Nil tire une partie de ses eaux.
Plusieurs petits lacs, deux surtout, le Boléra (2.070 m.
L. CLASSE, « Dix-huit mois au Mulouléra », in Les Missions d’Alger, A.G.M.Afr.,
N°180, Novembre-Décembre 1906, pp.375-388.
26

82

d’altitude), et le Louhondo captent les eaux des montagnes27.
Le Louhondo, à son tour, écoule sont trop plein par la Changabé qui plus tard, au Boukonya, prend le nom Moukoungwa28. La Changabé, torrent large de quinze à vingt mètres, se
précipite au milieu des rochers qui encombrent son lit et retardent sa course ; furieuse, elle lance à l’assaut de ces obstacles se flots qui écument et blanchissent au milieu d’un
bruit assourdissant. Le calme ne renaît qu’au confluent de la
Moukoungwa et de la Nyavarongo.
Pourquoi ? Voici la réponse des indigènes.
Après avoir pris sa source au Bousanza, la Nyavarongo remonte vers le nord, décrivant une boucle immense. Il y a de
cela longtemps, avide de voir les grands monts, disent les Baléra, elle voulut monter encore. La Changabé, par contre, curieuse de visiter le Roi, descendait en hâte, jabotant plus que
toutes les grues de ses bords. On se rencontra, on jasa. Que
voir aux volcans ? Des pierres qui vous enragent ! Plutôt aller
ensemble vers de plus douces contrées. La tapageuse Changabé eut gain de cause. Nyavarongo consentit à redescendre avec
son amie, à condition qu’elle fit [fasse] moins de vacarme.
Toutes deux s’en allèrent de compagnie, se joignirent en chemin à l’Akanyarou et formèrent ensemble la Kagéra, qui prendra le nom de Nil après sa traversée du Victoria-Nyanza.
De toutes les rivières qui se jettent dans le Victoria-Nyanza,
aucune ne peut être comparée à la Kagéra, ni pour le débit des
eaux ni pour la longueur du parcours ; aussi son courant estil sensible dans le lac lui-même. C’est à cause de cette supériorité sur tous les autres cours d’eau tributaires du Nyanza, que
les explorateurs modernes ont désigné la Kagéra comme mère
du grand fleuve. Le docteur Kandt eut, en 1900, l’honneur
d’élucider complètement ce problème géographique. La
Kagéra étant elle-même formée par la jonction de deux rivières,
la Nyagarongo et l’Akanyarou, ce savant calcula, à leur conLe Boléra se déverse dans le Louhondo par une belle chute d’environ 60 mètres de
hauteur.
28 La Changabé n’est pas un simple déversoir de ces lacs. Comme la kagéra, qui travers le Victoria-Nyanza, la Changabé ne fait que traverser nos petits lacs. Venues des
marais situés à l’est-sud-est du Boléra, elle entre dans ce lac qu’elle traverse, puis par
la Ntarouka (chute) tombe dans le Louhondo, d’où elle ressort sous le nom de Changabé.
27

83

fluent, le débit de chacune et reconnut à la première l’honneur
d’être la véritable source du Nil.
Les Baléra – c’est le nom des habitants de ce pays – sont
aussi âpres et raboteux que leurs montagnes, aussi violents et
rageurs que leurs rivières. Ce n’est pas peu dire !
D’une taille au-dessus de la moyenne, les Baléra sont en
général d’un type assez régulier, qui ne manque pas de
beauté. Ce qui frappe dans leur physionomie, c’est un air
fier et froidement cruel. Il y a là nombre de têtes qui semblent mendier une paire de cornes ! Quels beaux modèles
pour un peintre de démons !
Pour de telles gens, voler et tuer ne peut être un
crime ! Voler ? Qui donc ne vole pas ? C’est la question qui
s’attire le missionnaire assez naïf pour croire au septième précepte du décalogue. Jeunes et vieux, hommes et femmes,
tout le monde vole. C’est une spécialité du pays. Il faut bien
être original ! Ce qui est mieux, tous les Européens de passage
au Mouléra l’ont appris à leurs dépens.
Si tous volent, tous ne sont pas également maîtres dans
leur art. Les artistes sont connus, appréciés, et on leur donne
miel, chèvres, pombé, haricots : ce sont des voisins qu’il est
bon de ménager !
Tout dernièrement, une de ces célébrités, Ngabonzima
(c’était son nom) fut tué par un des ses « confrères ». Redouté à
plusieurs lieues à la ronde, nul homme n’osait lui tenir tête.
Très habile à l’arc, l’une de ses fantaisies était de tirer sur les
passants. Entendait-il quelqu’un sur le chemin de sa hutte, il
saisissait son arc, décochait le trait et criait à sa victime :
« C’est moi Ngabonzima ! ».
Le meurtrier de Ngabo avait été autrefois surpris après une
fructueuse opération. Poursuivi, il gagne vite sa hutte, se serre
une corde autour du ventre (étiquette d’un grand mal intérieur) et se met à geindre pendant que sa femme attise le feu et
veille avec dévouement. Les volés arrivent. Que faire ? Le malade gémit ; ses jambes sont sèches, pas la moindre trace de
boue ou de rosée. La piste était fausse. Malheureusement pour
lui, quelques jours après les intéressés reconnaissent leurs
chèvres sur un marché du Boufoumbiro. Pris cette fois et solidement garrotté, pour échapper au pal ou à la noyade (châtiments infligés aux voleurs lorsqu’ils n’appartiennent à une
grande famille), il dut payer forte rançon.
84

Un jeune homme trouva mieux récemment. Avec un fusil, se dit-il, on est tout puissant. Mais où trouver le fusil ?
Un manche de pioche en fit les frais. Il entoura le bois de
feuilles sèches de bananiers, dissimula dans un bout de natte
le canon absent, et, son paquet sur l’épaule, s’en alla à la
cueillette des vaches. Dès malins découvrirent la ruse, sa victoire fut de courte durée ? Il ne dut la vie qu’à ses jambes, et
s’en revint.
Honteux comme un renard qu’une poule aurait pris.
Au haut Mouléra, il existe une coutume qu’il n’est pas inutile de mentionner ici. L’étranger est bien reçu. Dans la hutte,
il trouve large hospitalité, et, la nuit venue, on lui donne une
natte pour se reposer. Lorsqu’il est endormi, les maîtres du
logis roulent prestement la natte, la ficèlent avec des cordes
préalablement dissimulées à terre et vont jeter au lac leur fardeau. Arc, lance, flèches, paniers, etc., tout ce que possédait la
victime, paie amplement l’hospitalité.
Avec de semblables mœurs, le meurtre ne peut être que
journalier. On tue pour voler, on tue pour se venger, on
tue pour s’amuser et pour paraître un homme. Ce n’est pas
aux païens certes qu’il faut demander l’amour du prochain.
Le christianisme seul, maintenant comme autrefois, peut engendrer la charité dans les cœurs, en bannir l’égoïsme sauvage
qui fait voir dans le voisin un ennemi menaçant.
Elle est pénible l’impression qu’éprouve le missionnaire,
lorsqu’après un procès, le Mouléra vainqueur, pour célébrer
son triomphe, chante ses meurtres. Et tous d’applaudir. Un
meurtre, c’est un titre de gloire ! Ceux qui n’en ont point à
leur actif ne sont pas des hommes. Le meurtrier, après son
crime, est félicité, c’est un brave !
De temps à autre, un petit chef des environs vient nous
voir. Dans le pays, on l’a surnommé « l’égorgeur », et, si nos
Nègres portaient chapeau, tous lui parlaient chapeau bas. Celui-là ne vole pas. Oh ! non, un richard, pensez donc ! Sa manie est de s’embusquer dans les chemins creux, derrière les
haies, et d’attendre les gens au retour du marché. La caravane
passe-t-elle, d’un coup de lance, d’une flèche, il abat un
homme. Tous jettent leurs charges et fuient. L’égorgeur n’a
qu’à ramasser le butin. Il ne vole pas, ce cher paroissien, c’est

85

un si honnête homme qu’il n’en faut pas médire ! Il ne fait que
recueillir ce qu’il trouve !
Ses frères aussi ont leur manie. Eux laissent sur le chemin
quelque objet, ou des pois, des haricots… Un passant peu délicat les ramasse-t-il, nos gaillards, cachés près de là, sautent
sur lui, le tuent si c’est un pauvre diable, le ligotent s’il a
quelque bien et ne le relâchent que moyennant forte rançon. Il
faut bien éduquer les gens et leur apprendre la probité,
même au Mouléra.
Un autre trait de caractère de nos voleurs est d’être
rancuniers et vite à bout de patience. Repoussés d’une habitation par la vigilance du maître du logis, les voleurs reviendront
trois, quatre fois à la charge, puis, s’ils ne peuvent réussir, ils
brûlent tout simplement la maison. C’est l’enfant terrible qui,
vexé de voir sa petite sœur lui refuser de partager un jouet, le
brise en disant : « Toi non plus, tu n’en profiteras pas ! ».
La Mission elle-même, il y a trois mois, a eu à souffrir
de cette sauvagerie. La menuiserie, la réserve de bois, un
hangar plein de tuiles prêtes à être mises au four ont été
en un instant la proie des flammes. Perte d’argent, perte de
temps considérable, que la Providence a voulu nous envoyer
comme œufs de Pâques, pour nous rappeler que nos projets et
nos désirs, même les plus légitimes, n’obtiennent son approbation qu’autant qu’ils portent le sceau de l’adversité et de la
souffrance.
Avec un tel caractère, dans un pays montagneux, éloigné du centre du Rouanda, les Baléra doivent être des révoltés. Politiquement parlant, le Mouléra est province du
Rouanda et sujet de Mousinga, roi de ce pays. Si nos gens
conservent quelque attachement pour leur chef Nshaza
Mihigo, frère du roi, cet attachement ne va pas loin. Au fond
les Batousi sont peu aimés, souvent malmenés et peu à l’aise
au milieu de leurs sujets. Sans être révolutionnaire, loin de là,
il faut reconnaître qu’il y a des torts des deux côtés. Un pays
révolté, ou soi-disant révolté, est une terre enviée. Chaque
grand chef tient y avoir sa part : c’est une riche mine à exploiter sans que personne y puisse mettre le holà. Le roi partage
ses provinces entres ses grands chefs, ceux-ci distribuent

86

leurs montagnes29 à des sous-chefs, et ainsi de suite,
jusqu’aux petits potentats de village. Chaque minuscule chef
recueille chez lui l’impôt en nature : pioches, miel, haricots,
pois, chèvres… et le porte en prélevant sa part, chez son seigneur. Celui-ci fait de même. « Pierre qui roule n’amasse pas
mousse ! » et, arrivant chez le roi, le pauvre impôt est bien réduit. Les chefs ne manquent jamais de dire : « Les Baléra
sont révoltés, nous n’avons pu lever l’impôt ! » même
quand la perception n’a présenté aucune difficulté. Cette
situation ne peut que perpétuer l’antipathie des sujets et les
exactions des chefs, exactions d’autant plus senties que les
chefs sont moins tolérés. Nous faisons notre possible pour
ramener l’ordre et le respect de l’autorité ; mais là encore la
tâche du missionnaire est délicate : le Mouhoutou s’inquiète,
s’offense de le voir pencher du côté du chef ; celui-ci lui en
veut, se sentant gêné de ne plus pouvoir à son gré rançonner
ses sujets voisins, les pressurer de son mieux. L’accroissement
d’autorité lui importe moins que le profit qu’il perd.
La Mission.
Jusque vers la fin de 1904, l’Evangile n’avait pas été
annoncé au Mouléra. En novembre de cette année-là, vinrent s’installer les premiers missionnaires.
C’est à Kirouri, grosse colline plongeant dans le lac Louhondo que nous dressâmes nos tentes, le jour de la Présentation de la Sainte Vierge. Vainement on courut le pays, escaladant de ci, dégringolant de là, à la recherche d’un emplacement pour la future mission. Impossible de trouver un coin qui
ne fût perché trop ou trop étroit.
La Providence nous vint en aide.
« Allez à Rwasa, nous dirent les chefs Batousi, c’est le
centre du pays ; vous cherchez du monde, là vous en aurez ! »
Rwasa ! Nous l’apercevions là-bas, immense et fière (2.200
m) dominant les autres montagnes comme d’un air protecteur.
Ses pentes, nous les avions gravies…, et nos jambes en gardaient le souvenir.
29 Les divisions politiques comprennent une ou plusieurs montagnes. On dit : la mon-

tagne de tel chef, comme on dirait ailleurs : le district d’un tel.

87

Un beau matin, Kaloushingé, un des contreforts de
l’orgueilleuse montagne, fut tout étonné de nous voir établis
sur son dos embroussaillé.
Rwasa était occupée par une fraction de la famille des
Basinga, les Bachakohogo (coupeurs de gorge). Gens de sac
et de corde, ces honnêtes montagnards ne cultivaient pas.
Plus encore que leurs citoyens, ils pensaient que le bien
d’autrui est la propriété du plus fort et du plus habile. De leur
forteresse naturelle, ils surveillaient le pays, et, de jour et de
nuit, ils en descendaient pour piller. Apprenaient-ils qu’un
voisin brassait du pombé, deux ou trois s’en allaient y goûter,
et le liquide trouvé bon, ils le faisaient monter chez eux. Sans
cesse ils étaient là sur le chemin du marché invitant le passant à déposer son fardeau et à verser dans leurs paniers,
pois, haricots ou sorgho. Les autres cultivaient, eux récoltaient ! De partout, chez eux arrivaient chèvres, miel, lait et
même vaches : un régime de pots-de-vin. C’est dans ce guêpier que, sans le savoir, nous tombions.
Le raisonnement de nos conseillers avait été fort simple.
Les Européens, se disaient-ils, c’est l’ennemi. A ceux-là,
les gens de Rwasa en feront tant et de si belles, qu’ils seront obligés de battre en retraite, à moins que plus grand
malheur ne leur arrive.
Le raisonnement n’était point si faux, l’avenir devait tôt
nous le faire voir.
Avant notre arrivée, les Batousi ne venaient guère à Rwasa.
Ce chemin naturel du Ndougga, ils ne le fréquentaient que
quand ils se sentaient en force et leur passage violent n’était
point fait pour augmenter la sécurité de la route : une défaite
amenait la vengeance. Ils considéraient un peu la Changabé
comme leur limite.
Présentés pars les Batousi, nous devions nous attendre à
des difficultés ; cependant c’était pour nous le seul moyen
d’entrer franchement dans notre rôle et de nous mettre du
coup à notre vraie place, du côté du roi. Les chefs promirent
ouvriers et matériaux ; les Bahoutou se montrèrent fiers.
« Travaillez avec les chefs ! », dirent-ils ; et ils s’abstinrent
de paraître. Ce fut le vide autour de nous durant quelques
jours.
Dieu aidant, nos gens se laissèrent enfin persuader, et,
malgré la pluie, pour Noël, une modeste habitation était de88

bout ; dans la pauvre chapelle qui s’élevait à côté, pour la
première fois la messe de minuit fut célébrée au Mouléra.
La Missionétait fondée, les difficultés commencèrent.
Peut-on s’imaginer les baroques idées qui naissent dans la
cervelle d’un Nègre païen ? « Nous étions venus pour manger
les enfants, c’était sûr ; puis à leur défaut, les jeunes gens. »
Tous ceux qui viendraient chez nous, nous les ensorcelleraient tant et si bien qu’aucun ne pourrait fuir et tous devraient bientôt nous suivre là-bas en Europe, où il n’y a pas de
soleil. Les vieux aussi n’échapperaient pas au malheureux
sort : tous les polygames devraient quitter le pays.
D’où leur pouvait venir semblable idée, alors qu’aucun de
nous n’avait dit un seul mot du mariage chrétien ?
« Chacun de nos regards faisait mourir un homme sur la
montagne vers laquelle nous levions les yeux. »
Bientôt le ton changea.
« Nous étions les amis des Batousi et nous voulions les
ramener dans le pays. Où donc étaient les rêves des premiers
jours : tous les chefs chassés par ces Européens, les seuls Bahoutou maîtres et seigneurs des montagnes et des vaches !
Déjà ils se voyaient occupés à traire, à boire du lait. Boire du
lait ! L’idéal du bonheur pour un Mouhoutou. Déception ! Ces
Européens parlaient d’obéir aux chefs, de payer l’impôt. La
méfiance augmenta. Nos amis – nous en avions déjà quelquesuns – furent menacés, frappé, plusieurs mêmes tués.
« Attendez, disait-on à ceux qui venaient se faire instruire
ou nous vendaient de la nourriture, attendez ; les Européens
partiront bientôt et, de leurs amis, pas un ne restera vivant.
Enrichissez-vous chez eux, tout votre bien nous reviendra. »
Les voleurs se mirent de la partie, et ce ne furent plus
qu’alertes continuelles.
Après Pâques, le calme se fit ; si le nombre de nos catéchumènes n’augmentait guère, du moins nous commencions à
prévoir que nos épreuves ne seraient pas stériles. Plein
d’espérance, la saison sèche venue, nous nous mîmes à construire. Si suffisant que soit un abri de paille et de roseaux, ce
n’est point l’idéal pour une Mission permanente. Et puis au
milieu de paroissiens aussi aimables, aussi partageux que les
Baléra, un mur de briques sèches vaut mieux qu’une simple
haie. Le commandant militaire de l’Ouroundi-Rouanda, M.
le capitaine von Grawert, passant à cette époque au Mou89

léra, acheva, par son extrême bienveillance à notre égard
et sa modération vis-à-vis des Baléra, de ramener le calme.
Pourquoi ? Comment ?
Un beau jour le bruit se répand que le roi a fait tuer le capitaine. « Le forgeron du Kinyaga l’a tué. Les Européens sont à
notre merci, débarrassons-nous d’eux. »
Et les missionnaires de rire et de laisser dire.
L’effervescence monta de nouveau ; les chefs en profitèrent
pour satisfaire leurs vieilles rancunes et bientôt la situation
devint grave. C’était au moment où le Rouanda se prenait de
fièvre et voulait, lui aussi, se faire une épopée. Sans courriers
depuis plus de deux mois, nous ne connaissions rien de ce
qui se passait loin de nos montagnes. Les peureux – et
c’était le grand nombre – se mirent de la partie ; il fallut
abandonner les constructions à peine commencées et se
défendre. Ce furent les mauvais jours.
L’arrivée subite de M. von Grawert, remonté du Tanganika à marches forcées, à travers l’Ouroundi, fut un coup
de foudre au Rouanda. En un instant tombèrent tous les
enthousiasmes pour l’indépendance. Le Capitaine n’était
pas mort et son activité vraiment extraordinaire venait
d’éviter une révolution.
Le bon Dieu a béni nos souffrances. Nos Baléra maintenant nous sont attachés ; la graine, pour donner du fruit,
doit se perdre en terre et y périr. L’adversité est toujours la
meilleure marque qu’une œuvre a la bénédiction de Dieu.
Chefs et sujets entretiennent avec nous les meilleures relations ; les catéchumènes commencent à faire nombre, et plusieurs déjà ont donné des preuves de leur courage.
Permettez-moi de vous conter l’histoire de deux d’entre eux.
Il n’est point de sommet si aride qui n’ait sa touffe verte, de
roche si unie qui n’abrite sa fleurette.
Frères de père et de mère, l’aîné pouvait avoir douze ans
quand la mère mourut, le plus jeune sept ou huit à peine. Sa
femme morte, le mari en acheta un autre sans se soucier des
enfants. L’enfant tient si peu de place dans la famille ! Le
chien et lui gîtent où ils peuvent, mangent ce qu’ils trouvent.
La nouvelle épouse fut bientôt lasse des enfants, et pour lui
faire plaisir le père le congédia :
« Il n’y a pas de place pour vous dans la case. Allez, mettezvous au service d’un autre ! »
90

Les enfants partirent. Ne voulant pas se séparer, l’aîné
construisit une petite hutte avec des roseaux et des tiges de
sorgho. Chaque jour, il allait travailler ou garder les chèvres
d’un voisin et la nourriture qu’il recevait comme salaire, il venait la partager avec son frère. Plus tard, ils empruntèrent une
pioche et cultivèrent leur petit champ. S’aidant mutuellement,
ils grandirent sans jamais se séparer. Lorsque les missionnaires s’établirent à Rwasa, l’aîné pouvait avoir vingt-trois ou
vingt-quatre ans. Les premiers, ils vinrent, malgré les railleries
et les menaces, nous offrir leurs services ; les premiers aussi,
ils se firent instruire et amenèrent leurs amis. Durant les jours
les plus tristes, ils nous demeurèrent fidèle. Le bon Dieu, sans
doute, a voulu récompenser leur affection fraternelle : la fortune leur a souri. Tous deux maintenant sont mariés et, sans
être riche, possèdent un honnête petit avoir.
Il y a quelques jours, la femme de l’aîné fut empoissée par
un sorcier, qui voulait « voir si ceux qui portent la médaille de
Marie meurent eux aussi. » les deux frères eurent la bonne
pensée de porter la mourante, bien instruite, à la mission, afin
qu’elle ne mourût pas en païenne. Grâce à Dieu, elle put
échapper à la mort. Maintenant les deux ménages, ainsi que
quatre autres de leurs amis, sont venus s’établir près de nous
pour fuir des tracasseries continuelles. L’un d’eux disait un
jour : « Notre père qui nous a enfantés, nous a abandonnés et
reniés, mais Dieu nous a donné d’autres pères qui nous aiment et nous font plus de bien que lui. » De ces âmes, qui ont
gardé ce fonds de bonté naturelle, Dieu, nous l’espérons, voudra bien, dans sa miséricorde infinie, faire des âmes vraiment
chrétiennes, capables d’en attirer beaucoup à la vraie foi.
La famine et la maladie se sont abattues sur notre pauvre
Mouléra.
Deux récoltes successives ruinées par des pluies trop
abondantes ont amené la misère. C’est par longues théories
que les affamés, havés, décharnés, sont descendu du Mouléra
proprement dit et de l’Oufoumbiro. Combien de ces malheureux sont morts sur les chemins ! Chaque jour des familles
entières, ou bien de pauvres femmes traînent après elles de
petits enfants, venaient frapper à notre porte. A tous nous faisions l’aumône, mais sans pouvoir nous charger de leur entretien ; à peine nous était-il possible de garder les plus éprouvés.
Plusieurs de ces pauvres gens sont morts ici, après avoir trou91

vé, avec le soulagement de leurs souffrances, la grâce plus
grande du saint baptême. Leurs corps reposent maintenant
dans le cimetière de la Mission– premières tombes abritées par
la croix – pendant que leurs âmes au Ciel prient et intercèdent
pour ce malheureux et cher pays.
Nos charges demeurent lourdes encore avec les survivants ;
mais notre confiance est dans le « Père qui est au cieux ». C’est
lui qui nous a envoyé ces pauvres. Il nous aidera à les nourrir.
Comme d’ordinaire, la maladie a suivi la famine. La Mission
est presque transformée en hôpital. La fièvre fait partout de
nombreuses victimes, et nos chers Noirs voient les leurs mourir sans qu’ils les puissent soulager. Nous avons dû réserver
plusieurs huttes uniquement pour les malades. Sans cesse, le
jour et la nuit, on vient chercher les missionnaires. Souvent
hélas ! nous arrivons trop tard.
Les Baléra se souviennent avec terreur que, il y a six ou
sept ans, la variole venant après une grande famine, avait dépeuplé le pays. Faut-il s’attendre à pareil malheur.
Le bon Dieu qui nous envoie épreuves sur épreuves, au début de cette mission, saura transformer nos chers brigands en
une race forte de croyant. Il est le maître des cœurs ! Le missionnaire, ouvrier bien humble chargé de défricher ces terrains
durs et pierreux, est riche en désirs, mais, éternel mendiant,
ses mains sont toujours vides. Que de fois, au milieu de ses
enfants, devant les affamés que l’assiègent, le suppliant de les
sauver de la faim, devant les malades qui partout l’appellent
que de fois il supplie Dieu, le Père des pauvres, de venir à son
aide, de lui envoyer un peu de cet or qui lui permettait de soulager tant de misères. Et la pensée que la charité vit toujours
dans les âmes chrétiennes le console et le soutient.
L. Classe,
Missionnaire au Mouléra.

92

13. LETTRE DU P. CLASSE DU 24 MARS 1907 A MGR
LIVINHAC30
Issavi, le 24 mars 1907
Monseigneur et Vénéré Père,
Que le Chapitre a été bien inspiré du Bon Dieu en forçant
les paresseux de ma sorte à écrire à Votre Grandeur ! Ce n’est
cependant pas que paresse, surtout pas oubli, mais crainte.
Votre Grandeur est si occupée surtout au milieu des difficultés
actuelles que je n’osais vous dires les misères, petites celles-là,
de notre cher Ruanda. C’est toujours le souvenir des mois
passés à Maison-Carrée, et les conseils de Votre Grandeur
surtout, qui m’ont soutenu et aidé durant les difficultés de
ces dernières années.
De par la volonté du bon Dieu et de Monseigneur Hirth me
voici installé comme Supérieur à Issavi ! Peut-être échangeraije encore bientôt Issavi pour Nyanza, la capitale du Ruanda,
comme le bon Dieu voudra ! Notre pauvre Ruanda, depuis
deux ou trois ans est en mal d’évolution. La situation politique
y a subi un changement grave et qui ne fera que s’accentuer.
Autrefois, le Roi actuel Musinga, trop jeune, était dominé
et sous la tutelle absolue de ses oncles. Eux en réalité gouvernaient dans toutes les provinces. L’autorité des Européens s’accentuant, le pouvoir fut peu à peu donné au Roi,
au détriment des chefs et actuellement le changement est
complet. Le Roi est tout et fait sentir son pouvoir. Il est
évident que le Gouvernement allemand ne pourra que fortifier cette autorité. Mais de là grand ressentiment de
toute l’aristocratie mutusi contre les Européens, contre
nous en particulier. Aussi en dit-on au Roi de toutes façons contre les missionnaires. Malheureusement aussi
nous n’avons pas toujours écouté les si sages conseils de
Monseigneur Hirth. Un peu de parti pris nous avons laissé
souvent à l’écart les Batusi : trop riches, trop hostiles, ils
ne sont pas encore mûrs pour notre Sainte religion, disaiton. On oubliait que les laissant de côté nous formions
contre nous un parti puissant, d’autant plus puissant qu’il
serait le détenteur de l’autorité. Puis leur autorité, avec ou
Lettre du P. Classe du 24 mars 1907 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 097064097065. Voir aussi la Carte de visite pour le poste d’Issavi (du 29 octobre au 14 novembre 1907), A.G.M.Afr., N° 097051.
30

93

sans connaissance de cause, on la froissait. De là pour les
Batusi il n’y avait qu’un pas pour arriver à dire : les missionnaires veulent ruiner notre autorité. Je ne dis rien des
rapports avec le Gouvernement allemand ; Votre Grandeur
est suffisamment renseignée. Il est certain qu’il est grand
temps pour nous de faire machine en arrière et de nous
grouper, plus docile, près de notre si bon Vicaire apostolique. Nous sommes tous très obéissants en théorie, mais
parfois qu’il semble difficile d’aller jusqu’à la pratique ! Si
nous ne voulons pas la ruine de nos missions au Ruanda, il
nous faut absolument gagner les chefs, leur montrer que
nous ne pouvons en aucune façon être les ennemis de leur
autorité, qu’au contraire nous ne ferons que la fortifier par
notre enseignement. Il nous faut absolument nous occuper
d’eux, si non, nous en viendrons à cette division funeste :
le peuple peut devenir catholique mais les chefs ?... protestants !
D’autant que trop naturellement ils seront portés à suivre
sur ce terrain Messieurs les Officiers, non par conviction et
raisonnement, mais par flatterie, croyant se mettre bien en
cour. Ce monde mutusi est en effet peu avancé, et ne ressemble nullement à la cour de l’Uganda. Pour lui le progrès est
encore nul. Or les chefs sont tout puissants, car au peuple
n’appartient aucun droit vrai de propriété foncière ou mobilière
quelconque. Les conséquences de la division sont faciles à prévoir. Notre établissement à Nyansa s’impose donc. Mais comment ?
Que le bon Dieu aussi nous aide à être bien unis entre
nous. En général nous voyons un peu trop l’intérêt, et encore
au moment, de chacune de nos stations, le bien commun reste
au second plan. C’est encore ce qui nous a nui au Ruanda.
A Issavi nous avons maintenant une assez bonne chrétienté. La bonne volonté y est grande ; à nous de l’aider en la doublant d’une science religieuse capable de la garder et de la préserver.
C’est que nous pouvons craindre de l’esprit des marchands
de peaux, de chèvres, un fléau, et de celui des musulmanisés
qui nous vont arriver avec le nouveau régime politique qui
sous peur sera installé. Nos catéchismes sont nombreux, et
bien suivis. Les chrétiens ne manquent pas de prosélytisme.
En travaillant, avec l’aide du Bon Dieu, nous pouvons arriver
94

et nous arriverons, je l’espère, à avoir au Ruanda, en dépit des
misères présents et des nuages bien noirs à l’horizon, une
église fervente et nombreuse. Le cher Père Pouget se console à
Issavi de ses déboires du Kissaka. Ici il fera du bien. Je vous
demande, Monseigneur et Vénéré Père, une bénédiction et une
prière pour vos fils du Ruanda : ut sint unum31, sous la direction de notre Vénéré et si bon Père, Mgr Hirth, c’est ce qui peut
nous sauver.
Je terminai par où j’aurais dû commencer en priant Votre
Grandeur de daigner agréer les humbles vœux de celui qui
aime à se dire et tient à demeurer votre fils tout reconnaissant.
En la fête de Saint Léon, comme chaque année, j’offrirai le
Saint Sacrifice aux intentions de Votre Grandeur. Daigne le
bon Dieu avoir pour agréable mes pauvres prières pour la bonté qui n’a cessé de me témoigner Votre grandeur.
Veuillez agréer, Monseigneur et Vénéré Père, avec
l’expression de ma toute filiale reconnaissance, l’hommage de
mon profond respect en N.S. et N.D.
L. Classe
prêtre – miss. Afr.
14. LETTRE DU P. CLASSE DU 1ER OCTOBRE 1907 A MGR
LIVINHAC32
Issavi, le 1er octobre 1907
Monseigneur et Vénéré Père,
Nous allons enfin avoir nous aussi le bonheur d’être les
heureux visités du R.P. Malet. Dans un mois le Père Visiteur sera à Issavi, je l’espère, pour la retraite commune du
Ruanda. Que le bon Dieu en soit béni. Cette retraite nous fera
du bien, nous permettra aussi de concerter nos bonnes volontés, de faire davantage l’union entre nous. Notre cher Ruanda
a tant besoin que nous n’éparpillions pas nos efforts. Déjà
nous y avons six Missions, la septième à la capitale, plutôt une
station école, est en partie établie, mais les difficultés immenses y devront être doucement tournées. Dans toutes ces
Missions l’on parle la même langue, on relève du même Roi, et
31 Pour qu’ils soient uns.

Lettre du P. Classe du 1er octobre 1907 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 097066097067.

32

95

MGR HIRTH (ca. 1909)

des provinces plus peuplées encore que celles que nous occupons attendent les ouvriers du bon Dieu. Oh ! que ne sommes
nous plus nombreux. Cette année, en vain j’ai demandé à Sa
Grandeur l’occupation de deux belles provinces, l’une aussi
peuplée, l’autre plus peuplé qu’Issavi ! Hélas ! Une nouvelle

96

cause de tristesse nous est venue : les protestants d’Allemagne se sont établis dans ces belles terres. Leur supérieur
m’a dit deux fois à la capitale, qu’ils venaient non seulement
pour s’établir mais surtout pour choisir de nombreux emplacements de missions. De fait, en un mois deux stations ont
par eux été fondées. Ces Messieurs sont six et attendent de
nombreux renforts. Je le sais, leur présence nous forcera à
travailler davantage, pour sauvegarder nos chrétiens : ce n’est
pas tant l’occupation de telle ou telle province qui nous fera du
mal, mais bien nos chrétiens s’ils ne sont pas suffisamment
instruits et imprégnés de la foi. Mais nous ne pouvons oublier
que partout où nous serons eux viendront, mais que nous
nous ne pourrons nous approcher des provinces par ces Messieurs occupées. C’est pour notre cher Ruanda que je vous
prie, Monseigneur et Vénéré Père. Monseigneur Hirth en me
faisant, de concert avec le R.P. Malet, son Vicaire pour le
Ruanda, m’a fait davantage sentir ce besoin que nous avons de
Missionnaires et les difficultés de l’heure présente. Le Ruanda
devient la plus belle partie du Vicariat et nous pourrions nous
y étendre davantage. Plus tard les difficultés deviendront plus
grandes. Les changements politiques depuis si longtemps annoncés sont toujours à venir. C’est un répit que nous donne la
Providence pour nous organiser, pour rendre plus unie notre
ligne de conduite.
Dans huit jours, après le baptême du S. Rosaire, nos chrétiens à Issavi, auront dépassé le mille. Nyundo au Bugoyé, atteint aussi ce nombre. C’est dire que la moisson ne manque
pas dans ce cher Ruanda.
A Nyanza, la capitale du Ruanda, l’école est en partie établie. Mais pour le moment nous ne pourrons y faire qu’une
résidence intermittente. Le Roi n’y veut pas plus de deux Missionnaires et encore ce n’est que tolérer ! Le Gouvernement
non plus n’admet davantage. De fait la cour n’est même pas,
je crois, au point où se trouvait Mtesa il y a trente ans ! La
présence des Européens établis d’une manière permanente
aurait très probablement pour résultat de faire transporter
ailleurs la capitale, faute évidemment que nous serait imputée.
A force de louvoyer, aidés par le bon Dieu, nous finirons bien
par y prendre fermement pied.
Grâce à Dieu, actuellement nous entretenons de bonnes relations avec le Roi et les chefs. Leur opposition ne se peut nier,
97

mais rien d’ostensible ne se fait, ce qui rassure le peuple, ce
qui nous permettra d’arriver peut-être à une meilleure entente.
Du côté des autorités européennes les relations aussi sont
maintenant très bonnes. Là encore cependant on ne peut se
faire beaucoup illusion, pour ne pas éveiller des susceptibilités, il nous faut agir bien prudemment ! et surtout éviter tout
ce qui, même de très loin, pourrait paraître (non pas être) ingérence dans les affaires du pays, ou parti pris en faveur d’une
caste. Le vrai mit de tous les rouages ici est celui « en principe
et en fait tout est permis à un Mtusi, aucun homme du peuple
ne peut avoir raison contre lui, même avec l’évidence. » C’est
un principe que l’on considère comme nécessaire ; et il n’est
pas appliqué contre les seuls Bahutu.
De ces principes toute discussion est inutile même dangereuse. Mais Votre Grandeur comprendra combien de tristesses
en peuvent résulter.
Ce n’est pas une plaint que je formule, mais une situation
que j’indique pour la faire connaître à Votre Grandeur. Ces
difficultés, en nous faisant réfléchir davantage, nous feront
fonder solidement l’œuvre du bon Dieu. Les conseils de Sa
Grandeur ne nous manquent pas, toujours précis, si nous les
suivons, notre Ruanda deviendra prospère.
15. NOTE DU PERE CLASSE CONCERNANT LES AUMONES
POUR LA PROPAGATION DE LA FOI (1908)33
D’après la circulaire N. 14 de Monseigneur le Vicaire Apostolique en date du 2 Juillet 1908, les aumônes pour la Propagation de la Foi doivent être recueillies à l’occasion de la Fête
de Saint François Xavier et envoyées de suite au R.P. Econome
Général à Marienberg.
P. Classe

Note du P. Classe concernant les aumônes pour la Propagation de la Foi (1908),
A.G.M.Afr, N° 11110 (095208).
33

98

16. LETTRE DU P. CLASSE DU 27 OCTOBRE 1908 A MGR
LIVINHAC34
Kabgayé, 27 octobre 1908
Monseigneur et Vénéré Père,
Avant la fin de cette année notre septième station dans le
Ruanda, sans compter l’école de la capitale, sera fondée et la
huitième préparée. Le Résident du Ruanda semble ne faire
nullement de difficulté à l’établissement des deux nouveaux
centres que je viens de lui demander. Nos relations avec la
Résidence sont certainement bonnes, et Monsieur le
D. Kandt nous a donné des preuves de sa bienveillance.
En général, les missions du Ruanda sont en bonne voie.
Grâce à Dieu, nous y avons de bons missionnaires et l’on travaille beaucoup. Le cher P. Réant35, que le bon Dieu vient
de rappeler à Lui, quelques jours seulement après la retraite commune à laquelle il avait prit part à Kabgayé, est
le premier tombé. Cette mort nous vaudra à nos chrétiens et
à nous, des grâces précieuses.
Si nos missions marchent bien, toutes cependant n’en sont
pas rendu au même point.
A Issavi, nous avons sans contredit notre plus belle
chrétienté. Cette année nous n’avons eu, non plus que l’an
dernier d’ailleurs aucune abstention pour les Pâques. Un seul
mariage n’y est pas en règle. Les confessions y sont très nombreuses. Cette année on y commencera les constructions
pour l’établissement des Sœurs. Si les missionnaires se font
bien tout à tous, suivent leurs chrétiens et leurs catéchumènes, le bien se fera réellement. Déjà en adoucissent leur
manière de faire les Missionnaires ont beaucoup gagné. Les
Sœurs complèteront l’œuvre commencé, car dans tout le
Ruanda, il n’y a mille difficultés pour l’instruction des femmes
et des filles.
Nyundo qui suit Issavi pour le nombre est loin d’être aussi
avancé pour la valeur de la chrétienté et du catéchuménat. Il y
a dans cette Mission beaucoup de bien, mais pas autant que le
comporteraient les circonstances. L’avenir y est aussi moins
sûr ce que la formation des chrétiens laisse un peu à désirer et
Lettre du P. Classe du 27 octobre 1902 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr, N° 11110
(095209-095211).
35 En 1904, le P Réant vivait à Rwaza quand le P. Classe organisait ses expéditions
militaires. Il s’y était fermement opposé.
34

99

que le catéchuménat n’y est pas assez suivi par les missionnaires. Les chiffres ne prouvent qu’en partie mais cependant
ils ne puissent être négligés complètement. Là, si l’on ne vue
se ménager pour plus tard des surprises, il faudra veiller à la
formation des néophytes. Il ne nous suffit pas d’administrer
les sacrements, il nous faut pourvoir à l’extension de nos chrétientés. C’est un peu de cette vitalité qui manque dans cette
Mission cependant belle, mais que nous voudrions plus belle
car nulle part ailleurs nous trouvons cette population dense
groupée autour de la mission, dans un pays trop petit pour ses
habitants.
Ruasa marche bien et s’accroît rapidement. Ce qui
frappe dans cette mission, c’est le nombre des enfants. La
race des Balera ne s’éteint pas encore. Malheureusement le
caractère batailleur de ce peuple, leur besoin de donner des
coups de lances amène sans cesse des difficultés. Là nous
sommes embarrassés pour faire patienter les catéchumènes.
Le cher P. Dufays, fatigué depuis quelques mois se remet
peu à peu. Là surtout les Sœurs nous seraient nécessaires. La
masse des catéchumènes fait peut-être avancer un peu trop
vite. Les grands et nombreux catéchismes ne sont pas les plus
avantageux. Moins d’auditeurs vaudraient peut-être mieux.
Mibirisi va lentement. Il y a eu beaucoup de difficultés
d’ordre extérieur. Les missionnaires n’ont pas assez confiance
en eux, en leur œuvre peut-être. Le Supérieur n’est pas assez
préoccupé de la direction spirituelle de la mission. Les confrères en se donnant et fatiguant beaucoup ne peuvent acquérir l’influence qui leur faudrait et qui naturellement a le Supérieur. Il y a une bonne petite communauté, mais timide. Maintenant la marche en avant s’y accentue un peu.
Nsasa se remonte doucement, péniblement. Cette Mission
a un bon noyau de chrétiens sérieux, convaincus, mais à côté
un encombrement de gens aussi sans convictions, baptisés
trop vite, trop tôt, sans formation. L’arrêt brusque de l’an dernier a secoué mais somme toute fait du bien, puisque la Mission reprend plus forte.
Kabgayé a ses premiers chrétiens depuis la fête des Saints
Apôtres. En plein pays mututsi, la Mission est un peu plus
lente, mais avance sûrement.
Les relations avec chefs sont excellentes, de même avec
la capitale. Une semaine sur deux nous allons à Nyanza, la
100

capitale. Nous n’aurons guère, pendant longtemps parmi
les gens de la race supérieure, que des unités. Au moins
nos allées et venues à Nyanza donnent confiance à nos
autres missions, nous posent près des chefs, qui se montent plus bienveillantes et tolérants vis-à-vis de leurs sujets, qui nous fréquentent. N’aurons-nous actuellement
que ce résultat que ce serait beaucoup et la fatigue et la
dépense, bien compensées.

CARTE DE DEUTSCH-OSTAFRIKA

Ces progrès nous les devons à la direction si ferme et si
sûre de Monseigneur Hirth. Si nous suivions mieux ses
instructions nos résultats seraient encore meilleurs. Mais
s’astreindre à suivre ses catéchumènes, pour leur donner
une conviction forte, les former au prosélytisme, puis faire
de même pour les néophytes, c’est pénible. Maintenant

101

l’on comprend un peu plus la justesse de cette direction.
Plus on la comprendra, plus l’on verra que Monseigneur
veut non nous décourager, mais nous faire œuvre durable,
féconde pour le présent et pour l’avenir.
Nous pouvons remercier Notre Seigneur de nous avoir donné un guide si sûr et si bon, et aussi Lui demander de nous le
conserver longtemps. C’est, d’abord grâce à Dieu, mais aussi à
la direction de Monseigneur Hirth que nous devons de voir
après huit ans notre Ruanda arrivé au point qu’il a atteint.
L’entraînement pour la religion n’est pas plus grand
qu’ailleurs, le prosélytisme laisse d’abord très froid le Munyarwanda. Ce n’est qu’à force de travail que le bien se fait et continuera de se faire. Cette constatation semble parfois désillusionner les jeunes missionnaires qui nous arrivent ici !
De par ailleurs le bon Dieu nous a aussi bénis, puisque
l’union entre nous est bonne ; dans les stations les constitutions sont observées et que les santés demeurent bonnes.
Nous n’avons donc qu’à l’en remercier.
Veuillez, Monseigneur et bien aimé Père, nous aider en
priant un peu pour vos fils du Ruanda. Tout spécialement j’ose
me recommander à Vous, Vous priant, Monseigneur et vénéré
Père, d’agréer l’hommage de profond respect et d’entier dévouement avec lesquels j’aime à me dire de Votre Grandeur
le fils tout reconnaissant en N.S. et N.D.
P. L. Classe
17. LE TOAST DE NYUNDO (21 décember 1908)36
21 décembre 1908 – Arrivée des Pères Classe et Loupias.
Ils viennent présider à la bénédiction de l’église. M. le
Docteur Kandt, Résident pour le Ruanda, arrive un peu
avant la cérémonie, avec M. le lieutenant von Stegman,
chef de poste à Kissényi. Ces Messieurs assistent également à la messe solennelle.
Au dîner, M le Résident porte un toast. Entre autres
choses, il dit que les missionnaires doivent être fiers d’une
pareille construction, elle prouve qu’ils n’ont pas travaillé
Nyundo (Sainte-Marie du Kivu), Chronique Trimestrielle, (Mai 1909), A.G.M.Afr.,
N° 161, pp. 408.
36

102

en vain ; et il termine par de chaleureux souhaits de prospérité.
Dans sa réponse, le R.P. Classe37 remercie d’abord le Gouvernement de sa bienveillance et M. le Résident lui-même pour
l’intérêt qu’il porte à nos œuvres depuis si longtemps et en
particulier à celles du Ruanda, où il a assisté pour ainsi
dire à toutes les fondations. Puis il touche à des questions
délicates au sujet desquelles la malveillance peut facilement
s’exercer contre nous. Il est bon de répéter que les missionnaires, comme tels ne sont les agents d’aucun pays et
qu’ici ils travaillent dans le même sens que le Gouvernement ; eux de leur côté et lui du sien.
18. LETTRE DU P. CLASSE DU 14 AOUT 1909 A MGR LIVINHAC38
Marangara, 14 août 1909
Monseigneur et Vénéré Père,
Un peu de tous côtés on commence à parler de notre Ruanda et des espérances qu’y donne la mission. Votre Grandeur
elle-même a bien voulu bénir nos travaux et nous encourage à
aller de l’avant.
Pour cette Mission l’heure de la Providence semble venue.
Avec le Roi nos relations sont bonnes, parmi les Européens
nous sommes même pour lui, « Personae gratae » autant que
cela est possible à des Européens. Du côté du Gouvernement
nous n’avons guère de difficultés.
« Le Père Classe est un sujet intelligent, instruit, actif, ayant de l’initiative et du
dévouement : il offre donc beaucoup de ressources : par ailleurs il a un bon esprit,
bon caractère, à une piété bien entendue et une vie religieuse sérieuse. Sa délicatesse
naturelle, développé par une éducation soignée, le rend très sensibles aux procédés
rudes ou grossiers. Il a besoin de travailler et, s’il est soutenu, peut donner beaucoup.
Excellent caractère. Affable et dévoué. Santé assez bonne. Intelligence bonne. Très
énergique. Bon esprit. Dévoué. Bon sujet, très bon sujet. (Maillot, 1898). Intelligence
plus qu’ordinaire. Paraît précieux et guindé dans ses conversations par sa manière
affectée de prononcer les mots. Pieux. Docile. Caractère facile. Excellent scolastique.
(Malet, 1898). Très bon scolastique dans tous rapports. D’un dévouement peu commun et ayant beaucoup d’initiative. Un peu mignard dans ses manières. (H. Bazin ;
1898) Fera un excellent confrère (J. Bazin, 1899) Très régulier. A beaucoup à faire
pour devenir simple (blond, 1898). Int. assez bonne ». P. CLASSE, A.G.M.Afr.,
N° 96457.
38 Lettre du P. Classe du 14 août 1909 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 11110 (095212095217).
37

103

Monsieur le Résident Kandt nous a certainement favorisés. Les dernières fondations le prouvent. Partout le péril
protestant nous presse dans le Vicariat, et notre Ruanda est
convoité. Trois stations ont été fondées par ces Messieurs, la
quatrième se prépare et les autres suivront. Les Européens
eux-mêmes nous pressent à aller de l’avant.
Cependant, c’est avec angoisse que je considère notre situation. Au lieu d’aller de l’avant nous devons reculer et abandonner nos positions. Nous avons entrepris plus que nous ne
pouvions porter. Nous venons d’abandonner la Mission de
Kanage et malgré cela nous ne ferons pas face à nos besoins.
D’abord c’est la situation de nos pauvres Frères Coadjuteurs qui demande à être prise en considération. Nous n’avons
plus que trois Frères valides : Frère Pancrace d’Issavi, Frère
Herménégile de Kissaka, Frère Fulgence de Bussugi. Frère
Emmanuel, jeune, fort, sur lequel nous comptions, vient de
nous quitter. Il rentre en Europe. A ses raisons nous ne pouvons rien dire sinon un douloureux Fiat ! Frère Anselme est
épuisé, nous ne pouvons plus le garder ; c’est nous exposer à
un accident inévitable. Depuis trois mois ce pauvre Frère ne
peut plus rien faire. R.P. Léonard s’est cru obligé de l’envoyer à
la Maison-Mère en Octobre prochain. A Ruasa, Frère Alfred est
très faible : la fièvre, les maux d’estomac le tiennent maintenant souvent alité. C’est encore un pauvre Frère épuisé, qui
actuellement n’aurait même pas la force de rentrer en Europe.
Et cependant, à Ruasa on a commencé les travaux de
l’église. Ces travaux sont interrompus ! nous n’avons pu donner à notre bon Frère Alfred, le Frère dont il avait besoin, Frère
Pancrace était destiné à remplacer Frère Alfred dans la direction des constructions de nos églises ; nous ne pouvons
l’enlever à Issavi, où l’a fait venir l’arrivée des Sœurs ! A Ruaza
l’église s’impose. A Kissaka, Frère Herménégilde est seul pour
remplacer les vieilles masures, critiquées comme donnant la
fièvre même par le Gouvernement. Il faut allonger la petite
chapelle insuffisante maintenant, pour permettre la construction d’une église, à la quelle nous demandons les seules qualités de grandeur et de solidité. A Mibirisi ces mêmes travaux
s’imposent. Issavi, Marangara, Busigi on de bien grands besoins. A Nyanza, il faudrait pouvoir faire un peu plus, mais
comment.
104

Faute de Frères nous ne pouvons plus accepter de fondations de Sœurs. Cependant Nyundo, Rwaza, Kissaka retireraient un bien immense de la présence des Sœurs. Les missionnaires les demandent et nous ne pouvons rien faire. A Issavi même nous devrons retirer le Frère dès que la maison
d’habitation des Sœurs sera terminée. Les Pères tâcheront de
faire faire en paille dispensaire, hangars, commun… Actuellement les difficultés croissent considérablement pour les constructions. Les ouvriers partent vers la Résidence ou chez les
Européens. Le chemin de fer accentuera encore. Les prix
ont doublé ; les matériaux, surtout les bois, même pour les
constructions provisoires en paille, exigent des frais considérables et occasionnent beaucoup de difficultés. Plus nous attendrons, plus nous payerons cher.
Nos pauvres Frères surtout se découragent. Ils ne peuvent rien finir. Chaque année ils doivent courir à
l’imprévu, au plus pressé. Nous les épuisons physiquement
et moralement. Ce travail morcelé, commencé puis quitté,
repris pour être délaissé et jamais terminé à cause de plus
graves besoins qui les appellent ailleurs, les énerve. M. le
Résident Kandt me disait il y a peu de mois : « Vos Frères
sont tous épuisé, à l’exception d’un ou deux. » C’est vrai !
Il est impossible de lancer les Pères dans le matériel, et le
travail presse trop par ailleurs. Partout dans nos travaux
nous sommes arrêtés et nous devons renoncer à l’aide des
Sœurs !
Actuellement les Protestants se pressent. Comme partout,
ils on pris ici à cœur la question des écoles. Aux yeux du Gouvernement c’est une question capitale. Nous ne pouvons lutter
toujours avec les mêmes armes, surtout le nombre et les ressources, mais ne pouvons-nous donc rien faire pour l’école !
Actuellement je crains une débâcle pour bientôt. Et nous la
pourrions prévenir, prendre dès maintenant la bonne position.
Le Gouvernement allemand veut des écoles. Chaque année,
des circulaires de la côte, de Dares Salam offrent des récompensent pour les élèves apprenant le kiswahili ou
l’allemand. Avec le Gouvernement, les marchandes, les conditions sociales qui changent, l’instruction devient nécessaire,
Arrivés les premiers nous nous laisserons distancier alors que
si facilement nous pourrions réussir. M. le Praeses Yohannsen, à notre première rencontre, me disait : « Il n’y avait pas
105

de maîtres allemands dans le Ruanda c’est pour cela que
nous sommes venus. » De suite ces Messieurs ont ouvert des
écoles dans leurs stations. Ces écoles, le Gouvernement les
veut, en a besoin. Si nous ne les mettons pas, lui les mettra.
Chaque année on nous demande le nombre de nos écoles, le
nombre des élèves. Que quelques jeunes gens sachent lire,
cela ne suffit pas ! D’après la loi, les écoles sont soumises (ou
peuvent être) au contrôle de l’Etat. Qu’une inspection se fasse,
tout notre prestige tombera. Il faudrait : que nous ayons de
locaux un peu convenables, un peu appropriés. Comment les
faire ! Il faudrait dans ces écoles enseigner le kiswahili,
l’allemand, le calcul. Le recrutement se ferait alors facilement, et nous serions « persona grata ». Or dans nos écoles
qui végètent, le recrutement est pénible, les plus intelligents nous échappent parce que c’est à peu près uniquement
l’instruction
religieuse
qui
est
matière
d’enseignement. L’allemand n’est pas enseigné, le kiswahili ne l’est plus : il ne reste qu’un peu de lecture et
d’écriture. Rien n’attire !
Cette organisation, il est vrai avait été faite pour compléter
la formation de nos jeunes chrétiens et surtout assurer le recrutement du Séminaire de Rubia. Or là encore, je crois, nous
manquons notre but ; l’insuccès menace, il est facile de le voir.
C’est un malheur pour beaucoup de confrères qui n’ont pas
compris la nécessité de cette œuvre de Rubia. C’est un
malheur pour cette œuvre à laquelle Monseigneur Hirth a fait
faire un si grand pas, et qui est menacée parce que l’on va trop
vite. Les méthodes de Mgr Hirth nous conduisent au succès,
mais nous devons aller lentement et penser au recrutement.
Dans nos écoles actuelles nous n’avons pas le choix des sujets, à cause de la nature des écoles.
Des élèves envoyés à Rubia – je ne parle toujours que
pour le Ruanda – la presque totalité n’aspire qu’à rentrer, à
se marier. Il n’y a pas lieu de nous en étonner ni de nous
décourager. Ce que je trouve grave c’est que beaucoup de
ces jeunes gens reviennent dégoûtés, c’est le mot, et
créent plutôt des difficultés au recrutement des nouveaux.
Il nous faudrait donc des sujets biens choisis, déjà observés, éprouvés un peu, donnant plus de chances de succès,
créant donc aussi moins de nostalgies et de désirs parmi
les séminaristes.
106

Je me demande si nos écoles organisées, davantage au
point de vue profane, nous donnent plus d’élèves, des élèves
plus intelligents, n’offriraient pas plus de choix. Un Père chargé de ce soin, ne pourrait-il cultiver à part et sans bruit
quelques choisis ? Ne pourrait-on ensuite réunir ces élèves
ainsi préparés dans une école de région, une pour notre
Ruanda, où la langue est unique, une autre pour l’Est du Vicariat. De cette école préparatoire au Séminaire, les enfants
dans lesquels auraient cru les germes de vocation seraient envoyés à Rubia. Ils seraient plus surs, moins nombreux, donc la
tâche des Pères professeurs serait facilité, allégée et plus
agréable. Il y aurait plus de chances de succès. Les autres
élèves y auraient gagné une bonne instruction, une formation
aussi sérieuse. Ils pourraient nous être utiles même devant le
Gouvernement. Les dépenses seraient moindres, les enfants
plus chez eux. Nous n’aurions plus cette frayeur d’aller au
loin. La question matérielle d’existence serait moins le problème si noir. Nos jeunes professeurs, auxquels toujours il
manquera de connaître les Noirs, ne pourraient-ils là trouver
aussi un aide. Cette question est grave aussi à cause de la
formation qui s’impose de catéchistes, de maîtres d’écoles.
La voie qu’a ouverte Mgr Hirth est la bonne et c’est par
cela que nous voudrions aller de l’avant, aider Sa Grandeur, surtout maintenant que les périls apparaissent plus
grands. Mais les missionnaires manquent, Frères et Pères !
A Nyanza, la capitale du Ruanda, nous avons une position
jalousement convoitée. Là encore, l’école n’est pas ce qu’elle
devrait. Je ne parle pas d’une Mission régulière, indépendante
avec son personnel complet de trois Pères ou deux Pères et un
Frère. D’abord nous n’avons pas le personnel. A Nyanza il faudrait des hommes de bureau capables de résister au découragement causé par l’absence de ministères et souvent la solitude. Ensuite le Roi n’acceptera que forcé par le Gouvernement, et sur pression mieux vaut ne pas compter. J’en ai la
preuve dans une lettre reçue hier du Résident relative aux
plaintes et réclamations du Roi au sujet de notre soidisant établissement d’une Missionà Nyanza. Les résultats
d’un tel établissement immédiat sont très discutables. Ce que
nous ne pouvons discuter c’est la nécessité d’assurer et
d’améliorer notre situation à Nyanza, pour qu’au moment favorable la transformation se fasse sans difficultés, pour qu’entre107

temps la place ne nous soit non pas enlevée, mais même disputée. Il faudrait au moins un Père, mieux un Frère pour que
P. Schumacher peut aller plus souvent à cette école – comme
en Mission volante – rentrant ensuite à Kabgaye, mais faisant
de Nyanza une vraie école. Actuellement la Mission de Kabgaye
est sacrifiée ; elle n’a en réalité que deux missionnaires pour
elle : P. Desbrosse, P. Arnoux. Nous ne pouvons donc faire
plus.
Il est nécessaire pour P. Léonard que P. Zuembiehl rentre en
Europe. Je reconnais, après avis du R.P. Léonard, qu’il faut
mieux pour P. Paul Bartehelemy qu’il fasse sa retraite de cette
année, mais nous revienne bientôt dans le Ruanda où il est
nécessaire (autant que chacun de nous est nécessaire ! ceci
est humain) pour Nyundo qui est en très bonne voie et progresse beaucoup. Hélas ! avec nos pauvres Frères, c’est le
sixième de nos forces qui disparaît.
Nous devrions tout faire pour garder le pâté nord, nordouest Bugoyé-Ruasa, en dédoublant la Mission de Nyundo,
sinon cette année la position sera prise par les Protestants. Et
c’est de beaucoup la partie la plus peuplée du Ruanda. Malgré
l’abandon de Kanage, nous ne pouvons suffisamment conserver nos œuvres !
Le départ et l’absence momentanée de P. Paul Barthélemy
n’amènera aucun changement de Supérieurs. P. Weckerlé fera
l’intérim. Tout changement est impossible, et nos missions n’y
gagneraient rien, sinon trouble et inquiétude.
Partout actuellement les confrères travaillent beaucoup.
Nous devons remercier Dieu qui a donné à notre Vénéré
Vicaire Apostolique de réaliser d’une manière pratique et
sûre, qui ne décourage pas les catéchumènes mais les excite, les règles données par le Cardinal pour le catéchuménat. C’est cette méthode, appliqué maintenant partout dans le
Ruanda, qui donne à nos œuvres la vitalité. C’est parce que je
suis dévoué tout entier aux idées et aux méthodes de Monseigneur Hirth, que je crains de leur voir subir un échec qui les
affaiblirait aux yeux de plusieurs. Cependant ces méthodes
sont les vrais et elles nous conduiront au succès et au bien
durable.
Pardonnez-moi, Monseigneur et Vénéré Père, de vous avoir
fait part de nos tristesses, de nos besoins et de nos craintes
fondées. Elles sont partagées par le R.P. Léonard. Après Dieu,
108

c’est de Votre Grandeur seule que nous peuvent venir l’aide et
les conseils nécessaires.
Je n’ai pas communiqué cette lettre à Monseigneur
Hirth, craignant que cette lettre ne trouve plus sa Grandeur à Marseille. Puisse Monseigneur nous revenir bientôt !
Je prie humblement Votre Grandeur, Monseigneur et Vénéré Père, de bénir notre Ruanda, les Confrères, les œuvres. Et
vous demande de vouloir bien agréer l’hommage du profond
respect de votre fils tout dévoué et reconnaissant en N.S. et
N.D.
Léon Classe
19. LETTRE DU P. CLASSE DU 1ER JANVIER 1910 AU
P. LOUPIAS39
Kabgayi, le 1er janvier 1910
Mon bien cher Confrère,
Brüder Pancrace vous est donc arrivé. J’espère qu’avec lui
peu à peu nous arriverons à faire avancer les travaux de votre
église. Monseigneur me dit que Brüder Alefred ne partira guère
avant novembre. Tachez de le soigner et de lui faire comprendre les raisons de Sa Grandeur.
Puissent toutes ces expéditions ne pas trop bouleverser
votre pauvre mission.
Je suppose que l’on vous a envoyé Père Soubielle pour vous
mettre à même de vous occuper un peu des matériaux. Monseigneur ne m’a rien dit.
Bonne et Sainte année. Surtout de plus en plus prudence,
c’est plus que nécessaire. Laissez tous vos gens se casser la
tête comme ils l’entendent ; ne vous entremettez dans aucune
affaire. Monseigneur me demande des renseignements précis sur le sorcier tué, dit-il. Veuillez me renseigner
d’abord.
Veuillez envoyer :
1) l’impôt pour votre station : 30 Rupies.
2) les chetis [ ?] des fusils personnels qui ont à payer la taxe
annuelle de 2 Rupies ou révolvers 1 Rupies.
Lettre du P. Classe du 1er janvier 1910 au P. Loupias, Supérieur de Rwaza,
A.G.M.Afr., N° 098071.
39

109

Que Marie Immaculé vous aide.
P. Léonard m’écrit qu’on ne pourra appliquer telles quelles
les observations sur l’Economat. Monseigneur me dit de
même.
Je reste votre tout dévoué confères en N.S. et N.D.
Léon Classe
Divisez les travaux entre les 3 jeunes Pères.
Economat – cuisine.
Jardin.
Pharmacie.
Sacristie.
L’économat ne renferme nécessairement pas tout ; surtout depuis les restrictions de Mgr et de P. Léonard. Surtout veillez à
ce qu’une vraie charité règne toujours entre les jeunes.
P. Soubielle est pour vous un bon aise, actif, ardent, mais
voyez qu’il n’aille pas trop vite.
20. LETTRE DU P. CLASSE DU 16 JANVIER 1910 AU
P. LOUPIAS40
Kabgaye, le 16 janvier 1910
Mon cher Confrère,
Merci pour les renseignements. Je les transmettrai. Je ferai
par au Roi de vos désirs pour les Nzirabwoba et pour les cadeaux de ces Messieurs.
Le Roi fera la grimace pour cette seconde question.
Merci pour les Rupies. Je vous souhaite de trouver vos
bars ! Surtout gare aux histoires. Nous sommes gênants et en
ce moment on nous le fait sentir, et l’on serait fort aise de
trouver des prétextes. Les bonnes relations ne couvrent pas
toujours suffisamment bien les pensées intimes. Avec les
Anglais aussi prenez garde. Mieux vaut ne pas vous rapprocher d’eux mais nous tenir à distance pour éviter toute
susceptibilité. Rendons service au gouvernement ; laissons
les étrangers de côté par principe, pour l’intérêt général. Nous
Lettre du P. Classe du 16 janvier 1910 au P. Loupias, supérieur de Rwaza,
A.G.M.Afr., N° 098073-74.
40

110

ne faisons que de la politique d’intérêt dit-on. On chercherait
une preuve là.
Mr Kandt est annoncé pour la semaine prochaine.
P. Soubielle vous sera arrivé mardi ou mercredi au plus
tard. Déchargez vous donc sur lui d’une partie de vos travaux
de la mission. Il est bon mais jeune encore, par suite précipité
dans les jugements.
Dirigez-le et formez-le à la prudence.
Vous pouvez lui donner votre district. Mais de temps en
temps voyez les catéchumènes qui se préparent au baptême.
C’est nécessaire. Donnez-lui le catéchisme des sacrements
également. Les catéchismes des catéchumènes de IIIe an doivent être divisés de manière que chaque Père (P. Gilli, P. Soubielle, P. Pagès) en ait chacun un ou deux par semaine. Le
P. Gilli 1 seul.
L’école reste entière au P. Gilli. Chaque Père doit commencer à s’occuper entièrement de son district pour chrétiens, catéchumènes et IIIe an et postulants.
L’homélie du Dimanches est aux 3 Pères, de même le Rosaire (chacun son mois ; 1 Dimanche ; chemin de croix, 2, 3, 4
Dimanche les mystères). Vous devez garder l’instruction du
matin aux chrétiens ainsi que le catéchisme du dimanche
avant la grande messe.
Pour les services auxiliaires partagez les entre les Pères :
Economat, P. Soubielle, Cuisine et jardin ensemble, P. Pagès,
Sacristie, P. Gilli, Pharmacie, P. Pagès. Tachez que chaque
Père s’occupé beaucoup de son district. P. Léonard m’avait dit
de vous envoyer un horaire pour eux. On verra au prochain
courrier.
Oremus pro invicem41
Je reste votre tout dévoué Confrère en N.S. et N.D.
Léon Classe
41 « Prions toujours les uns pour les autres (ou l’un pour l’autre). »

111

21. LETTRE DU P. CLASSE DU 30 JANVIER 1910 A MGR
LIVINHAC42
Kabgaye, 30 janvier 1910
Monseigneur et bien-aimé Père,
Nous sommes maintenant tout à la joie du retour de Monseigneur Hirth. Il ne nous manque que la venue de Sa Grandeur dans notre cher Ruanda. Ce sera pour la saison sèche, je
l’espère. Lors du dernier voyage de Sa Grandeur ici, en 1905,
nos missionnaires venaient d’avoir leurs premiers néophytes.
Maintenant, si les chiffres que l’on m’a envoyés sont exacts,
nous comptons 5 218 chrétiens, adultes et enfants, dans
le Ruanda. La bénédiction de Notre Seigneur et de Marie Immaculée n’a pas manqué à ce pays. Nous en devons remercier
Dieu. Le catéchuménat régulièrement organisé partout, nous
permet d’espérer que ce mouvement de conversion ne se ralentira pas.
Vers Septembre, l’on parlait au Ruanda, de bruits de révoltes. Les Batutsi, disait-on aller chasser les Européens du
pays. A ce moment, les mouvements de troupes sur la frontière nord du Ruanda étaient cause de ces dires. Anglais et
Congolais étaient en présence au Bgisha, à une journée de
marche du Mulera même, trois demi compagnies allemandes venaient renforcer les quelques soldats du territoire contesté, afin d’assurer, en cas d’attaque, la neutralité de ce territoire.
Les Blancs qui se trouvaient en présence avec fusils et canons, qui parlaient de se battre, il n’en fallait pas tant pour
monter quelques imaginations ! En réalité le Roi ne voulait pas
se révolter et les paroles en l’air de quelques chefs étaient plus
qu’exagérées. Jamais la situation n’a été troublée en aucune
façon. Depuis, les compagnies anglaises sont toujours en
présence des compagnies congolaises. Les compagnies allemandes sont aussi encore cantonnées près de la Mission
de Ruaza. Tout le monde s’est habitué à cette situation :
« les Blancs se regardent mais ne se battent pas ! »
La fièvre du gain gagne un peu tous nos braves Banyarwanda jusqu’alors resté si en arrière. Le pays est sillonné
de marchands, Indiens, Arabes, Swahili, Baganda et autres.
Lettre du P. Classe du 30 janvier 1910 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 11110
(095218-095220). En marge de la lettre « Répondue le 22 Mars 1910 ».
42

112

Et la civilisation de marchands entre rapidement ! Bien et
malheur tout à la fois, mais inévitable. Jusqu’à présent
nos chrétiens sont demeurés bons ; malgré quelques rares
unités auxquels la vue des roupies, inconnus il y a deux
ans, a fait perdre la tête. Nous ne pouvons pas et ne devons pas les empêcher de chercher, comme ils le font, des
gains plus considérables et plus faciles, qu’ils perdent bien
vite, parce que leurs besoins deviennent plus grands et que
tous les prix se triplent. Puissions-nous au moins les garder bon. Les sacrements sont reçus fréquemment partout et
les instructions bien suivies. L’abstention à la messe le dimanche est certainement rare.
Jusqu’à présent nos chrétiens sont encore groupés autour
des missions. Les plus éloignés ne sont guère qu’a trois heures
de l’église. Et ceux-là sont rares. Il nous est inutile d’aller
chercher au loin le monde puisque nous l’avons à notre portée.
Tout doucement le mouvement se propage.
A Issavi, les Sœurs nous aident beaucoup dans les œuvres
d’apostolat. Nous serions heureux si les missionnaires de
Nyundo, Ruaza et Nsasa pourraient aussi les avoir. Quel bien
ne résulterait pas de leur présence pour la partie féminine de
nos chrétientés !
Hélas ! ce sont les bons Frères surtout qui nous manquent !
Nous aurions d’eux le plus grand besoin. Durant toute la saison sèche, le bon Frère Alfred à Ruaza a été très fatigué et
a dû laisser les travaux de son église. Actuellement le bon
Frère Pancrace est allé le rejoindre et l’aider.
Peut-être que de Nsasa (Kissaka) Père Lecoindre a écrit à
Votre Grandeur une lettre un peu noire. Ce cher confrère a
eu des difficultés sortant un peu de l’ordinaire dans sa
mission. De plus fatigué et très énervé, il s’est laissé aller
au noir plus que de raison. Actuellement il est bien remis
et avoue lui-même qu’il a eu tort. C’est un de nos meilleurs missionnaires, très pieux, zélé, connaissant très bien
la langue et doux. Il a toutes les qualités voulues pour très
bien faire. J’espère que ces idées noires, découragées, dans
lesquelles l’état nerveux et la fatigue ont une grande part, ne
reviendront pas de si tôt. Ce cher confrère a certainement la
confiance et l’estime de Monseigneur et du R.P. Léonard. La
Mission de Nsasa d’ailleurs se relève régulièrement.

113

Au Mulera, P. Gilli a été aussi un peu fatigué de la poitrine.
Le Père va beaucoup mieux. Il faut faire là la part de surmenage que lui avait occasionné l’épidémie de dysenterie qui a
sévi ces mois derniers un peu dans tout le Ruanda, surtout au
Bugoyé et au Muléra. Cette épidémie nous a donné huit à neuf
cent baptêmes in extremis en deux mois, et la plupart se sont
des baptêmes d’adultes.
Je remercie Votre Grandeur, Monseigneur et bien aimé
Père, pour la grande joie que nous a causée la nomination
du R.P. Léonard. Le Père qui connaît bien nos missions
continuera et accroîtra le grand bien de la visite du R.P.
Malet. Nous nous avons pleine confiance en lui. Il nous aidera
à être de vrais religieux
Je dois confesser ma paresse aux premiers jours de l’année.
Tout en priant et offrant le Saint Sacrifice pour Votre grandeur, je me suis bien gardé d’écrire, sans autre motif que la
paresse et l’ennui ou mieux la lâcheté devant les difficultés.
Votre Grandeur me pardonnera et humblement je la prie de
m’excuser.
Je fais des vœux pour que le cher P. Barthélemy nous
puisse bientôt revenir et nous ramène notre bon Frère Anselme si possible. Actuellement nous sommes en pourparler
pour une fondation près de Kissenyi au nord du Kivu. Près de
là passera le chemin de fer anglais, mais surtout la population
est dense.
Daignez, Monseigneur et bien aimée Père, bénir votre cher
Ruanda. Veuillez aussi bénir, je vous en prie celui qui tient à
se dire toujours de Votre Grandeur le fils tout reconnaissant et
dévoué en N.S. et N.D.
Léon Classe
22. LETTRE DU P. CLASSE DU 31 JANVIER 1910 AU
P. LOUPIAS43 :
Kabgaye, le 31 janvier 1910
Mon bien cher Confrère,
L’attestation que vous avez payée, 140 rupies, que
Mr Gudowius vous demande est pour mettre en règle les papiers de la Résidence.
Lettre du P. Classe du 31 janvier 1910 au P. Loupias, supérieur de Rwaza,
A.G.M.Afr., N° 098075-76.
43

114

C’est vous seul qui pouvez la signer, non moi, l’achat ayant
été fait directement par vous comme en témoigne votre lettre.
De Daressalam on vous renverrait ce papier, déjà de 18 mois
en retard, si je le signais. Veuillez donc le signer et le renvoyer
ici avec votre lettre que le Résident vous communiquait pour
vous expliquer sa demande.
Renvoyez-le par vos gens qui vont venir prendre les
charges ; nous ferons parvenir le tout de suite à la Résidence.
Le Mitteilung44, vous n’aviez qu’à le conserver. Seules votre
lettre de mai 1908 et le Einahme-attest45 doivent rentrer à la
Résidence.
Vous ne devez pas aller au Bushiru. C’est se mettre graves
difficultés sur les bras. L’intérêt de la Mission doit passer en
première ligne.
Mr Gudowius lui-même m’a dit qu’une expédition se ferait
de nouveau au Bushiru. Nous ne pouvons donc provoquer. Si
une affaire nous arrivait nous serrons désapprouvés parce
qu’avertis.
Donc vous ne retournerez pas au Bushiru.
Si vous conservez le catéchisme des Sacrements, et vous le
pouvez, à moins que les travaux de l’Eglise vous prennent trop
plus tard, le P. Gilli peut céder son catéchisme des six mois au
P. Soubielle. P. Pagès gardant les 9 et 12 mois.
Le Roi est toujours très monté contre Lukara. S’il le
prend il le fera tuer. Je ne sais si Mr Kandt qui est rentré
sera pour Rukara. Attendez encore avant de vous avancer.
Monseigneur m’écrit qu’il faut que tout soit précisé pour
l’église de Ruaza, le travail à faire des maintenant… La semaine prochaine j’irai sans doute à Rulindo, de là chez vous
quelques jours. Ensemble nous verrons mieux. Je vous avertirai par vos porteurs qui viendront prendre vos charges ces
jours-ci.
Monseigneur demande les résultats du recensement des
payens (sic) dans nos missions. Ce recensement avait, paraîtil, été demandé par P. Léonard au nom de Sa Grandeur lors de
sa visite en juillet dernier. Si ce travail n’a été fait, veuillez le
faire faire et m’envoyer les résultats à peur près colline par
colline.
44 « La communication ».
45 Einnahme

existe en allemand.

115

Oremus pro inviscem.
Je reste votre tout dévoué Confrère en N.S. et N.D.
Léon Classe
Mr Graner est de retour !
Ibrahim vous revient ; bon enfant, dit Monseigneur, mais pas
assez doué pour faire des études.
23. LETTRE DE MGR HIRTH DU 3 FEVRIER 1910 AU
P. LOUPIAS46
Le 3 février 1910
Mon bien cher Père,
Voici encore des circulaires. Plaise à Dieu qu’elles vous facilitent la besogne et m’aident moi-même à vous la faciliter.
Le P. Soubielle donc vous chargera le plus possible, afin que
vous puissiez d’autant plus avancer le travail de votre église.
Comme vous le dites bien au 12 janvier, vous fournissez
surtout les ouvriers et les matériaux pour votre église. Tâchez
vous-même de vous y matérialiser le moins possible. Vous
saurez assez bien organiser toutes travaux pour que votre
chrétienté continue à avancer en solidité surtout.
Veillez beaucoup aussi afin que jamais plus, il n’y ait
même de conflit au sujet des bois à transporter. Il ne faut
pas que nous blessions la justice et que nous éloignions de
quelque manière de la Mission, ceux que Dieu veut appeler à
la grâce du baptême.
Je suis moi-même accablé de besogne plus que jamais. Je
pars pour visiter les stations de par ici, d’ici Pâques afin de
pouvoir vous visiter au Ruanda après les pluies.
Agréez encore, mon cher Père mes sentiments les plus affectueusement paternels en N.S.
Jean Joseph
Je pense qu’on vous laissera le P. Gilli.

Lettre de Mgr Hirth du 3 février 1910 au P. Loupias, supérieur de Rwaza,
A.G.M.Afr., N° 098077.
46

116

24. LETTRE DU P. CLASSE DU 6 FEVRIER 1910 AU
P. LOUPIAS47 :
Kabgaye, le 6 février 1910
Mon cher Confrère,
Toutes vos feuillez sont bien arrivées pour la Résidence et
pour P. Dufays.
Dites à P. Gilli de ne point s’inquiéter. Il recevra quelques
expectorants et tout ira bien. J’ai rassuré Monseigneur et
P. Léonard sur son état qui à moi non plus ne me semble nullement inquiétant. A bientôt. Amitiés à tous les confrères.
Je reste votre tout dévoué confrère en N.S. et N.D.
Léon Classe
25. LETTRE DU P. CLASSE DU 3 AVRIL 1910 A SES CONFRERES DE RWAZA48
Kabgaye, le 3 avril 1910
Mes bien chers Confrères,
Nous n’avons qu’une chose à faire : adorer Dieu qui nous
frappe et prier pour le pauvre Père Loupias. Je voudrais cependant encore espérer. Que Notre Mère au Ciel vous aide et
nous aide ! Je vous demande en grâce de demeurer calme ;
vous le devez à vos œuvres, à vos chrétiens. Que nos œuvres
ne soient pas les œuvres d’un homme de telle sorte que si l’un
de nous tombe ceux qui ne sont pas nos amis ne croient pas
que pour nous tout est perdu.
A tous, Pères et Frères, de demande don le plus grand
calme. P. Gilli restera momentanément votre Supérieur. Demeurez parfaitement unis, d’autant plus unis que le malheur
que nous pleurons est plus grand.
Surtout n’exercez aucune représailles et empêchez vos
gens d’en exercer. La Résidence est avertie nous devons
donc attendre.
A bientôt, que Marie Immaculée vous garde tous !
Adressez-moi de suite les renseignements détaillés.
Lettre de Mgr Hirth du 3 février 1910 au P. Loupias, supérieur de Rwaza,
A.G.M.Afr., N° 098078.
48 Lettre du P. Classe du 3 avril 1910 a ses confrères, A.G.M.Afr., N° 098083.
47

117

Nyundo (1910)

118

26. LETTRE DU PERE CLASSE DU 12 MAI 1910 AU
P. DELMAS49
Kabgaye, le 12 mai 1910
Mon bien cher Confrère,
(…)
Samedi dernier je m’étais mis en route pour Mibirisi. A
Gashari un courrier de P. Schumacher me rejoint : « Revenez
vite, Mgr Sweens arrive. » Pauvre Mibirisi ! Notre Seigneur veut
nous le faire gagner par la patience !
Mgr Sweens arrive à Kabgaye demain Vendredi. Ce sera
grande joie dans tout le Ruanda que cette visite inattendue.
Dieu en soit béni ! Elle fera du bien à tous.
Profitez toujours des circonstances pour avoir du bois de
chauffage. Plus tard ce sera difficile. Il faudrait faire provision
pour 8 journées nécessaires à l’Eglise, puis pour 2 autres au
moins pour pouvoir réparer et mettre en ordre lugo et maison.
En voyant le bois s’entasser, nos bons Frères ne résisteront
pas à l’envie de faire de la chaux. Il faudrait pour cela le bois
de deux fournées. Vous savez mon principe : « D’abord ce qui
est nécessaire ; l’utile ne doit passer qu’après. » Par suite, ne
faites de chaux que lorsque vous aurez mis en réserve du bois
pour dix ou onze fournées. Rien ne nous servira d’avoir une
base à la chaux si nous ne pourrons couvrir l’église, ou nous
loger.
Si des chefs s’offrent à vous apporter les bois du Bushuri –
ou s’ils acceptent – sur notre proposition de nous les porter,
119bois coupés là-bas. P. Durant et F. Alfred étaient restés
près de trois semaines à la forêt.
Je préfère que vous n’alliez à la forêt vous et F. Pancrace
qu’après l’arrivée de Mgr Sweens. Dès l’arrivée de Sa Grandeur, nous parlerons de Ruaza, car Ruaza me semble être le
motif de ce voyage en pleine saison des pluies. Patience donc.
En attendant faites venir tout ce que vous pouvez de bois et du
Bushiru et d’ailleurs.

49 Lettre du P. Classe du 12 mai 1910 au P. Delmas,

A.G.M.Afr., N° 098087-098089.
Après la mort du P. Loupias, le P. Delmas devient l’homme de confiance du P. Classe à
Rwaza.

119

Il ne me semble pas que vous puissiez beaucoup compter
sur Kakwandi. Serugi est rentré avec la plupart des nagbo50 et
beaucoup de femmes et d’enfants pris au Bushiru.
Biraboneye est un individu tout à fait fourbe et qui hait les
Européens, cela depuis dix ans. Tirez de lui du bois, des
liens… il a beaucoup de monde. Mais ne vous y fiez pas. Sa
vache il vaut mieux ne pas l’accepter. Jamais il ne vous dira
où est Rubasha Mukore. Sa vache acceptée il se tiendrait car,
proclamant qu’il vous a vaincu et acheté.
Les chefs ont reçu l’ordre de bâtir. C’est vrai ! Mais je ne
crois guère à la réalisation. C’est la tête qui manque.
Mgr Sweens arrive avec P. van Baer, le Frère Robert.
Donc ??? Que Dieu nous garde et nous aide. Et Il le fera si
nous avons confiance. Aidez toujours les bons Frères à ne se
pas se décourager. Ils auront de plus en plus des ouvriers et
des matériaux.
Je pense au vin et aux perles.
Faites prendre vos dix charges d’étoffes, en plus des charges
revenues il y a huit jours.
Les peaux seront envoyées à Kigari. Les couleurs sont annoncées.
Poussez les chrétiens à être bien avec leurs chefs, surtout
Mushenyi. Ce serait une bonne chose qu’ils aillent avec lui à la
capitale.
Bien reçu les ornements à réparer. Ils partiront Lundi pour
Issavi.
Est-ce que vous ne pourriez réserver le 2ème magasin comme
chambre. Vous avez assez d’un magasin et des 2 dépenses de
la cuisine avec la laiterie.
Peut-être auriez-vous besoin de chambres bientôt.
A bientôt des nouvelles. Courage toujours. Dieu nous aidera. Prions ensemble pour nos chères œuvres et ayons confiance. Plus nous ayons de difficultés, plus nous avons alors
confiance en Dieu qui aime à se servir des tout petits moyens.
Je reste votre tout dévoué Confrère en N.S. et N.D.
Léon Classe
Veuillez, je vous prie, insister beaucoup :

50 « Armées ».

120

1231. Sur la bonne tenue à l’Eglise. C’est un point que nous
devons souvent rappeler aux chrétiens. Ils sont portés à
l’oublier surtout au moment de leur préparation à la réception
au Sacrement de Pénitence.
2. A cause des bons Frères que nous pouvons si facilement
scandaliser, faites vous tous une règle de ne jamais parler
à table de choses concernant de près ou de loin la confession. Laissons aussi de côté, à table, toute conversation
concernant les filles ou les femmes, les questions de mariage… Pour nous il n’y a aucun mal, nous parlons de nos
affaires, mais des bons Frères se scandalisent et sont peinés.
Mieux vaut nous gêner un peu et ne pas blesser ces âmes qui
par leur vocation nous doivent être beaucoup plus chères que
celles des indigènes et ont un véritable droit à tous nos soins.
L. C.
Le 15 Juin 191051
Sa Grandeur Mgr Hirth prie tous les Confrères Prêtres du Ruanda
de dire trois fois la Sainte Messe pour le repos de l’âme du cher
P. Loupias (En dehors de la Messe de règle). Chacun pourra réclamer les
honoraires au P. Econome Général qui est averti de la chose.

Léon Classe »
27. LETTRE DU PERE CLASSE DU 16 MAI 1910 AU
P. DELMAS52
Kabgaye, le 16 mai 1910
Mon bien cher Confrère,
Notre Seigneur n’a pas jugé comme vous et il vous garde
pour être son Vicaire à Ruasa ! Moins vous vous sentirez à la
hauteur de la situation, plus vous aurez aussi confiance en
Dieu qui vous aidera. D’ailleurs voyez : pour vous aider vous
recevrez le P. van Baer. Puis Mgr Sweens a décidé que j’irais
à Rwaza passer quelque temps. Là Sa Grandeur me rejoindra et vous restera au moins trois semaines.
Nous demandons quelques fundis [maçons] à Issavi ainsi
qu’Abeli de Nyundo pour aider les bons Frères.
51 Note du P. Classe, A.G.M.Afr., N° 098090.

52 Lettre du P. Classe du 16 mai 1910 au P. Delmas, A.G.M.Afr., N° 098091-098092.

121

Je resterai encore une huitaine de jours ici avant de prendre
le chemin de Ruaza. Vous voyez combien Monseigneur pense à
vous et que Sa Grandeur ne veut nullement vous laisser en
détresse.
Aux charges d’étoffes que je vous ai annoncées, j’en ajoute
une pour les réparations urgentes. Je prends cela sur moi et
avertirai Père Huwiler.
Je vous en prie, dites bien à tous vos confrères que le meilleur moyen de tout faire bien marcher c’est de travailler au
jour le jour. La situation matérielle m’inquiète car nous allons
accumuler les difficultés. Pour vous aider je joins cette petite
note pour la communauté, et vous demande de vouloir bien
faire passer ces travaux avant tout autre (tour travail
d’ornementation ou autre peinera Mgr s’il est fait avec ces réparations). Vous vous abriterez derrière cet ordre).
Prenez donc confiance. Jamais dans vos difficultés vous ne
serez seul. Notre Seigneur vous aidera bientôt. De ma part
veuillez saluer les confrères. J’envoie un petit mot à Frère Alfred.
Je reste votre bien tout dévoué en N.S. et N.D.
Léon Classe
A mon arrivée, pour que vous soyez libre, je prendrai la
direction de ce matériel. Voyez donc ce que vous désirez,
mettez-le-moi à l’avance par écrit et je ferais passer le
tout.
Je crains le temps sinon je ferais ensuite recouvrir votre
grande maison d’habitation. Si la proposition en est faite, laissez-la passer, car je veux vous voir à l’abri. Courage et à bientôt. Je tâcherai de vous trouver aussi un peu de perles mijijima53.
Veuillez m’envoyer le bréviaire de P. Loupias pour le
faire parvenir à la famille.
A la Mission de Ruaza :
Les travaux de réparation urgents doivent passer avant
l’église si nous ne voulons nous exposer à des inconvénients
graves.

53 « Noirs ».

122

Au nom de Mgr Sweens, je prie les Frères de vouloir bien
mettre en état la 2ème maison d’habitation.
Veuillez ne garder qu’un seul magasin, et transformer en
chambre d’habitation la chambre qui se trouve à côté du réfectoire.
Une dépense au moins à côté de la cuisine sera mise en état
pour remiser ce qui ne pourrait aller dans le magasin, vg. blé…
Mgr prendra la chambre des étrangers.
P. van Baer devait avoir une chambre où il puisse recevoir,
je prendrai cette chambre qui se trouve à côté du réfectoire.
Veuillez, je vous prie entretenir le mur d’enceinte. Les parties tombées devront être relevées (de suite une fois le magasin
couvert). La première condition pour que tout demeure calme
autour de vous c’est d’enlever toute occasion de vol et de cancans en étant bien [béni ?] chez vous.
Kabgaye, le 16 Mai 1910
Léon Classe »
28. LETTRE DU P. CLASSE DU 28 JUILET 1910 A MGR LIVINHAC54
Rwaza, 28 juillet 1910
Monseigneur et bien aimé Père,
Dès la nouvelle du malheur qui nous frappait dans notre
cher Père Loupias, je m’étais rendu à Ruaza. A mon retour de
Kabgaye, Monseigneur Sweens nous surprenait. C’était la consolation après l’épreuve ! Il y avait si longtemps que nous
n’avions pu avoir la visite de notre Vénéré Vicaire Apostolique !
Presque aussitôt Monseigneur Sweens m’a renvoyé à Ruaza
pour tenir compagnie aux confrères et les aider un peu.
Malgré les difficultés de frontières, le pays est bien calme.
Notre chère Mission de Ruaza n’a pas souffert de la perte
qu’elle a faite – je veux dire au point de vue de la chrétienté et
du catéchuménat. Tous les catéchismes sont très nombreux ;
ils comptent chacun de quatre-vingt à cent vingt individus. Un
bon nombre ont fini leur épreuve de trois ans et nous ne les
pouvons admettre aux catéchismes de dernière année, les confrères ne pouvant assurer leur formation.
Lettre du P. Classe du 28 juillet 1910 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 11110
(095221-095222).
54

123

Les pauvres gens ont les qualités de leurs défauts, colères et batailleurs à l’excès, ils sont aussi d’énergiques
chrétiens ! Monseigneur Sweens a passé dix jours au milieu de nous. Sa présence a fait du bien à tous. Puissions
nous profiter de la terrible leçon reçue et réparer davantage nos erreurs passées !
L’an dernier, ces pays-ci ont été éprouvés à deux reprises
par la guerre. C’est un peu le pays privilégié des révoltes. Le
grand chef du pays, Kayondo, le beau-frère du Roi, a même, il
y a six mis renoncé à toutes les collines. Il s’était fait chasser
par ses gens et se souciait fort peu d’y revenir tomber un jour.
Lui-même demanda à être remplacé. Ces difficultés avaient
empêché notre cher P. Loupias de réunir tous les matériaux nécessaires à la construction de l’église que réclamait notre millier de chrétiens. Frère Alfred, très fatigué
avait de son côté dû se reposer. Maintenant les travaux sont
recommencés, puissent-ils se terminer sans trop de difficultés.
Nos autres stations marchent bien. La Mission de Kissaka a
été très bien remontée par le cher P. Lecoindre. Hélas ! pourquoi lui s’est-il découragé ? Nous y avons maintenant
992 néophytes, dont 597 au dessus de 12 ans et 395 enfants
au dessous de 12 ans. 84 catéchumènes font leur dernière
année, 120 sont à la 3ème, 200 environ à la seconde. Cette année nous aurons donc de 15 à 20 baptêmes par trimestre, en
moyenne. Le nombre ira chaque fois en augmentant. Dans
deux ans, si aucun autre malheur ne nous survient, avec le
secours de Dieu, le Kissaka aura repris son rang de grande
mission. Issavi prospère, Nyundo marche aussi bien. Malheureusement Mibirisi, dans le Kinyaga, passe à son tour par une
forte épreuve qui nous demandera au moins trois ou quatre
années pour la surmonter.
De plusieurs côtés nous constatons actuellement
l’hostilité de certains chefs. Jusqu’à présent le Roi nous est
favorable et ne nous fait certes aucune difficulté. Quelquesuns par contre voient à regret le nombre des Européens aller
croissant et le va et vient des marchands. Ce n’est pas encore
grave.
Heureusement que partout la charité et l’union règnent
entre les confrères. Cette unité nous aide beaucoup à développer nos œuvres. La visite de Monseigneur n’y aidera pas peu
également.
124

La grande île d’Ijwi dans le Kivu est occupée – au moins
en principe par nos Protestants qui y fondent leur quatrième mission.
Mgr Sweens en nous quittant s’est rendu à Nyundo et Mibirisi. Sa Grandeur semble satisfaite des résultats par tout
obtenu.
Avec la Résidence nos relations continuent d’être bonne
aussi que, et surtout avec les Officiers. Partout aussi les
missionnaires font tous leurs efforts pour être vraiment bons
avec tous leurs gens, et nulle part la Mission se fait par contrainte.
A côté des souffrances, Notre Seigneur ne nous ménage
donc pas ses consolations. Que notre bénédiction, Monseigneur et Vénéré Père, nous aide à faire mieux, en vrais missionnaires.
Veuillez agréer, Monseigneur et Vénéré Père, l’expression de
mes hommages respectueux et de mon dévouement tout filial
en N.S. et N.D.
Léon Classe
29. EXTRAIT DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 12 AOUT
1910 AU P. LEONARD55
Ruaza ,12 août 1910.
(…)
« A Issavi, il faudrait beaucoup aider Frère Rodriguez, plein
de bonne volonté, mais névrosé au possible. Il fait d’énormes
efforts, mais il remplit toujours de pages de cas très graves à
son avis, cas à faire pouffer de rire. N’empêche que ces
pauvres gens souffrent et peuvent faire des sottises dans le
genre de celles de P. Lecoindre. Et je le redoute toujours un
peu pour ce bon Frère. P. Smoor l’aide tant et plus, mais
P. Smoor est scrupuleux, le constate de plus en plus. Or
vous le savez, un saint homme scrupuleux est parfois agaçant, et voulant mettre sa conscience en paix et sécurité,
est parfois impossible pour autrui, quand il est Supérieur,
et c’est le cas pour le bon P. Smoor et cher Frère Rodiguez. N’empêche que j’admire les efforts des deux. Il faut enExtrait de la lettre du P. Classe du 12 août 1910 au P. Léonard, A.G.M.Afr..,
N° 096626-096627.
55

125

courager l’un et l’autre, et rassurer le bon Supérieur, terrifié
parfois de ses devoirs.
P. Lecoindre va mieux. Mais ! Je crois de mon devoir de
vous le répéter aussi à Vous, M.R.P., le découragement du
P. Lecoindre vient en grande partie de la neurasthénie. Je
crains beaucoup qu’Issavi ne soit pas la station qui le guérira.
Vous comprenez pourquoi : « avec vous je suis plus libre. Je
caresse le rêve de l’avoir un jour avec moi et de le soigner. Il
m’a envoyé les lettres du P. Girault et un dit qu’il sera sage
désormais. »

LE P. LOUPIAS (1872-1910)

« C’est une vertu qui repose sur des gonds tordus, ditesvous. C’est vrai. Tâchons de remettre les nerfs en place, les
gonds se redresseront (remarque H.L. : mais ne sera jamais
solide) ; Je suis tenace, que voulez-vous, et je ne veux pas désespérer : nous avons tant besoin de bons ouvriers ».
126

30. LA MORT DU PERE LOUPIAS RACONTEE DANS REVUE
MISSIONNAIRE DES PERES BLANCS, MISSIONS D’ALGER,
(SEPTEMBRE – OCTOBRE 1910)56
« MORT TRAGIQUE D’UN MISSIONNAIRE
Le 21 avril 1910, Mgr Livinhac recevait un télégramme
annonçant que le P. Loupias, missionnaire à Rouaza, au
nord-est du lac Kivou, avait été assassiné ; toutefois ce fut
seulement dans le courant de juin que les lettres du
R.P. Classe et de ses confrères, donnant les circonstances
du meurtre, parvinrent à Maison-Carrée. Nous publions ici
celle qui contient le plus de détails.
A trois heures et demie au nord de la station de Rouaza,
habite un chef, Loukara rwa Bishingwé, qui est en révolte
contre le roi Mousinga. Plusieurs fois, dans un but de conciliation, la Mission avait intercédé en faveur de ce chef, espérant
toujours le ramener à de meilleurs sentiments. Récemment,
Mousinga ayant enlevé à Loukara l’administration d’une partie
de son pays, un envoyé arriva de la capitale pour faire connaître cette décision au révolté. Cet envoyé, craignant pour sa
vie, demanda au P. Loupias de venir assister à l’entrevue. Le
Père hésitait ; finalement, craignant que, s’il s’abstenait, les
démarches antérieures ne donnassent prétexte à accuser la
Mission d’hostilité et d’opposition à l’autorité du roi, il accepta.
On prit jour.
Le vendredi 1er avril, le Père partit de bonne heure, suivi
seulement de quatre jeunes gens. A l’un d’eux qui lui disait :
‘‘ Père, prenons des armes, on ne peut se fier à Loukara », il
répondit : « Non. Nous allons seulement écouter ce que dira
l’envoyé de Mousinga. D’ailleurs, nous resterons en dehors des
villages.’’
Comme c’était à prévoir, Loukara fut arrogant et dédaigneux, et ne voulut rien entendre. Déjà tous se levaient,
mettant ainsi fin à la discussion. Le P. Loupias, qui était
demeuré assis, se leva à son tour et prit Loukara par la
L. CLASSE., « Mort tragique d’un missionnaire », in Les Missions d’Alger, N° 203,
Septembre-Octobre 1910, pp. 269-372. Le récit a été publié pour informer les bienfaiteurs et familles des Pères Blancs. Il ne correspond pas avec la vérité.
56

127

main pour le faire rester encore. Alors du groupe des gens
de celui-ci, qui se tenaient non loin de là, partirent plusieurs lances. L’une d’elles frappa le Père en plein front. Ses
voisins, Loukara lui-même, voyant le mouvement s’étaient
baissés.
Le chef opposé à Loukara, l’envoyé du roi et leurs hommes,
n’avait chacun qu’une lance ; leurs arcs, à la demande de
notre confrère, ils les avaient déposés plus loin. Parmi eux ce
fut d’abord une vraie panique ; les ennemis en profitèrent pour
frapper le P. Loupias d’un second coup dans la région du foie.
Heureusement trois des jeunes gens venus avec lui rallièrent
les fuyards et chassèrent les assaillants.
Moins de vingt minutes après le malheur, on était prévenu à
la station. Le P. Soubielle part de suite, suivi par les Frères
Alfred et Pancrace ; il était devancé par le sous-officier du
camp de Rouhengéri, averti lui-même immédiatement. Le
P. Loupias respire encore, mais il est sans connaissance ; il
reçoit la sainte absolution. Les chrétiens accourus transportent le pauvre blessé, ne permettant même pas aux catéchumènes de l’approcher.
Le soir, à 8 heures 35, le bon P. Loupias, après avoir reçu
les derniers sacrements, rendait son âme à Dieu.
Toute la nuit et jusqu’au lendemain à trois heures de
l’après-midi, les fidèles se succédèrent à la chapelle, priant
pour leur Père.
C’est une grande perte que vient de faire la Mission du
Rouanda. Arrivé dans le Vicariat du Nyanza méridional en février 1901, le P. Loupias passa d’abord trois ans à Oukéréwé.
Miné par la fièvre, malgré sa robuste constitution, il fut envoyé
au Rouanda (1904) qu’il ne devait plus quitter. A Nyundo,
pendant deux ans, puis, comme supérieur, à Issavi et à Rouaza (il était arrivé dans ce dernier poste le 2 décembre 1906), il
fut aimé de ses confrères et des indigènes.
Profondément bon, il s’ingéniait à faire plaisir aux missionnaires et à les aider. Il n’y a pas de station dans le Rouanda
qui n’ait eu recours à sa charité. Il savait toujours trouver ce
dont les autres manquaient, et de sa part l’envoi précédait
d’ordinaire la demande.
Sous son apparente bonhomie, il cachait un esprit vif
qui se rendait vite compte des situations. Nul mieux que lui

128

ne savait mener les hommes dans cette difficile de Mission de
Rouaza.
C’est à ses chrétiens et catéchumènes surtout qu’il s’était
donné sans réserve. Très vif par nature, il était d’une bonté
bourrue qui d’abord inspirait la crainte ; mais la crainte
faisait bientôt place à la confiance. Il était aimé de tous et
connaissait les petits secrets de tous.
Abusant de ses forces, il s’employait à tous les labeurs. Il
était bien, comme le lui écrivait dernièrement Mgr Hirth, « plus
chargé de besogne que tous les autres missionnaires du
Rouanda ». Lorsqu’on lui disait de se ménager un peu, il répondait invariablement : « Bah ! si je ne fais pas cela, il faudra
qu’un confrère le fasse. Tous ont déjà assez de travail. »
Malade et souffrant beaucoup du foie, il se mettait en route
pour chercher dans la montagne les bois nécessaires à la
construction d’une église. Se fatiguer, c’était son unique remède. A table, en récréation, grelottant parfois de fièvre, il restait cependant à intéresser les confrères. Il voulait bien soigner
les autres, mais n’admettait pas d’être soigné lui-même.
Cette activité et ce dévouement étaient vivifiés par un grand
esprit de foi ; car le cher P. Loupias était un missionnaire
vraiment pieux, ses notes de retraites annuelles et de retraites
du mois le prouvent assez.
Tous les Européens se sont associés au malheur qui atteint
notre Mission. Des lettres de condoléances nous sont venues
des camps allemands, anglais et belges. D’une voix unanime,
on reconnaît dans notre cher confrère l’excellent missionnaire
et l’homme aimable qui faisait son bonheur de rendre service à
tous, de servir sans réserve le pays qui lui donnait asile.
Dans le P. Loupias, nous perdons un ouvrier de bon accueil, et sur lequel, en toutes circonstances, nous pouvions
compter. Notre Seigneur a bien choisi le serviteur vivant dans
l’attente de son Maître et prêt à répondre à son appel.
Daigne Dieu, agréer ce sacrifice douloureux et accorder en
échange à la chère Mission de Rouaza le calme et la paix nécessaires à sa prospérité ! Par là sera réalisé le vœu de notre
regretté confrère : « Que d’autres moissonnent dans la joie ce
que je sèmerai dans les larmes. Je ne demande qu’une chose :
que Dieu soit connu, Jésus glorifié, Marie aimée et honorée !
L. Classe »
129

31. LA MORT DU PERE LOUPIAS RACONTEE DANS LES
ANNALES DE LA PROPAGATION DE LA FOI (SEPTEMBRE
1910)57
MEURTRE D’UN PERE BLANC AU VICTORIA NYANZA
MERIDIONAL
(AFRIQUE EQUATORIALE)
Parmi les quinze grandes stations du vicariat apostolique du
Victoria Nyanza méridional, une des plus importantes est celle
de Rouaza, dans le district de Rouanda, c’est-à- dans la partie
la plus occidentale et la plus reculée de la grande Mission que
gouverne Mgr Hirth et que trente Pères Blancs évangélisent
sous sa direction. C’est là que s’est produit le criminel attentat dont nous entretient la lettre suivante.
Le 21 avril, parvenait à Maison-Carrée un télégramme du
Nyanza, méridional, annonçant à Mgr Livinhac l’assassinat du
R.P. Loupias, missionnaire à Rouaza, au nord-est du lac Kivou. Mais la lettre donnant les circonstances du meurtre n’est
arrivée que le 5 juin. Le Vénéré Supérieur Général des Pères
Blancs nous l’envoie, et nous nous empressons de la publier.
Lettre du R. P. CLASSE
DE LA SOCIETE DES MISSIONNAIRES D’AFRIQUE (D’ALGER)
à Mgr HIRTH, Vicaire apostolique du Victoria Nyanza méridional.
« Non loin de la Mission de Rouaza, dont le P. Loupias était
supérieur, habite un chef nommé Loukara, qui, depuis un certain temps, est en révolte contre le roi du pays. Les missionnaires qui, deux à la fois déjà, avaient sauvé ce chef, espéraient le ramener à de meilleurs sentiments. Le 1er avril, un
envoyé du roi se présenta à la Mission de Rouaza et pria le
Père Loupias de l’accompagner chez Loukara pour essayer de
lui faire entendre raison. Craignant de ne pas réussir, le Père
Meurtre d’un Père Blanc au Victoria Nyanza méridional (Afrique Equatoriale), in
Annales de la Propagation de la Foi, Lyon, A.G.M.Afr., Septembre 1910, T. LXXXII,
N° 492, pp. 317-319.
57

130

hésita d’abord, puis finalement se décida à faire la démarche
proposée. Accompagné de quatre chrétiens et de l’envoyé, il se
rendit donc chez Loukara, s’entretint avec lui et lui conseilla
d’aller à la capitale et de s’en rapporter à la décision du roi.
C’est alors que, sans que rien le fit prévoir, et probablement
par ordre de Loukara lui-même, le Père fut frappé au front
d’un coup de lance qui l’étendit par terre, puis d’un second
coup de lance qui le transperça de part en part.
Le sous-officier du camp de Rouhengéri, prévenu aussitôt,
se hâta d’accourir ; en même temps arrivait le P. Soubielle. Le
blessé sans connaissance fut transporté à la Mission, où il expira après avoir reçu les derniers sacrements.
Le P. Loupias était un missionnaire pieux et plein de
zèle, qui est mort victime de son désir de voir régner la
paix entre les chefs de son district et le roi du pays. »
32. LETTRE DU P. CLASSE DU 26 DECEMBRE 1910 A MGR
LIVINHAC58
Nyundo, 26 décembre 1910
Monseigneur et Vénéré Père,
Avec l’expression de ma vénération toute filiale pour Votre
Grandeur, je vous prie d’agréer mes humbles vœux. Chaque
jour au Saint Sacrifice et dans la récitation de l’Office divin, je
demande à Notre Seigneur d’exaucer tous les vœux de Votre
grandeur. Puisse-je ainsi payer la dette de reconnaissance que
vous dois.
Il me semble que tous les confrères du Ruanda font réellement effort pour être de vrais missionnaires. Quelques-uns
d’entre nous, malheureusement, avons reçu une éducation
fausse, ne favorisant que trop les vues naturelles. Cette éducation nous a trompé et égarés. Que Notre Seigneur nous le pardonne et nous donne d’être véritablement tous des hommes de
paix.
Monseigneur Sweens nous a quitté après la retraite, en septembre, pour gagner le Kiziba et le Bukumbi. Depuis ce temps
Lettre du P. Classe du 26 décembre 1910 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 11110
(095223-095225).
58

131

tout est resté dans le calme et l’œuvre de Dieu se fait par les
travaux des confrères.
Cette semaine nous commencerons à six heures au sud
d’Issavi, vers l’Urundi, une fondation. Ce sera N.D. des
Apôtres, dans le groupe de Nyaruhengeri-Rusagara. Là en un
rayon de deux heures nous groupons facilement 25 000 habitants. Ce point est sur la route de l’Urundi vers lequel semblent vouloir se diriger maintenant les Messieurs de la Mission
Evangélique du Ruanda. Depuis 1907 nous avions placé là
trois chrétiens originaires de Nyaruhengere même. Les sympathies ne manqueront pas aux confrères qui vont y travailler.
Leurs Grandeurs y envoient : P. Lecoindre, P. Dufays et F. Rodriguez. Le cher P. Lecoindre est remis à peu près de sa fatigue
et du découragement causés en grande partie par un pauvre
confrère qui avait plus de cœur et de dévouement que de jugement.
Au Muléra la situation reste bonne vraiment pour la
Mission. Dans ce pauvre pays si belliqueux, il semble que,
par ignorance de ce qui se passe chez lui, le Roi cherche à
exciter encore les esprits et les lances. En août dernier le
Roi envoyait là un grand chef. Il devait commander tout le
pays et lever l’impôt. De leur côté les anciens chefs, dont les
uns sont oncles, frères, beaux-frères du Roi, restaient dans
leurs commandements et devaient aussi lever l’impôt. Chacun
de son côté défendait à ses gens de payer l’autre. Il en résultait
des rixes continuelles. Tous se réclamaient du Roi. Pour les
païens l’embarras n’était pas grand : dans le doute on ne paye
pas ; si les réclamations se font trop fortes les lances adoucissent le ton. Pour les chrétiens et les catéchumènes il en va
autrement, car nous avons dû mettre l’obéissance aux
chefs comme conditions d’admission. M. le Résident a bien
voulu nous aider et intervenir près du Roi pour faire trancher
ce procès. En attendant les gens se battront encore : c’est le
bonheur du Muléra un peu honnête. Les confrères sont réellement aimés et font du bien. P. Delmas conduit prudemment
sa Mission. On dit bien le pays peu sûr, mais nul n’y croit.
Nécessairement dans un pays de frontière, à la limite de la
forêt de bambous qui couvre les flancs des volcans, les pillards
et les mauvaises gens trouveront toujours leur compte. Poursuivis dans un pays, ils passent la frontière ; traqués au nord,

132

ils redescendent vite au sud. Frontière et forêt avec les grottes
de lave, sont trop avantageuses pour nos batailleurs.
Issavi, Nyundo, Kissaka, Rulindo sont en paix et progressent. Kabgaye, ces derniers temps, a eu assez de difficultés
avec quelques chefs, trois ou quatre, mais ces difficultés ont
pu être arrangées avec le Roi. Mibirizi reste toujours en retard
bien que sous plusieurs points il y ait progrès incontestable.
Là il faudra encore de longs efforts et beaucoup de patience
pour lancer cette Mission. Les P.P. Trémolet, Lody, Ecomard y
donneront tous leurs soins, en se gardant du découragement
qui vient de ce que l’on voudrait avancer trop vite.
Rulindo vient d’avoir, à Noël, une demi-douzaine de premiers baptêmes. Ce n’est qu’un encouragement donné aux
Confrères et aux catéchumènes, mais bientôt, dans six mois la
Mission avancera régulièrement de trimestre en trimestre.
Actuellement notre Ruanda est tout sillonné de marchands.
Tout ce monde poursuit les peaux, mais surtout le caoutchouc
et l’ivoire du Congo. Le Ruanda est devenu le grand chemin
entre le Congo et les vapeurs du Nyanza. Le commerce monte,
la civilisation se fait un peu tirer, car nous en sommes toujours aux étroits mais longs sentiers. Les Nègres soupirent et
font des vœux pour que les sentiers ne se changent pas en
routes qu’il leur faudra piocher et entretenir. Sans doute
l’impôt va leur venir ! En févier nous aurons de nouveau des
commissions de délimitation allemandes et belges ! Depuis dix
ans nos frontières font parler d’elles : il est temps que la
situation se règle ! Nous aurons donc à nouveaux de nombreux soldats rayonnements en tous sens. Au moins les ennuis des frontières et des zones indécises, sur lesquelles aucun parti – sauf les rebelles et les pillards – n’ose agir, disparaîtront
A la capitale se manifeste une certaine inquiétude : le
Roi ira-t-il ou n’ira-t-il pas à Kigari chez le Résident. « On
nous tuera plutôt », disent certains Batutsi. Il me semble
que personne ne se fera tuer, mais que le Roi ne pouvant
plus reculer, refuser, cèdera par crainte des soldats, nombreux à cause des commissions, de la police de la Compagnie du Ruanda. Les Batutsi intelligents – les jeunes –
commencent à voir qu’ils ont attendu un peu longtemps
pour se révolter. Les vieux ne doutent de rien : Lwabugiri
(le père du Roi actuel) était si fort ! Les vieux ne sont pas
133

braves, les jeunes craignent les balles, à moins qu’ils
n’aient un fusil entre les mains. Il est vrai qu’à côté, au
Congo, toute la troupe change ses vieux Albini pour des
Mausers à répétition et balles blindées : les désertions ne
sont pas inouïes et les fusils se laissent aussi voler, et nos
Batutsi savent aussi voler.
Dieu nous garde. Notre Ruanda est tout à Marie. La Vierge
Immaculée augmentera le bien qui se fait. Nous lui demandons de nous donner des confrères pour Murunda où les catéchumènes montrent une bonne volonté vraiment extraordinaire ; puis pour Kigari, où de toute nécessité il nous faudrait
nous installer et ouvrir vite une vraie école enseignant le kiswahili et l’allemand. Kigari est une nécessité : siège du Gouvernement, bientôt Résidence du Roi au moins une partie de
l’année, point de passage de toutes nos caravanes ; nous devons y aller. J’ai déjà l’acceptation de M. le Résident, mais je
suis du nombre de ceux qui, nombreux, avancent plus des
yeux que des jambes.
Actuellement je suis à Nyundo pour préparer l’établissement
des Sœurs, nos bons Frères étant trop peu nombreux.
En nous offrant, Monseigneur et Vénéré Père mes humbles
vœux de filiale vénération, je prie Votre Grandeur de bénir les
confrères et les chrétiens du Ruanda, et particulièrement celui
qui tient à se dire toujours
de Votre Grandeur le fils dévoué et
reconnaissant en N.S. et N.D.
Léon Classe
33. EXTRAIT DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 26 JANVIER 1911 AU SUPERIEUR DE RWAZA59
Nyundo, le 26 janvier 1911
Mon cher Confrère,
(…)
Demandez toujours aux Pères de bien voir leurs gens pour
maintenir le contact, l’union entre les Missionnaires et les
chrétiens. Plus la chrétienté sera unie avec ses Pères plus elle
59 Lettre du P. Classe du 26 janvier 1911 à ses confrères, A.G.M.Afr., N° 098108.

134

sera forte, se laissera conduire et diriger. Sur ce point, à Rwaza, vous êtes plus avancés que dans d’autres Missions ; gardez
votre avance, je vous en prie.
(…)
Il ne faut pas que nous les fassions bénéficier trop de ce
nous appelons le sacrement de la bêtise.
(…)
Méfiez-vous de plus en plus de ces Messieurs du G. Un peu
de tous côtés il y a des meurtres : « une épidémie de
meurtres » avoue M. Kandt. Il faut un bouc émissaire pour
expliquer cette situation qui cadre mal avec celle que l’on
écrit : on serait bien content de nous attribuer le tout. Ne craignez pas cependant de protester poliment s’il avance des
choses qui ne vont pas. Restons de plus en plus dans notre
rôle, notre œuvre ne sera que plus florissante et malgré tous
ces Messieurs, l’influence des Missionnaires grandira.
Pauvre pays ! Car se sont toujours les innocents qui paient !
(…)
34. PROMULGATION DU DECRET DU PAPE DU 8 AOUT
1910 CONCERNANT L’ADMISSION DES ENFANTS A LA
PREMIERE COMMUNION : 19 FEVRIER 191160
35. NOTE DU 22 FEVRIER 1911 CONCERNANT LES VACANCES61
Kabgaye, le 22 février 1911
Plusieurs Confrères m’ont demandé si l’on pouvait, de droit
ou d’après la coutume, prendre huit ou quinze jours de vacances à la fin de chaque trimestre.
Il n’y a pas de vacances de droit non plus que de coutume
équivalence.
Nous suivons seulement la coutume suivante : Lorsque
dans une station un travail important s’impose et demande
plusieurs jours, vg. la visite d’une succursale, de catéchistes
ou des chrétiens éloignés…etc., il est préférable de reporter ce
60 Promulgation du décret du Pape du 8 août 1910 concernant l’admission de enfants

à la première communion par lae P. Classe le19 février 1911, A.G.M.Afr., N°11110
(095233-095239).
61 Note du 22 février 1911 concernant les vacancers, A.G.M.Afr., N° 11110 (095240).

135

travail à la fin du trimestre. Dans ce cas on retarde de huit
jours l’ouverture des Catéchismes, plutôt que d’interrompre
plus tard le Cours des Instructions. La question est posée au
Conseil et c’est au Supérieur qu’il appartient de décider de
l’opportunité de ce retard dans la reprise des Catéchismes.
Durant la Semaine sainte les Catéchismes sont empêchés
par les Offices et la retraite donnée aux Néophytes.
Léon Classe
v.g. R.
Il ne s’agit pas de la semaine des examens.
Ruaza.
36. LETTRE DU P. CLASSE DU 3 MARS 1911 AU P. DELMAS, SUPERIEUR DE RWAZA62
Kabgaye, le 3 mars 1911
Mon cher Confrère,
(…)
Peut-être que le Gouverneur de la Colonie passera à Ruaza.
S’il venait chez vous, vous répondrez au désir de Mgr le Vicaire
apostolique « en vous mettant en frais pour lui présenter vos
hommages et essayer de lui faire honneur et plaisir si possible ».
Un point que je me permets de vous rappeler est la question
des relations avec les chefs. Nous avons la réputation d’être
à outrance les défenseurs de Bahutu, par suite opposés aux
chefs. La formule du Gouvernement est « d’exalter les chefs
envers et contre tous ». Il est possible qu’insidieusement on
nous pose quelques questions au sujet de nos relations,
pour confirmer l’opinion que l’on a de nous et s’en faire
une arme contre nous. Soyons donc prudent d’autant plus
que nous ne gagnerions guère à une attitude contraire.
Le P. Visiteur vous a dit pourquoi je ne suis pas passé par
chez vous. L’envi ne m’en manquait pas.
Amitiés aux Confrères…
Léon Classe
62

Lettre du P. Classe du 3 mars 1911 au P. Delmas, Supérieur de Rwaza, A.G.M.Afr.,
N° 098112.

136

COUTUMIER DES SUPERIEURS DU 8 MARS 191163
1. C’est le Supérieur qui a la responsabilité de tout ce qui se
fait à la mission et par conséquent la surveillance de tout.
2. Il veillera à ce qu’on s’en tienne en tout aux ordres donnés,
aux coutumiers, qu’on n’innove rien ; lui-même n’innovera
rien de sa propre autorité du reste il devra tâcher de se montrer en tout le plus régulier.
3. Il verra par lui-même la manière dont on fait la classe, les
catéchismes, vérifiera l’état du magasin, des comptes, le diaire
etc., et il veillera sur la bonne exécution de tous les travaux
manuels.
4. C’est le Supérieur qui dépouille le courrier ; lui encore qui
fera le paquet pour le courrier régulier ; il remettra à l’économe
qui s’occupera de le faire partir. C’est lui encore qui doit donner les cheties [?] de route et pour les courriers et pour tous
les autres cas.
5. Le Supérieur est seul chargé des relations avec le Gouvernement ; les relations écrites sont aussi rares que possible.
S’il y a échange de lettres, conserver celles reçues et les
doubles de celles envoyées. Si le Supérieur use dans les relations officielles, écrites ou orales de l’intermédiaire d’un confrère qui connaît l’allemand, il le mettra bien au courant des
questions en jeu et lui fera partager ses idées et sa manière de
voir, de telle sorte que ce confrère ne soit sur les points en
question que son porte-voix
6. Les relations avec les autorités indigènes relèvent aussi du
Supérieur, ainsi que d’une manière générale toutes les relations extérieures qui ne touchent pas au bien spirituel de la
chrétienté v.g. procès, disputes, plaintes quelconques. Il inculquera aux chrétiens le respect de l’autorité ; pour qu’ils ne se
croient pas dispensés des corvées, du fait qu’ils sont chrétiens.
Il aura à cœur de ne pas écouter les plaintes des indigènes et
surtout de ne pas se mêler de leurs affaires ; il s’efforcera de
leur persuader que ce n’est pas son affaire.
7. Le Supérieur suivra d’assez près la marche de la mission
pour pouvoir faire en connaissance de cause ses rapports trimestriels à Mgr le Vicaire apostolique.

63 Coutumier des superieurs du 8 mars 1911, A.G.M.Afr., N° 098113-14.

137

8. Pour que l’œuvre soit commune, il ira de temps en temps
visiter les quartiers desservis par les autres missionnaires
pour que tous sachent qu’il est le Père à tous, et qu’il ne se
disent pas les enfants d’un tel ou d’un tel.
9. Le Supérieur en outre de ses travaux prend sa semaine
comme les autres confrères pour le ministère courant : baptêmes, enterrements, visites des nuits aux malades, etc.
10. Le Supérieur sera très prudent quand il s’agira de donner
des conseils ou d’émettre une opinion au sujet des difficultés
que les indigènes ont entre eux. Un mot dit sans réflexion ou
mal interprété peut parfois avoir les conséquences les plus
graves. Si quelquefois il se croie obligé d’intervenir, il mesurera
toute la portée de ses paroles et tâchera d’en prévoir les conséquences.
Ce paragraphe a sa raison d’être à Ruaza beaucoup plus encore qu’ailleurs ; tout le monde sait pourquoi. Ce qui y vient
d’être dit s’applique à fortiori aux autres missionnaires également et non pas seulement au Supérieur. Ils ne doivent nullement s’occuper d’entendre les différends, de donner des conseils, de rendre justice, soit à la mission soit dans les tournées.
H. Léonard
8 mars 1911
37. EXTRAIT DU DECRET DU 24 MARS 1911 CONCERNANT LA CONFRERIE DE NOTRE DAME DU MONT CARMEL64
Kabgaye, le 24 mars 1911
Mon cher Confrère,
Par décision de Mgr, le Vicaire Apostolique, vous être autorisé à affilier vos Néophytes à la Confrérie de N.D. du Mont
Carmel, en vous conformant toutefois entièrement au Décret
qui vient de régler définitivement que le Scapulaire pourra être
remplacé par une médaille.
1. la médaille remplace le port du Scapulaire, non sa réception. Vous devez donc d’abord imposer en la forme ordinaire le
64 Décret du 24 mars 1911 concernant la confrérie de Notre Dame du Mont Carmel,

N° 11110 (095241).

138

Scapulaire à chaque Néophyte (Pouvoirs, F.Z., N° 14). Le Scapulaire est ensuite remplacé par la médaille.
2. La médaille doit porter sur l’une de ses faces, l’image de
Marie, sur l’autre celle de N.S. présentant son Cœur Sacré.
3. Ces médailles sont bénites « unico sign crucis » par tout
prêtre qui a le pouvoir d’imposer le Scapulaire.
4. Sa Grandeur Monseigneur le Vicaire Apostolique entend n’autoriser en aucune manière le port des médailles
avec exergue en français ; il devra en latin ou en allemand.
Le Vicariat ne se charge pas de fournir ces médailles.
Avant de recevoir vos Néophytes dans la Confrérie de N.D.
du Mont Carmel, vous aurez soin de les instruire non seulement des privilèges accordés au Scapulaire et des bénédictions
célestes qu’il attire sur ceux qui le portent respectueusement
et pieusement, mais encore de la manière dont ils doivent se
comporter pour s’assure ces précieux avantages. Porters les
livrées de T.S.V. sans l’invoquer et sans faire l’effort pour être
fidèle à leurs engagements envers Elle ne serait qu’une fausse
dévotion dangereuse pour nos Néophytes.
Pour gagner les Indulgences du Scapulaire il faut :
1. Avoir reçu dans la forme prescrite le Scapulaire d’un
Prêtre qui a le pouvoir de l’imposer.
2. Etre reçu dans la Confrérie et y être inscrit.
3. Porter continuellement le Scapulaire.
4. Aucune prière spéciale n’est prescrite.
A. Pour obtenir la grâce à une bonne mort (grâce
de la persévérance finale) il faut :
1. Appartenir à la Confrérie du Mont Carmel ;
2. Porter continuellement le Scapulaire ;
3. Mener une vie chrétienne ;
4. Etre revêtu du Scapulaire au moment de la
mort.
B. Pour avoir part au privilège sabbatin (abrév. du Purgatoire) il faut :
1. Porter le Scapulaire avec dévotion jusqu’au
moment de la mort.
2. Garder la chasteté selon son état.
3. Réciter tous les jours l’office canonique par

139

devoir ou par dévotion, ou bien le petit office de la
Sainte Vierge. Pour ceux qui ne savent pas lire
cette 3ème condition doit être suppliée pour
l’exacte observance des jeûnes de l’Eglise et
l’abstinence des aliments gras les mercredis, vendredis et samedi de chaque semaine. (…)
38. LETTRE DU P. CLASSE DU 28 AVRIL 1911 A MGR LIVINHAC65
Kabgayi, 28 avril 1911
Monseigneur et Vénéré Père,
Que cette lettre porte à Votre Grandeur mes humbles vœux
de filiale vénération et d’entière soumission. J’espère de la miséricorde de Notre Seigneur et de la puissante intercession de
Saint Léon que ces pauvres vœux ne seront pas de simples
paroles. Puissent nos prières et nos quelques travaux consoler
un peu Votre Grandeur dans les difficultés actuelles !
Dans notre cher Ruanda l’heure est plutôt aux difficultés
qu’aux consolations. Dieu cependant ne nous prive pas de
celles-ci complètement. Pâques aura vu nos chrétientés
s’accroître à environ 250 initiés, chiffre cependant que Noël
avait un peu dépassé. Je crois que de toutes nos stations du
Ruanda réunies le nombre de nos pauvres chrétiens oublieux
de leur baptême, qui n’on pas rempli leur devoir pascal ne dépassera guère la cinquantaine. La grande consolation nous
vient de nos petits enfants chrétiens qui régulièrement de trois
mois en trois nous préparons à la première communion. Issavi
et Nyundo nous ont donné pour ce trimestre soixante-dix-sept
petits communiants. Kissaka (Nsasa) par ses enfants prendra
bientôt une bonne place et se remontrera. Rulindo a eu ses
premiers baptêmes. Nyaruhengeri apportera vite son contingent de néophytes : là se trouvent tous les éléments d’une
bonne Mission et dans les meilleures conditions.
Pour les chrétiens actuellement une grande difficulté vient
du commerce et des voyages auxquels beaucoup se donnent.
Les blâmer est difficile. Les Européens, les marchands de
peaux et de chèvres, les peaux pour l’exportation, les chèvres
65 Lettre du P. Classe du 28 avril 1911 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 11110 (095226-

095230). En marge de la lettre : « Répondue le 7 Juillet 1911).

140

pour drainer un peu de l’ivoire et du caoutchouc du Gishari et
du Kamurunza, leurs ont crée des besoins, ont fait monter
sans mesure les prix de toutes choses. Les corvées de toutes
sortes s’augment et l’impôt est chose décidée pour les être
[illisible] de 1912. Le Ruanda, en sa très grande partie a un
sol pauvre et aucune richesse naturelle : le Kissaka seul
produit l’arachide, donnera peut-être du coton. Ailleurs le
froid, les pluies trop longues, ne favorisent guère les cultures
rémunératrices. A Issavi nous essayons le café pour nos
chrétiens, mais beaucoup hésitent à se lancer. Le droit de
propriété n’existe pas : tout est au Roi en principe, en fait
aux chefs de collines. Les gens se demandent s’ils ne cultivent
pas pour autrui ! Le petit commerce pour les marchands
arabes, indiens et autres, le portage, malgré leurs risques et
périls, semblent pour beaucoup le salut. L’homme doit
s’habiller, vêtir sa femme. Autrefois celle-ci portait une peau de
vache, peu chère et de longue durée : une peau actuellement
coûte de six à neuf roupies ! Et les champs sont petits et mesurés : les grands et nombreux troupeaux ont besoin de pâturages d’autant plus étendus qu’ils sont plus maigres. Les
troupeaux sont l’honneur, la vie du chef et beaucoup son
culte ! Ce sont les inconvénients de la civilisation dans un
pays surtout loin de toute voie de communication et sans
autre moyen de transport que le portage à dos d’hommes.
A Nyanza, la capitale du Roi, un petit progrès est à signaler.
D’abord parmi les pages qui fréquentent l’école, un petit mouvement se dessine. Une dizaine se font instruire en secret, et
ont amené leurs parents. Deux ont été soupçonnés, et malgré
les injures et les railleries, ont franchement avoué et sont demeurés fermes. Le Roi et la Reine Mère n’ont rien dit encore.
C’est un encouragement. De plus à cette école viennent maintenant quelques enfants de vrais grands chefs. C’est le mouvement qu’il faudrait encourager.
Hélas ! cette œuvre de Nyanza nous la laissons de plus en
plus. C’est une faute que bientôt nous regretterons vivement.
A mon humble avis l’œuvre vitale, importante avant toutes au
Ruanda est celle des Batutsi ou chefs. Cette œuvre, pour être
efficace, doit se faire simultanément dans toutes nos stations,
mais avec son complément absolument nécessaire et décisif à
Nyanza. La lutte entre les Protestants et nous est à qui aura les chefs. L’établissement de trois missionnaires à Nyanza
141

était jusqu’à présent impossible : ce n’était pas le moment ; les
difficultés n’auraient fait que s’accroître. Maintenant encore le
moment propice n’est pas encore arrivé. Mais, laisser tomber
ce qui a été fait à Nyanza, c’est céder de plein gré les avantages
de cinq années d’efforts de rapprochement. Sans les chefs
nous n’aurons pas le peuple d’une manière sérieuse. Sans
eux c’est avec le régime social actuel qui sera encore fortifié,
donner au catholicisme une situation d’infériorité, d’esclave, le
condamna à être sans cesse aux prises avec les difficultés de
l’oppression. Nous devrions nous préparer de manière que le
jour où Nyanza deviendra, de par le Gouvernement, ville ouverte, nous n’ayons qu’à transformer notre établissement et
d’intermittente rentre notre présence stable et définitive. Dans
ces pays, comme dans l’Uganda, le Roi est l’âme du pays.
Dans les stations, nous devons gagner la bienveillance des
chefs pour avoir la liberté du prosélytisme et la paix pour nos
gens. Les chefs cependant regarderont toujours vers Nyanza.
Leur sympathie à notre égard sera d’autant plus grande qu’ils
nous verront aller plus régulièrement à Nyanza, être bien avec
le Roi : sympathie et politique personnelles s’uniront. D’autre
part, la sympathie du Roi à notre endroit doit se fortifier par
des petits services à lui rendus, par les bonnes relations que
nous aurions avec ses chefs, leurs paroles bienveillantes pour
nous. A l’heure venue, si nous agissions ainsi régulièrement,
avec ordre, méthode et entente, la sympathie du Roi et de ses
conseillers laisserait faire le pas à ceux de la race noble qui
seraient préparés. A leur tour ceux-ci hésiteraient moins connaissant les bonnes intentions du Roi protégé aussi un peu
par l’immixtion du Gouvernement européen dans les affaires
indigènes.
C’est une erreur grave de dire qu’ici le peuple sera catholique sans les chefs, plus grave que partout ailleurs :
chefs et peuple ne sont pas ici de la même race. Il y a antagonisme de races, de conquérants et de conquis. Dans
beaucoup de provinces, pour ne pas dire la plupart, la conquête est trop récente et a laissé vivre les poussées
d’indépendance. Ce double antagonisme sera fortifié encore de l’antagonisme des religions. Le protestantisme est
la religion du Gouvernement ; il a et aura ses faveurs. Que
les chefs se jettent vers lui par la politique ; la race mututsi sera soutenue par le Gouvernement et parce que c’est sa
142

politique : il doit se servir de cette race pour gouverner, et
parce que c’est sa religion. L’autre race, catholique, se réclamera de nous, malgré nous. Maintenant déjà on nous
dit assez que nous nous faisons à tort et à raison les défenseurs des Bahutu ! De là à un antagonisme politique, il
n’y a pas loin. S’il n’existe pas en fait, on aura soin de
faire croire à son existence, et on ne manquera pas de
murmures, de tentatives de faits isolées des Bahutu pour
prouver son existence. Autre circonstance aggravante et
qui aidera ces tendances des idées gouvernementales :
nous manquerons de missionnaires allemands, et chez nos
adversaires relig. nationalisme passe avant christianisme !
Il me semble qu’au lieu de laisser à peu près Nyanza,
nous devrions y paraître de plus en plus, monter l’école de
plus en plus en plus. Dans nos stations aussi coûte que
coûte, nous devrions gagner les chefs, même si nous les
croyons inconvertissable, ce qui est une idée malheureuse
en elle même et dans ses conséquences pratiques. Nous
devrions envisager l’avenir avec plus de logique. Cela suppose que nous nous occupons surtout de nos œuvres. Nous
rions du peu de succès obtenu jusqu’à ce jour par les Protestants. Ils avancent régulièrement. Nous nous illusionnons. Le temps leur donnera le succès, le gouvernement et
leur nationalité, complèteront.
Ici il y a une coutume d’après laquelle tous les Rois du
Ruanda portant le nom de Yuhi ne peuvent traverser les
fleuves. Musinga de son nom de roi est Yuhi III. Kigari, le
siège du Gouvernement allemand est de l’autre côté de la
Nyavarongo. Le Gouvernement veut faire séjourner le Roi
une partie de l’année à Kigari. Passera-t-il outre les coutumes ! C’est probable : le point étant important. Dans
l’affirmative Yuhi-Musinga66 ira, 4 ou 6 mois sur douze,
66

« C’est par diplomatie, sans doute que le Délégué apostolique a passé sous
silence la part très réelle et peut-être ( ?) prépondérante dans la relégation sur
les bords du Kivu de l’ancien roi du Ruanda Musinga. Il vaut mieux sans doute que
son rôle soit laissé dans l’ombre, car la mesure prise en fait par les autorités belges a
déplu à une forte fraction de la population qui n’admet pas cette intrusion européenne
dans la politique sous mandat ; Quoique n’étant pas le souverain légitime, Musinga
était aimé : ses mœurs privées, déplorables, n’intéressait que médiocrement les
païens. D’ailleurs si Musinga était intrus, son fils, le roi actuel ne l’est pas moins.
Sous la protection du gouvernement allemand, qui trouvait avantageux de maintenir
au pouvoir le roi Musinga, il est possible qu’en 1912 il eut été évincé par le fils du roi
143

séjourner à Kigari avec tout son monde et ses pages.
Nyanza alors sera presque désert. Si nous ne somme pas à
Kigari, les Protestants y viendront, et Yuhi et sa cour leur
tomberont dans les bras. C’est détruire une partie de notre
travail. Le Gouvernement a accepté ma demande d’établissement à la Résidence, mais nous ne pouvons avancer !
Tout le temps de l’année nous avons à Kigari une centaine
de chrétiens, à la saison sèche le nombre montait à 250 et
plus. Il augmentera. Kigari est l’aboutissement de toutes
les caravanes et des marchands traversant le Ruanda, allant au Congo et de l’ouest du Kivu, se rendant à Usumbura. C’est dire que sans cesse nous y auront des nôtres. Nos
caravanes, nos confrères du Ruanda, et des trois stations
de Mgr Roelens, des bords du Kivu doivent y camper. Capitale européenne, tête de ligne des bateaux que l’on veut
mettre sur la Nyavarongo pour prolonger ou unir les lignes
ferrées qui doivent aller du Nyanza au Kivu, Kigari deviendra le Munasa de ces régions. Ce point, tout en nous réservant bien des misères dues à l’Islam, à l’instabilité des
gens et à l’immoralité de ces grands centres militaires et
commerciaux (les confrères de Muansa et Tabora les connaissent !) devient trop important à beaucoup de titres
pour que, sans crainte, nous le puissions oublier longtemps. Là les protestants créeront vite, sous l’œil et avec
l’appui du Gouvernement, une grande école d’allemand. A
Bukoba nous sommes déjà arrivés trop tard. Ici nous avons
tous droits de priorité, reconnus par la Résidence même et
nous les perdrons ! Cette pensée me peine profondément, alors
surtout que nous sommes regardés comme étranger. En avançant, en faisant cet établissement nécessaire, vite et sérieusement, nous flatterions le germanisme. Ce serait un bouclier
placé devant nos œuvres.
Hélas ! d’écoles nous n’en avons pas. C’est le point sur lequel les Protestants vont tâcher de nous faire tomber. Le kiswahili et l’allemand nous devrions l’apprendre dans toutes
légitime tué en 1895, près de Kabgaye par la faction des partisans de Musinga. A mon
humble avis, il est préférable de ne pas trop publier les détails de l’intervention de Mgr
Classe dans le changement de titulaire au trône. Qui sait si un jour le pays changeant
de maître (les Belges cédant le mandat au fameux Trustée-Ship) la question ne rebondira pas devant les nouveaux mâitres Blancs du Ruanda ? » On trouverait là… [le
reste de la lettre a disparu]. P. CLASSE, A.G.M.Afr. N° 96457.

144

nos petites écoles de stations. A la côte, les écoles sont déjà
soumises à l’inspection gouvernementale, tout comme au Soudan, d’après les derniers rapports. Bientôt ce sera notre tour et
nos regrets seront inutiles. Récemment un officier me demandait si c’était vrai que nous avions, dans l’Unyanyembe et le
Nyansa-Sud reçu défense d’enseigneur le kiswahili dans nos
écoles, et ce Monsieur me disait : « Cependant en l’enseignant
vous nous rendriez service : nous ne pouvons nous autres apprendre toutes les langues indigènes de la colonie. » Il y a six
semaines, le Gouverneur lui-même disait : « Nous placerons
près des chefs des jeunes gens de l’école de Tanga ou d’autres
parce que les missions ne peuvent nous fournir les sujets dont
nous avons besoin. Ce sera un danger car parce que tous ces
jeunes gens qui viennent de la côte sont musulmanisés ! » Actuellement, l’un des interprètes de la Résidence, depuis un
mois, est un chrétien d’Issavi, de l’école de Rubia. Mais nous
n’avons que peu de jeunes gens aussi formés !
M. me Praeses Yohannsen m’avait dit un jour : « Nous
sommes venus dans le Ruanda parce qu’il n’y avait pas de
maîtres allemands. Nous avons donc cru qu’il y avait encore de la place pour nous ! » C’est le mot de la situation :
des maîtres allemands, enseigner aussi ce qui peut plaire
et calmer le gouvernement, montrer qu’il n’y a pas de
chauvinisme de notre part. Et nous aurons encore malgré
cela assez à lutter pour calmer les désirs de ces Messieurs.
Veuillez, Monseigneur et Vénéré Père, me pardonner toutes
ces réflexions. Je me permets de les exprimer alors que la crise
n’est pas encore aigue de la part du Gouvernement et des Protestants surtout que nous ne sommes pas encore envahis par
les Musulmans. Ces derniers nous viendront avec le chemin
de fer surtout et les marchands.
Le mois prochain je devrai me rendre à Nyundo. Leurs
grandeurs m’ont chargé de l’établissement des Sœurs.
Daignez, Monseigneur et Vénéré Père, bénir nos chères missions du Ruanda et leurs missionnaires. Veuillez aussi agréer
avec mes vœux l’hommage de mon profond respect et de mon
dévouement tout filial en N.S. et N.D.
Léon Classe

145

39. EXTRAIT DE LA LETTRE DU 24 SEPTEMBRE 1911 DU
P. CLASSE (PROBABLEMENT AU P. SUPERIEUR DE RWAZA)67
24 septembre 1911
(…)
J’espère que le bon Frère Pancrace est un peu rétabli. C’est
sans doute la chaleur si forte de ces derniers jours qui l’a fatigué.
Monsieur Kandt dit devoir aller bientôt au Mulera. Il semble
tenir à la punition du meurtrier soit par lui, soit par les chefs,
soit par les gens (mais là c’est difficile de faire arrêter les représailles au seul meurtrier !
Il nous a écrit à propos des vaches. Dans la décision à propos de la place des postes d’observation, tachez que l’on ne
dise pas que nous avons cherché notre seul intérêt. Les postes
doivent protéger la frontière, pour cela il ne faut pas qu’ils
soient juste à la forêt.
Monsieur Kandt nous a dit vous avoir laissé toute latitude
pour indiquer aux soldats les endroits où ils devaient se placer.
Je ne fixe pas encore la date de la retraite, si non en vous
disant qu’elle sera vers la fin de novembre. Parce que nous
tenons absolument à ce que la bâtisse soit terminée. Si nous
n’agissons pas ainsi l’intérêt général souffrira trop. Votre chrétienté y perdra et nous ne pouvons nous engager dans des dépenses toujours plus grandes, car alors vous n’aurez pas votre
église avant le Rosaire prochain, ce que Monseigneur ne veut
aucunement.
Nous quitterons Rulindo mercredi matin. Le lundi 2 octobre
nous partirons pour Mibirisi.
Amitiés toujours aux confrères. Que Marie Immaculée vous
aide.
Je demeure notre tout dévoué confère en N.S. et N.D.
Léon Classe
De Kabgaye j’écrirai aux bons Frères.

67. Extrait de la lettre du 24 septembre 1911 du P. Classe (probablement adressee au

p. supérieur de rwaza ?), A.G.M.Afr., N° 098125.

146

40. LETTRE DU P. CLASSE DU 1ER NOVEMBRE 1911 A
MGR LIVINHAC68
Kabgayé, 1er novembre 1911
Monseigneur et Vénéré Père,
Le souvenir que Votre Grandeur a remis pour moi au cher
P. Embil m’a tout à fait touché. Cependant je ne puis dire qu’il
me fera d’avantage souvenir des bontés de Votre Grandeur à
mon égard.
Le bon Dieu m’a ménagé une grande joie et une grande et
une grande consolation à nos missionnaires du Ruanda cette
année. Depuis juillet nous possédons Monseigneur Hirth. Sa
Grandeur n’était pas revenue au Ruanda depuis février 1905.
Malgré nos erreurs et les difficultés durant ces sept années.
Notre Seigneur a bien voulu bénir et faire fructifier nos efforts
puisque le Ruanda fournit actuellement à peu près la moitié
de la population chrétienne du Vicariat. Cette visite longue et
précieuse de sa Grandeur contribuera à promouvoir davantage
le bien, à nous donner la vraie direction. Personnellement j’ai
été touché et heureux de voir combien les confrères ont accueilli avec joie la venue de Monseigneur. Partout on a fini par
reconnaître que les hésitations au sujet de direction donnée
par Sa Grandeur étaient malheureuses pour nos œuvres. Certainement c’est la confiance en cette direction qui domine définitivement.
Nos missions seraient plus fortes, plus avancées si partout
nous nous étions bien mis à l’œuvre. Le danger des protestants, des faiblesses de ci de là dans les missions que l’on disait les plus fortes ont montré où était le vrai. Que notre Seigneur en soit béni.
Nos progrès cette année ne seront guère visible ; deux confrères seulement nous sont venus : P. Zuembiehl à Issavi,
P. Prieur à Nyundo. Je ne compte pas P. Briquet venu remplacer P. Hoynk appelé par Mgr Sweens à Rubia. La société évangélique qui travaille au Ruanda, pour pouvoir concentrer ses
efforts sur ce pays, a abandonné l’Urundi, où elle devait entrer, à une autre société. Au Congrès de Dares Salaam ces
Messieurs ont déclaré devoir unir leurs efforts contre la toute
puissante Mission catholique. Nous sommes avertis : à nous
Lettre du P. Classe du 1ier novembre 1911 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 11110
(095226-095230). En marge de la lettre : « Répondue le 7 Juillet 1911).
68

147

de nous garder. Actuellement nos relations sont très bonnes
avec ces Messieurs. Les difficultés naîtront du contact des
chrétiens.
La Mission de Mibirisi où j’ai accompagné Sa Grandeur, se
traîne encore. Il y a beaucoup de mieux cependant à constater
et Sa Grandeur a beaucoup encouragé les confrères. La patience et le dévouement des confrères auront de vrais résultats. Hélas, les confrères souffrent beaucoup de leur vie de
communauté, l’entente y manque complètement. C’est un peu
le mal de Nyundo à moins que la présence d’un nouveau jeune
confère, le P. Prieur, ne ramène la paix et la bonne entente.
J’espère beaucoup de la présence de Mgr Hirth pour arriver
à une solution de la question des Batutsi. Toujours la volonté
de Sa Grandeur a été qu’on s’occupe des chefs.
Actuellement beaucoup de difficultés naissent au Nord du
Ruanda, dans le Mulera, des racontars au sujet d’une femme,
Nyinakahumuza, échappée de Bukoba où elle était internée,
réfugiée au Mpororo. Ce serait, croit-on une femme de Lwabugiri, père du Toi actuel. Son fils serait le prétendant légitime,
Musinga de fait étant usurpateur. En réalité le Roi ne changera pas, ni le Gouvernement, ni le pays n’y aurait intérêt, mais
les racontars les plus gros sont toujours les plus admis, surtout aux frontières où le trouble sert toujours.
En exprimant à Votre Grandeur l’expression de ma vive reconnaissance, je vous prie, Monseigneur et Vénéré Père,
d’agréer l’hommage respectueux de mon dévouement tout filial
de N.S. et N.D.
Léon Classe
41. LETTRE DU P. CLASSE DU 3O JUIN 1912 AU SUPERIEUR GENERAL69
Marienthal, 30 juin 1912
Monseigneur et Vénéré Père,
La décision de Votre Grandeur m’a causé une vraie consolation. Je m’embarquerai donc le 11 Août. J’ai fait à Metz la
demande de réintégration dans la qualité d’Allemand, indiquant que je désirais résider comme auparavant dans la
69 Lettre du P. Classe du 30 juin 1912 au Supérieur Général, A.G.M.Afr., N° 96457.

148

colonie. D’autre part pour la santé, je ne sens nullement le
besoin de prolonger mon séjour ici. Monseigneur Hirth de son
côté semble désirer autant que moi un départ que j’aurais voulu hâter encore plus. Sa Grandeur semble aussi compter sur
un fort secours en Missionnaires ! Hélas ! On m’écrit qu’à
Issavi P. Smoor est devenu à demi aveugle. Les yeux, dit-on,
ne supportent plus la lumière et il lui est impossible de lire
quoique ce soit. Il devra sans doute rentrer. Issavi restera avec
P. Pouget (qui espérait et à juste titre revenir aussi cette année), P. Zumbiehl et P. Hurel. Encor une station démontée !
Daignez, Monseigneur et Vénéré Père, agréer l’hommage de
ma profonde vénération et de mon entier et tout filial dévouement en N.S. et N.D.
Léon Classe
42. LETTRE DU P. CLASSE DU 9 OCTOBRE 1912 AU
P. DELMAS70
Kabgaye, le 9 octobre 1912
Mon bien cher Confrère,
Merci pour votre bonne lettre et vos souhaits de bienvenue.
Demandez aussi à Notre Seigneur de m’aider car le travail que
me donne Monseigneur est lourd ; peu facile et pas toujours
agréable : s’il est un peu utile ce sera parfait !
(…)
Le Fr. Pancrace devra être le 15 Décembre à Issavi. Monseigneur tient absolument à cette date. C’est l’intérêt général qui
l’exige. Fr. Herménégilde pourra terminer ce que Fr. Pancrace
aura laissé en arrière.
J’espère vous voir bientôt. Mgr m’a dit de refaire de suite
toute la tournée du Ruanda, mais peut-être me fera-t-il commencer par Mibirisi toujours malade.
Bon courage et bon succès au Bushuri. Recommandez une
grande prudence aux jeunes Pères qui restent à Ruasa.
Merci pour les peaux que vous m’avez envoyées ! A bientôt
j’espère.
(…)
Léon Classe

70 Lettre du P. Csse du 9 octobre 1912 au P. Delmas,, A.G.M.Afr., N° 098153.

149

43. LETTRE DE MGR HIRTH DU 13 OCTOBRE 1912 AUX
CONFRERES DE RWAZA71
Kabgaye, le 13 octobre 1912
Mes biens chers Confrères,
Comme mes yeux se trouvent de plus en plus fatigués,
c’est le P. Vicaire général qui se chargera dorénavant de
toute la correspondance administrative avec les Pères et
les Frères de nos stations
Veuillez à partir de ce jour lui adresser directement vos rapports et autres lettres ; de cette manière la réponse à ces
lettres éprouvera moins de retard s’il arrive au Père d’être en
voyage pour la visite des stations.
En me recommandant encore à vos bonnes prières, je vous
prie de me croire votre toujours bien affectionné en N.S.
Jean Joseph
44. LETTRE DU P. CLASSE DU 14 OCTOBRE 1912 AU
P. DELMAS72
Kabgaye, le 14 octobre 1912
Mon cher Confrère,
Les nécessités du moment nous forcent à recourir à votre
dévouement pour garnir nos stations, car nous n’avons pas de
renfort et deux Pères partiront en Europe pour la retraite.
Monseigneur demande à P. Soubielle de partir immédiatement dimanche 20 courant, pour qu’il soit ici mercredi 23. Le
vendredi 25, lui et moi partirons pour Mibilisi. P. Soubielle y
remplacera P. Lody nommé à Nsasa. P. Dufays arrivera dimanche 20 à Ruasa et vous déchargera sur lui de tout votre
matériel : c’est lui travail que vous lui demanderons.
P. van Baer quittera aussi Ruasa, mais il n’est pas encore
averti ; je le ferai un peu plus tard (ne le lui dite pas), et cela
pour pouvoir garder trois missionnaires dans chaque station !
Cette année Fr. Herménegile quittera Nasa le 14 Janvier au
plus tard pour venir chez vous. Donc cette année vous serez :
P. Delmas, Supérieur
P. Dufays
Lettre de Mgr Hirth du 13 octobre 1912 aux confreres de Rwaza. A.G.M.Afr.,
N° 098152.
72 Lettre du P. Classe du 14 octobre 1912 au P. Delmas, A.G.M.Afr., N° 098154
71

150

P. Gilli
Fr. Herménégilde
Nous ne pouvons faire autrement. Bon courage. Dieu vous aidera et vous arriverez quand même. Oremus pro invicem.
(…)
Léon Classe
45. LETTRE DU P. CLASSE DU 31 OCTOBRE 1912 AU
P. DELMAS73
Mibirisi, le 31 Octobre 1912
Mon cher Confrère,
Cette fois c’est le bon Père van Baer que je vous demande !
Monseigneur se voit dans la nécessité d’envoyer le Père à
Nyundo pour y mettre les Confrères à la règle. P. Weckerlé part
et il ne restera au Bugoye que P. Huntziger, Supérieur, et
P. Pagès. P. van Baer fera troisième. Cette gêne ne sera que
cette année, je l’espère, nous pourrons ensuite remonter nos
stations.
Cette année vous devrez donc laisser le soin du matériel à
P. Dufays, avec cette condition qu’on ne doit rien changer au
plan donné par les Sœurs. Pour la facilité et la rapidité du travail, portes et fenêtres doivent être ordinaire. Dans la battisse
de la grande maison il faudra placer de suite en construisant
les bois pour les plafonds. Les Sœurs tiennent à ces plafonds.
Prenez donc sur vous avec P. Gilli le soin de la chrétienté et
du catéchuménat (…)
Mibirisi est toujours ce que vous l’avez vu, en plus il a fait
un grand pas en arrière pour le catéchuménat qui y est nul.
(…)
Dites au bon Fr. Pancrace que ses demandes pour Issavi seront réalisées. Je le trouverai à Issavi même à son arrivée. Je
le trouverai à Issavi même à son arrivée, car je serai là vers les
premiers jours de Décembre.
Monseigneur doit partir pour Nyundo dimanche 3. Sa
Grandeur sera donc près de vous, puis ira aussi chez vous un
bon temps.
(…)
Léon Classe
73 Lettre du P. Classe du 31 octobre 1912 au P. Delmas73, AGMAfr., N° 098155.

151

P. Weckerlé partira vers le 15-18 Novembre.
P. van Baer devrait donc être pour cette époque à Nyundo.
46. RAPPORT ANNUEL SUR LES MISSIONS DU RWANDA
DU 25 NOVEMBRE 191274
Mibirizi, le 25 novembre 1912
Monseigneur et Vénéré Père,
Monseigneur Hirth m’a demandé d’adresser à Votre Grandeur le rapport sur les Missions du Ruanda. Ce n’est un
double plaisir : parler de ces chères Missions et rendre ce léger
service à Monseigneur pour qui je professe plus que de
l’attachement et du dévouement.
Avant de parler de chaque Station en particulier, quelques
points d’un intérêt général sont à préciser.
Grâce à l’activité et à l’énergie du Résident intérimaire,
Oberl. Gudowius, les événements qui ont, pendant les cinq
premiers mois de cette année, troublé tout le nord du Ruanda
sont terminés. Le prétendant au trône a été tué, sa mère
est à Kampala (Uganda), ses principaux lieutenants le
Mutwa Basebya et Lukara bwa Bishingwe ont été exécutés.
La paix semble devoir être pour quelques temps au moins
stable parmi les populations très denses mais aussi très turbulents et indépendants du Nord. Des grands chefs Batutsi
ont été donnés aux provinces pacifiées. Ce point n’a qu’une
médiocre importance, car après avoir construit leurs résidences, ces chefs voyant les soldats se retirer, ont cru prudent
de na pas pousser plus loin l’occupation de nouveaux fiefs.
C’est une manière honnête d’avouer qu’ils ne sont pas encore
rassurés au point d’habiter au milieu de leurs gens.
Les populations cependant sont fatiguées de la guerre ; elles
ont été trop fortement éprouvées elles et leurs chefs d’autrefois
pour recommence de suite. Elles demandent les missionnaires
avec instance, dans un but politique et pour pouvoir enfin
vivre en paix, c’est vrai, mais le mouvement n’est pas à dédaigner. Nyundo, Rwasa, Rwasa surtout vis-à-vis du Gouvernement ont gagné plus d’influence. C’est grâce aux Pères de
Rapport annuel sur les missions du Rwanda du 25 novembre 1912, A.G.M.Afr.,
N° 11110 (095319-O95322).
74

152

Ruasa que Chrétiens et Catéchumènes n’ont pas mis leurs
lances au service du Prétendant. A la fin, P. Delmas, voyant
que difficilement il arriverait à les maintenir, leur disait :
« Nous irons chez lui ensemble ; attendez, je vous avertirai. »
Et souvent les gens venaient demander : « mais quand ironsnous à Ndungutse. » Monsieur Gudowius s’est plu à reconnaître l’attitude de la Mission. A Rulindo, P. Buisson a pu décider une douzaine de chefs à faire leur soumission et les
amenés lui-même au Résident qui en a été satisfait. Cette démarche a entièrement couvert l’attitude première de quelques
chrétiens de cette Station. En réalité dans tout ce pays de Rulindo (le Bulisa et le Busigi), la population est mécontente de
l’échec du parti de Ndungutse : elle est contre les Batutsi et
la situation de la Mission est par là rendue délicate et difficile.
Actuellement il semble se commencer une campagne contre
les Batutsi. Beaucoup de voyageurs, surtout le Prof. H. Mayer,
ont un peu vu et entendu dans ce pays. Ils trouvent que les
privilèges de cette race sont trop exagérés, qu’on a pour eux
(certains hommes haut placés) une sorte de culte non motivé ;
que d’autre part ils restent obstinément à l’écart de tout rapprochement avec les Européens ; sont plutôt hostiles ; que le
Gouvernement et pour eux par trop complaisant, voir même
timide, ce qui est pour plus tard un danger. Il est à souhaiter
qu’il y ait un résultat pratique ! Il semble inévitable que les
Batutsi, par leur parti pris de dédaigner l’Européen, leur soin
jaloux de refuser toute instruction, se feront remplacer, pratiquement, par des Bahutu instruits. Nous essayons de pousser
des Batutsi, quelques-uns se sont décidés, mais ils sont rares,
surtout parmi les riches. Il y a cependant un progrès appréciable sur ce point, mais nous aurons longtemps encore à lutter contre l’indolence de ces Grands Batutsi qui ne s’imaginent
pas pouvoir faire autre chose que s’amuser, et ne croient pas
qu’un Européen puisse leur apprendre quelque chose d’utile :
l’Européen connaît si peu les vaches ! et la vache suffit à tout !
Je le répète, nous avançons cependant et quelques chefs –
pour ne pas parler des Batutsi pauvres et de chefs Bahutu – se
rapprochent et cherchent à s’instruire même de la religion.
Nous avons maintenant un Chrétien secrétaire du Roi, et
reconnu comme tel par le Gouvernement, un autre interprète près du Gouvernement, plusieurs près des Grands

153

Chefs. Il y a là pour nous un moyen sérieux d’apostolat si
nous savons l’utiliser et les perfectionner partout.
Monsieur Kandt a repris son poste à Kigali, depuis la fin
de septembre. Pour le moment tout est bien ! L’influence des
« appréciations contre les Batutsi » se sent. Pour le moment
son grand projet est une école gouvernementale pour les
jeunes Batutsi. A Kigali même les bâtiments ont été élevés. Les
élèvent manquent ! Usera-t-on la force ?! A la capitale tous
jurent n’y vouloir pas aller, ne vouloir pas y envoyer leurs enfants. Nous devrions depuis deux ans avoir notre école, et je
vois que nous aurions des élèves, nous en avons quelques-uns
malgré le manque d’installation, surtout n’ayant aucun Père
disponible. Le point important dans ce projet de Monsieur
Kandt est l’opposition suscitée par les Protestants. Le Praeses
Pasteur Roehl a préparé et présenté un long mémoire contre
cette école, rendant, dit-il, la situation difficile aux Missions,
tendant à un monopole que les Missions ne peuvent accepter… Monsieur Roehl nous avait demandé de nous unir à lui,
nous nous sommes abstenus évidemment en indiquant des
raisons bonnes pour ne pas l’indisposer. A Kigari la discussion
a été vive et le projet sera assez malmené en Allemagne ; Monsieur Roehl est parti en octobre. C’est que ce projet est la ruine
des espérances de ces Messieurs.
Monsieur Kandt, après sa visite au Roi, est venu à
Kabgaye seulement. Le Résident a beaucoup insisté près
de Monseigneur, près de moi pour que nous établissions de
suite à Kigali. Cinq fois il a repris la question disant
qu’une succursale était impossible, insuffisante. Un des
motifs allégués a été « la nécessité de combattre la propagande musulmane !! » La Mission catholique y arriverait,
dit-il, et le Gouvernement lui saurait gré des ses efforts !!
Pour nous, cette insistance et ces mots disent beaucoup. Enfin
on reconnaît l’effort et l’organisation de la propagande musulmane, et on s’en émet. Un point aussi pour nous, c’est la
présence de 500 Chrétien à Kigali, le Gouvernement, les
caravanes et les chiffres du recensement officiel qui donne
pour la minuscule province de Kigali, le Bganachambge
62.000 habitants. A Kigali nous avons maintenant un pied à
terre, une maison en briques ayant quatre chambres (2 rémises ( ?)- servant de chapelle), pour le Père de Kabgaye qui
doit desservir la succursale ; mais Kabgaye est à 2 jours de
154

marches est déjà chargé de Nyanza qui est à 8 heures au sud,
d’un petit commencement d’école ou viennent une dizaine de
jeunes chefs !!
Actuellement nous travaillons à établir des succursales autour de nos différentes stations. Jusqu’à présent le besoin de
ces succursales un peu éloignées ne se faisait pas sentir. Avec
le système de peuplement du Ruanda, ayant autour de nos
stations dans un rayon de 8-10 kilom. de 25 à 50.000 habitants et plus suivant les Missions, les missionnaires pouvaient
travailler d’abord les âmes les plus rapproché, ils cherchaient
aussi à occuper le plus grand nombre de ces plaques de population. La venue des Protestants, le nombre des Missions
augmentant, et les vues du Gouvernement nous forcent
maintenant à établir un peu partout des succursales pour
ne pas nous laisser encercler, pour pouvoir aussi avoir pied
dans des centres où nous n’avons pas encore de missionnaires en résidence. Comme la propriété n’existe pas plus
pour les Chefs que pour les sujets, nous ne pouvons guère
avoir des catéchistes officiels établis comme tels, sauf en de
rares endroits éloignés de la capitale. Cette situation évidemment changera, mais actuellement c’est une difficulté de plus.
Il nous faut des catéchistes suffisamment sérieux et souples
pour agir sans bruit, obtenir d’un chef un terrain, rester là
comme ses sujets, sans paraître envoyés de la Mission. Le
Gouvernement ne reconnaît comme occupée qu’une succursale qui a un terrain officiellement acheté devant le Gouvernement avec le consentement du Roi lui-même, et qui est occupée par un Européen, mais il conserve à la confession qui a,
dans un village, des chrétiens « baptisés » ou « non baptisés »
le droit de visiter ces chrétiens, de « faire pour eux l’office »
après l’établissement officiel dans ce village de la confession
opposée. En pratique, là où les Protestants seront « officiellement » nous ne pourrons nous y mettre, d’où nécessité pour
nous maintenant que « les plaques de populations » s’occupent
officiellement les unes après les autres (nous en avons 9 plus
2 officiellement demandées et obtenues mais non occupées :
Kigali et Bukonya, et les Protestants 6 occupées) d’avoir à
l’avance de ces chrétiens que nous pourrons continuer à visiter, par suite multiplier.
Les Protestants viennent de fonder une nouvelle station qui
sera la résidence du « Praeses » à Remera (Rukondo) à 8
155

heures ½ à l’est-nord de Kabgaye ; sur la route de Kigali et de
Rulindo. D’après le recensement officiel c’est un pâté de
60.000 habitants.
Le recensement se fait, au moins dans les provinces plus
calmes, par les soins et les ordres du Gouvernement. Nous
avons plusieurs Chrétiens bahaya et banyarwanda employés à
ce travail. Le recensement dépasse beaucoup les prévisions et
la partie allemande du Ruanda dépassera peut-être les 2
millions et ½. D’aucuns commencent à dire un peu bas que
le Ruanda et l’Urundi sont les réservoirs d’hommes où il
n’y aura qu’à puiser pour les plantages de la côte et des
régions voisines du Nyassa et du Tanganyika ! Heureusement, pour le Bahaya l’exportation a donné, chiffres officiel, 75% de mortalité ce qui a amené un décret interdisant le déplacement des Bahaya. Puissions-nous aussi être
gardés.
Les Indiens se ruent de plus en plus sur le Ruanda, mais
leur grand objectif est le Congo belge à drainer. Ils nous amènent le recrutement forcé d’innombrables porteurs pour Bukoba, le marché du Mwaro (au sud de Mibirisi à la frontière du
Congo) et le Kameronsi (200 kilom. au nord-ouest du Kivu). Le
Roi et des chefs (non tous) trouvent la chose assez bonne : eux
reçoivent les rupies ! Ces Indiens sont cause aussi de nouvelles corvées nombreuses pour les bois, leur construction… Surtout le grand mal c’est qu’ils travaillent partout
l’Islam.
Nos stations gardent toutes le minimum de trois missionnaires. Il n’y a à accepter qu’Issavi ou Frère Pancrace sera
surnuméraire à cause des travaux de l’église. Frère Rodriguez
sera à côté de lui en grande partie pour procurer un peu de
repos aux confrères de Nyaruhengeri. Plus tard, quand nous
aurons notre Economat Général séparé, ce bon Frère, qui
est un homme d’ordre, aura vraiment la place qui lui convient ; il travaillera sans voir de Nègres (Il y à remarquer
aussi que ce bon Frère a fait cette année surtout de vrais efforts et lui en faut savoir gré !). Nos pauvres stations ont besoin de ne pas perdre un seul missionnaire ; les confrères savent que les petites misères quotidiennement sont à attribuer
en grand partie à ses nerfs malades ; ils l’aideront.
A Issavi, P Smoor étant parti pour faire la retraite de 30
jours, P. Pouget reste chargé de la Mission avec P. Zuem156

beihl et P. Hurel. L’installation des Sœurs est terminée, mais
l’église doit être allongée. Frère Pancrace sera chargé de ce travail assez difficile et pénible. Malgré la situation pénible de
cette Mission nous espérons conduire à bon terme ce travail
avec l’appui des chrétiens. P. Smoor écrit au commencement
de novembre : « Les Chrétiens ont fourni un travail considérable pour l’église ; sans eux on n’aurait jamais eu les arbres
nécessaires pour n’importe qu’elle somme. » Cette belle Mission a un véritable recul et elle baissera encore. Cependant il
ne faut pas exagérer la situation. Ils y actuellement un peu
plus de 2 300 Chrétiens en vie, sur ce nombre 150 à 180 ne
pratiquent pas pour raison de mariage malheureux,
brouilles…etc. Beaucoup, je crois, peuvent être ramenés, mais
il faudra travailler sérieusement. Deux seulement ont passé au
protestantisme. Pendant le dernier trimestre, on a eu, en semaine 70 communions en moyenne par jour. Deux fois par
semaine 30-50 enfants la font chez les Sœurs, pour qu’on
puisse leur apprendre à faire un peu d’action de grâces, à bien
communier. Le chapelet reste très en honneur, et au salut du
dimanche soir, il y a environ 400 présences, en semaine une
cinquantaine. Avec un travail suivi, si les missionnaires on
vraiment la confiance des gens, et avec la grâce de Dieu, on ne
peut pas se désespérer. Les Indiens encerclent Issavi ; c’est
la fièvre de commerce qui est partout. Le plus grand mal est
dans le catéchuménat qui est très faible. Cette année les baptêmes baisseront, mais plus encore l’an prochain. En redonnant courage et confiance aux Chrétiens et les amenant aux
principes de la pratique d’un vrai prosélytisme, on redonnera à
cette Mission une situation normale. Le personnel laisse bien
un peu à désirer !
Nsasa est aussi dans cette même situation, avec aussi
beaucoup de bons éléments qui restent inactif, parce qu’on ne
sait pas leur faire prendre conscience d’eux-mêmes, les soutenir et les diriger. La direction surtout à Nsasa est absolument insuffisante. Pour différentes causes aussi le personnel
a du trop changer. A Nsasa, on souffre encore de l’opposition
sourde de quelques Chefs, par suite les chrétiens en beaucoup
d’endroits ne sont pas aimés. Il y a cependant du mieux et de
vrais efforts sur ce point des relations avec les Chefs. On a enlevé absolument tout ce qui pouvait être cause de défiance ou
d’inimitée de la part de Chefs. Il faut reconnaître la bonne vo157

lonté des Confrères. Nsasa est aussi la Mission où les gens
sont le plus près par le portage : ils sont moins malades, et
les morts moins nombreux, lorsqu’ils descendent au Nyanza. Sauf pendant le temps des cultures on peut toujours
compter environ 150 Chrétiens absents pour ce motif, d’où
moins de régularité dans la réception des Sacrements, moins
de fréquence aussi. Le rapport du Supérieur pour le trimestre
dernier donne une moyenne de 35 communions par jour en
semaine et de 200 pour le dimanche. Le catéchuménat est insignifiant : les raisons sont le recul de 70 chrétiens hommes et
femmes – pour raisons de voyage, de mariage… Ce qui a une
vraie influence, l’opposition de chefs, la fièvre du commerce et
des voyages ou les corvées qu’elle leur occasionne de la part de
Kigali, du Roi, des Chefs… mais aussi l’erreur des confrères
qui ne peuvent encore guère comprendre un recrutement
qui ne serait pas fait par eux directement : ce qui ruine
tout prosélytisme individuel dans les Chrétiens. Nsasa a
beaucoup d’enfants de chrétiens et de ce côté la Mission donne
un vrai espoir. P. Arnoux a remplacé à Nsasa P. Knoll qui,
cette année, sera chargé des enfant réunis à Nyaruhengeri ;
notre nouveau Petit Séminaire préparatoire. P. Arnoux, P. Briquet ont ce qu’il faut pour faire bonne besogne ; P. Moyse a
changé beaucoup, mais il a trop de difficultés là pour pouvoir
acquérir maintenant une vraie et efficace influence. Les conditions matérielles sont encore très défectueuses. Il faudrait de
nécessité une église. Le long couloir de 60 m x 6 m est insuffisant, peu propre et de plus en plus les difficultés de construction augmenteront : ce sont les Banyakissaka surtout qui son
emmenés pour le portage. : le Roi lui-même en livre des
bandes mais perçoit leur payement ; les prix montent très vite.
Mais le personnel manque !
Nyundo va maintenant de l’avant, peut-être un peu vite,
peut-être aussi le catéchuménat n’a pas la valeur qu’on devrait
lui demander. Bien dirigée la Mission sera très bonne. Au Rosaire denier nous y avons eu un baptême de 187 personnes y
compris 27 petits enfants dont les parents étaient ce jour baptisés. Cette année, je l’espère, les néophytes dépasseront les
3 000. Le catéchisme actuel de ceux qui doivent être baptisés
à Noël compte 120 individus ; nous mettons à part les 50 enfants de 7 à 10 ans enfants ou proches parents de néophytes
ou de catéchumènes avancées ; ces enfants ou proches pa158

rents sont préparés par les Sœurs. Le catéchisme suivant atteint deux cents ; les deux autres ont encore plus de monde.
Monseigneur Hirth, après la Toussaint, est parti pour
Nyundo afin de diriger et d’aider les jeunes confrères,
P. Huntziger, P. Pagès et P. v. Baer, restés dans cette station. Au travail considérable de la Mission s’adjoint celui des
4 succursales déjà établies ; deux à l’ouest près du Kivu, une à
Rwereri à 3 h ½ au nord, dans la pleine de lave, et la 4 e au
Bushiru, l’un des pays les plus peuplés que je connaisse, à 9 h
à l’est dans la montagne au-delà de la forêt, sur la route du
Mulera. Partout, comme d’ailleurs dans les autres succursales fondées, nous n’avons que des catéchistes mariés
établis deux à deux. A Nyundo, nous devons de toute nécessité aussi allonger en 1914 notre église !!
Rwaza a son église pour quelques années. La Mission
semble également progresser malgré le caractère batailleur des
habitants et les guerres incessantes qui désolent ce beau pays.
La chrétienté atteindra bientôt les 2.000 (actuellement 1 814),
et, une bonne note, c’est que cette année encore elle n’a eu que
cinq abstentions pour les Pâques, 3 émigrés retournés dans
leur pays et un homme et sa femme revenus depuis un an a
des pratiques païennes. Dans le trimestre août – octobre on a
eu 13.485 communions. Les enfants sont très nombreux :
parmi eux 63 ayant de 7 à 9 ans ont fait leur première communion, 75 sont préparés au baptême. Le nombre des enfants
s’accroîtra beaucoup, puisque maintenant nous pourrons avec
plus de sécurité baptiser les enfants proche parents de chrétiens. Les missionnaires seront grandement aidés près de ces
petits par les Sœurs que nous attendons dans le courant de
1913. Malheureusement là encore 3 missionnaires : P. Delmas
et P. Gilli doivent pourvoir au soin spirituel de la Mission.
P. Dufays est plus spécialement chargé de l’installation des
Sœurs, du matériel, tout en s’occupant aussi un peu du spirituel. Ruasa a deux succursales maintenant : le Kibali a miroute de Rulindo à l’est sud-est et le Bukona, magnifique pâté
de populations, au sud sur la route même de Kabgaye ; là
dans un rayon de 1 h ½ nous aurons 30.000 habitants groupés, sans compter les autres plus éloignés. Ce point du Bukonya, la Résidence nous l’a cédé officiellement et le Roi à mon
passage à Nyanza, fin octobre, a enfin consenti. Le catéchuménat est bon, mais plus lent qu’il ne devrait, les difficultés du
159

pays, l’immense travail matériel de l’église en sont en partie
cause.
Mibirisi ne progresse guère actuellement : la direction y est
trop insuffisante, puis, voyant un vrai bon mouvement en
avant on a voulu aller trop vite. Les bons éléments cependant
ne manquent pas ; si on sait les utilser et travailler suivant
une bonne méthode, le mouvement reprendra. Les Banyaga
sont d’une docilité que nous trouvons difficilement ailleurs, et on obtient des chrétiens à peu près ce qu’on
veut : je viens encore d’en faire l’expérience. Une autre direction s’impose : la bonne volonté ne suffit pas. La chrétienté
atteint le chiffre de 740 membres et cependant les néophytes
surtout ont baptisé d’octobre 1911 au 30 octobre 1912, 299
enfants ou adultes moribonds : la foi ne manque donc pas.
Actuellement nous avons là P. Tremolet, P. Lody et P. Soubielle, venu de Ruasa pour remplacer P. v. Heeswijk que les
hautes montagnes fatiguaient par trop.
Au matériel tout manque ! les masures de la fondation, habitation, école, église, en daube ou en torchis sont lamentables ; très malmenées par le tremblement de terre en décembre 1911, elles croulent ou menacent de crouler. Là tout
est à faire ; l’argile est trop loin ; on devra construire en
pierres, mais qui fera le travail ? Nous espérons en juin 1913 y
mettre Frère Herménégilde. Mibirisi a une succursale établie
maintenant à mon passage, à 9 h. au nord-ouest, près du Kivu, sur la route d’Issavi et de Kabgaye, à Mubumbano. C’est
un endroit qui nous est bien disputé. Mais Mibirisi est bien
éloigné, six très fortes journées de marche d’Issavi – dans
la montagne il lui faudrait une station de soutien. Une autre
succursale va être fondée à la limite ouest du Vicariat, près de
la Rusizi, dans un centre très peuplé ; le fils du chef vient très
fréquemment causer à la Mission ; il sait bien lire et demande
à être davantage instruit ; c’est une occasion dont il faut savoir
profiter. Dans le pays, les Indiens sont un peu chez eux, avec
leur grand camp de Bugarama, à 3 heures au sud de Mibirisi !
A Kabgaye, P. v. Heeswijk a remplacé P. Arnoux envoyé à
Nsasa (14 novembre 12). La Mission a maintenant plus de vie,
mais pas encore ce qu’on doit attendre : on est encore beaucoup, beaucoup trop théorique. Il y a cependant progrès, et la
chrétienté est bonne : ¾ des néophytes peuvent se servir de
leur livre de prière. Le catéchuménat se lance un peu, mais les
160

chrétiens ont encore besoin d’être pratiquement dirigés, car la
bonne volonté ne manque pas. L’opposition des Chefs à la
surface a cessé ; quelques-uns sont très favorables, beaucoup
s’opposent en secret ; toujours cependant il y a 99 chrétiens,
surtout catéchumènes mis en demeure de choisir entre leurs
vaches et la religion. Ici on exagère la bienveillance à l’égard
non des chefs, mais surtout de qui est né Mututsi : on ne
gagne guère à cela. C’est bien un des motifs pour lesquels le
commencement d’école pour les fils de Chefs est plus
qu’hésitant ; on doit évidement d’abord reconnaître que le Mututsi surtout riche ne ressent nullement le besoin de savoir : il
a ses vaches ! il croirait en cela s’abaisser et s’humilier. Ils savent aussi trop de la naïveté. Kabgaye a maintenant deux succursales, Kigali et Nyanza, les deux capitales. Le personnel
se compose de P. Schumacher, P.P. Desbrosses et v. Heeswijk.
Rulindo reste toujours avec P. Buisson, P. Durand et
F. Fulgence. C’est une Mission qui a bien du mal à se lancer.
Plus que les autres Missions, elle a souffert et souffre de la
dernière révolte. Les gens regrettent le prétendant et sa défaite
n’a fait qu’aviver leur haine pour les Batutsi. Depuis
l’apaisement deux grands chefs ont été tués là ! Là ou règne
l’anarchie il est plus difficile de faire de vrais chrétiens. Il
faut aussi bien le dire avec une très grande bonne volonté et
beaucoup de travail, les missionnaires sont encore à chercher
le moyen de gagner leurs gens. Il leur manque de s’appuyer un
peu sur l’expérience acquise, un peu aussi de sens pratique et
d’esprit de suite. Nous avons là cependant une population laborieuse, rude, dense et simple. Le matériel n’est pas non plus
très avancé, bien que la dépense ne soit pas restée en arrière !
C’est un peu l’image du spirituel et pour les mêmes causes.
Nyaruhengéri se développe mieux et promet beaucoup pour
plus tard. Les premiers baptêmes sont faits. La soixantaine de
chrétiens que nous avons est de bonne attitude ; ils semblent
prendre à cœur l’évangélisation de leurs parents et amis. Les
catéchumènes sont nombreux et pleins d’entrain ; d’ailleurs la
méthode de recrutement et bonne et sérieuse. Bien que le matériel soit assez avancé, il est regrettable que l’on ait encore
tant à faire : les prix montent d’une façon inquiétante et les
missionnaires auraient assez de ne penser qu’au spirituel.
Nyaruhengeri a une succursale à 4 heures à l’est, à
Mugombga, dans une magnifique agglomération de population
161

dans un angle de l’Akanyaru, juste à la frontière de l’Uurndi.
Issavi, Nyaruhengeri et Mugombga sont les trois points d’un
triangle presque unique pour la population. A Nyaruhengeri
nous ouvrirons pour Noël notre Petit Séminaire du Ruanda. Cette année nous n’y aurons que 14 élèves, mais en
septembre 1913, la 2e rentrée u ajoutera de 25 à 40 enfants. Cette année n’est qu’une transition pour n’avoir pas de
retard. Pour cette année, P. Knoll nécessaire pour les leçons
d’allemands, sera chargé de cette œuvre si importante
pour l’avenir. Nous n’avons évidement en aucune façon la
pensée de rappeler nos séminaristes de Rubia ; nous voulons
seulement commencer à nouveau ici le Petit Séminaire : nous
aurons aussi plus d’élèves, plus facilement, plus intelligents,
partant d’un choix plus grand. Plus tard, la sélection faite, si
nous devons les envoyer à Rubia ce sera moins difficile et
l’opposition des parentes sera moins grande. D’ailleurs
l’installation de Nyaruhengeri est toute de paille. A
Nyaruhengeri sont P. Lecoindre et P. Martin pour la Mission, P. Knoll pour le Seminiare.
Murunda aura ses premiers baptêmes à Noël. Les Pères
Ecomard et Prieurs sont assez satisfaits de leurs catéchumènes. La grande difficulté vient du pays et des cultures. La
montagne est bien haute et les chemins forts raides, aussi le
bon frère Anselme, dit-il, que « pour descendre et remonter
Murunda trois chemises sont nécessaires ! » Les confrères sont
encore dans leurs maisons de paille et d bambous, ce qui ne
me plaît guère ; tous les orages sont violents et fréquents. Murunda n’est qu’un contrefort, à 3 heures du Kivu, des montagnes qui forment le ligne de partage des bassins du Nil et du
Congo. Les cultures sont une difficulté : on cultive des montagnes de pois et il faut fort travailler la forêt, ou garder contre
les singes et les sangliers ces malheureux petits pois, la
grande richesse de nos montagnards. C’est la soirée surtout
qui est donnée à l’évangélisation ! Les gens cependant témoignent d’une grande confiance envers les missionnaires et il y a
lieu d’espérer de bons résultats.
Partout les écoles des stations ont été réorganisées, en vue
surtout de la formation de catéchistes sérieux, de chrétiens
plus instruits. La grande difficulté de l’école reste toujours que
les gens ne sont pas encore assez préparés pour l’instruction.
Chez les païens nul ne voudrait apprendre à lire ou à
162

écrire ; ils n’en voient encore le besoin. Nous avons à multiplier nos stations de catéchistes, c’est un point capital : nos
églises aussi nous inquiètent : Issavi et Nyundo à allonger,
Nsasa et Mibirisi à commencer ; faute de mieux du provisoire à
faire à Rulindo, Nyaruhengeri… Le personnel nous manque
beaucoup, et quatre ou cinq Frères nouveaux trouveraient
force travail !
Les misères et les difficultés qui sont réelles ne doivent pas
nous faire oublier le très grand bien qui s’opère, grâce à Dieu
et par son secours de tous côtés. La fête de Noël portera les
chrétiens du Ruanda seul à plus de 9.000 cela sans compter
les heureux grands ou petits morts baptisés in extremis. Nous
devons donc à Dieu une constante reconnaissance pour sa
bonté à notre égard et pour ce motif ne pas trop nous plaindre
ni ne voir que le mal bien moindre. Hélas ! que ne sommes
nous plus nombreux, Pères et Frères ! Actuellement nous
préparons tout pour le morcellement des Vicariats : tous
en sont heureux. Monseigneur Hirth comme vous, Sa grandeur appréhende seulement la charge nouvelle qui lui incombe, mais nul n’est plus à mesure qu’Elle d’y faire face pour
le plus grand bien spirituel de nos peuples.
Daignez, Monseigneur et Vénéré Père, vous souvenir de
cette petite Mission du Ruanda et veuillez la bénir elle et ses
missionnaires. Veuillez agréer, je vous prie, l’hommage de mon
profond respect et de mon dévouement tout filial en N.S. et
N.D.
Léon Classe
pr.
47. RAPPORT ANNUEL DU VICARIAT DU KIVOU de 19121913 (extrait)75
RAPPORT GENERAL DU R. P. CLASSE
Juin 1912 – Juin 1913
Les limites du nouveau Vicariat du Kivou sont : au nord
la frontière anglo-allemande depuis le coude de la Kagéra
75 Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou : 1912-1913, in Rapports Annuels

A.G.M.Afr., pp. 408-417.

163

jusqu’au Sabyinyo, puis de ce volcan au Kivou, la frontière
belgo-allemande ; à l’ouest la frontière belgo-allemande ;
au sud la frontière nord de l’Ujiji et de l’Uvinza ; à l’est la
limite orientale de l’Uha, la frontière occidentale du WestUssuwi et le cours du Ruvuvu, puis celui de la Kagéra
jusqu’à la frontière anglaise. Le Vicariat est donc enclavé
dans les Vicariats du Nyanza Septentrional, Nyanza Méridional, Unyanyembé, Tanganika et Haut-Congo.
Le territoire du Kivou comprend le royaume du Ruanda
(deux à deux millions et demi d’habitants) détaché du
Nyanza Méridional, et ceux de l’Urundi (1.800.000 habitants) et de l’Uha (environ 200.000) cédés par l’Unyanyembé. C’est un vicariat peuplé, puisque, à lui seul, il a la
moitié de la population de la Colonie de l’Est-Africain allemand. Les statistiques du Gouvernement sont encore très
incomplètes, mais les recensements effectués dans plusieurs
provinces donnent des chiffres plus élevés que ceux généralement admis. Au point de vue du chiffre de la population,
journaux, revues et rapports officiels ont donc raison de
dire que le Ruanda et l’Urundi sont les deux grands réservoirs d’hommes de la Colonie. Un réservoir contient des
eaux destinées à être déversées. C’est bien, hélas ! ce dont
on parle en citant le Ruanda et l’Urundi, réservoirs
d’ouvriers pour les plantations de l’Usambara et de la côte
dépourvue de main-d’œuvre.
Cette population est simple, laborieuse, d’une moralité très
réelle, comme le prouve le nombre des enfants dans la plupart
des familles. Elle est en général, il faut le reconnaître, vraiment
bien disposée et préparée à la conversion, plus encore dans
l’Urundi que dans le Ruanda, car les conditions politiques y
sont très différentes et de beaucoup meilleures. Les Batutsi
font cependant exception. En général très dédaigneux de
l’Européen et de ce qui vient de lui, ils se suffisent, croient-ils,
et se jugent bien supérieurs. Toutes leurs idées et leurs activités se concentrent sur ces deux choses : le roi et les vaches, et
encore le roi à cause des vaches. Ils sont d’ailleurs, bien que
tout-puissants et maîtres de tout, très peu nombreux, environ un pour cent de la population. Dans quelques Missions se manifeste un réel rapprochement, de la confiance
pour les missionnaires, signe d’un changement dans les idées
et aussi source d’espérance pour nous.
164

L’apostolat dans ce Vicariat sera facilité par la langue
qui est unique, avec de simples variantes, assez peu nombreuses d’ailleurs ; par la très grande similitude, pour ne
pas dire l’unité des mœurs et des coutumes ; voire même
par le mode de peuplement. La population est d’ordinaire
agglomérée et concentrée dans de petites provinces séparées
les unes des autres par des régions de pâturages, par la forêt,
ou de hautes montagnes. Ces plaques de populations ont un
diamètre variant de quinze à quarante kilomètres, et les groupements peuvent renfermer de huit à quatre-vingt mille habitants. Il y a aussi quelques provinces où la population est dispersée. Ce mode de peuplement est avantageux pour les missionnaires établis dans un centre, désastreux pour les centres
inoccupés. Comment en effet atteindre et travailler uniquement par des catéchistes des populations denses mais éloignées de trois, quatre jours de marche ! Lorsqu’un centre
d’ailleurs est occupé par les Protestants, pratiquement il
est difficile, pour ne pas dire impossible, d’y faire pénétrer
des catéchistes catholiques. Ces belles populations tentent
en effet les Sociétés évangéliques bien décidées à emporter ces
pays de haute lutte. Trois Sociétés évangéliques différentes
se sont partagé le Vicariat, n’ayant que trop longtemps, at-on écrit, attendu pour marcher à la conquête de ces
pays. Ces Sociétés sont celle des Breklumer-Brüder qui ont
reçu l’Uha et le sud de l’Urundi en partage ; les Neukirchener, au nord et à l’ouest de l’Urundi : ils ont déjà fondé
trois stations et viennent de recevoir deux nouveaux missionnaires ; les Betheler, Société beaucoup plus importante, qui se consacre au Ruanda et à des Missions dans
l’Usambara : ils ont six stations et deux autres sont en
fondation ; ils viennent de construire à Nyanza, capitale
du Ruanda. C’est bien pour nous le cas de dire après le divin
Maître : Messis quidem multa, operarii autem pauci 76! Que sont
en effet nos cinquante-trois missionnaires, Pères et Frères,
occupés dans nos quinze stations, pour tant d’âmes et tant de
besoins ?
Les dernières fondations sont : dans l’Urundi, Buhoro, fondé par le regretté Mgr Gerboin, le 11 février 1912 ; dans le
76 « La moisson est abondante mais les ouvriers sont peu nombreux ».

165

Ruanda, Murunda repris en avril 1912, mais fondé en mai
1909 puis abandonné momentanément par manque de personnel.
Au 30 juin 1913 le Vicariat du Kivu compte 14 127 néophytes. Dans ce nombre ne sont pas compris les baptisés in
extremis, ou plutôt ne sont compris que les adultes qui ont
accepté de suivre les instructions du catéchuménat au moins
pendant six mois, et auxquels on a ensuite suppléé les cérémonies du baptême. A ces adultes baptisés parfois avec une
préparation plutôt sommaire il faut une certaine probation et
formation. Dans quelques stations où l’on déplore des chutes,
une partie de ces retours au paganisme vient de ce qu’on a
admis sans préparation suffisante des extrémisés qui n’ont
pas tardé à quitter une religion dont ils n’avaient qu’une connaissance insuffisante : ils regrettaient pratiquement leur baptême. Nous comptons à peine un tiers des extrémisés encore
en vie. Ajoutons encore les très rares enfants baptisés du consentement de leurs parents païens, et ensuite amenés à
l’église.
Le bilan de l’année s’établit ainsi :
2120 baptêmes d’adultes au lieu de 1615 l’an dernier ;
1072 baptêmes d’enfants de néophytes, au lieu de 885 l’an
passé ;
1735 baptêmes in extremis, contre 1116 l’an dernier exercice. Soit un total de 4927 baptêmes, contre 3669 en 19111912. Les Sacrements ont été reçus avec une réelle fidélité : les
confessions sont montées du chiffre de 164 175 de l’an passé à
celui de 197 551, soit une augmentation de 33 376 et les
communions de 387 198 à 546 799, en augmentation de
159 601. Ces chiffres prouvent que dans toutes les stations,
les missionnaires du Kivou ont travaillé, qu’ils s’attachent à
suivre de leur mieux les directions du Saint-Père, et encore
qu’il ne faut pas prendre trop à la lettre les appréciations parfois un peu pessimistes de quelques missionnaires.
Dans le Ruanda surtout nous sommes portés à voir plutôt le mal que le bien et à oublier celui-ci pour ne retenir
que celui-là. Voir le mal et le reconnaître est bien, et c’est en
cherchant à avoir un idéal meilleur qu’on obtient un bon milieu. Il est bon toutefois de voir aussi le bien afin de ne pas
s’exposer au découragement, et surtout pour ne pas porter des
jugements trop sévères, parfois peu justes sur ces chers chré166

tiens qu’on s’étonne de trouver encore faibles après leur baptême, qu’on reprend plus facilement qu’on ne les encourage.
La confession, tout comme la communion, implique bien un
effort réel. Nous ne devons pas oublier que la presque totalité
de nos chrétiens habite de trois quarts d’heure à deux heures
et demie de marche des stations ; que les corvées sont nombreuses et ne font que croître ; que les Banyarwanda cultivent
deux jours par semaine, parfois trois, pour leur chef, de six
heures du matin à une heure de l’après-midi ; qu’ils doivent
bâtir huttes et enceintes pour le roi et les chefs ; accompagner
leur chef à la capitale ou chez son patron, et ce temps peut
varier de huit jours à trois semaines, puis lui porter de la
nourriture, de la bière ; à chaque récolte porter la dîme de tout
à la capitale ; porter en hamac le chef s’il est âgé ou puissant,
sa femme toujours en chacun de ses déplacements ; cela sans
compter les corvées pour les vaches, les travaux du Gouvernement, et les cultures qu’ils doivent faire pour vivre ou les
voyages pour gagner de quoi acheter des vêtements !
Dans l’Urundi les corvées pour les chefs sont moindres,
mais reste l’effort pour venir le matin à 1a messe à 6 h. ou
6 h. 1/2. En de telles conditions l’esprit de passivité ou la routine ne suffisent pas pour expliquer la fréquentation de la
Sainte Communion le matin, non plus que la démarche de
l’après-midi pour venir se confesser. Il faudrait encore ajouter,
pour porter un jugement exact, que le milieu dans lequel se
trouvent les chrétiens et leur situation vis-à-vis es païens, parents, amis ou étrangers, sont loin d’être favorables à la fidélité. Un chrétien est encore très communément, au Ruanda
surtout, un être impur avec lequel en public (autrefois en
public et en particulier) on ne peut boire, fumer ou manger. Sur ce point cependant il y a un vrai progrès, même
du côté des chefs et tout particulièrement du roi.
Dans les grandes stations, Nyundo, Muyaga, Issavi, Mugéra,
Ruasa, nous avons établi une messe pour les enfants de sept
à onze ans. Ces enfants peuvent ainsi être suivis de plus près,
ils ont leur instruction à part et ils sont aidés pour la préparation et l’action de grâces de la Sainte Communion. Les deux
stations de Ruasa et de Mugéra sont bien gênées encore pour
cette œuvre par le manque de locaux. De l’instruction et de la
formation religieuse de ces petits dépend en grande partie
l’avenir de nos Missions
167

A Issavi et Nsasa, les difficultés signalées viennent en partie
de mariages malheureux. Dans ces deux Missions la dot exigée
par le droit indigène est faible. Chaque séparation est pour les
parents de la jeune femme l’occasion d’un gain en chèvres,
pioches, bière... aussi ne se font-ils pas faute, ainsi que
quelques chefs, de pousser à ces fugues de bon rapport.
Rulindo est de nos stations celle qui a été le plus éprouvée l’an dernier par la révolte du prétendant Ndungutsé.
C’était le sauveur, le vrai roi ! disait-on. Partout il proclamait l’abolition des corvées, et voilà que les Pères travaillent de toutes leurs forces à maintenir le prestige et
l’autorité du roi régnant, faisant fi de l’âge d’or qui revenait !
Une difficulté qui atteint plus spécialement certaines chrétientés, Nsasa et Mibirisi surtout, c’est le manque d’églises
convenables ou au moins sûres. Dans ces deux stations les
églises n’ont vraiment pas de quoi inspirer la foi à nos pauvres
chrétiens ou faire taire les moqueries des païens. Daigne au
moins la divine Providence nous y éviter les accidents ! Kanyinya n’est guère mieux installé ; Muyaga, Mugéra, Nyundo
ont leurs églises trop petites. Comme nos fidèles aiment à fréquenter les offices et les sacrements, nous sommes obligés de
leur dire de venir à tour de rôle, ou de se hâter pour entrer
dans la maison de Dieu, les derniers devant rester dehors !
La statistique indique le nombre de 9 670 catéchumènes.
C’est peut-être un chiffre modeste. Il y a bien des manières de
compter les catéchumènes. De ce nombre nous excluons les
postulants, les catéchumènes irréguliers, et ne comptons que
ceux qui, présentés par un chrétien ou un catéchiste, ont terminé l’épreuve plus ou moins longue du postulat et ont reçu
solennellement la médaille. Avec raison, les missionnaires
continuent à être sévères pour les absences au catéchisme. Pendant les six derniers mois, alors que les catéchismes ont lieu tous les jours à l’exception du mercredi et du
samedi, on ne tolère dans chaque trimestre que cinq absences, quel qu’en soit le motif ; on exige de plus la lecture obligatoire pour les enfants et les jeunes gens. Ces
conditions pourront paraître dures, mais on les trouvera cependant sages, pour ne pas dire nécessaires, si l’on considère
les multiples dangers auxquels sont exposés nos néophytes :
dangers provenant de la famille et du clan, de l’activité de la
168

propagande protestante et musulmane, de l’émigration à laquelle ils sont plus ou moins obligés, parfois même du mauvais vouloir des chefs. C’est ainsi que dans une de nos provinces nous avons eu le cas suivant, il y a peu de temps. Le
chef devait régulièrement fournir à l’Autorité des travailleurs.
Fatigués du travail ou désireux de l’éviter ainsi que la fièvre,
bon nombre de païens influents achetèrent leur délivrance par
des cadeaux. Il fallait cependant le même nombre d’ouvriers, si
bien que le chef aux abois trouva prudent d’accuser les chrétiens. « II n’avait plus d’ouvriers à fournir parce que ceux-ci
refusaient d’obéir ». Une descente militaire eut lieu au petit
jour et fut suivie de bonne capture. On s’expliqua, et après dix
jours de détention des accusés, la vérité fut reconnue, c’est-àdire que les chrétiens travaillaient autant et plus que les
païens A la prochaine occasion le chef recommencera. On voit
bien par combien nos néophytes ont besoin d’être instruits et
affermis dans la pratique des vertus pour rester fidèles aux
engagements de leur baptême.
Si nous comptons les catéchumènes réguliers et les autres,
les postulants et ceux qui se font simplement instruire par des
parents, des amis, des catéchistes, qui connaissent notre
sainte religion, mais ne sont pas suffisamment décidés à écouter le Maître qui frappe à la porte de leur cœur, nous
n’exagérerons nullement en notant le chiffre de 35 à 40 000.
Seulement étant donné le grand travail à fournir par les missionnaires en nombre si restreint, et l’état forcément rudimentaire de nos succursales, le chiffre des baptêmes correspondra-t-il à ce nombre de catéchumènes ?
Cette année nous avons pu créer quelques succursales dans
l’Urundi : Muyaga, Mugéra, Kanyinya et ont fondé une dizaine.
Le Gouvernement nous a montré là toute sa bienveillance. Au
Ruanda. Nyundo a réussi à en établir trois, Ruasa une
Kabgayé une, Mibirisi une ; de ces dernières, seules celles
Ruasa et Kabgayé sont officielles. Ici en effet aucun chef ne
peut nous louer la moindre parcelle de terrain, sans recourir
au roi, partant à son conseil. Or ces vieux ont une peur terrible de l’envahisseur. Nous pouvons instruire partout
pourvu que nous ne nous établissions nulle part ! Etablir
une station est plus facile que de loger dans un village un
simple catéchiste, maître d’école. Dans plusieurs endroits,
pour placer ces chrétiens nous avons dû les envoyer se mettre
169

comme d’eux-mêmes au service d’un chef. En gagnant peu à
peu la bienveillance de leur patron, ils obtiennent un champ,
une bananeraie, puis doucement, sans bruit, essayent
d’instruire, en causant, leurs nouveaux voisins et amis. De
temps à autre ils sont menacés d’expropriation parce qu’on les
accuse de vouloir amener les Européens dans le pays. Le chef,
toujours en crainte de se voir dénoncer, calomnier à la capitale
ou près d’un chef supérieur, par ses amis avides de ses terres
et de ses troupeaux, fait venir les délinquants, et comme il
tient souvent à eux, à leurs services, à leurs petits cadeaux,
les prie et supplie de lui dire la vérité. D’ordinaire les choses
ne vont pas plus loin ; les catéchistes in petto en sont
quittes pour affirmer qu’ils sont ses hommes, qu’amener
ou éloigner les Pères ne dépend pas d’eux, et force leur est
de mettre une sourdine à leur action pendant quelque
temps. De temps à autre quelques catéchistes, moins patients, moins sérieux aussi, pour se donner une importance
qui les mette enfin à l’abri de ces émotions, agissent au grand
jour, profitant de la timidité des gens. Ces catéchistes-là ont
vite le nombre, moins la qualité, et pour pourvoir à la persévérance du troupeau chrétien non moins qu’à sa sécurité, nous
sommes bien obligés de modérer leur zèle, parfois de l’arrêter
net. Issavi et Nsasa ont dû prendre plusieurs fois ce moyen.
Déjà nous excitons tellement certaines susceptibilités, si souvent on nous demande comment nous faisons pour attirer à
nous tant de monde, même dans les Missions qui commencent, que nous devons user de prudence et ne pas exciter par
le mauvais compelle intrare77 d’un zèle indiscret et peu sûr.
Dans quelques stations on se plaint que le prosélytisme individuel a diminué. Il faut tenir compte des circonstances. La
fièvre des voyages – fièvre parfois forcée ! – a été amenée par le
commerce intense qui se fait, les travaux et corvées qui augmentent toujours, éloignant pour un temps les gens de leur
demeure ; les catéchumènes ou les postulants commencent
leur instruction, puis s’absentent et se voient retardés ce qui
décourage ceux qui les ont recrutés. Pour les mêmes raisons
les chrétiens ne suivent pas leurs gens avec régularité, d’où
déchets ou retards. Les missionnaires, faute de Frères, ont
beaucoup de temps pris par les travaux matériels dont aucun
77 « Pousse-les de force ».

170

cependant n’est de luxe. Nous ne bâtissons pas comme nos
voisins de la Mission évangélique !
Il n’y a que quelques jours, à la capitale, ne me disait-on
aimablement : « Les Protestants ne bâtissent pas comme vous,
ils surpassent tout le monde ! » Ces Messieurs viennent en effet de construire une polyclinique à la capitale ! Le temps donné au matériel, même nécessaire, est inévitablement pris sur le
ministère. Beaucoup de jeunes gens nous quittent parce
qu’ils vont chercher ailleurs le travail que nous ne pouvons leur donner. Continuellement les autorités de la Colonie
nous demandent où nous en sommes pour les plantations, les
écoles d’arts et métiers... Toutes ces choses qui nous donneraient ressources, considération, comme à nos voisins, qui
nous garderaient nos jeunes gens, nous sont impossibles. Nos
bons et excellents Frères, malgré leur énergie, leur dévouement et leur esprit de foi, n’arrivent même pas à faire les constructions nécessaires, sont fatigués d’être toujours sur pied,
quittant un travail dès qu’il est à peu près terminé sans pouvoir le parfaire !

LA PREMIERE HABITATION EN BRIQUES DES PERES BLANCS A KABGAYI (ca.
1910 ?)

171

Convaincu de l’absolue nécessité de travailler le plus
possible à l’œuvre de la formation d’un clergé indigène,
Monseigneur Hirth a désiré, dès cette année, commencer
un Petit Séminaire. Le hangar en paille de la menuiserie de
Nyaruhengéri et deux huttes sont tous les bâtiments qui
abritent nos dix-sept premiers séminaristes. Commençant
dans la pauvreté le Séminaire Saint-Léon ne pourra qu’avoir la
bénédiction de Dieu.
Les écoles cette année marquent un vrai progrès dans
l’Urundi. Les trois stations, Kanyinya, Rugali et Muyaga, sont,
par rapport aux chefs, dans une situation exceptionnelle. Ces
chefs ont été déclarés indépendants et le Gouvernement leur a
tant et tant dit la nécessité des écoles, qu’ils ont demandé aux
missionnaires d’instruire leurs enfants. Les écoliers sont nombreux et j’ai été heureux de voir qu’ils profitaient vraiment des
leçons et du dévouement des missionnaires. A la demande du
Résident de l’Urundi, Mugéra entreprend la construction d’une
école à Gitéga. On nous a bien dit qu’elle ne pourrait pas faire
concurrence à l’école gouvernementale. Jamais nous n’en
avons douté, mais elle nous donnera de faire un peu de bien,
d’aider les chrétiens venus de partout à la capitale et sera
notre pied-à-terre nécessaire pour nos relations avec le Gouvernement.
Dans le Ruanda, il y a aussi progrès. A Nyanza, le roi tient
davantage à bonne école : le nombre des élèves a doublé ; une
bonne quarantaine de jeunes pages sont réguliers. Musinga
d’ailleurs – fait inouï – a donné des vaches aux premiers et de
temps à autre des coups de bâton aux derniers ! Lui- même
nous a demandé d’ouvrir une autre école au Muléra pour les
jeunes Batutsi. Cette école se fait chez l’un de ses neveux.
Dans les stations le progrès est réel surtout à Nsasa, Issavi,
Ruasa. Mais il y a encore beaucoup à faire pour persuader aux
chefs et aux parents qu’un peu d’instruction n’est pas nuisible. Les parents préfèrent que les enfants les remplacent ou
les aident aux corvées, ou demandent qu’ils rapportent un salaire à la maison ; le chef trouve que les enfants sont plus utilement employés à garder les veaux ou à leur chercher de
l’herbe. Des coups ou la privation de nourriture parce qu’ils
vont en classe ne favorisent pas beaucoup le goût des belleslettres chez nos jeunes primitifs, amis de leurs aises et de la

172

liberté. Le désir du baptême reste le grand stimulant de la
gente écolière.
Les baptêmes in extremis sont montés cette année au
chiffre de 1 735, sans que nous ayons eu à déplorer des épidémies. De ces baptêmes, les neuf dixièmes au moins sont
faits par les chrétiens.
Le grand événement de l’année a été la visite du Gouverneur, S. E. le Dr Schnée, qui avait surtout pour but
d’étudier le projet du chemin de fer Tabora-Kagéra. Le projet du gouvernement serait d’amener la voie ferrée
jusqu’au point où la Kagéra-Nil reçoit le Ruvuvu, puis par
chaloupes à fonds plats, mises sur le Buvuvu, l’Akanyaru
et le Nyavarongo, atteindre tout le Ruanda et l’Urundi,
Plus heureuses qu’en 1911, nos stations n’ont pas été laissées de côté. Son Excellence a visité longuement Ruasa,
Nyundo, Issavi et a passé à Kanyinya. Dans le récit de
voyage du Gouverneur, publié par la Deutsch Ostafrika
Zeitung, il y a eu ce mot aimable : « Les Pères Blancs au
Ruanda ont à l’ora joint le labora ». Mais ce qui nous a touché le plus, c’est ce délicat éloge de notre bien-aimé Vicaire
Apostolique : « La réception était d’autant plus intéressante,
dit la relation, que Mgr Hirth se trouvait là. C’est une
grande et belle figure de Prêtre, imposant la vénération ;
un des plus anciens Africains, honoré et estimé de tout le
monde. C’est ainsi qu’il est le chef né des Missions florissantes
du Ruanda et de l’Urundi. Puisse-t-il, de nombreuses années
durant diriger les destinées de ces Missions ! » Cet ad multos
annos nous le redisons avec joie. Le récit du voyage du Gouverneur donne au Ruvuvu la prépondérance sur les autres
affluents de la Kagéra-Nil, ce serait le Ruvuvu et non plus
le Nyavarongo qui serait la source du Nil.
Le même récit indique également que la construction de la
voie ferrée permettra de transporter rapidement, en leur faisant éviter les pays fiévreux, les ouvriers de nos montagnes
dans l’Usambara et à la côte. Une enquête a été faite aussi
pour savoir si nos populations de l’Urundi pourraient être
déplacées. Les médecins auraient répondu par l’affirmative
pour le peuple, et négativement pour les Batutsi ; ceux-ci
peu habitués au travail seraient moins résistants. Ceci est
grave pour nous.

173

L’Islam fait des progrès, et il faudra bien revenir de ce qui a
été affirmé que nos populations y étaient réfractaires, que 1a
circoncision les arrêterait toujours, ou encore qu’il n’y aurait à
se faire musulmans que les « déracinés », c’est-à-dire les individus sortis de leur famille et de leur milieu. Le péril musulman inquiète les gouvernants. Dans un district de la côte, Rufiji, sur 100.000 habitants, 30.000 dans les quatre dernières
années ont été acquis à l’Islam ! Ce sont les chiffres donnés
dans un article de journal le 6 août dernier.
C’est en Dieu que nous mettons notre confiance. Que nos
confrères s’unissent à nous pour remercier la Providence du
secours incessant de sa grâce, et du bien qu’Elle nous a permis de faire cette année.
P. CLASSE
* Version du rapport publiée dans la revue Missions
d’Afrique 78
Le territoire du nouveau Vicariat du Kivou comprend le
royaume du Rouanda (2 millions à 2.500.000 habitants), détaché du Nyanza méridional, et ceux de l’Urundi (1.800.000 habitants) et de l’Uha (200.000 habitants), cédés par
l’Unyanyembé. C’est donc un Vicariat peuplé puisqu’il a, à
lui seul, la moitié de la population globale de la Colonie de
l’Est-Africain allemand.
Les statistiques du Gouvernement sont encore très incomplètes, mais les recensements effectués dans plusieurs provinces donnent des chiffres plus élevés que ceux généralement
admis. Au point de vue du nombre d’habitants, journaux, revues et rapports officiels ont donc raison de dire que le
Rouanda et l’Urundi sont les deux grands réservoirs d’hommes
de la Colonie.
Un réservoir contient des eaux destinées à être déversées.
C’est bien, hélas ce dont on parle en citant le Rouanda et
l’Urundi, réservoirs d’ouvriers pour les plantations de
l’Usamba-ra et de la côte dépourvus de main-d’œuvre.
Cette population est simple, laborieuse, d’une moralité très
réelle, les enfants nombreux dans la plupart des familles le
78 L. CLASSE, « Rapport annuel pour le Vicariat Apostolique du Kivu : exercice 1912-

1913 (extrait) », in Missions d’Afrique, Mars-Avril, 1914, N° 294, pp. 314-320.

174

prouvent. Elle est, il faut le reconnaître, en général bien disposée et préparée à accepter l’Evangile, plus encore dans
l’Urundi que dans le Rouanda, car les conditions politiques y
sont très différentes et de beaucoup meilleures. Les Batutsi
font cependant exception, ordinairement très dédaigneux
de l’Européen et de ce qui vient de lui, ils se suffisent,
croient-ils, et se jugent bien supérieurs. Toutes leurs
idées, toute leur activité se concentrent sur deux choses :
le roi et les vaches, et encore le roi à cause des vaches. Ils
sont d’ailleurs, bien que tout-puissants et maîtres du pays,
très peu nombreux, environ un pour cent de la population.
Toutefois, chez eux, dans quelques Missions, se manifeste un
certain rapprochement envers les missionnaires, signe d’un
changement dans les idées et source d’espérances pour nous.
L’apostolat dans ce Vicariat sera facilité par la langue qui
est unique, avec de simples variantes79 peu nombreuses
d’ailleurs par la très grande similitude, presque l’unité des
mœurs et des coutumes par le mode de peuplement.
La population est d’ordinaire agglomérée et concentrée dans
de petites provinces séparées par des régions de pâturages, la
forêt ou de hautes montagnes. Ces « plaques de population », à
un ou plusieurs jours de marche les unes des autres, ont un
diamètre variant de 15 à 40 kilomètres et peuvent renfermer
de 8.000 à 80.000 habitants.
Ces belles populations tentent les sociétés de propagande protestantes, bien décidées à enlever ce pays de
haute lutte. Elles sont trois qui se le sont partagé : les
Breklumer-Brüder ont reçu l’Uha et le sud de l’Urundi en
partage, les Neuktirchener le nord et l’ouest de l’Urundi ;
et les Betheler, société beaucoup plus importante, se consacrant au Rouanda ; ils ont déjà des Missions dans
l’Usambara.
C’est bien pour nous, en considérant notre petit nombre, le
cas de dire après le divin Maître Messis quidem multa, operarii autem pauci80. Que sont en effet nos cinquante-trois
missionnaires, Pères et Frères, répartis dans nos quinze stations pour tant d’âmes à sauver et tant d’obstacles à vaincre ?
79 Le P. Classe sous-estime sérieusement ces différences.
80 « La moisson est vraiment abondante, mais les ouvriers peu nombreux ».

175

Presque tous nos chrétiens habitent de trois quarts d’heure
à deux heures et demie de marche des stations et les corvées
sont nombreuses ; en effet, les Banyarwanda cultivent deux
jours, souvent trois par semaine pour leur chef, de six heures
du matin jusqu’à une heure après-midi ils doivent bâtir huttes
et enceintes pour le roi et les chefs, accompagner ces derniers
à la capitale ou même ailleurs, dans des voyages qui peuvent
varier entre une et trois semaines, puis leur porter des vivres,
de la bière, donner la dîme de chaque récolte à la capitale
transporter le chef en hamac s’il est âgé ou puissant, sa
femme toujours en chacun de ses déplacements cela sans
compter les corvées pour les vaches, les travaux du gouvernement et leurs propres cultures.
Il faut encore ajouter, que le milieu dans lequel se trouvent
nos chrétiens et leur situation vis-à-vis des païens, parents,
amis ou étrangers sont loin d’être favorables à la pratique de la
religion.
Au Rouanda surtout, un chrétien est encore un être impur avec lequel en public (autrefois en public et en particulier) on ne peut boire, fumer ou manger. Sur ce point cependant, il y a déjà un réel changement, même du côté des
chefs et tout particulièrement du roi.
A Issavi et Nsasa, les difficultés viennent en partie de mariages malheureux. Dans ces deux Missions, la dot exigée par
le droit indigène est très faible. Chaque séparation est, pour
1es parents de la jeune femme l’occasion d’un gain en chèvres,
pioches, bière. Aussi ne se font-ils pas faute, ainsi que
quelques chefs, de pousser à ces fugues de bon rapport.
Notre station de Rulindo a été la plus éprouvée par la
révolte du prétendant Ndungutsé, l’an dernier. C’était, disait-on à l’envi, le sauveur, le vrai roi ! Il proclamait l’abolition
des corvées et pourtant on voyait les Pères travailler de toutes
leurs forces à maintenir le prestige et l’autorité du roi régnant.
Il y avait là de quoi rendre hésitants, voire même un peu chagrins nos illusionnés. Une difficulté qui atteint plus spécialement certaines chrétientés, c’est le manque d’églises convenables, ou au moins solides. Dans les stations de Nsasa et de
Mibirizi surtout, les églises n’ont vraiment pas de quoi inspirer
la foi à nos pauvres chrétiens et faire taire les moqueries des
païens. Daigne au moins la divine Providence nous y éviter les
accidents. Mugéra et Nyundo ont leurs églises si petites, qu’il
176

faut prévenir les fidèles de ne venir à la messe qu’à tour de
rôle, ou bien de se hâter d’entrer dans la maison de Dieu pour
éviter de rester dehors.
La statistique indique 9670 catéchumènes. On dira que ce
nombre est petit, mais il y a bien des manières de compter. De
ce nombre nous avons exclu les postulants, les catéchumènes
irréguliers, et n’avons inscrit que ceux présentés par un chrétien ou un catéchiste qui, ayant terminé l’épreuve plus ou
moins longue du postulat, ont, après examen, reçu solennellement la médaille.
Avec raison les missionnaires continuent à être sévères
pour les absences au catéchisme. Pendant les six derniers
mois, alors qu’il se faisait tous les jours, excepté le mercredi et
le samedi, on ne toléra dans chaque trimestre que cinq absences, quel qu’en fût le motif ; l’examen de lecture obligatoire
pour les enfants et les jeunes gens augmente encore la difficulté. Ces conditions sont acceptées par nos indigènes malgré les
ennuis qu’ils éprouvent dans leur famille et dans leur clan,
l’activité protestante et musulmane, la perspective de
l’émigration plus ou moins volontaire.
Si nous comptions les postulants et ceux qui se font instruire par des parents, des amis, des catéchistes qui connaissent notre sainte religion, mais ne sont pas encore décidés à
écouter le Maître qui frappe à la porte de leur cœur, puis les
catéchumènes réguliers et ceux qui ne le sont pas, nous
n’exagérerions nullement en proclamant un total de trentecinq à quarante mille. Seulement, le nombre des baptisés correspondra-t-il à ce chiffre de catéchumènes, étant donnés le
grand travail à fournir par si peu de missionnaires et l’état forcément rudimentaire de nos succursales ?
Cette année, nous avons pu en créer quelques-unes dans
l’Urundi ; le Gouvernement nous a, en cette circonstance,
montré sa bienveillance. Au Rouanda, on a réussi à en établir
cinq, mais seules, celles de Ruasa et Kabgayé sont officielles.
Ici, en effet, aucun chef ne peut nous louer la moindre parcelle
de terrain sans recourir au roi, donc à son conseil. Or les vieux
qui le composent ont une peur terrible de l’envahisseur. Nous
pouvons instruire partout, pourvu que nous ne nous établissions nulle part ! Etablir une station est plus facile que
de loger dans un village un simple catéchiste maître
d’école. Dans plusieurs endroits, pour placer nos catéchistes,
177

nous avons dû les envoyer se mettre comme d’eux-mêmes au
service d’un chef, puis gagnant peu à peu la bienveillance de
leur maître obtenir un champ, une bananeraie ; alors doucement, sans bruit, essayer d’instruire en causant, leurs nouveaux voisins et amis. De temps à autre, ils sont menacés
d’expropriation parce qu’on les accuse de vouloir amener les
Européens dans le pays.
Les catéchistes s’en tirent en affirmant qu’amener ou éloigner les Blancs ne dépend pas d’eux, mais ils doivent mettre
une sourdine à leur action pendant quelque temps. Parfois
quelques catéchistes moins patients, moins prudents aussi,
agissent au grand jour, profitant de la timidité des gens. Nous
sommes alors obligés de modérer leur zèle indiscret ou même
de l’arrêter net.
Les Missionnaires, faute de Frères coadjuteurs, sont souvent occupés à beaucoup de travaux matériels, mais dont aucun de luxe. Nous ne bâtissons même pas comme nos voisins
ces Messieurs de la Mission évangélique Il y a quelques jours,
on disait peu aimablement à notre adresse « Les protestants
surpassent tout le monde ! » Ils viennent en effet de construire
une polyclinique à la capitale. Continuellement de la côte on
nous demande où nous en sommes maintenant pour les
plantations, les écoles d’arts et métiers. Toutes ces choses
qui nous donneraient ressources, considération, etc., comme à
nos voisins, et qui garderaient près de nous nos jeunes gens,
nous sont impossibles. Nos bons et excellents Frères, malgré
leur énergie, leur dévouement, n’arrivent même pas à faire les
constructions nécessaires.
Convaincu de l’absolue nécessité de travailler sans retard à
l’œuvre de la formation d’un clergé indigène, Sa Grandeur Mgr
Hirth a désiré dès cette année commencer un Petit Séminaire.
Un hangar en paille et deux huttes, sont tous les bâtiments
qui abritent nos dix-sept premiers séminaristes. Commençant
dans la pauvreté, le Séminaire Saint-Léon ne pourra qu’avoir
la bénédiction de Dieu.
Les écoles marquent un vrai progrès dans l’Urundi. Les
trois stations de Kanyinya, Rugari et Muyaga sont dans
une situation exceptionnelle par rapport aux chefs qui ont
été déclarés indépendants ; le Gouvernement leur a tant et
tant parlé de la nécessité de l’école qu’ils ont demandé aux
missionnaires d’instruire leurs enfants. Les écoliers sont
178

nombreux et profitent vraiment des leçons et du dévouement
de leurs instituteurs. A la demande du Résident de l’Urundi,
Mugéra entreprend la construction d’une école à Gitéga. On
nous a bien dit quelle ne pourrait pas faire concurrence à
l’école gouvernementale, jamais nous n’en avons douté, mais
elle nous donnera de faire quelque bien, d’aider les chrétiens
venus d’un peu partout à la capitale et sera notre pied-à-terre
nécessaire pour nos relations avec le Gouvernement de la Colonie.
Dans le Rouanda aussi il y a progrès, le roi tient davantage à son école et le nombre des élèves a doublé ; plus de
quarante de ses jeunes pages sont réguliers. Musinga
d’ailleurs, fait inouï, a donné des vaches aux premiers de
la classe et des coups de bâton aux derniers. Lui-même
nous a demandé d’ouvrir une autre école au Muléra pour
les jeunes Batutsi ; cette école se fait chez un de ses neveux. Dans les stations le progrès est réel surtout à Nsasa,
Issavi, Ruasa ; il reste encore beaucoup à faire pour persuader
aux chefs et aux parents qu’un peu d’instruction n’est pas
nuisible. Les parents préfèrent que leurs enfants les remplacent ou les aident aux corvées, ou bien demandent qu’ils rapportent un salaire à la maison. Le chef trouve que les jeunes
gens sont plus utilement employés à garder les veaux et à leur
chercher de l’herbe. Une bastonnade ou la privation de nourriture pour avoir été en classe, ne favorise pas beaucoup le goût
des belles lettres chez nos jeunes primitifs, amis de leurs aises
et de la liberté. Heureusement que le désir du baptême reste le
grand stimulant de la gente écolière.
Le Vicariat apostolique du Kivou compte 15 stations avec 53
missionnaires (Pères et Frères), 23 Sœurs, 182 catéchistes, 14
217 néophytes et 9 670 catéchumènes. Il y a 74 écoles fréquentées par 5 348 garçons et 1 947 filles, 15 dispensaires, 4
hôpitaux, 11 asiles et orphelinats. On a soigné 195 416 malades.
Dans l’année on a enregistré 2.120 baptêmes d’adultes, 1
072 d’enfants de chrétiens, 1.735 in articulo mortis, 2742
confirmations 301 mariages ; 197.551 confessions ; 54.6799
communions.
[Léon Classe]

179

48. LETTRE DU P. CLASSE DU 17 MARS 1913 A SES CONFRERES81
Kabgayé, le 17 mars 1913
Mes bien chers Confrères,
Nos rapports avec les chefs ont nécessairement une influence considérable soit en bien soit en mal sur l’avenir réservé à nos œuvres. Malheureusement trompés par les difficultés
dues au régime social de ces pays, préoccupés d’aider chrétiens et catéchumènes que nous aimons, nous oublions de
réfléchir à la gravité de la situation que nous créons à nos
Missions. Les oublis graves commis dans plusieurs stations ne
peuvent qu’augmenter de nous les défiances et provoquer, sinon une persécution ouverte de la part du Roi et des chefs, du
moins une hostilité cachée mais très accentuée. Ce mal malheureusement ne pourra être découvert que lorsqu’il sera trop
tard. Cette manière de faire augmente aussi de plus en
plus les suspicions du Gouvernement à l’égard des missionnaires toujours représentés comme Français et suivant une politique opposée à la sienne : le Gouvernement
veut favoriser les chefs, gouverner et coloniser par eux ; il
proclame leur autorité comme intangible, dit que les injustices sont inévitables, même nécessaires ! De là encore il
est naturel que le Gouvernement se tourne vers les Protestants, qui ne se posent en maîtres allemands, et veulent
avant tout, comme ils l’écrivent sans cesse, atteindre les
Batutsi et êtres leurs missionnaires.
La prudence la plus élémentaire, non moins que les soucis
du salut des âmes et l’obéissance, nous font un devoir absolu
de nous appliquer de suite à améliorer dans toutes nos stations les relations avec les chefs, à laisser complètement ces
manières de faire opposées aux directives des Supérieurs de
la Société et condamnées expressément par Monseigneur le
Vicaire Apostolique, qui pour aider un individu sacrifient
l’intérêt général de nos œuvres. Sur l’ordre de Monseigneur,
je me permets de signaler les points suivants :
Nous devons tout particulièrement :
I. – Eviter de nous mêler en quoi que ce soit des affaires
des chefs. Nous n’avons à intervenir en rien dans les procès,
Lettre du P. Classe du 17 Mars 1913 a ses confreres, A.G.M.Afr., N° 111218111219.
81

180

les questions d’impôts ou de corvées, les placements ou déplacements de chefs, les décisions du Roi ou des grands Batwale
[Chefs], ce n’est pas notre Mission et nous n’avons pas grâce
d’état pour cela. Nous ne devons absolument pas viser à nous
faire craindre, à commander ou à dominer ; c’est une erreur
dangereuse qui nous a souvent été signalée : elle ne peut
qu’exciter la défiance et l’animosité des chefs, puis la jalousie
des Représentants du Gouvernement qui se jugent lésés dans
leurs droits, parce qu’ils tiennent plus encore à leur autorité
que nous à la nôtre, dans l’ordre spirituel.

LE « SINGE SACREE » ET SON GARDIEN
Sa présence à la Cour renvoyait à des récits mythiques,
notamment ceux liés à Gihanga.

181

II. – Ne pas intervenir dans les procès, les différends des
chrétiens ou catéchumènes avec les chefs. Surtout nous ne
pouvons nous ériger nous-mêmes en juges entres nos gens et
leurs chefs, même lorsque ces chefs prétendent s’en remettre
d’eux-mêmes à notre jugement, ce qui est à peu près toujours
faux et motivé par la crainte. Ne les faisons pas non plus juger
par un homme à nous, envoyé pour cela. Sur ce sujet des différends de nos gens avec leurs chefs, il serait avantageux de
lire les avertissements si sages, malheureusement trop oubliés, données par Monseigneur, dans le Directoire du Catéchuménat : « Il ne faudra accepter qu’avec une extrême réserve et prudence les rapports de nos gens, catéchumènes
ou néophytes sur le mauvais vouloir des chefs envers la
Mission ; car nos chrétiens ont tout intérêt à se poser en
persécutés. Ils voient en cela un moyen de s’attirer nos
faveurs et de se soustraire à l’autorité de leurs maîtres
temporels ». (Dir. p. 6)
III. – Veiller à ce que nos gens soient respectueux et
soumis à l’égard des chefs quels qu’ils soient. Ils ne doivent
pas se soustraire à leur autorité mais s’acquitter comme les
païens des charges qui leur incombent. A plus forte raison
nous ne devons pas les dispenser nous-mêmes des impôts,
corvées ou autres obligations. D’ailleurs lorsqu’un chrétien ou
un catéchumène est en faute vis-à-vis de son chef laissons-le
porter les conséquences de sa conduite sans nous interposer,
a fortiori sans menacer le chef. Les chefs nous sauront gré de
reconnaître et soutenir leur autorité, le Gouvernement devra
reconnaître cette impartialité dont il nous juge incapables.
Comment les chefs peuvent-ils croire que notre Sainte Religion
favorise leur autorité lorsque, pratiquement, nos actes démentent inconsciemment nos enseignements ?
IV. – Veiller au respect dû aux chefs, surtout dans nos
stations. Les chrétiens ne devraient pas se montrer moins
respectueux que les païens, cependant c’est souvent le contraire qui a lieu. Par suite d’un enseignement exact, mais
incomplet et par là dangereux, ils se croient supérieurs
parce que baptisés, pensent être protégés par nous et traitent les chefs de haut, les menacent de les dénoncer chez
nous, se moquent d’eux. Dans nos stations, il n’est pas rare
qu’ils soient grossiers avec les chefs : ils nous saluent mais ne
182

les saluent pas ; ils viennent écouter nos conversations, les
prennent à partie, les accusant devant nous, leur demandant
raison de leurs actes vis-à-vis d’eux. Le silence du missionnaire n’est-il pas alors une approbation tacite de tels procédés ? Pour arriver au résultat nécessaire, il importe que nousmêmes parlions des chefs et aux chefs en termes convenables,
évitant les qualificatifs grossiers, les invectiver et surtout
l’ironie qui froisse si profondément. Sur ce point il est facile de
s’oublier, surtout quand on croit, justement ou à tort, avoir à
se plaindre. Il est utile de se rappeler que les propres tenus
par nous sont d’ordinaire rapportés, ce qui n’est pas fait pour
aplanir les difficultés.
V. – S’interdire absolument d’injurier les chefs, surtout
de se laisser aller envers eux à des voies de fait ; ce sont les
affronts qu’un chef ne peut oublier ; toujours il cherchera à se
venger, et il n’y réussira que trop car les moyens de nous faire
obstacle ne lui manquent pas. Loin d’approuver même implicitement les chrétiens qui se laisseraient aussi aller à de semblables oublis, nous devons les reprendre sérieusement. Saint
Paul, qui en tout est notre modèle, a eu beaucoup à souffrir et à se plaindre des Proconsuls de Rome, cependant
toujours il est demeuré calme et respectueux devant eux.
N.S. lui-même nous a-t-il jamais donné d’autre exemple ou
d’autre enseignement ?
VI. – Empêcher le mauvais prosélytisme de certains
chrétiens qui lèvent des postulants plus ou moins de force,
obligent les chefs de favoriser ce recrutement condamné,
les menacent lorsqu’ils ne le secondent pas à leur gré, acceptant ou se font donner de force pioches, pombé,
chèvres pour ne pas instruire tel ou tel, ou tolérer, alors
qu’ils n’ont rien à y voir, les sacrifices. Ces recrues font un
très grand mal à la Mission, et il est nécessaire d’arrêter ou
mieux transformer sans hésiter, si ces recruteurs sont capables de comprendre la vraie méthode, cette activité désastreuse. Nous devons aussi surveiller nos catéchistes : souvent ils ne sont pas assez formés et seraient portés à vouloir s’imposer à jouer au chef, à voir trop vite des ennemis
dans ces chefs dont ils devraient s’efforcer de gagner la
confiance. Surtout ne soyons pas trop crédules et ne perdons
183

pas patience quand on nous dit qu’un chef empêche l’action
d’un catéchiste, qu’il protège ou favorise un chrétien ou un
catéchumène tombé. Ce n’est pas par les chefs que nous devons ramener les chrétiens égarés, ce n’est pas non plus par
eux que nous devons faire la Mission. Leur demander de nous
fournir des catéchumènes est contraire aux indications de
notre Directoire ; ces corvées de catéchisme ne font
qu’exaspérer chefs et sujets, sans nous donner des chrétiens
capables de persévérer.
VII. – N’éloignons pas des chefs nos chrétiens, les empêchant d’aller leur demander la vache que tout Munyarwanda désire, répétant que c’est un malheur : ce n’est un malheur que pour les chrétiens de nom seulement. Nous ne
réussirons pas, surtout ; et c’est ce qui nous importe ici, nous
tendrions à creuser entre chefs et chrétiens un fossé presque
infranchissable ; nous fortifierions l’idée trop répandue qu’un
chrétien est un homme perdu pour les chefs. Au contraire, par
une sage direction de nos bons chrétiens, amenons les chefs à
aimer les chrétiens, à compter sur eux, à ne pouvoir se passer
d’eux : ce jour-là nous aurons assuré l’avenir.
De ce qui précède, il ne s’en suit pas qu’il faille acheter les
chefs par de basses flatteries ou les gagner à force de cadeaux.
Il s’ensuit encore moins que les bonnes relations consistent à
n’en avoir aucune, ce qui froisse les chefs, porte les chrétiens à
faire d’eux aussi peu de cas que nous-mêmes, arrête les velléités de conversion de gens qui n’osent venir à nous voyant
leurs chefs fuir la Mission.
Mes bien chers Confrères, dans cette question nous devons faire appel à notre foi et à notre raison pour savoir
réagir contre des idées et des goûts personnels. Que les
chefs soient Batutsi ou Bahutu, il importe peu, nous
n’avons qu’à reconnaître ceux à qui Dieu a donné
l’autorité. C’est ce que nous devons enseigner sans détour
et clairement à nos fidèles non seulement par nos paroles
mais aussi par nos exemples, prenant garde de ne pas détruire, malheureusement pour nous, hors de l’église ce qui
aura été dit en chaire.
Les chefs ont tout pouvoir sur les biens, même sur les personnes par les impôts, corvées, jugements. Les cultures
qu’imposera le Gouvernement seront faites par les chefs. Ne
184

pas gagner ces chefs ou se les aliéner, c’est mettre chrétiens et
catéchumènes à leur merci, surtout si un jour les chefs suivent la religion du Gouvernement. Actuellement c’est les exposer à toutes sortes de difficultés si le chef est hostile. Nos chrétientés ont besoin de paix pour se développer ; pour éviter
l’oppression, nous devons nous rendre les chefs favorables. Le
recours au Gouvernement est illusoire et dangereux, et cela à
cause de la politique suivie. Nous devons absolument travailler à détruire l’opinion des gouvernants que nous sommes
les hommes des Bahutu, de parti pris opposés aux chefs, et
que toujours nous prenons parti contre eux, cela malgré la
politique contraire du Gouvernement. Le Gouvernement
nous reproche cela sur tous les tons, jusqu’à menacer dans
les lettres officielles que si nous ne changeons pas de politique, nous devons renoncer à obtenir des fondations nouvelles. Le Gouvernement nous reproche donc au moins de
travailler à fonder un parti antigouvernemental ; si c’était
vrai nous aurions travaillé, contre nous et contre Dieu
dont nous sommes les envoyés, à former un parti anticatholique.
J’irai plus loin en disant que notre devoir est de préparer la conversion des chefs. Plusieurs d’entre nous ne croient
pas à la possibilité de cette œuvre, comme si Dieu n’appelait
pas toutes les âmes au salut : les Protestants, pour notre malheur, seront plus catholiques que nous. Préparons par nos
relations les voies à cette œuvre très possible, faisons travailler
nos bons chrétiens et nous verrons que Dieu ne fait aucune
exception dans sa miséricorde. Relisez ce qui est écrit dans
le recueil des Instructions de ne notre Vénéré Fondateur
(p.179, 180, 254).
Je vous en conjure, faites donc tout votre possible pour
changer dès maintenant et absolument toute manière de faire
qui ne serait pas conforme à la volonté de Monseigneur le Vicaire Apostolique et des Supérieurs de la Société, afin que ne
retombe pas sur nous le reproche d’engager par notre faute
l’avenir de nos œuvres
Veuillez me croire, mes bien chers Confrères, votre tout dévoué en Notre Seigneur.
Pour Monseigneur le Vicaire Apostolique.
Léon Classe
185

Questionnaire :
1. Quelles relations a-t-on avec les chefs ?
2. Est-il arrivé ce trimestre quelque désagréable événement
avec les chefs ?
3. Les chefs viennent-ils à la Mission ? Quand les reçoit-on ?
Comment et où ?
4. Va-t-on les voir chez eux dans les sorties ?
5. Est-on intervenu dans des procès entre nos gens et les
chefs ? Combien de fois ? Pourquoi ? Comment ?
6. A-t-on fait comparaître quelque chef à la Mission devant un
missionnaire ou devant un indigène désigné par un Père ?
7. Est-on intervenu dans quelque autre question dépendant de
l’autorité des chefs ?
8. Quelque chef a-t-il été malmené en paroles ou en actes à la
Mission ? Pourquoi ? Si c’est le fait d’un de nos gens, de
quelle manière est on intervenu pour faire réparer et dégager
la responsabilité de la Mission ?
9. Quelle est l’attitude ordinaire des chrétiens et catéchumènes à la Mission vis-à-vis des chefs qui se présentent ? Que
fait-on pour obtenir du progrès sur ce point ?
10. Y a-t-il de nos gens qui réquisitionnent des « priants » près
des chefs ? Qui exigent pombe, pioches ? Les avertit-on de
l’obligation qui leur incombe de restituer ? Avertit-on en général les chrétiens de cesser absolument cette pratique ?
11. Y a-t-il des plaintes au sujet des catéchistes ? Lesquelles ?
Sont-elles fondées ou non ?
12. Qu’a-t-on fait pour gagner les chefs ? Les rapprocher de la
religion ? S’occupe-t-on des fils des chefs ? Comment ?
49. EXTRAIT DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 23 MARS
1913 A MGR LIVINHAC82
Ruaza, 23 mars 1913
Monseigneur et Vénéré Père,
Dans ce dernier trimestre l’évènement important est la visite
de S. Ex. Dr Schnee, Gouverneur de D.O.A. vient de faire à
Extrait de la lettre du P. Classe du 23 mars 1913 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr.,
N° 111133-35.
82

186

travers le Ruanda, le nord-est de l’Urundi. Le but du voyage
était d’étudier la possibilité de l’établissement rapide d’une
voie ferrée de Tabora à l’embouchure du Ruvuvu dans le Kagera., c.à.d. à trois jours au sud-est de Nasa. Dans trois ans,
nous a-t-on dit, la voie sera complètement établie. Ces Messieurs cependant ne se sont pas fait faute de dire que le Ruanda n’avait aucun produit d’exportation, mais qu’il avait « des
ouvriers. »
(…)
Dans trois ans le chemin de fer sera à nos portes : les ouvriers seront rares, difficiles, les prix exorbitants. D’ailleurs là
encore une organisation s’impose : Nsasa devra être la Procure
du Vicariat, il nous y faut des Sœurs…
(…) La question des nationalités dans le Vicariat et la
Société est revenue plusieurs fois.
(…) A Kigali, où arriveront du Ruvuvu, par la Kagera, des
petits vapeurs à fond plat,
(…) Nous voudrions en octobre transférer à Kabgaye la petite école cléricale provisoire à Nyaruhengeri et fonder notre
Séminaire S. Léon.
(…) Nous avons à nous presser car bientôt les Protestants
prendront toute la côte du lac Kivu.
Ruasa…c’est toujours le pays déclaré officiellement « dangereux » avec le Bushiru à l’ouest et le Ndorwa à l’est.
Le P. Dufays doit s’occuper à peur près exclusivement des
constructions, faute de Frère.
Nsasa lutte très péniblement contre l’hostilité sourde des
chefs. Le voyage du Gouverneur y a mis encore les têtes à
l’envers ! Le Gouverneur venait, disait-on pour enlever le Roi,
établir l’impôt d’où excitation des chefs et recrudescence de
sottise à l’égard de la Mission
Le P. Parmentier…il est un peu la terreur du pays et sa réputation est faite même chez les Indigènes du Ruanda. Cependant, c’est à se demander s’il est toujours responsable de ses
actes.

****************************

187

50. EXTRAIT DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 20 AOUT
1913 A MGR LIVINHAC83
Kabgaye, 20 août 1913
Monseigneur et Vénéré Père,
(…)
Visite de l’Urundi … impression pénible…un seul centre
(Rugari) est placée dans un fort centre de population…les pays
vraiment peuplés restent en dehors de notre atteinte… les
gens sont beaucoup plus simple, plus facile à évangéliser
(…)
Au Ruanda, les Protestants viennent de construire une maison à Nyanza, la capitale indigène : ils veulent commencer par
une polyclinique et une « dukka » sous prétexte de refouler un
peu les marchands Indiens et Arabes qui se sont établis là. Ils
vont aussi construire à Kigali, malheureusement nous n’avons
pas encore pu nous y établir définitivement malgré
l’avertissement et la réclamation du Gouvernement…. car on
m’a demandé de ne placer là que des Allemands ou au
moins des Missionnaires parlant allemand…une population
chrétienne de 600 âmes.
(…) [Classe est devenu l’économe du Vicariat…]
(…) Surtout il nous faudrait davantage d’Allemands ou
des étrangers non-Français ; le Ruanda et l’Urundi se remplissent maintenant les colonnes des journaux coloniaux.
(…) Aussi nous baissons car quelques pères comprennent
difficilement que cesser de faire la Mission « manu forte »,
d’imposer des convictions, ce n’est pas se décourager et attendre simplement. Cependant cette méthode forte peu
évangélique est bien la cause des chutes et des regrets. Si
seulement deux ou trois confrères pouvaient comprendre cela
pratiquement !
Dans le Ruanda, les Confrères sont plutôt très sévères et facilement voient en noir ; dans l’Urundi c’est le contraire :
l’alliance des deux nous donnera peut-être le juste milieu. Cependant cette sévérité, cette dureté d’appréciation des
chrétientés vient surtout là où on n’a guère pu se résoudre
à accepter non en théorie ou tous sont d’accord, mais en
Extrait de la lettre du P. Classe du 20 août 1913 à Mgr Livinhac. A.G.M.Afr.,
N° 111136-37.
83

188

pratique de catéchiser par persuasion comme Monseigneur
Hirth, à la suite de Votre Grandeur, ne cesse de nous le
répéter.
(…) Mgr Hirth vient d’engager des démarches près du Gouvernement pour obtenir que « pratiquement » la liberté de fondation soit assurée. Théoriquement, c’est la loi qui, elle, ne
connaît, ni zones d’évangélisation, ni minimum de distance entre stations de confessions différentes. Nous
n’avons aucun contrat qui nous lie, et nous avons toujours,
récemment encore dans l’Urundi, refusé d’accepter la théorie
des zones. Ce n’est pas de nous que viendront les difficultés à
la solution voulue, mais obtiendrons-nous une vraie réponse.
Pratiquement, nous serons encore liés par la question du terrain, car pour la cession de la moindre parcelle, il faut consentement du Roi et consentement du Gouvernement. Les Bénédictins de Daressalam sont attaqués très fortement sur ce
sujet, car malheureusement ils avaient un contrat qui ne
devait être périmé que dans cinq ans.
Nous allons être dotés dès de cette année de trois nouvelles
petites stations militaires au Ruanda et de deux dans l’Urundi.
L’impôt aussi est décidé. Il dispensera de la corvée du Gouvernement et des caravanes, mais laissera tous les travaux et
redevances pour le Roi et les Chefs ! Actuellement nos relations avec le Roi sont très bonnes, et il nous le montre par des
actes.
(…)
Nous avons reçu ces temps derniers beaucoup de demandes
de renseignements concernant le Ruanda et l’Urundi, pour
l’établissement de colons, afin d’arriver à créer des paroisses
allemandes….
(…) Un des grands buts du chemin de fer reste toujours
l’exportation des ouvriers. On ne cesse de le dire à mots
plus ou moins couverts. Nous nous ne pouvons guère le
dire et répéter.
(…) Mgr Hirth confesse à Nyundo

189

51. VICARIAT APOSTOLIQUE DU KIVOU. LA MISSION DU
MULERA. LETTRE DU R.P. LEON CLASSE (1912 ?)84
La Mission de Notre-Dame de l’Assomption est située tout à
fait à l’ouest du Vicariat du Nyanza méridional, au pied du
Mfumbiro.
Comme il convient en pays de montagnes et de brigands,
elle est là cachée, à 1 900 mètres d’altitude, comme à l’affût,
sur un contrefort du massif de Ruasa. Notre but n’est-il pas
d’enlever les âmes à Satan et de les conduire à Jésus qui,
sur la croix, eut pitié du bon larron ? Près de 2.000 chrétiens se serrent maintenant aux pieds de cette croix bénie ! Il faut les voir arrivant dès six heures du matin pour la
messe, fiers et décidés, la lance au poing ; les uns viennent
d’une heure et demie ou de deux heures, la plupart d’une
heure de distance. Durant la route, ils ont récité pieusement le
chapelet ; au retour ils se rattraperont, et parleront de cette
voix qui ne connaît pas les piano et les dolce. D’un geste sec,
en arrivant devant l’église et avant d’entrer, ils plantent leurs
lances dans le sol. C’est vraiment un curieux spectacle que
celui de ces centaines de lances formant comme une forêt
d’acier !
La lance est le premier jouet de l’enfant, le seul jouet aimé !
Chaque lance a son nom ; c’est par elle que jure son maître.
C’est ta lance qui règle la plupart des différends. Une insulte,
une bousculade, le refus un peu brusque d’une feuille de tabac, voire même la seule vanité, sont pour nos chers brigands
raisons de s’entr’égorger : Un jour, des, païens allaient ensevelir un de leurs proches terrassé en quelques jours par un mal
inconnu. La fosse se creuse lentement. « Quand donc finira ce
travail ? dit un assistant impatienté, un mort est un mort, la
fosse est assez profonde ! » Surpris, les parents se regardent ;
chez nos Nègres nul décès n’est naturel. Celui qui parle, ne
serait-ce pas celui qui a causé la mort du défunt ? En un instant l’homme est entouré, bousculé, frappé à coups de pioche,
de bâtons ; il reçoit même un coup de lance. Perdant son sang,
il fuit vers le village, poursuivi par la meute furieuse. Au bruit
84 Les Missions d’Alger, N° 220, Juillet- Août 1913, pp. 137-146. Le Vicariat aposto-

lique du Kivou a été créé le 12 décembre 1912 par lettre apostolique de Pie X. Il est
formé de trois provinces, du Ruanda, de l'Urund i et de l'Uha, détachées' des Vicariats
du Nyanza méridional et de l’Ounyanyembé.

190

du tumulte, trois chrétiens accourent. Ils se rendent vite
compte de la situation et leur parti est pris. Deux d’entre eux
contiennent les meurtriers, le troisième entraîne dans sa butte
le blessé à bout de forces. Sommairement il lui rappelle les
vérités de notre sainte foi, lui fait pardonner à ses assassins et
le baptise. La foule cependant déborde nos deux chrétiens, se
précipite dans la maison et l’on achève le blessé.
« Pour être un homme, il faut avoir tué quelqu’un », dit un
proverbe au. Ruanda. Autour du feu, les hommes boivent et
causent : « Tais-toi, dit-on, au causeur maladroit, tu n’es
qu’un enfant, tu n’as tué personne ! » En tout procès, le plaideur décline d’abord ses titres : « J’ai tué un tel, puis un tel,
brûlé la hutte de celui-ci i ou de celui-là ; je suis un homme,
écoutez-moi ! » Les bravos unanimes de l’assemblée indiquent
que cet exorde insinuant a été goûté.
De bonne heure, le jeune Muléra est formé à la vie dure de la
montagne, à ses luttes, à ses razzias, une vraie éducation
spartiate. Tout lui est permis, sauf voler ses parents. Un jour,
je vis un homme armé d’un bâton qui fustigeait d’importance
un enfant attaché à un arbre ; comme je lui en demandais la
cause : « Il ne sait même pas voler chez les autres, me répondit-il, ce méchant garçon m’a bu mon pombé ! » (bière de bananes). Donc voler chez autrui n’est pas mal : c’est la marque
du développement de l’intelligence. « Un chien, dit-on couramment, cherche bien sa nourriture ; un enfant doit avoir
autant d’intelligence qu’une bête !’ Un jour, le P. Soubielle était
en tournée apostolique chez les chrétiens de la tribu des Balihira. Tout en causant religion, le missionnaire soignait les malades, donnant des conseils, pansant des plaies, distribuant
des purges, appliquant surtout des pointes de feu, le remède
préféré des Baléra.
– Père, s’écrie tout à coup un enfant d’une dizaine d’années
qui depuis un moment cherchait à se faire jour à travers la
foule, Père, donne-moi des pointes de feu, j’ai mal au genou !
– Combien ? dit en riant le missionnaire.
– Brûle tout le genou, j’ai grand mal !
– Allons donc, à la première brûlure tu te sauveras !
– Je suis un homme, je garde déjà les veaux !
– Tenez-le, dis-je, à quelques hommes présents.

191

– Non ! je n’ai pas besoin qu’on me tienne comme un
enfant ! "
A la troisième brulure l’enfant se raidit ; les assistants rient.
Mais bientôt, vaincu par la douleur, d’un bond il veut
s’échapper.
Les vieux sont indignés, ils courent à. la palissade, arrachent roseaux et baguettes et se mettent en devoir de fustiger
l’enfant.
– Tu nous fais honte ! Tu n’es pas un vrai Mulihira, lui disent-ils en colère.
L’enfant retient ses larmes.
– Je n’aurai plus peur, grands-pères, laissez-moi. Allons !
qui on me mette des pointes de feu.
– Et sans broncher, le pauvre petit tenant son genou des
deux mains se laisse brûler vingt fois, pendant que les vieux
regardent, mais sans lâcher leurs verges.
– C’est fini, mon petit, dit le Père.
– Je suis un homme, s’écrie alors le courageux enfant.
Les verges tombent.
– C’est bien ! tu es un vrai Mulihira, disent les vieux satisfaits. Parfois la nourriture grossière que, ici et là, glane l’enfant
: patates crues, sorgho mêlé de haricots mal cuits et absorbés
en grande quantité, lui occasionnent un vrai météorisme. On
ne s’inquiète pas pour si peu. Entre deux piquets fichés en
terre presque côte à côte, on fait passer avec peine la tête du
petit malade, puis le reste du corps : le ventre doit bien
s’amincir ! La douleur fait crier l’enfant, mais les parents, sans
s’émouvoir, continuent l’opération. N’a-t-on pas agi de même
avec eux autrefois ?
Laissez-moi vous dire un mot de notre apostolat auprès des
enfants. Quatre-vingts, de 6 à. 7 ans, vont dans quelques
jours faire par groupes leur première communion ; cent dixhuit l’ont déjà faite et viennent régulièrement communier plusieurs fois par semaine et continuer leur instruction religieuse.
Tout ce petit monde apprend à lire. Que ne pouvons-nous de
suite établir dans cette Mission des Religieuses pour s’occuper
de cette chère jeunesse. Les Sœurs Blanches feraient ici tant
de bien !
A l’église, les enfants ont leur place à part, en avant des
chrétiens et chrétiennes, et ce n’est pas la partie de
l’assistance qui doit plaire le moins au divin Maître.
192

Une œuvre bien intéressante parmi eux, c’est l’École clérical : elle compte vingt-quatre élèves de 9 à 12 ans, divisés en
de sections. C’est parmi eux que le Père chargé de l’école fait
son choix pour le recrutement des élèves au Petit Séminaire
indigène. Cette année, six enfants y ont été admis et nous es-

193

pérons que désormais cette œuvre si belle et si nécessaire de la
formation clergé indigène ne fera que progresser à Muléra.
Et que dire de nos néophytes adultes ? Ces fiers et énergiques païens devenus chrétiens font la consolation du missionnaire, et leur générosité dans la foi paie largement la peine
qu’on a prise, les efforts qu’on a faits pour transformer leur
nature rude et sauvage.
Tous ont volé autrefois, ils l’avouent ; mais ils savent que
pour recevoir le baptême il faut se mettre en règle avec les
droits de la justice et restituer. Aussi j’en connais de ces anciens coupeurs de grands chemins qui, depuis dix-huit ans,
travaillent à s’acquitter de leurs dettes. L’un d’eux vient nous
remettre à chaque récolte, c’est-à-dire deux fois par an, une
petite somme pour « se libérer envers le bon Dieu », comme il
dit.
La règle est que cinq absences au catéchisme quotidien,
pendant l’un ou l’autre des deux derniers trimestres, retarde
de trois mois le baptême. Je sais un brave homme, Thomas
Sembagaré, qui pendant quinze jours, malgré les observations
des missionnaires, se traîna avec l’aide de ses amis, le matin à
six heures, à la Mission, pour assister au catéchisme de
l’après-midi. Le soir il repartait vers la chute du jour, et il avait
une heure de marche à faire ! La fièvre le minait, il craignait le
soleil, mais ne voulait pas manquer le catéchisme de peur que
le Père ne lui fit pas grâce.
Nous venons de construire notre église. De suite les chrétiens ont proposé de chercher eux-mêmes à la forêt, distante
de trois jours de marche, les bois pour confectionner les
bancs. « Ce sera pour Dieu », disaient-ils. Et gaiement, jeunes
et vieux, s’exécutèrent. Ces jours-là, on vit les riches porter
comme les pauvres de lourds madriers.
Quelque temps auparavant, un bon vieux à tête chauve
était venu m’apporter un pot de miel et m’offrir un mouton.
« Père, dit-il, je suis vieux et j’ai peur de monter sur les échafaudages ! Je sais traire les vaches, mais je ne sais pas bâtir.
Voici mon cadeau : paie avec cela les ouvriers, ils travailleront
pour moi. » Le bon vieux cependant tint à porter au moins son
madrier ; il y mit le temps, mais réussit.

194

Pour Dieu, bien des journées .de travail, bien des briques
ont été offertes ; le soir, les ouvriers charitables disparaissaient discrètement, oubliant de se faire payer !
C’est la sainte Communion fréquemment reçue qui aide ces
braves gens à se dompter. « Quand j’ai communié, disait l’un
d’eux, j’ai de la force pendant deux jours : après, c’est fini ! »
Les 14.189 communions distribuées pendant le seul dernier
trimestre de 1912 (novembre et décembre) montrent qu’ils savent recourir fréquemment à cette source de vie et de force.
Lorsque parut le décret sauveur de Pie X sur la communion
des enfants, parmi les chrétiens ce ne fut qu’un mot. « Ah ! le
Pape nous connaît ! Il a compris que nos enfants ont comme
nous besoin de manger ! »
De fait, les enfants aussi savent puiser la vie et l’amour près
du Bon Maître. Presque tous communient trois, quatre fois
pendant la semaine, et pourtant ils habitent loin dans la montagne !
« Il y avait ici, me disait un jour le P. Soubielle, un enfant
d’une nature farouche et sauvage, Il ne voulait obéir à personne, c’était le bourreau de ses petits camarades moins forts
que lui. Ses parents n’en pouvaient rien obtenir. Des réprimandes, il se moquait ; des coups de bâton, il n’avait cure. On
l’admit à la communion, Depuis, un changement profond s’est
opéré en lui ; il garde encore, il est vrai, sa nature bouillante,
mais réussit à se vaincre souvent, car, dit-il : « Quand j’ai été
colère, que j’ai frappé quelqu’un, je ne puis recevoir Jésus ! »
Avec ce jeune garçon, la petite Léa, âgée de huit ans, se
préparait aussi à la première communion. Trois jours avant la
cérémonie, elle tomba gravement malade. Un Père alla la voir,
la confessa et lui parla du petit Jésus. Après le départ du missionnaire, elle se prit à pleurer et l’on dut menacer de la frapper pour l’empêcher de se traîner à la Mission. Le surlendemain, profitant de l’absence de ses parents, elle se lève et se
met en route. Mais les forces la trahissent, elle tombe sur le
chemin. Des chrétiens qui se rendaient à la messe la trouvèrent évanouie et la reconduisirent à sa maison. Les Pères,
avertis, se hâtèrent de lui porter Celui qui faisait l’objet de si
ardents désirs.
Ce qui console les missionnaires, c’est la bonne volonté,
la soumission de ces braves gens et leur profond attachement pour leurs prêtres. Il y a trois ans, le P. Loupias, su195

périeur de la station, était assassiné, alors que sur la demande formelle du roi du Ruanda il cherchait à ramener à
de meilleurs sentiments un chef révolté. De suite la nouvelle de la mort du Père se répand de montagne en montagne.
Fous de douleur et de colère, chrétiens et catéchumènes se
mettent en route aussitôt pour rapporter le corps. Avec des
précautions infinies, après l’avoir couché sur une porte de
hutte, ils le transportent jusqu’à la Mission distante de trois
heures. Silencieux, beaucoup versant des larmes, la lance au
poing, les chrétiens entouraient en masse compacte la civière.
Aucun païen, pas même un catéchumène ne pouvait
l’approcher, forcer la consigne eût été dangereux. Après la toilette funèbre, le corps demeura à l’église, qui, de cette heure
jusqu’au lendemain à trois heures de l’après-midi, fut pleine
de monde récitant le chapelet et pleurant.
Le jour de l’assassinat, le P. Gilli, demeuré seul à la station,
chargea deux jeunes gens de m’avertir. J’étais alors à 100 kilomètres. Ils marchèrent le jour et la; nuit et, pour me rejoindre, couvrirent dans les vingt-quatre heures cette énorme
distance. Comme je leur demandais, tout étonné de leur présence : « Quelles nouvelles m’apportez-vous ? – Regarde la
lettre », répondirent-ils, et sans ajouter un mot se sauvèrent à
l’église.
Quelques jours après, le P. Delmas était nommé Supérieur de Ruaza, en remplacement de notre cher défunt.
C’était le moment où les travaux dé l’église étaient commencés ; il nous fallait du bois pour les charpentes, du bois pour
la cuisson des, tuiles et des briques. Le P. Delmas résolut de
se mettre en route pour aller chercher les matériaux. De suite
on le sut. Le lendemain tous les notables chrétiens se présentaient chez moi.
– Notre Père n’est, plus, disent-ils, nous n’avons pu empêcher sa mort. Dieu vient de nous en donner un autre. Empêche-le de partir ! Si on le tue, que ferons-nous ?
– Ne craignez rien, mes amis ; d’ailleurs, vingt chrétiens
l’accompagneront.
– Non ! tu ne connais pas les Baléra ! Il sera attaqué, peutêtre tué. Laisse-nous aller seuls.
– Ce n’est pas possible ; il faut qu’un de nous assiste à la
coupe des arbres.

196

– Eh bien, sache-le, si nous apprenons que le Père est attaqué, nous partirons tous, nous nous battrons avec les assassins, nous brûlerons leurs cases. Tu ne pourras nous retenir.
Nous savons manier la lance et la mort ne nous fait pas peur.
Et, ce disant, de grosses larmes de colère et de douleur coulaient sur ces rudes visages.
Jamais nous n’avons inutilement fait appel à leur dévouement. Leur attachement et leur générosité font oublier beaucoup de leurs défauts et c’est une des raisons pour lesquelles
on s’attache tant à ce peuple.
Il me revient à l’esprit un trait arrivé il y a trois ou quatre
ans. Un chrétien et un catéchumène étaient allés faire le
commerce au centre du Ruanda. Au retour, le chrétien tomba
malade et mourut à deux jours de marche de la Mission. Sans
hésiter, le catéchumène se dit : « Mon ami est mort, il était
chrétien. Je ne puis pas le laisser dans le marais pour être,
comme un païen, dévoré par les hyènes ! » Et le voilà qui
charge le cadavre sur son dos, et nous arrive le lendemain
soir ! « Père, dit-il, Nicomédi est décédé en route enterre-le avec
les chrétiens ! » Or, toucher un cadavre, demeurer près de lui,
est pour nos Noirs une chose horrible !
Dans ce peuple aux qualités si réelles, l’humeur batailleuse
et l’amour des coups de lance ne laissent cependant pas que
de nous inspirer de très légitimes craintes. Huit de nos chrétiens déjà sont morts par la lance, tués par des païens, leurs
amis, parfois même par leurs propres frères, et cela pour des
raisons les plus futiles. Jusqu’à présent, nous avons pu empêcher la vendetta, si terrible, si implacable ici, mais en sera-t-il
toujours ainsi ? Notre petit troupeau fidèle au milieu de la
masse païenne a fort à lutter pour ne pas succomber. Aux
yeux des Baléra, en effet, ne pas se venger c’est abdiquer sa
dignité, son honneur, souvent sa sécurité, c’est devenir l’objet
du mépris et des injures de tout le clan.
L’an dernier, deux païens se disputaient, un chrétien sort
de sa hutte pour les calmer. Furieux, l’un des deux le frappe
de sa lance en pleine poitrine. Le surlendemain le malheureux
mourait, demandant lui-même à ce que la vengeance ne fût
pas exercée contre son meurtrier. Il y a quelque temps, un catéchumène, qui d’après la coutume du pays aurait dû venger
la mort violente d’un de ses parents, se dit qu’il devait au
moins prouver qu’il n’était pas lâche. Six fois de suite, la nuit,
197

il s’en alla seul au loin chez les ennemis de sa famille. Chaque
fois il mettait le feu à une hutte, réveillait les gens pour bien
leur montrer qu’ils avaient été en son pouvoir, qu’il aurait pu
les tuer facilement, puis il se sauvait.
Le 3 décembre dernier, dans la nuit, on venait nous avertir
qu’un chrétien se mourait. Un Père part aussitôt, il avait une
heure de marche à faire. Arrivé, il trouve dans la hutte Lazaro
Lugirimbi, blessé mortellement d’un coup de lance, à côté de
lui je vois le cadavre déjà froid de son frère, encore catéchumène, et près deux leurs amis chrétiens accourus pour les
assister. Les deux hommes venaient d’être frappés par des
gens de leur parenté. Le lendemain Lazaro, se sentant mourir,
s’adresse à l’ami qui le soutenait :
– Dis à celui-ci, puis à cet autre de prier pour moi, je vais
mourir.
– Toi, Lazaro, dis que tu pardonnes à ceux qui t’ont tué.
– Oui, je leur pardonne ; qu’on les laisse, qu’on ne me venge
pas !
Et peu après il ajoutait :
– Je désire qu’ils deviennent chrétiens !
Le soir même il expirait.
On le voit, le christianisme viendra à bout de ces natures
ardentes et fières, leur donnera charité et patience, amour des
ennemis et pardon des injures. Aidez-nous, par vos prières, à
hâter l’heure de Dieu au milieu de nos chers Baléra !
52. EXTRAIT DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 28 SEPTEMBRE A MGR LIVINHAC85
Kabgaye, 28 septembre 1913
Monseigneur et Vénéré Père,
(…)
La Mission de Nsasa nous inspire toujours beaucoup de
craintes. Nous n’avons cependant là ce que Monseigneur
Hirth prévoyait déjà en 1904 et 1905, comment le prouvent ses lettres que j’ai eu la bonne fortune de retrouver.
Issavi aussi souffre du même mal… Nyundo va encore, mal85 Extrait de la lettre du P. Classe du 28 september a Mgr Livinhac, N° 111139-41.

198

heureusement le Supérieur y aime beaucoup, beaucoup trop
la force, malgré tous les avertissements et il est moins que
personna grata près des chrétiens. …beaucoup de bons éléments.
Schumacher pour Nyundo... besoin d’avoir un Supérieur
qui instruise ses chrétiens, se fasse aimer d’eux, confesse.
Nyundo est à 1 h ¾ de Kissenyi qui est grande station militaire, ville de commerce importante ; il nous y faut une Père
Allemand.
A Nyundo… le P. Huntziger a de très bonnes qualités, mais
ses difficultés viennent de ce qu’il prend trop de la manière
forte.
(…)
On nous pousse beaucoup à accepter les zones
d’Evangélisation. Nous avons fait des démarches officielles
précisément en sens contraire pour pouvoir sauver au moins
quelque chose de ces beaux pays, car nous allons être écrasés
par le nombre. Nous avons déjà obtenu ce résultat de faire reconnaître :
1) que nous n’avions aucun contrat nous liant ;
2) que nous n’avions jamais fait de démarches pour en
avoir, mais au contraire pour garder notre liberté d’action ;
3) que la loi est bien pour la liberté entière. N’empêche que
le Gouvernement est pour ces zones, croyant par là assurer
la paix. Une autre raison c’est que les Protestants trouvent
cet partagent plus sûrs.
Au Bushiru, entre Rwaza et Nyundo, deux soldats viennent
encore d’être tués.
(…)
On nous annonce officiellement de Kigali que le courrier du
13 août de Bukoba apportant la poste de la côte et d’Europe
s’était enfui et les sacs de lettres avaient été brûlés.
53. EXTRAIT DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 22 OCTOBRE 1913 A MGR LIVINHAC86

Extrait de la lettre du P. Classe du 22 octobre 1913 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr.,
N° 111142-43 (pas d’importance).
86

199

LE VICARIAT APOSTOLIQUE DU KIVU (1912-1922)

200

54. EXTRAIT DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 1ER NOVEMBRE 1913 A MGR LIVINHAC87
Kabgaye, 1ier novembre 1913
Monseigneur et Vénéré Père,
(…)
Voici ce que nous venons de nous faire dire par
l’intermédiaire de Monsieur Kandt, Résident du Ruanda :
« Le Gouvernement est très reconnaissant à la Mission catholique pour les grands services rendus par la fondation
des Stations de Ruasa en particulier, et de Nyundo, de Rulindo, sans compter toutes les autres du Ruanda. Ces Missions ont fait beaucoup pour la pacification du pays et
pour aider le Gouvernement dans la bonne administration.
L’influence qu’ont su prendre les missionnaires sur des
Indigènes presque indépendants de toute autorité a heureusement épargné au Gouvernement la peine de faire
dans ces régions des expéditions militaires, qui n’amènent
ordinairement que des massacres inutiles. Le Bushiru qui
compte une magnifique population agglomérée d’environ 60 –
70.000 habitants reste encore insoumis ; le Roi ne peut y exercer son autorité par les Batusti ; le Gouvernement voudrait
éviter d’y porter la guerre ; mais la Mission catholique y
entretient depuis une année un poste de catéchistes. Au
nom du Gouvernement je prie la Mission catholique de
placer au Bushiru, dès maintenant des missionnaires à
poste fixe ; ceux-ci gagneraient sûrement et à bref délai la
confiance de cette population énergique, et ainsi avancerait
efficacement la cause de la civilisation. »
Le Bushiru est un pays de hautes montagnes (1.900 m à
2.200 m), flanqué à l’ouest par les hauts sommets de la fôret.
Il se trouve entre le Bugoyé et le Mulera un peu au sud.
Comme peuple ce sont des Balera. Ils nous connaissent,
viennent chez nous et nous avons parcouru le pays dès 1904
en tous sens. En 1910, le Gouvernement y a fait deux expéditions successives, avec les Batutsi du Roi. Beaucoup
87 Extrait de la lettre du P. Classe du 1ier novembre 1913 à Mgr livinhac, N° 111144-

46.

201

de femmes et d’enfants ont été déportés. Bashiru et Balera
ne s’effrayent pas de cela. Des soldats y ont, il y a un mois
½ été tués. Une grande expédition devait être faite. Elle
est décommandée comme inutile et pour cela on s’adresse
à nous. Dans les circonstances actuelles, il me semble que
nous ne pouvons refuser car on sait trop en haut lieu notre
influence sur ces Bashiru qui eux-mêmes nous demandons
de nous installer chez eux. C’est grâce à nos deux catéchistes que les fusils ont été de suite rendus, que les soldats n’ont pas été mis en morceaux ; un a pu être sauvé. Si
nous refusons ne croira-t-on pas que c’est pour ne pas entrer dans les vues du Gouvernement. Déjà il y a quelques
mois j’ai dû refuser une proposition semblable, mais moins
ferme. On le disait : « En fondant (dans le Ndorwa) vous
entreriez dans les vues du Gouvernement. Il nous aiderait
même matériellement. » Cette fois c’est une demande officielle
et Monsieur Kandt s’est dérangé pour cela. Si nous
n’acceptons pas, les Protestants ne se risqueront-ils pas dans
ces montagnes, précisément à cause de nous et pour pouvoir
faire dire : « Les Allemands eux n’ont pas craint de se dévouer. » D’autre part nous avons déjà tous souffert dans ce
nord du Ruanda ; devons nous reculer maintenant que ces
populations très rudes mais si énergiques nous sont attachées ? Le nord du pays serait entièrement à nous. Et ne
devons-nous pas accepter pour empêcher les ruines dans ces
villages si peuplés. La fondation du Bushiru offre beaucoup
d’analogie à celle du Mulera en 1903. Nous ne pensions pas
y aller, c’était nous disions-nous le dernier pays que nous occuperions, tous les gens étaient peu commodes ; un mois
après Monseigneur m’y envoyait. Pour le Bushiru que depuis
de longues années (1904) nous convoitons et travaillons indirectement, nous avons dit le même. Nous pensions qu’on ne
nous le disputerait pas de sitôt précisément à cause de la rudesse du pays et des gens. La Providence par cette demande
officielle semble avoir des vues de Miséricorde sur ce peuple
énergique. C’est pour lui que je prie Votre Grandeur et le Conseil de la Société. Monseigneur Hirth et moi nous sommes de
suite tombés d’accord : il nous semble que dans l’intérêt et la
conservation de nous œuvres, tout comme d’ailleurs au point
de vue apostolique (le Bushiru est l’un des plus belles plaques
de population que je connaisse) nous ne pourrons refuser. Mgr
202

Hirth le dit : « J’incline à croire que le Bushiru, c’est le
cher P. Loupias qui veut nous en faire cadeau ; ce sont nos
chers morts qui intercèdent pour nous. » Nous n’avons
qu’un seul missionnaire en surplus dans nos stations ! J’ai
demandé en grâce à Monseigneur de me permettre de me fixer
pour quelque temps au Bushiru. Monseigneur me répond de
patienter un peu, mais Sa Grandeur pressée à Nyundo me dit
qu’elle a répondue par l’affirmative au Gouvernement.
Est-ce que nous ne pourrions avoir dès maintenant notre
cher Père Smoor ? Lui évidemment ne pourra aller dans ce
pays, mais son arrivée nous permettra de dégager un supérieur qui pourra prendre la direction de cette Mission. Nous
n’avons pas hélas ! nous, la ressource de pouvoir détacher des
missionnaires de nos stations !
Votre Grandeur comprendra notre insistance et notre anxiété dans les circonstances où nous nous trouvons. Ce service
ne peut qu’être utile à tous nos Vicariats allemands. La
situation des missionnaires ne serait pas spéciale puisque
nous avons au Burshiru des catéchumènes que nous passons
là comme chez nous, sans aucun danger. A cause de la difficulté de desservir cette station de catéchistes nous nous demandions en mars si nous ne devions la laisser. De Nyundo il
nous faut huit heures de forêt de bambous, à 2.000 – 2.400 m,
sans compter le temps pour arriver à la forêt. De Ruasa dix
heures de montagnes. La Providence met fin à nos hésitations
en voulant changer la situation. J’espère que Monseigneur me
permettra de résider là quelque temps au début de la fondation.
Je viens de communiquer tout ceci au R.P. Roussez.
Monseigneur Hirth, par un exprès me fait tenir ceci : « Je crois que nous devrions faire tout le possible pour
prendre de suite le Bushiru. Monsieur Kandt va prendre un
ministère à Daressalam (Il est nommé assistant près du
Gouvernement). Reculer devant les raisons alléguer semble
impossible. L’occasion est exceptionnelle ; quelques soldats
seront au Bushiru. Les gens viendront plus facilement encore
à nous. Le Gouvernement a décidément [donné] ordre de favoriser un peu les missions pour arrêter du même coup les progrès de l’Islam. Si nous pourrions trouver un Père sachant
l’allemand, au moins comme second ! car il y aura des visites d’officiers et nécessairement des renseignements à
203

demander aux Pères. Par ailleurs au missionnaire capable et
habitué pourrait-je crois, gagner maintenant à la religion non
seulement toute la jeunesse, mais les fils mêmes de chefs. De
fait nous avons déjà le fils du chef le plus redouté. « Pour vous
vous pourriez peut-être vous absenter pour un mois, mais pas
plus car il faudra revoir les stations. Cette visite de tous les
ans est nécessaire. »
(…)
55. EXTRAIT DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 16 NOVEMBRE 1913 A MGR LIVINHAC88
Bushiru, ku Kibihekane, le 16 novembre 1913
Monseigneur et Vénéré Père,
C’est au Bushiru que j’envoie cette lettre à Votre Grandeur :
la Mission n’y est nullement fondée, mais sur le conseil de
Monseigneur Hirth j’ai seulement répondu à la demande pressante de Monsieur le Résident de venir le rejoindre dans ce
pays. Depuis cinq jours je campe dans ces montagnes. Nulle
part ailleurs qu’au Bugoyé je n’ai jamais tant vu de monde. Ici
on ne peut guère se tromper, il n’y a pas une seule bananerai : les habitations sont perchées sur les flancs des montagnes aussi raides qu’on peut imaginer. Le Résident est arrivé
il y a trois jours avec deux officiers. Je ne puis faire un pas
sans être suivi d’une vraie foule. Tout ce monde cultive la peur
en grand et mon temps se passe à rassurer las gens, à les faire
se tenir tranquilles. Les chefs veulent tous me montrer
quelques belles collines pour bâtir la Mission ; chacun prétend
avoir ses terres au beau milieu de la population. Pour la plupart de ces collines il faut une heure, 1h ½ de grimpée, le mot
n’est pas trop fort. Après avoir fort soufflé on arrive à une arrête plate de 200 à 500 m de long sur 15 à 30 m de large ! Un
bel emplacement, rare pour le pays, il n’est pas dans les nues,
il offre un sommet d’environ 60 m de large m’a été montré,
bien au centre, du moins autant que possible. Si jamais
quelque part une Mission a été souhaitée par les gens, c’est
bien ici ! Un trait montrera à Votre Grandeur la mentalité du
88 Extrait de la lettre du P. Classe du 16 novembre 1913 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr.,

N° 111147-48.

204

pays. Avant-hier un chef du Mulera, qui venait d’amener Monsieur le Résident, passe avec son monde et trois soldats, tout
près de mon camp, mais dans la vallée. En apercevant ce
monde, les vigies sur les montagnes donnent l’alarme et c’est
de suite une panique folle : hommes, femmes, enfants chassent les bestiaux et veulent se sauver vers la forêt ou disparaissent, comme savent le faire les Nègres, dans le sorgho et le
maïs. A force de crier dans toutes les directions on finit par
arrêter la panique. Quand tout est calmé, voyant les Balera
grimper péniblement une côte terrible nos gens se disent : le
Père est avec nous, les Balera ne disent rien, il faut les jeter
dans le ravin. C’est un seul cri de montagne en montagne et
les sommets se garnissent d’hommes avec lances et arcs.
Après une heure de télégraphie sans fil nos Bashiru comprennent leur sottise et rentrent tranquillement dans leurs huttes
comme des fourmis chassées par la fumée. Le soir, ils revenaient dire merci de ce qu’ils avaient été sauvés d’une sottise
qui leur aurait sans doute coûté très cher.
Monsieur le Résident m’a répété plusieurs fois qu’il désirait cette Mission de suite et qu’il en espérait beaucoup
de bien pour la paix du pays. Il ne fera pas la guerre et les
gens savent que c’est un peu à cause de nous. Un lieutenant m’a répété cette manière de voir de Monsieur le Résident. Monsieur le Résident nous offre toutes les facilités
pour nous établir, de suite il a accordée l’emplacement que
je lui ai montré bien qu’il soit cultivé. C’est qu’ici c’est difficile de trouver un coin libre à moins d’aller dans les nues. Le
Résident part demain avec notre parole de travailler ici. Je resterai encore deux, trois jours, puis gagnerai Nyundo afin de
voir Sa Grandeur avant de rentrer à Kabgaye à cause de nos
Séminaristes. Ces Messieurs ont été frappés de voir comment
les gens venaient, cependant je suis seul ici avec mes treize
hommes de Kabgaye. La Providence nous a, il faut, je crois, le
reconnaître ménagé ici une situation vraiment particulière et
privilégié. Actuellement nous avons tout pour nous et en notre
faveur. Monsieur le Résident, ce matin me demandait déjà
quels missionnaires viendront ici ! C’est en Votre Grandeur,
Monseigneur et Vénéré Père, et dans le Conseil que nous espérons pour sauver ces braves gens, énergiques et travailleurs ;
en sauvant leurs âmes nous sauverons aussi leur vie en les
rendant un peu sages et soumis. Le premier jour les chefs
205

m’ont apporté des cadeaux. J’ai fait cesser, demandant aux
gens de venir me vendre ce qui était nécessaire. Tous les jours
ils viennent trop nombreux vendre pois, haricots, bois, même
les femmes et les enfants ; on m’apporte aussi les petits enfants pour les faire soigner et personne homme ou femme n’a
refusé d’avaler un remède, ce qui est vraiment extraordinaire
pour le Ruanda. Quand je passe près d’un « lugo » toute la
maisonnée vient saluer !
(…)
La Mission de Kigali prend le vocable de la Sainte Famille.
Le Bushiru ne peut pas en avoir d’autre que « Regina pacis ». (…)
56. RAPPORT DU VICARIAT APOSTOLIQUE DU KIVOU
POUR LA PERIODE 1913-191489
VICARIAT APOSTOLIQUE DU KIVOU
1913-1914
Les Rapports du Vicariat Apostolique du Kivu pour
1913-1914 font totalement défaut. Sans y suppléer, les
notes suivantes permettront de rattacher à ceux des années
précédentes quelques-uns des renseignements contenus dans
les Rapports ultérieurs.
I. – Personnel. A la date du 1er juillet 1913 venaient d’arriver
dans le vicariat, les Pères Doumeizel (Muyaga), Vitoux (Buhoro) et le F. Adelphe (Issawi). Vers la Toussaint arriva le
P. Hinkelbein (Nyundo), accompagnant un groupe de Sœurs.
Dans le premier semestre de 1914, le personnel s’augmenta
encore de cinq missionnaires : le P. Giai-Via et les Frères
Celse, Privat, Tite et Maurice. Mais il faut ajouter que les Pères
Pouget et Dufays étaient partis pour la Maison-Mère où ils devaient prendre part aux grands exercices de 30 jours.
II. – Séminaire. Durant l’exercice 1912-1913, le nouveau vicariat du Kivu avait inauguré son Petit Séminaire à NyaruhenRapport du Vicariat apostolique du Kivou pour 1913-1914, in Rapports Annuels,
A.G.M.Afr., pp. *63-64.
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geri. Les élèves au nombre de 17 étaient placés sous la direction du P. Knoll, qui avait pour auxiliaire un séminariste minoré en probation. Les élèves ayant déjà commencé les études
à Rubya y restaient provisoirement ; on ne recevait à
Nyaruhengeri que les nouvelles recrues.
Monseigneur le Vicaire Apostolique comptait d’ailleurs
installer le séminaire définitif à Kabgayé.
Les mesures prises dans le courant de l’année permirent
de réaliser au mois d’octobre 1913 la translation projetée
et de faire du nouvel établissement un séminaire quasi
complet. En effet, le P. Cunrath qui devait en prendre la direction amena de Rubya 18 élèves et le Père Knoll arriva avec 15
des siens ; 40 recrues portaient le nombre des petits séminaristes à 73. Il y avait en outre 3 minorés en probation et 4
théologiens venus de Rubya, plus l’auxiliaire du P. Knoll.
A l’entrée de 1914, les élèves originaires de l’Urundi, qui
se trouvaient précédemment à St-Charles, dans l’Ushirombo, se rendirent également à Kabgayé.
La guerre a sans doute compromis la marche des séminaires ; le personnel a été changé. Cependant, au commencement de 1917, les Pères Pouget et Dufays, revenant d’Europe,
l’ont trouvé en pleine activité : les Pères Smoor et Giai-Via dirigeant le Grand Séminaire, les Pères Bricquet et Déprimoz, le
Petit.
III. – Mission. Au mois de novembre 1913, cédant aux instances pressantes des représentants du Gouvernement de la
Colonie, Monseigneur Hirth se décida à créer une nouvelle station dans le Bushiru. Le Bushiru est un district montagneux,
très accidenté, dont la description rappelle ce que les voyageurs disent des ravins et de plateaux de l’Abyssinie. Placés
entre les Baléra et les Bagoyé, les habitants du Bushiru ne
leur cèdent en rien pour la rudesse des mœurs, l’esprit
d’indépendance. Toutefois, ils connaissent déjà les missionnaires, se montrent tout disposés à les accueillir et c’est pourquoi l’Administration, désirant les soumettre à son autorité
sans effusion de sang, fait appel à Monseigneur Hirth. Il s’agit
d’une population compacte évaluée à 70 ou 80.000 âmes.
N.B. : La statistique du Kivu pour 1913-1914 a été insérée en
son lieu dans le volume IX des Rapports Annuels.
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57. LETTRE DU P. CLASSE DU 23 FEVRIER 1914 AU
P. MARCHAL (extrait)90
Kabgayi, le 23 février 1914
Mon Révérend Père,
Ce soir même je reçois votre lettre du 8 janvier et tiens à
vous exprimer de suite ma reconnaissance. Depuis quelques
jours seulement je suis de retour du Kinyaga (Mibirisi) où
j’étais allé pour essayer d’encourager P. Werckerlé toujours
souffrant depuis son voyage en Europe.
En Allemagne on suit de très près la marche de cette
chère Mission du Ruanda, c’est absolument vrai ; on nous
demande même des explications au sujet de menus détails
de comptes-rendus ou de statistiques ! Les Protestants font
de même. Le Ruanda est devenu maintenant le point de
mire de tous. La semaine dernière je recevais encore une brochure dans laquelle on disait qu’il fallait pour le Ruanda faire
un effort extraordinaire ; que ce pays nécessairement devait
être l’apanage du christianisme évangélique ; que vers lui devaient converger toutes les ressources en hommes et surtout
en argent ; qu’il fallait absolument gagner et entraîner le Roi ;
qu’il faillait même momentanément laisser les autres points
pour ce pays. De fait nous sommes inondés !
Depuis la dernière lettre à Monseigneur le Supérieur Général, deux nouvelles Missions évangéliques ont été fondées dans
l’Urundi ; l’une à cinq heures à l’ouest de Mugera, dans un
pays où j’aurais voulu reporter la station de Buhoro ; l’autre
au nord de la même Mission au 2/3 de la route entre elle et
Nyaruhengeri. Au Ruanda, à Changugu, à 3 h ½ de Mibirisi
une fondation se fait. Au sud-est, l’Uha est attribué à une 3ème
société ; je viens de recevoir de la Résidence de l’Urundi que le
sud-ouest Urundi était réservé pour une société future ??? Ce
sont quatorze stations fondées ! et ce n’est que le commencement.
Cette année il semble qu’il y ait une activité sans pareille
pour placer des « teachers » et des marchands. Les « teachers » de l’Usambara viennent nombreux, et instruire n’est
pas leur grand souci. Une nouvelle force ce sont les marchands missionnaires « Kaufmann Missionar » européens et
Lettre du P. Classe du 23 février 1914 au P. Marchal, A.G.M.Afr., N° 111149111152.
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indigènes. Ils se placeront n’importe où ; leur licence pour
le commerce est leur sauvegarde, mais leur action n’est
pas à négliger. Leurs commis voyageurs, employés… font
fonction de catéchistes. Puis sur les chrétiens, catéchistes… qu’ils prendront comme ouvriers leur influence
se fera sentir. Sur les chefs surtouts ils auront influence
en maniant l’argent. Le Mutusi est essentiellement avare
et avide, c’est une tare de race. Ces marchands missionnaires ont toute la faveur gouvernementale. « C’est une œuvre
admirable, vraiment coloniale » nous disait ici il y a quelques
jours notre nouveau Résident. De fait, pour l’extérieur, c’est le
commerce, or le commerce, l’argent, voilà l’idéal absolu. Pour
nous maintenant ce sont difficultés sur difficultés : humainement parlant nous allons être écrasés, inondés.
La réalité est celle-ci, et contre elle il n’y a pas à invoquer
des droits : partout où nous serons, nos adversaires pourront
venir ; partout où ils seront nous ne pourrons pénétrer.
D’après la loi nous sommes libres et liés par aucun traité. Ce
droit nous l’avons fait reconnaître officiellement par le Gouvernement, à cause du procès de R.R. PP. Bénédictins. Ce droit
est théorique, nous voulions sauver le principe. En pratique, il
nous faut, là où nous voulons aller, un coin de terre, si minime soit-il. Les indigènes n’ont pas le droit de propriété ;
il n’appartient qu’au Roi. Un catéchiste officiel ne peut
dont rien obtenir d’un chef, sans le Roi. Or pour que nous
obtenions la moindre parcelle de terre il nous faut le consentement du Roi et celui de la Résidence. Là est le nœud
coulant qu’on serre à volonté, suivant les pressions venues
de haut. Dès qu’un village – colline a un catéchiste officiel, on
dit qu’il ne faut pas pour le bien de la paix, que la confession
opposée place le sien. Un catéchiste non-officiel, c’est-à-dire,
brave chrétien travaillant chez lui, n’est pas connu et ne
compte pas pour ce point.
Jusqu’à présent nous n’avons pas eu beaucoup à nous
plaindre. Maintenant le pays devient plus sûr, les mauvais
coins on ne nous les disputera pas ; le mouvement pour les
Missions en Allemagne pousse de l’avant ; nos pasteurs voient
combien nous sommes gênés avec nos œuvres, notre peu de
personnel ; notre peu de personnel allemand, ce qui de fait
nous oblige souvent à nous taire. Et on le sait bien !

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De l’Urundi, mieux préparé pour l’Evangile à cause de sa
situation politique, on ne parle guère, mais ce nom « Ruanda » fascine. Qu’allons-nous devenir ? J’avoue que parfois la
crainte me prend pour l’avenir. Dans nos stations, le personnel est insuffisant, quelques supérieurs n’ont nullement les
aptitudes voulues soit pour une raison, soit pour une autre :
vous en connaissez quelques-uns maintenant ! Ces stations
tombent. Dès qu’on parle d’organisation, de régularité, ils sont
étourdis comme si pareille chose n’était pas pour l’Europe
seule ! Parfois aussi, un ou deux, comme ce pauvre P. Parmentier, nous rendraient un immense service s’ils pouvaient réfléchir quelque temps à la Maison Mère. Les renvoyer nous ne le
pouvons pas, nous espérons malgré tout, nous n’avons pas
pour les remplacer !
Ce que nous prévoyons est arrivé : P. Barthélemy ne
peut, malgré son dévouement et son immense désir
d’appartenir au Kivu, gérer les deux économats. De plus en
plus il me renvoie une bonne part de travail et maintenant
me demande en grâce de trouver au moins un souséconome général. Vous connaissez notre liste de placements ;
un seul Père est en surnuméraire, le P. Hurel à Issavi. Cette
fondation demandée par le Gouvernement reste ; même avec
les 4 Frères que Monseigneur le Supérieur Général nous envoie, ce pourquoi nous lui sommes profondément reconnaissants, nous n’arriverons à trouver le personnel, les Pères nous
manquent. Dans deux stations un Père devrait nécessairement
être remplacé par un Frère, or à Rugari et à Buhoro seulement
nous pourrions enlever un Père.
A Rugari pour des raisons que vous connaissez, P. Parmentier devrait partir et la question de son placement devient un problème ; Nyundo seul – avec Monseigneur et P.
Schumacher [1878-1957] – le maintiendrait, mais à cause du
manque de missionnaires, il faudrait qu’il permute avec un
Père de cette station, ce qui ne se peut si nous ne voulons
perdre Nyundo. Comme Père à choisir comme supérieur il
nous reste : P. Zuure, P. Pagès, P. Jacquelin !! P. Zuure est
nécessaire à cause de la succursale à la Résidence. Le Saint
Esprit inspirera peut-être Sa Grandeur !
Le matériel aussi nous presse, mais pour ce point l’aide des
4 Frères sera précieuce, si nous pouvons nous servir d’eux,
c’est-à-dire si nous ne devons pas les immobiliser pour essayer
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de trouver le personnel du Bushiru. A Mugera, le Résident de
l’Urundi me demande continuellement un Frère. C’est le progrès matériel qui est regardé et on voudrait une sorte d’école
d’arts et métiers pour avoirs des ouvriers. Nous voulions le
faire au Ruanda, les moyens nous ont manqué ; la Mission
Evangélique de Lubengera [Gisaka] le vient de faire !
Le Gouvernement a fondé une école à Kigali ; vient de
paraître l’ordre que dans un mois 50 fils de chefs dépendant directement du Roi devront y aller. « Rien n’empêchera
que pour se perfectionner, ces jeunes gens aillent ensuite dans
l’une ou l’autre Mission ! » a dit à Kabgaye le Résident.
En réalité notre Mission du Ruanda baisse beaucoup, ce
n’est pas du pessimisme. Le 15 février Mgr Hirth m’écrivait
encore : « Ne vous attristez pas trop si je vous dis qu’à Nyundo
aussi nous marchons vers la dissolution de nos œuvres. Mais
travaillons toujours et quand même : c’est pour Dieu et Il le
mérite bien ». Je lui donnais de mauvaises nouvelles de Nsasa
(Kissaka), Mibirisi, Rulindo, Issavi, et de notre encerclement
très visible et très méthodique. Et encore : « Suivez de près
l’effort considérable que font nos ministres pour établir leurs
teachers et leurs marchands. » Sortirons-nous et comment sortirons-nous des difficultés qui surgissent de partout ? Nos
pauvres chrétiens doivent vivre, s’habiller, pour cela ils tombent dans les bras des Indiens qui envahissent le Ruanda, ou
des nouveaux « marchands ». D’un côté il y a tous les moyens
humains, commerce, argent, protections, et laisser faire ; du
nôtre rien de cela, mais Dieu et c’est tout, c’est vrai ! Devant
l’effort fait, est-ce que les protestants deviendront prépondérants ici (et alors les droits de la religion catholique seront sacrifiés, c’est absolument certain) ? Où aurons-nous la majorité ? D’un côté ce qu’on veut ce n’est pas faire des chrétiens, mais empêcher qu’on se fasse catholique : c’est le
vrai dogme. C’est facile, et certains moyens alors n’ont pas le
danger qu’ils auraient chez nous, de faire des apostats. Cette
majorité, si nous avions eu des missionnaires, je crois que
nous l’aurions eue ; nous avions les sympathies du Roi,
maintenant encore, et beaucoup de chefs. Le peuple est
bon, les familles ont de nombreux enfants ; quel malheur
que nous reculions au lieu d’avancer ! Enfin Dieu est le Maître
des situations comme des cœurs ; c’est Lui seul maintenant
qui peut nous donner la vraie et décisive victoire.
211

La question d’une communauté de Frères enseignants
m’a toujours semblé une nécessité pour nous. L’année où
j’étais à la Maison Mère j’en ai parlé au R.P. Michel, mais de
moi-même. Evidemment notre peuple n’est pas prêt pour
l’instruction mais cela va aller très vite à cause de la volonté
du Gouvernement et des efforts des Protestants pour avoir la
jeunesse. Ce sera imposé par la force cette année. Si on pouvait ouvrir une école, les jeunes Batusi y viendraient pour
éviter « celle qu’ils redoutent ». A la demande même du
Roi, fait inouï, nous en avons une petite à Ruasa. Mais le
Roi, les jeunes gens, surtout les vieux chefs ne croient pas
à la menace de l’école forcée. Or ils n’échapperont pas. Dans
dix jours Mgr Hirth me parlera certainement de la proposition
du Conseil, ou mieux des dispositions du Conseil, au sujet de
cette question. Ici, comme partout, ceux qui auront la jeunesse auront tout le pays. (...)
Léon Classe
58. RAPPORT ANNUEL DU VICARIAT APOSTOLIQUE DU
KIVOU POUR 1914-191891
VICARIAT APOSTOLIQUE DU KIVOU
RAPPORT GENERAL DU R. P. CLASSE
C’est une joie, bien nuancée de tristesse, que provoque le
bien opéré dans les différentes Missions du Vicariat, tristesse
en pensant aux calamités qui, les unes après les autres, viennent accabler les malheureuses régions du Kivou.
Au 30 juin 1918 le Vicariat du Kivou compte 22.536 chrétiens vivants, déduction faite des baptisés in extremis, tandis
que l’an dernier nous accusions un chiffre de 22.594. Nous
sommes donc en diminution de 58 ! Cependant dans toutes les
stations, les missionnaires ont travaillé avec dévouement ; ils
ont même conféré le baptême à 1426 adultes et à 1220 enfants
de néophytes, contre 1012 adultes et 1349 enfants baptisés
l’an passé, sans parler des baptêmes in extremis. Ces 2646
baptêmes solennels n’ont pas, hélas ! compensé les ravages de
Rapport Annuel pour le Vicariat Apostolique du Kivou : 1914-1918, in Rapports
Annuels, A.G.M.Afr., pp. 244-334.
91

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la famine et des épidémies ! Puis, notre liste funèbre est sans
doute au-dessous de la réalité, car nombre de chrétiens sont
tombés loin des stations, et ce n’est que peu à peu que nous
pourrons connaître l’étendue de nos pertes ! Que de fois, durant les mois écoulés, devant les nouvelles navrantes qui nous
venaient de Nyundo, Ruaza, Murunda, Bushiru...., nous est
montée du cœur aux lèvres la supplication de l’Eglise : A
peste, fame et bello, libera nos Domine92 ! Jamais nous n’avons
été plus à même de la comprendre.
Ici la guerre est bien terminée : grâce aux efforts du
Gouvernement belge, le calme a succédé à la tourmente, le
portage est terminé, arrêtées aussi les expéditions de porteurs pour Mahengé ; restent seulement les prélèvements
de gros bétail, chaque mois, pour le corps expéditionnaire
anglais ; partout on pousse aux cultures : jamais on n’avait
tant cultivé dans ces pays ! Les bas-fonds, réservés dans le
Ruanda comme pâturages d’été, sont, par ordre de Monsieur le Major Résident, laissés aux Bahutu qui les transforment en d’immenses champs de patates douces. Malheureusement la famine, les épidémies de dysenterie, variole et méningite cérébro-spinale, malgré la lutte entreprise, multiplient encore les victimes.
L’Urundi, Rugali excepté, a jusqu’à présent été épargné par
la famine, mais le nord, le centre et le nord-ouest du Ruanda
sont terriblement atteints ! Nyundo, qui avait plus de 4.000
chrétiens, en a vu disparaître près des trois quarts : ce petit
pays du Bugoyé autrefois le jardin du Ruanda, auquel le recensement d’avant guerre donnait cent dix mille (110 000) habitants, est devenu une brousse où paissent les troupeaux et
circulent les fauves. Nous avons lutté contre la famine tant
que nous avons pu, soignant les malades, nourrissant chaque
jour des centaines d’affamés, distribuant des semences et des
instruments de culture, essayant de relever les courages complètement abattus. Monsieur le Haut Commissaire Royal Général Malfeyt, s’est plu à reconnaître le dévouement des confrères, témoin cette lettre que m’adressait Monsieur le Commandant Supérieur, Colonel Stevens :
« Mon Révérend Père. J’ai l’honneur de porter à votre
connaissance que Monsieur le Commissaire Royal dans les
92 « Délivre-nous Seigneur de la peste, de la famine et de la guerre ».

213

territoires de l’Est Africain Allemand occupés par la Belgique, a bien voulu, par télégramme du 11 octobre 1917,
marquer toute sa satisfaction pour les résultats déjà obtenus au Bugoyé dans notre lutte contre la disette, et me
charge de remercier la Mission de Nyundo du précieux
concours qu’elle nous apporte. Monsieur le Commissaire
Royal termine en exprimant le vœu que ce concours nous
soit continué.
Ce m’est, mon Révérend Père, un bien vif plaisir de
pouvoir vous transmettre ce message et vous prier d’en
faire part aux RR. PP. de Nyundo, qui, par leurs généreux
efforts et leur action efficace dans la situation du Bugoyé,
ont bien mérité le témoignage de satisfaction et de reconnaissance qui leur est adressé par le Chef du Gouvernement d’occupation.
« Je suis heureux, pour ma part, de pouvoir constater
une fois de plus, à cette occasion, que tous les efforts se
rencontrent et se coalisent chaque fois qu’il s’agit des intérêts primordiaux de la civilisation et de l’humanité.
Veuillez agréer, je vous prie...
Le Commandant Supérieur : G. Stevens ».
Le Gouvernement a fourni des vivres en abondance, des
semences, des instruments de culture, mais à tous ces efforts
il faut nécessairement joindre le temps et, en attendant, malgré tout, voir mourir ces malheureux ! A Ruaza, Murunda,
Bushiru, Rulindo, Kabgayé, c’est, mais à un degré moindre,
même pitié ! A Murunda, sur une population chrétienne de
370 âmes, nous avons eu cette année 73 morts ! Ruaza en a
officiellement inscrit 137 ! La famine entraîne l’émigration :
Kabgayé a, de ce fait, vu diminuer du quart sa population.
Tous ne peuvent faire ce que nous avons vu, des gens
n’hésitant pas devant six heures de marche pour aller acheter
des racines de bananiers ! Bon nombre de nos chrétiens et
catéchumènes, dans les Missions frappées, sont allés ailleurs
chercher de quoi ne pas mourir de faim eux et leur famille. Le
plus grand nombre s’est réfugié près des Pères à Issavi, Nyaluhengéri, Kigali ou même dans l’Urundi ; les autres plus loin
des Missions. Quoi d’étonnant que pour ces malheureux si

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éprouvés la souffrance ne soit pas toujours un excitant à la
ferveur.
Les épidémies viennent à leur tour augmenter les ruines : la
variole sévit un peu partout, faisant de nombreuses victimes
dans une population affaiblie par la faim. Les missionnaires
ont vacciné par milliers ; le vaccin n’a pas manqué, venant
d’Europe ou fabriqué sur place par les médecins de Kigali
et de Kigoma.
Après la variole ou en même temps qu’elle, la dysenterie et
surtout la terrible méningite cérébro-spinale ! Ce dernier fléau
dure encore, augmentant de façon inquiétante nos listes funèbres. Sur cet autre champ d’action, dans l’Urundi et le
Ruanda, les Pères et les Sœurs n’ont pas moins ménagé leur
dévouement, ce que le Gouvernement s’est plu aussi à reconnaître, comme le montre cette autre lettre, adressée à Sa
Grandeur Monseigneur le Vicaire Apostolique, par Monsieur le
Colonel Stevens :
« Kitéga, le 8 décembre 1917. – Monseigneur, j’ai
l’honneur de porter à votre connaissance qu’il m’est signalé par Monsieur le Résident du Ruanda que le R. P. Hurel
de la Mission de Nyaruhengéri s’est prodigué avec un dévouement au-dessus de tous éloges dans la lutte entreprise
contre l’épidémie de méningite cérébro-spinale sévissant
actuellement dans le sud du Ruanda. Ce m’est un bien
agréable devoir, Monseigneur, de vous prier respectueusement de bien vouloir assurer le R. P. Hurel de toute ma
gratitude et de lui transmettre mes remerciements sincères à l’occasion du concours qu’il nous a prêté avec tant
d’abnégation et de dévouement. Monsieur le Résident me
dit son espoir d’arrêter les ravages du fléau. Je suis heureux que nous le dussions pour une bonne part aux dévoués collaborateurs que nous avons eu l’heureuse fortune
de rencontrer dans la Province du Nord et auxquels nous
sommes déjà redevables de maints précieux services dans
l’exercice de notre Mission. Je me suis empressé de signaler la généreuse conduite du R. P. Hurel à l’attention de
Monsieur le Haut-Commissaire Royal dans les Territoires
occupés. Veuillez agréer, je vous prie...
Signé : G. Stevens ».
215

Ces fléaux ont été pour beaucoup source de salut. Les baptêmes in extremis se sont élevés au chiffre de 4.205, contre
2.430 en 1.917 et 1.446 en 1.916, et de ces baptisés, comme le
remarque le rapport de Nyundo, bien peu survivent. Cette année se clôt donc avec un total de 6.851 baptêmes tant solennels que privés.
Un instant nous crûmes que la peste bovine allait encore
venir désoler davantage ces régions dont les troupeaux font la
grande richesse. (Le nombre des bêtes à cornes dans le Ruanda, d’après le Gouvernement allemand s’élevait en 1912, à 2
millions 1/4 de têtes. Sir Alfred Sharpe). Le 6 mai dernier le
mal nous était officiellement annoncé. Heureusement, il n’a
pas encore franchi nos frontières, mais il semble bien que sa
marche ne pourra pas être arrêtée.
Malgré les souffrances de toutes sortes, les chrétientés, en
général, sont restées bonnes, et nous devons en remercier
Dieu. 241 217 confessions ont été entendues par les missionnaires, et les communions se sont élevées au chiffre de 647
392. C’est là au moins une marque de la bonne volonté des
fidèles et de leurs efforts louables pour venir à l’église, malgré
la faim et la terreur qu’inspirent les épidémies. Cette année,
387 enfants se sont approchés pour la première fois de la
Sainte Table, et nos jeunes communiants de 7 à 12 ans sont
maintenant 1196.
Pour la première fois, depuis le début de la guerre, la visite
canonique a pu être faite cette année dans les missions de
l’Urundi et dans celle de Mibirisi. Partout les œuvres continuent ou reprennent, malgré la pénurie des ressources, le petit nombre des confrères et l’état de santé qui, chez plusieurs,
laisse beaucoup à désirer. Le catéchuménat s’est maintenu ;
nous pouvons même constater un mieux réel, qui serait plus
sensible si les épreuves de la population diminuaient.
Les écoles ont progressé franchement dans beaucoup de
stations : elles sont actuellement fréquentées par 5500 enfants
des deux sexes. C’est peu évidemment, pour ce Vicariat ! Les
gens n’ont encore guère compris la nécessité de
l’instruction pour les enfants ; leur principal devoir n’est-il
pas de garder les troupeaux de gros et de petit bétail, puis
de remplacer le plus souvent possible leurs parents pour
les corvées à faire chez les chefs ! D’ailleurs, les difficultés
matérielles n’étaient guère favorables : la pénurie des tissus se
216

fait sentir, le matériel scolaire faisait défaut, les livres surtout
nous manquaient, et nous manquent encore. Le livre de
prières kirundi, imprimé au début de 1914 pour les Missions
de l’Urundi, n’a pu nous être expédié, nous n’avons pu recevoir que 120 exemplaires par la poste, de quoi faire davantage
désirer le livre ! C’est la guerre ! L’édition du même livre de
prières en kinyarwanda est épuisée, et les alphabets, les petits
livres des commençants sont aussi à l’état de souvenir. Le
progrès le plus sensible est à constater dans la classe dirigeante, dans le Ruanda et dans le Burundi, plus encore
dans le Ruanda où le point de départ était bien peu au-dessus
de zéro, la jeunesse mututsi ne pensant pas que s’instruire fût
un mode avantageux de faire sa cour à Musinga, ni un moyen
facile d’obtenir troupeaux, terres et Bahutu. Le Gouvernement
belge pousse à l’instruction. A la demande de Monsieur le Résident du Ruanda, nous avons repris l’école de Nyanza, que,
par prudence, pour faire le moins possible parler de nous et ne
pas susciter de susceptibilités, nous avions dû supprimer en
1915. Cette école est fréquentée par une soixantaine de fils de
vrais chefs. Le roi Musinga s’occupe lui-même des écoles ! Il
visite fréquemment la sienne, comme il dit, celle de Nyanza, et
il a parfois la main dure pour les élèves qui préfèrent l’école
buissonnière, voire même pour ses chefs quand leurs enfants
ne sont pas réguliers. Il demande aux Supérieurs des stations
de lui donner les noms des Batutsi qui refusent à leurs enfants l’autorisation d’aller à l’école. Evidemment, il ne s’agit
encore que de lecture, d’écriture.... et Musinga a soin de dire
qu’il ne faut pas imposer l’instruction religieuse : prie qui veut.
En cela on ne peut lui faire de reproche !
La liberté de conscience a été officiellement proclamée
par le Résident du Ruanda et par Musinga qui a signé et
promulgué le décret suivant : Tout chef ou sous-chef qui
défendra à ses sous-ordres, à ses sujets ou aux enfants de
ceux-ci, de pratiquer la religion vers laquelle ils se sentent
attirés, ou de suivre le cours des écoles pour y recevoir
une instruction, sera puni de un à trente jours de réclusion. Dans la plupart des stations cela a été bien interprété
par les chefs et la population, et il en est résulté plus de
calme. Evidemment beaucoup à la dérobée, ne tiendront aucun compte de tels ordres, mais du moins ils n’agiront pas
ostensiblement. Musinga, surtout son entourage, n’en conti217

nuera pas moins à préférer ses anciennes coutumes, et à donner ses préférences à qui les suit : c’est, lui semble- t-il, partie
intégrante de son autorité. A nous, missionnaires, de lui prouver par nos faits et gestes, par la conduite des chrétiens, que
les catholiques lui sont aussi dévoués et soumis que les
païens. Malheureusement il reste encore bien des préventions
et il faudra de longs et patients efforts, une unité entière de
vue et d’action pour arriver à les faire tomber. Il ne faut pas
oublier que dans ce pays tout dépend du maître, que ce maître
a une autorité et une influence beaucoup plus grande que
nous ne le pensons, que cette influence ne va pas en diminuant. En fait, il y a eu des conversions dans la classe élevée, et – ce qui ne se serait pas fait autrefois – ces convertis n’ont pas été inquiétés, certains même ont été et restent favorisés par Musinga. Espérons que c’est l’aurore d’une
ère nouvelle qui se lève, mais il faudra encore beaucoup de
temps et de bon travail pour arriver à une vraie transformation !
D’ailleurs, la situation politique du Ruanda a plus changé en cette année écoulée que dans les dix-sept années
passées. Nyina-Yuhi, la mère de Musinga, est bien restée la
puissance dirigeante du pays, mais elle n’est plus la puissance cachée faisant sourdement échec à tout ce qui de
près ou de loin touchait à l’Européen. Elle se montre aux
Européens, les affaires se traitent directement avec elle. Musinga peut voir ses enfants, est heureux de les montrer à tous
les visiteurs, surtout les quatre aînés habillés à l’européenne.
Chose plus grave, Musinga n’hésite plus dans les grandes
circonstances à boire avec les Européens ! Qui eût dit, l’an
passé, que Musinga allait prendre la coutume de recevoir
voyageurs, officiers et missionnaires, en leur offrant cigarettes
et rafraîchissements ! C’est l’effet d’une année de bonne politique du Gouvernement d’occupation. Mais il y a encore bien
des points noirs à l’horizon ! Le pays a besoin pour progresser,
pour se développer et, à notre point de vue, pour se convertir
réellement d’une transformation de l’état social : il faudrait
surtout améliorer la situation du peuple et lui donner un droit
réel à la propriété privée. Espérons que cela se fera, puisqu’il y
a déjà un commencement.
Dans l’Urundi la situation est meilleure à ce point de
vue, et, de plus, ce pays ne connaissant pas la centralisa218

tion absolue, les difficultés y sont moins grandes. Dans le
sud-est surtout la situation est bonne : la conversion du grand
chef Kilaranganya, qui a reçu de nouveaux territoires de la
Résidence de Kitéga, rendra plus féconde et plus aisée l’action
des missionnaires.
Dans le Burundi et dans le Ruanda les relations avec les
autorités belges sont très bonnes, surtout avec les deux
Résidences, et nous devons remercier MM. les Résidents
de l’Urundi et du Ruanda pour leur bienveillance à notre
égard, pour les services qu’ils n’ont cessé de nous rendre.
Le 4 mars, Monsieur le Haut-Commissaire Royal a enfin autorisé les missionnaires du Kivou à voyager librement dans tout
le territoire du Vicariat. Jusqu’à cette date nous pouvions, il
est vrai, voyager mais avec autorisation préalable qui de fait
n’était jamais refusée. Puis les PP. Van der Wee, Zuure, Huyskens et le F. Polycarpe nous sont rendus, et l’on nous assure
que les Pères retenus à Ruasa pourront, dans quelques jours,
être placés dans les différentes stations, au gré des besoins de
nos œuvres. C’est malheureusement tout juste assez pour
remplacer les PP. Parmentier, Jacquelin, Pagès et Huntziger !
En octobre, un incendie a complètement détruit l’église de
Buhonga : rien n’a pu être sauvé. L’épidémie ne nous a rien
laissé du troupeau de Zaza ! Kanyinya reste toujours avec
son hangar bien misérable en guise d’église et Mugéra se
trouve dans une situation qui n’est guère favorable avec une
chapelle trois fois trop petite pour ses chrétiens.
En la fête du Rosaire, Monseigneur le Vicaire Apostolique a ordonné les deux premiers prêtres du Vicariat et un
diacre. Cette fête de famille s’est faite à l’issue de la retraite
commune qui avait réuni tous les Supérieurs du Vicariat, à
l’exception des PP. Ecomard de Zaza et Tristan de Buhonga,
que l’épidémie de méningite cérébro-spinale avait empêchés de
s’éloigner de leur station. C’était la première retraite commune
possible depuis le début de la guerre.
Malgré les difficultés et les angoisses que causent ces temps
difficiles, nous devons rendre grâces à Dieu, dont la Providence ne nous a jamais manqué et qui nous a permis, malgré
tout, de faire un peu de bien. Une chose nous peine, c’est que

219

les communications avec la Maison-Mère sont encore si rares
: il semble que ces pauvres régions du Kivou soient d’un accès
bien difficile même pour les correspondances.
LEON CLASSE
* Version du rapport publié dans la revue Missions d’Afrique93
RAPPORT GENERAL DU R. P. CLASSE
1917-1918
Au 30 juin 1918, le Vicariat du Kivou compte 22 536 néophytes. C’est à peu près le même chiffre que l’an dernier.
Les missionnaires ont cependant conféré le saint Baptême à
1426 adultes et à 1220 enfants de néophytes, sans parler de
4205 indigènes régénérés
au lit de mort, au cours
du présent Exercice ; mais
cette augmentation a été
absorbée par les épidémies et la famine qui ont
tour à tour désolé chacune de nos stations. Entrons dans quelques détails :
Nyundo, au nord-est
du lac Kivou, qui comptait
plus de 4.000 chrétiens,
en a vu disparaître les
trois quarts. Cette petite
province du Bugoyé, appelée le jardin du Ruanda, et riche de 110.000
habitants, d’après un recensement d’avant-guerre,
est devenue comme un
désert où paissent les trouLE GENERAL MALFEYT (1862-1924)
Peaux et circulent les grands fauves.
Chaque jour nous y avons nourri des centaines d’affamés, soigné autant et plus
de malades, distribué des semences ou des
instruments de culture, relevé les courages abattus ; et si la ruine
L. CLASSE, « Extrait du Rapport annuel pour le Vicariat Apostolique du Kivou :
1917-1918 », in Missions d’Afrique, Juillet-Août 1919, N° 256, pp.100-104.
93

220

n’a pas été plus grande, il faut bien reconnaître que le dévouement des Pères de cette Station y a été pour quelque chose,
comme en fait foi la lettre suivante que m’adressait à cette occasion, en octobre 1917, M. le Commandant supérieur du territoire
occupé :
« Mon Révérend Père,
J’ai l’honneur de porter a votre connaissance que M. le Général
Malfeyt, Haut-Commissaire royal dans les territoires de l’Est-Africain
allemand occupés par la Belgique, a bien voulu, par télégramme du 11
octobre 1917, marquer toute sa satisfaction pour les résultats déjà obtenus au Bugoyé dans notre lutte contre la disette, et me charge de
remercier la Mission de Nyundo du précieux concours qu’elle nous apporte. Ce m’est, mon Révérend Père, un bien vif plaisir de pouvoir vous
transmettre ce message, et vous prier d’en faire part aux Pères de
Nyundo, qui, par leurs efforts et leur action efficace dans la situation du
Bugoyé, ont bien mérité le témoignage de satisfaction et de reconnaissance qui leur est adressé par le chef du Gouvernement d’Occupation.
Je suis heureux pour ma part de pouvoir constater une fois de plus à
cette occasion que tous les efforts se rencontrent et se coalisent
chaque fois qu’il s’agit des intérêts primordiaux de la civilisation et de
l’humanité.
Veuillez agréer, etc.
Le Commandant supérieur,
Colonel Stevens ».

Dans plusieurs autres stations du Ruanda Ruaza, Murunda,
Bushiru, Rulindo, Kabgayé), même pitié, quoique pourtant à un
degré moindre ; car devant la famine beaucoup de gens ont émigré. De ce fait, Kabgayé a perdu le quart de sa population. Là,
nous avons vu des indigènes se résoudre à faire six heures de
marche pour acheter quoi ? des racines de bananier qui trompaient plutôt qu’elles n’apaisaient leur faim.
Les épidémies n’ont pas manqué à leur tour d’augmenter le désastre. Ç’a été d’abord la variole, après la variole, tout concurremment avec elle, est venue la dysenterie, suivie de la terrible
méningite cérébro-spinale. Ce dernier fléau n’a pas encore disparu ni dans l’Ouroundi, ni dans le Ruanda94.
Rien n’est dit de la Mission d’Isavi [Save] et du P. Huntziger. Ce dernier écrit en
mars 1917 : « Le Ruanda a été secoué par cette guerre. Beaucoup de Missions souffrent ; Nyundo, Murunda, Kabgaye sont même menacées d’une ruine presque complète. Mibirisi, Ruasa même, souffrent aussi beaucoup ; Kigali ne donne rien. Une
partie des Batusi se sont ouvertement tournés contre les Belges ; et le roi Musinga luimême est très menacé ; on parle même de le pendre, à cause des découvertes faites
sur son compte. Les protestants allemands ont quitté et les protestants anglais ne
sont pas encore dans le pays. C’est dommage que nous manquions à notre tête d’un
94

221

Contre ce surcroît de désolation et de misère, Pères et Sœurs
ont vaillamment lutté, comme le montre celte autre lettre adressée à S. G. Mgr le Vicaire apostolique par M. le colonel Stevens :
« Kitéga, le 8 décembre 1017.
Monseigneur,
J’ai 1’honneur de porter à votre connaissance qu’il m’est signalé par
M. le Résident du Ruanda que le P. Hurel de la Mission de Nyaruhengeri
[Kansi], s’est prodigué avec un dévouement, au-dessus de tous éloges
dans la lutte, entreprise contre la méningite cérébro-spinale sévissant
actuellement dans le sud du Ruanda. Ce m’est un bien agréable devoir,
Monseigneur, je vous prie respectueusement de bien vouloir assurer le
P. Hurel de toute ma gratitude et de lui transmettra mes remerciements
sincères, à l’occasion du concours qu’il nous a prêté avec tant
d’abnégation et de dévouement. M. le Résident me dit son espoir
d’arrêter les ravages du fléau. Je suis heureux que nous le dussions
pour une bonne part aux dévoués collaborateurs que nous avons eu
l’heureuse fortune de rencontrer dans les provinces du nord, et auxquels nous sommes déjà redevables de maint précieux services dans
l’exercice de notre Mission.
Veuillez, je vous prie, agréer, etc.
Colonel Stevens ».

Il ne manquait à cette malheureuse contrée, où les bêtes à
cornes forment la principale richesse et dépassent le nombre
de deux millions de têtes, que de voir fondre sur elle la peste
bovine. Nous en avons grandement été menacés ; heureusement elle n’a pas encore franchi nos frontières, et nous faisons
prières sur prières pour que sa marche puisse être arrêtée. Au
milieu de ces épreuves, notre chrétienté s’est maintenue dans
la ferveur ; nous enregistrons en effet 241 217 confessions et
647 392 communions pour les douze derniers mois. De plus,
387 enfants se sont approchés pour la première fois de la
sainte Table, et nos jeunes communiants de 7 à 12 ans atteignent aujourd’hui le chiffre de 1196.
La visite canonique a pu être faite dans les stations de
l’Ouroundi et dans celle de Miribizi. Partout les œuvres se
maintiennent ou reprennent, malgré la pénurie des ressources
homme d’énergie et de décision, sympathique à ses missionnaires. On aurait pu profiter beaucoup plus des circonstances, surtout auprès de la classe noble et faire faire
un pas considérable à la cause de la religion, car les esprits de beaucoup y sont plus
préparés qu’on ne le pense » (Lettre du P. Huntziger du 25 mars 1917 à Mgr Livinhac,
A.G.M.Afr.., N° 112016 bis). Apparemment la population, de Save, où le P. Huntziger
« règne », n’a pas beaucoup souffert de la guerre.

222

et le petit nombre de nos missionnaires dont l’état de santé se
ressent de cet excès de labeur.
Les écoles sont en plein épanouissement : elles sont fréquentées par 5500 enfants des deux sexes. C’est peu encore ;
mais les gens de notre Vicariat n’ont guère compris jusqu’ici
l’utilité de l’instruction pour leurs enfants, dont le principal
office est de garder les troupeaux de gros ou de petit bétail
entre les jours de corvée qu’ils doivent aux chefs en remplacement de leurs parents.
Le progrès le plus sensible se trouve dans la classe dirigeante. Les jeunes Batoutsi (caste noble) ne pensaient pas que
s’instruire auprès des Européens fût un moyen avantageux de
conquérir les bonnes grâces du roi Musinga, et conséquemment d’obtenir des troupeaux, des terres et un commandement. Les temps sont changés, et maintenant notre école de
Nyanza (la capitale), compte pour élèves une soixantaine de fils
de chefs. Le roi vient de temps [en temps] s’informer de leur
assiduité, et ceux qui seraient tentés de faire grève savent qu’il
n’hésiterait pas à employer les corrections. Il a même prié les
supérieurs de nos différentes stations de lui communiquer les
noms des chefs Batoutsi qui refuseraient de laisser leurs enfants fréquenter nos écoles.
La liberté de conscience a été officiellement proclamée par
M. la Résident du Ruanda et par le Roi lui-même qui a signé et
promulgué le décret suivant :
« Tout chef ou sous-chef qui défendra à ses sous-ordres,
à ses sujets ou aux enfants de ceux-ci de pratiquer la religion vers laquelle ils se sentent attirés, ou de suivre les
écoles pour y recevoir l’instruction, sera puni d’un à
trente jours de réclusion ».
Cette ordonnance a été généralement bien comprise par les
chefs et par la population. Malheureusement il reste encore
des préventions : il faudra de longs et patients efforts, une unité parfaite d’action et de vue, pour arriver à les faire tomber
peu à peu. En fait il y a déjà eu quelques conversions dans la
classe élevée, et, ce qui est de bon augure, les convertis n’ont
pas été inquiétés certains restent même particulièrement en
faveur auprès de Musinga.

223

Ce qui explique un peu ce revirement, c’est que le
Ruanda a plus changé en cette année écoulée que dans les
dix-sept qui l’ont précédée : effet merveilleux de la sage et
prudente politique du Gouvernement d’Occupation belge.
Nyirayuhi, la mère du Roi, est bien restée la haute puissance dirigeante du pays, mais moins cachée, et moins soucieuse de faire échec à tout ce qui de près ou de loin était
d’importation étrangère. Elle se laisse maintenant aborder, et
on peut traiter avec elle différentes questions. Quant à Musinga, il est heureux de montrer aux visiteurs ses quatre premiers fils habillés à l’européenne, et dans ses réceptions il
fait preuve de politesse et de bon ton.
Les lecteurs du Bulletin savent par ailleurs qu’un incendie a
complètement détruit l’église de Buhonga (Marienheim), en
octobre 1917, et qu’en la fête du Rosaire (même mois) Mgr
Hirth a ordonné les deux premiers prêtres Noirs du Vicariat et
un diacre. Cette ordination a eu lieu à l’issue de la retraite
commune qui avait réuni tous les Supérieurs de stations, sauf
deux retenus chez eux par l’épidémie de méningite.
Somme toute, parmi nos tribulations, nous gardons
l’espérance de temps meilleurs dans un prochain avenir, et
nous rendons grâce à Dieu dont la Providence nous a soutenus jusqu’au bout, et nous a même permis de faire un peu de
bien.
Père L. Classe,
des Pères Blancs, Vicaire Général.
59. LETTRE DU P. CLASSE DU 30 MAI 1916 A MGR LIVINHAC, PUBLIEE DANS LA REVUE MISSIONS D’AFRIQUE95
VICARIAT APOSTOLIQUE DU KIVOU
Depuis deux ans nous étions sans nouvelles de nos confrères
des Vicariats de l’Afrique orientale allemande dont les troupes
allemandes achèvent actuellement la conquête. A la date du 30
mai 1916, le R.P. Classe, Vicaire Général de Mgr Hirth, a pu
nous faire parvenir la lettre suivante 96 :
« Lettre du P. Classe du 30 mai 1916 à Mgr Livinhac », in Missions d’Afrique,
A.G.M.Afr., N° 240, 1916, pp. 268-271.
96 Outre cette lettre du Kivou, nous en avons reçu encore quelques-unes des autres
Vicariats de la colonie allemande. Partout malgré les privations et les difficultés inhé95

224

Tout notre Ruanda est maintenant débloqué ; depuis huit
jours nous sommes libres après un blocus de vingt-deux mois.
Hier, je suis venu ici, à Kigali, laissant à Kabgayé Mgr Hirth et
les Pères. Les autorités belges ont été on ne peut plus bienveillantes pour nous. Mgr Hirth est toujours vaillant, malgré
son âge. Voyant que les événements allaient se précipiter, je
suis allé, pendant la Semaine Sainte, chercher Sa Grandeur,
qui s’était retirée à Issavi depuis octobre 1914, et je l’ai ramenée à Kabgayé.
Nous commençons à respirer et à revivre. Actuellement,
nous sommes cependant encore coupés d’avec les Missions de
l’Urundi, mais ce ne
sera pas pour longtemps. Depuis deux
ans, nous vivotons,
mais la gaîté n’a pas
manqué,
à
défaut
d’autres ressources, et
tous les confrères ont
bien fait leur devoir.
Nous n’avons pas été
les plus malheureux,
et tout le « nouveau »
que j’apprends des
officiers belges me
confirme dans ce sentiment.
Depuis août 1914,
nous n’avions rien
reçu, à rien entendu
de notre chère Société,
de la France, de Maison-Carrée,
rien
d’aucun côté ; seul le
LE P. CLASSE (Nyundo – 1913°)
petit journal allemand de Dar-es-Salam devait nous « orienter ! ».
Les Missions les plus éprouvées sont Nyundo et Mibirisi, qui
avaient été occupées militairement par les Allemands. A Nyunrentes à la situation imposée par le blocus, les missionnaires ont continué leur œuvre
d’évangélisation et Dieu a béni visiblement leurs travaux apostoliques.

225

do, nous avions installé les Pères dans des maisonnettes en
paille à une heure et demie de la Mission. Quant aux Sœurs, je
les avais envoyées à Issavi. Murunda et Kabgayé ont aussi
beaucoup souffert, mais l’Urundi a été plus privilégié. Tous,
nous avions ordre absolu de nous retirer avec les troupes allemandes, mais l’arrivée inopinée des Belges a arrêté le mouvement, de telle sorte qu’aucun de nous n’a eu à quitter le
Ruanda.
Le P. Buisson et moi sommes toujours restés à Kabgayé. En
mai 1915, on nous avait fait « déménager » en grand, mais tout
s’est bientôt arrangé, si bien que Buhoro seul a dû être abandonné. Personnellement, on ne m’a jamais refusé aucune
permission, et même, en février-mars 1916, j’ai encore pu
faire la visite de tout le Ruanda, à l’exception toutefois de
Mibirisi.
Nous serions bien heureux d’avoir quelques nouvelles de la
Maison-Mère ; depuis si longtemps nous sommes isolés ! De
ravitaillements, on n’en parle plus, puisque, même en 1914,
rien ne nous est arrivé. Que Votre Grandeur ne s’inquiète pas
trop ; notre réclusion a eu pour résultat de prouver qu’avec
bien peu il est possible de subsister.
Jamais nous n’avons cessé de célébrer le Saint-Sacrifice,
car dès les premiers mois, nous avions déterminé la quantité
de vin strictement nécessaire. Nous pourrons donc encore tenir.
Le jubilé épiscopal de Mgr Hirth est naturellement passé
inaperçu : nous étions au plus fort des difficultés. Notre seule
heure joie a été l’ordination, à Kabgayé, de deux sous-diacres,
le jour de Noël 1915.
J’espère pouvoir bientôt, Monseigneur et vénéré Père, vous
donner de plus amples nouvelles. Que Votre Grandeur daigne
bénir tous les confrères du Kivou.
[Léon Classe]

226

60. NOTES REDIGEES PAR LE P. CLASSE À LA DEMANDE
DE L’ADMINISTRATION BELGE (28 AOÛT 1916)97
Notes rédigées par
le R.P. CLASSE, des Pères Blancs,
Mission de Kabgayi,
à la demande
de L’ADMINISTRATION BELGE,
(28 août, 1916)
Le régime politique du Ruanda peut être assez exactement
assimilé au régime féodal du Moyen-âge.
Toute l’autorité est, en théorie, entre les mains de MUSINGA-YUHI, le « Mwami » ou Roi. (MUSINGA est son nom de Mututsi, YUHI son nom de roi). En « réalité » l’autorité est au
moins partagée avec la « Reine Mère », dans le cas actuel « Nyira Yuhi » c’est-à-dire « la mère de Yuhi », (son nom de Mututsi
est « Kanjogera »,) et les grands chefs, frères ou neveux de Nyira Yuhi. Ces grands chefs ont reçu, soit de MUSINGA, soit de
son frère « RWABUGIRI98 » (ou « KIGELI » de son nom de roi)
les plus belles provinces du Ruanda, et en général les provinces excentriques.
Les Provinces du centre sont surtout morcelées entre les différents grands chefs, qui tiennent à y avoir toujours au moins
quelques villages. Ces provinces sont le « Nduga » appelé par
les Banyarwanda « le cœur du Ruanda », et le « Marangara »
pays dans lequel se trouve la mission de Kabgayi ; le Marangara est en quelque sorte le pays sacré des Batutsi, et tout chef
un peu important du Ruanda tient à y avoir une habitation
« rugo » avec quelques Bahutu.
MUSINGA est, d’ailleurs comme tout « mwami » de la famille
des « Banyeginya », sa mère est de la famille des « Bega ». Ce
sont les deux plus grandes familles batutsi, et elles sont importantes à retenir, parce que là est la source de la plupart des
intrigues qui se nouent à Nyanza, source aussi des changements fréquents dans les chefferies. Les Bega sont en réalité
Notes rédigées par le R.P. Classe, des Pères Blancs, Mission de Kabgayi, à la demande de l’Administration Belge, 28 août 1916. University of Florida, Africana Collections. Fonds J.-M. Derscheid, N° 717-727. L’Organisation Politique du Rwanda au
début de l’Occupation Belge (1916), 11 pp.
98 Musinga est le fils de Rwabugiri. Il n’est pas son frère.
97

227

les ennemis des Banyeginya qu’ils cherchent à déposséder de
leurs biens.

PREMIERE PAGE DU RAPPORT DU 28 AOUT 1916

La jalousie d’ailleurs est le mal des Batutsi, d’où le proverbe
« Kakondi kamaze Abatutsi », cette chose qui a détruit les Batutsi. La puissance des Bega vient de ce que c’est cette famille
qui a fait MUSINGA grand chef du Ruanda. MUSINGA n’est
pas en effet un « Mwami » légitime. Lorsque Rwabugiri mourut
228

en 1894, il eut pour lui succéder « Mibambwe » son fils aîné.
(Le mwami choisit parmi ses enfants son successeur, il n’a pas
le droit d’aînesse. L’enfant choisi est indiqué, après la mort du
mwami par les grands « Biru » ou gardiens des coutumes ; ces
« Biru » appartiennent à la famille mututsi des « Batsobe » dont
les chefs sont le vieux « Rukangirashamba » et mainte- nant
surtout son fils « Gashamura » qui habite à « Rwahi » à
3 ½ heures au N.O. de Kigali près de la Nyabarongo).
Mibambwe fut chef à peine
une année. Une coalition se
forma entre « la Mère officielle » de Mibambwe, qui
était Kanjogera, alors « Nyira Mibambwe », maintenant
« Nyira-Yuhi »
(car
tout
mwami doit avoir une mère
si sa mère naturelle est
morte, et c’était le cas pour
Mibambwe, on lui donna
une mère officielle.) et les
frères de Kanjogera, surtout
Kabale, mort en 1912, et
Ruhinangiko, puis leurs
neveux et leurs cousins
Rwamagnwa, actuellement
chef du Buduha, sur la
LE MWAMI MUSINGA (1883-1944)
route de Rubengera99 à Kabgayi, Rwidegembya, Mpetamatshumu, tous Bega, pour faire du petit MUSINGA, fils
unique de Kanjogera, le mwami. Le motif de cette révolution
était que MUSINGA, âgé environ de 10 à 11 ans, ne pourrait
régner, que par suite l’autorité serait exercée par Nyira Yuhi et
ses frères, donc passerait entre les mains des Bega.
Mibambwe fut attaqué chez lui à Rutshuntsu, à 1 heure au
Sud de Kabgayi, fut vaincu et se brûla vif dans sa hutte. La
plupart des chefs Banyeginya furent dépossédés de leurs chefferies, remplacés par des Bega ou par des amis des Bega, les
frères de Mibambwe furent tués, c’était les « Migina » (nom
99 Ou Lubengera.

229

donné aux enfants de tout mwami s’appelant Kigeri) à
l’exception de Nshozamihigo, qui a une partie des collines du
Marangara et du Mulera, de Tshitatire tsha Rwabugiri, qui
commande une partie du Bwanamukare, (Mission d’Isavi), de
Sharangabo qui a une partie du Buganga, (E. de Kigali) et du
fameux Nyindo bien connu du Gouvernement Belge. L’origine
irrégulière du pouvoir de MUSINGA et (sic) la cause pour laquelle les Banyarwanda acceptent si facilement les légendes et
tous les bruits du nouveau mwami devant venir, comme Bilegeya… Maintenant cependant MUSINGA est accepté et ce
n’est plus que rarement qu’on entend « c’est le mwami des
Batutsi ».
Les principaux chefs de la famille des Bega sont :
Rwidegembya, la tête contestée du parti après Nyira Yuhi (la
mère de MUSINGA). C’est l’homme le plus riche en troupeaux
de tout le Ruanda. Il est chef d’à peu près tout le pays entre la
forêt et le lac Kivu, vers Tshangugu (le Kinyaga), il a une
grande partie du Marangara, des villages entre Rubengeri et le
Kanage, entre Gako, il en a vers Kigali (N.E.) la plupart des
troupeaux qui sont dans le Bogogo, (E. de Kisenyi) le Rubengeri sont à lui… C’est l’homme le plus politique du Ruanda, et
sous des dehors toujours polis (autant qu’un Mututsi peut
l’être) l’homme qui avec Nyira Yuhi, déteste le plus les Européens quels qu’ils soient. (Mais maintenant Rwidegembya est
complètement changé et très serviable ainsi que ses fils). Tous
deux ont compris depuis de longues années qu’avec les Européens leur pouvoir absolu doit toujours décroître, d’où leurs
efforts pour empêcher toute civilisation européenne et surtout
d’instruction des sentiments d’ailleurs, à un degré plus ou
moins prononcé, sont partagés par tous les Bega d’abord, mais
aussi par les autres Batutsi, quoique les Banyeginya sont plus
favorables. D’ailleurs, puisque je suis sur ce sujet, je me
permettrai d’exprimer une idée personnelle, fruit de 15
ans d’observation, idée que je ne voudrais pas émettre
dans un rapport officiel surtout au début d’une occupation
qui demande nécessairement une très grande prudence
d’action. En général ce qui domine chez les grands Batutsi
et leurs suivants c’est un parfait mépris des Européens.
(Sur ce point depuis l’arrivée de M. Declerck, il y a aussi un
très grand changement en bien, c’est de tout en tout). Les
Batutsi sont satisfaits de leur civilisation, se croient supé230

rieurs aux Européens, qu’ils estiment venir dans leur pays
parce qu’ils manquent de tout chez eux. Ils les méprisent
parce qu’ils ne sacrifient pas tout aux troupeaux, parce qu’ils
mangent moutons, poules, œufs, ne se cachent pas pour
prendre leur repas ; leur reprochent leurs idées de justice. Il
faut aussi dire que la politique suivie par l’ancien gouvernement les a confirmés dans leur idée de supériorité ; tout butin
d’expédition militaire étant livré à MUSINGA, couramment on
disait : Le Résident est le lieutenant du roi « Umwami
yamushatse100 », il l’a pris à son service. Excusez cette digression impestive elle peut faire comprendre le caractère et
souvent les manières de faire des Batutsi.
Après Rwidegembya viennent :
Kayondo, cousin germain comme Rwidegambya, de MUSINGA ; il a des villages près de Kigali, Ruyenzi à l’O. de la Nyavarongo, dans le Nduga, le Buganza, le Mulera, et des « ntore »
un peu partout. J’expliquerai plus loin ce mot de « ntore » ou
« choisi ». C’est l’homme le plus fourbe et le plus cruel de
Nyanza, avec son ami « Rwubusisi ». (Tous deux sont maintenant vraiment serviables). Rwubusisi, frère de Rwudegembya,
commande le Kanage entre Rubengera101 et Kisenyi, a beaucoup de troupeaux, de terres dans le Buganza. Très débrouillard, très craint de tous ses gens, était autrement le grand
homme d’affaires de Kigali. Mpetamatshumu, tuteur de Nyantabana, fils de + Kabale, dont la résidence principale est à
Buye, dans le Nduga, a des villages un peu partout. Le Bugesera (E. de la Nyavarongo, entre le Kagera). Nyirinkwaya à Isivu (Bwanamukari), Katenzi (Marangara) Murambi, des villages
dans le Buganza, des ntore un peu partout. Munyakigeli, à
Mageregere, (près de Kigali) dans le Marangara… Rwamagnwa,
chef de la fraction des Bega appelée des « Batanyagwa » (qui ne
sont pas dépossédés) à qui fut le succès de la bataille de
Rutshuntshu, chef du Budaha, province qui va de la Nyavarongo jusqu’à la forêt du Kanage, au nord de la route KigaliRubengeli, jusqu’à Kingogo, avec son Rugo principal à Bijoje,
chef aussi de « Nyarugulu » province au S.O. d’Isavi, avec son
autre rugo de « Muburoha ». Dans le Budaha habitent ses
frères : Seruhuga (+ hab. ku Kibanda), Kanimba (à Murambi),
100 « Le Mwami l’a voulu auprès de lui ».
101 Ou Lubengera.

231

Ngamye (à Kuvumu), son cousin Biteginuma à Gasave, Rwanyinde (à Tshajengo), un Munyabo du Mpororo pris autrefois
par Rwabugiri et adopté par Rwamangwa. Rwamangwa ne représente pas extérieurement, mais c’est le plus serviable et le
plus aimable de tous les Bega. Quand il est à Nyanza ou dans
le Nyarugulu c’est Seruhuga qui le remplace au Budaha.
Les principaux chefs des Banyeginya sont :
Les frères de MUSINGA d’abord, déjà nommés : tous bienveillants, plus aimables pour les Européens, peut-être parce
qu’ils ont plus à craindre de Nyanza ; fréquemment on leur
diminue leurs chefferies. Tshitatire a son rugo principal à « Ku
nkubi », entre Isavi et Nyaruhengeli ; Nshozamihigo à
« Rwamraba » à une heure au S. de Kabgayi ; Sharangabo,
dans le Buganza, à Rwamagana. Nshozamihigo est malade
(syphilis) excessivement sourd, et remplacé ordinairement par
ses fils « Nyirimbilima » qui a son habitation principale à « Katonde », dans le Bukonya, sud du Mulera, sa mère « Nyiramarunganwa » habite à « Iruri » colline voisine de Kabgayi à l’E. ;
et « Nyarubuga » qui a son habitation principale dans le
« Buberuka » près du lac supérieur (Bolero) du Mulera, sa
mère est « Habungabunga », qui habite à Ntegno » à ¾ d’heure
au S.S.O. de Rwamaraba. De Tshitatire je ne connais que deux
fils : Musonera et Semutwa.
Sezekeya, chef du Nyakare, O. de Nyaruhengeli, avec son
habitation principale à « Bubvumo » tout près et à l’O. de
Nyaruhengeli. Il a Mbazi près d’Isavi, des villages entre Isavi et
Nyanza…
Rwangeyo, Buganza, Nduga, Mulera, Marangara près de Kigali…
Bushako, le Bugoyi, (Rwakadigi est son « ntebe » ou remplaçant, Gashari (Kilinda) une partie de Kanage,…
Kabera, a le pays des « Bashumba » entre le Nyakare et Imbura (Urundi) l’E. de Marangara ; son habitation est à « Jenda » près du passage de l’Akanyaru « Nyamwiza » qui va dans
le Bugesera, – le Ndara SE. d’Isavi.
Biganda, commande dans le Mulera, le Bushiru, le Bulisa,
le Marangara, son habitation est à Rulambo, à 6 heures à
E.N.E. de Kabgayi.
Rutebuka, commande dans le Marangara, « Mukabati », à
5 heures E.N.E. de Kabgayi ; il a des « ntore », le Buganza (Rulamira) – Mayaga, (partie du Marangara près de l’Akanyaru
232

(O.), le Bugaya province au N.N.E. de Rulindo, un peu du
Bugesera. D’ordinaire remplacé par ses fils : Ruboya qui habite
à Gifumba près de Kabgayi (1 heure à l’O.) et Ruyonza, qui
habite à Gitovu, dans le Mayaga, peu loin du passage de
Nyamwiza.
Nturo, cousin de MUSINGA, grand ami et frère de sang de
Rwubusisi, de Kayondo tous à 2 heures à l’E. de Kabgayi et le
Nyavarongo, son habitation est Mwendo (4 heures O.S.O. de
Kabagyi) le Nduga, Mukingo à 1 heure de Nyanza, près de Kigali, le Buganza…
Nyiriminega, commande le Kingoga (N. du Budaha) et l’Itare.
Sendaganje, Mushobati, à 2 heures O. de Kabgayi, a des villages dans le Bwanamukare…
Kanuma a la moitié du Gisaka, les « Baraka ? » de la Mission de Zaza.
Parmi les autres grands chefs d’autres familles il suffit de
les nommer :
Nashumura, (un Mutsobe) qui a le Bumbogo, le Rulisa, une
partie du Buberuka.
Rwatangabo a le Mutara.
Rusera le Bunyambilira, et Gitongati à 1 ¼ h. de Kabgayi
sur la route de Rubengera102.
***************
De cette fastidieuse nomenclature il appert que le système
suivi est le morcellement à outrance, par crainte qu’un chef ne
devienne trop puissant. Le Bugoyi, le Kingogo, le Budaha, le
Kisaka, le Kinyaga, sont les provinces qui jouissent un peu
d’unité. C’est ce qui a toujours fait la difficulté du Gouvernement Européen.
MUSINGA distribue non les chefferies, mais les collines ou
parties de collines aux grands Batutsi. A côté d’eux de plus en
plus il a ses « bagaragu », Batutsi même Bahutu qui viennent
se mettre à son service, lui faire la cour « guhakwa » pour avoir
un ou plusieurs villages. Ces villages, MUSINGA les prend aux
chefs et ainsi se constitue de plus en plus un groupe nombreux d’hommes qui sont « à lui ». Pour prendre exemple, la
colline de « Mbare » près de Kabgayi nominalement est à
102 Ou Lubengera.

233

Nshozamihigo, en réalité il n’a plus là que quatre ou cinq Bahutu, la colline a été donnée par MUSINGA à 4 chefs (petits)
qui sont ses bagaragu Mulinzi, Nyabugondo, Sebatwa, Sebakunda, voir même un 5e Kashaza qui n’a que 5 Bahutu ! Ce
qui complique encore ce système impossible, c’est ce qu’on
appelle les « ntore ». Un « ntore » de « Kutora » prendre, choisir,
c’est un individu, ou une famille de trois, 4, 5 individus, qu’un
chef demande au mwami, dans un village qui appartient à un
autre chef. La raison sera d’avoir quelqu’un pour garder un
bout de pâturage, ou parce que le chef du dit village n’est pas
bien en cour, ou comme récompense d’un service… c’est un
pied à terre qui servira à s’agrandir, en attendant, c’est une
source de chicane, et une difficulté de gouvernement.
Les grands chefs sont d’ordinaire à Nyanza, très rarement
chez eux. D’ailleurs ils ne sont chez eux que lorsque MUSINGA
les congédie ! Ces chefs ont autour d’eux toujours un certain
nombre de sous-chefs qui se changent, de bagaragu en suivants, lesquels ont toujours aussi quelques hommes. Tout ce
monde est nourri par les provisions apportées de leurs villages
respectifs, c’est « kungemulira ».
Les chefs à leur tour distribuent leurs villages à des souschefs, ceux-ci à d’autres. Il en va de même des troupeaux. Les
grands chefs reçoivent leurs troupeaux du mwami, puis la
subdivision commence interminable, jusqu’au simple Muhutu
qui reçoit une ou deux bêtes, ce qui le constitue « mugaragu »
en opposition de Muhutu qui n’a pas reçu de vaches de son
chef et qui par suite est appelé « Muletwa » ou « Mutaka ».
Cette division est importante pour l’impôt aux chefs. Autre
difficulté, un Muhutu peut aller demander une vache à un
Mututsi ou un riche Muhutu qui n’est pas son chef, il sera
alors mugaragu et muletwa !
En faite MUSINGA seul a vraiment le droit de propriété,
car il donne terre et troupeaux et les reprend à son gré. Sur
toute l’échelle de la hiérarchie il en va de même. Chaque chef
grand ou petit peut piller à son gré ses inférieurs, et les petits
chefs ne sont pas les moins terribles. Tous ont le droit de
prendre troupeaux de gros au petit bétail, villages ou champs
(s’il s’agit d’un pauvre hère) récoltes même la hutte en un mot
tout ce qui leur plaît. Ce sera toujours le grand obstacle à la
petite colonisation indigène ; comme il n’y a pas de stabilité
on ne se lance pas ; cultiver des produits étrangers est ou peut
234

être dangereux, cela peut être un prétexte à l’accusation d’un
envieux.
Batutsi et Bahutu paient l’impôt à MUSINGA. S’ils ont un
troupeau ils donnent une vache à lait à MUSINGA et une à sa
mère. Un mugaragu qui ne se sent pas encore très solide,
donne aussi une vache à lait au grand chef, qui l’a introduit
près de MUSINGA ou près de sa mère. C’est toute leur redevance. Encore a-t-on soin de prendre ces bêtes chez « ses
gens » et non dans « ses troupeaux » simplement gardés par
des bouviers, donc non distribués. Les gens peu riches donnent des étoffes, des perles, du miel. Aux grandes fêtes (le
mugaragu c.à.d. lorsqu’on apporte du Bombogo les prémices
du sorgho et du mil, en février-mars et surtout à la fin des
pluies, en juin, après les jours de tristesse « kujura igitshulasi ») les chefs importants apportent un cadeau à MUSINGA et
à sa mère, c’est toujours une vache, les bagaragu moins fortunés un petit cadeau. Lorsqu’il y a un deuil dans la famille de
MUSINGA, le même cadeau est obligatoire, c’est un « kurora ».
L’impôt payé par les provinces (les Bahutu) au roi s’appelle
« ikoro ». Le Nduga et le Marangara ne paient pas l’ikoro parce
que ces deux provinces sont les plus pauvres, puis parce que
les gens y ont nombre de petites redevances spéciales et de
travaux pour MUSINGA et pour les chefs.
Les Bahutu avons-nous dit, sont ou baletwa (on dit aussi
bataka, parce qu’ils donnent l’impôt du butaka c’est-à-dire de
la terre) ou bagaragu.
Le muletwa d’abord cultive trois jours pour lui, et deux
jours pour le chef, le 6e est jour de repos. Autrefois c’était 4
jours pour lui et 1 jour pour le chef. Autour des Missions et
des stations du Gouvernement l’usage à prévalu de 4 jours
pour le Muhutu et 2 jours pour le chef, quelques rares ne demandent qu’un jour quelques autres 3, le dimanche reste
libre. Dans les provinces du Nord, Bugoyi, Bushiru, Kingogo,
Mulera, cet impôt est à peine connu. Il s’est répandu dans les
autres surtout depuis 1906 et 1908.
A chaque récolte le muletwa donne à son chef un panier de
haricots, de pois, panier plus au moins grand suivant que la
province est plus ou moins productive. Souvent ils donnent un
panier, c’est le « rutete » mais il y a toujours avec une cruche
de bière pour le « kusohoza », c’est-à-dire faire bien recevoir
l’impôt. Dans le Nduga et le Marangara ils ne donnent pour
235

haricots et pour poids que « l’ipfukire », c’est-à-dire un petit
panier de quelques kilogs. seulement, la récolte des haricots et
des pois étant insignifiante, mais ils donnent le « rutete » pour
le sorgho. Pour l’éleusine on donne aussi un panier. Depuis
deux ans beaucoup de petits chefs demandent une pioche par
récolte, dans le Marangara et le Nduga, par famille. (Les
pioches étaient importées pour les ¾ au moins du territoire
belge du Bunyabongo, pays de Nya-Gési de Kabale, et pendant
la guerre la disette s’en faisait sentir).
De plus les Baletwa, du moins pour le Nduga et le Marangara, vont construire à Nyanza, maisons, enceintes de MUSINGA,
et les « bilaro » ou petites maisons et enceintes que chaque
chef un peu important a à Nyanza. Ils doivent encore « kuralira », c’est-à-dire veiller la nuit le « rugo » du chef ; cette corvée
est d’autant plus astreignante que le chef à moins de monde,
car ses gens la font à tour de rôle 2 ou plus à la fois suivant
l’importance du chef. Au (sic) baletwa encore de « kugemulira »
leur maître c.à.d. de porter de la nourriture, du lait, de la bière
quand le chef est à Nyanza, ou en voyage ou dans une autre
de ses habitations. Dans les provinces riches en miel, comme
le Kingogo, le Mulera, le Kinyuga (sic), le Bushiru, le Kisaka,
chaque famille fournit une cruche de miel. De ces provinces
d’ordinaire, les Bahutu ne sont pas « kuralira », ce n’est pas
comme au Nord.
A côté de cet impôt régulier il y a l’arbitraire, surtout là où
se trouvent beaucoup de petits Batutsi, comme dans le Nduga
et le Marangara ; le chef surtout la femme du chef, prend ce
qui lui plait : les nyamunyu (bananes pour cuire), les
ignames… etc. qui sont à point, et le Muhutu s’exécute pour
ne pas se faire congédier de son champ.
Dans les provinces à « ikoro » c’est-à-dire à impôt à porter
chez MUSINGA, les petits chefs de village réunissent l’impôt en
haricots, pois, sorgho, miel, de leurs gens ; ils prennent leur
part, et portent le reste au chef supérieur, celui-ci prélève encore sa part, et porte ensuite chez son chef, et ainsi de suite
jusqu’au grand chef qui doit présenter l’impôt à MUSINGA. Ce
grand chef doit remplir, suivant l’importance de ses terres, 2,
3, 4, grands paniers (bigega) comme on voit à côté de chaque
hutte indigène. Cet impôt est accompagné d’une ou de deux
vaches, prise par le chef chez ses bagaragu, pour « kusohoza »,
faire agréer l’impôt. Les gens du chef apportent cet impôt à
236

Nyanza, y restent parfois 5, 6 8 jours avant de le présenter,
puis parfois on les y garde 15 jours s’il y a du travail.
Les « Bagaragu », c’est-à-dire les Bahutu qui ont reçu une
ou plusieurs vaches de leur chef, n’ont pas à cultiver pour leur
chef, ils ne lui donnent pas l’impôt des récoltes, ils donnent
seulement de la bière de bananes, et, en son temps, de sorgho,
d’éleusine. Il n’y a pas d’époques fixes. S’il n’y a pas assez fréquemment on lui reprend sa bête ou une de ses bêtes. Le
mugaragu est donc sorti du « buletwa » (avuye ku buletwa).
Le mugaragu bâtit régulièrement le « nkiki » c’est-à-dire les
enceintes, les huttes de son chef, les huttes pour les veaux ; il
apporte pour cela de chez lui le bois, les roseaux, les liens parfois même fournit la paille, d’autrefois va seulement la chercher là où le chef l’indique.
Il doit « gufata igihe » faire son temps de service chez son
chef, c’est-à-dire qu’il vient passer quelques jours, parfois 8 15 jours à son tour chez le chef et ce service vient autant fréquemment que le chef à moins de monde ; il va ainsi un mois
à Nyanza au moins 2, 3, fois l’an avec son chef. Le travail consiste à être là, à causer, amuser le chef ou sa femme, à être
prêt à être envoyé comme émissaire n’importe où. Le mugaragu accompagne le chef dans ses voyages, dans ses changements d’habitation, puis rentre chez lui, il reviendra « gufati
igihe » en son temps ; il porte la femme de son chef dans tous
ces déplacements, ou le chef lui-même s’il est vieux ou malade.
(On porte dans le « ngobyi » hamac indigène en forme de long
panier en bambou ; le ngobyi est porté par 4 hommes à la
fois). Le mugaragu ne peut vendre aucune vache ou génisse ou
la donner pour acheter une femme, sans l’autorisation du
chef. Quand le mugaragu a beaucoup de vaches il doit en
donner en cadeau, « kutura » à son chef.
Beaucoup de chefs ont reçu des gens (des Bahutu) de MUSINGA ; ils ne possèdent pas les villages, mais ont seulement
les habitants en totalité ou en partie ; on dit qu’ils commandent « kungabo » ou encore « kumuheto » (les ngabo sont les
troupes, les hommes armés, le muheto c’est l’arc). Ces chefs
sont plus aimés, parce qu’ils assistent leurs gens dans leurs
procès, leur font rentrer en possession de leurs biens.
Ils ont intérêt à s’occuper de leurs gens, les gens ne tenant
d’eux ni la terre, ni d’ordinaire les bêtes à cornes. Leurs
« nagabo » – leurs gens – leur donnent de la bière, une chèvre
237

ou un mouton, des pioches, ceux qui ont des vaches, au moins
cinq, en donnent une par famille tous les 2 ans, parfois moins.
Donc il peut se trouver (et il s’en trouve beaucoup) des Bahutu qui paient l’impôt du « butaka » ou de la terre qu’ils tiennent d’un chef, puis celui des bagaragu parce qu’ils ont reçu
une vache d’un autre chef ; enfin celui du « muheto » parce
qu’un autre chef les commande « ku ngabo ».
A ces impôts réguliers il faut ajouter les impôts ou subjections passagères venant soit des circonstances, soit des coutumes ou vaines croyances. Ces impôts irréguliers qui vont
suivre sont donnés par tous sans distinction, baletwa et bagaragu.
Des circonstances viennent les « marari » et les « mazimano ». Les deux, souvent pris l’un pour l’autre ne sont cependant pas semblables. Les « marari » sont la nourriture quelle
qu’elle soit donnée aux étrangers qui viennent camper ou loger
chez un chef ou sur son terrain. Donc viande, haricots, farine,
bière, miel beurre, bois peuvent constituer les « marari ». Les
gens du chef donnent tous, ou en partie et à tour de rôle, suivant le nombre de gens à nourrir, mais de ces « marari » le chef
petit ou grand prend toujours sa part, quand il donne une
chèvre, il en ramasse d’ordinaire 2, 3, … Du Nduga et du Marangara vont régulièrement à Nyanza des « marari » pour les
passagers de Nyanza, Européens, Indiens, et indigènes qui
viennent demander à MUSINGA de quoi se nourrir, c’est fréquent pour ses petits bagaragu. En temps extraordinaire ou
quand de grandes caravanes sont annoncées les autres provinces envoient des « marari ». Sur ce qu’il demande pour
Nyanza, le chef prend aussi son bénéfice.
Les « mazimano » sont surtout les cadeaux que l’on donne
aux envoyés ou émissaires de MUSINGA, dans les voyages qu’il
leur fait faire, partout où ils campent ; aux envoyés d’un grand
chef dans sa province, aux hommes envoyés par MUSINGA ou
par un chef pour trancher un procès ou faire une sentence
rendue ; aux guides donnés par MUSINGA ou par un grand
chef, à une caravane importante, à un personnage… etc. Ces
« mazimano » peuvent consister en vaches, taureaux, chèvres,
pioches… que le chef cherche chez ses gens à tour de rôle.
Des coutumes ou vaines croyances vient l’obligation de cesser toute culture une journée tout entière si quelqu’un meurt
sur la colline, même si c’est un enfant d’un jour. Quand il
238

s’agit d’un mort dans la famille d’un chef l’interruption du travail peut atteindre 15 jours et plus (pour le mwami, les taureaux, boucs, béliers, coqs sont éloignées des femelles, les
produits conçus dans ce temps sont tués) pour le mwami, sa
mère de 3 à 6 mois. Pour une femme « régulière » non une concubine du mwami ou un de ses enfants 15 jours à un mois.
Obligation encore, dans le Nduga et le Marangara de cesser le
travail un jour dans le village où un chien est crevé ! A peu
près partout même obligation quand la grêle est tombée, ou de
la pluie avec un vent violent, ou la foudre. A celui qui enfreint
cette coutume on prend la pioche. Baletwa et bagaragu indistinctement doivent fournir les poules, les poussins pour les
procès, pour savoir l’issue des évènements, les moutons pour
les sacrifices. La seule différence est que le chef prend aux
premiers et demande aux seconds. C’est simple question de
forme.
Les plus heureux parmi les Banyarwanda sont les Batwa,
hommes de la caste inférieure, caste méprisée mais crainte. Ils
ne cultivent pas ou presque pas, ne travaillent pas, sauf les
femmes qui ont le métier de potiers, ne manquent guère de
viande, mangent et boivent bien. Ils n’ont pas d’impôt, parfois
ils apportent une cruche, une pipe en cadeau à leur chef et
c’est tout. Tout le monde leur donne. C’est que ce sont les gens
à tout faire des chefs, et on les dit fidèles comme des chiens.
Les chefs y tiennent beaucoup, acceptent difficilement de
chasser, battre ou tuer un de leurs Batwa. A Nyanza il en est
de même. Les animaux sacrifiés leur sont donnés, ils sont les
bourreaux en titre, ne reculant devant aucune besogne, aucun
mauvais coup. Je n’ai vu qu’une fois, en décembre 1907 que
MUSINGA ait fait tuer toute une nombreuse famille de Batwa ;
leur crime était d’avoir laisser éteindre le feu sacré qui doit
toujours brûler dans la hutte du mwami. Cette situation privilégiée vient de ce que la légende raconte que Ruganzu, l’un des
premiers ancêtres de MUSINGA poursuivi par des ennemis, fut
sauvé par un Mutwa qui l’accompagnait, qui sut tirer du feu
de deux bois, enfumer l’entrée de la grotte au Ruganzu était
réfugiée.
Il y a enfin des impôts spéciaux, les chasseurs donnent des
peaux d’animaux, d’autres chassent les rats à Nyanza ou chez
les grands chefs ; d’autres content les vieilles légendes à Nyanza et chez les grands chefs ; d’autres racontent les gestes des
239

anciens « bami » ; ces mille et un travaux ont leurs ouvriers
surtout dans le Marangara d’où le va et le vient de ces gens à
Nyanza et chez les multiples chefs du pays.
J’ai oublié de dire que les « bashumba » « bouviers » des
chefs qui ont un troupeau à soigner, ne paient pas d’impôt, ils
n’ont pas le temps. A moins évidemment qu’ils ne demandent
une vache à un autre chef, dont ils deviennent alors le « mugaragu ».
***************
Dans le Ruanda trois races sont en présence : les Batutsi,
les Bahutu et les Batwa.
1) Les Batutsi, d’origine Hamite probablement, comme le
montrent beaucoup de leurs usages, sans parler des éléments
physiologiques. C’est la race conquérante et maîtresse bien
que peu nombreuse. Je ne crois guère qu’il y ait plus de
20.000 (vingt mille) Batutsi dans le Ruanda. Cette race est
sœur des Batutsi de l’Urundi, (dans l’Urundi il faut mettre à
part les « Baganwa » qui sont de la famille royale, mais qui
après 3 ou 4 générations ne sont plus souvent appelés que
Batutsi). Dans le pays de Marangara et dans le Nduga, les Batutsi sont plus nombreux que dans les excentriques, le Buganza et le Mutara exceptés, qui sont pays de pâturages. Comme
aucun recensement n’a été fait parce qu’on avait commencé
dans le centre du Ruanda (les seuls pays où le recensement a
été fait parce qu’on avait commencé à y prélever l’impôt de
1 Rp. par tête sont le Bugoyi, le Bwanatshombwe (Kigali), le
Bulisa, une partie du Buganza, le Kisaka) il est difficile de
donner un chiffre exact pour la population mututsi du centre.
Pour Marangara (avec les Mayaga) elle ne dépasse guère 2500
à 3.000 je crois. Le Budaha a peu de Batutsi, sauf dans sa
partie sud, où ils sont assez nombreux. Il y a à remarquer
que dans le Marangara et le Nduga beaucoup de Batutsi,
parce qu’ils ont des troupeaux, se disent Batutsi sans
l’être ; tout comme au Bugoyi et au Mulera les gens appellent assez communément les habitants du Nduga, par le
seul fait qu’ils ont des troupeaux, « Abatutsi b’Induga »
« Batutsi du Nduga » ou habitant le centre du pays, ce qui
revient un peu à dire « les citadins ».

240

2) Les Bahutu c’est le peuple ordinaire. On a donné beaucoup de chiffres avec même un écart d’un million et demi. A
défaut de documents authentiques je m’arrêterais volontiers
au chiffre de 2 millions ¼ pour le Ruanda. Le Marangara est
de population peu dense ; dans un rayon de 10 à 12 kilom autour de la Mission de Kabgayi, ce qui correspond à peu près au
petit croquis103 ci-joint des villages autour de la Mission, (de
Mushobati à Kivumu, O.E. et du pied de Muhanga à Kagayo
N.S.) nous comptons environ 25.000 habitants104. La colline
même de Kabgayi est petite et en plus des missionnaires et des
enfants de l’école du vicariat, il n’y a que 12 ménages de
jeunes gens élevés par nous, deux exceptés. En allant de
Kabgayi vers la Nyavarongo et Lubengera105, le pays est moins
peuplé. De l’autre côté de la Nyavarongo à l’O. le Budaha a
surtout au nid une population assez agglomérée, mais moins
forte je crois que le Marangara. Au N. du Budaha, le Kingogo
compte un des pays riches et peuplés, plus peuplé que le
centre.
Le pays de Marangara est peu peuplé (la population est
d’autant plus clairsemée qu’on s’éloigne davantage de Kabgayi)
parce que c’est dit-on un pays de « famine ». Le sol est sablonneux assez peu fertile, la pluie manque parfois, mais la vraie
raison de ce dicton, c’est que les gens n’y ont que peu de
champs, les Batutsi empêchent les cultures plus grandes pour
avoir davantage de pâturages. Une autre raison c’est la multitude de corvées pour les chefs, corvées moins nombreuses
dans le pays d’Isavi et surtout au Nord, au Bugoyi, Mulera,
corvées augmentées par le grand nombre de Batutsi ayant une
habitation dans le pays et des villages ailleurs, et par le voisinage de Nyanza. La troisième raison, c’est l’absence pour le
Muhutu de toute sécurité pour l’avenir, à cause de la facilité
avec laquelle pour une raison futile, ils sont chassés de leurs
champs et de leurs huttes, même quelques jours avant la récolte, sans que souvent on leur permette de faire cette récolte.
Insécurité encore à la saison sèche, cas si l’herbe vient à manquer dans le marais pour les troupeaux, – le marais est la dernière mais ordinaire ressource en Août, Septembre – le Mutut103 Ce petit croquis n’a pas été retrouvé.
104 Le chiffre est presque illisible.
105 Ou Rubengera.

241

si n’hésite guère à faire paître ses bêtes dans les champs des
patates douces.
La population du Marangara est assez flottante et variable
du fait de l’insuffisance fréquente des récoltes. Une partie assez considérable de la population est fournie par le Mulero,
voir même le Bukamba (Bufumbiro). A cause de la vendetta
par trop développée dans ces pays, des familles descendent
dans le Marangara suivent le (sic) chefs d’autrefois ; ce sont les
gens qui ont reçu une vache qui suivent leur patron.
Les gens cependant tiennent au Marangara, au Nduga, qui
est de même régime et de même ressource, parce que beaucoup ont une ou plusieurs vaches qu’ils ont reçues soit du
chef de leur village, soit beaucoup fréquemment d’un autre
Mututsi ou d’un riche Muhutu. Pour la bête dont ils ont seulement la jouissance ou l’usufruit et qui peut bien être ravie
du jour au le demain il faut bien supporter quelque chose ! Le
grand proverbe du Ruanda est : « Kileka umwami, nta kuruta
inka mu Ruanda » « Dans le Ruanda, le grand chef excepté,
rien n’est supérieur à la vache ».
Le sol je l’ai dit est peu fertile, sablonneux, la couche
d’humus peu épaisse et d’ordinaire le sous-sol est très pierreux, très perméable à l’eau de sorte que le sol est très vite
desséché. Les haricots, les pois sont cultivés ; mais en petite
quantité par manque de terrain ; les gens vont à chaque récolte, acheter pour vivre les pois dans le Kingogo, le Bushiru ;
les haricots dans le pays d’Isavi, le Mulera. Les patates douces
sont plantées sur les montagnes, à l’époque des pluies ; et à la
saison sèche dans les marais de plus en plus depuis 1908 ;
malheureusement le manque de nourriture presse toujours les
gens et les patates sont souvent arrachées alors qu’elles sont à
peine à la moitié de leur développement. Les bananeraies sont
peu abondantes. La vraie culture du pays c’est le sorgho, mais
le blanc « rubere » y est inconnu, par ci par là un peu
d’éleusine, d’ignames.
Le caféier, semble-t-il, réussirait bien, mais à découvert et
non sous le couvert des bananeraies, sauf quand la plante est
jeune. Le Guatemala semble mieux réussir, le Moka et le
Bourbon, chez nous, ont été presque toujours attaqués par la
maladie. Le blé jusqu’à présent, malgré les essais annuels,
même bisannuel, ne nous a à peu près rien donné. Les indi-

242

gènes naturellement n’en cultivent pas ; la raison est toujours
le manque de champs.
Le pays de Marangara, comme le Nduga qui lui est à tout
point de vue semblable, est surtout pays de pâturages. Les
pâturages sont très maigres en général, sauf dans la partie de
l’E., avoisinant le Marangara.
Comme le pays est complètement déboisé, les pluies ne sont
pas toujours très régulières, l’érosion est très forte sur le
sommet des hauts plateaux, aussi parfois l’herbe courte, peu
épaisse, est-elle plutôt rare, laissant à percevoir de larges
places de tellurite106 presque pure. C’est cependant un des
pays préférés des Batutsi, et les troupeaux y sont très nombreux. J’ai moi-même entendu dire de M. Kandt, l’ancien
Résident de Kigali, qu’à son avis, quatre hectares de pâturages étaient nécessaires pour une vache. Cela me parait
une exagération assez forte, mais le mot est à citer, pour dire
que les pâturages ne sont pas riches. Les meilleurs pâturages
du Ruanda sont dans le Kinyaga (province de Changugu) où
Rwidegembya a une partie de ses troupeaux, le Sud et le SudOuest de Nyaruhengeli, près de l’Akanyaru, où il y a plus
d’humidité et « de la brousse », le N.O. du Ruanda (Bigogo,
Ruhengeri) et en général les régions comme ces deux pays qui
sont en forêt de bambous ou autre, en brousse, parce que
même en saison sèche les troupeaux trouvent de quoi paître,
v.g. le Bugesera, le Buberuka, le Mutara…, et le Buganza, pays
des « Nyambo » ou vaches sacrées. D’ordinaire à la saison
sèche, les troupeaux des grands chefs du Marangara et du
Nduga montent au Nord, ou vont au S.O. de la Nyavarongo. Il
est donc assez difficile de donner un nombre même approximatif pour ces troupeaux. De plus, chaque chef un peu important, quand il va à Nyanza, ou en voyage emmène un certain
nombre de bêtes donnant du lait, pour son entretien, c’est ce
qu’on appelle des « nzishwa ». Des Batutsi qui [ont] plusieurs
habitations ou « rugo » font souvent aller des bêtes à lait ou
des troupeaux d’une demeure à l’autre. Peut-être pourrait-on
dire qu’il y a 1 à 2 millions de bêtes à cornes dans le Ruanda ;
c’est une évaluation que j’ai souvent entendue, mais je la
donne absolument sous toutes réserves, n’ayant pas de base
106 Il s’agit probablement d’une faute de frappe ; il faut lire « latérite ».

243

suffissante d’appréciation. Ce que je puis dire, c’est que dans
le Marangara et dans le Nduga, la plupart des Bahutu ont reçu
une ou deux bêtes en usufruit des Batutsi, que chaque Mututsi a au moins quelques têtes et les grands chefs [ont un] ou
deux troupeaux allant de 30 à 200 têtes. C’est donc une appréciation assez vague.
Dans le Marangara, le Nduga, le Budaha, comme ailleurs
dans le Ruanda la « tsétsé » des troupeaux n’existe pas semblet-il, ce qui est tout le contraire dans le Karagwe, c.à.d. l’Est de
la Kagera, de l’autre côté du Kisaka, l’Usambiro, l’Unyanyembe
(pays d’Ushirombo – Tabora) le danger des troupeaux est surtout dans l’abondance de sangsues dans les marais. C’est pour
obvier à ce danger que les Batutsi font rarement abreuver
leurs bêtes au marais même, mais bien dans des abreuvoirs de
glaise ou d’argile, établis un peu partout près des marais et
appelés « bibumbiro » du verbe « kubumba », pétrir. Ces
« bibumbiro » sont chaque jour remplis par les bouviers ou les
« bagaragu » des chefs. Les troupeaux de la forêt, surtout des
bambous, et, en général ceux du Nord et de l’Ouest, ne peuvent guère descendre au centre que d’une manière très lente et
progressive, à cause de la différence des climats, des pâturages
et de l’abondance des mouches.
En général il y a peu de chèvres et de moutons dans le Marangara et le Nduga, les grands troupeaux de petit bétail sont
dans les pays du Nord, le Bugesera, le pays d’Isavi et le Kinyaga. Pour les transactions la chèvre est plus estimée que le
mouton. A part le Bugoyi, le Mulera, à peu près partout ailleurs on ne mange pas le mouton, mais seulement la chèvre ;
sauf évidemment quand un mouton crève ; dans ce cas il n’est
pas perdu pour son propriétaire, mais c’est en cachette. Les
Batwa mangent toute viande.
Au point de vue du sous-sol et de ses richesses minérales
éventuelles, je n’en sais rien. Rien n’est apparent, aucune
prospection n’a été faite dans le pays. Une fois seulement j’ai
entendu un prospecteur anglais, je crois, affirmer qu’il y avait
de l’or au Sud d’Isavi, près de la montagne de Kisagara (2 ¼ h.
d’Isavi) et peut-être dans le Bisi, haute chaine volcanique à 3
1/2 (sic) d’Isavi. C’est de l’ouï-dire dont je ne puis dire naturellement la valeur. Le prospecteur en question emportait avec lui
quelques échantillons de roches.

244

Un peu comme partout en Afrique, les rivières semblent
charrier de l’or, mais en quantité infime. Monsieur le Commandant Bastien lui-même, lors de la délimitation du Contesté
a essayé quelques expériences avec le sable de la Sebeya près
[de] Kisenyi, mais disait que les quantités étaient insignifiantes.
3) J’ai laissé les Batwa de côté. Ils se divisent pour les Banyarwanda en « Batwa b’ikihugu », Batwa habitant le pays, et
« Batwa b’ishyamba » Batwa de la forêt. Les premiers sont plus
civilisés ! Quelques milliers pour tout le Ruanda, se font remarquer en général par leur sans-gêne, leur malpropreté de
leurs huttes sans enceinte, leur paresse. Ils cultivent très peu,
vivent bien, parce qu’ils sont les hommes à tout faire des chefs
et les hommes de toute mauvaise besogne ; on les craint beaucoup, on ne leur refuse guère ce qu’ils demandent. Ils courent
les cérémonies nocturnes pour avoir de la bière. Chaque grand
chef en a un certain nombre qui habitent de méchantes huttes
près de son logis. Ils ne paient pas d’impôt, leurs femmes exercent le métier de potiers, quelquefois eux-mêmes, mais si rarement ! A Nyanza MUSINGA en a toujours une troupe avec le
« chef des Batwa » ; ce sont eux qui portent le roi en « ngobyi »
ou hamac indigène, sont les exécuteurs des hautes œuvres.
Près de Nyanza à 2 heures au Sud sur la route d’Isavi, ils ont
toute une colline à eux, « uwa Batwa », celle des Batwa, ont
même des Bahutu à leur service, possèdent des troupeaux.
Ces Batwa de Nyanza sont en effet riches et il est difficile,
même au physique de les distinguer des Bahutu aisés. Un
peu partout dans le Marangara, le Nduga il y a des petits
groupes de trois, quatre familles de Batwa ; dans un village
voisin de Kabgayi, il y a de ces groupes.
Les Batwa de la forêt sont beaucoup moins nombreux,
quelques centaines, dans les forêts du Kingogo (Gunzu est leur
chef) du Bushiru-Bugoyi, du Mulera (au pied du Muhabura)
du Kinyaga et Ndorwa. Ils vivent de chasse, surtout de rapines
en rançonnant les voyageurs. « Kurakama ishyamba » disentils « C’est à nous de traire la forêt ». Ils sont craintifs cependant, ne cultivent que très peu de pois. Sur tous, les chefs, les
Batutsi ont absolument toute autorité, mais ne les molestent
jamais, parce qu’ils s’en servent. Ceux de la forêt fournissent
les peaux de singe, très appréciées des Batutsi, et celles de
serval, de léopard, toujours employées dans les cérémonies
245

religieuses et les fêtes. Ils fournissent aussi l’ivoire des éléphants qu’ils peuvent abattre, car toutes les pointes doivent
aller chez MUSINGA. Cependant il y a à se garder d’une exagération, celle d’attribuer uniquement aux Batwa les crimes et le
pillage qui se font sur les routes traversant les forêts ; bon
nombre doivent être attribués aux « bashumba » ou bouviers
des troupeaux qui passent dans ces forêts. C’est un point dont
nous sommes certains et pour cause. Ces gens vivant toujours
dans la forêt avec leurs troupeaux, prennent quelquefois les
mœurs des Batwa, mais évidemment il ne faut pas généraliser.
Deux coutumes demandent quelques mots aussi
d’explication : le vol, surtout des bêtes à cornes et la vengeance ou « guhora ». Ce sont un peu des institutions nationales.
Les Banyarwanda n’ont pas au sujet du vol la mentalité des
Européens. Ce n’est pas voler qui est mal, mais être pris à voler. Voler, surtout des vaches est un métier, même protégé par
les chefs, et pour lequel ils reçoivent un impôt. Les chefs ont
leurs voleurs, ils les protègent, ces voleurs sont connus de
tous. Ils les défendent et quand ils sont pris, à moins qu’ils ne
le soient par un chef plus influent, ils les rachètent ; donnent
même, comme j’ai encore vu le cas l’an dernier à Mubiti, dans
le pays de Marangara, deux, trois bêtes à cornes. Il n’y a guère
que les voleurs qui n’ont pas de patron puissant à ne pouvoir
échapper quand ils sont pris. – De plus, si le voleur, pris sur le
fait, appartient à une famille forte, (clan, c’est ce que nous appelons famille, vg. les Bagesera, les Basinga… comme pour les
Batutsi, les Banyeginya, les Bega, les Batsobe… etc.) on n’a
garde d’y toucher ; si on venait attenter à sa vie, même en voulant le prendre, la famille poursuivrait la vengeance, ou
« kuhora ». Certains voleurs paient même des redevances un
peu singulières, comme Nshaka et ses fils (les principaux sont
Rubashamuheto, Rwamisare, Bagaruka, Bizoza) donnaient à
Kabale de la graisse pour faire les « ngimbo » amulettes que
Batutsi surtout et Bahutu portent au cou sous forme de
boules plus ou moins grosses. Ce Nshaka, habitant « Mu Kibanda » dans la vallée de la Bakokwe, à 3 ½ h de Kabgayi, sur
la route de Mulera est bien un vrai chef de voleurs sans autre
métier. La plupart, quand ils ont volé une bête, donnent au
chef de leur colline une cuisse et la langue. S’ils ont volé des
étoffes, ils donnent étoffes ou miel, etc. Le pays de Marangara
246

est très riche en voleurs attitrés ; rares sont les collines qui
n’en ont pas, mais Biti, Munini, Rulima sont célèbres pour
cela.
La vengeance ou « guhora » est une coutume absolument
générale, dans le Ruanda. Tout meurtrier même involontaire,
même enfant, ou combattant dans une rixe, une bataille entre
chefs, entre famille-clan est poursuivie par la famille-clan,
même à 20, 30 ans de distance. De plus toute la famille-clan
du meurtrier est poursuivis jusqu’à ce qu’on lui ait tué un
membre mâle, homme fait ou petit enfant, la vengeance alors
est terminée et le meurtrier peut alors aller n’importe où sans
désormais être inquiété. Les femmes ne sont pas inquiétées.
Si en jouant un enfant tue un autre accidentellement il est
tué, s’il échappe on poursuit le clan jusqu’à ce que quelqu’un
soit tombé. J’ai vu les cas pour deux enfants de 11 à 12 ans
tués par suite d’un accident de jeu. Souvent aussi, comme difficilement les indigènes admettent que la mort de l’un des
leurs, même après une longue maladie, soit naturelle, sur la
dénonciation d’un sorcier, un individu appartenant à une famille moins forte est poursuivi et la vengeance se fait sur lui si
possible, ou sur l’un de ses parents, parfois sur lui, ses parents et ses proches parents. Si l’individu sur lequel on fait la
vengeance a pu être pris vivant il se fait une cérémonie très
longue et absolument sauvage.
61. LETTRE DU P. CLASSE DU 21 SEPTEMBRE 1916 AU
P. VOILLARD107
Murunda, le 21 septembre 1916
Mon Révérend Père,
Notre longue réclusion de plus de deux ans touche, je
l’espère, à sa fin, mais actuellement nous n’avons encore
reçu aucune lettre de la Maison Mère. C’est toujours la
grande privation ! Et nous nous demandons si les lettres envoyées à Maison Carrée, dès les premiers jours de notre délivrance, sont parvenues à destination. Depuis avril nous
n’avons pu communiquer avec le R.P. Roussez, prisonnier à
Ushirombo avec les confrères du Nyanza. Je viens d’apprendre
107 Lettre du P. Classe du 21 septembre 1916 au P. Voillard, A.G.M.Afr., N° 111156-

57.

247

que les troupes belges les ont délivrés à Tabora. En 1914 déjà
nous avions été coupés du Père Sup. Régional. A cette époque,
aimablement, on nous avait signifié que toute relation avec
Bukoba était interdite sous peine de mort. En 1915, le Père
obtenait de venir ici, puis les temps changèrent. Actuellement
je n’ai de nouvelles ni de Mgr Sweens, ni de Mgr Léonard.
Notre situation est un peu celle de gens qui se réveillent, au
sortir d’un mauvais rêve.
C’est le 9 août 1914 que nous apprîmes, par un communiqué officiel, les déclarations de guerre, puis la proclamation de l’état de siège dans la colonie avec toute une série
de défenses, toutes, les unes plus que les autres, sous
peine de mort ! Cela promettait, d’autant que le Ruanda
devenait de suite l’une des plus forts centres de défense.
Avant que les mouvements de troupes commençassent, j’allais
de suite à Nyundo chercher Sa Grandeur et la ramenais à
Kabgayi. Monseigneur se retirait presque aussitôt à Issavi
qu’il ne quittait que le 17 avril 1916, pour revenir à
Kabgayi : c’était l’époque où la débâcle allemande nous semblait certaine et à brève échéance. On ne nous a pas ménagé
les menaces de faire « sauter », c’était le mot, nos stations, si
nous n’étions pas sages. Il a bien fallu s’habituer aux menaces
qui d’ailleurs, n’allaient pas plus loin.
Au début d’octobre 1914, le chef d’Ujiji, dont on semblait dépendre, voulut nous faire tous ramasser. Pères et
Sœurs français de Buhonga furent cependant seuls appréhendés et conduits à Tabora, mais ils furent délivrés en fin décembre grâce au Gouverneur. Nous restions encore, malgré les
menaces ; le pays n’était pas sûr, nous étions utiles ! Mais il
fallait faire des grandes manœuvres et des changements continuels : aucun Français ou Française ne devait rester à
moins de 70 kilomètres de la frontière du nord du Ruanda
ou des rives du Kivu et du Tanganika. Puis ce furent les
Pères italiens qui devinrent l’objet des poursuites : d’abord
réunis à Kigali, ils furent ensuite dirigés sur UsumburaTabora. Nous étions obligés d’abandonner des Stations : Buhoro l’était déjà, Bushiru avait expédié son matériel à Kabgayi.
Ce n’était pas ce que voulait le Chef du Ruanda qui fit savoir
aux Pères du Bushiru et à Kabgayi d’avoir à rester en place,
que les Pères italiens nous resteraient, mais dans l’Urundi.

248

De fait un ordre du Gouverneur arrêta encore le voyage vers
Tabora : les Pères iraient à Mugera, cette décision ne nous
donnant guère de personnel. Kigali et Murunda furent avertis
de se tenir prêts à évacuer. Cette fois les Pères italiens furent
placés à Mugera, Muyaga, Rugali et Kanyinya. Nyundo fut occupé militairement ; nous retirâmes les Sœurs à Issavi et Ruaza, les Pères s’établirent dans la montagne à 1h ½ au sud ; à
leur tour les autres stations furent réquisitionnées : Issavi,
Murunda, Mibirisi, Buhonga, Kanyinya…
Tout le matériel venait s’entasser à Kabgayi, épuisant, avec
les déplacements continuels, nos dernières ressources. Les
réquisitions d’autre part continuaient : il me semble que tout
ce qui pouvait être réquisitionné : ânes, selles, instruments,
bois, denrées… l’a été, même les thermomètres médicaux.
L’argent était remplacé par des billets sans valeur. Nous avons
passé par toutes les accusations, tantôt de communiquer avec
les Belges, tantôt de leur donner des signaux, de soigner leurs
soldats chez nous… plus encore les quelques Pères allemands
que les Français, mais surtout les Pères hollandais car, disaiton, la Reine de Hollande était trop connue pour ses sentiments germanophobes. Nous étions prisonniers dans les stations, prisonniers utiles et ne coûtant rien, mais nous avions
l’avantage de pouvoir nous occuper un peu de nos chrétiens,
et c’état beaucoup. Malgré toutes les récriminations, les accusations, le Commandant militaire tint bon et on nous laissa
ainsi en 1914 et 1915 : et nous devons le reconnaître ; ailleurs
nos confrères n’étaient pas si privilégiés, bien que plus éloignés du front. 1916 amena d’autres inquiétudes : il était évident que les troupes belges allaient sous peu forcer le passage : nous laisserait-on ou nous obligerait-on à la retraite sur
Tabora ? Les ordres ne tardèrent pas : tous nous devions nous
retirer et abandonner les stations au fur et mesure de
l’approche des troupes belges. Nous réussîmes à prendre nos
mesures pour parer au désastre autant que les circonstances
le permettraient.
De Kabgayi les PP. Hurel, Delmas, Schumacher, Déprimoz,
Parmentier étaient envoyés à Issavi et Nyaruhengeri ; de Ruaza, P. Oomen et van Baer y envoyaient F. Tite ; au Bugoyi,
l’ordre reçu de vive voix, P. Knoll gagnait Murunda, laissant
P. Smoor et P. de Bekker. Malheureusement les troupes allemandes en déroute entraînaient avec elles, jusqu’à Issavi, les
249

missionnaires de Murunda. A Mibirizi d’autres troupes venues
d’Uzumbura se jetaient à la Mission et y soutenaient le combat, les Pères n’ayant pas pu se mettre à l’écart.
Au Bushiru, P. Desbrosses et P. Prieur allaient prudemment
attendre dans les bambous la fin de la débâcle. Toute
l’avalanche passait à côté de Kabgayi où Sa Grandeur,
P. Buisson et moi étions restés, avec nos Séminaires, « attendant l’arrivée des derniers missionnaires du nord », disonsnous, « pour partir avec eux ». Pendant huit jours, jour et nuit,
les patrouilles ne nous laissèrent aucun répit, et un jour nous
crûmes la partie perdue. Les troupes belges étaient à deux
heures à l’est, venant de Kigali, les Allemands chez nous, le
gros de leurs forces à 2h ½ à l’ouest : on me disait d’avoir à
rejoindre, avec Monseigneur, dans une heure. Tout était entassé dans une salle dont nous avions muré les fenêtres la
veille : c’était tout ce que nous avions pu sauver des stations
du nord-ouest. Chacun de nous avait une caisse prête, les enfants leur petit ballot ficelé ; le soir les Allemands se retiraient
d’abord à ½ h de nous pour déguerpir dans la nuit ; nos
jeunes gens nous renseignaient d’heure en heure. A la nuit
une quarantaine de chrétiens se faufilaient sans bruit pour
nous aider, en cas de retour des Allemands, à filer, mais pas
au sud. Heureusement les troupes belges qui descendaient
aussi de Mibirisi-Changugu arrivaient à Nyanza et les Allemands n’avaient plus que le temps de se jeter en désordre,
sans bagages, sur Issavi et Nyaruhegeri. Nous étions sauvés,
mais coupés d’Issavi et du reste du Vicariat. A Issavi, ce fut
le chef de l’Urundi qui sauva les Pères ; se voyant repoussé, ce Monsieur qui avait toujours été très bienveillant,
s’opposa à ce que les Pères fussent enlevés, pour ne pas
livrer les Mission à la ruine108. Kanyinya fut occupé et réoccupé deux fois par les deux partis, et nous ne savons encore
comment nous avons pu échapper au danger d’une situation
si délicate et si fausse. Buhonga fut en même posture : Mugera, Rugali, Muyaga furent plus heureux. Il se passa encore
plus d’un mois avant qu’il fût possible de nous retrouver tous,
de savoir un peu ce que chacun était devenu. C’était de nouveaux passages de troupes, une nouvelle occupation, de nou108 Les interventions du P. Huntziger à Save en faveur des gens ne sont pas mention-

nées !

250

veaux travaux, de nouveaux déplacements, mais nous étions
déjà habitués à ces manœuvres, et nous n’étions plus prisonniers.
Nos pertes sont grandes : dégâts matériels, réquisitions, déplacement continuels, perte de troupeaux, presque tous nos
maskates, stations dévalisées...nous ne sommes pas loin de
20.000 Rps. Evidement c’est peu pour le bilan de deux ans,
surtout que tout aurait pu être perdu. La plupart des Missions
protestantes abandonnées ont été complètement pillées par les
indigènes dès le départ des Allemands et avant l’arrivée des
troupes belges. Nous n’en sentons pas moins la perte, et cependant nous devons être reconnaissants à Marie qui nous a
sauvés. Les confrères ont fait tous leurs devoir et je leur en
dois reconnaissance, car vraiment parfois il me fallait bien
abuser deux, semblait-il, car je ne pouvais leur dire toutes nos
raisons, non plus que la masse de papiers qui nous arrivaient,
et il fallait nous sauver tous et nos stations.
Grâce à Dieu, un Français établi à Kigali, puis prisonnier à
Tabora, voulut bien nous prêter un peu d’argent et des
étoffes ; Mgr Léonard de son côté nous avançait 1.000 Rps.
C’est ce qui nous a sauvés. Les chrétiens nous ont aussi beaucoup aidés. Dès le début de la guerre, pensant qu’il nous faudrait peut-être attendre des années, nous avions rationné pour
le vin, réunissant tout ce qui se trouvait encore chez les Pères
et chez les Sœurs ; une cuillerée à café par messe. Bien nous
en a pris. Mais maintenant nos réserves s’épuisent. Kabgayi
avait aussi centralisé la farine pour les hosties, et pour mettre
à labri des réquisitions ce qui était nécessaire pour le Saint
Sacrifice109. De ce côté nous ne sommes donc pas en peine ;
nous avons même pu aider les confrères du Nyanza en 1915,
par l’Ushirombo. La fatigue évidemment se fait maintenant
sentir chez beaucoup de confrères : ce sont les nerfs qui prennent leur revanche.
De toute la guerre, non plus que cette année il n’a pu être
question de réunions soit pour le jubilé épiscopal de Mgr
Hirth, soit pour des retraites communes, mais chacun de nous
à toujours fait sa retraite en son particulier, malgré les difficultés, les alertes… Ces retraites ont parfois été mouvementées,
109 La farine fut aussi utilisée pour fabriquer le pain des Pères Blancs de Kabgayi selon

le P. Dufays.

251

interrompues brusquement, mais tous ont supplié le moment
propice revenu, et fait pour le mieux.
Je n’ai pas encore fait ce rapport pour le S.C. de la Propagande, et d’ici un ou deux mois ce sera bien difficile : d’ailleurs
même les éléments de statistiques de 1916 me manquent encore en partie. Cette statistique je l’enverrai dès que j’aurai pu
l’établir complète, au moins pour certains chiffres. Depuis juillet 1914 absolument rien ne nous est parvenu de la Maison
Mère. J’ai écrit à M. le Consul de France à Mombassa pour
savoir ce que les confrères mobilisables ont à faire. Quelle sera
la réponse ? Actuellement PP. Huyskens, Van der Wee, Zuure
et F. Polycarpe vont à Baudouinville ; P. Desbrosses à Ruaza
avec PP. Schumacher, Donders, Knoll, Hinkelbein, FF. Alfred,
Anselme, Rodriguez ; F. Tite malade a été autorisé par M. le
Général à rester ici. P. Lecoindre est parti pour Entebbe. Ses
nerfs sont trop malades : ce n’est qu’excitation extrême
que faudrait calmer et le remettre en place. Il a toujours été
bon missionnaire et s’est dévoué sans relâche. Monseigneur et
moi, nous prions Sa Grandeur Monseigneur le Supérieur Général de ne voir dans son départ autre chose qu’une nervosité
extrême que nous souhaitons pouvoir aider et calmer.
Monseigneur est encore à Kabgayi. Sa Grandeur est bien fatiguée, bien anémiée, et souffre toujours beaucoup des yeux.
Heureusement durant cette crise, sa santé, quoique petite, est
restée satisfaisante, et c’est son énergie qui nous a toujours
soutenus. Je voudrais presque aussi vous dire, mon Révérend
Père, que chez moi la fatigue commence à se faire aussi sentir,
ce qui vous fera sourire ! On tâchera de faire le possible tant
que Dieu le voudra. Nous n’avons encore aucune nouvelle de
Nos Seigneurs Sweens et Léonard, non plus que du R.P. Roussez. Je rentre de Nyundo où j’ai pu voir Mgr Roelens. Sa Gr.
Mgr Streicher m’a déjà écrit deux fois depuis notre délivrance. Ces deux Vénérés Seigneurs ont bien voulu nous aider
avant même que nous nous adressions à leur charité.
Veuillez, mon Révérend Père, ne pas oublier près de N.S.
votre ancien novice et daignez agréer l’humble expression de
mes plus respectueux hommages et l’assurance de mon dévouement tout filial en N.S. et N.D.
Léon Classe

252

62. LETTRE DU P. CLASSE DU 2 MARS 1917 A MGR LIVINHAC (extrait)110
Nyaluhengeri, le 2 mars 1917
Monseigneur et Vénéré Père,
(…)
Dans le rapport ci-joint certains chiffres auraient besoin
d’explication. Nyundo, par exemple, a un chiffre de néophytes
inférieur à celui de 1915 : c’est que cette Mission, depuis le 4
octobre 1914 a été en plein milieu du théâtre des hostilités.
Tout a dû y être interrompu. La guerre, la famine, le portage…
sous le régime allemand ont considérablement diminué la population. Tous les catéchismes avaient dû être laissés, à certaine époque les chrétiens ne pouvaient plus guère s’approcher
de la Mission, beaucoup même, pour se sauver, ont dû quitter
le pays étant plus éloigné de la frontière, aussi le travail et les
succès y sont-ils plus consolants. Il faut encore ajouter que
dans le Ruanda le personnel a été complètement changé trois
fois. Dans l’Urundi ce renouvellement n’a eu lieu qu’une seule
fois complètement à Buhonga, partiellement à Mugera, Muyaga, Rugali, où d’ailleurs les Supérieurs ont pu ne pas être
changés.
(…)
Au Ruanda nos Batutsi cherchent bien à mettre leur
conduite d’accord avec leurs sentiments, mais le Gouvernement belge veille et le peuple reconnaît les efforts faits
en sa faveur : sous la domination ancienne il n’était pas
habitué à cela. Les Autorités belges sont très bienveillantes pour nous et nos Missions. Plusieurs fois j’ai dû me
rendre a Kigali pour affaires et j’ai toujours été reçu on ne peut
plus aimablement par Monsieur le Major Commandant le
Corps d’Occupation, ou, en son absence, par Messieurs les
Commandants de Zone. Monseigneur le Général vient de nous
donner un témoignage de haute bienveillance en faisant rentrer à Mibirisi P. Cunrath et le Frère qui depuis neuf mois se
trouvaient à Thielt-Saint-Pierre. Nous espérons que d’autres
confrères encore nous reviendront.

110 Lettre du P. Classe du 2 mars 1917 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 111158-59. En

marge de la lettre « Répondue le 6 août 1916 ».

253

(…) La famine est vraiment terrible dans le pays de Nyundo :
il est presque impossible de reprendre les catéchismes. (…) la
population chrétienne est diminuée déjà de moitié.
(…) A la fin de décembre nous avons ouvert à Ruaza un
petit noviciat de Sœurs indigènes : ce n’est qu’un essai
que Dieu, nous l’espérons, bénira. Les jeunes Batutsi se
rapprochent beaucoup de nous, et ce serait l’heure de progresser de ce côté, maintenant qu’ils craignent moins
l’opposition irréductible du Roi et de ses vieux courtisans.
Hélas ! Mais nous n’avons pas le droit de nous plaindre : nous
ne sommes pas les seuls à souffrir de la guerre.
(…) Un peu partout on nous demande d’établir des succursales ou des écoles, et les jeunes Batutsi ne sont pas les
moins avides. Ils voient que maintenant ils ont plus de liberté
grâce au Gouvernement belge, alors que hier encore on leur
faisait un crime d’apprendre à lire et à écrire. Espérons que la
providence nous mettra à même de nous occuper du peuple et
de la race mututsi si intelligente. C’est vraiment à désirer dans
un pays si peuplé, alors que les circonstances ont tant changé.
(...)
Léon Classe
63. LETTRE DU P. CLASSE DU 10 JUIN 1917 A MGR LIVINHAC (extrait) 111
Rugali, le 10 juin 1917
Monseigneur et Vénéré Père,
(…)
(...) pour aider les chrétiens de Nyundo chassés par la famine et en grand nombre refugiés là, pour aider aussi Ruaza
et Kabgayi surtout où la disette se fait durement sentir. A
Kabgayi sur 650 chrétiens, grands et petits, 276 ont émigré
ces temps derniers dans le pays d’Issavi – Nyaluhengeri, surtout de Kigali.
(…) A Nyundo c’est l’émiettement complet qui continue en
grand : il ne nous reste même pas le quart de nos néophytes.
(...)
Léon Classe
Extrait de la lettre du P. Classe du 10 juin 1917 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr.,
N° 111161-62.
111

254

64. COPIE DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 8 NOVEMBRE
1917 AU P. REGIONAL ROUSSEZ112
Kabgayi, le 8 novembre 1917
Mon Révérend Père,
Vous m’excuserez de vous avoir envoyé la lettre que vous
avez dû trouver à votre arrivée à Kanyinya : c’est la dernière de
cette sorte et je ne m’en permettrai plus de ce genre.
Je ne vous étonnerai pas en vous disant, ce qui est la
vérité, que votre lettre du 29 octobre m’a beaucoup peiné,
quelle m’a aussi beaucoup étonné, mais non pas froissé.
Cette lettre avec les propositions qui la suivaient, je l’ai donnée
de suite à Sa Grandeur. J’ai demandé à Monseigneur de me
décharger, mais Sa Grandeur m’a seulement renvoyé à
mon travail.
Je l’avoue, mon révérend Père, je suis peiné de ce que vous
ne m’ayez rien dit ici, cependant c’eût été le moyen de dissiper
les malentendus. D’après votre lettre et les propositions qui la
suivent, vous semblez me rendre responsable des difficultés
survenues avec P. Dufays, et accepter toutes ses affirmations.
Je ne voudrais pas vous manquer de respect en discutant avec
vous, je ne m’en reconnais pas le droit, mais cependant vous
ne trouverez pas mal que je rappelle que je n’ai passé que
quinze jours d’avril, puis les six jours qui ont suivi mon retour
de Mibilirisi avec le Père. Dans tout mon voyage, je m’étais
abstenu de visiter quoique ce fût du temporel. Sa Grandeur
avait cependant des raisons bien fortes, qu’Elle avait tenu à
vous exposer Elle-même.
Jamais jusqu’à présent je n’ai eu de Noirs pour confidents, et n’ai nul désir de commencer. Par ordre de Sa
Grandeur, j’ai employé deux ou trois secrétaires, sans penser que cela pouvait déplaire à un confrère ; les courriers et
caravaniers je ne les interroge jamais. Il semblait que c’était
mon devoir de me renseigner sur les œuvres, et même sur leur
réalité. Le directoire dit que le Visiteur reçoit même les personnes du dehors pour les entendre ou les interroger sur tout
ce qui concerne la marche de la maison et les ministères confiés aux missionnaires. Responsable devant Dieu d’abord, puis
Copie de la lettre du Père Classe du 8 novembre 1917 au P. Régional Roussez,
A.G.M.Afr., N° 111207.
112

255

devant Sa Grandeur, je ne me croyais pas le droit de tromper
Monseigneur en lui disant ce qui n’était pas. Que cela gêne, je
n’en doute pas. Les commandements de Dieu gênent aussi, et
cependant nous devons les prêcher. Me renseigner à peu près
uniquement auprès des Confrères, vous le savez bien, mon
Révérend Père, que ce n’est pas possible, à moins de faire fi de
sa responsabilité. D’ailleurs vous me reprochez de n’avoir pas
su ce qui se passait au Bushiru. Vous le savez, je ne suis pas
allé au Bushiru depuis janvier 1916, je n’avais donc que les
renseignements des confrères. Je vous l’écris avec peine,
mais je ne puis comprendre que pour ne pas blesser deux,
trois, quatre confrères au plus, je doive endosser la responsabilité d’actes qui me seront imputés un jour. Si ma conscience
n’était engagée, oh ! combien volontiers je laisserais dire et
faire !
Vous semblez aussi m’attribuer la détresse dans laquelle se
trouve le séminaire, mais que nous sauverons, j’en ai le ferme
espoir. Mieux que moi, vous savez que la guerre nous a trouvés attendant toujours un peu P. Paul, qui restait notre économe ; la procure est venue à Kabgayi parce qu’il n’y avait
personne à sa tête et que j’aidais, en attendant, P. Paul. Elle y
est restée, est-ce de ma faute ? La déplacer, avant qu’on ne
sache ce nous deviendrons, où abouteront les voies de communication, vous le reprochiez si j’y pensais et cela avec raison. Le Grand Séminaire ? Nous avions assez parlé de sa situation, et il n’y a pas de si longs mois qu’il n’y avait qu’un
seul Père, occupé encore ou du Petit Séminaire où à la Mission. Le Petit ? Il me semble que Sa Grandeur devrait être consultée, que peut-être ses raisons sont bonnes, au moins pour
le moment. Mon Révérend Père, permettez-moi de vous le dire
en toute déférence, nous souffrons et les bons souffrent
parce que l’autorité n’est pas unie. Que de fois ce jugement
je l’ai entendu et de nombreuses stations ! et que de fois il ma
gêné parce que je devais me taire ! Notre préoccupation113. (...).
Parce que nous avons peur de quelques rares [stations ?],
nous suivons pratiquement leurs affirmations, leurs vues et
leur volonté, et c’est ce qui met le malaise. Je vous ai parlé
ainsi parce que ce n’est pas contre moi que nous allons, mais
contre Monseigneur.
113 Une ligne du texte à été coupée du document.

256

Permettez-moi encore de dire un mot sur quelques-unes des
propositions, les autres regardent exclusivement Sa Grandeur
qui vous répondra, je suppose. Le conseil du Vicariat, dont
vous parlez, existe bien, et comme vous l’indiquez. Toutes les
réunions ont été tenues soit avec P. Smoor, P. Oomen, ou les
deux réunis en avril avec en plus P. Dufays, autrefois avec
P. Schumacher, P. Oomen avait été nommé à cause de
l’Urundi.
Le budget était alloué avant la guerre, or les réserves cachées existaient aussi, et nos cartes de visite en font foi, ainsi
que celles de Mgr Léonard. Je me suis toujours donné la peine
de les copier (sur le conseil de Mgr Léonard autrefois) pour ne
pas marcher en sens inverse par inadvertance ; les démêlés de
P. Smoor et P. Huntziger, ce dernier était économe à Issavi, et auparavant à Nyundo, en font foi aussi. Quand nous
n’avions rien nous ne pouvions rien donner. Ce que nous vous
avons affirmé était cependant vrai, en septembre 1916, P. De
Bekker avait 200 F en caisse et six majora en magasin. Or
mon Révérend Père, celles qui font, ce qui vous appelez « des
opérations plus ou moins louches ou antiéconomiques », ce ne
sont pas les stations les plus pauvres. Et j’ajoute, elles ne sont
pas nombreuses. Cette année nous donnerons un budget, c’est
décidé depuis cinq ou six mois car nous le pourrons recommencer.
Etre supérieur de Kabgayi, permettez-moi de vous dire respectueusement que c’est impossible. On m’a fait partir
d’Issavi en 1908, parce que j’aimais trop Issavi, que les
gens venaient trop et que j’y gênerais le Supérieur. Avant,
en 1907, on m’avait défendu d’y confesser parce que cela
nuisait à l’influence des Pères de la Station. A Kabgayi, où
l’on m’a envoyé, quatre fois j’y ai été nomme Supérieur, puis 4
fois on a pensé, comme moi que c’était incompatible avec mes
fonctions, avec l’influence des Pères à la Station. Vous-même,
mon Révérend Père, en janvier de cette année, c’est le raisonnement que vous nous avez tenus pour nommer P. Oomen,
supérieur de la communauté et de la Mission. Il y a trois semaines, en conseil ici, vous avez confirmé cette situation pour
P. Weckerlé, sur une observation de ma part. M’occuper de la
Mission dans la mesure où je pourrais, c’est impossible, je n’ai
pas le temps, puis j’aurais tout le monde chez moi, ce qui demain serait un nouveau grief, une nouvelle source de froisse257

ment. D’ailleurs les considérations de la décision ne seraient
pas à notre avantage, revenant détruire pour la 5ème fois les
mêmes considérations opposées. J’aime Kabgayi, parce que j’y
suis, tout comme j’ai aimé Nyundo, Rwasa, Issavi quand j’y
étais et je trouve dure notre ironie. Si vous le demandez, ou si
Sa Grandeur me demande daller ailleurs, j’obéirai sans dire un
mot, j’espère. Mais ce qui me peine et me fatigue c’est que tout
ce qui arrive, se fait ou s’est fait, tout changement, comme cela
s’est fait même pour P. Launay114 et maintenant P. Dufays, et
P. Prieur, c’est moi qui l’ai voulu, en suis la cause. Il est vrai
qu’il y a longtemps que je joue le rôle de bouclier ! Le mot n’est
pas de moi, vous voyez que je ne suis pas encore trop triste.
N’empêche que j’ai sur le cœur qu’on ait laissé dire et croire
que P. Dufays partant d’ici à cause de la Mission de Kabgayi,
sans qu’on ne l’ait jamais averti, ce n’est pas cela qui calmera
quelques confrères, et un jour Dieu nous fera bien payer la
note.
Pardonnez-moi si je vous ai peiné, j’espère ne pas avoir
manqué de respect, j’en serais désolé. D’ailleurs je tâcherai de
ne plus vous causer d’ennui, et de garder silence. Dieu nous
fera bien aller jusqu’au jour où l’on pourra communiquer en
sécurité avec la Maison Mère. En attendant en travaillant et en
priant nous ferons le possible pour garder la charité qui est
dans la plupart des stations, même dans toutes. Je vous le
répète, je suis entre vos mains car je suis et veux rester religieux. Et vous me ferez bien encore l’aumône d’une prière, et
moi je puis vous assurer que je vous reste bien filialement et
bien respectueusement uni et soumis en N.S. et N.D.
Léon Classe
65. EXTRAIT DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 14 NOVEMBRE 1917 AU P. VOILLARD115
Mon Révérend Père,
(…)

Kabgayi, le 14 novembre 1917

114 A propos du P. Launay qui pour moi est une bombe que je ne puis toucher sans la

faire éclater.
115 Lettre du P. Classe du 14 novembre 1917 au P. Voillard, A.G.M.Afr., N° 111163.

258

De Buhonga je suis descendu à Kigoma pour rendre visite à M. le Général Malfeyt, Haut Commissaire Royal pour
les Territoires occupés par la Belgique. J’ai été on ne peut
mieux reçu par Monsieur le Haut Commissaire, avec qui il
est véritablement facile de traiter. Monsieur Malfeyt m’a
accordé quatre longues audiences et deux fois invité à sa
table. A Kigoma d’ailleurs, dans tous les bureaux, c’était la
même extrême bienveillance. Le tout est à l’avantage de
nos chères Missions.
(…)
Monseigneur a demandé le changement du P. Dufays ne
pouvant admettre un économe absolument indépendant et
n’admettant aucune observation.
(…)
Au centre, nord et nord-ouest du Ruanda, c’est la famine
avec toutes ses horreurs. A Nyundo nous avons perdu plus de
2.000 chrétiens, à Kabgayi 250... (...)
Léon Classe
66. EXTRAIT DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 15 NOVEMBRE 1917 AU P. VOILLARD116
Kabgayi, le 15 novembre 1917
Mon Révérend Père,
(…)
Ce qui me fatigue c’est que changements, décisions... me
sont naturellement toujours imputés, en dépit du conseil soit
des nominations soit du Vicariat. Je suis bien placé entre les
confrères et Sa Grandeur ou le R.P. Régional pour faire écran,
ou bouclier, comme on dit parfois, car il est plus facile de
s’adresser au confrère qu’aux Supérieurs quand on n’a pas ce
qu’on désire. Puis j’ai de plus en plus le grand inconvénient de
trop connaître nos stations, bien qu’à cela il y ait certes avantages aussi, mais vous me comprendrez. (…)
Aussi vous ne vous étonnez pas que je me fatigue, mon Révérend Père, après dix ans de ce ministère, surtout après les
quatre dernières années (…). Mais j’avoue que j’envie bien les
confrères et leur situation.
116 Lettre du P. Classe du 15 novembre 1917 au P. Voillard, A.G.M.Afr., N° 111164.

259

J’ai été aussi peiné qu’on m’attribue à M. C. la nomination du bon et vénéré P. Marchal : je m’étais bien promis
de ne pas vous en parler, il y a dix mois ! Heureusement
que Monseigneur Hirth est maintenant toujours à Kabgayi,
si bon et si plein d’encouragements. (...)
Léon Classe
67. LETTRE DU P. CLASSE DU 2 AVRIL 1918 A SES CONFRERES117
Kabgayi, le 2 avril 1918
Mes chers Confrères,
Depuis quelques temps il nous vient des plaintes nombreuses des Autorités civiles, tant Européens qu’indigènes,
parce que dans plusieurs stations les missionnaires se mêlent
de procès ou de politique.
(…)
Le Directoire nous avertit tous que « rien dans la doctrine de Jésus Christ ou de l’Eglise ne confère aux Missionnaires, en ce qui regarde l’ordre temporel,
l’indépendance vis-à-vis des Autorités établies… Ce n’est
donc pas de leur caractère qu’ils pourraient se prévaloir
pour exercer sur les infidèles ou sur les néophytes le pouvoir judiciaire…La répression des délits par des châtiments ou des amendes… ne rentre aucunement dans ce
droit (de légitime défense) … (Dir. P. 248.) Le directoire
ajoute même : « Que si, par exception, les autorités publiques consentaient à confier des pouvoirs de ce genre
aux Missionnaires, l’intérêt et la dignité du ministère
apostolique leur feraient un devoir de les refuser » (Dir.
p. 249).
Des pouvoirs de ce genre, au cas où ils viendraient à être
donnés ne pourraient être exercés que du consentement exprès et écrit de Monseigneur le Vicaire Apostolique. Ce consentement n’a été donné à aucune station et à aucun missionnaire, et Sa Grandeur se refuse absolument à ce qu’un consentement tacite soit supposé, même pour un cas particulier,
dans quelque station que ce soit.
117 Lettre du P. Classe du 2 avril 1918 à ses confrères, A.G.M.Afr., N° 111235.

260

Nul d’entre nous n’a non plus le droit de s’appuyer sur une
soi-disant approbation, inexistante en fait, du R.P. Supérieur
Régional : ce serait faire injure au R.P. Supérieur Régional que
de vouloir faire supposer qu’il ait donné une approbation allant contre les directives des Supérieurs Majeurs et du Directoire et contre la volonté expresse de Monseigneur le Vicaire
Apostolique.
En cela d’ailleurs Sa Grandeur ne fait que suivre les ordres
de la S.C. de la Propagande :
(…)
En conséquence, Sa Grandeur renouvelle à toutes les
stations et à tous les missionnaires sans aucune exception
la défense expresse et grave :
1. De juger eux-mêmes, directement, quelques procès
que ce soit entre infidèles, entre infidèles et catéchumènes ou chrétiens, entre indigènes infidèles ou chrétiens
et un chef quelque il soit…etc., tant à la Mission que dans
les succursales ou les villages. Seul l’arbitrage de conciliation entre chrétien est permis, mais il ne s’agit que de
conciliation, imposer une sentence reste interdit : si la
conciliation n’aboutit pas les partis doivent être renvoyés
à leur chef, purement et simplement, sans qu’il soit permis de faire de [illisible] sur ce mot « arbitrages ».
2. De juger indirectement les procès par des catéchistes,
nyamparas, hommes plus ou moins de confiance… ou tous
autres individus (…)
3. D’obliger par quelque moyen que ce soit
d’intimidation, à la Mission ou au dehors, les chefs à juger
des procès suivant la volonté du missionnaire.
4. Il est formellement défendu de la même manière aux
catéchistes, nyamparas… de s’arroger eux-mêmes le pouvoir de juger des procès et (…) par suite, comme dit le Directoire, « il importe de les mettre en garde contre la tendance… non moins funeste de poser en chefs » (p. 281) non
seulement par nos paroles mais surtout par notre manière
de faire. Les catéchistes agissent souvent suivent ce qu’ils

261

voient faire au Supérieur ou aux missionnaires de la station.
(…)
Sa Grandeur rappelle également la défense formelle du Directoire, qu’elle fait sienne, qui est d’ailleurs la défense de
l’Eglise de faire de la politique indigène, de soutenir tel chef,
telle faction au détriment de telle autre… De tels agissements
sont de leur nature incompatible avec la fonction de ministres
de l’Evangile, et de plus ils sont pleins de danger » (Dir. p.
219). « Les missionnaires auront donc soin de bien affirmer en
paroles et en actes le devoir de la soumission aux pouvoirs
établis » (Dir. p. 248).
La seule politique que nous soyons autorisés à suivre, et
que nous devons suivre, est celle qui est indiquée par
l’autorité compétente, personnifiée pour nous par Monsieur le Résident qui lui-même suit les ordres du Gouvernement Général. Il faut que l’obéissance religieuse soit au
moins aussi réelle que l’obéissance militaire !
(…)
Pour Monseigneur le Vicaire Apostolique et par son ordre.
Léon Classe
68. COPIE DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 19 AVRIL
1918 AU P. REGIONAL ROUSSEZ (EXTRAIT)118
Kabgayi, le 19 Avril 1918
Mon Révérend Père,
Le P. Huntziger119 nous quitte : Sa Grandeur lui donne
l’ordre daller se mettre à votre disposition à Muanza, lui de118 Copie de la lettre du P. Classe du 19 avril 1918 au P. Régional Roussez, A.G.M.Afr.,

N° 111212
119 Le P. Huntziger raconte : « En mai 1915 arrivait l’ordre du capitaine allemand
d’enlever tous les Pères français des Missions placées aux environs des frontières. Je devais quitter immédiatement laissant une chrétienté pas très contente du
départ et des confrères avec lesquels j’avais passé des jours heureux malgré les difficultés du dehors. Le R.P. Classe me renvoyait à Issavi mais cette fois hélas !
comme supérieur. En revanche, il me donnait d’excellents compagnons, les R.P.
Lody et Soubielle, du même noviciat, et j’y retrouvais Sa Grandeur Monseigneur
Hirth, vivant complètement retiré. A Issavi c’était le calme en comparaison du
Bugoye et les échos du front y arrivaient très adoucis. La Mission était négligée et
assez bas. On a parfois le tort au Kivu de vouloir faire des Missions assez avancées

262

mander à partir pour l’Europe : c’est à vous de décider. Vous
verrez par les documents officiels que je joins à cette lettre sa
situation. Il est profondément triste et pénible pour Monseigneur et pour moi qu’il faille que ce soit le Représentant du
Gouvernement qui vienne dire à un Missionnaire, et justement, qu’il a manqué gravement à son devoir et ne peut rester
dans le pays. Il faudra bien reconnaître maintenant que les
méthodes et les faits, que je vous signale sans succès depuis
plus de deux ans, ne sont malheureusement que trop vrais.
P. HL. a abusé de votre bienveillance au point de compromettre gravement l’union du Vicariat et notre honneur à tous.
Et nous remercions Dieu que nous avons au Ruanda un Chef
comme Monsieur le Major Declerck ! Je vous enverrai tous les
documents ; M. le Major a bien voulu en envoyer le double à
Monseigneur. Les fameux catéchistes sombrent avec leur
maître ! Depuis longtemps j’attendais ce jour redouté mais
des espèces de sanatorium ; on s’imagine qu’une Mission d’un certain âge marche
toute seule et on ne paraît pas soupçonner le travail que demandent l’entretien et le
développement de la vie chrétienne chez les fidèles, sans compter le catéchuménat. Le
R.P. Smoor n’avait pour l’aider que les PP. Zuembiehl, Tremolet et Pagès, tous
trois surtout préoccupés de soigner leur maladie. A trois nous étions mieux partagés et peu à peu nous pûmes mettre une certaine organisation dans la chrétienté, de
l’ordre dans un certain nombre de mariages désunis ou illégitimes, de la vie dans le
catéchuménat, sous l’œil en apparence désintéressé de Sa Grandeur. Au mois de
décembre la guerre commençait à nous faire sentir ses misères ; Issavi devenait
poste d’étape pour les ravitaillements des troupes avec comme chef le Frère Rodriguez. Ce confrère neurasthénique et original nous donna quelques difficultés, mais
avec un peu d’adresse tout s’arrangea. Bientôt ce fut la débâcle allemande qui s’opéra
par Issavi. Les mois de mars, avril, mai 1916 furent remplis de passages
d’Européens peu aimables malgré les services que nous leur rendions. En mi-mai
toutes les compagnies allemandes venaient s’installer à Issavi, repoussées par les
troupes belges. Le plus grand danger était l’ordre du capitaine allemand de prendre
tous le chemin de Tabora. Les confrères français et allemands du nord affluaient à
Issavi. J’essayais d’avoir du R.P. Classe une ligne de conduite, mais sans résultat. Une seule chose était fixée par une circulaire c’est que tout Père qui ne livrerait pas aux Allemands ce qu’ils demandaient, fussent ses objets personnels,
était privé de ses pouvoirs. Cependant partir avec les Allemands sans aucun matériel (tout avait été réquisitionné) c’était au fond d’aller à une mort à peu près certaine.
J’essayais alors une démarche auprès du major Von Langem venu ici à la rencontre
des autres troupes, avec le concours du P. Schumacher. La démarche eut d’abord
plein de succès et j’obtenais une permission écrite pour tous les Pères du Ruanda et Urundi de rester dans les Missions. Le P. Schumacher compromit bien par la
suite [de] cet heureux succès et la permission fut retirée pour les Pères français mobilisables. Mais nous n’étions pas de cet avis et je n’eus pas peur de répondre au sousofficier allemand resté après le départ des troupes pour nous emporter, que nous ne
bougerions jamais. L’arrivée subite d’une compagnie belge mit heureusement fin à ce
conflit dangereux. Nous étions sauvés au nombre de 14 Pères ou Frères » (Lettre du P.
Huntziger du 25 mars 1917 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 112016 bis).

263

accepté d’avance parce qu’il était nécessaire pour vous convaincre, jour que Monseigneur me faisait toujours espérer
alors que découragé je ne pensais plus qu’à demander mon
changement de Vicariat. J’espère que vous ne me direz plus,
comme le 18 novembre dernier, que je juge mal P.H. qu’il y a
des Confrères qui sont plus indisposés et moins vertueux que
d’autres, et c’est tout.
Maintenant que va devenir Issavi ? La façade ne sera pas
longtemps sans tomber, et ce sera une nouvelle désillusion ! Il
y a trois semaines, Mère Florence, rentrant d’Issavi, où
elle avait passé une semaine, avait bien jugé la situation et
nous donnait de nouvelles preuves irréfutables, et attendait comme elle disait, la débâcle. Combien je voudrais vous
voir et vous prouver qu’on s’est moqué de vous, qu’on a abusé
de vos paroles de conciliation et de votre désir de tout calmer
pour fomenter la désunion. Malheureusement c’est toujours
sur vos paroles qu’on s’est appuyé hautement. Il est vrai que
maintenant mes Confrères parleront et ne diront plus : à quoi
bon avertir puisqu’il n’y a que deux qui crient à être écoutés.
Ce qui peine profondément Sa Grandeur c’est de voir que ceux
qui se mettent gravement hors de l’obéissance et contre leur
Evêque, et ils sont rares, sont seuls écoutés et soutenus. Ne
vous blessez pas de mes paroles, mon Révérend Père, je ne
vous écris ainsi que par devoir et peiné de ce qu’on a tant abusé de votre bonté, au point que sans la guerre, Monseigneur
eut pris le moyen employé par Mgr Lemaître, bien que connaissant votre attachement pour lui. Vous connaissez mes
sentiments pour vous, et je préférerais partir plutôt que
d’entrer en lutte ouverte. Vous m’avez écrit le 29 octobre 17
que je n’avais pas assez la confiance des Confrères. Je ne voulais rien répondre. Au moment où je recevais la lettre je savais
déjà que vous-même aviez dit cela, vous l’avez répété à Kanyinya, ce qui m’a été de suite répété avec étonnement, car
vous sembliez vouloir que cela fût ainsi. Non je ne puis avoir la
confiance de P. H. de P. L. de P. D. de PP. c’est-à-dire de ceux
qui avaient trop intérêt à me voir partir, parce que je connaissais trop leur manière de faire anti-apostolique, et
c’est pour cela qu’ils menaient campagne, car campagne il
y a eu et il y a, et j’en ai les preuves. Ces manœuvres jointes
à vos sous-entendus et en profitant habilement ont troublé
quelques bons Confrères qui n’hésitent pas à le dire. Je n’avais
264

jamais pensé autrefois que ce fût une faute pour un Supérieur
d’être bien renseigné sur ce qui se passait dans les Stations, et
je l’étais au moins autant par les Confrères que par les chrétiens. La campagne menée contre Kabgaye n’était qu’un moyen
de réussir.
Vous m’avez reproché le 29 oct. 17 d’avoir parfois dit que tel
ruinait sa Mission. C’est vrai, mais j’y étais obligé parce que de
votre côté vous répétiez que c’était le meilleur Missionnaire,
alors que beaucoup s’étonnaient que Monseigneur ne prît enfin une mesure radicale, ou le demandaient s’il ne valait pas
mieux pour avoir les mêmes succès prendre les mêmes
moyens, puisque vous approuviez ou paraissiez approuver.
Je n’étais pas dans illusion et depuis on l’a trop répété soit
à Monseigneur, soit à moi-même. Que de fois vous avez posé
des actes, sans le vouloir, qui allaient directement contre Monseigneur ou ce qu’il ordonnait ! P. Schumacher s’est étonné de
ce vous le dispensiez de confesser, alors que Monseigneur lui
écrivait le contraire, que vous approuviez ses projets refusés
par Monseigneur, critiqués comme utopie par le Gouvernement, alors que devant Monseigneur et moi vous aviez été de
notre avis, et le P. faisait cette question : « Vous ne vous étiez
donc pas entendus ? » Les constructions ont été approuvées
par vous, et on ne nous en a même pas avertis, nous les avons
connues par les Frères qui ont fait leur retraite à Nyaluhengeri… Ces exemples je pourrais le multiplier. Je le répète, vous
ne vous en êtes pas aperçu, car nous connaissons trop vos
sentiments, mais le résultat n’en reste pas moins.
Maintenant le cas du P. Dufays, étonne et fait causer. Monseigneur regrette et est profondément blessé que le P. publie
qu’il vous a donné sa démission et que vous l’avez acceptée ;
qu’à Mugera il ne peut accepter aucune charge, aucune fonction, tout ceci est aussi entendu avec vous. Cela fait du mal et
étonne. Puis, n’est-ce pas ce que vous demandiez à Monseigneur de dire simplement que la fonction d’économe était supprimée, ce que Monseigneur a refusé, mais ce qu’il se rappelle
devant les lettres injurieuses du Père. Malheureusement
chaque fois qu’un Confrère n’est pas en règle, il nous écrit qu’il
s’arrangera avec vous, tant est forte cette idée qu’il n’y pas
d’union ni d’unité. Pensez-vous, mon Révérend Père, que ce
que vous avez dit dans certaine station que vous n’étiez pas
content qu’on ait changé P. Moyse et qu’on l’ait remplacé par
265

P. Doumeizel, (c’est ce qu’on a dit à Monseigneur lui-même),
ait fait du bien ? Vous saviez que le P. avait été changé avec
vous immédiatement après que vous aviez demandé le changement de P. Perino et son remplacement à Rulindo par P. Vitoux, donc Sa Grandeur vous et moi réunis pour des déplacements. A ce moment vous n’avez qu’approuvé. Il est vrai que
P Vitoux a dit à Monseigneur que vous avez dit ou laissé dire
que son changement avait été demandé par moi personnellement d’où son mécontentement. Un peu toutes les mesures
me sont mises sur le dos, et le cas s’est encore reproduit avec
P. Prieur.
Encore une fois tout ceci, mon révérend Père, je vous l’écris
non par dépit ou pour critiquer, mais pour vous supplier de
nous aider à entretenir la charité, et ce sera facile avec le départ du P. H. J’ai évité de vous répondre alors que vous
m’écriviez que nous n’avions rien donné à telle ou telle station.
P. Doumeizel de suite disait qu’on avait oublié de signaler les
charges d’étoffes envoyées, j’aurais pu ajouter les bêtes du
troupeau vendues très nombreuses, les dons considérables…
toutes choses bien spécifiées dans le directoire ou les constitutions, puis ajouter que ne pas recevoir d’argent liquide, même
s’il avait été vrai qu’on n’avait rien envoyé vu les ressources de
ces stations et la pénurie des autres, cela ne justifiait pas votre
phrase.
On a cependant beaucoup construit, Monseigneur n’étant
même pas averti, non plus que moi ou l’économe de cette
époque, et aucun plan ou projet ne nous ayant été soumis.
Maintenant que le malheur, prévu par beaucoup nous frappe,
je vous fais cette remarque non pas par esprit de parti mais
dans le seul but de ramener la concorde et de sauvegarder
l’autorité plus peut-être que celle de Sa Grandeur. Je vous en
prie, mon Révérend Père, lisez ma lettre, il me coûte trop de
vous l’écrire, mais je croirais manquer à mon devoir et à la Société et ne le faisant pas, car bientôt Monseigneur sera obligé
de dire et de prouver que c’est contre lui, contre les Supérieurs
que vous travaillez, sans vous en apercevoir, par votre bonté,
votre désir trop grand de faire taire deux ou trois qui ne sont
pas dans l’ordre, désir que vous fait être, comme le disent
beaucoup trop de confrères, de l’avis du dernier qui vous
parle, surtout s’il parle haut.

266

En attendant préparez vous à entendre les tristes défaillances qu’il va être impossible d’empêcher à Issavi. Puissé-je
avoir été et être le mauvais prophète.
Le Conseil a nommé P. Ecomard, supérieur à Issavi, P. Arnoux, supérieur à Zaza, P. Huyskens ira à Kanyinya, F. Polycarpe à Buhonga, et quand P. van der Wee et P. Zuure nous
reviendront, le premier ira à Mugera, le 2e à Muyaga. Nous ne
pouvions pas prendre votre avis d’abord. Maintenant, sans
doute les confrères craindront moins d’écrire, même à Maison
Carrée, et je vais aussi envoyer copie de certains documents
concernant Issavi. Je vous en prie, ne donnez pas ma lettre au
P.H. s’il vient vous trouver, j’ai déjà trop souffert depuis trois
ans. Il se posera en victime de Musinga, comme il le fait près
de Monseigneur et peut-être des confrères, et nous devons attendre encore quelques jours pour mettre les stations au courant de la vérité, d’ailleurs connue de la grande majorité. Je
puis vous écrire tout ceci sans crainte et ne soyez pas surpris
de la censure, tout est bien.Je partirai à Isavi et Nyanza, à la
demande expresse et répétée de P. H. pour éviter le plus possible d’inconvénients à cette pauvre Mission et j’y resterai tout
le temps nécessaire avec P. Ecomard. Nous sauverons ce qui
pourra être sauvé, et vous pouvez compter sur mon entier dévouement. (…)
Léon Classe
69. COPIE DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 25 AVRIL
1918 AU P. REGIONAL ROUSSEZ (extrait)120
Kabgayi, le 25 avril 1918
Mon Révérend Père,
Aux documents que je vous envoie dans ma lettre du
19 courant, j’ajoute une nouvelle lettre de M. le Major à P. H. à
peu je vous donnerai le double de tous les documents.
A propos de cette lettre, P. Delmas m’écrit le 22 avril
18 : « M. le Major m’a dit par deux fois qu’il était persuadé que
P. H. pour lancer cette boutade à M. Mathot, s’était laissé
monter par P. Launay. Quand M. le M. a envoyé M. M. en ex120 Copie de la lettre du P. Classe du 25 avril 1918 au P. Régional Roussez, A.G.M.Afr.,

N° 111213.

267

pédition contre Siméon, il aurait dit que si un peloton
n’arrivait pas, il enverrait une compagnie. P. L. entendant raconter la chose aurait dit : « Il n’a qu’à venir avec sa compagnie ! » La chose a été rapportée à M. le M. Il m’a dit qu’il avait
été sur le point décrire à P.L mais jugeant que cela allait soulever une autre palabre, il s’était abstenu. Il ne comprend pas
comment P. H. qui à Nyanza avait arrangé l’affaire, a pu ensuite dire de pareilles choses à M. M. s’il n’a pas été influencé
par P. L. Que si P. H. avait exprimé des desiderata sur les interprètes, il aurait demandé de suite P. Bricquet pour en faire
fonction ». J’ai lu ceci à P.H. qui m’a avoué que P. L. était très
excité, je n’ose vous en dire plus. M. M. m’a dit lui-même sa
conversation avec P. L. ; j’en suis honteux. Cependant P. H.
avait tout lieu d’être on ne peut plus reconnaissant à M. le M.
je puis vous l’assurer ! A Nyanza son humiliation a été sans
pareille, au point de faire rougir les Européens présents. M. le
M. a poussé la bonté au point de vouloir bien accepter la
mince excuse du P. H. disant : « Je vous accuse réception de
votre lettre du 18 ; je vois que je n’ai plus rien à dire. Je vous
fais mes excuses et si vous désirez une déclaration comme
quoi je ne parlerai plus de cette affaire, je suis prêt de vous la
donner ».
Au P. Delmas, M. écrivait : « …Je désire que ni Monseigneur
ni le P. Classe ne s’alarment au sujet du R.P. H. personne
n’est responsable des actes de ce dernier, dans tout troupeau
il y a une brebis galeuse… » Quel homme droit et bon !
Je ne puis m’empêcher, revenant au début de ma lettre, de
rapprocher ce que j’ai appris ce matin. De Rugali vous avec
écrit au P. Launay qu’il avait été déplacé de cette Mission sans
raisons, [dans] cette lettre [qu] il l (sic) a Vous lui avez fait espérer son retour dans l’Urundi. Vous avez oublié qu’à mon sujet Monseigneur a reçu une lettre de M. le Colonel Stevens et
deux de M. le Haut Commissaire Royal, vous avez oublié la
grossièreté de la lettre du P. L. à l’égard du Gouvernement,
lettre adressée à un Agent, et vous n’avez rien dit à sa Grandeur, me disant à moi que pareille lettre était inadmissible. Je
pensais que nous devions suivre et observer le Directoire parlant des relations avec le Gouvernement, que pareilles attaques supposaient toujours l’avis préalable du Chef de Mission et la politesse. Or c’est le Vicaire Apostolique qui reçoit le
tort. Je comprends seulement maintenant ce que j’ai entendu
268

de plusieurs Pères. Rapprochez ceci de ma lettre du 19, et
vous comprendrez, mon R.P. la peine extrême que j’éprouve et
celle que demain Monseigneur ressentira, car je lui envoie tous
les documents ; pourquoi aussi P.L. dit partout qu’il ne veut
que l’Urundi. Et vous ne vous étonnerez pas que le courage
soit près de me manquer. Faudra-t-il que si une affaire se produit avec le Gouvernement que je le renvoie à vous ? Il ne vous
reste que cela à faire. (…)
Léon Classe
70. COPIE DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 24 MAI 1918
AU P. REGIONAL ROUSSEZ (extrait)121
Kabgayi, le 24 mai 1918
Mon Révérend Père,
Vous m’avez dit que vous seriez à Mwanza jusqu’à mi-juin
aussi vous ai-je adressé là ma dernière lettre, écrite d’Issavi.
Par suite de ces événements d’Issavi, il a fallu pourvoir au
remplacement de P. Ecomard à Zaza ; après délibération en
conseil, Sa Grandeur a nommé P. Gilli, et vous demande ce
que vous pensez de cette nomination
(…)
M. le Haut Commissaire Royal vient de nous autoriser à
disposer des Pères à Ruaza. Pour compléter le personnel des
stations, autant que possible, le conseil tenu hier s’est arrêté
aux nominations suivantes :
Ruaza : PP. Schumacher, Sup. Lody, (plus avancé que
P. Knoll). Pour P. Schumacher nous avons l’autorisation de
M. le Major. P. Debrosses à Kabgayi, P. Donders à Nyaluhengeri, P. Schultz, Sup. au Bushiru, P. Debekker à Murunda,
F. Rodriguez à Rulindo, F. Alfred au Bushiru, F. Anselme à
Kabgayi, F. Pancrace à Zaza ; Kigali, Murunda restent à deux
dans le Ruanda ; dans l’Urundi, Muyaga sera en règle à
l’arrivée de P. Zuure, restera à Rugali. P. Arnoux regagnera
Kanyinya des l’arrivée de P. Gilli à Zaza. J’ai passé trois semaines à Issavi, puis P. Ecomard et moi sommes allés deux
jours à Nyanza où se trouvait M. le Major. Nous avons été très
121 Copie de la lettre du P. Classe du 24 mai 1918 au P. Régional Roussez, A.G.M.Afr.,

N° 111214.

269

bien reçus ; d’ailleurs P. Ecomard est estimé de Musinga et
des Batutsi.A Issavi, je n’ai vu ni P. Hurel, ni P. Prieur qui y
était venu la veille de mon arrivé, et pour ne pas exciter davantage et ne pas faire causer les gens, je ne suis pas allé à Nyaluhengeri. P. Ecomard, annonçant son arrivée à Issavi, a reçu
de P. Hurel un mot très ressemblant à celui qui m’était adressé. Je me permets de vous donner copie de la réponse que j’ai
cru devoir faire au Père, après sa lettre du 12 courant : elle
vous mettra au courant.
Le P.H. a adressé un rapport à Sa Grandeur au sujet du
P. Huntz. Je ne vous l’envoie pas puisqu’il y dit : « le double de
ce rapport a été envoyé au R. P. Visiteur. Il est bon que lui
aussi soit éclairé et puisse mettre au courant les Supérieurs
Majeurs qui souvent pour juger n’entendent qu’un son et
qu’une cloche122. Il est vrai qu’à moi, le 12 mai, il écrit : « Non,
je me suis bien gardé de dire ma pensée à Sa Grandeur sur
toute cette affaire. Avec le P. Visiteur seul j’ai été sincère ». De
cela je n’ai pas à m’étonner, le P. a toujours eu deux paroles.
Ses écrits antérieurs démentent son rapport. D’ailleurs Sa
Grandeur me dit de vous rappeler la lettre de P. Pagès qu’Elle
vous a envoyée il y a quelques mois, lettre dans laquelle il était
positivement dit que le P. travaillait à nous mettre les uns
contre les autres. Voyez encore la contradiction dans ce qu’il
dit au sujet de ses écoliers le 11 à l’Administrateur de Nyanza,
le 12 à moi au sujet de P. Prieur. Autre cas récent encore : le
27 mars 1918, il demande à M. l’Administrateur de Nyanza
des routes et écrit : « Au cas où vous seriez assez bon pour
donner l’autorisation (de faire ces routes) le P. Prieur se chargera des tracés et de l’exécution avec le moins d’ouvriers possible ». Dans une autre il le propose comme cantonnier, pour
la même raison. A moi, trois jours après il m’écrit pour que le
P. ne soit pas chargé du matériel, ne fasse pas de routes et me
demande de le lui dire. Le 12 mai, il m’écrit très confidentiellement contre P. Pr. ; le mois précédent tout allait bien, le
P. Pr. était surtout atteint physiquement, il allait le guérir. Il
nous a fait ce jeu au sujet de P. Pagès, surtout le P. H., malheureusement je n’ai pas gardé que quelques lettres. Le 18
novembre 1917 vous m’écriviez : « Vous parlez de meneurs. Je
crois qu’il n’y en a pas. Le P. Huntziger est mal jugé même de
122 « N’entendent qu’un son de cloche ».

270

ceux que l’on croit ses amis. Le P. Launay ne jouit d’aucune
influence. Le P. Hurel, tout le monde le connaît comme un gai
Confrère, un peu blagueur, et c’est tout ». Non, je n’ai jamais
cru que ce fût tout. Il n’est pas méchant, mais pardonnez-moi,
le jugement peut-être sévère, il me semble vrai, sa gaminerie
inexprimable nous fait un mal énorme depuis très longtemps,
et je serais embarrassé si je devais déterminer la part qu’il a
dans les affaires d’Issavi, dans les mauvais esprits de
quelques-uns. Jamais il n’a hésité à inventer des nouvelles,
des paroles des Supérieurs. Rappelez-vous sa conduite à
l’égard de P. Zuembiehl. Quiconque est contre les Supérieurs
est son homme, encore une fois non par méchanceté, mais par
gaminerie, c’est pour cela qu’il oublie, contredit ce qu’il a affirmé la veille, même avec ces MM. les Belges. Je l’ai constaté
dans les lettres qui nous ont été communiquées.
Vous ne vous étonnerez pas, mon Révérend Père, si ma dernière lettre vous a été dure. Il y a si longtemps que je souffre et
vois la pente où glissent quelques-uns, la discorde qui est
semée, le mal qui se fait ! Sa Grandeur n’a pas voulu mettre
de censure pour arrêter les malheureux procès, à cause de
vous, cependant à Bushiru, Ruaza, ici même cela ferait du
bien et Monseigneur le dit de le demander à la Maison Mère.
Ce n’est pas ainsi que nous devrions agir. Je ne vous ai jamais
rien caché, et c’est pour cela que je vous le dis encore franchement.
Nous avons beaucoup de lettres de P. Huntz. – même de
P. Hurel – c’est toujours de la politique, on s’acharne à
donner des leçons à ces Messieurs, leçons non demandées
d’ordinaire. On écrit « privé » et à cause de cela on se croit
tout permis, même on écrit son mécontentement parce
qu’on a appris que des lettres étaient conservées.
Au synode n’avait-on pas assez parlé du catéchuménat, de
la médaille, des garanties de persévérance. Au retour à Issavi,
à l’école obligatoire n’a-t-on pas donné la médaille aux 29 Batutsi de la 1ère classe, or le catéchiste m’avait averti que
12 seulement voulaient se faire instruire ; et dans le 2ème, 25
sur 35 l’ont reçue, alors qu’une dizaine seulement dont 4 ou 5
non-médaillés désirent se faire instruire. Or de ces enfants
beaucoup sont très jeunes. Les antécédents avaient amené la
crainte : ils n’osaient pas dire non, d’où les plaintes des parents à Nyanza. En mars le P. écrivait à l’Administrateur en
271

faveur d’une école de filles de Batutsi, école qui se ferait
bien, alors que la coutume veut que femmes et filles de
Batutsi soient cachées. Il envoyait un billet à certains chefs
pour demander que leurs filles viennent ; le motif était bon,
former des chrétiennes pour les futurs Batutsi chrétiens, mais
de suite tout fut porté à Nyanza, d’où accroissement de haine.
A Kabgayi, Zaza, Rwasa, nous avons bien des jeunes gens de
race qui nous sont venus, mais personne n’y vit de mal à
Nyanza.
Sa Grandeur a été peinée de voir dans les papiers
d’Issavi, une lettre officielle du Juge, M. Decoster, lettre
adressée au P. Huntz., au sujet d’une tentative
d’empoisonnement contre le P. Un chrétien était accusé
d’avoir le poison, et il l’avait, dit-on, en réalité. Il fut arrêté, et mourut à Kigali, ce qui arrêta le procès. Or ni Monseigneur ni moi n’avons été même averti soit du fait, soit
de l’enquête.
Beaucoup de choses sont antérieures à juin 17, c’est vrai,
mais la haine accumulée et l’injustice faite devaient amener un
malheur ; les agissements d’employés mis, formés (et défendus
récemment) par lui, la question des enfants Batutsi, garçons et
filles, ont donné le dernier coup.
Le P. m’accuse maintenant de n’avoir pas empêché les malheurs alors que je pouvais, par antipathie. Que répondre alors
que j’ai si souvent averti, que c’est pour cela que je n’ai pas
souffert. Quand le coup est venu, bien que l’attendant, j’ai été
surpris, mais il n’y avait rien à faire, d’autant que le P. luimême avait demandé à M. le Major d’être confronté avec Musinga. S’il y a autre raison, un désir de vengeance, comme écrit
P. Hurel, nous devons dire : à qui la faute ? N’est-ce pas à
ceux qui ont voulu soutenir un Noir contre M. et l’ont fait
triompher non qu’il le cherchât mais parce qu’eux le voulaient.
Cette cause d’ailleurs n’avait qu’à laisser faire les évènements :
tôt ou tard cela devait arriver. (…)
Léon Classe

272

71. COPIE DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 11 JUIN 1918
AU P. REGIONAL ROUSSEZ (extrait)123
Kabgayi, 11 Juin 1918
(…)
A Nyanza, j’ai vu Musinga ; pour aider Issavi, j’y repasserai
au retour. Le 4 juin, j’ai reçu cette réponse de M. le Major : « ...
j’ai bien reçu votre aimable lettre du 2 courant et je vous en
remercie de tout cœur. Des ordres sont donnés pour libérer les
gens détenus124 (à Nyanza). J’espère que la leçon leur servira.
M. Defawe m’a affirmé que des ordres ont été donnés à
Musinga et était persuadé que la situation doit être changée. Je lui donne des instructions en conséquence et soyez
persuadé que le R.P. Ecomard aura la plus grande aide possible. Les difficultés qu’a rencontrées le P. étaient prévues, et
je pense que nous allons pouvoir donner à la jeunesse watutsi
entière satisfaction… » P. Huntz. a remis à P. Launay plusieurs
lettres à envoyer à M. le Major et à M. l’Administrateur de
Nyanza, à la fin du mois de Mai. Ces lettres ont froissé beaucoup. Dans l’une, la seule que j’ai vue, il dit n’avoir fait des
excuses que contraint, sans les penser. Pour la Fête du S.
Sacrement, 50 soldats de Nyanza sont allés à Issavi rendre
les honneurs militaires.
Sa Grandeur m’a lu votre dernière lettre. Inutile de vous
dire combien elle m’a peiné, et que je la trouve bien forte, surtout quand vous parlez d’avancement. J’ai écrit sous
l’inspiration de Monseigneur que j’aime et vénère comme un
père. Il répondra s’il le juge bon : je vous promets que je ne
ferai aucune réponse. Et malgré tout je vous prie de croire à
mes sentiments les plus filialement (...)
Léon Classe
72. COPIE DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 2 JUILLET
1918 AU P. REGIONAL ROUSSEZ (extrait)125

123 Copie de la lettre du P. Classe du 11 juin 1918 au P. Régional Roussez, A.G.M.Afr.,

N° 111215.
124 Il s’agit du personnel du P. Huntziger.
125 Copie de la lettre du P. Classe du 2 juillet 1918 au P. Régional Roussez, A.G.M.Afr.,
N° 111216.

273

73. LETTRE DU P. CLASSE DU 31 JUILLET 1918 A MGR
LIVINHAC (extrait)126
Kabgayi, le 31 juillet 1918
Monseigneur et Vénéré Père,
(…)
Concernant petit et grand séminaire :
A Rwasa, P. Delmas a dû refaire la toiture de la maison des
Sœurs construite par P. Dufays et cela quelques mois après
l’achèvement. A Issavi, l’an dernier, le P. Huntziger recouvrait
ses salles de catéchismes et les charpentes nous les devons
refaire actuellement.
(…) le séminaire (…). Il faut dire, même Musinga y a pris intérêt. Il est vrai que chaque année nos enfants vont lui faire
visite ce dont il est flatté devant ses gens, tout comme ils vont
régulièrement à Kigali le 2 Novembre et pour le te Deum du 8
mai et du 15 novembre. (...)
Léon Classe
74. COPIE DE LA LETTRE DU P. CLASSE DU 22 OCTOBRE
1918 AU P. REGIONAL ROUSSEZ (extrait)127
Kabgayi, le 22 octobre 1918

Mon Révérend Père,
(…)
J’aurais voulu, mon Révérend Père, laisser de côté toute
controverse et attendre la fin de la guerre, cela à cause de
votre lettre du 24 mai 1918 et de celle que deux jours auparavant vous aviez écrite à Sa Grandeur. Cette dernière surtout
m’a profondément peiné et je n’arrive pas à comprendre tant le
fond que la rédaction. Vous me permettez cependant de répondre à votre lettre du 27 juillet.
Vous me dites que « dans une lettre particulière adressée
dans l’Urundi, j’ai corsé et chargé l’affaire (de P. Huntz.) ». Je
n’ai écrit à personne, et exprès. J’ai le double de toute ma
correspondance et l’ai montré à Sa Grandeur, tout comme
je le donnerai à la Maison Mère. Un autre confrère a écrit à
mon insu, et à la retraite seulement j’ai appris une partie du
126 Lettre du P. Classe du 31 juillet 1918 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr, N° 111165-69.

Copie de la lettre du P. Classe du 22 octobre 1918 au P. Régional Roussez,
A.G.M.Afr., N° 111217. En marge de la lettre : « Politique : Dufays, Hurel, Huntziger ».
127

274

contenu de la lettre. Ce qui est certain, c’est que de cette lettre
particulière, que je ne connaissais pas et que je n’ai pas, à
Mugera on a fait des copies, que P. Hurel en a une, qu’il a demandé des confirmations et témoignages à des Confrères.
D’eux mêmes ils m’ont averti. Je sais que cette lettre P. Dufays
l’a montré à M. Paul Coppens, substitut allant de Kigali à Kigoma. C’est par là que ce Monsieur, qui ne savait rien en quittant le Ruanda a tout appris, au moins la version qu’on lui a
donnée. Comme cela a été dit, ce que vous me citez, mon Révérend Père, « Monseigneur Roelens, en voilà un qui soutient ses
missionnaires, tandis que Monseigneur du Kivu les lâche ».
Nous ne pouvons pas défendre un confrère pour que l’injuste
devienne le juste. C’est par Mugera que les Belges ont connu le
débat.
Vous me dites que P. Hurel au rapport qu’il vous adressait
« a ajouté une lettre confidentielle. » Pourquoi ce rapport, et
cette lettre, et le rapport envoyé à Sa Grandeur, les a-t-il donnés à lire à des confrères qui, eux-mêmes m’ont souligné les
différences qui les avaient péniblement impressionnés ?
D’autant qu’on cachait cela à Sa Grandeur !
Vous me disiez que ce sont des cancans, mais pouvais-je
empê [cher] des confrères qui jugent déplacées ces manières
d’agir, de demander des conseils à un supérieur ou à Sa
Grandeur ?
Pouvais-je
empêcher
qu’à
la
retraite
l’affirmation avec preuve à l’appui, que vous aviez écrite à
P. Huntziger que « puisqu’il avait refusé officiellement la
décoration il ne devait pas l’accepter, si elle lui arrivait à
moins que la lettre d’envoie ne fût accompagnée de
quelques mots de rétractation », ne fût donnée par plusieurs confrères ? Vous dites à Sa Grandeur, qu’un confrère
avait porté plainte contre moi au sujet de mon administration.
Il vous envoyait les documents et vous avez répondu que
j’avais agir correctement. Pourquoi P. Hurel, après avoir reçu
la décision du conseil (puisque Sa Grandeur, P. Smoor et moi
nous avions donné notre avis concernant la situation de Nyaluhengeri, au départ du P. Pagès), écrivait-il à des confrères :
« Kabgayé m’a refusé un compagnon. Nolite confidere in principibus128… Combien de temps cela durera-t-il ? Jusqu’au où en
ayant…jusqu’ici je kufunga safari moi aussi et f... le camp pu128 « Ne placez pas ta confiance dans les autorités ».

275

rement et simplement. Il n’y a plus de Société des Pères
Blancs : la guerre et P. Classe l’ont tuée. Plus de règles, plus
rien, quoi ! Et on vous met le couteau sous la gorge dès qu’on
parle : ou restez seul, ou allez à Issavi… Bon voyage à Kabgayi.
Pour moi, je n’y f… plus jamais les pieds, même s’il y avait 25
mille Gouverneurs et une charge de décoration à recevoir.
Qu’on me fiche la paix dans ma chartreuse… » (Du 17 février
18)
Vous êtes moins que jamais convaincu de la véracité des
faits reprochés au P. Huntz. dans l’administration de la Mission. Posez des questions au P. Ecomard, au P. Pouget sur ce
point. Ils vous citeront assez de faits, entre autres celui qui est
arrivé depuis le retour de P. Pouget et que j’ai cité au
R.P. Voillard parce que la véracité du fait s’est établie sans aucune discussion. Vous avez fait une enquête. Jamais je n’ai
douté de votre bonne foi, et je n’ai jamais pu en douter, mais
vous avez oublié que P. Soubielle était le confesseur de P. H.,
et « son copain », le mot est écrit à Monseigneur par le P. H.
Puis vous avez oublié la lettre de P. Huntz. à Hurel, lettre que
je vous ai communiquée : « P. Roussez est revenu de chez vous
beaucoup plus mal disposé et défiant. Que lui avez-vous raconté ? » (5 février 1917). Et vous me disiez que vous n’aviez
pu rester à Nyaluhengeri, parce que le P. Hurel en racontait
trop sur Issavi… Et bien d’autres confrères connaissent les
faits ou une partie des faits, beaucoup plus que le P. Soubielle.
Vous le permettrez aussi d’ajouter que ce n’est pas moi qui en
février 1917 ai fait connaître le refus de P. Huntz. de recevoir
P. Pouget. Les lettres du P. H. au P. Hurel (5) puis au P. Pouget, suffisaient. A Kabgayi, et au Séminaire on a su le fait
avant Sa Grandeur et moi, par P. Pouget lui-même. Cela avait
été aussi écrit dans l’Urundi. En fait je n’ai dit la chose nulle
part.
Je regrette, mon Révérend Père, que vous ayez trouvé un
ton triomphant à ma première lettre. Ce n’était nullement ni
mon état d’esprit, ni mon désir. Jamais je n’avais pensé que
l’on dût arguer d’une rature, car souvent et maintenant encore, les corrections dans les lettres m’auraient péniblement
inquiété et découragé. Je l’ai déjà été assez de ce que vous citez les dire du R.P. Mercui au P. Pouget, concernant la nomination du R.P. Marchal et leurs soi-disant conséquences, tout
comme je l’ai été il y a quelques mois devant les cancans
276

et les enquêtes au sujet « de mes ornements ». A tout cela
vous ne croyez nullement sinon pour montrer que les cancans
viennent de moi, pensez-vous, et c’est ce que je ne puis comprendre, et c’est pourquoi, je vous le dis franchement, vos
lettres me découragent de plus en plus. Mais en cela, je vous
en prie, ne voyez pas un manque de respect ou de
l’insubordination. Vous me permettrez encore de nier absolument que Sa Grandeur ou moi ayons inspiré la lettre de P. Briquet. Puis de vous rappeler ce que le regretté P. Loupias avait
dit à Ukerewe concernant ce malentendu avec le bon P. Gorju129, car lui savait ce qu’il en était de cette affaire, et vous ne
pouviez connaître la rétraction que le vénéré P. Achte m’avait
envoyée du Toro.
M. le Gouverneur est resté à Kabgayi les 19 et 20 septembre
et nous a quittés le 21. L’affaire en restera là, mais la chose
dépend de vous. En tout cas permettez-moi de vous dire que,
sur l’ordre de M. le Commissaire Royal, après consultations
des documents, une enquête officieuse a été faite pour parer à
tous événements. Ni Monseigneur ni moi ne sommes pour rien
en cela et nous espérons que pour l’honneur de la Société et
du Vicariat que cette affaire est et restera classée. Vous ne
m’en voudrez pas de vous le dire.
On a fait courir le bruit que j’allais partir. D’où cela
vient-il ? Je ne le sais. Dans certaines Missions, Musinga et
les Batutsi en parlent. M. le Major le sait puisqu’en septembre
il m’a demandé ce qu’il en était. Que n’est-ce la vérité ! Votre
lettre confidentielle je la garde pour moi et pour la Maison
Mère. Mais, je dois vous le dire, l’impression que j’éprouve est
plutôt pénible, quand je la mets en regard d’une autre lettre.
Je ne pourrai pas ne pas reprendre avec vous quelques points
de cette note, car je ne les crois pas justes, d’autres sont exagérés. C’est en toute soumission que je vous écris ceci, car
cette note n’est pas pour le « Missionnaire » mais pour le Vicaire Général.
Enfin, en parlant de procès, j’entendais bien parler de vrais
procès, non d’essais de conciliation. Jamais ni Monseigneur ni
moi n’avons défendu ces derniers : je l’ai expressément signifié
dans la circulaire d’avril. Quant aux premiers nous les avons
129 En marge de la lettre : « Il s’agissait du P. Gacon ».

277

assez condamnés et les condamnons, comme c’est notre devoir.
Cette lettre s’est étendue plus que je ne le pensais, et cependant j’aurais voulu vous écrire encore davantage mais je ne
l’ose pas. Déjà en ce que j’ai écrit vous verrez peut-être de
l’animosité ou de l’insubordination. Jamais je ne suis allé
contre vous, loin de là, je vous ai toujours défendu et souvent
couvert, et je ne désire rien tans que le silence. Cependant
n’est-ce pas mon devoir de parler franchement avec vous ? Si
je vous ai blessé, pardonnez-le-moi et croyez bien, mon Rév.
Père, que c’est involontairement. Je me recommande à vos
prières et vous prie de vouloir bien croire toujours à mon dévouement tout filial et à ma plus entière soumission en N.S. et
N.D.
Léon Classe

75. RAPPORT ANNUEL DU VICARIAT DU KIVOU POUR
1918-1919 (extrait)130
VICARIAT APOSTOLIQUE DU KIVOU
RAPPORTS PARTICULIERS DES STATIONS
Kigali
Personnel. – Au mois d’octobre 1918, le P. Delmas, supérieur, allait chercher dans le Buganza, à une journée à l’est de
Kigali, l’emplacement d’une nouvelle Mission. En février suivant, il allait s’y installer provisoirement. Il a été remplacé à
Kigali par le P. Moyse, dont la santé chancelante ne pouvait
que gagner au voisinage du docteur Latinne. Au 30 juin 1919,
le personnel est donc composé du P. Moyse, supérieur ; du
P. Durand et du F. Pancrace.
Chrétiens. – L’an dernier la famine avait amené chez nous et
dans les environs beaucoup d’affamés. Ils venaient surtout du
Bugoyé et de Kabgayé. La charité du P. Durand se multiplia
pour leur procurer le logement et la nourriture. D’autant que
ces malheureux quittaient le pays de la faim pour tomber dans
Rapport Annuel du Vicariat du Kivou : 1918-1919, in Rapports Annuels,
A.G.M.Afr., pp.311-335.
130

278

celui de la fièvre. Souvent il a fallu non seulement leur procurer la nourriture mais encore le bois de chauffage, l’eau pour
la cuisine et même le cuisinier. Plusieurs sont morts. Ceux qui
ont résisté à la fièvre ont vu ensuite leurs maigres cultures
dévastées par la grêle, puis par les sauterelles. Aussi, découragés, ils ont regagné leurs villages où la prospérité est
d’ailleurs revenue.

PREMIERE HABITATION DES PERES BLANCS EN BRIQUES A KIGALI (ca. 1918)

Actuellement la chrétienté compté 13 ménages et 3 jeunes
gens. Tous restent bien fidèles à leurs devoirs, demandant à
leur travaille pain de chaque jour. Leur grand plaisir est de
vivre et de mourir en chrétiens, la soif des plus forts salaires
ne les tente pas et ils savent jusqu’à présent se contenter de
l’aurea mediocritas131.
Nous avons également d’autres chrétiens qui habitent la
ville. Signalons en particulier quelques soldats, puis des Bagandas ou des Baziba et enfin des boys d’Européens ou
d’Indiens, qui persévèrent malgré leur isolement et des tentations de toutes sortes. Ils sont, il est vrai, relativement trop
peu nombreux, mais chaque jour ils vérifient cette parole de
l’Evangile : Regnum cœlorum vim patitur132.
« La précieuse médiocrité ». L’expression est du poète latin Horace. Elle est comprise généralement comme l’apologie de la philosophie du juste milieu.
132 « Le royaume des cieux souffre ».
131

279

Des Européens nous donnent aussi de bien consolants
exemples qui encouragent et édifient nos néophytes. Il en est
par exemple qui assistent à la Sainte Messe sur semaine et
reçoivent la Sainte Communion dans notre chapelle avant de
se rendre au travail.
Catéchumènes. – Depuis le mois de janvier nous en avons
recruté un certain nombre. C’est tout d’abord une faiseuse de
pluie, dégoutée de son dangereux métier, puis notre servant de
table, fils d’un Mututsi voisin de la Mission. C’est encore une
jeune fille amenée par l’une de ses amies, puis certains baptisés in extremis durant la campagne de l’Est-Africain. La grâce
aidant, à l’heure actuelle nous comptons 31 postulants suivant assez régulièrement les instructions.
Ecole.- L’école des Batutsi est une des œuvres importantes de Kigali. Les élèves s’appliquent avec ardeur à la lecture, à l’écriture, et au calcul. Plusieurs fois, M. le Résident est
venu les encourager et récompenser leurs progrès.
On ne leur fait encore aucun cours de religion. La prudence
a dicté cette mesure : on peut ainsi convoquer tous ces enfants, sans froisser personne. Néanmoins l’influence du missionnaire se fait sentir. Quand les préjugés seront tombés et
que le respect humain aura diminué, plusieurs manifesteront
d’eux-mêmes le désir de s’instruire de la religion et arriveront
au baptême.
Une belle école, digne de Kigali, est en construction, et remplacera prochainement notre paillotte du début. D’ailleurs
notre
capitale
est
en
voie
d’agrandissement
et
d’embellissement : partout de belles routes nouvellement tracées ; partout des maisons de marchands en construction.
Nous-mêmes avons suivi le mouvement, et actuellement pour
maison d’habitation nous avons quelque chose de bien propre,
bien aéré, bien éclairé. Que notre cher F. Pancrace, à qui nous
devons ce bâtiment, en soit remercié !
P. MOYSE

280

Kabgayé (Immaculée Conception)
I. – LA MISSION
Marche de la Mission. – La vie religieuse de nos chrétiens
s’est manifestée par l’augmentation des communions dont le
nombre (41.000) dépasse de 15.000 celui de l’an dernier. Il est
vrai que le nombre des communiants a rapidement augmenté
par le retour des chrétiens que la famine avait obligés de
s’expatrier.

MONSEIGNEUR HIRTH (Nyundo – 1913)

La ferveur du grand nombre s’est affirmée par une assistance plus assidue aux instructions quotidiennes. La moyenne
des présences a été de 150 à 200 adultes.
Les trois quarts des chrétiens reçoivent chaque semaine le
sacrement de Pénitence. Ils sont rares ceux qui laissent passer
quinze jours sans se confesser.

281

Il est aussi consolant de constater l’empressement
qu’apportent parents et amis pour procurer aux malades le
secours des derniers sacrements ; aussi presque aucun chrétien ne meurt sans les avoir reçus.
Nous avons aussi à nous louer de leur zèle pour ne pas laisser sans baptême leurs voisins et amis. C’est un honneur pour
eux de faire inscrire le dimanche, un enfant ou un adulte baptisé pendant la semaine. Aussi avons-nous inscrit 228 baptêmes in extremis faits cette année par nos chrétiens. Les
femmes elles-mêmes ne restent pas en arrière quand il s’agit
de baptiser de petits moribonds.
Les fêtes de l’Eglise contribuent à entretenir l’esprit
chrétien parmi nos néophytes. Ces jours-là il y a messe pontificale, à laquelle assistent les élèves des deux séminaires. Les
cérémonies et le chant sont fort bien exécutés sous la direction
des PP. Van Heeswijck et Déprimoz ; aussi les fidèles en sont
grandement édifiés.
A la Saint-Pierre Sa Grandeur Mgr Hirth a ordonné un
prêtre et deux sous-diacres et a conféré la tonsure à sept séminaristes. Pour donner plus de solennité à la fête ont l’avait
fait coïncider avec la fin de la retraite annuelle.
De plusieurs Missions, des chrétiens étaient accourus pour
être témoins des belles cérémonies qui allaient se dérouler et
qu’ils suivirent dans un grand recueillement. A l’imposition
des mains, le pontife était entouré de seize prêtres, dont deux
prêtres Noirs. Après la messe, plusieurs centaines de païens et
de catéchumènes se trouvaient mêlés aux chrétiens pour recevoir la première bénédiction du nouveau consacré. Quant il
parut, la foule s’agenouilla, et les cœurs furent remplis d’une
sainte émotion lorsqu’il donna sa première bénédiction à tout
ce peuple.
Le catéchuménat nous a fourni pendant l’année 168 néophytes. Presque tous sont des gens mariés ou des jeunes gens
et des jeunes filles qui ne vont pas tarder à se marier.
Epreuves. – Depuis le commencement de la guerre jusqu’à
ce jour les pauvres Noirs du Kivu ont passé par de nombreuses épreuves.
D’abord la famine a fait un grand nombre de victimes. Après
la famine, la variole ; après la variole, la cérébro-spinale rap282

portée dans le pays par les troupes et les porteurs revenant de
Tabora. Cette dernière épidémie a fait beaucoup plus de victimes que la variole, surtout parmi les païens. Au commencement de 1919 on n’en entendait presque plus parler, quand,
au mois de mars la grippe a fait son apparition tout près de la
Mission, et bientôt après, un peu partout dans les alentours.
Disons tout de suite que grâce à la protection du Sacré-Cœur
et de la Ste Vièrge notre chrétienté a été bien préservée. En
effet il n’y a eu que trois décès parmi les chrétiens, tandis que
parmi les païens la mortalité était considérable. Une quarantaine de catéchumènes ont aussi succombé aux atteintes du
fléau.
Quant aux missionnaires de Kabgayé, ils s’en sont tirés à
assez bon compte, quoique les PP. Van Heeswijck et Bricquet
aient été alités chacun une bonne semaine.
En ce moment la grippe à peu près disparue, mais voici que
des myriades de chenilles sont en train de dévorer les haricots
et les petits pois, base de l’alimentation du pays.
Heureusement qu’elles ont épargné jusqu’ici les tiges de patates. Si elles avaient la fantaisie de les manger, la famine ne
tarderait pas à revenir avec ses horreurs.
Nous ne laissons pas passer tous ces malheurs publics sans
exhorter souvent les chrétientés à la pénitence et à une plus
grande assiduité à la prière.
D’ailleurs ils ont pu toucher du doigt la protection spéciale
du Sacré-Cœur et de la Sainte Vierge. Ainsi la variole n’a fait
aucune victime parmi les chrétiens, la cérébro-spinale n’en a
fait que huit, alors que parmi les païens la moyenne des morts
était au moins dix fois plus élevée. Même protection pendant
l’épidémie de grippe qui fit de vraies hécatombes dans la population païenne.
Visites. – Au mois de septembre nous avons eu la visite
de Monsieur le Général Malfeyt, Haut-Commissaire Royal
pour la partie de l’Est Africain allemand occupée par les
Belges. Il s’est montré on ne peut plus aimable. Il a pris intérêt à toutes les œuvres de la Mission, mais il s’est intéressé
d’une manière spéciale au Petit Séminaire. Les séminaristes
lui ont donné une séance littéraire et récréative, bien réussie.

283

Monsieur Malfeyt fit aussi passer un petit examen aux
élèves et constata avec plaisir qu’avec de la patience on arrive
à un assez bon résultat dans l’éducation des jeunes Nègres.
Le 6 janvier, M. le Major De Clerc, Résident du Ruanda,
venait faire ses adieux à Mgr Hirth avant de rentrer en Europe. Nous perdons en lui un grand ami de nos œuvres. Il
nous a vraiment rendu de grands services pendant son séjour au Ruanda.
Personnel de la Mission. – Pendant la première moitié de
l’année les PP. Weckerlé et Desbrosses s’occupaient exclusivement de la Mission. Le P. Doumeizel, économe général, remplissait en même temps la fonction d’économe de la station. Au
mois de janvier le P. Desbrosses a été envoyé avec le P. Delmas
pour fonder une nouvelle station dans une belle contrée qu’il
faillait absolument occuper avant le retour des protestants.
Depuis le départ du P. Desbrosses, le P. Doumeizel, malgré ses
nombreuses occupations, aide chaque samedi à entendre les
confessions et fait pendant la semaine l’un des catéchismes
réguliers du catéchuménat. Les deux prêtres indigènes professeurs au Petit Séminaire, confessent à la Mission le vendredi et
nous apportent leur concours pour l’assistance spirituelle aux
malades.
Je ne veux pas terminer ce rapport sans faire mention du
dévouement des deux Frères de Kabgayé.
Le F. Anselme n’est ici que depuis une année, et bien des
meubles, des portes et volets sont déjà sortis de sa menuiserie.
Le F. Tite depuis 1915 s’est donné tout entier aux bâtisses
des séminaires. Malgré toutes sortes de difficultés dont la
principale est le manque de ressources, il a fait sortir de terre
chaque année un ou deux bâtiments en pierres.
Personnel de Kabgayé au 30 juin 1919 : Sa Grandeur Mgr
Hirth, Vicaire Apostolique, le R.P. Classe, Vicaire Général ; les
PP. Weckerlé, le P. Doumeizel, économe général ; les Frères
Anselme et Tite.
P. WECKERLE

284

II. – LE GRAND SEMINAIRE
Le Grand Séminaire du Kivu existe depuis le jour, où le
pays du Ruanda, du Burundi et du Buha furent réunis en
un nouveau Vicariat. A la suite de cet événement, tous les
Séminaristes grands et petits, soit de Rubya, soit d’Ushirombo,
qui de droit faisaient partie du nouveau Vicariat, furent réunis
à Kabgayé. Ils y arrivèrent le 20 novembre 1913 ; on les installa provisoirement dans les dépendances de la Mission. Mais il
n’y avait là ni la place ni la tranquillité nécessaire à la bonne
marche d’une maison d’éducation ; aussi décida-t-on malgré
les difficultés du moment, de construire pour le Petit Séminaire des locaux plus grands et plus solides, à une distance de
500 mètres au nord de la station, sur la colline même de
Kabgayé. Le Petit Séminaire y fut transféré en octobre
1915 ; quant au Grand Séminaire, il fut installé en août
1916 tout à côté du Petit, dans quelques maisons construites provisoirement en briques sèches et couvertes de
paille. Pour le moment c’est à peu près suffisant, en attendant
le moment où la Providence, en multipliant le nombre des
grands séminaristes et nos ressources, nous permettra de
choisir un meilleur emplacement et d’y construire d’une façon
définitive.
En attendant, les deux Pères directeurs du Petit Séminaire
et les deux du Grand forment une seule communauté.
Celle-ci se compose au 30 juin 1919, des PP. Bricquet et
Déprimoz pour le Petit Séminaire, des PP. Donders et Van
Heeswijck pour le Grand Séminaire
Extraits du diaire pour 1918-1919.
30 septembre 1918. – Les élèves du Grand Séminaire, après
avoir passé leurs vacances d’un mois et demi dans les stations
de Rwaza et de Mibirizi où ils ont aidé les missionnaires dans
les travaux du ministère, commencent leur retraite de cinq
jours pour inaugurer l’année scolaire. C’est le P. Van Heeswijck qui remplacera le P. Giai-Via comme professeur de philosophie. Le nombre des Grands Séminaristes est de douze dont
deux pour la philosophie.
Novembre 14. – Passage de M. le Docteur Lejeune. Il juge
qu’il serait prudent d’isoler autant que possible les élèves des
deux Séminaires, car la cérébro-spinale fait partout de grands
285

ravages ; on évitera donc les sorties qui mettraient les élèves
en contact avec les indigènes.
1919. Janvier. 4. – Deux de nos élèves rentrent dans leurs
familles, la philosophie ne comptera plus qu’un seul élève. Le
P. Smoor Corneille, Supérieur du Grand Séminaire depuis
mars 1917, nous quitte pour se rendre à Daressalam par
Usumbura-Kigoma. Ayant appris que dans cet ancien Vicariat
des Pères Bénédictins les missionnaires étaient en nombre
absolument insuffisant, le P. Smoor s’est offert pour aller au
secours de ces chrétiens privés de leurs pasteurs. Que Dieu
veuille bénir ce sacrifice et nous ramener bientôt ce dévoué
confrère !
Février. 11. – Arrivée du P. Donders venant de Nyaruhengeri
pour remplacer le P. Smoor.
Avril. 14. – Les deux prêtres indigènes, PP. Donat et Baltasar, ordonnés prêtres le 7 octobre 1917, partent pour la
Mission de Murunda. Ils y resteront jusqu’à l’octave de
Pâques. Murunda n’est pas actuellement occupée par les missionnaires, c’est une succursale de Nyundo. Pour les deux
prêtres indigènes, c’est le début dans la vie de Mission, aussi
s’y sont-ils préparés de leur mieux.
Mai. 5. – Nous accompagnons un Petit Séminariste à sa
dernière demeure ; il est mort des suites de la grippe.
Juin. 19. – Nous recevons au Séminaire la visite du Révérend Père Gorju.
Juin. 29. – Fêtes des Saints Apôtres Pierre et Paul. – Un de
nos grands séminaristes reçoit l’ordination sacerdotale des
mains de Mgr Hirth, dans l’église de la Mission. C’est le
P. Joseph Bugondo originaire de la Mission d’Issavi. C’est un
jour de grande joie pour tout le Vicariat et en particulier pour
nous. Voilà donc le troisième prêtre indigène que Dieu s’est
choisi au Ruanda.
Le même jour, deux Séminaristes, les Frères Jovita Matabaro et Isidore Semigabo, tous deux d’Issavi, ont été promus au
sous-diaconat, après une retraite de six jours ; sept des autres
ont reçu la tonsure.
A notre sortie de la cérémonie, un télégramme transmis par
M. le Résident du Ruanda, nous annonce la signature de la
paix ; c’est donc un double sujet de joie et d’actions de grâces.
30. – Notre nouveau prêtre chante sa première messe dans
l’église de la Mission ; il est assisté par les RR. PP. Pouget et
286

Moyse. Le soir, le P. Joseph donne la bénédiction du S. Sacrement, le diacre et le sous-diacre ainsi que les acolytes sont
tous des enfants du pays.
Daigne le Maître de la moisson se choisir de nombreux ouvriers zélés dans ce beau pays du Ruanda et du Burundi. La
bonne nouvelle n’y est prêchée que depuis une vingtaine
d’années ; par une protection visible de la Reine du Ciel, ni la
guerre, ni tant de fléaux survenus depuis, n’ont pu faire reculer l’œuvre de Dieu. C’est un sujet de confiance pour l’avenir
de nos œuvres en général, pour la formation d’un clergé indigène en particulier.
III. – LE PETIT SEMINAIRE
Puisque les années précédentes nous avons fait connaissance avec le Petit Séminaire, pour ne pas nous répéter, bornons-nous cette fois de glaner quelques nouvelles dans le
diaire qui, à vrai dire, se ressent un peu du genre de vie d’une
maison de fondation.
1918. Juillet. 10. – Invité maintes et maintes fois par M.
l’Administrateur de Nyanza (résidence du Roi), tout le Petit
Séminaire se met en route de bon matin, car l’étape est assez
longue, 42 kilomètres. Le meilleur accueil nous est fait. M.
Defawe c’est le nom de notre Administrateur, grand amateur de sport, tient absolument qu’un match de football ait
lieu entre ses « Batutsi » qu’il a formés et nos enfants qui
n’ont jamais joué d’après les vraies règles, et qui de plus
sont fatigués. Après quelques hésitations bien légitimes, ils s’y
mettent de tout cœur ; résultat : Kabgayé, 3 points, contre
Nyanza, 0.
Septembre. 6. – Monsieur le Haut-Commissaire Royal qui
est attendu depuis le commencement de l’année doit arriver
ces jours-ci à Nyanza. M. le Major Declerck demande que notre
séminaire soit représenté à Nyanza pour les fêtes qui y seront
données à cette occasion. Une vingtaine des plus grands parmi
nos enfants s’y rendent avec le P. Bricquet.
Septembre. 15. – Pendant ces deux derniers mois un certain
nombre de ces Messieurs les Officiers belges viennent nous
saluer. Tous sont enchantés des progrès réalisés par nos
élèves, et sont aux petits soins pour eux, témoin M. Carlier,
administrateur de Kigali, qui ayant appris par la censure des
287

lettres, que nos enfants étaient obligés de manger dans
l’obscurité le soir, faute de luminaire, nous envoie aussitôt un
bidon de pétrole.
19. – Après s’être fait attendre depuis si longtemps, nous
arrive aujourd’hui M. le Haut-Commissaire Royal, accompagné
de son aide-de-camp, M. le Baron Greindl133 et M. le Major
Declerck.
20. – Il vient faire une visite au Séminaire. Un compliment
et quelques fables sont débités en son honneur. Il s’intéresse
vivement à notre jeunesse, visite tous les locaux, classes, dortoirs, chapelle, jardin des enfants : rien n’est oublié.
21. – Nos illustres hôtes nous quittent ce matin ; tout fait
croire qu’ils sont partis contents.
Octobre. 2. – Ce soir, ouverture de la petite retraite de rentrée pour nos enfants. Elle est prêchée par le P. Martin, supérieur de Rulindo.
8. – Les classes recommencent. Nos séminaristes sont au
nombre de 86
27. – Dimanche dernier, M. Laplanche, de la T. S. F.
passe la journée avec nous et assiste à tous nos offices. Il
nous quitte pour Kigoma. Nous perdons en lui un ami qui
ne cherchait qu’à nous rendre service.
Dimanche. 6. – Monsieur le Doctuer Lejeune, de Kigoma,
profite de son passage ici, pour faire une injection de sérum à
tous nos élèves, comme mesure préventive contre la méningite
cérébro-spinale qui a fait son apparition dans les environs de
la Mission. Le séminaire est isolé ; chaque jour gargarisme au
permanganate de potasse. Tous les jours après la Sainte
133 Le Baron Paul Greindl (1878-1951) est un militaire belge. En 1915, il se porte vo-

lontaire pour l’Afrique. Le 22 décembre, il est admis au service de la Colonie en qualité
de Lieutenant de la Force Publique. Il sert comme officier d’ordonnance du Général
Malfeyt, Commissaire Royal dans l’Est-africain allemand et comme commandant du
groupement de la Force Publique Udjiji-Kigoma. Il arrive à Dar Es-Salaam le 2janvier
1917, passe par Tabora, ville prise aux Allemands par la Force Publique belge le 19
septembre 1916, et s’installe à Kigoma En plus de ses fonctions, il eut à remplir à
partir du 8 mai 1917, celle de juge suppléant du Conseil de guerre de Kigoma. En
juillet 1917, il traverse le lac pour assister à l’ordination du Père Kaose premier prêtre
congolais, à Baudouinville. Il est émerveillé du travail réalisé par les Pères Blancs. En
août et septembre 1918, il entame un voyage d’inspection au Rwanda et au Burundi.
Le 5décembre 1918, il amène les prisonniers allemands, dont le Gouverneur von
Schnee et le Général von Lettow Vorbeck à Kigoma. En février 1919, il devient Commandant de place en même temps que Commandant du Groupement des troupes des
territoires occupés. En décembre 1919, il quitte Kigoma pour rentrer en Europe
(h t t p s : / / w w w . g r e i n d l . b e / g e n e r a t i o n s . p h p ? g e n = 5 ) .

288

messe, salut du Saint Sacrement et litanies de St Joseph, afin
d’obtenir du Ciel d’être préservé de ce terrible fléau.
10. – Monsieur Carlier, administrateur de Kigali, quitte
la colonie. Il tient à nous faire ses adieux, et nous laisse en
partant deux vaches bréhaignes134 afin que notre jeunesse ait
de quoi manger un morceau de viande. Il nous promet en
outre, une fois arrivé en Europe, de continuer à s’intéresser à
notre œuvre, comme il l’a fait jusqu’à présent.
1919. Février. 1er – Nous nous mettons en route pour Kigali
avec nos enfants, sauf les petits qui gardent la maison, afin
d’aller faire nos adieux à M. le Major Declerck appelé
d’urgence à Kigoma, pour retourner en Europe.
2. – Pendant le repas d’adieux à la Résidence, nos enfants
chantent quelques morceaux et l’un d’entre eux, au nom de
tous, offre à M. le Résident ses souhaits de bon voyage et surtout de prompt retour. M. le Major, qui est plus qu’ému, leur
répond en les encourageant à toujours bien travailler et à continuer à toujours bien obéir aux Pères et surtout à Monseigneur leur Grand-Papa.
13. – L’influenza espagnole approche, elle serait paraît-il à
Nyanza. On écrit à M. le Docteur Latinne de Kigali, pour lui
demander du sérum, afin d’éviter si possible une épidémie
parmi nous.
Mars. 24. – Les sauterelles, ce midi, font leur apparition
dans la propriété. Elles nous arrivent en bandes serrées. Les
enfants les chassent du champ de sorgho ; le vent qui se lève
nous vient en aide et les fait rebrousser chemin. Une forte
pluie empêche les autres d’arriver. Deo gratias ! cette fois encore nous sommes donc sauvés.
Avril. 12. – Monsieur l’inspecteur vétérinaire Carlier nous
envoie de Kigali, de quoi donner un peu de viande à notre jeunesse le jour de Pâques.
Avril. 12. – Installation de notre nouvelle cloche, due à la
générosité du P. Van Heeswijck.
Mai. 2. – Toute cette semaine, l’un après l’autre nos élèves
se déclarent malades de la grippe. A certains jours on en
compte jusqu’à 70 de pris en même temps.
134 « Deux vaches stériles ».

289

6. – Un de nos enfants qui était en 4e, meurt ce soir de
l’influenza, dans les meilleurs disposions d’abandon à la Providence. Dieu ait son âme.
Thaddée, notre maître d’école qui fait la 6e, est administré
lui aussi.
7. – Fête du Patronage de Saint-Joseph : tous nos malades
ont pu assister à la Sainte Messe. A partir de ce jour tous
commencent à se remettre et il n’y a plus de nouveaux cas.
16. – Monsieur l’Administrateur de Nyanza nous envoie en
cadeau 500 kilos de haricots, pour refaire les joues de nos enfants.
29. – Nous sommes témoins d’une éclipse de soleil presque
totale.
Juin. 30. – Nos petits séminaristes étaient 86 en octobre
dernier ; ils restent aujourd’hui 85 ; l’un d’entre eux nous
ayant quittés pour le Ciel : c’est dire que l’esprit continue
d’être excellent parmi eux. Puisse Notre-Seigneur et NotreDame continuer à bénir notre œuvre !
P. BRICQUET
Issavi (Sacré Cœur de Jésus)
A la clôture de cet exercice 1918-1919, quel rédacteur de
rapport annuel ne signalera pas les vides nombreux que la
mort, au cours de cette année, aura creusés dans le troupeau
dont il a la charge ? Aucun, sans doute. Donc, avec beaucoup
d’autres, souffrez, chers lecteurs, que je vous parle des
épreuves dont a souffert cette année la Mission d’Issavi.
Au courant de mai 1918 la variole fit son apparition dans la
contrée. Juin vit s’achever la grande saison des pluies et redoubler d’acuité la terrible épidémie. Le vaccin mis à notre
disposition par le service médical du Ruanda, fut largement
utilisé par nos chrétiens ; tous n’échappèrent cependant pas à
l’infection. Mais la population païenne qui nous entoure, eut
grandement à souffrir du fléau. Peu ou point d’isolement des
malades, précautions d’hygiène presque complètement
omises, ajoutez à cela que selon l’habitude du vieux temps
les varioleux n’étant point inhumés, de nombreux cadavres étaient jetés au marais ou dissimulés dans les
broussailles et vous concevrez si l’épidémie se propagea !
290

L’autorité civile, il est vrai, contraignit à l’inhumation des cadavres ; reste à savoir si ses ordres furent partout exécutés.
La deuxième quinzaine de juillet vit à son tour apparaître la
cérébro-spinale qui ne s’atténua guère qu’au courant de janvier 1919. Dieu sait les victimes que fit ce terrible fléau. Notre
Liber Defunctorum135 compte 300 décès et plus parmi nos chrétiens au cours de cette année, dont les 5/6 dus à la méningite.
Le dernier sixième des décès est imputable à la variole et à
l’influenza. Celle-ci fit son apparition en fin janvier 1919, et
elle n’a point encore disparu, mais elle est, Dieu merci, beaucoup moins meurtrière que les deux autres maladies.
Au milieu de ces fléaux quelle a été l’attitude de nos chrétiens ? Excellente, doit-on dire. Les visites aux malades, n’ont
point été sans nous causer quelque surmenage, mais beaucoup de chrétiens voyant la mort quotidiennement faucher
dans leurs rangs ont su par leur amendement, écouter les
grandes leçons qu’elle nous donne.
Les 3079 baptêmes in extremis conférés par eux durant ces
douze mois écoulés, sont une bonne preuve de leur foi pratique et de la pénétration des vérités religieuses dans ce pays.
Je dois ajouter que plus de 2/3 de ces baptisés à l’article de la
mort sont passés à un monde meilleur.
Parmi tous ces dangers, et malgré ce surcroît de besogne, le
bon Dieu a bien veillé sur la santé des missionnaires. Il s’est
cependant parmi nous choisi une victime. C’est la Sœur Bibiane qu’Il rappelait à Lui le 20 octobre 1918 après trois jours
seulement de maladie. La chère Sœur s’est pieusement endormie dans le Seigneur donnant sa vie pour notre Mission.
Nous perdîmes en elle une auxiliaire dévouée et chèrement
estimée de nos chrétiens.
Somme toute et malgré toutes ces épreuves, ou mieux à
cause de ces épreuves même, l’année qui s’achève a été bonne
pour nos œuvres. Nos néophytes ont pris au sérieux les obligations de leur baptême. Sans doute les diverses épidémies ont
été pour les uns ou les autres un obstacle à l’assiduité au catéchisme, néanmoins 205 ont été jugés dignes de recevoir le
baptême solennel. Enregistrons parmi ces derniers six
jeunes gens ou jeunes hommes Batutsi, tous fils de chef.
Ils sont animés, semble-t-il, de bonnes dispositions. Dieu leur
135 « Livre des Défunts ».

291

accorde de persévérer et d’exercer sans défaillance un prosélytisme intelligent et actif dans leur milieu.
Issavi est la Mission la plus proche de Nyanza, résidence
de Musinga, roi du Ruanda. Les relations avec « Sa Majesté » sont bonnes. Il semblerait osé toutefois de prétendre
que Musinga accorde ses sympathies à nos œuvres. Un
point à noter, qui n’est pas de minime importance, c’est
que dans son entourage notre sainte religion rencontre des
sympathies. D’assez nombreux fils de chefs se préoccupent
de la question religieuse. Prions Dieu de disposer toute chose
pour que ces âmes, en quête de vérité, y tendent en toute sincérité, et qu’Il fasse aboutir un mouvement sérieux vers le catholicisme. C’est là une question capitale pour l’avenir religieux du Ruanda : Ut cognoscant te136...
Il me reste à emprunter au diaire de la station le narré des
visites reçues ou des déplacements des missionnaires au courant de l’année écoulée.
1918. Août. 17. – Les deux prêtres indigènes Donat et Balthasar en compagnie du Diacre Joseph Bugondo viennent aider les missionnaires d’Issavi dans l’assistance des malades.
Ils repartiront pour Kabgagyé le 18 septembre.
21. – Arrivée du P. Moyse venant de Buhonga à Issavi où il
est nommé.
24. – Monsieur le Docteur Belforge vient se rendre compte
des ravages de la cérébro-spinale dan notre région.
27. – Le P. Launay cède à Issavi sa place au P. Moyse et part
pour Kanyinya (Urundi).
Septembre, 15. – Le Roi Musinga entouré de milliers
d’hommes reçoit à Nyanza M. le Commissaire Royal
Malfeyt.
19. – Nous fêtons les 60 ans du R.P. Pouget toujours si dévoué à Issavi. Dieu le conserve longtemps à notre Mission.
Octobre, 17. – Monseigneur le Vicaire Apostolique a la bonté
de détacher temporairement de Nyaruhengeri au bénéfice
d’Issavi le P. Prieur dont l’aide nous sera très précieuse par ces
temps de calamités. Ce cher confrère est resté à Issavi
jusqu’au 6 janvier 1919.
20. – Mort de la Sœur Bibiane.
136 « Pour qu’ils te connaissentn (toi mon Dieu) ».

292

1919. Janvier, 1. – Remise de la Médaille de la Reine Elisabeth à la Sœur Henriette, religieuse de la Mission d’Issavi.
27. – Le P. Moyse quitte Issavi pour la Mission de Kigali
dont il est nommé supérieur. Dieu le récompense du bien qu’il
a fait ici et le bénisse dans ses nouvelles fonctions.
Février, 5. – Nous accueillons avec joie le P. Prieur nommé à
Issavi en remplacement du P. Moyse.
Juin. – Dans le courant de ce mois le P. Prieur commence
les constructions nécessaires au Noviciat des Sœurs Indigènes
qui s’ouvrira à Issavi en décembre 1919.
Personnel au 30 juin 1919 : Père Ecomard, supérieur ;
P. Pouget, P. Prieur.
P. ECOMARD
Nyaruhengeri (Notre-Dame des Apôtres)
Personnel. – Au 30 juin de l’année dernière, le personnel du
poste se composait des Pères Hurel, supérieur, Donders et
Prieur. En octobre, c’est-à-dire au plus fort des épidémies cérébro-spinales et de petite vérole, ce dernier était prêté provisoirement à Issavi. Il réintégrait Nyaruhengeri le 6 janvier suivant. Un mois après, le 5 février, des mutations définitives et
plus importantes avaient lieu dans notre petite station : le
P. Donders était appelé au Grand Séminaire de Kabgayé et le
P. Prieur était placé à Issavi. Peu de jours après leur départ,
les Pères Buisson et De Bekker venaient prendre leur place ici.
Donc, au 30 juin 1919, le personnel de Nyaruhengeri est composé des Pères Hurel, supérieur, Buisson et De Bekker.
Chrétienté. – Depuis sa fondation (13 décembre 1910) la
Mission a vu passer dans ses murs seize missionnaires dont
quatre supérieurs. Malgré ces va-et-vient incessants, dus aux
circonstances, elle a néanmoins marché normalement, et
même grand train, comme le prouve la statistique ci-jointe.
Les fondateurs se mettaient à l’œuvre il y a huit ans, avec
une trentaine de chrétiens baptisés à Issavi et déjà établis
aux environs. A cette heure la chrétienté compte 1.036
néophytes. Cette croissance rapide s’explique par ce fait
que Nyaruhengeri a été évangélisé longtemps avant sa fon293

dation définitive et officielle, grâce au voisinage de la Mission d’Issavi, et au prosélytisme des premiers chrétiens de
cette station. Dès le commencement de 1906, le regretté
P. Loupias y fondait une succursale et les premiers chrétiens y avaient été baptisés en 1904 par le Révérend
P. Brard alors supérieur d’Issavi. Des familles entières, dont
4 catéchistes actuels, ont ensuite quitté Issavi pour rentrer
chez eux à Nyaruhengeri.
D’ailleurs, au moment où ce rapport est rédigé, notre communauté chrétienne semble se maintenir dans sa première
ferveur et nous donne des gages sérieux de persévérance. Ainsi
cette année nous n’avons compté à Pâques que 27 abstentions
sur 746 adultes susceptibles de s’approcher des sacrements et
encore 11 d’entre eux n’ont guère tardé à remplir leur devoir.
Mais ce qui est par-dessus tout consolant, c’est que le chiffre
de 976 baptêmes in articulo mortis dont 378 d’adultes. Or,
dans un milieu superstitieux et où se fait sentir l’influence
néfaste des Batutsi, il faut vraiment se donner de la peine
pour instruire et baptiser un moribond adulte. Admettons que
souvent cette instruction est des plus sommaires, l’effort n’en
reste pas moins surprenant chez nos apathiques Banyankiko. Il est juste aussi de noter que les épidémies successives et
souvent simultanées de cérébro-spinale, de petite variole et de
grippe espagnole sont pour une bonne part dans cette moisson
de baptêmes in extremis. Cependant la statistique pour
l’année 1917-18, en signalait déjà 748. Ce n’est donc pas un
mouvement passager et transitoire.
Cette année, nous avons cru bon d’inaugurer les « Conseils de villages ». C’est l’organisation pratique ou mieux le
groupement si nécessaire de nos chrétiens entre eux, d’où
résulte l’assistance mutuelle et la solidarité indispensables
à leur persévérance. Sans cela ils sont vraiment trop perdus au milieu de la masse païenne ! Grâce à ces « Conseils », bien des difficultés disparaissent. Cependant cette
organisation demande du temps et beaucoup de patience et de
prudence. Que le bon Maître daigne nous les donner !
Ecoles. – C’est bien le « point mort » de notre Mission. En effet, malgré les efforts déployés durant ces six dernières années
70 adultes à peine savent lire couramment. A quoi cela tientil ? Au peu de dispositions que nos gens auraient pour le tra294

vail intellectuel ? Certainement non ; car ils ne sont ni plus
sots ni plus paresseux qu’ailleurs. Où est donc la cause de cet
insuccès ? Il y en a plusieurs ; je me contenterai de signaler les
deux principales.
La première est le manque complet de matériel scolaire
dans lequel nous a mis la guerre. En s’ingéniant, on arrive
bien, à l’aide de tableaux faits sur place, sans grand méthode
et par des mains plus ou moins expertes en calligraphie, à
donner aux nouveaux baptisés encore jeunes quelques notions
de la lecture, mais ces notions disparaissent vite faute d’être
entretenues par la lecture assidue d’un livre à la portée de leur
intelligence comme de leur bourse.
La seconde cause me paraît être dans les allées et venues
continuelles dans le personnel « enseignant » de Nyaruhengeri.
La guerre a fait sentir là encore son funeste contrecoup.
Je m’empresse d’ajouter que, depuis quelques semaines, il y
a cependant progrès sensible, et que nous avons enfin bon
espoir de réussir.
Succursales. – Nos succursales définitivement établies sont
au nombre de cinq : Mugombwa avec ses deux filles Saga et
Linda, Nyanza et Mu Bumbano. La première a été fondée en
janvier 1912. Elle compte actuellement 178 chrétiens sous la
paternelle direction de son catéchiste fondateur, Cyrillo. Nous
y avons une chapelle avec un modeste pied-à-terre et des hangars pour écoliers et catéchumènes. La distance exacte de la
Mission à cette succursale est de 14 km par un chemin des
plus accidentés. Les chrétiens de l’endroit viennent tous les
huit jours, en deux groupes. Ils arrivent dans la soirée du
samedi, se confessent, assistent aux offices du dimanche
et repartent le lundi matin après avoir entendu la messe et
communié.
Nous-mêmes nous nous rendons à Mugombwa tous les
quinze jours. La seconde succursale, Nyanza, fondée en octobre 1916 ne fait que donner ses premiers fruits, et Mu Bumbano qui a dû être abandonnée puis reprise, est encore dans
ses commencements.
P. E. HUREL

295

Zaza (Reine des Saints)
Etat de la Mission. – La statistique pourra donner une idée
de la Mission : chrétiens, 1577 ; catéchumènes, 195 ; postulants, 135. Dans l’année : baptêmes d’adultes, 51.
Enfants qui communient : 123. Enfants chrétiens de 1 à 7
ans, 418. Confessions, 16 505 ; communions, 39 579.
Nous avons eu 13 retours de chrétiens égarés. La marche de
la Mission se fait doucement : ceux qui viennent se faire instruire parmi les païens, viennent parce qu’ils le veulent réellement. Les chrétiens viennent régulièrement le dimanche, et je
crois que l’assistance à la messe, ce jour-là, est bien observée,
mais nous avons toujours beaucoup de chrétiens en voyage.
Bukoba exerce un attrait presque irrésistible : le portage est
très bien payé et les Banyakissaka préfèrent courir avec des
charges plutôt que de travailler chez eux.
On pourrait bien porter le nombre des catéchumènes à plus
de 500, mais nous ne retenons que ceux qui sont très réguliers. Beaucoup commencent un trimestre, puis s’en vont à
Bukoba et on les retarde. Beaucoup aussi sont des jeunes
gens qui sont en âge de se marier. La femme étant ordinairement choisie par les parents est païenne et les catéchumènes
rarement libres, doivent attendre que la jeune fille puisse être
baptisée avec eux.
Les païens sont bien disposés envers les Pères et les relations sont faciles avec eux. Mais, ils sont trop riches, surtout
ils ont trop de bière et l’attrait du portage qui rapporte gros,
est trop grand. Il faut une grâce bien forte pour qu’ils pensent
qu’ils ont aussi une âme à sauver.
Les enfants viennent bien à l’école.
La population dans un rayon de deux heures autour de la
Mission atteint 30.000 âmes. Le moment serait venu de fonder
partout des succursales avec leurs catéchistes attitrés. Le
Gouvernement encore provisoire, attend que la situation soit
réglée pour accorder les autorisations demandées. Que la divine Providence vienne à notre secours ! Quelle plus cruelle
douleur pour le missionnaire que de voir des milliers d’âmes
qui se perdent !
Cette année il y a eu la disette, puis la grippe et la cérébrospinale. Les maladies sévissent en plein depuis mai. Beaucoup
de mortalité, surtout parmi les païens.
296

Personnel au 30 juin 1919 : P. Gilli ; PP. Van Baer et Hinkelbein.
non signé
Rulindo (Notre-Dame de la Merci)
La petite Mission de Rulindo arrive, pensons-nous, bonne
dernière par le chiffre de la chrétienté. Mais nous n’avons qu’à
remercier le bon Dieu de la protection visible qu’il a accordée à
nos œuvres et à nos personnes.
Nous ne voyons pas de raisons de donner beaucoup de détail, vu que la Mission a continué de marcher dans la voie indiquée ici, même l’an passé. Il y a eu augmentation dans les
confessions et les communions. Et la foi, qui se prouve par les
œuvres, s’est manifestée assez vive, chez nos chers montagnards, dans une circonstance qu’il faut signaler. L’épidémie
de cérébro-spinale a été terriblement meurtrière dans la contrée. Et les chrétiens de se mettre à la recherche des malades
petits et grands pour essayer de régénérer leurs âmes. Ils ont
bien travaillé puisque, pour une petite Mission comme la
nôtre, la statistique déclare pour cette année 466 baptêmes in
extremis. Sur ce nombre un tiers est mort, un second tiers se
fait instruire très sérieusement, quant au troisième il se compose d’enfants d’âges différents, qui viendront chaque année
s’ajouter aux enfants chrétiens auxquels nous donnons
l’instruction à la Mission et que nous préparons à recevoir les
Sacrements. Parmi ces baptisés plusieurs étaient postulants
ou catéchumènes, et souvent ce sont eux qui ont fait demander à un chrétien de vouloir bien les baptiser. Telle cette jeune
fille qui avait refusé énergiquement d’être mariée à un païen.
Frappée par le fléau, elle demanda le baptême et une heure
environ après être devenue chrétienne, elle mourait, le sourire
aux lèvres, en disant : « Adieu, maman, je vais chez le bon
Dieu ». Tel autre garçon d’une quinzaine d’années, se faisant
instruire depuis un an, est pris lui aussi. Il meurt à l’insu des
chrétiens : sa famille païenne l’enveloppe dans sa natte et se
dispose à aller l’enterrer. En route, il éternue (donc il n’était
pas mort). Juste au moment passe Nzigiyé, jeune catéchumène
marié et très fervent. On déploie la natte. Nzigiyé dit au malade :
297

– Mais à quoi penses-tu ?
– J’ai eu Dieu pour moi, du fait que tu me trouves ici.
La foi aux grandes vérités est ravivée, un bon acte de contrition, l’eau régénératrice coule, et notre homme est enfant de
Dieu. Dans la nuit il mourait tout de bon cette fois, et allait se
reposer chez le bon Dieu.
Dans la chrétienté, la méningite n’a fait que 7 ou 8 victimes,
des enfants la plupart. L’influenza a été aussi très bénigne.
Le catéchuménat se maintient et progresse normalement.
L’école est en progrès réel. Quinze mois avant le baptême,
les filles à part et les grands jeunes gens à part, commencent à
apprendre à lire, afin qu’une fois baptisés ils puissent se servir
des livres en usage dans la chrétienté.
Les plus jeunes enfants de chrétiens, auxquels s’ajoutent
les baptisés in extremis, qui ont fait ou qui se préparent à faire
leur première communion précoce ont leur école à part.
Il y a ensuite l’école proprement dite où l’on enseigne la lecture, l’écriture, le calcul, et un peu de kiswahili. Elle est suivie
par les jeunes chrétiens ou catéchumènes. Les premiers ont en
plus une heure de catéchisme de persévérance. Les seconds y
reçoivent une connaissance sommaire de l’histoire sainte.
Nous avons maintenu comme l’an passé (à quelques exceptions près) nos quatre sorties par semaine aux environs de la
Mission, et nous constatons chaque jour que plus nous nous
rapprochons de nos chers montagnards, et plus ils prennent
confiance et s’approchent de nous.
Au point de vue du matériel, nous avons dû construire un
grand hangar pour les catéchumènes. C’est le cher F. Rodriguez qui a accompli ce travail. Nous projetons une église. Celle
qui existe sera bientôt trop petite. Espérons que la Providence
arrangera tout pour le bien de ses enfants.
On appelle Rulindo un ermitage ; nous ne sommes pas cependant si éloignés des voies de communication que nous ne
recevions quelques visites. La Mission est sur la route de Kigari à Rwaza, aussi tous les officiers ou sous-officiers se rendant
au poste belge près de Ruaza passent à l’ermitage et y trouvent
bon accueil ; certains y ont fait leurs Pâques.
Le Père Supérieur Régional [le P. Roussez] nous a beaucoup
encouragés lors de sa visite en février. Le P. Classe est venu
confirmer nos ouailles et nous aider de ses conseils. Enfin
dernièrement nous avons eu la visite extraordinaire du
298

R. P. Gorju de l’Uganda, qui a laissé le meilleur souvenir là
où il a passé.
Daignent les chers confrères nous aider de leurs prières
pour maintenir les bons dans le droit chemin et ramener au
bercail les quelques brebis égarées. Nous avons eu la consolation d’en voir rentrer une douzaine et d’être les heureux témoins de leur persévérance.
Personnel au 30 juin 1919. – P. François Martin, supérieur ;
Père Vitoux, économe. Le F. Rodriguez qui avait passé avec
nous une bonne partie de l’année, est rentré à Ruaza, il y a
deux mois.
non signé
Ruaza (Notre-Dame de l’Assomption)
Aperçu général sur le Muléra pendant l’année : Nous avons
été bien éprouvés par les épidémies, mais l’épreuve a servi à
faire éclater la confiance de nos chrétiens en la protection divine.
La variole a sévi un an et demi. Il n’y a eu que cinquante
décès parmi nos 300 chrétiens.
Une demi-douzaine a succombé à la méningite cérébrospinale.
Enfin deux ou trois peut-être sont morts victimes de la
grippe espagnole.
On dirait que le bon Dieu s’est plu à récompenser la prière
simple et confiante de ses enfants. Aussi nous n’avons pas
oublié de l’en remercier par des prières publiques.
Le chef du pays ayant de nouveau déserté son poste, nous
avons eu un changement de gouvernement. Le nouveau régent
n’a pas pour notre religion la sympathie du premier, mais il est
dans les meilleures relations avec la Mission.
Nos relations avec les autorités européennes sont on ne
peut meilleures.
Chrétiens. – L’assistance à la Sainte Messe sur semaine est
très satisfaisante, surtout les deux premiers et les deux derniers jours de la semaine, où, assez souvent, la moyenne des

299

présences dépasse 300. Le dimanche à la grand’messe, nous
avons une moyenne de 1200.
Le mardi, nous avons la messe des « Anciens », qui sont
présidents des réunions régulières des chrétiens sur leurs collines respectives. Cette messe est suivie d’une réunion générale sous la présidence du Supérieur. C’est là qu’on leur donne
une instruction qui sera répétée par chacun d’eux le dimanche
suivant dans la réunion de ses chrétiens. Puis les missionnaires les voient en particulier pour les diriger et les encourager dans leurs difficultés. Inutile de dire qu’ils remplissent leur tâche sans aucune rémunération.
Toutes les femmes et grandes filles viennent aux instructions à l’église et chez les Sœurs à des jours déterminés.
Pour fortifier l’esprit de corps dans nos familles chrétiennes
et réagir contre l’âpreté au gain, nous avons essayé d’établir
une caisse des pauvres, qui est alimentée surtout par des dons
en nature : petit bétail, récoltes, etc.
A l’église, on prie à l’intention des donateurs, mais toujours
d’une manière anonyme pour ne pas favoriser la vanité.
Catéchumènes. – Le mouvement ascendant de notre catéchuménat est dû surtout à l’influence des réunions des chrétiens. La curiosité amène les païens à y assister, l’instruction
religieuse se répand dans le pays et, la grâce aidant, un beau
jour ces braves gens se trouvent convertis. Les inscriptions
hebdomadaires de postulants qui se présentent d’eux-mêmes à
la Mission sont d’une vingtaine en moyenne par semaine.
Notre école de catéchistes a fourni une trentaine de sujets
qui ont été installés dans les succursales ou sont restés à la
Mission. Tous nos efforts ont tendu à les rendre aptes à faire
seuls les cours d’instructions aux catéchumènes.
Succursales. – Nous avons installé treize nouvelles succursales, déjà préparées avant la guerre, mais que la tourmente
avait fait remettre à plus tard. Nous occupons tout le pays et
nous sommes en contact immédiat avec une population d’au
moins 300.000 âmes. Ces succursales ou chapelles-écoles
nous ont donné leur premier appoint de 400 postulants. Avec
le Bukonga et le Bushiru, le nombre des succursales est donc
porté à 15.

300

Ecoles et Œuvres des Sœurs. – L’école de la Mission chez les
Pères, compte une bonne centaine d’élèves, venant plus ou
moins régulièrement. Sur ce nombre, 21 enfants suivent des
cours préparatoires pour leur entrée au séminaire.
Les grandes filles qui vont en classe chez les Sœurs sont
bien une soixantaine ; dans les autres écoles, le nombre des
garçons et des filles atteint près de 400. Peu à peu les parents
chrétiens comprennent la grave obligation qui leur incombe
d’assurer l’instruction religieuse de leurs enfants.
Le noviciat des Sœurs indigènes a été établi ici, à Ruaza, en attendant son transfert à Issavi. Cette année nous
avons eu une première profession. Le noviciat comprend
pour le moment 6 novices proprement dites et 7 postulantes :
nous n’avons qu’à nous féliciter du bon esprit qui y règne.
Les Sœurs entretiennent en outre un orphelinat et une maison pour les veuves chrétiennes qui ne peuvent suffire à leur
subsistance. Il faudra que bientôt nous bâtissions des locaux
mieux adaptés aux besoins de cette œuvre.
Coup d’œil sur la statistique. – Si nous comparons la statistique de cette année avec celle de l’année dernière, nous
voyons le progrès de la Mission dans les chiffres suivants :
Baptêmes d’enfants de néophytes : 165 au lieu de 83. Les
confessions se sont accrues de 7.000 ; les communions de
même. Nous inscrivons 56 mariages contre 26 l’an passé, et
1061 catéchumènes au lieu de 234.
Personnel. – De juin 1918 jusqu’au mois d’août, nous
sommes restés deux missionnaires-prêtres ; le 9 août, nous
arriva le P. Lody du Bushiru, et le 5 mars 1919, le F. Alfred de
Murunda.
Personnel du 30 juin 1919 : PP. Schumacher, Knoll, Lody ;
Frère Alfred.
P. SCHUMACHER
Nyundo (Sainte-Marie)
En relisant le diaire de cette année, je n’y trouve presque
rien qui soit de nature à intéresser les confrères.
301

On n’y signale presque des visites.
Relatons-en quelques-unes. Commençons par les meilleures. Tout d’abord remercions notre R. P. Visiteur [Gorju]
et notre R. P. Vicaire Général [Classe] pour les leurs. Elles
ont été bien agréables et utiles pour nous.
Au mois de septembre, Monsieur Malfeyt, HautCommissaire Royal vient, comme il dit, « nous remercier
pour le bien que nous avons fait et que nous aurions voulu
faire à la malheureuse population du Bugoyé ».
En novembre, M. le Major Declerck, Résident du Ruanda,
vient avec tout ce qu’il a de soldats à Kisségnies pour décorer
trois de nos Sœurs Blanches. « Pendant la campagne elles ont
rendu des services signalés dans les hôpitaux ». Bravo pour
ces vaillantes ; la Révérende Mère Florence, Visitatrice ; les
Sœurs Prosper et Jean-Marie. Tout le monde est à la joie, il n’y
a que la Sœur de la Providence qui a été oubliée ; heureusement M. le Major s’en aperçoit et lui promet qu’elle aussi,
ayant bien mérité, aura sa récompense et sa décoration.
L’année 1919 commence en nous amenant une visiteuse
moins agréable. La grippe espagnole se répand rapidement.
Les PP. Zumbiehl et Soubielle en sont atteint ainsi que les
Sœurs et presque toute la chrétienté. Heureusement la maladie est assez bénigne. Les morts ne sont pas bien nombreux.
Nous finissons le mois de juin en quarantaine. Toute circulation est défendue dans le pays, nos écoles sont fermées, seule
l’église reste ouverte. C’est que depuis deux mois la cérébrospinale ravage le pays faisant partout de nombreuses victimes : nous avons jusqu’à sept enterrements le même jour.
Avec insistance nous demandons au bon Dieu d’avoir pitié des
malheureuses populations du Bugoyé.
Dans le mois de février, le F. Alfred passe ici pour se rendre
au Muléra. Le R.P. Vicaire Général [Classe] a vu pendant sa
visite le triste état de nos bâtisses et il a chargé le Frère
d’examiner le tout. Le rapport envoyé à Malangara n’est pas
très encourageant. Toute la boiserie est à renouveler. Tous nos
meubles, portes et fenêtres, les charpentes, chez les Sœurs
plus encore qu’ici, menacent ruine. Même les magnifiques colonnes et fermes de notre grande église ne lui paraissent plus
sans danger. Le beau pignon aussi penche de plus en plus,
depuis qu’un obus l’a ébranlé.

302

Quelques jours après nous recevons ordre de préparer du
bois pour renouveler le tout. Maintenant nous sentons ce que
la guerre nous coûte pour le matériel. Sous la sage impulsion
de notre Vénéré Vicaire Apostolique [Mgr Hirth] nos prédécesseurs avaient planté beaucoup d’arbres à Nyundo. De magnifiques forêts d’eucalyptus et de misavé poussaient sur
notre colline fertile, mais pendant la guerre les Allemands
les ont presque tous coupés pour leurs tranchées et abris.
Faudra-t-il de nouveau avoir recours à la forêt qui se trouve à
3 et 4 heures de distance ? En remplaçant les colonnes en bois
par des piliers en briques, nous espérons avoir ici suffisamment de gros bois.
Aussitôt les grandes pluies finies nous nous sommes mis à
l’œuvre et les Sœurs peuvent déjà s’endormir sans crainte que
le toit ne leur tombe dessus. Leurs salles de classe sont aussi
prêtes à recevoir leur joyeuse jeunesse dès que la maladie le
permettra. Actuellement nous sommes en train de réparer
notre vieille église qui nous servira pendant que des Frères
viendront arranger la nouvelle qui se ressent du passage des
soldats.
Dans les visites malheureuses je pourrais parler des visites
nocturnes du léopard qui est venu nous prendre chien et chat
et dont la familiarité était telle qu’un beau matin le P. Soubielle le surprend dans notre cour intérieure. Il a le temps de
chercher son fusil, de grimper sur le toit et de l’abattre. Plusieurs fois aussi nous avons entendu le lion dans les environs
où il a tué plusieurs personnes, entre autres une femme chrétienne.
Pour notre chrétienté nous avons eu la consolation de voir
rentrer dans le droit chemin une cinquantaine de brebis égarées. Raison certes, de rendre grâce au bon Dieu. DemandonsLui leur persévérance et le retour de tant d’autres qui errent
encore le long des chemins.
Le personnel n’a pas changé et il reste composé des
PP. Oomen, Zumbiehl et Soubielle.
non signé

303

Murunda
Voici ce que je trouve à noter dans le diaire de Murunda
(Kanagé) pour l’année qui vient de s’écouler.
D’abord beaucoup de passages des agents du Gouvernement belge. Parmi eux M. le Commandant Crispiels a eu
pour mission d’interroger les indigènes lors du referendum
au sujet des Européens, qui auraient leur préférence. Tous,
à l’unanimité, par la bouche de leurs chefs respectifs, se
sont déclarés en faveur des Belges, qui disaient-ils ne leur
ont fait aucun mal, mais, tout au contraire, leur ont fait
du bien, en leur fournissant des semences pour combattre
la famine, et des remèdes pour lutte contre la variole.
1919. Janvier 27. – Arrivée d’un courrier extraordinaire avec
la mention « urgent ». Le poste de Murunda est transféré au
Buganza. Adieu, Kanagé, les Pères Blancs le laissent aux Pères
noirs qui vont leur succéder. Le P. de Bekker et le F. Alfred
restent à attendre le R.P. Classe, qui prendra le premier avec
lui, pour alller rejoindre son supérieur à Nyaruhengéri, tandis
que le Frère passera au Bugoyé pour examiner l’était des bâtisses et se rendra ensuite dans son ancien poste de Ruaza.
Mars. – Le P. Oomen du Bugoyé vient assister à l’arrivée des
Prêtres noirs, les Abbés Donat et Balthasar, qui viennent aider
les chrétiens à remplir leur devoir pascal et à passer saintement ces grandes semaines.
9. – Enfin... ils arrivent. Malgré le mauvais temps, tout le
monde court à leur rencontre. La joie déborde de tous les
cœurs.
Revenant ici le P. Oomen trouve aussi les jeunes prêtres
tout à la joie. Les Banagé ont montré beaucoup de volonté et
ont fait de leur mieux pour profiter de leur passage. C’est le
moment des grandes cultures à la forêt. Chaque matin de
bonne heure on y monte en longues files pour n’en revenir que
le soir. Eh bien ! chose inouïe, les chrétiens, tous tant qu’ils
sont, ont résisté à l’entrainement. Pendant la Semaine Sainte
ils n’y sont point allés afin de pouvoir assister aux offices et
aux instructions. Cette semaine ils n’y vont qu’après
l’instruction qui suit la Sainte Messe.
Les chers Pères ont entendu 213 confessions et distribué
570 communions. Plusieurs chrétiens qui par suite de la

304

guerre, et des misères qui l’ont suivie, ne fréquentent plus les
sacrements, sont revenus au bercail.
24. – Les prêtres repartent pour le Petit Séminaire où ils
sont professeurs, et où ils
vont achever l’année scolaire.
Juin. 3. – Après deux
mois environ, le P. Oomen
revient au Kangé. Tout
autour la cérébro-spinale
fait de nombreuses victimes. Aucun cas dans la
petite communauté. Aussi
les chrétiens se sont-ils
tenus bien unis dans la
prière autour de leur catéchiste. Le dimanche personne ne manque et même
les autres jours ils aiment
à réciter à l’Eglise les
prières du matin et du
soir.
MGR. OOMEN (1876-1957)
Un mot d’une bonne vieille me semble donner la note juste.
– Eh, la grand-mère, comment ça va-t-il ?
– Ah, Padri, me répond-elle, très bien, nos Pères noirs nous
avaient dit en partant, de nous tenir sur nos gardes, de nous
entraider dans nos prières pour que vous nous trouviez l’âme
blanche. Nous l’avons fait, le bon Dieu nous a aidés.
8. – Fête de Pentecôte. Chacun tient à profiter du passage
du Père pour blanchir encore son âme et la fortifier dans ses
bonnes résolutions en recevant plusieurs fois la Sainte Eucharistie. Deux ou trois chrétiens qui avaient résisté à Pâques,
viennent demander leur pardon. Pourquoi ? Leurs frères dans
la foi leurs ont sûrement dit qu’il n’y a pas d’autre moyen de se
sauver, car nos Padri à nous ont parlé comme les Padri blancs.
11. – Le Père repart au Bugoyé persuadé que la foi chrétienne ou du moins la manifestation de cette foi, a gagné
énormément au Kanagé par l’abandon momentané du
poste, et par le passage des Prêtres noirs. Puisse l’arrivée
définitive de ces derniers ne pas trop tarder et surtout pro-

305

duire tout le bien, que de si beaux commencements permettent d’espérer.
P. OOMEN
Mibirizi (Notre-Dame du Bon-Conseil)
Il n’y a pas eu cette année beaucoup de changement dans
notre Mission. Le P. Giai-Via venant du Séminaire de Kabgayé
a permuté avec le P. van Heeswijck.
Nous comptons pour l’année écoulée 8 788 confessions et
19 529 communions, 24 baptêmes d’adultes et 49 d’enfants de
néophytes, 479 baptêmes in extremis faits pour la plupart par
les chrétiens. Quelques succursales commencent à avoir des
catéchumènes.
Nombre de chrétiens ont eu à soutenir de rudes combats
avec leurs parents qui voulaient les obliger à faire des sacrifices aux mânes ou à se soumettre à des pratiques païennes.
Ainsi un païen menaçait son beau-fils de la vendetta si sa
femme malade venait à mourir, parce qu’il refusait de sacrifier.
Heureusement la femme s’est mise du parti de son mari :
« C’est Dieu, qui commande, dit-elle, je mourrai quand il lui
plaira. Je préfère d’ailleurs mourir tout de suite en la grâce de
Dieu que de vivre longtemps dans le péché ! » Les sacrifices
n’ont pas été faits et la femme est maintenant guérie.
« J’aimais beaucoup mon enfant, me dit un chrétien. Le bon
Dieu l’a appelé à lui : que sa sainte volonté soit faite ! Mon enfant a reçu le baptême, il a été confirmé avant de mourir : il est
maintenant dans la joie alors que ma femme et moi sommes
dans la tristesse ! » Mourir vite, si on a reçu les sacrements,
c’est la plus belle des morts ; c’est une réflexion que j’ai entendue souvent.
A côté du bien il y a aussi le mal : pauvres chrétiens oublieux de leurs devoirs envers Dieu, qui trouvent trop lourdes
les lois du mariage, et sur lesquels les morts, pour ainsi dire
subites, n’ont aucune influence : tout les laisse froids.
Durant cet exercice la Mission a été éprouvée par différentes
maladies. Ce fut d’abord la dysenterie ; beaucoup de gens en
moururent ; pour comble de malheur nous n’avions plus de
remèdes. Ensuite est venue la petite vérole. Le Gouvernement
nous a fourni du vaccin et nous avons pu enrayer le mal dès le
306

début. Au mois de janvier la grippe fit son entrée triomphale.
Ceux qui n’en furent pas atteints sont rares ; nous fûmes les
premiers à lui payer tribut. Tout notre personnel fut malade en
même temps que nous. Sur 170 habitants de notre colline 40
sont morts dans l’espace d’un mois. Heureusement que la
mortalité n’a pas été partout aussi élevée.
Après la grippe sont venues la pneumonie et la cérébrospinale qui ont aussi fait des victimes. Depuis le dernier exercice nous avons inscrit 109 morts.
Pour le matériel je signale que nous avons dû garder notre
café de l’année dernière et celui de cette année. Le chef du service économique de Kigoma nous a fait savoir qu’il a encore
des stocks de café et il ne sait quand il pourra les écouler.
Personnel. – P. Cunrath, supérieur ; P. Giai-Via depuis le
24 octobre 1918, et le F. Herménégilde.
P. CUNRATH

Buhonga (Immaculée-Conception)
L’heure des conversions en masse n’a pas encore sonné
pour Buhonga ; nous en sommes toujours réduits à nous contenter des quelques âmes de bonne volonté que la Providence
met sur notre chemin et en qui la parole de Dieu trouve écho.
Dans un rapport précédent on a indiqué la situation spéciale de la Mission placée dans un milieu essentiellement mercantile qui disperse la population aux quatre coins du pays. La
proximité du port d’Usumbura et le trafic important de marchandises qui s’y fait, nécessite d’autre part l’exode d’un grand
nombre d’habitants qui vont y chercher le moyen de gagner de
l’argent pour se vêtir et payer l’impôt.
Le prosélytisme effectif des musulmans qui, grâce à Dieu,
reste sans beaucoup de succès, travaille contre notre œuvre,
principalement en dénigrant la Mission et son enseignement.
Plusieurs fois déjà ils ont essayé par de fortes sommes d’argent
de gagner à leur doctrine un chef influent des environs ; mais
jusqu’ici ce chef, intelligent d’ailleurs, après s’être rendu
compte de la nature de l’islamisme, y a renoncé et a renvoyé le
marabout qu’on voulait lui imposer.
307

Cette influence arabe qui avant la guerre avait, non les
faveurs du Gouvernement, mais du moins une approbation
implicite, a beaucoup diminué depuis l’arrivée des Belges.
L’expérience les avait déjà instruits sur la valeur de cette
influence civilisatrice de l’Islam. La population swahilie
jouissait autrefois de l’immunité au point de vue des corvées ; désormais ces beaux temps sont passés et, comme
le commun des indigènes, elle est tenue de fournir sa
quote-part. Il reste malheureusement vrai que, dans bien
des cas, les swahilis musulmans sont le bras droit de
l’administration qui ne saurait se passer de leurs services ;
un bon nombre d’entre eux ayant été formés dans les anciennes écoles gouvernementales se sont rendus, par leur
savoir faire et leur habitude de l’Européen, des gens indispensables.
Il nous faudrait des jeunes gens assez instruits et assez
nombreux pour pouvoir lutter contre leur influence. Hélas ! ici
encore c’est l’argent qui fait défaut et empêche de prendre les
moyens nécessaires pour former une jeunesse d’élite. Dans les
conditions où vivent ici les indigènes il est impossible en effet à
un jeune homme de suivre régulièrement des cours s’il n’est
pas rémunéré.
(...)
non signé
76. RAPPORT ANNUEL DU VICARIAT DU KIVOU POUR
1919-1920 (extrait)137
RAPPORT GENERAL DU R. P. CLASSE
1919-1920
La fin de l’exercice 1919-1920 a été marquée d’un double
deuil : Dieu a rappelé à Lui, durant le mois de juin, le P. Léon
Weckerlé, décédé à Kabgayé, et la Sœur Marie-Célestin, morte
à Mugera. Le P. Weckerlé, l’un des premiers missionnaires
du Ruanda (il y était arrivé en novembre 1900), est mort
après cinq mois d’une douloureuse maladie, nous édifiant et
nous consolant par son entière soumission à la volonté de
137 Rapport Annuel : 1919-1920, A.G.M.Afr., pp. 356-363.

308

Dieu et sa piété confiante. La Sœur Marie-Célestin (sœur du P.
Ressouche de l’Uganda et cousine du P. Prieur du Kivou) eut
plus particulièrement en partage l’apostolat de la souffrance de
longues années, étendue sur son lit de malade, elle eut surtout
à prier et à souffrir pour sa chère Mission de Mugéra,
Ne nous plaignons pas ! Depuis la fondation du Vicariat,
décembre 1912, seuls le P. Gasseldinger et la Sœur Célestin
dans le Burundi, P. Weckerlé, le F. Fulgence et la Sœur Bibiane dans le Ruanda, sont retournés à Dieu. Beati qui in Domino moriuntur138 ! Un regret cependant nous reste, bien
qu’auprès de Dieu nos chers défunts n’oublient pas le Vicariat
: si petit est le nombre des ouvriers apostoliques pour les
quatre ou cinq millions d’âmes que nous avons à évangéliser !
Quomodo autem audient sine prœdicante139 ?
Hélas ! pour raison de santé, les PP. Hurel et de Bekker sont
rentrés en Europe rejoindre les PP. Jacquelin, Pagès (Albert) et
Trémolet ; le P. Bonneau est allé au Chapitre ; le P. Arnoux, à
son grand regret, nous a momentanément quittés.
En comptant tous nos absents et nos Frères mobilisés, seize
missionnaires, Pères ou Frères, nous manquent ! Heureusement, le cher P. Lecoindre nous est revenu en novembre denier, suivi bientôt des PP. Van Uden et Vanneste.
Actuellement le personnel du Vicariat comprend 40 Pères et
8 Frères Coadjuteurs répartis en 17 stations et 26 Sœurs européennes occupant 7 maisons.
Le Vicariat du Kivou a actuellement cinq prêtres indigènes ;
leur dévouement et leur zèle nous sont d’un grand secours.
Durant l’année trois de ces jeunes gens ont vaillamment travaillé. A la fin de l’année scolaire, en la fête des Saints Apôtres,
deux nouveaux prêtres, originaires d’Issavi, ont reçu l’onction
sacerdotale, suprême bénédiction de la Providence à notre Vénéré Vicaire Apostolique au début de cette trente et unième
année de son laborieux et pénible épiscopat.
Hélas ! durant les trois années qui vont suivre, aucune ordination sacerdotale ne pourra avoir lieu. De plus en plus difficilement les Missions du Ruanda trouvaient des enfants à
envoyer au Séminaire de Rubya : la distance, le changement
de pays, de nourriture, les maladies à chaque nouvelle rentrée,
138 « Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur ».

139 « Comment entendront-ils sans ceux qui prêchent ? »

309

malgré les soins si dévoués des Pères au Séminaire, effrayaient
parents et enfants. Dans l’Urundi il en était de même pour de
semblables raisons, à l’égard du Séminaire d’Ushirombo. Conclusion pratique : faute de sujets il y a une interruption de
trois années.
A titre d’essai, toute cette année deux prêtres indigènes et
un Oblat ont été chargés de la petite Mission de Murunda,
sous la direction et la surveillance du P. Oomen, supérieur de
Nyundo. Par contre, le troisième prêtre indigène, après avoir,
durant quatre mois et au plus fort de l’épidémie de méningite
cérébro-spinale, prêté secours aux missionnaires d’Issavi, fut
donné comme second au supérieur de Kabgayé seul à la tâche
dans cette Mission. Actuellement le P. Lecoindre a, à Kabgayé,
deux Vicaires indigènes, et un autre prêtre est professeur au
Petit Séminaire. Ces trois derniers prêtres font communauté à
part au Grand Séminaire et y suivent les exercices de piété.
L’avenir nous dira les résultats de cette double expérience.
Le clergé indigène est l’espoir de l’avenir. N’oublions pas
que le Ruanda, l’Urundi et l’Uha à eux seuls ont plus de la
moitié de la population totale de l’ancienne colonie de
l’Est-Africain, que le Ruanda compte, d’après les rapports
officiels, 72 habitants au kilomètre carré.
Les anciennes Missions protestantes de l’Urundi restent
jusqu’à présent, inoccupées : ce ne sera plus pour longtemps.
Les Adventistes occupent une partie de celles du Ruanda, en
attendant les renforts qui leur arrivent. Ces Messieurs ont demandé officiellement à acheter toutes les Missions « sous séquestre » et travaillent en attendant réponse du Ruanda, dans
la région de Changugu (Mibirizi) à cause de la voie d’accès du
Tanganika au lac Kivou, et dans celle de Lwamagana-Zaza par
laquelle il est question de faire passer le rail anglais de Tabora au Soudan égyptien.
Les Adventistes ont ici à leur tête un ancien combattant
belge qui a fait vaillamment ses preuves durant la double
campagne africaine, mais la Société est anglaise, et c’est
d’Angleterre que subsides et ravitaillement leur viennent.
Jusqu’à présent leur prosélytisme semble avoir un succès assez restreint, même près des anciens chrétiens protestants. Il
est vrai que ces Messieurs interdisent l’usage de la bière indigène, du tabac surtout dans un pays où tous, grands et petits,

310

hommes, femmes et enfants, fument à qui plus. Mais de part
ailleurs, combien plus facile est leur morale !
Les Méthodistes Wesleyens de l’Afrique du Sud ont envoyé
deux pasteurs faire un voyage « d’exploration politique » ! Ces
deux Messieurs nous ont dit que leur Société prenait la succession des missionnaires de Bielefeld (Société qui avait des
Missions dans le Ruanda, à Bukoba et dans l’Usam-bara).
Officieusement on parle d’une troisième Société, anglo-belge
celle-là pour évangéliser ces pays ?
Ces sectes s’uniront-elles ou chercheront-elles à se supplanter ? L’avenir le dira. Un point reste certain ; l’extrême activité des Anglo-amércains et de leurs différentes sectes protestantes pour les Missions. Leur or et leur richesse en personnel
sont moins à craindre que notre propre manque de personnel.
Nous restons pleins de confiance en Marie, la Patronne du Vicariat. Si Deus pro nobis, quis contra nos140 ?
Cette année, certes, le secours divin n’a pas manqué aux efforts des missionnaires. Dieu a donné bénédiction et accroissement à leurs travaux. 1.553 adultes, contre 1.412 l’an passé, et 1.660 enfants de néophytes, contre 1. 399, ont été baptisés solennellement. La population chrétienne du Vicariat,
morts défalqués et sans compter les baptisés in extremis pour
lesquels on n’a pas suppléé les cérémonies du baptême, est
passée de 23 366 à 26 093 individus, nous donnant sur le
dernier exercice une augmentation de 2727 néophytes. Nous
sommes loin des malheurs de 1917-1918, alors que les 2646
baptêmes solennels de l’année n’avaient pu balancer le
nombre des décès et nous laissaient une chrétienté moins
forte que celle de l’année précédente ! Les épidémies et la
famine ne sont plus qu’un pénible souvenir : le calme,
l’abondance sont revenus, la santé publique est restée bonne,
aussi n’avons-nous eu à enregistrer que 2948 baptêmes in extremis au lieu de 6429 de l’an passé. Avantage ou perte ? C’est
le secret de la Providence. Contentons-nous, c’est le principal,
de remercier Dieu pour le bien qu’Il nous a permis de faire.
En général les missionnaires sont satisfaits de la vie chrétienne de leurs néophytes. Les 300.000 confessions et près de
800.000 communions montrent que les chrétiens ne fuient pas
140 « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? »

311

l’église, que volontiers ils y viennent fréquemment n’hésitant
pas à se mettre en route bien avant le lever du soleil, malgré le
froid souvent piquant dans la montagne ou sur les hauts plateaux. A cela il y a bien un petit mérite, surtout par temps de
pluie ou de brouillard : partout le coin du feu ou la natte bien
chaude ne sont dédaignés le matin.
Ils montrent une vraie générosité pour les églises, surtout
celles en construction. La richesse actuellement n’est guère
leur partage ! Par suite du change, des frais de transports, les
tissus coûtent dix fois plus qu’avant la guerre, et c’est à peine
s’ils en peuvent trouver pour se vêtir. Les tissus sont de plus
en plus l’objet d’échange désiré, mais ils sont introuvables !
Arabes, Indigènes, Grecs, ne les cèdent plus contre l’argent,
mais contre des peaux ou autres marchandises. Pour des tissus, ni porteurs, ni ouvriers ne manquent, si nombreux en
désire-t-on. Il est regrettable que les missionnaires ne puissent
procurer du travail à la jeunesse : elle y gagnerait à tous
points de vue, et le Vicariat également. La guerre nous a mis
très en retard pour la construction des églises surtout, or le
coût de la main-d’œuvre monte très rapidement : il suit
l’évaluation de la houe ou de la brasse de cotonnade, deux
unités monétaires ! L’arrivée des colons, marchands européens, les projets nombreux de constructions du Gouvernement, s’ils s’exécutent, ne feront qu’accélérer cette hausse au
grand dam de l’économe général !
Par contre, la crise de la natalité ne se fait pas sentir !
C’est un sujet d’étonnement pour les étrangers de voir ce
grand nombre d’enfants dans les familles, et les troupes de
marmots dans nos églises. Actuellement le Vicariat compte
7. 086 petits enfants, nés de chrétiens, qui n’ont pas sept ans ;
1.394 de 7 à 12 ans reçoivent les Sacrements, et, sur ce
nombre, cette année, 470 se sont pour la première fois approchés de la Sainte Eucharistie. C’est le blé qui lève !
Désormais les écoles doivent se recommander gravement à
l’attention des missionnaires surtout devant la menace protestante ; puis le Gouvernement parle aussi d’établir ses écoles,
confessionnelles ou laïques ? Grave question ! Nos petites
écoles rurales sont nombreuses, mais pas assez ; les chapelles-écoles ou succursales sont au nombre de 95, c’est trop
peu pour la population.

312

M. le Résident de l’Urundi vient de s’adresser aux missionnaires pour avoir le texte d’un livre officiel de lecture pour
l’Urundi. Dans le Ruanda il y a semblable projet. C’est parfait !
mais, la science pour la science est encore pour la jeunesse
tant du sud que du nord d’un attrait assez mitigé. Les parents
pensent toujours (peut-on les blâmer !) que l’enfant est au
monde aussi pour leur rapporter quelque avantage matériel,
par suite ils sont peu portés à largement seconder les vues du
missionnaire. Autrefois certains travaux étaient réservés aux
écoliers, la classe n’ayant lieu que le matin ! La guerre, le
change sont passés !
Dans tout le Vicariat, les enfants peuvent aller à l’école
de leur choix, en général. Dans le Nord, c’est-à-dire le
Ruanda, il y a cependant à distinguer entre l’aristocratie
et le peuple, si l’on peut se servir de grands mots, c’est-àdire Batutsi et Bahutu. Pour les premiers, à cause du Roi,
le principe posé et suivi par le Gouvernement est le suivant : tout jeune Mututsi âgé de moins de 16 ans doit
suivre l’école choisie par son père, école catholique, gouvernementale, ou protestante. En principe, tout Mututsi âgé
de 16 ans est déclaré majeur, émancipé de la tutelle paternelle
et peut librement se décider pour l’école de son choix. Eventuellement, le mariage a les mêmes effets qu’une déclaration
de majorité. Par école il faut pratiquement entendre souvent
religion car ce que certains parents craignent c’est qu’avec
l’alphabet n’entre le virus religieux, cela, en général, non par
hostilité, mais par crainte, mais nous avons tout près deux
catéchistes. Les élèves peuvent venir à leur gré parler de religion chez les catéchistes et nul ne peut de ce fait, d’après la
volonté de M. le Résident, chercher noise à ces derniers : c’est
aux parents à surveiller leurs enfants, à prendre les moyens
propres à enrayer les désirs efficaces de conversion. Et de
temps à autre ils oublient la vérité du proverbe de l’Urundi et
du Ruanda : « Inkoni ishikira îgufa, ntishikira ingeso. Le bâton
atteint l’os, mais n’atteint pas la mauvaise habitude ». Difficultés et souffrances souvent avivent le désir du salut. Et c’est le
proverbe, nous disent ces chers petits hommes : «Aho kwishima, washimwa n’Imana ! Mieux vaut que Dieu soit content
de toi, que toi de toi-même ». Ou cet autre : « Imana iluta ingabo. Dieu est le meilleur bouclier ! » Reconnaissons-le, M. le Résident se montre vraiment impartial dans l’application des
313

principes. Voici un cas. Un neveu du roi Musinga, jeune
homme de 18 ans environ, marié, avait été désigné par son
père pour suivre l’école de la capitale, tandis que deux de ses
jeunes frères étaient laissés libres de suivre l’école d’une de
nos stations. Le jeune homme aimait la Mission, on lui suggéra de s’arranger avec le Résident. Ces jeunes gens ne sont
pas timides et M. le Résident est très accueillant. Ce fut vite
fait : le surlendemain il rentrait chez lui avec une attestation
dûment signée qu’il était libre de s’instruire comme il voulait
chez les Pères, sans que nul n’eût à s’opposer à son libre
choix.
Pour nombre de chefs, grands ou petits, le roi reste, en
grande partie, le suprême dispensateur des biens, terres et
troupeaux ; l’école gouvernementale se trouvant à la capitale, dans leur esprit, doit être celle du roi, et y envoyer
un enfant c’est faire la cour au maître, ménager la chèvre
et le chou. D’autre part, le roi, sans être ouvertement hostile à la religion et tout en sachant être juste à l’occasion,
craint de voir la jeunesse, réellement attirée par cette religion, venir chez les missionnaires. C’est question de politique.
De tout temps, avant la guerre, la politique suivie par
l’ancien gouvernement dans le Ruanda fut diamétralement
opposée à celle du Burundi. Au Burundi on appliquait la
formule « diviser pour régner », parfois au grand dam des
pauvres populations ; au Ruanda l’ordre était « Centralisation, centralisation ! » Et ce ne fut pas toujours sans conséquences pénibles et regrettables. Nous n’avons pas à apprécier cette anomalie, mais nous constatons qu’une des
résultantes fut que de tout temps le Burundi eut plus de
libertés et pour les particuliers et pour les chefs.
Le jour cependant où, au Nord, le Gouvernement, pour que
sa directive devînt plus réelle, se réserva une part dans la nomination des chefs, jusque là dépendante uniquement du bon
plaisir du roi et, parfois, indirectement de l’action des vieux, il
y eut en haut une mise en garde instinctive contre tout ce qui
est européen. C’est à prévoir, et c’est normal. La mesure gouvernementale, juste, naturelle, totalement nécessaire à
l’évolution du pays, mais limitative de la puissance absolue du
roi, privé précédemment, encore à très juste titre de son droit
arbitraire de vie et de mort, devait inciter Musinga à se défier
314

de la religion. Inévitablement, plus les gens se rapprochent des
Européens, plus ils prennent confiance en leur autorité et plus
facilement s’adressent à elle dans les cas arbitraires opposés
aux ordres. N’oublions pas que nous nous trouvons en présence d’une autocratie absolue, dont l’autorité est à la fois
politique et religieuse, qui seule a vraiment droit de propriété. Raison de plus pour les missionnaires de prêcher
sans détour verbo et opere le respect que l’Eglise exige
pour toute autorité légitime même païenne. Peu à peu les
préjugés tomberont ; à nous de faire d’abord nos miracles
par la prière, l’action apostolique réglée ; Dieu fera alors
les siens.
De MM. les Résidents du Burundi et du Ruanda, même du
Gouvernement Général de Kigoma, nous viennent de nombreuses demandes de clercs ; plusieurs administrations commerciales font de même. Un nombre de jeunes gens sachant
bien lire, écrire, parler kiswahili et français ont été fournis,
mais impossible encore de satisfaire à toutes demandes. Une
école « normale », si l’on veut, se fait de plus en plus nécessaire
: elle répondrait à ces besoins, nous donnerait aussi les
maitres d’école plus formés et plus nombreux qu’exige la situation. Ce point ne sera pas délaissé par les Protestants.
Cette année nous avons eu la visite de M. Frank, Ministre
des colonies de Belgique. Monsieur le Ministre arrivé par
Mombasa-Nairobi, Entebbé-Kigézi a visité les Missions de Kigali, Kabgayé, d’où il gagna Nyanza, puis Issavi, Kanyinya et
Mugera. L’impression produite sur lui par nos Missions ne
semble pas avoir été défavorable. Monsieur le Ministre a décidé la création, dans le Burundi, d’une école pour former
des médecins indigènes, et, dans le Ruanda d’une autre
pour des vétérinaires : les uns et les autres, après trois années de cours, seraient placés dans les provinces. Cela suppose évidemment une éducation, une instruction préalable. Il
semblait que d’abord, seuls les jeunes gens de race mututsi
seraient admis. Le point important pour nous est l’esprit qui
régira l’enseignement donné, car lancer à l’aventure nos meilleurs jeunes gens pour les condamner, ou à peu près, à perdre
la foi est impossible et inadmissible. En elle-même l’œuvre est
bonne et désirable. M. le Ministre pousse beaucoup à
l’enseignement des métiers : former des artisans habiles le
plus possible. Par contre il nous a semblé n’être nullement
315

partisan de l’instruction, même élémentaire, pour le
peuple, le commun. Nous, nous voulons cette instruction
pour la conservation de la foi, de la piété de nos chrétiens.
A Nyanza, à une question du roi, M. le Ministre répondit
que nul n’était obligé de se convertir : c’est évident ; mais
que chacun était libre d’étudier la religion et de
l’embrasser. C’était une vérité bonne à répéter. Nous avons
été satisfaits de ce voyage de Son Excellence.
Dans les deux Résidences du Burundi et du Ruanda la Belgique prend à cœur de travailler et de faire œuvre sérieuse.
Des routes se font un peu partout, et certaines sont de bonnes
routes pour autos. Le chef-lieu de la Résidence du Ruanda a
été transporté de Kigali à Nyanza : c’est plus logique. Le Gouvernement Général de Kigoma sera transporté près
d’Usumbura, lorsque l’Angleterre aura pris possession de Kigoma. Mais quand aura lieu cette cession ? C’est difficile à
prévoir.
Les relations avec le Gouvernement et tous ses agents dans
les deux Résidences, sont véritablement bonnes et cordiales.
Messieurs les Résidents ne manquent jamais l’occasion de
montrer aux Grands et au peuple qu’une véritable union
règne entre eux et les Missions. Les missionnaires, de leur
côté, s’efforcent d’agir toujours de même et de rendre les
services en leur pouvoir.
Un mot enfin du matériel. Si les chrétientés croissent, les
églises ne s’agrandissent guère. A Mugéra, à Kanyinya, à
Kabgayé, à Rulindo, voire même à Kigali, nous nous trouvons
dans un très réel embarras. Il faut bien abriter les chrétiens,
leur permettre d’entendre la parole de Dieu, d’assister à la
Sainte Messe. Le retard en lui-même est donc déjà un mal, il
en est un second par suite de la hausse constante, et qui ne
tombera plus, des salaires, des matériaux : Gouvernement,
colons, commerçants, tout le monde veut bâtir ! Plus on attendra, plus aussi s’élèvera la note à payer. En ce moment il y a
surabondance de main-d’œuvre, car chacun voudrait pouvoir
se vêtir décemment.
Faute de personnel les Missions de Bushiru, dans le Ruanda, et de Buhoro dans l’Urundi n’ont pas été reprises ; l’œuvre
des Oblats, ou des Frères catéchistes indigènes, a été interrompue malgré les demandes d’admission. C’est un de nos
316

regrets : ces auxiliaires dévoués rendraient de précieux services. Le Noviciat des Sœurs indigène, provisoirement à
Ruaza, a été installé définitivement à Issavi comme il en
avait été au début de l’Œuvre.
Que la Divine Providence soit bénie et remerciée pour le
bien qu’Elle nous a permis de faire ; ce bien, qu’Elle daigne,
pour sa gloire, le rendre fécond et stable !
Père L. Classe,
des Pères Blancs, Vicaire Général.
77. RAPPORT ANNUEL DU VICARIAT APOSTOLIQUE DU
KIVOU POUR 1920-1921
VICARIAT APOSTOLIQUE DU KIVOU141
Kabgayé (Immaculée-Conception)
I. — LA MISSION
Personnel. – Par suite du départ pour l’Europe du P. Bricquet, économe général, le P. Lecoindre en plus de l’économat
de la maison, a dû encore se charger de la gestion des affaires
matérielles du Vicariat. Le P. Schumacher, venu de Rwaza, prit
la direction de la Mission, aidé par deux prêtres indigènes :
PP. Joseph et Jovita. Les FF. Anselme et Adelphe s’occupent
de la construction de la nouvelle cathédrale ; le premier a
les travaux de menuiserie, le deuxième la direction du
chantier, le P. Lecoindre surveille la préparation des matériaux. Pour la construction elle-même, on en est en ce moment
aux premières rangées de briques au-dessus des confessionnaux.
Chrétiens. – Le nombre des chrétiens vivants s’élève à 1.871,
dont 1.100 sont susceptibles de recevoir les sacrements. Confessions, 30.000 ; communions, 120.000. Cela fait plus de
Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Kivou : 1920-1921, in Rapports Annuels, A.G.M.Afr.., pp. 473- 502. Le Rapport Général du Vicariat manque à cause de
l’absence de son rédacteur, le P. Classe. A ce moment-là, ce dernier séjournait en
Europe.
141

317

10 communions pour chaque chrétien par mois. Certains
viennent à la sainte table tous les jours.
Cette année nous avons baptisé encore quelques représentants de la race noble ; nous n’avons qu’à nous féliciter du bon
exemple donné par nos Batutsi chrétiens, qui d’adversaires
influents sont devenus de puissants auxiliaires. Parmi les
néophytes du dernier baptême se trouve même une vraie princesse, arrière-petite-fille de roi : Tempora mutantur142. Ce mouvement, commencé timidement en 1913 est donc parvenu à
maturité en ce moment-ci, et promet toujours davantage pour
l’avenir.
Le point capital pour une chrétienté est sa formation à
l’esprit chrétien, de manière à l’élever au-dessus d’un christianisme à simples formules, ce qui est le grand danger chez nos
indigènes, qui seraient plutôt portés, comme le peuple élu
d’autrefois, à une religion aux observances rituelles, purement
extérieures. Cette tâche demande une préoccupation constante
de la part du missionnaire dans ses instructions, où il ne peut
aucunement se contenter d’un simple exposé dogmatique, si
lucide qu’il puisse être. Nous essayons de résoudre cette difficulté pratiquement, en proposant à l’auditoire les conclusions
morales qui sont contenues dans tel point de doctrine, en les
formulant à haute voix en résolutions appropriées que les fidèles offrent à Dieu par manière de prières, à haute voix eux
aussi, en reprenant les paroles du prédicateur phrase par
phrase. De même encore ils ont chaque jour une action de
grâces après la Sainte Communion sous forme d’affections et
entretien avec Notre-Seigneur sur un point de doctrine, de
sorte que peu à peu, doucement, les esprits et surtout les
cœurs se mettront au niveau chrétien. « Prier » pour nos
pauvres Noirs ne consiste trop souvent qu’en un simple
déroulement de formules apprises par cœur ; les plus avancés demanderont encore de leur libre essor les biens matériels
; mais combien y en a- t-il à se rendre compte des biens inestimables, contenus précisément dans cet exposé du dogme qui
frappe leurs oreilles, ou à les estimer au-dessus de tout avantage terrestre et à les demander à Dieu en maintenant cet
142 « Les temps changent ».

318

ordre de priorité ? Il y en a sans doute car : Spiritus ubi vult
spirat143. Mais il faut bien les aider à entendre.
Les chiffres pour les écoles représentent la gente écolière
chrétienne ; strictement pariant nous aurions autant d’écoles
que de divisions dans le catéchuménat. L’école des chefs est
toujours bien fréquentée ; cependant il leur faudrait une instruction un peu supérieure, y compris des notions fondamentales de philosophie sociale, eux qui doivent être la « forme » de
notre société plus tard. Si cette philosophie peut devenir du
christianisme, cela vaut encore mieux.
Catéchumènes. – Au point de vue prosélytisme, les groupements organisés de nos chrétiens (inama), ont produit
des fruits bien consolants. Chaque colline a une inama ou
plusieurs, suivant le nombre des chrétiens. Chaque inama
est présidée par un « ancien ». Ce serait un peu long
d’exposer tout ce mécanisme d’inama générale une fois
par semaine à la Mission et d’inama particulières chaque
semaine sur les collines, où on répète la doctrine de la semaine aux chefs de famille, qui, eux, la portent dans leurs
foyers. De plus ils se soutiennent mutuellement, eux et leurs
catéchumènes, dans ces groupements, les pauvres sont secourus régulièrement et, en ce moment, ils font des quêtes organisées en valeurs et main-d’œuvre pour leur nouvelle cathédrale.
Ils se proposent d’atteindre la somme de mille francs. Donc,
dans ces inama, ils sont éduqués systématiquement au prosélytisme chrétien, et maintenant qu’ils ont été dans cette école
de formation depuis une demi-année, la plupart des chrétiens
ont leurs prosélytes, chacun de 2 à 10 et plus, qui reçoivent
aussi leur première instruction dans ces mêmes inama. Cela
fait que les récentes recrues se montent à plus de mille,
s’ajoutant aux anciens catéchumènes, travail d’un trimestre.
Sept cents avaient passé avec succès leur premier examen ;
cependant, pour nous permettre une plus longue probation et
conserver le mouvement d’ascension continue, nous n’en
avons admis qu’une bonne centaine dans les séries régulières,
les autres restants aux soins des inama.
143 « L’Esprit souffle où il veut ».

319

Succursales. – Les quatre succursales vont tout doucement
leur train comme la Mission de Kabgayé elle-même dans ses
premières années. L’une a une centaine de chrétiens maintenant et les trois autres une trentaine en moyenne. Elles vont
donc être assez vitales
pour fonder des soussuccursales. Ce sera le
travail de cette année qui
trouvera son exposé dans
le
prochain
rapport.
L’erreur s’organise aussi
et il s’agira de la prévenir
en occupant le plus de
centres possibles.
Chronique. – Nos séminaristes vont régulièrement rehausser l’éclat de
la fête de l’Indépendance
au 31 juillet. Ils sont toujours
invincibles
aux
matches de football contre
l’équipe royale, victoires
dont quelque gloire reLE P. SCHUMACHER (1878-1957)
tombe aussi sur la Mission.
9 janvier 1921 : Grande solennité de la remise à Sa Grandeur Mgr Hirth de la décoration de l’ordre du Lion, dont Sa
Grandeur est nommée officier ; la joie du jour est troublée
par le fait de l’absence du R. P. Classe, qui est nommé
chevalier du même ordre. La remise est faite par M. le Résident Van den Eeden en présence des Européens de Nyanza et
de la compagnie qui rend les honneurs : les deux princes aînés
sont députés par Musinga et lisent une adresse au nom de
leur royal père. Une grande foule de chrétiens, catéchumènes
et païens, forment le cadre de ce tableau imposant. Plusieurs
confrères sont venus partager notre fête.
Impossible de mentionner toutes les visites d’Européens
dont est honorée notre Mission. Cependant signalons la réception solennelle de Monsieur le Commissaire Royal Marzorati, venant en auto de Nyanza avec M. le Lieutenant Defawe, et, pour la première fois, Musinga. Le roi est ramené à
320

Nyanza le jour même, vu que les « Yuhi », c’est-à-dire les rois
portant le nom de Yuhi, ne peuvent pas passer la nuit en dehors de leur capitale. Il partit enchanté des ovations qu’il reçut
de ses fidèles ouailles des Marangara.
Monsieur le Commissaire Royal ne partit que le surlendemain, nous laissant tous sous le charme de la personnalité
d’un homme supérieur.
Que Marie-Immaculée préside à de nouveaux développements de cette chère Mission de Kabgayé qui lui est consacrée !
Personnel au 1er juillet 1921 : S. G. Mgr Hirth ; P. Lecoindre,
économe général, supérieur ; P. Schumacher ; FF. Anselme et
Adelphe.
P. SCHUMACHER
II. LE GRAND SEMINAIRE ST-CHARLES.
Voilà que l’exode qui se produit chaque année au commencement des vacances, a dispersé tous nos grands Séminaristes
dans les diverses Missions du Ruanda et du Burundi. Le 11
juillet avait lieu l’examen écrit de philosophie et de théologie ;
le jour suivant était consacré aux petits cours, et l’examen oral
clôturait, le 13, l’épreuve peu intéressante pour tout séminariste, blanc ou noir. Cependant nous sommes en droit de nous
réjouir du succès ; les notes sont très suffisantes généralement ; il y en a même de très bonnes. Aussi est-ce avec grand
enthousiasme qu’on se prépare au départ, et le 15 juillet,
après la Sainte Messe et les prières de l’Itinéraire, quatre
groupes composés chacun d’autant de Séminaristes descendent la colline de Kabgayé, pour prendre les uns la direction
des hautes montagnes du Kinyaga, où déjà le P. van Heeswijk,
supérieur de Mibirizi, les attend, et d’autres le chemin de Zaza
par Kigali - Rwamagana, tandis qu’un troisième se dirige sur
Issavi, et que quatre Séminaristes, originaires du Burundi, ont
la joie d’aller revoir leur pays natal, après six ou sept ans
d’absence. Un cinquième groupe, composé seulement du
P. Isidore Semigabo et du F. Asteri, suivra quelques jours plus
tard pour aller à Rulindo.

321

Que vont faire nos Séminaristes dans ces diverses stations ?
D’abord, évidemment, ils se reposeront des fatigues de l’année,
mais ce sera aussi pour eux un petit essai de vie apostolique.
Ils auront un voyage de deux, trois, cinq jours et plus pour
l’aller, et autant pour le retour ; et si l’accueil qu’on leur fera
auprès des chefs sera généralement bon, parfois il y aura
pourtant de petites humiliations à supporter ou de vraies privations à endurer, sans parler des fatigues de la marche dans
un pays aussi accidenté que le Ruanda. Puis, une fois arrivés
au poste désigné, ils aideront pro modulo suo144 dans les différents travaux du ministère : écoles, catéchismes, visites aux
chrétiens et catéchumènes. Là encore ils auront mainte occasion de pratiquer les vertus apostoliques : humilité, patience,
charité, dévouement et zèle dans l’emploi confié à chacun.
Après un séjour d’un mois environ dans les stations les plus
éloignées, ils se dirigeront de nouveau sur Kabgayé, pour que
tout soit prêt à la rentrée et pour le commencement de la retraite (28 août).
Les quatre nouveaux aspirants qui entreront en philosophie, porteront le nombre de nos Grands Séminaristes à 21.
Il y aura alors :
4 séminaristes en 1ère année de philosophie.
5 séminaristes en 2e année de philosophie.
7 séminaristes en 1ère année de théologie.
3 séminaristes en 3ème année de théologie
2 séminaristes en probation (1ère année), ayant fini leur
troisième année de théologie.
Il n’y a pas eu d’ordinations pendant le cours de l’année, et
il faudra patienter trois à quatre ans avant de voir se renouveler le grand événement appelé par tous nos vœux : l’ordination
sacerdotale.
Quelques faits glanés dans le cours de l’année.
– Le 20 août 1920, le P. van Heeswijk nous quitte pour
prendre la direction de la Mission de Mibirizi ; à sa place Monseigneur nous donna le P. van Uden, qui après son arrivée au
Ruanda (décembre 1919) avait exercé son zèle à Lwamagana.
C’est le R. P. Déprimoz, supérieur du Petit Séminaire, qui vou144 « Chacun à sa manière ».

322

lut bien prêcher la retraite de rentrée, qui dura six jours en
complet silence et se termina le 4 septembre 1920.
Le samedi 30 octobre et les deux jours suivants, il y eut
grand congé en l’honneur des Bienheureux Martyrs de
l’Uganda. Comme notre chapelle est trop petite pour y célébrer
des offices un peu solennels, la solennité eut lieu au Petit Séminaire ; le troisième jour nous assistâmes à la Messe pontificale ainsi qu’aux autres offices célébrés dans l’église de la paroisse.
Le 21 novembre, fête de la Présentation de la Sainte Vierge,
il y eut au salut renouvellement des promesses cléricales.
Le 30 novembre, le R. P. Oomen, visiteur, vint habiter
quelques jours au Séminaire ; le 3 décembre il chanta la
grand’messe.
Le 11 janvier, Monseigneur Hirth, notre vénéré Vicaire apostolique, et le R. P. Classe (parti pour l’Europe le 20 août
passé), sont solennellement décorés de l’Ordre royal du Lion,
par Monsieur le Résident. Le Grand Séminaire est heureux
d’assister à cette fête splendide, sans y prendre une part active
du reste.
Signalons encore le Triduum solennel en l’honneur de StJoseph que nous fêtâmes en nous unissant encore au Petit
Séminaire ; puis le grand événement du 7 juillet : visite de
Monsieur le Commissaire Royal accompagné de Sa Majesté
Yuhi Musinga.
Peu à peu, grâce à l’heureux développement du Petit Séminaire, le Grand Séminaire lui aussi gagne en nombre et importance. Puisse l’esprit sacerdotal et apostolique y grandir et
fleurir enmême temps. Cet esprit ne saurait s’introduire que
peu à peu chez de jeunes Africains n’ayant que 7 ou 8 ans de
vie chrétienne depuis leur baptême. Il est touchant et consolant de voir comment, chez nos Séminaristes, là où la grâce
rencontre une vraie bonne volonté, piété et efforts sérieux, les
caractères se forment et mûrissent à l’ombre du sanctuaire, et
de constater d’année en année les progrès réalisés dans les
vertus d’obéissance, d’humilité, d’abnégation, et dans l’amour
pour Jésus et les âmes. Que ceux qui liront ces lignes veuillent
bien s’intéresser au développement des séminaires indigènes,
et se souvenir dans leurs prières de cette œuvre aussi importante que délicate et difficile.
P. DONDERS
323

III. – PETIT SEMINAIRE ST-LEON
Le mois de juillet est attendu avec une impatience anxieuse
par toute notre jeunesse. Il faut dire aussi que c’est le mois
des examens de fin d’année et, ici comme ailleurs, on aime
beaucoup mieux la fin que le commencement de cette cérémonie. Mais voilà : in cauda venenum... Suit la publication des
notes. On pense alors tout naturellement à la parabole du figuier stérile qui fut le thème de quelques lectures spirituelles
pendant l’année : aux examens les maîtres ont voulu cueillir
les fruits qui manquent sur certains arbres, et alors : Ut quid
terrae145 occupât ? Pour ceux qui ont bien réussi dans leurs
examens, la joie est sans mélange, ils ne pensent plus qu’aux
vacances ; chez ceux, au contraire, qui ont conscience de
n’avoir pas précisément émerveillé les examinateurs, il y a
quelque peu d’inquiétude, et pour cause ! Un beau matin le
Père Supérieur avertit discrètement l’un après l’autre ceux qui,
tout à l’heure, vont rentrer dans leur foyer pour y chercher des
occupations plus en rapport avec leurs aptitudes ; à vrai dire,
ces exclus ne sont ordinairement pas enchantés de la décision
et les larmes coulent quelquefois, car malgré les inconvénients
d’une vie excessivement réglementée, ils aimaient bien la vie
du Séminaire.
Ce n’est guère qu’après ces exécutions que commence vraiment pour tous, la joie exubérante des vacances. Cette année
encore nous avons passé celles-ci au Séminaire en attendant
le jour, éloigné peut-être, où nous pourrons avoir une maison
de campagne assez spacieuse et bien située.
L’expérience nous a prouvé que, pour nos Barundi et nos
Banyarwanda, les vacances passées au Séminaire sont les
plus salutaires au point de vue moral et physique, et, je crois
pouvoir l’affirmer, celles qui deviennent peu à peu les plus
goûtées de nos enfants. Il faut évidemment s’ingénier à rendre
intéressants ces jours de repos : on se rappelle les jeux de son
enfance, on tâche de trouver ceux qui intéressent le plus nos
élèves, on fait quelques promenades, on va patauger dans la
rivière, que sais-je encore ? Le Père Econome tire même parti
de la situation : des maisons à reblanchir, voire même une
petite construction en briques à édifier, n’est-ce pas un amu145 « Pourquoi occupa-t-il la terre ? »

324

sement pour les enfants ? Et ils vous font cela avec une joie,
un entrain, je ne vous dis que cela !
Au 21 juillet nous sommes allés à Nyanza, résidence
transitoire et capitale du Ruanda, pour y fêter « l’Indépendance Belge ». Comme de coutume, bénédiction du Très
Saint Sacrement le matin avec Te Deum solennel au milieu
d’un grand concours de peuple. Le roi Musinga lui-même y
assiste en grande tenue ; les chants sont exécutés par nos
élèves avec beaucoup d’entrain. Après cela revue et défilé des
troupes ; dans l’après-midi, jeux et danses indigènes dans
l’enceinte royale ; puis à 16 h., à la plaine des sports, match
de football entre les élèves du Petit Séminaire et les élèves de
l’Ecole de Nyanza : cette fois encore, nos jeunes gens ont à
cœur de soutenir l’honneur de la maison, et ils y réussissent ;
leur victoire est complète. Les élèves de l’Ecole de Nyanza ont
l’air plutôt découragés ; c’est, je crois, la cinquième fois qu’ils
sont battus par les nôtres, voudront-ils encore recommencer la
lutte ? Ils sont vaincus chaque fois, disent-ils, parce que les
Séminaristes commencent toujours par « faire leur messe le
matin et par réciter leurs prières ». Peut-être bien, mes chers
amis ; mais alors faites comme eux, au lieu de rester dans le
paganisme !
Ce voyage à Nyanza fut la seule grande promenade que
nous fîmes pendant toute la durée des vacances.
Vers la fin du mois d’août les nouvelles recrues nous arrivent de toutes les directions tandis que cinq de nos élèves les
plus avancés franchissent le seuil du Grand Séminaire. Les
nouveaux sont reçus avec un grand enthousiasme par les anciens ; tous s’empressent pour faire à qui mieux mieux les
honneurs de la maison à leurs jeunes condisciples. D’ailleurs
comment ne mériteraient-ils pas les sympathies de tout le
monde quand ils nous arrivent avec un signalement tel que
celui-ci par exemple : « Nos trois jeunes gens ont hâte d’arriver
chez vous. Le jour de leur départ, ils ne semblaient plus toucher la terre, tant leur âme haletante les poussait vers le Séminaire. Ce ne sont ni des phénix, ni des oies ; puissiez-vous
en faire des cygnes dont la blancheur rappelle la pureté sacerdotale de ces futurs ministres de Dieu : des cygnes dont le
chant rappelle leur voix apostolique qui fera retentir partout
au Ruanda les merveilles du Seigneur ! »

325

Eh ! bien, cher lecteur, qu’en dites-vous ? Y aurait-il encore
des confrères qui ne convoiteraient pas une petite place au
Séminaire pour travailler à la formation de ces jeunes âmes ?
Avis aux amateurs !
Le 1er septembre au soir, s’ouvrait la petite retraite de trois
jours prêchés par le P. Schumacher, et le 6 les cours recommençaient.
Une heureuse circonstance est venue rompre la monotonie
de la vie régulière du Séminaire. Le 6 janvier, nous recevions
une bonne nouvelle : M. le Résident du Ruanda nous annonçait par lettre que Monseigneur Hirth était nommé « Officier de l’Ordre Royal du Lion » et le R. P. Classe « Chevalier
du même Ordre ».
C’est le 11 janvier qu’a eu lieu la remise de la décoration à
Sa Grandeur sur la place de la Mission, pavoisée aux couleurs
belges pour la circonstance. A 9 heures, les clairons sonnent
aux champs ; suit la revue de la troupe, après quoi Monsieur
le Résident donne lecture de la proclamation ; la médaille est
épinglée sur la poitrine de Monseigneur. Jamais distinction ne
fut mieux méritée ; aussi nous sommes heureux et justement
fiers de voir à l’honneur notre Vénéré Père dont les longues
années d’apostolat furent si pénibles parfois et si mouvementées, mais combien fécondes.
Deux discours, l’un en kiswahili, par l’abbé Joseph Bugondo, l’autre en kinyarwanda par le P. Lecoindre, expliquent à la
foule massée sur la place la signification de cette cérémonie
officielle. Là-dessus, les élèves du Petit Séminaire exécutent les
chants nationaux « La Brabançonne ». « Vers l’Avenir ». Un des
fils du roi Musinga lit la lettre de son père à l’adresse de Monseigneur et offre à Sa Grandeur un cadeau de la part du roi et
un autre encore de la part de la reine-mère. Les clairons ferment le ban et la troupe défile.
Suit une cérémonie religieuse à l’église où Monseigneur
donne le salut du Très Saint Sacrement. Des places ont été
réservées aux fils de Musinga et aux Batutsi qui ont eu la
chance de pouvoir entrer, car les moins lestes ont dû se résigner à rester dehors La foule est telle que l’on n’a même pas
pu empêcher l’envahissement des fenêtres qui servent de
niches à ces vivantes statues noires. Les soldats sont au port
d’armes au milieu de l’église. Le Te Deum est enlevé avec un
enthousiasme peu ordinaire, d’ailleurs bien compréhensible :
326

nos élèves ont leur manière de dire au bon Dieu merci des
honneurs rendus à notre Vénéré Père. Pendant la bénédiction
les clairons sonnent. En un mot, cérémonie splendide ! Il y
manquait le R. P. Classe qui eût bien mérité d’être à l’honneur
ce jour-là à côté de Sa Grandeur. « Ce n’est d’ailleurs que partie remise ! » disait Monsieur le Résident.
Le personnel tout à fait réduit du Petit Séminaire est resté
tel quel durant toute cette année, savoir : P. Déprimoz et P.
Vanneste.
P. DEPRIMOZ
Issavi (Sacré-Cœur de Jésus)
Cette année trouve la Mission d’Issavi dans sa belle adolescence : elle vient de dépasser sa vingtième année. Je ne parle
pas de cet âge des beaux espoirs, des grands projets, dans la
vie d’un homme, non, après vingt ans une Mission doit voir se
réaliser en partie déjà les beaux espoirs, les grands projets, de
ses fondateurs. Aussi bien, suis-je heureux de dire que Issavi
grandit et s’affermit. 5.014 chrétiens vivants – bien que
d’inégale vigueur, cela s’entend – sont groupés autour de notre
église. Aux jours de dimanche et de grandes fêtes, ils y accourent en grand nombre, et cette affluence de nos ouailles est,
entre plusieurs autres, un moyen d’apostolat. Les sacrements
ont été cette année encore assidûment reçus : nous comptons
49.000 confessions et 151.000 communions.
Mention doit être faite des cinq cents et quelques enfants
chrétiens de 6 à 12 ans qui reçoivent les sacrements et sont
assidus à venir au catéchisme 3 ou 4 jours par semaine. Turbulente gent assurément qui ne manque point d’exercer la patience des Sœurs Blanches, nos précieuses auxiliaires, mais
sans cependant lasser leur dévouement.
La Mission d’Issavi voit commencer l’œuvre des Sœurs indigènes : le noviciat établi ici même compte deux professes et
dix-huit novices. Souhaitons de voir se développer cette œuvre,
pour le plus grand bien de la Mission, espérons-le. Mais, à
part ces quelques âmes se destinant à la voie des « conseils
évangéliques », la fréquentation régulière des sacrements de
Pénitence et d’Eucharistie dénote l’effort de nos ouailles à conformer leur vie aux préceptes divins. Sur la plupart des col327

lines, une ou deux fois la semaine, hommes et jeunes gens se
rencontrent en un lieu fixe de réunion. Les chrétiens présents
y écoutent les avis que les missionnaires ont chargé l’un d’eux
de communiquer aux autres ; on y tranche les petits différends, on s’encourage mutuellement en se sentant unis. La
réunion, courte d’ailleurs, et qui jamais, que je sache, ne dégénère en libations copieuses, se termine par la récitation du
chapelet. Et elle donne de bons résultats pour l’union de nos
néophytes.
Nos catéchumènes (800 sont à deux ans du Baptême) sont
assidus et nous sont une preuve que les chrétiens font rayonner autour d’eux la foi de leur Baptême. Des égarés affichent
d’autre part leur vie irrégulière, mais grâce à Dieu, leurs mauvais exemples sont avantageusement neutralisés par la régularité des chrétiens fidèles à leurs engagements.
Petites nouvelles. – Le 18 août 1920 le R. P. Classe, Vicaire Général du Kivu, part pour l’Europe à l’appel de nos
Supérieurs Majeurs. Le P. Zuure l’accompagne en son
voyage.
22 août. – Arrivée du P. Giai-Via venant de Mibirizi et nommé à Issavi.
30 octobre. – Première visite du R. P. Oomen, supérieur régional.
Au 1er novembre nous clôturons le Triduum solennel en
l’honneur des Bienheureux Martyrs de l’Uganda.
13 novembre. – Arrivée, de Nyundo, du R. P. Zumbiehl,
nommé aumônier du Noviciat des Sœurs indigènes.
1er mars 1922. – Le R. P. Pouget était allé prendre à Kabgayé
un mois de repos auprès de Sa Grandeur Mgr Hirth. Aujourd’hui ce cher confrère nous revient ragaillardi par ces
quelques semaines de trêve à ses travaux.
18 mars. – Visite de Musinga, dans l’auto que Bula-Matari
(le gouvernement) lui a procurée.
21 juin. – Visite à la Mission de M. Marzorati, Commissaire
Royal. Et l’on prévoit que, à brève échéance, la peste bovine
sera maîtresse de tout le Ruanda. Musinga et un bon nombre
de ses chefs se montrent sceptiques devant les résultats des
travaux du service vétérinaire. L’inoculation, loin d’enrayer le
mal, disent les Batutsi, ne ferait que le propager plus rapidement ; c’est que, à leur avis, jamais Européen ne saurait pré328

tendre, en question d’élevage des bêtes à cornes, à la compétence incontestable !! d’un « vrai Mututsi du Ruanda ». Ils le
disent, comme ils le pensent.
Personnel du poste au 30 juin 1921. – P. Ecomard, supérieur
: P. Zumbiehl, aumônier du Noviciat des Sœurs indigènes ;
P. Pouget ; P. Giai-Via, économe.
P. ECOMARD
Nzaza (Reine des Saints)
Il y a dix ans Nzaza laissait beaucoup à désirer. Depuis plusieurs années elle revient vers la ferveur. Ce n’est pas encore
la conversion totale. 160 chrétiens restent toujours éloignés
des sacrements ; quelques-uns se sont réconciliés avec Dieu.
Par contre d’autres qui s’étaient montrés jusqu’ici persévérants ont suivi l’exemple des scandaleux. 145 ont manqué au
devoir pascal. Le pays étant très riche en bananes, l’ivrognerie
est assez répandue. Au milieu de tous ces mauvais exemples,
parfois une punition divine tombe, produit des réflexions, et
ramène des égarés à certaines fêtes. Une femme chrétienne,
séparée de son mari, est morte au loin sans sacrements... Un
ancien petit séminariste, nommé Stéphano, était habitué à
désobéir aux Pères, à passer des mois entiers chez les chefs
sans paraître à l’église. La peste bovine arriva ; la viande ne
manqua pas. Il en mangea durant toute une semaine de
Quatre-Temps, se moquant des chrétiens plus observateurs
des préceptes de l’Église. On l’enterrait le jeudi suivant : il était
mort sans avoir reçu les derniers sacrements.
Tel est le tableau noir de la Mission. Malgré tout, Nzaza
donne un ministère laborieux aux missionnaires. Et nous
sommes remplis d’une grande joie, laetitia magna146, devant le
relèvement qui s’opère petit à petit. Chaque matin les assistances à la messe sont nombreuses, elles le sont encore davantage tous les premiers vendredis du mois. Les sacrements
sont bien fréquentés ; pour 1180 chrétiens adultes recevant
les sacrements, nous avons les chiffres de 18 036 confessions,
et 40 229 communions. Depuis une année les grandes filles
ont accepté d’avoir leur jour de persévérance, le mercredi, où
146 « Grande joie ».

329

elles assistent à la messe, communient, ont une classe et une
instruction spéciales. Le Kissaka n’est pas le dernier pour
fournir des postulantes au noviciat des Sœurs noires.
La générosité ne manque pas à nos fidèles ; ils savent faire
des aumônes pour la Propagation de la Foi ! Durant cette année nous avons récolté la somme de 68 francs. Dans leur
cœur, ils ont le respect et l’amour de leurs Pères ; en ces
temps de peste bovine où notre troupeau disparaît, ils ont fait
une entente entre eux, et à tour de rôle viennent déposer du
lait sur notre table.
Deux cents enfants chrétiens viennent régulièrement,
quatre fois par semaine, assister à la sainte messe, recevoir
l’Eucharistie, écouter deux instructions, et apprendre à lire et
à écrire. Nous avons un embryon d’école de catéchistes.
Quinze fils de chefs Batutsi fréquentent l’école de la Mission.
En cinq mois 250 postulants à la médaille ont été amenés
aux catéchismes. On a couru les collines ; à beaucoup on a
redit la nécessité de croire en Dieu et de venir s’instruire pour
sauver leurs âmes ; aux parents on a fait connaître la défense
de perdre leurs enfants avec eux-mêmes en les empêchant
d’assister aux catéchismes ; aux enfants, aux adultes pusillanimes, on a donné des billets d’invitation : « Tu m’apporteras
mon billet à la Mission, tel jour, à telle heure ! »
C’était le jour du catéchisme des postulants. Tous arrivaient, et on les introduisait dans la salle du catéchisme. Le
premier pas était fait. Beaucoup continuent avec joie. Pourquoi
pas ?
Cinq succursales sont en marche, avec 93 médaillés et 100
postulants.
Voici donc la toile ensoleillée du Kissaka ; il faudrait y ajouter les traits édifiants des chrétiens fervents, mais cela est de
more147 dans toute Mission. Elle surpasse le tableau noir, bien
plus... elle l’efface.
Jucundare (sic), fïlia Sion, et exulta satis 148 ! Oui, chers confrères, qui avez travaillé à Nzaza, pour vous joie et merci ! Que
toutes nos Missions passent par les diverses phases du cœur
147 « De suite ».

148 « Réjouis-toi, fille de Sion, et exulte la suffisance (c.-à-d. de manière à n’avoir plus

besoin de rien d’autre ».

330

nègre, qu’elles s’abaissent, se relèvent, retombent encore,
notre travail apostolique ne ressemble pas à ceux du siècle ;
ses effets sont plus que séculaires ; ses derniers coups vont
jusqu’à l’entrée dans l’éternité !
Au matériel, les orangers et caféiers donnent chaque année
un bon rendement. Un hangar de cinquante mètres de long
sur neuf de large pour briques ; un autre plus petit pour les
gros bois vient d’être construit. La briqueterie va bon train, et
bon nombre de briques sèches sont transportées journellement. Nous préparons les matériaux de la future grande église.
L’actuelle est pleine aux grandes fêtes.
Du diaire glanons quelques faits.
Nuit du 6 mars. – Sauvage carrousel dans notre cour. Les
hyènes y pénètrent, enlèvent le chien de garde et son petit. La
nuit suivante, elles reviennent ; l’une mange la carcasse d’un
mouton empoisonné à la strychnine, et crève sur place.
7 mars. – Monsieur Fiolle, administrateur de Lukira, vient
examiner les mines de mica découvertes récemment. On avait
espéré notre concours. Nous faisons comprendre que nous
n’avons pas de temps pour cela ; et alors même que nous en
aurions infiniment, telle n’était pas notre vocation.
4 avril. – Les premiers cas de peste bovine sont signalés aux
environs. Nous avions confiance dans le succès du vaccin :
vingt de nos bêtes sont crevées.
9 juin. – Justina, la femme d’Isaïe Chuma, Kabirizi, se pend.
Depuis la mort de ses deux enfants, elle était devenue folle. La
miséricorde divine, comme les tribunaux humains, sait
tenir compte des circonstances atténuantes. Mais, pour
l’exemple, nous n’avons pas enterré la suicidée au cimetière.
Terminons en redisant : Servi inutiles sumus149 ! Honneur
au Sacré-Cœur pour tout le bien opéré cette année à Nzaza.
Huit familles se sont consacrées au Sacré-Cœur et l’ont intronisé dans leurs cases. Cela a dû faire descendre de nombreuses grâces dans tout le Kissaka.
Personnel au 30 juin 1921 : P. van Baer, supérieur ; P. Vitoux„ économe ; F. Rodriguez.
P. VlTOUX
149 « Nous ne sommes que des serviteurs inutiles ».

331

Kigali (Ste-Famille)
Jusqu’au 17 janvier 1921 la Mission de Kigali était occupée par les PP. Moyse et Durand. En janvier dernier,
force fut de la supprimer, par suite du manque de personnel. Un bon nombre de confrères sont, allés refaire leurs forces
en Europe, et le renfort ayant été insuffisant, il a fallu songer à
supprimer une station : on songea naturellement à la dernière
fondée.
Quel dommage ! Cette Mission donnait déjà de belles espérances ! Les conversions s’annonçaient nombreuses ! Plusieurs
succursales avaient été fondées ! Nous avions ici une école de
fils de chefs qui promettait d’aller très bien. Nous abandonnons aussi une coquette maison d’habitation ! Espérons que
cet abandon ne sera pas définitif et que bientôt des missionnaires pourront venir se réinstaller ici.
En attendant, la Mission est devenue une succursale de
Lwamagana. Chaque mois un missionnaire vient y passer
quelques jours. Jusqu’à maintenant c’est le dévoué P. Durand
qui a bien voulu assurer ce service !
Dominus mittat operarios in messem suam150.
P. LECOINDRE

Rwamagana (Notre-Dame des Victoires)
Dans le rapport précédent on a suffisamment insisté sur les
circonstances qui amenèrent et favorisèrent la fondation de
cette jeune Mission. Inutile d’y revenir.
Spirituel. – Nous n’avons pas encore à relater de baptême
solennel ; nous ne sommes ici que depuis deux ans et cinq
mois ; nous avons cependant pu faire quelques baptêmes in
extremis et surtout nous avons préparé le terrain pour les futures récoltes. A Noël 1920 nous avons donné la médaille des
catéchumènes à un premier groupe et depuis lors chaque trimestre amène son petit contingent. Les médaillés sont en tout
150 « Que le Seigneur envoie des ouvriers dans la moisson ».

332

96. La première série suit les catéchismes préparatoires au
baptême, ils seront régénérés à Noël de la présente année.
Les postulants se présentent tout doucement, de leur
propre mouvement, à la suite d’une bonne parole ou d’un petit
service rendu. Souvent, c’est l’intérêt qui les amène aux
catéchismes, histoire de gagner quelques francs par le travail qu’ils pourront trouver chez nous, entre temps la
grâce produit son effet. Parfois ce sont des coups tout à fait
inattendus. Tel ce père de famille qui vint me trouver tout
éploré. « J’ai deux grandes filles, me dit-il, elles sont malades à mourir ; viens les voir et, si tu les sauves, elles
sont à toi ; si tu refuses, demain elles seront la proie des
hyènes dans le marais. J’ai encore trois garçons : je te les
donne tous, mais sauve mes filles ». Ce bon vieux jusqu’à ce
jour nous avait caché ses enfants. Je le suivis avec ma boîte à
pharmacie ; ce n’était pas loin : dix minutes de marche. Je
trouvai les deux malades aux prises avec la malaria : 40° et
41° de fièvre ; une bonne purge, quelques grammes de quinine, elles furent sauvées et gagnées au bon Dieu. Huit jours
après, le bon vieux tout radieux vint les présenter lui-même et
maintenant les voilà ferventes catéchumènes ainsi que leur
frère aîné.
Chaque Mission a ses petits moyens pour attirer les postulants ; ici le soin des malades est un des principaux ; grâce au
bon Docteur Latinne, qui a résidé cinq ans à Kigali, nous
n’avons jamais manqué de médicaments. Il avait vu sur
place notre clientèle, car il y a deux ans il vint prendre
chez nous 12 jours de repos, aussi ne refusait-il jamais une
demande. « Je n’aime pas, me disait-il, donner des remèdes
pour garnir les étagères d’une pharmacie, mais je sais, j’ai vu
l’usage que vous en faites à Rwamagana, demandez toujours ;
et puis, ajoutait-il, je serai heureux en rentrant de pouvoir dire
à ma mère que j’ai fait un peu de bien au Ruanda, que j’ai
même coopéré à la fondation d’une Mission ».
Nos écoles de garçons et de filles sont bien fréquentées et
nous espérons que les résultats seront encore plus sûrs dans
deux mois, quand le bâtiment en pierres et briques que nous
construisons sera terminé. Jusqu’ici nous n’avions que deux
paillotes, où les garçons piaillaient d’un côté, les filles de
l’autre, mettant à une rude épreuve la patience des moniteurs.

333

L’école des filles est tenue par une ancienne postulante
religieuse, leur meilleure, m’écrivait la Sœur directrice,
mais un peu trop indépendante de caractère pour se plier à
la règle du Noviciat. Elle prétend avoir renoncé pour toujours
au mariage ; sérieuse, aimée et respectée de tous, elle rend
bien service, et remplace les Sœurs que nous ne pouvons pas
avoir. Elle a en même temps la surveillance d’un petit orphelinat, composé d’esclaves rachetées et même d’affamées
ramassées sur la route, une dizaine en tout. Toute la gent féminine va chez elle en toute confiance : il y a toujours à manger, à loger, et de bons conseils à recevoir.
Depuis septembre nous avons une école-chapelle à trois
heures de chez nous et nous avons choisi des emplacements
pour sept autres, mais les catéchistes manquent pour les occuper.
Matériel. – Au début, toutes nos constructions furent faites
rapidement en pisé, mais il est temps de songer à les remplacer. A la fin du mois d’août nous aurons terminé deux maisons
de 25 mètres sur 5 chacune, en pierres et briques. L’une servira de menuiserie, long hangar avec une chambre à chaque
bout ; l’autre divisée en cinq salles servira pour écoles et catéchismes. En même temps nous préparons les matériaux pour
bâtir l’été prochain notre maison d’habitation. Pierres, briques
cuites, tuiles, tout sera prêt, espérons-nous, et il ne nous
manquera plus qu’un Frère du métier pour utiliser en artiste
tous ces matériaux de bonne qualité.
Personnel. – Viendra-t-il ce Frère ? Depuis la fondation nous
n’avons été que deux et encore le second n’a guère été stable.
D’abord le P. Desbrosses ; onze mois après, le P. van Uden,
remplacé lui- même par le P. van Heeswijck au mois d’août
dernier, et enfin le P. Durand depuis janvier. Ne nous plaignons pas, c’est la crise du personnel.
Faits divers. – Le grand événement de l’année a été la peste
bovine. Depuis longtemps on l’annonçait en territoire anglais
du côté de Mbarara. Les vétérinaires belges ont bien essayé de
lui fermer l’entrée du Rouanda, mais peine perdue, elle a fini
par passer à travers les cordons sanitaires et de colline à colline elle a ravagé toute notre province du Buganza, pendant les
334

mois d’avril, mai et juin. Maintenant, c’est fini, on parle d’elle à
100 kilomètres d’ici. Dans notre province on a vacciné 35.000
têtes de gros bétail, mais beaucoup étaient trop contaminées
et le vaccin n’a eu qu’un résultat relatif. Les pertes sont
énormes, on parle de 50 %. Beaucoup ont caché leur bétail et
leurs pertes ont été encore plus grandes.
A quelque chose malheur est bon. Pendant deux mois un
marché de vaches s’est formé à côté de la Mission. Pour
quelques brasses d’étoffes on avait des bêtes de choix. Beaucoup achetaient pour tuer de suite, sachant bien qu’elles
étaient condamnées d’avance. Quant à nous, nous avons acheté environ 35 génisses de trois ans pour l’élevage, au grand
étonnement du public qui ne comprenait pas, à son sens, que
nous puissions donner tant d’étoffes pour rien.
Nous comptions sur l’amabilité du chef vétérinaire pour
nous aider à les sauver et nous avons réussi. Déjà, à ce moment-là, nous avions confiance dans la vaccination, car sur
35 vaches, à nous ou à nos auxiliaires, vaccinées d’après
toutes les règles de l’art, avec inoculation de virus pesteux et,
à côté, injection de sérum anti-pesteux, nous n’avions perdu
qu’une bête. Sur le conseil de M. le chef vétérinaire, qui voyait
notre troupeau de génisses avec les indices de peste, nous
n’avons pas inoculé de virus, nous n’avons fait que donner des
injections de sérum anti-pesteux. Les deux systèmes sont
bons, quoique le second soit préférable, mais il demande qu’on
ait du sérum frais à sa disposition tous les quatre ou cinq
jours et qu’on fasse amener les bêtes dès que la maladie se
déclare. En donnant deux ou trois injections à quelques jours
d’intervalle, de 40 à 60 centimètres cubes chacune, on les
sauve sûrement, nous en avons fait l’expérience. Sur une cinquantaine de génisses, à nous ou à nos auxiliaires, que nous
avons soignées dans ces conditions, nous en avons perdu seulement six. Un de nos catéchistes qui a sept vaches les mit à
notre disposition en toute confiance, elles sont toutes sauvées
; un de ses voisins, païen récalcitrant, en avait cinq, il n’en a
plus une seule et combien sont dans le cas de ce dernier ?...
Un autre événement qui a fait causer dans la région, c’est
l’apparition d’une Mission d’adventistes du septième jour, à
cinq heures de chez nous, vers le nord, et sa disparition six
mois après. Est-ce insuccès auprès de la population, qui n’a
guère envie de cesser de fumer et de boire du pombé ? Est-ce
335

manque de matériaux, de bois de construction surtout ? Estce manque d’eau potable, ils n’avaient que celle du lac Mohazi ? Nous l’ignorons. Ils sont partis pour aller s’installer à côté
du pic Karisimbi, près la forêt de bambous, une vraie Suisse,
disent-ils !!! Ils sont Suisses eux-mêmes. Nous sommes enchantés autant qu’eux du choix qu’ils ont fait.
Relations. – Elles sont excellentes tant avec les agents de
l’État belge qu’avec les chefs indigènes. Ces derniers envoient
leurs enfants à l’école qui leur est destinée, école neutre pour
le moment, mais qui ne manquera pas à la longue de produire
des fruits de salut. D’autre part ils laissent pleine liberté à
leurs sujets pour s’instruire et fréquenter la Mission.
Daigne le Père de Famille envoyer des ouvriers récolter ces
belles moissons qui mûrissent de tous côtés !
P. LEON DELMAS

Rulindo (Notre-Dame de la Merci)
Mission en général. – Le fait de l’occupation du Ruanda par
la Belgique a fait connaître davantage ce pays très peuplé qui
avec l’Ouroundi constitue le Vicariat du Kivou. La superficie
du Ruanda n’est pas considérable ; cependant c’est un fait
reconnu par tous les missionnaires, que les peuples du Sud
et du Nord ne se ressemblent pas. La Mission de Rulindo est
dans le Ruanda Nord. Dans un rayon de quatre heures nous
avons établi neuf succursales (la dixième est en projet) et deux
demi-succursales, qui toutes ont une forte population. Rien
d’étonnant que, mis en face de tant d’âmes, les missionnaires
de Rulindo aient de grands projets d’évangélisation. Ces projets ne peuvent être bien compris que si nous plaçons la Mission dans son milieu réel.
Notons tout d’abord que les populations du Nord sont en
général plus laborieuses que celles du Sud. Le climat plus
froid favorise certainement la moralité de nos montagnards.
Dans le Sud, là où les Batutsi (race conquérante) ont depuis
plus longtemps assis leur domination, les familles sont dispersées ; chez nous au contraire, c’est la tribu, le clan. Toujours
unies pour la défense de leurs intérêts, les différentes familles
336

de la même tribu ont leur habitation sur la même colline, dans
le même village, sur les terres propriété des ancêtres Dans le
Sud, dès qu’il sait un peu se débrouiller, le jeune garçon, le
jeune homme se met au service d’un chef, lui fait la cour, pour
en obtenir une vache. Le père du garçon, du jeune homme, ne
demande pas mieux, mais ces sorties fréquentes du toit familial diminuent d’autant les liens de l’autorité paternelle. Chez
nous, au contraire, le garçon, le jeune homme, reste à la maison et met la main aux cultures des champs paternels. Quand
il voudra s’établir, fonder un foyer, c’est de son père qu’il recevra la part des champs dont il tirera sa subsistance, c’est de
son père qu’il recevra une part de la dot de sa fiancée. Nous
pouvons conclure qu’ici l’autorité paternelle s’exerce dans
toute sa plénitude ; le jeune homme, même dans les premières
années de son mariage, ne fera rien sans l’autorisation de son
père. Il faut noter aussi que les peuples du Nord sont en général moins intelligents que ceux du Sud. Mais ils l’emportent
sur ces derniers en qualités morales ; ils sont plus droits, plus
simples, et, par le fait de leurs travaux et du climat, plus énergiques
L’an dernier le rapport parlait de 45 ménages environ, se
faisant instruire. Ces mariés ont été amenés à la Mission par
des voisins bons chrétiens ; ils ont persévéré. Nous concluons
qu’en général les gens mariés ne seront pas amenés à la Mission par le missionnaire. S’il y avait un intérêt matériel, palpable, ce sont eux qui viendraient les premiers ; mais les gens
qui nous entourent savent que la force est aux mains du gouvernement, et que de chez nous ils ne retireront aucun intérêt
immédiat. Ce qui les frappe, ce sont les fréquentes visites que
les chrétiens ou catéchumènes font à la Mission ; ce qui les
frappe, c’est le côté dérangement, le côté pénible de la religion ;
ce ne sera que par les conversations en tête à tête avec leurs
voisins chrétiens qu’à la longue ils sauront les vrais motifs qui
déterminent la conduite de ces derniers. Et puis les gens mariés ont tant de soucis : ceux du ménage, ceux des travaux
pour les chefs, pour le gouvernement, qu’ils ne se décideront à
venir régulièrement aux instructions que quand ils commenceront à comprendre que le salut est là et n’est que là.
Tout cela nous a déterminés (sans négliger les païens mariés, surtout les voisins de famille chrétienne) à porter nos efforts sur les grands jeunes gens. Ils sont plus intelligents, ont
337

moins de soucis, sont contents de sortir un peu des environs
du toit paternel. Évidemment nous ne les aurons pas sans gagner la confiance des parents, ce qui demande beaucoup de
sorties ; mais comment les païens des environs de la Mission
nous connaîtraient-ils sans relations fréquentes avec eux ?
Ces grands jeunes gens se marient pendant la durée du catéchuménat, ou un an ou deux après le baptême. Nous pouvons donc les recruter un peu dans tous les villages, les instruire, les éduquer, les former à la vie chrétienne, les aider moralement à fonder un foyer vraiment chrétien. C’est donc par
ces foyers chrétiens, répandus dans tous les villages, et par la
jeunesse instruite de nos écoles, que, dans quelques années,
nous espérons avec la grâce de Dieu, atteindre les jeunes
païens mariés non encore adonnés au vice de la polygamie.
Pour ces sorties, pour l’éducation sérieuse des catéchumènes et des néophytes, il faudrait être plus nombreux que
nous ne sommes. Mais, en dehors de cette éducation presque
individuelle de nos jeunes chrétiens, quelle espérance de voir
chez nos Noirs, des chrétientés solides. Rogare ut mittat operarios151!
Cette année, notre jeune chrétienté a suivi une marche
normale. Selon leur louable habitude, ils ont en général fait
beaucoup de cultures, mais ils n’ont pas oublié le soin de leur
âme. Neuf mille et quelques confessions, trente-huit mille
communions prouvent qu’ils cherchent la force de leur vie
chrétienne dans sa source. En général ils ont bon esprit, ont
confiance dans le missionnaire, et la docilité de la plupart est
notre grande consolation. Ils font des sacrifices pour leur foi ;
surtout ils ont admis ce principe que, sans ces sacrifices ils
n’auront de chrétien que le nom, et n’assureront pas leur salut. Les païens voient bien qu’un bon nombre ont abandonné
les coutumes des ancêtres, mais au lieu d’attribuer cet abandon à leur foi nouvelle, ils leur disent : « Les Pères t’ont enlevé
ton cœur, ils t’ont donné un remède, pour que les Bazimu (esprits des morts) ne puissent rien sur toi ». En fait, on ne leur
dit pas que les « esprits des morts » n’existent pas, mais en
s’appuyant sur la parole de Dieu, qu’ils ne sont pas sur la
terre, donc qu’ils n’ont pas à les craindre.

151 Demandez-lui d’envoyer des travailleurs.

338

Nous constatons que dès le jour où ils sont convaincus de la
non existence ici-bas des « esprits des morts », mais que ceuxci sont tous sans exception soit au Ciel, soit en Enfer, soit en
Purgatoire, dès qu’ils peuvent dire : je n’ai absolument rien à
craindre de ce côté, ils se rient des coutumes traditionnelles
qu’ils jugent vaines et puériles. Nous ne connaissons pas
beaucoup de cas de profanation du jour du Seigneur, mais
nous avons beaucoup à faire pour donner à nos chrétiens le
sens de la vérité, de la charité et de la pudeur chrétienne.
Nous parlerons l’an prochain des « réunions » que nous avons
prié nos chrétiens d’un même village (hommes et jeunes gens)
de tenir une fois par semaine, sous la présidence d’un des
meilleurs chrétiens du village. Ces réunions ont pour but de
parler des vérités religieuses pour s’y fortifier, de s’entraider
dans les difficultés spirituelles et matérielles, d’être un foyer
d’apostolat auprès des païens du village. Les présidents de
chaque « réunion » se rendent ensemble deux fois par mois
chez le Père Supérieur, lui rendent compte de ce qui se passe
au village, et reçoivent ses avis.
Des coutumes invétérées exposent la jeunesse à l’immoralité
et rendent difficile la fondation de foyers chrétiens. Nous avons
réagi de notre mieux dans nos instructions, en nous faisant
aider auprès des jeunes filles, qui sont davantage en cause,
par les plus sérieuses de nos matrones. Comme la superstition
se mêle à ces pratiques, il faudra du temps pour les extirper.
Nos catéchumènes nous donnent assez de consolations.
Mais pour une faute grave publique nous n’hésitons pas à retarder l’époque du baptême de trois et même six mois.
Les travaux matériels ne nous ont pas permis de sortir
comme les années précédentes, et, quoique nous ayons des
postulants, il y a baisse sur les années précédentes. Nous espérons dans les réunions de chrétiens pour y gagner leurs voisins. Il y a toujours les écoles, mais encore les travaux ont été
une cause de baisse. S’ils n’ont pas fait de progrès ils n’ont
pas trop reculé. Huit de nos enfants sont au Petit Séminaire
; une jeune fille demande à entrer au postulat des Sœurs
de Rwaza.
Nos succursales sont installées. Les catéchistes commencent à y travailler, mais c’est encore à l’état de germe. Nous
dirons l’an prochain si les germes ont poussé. Il y en a quatre
ou cinq où les catéchistes me réclament des livres pour les
339

plus avancés qui savent déjà lire les syllabes de deux et trois
lettres.
Matériel. – En juillet dernier nous avons construit un grand
hangar en briques sèches pour les catéchumènes, 3 hangars
pour les matériaux de nos constructions. Le F. Alfred a bâti
deux salles en briques cuites à l’extérieur : une sert d’école,
l’autre de menuiserie. En ce moment le P. Desbrosses et le
F. Alfred construisent un bâtiment destiné à servir de salles de
classe, de catéchismes, de chambre parloir pour les Pères. On
place même les différentes portes. Ce bâtiment nous servira
d’église jusqu’à construction de l’église définitive que l’on pourra commencer en quatre ou cinq ans. La bâtisse est en bonne
voie : s’il plaît à Dieu nous espérons y entrer pour les fêtes de
Pâques 1922. Quand nous entrerons dans notre église définitive, nous n’aurons qu’à mettre des séparations dans ce bâtiment et nous aurons cinq belles salles et deux chambres parloirs.
Nous ne voulons pas terminer ce rapport sans remercier
Notre-Seigneur et Notre Bonne Mère des bénédictions répandues sur nos œuvres. Qu’ils nous aident à ramener quelques
brebis égarées. Il y a quatre ou cinq ans quelques chrétiens
(six actuellement) ont rompu la loi sacrée du mariage. Il y a
quatre mois un autre était sur le point de les imiter ; actuellement tout est rentré dans l’ordre. Nous avons aussi un mauvais chrétien, mais qui a une maladie repoussante, qui fait
dire à tous, chrétiens et même païens : Dieu l’a puni. Puisse
l’épreuve le ramener !
Personnel au 30 juin 1921 : P. Martin François, supérieur ;
P. Desbrosses, économe et constructeur ; F. Alfred., architecte.
Rwaza (L’Assomption)
A noter d’abord des changements dans le personnel. En
janvier, le R. P. Schumacher, supérieur, quittait Rwaza pour
Kabagayé, et en février, la Révérende Mère Ignace, supérieure
depuis dix ans était remplacée par Mère Cassien, venue
d’Issavi. Un nouveau manche de pioche donne des ampoules,
dit le proverbe ; les chrétiens ont dû d’abord s’habituer à leurs
pasteurs, et ceux-ci connaître leurs ouailles.
340

La plus terrible épreuve de l’année nous est venue de la
peste bovine. Dans le but d’arrêter la marche de la maladie, les
vétérinaires établirent un cordon sanitaire le long de la Nyavarongo et la Mukungwa. Les deux rivières sur toute leur longueur furent gardées par des soldats, et défense de passer. Or
Rwaza est à dix minutes au sud de la Mukungwa, qui coule de
l’est à l’ouest. Brusquement donc, en février, quand l’ordre
arriva, la Mission se trouva scindée en deux. Immédiatement,
on songea à construire une paillote de 50 mètres sur 8 de
l’autre côté de la rivière, mais celle-ci ne put être terminée qu’à
Pâques. Elle nous servit ensuite d’église, d’école, et de salle de
catéchisme. On improvisa catéchistes quelques chrétiens de
bonne volonté ; les cours d’instruction furent donnés et suivis
normalement, mais, malgré tout, la science n’y a pas gagné,
l’œil du Père n’était pas là. Trois fois sur semaine et le dimanche, un Père n’était pas là. Trois fois sur semaine et le dimanche, un Père allait y dire la Sainte Messe, et entendre les
confessions. Le local étant unique, il était en ces jours exclusivement réservé aux chrétiens. Et nos ouailles se conservèrent ;
nous fîmes pour eux notre possible, et le bon Dieu fit le reste.
Mais ce fut une grande joie de famille, quand après quatre
mois de séparation le cordon fut enfin rompu, et que la famille
se retrouva au complet. La procession du Saint- Sacrement
avait eu lieu le dimanche précédent. Ne pouvoir assister que
des yeux à cette cérémonie qui attire catéchumènes et païens
de la contrée fut un sacrifice bien sensible à leur piété, et ce
fut le dernier.
L’assistance de nos chrétiens à la messe sur semaine est
très satisfaisante. On se fait un devoir d’y venir au moins une
fois, et d’assister à l’instruction qui suit. Les grandes filles sont
très fidèles à venir deux jours, mardi et vendredi ; et au sortir
de l’église elles se rendent chez les Sœurs. Les femmes également ont leur jour déterminé, et trois fois par semaine il y a
instruction chez les Sœurs.
En général, la science est bonne ; mais la bonne volonté est
encore meilleure. La franchise surtout est une vertu plus connue ici qu’ailleurs. Contents, ils le disent ; mécontents, ils le
disent encore. Un fundi [maçon] gâche son travail, et voit son
salaire diminué de quelques centimes : c’est juste, pas de réclamation. Mais c’est le Père qui a mal mesuré, mal commandé

341

; alors c’est le Père qui est en faute, le Père a l’amende ; une
cruche de bière à la compagnie... et vive l’égalité.
A Rwaza, j’avais ouï dire qu’il existe une caissette des
pauvres, approvisionnée par les chrétiens. La caissette n’est
jamais vide, mais elle ne s’alimente pas très sérieusement. Le
supérieur est-il encore trop nouveau, et n’a-t-il pas encore gagné leur confiance ? c’est possible. L’œuvre cependant était
belle, et méritait de vivre. Elle semble vivoter.
Catéchumènes. – La pression n’existe nulle part pour le recrutement ; les chrétiens même en pourraient faire davantage
auprès des leurs. Néanmoins le résultat est bon. Dans nos
succursales, nos catéchistes se font connaître et aimer. Des
visites des Pères plus nombreuses pour encourager et fortifier
les bonnes volontés, surveiller les cours d’instruction et l’école,
seraient une chose plus que désirable. Quand le poste sera
renforcé en personnel, on fera mieux. Du moins, on a occupé
le pays et pris possession des beaux centres voisins, et c’est
quelque chose en ce temps d’invasion protestante. Actuellement des ouvriers sont occupés à mouler briques et tuiles en
quatre succursales différentes ; on arrivera à supprimer ces
hangars en paille qui nécessitent de continuelles réparations.
Ecole. – En principe, nos écoles comptent tous les jeunes
gens à partir de 12 ans. Ils sont répartis en trois groupes selon
leur science. L’école est une corvée, à laquelle il faut se soumettre pour obéir aux Pères, mais l’amour de la science n’est
pas une passion bien connue : peut-être que l’arrivée prochaine des nouveaux livres de prières montrera bientôt, mieux
que nos discours, l’avantage de la lecture. L’école des plus
avancés, celle de nos lettrés, est la pépinière de nos futurs catéchistes. Autant que possible, nous nous ingénions à trouver
du travail à nos écrivains, afin de les conserver auprès de
nous.
Refuge. – La maison, du refugium miserarum152 a été bâtie
cette année. -Elle a 30 mètres sur 5. Jeunes veuves chrétiennes, orphelines, païennes unies à des chrétiens sans dis152 « Le refuge des pauvres (femmes) ».

342

pense, et devenues catéchumènes, voilà le personnel auquel
est destiné notre refuge. Une ancienne postulante-religieuse en
a la surveillance sous la haute direction des Sœurs. La maison
a été comble dès les premiers jours ; on y compte 35 personnes.
Cette année encore le poste s’est embelli d’un beau mur de
clôture, s’est enrichi de divers hangars pour ouvriers, et surtout d’une menuiserie où 30 ouvriers sous la direction de deux
indigènes font seuls portes, fenêtres, tables, chaises. Le travail
ne leur manque jamais. Les stations voisines, les Européens
colons, tout le monde connaît Rwaza qui livre rapidement des
meubles simples mais solides.
P. MOYSE
Nyundo (Sainte-Marie)
Personnel. – Nous avons commencé cet exercice à quatre,
nous le finissons à trois. Les fonctions de visiteur nous ravissaient le 24 août notre supérieur, le P. Omen. Il y eut déchirement,... c’est naturel, nous étions collés depuis quatre ans.
Nous avions fait ensemble toute la famine, nous avions été
hantés des mêmes cauchemars, avions vécu les mêmes heures
d’angoisse, partagé les mêmes insuccès répétés, et goûté les
mêmes miettes de quelques rares consolations. Le 8 novembre
le P. Zumbiehl partait pour Issavi. Il était nommé aumônier du
noviciat des Sœurs indigènes. Dès le 5 le P. Lody était venu de
Rwasa pour le remplacer.
Visites. – Je note les plus augustes et les plus intéressantes :
Deux directeurs de la compagnie Liebig, plusieurs fois
millionnaires, qui parlent d’acheter à Musinga, pour commencer, 5.000 têtes de bétail et cherchent à acquérir
quelques centaines d’hectares de terrain.
Monseigneur Huys, se rendant à Tongres Ste-Marie, passe
avec nous deux jours que son aimable simplicité et ses doctes
causeries nous font trouver trop courts.
Trois grands séminaristes de Kabgayé qui viennent passer
quelques jours de vacances chez nous... en faisant le bien.

343

Le P. Donders, venu pour diriger et encourager ses prêtres
indigènes de Murunda, pousse la fraternité jusqu’à faire les
huit heures de marche qui séparent ce poste du nôtre pour
venir nous saluer.
Le P. Giai-Via qui va de Mibirisi à Issavi.
Monsieur Van Sanghen et sa femme, qui vont installer à
Kissényi un laboratoire « vétérinaire » avec quatre aides, dont
un commandant. Il sera leur directeur. Ce Monsieur est catholique et nous fait la meilleure impression.
Monsieur Arens, consul de Belgique en Égypte, un des principaux agents d’une société de commerce ; avant d’aller assister en Belgique à la première communion de sa fille, il fait un
tour de Rwanda et d’Urundi, afin d’y établir des comptoirs. Il
nous soulage, pour la maison qu’il a déjà fondée à Usumbura,
de quelques milliers de cigares.
Monsieur Van den Einde, notre Résident, avec Monsieur
Coysen, docteur ès-sciences, qui fuit le monde et la civilisation, et veut s’établir dans ces pays pour y faire de la minéralogie et de la botanique.
Il est avec sa femme et son enfant. Il se promène seul, et
toujours avec un gros marteau qui intrigue les nègres et fait
parler... de lui.
Un rhumatisme aigu et mal venu qui lui enfle les pieds empêche le F. Pancrace de prendre sa journée de congé du lundi
de la Pentecôte.
Le Commissaire Royal, Monsieur Marzorati, qui rentre en
Europe, nous assure avoir été enchanté de sa visite ; nous
aussi. Il veut bien nous dire qu’il gardera de notre Mission le
meilleur souvenir.
Quand on ne les voit qu’en passant, nos ruines sont jolies,
mais pour qui y vit !...
Matériel. – Pour qui y vit !... De quoi nous plaignons-nous
donc ?... mal situés ? vilain pays ?... mal logés ?... mauvaise
cuisine ?... brouilles dans la communauté ?... maigre budget ?... tracasseries des chefs ?... Non, certes, non.
Le chef se dit notre ami et fait son possible pour nous faire
plaisir. Nos santés sont bonnes. Nos cuisiniers font la cuisine
depuis dix-huit ans, preuve qu’on en est content. Les légumes,
grâce aux Sœurs, sont variés et de toute saison Nous ne
sommes pas pauvres. L’Economat Général ne nous a pas
344

donné un sou, et cependant, malgré qu’il ait été nécessaire de
recouvrir la maison d’habitation des Sœurs, les hangars et
dépendances, malgré l’aménagement pour les chrétiens de
l’ancienne église, malgré la construction de trois grands hangars, d’un four, d’une menuiserie et de la grande église, nos
recettes grâce aux cigares, au blé, aux oranges et au café,
dépassent nos dépenses.
Puisque nous devions refaire notre grande église, recouvrir
notre maison d’habitation, faire une nouvelle cuisine, reconstruire notre école, les hangars de catéchisme et une menuiserie, d’aucuns auraient voulu que tout cela se fît en bas dans la
plaine, à côté des Sœurs ; c’eût été plus pratique pour les
jambes, pour l’eau, pour la facilité des constructions et des
relations et probablement plus économique, mais en haut, on
peut aussi faire du joli et la vue sur le pays est si belle et l’air
si vif !
La colline, en effet, s’avance en promontoire sur une plaine
qui mesure tant dans sa longueur que dans sa largeur, une
trentaine de kilomètres.
A gauche, quand de la Mission on regarde la plaine, on
aperçoit par un large échappé entre deux collines le lac Kivu.
En face, tout au fond, trois grands volcans qui d’un jet lancent leurs cimes souvent blanches de neige à trois ou quatre
milles mètres vers les nuages.
A droite, la forêt perchée sur les dernières assises nord des
montagnes qui partagent les eaux allant au Nil et à la Méditerranée d’avec celles qui vont au Congo et à l’Atlantique.
La plaine, loin d’être morne, fait l’effet d’une mer agitée dont
les vagues immenses, rangées et successives, furent tout d’un
coup figées par une main puissante et que planta et orna une
Providence artiste et attentive. Une rivière serpente dans la
plaine, baigne les pieds de notre colline, et s’en va en sautant
de banc de lave en banc de lave, verser ses eaux dans le Kivu.
Le pays est d’une fertilité surprenante, nous avons la terre
de lave, et c’est tout dire : sorgho, éleusine, haricots, patates,
petits pois, pommes de terre, tous les légumes d’Europe y
poussent à merveille et presque sans culture. C’est de tout le
Rwanda le pays où l’on pioche le plus mal et où l’on récolte le
plus. Il y a des maladies, l’on y meurt aussi, mais moins
qu’ailleurs. Sur les 230 enfants de néophytes baptisés depuis
juillet 1919 jusqu’à juillet 1921, 17 seulement sont morts.
345

Le pays est riche en gros et petit bétail. Ce bétail, il est vrai,
va diminuer, sinon disparaître. La maladie du sommeil est depuis deux ans dans la région et la peste bovine est à nos
portes. De ces deux maladies la plus terrible est la première.
La peste fauche, fait des hécatombes, mais saute et passe ;
tout ce qu’elle laisse derrière elle est sauvée. La maladie du
sommeil, elle, ne passe pas. Elle va lentement, sûrement,
s’installe à demeure ; tout ce qu’elle ne tuera pas cette année,
elle le tuera l’an prochain ou les années suivantes. Notre
troupeau de 70 bêtes a été complètement exterminé et un
des premiers. Monsieur le Directeur du laboratoire a bien essayé les injections d’émétique mais inutilement. Pour la peste,
il s’est exilé au milieu du lac à l’île de Vaü avec des vaches
dont le sang mis en bouteilles est envoyé dans le pays. Quatre
vétérinaires l’injectent aux bêtes valides. Il paraît que 70 à 75
pour cent guérissent après avoir fait une maladie bénigne. Les
résultats n’ont pas paru assez satisfaisants à Musinga. Quand
il a constaté que les bêtes ainsi traitées n’avaient plus de lait,
avortaient, et ne voulaient plus du taureau, il a donné l’ordre à
ses Batutsi de ne plus amener des bêtes aux « Blancs, » et le
gouvernement a décidé de ne plus donner de remèdes qu’à
ceux qui en demanderaient. Mais tout ceci ne nous intéresse
que relativement.
Ce qui nous intéresse davantage au point de vue matériel,
c’est que les bois qui soutiennent la toiture de notre maison
d’habitation, que les portes, fenêtres, et tout l’ameublement,
tant chez nous que chez les Sœurs, devront être remplacées ;
que la grande église de 80 mètres, comme je le disais plus
haut, ébranlée dans sa façade par un obus, vermoulue dans
ses colonnes qui étaient en bois, dans sa charpente, dans sa
menuiserie, ses meubles, ses portes, ses autels, a dû être soulagée de sa charpente dès l’an dernier et détruite à moitié.
Le bon F. Pancrace qui, depuis 1915, a la permission d’aller
en Europe, se multiplie malgré ses 18 ans d’Equateur avec un
dévouement admirable. Il va nous faire une église plus courte,
65 mètres, mais plus jolie avec des colonnes en briques et une,
façade avec vestibule. Les colonnes sont déjà bâties à hauteur
de chapiteaux, et la façade jusqu’au pignon. Si des circonstances imprévues ne viennent traverser nos prévisions, elle
sera sous toit à Noël et finie à Pâques.

346

Chrétienté. – Nous voici arrivés à la ruine qui rend si triste
cette Mission. Nous ne nous plaignons pas. Pour si désolante,
si chaotique, que soit la portion du champ qui nous a été dévolue, il nous est doux de penser que c’est la volonté de Dieu
qui nous y a mis, du Dieu qui récompense non le succès mais
le mérite.
Le champ était vaste et largement planté ; 5.416 chrétiens
ont été baptisés à Nyundo et inscrits sur nos registres. La
bourrasque épouvantable qui a tout bouleversé nous a tué
2381 chrétiens morts dans tous les coins, sur tous les
chemins, le plus grand nombre sans prêtre, sans sacrement, sans sépulture, beaucoup même sans témoins. J’ai
marqué comme morts tous ceux dont le décès a été dûment
constaté, tous ceux aussi que la rumeur publique, des gens
dignes de foi ou les circonstances désignent comme morts.
Donc 2.879 seraient encore vivants. « Sur ce nombre il y en
a 458 qui sont ou absents (269) ou disparus (189), ceux-ci
laissant leurs conjoints dans la plus pénible des situations.
Reste : 2.421.
Comment se comportent ces 2.421 ? Ici je suis obligé de
vous donner de l’à peu près car nos enquêtes n’étaient pas
finies lorsqu’est venu le temps d’écrire ce rapport annuel. 7 à
800 sont dociles à la voix de leur pasteur. Oh ! ils ne sont pas
parfaits, on pourrait sans trop de recherches trouver en eux
quelques-uns des péchés capitaux et même tous, ils pèchent,
mais voudraient ne pas pécher, font effort et reçoivent les sacrements pour mieux vivre en chrétiens. 4 à 500 évoluent autour de ce noyau, qui devient tous les jours plus ferme et plus
compact, et dont les attirances se développent et se font tous
les jours plus fortes. Ce sont les vagabonds de la chrétienté,
tantôt chez nous, tantôt chez le diable. Ils mangent quelquefois de la viande le vendredi, manquent la messe du dimanche
pour des raisons futiles, mais font leurs Pâques et sont en
règle pour le mariage. Ils sont des nôtres cela fait de 1100 à
1200.
Et les 12 à 1300 autres ? Ce sont les errants, en dehors de
toute voie, sauf la large, celle de la brousse, sans guide et sans
lumière, et ils n’en veulent pas. Est-ce donc péché de malice ?
Disons plutôt d’infirmité, et rappelons les épreuves subies par
notre chrétienté encore mal affermie, pour expliquer la situation présente. Nous avons eu la guerre, et puis les épidé347

mies : dysenterie, variole, cérébro-spinale, et enfin la famine, surtout la famine, qui a fauché les hommes plus encore que les femmes. Le dimanche, à la messe, nous comptons 120 à 130 filles contre 50 ou 60 garçons, et dans nos registres on est presque à chaque page des mentions comme
celle-ci : mari mort, les enfants aussi sauf un, la femme vivante. Qu’attendre de cette nombreuse population féminine
condamnée au célibat ? Il y a aussi les gens du marché, un
marché prospère où tous les gens du Bugoyé et ceux des pays
voisins et même éloignés de 3, 4 et 8 journées de marche accourent six fois dans la semaine. Ces gens (chrétiens pour la
plupart) vivent des étrangers qu’ils trompent et volent autant
que leur ignorance et leur naïveté le leur permettent. Voilà en
gros les causes de nos misères.
Et que faisons-nous pour réparer le mal et en enrayer le
progrès ? Le P. Lody dans son école de 30 à 40 élèves forme les
cadres futurs, car nous n’avons pas de cadres, nous n’avons
en dehors de ceux qui sont sur la propriété même de la Mission personne ou presque personne pour nous aider auprès
des chrétiens par des conseils, des encouragements, et nous
avertir de ce qui se passe dans les ménages. Il y a des inconvénients à envoyer les gens de la Mission : leur action, si action il y a, n’est que passagère, et puis nos braves Bagoyés ne
franchissent pas facilement la ligne du pombé. Une cruche
suffit pour les arrêter, et comme au retour il faut quand même
dire quelque chose, ils racontent des histoires de brigands.
Le Père Supérieur, en dehors du catéchisme qu’il fait tous
les jours à l’église après la messe, instruit ceux qui viennent le
trouver dans sa chambre pour faire régulariser leur situation.
Ces instructions sont des conversations en tête à tête où tantôt en s’adressant au cœur et tantôt à l’intelligence, en poussant surtout à la prière, on tâche d’arriver à une conversion.
Dans la condition où nous sommes, nous considérerions
plutôt comme un malheur les retours en bloc ; dans le nombre
se glisseraient des hypocrites comme celui qui buvait du pombé avant de recevoir la communion. A un chrétien qui s’en
scandalisait, il répondit naïvement ou malignement : « Le Père
ne s’en est jamais aperçu, car j’ai trouvé une recette. – Laquelle ? – Je mâche une ou deux feuilles d’eucalyptus après
avoir bu et il n’en paraît rien ! »

348

A Pâques, 15 se sont approchés des sacrements après avoir
revu tout leur catéchisme. Ils persévèrent encore tous, sauf
un. Depuis, trois ont été admis aux sacrements, quatre qui ont
fini leur instruction attendent, pour recevoir le sacrement de
mariage avec disparité de culte, et que la demande soit faite et
que leurs femmes qui se font instruire aient donné des preuves
de sincérité ; 8 autres viennent dans ma chambre et attendent
leur tour.
Les Sœurs, avec un dévouement qui ne demande qu’à
s’étendre, font le catéchisme à 72 garçons et 130 filles, instruisent, nourrissent et éduquent 45 personnes dans leur orphelinat. Les femmes en quatre groupes vont chez elles une fois par
semaine. Elles préparent à la réception des sacrements les
chrétiennes qui veulent faire régulariser leur mariage, en ce
moment elles en ont dix. 6.812 malades ont été soignés dans
leur dispensaire. Et je ne parle pas des autres petits et multiples travaux ou services.
Je finis ce long rapport par une prière. Des grâces, beaucoup de grâces, voilà les visiteuses qui seront les bienvenues
dans nos ruines. Oh ! vous qui lisez ces lignes, aidez-nous,
aidez-nous à les taire descendre pour que ces pierres deviennent des chrétiens.
P. ALBERT SOUBIELLE.
Murunda (N.-D. du Saint-Rosaire)
Nota. – Le rapport qu’on va lire a été écrit par le P. Donat Leberaho, prêtre indigène.
Personnel : P. Donat Leberaho ; P. Balthazar Gafuku ; Frère
Oswald Lwandinzi.
Nous sommes toujours ici à la Mission de Murunda travaillant au salut des âmes de nos compatriotes. C’est maintenant
la deuxième année que nous achevons dans cette Mission.
Grâce à Dieu, les grandes difficultés que nous avions la
première année au point de vue des différents travaux de notre
ministère, disparaissent peu à peu. Nous avons maintenant
plus d’expérience. Mais comme nous ne sommes encore que
des apprentis dans la grande œuvre pour les âmes, le
R. P. Donders vient chaque année passer quelques semaines
349

avec nous, afin de nous aider à mieux organiser notre chrétienté, notre catéchuménat et nos écoles.
L’année passée, quand le R. P. Oomen était encore à Nyundo, il venait assez fréquemment nous voir ici.
Depuis un an, notre Mission est rattachée à Kabgayé,
c’est-à-dire que nous dépendons directement de Monseigneur le Vicaire Apostolique.
Pendant le courant de l’année, nous avons eu la visite du
R. P. Zuembiehl qui passait ici allant à Issavi. Nous n’avons
pas eu beaucoup de visites d’autres Européens cette année-ci,
pas autant que l’année dernière. C’est seulement Monsieur
Wera, chef de poste de Lubengera, qui nous a fait deux visites.
Il nous a fait la première au mois de mai et la deuxième au
mois de juin. Nous avons tous été très heureux de cette double
visite, car ce Monsieur a été d’une très grande bonté envers
nous153.
Nos chrétiens de Murunda sont devenus plus nombreux
que l’année dernière. Ils sont maintenant au nombre de 418,
tandis que l’autre année ils n’étaient que 340. Et si le bon
Dieu continue de bénir notre travail, j’espère bien que l’année
prochaine notre petite église ne pourra pas les contenir tous.
Nous pouvons être généralement contents d’eux, car la plupart remplissent fidèlement leurs devoirs de chrétiens. Ils
viennent assez bien assister à la sainte Messe, au salut et au
chemin de la croix surtout le dimanche et les jours des fêtes.
Ils aiment à venir aux instructions, non seulement le dimanche mais aussi pendant la semaine. Tous les jours nous
avons 40 ou 50 chrétiens qui viennent entendre la Messe sur
semaine et y communient.
Parmi ceux qui étaient tombés autrefois, c’est-à-dire avant
notre arrivée dans cette Mission, il y en a deux qui se sont
convertis cette année. Cependant il en reste toujours 21 qui
n’ont pas fait leurs Pâques. Comme tous ces chrétiens étaient
tombés autrefois, il est bien plus difficile pour eux de revenir,
car la plupart d’entre eux sont mal mariés.
Ceux que nous avons trouvés pratiquants et ceux que nous
avons baptisés nous-mêmes, viennent bien à l’église et
s’approchent fréquemment des Sacrements.
153 Ce brave M. Wera et sa femme se sont confessés aux prêtres indigènes.

350

Ensuite, parmi les anciens chrétiens, 13 ne se trouvent plus
ici, ils ont émigré en différentes contrées à cause de la famine.
Ce fléau que les Banyarwanda appellent rumanurimbaba154,
était terrible ici, au Kanagé, en l’an 1917. Nous ne savons pas
au juste où tous ces chrétiens demeurent actuellement. Et ceci
nous peine le plus, car nous ne voyons pas comment nous
pourrons les aider à revenir à la pratique de la religion.
Notre école marche assez bien. Depuis un an beaucoup de
jeunes gens, chrétiens et catéchumènes, apprennent à lire et à
écrire ; il y en a 92 à l’école. Nous en préparons toujours
quelques-uns pour les envoyer au Séminaire. Cette année-ci
nous allons en envoyer trois ; puissent-ils persévérer !
Nous avons aussi un bon nombre de filles chrétiennes qui
lisent, mais il n’y a pas d’école proprement dite pour elles.
Le pays de Murunda est peu peuplé, il y a de grandes bananeraies mais peu d’habitants. Quant aux païens vivant en polygamie il y a pour le moment peu à espérer. Mais les jeunes
gens et enfants, nous en avons la confiance, viendront se convertir. Mais puisqu’ils sont jeunes nous devons éprouver leur
bonne volonté. Nous serons un peu plus exigeants pour
l’admission au catéchuménat ainsi que Monseigneur le Vicaire
Apostolique nous l’a recommandé. Nous aurons alors un
chiffre moins élevé de catéchumènes et nous irons plus lentement, mais la persévérance sera plus assurée.
Daigne le bon Dieu, qui est le maître des cœurs, toucher par
sa grâce les cœurs de nos indigènes du Kanagé, non seulement des jeunes mais encore des vieux. Que tous peu à peu
trouvent le chemin du salut, qui est Jésus-Christ et sa sainte
religion !
P. DONAT LEBERAHO

154 La famine Rumanura ou Rumanurimbaba débute en 1916 et se termine en 1918. La

Grande Guerre de 1914-1918 en est la cause principale : la réquisition des vivres et
des hommes, du pillage et de la destruction des champs, de l’arrêt des travaux agricoles suite à la fuite de la population devant les combats, de l’invasion de chenilles et
de sauterelles. Dans certaines régions du pays, le Nord-ouest notamment, cette famine
a entraîné un nombre important de décès.

351

Mibirizi (N.-D. du Bon Conseil)
Nous sommes ici à une hauteur d’environ 2000 mètres et
souvent dans un brouillard épais qui nous empêche même de
distinguer les bâtiments dans la cour intérieure.
La pluie ne manque pas non plus. Notre voisin Ndagano, un
petit roi, exerce le métier de faiseur de pluie, et naturellement
nous sommes les premiers et les plus souvent servis. Sa Majesté en fait trop, disent les gens, et vraiment depuis le commencement de septembre jusqu’à la fin du mois de mai nous
avons de l’eau en abondance.
Nos montagnes sont hautes et raides ; la brousse, grâce à la
fertilité du sol, pousse à merveille à côté des sentiers étroits et
glissants en temps de pluie, de sorte que la montée est excessivement pénible. Aussi puis-je vous assurer, chers confrères,
que nos jambes se plaignent sérieusement. Il nous faudrait un
aéroplane... ou un âne.
Personnel du poste. – A la fin de l’exercice précédent, il n’y
avait que deux Pères à Mibirizi : P. Cunrath, supérieur, et
P. Giai-Via, économe. Depuis, le personnel n’a pas augmenté
mais il a changé.
En août 1920 le P. Giai-Via quittait Mibirizi pour aller à Issavi ; il était remplacé par le P. Albert Pagès, revenu d’Europe.
Le P. Cunrath, lui aussi, partit de Mibirisi au mois de novembre pour rentrer à Maison-Carrée et y faire la grande retraite. Il fut remplacé comme supérieur par le P. van Heeswijk,
venu de Rwamagana.
Chrétiens. – Nous avons un noyau de bons chrétiens. Ceuxci sont réguliers pour l’assistance aux offices et la réception
des sacrements. Avec leurs enfants ils sont notre joie et notre
consolation. Nous en avons d’autres moins fervents ; mais de
cette catégorie nous ne nous plaignons pas trop. Nous avons
aussi nos chrétiens tombés. Quoique, sauf quelques rares exceptions, ils ne viennent jamais à la Mission, ils ne nous sont
pas hostiles extérieurement. Si nous visitons les villages, ils
nous saluent, et causent avec nous aussi bien que les autres.
Si nous leur rappelons les vérités de la religion, la récompense

352

et le châtiment, ils nous répondent ordinairement : « Oui, Père,
407c’est vrai, je reviendrai... mais plus tard ».
Ecole. – Comme il y a deux locaux, ainsi il y a deux catégories. L’une de ceux qui savent lire ; ils apprennent une leçon
par cœur et font une demi-heure d’écriture. L’autre catégorie
de ceux qui apprennent à lire. Une fois qu’ils savent lire convenablement ils passent à la première et c’est alors qu’ils apprennent à écrire. Chaque catégorie a son instituteur. Pendant
l’instruction faite par le Père, tous se réunissent dans le plus
grand local où se trouvent 10 beaux bancs d’école que nous
devons au bon F. Herménégilde. Après l’instruction ils ont
classe de chant. Nous sommes contents des élèves ; puissent
plusieurs d’entre eux nous servir plus tard de bons catéchistes. Les élèves destinés au séminaire font, après-midi,
sous la surveillance d’un des deux instituteurs, trois quarts
d’heure d’écriture.
Les filles chrétiennes ont leur école à part, dirigée par
une femme. Leur école c’est un local ouvert par devant. Elles
sont assez régulièrement présentes ; mais ce n’est pas
l’alphabet qui les attire, sans cela elles feraient plus de progrès
dans la lecture ; c’est surtout le travail, qu’on leur donne après
la classe, qui les amène.
Enfants chrétiens. – Comme nos écoliers, les petits enfants
chrétiens viennent quatre fois par semaine. Ils apprennent les
prières et le catéchisme par cœur ; ils ont ensuite une instruction faite aux garçons par notre zélé Philippo, ancien séminariste de Rubya, et aux filles par une femme chrétienne. Une
ou deux fois par semaine le Père Supérieur leur fait en plus
une instruction à l’église. Nous sommes contents du progrès
que font ces enfants. Il y a quelques chrétiens tombés qui
nous envoient leurs enfants ; mais la plupart des enfants de
nos chrétiens égarés grandissent sans jamais entendre parler
du bon Dieu, de leur âme ou de l’éternité. Espérons que le bon
Dieu aura pitié de ces pauvres petits et qu’une fois grandis ils
viendront vers nous, poussés par la grâce de Dieu.
Catéchuménat. – Le nombre de nos catéchumènes n’est pas
très élevé et la qualité laisse aussi à désirer. Il y en a qui le
prennent au sérieux, mais d’autres nous plaisent moins. Ce
n’est pas mauvaise volonté ; plutôt légèreté, indifférence par
353

rapport aux choses de la religion. Sans doute aussi, nos chrétiens tombés, quoique polis envers nous, font du tort au catéchuménat par leurs paroles et par leur conduite.
Succursales. – Dans nos belles montagnes du Kinyaga nous
avons huit succursales, dont la plus éloignée est à environ dix
heures d’ici. Les collines, où elles sont placées, sont bien peuplées, mais malgré la belle population groupée autour d’elles,
nous y avons peu de catéchumènes, exceptés en trois succursales où il y en a un nombre convenable.
Si nous pouvions y aller plus souvent, je crois que le
nombre augmenterait ; les visites encourageraient les catéchistes et les catéchumènes. Mais ces belles montagnes, hélas ! quelle pénible beauté ! Ensuite nous ne sommes que
deux, de sorte qu’en dehors des vacances, après les baptêmes
nous n’avons pas le temps de les visiter. Une autre raison du
petit nombre, c’est que les gens ont énormément de corvées, surtout de corvées de portage de Changugu à Usumbura, d’où beaucoup reviennent malades. Et, de retour
chez eux, ils préfèrent se reposer et se préparer ainsi pour
une nouvelle corvée ou un nouveau voyage à Usumbura
que de se présenter à la succursale et de se fatiguer la tête
à un travail qu’ils n’ont jamais fait.
Cependant nous ne perdons pas courage. Nous encourageons nos catéchistes et prions le bon Dieu pour que bientôt
l’heure de la grâce sonne aussi pour ces pauvres âmes.
Matériel. – La plupart de nos bâtiments sont encore provisoires ; ils sont bâtis en briques sèches et couverts en paille.
Ces toits nous reviennent tous les ans assez cher. Nous
n’avons que deux bâtiments définitifs : le plus grand contenant trois chambres bâti avant la guerre par le F. Herménégilde ; l’autre, avec trois petits compartiments, construits par
le P. Pagès après son arrivée en août 1920. Les deux sont couverts en tuiles.
Nous avons ici une assez belle plantation de caféiers qui a
bien donné l’année passée. Nous allons finir la récolte de cette
année ; mais nous n’en avons pas encore vendu pour ainsi
dire. L’année passée les caféiers étaient malades ; on avait
coupé une cinquantaine de pieds. Nous le regrettons parce que
les pieds malades, qu’on avait laissés, ont bien repris.
354

Visites. – Pendant l’année nous avons eu la visite de plusieurs Européens. Vers la fin de cet exercice nous avons eu la
visite d’un certain Monsieur, qui fera bien de suivre désormais
la grande route sans passer par la Mission. Il a abusé d’une
manière scandaleuse de l’hospitalité que nous lui avons offerte
pendant quatre jours.
Nous sommes très heureux d’offrir l’hospitalité à ces messieurs, mais, de tels hôtes, préservez-nous Seigneur.
Nyaruhengéri (N.-D. des Apôtres – St-Pierre)
Le rapport de l’année dernière sur la Mission de Nyaruhengéri, sans être dès plus optimistes, ne donnait cependant pas
une idée défavorable de la chrétienté. Cette année la vérité
m’oblige à accentuer davantage la note de satisfaction.
Le nombre de nos néophytes se monte à 1.516, les morts
défalqués. C’est une augmentation de 321 chrétiens depuis
l’année dernière. Cela s’explique. Les naissances d’enfants ont
été nombreuses. Par ailleurs les catéchumènes, retardés
quelque temps par la nécessité de savoir lire, ont surmonté
aujourd’hui cet obstacle, et se trouvent tout étonnés maintenant de s’être laissé ébranler un instant par une chose si
simple. C’est ainsi que le baptême de juin nous a donné
71 néophytes, dont 49 adultes et 22 enfants. Si cette progression se continue, et il y a lieu de croire qu’elle se poursuivra,
notre petite église ne suffira plus à contenir la foule. Déjà elle
est comble aux jours des grandes solennités, parce que, ces
jours, chacun tient à assister à la grand’messe : il y a la pompe
des cérémonies et la nouveauté des chants.
Le lecteur se demande : que valent ces chrétiens ? Je réponds d’un seul mot : le péché mortel y est rare ; tel est mon
humble avis. On arrive à ce résultat d’abord par
l’enseignement des grandes vérités, et l’administration des sacrements.
Les grandes vérités de la Foi font impression sur les âmes
simples et droites, et il y en a beaucoup autour de nous.
L’enseignement ne fait pas tout ; souvent l’esprit est éclairé,
mais la volonté est faible. Les sacrements sont là pour
l’affermir, et nos chrétiens aiment à y recourir. Nous comptons

355

cette année 17.260 confessions. L’année dernière elles
s’élevaient à 17.153.
L’excédent provenant des nouveaux néophytes, on voit que
nos chrétiens n’ont pas varié dans leurs habitudes. D’une façon générale on peut dire qu’ils se confessent toutes les deux
ou trois semaines ; et après ce temps on constate avec joie que
la majorité d’entre eux sait se préserver du péché mortel. Les
communions se montent à 67.500, à peu près 10.000 de plus
que l’an passé. Défalquons celles qu’ont faites les nouvelles
recrues et l’on constatera, comme pour les confessions, que la
communauté chrétienne n’a pas dégénéré. Il y a des communions chaque jour de la semaine, mais particulièrement le
mardi, jour de réunion des jeunes filles et des bakuru ou chefs
de groupe ; le vendredi, jour des femmes, les communions y
sont encore plus nombreuses. Le premier vendredi du mois et
tous les dimanches de l’année il y a communion générale. Nos
chrétiens ont compris que lorsqu’on offre un sacrifice il faut y
participer, comme il est d’usage dans les sacrifices païens. Et
l’on sent que, pour rester fidèles à ce principe, ils se surveillent
et sc gardent bien davantage du péché mortel. Parfois même
ils sont tout étonnés qu’on leur impose de venir à la messe
sans y communier.
Mais les moyens surnaturels supposent la coopération personnelle et la lutte. Nos chrétiens ont d’abord à lutter contre
leur entourage païen qui sans cesse les invite à des pratiques
superstitieuses, au culte des bazimu. A tout propos, nos banyarwanda font intervenir les bazimu et leur offrent des sacrifices ; les négliger, c’est s’exposer à toute sotte de maux. Aussi
que d’instances à repousser, que de malédictions à supporter,
de menaces et de tracasseries à subir pour le chrétien qui refuse de participer aux pratiques traditionnelles !
Il ne se passe pas un jour que l’un ou l’autre ne soit en
butte à ces tentations. Les uns ripostent énergiquement : je
suis chrétien et Dieu me défend toutes ces choses, ou bien :
Dieu me commande le contraire. Dieu est le maître, s’il veut
que je meure c’est bien : s’il veut que je guérisse il me guérira.
D’autres : autrefois je faisais cela, maintenant que je suis
chrétien je ne puis le faire. Et comme parfois le tentateur objecte que tel ou tel chrétien a sacrifié ou s’est donné aux esprits. C’est son affaire, répond l’intrépide athlète. Quelquesuns plus timides se contentent de dire pour se débarrasser des
356

importuns : oui j’y penserai, et puis n’en font rien J’en connais
qui invoquent la sainte Vierge ou l’ange gardien, du fond du
cœur, pendant qu’on les sollicite à sacrifier. Je sais des enfants de douze à quinze ans qui quittent la maison paternelle
et vont se réfugier auprès de leur chef de groupe pour obtenir
conseil et protection. D’ordinaire ils y restent jusqu’à ce que la
bière soit bue. Car dans ces cérémonies les libations sont indispensables.
Il serait exagéré de dire qu’il n’y a jamais des vaincus parmi
nos chrétiens. Mais quand le fait est connu le coupable est
passible d’une pénitence publique. Il doit faire le chemin de
croix quatre dimanches de suite après la grand’messe, et
s’abstenir, pendant ce temps, de la sainte communion. Il est
nécessaire en effet de tenir compte de l’opinion. Or les chrétiens sérieux, qui sont nombreux à Nyaruhengéri, ne comprendraient pas que l’on n’exigeât aucune satisfaction de la
part d’un des leurs qui fait si bon marché des vœux de son
baptême, qui ferait volontiers la navette entre Jésus-Christ et
Satan ; car une première chute en entraîne d’autres,
l’expérience en témoigne ; il leur paraîtrait étrange de voir ainsi, du jour au lendemain, s’agenouiller à la table des fidèles et
participer au banquet eucharistique un transfuge d’hier qui
revient des libations païennes ou des viandes immolées.
Il est un autre champ de bataille où la lutte est d’autant
plus âpre que l’ennemi est plus caressant. Inutile d’en parler.
Inutile aussi de parler de tentations plus délicates que le fidèle rencontre jusque dans le sein de sa famille, si elle reste
païenne ; ce n’est pas seulement l’exemple de l’immodestie, de
l’immoralité, mais l’invitation même à toute licence de la part
des parents...
On reprochera à une jeune fille sa retenue, et que dire des
railleries à entendre sur le chapelet, la médaille, la croix ?
Souvent ces objets disparaissent et quand le chrétien les réclame, on lui répond que les rats les ont emportés. – Que gagnez-vous à tout cela ? En êtes-vous plus riches ? Ne mourrezvous pas comme les autres ? Il faut du courage pour résister à
ces assauts chaque jour répétés.
Pour soutenir les chrétiens, ainsi battus en brèche, les missionnaires de Kansé ont un puissant auxiliaire dans ce
qu’on appelle l’inama. C’est un moyen tout humain, qui n’a
pas la portée des moyens surnaturels, mais qu’on doit joindre
357

à ces derniers quand il est possible de le faire. L’inama est un
groupe de chrétiens comprenant en moyenne une douzaine de familles, sans compter les jeunes gens et les
jeunes filles dont le nombre varie avec les circonstances. Il
a à sa tête un chef, mukuru, qu’il a élu lui-même et dont il
suit la direction. Ce chef se choisit un adjoint qui le remplace en cas d’empêchement. Une ou deux fois par semaine ce mukuru, comme on l’appelle, réunit son petit
monde en un lieu désigné qui n’est pas toujours le même.
Le mukuru s’informe de la situation spirituelle et temporelle de chacun de ses subordonnés. Par des interrogations
discrètes il constate si tout son monde sait les prières du
matin et du soir, s’il les dit régulièrement à la maison, s’il
sait la façon de bien recevoir les sacrements de Pénitence
et d’Eucharistie, s’il assiste à la messe le dimanche et parfois sur semaine, si les époux vivent en bonne intelligence
ou s’ils sont en rupture ; s’il y a parmi eux quelque malade
en danger de mort.
Pareillement il examine la situation temporelle de chacun
d’eux. Si quelqu’un a des difficultés avec le chef indigène de la
localité, ou avec d’autres païens, s’il est tombé dans le besoin
par suite d’un accident imprévu ou d’une maladie prolongée.
En un mot il doit être au courant de tout ce qui concerne
l’âme et le corps de ses sujets.
Une fois par semaine tous ces chefs de groupe se réunissent à la Mission pour former un conseil hebdomadaire
sous la présidence d’un missionnaire, ordinairement le supérieur. Ce jour-là toute la chrétienté est passée en revue,
et toute irrégularité est marquée d’un chiffre placé en face
du nom du coupable. Ce chiffre a son similaire sur une feuille
à part qui en donne la signification. Ce chiffre est barré le jour
où le coupable est venu à résipiscence. Ainsi tous les huit
jours le supérieur est mis au courant de tout ce qui intéresse chacune de ses ouailles. C’est dans cette réunion
plénière que le missionnaire donne ses conseils, ses avis
ou ses instructions, et chaque mukuru les transmet à son
groupe. On ne saurait trop recommander la création des
inama ; ils font un bien immense, et facilitent, dans une
large mesure, au supérieur de la chrétienté, la direction de
ses ouailles.

358

Notre communauté chrétienne a ses réserves d’accroissement non seulement dans les naissances, qui lui apportent
déjà un appoint considérable, mais encore dans le catéchuménat.
Autant que nous pouvons en juger, nos catéchumènes sont
sérieux. Nous ne les flattons pas, nous ne les alléchons pas
par l’appât d’un bien-être terrestre quelconque, nous ne leur
déguisons pas les vérités que la foi nous enseigne, ni les exigences de la loi du Christ.
En fait de catéchumènes nous en comptons 210 qui sont à
une année du baptême, et 280 à deux années. Ces deux catégories suivent des cours réguliers de catéchisme à la Mission ;
chacune des divisions dont elles se composent y vient une,
deux, trois, quatre fois, selon qu’elle est plus ou moins rapprochée du baptême. A deux missionnaires que nous sommes
nous ne suffirions jamais à cette tâche, nous avons heureusement une demi-douzaine de catéchistes bien exercés dont
l’aide nous est bien précieuse.
Après la leçon de catéchisme tous les jeunes gens, garçons
et filles, font un exercice de lecture qui dure une demi-heure. Il
y a vraiment plaisir à voir avec quelle promptitude ils saisissent leurs livres et s’appliquent à lire, les plus forts aidant les
plus faibles, sans se soucier le moins du monde de ce qui se
passe autour d’eux, car l’exercice se fait en plein air. Au signal
donné tout le monde se met à genoux pour réciter le sub
tuum155 et l’on rentre chez soi.
Mentionnons maintenant les écoles. Il y a l’école supérieure
où l’on enseigne la lecture expliquée, l’écriture, le calcul et le
chant. L’instruction religieuse y a sa place ; elle vise surtout à
approfondir davantage les vérités chrétiennes dont la connaissance a une portée plus pratique pour nos Banyarwanda, par exemple le péché originel et l’origine des maux sur
la terre ; le sort de l’homme après sa mort et la nécessité
du baptême ; la manière d’utiliser le travail et la souffrance d’ici bas pour payer notre dette et entrer en possession de la gloire là-haut ; la nécessité du combat spirituel
et la façon de le conduire pour se préserver du péché, etc.
Il y a l’école moyenne où l’on apprend à lire couramment.
Enfin l’école des débutants qui comprend deux divisions : les
155 « Sous l’abri de ta miséricorde ».

359

petits et les tout petits autrement dit l’école maternelle. Il va
sans dire que nous ne suffisons pas à la tâche ; nous ne pouvons guère que visiter ces différentes écoles, inscrire les présences sur un registre ad hoc, exciter l’émulation et encourager le succès par le moyen des concours et des récompenses
qui les suivent.
Chaque école a son moniteur, qui souvent est loin d’être un
pédagogue expérimenté et d’avoir la passion de son métier. Il
est surtout bien éloigné du zèle ardent et désintéressé qui distingue nos chers Frères des Ecoles chrétiennes.
La Mission de Nyaruhengéri a aussi des succursales. Leur
service ajoute encore au travail des missionnaires qui auraient
bien besoin d’un petit renfort. La principale de ces succursales
est Linda anciennement Mugombwa. Linda, qui est à une petite distance de Mugombwa, se prête mieux à l’établissement
d’une future Mission. C’est un plateau découvert qui fait
communiquer entre eux, sans accident de terrain, tous les villages nombreux et populeux qui lui servent de couronne, et
qui seront desservis plus tard par la Mission future. Cette succursale compte aujourd’hui 260 chrétiens et autant de catéchumènes sinon davantage. Le lieu même de la succursale est
à trois heures de la Mission mère. Mais beaucoup de chrétiens, qui l’avoisinent dans un rayon plus ou moins long, sont
évidemment à une distance plus considérable de Nyaruhengéri. Or pour des enfants et des femmes chargées d’un bébé, qui
tiennent à assister le dimanche à la messe et à s’approcher des
sacrements, le voyage est passablement fatigant. Ajoutez
qu’entre le plateau de Nyaruhengéri et celui de Linda il y a la
vallée de la Nyakabogobogo qu’on souhaiterait pouvoir franchir
en avion.
De plus il arrive comme partout que le missionnaire est appelé auprès d’un malade qu’il faut extrémiser. L’aller et le retour prennent la journée ; heureux quand le lendemain il ne se
trouve pas trop fourbu des deux jambes ; en tout cas le travail
est doublé pour le confrère qui est resté à la Mission. Ému de
ces considérations notre vénéré vicaire apostolique a daigné
nous autoriser à bâtir une chapelle à Linda. Les travaux sont
lancés tout le monde est sur pied ; d’aucuns moulent les
briques et les tuiles, d’autres apportent les madriers de construction ou le bois de chauffage ; déjà notre cher F. Tite, maçon hors concours, a élevé, en un rien de temps, avec les
360

briques à cuire, une tour carrée de 4 mètres de haut qui est
devenue un four à air libre ; la cuisson des briques a été irréprochable. Il recommencera une deuxième et troisième fois et
nous aurons d’ici à Noël la petite maison de Dieu.
Nyanza, la seconde succursale, est à deux heures de la Mission. Outre qu’elle est moins éloignée que la première de
Nyaruhengéri, elle est aussi d’un accès plus facile. On peut s’y
rendre en bicyclette par la grande route pour automobile que
le gouvernement vient de faire faire, et qui passe à une petite
distance de la succursale.
Nyanza compte aujourd’hui 45 chrétiens qui nous donnent
toute satisfaction. Là encore il serait bien utile, pour ne pas
dire nécessaire, de construire un hangar, en briques cuites,
qui pût servir de local aux catéchumènes, et, à l’occasion, de
chapelle au prêtre. Nous n’avons ni le temps ni les ressources
pour faire ce travail cette année. Nous avons seulement demandé au catéchiste de cette succursale de préparer, avec
l’aide des chrétiens et des catéchumènes, une réserve de
briques pour l’armée prochaine.
La troisième succursale, Mumumbano, a deux défauts : elle
est trop rapprochée de la Mission, puisqu’elle n’en est qu’à une
heure ; de plus elle est mal placée, car elle se trouve isolée à
l’extrémité du village dont elle porte le nom. Il y a à deux ou
trois heures à l’ouest de Nyaruhengéri des centres bien fournis
où cette même succursale serait mieux située. Au reste tout ce
côté de la Mission mériterait d’être exploré, la population y est
assez dense et nous n’y sommes pas connus. Le projet est à
l’étude. Mais un pareil voyage demande au moins huit jours, et
pendant ce temps le travail languit à la Mission. Un seul missionnaire ne pouvant suffire à tout.
Faut-il dire un mot du temporel de la Mission ? Les constructions laissent à désirer : tout le monde en convient.
L’emplacement lui-même est chaud et humide et point central.
A une demi-heure de là il y a une place-bien aérée, au beau
milieu de Nyaruhengéri, qui, de l’aveu des experts, conviendrait davantage.
Les cultures ont gagné énormément sous l’active direction
du P. Knoll. Tout triomphe maintenant de la défaite du chiendent ; le potager nous a donné des carottes et des choux qui
émerveillent les visiteurs ; les pommes de terre foisonnent, le
blé nous a donné du très bon pain, le café a attiré l’attention
361

des Belges et nous a permis de réaliser quelques recettes qui
ont amélioré notre menu. La petite forêt d’eucalyptus nous a
fourni quelques pièces de charpente et du bois de chauffage.
Aujourd’hui il faut nous arrêter pour en augmenter la surface ;
la plantation de café elle aussi demande plus de développement afin que son rapport puisse suffire aux dépenses de
l’avenir.
En terminant ce rapport notre devoir est tout indiqué Pour
le passé nous dirons avec l’Ecriture : Non nobis, Domine, non
nobis, sed nomini tuo da gloriam, et pour l’avenir nous dirons
avec l’Eglise : Da nobis quœsumus, Domine... ut... et merito et
numero populus tibi serviens augeatur156.
(...)
P. BUISSON
78. RAPPORT DU P. CLASSE DU 13 JUILLET 1921 CONCERNANT L’ERECTION DU VICARIAT DU RUANDA 157
Saint-Martin -la- Méanne, le 13 juillet 1921
1.- Bref historique de la Mission à ériger158.
Vicariat du Kivu, érigé en décembre 1912 [ ?]. Ses deux parties
a. – Urundi. Mission commencé définitivement en juillet
1896 par 1er établissement dans l’Usige (Uzumbura) puis le
13 novembre 96 à Misugi (5 heures à l’Est de près Muyaga).
De Misugi la Mission est transportée à Muyaga le 25 mai 1899.
En 1880, les Missionnaires avaient essayé de fonder une 1ère
Mission dans l’Urundi ; près de Rumonge, à 50 lieues au Nord
d’Ujiji-Kigoma ; c’est la que furent massacrés le P. Deniaud et
ses 2 compagnons. En 1884. Nouvel essai près d’Usumbura
sans l’Usige ; cet essai dure 7 mois. Les esclavagistes menaçant d’intervenir manu militari ; les Pères se retirent. Cette
Mission de Saint-Antoine d’Uzige reprise en 1896 par le P. Van
156 « Pas à nous, non, ne donne pas ta gloire à nous mais à ton nom. Donne-nous,

nous te le demandons, Seigneur, de faire croître ton peuple en mérite et en nombre ».
157 Rapport du P. Classe du 13 juillet 1921 concernant l’érection du Vicariat du Kivu,
A.G.M.Afr., N° 111395-97.
158 En marge : Réponse à lettre du 4 – VII.
Les n° sont ceux de la S.C. de la Propagande : les divisions de Missions.

362

der Burgt et abandonnée le 28 janvier 1898, et le P. Desoignies
fonde alors Saint-Antoine de Mugera, la 2e station de l’Urundi
(février 1899).
8 décembre 1902, fondation de Buhonga à 2 h. à l’Est
d’Uzumbura. Le 11 janvier 1905 fondation de Kanyinja ; puis
de Rugali, le 27 janvier 1909 et d’enfin de Buhoro le 11 février
1912. Cette dernière station placée dans un pays très peu
peuplé, elle réunit à peine 5.000 hommes, est abandonnée au
début de la guerre et redevient succursale de Mugera.
On fonde des établissements de Sœurs blanches en 1907 à
Buhonga, en 1908 à Muyaga ; en 1911 à Mugera. Au 1 juillet
1920 ces Missions avaient : Muyaga : 3 316 chrétiens ; Mugera : 4 227 ; Buhonga : 625 ; Kanyinja : 1 995 ; Rugali 671 ;
Buhoro : 0. Soit au total 10 834 chrétiens.
b. – Ruanda. La Mission du Ruanda est fondée par Mgr Hirth
en février 1900 par l’établissement du Sacré Cœur d’Issavi (2
février 1900). Successivement on fonde les Missions de Zaza
(Regina Sanctorum), 1 novembre 1900 ; Nyundo (Sainte Marie), 24 Avril 1901 ; Mibirizi (Notre-Dame du Bon Conseil), 8
décembre 1903 ; Rwaza (Assomption), 21 Novembre 1903 ;
Kabgayi (Immaculée Conception), 9 mai 1906 ; Rulindo (Notre
Dame de la Merci), 22 Décembre 1908 ; Nyaluhengeri (Notre
Dame des Apôtres), 13 décembre 1910 ; Murunda (Notre Dame
du Saint Rosaire), mai 1912 ; Kigali, capitale européenne
(Sainte Famille) novembre 1913 ; Bushiru (Notre Dame de la
Paix), juin 1914. Cette Station est redevenue succursale par
suite de la guerre ; Lwamagana (Notre Dame des Victoires) en
1918.
Des établissements de Sœurs Blanches sont fondés : à Issavi 1909 ; à Nyundo 1910 ; à Rwaza 1912. La guerre arrête
l’établissement commencé à Zaza.
En 1917 commence un petit noviciat pour les Sœurs indigènes, petite sodalité des Filles de la Vierge. Le noviciat
est fondé à Issavi en 1919 (8 décembre) dirigé par 3 Sœurs
Blanches.
A Kabgayi : Petit Séminaire Saint-Léon, et Grand Séminaire
Saint-Charles – le premier a 85 élèves, le 2e 14 grands Séminaristes.
Au 1 juillet 1920 : le total des chrétiens, après les pertes de
la guerre et famine, est, dans le Ruanda de 15 259.

363

2. – Limite des Territoires.
a. – Ruanda : Le Royaume indigène du Ruanda. Limites : à
l’Ouest, le Lac Kivu et le Rusizi, déversoir du Lac Kivu dans le
Lac Tanganika. Au Sud, la frontière entre l’Urundi et le Ruanda, dans la forêt, puis l’Akanyaru (Rivière) ; la frontière sud de
la province du Bugesera, puis le cours de la Kagera jusqu’au
confluent du Ruvumu (c’est-à-dire au Sud, la frontière entière
de l’Urundi-Ruanda. C’est plus simple à exprimer à l’Est le
cours de la Kagera. Au Nord la frontière du Royaume du
Ruanda. Il est dangereux de donner au Nord la frontière des
Etats Européens. La frontière sera souvent remaniée et elle
n’est pas fixée ; la délimitation sui sera faite plus tard par la
Commission Anglo-belge ne sera que provisoire. Cette
Commission n’est pas encore nommée. Pour parer à tout
inconvénient grave de l’avenir, le mieux est de s’en tenir aux
limites du Royaume indigène du Ruanda, au Nord à la Kagera, à l’Est au Kivu et Rusizi à l’Ouest. A la frontière entre le
Ruanda et l’Urundi, au Sud.
Unir ensemble les 2 rives du Kivu est dangereux, sans fondement. La langue du Bunyabungo (O. du Kivu) est vraiment
différente de celle du Ruanda : on ne se comprend pas. Ce serait autrement grave qu’entre Ruanda et Urundi qui ont même
langue quoiqu’on en dise. Ce qui pourrait se faire c’est le
rattachement du territoire de la seule Mission de TongresSainte-Marie (chez Rulenga) qui est vraiment de population, mœurs, langue, du Ruanda. Cette province du Bgisha
a été séparée du Royaume du Ruanda par accord Germanobelge. Rien de plus.
b. – Urundi : Territoire : le Royaume de l’Urundi (et les 2 provinces de l’Uha ???) : Il y a beaucoup plus de différences entre
le Kiha et le Kirundi, qu’entre la Kirundi et le Kinyarwanda. Le
Kiha est un mélange de Shishumbwa, Kinyamwezi et Kirundi.
Evidemment on pourrait aussi bien rattacher l’Uha à
l’Unyanyembe qu’il relèverait un peu. De par sa position,
langue, population coutumes. L’Uha de l’Est se rattachera et
s’est rattache toujours à l’Ussui et l’Unyanyembe. Allemands,
Belges, et maintenant Anglais administrativement l’ont toujours rattaché à Byharamulo (Ussui) et Tabora. L’Uha de
l’Ouest restera comme toujours avec les stations militaires de

364

la voie ferrée et Kigoma. La succursale de Nyanza, au Nord de
Kigoma est occupée, d’après accord avec Mgr Hirth, par les
Pères de Kigoma. L’Urundi n’a pas pu fournir un catéchiste au
P. H. Drost, les Barundi refusant d’aller s’exposer à la fièvre làbas.
Quelque soient les possesseurs ou maîtres, plus tard, de
l’Uha, il me semble guère nécessaire de le rattacher à l’Urundi.
Actuellement c’est se mettre, en unissant l’Uha et l’Urundi,
dans le Tanganika Territory, c’est vrai, mais on ne peut guère
préjuger avant la fin du mandat pour cinq ans. Dans l’Uha il y
avait trois Missions protestantes, pas une catholique.
Limites de l’Urundi : au Nord la frontière sud du Royaume
du Ruanda ; à l’Ouest le Rusizi et le Tanganika ; à l’Est et au
Sud l’Uha si on ne rattache pas les 2, donc les limites du
royaume du Burundi. – Ou, en gardant l’Urundi et l’Uha unis :
au Nord la frontière Sud du Ruanda, à l’Ouest le Tanganika et
le Rusizi, au Sud et à l’Est l’ancienne frontière du Vicariat du
Kivu.
Quels que soit la décision prise pour l’Urundi-Uha, il me
semble qu’il est nécessaire pour le Ruanda, en tous cas, pour
l’Urundi [illisible] l’isole, de prendre les limites des provinces
indigènes, non les frontières plus ou moins admises par les
Administrations européennes. Ces frontières « européennes »
sont tout à fait théoriques là où elles sont fixées provisoirement, en grande parties elles sont à déterminer : celle qui a été
donnée par l’Afrique française autrefois (30 mai 1919 si je me
souviens bien), n’est pas officielle : on me l’a niée au Gouvernement Général de Kigoma, M. le Général Malfeyt lui-même on
me l’a niée au Ministère des Colonies, l’appelant « une vague
indication qui ne correspond à aucune réalité. La frontière sera déterminée plus tard par des commissions, peut-être dans
plusieurs années ». On espère encore revenir plus tard sur les
accords et rien ne sera définitif avant l’expiration du 1er quinquennat du mandat. C’est donc plus que vague. Une seule solution réserve l’avenir : les limites des provinces indigènes.
3. – Nombre des villes, lieux importants… des habitants...
a. – Burundi – 2 centres européens : Uzumbura, au Nord du
Tanganika, capitale européenne, résidence du Résident Général. Population indigène mélangée : Barundi et Arabisées
(commerçants) et Kitega, centre administratif européen de

365

l’Urundi. A 2 heures d’Usumbura se trouve la Mission de Mugera (Saint-Antoine), c’est la Mission centrale.
L’Urundi compte environ 1 million ½ d’habitants, peut-être
2 ; l’Uha à peine 200.000 habitants. Population bantoue – les
chefs d’origine hamitique. Le peuple est beaucoup plus libre
que dans le Ruanda. Les gens ont la propriété privée. Le Roi
n’a pas autorité absolue comme dans le Ruanda – les Grands
Chefs sont plus ou moins indépendants, le Roi a sur eux une
autorité plus religieuse et apparente que réelle. Gens simples
donnant vrai espoir de conversions. Le peuple est bien disposé
pour les Missionnaires.

LA MISSION DE MUYAGA (BURUNDI – 1899)

b. – Ruanda – Capitale européenne : Kigali (centre géographique du pays), grand centre commerçant – capitale indigène : Nyanza – Centres européens au N.O. Kissenyi, sur le lac
Kivu, au S.O. Changugu sur le Kivu et 5 autres stations militaires.
+ 2.000.000 ou 2 millions ½ d’habitants – Population bantoue et caste dirigeante des Batutsi, ces derniers sont
+ 200.000 (au maximum toutefois). Population d’agriculteurs
et de pasteurs – assez intelligents. Batutsi sont des hamites,
population qui contient le plus d’indices hamitiques – métissée

366

de bantus et de hamites. Population bien disposée pour la religion, même la caste dirigeante des Batutsi. Du Roi tout puissant, le plus autocrate possible, on ne peut être sûr évidemment – Population plus dominée que dans l’Urundi, pas de
propriété véritable privée, c’est usufruit seulement, le système féodal existe en plein – l’organisation sociale donne autorité absolue au Roi, aux chefs – le peuple est moins libre, évolution se fait cependant à ce point de vue.
4. – Y-a-t-il des hérétiques ?
a. – Burundi – Avant la guerre 3 petites stations protestantes allemandes groupées dans le N. près de l’Akanyaru ;
elles étaient à 7 ou 8 kilomètres l’une de l’autre. Fondées en
1912, 2 à 3 dans l’Uha. Depuis la guerre les stations de
l’Urundi n’existent plus. Quelques rares adeptes isolés revenus
au paganisme.
b. – Ruanda – Trois sectes protestantes : Adventistes, une
de protestants belgo-suisses et Méthodistes.
Adventistes ont 3 stations : 1 au centre, 2 au Nord.
Les Belgo-suisses viennent d’arriver, reprennent une partie
des anciennes Missions protestantes allemandes de Béthel,
entre autres Kirinda et Ilemera. Méthodistes prennent succession partielle de Béthel. Outre les 3 Missions adventistes il y a
six centres de Missions protestantes.
Jusqu’à présent tentent surtout de former des teachers indigènes, des écoles. L’an dernier les Adventistes commençaient
une école d’arts et métiers. La guerre a mis fin momentanément à trois écoles pour fils de chefs.
Le Church M.S. a demandé à s’établir au Ruanda ; en 1920
un inspecteur de ses Missions de l’Uganda a parcouru le
Ruanda.
Ces Missions travaillent, mais jusqu’à présent succès très
modeste ; attendons le résultat des écoles.
5. – Ecoles ou instituts catholiques ou infidèles.
a. – Burundi – Rien actuellement.
b. – Ruanda – Ecoles dans chaque station protestante ;
quelques petites de villages tenues par les teachers indigènes.
A Nyanza, capitale indigène, 1 école de fils de chefs – gouvernementale, à l’esprit laïque ; les chefs doivent y envoyer au

367

moins une partie de leurs enfants – ordre du Roi tout-puissant
poussé par le gouvernement européen, dans le cas
l’administrateur. Le dernier Administrateur étant bon, les
maîtres étaient catholiques – en dehors de l’école les élèves
étaient libres au point de vue religieux. Tout dépend et dépendra de l’Administrateur.
6. – Liberté de la prédication catholique.
a. – Burundi – Liberté réelle : pas de difficultés soit de la
part du Gouvernement européen, soit de celle des autorités
indigènes.
b. – Ruanda – Liberté suffisante pour le peuple. Pour les
chefs et la caste dirigeante, précautions à prendre à cause de
l’hostilité sourde du Roi et des vieux (Actuellement c’est aussi
question personnelle de vengeance et de haine – cela passera –
eff. Huntz.). La liberté est surtout restreinte en ce sens que
l’autorité et la puissance du Roi étant sans limites, les chefs
craignent d’être dépossédés, ce qui s’est fait plusieurs fois
pour motifs de religion. Evidemment les réformes de l’Autorité
européenne et la valeur personnelle des Administrateurs et
Résidents modifieront la situation. Pas [d’] obstacles de la part
des païens.
7. – Nombre des catholiques.
a. – Burundi – 10.834 en juillet 1920.
b. – Ruanda – 15.259 en juillet 1920.
Dans les 2 provinces, les chrétiens sont bons, instruits suffisamment et pratiquent bien leur religion.
8. – Peuvent-ils subvenir aux dépenses du culte ?
Evidement non, dans aucune des 2 régions. Ils font des
aumônes, mais dans un pays où l’argent n’a pas cours, et où
les gens ne sont pas riches, c’est difficile de demander davantage pour le moment. Travaillent volontiers pour les églises.
9. – Sont-ils groupés ou dispersés au milieu des hérétiques…
En général, une partie groupée autour des Missions, l’autre
plus éloignée dans les succursales à 10 – 15 – 20 Kilomètres.
Dans les deux cas les familles chrétiennes sont dans la masse
païenne plus ou moins disséminées, mais rarement isolées. Le

368

ministère est rendu difficile surtout au Nord et à l’Ouest du
Ruanda par la montagne.
Aucun moyen de communication dans le pays. Les routes
sont…à faire surtout.

L’EGLISE DE SAINT-ANTOINE DE MUGERA – BURUNDI
(dessinées par le P. Dufays)

10. – Où pourrait-on établir la Résidence du Vicariat Apostolique ?
a. – Burundi : Saint-Antoine de Mugera, si on veut le centre
du pays. Grande maison d’habitation neuve – c’est la plus
belle et vaste de tout le Vicariat du Kivu. Belle église de 65
mètres de long sur 20 mètres de large en construction, sera
terminée cette année 1921. Si on veut le voisinage du Haut
Gouvernement européen, Buhonga près Usumbura (???). Belle
église neuve, bénite en 1920 et bonne maison.
b. – Ruanda – Mission de Kabgayi entre la capitale européenne (Kigali) et la capitale indigène (Nyanza), au centre
du pays. Là se trouvent les 2 séminaires. Maison convenable
et église en construction 68 m x 20 mètres.

369

11. – Eglises et chapelles.
a. – Burundi : 5 églises – 9 chapelles. Le Saint-Sacrement
est conservé dans les 5 églises et 3 chapelles (chapelles des
Sœurs Blanches). Mobilier pauvre, suffisant, c’est-à-dire convenable.
b. – Ruanda – 10 églises de stations, 2 chapelles de stations
(ces deux en briques non cuites), 2 chapelles de séminaires, 4
chapelles de Religieuses. Dans toutes on conserve le Saint Sacrement. 10 chapelles de succursales, le Saint Sacrement n’y
est pas conservé.
Mobilier : comme dans l’Urundi, rien de spécial !
Dans l’Urundi et le Ruanda, les Missionnaires sont logés
convenablement : maisons en briques, couvertes en tuiles
(sauf 1 dans le Ruanda) de même les Sœurs qui ont leurs
maisons à part et à une certaine distance des celles des
Pères.
Revenus ???
12. – (...)
13. – Subsides du Gouvernement ?
Jusqu’à présent, rien pour chacune des 2 provinces. De ce
fait donc aucun lien. Pour l’avenir, espoir d’un subside pour
écoles.
14. – Combien de Missionnaires ?
a. – Urundi : actuellement 1921 : 14 Pères, 3 Frères
pour les 5 stations et 12 Sœurs Blanches.
b. – Ruanda : actuellement 1921 : 23 Pères, 5 Frères,
5 Prêtres indigènes banyarwanda pour les 10 stations,
les 2 Séminaires et 16 Sœurs Blanches.
Nationalité – langue …
15. – Prêtres indigènes.
Dans le Ruanda 5 – 2 et un Frère indigène dirigent la Mission de Murunda (Saint-Rosaire), 2 sont vicaires à Kabgayi
sous la direction du Supérieur, seul prêtre à cette Mission. 1
Professeur au petit Séminaire. Auxiliaires très pieux, dont
nous sommes très contents.
Des Barundi sont au grand Séminaire de Kabgayi, comme
élèves.

370

Œuvre absolument indispensable pour l’avenir du catholicisme dans les [illisible].
16. – Nombre des catéchistes : au 1 juillet 1920
Urundi : 96.
Ruanda : 150.
17. Congrégations d’hommes et de femmes ?
Urundi : Sœurs Blanches : 3 stations – prospères.
Ruanda : Sœurs Blanches : 3 stations ;
1 noviciat de petites Sœurs indigènes.
18. – Séminaires :
le Grand dirigé par 2 Pères européens.
14 élèves en philosophie et théologie des 2 provinces.
Le Petit Séminaire à + 85 – 95 élèves des 2 provinces.
2 Pères européens, 1 Prêtre indigène, 1 Frère européen – 6
classes.
Les établissements donnent espoir fondé.
Le petit Séminaire est construit, bien organisé, peut subir
l’inspection gouvernemental, sans crainte, à tous points de
vue.
Grand Séminaire est provisoire. A le cycle complet actuellement.
19. – Ecoles.
a. – Urundi : Dans chaque station : une école dirigée par un
Père, pour les garçons. Chez les Sœurs : écoles de filles. Et
écoles de villages : en tout 64 avec environ 3 500 enfants au
moins tous catéchumènes, la plupart chrétiens.
b. – Ruanda : comme dans l’Urundi. 85 écoles.
Dans les 2 provinces les écoles sont pour les indigènes. Il
n’y a pas lieu à écoles pour Européens, évidemment ! Dans
aucune école il n’y a d’élèves protestants ou musulmans.
20. – Il n’existe dans les 2 provinces que les Confréries du
Saint Rosaire et de N.D. du Mont Carmel.
Chaque station a dispensaire et parfois hôpital : 8 dans
l’Urundi – 11 dans Ruanda.

371

Dans les 2 provinces le catéchuménat est organisé régulièrement dans chaque station et dans les succursales. Tout dépend de l’autorité ecclésiastique.
Léon Classe
79. LETTRE DU P. CLASSE AU P. VOILLARD DU 16 AVRIL
1922159
Autreppes, le 16 avril 1922
Mon Révérend Père,
Vous aurez compassion de moi et m’excuserez, j’en suis certain, de ne vous avoir pas écrit plus tôt. Le télégramme reçu le
soir du Mardi Saint m’a plus bouleversé que la lettre du R.P.
Marchal ne l’avait fait le 14 juillet 1920. Et pour me remettre
dans le calme, sur le conseil du P. Ulrix, je suis venu à Autreppes160. Maintenant le calme se fait doucement, et il ne me
reste qu’à me remettre entre les mains de la divine Providence,
et à supplier Notre Seigneur de me donner au moins un peu de
tout ce qui me manque pour un tel ministère ! Mais, vraiment, comment Monseigneur le Supérieur Général et vous,
mon Révérend Père, avez-vous pu me mettre ainsi en
avant ? J’aime ces Missions de toutes mes forces, c’est vrai !
Et mon grand désir était d’y tourner. Pourvu que ce désir n’ait
pas sa punition, pour le malheur de ces âmes cependant tant
aimées ! Je vous ai prié, mon Révérend Père, demandez à
Monseigneur le Supérieur Général d’intercéder pour moi près
du divin Maître afin que, malgré tout, je sois entre ses mains

Réponse 27/04/22. Lettre du Père Classe au P. Voillard du 16 avril 1922,
A.G.M.Afr., N° 111453-54.
160 p. 16. Un certain nombre de missionnaires du Kivu (Ruanda-Urundi) croyant avoir
à se plaindre de l’administration du Rd. Classe, lequel agissait d’après les directives de
Mgr Hirth, et plus au moins soutenu par le Rd. Roussez, Régional, obtinrent de Maison-Carrée une visite extraordinaire confiée au Rd. Gorju. Celui-ci adressa un Rapport
aux Supérieurs Majeurs qui jugèrent bon pour entendre plusieurs cloches, demander
le P. Classe à la Maison-Mère. Comme un certain clan d’opposants croyaient pouvoir
interpréter ce rappel comme une victoire à fleur actif, on conçoit que Mgr Hirth et le
P. Classe aient considéré le départ de celui-ci comme un blâme, d’où une peine intense. On dit même que le Rd. Classe songea alors à quitter la Société et à rester
au Ruanda comme prêtre libre (de fait pour lui de n’avoir pas été délégué au
chapitre de 1920 équivalait à un manque de confiance de la part de la majorité
des missionnaires). La suite prouva éloquemment que le Rd. Classe méritait
l’estime et toute l’affection du Conseil de la Société. A.G.M.Afr., N° 095212095217.
159

372

un serviteur bon et fidèle. Tout mon espoir et ma confiance
sont en Jésus et Marie.
Le R.P. Ulrix m’écrit aujourd’hui qu’à son avis, après y avoir
mûrement réfléchi, pour le bien des intérêts de Dieu et des
Missions, par conséquent, le sacre devrait se faire à Anvers ! Il
me dit que Jeudi 20, il réunit son conseil pour demander son
avis et être sûr qu’il sera secondé… à cause de la question
flamande. Je viens de lui répondre que je ferais, moins
d’indications de votre part, mon Révérend Père, suivant qu’il le
jugerait utile, mais que mon désir personnel serait d’être sacré
à Maison Carrée, sinon par Monseigneur le Supérieur Général,
au moins auprès de lui. L’esprit belge m’est assez connu pour
comprendre que le sacre ne peut avoie lieu qu’à Maison Carrée
ou en Belgique. Le R.P. Ulrix et moi sommes complètement
d’accord sur ce point. Mes raisons pour Maison Carrée étaient
la présence et la bénédiction de Monseigneur le Supérieur Général, le calme et le recueillement, absence de tout cet officiel
qui me pèse, la famille. Les raisons du R.P. Provincial sont
d’ordre, d’intérêt général, les miennes d’intérêt particulier,
aussi je suivrai ce que vous me direz.
Le R.P. Ulrix me dit de vous demander aussi quand pourront arriver ou les Bulles ou une dispense.
Il y a si longtemps que souffrent ces pauvres Missions ! Si
c’était possible, je voudrais bien pousser partir au moins à la
fin de Juillet. Il est peu certain que Mgr Hirth ne voudra
faire aucun placement avant la prise de possession de Mgr
Gorju et mon arrivée. Le séminaire surtout m’inquiète : les
cours recommencent en Septembre. Dès maintenant je vous
conjure, mon Révérend Père, de me laisser le P. Déprimoz
pour le Petit Séminaire et même pour le Rwanda : il le désire, et moi je vous en prie. Et vous ne serez ni peiné ni
étonné que je vous fasse semblable prière en faveur du cher
P. Briquet : lui peut, en plus de son travail d’Econome Général, être un de nos paratonnerre et il nous en faut !
Le Conseil, je le suppose vous indiquera comment doivent
être partagés les Confrères embarqués le 30 Mars et ceux du
11 Mai. Les P.P. Zuure, Perino désireront plutôt aller dans
l’Urundi qu’ils connaissent mieux, le P. Cunrath dans le
Ruanda.
J’espère aussi que le Conseil voudra bien faire le partage
des fonds du Vicariat du Kivu, même peut-être, indiquer une
373

direction ou un régime pour le Séminaire. Ceci n’est certes pas
par suite de crainte au sujet de Mgr Gorju, car aucune nomination ne pouvait être plus heureuse ni m’être plus agréable !
La demande est toute naturelle : c’est la manière de faire normale.
Mon Révérend Père, je ne puis remercier Monseigneur le
Supérieur Général et le Conseil de ma marque de confiance
qu’ils me donnent, car elle me fait peur. Mais je suis heureux
de dire à Sa Grandeur toute ma reconnaissance et ma joie
de la nomination de Monseigneur Gorju. Elle est pour le
plus grand bien des Missions et des Confrères de l’Urundi.
Monseigneur Hirth sera consolé par cette nomination et
j’y trouve aide et amitié.
Je prie Monseigneur le Supérieur Général de vouloir bien
me bénir d’une bénédiction toute particulière : en offrant le
Saint Sacrifice le 11 pour Sa Grandeur, j’étais loin de penser
au coup que me porterait la soirée de ce jour !
En vous demandant, mon Révérend Père de vouloir bien
avoir un souvenir tout spécial près de Dieu pour votre ancien
novice, je vous prie d’agréer mes hommages respectueux et
l’assurance de ma toute filiale soumission en NS et ND.
Léon Classe
PB
80. RAPPORT ANNUEL DU VICARIAT APOSTOLIQUE DU
RWANDA POUR 1921-1922
LE VICARIAT APOSTOLIQUE DU ROUANDA161
Kabgayé (Immaculée-Conception)
I. – LA MISSION
La Mission – Kabgayé est le poste privilégié où l’heureux curé, aidé de ses deux vicaires indigènes, peut s’adonner exclusivement aux soins spirituels. Le R.P. Lecoindre, économe gé161 Rapport Annuel du Vicariat Apostolique du Rwanda : 1921-1922, in Rapports An-

nuels, A.G.M.Afr., pp. 524-552. Le Rapport Général n’a pas été rédigé. Son redacteur,
Mgr Classe n’était pas encore de retour au pays.

374

néral, prodigue son dévouement dans la sphère si compliquée des intérêts du Vicariat, en plus des soins de père
nourricier de la station où il fait marcher de pair les travaux ordinaires ainsi que la construction de la cathédrale
et d’autres bâtisses, assisté en cela de Frères experts dans
la matière, et qui ne comptent pas leurs peines eux non
plus. En sa qualité de supérieur de la station, il tient encore vaillamment le drapeau des bonnes relations, tant
avec les autorités européennes qu’indigènes.
Après tout ce qu’on écrit déjà, il serait superflu de faire
l’éloge spécial de nos prêtres indigènes : c’est un labeur de détail infatigable et inlassable ; occupés au travail présent, ils
sourient d’avance au suivant qui les attend, que ce soit le jour
ou la nuit. Hommage à tous ceux qui les ont formés au ministère.
Si l’on compare l’augmentation des communions avec celle
de la chrétienté, on trouve la même proportion que l’an dernier ; cette proportion cependant n’existe pas par rapport aux
confessions. Ce déficit provient d’un manque d’assiduité des
enfants qui lui-même s’explique, en partie d’un moins, par
l’insuffisance de notre chapelle provisoire : il faudrait un service spécial pour la gente écolière.
On trouvera le chiffre des mariages réduit : c’est que les rénovations de consentement n’y figurent pas. Il y a en cela une
raison de doctrine et une de discipline. De doctrine : les néophytes sauront que leurs unions d’avant le baptême ne furent
que confirmées par ce sacrement ; de discipline : prévenir les
dissensions dans les foyers de date antérieure avec
discession162 in aliam partem163 : « Après tout, je ne t’ai pas
donné ma parole à l’église ».
Les admissions à la première communion ont été bien plus
solennelles, grâce au P. Lecoindre qui a bien voulu se dévouer
à cette tâche avec ses précieuses expériences et réminiscences
de Séminaire.
Nos réunions d’anciens catéchistes et chefs de groupes se
sont consolidées ; c’est notre parlement indigène qui nous
aide, par un travail sans bruit, dans l’administration de la pa162 Du latin discessio : « séparation, discession ».
163 « Vers une autre partie (au sens judiciaire : personne ou groupe) », ce qui signifie se

séparer du dernier conjoint en date pour rejoindre une autre personne.

375

roisse : arrangement des affaires courantes, aide des pauvres,
contributions pour l’église.
Catéchumènes. – On se serait attendu à un plus grand
nombre de baptêmes : nous avons été assez difficiles pour les
admissions ; et puis les fluctuations dans le catéchuménat ont
demandé un certain temps pour se stabiliser sous l’influence
des inamas164. Les belles gerbes seront pour le rapport du prochain
Notre Mission, située en plein centre mututsi, caste des
nobles, si réfractaires d’abord à toute innovation européenne, a désormais heureusement franchi cette difficile
passe. Non seulement les conversions de chefs sont de
plus en plus nombreuses, recrues même dans la plus haute
aristocratie, mais encore la Mission jouit des sympathies
de tout le pays, roi, chefs, et tout le monde païen, si bien
que l’action protestante, par antagonisme, ne fait
qu’accroître le mouvement des conversions. Roi, chefs et
sujets se donnent le mot de sympathiser avec les Pères,
pour échapper à l’influence des sectes. De nobles païens,
plus ou moins imbus de christianisme et émerveillés du
courage des Martyrs de l’Uganda, entrent victorieusement
en discussion et se sentent de ce fait plus conscients de la
bonne voie. Le P. Lecoindre, pour l’établissement officiel
de succursales, ne trouve donc pas partout que prévenances de la part de deux Gouvernement. Il y a le bonheur
de recueillir les fruits de ce principe de bonne entente,
qu’il avait mis jadis à la base de la nouvelle fondation. Ses
successeurs continuèrent ces bonnes traditions, et bien
des fois on a dû se souvenir de la recommandation de
notre vénéré Fondateur [Lavigerie], que dans les relations
avec les chefs il faut savoir faire de réels sacrifices
d’amour propre, en respectant leur autorité ; et ce régime
de douceur patiente, enfin, est en bénédiction dans toutes
les bouches, c’était long et c’était dur, mais tout de même,
« ça y est ! »
Matériel. – Le grand travail de l’année a été la construction de l’église cathédrale. Nos deux Frères Coadjuteurs,
164 Réunions de colline.

376

Anselme et Adelphe, y ont mis tout leur cœur et leur talent, le
premier plus spécialement chargé des travaux de menuiserie ;
le second de la maçonnerie, de la charpente, etc. La première
pierre de l’édifice a été placée au début de juin 1921 ; aujourd’hui, nous en sommes à la toiture, dans quelques mois,
j’espère, ce sera l’inauguration... Avec quelle impatience estelle attendue et désirée cette inauguration ! Elle est désirée par
les amis des belles cérémonies qui voient avec peine comment
elles sont tronquées dans notre minuscule église actuelle ; elle
est désirée encore par les amis de l’ordre qui souffrent de voir
des centaines de fidèles s’empiler les uns sur les autres dans
notre étroit local ; elle est désirée également par les amis des
grandes foules emplissant les nefs de nos vastes églises et qui
constatent que le tiers à peine de nos chrétiens peut trouver
place dans l’enceinte de notre église actuelle. Au jour des
grandes solennités de l’année liturgique ; elle est désirée enfin
par les Pères de la station qui, chaque dimanche, à tour de
rôle doivent célébrer une messe à onze heures, pour permettre
aux derniers fidèles d’assister à la messe, ces fidèles n’ayant
pas trouvé place aux deux premières messes célébrées dans la
matinée. C’est que le dimanche surtout les communions sont
très nombreuses, et à chacune des messes de 6 h., 8 h.1/2 et
11 heures, il y a une instruction.
A côté de l’église les autres travaux n’ont pas chômé : constructions et plantations d’arbres dans les succursales, cultures et plantations à la Mission, constructions partielles au
petit séminaire. La main d’œuvre est si facile et encore à
bon marché relativement dans nos parages : profitons-en !
Relations. – Nous avons été honorés pendant l’année de la
visite des plus hauts personnages de la colonie : M. Marzorati,
M. Ryckmans, tous deux exerçant successivement les fonctions de Commissaire Royal. Puis nous avons reçu le Commandant des troupes du Territoire Occupé, M. le Médecin
Principal, M. l’Inspecteur Vétérinaire principal, Monsieur le
Juge, Monsieur le Résident à plusieurs reprises, plusieurs
administrateurs et un bon nombre de divers agents. Ces relations prennent parfois un temps bien précieux, mais ce n’est
pas du temps perdu.
Nos relations avec les autorités indigènes ont été également excellentes. Musinga nous a honorés une fois de sa
visite : c’était la première fois qu’il venait à la Mission de
377

Kabgayé depuis la fondation de la Mission. Aussi la réception fut-elle enthousiaste, accompagnée de tous les you-you,
des danses, des cris, de tout le tintamarre qui sont la propre
des grandes cérémonies indigènes. Les chefs grands et petits
fréquentent régulièrement la Mission. Plusieurs sont chrétiens,
d’autres vont le devenir ; plus aucun n’est hostile, et nos adversaires les plus acharnés du début viennent de déposer les
armes en laissant leurs enfants fréquenter les Pères et même
suivre les catéchismes des postulants.
Succursales. – Nous en avons augmenté un peu le
nombre, nous voudrions le doubler : les populations, chefs
en tête, nous réclament des catéchistes. Nous ne suffisons
plus à la besogne. Nous espérons que bientôt la paroisse de
Kabgayé, dont Marie Immaculée est la patronne, sera entourée
en plus de celles qui déjà sont établies, d’une douzaine de
chapelles-écoles avec chacune un nom d’apôtre comme protecteur ; ce sera comme douze étoiles qui entoureront d’un diadème sacré la tête de la Vierge Immaculée, Patronne de la Mission et du Vicariat.
Personnel de la station au 30 juin 1922 : P. Lecoindre, supérieur de la Mission, économe général intérimaire ; P. Schumacher, directeur des œuvres : FF. Anselme et Adelphe ; deux
prêtres indigènes.
P. SCHUMACHER
II. – GRAND SEMINAIRE SAINT-LEON
Nos séminaristes ont commencé l’année scolaire 1921-1922
par la retraite donnée par le R.P. Lecoindre, Supérieur de la
Mission de Kabgayé.
Aucune ordination n’a eu lieu cette année : nous attendons
nos nouveaux Vicaires Apostoliques. Prochainement cependant, nous l’espérons, trois Séminaristes pourront recevoir les
Ordres mineurs et neuf, la Tonsure.
Avec la dernière rentrée, nous avons actuellement 20 élèves
au Grand Séminaire, pour les deux Vicariats.
Ici, évidemment, tout est loin d’être parfait ! mais nous
avons lieu d’être satisfaits de la piété, des efforts et du travail
des élèves. Sur nombre de points leur mentalité est encore
378

« nègre », donc à l’opposé de la nôtre ; il faut par suite, se
garder de voir de la malice dans tous leurs manquements sans
distinction. Peut-on s’étonner qu’ils ne s’aperçoivent pas toujours de suite de ce veut dire obéissance de volonté et de
jugement ! et qu’ils ne se reprochent des murmures ou des
critiques, même contre des ordres donnés, qu’après de longues
et multiples explications ! Le Munyaruanda surtout est si
habitué à murmurer contre ses chefs parce qu’ils ont la
main très dure.
Nous aurions tort de perdre patience avec ces volontés, qui
désirent tout de bon se parfaire, mais ont besoin qu’on leur
montre le chemin pas à pas. A nous de ne pas leur demander
d’être parfaits dès le début !
Ne sommes-nous pas, un peu, sur un terrain semblable à
celui de Jésus avec ses apôtres ? Il n’était pas toujours compris d’eux qui allaient prendre des épées quand il leur parlait
de combat spirituel !!! Plus tard ils convertirent le monde et
moururent pour leur Bon Maître !
Comme il convient, nous donnons large place à la direction
spirituelle des Séminaristes. Là encore il y a une difficulté
pour les Maîtres. Le français est la langue du séminaire, et
souvent il ne faut pas accepter les expressions de nos jeunes
gens mot pour mot ; on se tromperait et on dérouterait, sans le
vouloir, des âmes qui n’ont pas su s’expliquer, qui se buteraient parce qu’incomprises.
Cette année, deux Séminaristes sont rentrés dans leur Mission ; ils feront d’excellents catéchistes comme leurs aînés.
Au point de vue matériel, c’est encore la sainte Pauvreté :
des paillottes partout et pour tout, et rien que des paillottes !
Le Bon Dieu lui-même est dans ce pauvre provisoire à la chapelle ! Le disciple n’est pas plus que le Maître, donc nous
sommes contents ! C’est regrettable que nous n’ayons pas un
Frère pour s’occuper du matériel, des cultures... dans les deux
Séminaires : professer et être à tant de travaux, quand le personnel est déjà insuffisant, c’est difficile, et c’est au détriment
des études et de la bonne marche des maisons. Nous espérons !
Sans crainte de blesser la modestie ecclésiastique, les Séminaristes se sont mis, comme les petits, mais une fois par
semaine seulement, au football, en plus du travail manuel
quotidien. Le mouvement leur faisait défaut, au détriment de
379

leur santé. Le dimanche, ils vont trois à trois dans les villages
voir les chrétiens et catéchumènes ; c’est un peu de ministère
qui leur fait du bien et en fait aussi aux gens. Comme dans le
passé, puisque nous n’avons pas de maison de campagne, les
vacances se sont prises dans les stations du Ruanda et de
l’Urundi, par petits groupes. Là, sous la direction et la surveillance des supérieurs des stations, ils font le catéchisme, visitent les chrétiens, rendent aux Pères les services possibles.
C’est déjà une sorte de probation périodique pas inutile.
Nous avons confiance dans notre œuvre si belle ! L’avenir
nous dira, nous l’espérons, que nos prêtres indigènes auront
été et seront le salut de ces régions si peuplées !
Personnel au 30 juin 1922 : P. Vitoux, Supérieur des deux
Séminaires ; P. Van Uden, professeur de théologie ; P. Deneweth, professeur de philosophie.
P. VITOUX
III. – PETIT SEMINAIRE SAINT-LEON
L’année scolaire s’ouvrait avec 106 petits séminaristes répartis comme il suit : en première 5, en seconde 11, en troisième 14, en quatrième 16, en cinquième 22, et 38 en sixième.
Or pour éduquer tour ce monde il n’y avait que le P. Vitoux
et un prêtre indigène, Isidore, secondés par trois grands séminaristes et un instituteur marié. Le 4 août 1921, le
P. Vanneste était parti pour la Mission de Rwaza et le 20 septembre, le P. Déprimoz supérieur avait pris le chemin de
l’Europe pour faire les grands exercices. On comprend qu’avec
un personnel aussi réduit l’enseignement ait laissé à désirer.
Heureusement, le retour du P. Déprimoz et l’arrivée de deux
nouveaux confrères, les Pères van der Meersch et Chantrain
nous garantit que l’année 1922-1923 relèvera le niveau des
études.
Cependant l’année 1921-1922 n’a pas été perdue. Les petits
séminaristes du Ruanda et de l’Urundi ont un grand désir
d’apprendre. On en a une preuve dans les multiples questions
dont ils accablent, pourrait-on dire, le professeur, il en serait
parfois impatienté, s’il n’était soutenu par la pensée qu’il travaille à former de futurs prêtres qui étendront l’action des mis380

sionnaires et que l’importunité de ses élèves atteste leur bon
vouloir. En Europe, un élève qui doit redoubler une classe
pleure et se dépite. Ici, on rit et on danse en disant qu’ainsi on
saura davantage.
Quant à la piété, comme c’est l’ordre, les efforts sont plus
grands encore. Nous avons cette année donné vingt minutes à
la méditation des élèves, au lieu de dix qu’elle avait auparavant. En répétant une vertu durant des mois entiers, en y insistant sans relâche, sans fausse honte de répéter comme on
doit le faire devant des intelligences nègres, on arrive à des
résultats. Chaque matin les trois classes supérieures transcrivaient sur un carnet spécial le résumé de la méditation.
Il est intéressant d’examiner ces notes spirituelles ; on y voit
que là aussi les intelligences noires s’éveillent peu à peu. En
tertia, quelques lignes seulement composent le résumé ; en
secunda un peu plus d’idées ; en prima à des vérités plus
nombreuses se mêlent déjà des affections.
Dans les conversations, en récréation, en promenade, ces
petits séminaristes aiment parler de sujets de piété, à répéter
les phrases des Saints. Et on les entend parfois redire : « Si je
venais à mourir mille fois, et à renaître mille fois, je désirerais
mille fois le sacerdoce ! »
Le jour de leur fête quand ils viennent demander nos
prières et qu’on interroge sur ce qu’il faut implorer pour
eux on obtient ces réponses édifiantes : « Vous demanderez pour moi l’humilité et l’obéissance de mon saint, la
grâce d’arriver à la prêtrise !!... »
Le désir du sacerdoce est réel ; on pleure quand il faut
quitter le Séminaire. Il est bon cependant de les prémunir
contre certaines tentations dont on ne se doute pas toujours.
Dans les visites que reçoivent ces enfants se mêlent parfois de
mauvais conseillers qui ne craignent pas de s’en moquer et de
les porter à la désertion : « Alors tu as abandonné la femme.
Ton père t’achète une fiancée en ce moment... ! Ton héritage
existe encore ; il est même augmenté ! » Ce sont là des pensées
qui ont vite pris logis dans des têtes de petits nègres. Aussi
venons-nous de construire un parloir spécial pour nos enfants, où ne seront admis que les visiteurs vus d’abord par le
supérieur.
Durant l’année scolaire 16 enfants ont été priés de retourner chez eux, les uns pour manque de santé, d’autres pour des
381

défauts de caractère, le plus grand nombre pour manque de
moyens... Cinq vont entrer au Grand Séminaire... Quarantecinq nouveaux sont annoncés pour la prochaine rentrée.
La lettre citée dans le rapport de Mgr Classe, notre Vicaire
Apostolique, est une preuve des bons sentiments qui animent
ces écoliers.
Un fait du diaire : 12 juin, fête des Bienheureux Martyrs
Baganda. Nos séminaristes crient, chantent, battent des
mains, dansent. Depuis des mois et des mois ils demandaient à Dieu deux évêques. Voici que leurs frères du Ciel
leur envoient Monseigneur Classe et Monseigneur Gorju !!
Enfin ils ont leurs pères ! Ad multos annos !!
Oui ! la moisson jaunit au Ruanda et au Burundi. Des ouvriers commencent à se lever dans ces deux pays.
A nous de les préparer convenablement à leur tâche.
P. VITOUX

Isavi (Sacré-Cœur de Jésus)
« Beni soit celui qui vient au nom du Seigneur ». C’est un cri
de joie et de reconnaissance au Ciel que nous proférons en
apprenant que Rome vient dans la personne de Mgr Classe de
nous donner un nouveau Pasteur. Bénis soient ses travaux
dans le Ruanda où il est avantageusement connu et impatiemment attendu.
La Mission d’Isavi lui offrant ses souhaits de bienvenue, lui
présente le joli contingent de 5.630chrétiens et de plus de
1.500 catéchumènes. C’est là un beau troupeau, qui plaise à
Dieu, ira se développant au cours des autres années. Inutile,
ce me semble, de catégoriser nos ouailles. On pourrait longuement écrire sur l’inconstance des Noirs, sur les mauvaises
occasions auxquelles les expose le milieu païen... toutes
choses constatées et déplorées dans chaque Mission. Mieux
vaut envisager la bonne volonté au grand nombre de nos néophytes, volonté se traduisant par la fréquente réception des
Sacrements. Si donc l’on considère que 52.285 confessions ont
été entendues, 156.000 communions distribuées, on est fondé
à croire que le Bon Dieu en a été glorifié, Satan confondu, la
vie chrétienne renforcée dans les âmes.
382

La gent turbulente des petits et petites donne satisfaction
aux Sœurs, encore qu’elle mette à l’épreuve la patience de nos
précieuses auxiliaires. Dociles sont, en général, les jeunes
filles chrétiennes vis-à-vis de leurs maîtresses. La catégorie
des jeunes gens nous donne plus de soucis. Ils sont indépendants, aussi bien faut-il faire des réserves sur leur assiduité
en classe. Le malheur est que les œuvres multiples qui nous
incombent, ne peuvent être assurées par un nombre insuffisant de missionnaires.
Un personnel plus nombreux permettrait à l’un de nous
d’exercer sur cette jeunesse une surveillance plus serrée, tout
en lui donnant l’instruction et la direction indispensables.
Plus souples et plus assidus sont les catéchumènes : nous
n’avons qu’à louer de leur bonne volonté.
Le Rapport doit signaler, parmi les travaux matériels exécutés au cours de cette année, la construction d’un hangar pour
catéchismes et 2 salles de classe, et la décoration de notre
église. Pour ce dernier travail, le P. Pouget y est allé de sa
peine... et de son argent. Sous la direction du cher Père,
piliers et pilastres ont reçu un revêtement de terre rouge
foncé, sur laquelle on a tracé à la couleur blanche des
lignes de jointement des briques. Le F. Tite est venu à temps
pour mettre la dernière main à l’œuvre. Une des Sœurs de la
Mission a joué habilement du pinceau pour parer le chœur et
les bas-côtés d’une tenture de bon goût.
Le P. Zumbiehl a doté de deux autels en bois, les chapelles
de la Sainte Vierge et de Saint-Joseph : le tout est du plus bel
effet. Tous nos remerciements à ceux qui ont pris part à la décoration de notre église.
Une œuvre importante est également établie à Isavi :
c’est le Noviciat des Sœurs indigènes dont le P. Zumbiehl
est l’aumônier. Deux Sœurs ont fait serment pour une année,
une troisième fait son année de probation. Le Noviciat compte
18 novices. Souhaitons que Dieu bénisse cette œuvre et lui
donne l’accroissement utile.
Evénements divers. – Depuis le début de 1921 la peste bovine sévit au Ruanda. Le service vétérinaire s’est efforcé de
lutte contre le mal.

383

Le sultan Musinga mal renseigné par quelques-uns de ses
chefs, a jugé ma médication européenne nuisible à son bétail,
aussi bien a-t-on cru devoir cesser la vaccination antipesteuse ! Notre troupeau néanmoins a pu être soigné et la
peste ne nous a enlevé que quelques têtes de bétail.
Au courant de cette année on a opéré au Ruanda une
expédition géologique, travaillant au nom de la Banque de
Bruxelles. Son chef M. Delhaye, ingénieur des mines de
Mons, avait comme collaborateurs M. l’abbé Salée, professeur de paléontologie à l’Université de Louvain, et M. Grenouillet géologue suisse. Le 20 juin dernier M. Delhaye, chef
de l’expédition, était gravement blessé à 14 heures ouest de la
Mission. Le P. Ecomard aussitôt avisé se rendit d’urgence auprès de lui. Il le trouvait atteint d’un coup de coutelas à
l’aisselle gauche, blessure ayant provoqué une très forte hémorragie. A l’heure actuelle, M. Delhaye fait sa convalescence
à Isavi. Dans la première quinzaine d’août, il espère reprendre
son travail. Souhaitons que ses vœux se réalisent. La Mission
est heureuse de lui offrir jusqu’à complet rétablissement cordiale hospitalité.
Personnel au 30 juin 1922 : P. Ecomard, supérieur ;
P Zumbiehl, aumônier du Noviciat des Sœurs indigènes ;
P. Pouget, P. Giai-Via, économe ; F. Tite.
P. ECOMARD

Nyundo (Sainte Marie)
Spirituel. – D’abord quelques chiffres ; ce sera plus éloquent
que tout ce que je pourrais vous dire.
1920-21

1921-22

Catéchumènes d’un an avant le baptême
13
Catéchumènes de deux ans avant le baptême
18
Baptêmes d’enfants des néophytes
70
Confessions
384
Communions
25.190
Mariages
17

15
45
102
16.184
32.140
30

384

Garçons dans les écoles
Filles
Malades soignés
Enfants de 6 à 12 ans qui communient

162
130
6.812
102

228
134
17.385
161

Nous rentrons en convalescence et tout fait prévoir que
nous allons guérir car le bon Dieu nous sourit. Oh ! si peu encore ! mais ce peu serait-il moindre que nous nous en réjouirions. Nous étions si peinés, si las du silence de Dieu ! Ce silence ressemblait tant à de l’abandon qu’à le voir sourire nous
le sentons revenir et de le sentir revenir nous en sommes tout
aises.

LE COUVENT DES SŒURS BLANCHES A NYUNDO (ca 1915)

Les confessions ont doublé. Les communions ont augmenté
d’un tiers. Pourquoi pas doublé elles aussi ? C’est que l’apport
est dû surtout à des chrétiens ou qui ne recevaient les sacrements que très rarement ou qui depuis cinq, six et même huit
ans, ne les recevaient plus. 41 de ces gros poissons ont réintégré après avoir réappris tout leur catéchisme.
C’est un plaisir de les voir persévérer et même faire du prosélytisme auprès de leurs camarades qui ne se décident pas

385

encore. Grâce à eux – et au bon Dieu qui pousse – un mouvement s’est créé profond et général. Un tel, un tel, et un tel, me
disait l’un d’eux, sont ébranlés. Ils ne sont pas décidés encore,
mais ils viendront.
C’est qu’au fond tous ces malheureux désillusionnés du
mal, qui leur promettait tout et n’a rien tenu, sont honteux. Ils
sentent qu’ils sont diminués même aux yeux des païens qui
aux jours de dispute le leur font bien sentir. Puis, l’église, ses
chants et ses cérémonies qu’ils viennent encore voir et entendre aux grands jours de fête, mais comme des voleurs qui
sont passés par la fenêtre et non comme des enfants de la
maison, tout cela les peine et entretient en eux le malaise salutaire qui un jour ou l’autre provoquera la résolution décisive.
Pour augmenter ce malaise salutaire nous donnons à
nos fêtes le plus d’éclat possible. A la procession qui a eu
lieu pour l’Assomption – que le bon Dieu me pardonne –
j’ai fait danser... Oh ! pas le fox-trot, quoi que notre danse
fût exotique aussi.
Quatre filles portèrent sur un brancard orné d’étoffes et de
fleurs une magnifique statue de Notre-Dame de Lourdes, escortée par la chrétienté en prières, en chants et sur deux
lignes, jusqu’à la résidence des Sœurs, au pied de notre colline. Là, on déposa sur une table ornée, placée à l’avance, la
statue. Aussitôt huit femmes choisies parmi les meilleures vinrent en étendant les bras et en dansant saluer la Vierge
comme on fait dans le pays pour honorer les grands. Pendant
ce temps, toutes les quatre poussaient trois fois les you-you de
joie. Huit filles suivaient avec le même cérémonial. Et les derniers you-you finissant, le chant des litanies commençait.
Tout cela ne vous dit rien... ou vous dit moins que rien.
Mais pour nos Bagoyés ! Huit jours après ils en parlaient encore...
A la Fête-Dieu, nos tambours, – six, dont deux pèsent bien
vingt-cinq kilos – fleuris et enrubannés étaient de l’escorte
immédiatement devant une vingtaine de petits anges noirs qui
jetaient des fleurs, Dais, bannières, guirlandes, fleurs, arcs de
triomphe, reposoir artistiquement orné, rien ne manquait,
mais les tambours... les tambours symboliques, attiraient tout,
dépassaient tout. Le roi qu’ils hantaient et fêtaient, les chrétiens le sentaient, les païens le cherchaient... et les autres ? Le

386

lendemain de la fête, 16 m’ont demandé leur jour
d’instruction.
Les enfants de l’école de 161 sont devenus 218. Je ne vous
cacherai pas nous en sommes redevables au zèle irrésistible
du P. Lody et des Sœurs. Non seulement les enfants des chrétiens restés fidèles viennent, mais encore – ils sont une bonne
douzaine – les enfants de chrétiens tombés qui à dix et douze
ans commencent leur instruction pour la première confession
et la première communion.
Nous avons deux succursales, Kirumu et Kiroji, toutes deux
sur le bord du lac, l’une à côté de la principale résidence du
grand chef du pays, l’autre à proximité de Kissenyi, poste de
l’Etat. Quatre catéchistes vraiment sérieux et zélés tâchent
d’entendre de ce côté un peu de Justice et de Vérité. J’étais, il
y a quinze jours, à Kirumu. Soixante-dix jeunes s’y font instruire avec la meilleure volonté. J’ai donné la médaille à treize.
Leurs réponses sensées et sincères aux nombreuses questions
que je leur ai posées pour m’assurer de leurs connaissances et
surtout de leur foi m’ont profondément édifié. A Kiroji, une
trentaine de jeunes gens fréquentent les catéchistes mais sans
vouloir encore se faire instruire. « N’avez-vous personne qui
puisse recevoir la médaille ? demandai-je à l’un des catéchistes de cet endroit. – Non, dit-il, ils viennent causer, écoutent avec plaisir,... mais ça ne prend pas. Leur cœur est ailleurs qu’aux affaires de leur âme, mais ça viendra ».
Matériel. – Enfin nous pourrons rentrer dans notre grande
église le 15 août. Les Européens qui viennent nous voir, nous
disent que c’est un chef-d’œuvre. C’est évidemment trop flatteur et exagéré. Le F. Pancrace lui-même qui en est le père –
vous connaissez les partialités de la paternité – n’en croit rien.
Elle est propre, elle est grande, elle est jolie. Je suis content, et
le P. Lody plus encore, qu’elle soit finie. Le Frère n’en est pas
fâché quoiqu’il parte en Europe avec le regret de n’avoir pas
achevé son ameublement.
Personnel au 30 juin 1922 : PP. Soubielle, Lody ; F. Pancrace.
P. SOUBIELLE

387

Rwaza (Assomption)
Le personnel. – Nous avons vécu l’année entière sous la
règle de trois, actuellement même nous sommes 4 Pères. Le
P. Deneweth, arrivé en avril, nous quittait en septembre, tout
juste pour s’initier à la langue indigène. Il commençait déjà à
entendre les confessions des enfants, quand il reçut sa nomination pour le séminaire. Il était remplacé par le P. H.
Vanneste, qui venait également s’initier au runyaruanda. Heureusement, nous l’avons conservé jusqu’à ce jour ; mais la
moitié de l’année nous étions à deux pour les confessions, et la
Mission compte plus de 3.000 chrétiens. Actuellement même
nous avons un quatrième Père, mais la rumeur publique nous
dit déjà que le P. Van der Meersch est destiné au Séminaire.
La Mission. – Nos Balera sont de braves gens, presque
l’année entière occupés à leurs cultures. Leur intelligence n’est
pas au-dessus de la moyenne : on n’en fera pas des théologiens. Mais la bonne volonté est réelle, et les défections sont
rares. Le mariage est stable, et la loi indigène au sujet de la
dote contribue beaucoup à assurer cette stabilité. L’assitance à
la messe sur semaine reste bonne ; et si nous n’avons pas un
plus grand nombre de communions, la pénurie des confesseurs en est peut-être un peu cause. Le Mulera est ouvrier, et
une longue séance devant un confessionnal décourage vite
notre amateur de la pioche. Nous inscrivons 150 premières
communions. Il y a eu réel effort pour se passer de ces gardiens de chèvre, et les envoyer à l’école chez les Sœurs. Il y a
encore des retardataires mais qui pourrait leur reprocher de
ne pas atteindre au parfait ?
Les étoffes sont chères, c’est vrai, et l’impôt est à cinq
francs ; mais malgré tout, nous sommes obligés de recommander fortement l’achat du livre. Sans livre entre les mains,
nos chrétiens risquent de s’ennuyer à l’église, et les plus
jeunes de s’y dissiper pour se distraire. D’ailleurs le livre est le
meilleur soutien de leur instruction religieuse. Or, il y a eu
quelques récriminations au début : les Pères devaient donner
gratis des livres écrits pour eux dans leur langue... etc. Il faut
que le Mulera discute... il se plaît dans les procès : mais enfin
on s’exécuta. Bientôt il sera de bon ton de pouvoir venir à
l’église avec son livre de prières.
388

Pour les catéchumènes, on a été plus sévère encore ; il le
fallait. Tout catéchumène non marié doit savoir lire une syllabe de deux lettres à son premier examen et avoir le livre de
prières pour entrer au catéchisme des sacrements, et savoir
lire les prières de la messe. Nous avons dû retarder beaucoup
de réfractaires à la lecture ; mais actuellement on remarque
que cette lecture est une condition sine qua non à leur avancement dans le catéchuménat ; que celui qui n’a pas satisfait
sur ce point est éliminé de l’examen, et chacun en prend sont
parti et se courbe sur son alphabet. Il y a même trois mois
d’avancement pour qui a fait des progrès extraordinaires.
Ecoles. – A deux reprises au moins, quelques Batutsi
m’ont demandé de rétablir leur école, en me promettant d’y
envoyer leurs enfants. Et pour se mettre à l’abri des faux rapports, l’ordre de fréquenter l’école devait venir des Pères et du
chef du poste, M. Mertens : et qu’alors nous réglerons la chose
ensemble... Mais, comme dans la fable, il ne s’est trouvé personne d’assez hardi pour aller attacher le grelot. Cette école
n’est pas encore rétablie.
A l’école des Bahutu, le P. Vanneste met tout son cœur. Et
la division des futurs séminaristes reste la privilégiée : classe
supplémentaire le soir, exercices religieux à l’église et petits
travaux matériels à part... Quatre d’entre eux iront cet automne rejoindre leurs aînés au Petit Séminaire de Kabgayé.
Relations. – Nos relations avec le chef du poste de Ruhengeri
sont excellentes. Avec les Batutsi, il est intéressant d’avoir à
traiter avec Kalinda, Mututsi qui remplace notre chef Kakwavu. Puisse-t-il le supplanter définitivement : ce serait pour le
plus grand bien de la contrée.
Nouvelles. – Nos ouvriers réguliers, qui chaque jour sont au
service de la Mission comme cuisiniers, menuisiers, cigariers,
ont eu à payer un nouvel impôt de cinq francs, lequel les affranchit de toute servitude envers leur chef et les met dans
une situation régulière auprès de l’autorité.
Une Mission de protestants adventistes qui s’était établie
chez Sebatwa à quatre heures à l’ouest de Rwaza, a dû se retirer ces temps derniers.

389

Travaux matériels. – Les ouvrages de notre menuiserie sont
toujours expédiés dans toutes les directions : malheureusement nous n’avons pas de réserves de bois, et continuellement
sommes obligés d’employer du bois encore vert. Pour y remédier, nous construisons cette année un immense hangar où
l’on pourra entasser une bonne provision de bois.
L’antique pont de bois sur le Mukungwa au pied de Rwaza a fait place à un joli pont en maçonnerie, avec deux
voûtes de cinq mètres. La largeur du pont est de six
mètres. Ce beau travail, dû au Père Prieur a reçu les félicitations de tous les visiteurs.
Un autre pont sur la Mukinga serait également à souhaiter.
Cette rivière boueuse grossit et déborde à la saison des
grandes pluies, et rend difficile l’accès à la Mission. Les ponts
de bois existaient jadis. Au printemps un jeune écolier s’est
noyé en voulant traverser cette rivière.
Nous avons continué la construction de nos diverses succursales. L’an prochain le travail en sera terminé.
Personnel au 30 juin 1922 : ???

P. MOYSE

Mibirisi (Notre-Dame du Bon Conseil)
Personnel du poste. – A la fin de l’exercice 1920-1921, il n’y
avait au poste de Mibirizi que le P. Van Heeswijck, supérieur,
et le P. Pagès économe. Le 7 janvier nous arriva le F. Cyrille,
venant de Gitega. Le 3 février le P. Pagès quitte Mibirisi pour
se rendre à Kissaka et le 14 février arrive le P. Knoll, venant de
Nyaruhengeri, pour le remplacer.
Mission. – L’œuvre de la Mission marche doucement en
avant. Si le nombre des confessions et des communions est
inférieur à celui de l’année passée, ce n’est pas que la ferveur
de nos chrétiens ait diminué ; au contraire, car ces derniers
temps surtout ils ont été plus assidus à recevoir les Sacrements ; c’est que la famine régnait ici avant Noël.
Le fait le plus consolant est bien le retour de plusieurs de
nos chrétiens égarés. Ils se sont réconciliés avec le Bon Dieu à
Pâques et persévèrent dans cette bonne disposition. Il en reste
encor qui n’ont pas accompli leur devoir pascal, mais comme
390

ils assistent assez régulièrement à la messe le dimanche, nous
avons bon espoir qu’ils suivront bientôt le bon exemple des
autres.
Les catéchumènes ne sont guère plus nombreux que l’année
passée ; mais ils se montrent plus sérieux et plus assidus à
l’instruction. Les postulants augmentent tous les jours et cependant nous sommes plus difficiles pour les admissions que
par le passé. Trop vite admis au catéchuménat ils cessaient
facilement. Maintenant ils doivent venir deux fois par semaine
et assez longtemps avant de recevoir la médaille.
Le Père chargé de l’école est content. Ses 60 élèves sont réguliers, s’appliquent sérieusement à leur travail et font de réels
progrès. La seule récompense est un travail après école.
Les grandes filles viennent à l’école le mercredi et elles viennent bien. Leur progrès dans la lecture est minime. Il nous
manque une maîtresse capable. Cependant nous insistons
pour qu’elles viennent à cause de l’instruction religieuse qui
leur est donnée à l’église après la quasi-classe de lecture.
Les enfants de parents chrétiens viennent quatre fois par
semaine ; ils sont divisés en 3 groupes. Premier groupe : ceux
qui reçoivent les Sacrements. Ces enfants se confessent le jeudi matin, et le vendredi matin un Père dit la messe dans leur
chapelle, où ils reçoivent la Sainte Eucharistie. Après la messe
le Père leur fait l’action de grâces et une instruction.
Deuxième groupe : ceux qui se préparent à la réception des
sacrements. Et troisième groupe, le plus nombreux : ce sont
les petits qui apprennent surtout les prières et les grandes vérités.
A l’honneur des parents soit dit qu’en général ils envoient
bien leurs enfants.
Nos succursales ne marchent pas bien. Nous avons 5 chrétiens dans une succursale ; dans 3 autres nous espérons en
baptiser quelques-uns au prochain baptême. Mais le nombre
des catéchumènes semble plutôt diminuer que d’augmenter.
Ce sont toujours les mêmes plaintes : corvées et portage
pour le Gouvernement, et, en plus cette année, l’impôt :
« Amafaranka [amafaranga] aratwicha, c’est-à-dire, les
francs [l’argent], nous tuent [tue] ».
Matériel. – Nous avons eu la bonne chance de trouver de
bonne argile dans le marais en bas de notre colline encore
391

dans la propriété. C’est grâce aux Messieurs de l’exploration
géologique. Ces Messieurs nous ont envoyé une équipe de
leurs ouvriers pour faire des forages ; et plus tard le Docteur
Grenouillet, étant ici pour quelques jours, a continué luimême les forages et avec succès. Dès le commencement de
l’été le Père économe commença à nettoyer et à approfondir la
rivière qui passe par le marais, pour faciliter l’écoulement des
eaux. Il fit alors creuser au bord du marais là où les forages
indiquaient une bonne couche d’argile qui se trouve à 3 mètres
de profondeur. L’eau du marais et les sources qui sortent de la
colline rendront l’extraction de l’argile assez difficile. Malgré les
obstacles nous aurons de bonne argile en abondance et par
suite de bonnes tuiles pour remplacer les toits en herbe et
même les tuiles du réfectoire, qui n’ont qu’un défaut, c’est
qu’elles sont trop poreuses.
Notre plantation de café a bien rendu ; nous avons vendu
toute la récolte à un marchand à 2 fr 50 le kilo. La plantation
a été augmentée de mille pieds de cette année-ci.
La peste bovine ayant fait son apparition dans la province
de Kinyaga, notre troupeau a été vacciné à Changugu, poste
du Gouvernement, à trois heures d’ici. Nos vaches ont été
emmenées à Changugu le 15 février et le lendemain, vaccinées
par M. Massaux. Ce Monsieur attaché au service Vétérinaire
du Congo était venu exprès à Changugu pour le troupeau de la
Mission. Huit jours après, il est revenu pour injecter le sérum
à notre troupeau, resté à Changugu. Sur les 63 têtes de bétail
vacciné, il n’y eut que 2 vaches et 3 veaux qui crevèrent. Mais
neuf vaches pleines, sur 10, avortèrent, ce qui était prévu.
Visites. – Plusieurs fois nous avons eu la visite de Monsieur Delhaye, de Monsieur l’Abbé Salée, professeur de
Géologie à l’Université catholique de Louvain, et de M.
Grenouillet, qui font une exploration géologique dans le
Ruanda. De la mi-décembre à Pâques ces messieurs eurent
leur camp à 1 heure et quart de la Mission. M. l’Abbé Salée
vint nous voir une première fois le 19 novembre. Le 7 décembre ce Monsieur revint pour la fête de l’Immaculée Conception. Nous avions en même temps la visite du P. Colle, supérieur de Katana, et du P. Decorte qui finissait ce jour-là sa retraite.

392

M. Grenouillet était ici pour la fête de Noël ainsi que
notre Administrateur, Monsieur Keyser et Madame avec
leur enfant.
Le R.P. Visiteur nous arriva de Mission de Nyagezi le 7 janvier et le même jour arriva le F. Cyrille, provisoirement nommé
à Mibirizi. Le R.P. Visiteur nous quitta le 17 janvier pour se
rendre à Kabgayé.
Le mercredi de la Semaine Sainte, Monsieur Salée vient
passer les derniers jours de la Semaine Sainte à la Mission. A
son grand regret, il n’a pas pu rester le jour de Pâques ; le
lundi de Pâques il devait quitter le camp à Muleke pour continuer son exploration au nord de Mibirizi.
Ce Monsieur s’est dit édifié de la piété et de la ferveur avec
lesquelles nos chrétiens, en très grand nombre, assistaient
aux instructions et aux offices et faisaient leur adoration le
Jeudi-Saint.
Le vendredi 30 juin, nous avions la joie et l’honneur de
recevoir Mgr Roelens. Sa Grandeur était accompagnée du
P. Saelens, du P. Vuylsteke, du Frère Nicaise et de cinq Sœurs
Blanches, parmi lesquelles la T.R. Mère Visitatrice.
Dans l’après-midi arrivait le P. Colle, qui apprit ici qu’il était
destiné pour fonder une nouvelle Mission chez Kabalé. La
veille le P. Decorte, supérieur de Nyagezi, était venu saluer Sa
Grandeur.
Nos chrétiens, qui depuis plusieurs années n’on plus vu
d’évêque, eux aussi étaient heureux de recevoir Monseigneur.
Aussi sont-ils allés en grand nombre à sa rencontre. Le lendemain, Sa Grandeur a daigné dire la messe de communauté, et
beaucoup ont reçu la Sainte Eucharistie de sa main.
Monseigneur avait déjà accepté de rester quelque jour parmi
nous. Mais, par le P. Colle, le capitaine du bateau faisait prier
Sa Grandeur de bien vouloir s’embarquer le plus tôt possible
parce qu’il avait encore un autre voyage pressant à faire.
A notre grand regret, Sa Grandeur est partie le lendemain
matin pour Changugu.
Personnel au 30 juin 1922 : PP. van Heeswijck, supérieur ;
Knoll ; F. Cyrille.
P. VAN HEESWIJCK

393

Rulindo (Notre-Dame de la Merci)
La fin de l’exercice se termine avec le personnel du début :
P. Martin F. ; P. Desbrosses ; F. Alfred. La Mission pendant
cette année a suivi tout doucement sa marche normale et a
même progressé.
La chrétienté compte environ 200 ménages chrétiens, puis
de grands jeunes gens, de grandes jeunes filles, qui avant
deux ou trois ans seront tous mariés, et des enfants. Parmi les
740 chrétiens, il y en a près de 500 qui reçoivent les sacrements. La ferveur s’est maintenue dans la grande masse. Le
premier vendredi du mois est de plus en plus suivi ; ils savent
qu’il n’y a aucune obligation, mais que c’est un acte d’amour
que Notre-Seigneur leur demande, et nous espérons arriver au
jour où d’elle-même, toute la chrétienté donnera cette matinée
à Notre-Seigneur les premiers vendredis du mois. La fête des
Bienheureux Martyrs de l’Ouganda est tombée un lundi :
malgré la proximité du dimanche, à la grand’messe, ils
étaient là comme aux grands jours de fête d’obligation.
Pour la première fois cette année nous avons fait la procession de la Fête-Dieu. Pour préparer la fête, toutes les catégories de chrétiens s’y sont mis, même les catéchumènes. Devant
le reposoir les jeunes filles avaient fait en herbes fines, un tapis de 80 mètres carrés, y mettant tout leur cœur et tout leur
savoir-faire. Les chefs, invités par nous, avaient répondu à
notre invitation ; les païens avaient entendu parler d’une fête
chrétienne qu’ils n’avaient jamais vue. Ils sont venus très
nombreux et sont partis en disant : « C’est bien dommage que
ceux qui sont restés à la maison n’aient pas vu ces belles
choses ; ce sera pour l’an prochain ». Ç’a été un vrai triomphe
pour Notre-Seigneur. Certaines âmes droites ont peut-être été
touchées par la grâce.
Chaque pays a son point faible, le point où Satan a le plus
de prise sur les âmes. L’an passé nous avons parlé ici de certaines pratiques immorales. Nous avons lutté pendant 4 ans,
avant tout pour faire admettre le principe. Le progrès est très
réel, et cette année nous avons eu connaissance de certains
faits très caractéristiques qui prouvent que la presque totalité
des jeunes gens (dans l’espèce, c’était le point capital) ont accepté le principe pour leur fiancée. Dans notre pays de montagne, la polygamie, beaucoup plus que les superstitions, est
394

la grande pierre d’achoppement qui arrêtera bien des gens mariés. Les adultes mariés même quand ils sont jeunes, ont pris
position dans le camp païen. S’ils n’ont qu’une femme, ils
tiennent à garder une liberté dont ils savent que le christianisme les priverait, celle de prendre à leur gré une deuxième
femme, ou de chasser la première. C’est ce qui nous a décidés
à porter nos efforts sur les jeunes. Ils sont en général vaillants
pour la culture, et ils ont encore une simplicité naturelle qui
les dispose bien à l’acceptation de l’Evangile. Nous essayons
par tous nos moyens, de défendre l’âme de cette jeunesse qui
veut venir à nous ; mais qui est beaucoup trop dominée par
l’autorité paternelle. Tout notre espoir est en eux, mais ce n’est
pas sans difficultés, et sans bien des démarches, que nous
arrivons à leur faire conquérir leur liberté de conscience. C’est
la même raison qui explique pourquoi de jeunes enfants baptisés in extremis et d’abord venus à la Mission un ou deux ans,
nous échappent complètement. Ce sont ces mêmes difficultés
que nous trouverons dans les succursales, doublées de ce que
le christianisme n’est pas suffisamment connu. Certaines
commencent à donner, mais ce n’est encore que le pussillus
grex165, d’autres ne donnent absolument rien, quoique les catéchistes vivent en très bons termes avec la population. Certains parleront d’écoles ; nous avons essayé dans les succursales ; mais comme ici à la Mission, nous constatons, bien
qu’un bon nombre sachent lire, que le goût de la science n’est
pas encore le fort de nos montagnards.
Ils sont beaucoup plus forts pour la bière. Nous avons donc
résolu d’aider nos chrétiens encore fervents et pas très nombreux, à lutter contre l’intempérance et ses suites.
En terminant, disons un mot du matériel. A ce point de vue
cette année peut être marquée d’une boule blanche que le bon
Dieu avait à Rulindo. Le 15 janvier a été un beau jour ; nous
avons porté Notre-Seigneur en procession par la voie directe à
la nouvelle église. Elle est destinée à servir plus tard de sales
de catéchismes, de salles de classe, de parloirs, il n’y aura plus
qu’à mettre les séparations. Elle a 4 mètres de haut (vu sa destination future, c’est suffisant), 6 m 95 de large et 54 m de
long, sacristie comprise. La nef est de 43 mètres. Le jour où
nous y sommes entrés, tous les catéchumènes médaillés et
165 « Le tout petit troupeau ».

395

certains postulants ont suivi les chrétiens, elle était comble.
Dans 3 ou 4 ans elle sera remplie de chrétiens le dimanche et
grandes fêtes. Le F. Alfred a bâti les fondements en pierres et
le P. Desbrosses a dirigé tous les chantiers. Grâce à 2 ou 3
maçons chrétiens et 3 autres formés par le Frère, le Père a pu
terminer la bâtisse en quelques mois. Les premières briques
ont été posées, à partir des fondements, le 18 juillets 1921, et
à la fin d’octobre l’église était à peu près couverte. Mais sans le
secours, en bois de charpente et de menuiserie, de la Mission
de Rwaza, notre entrée à l’église eût été bien retardée. Il était
bien juste dès lors que la Mission de Rwaza fût de notre fête.
Ce fut le R.P. Vanneste qui chanta la première messe dans
notre église enguirlandée et ornée d’oriflammes.
Quelle est la Mission qui n’a pas ses petites misères ? Nous
avons eu les nôtres, mais somme tous les bienfaits du bon
Dieu ont surpassé les épreuves et de tous nous disons de plein
cœur : Deo gratias166 !
Personnel au 30 juin 1922 : P. Martin F. ; P. Desbrossess ;
F Alfred.
non signé
Rwamagana (Notre-Dame des Victoires)
Notre jeune Mission commence à donner ses premiers
fruits. Nous avons eu à Pâques le premier baptême solennel et
dorénavant tous les trimestres nous aurons la consolation de
joindre notre petit lot à la gerbe des autres Missions du Ruanda Nous ne sommes pas encore à la période des conversions
en masse, quoique la population soit bien disposée, mais il y a
tant de préjugés à faire disparaître et il faut d’abord ensemencer pour récolter plus tard.
Nous avons 164 médaillés ou catéchumènes qui divisés en
séries suivent 2 fois, 3 fois, ou 4 fois par semaine, des catéchismes ; le mouvement est donné et régulièrement, leur

166 « Dieu merci ».

396

temps d’épreuve terminé, ils arriveront, sinon tous, du moins
le plus grand nombre, au baptême.
Le catéchisme des postulants réunit 3 fois par semaine de
180 à 200 auditeurs ; chaque trimestre nous faisons parmi
eux un choix pour le catéchuménat.
Les catéchumènes commencent à comprendre qu’ils doivent
être apôtres à leur tour auprès de leurs proches et de leurs
voisins. Ils réunissent pour la prière leurs frères et sœurs et
généralement les parents ne s’y opposent pas, pourvu que ça
ne les empêche pas de fournir leur petit travail quotidien, mais
ces enfants grandissent et de temps en temps quelques-uns
font une escapade jusqu’à la Mission.
Dans notre voisinage immédiat, un père de famille avait
laissé la liberté à tous ses enfants de venir chez nous, sauf à
sa fille aînée ; il l’avait même pendant 2 ans placée au loin au
service d’une cheffesse espérant obtenir en retour une vache,
mais survint la peste bovine et la demoiselle dut rentrer au
foyer. Le père fit alors des démarches pour la marier au fils
d’un petit chef des environs et lui ordonna de se cacher quand
les Pères seraient de passage chez eux. Entretemps elle entendait tous les jours ses 2 frères et une sœur plus jeune réciter
les prières du matin et du soir, sans que ses parents s’en doutassent ; elle ne perdait pas un mot, tapie dans un coin de la
hutte. Le père pensait que son rêve allait se réaliser quand un
beau jour il constata l’absence de sa fille ; elle était venue à la
Mission déclarer aux Pères son dessein bien arrêté de se faire
instruire, ni menaces ni coup ne pourraient changer sa résolution, disait-elle. Le père furieux chassa de chez lui ses 3 autres
enfants catéchumènes, qui pendant une semaine logèrent chez
des amis. De guerre lasse, le vieux, voyant sa hutte vide, supplia ses enfants de rentrer au logis, et depuis lors la jeune fille
est devenue une fervente catéchumène.
Autre cas qui ne prouve pas moins l’énergie de nos Noirs.
Pendant la famine qui sévit en 1918 tout une famille, le père,
la mère et 5 enfants, avait émigré chez un petit chef des environs de la Mission. Tandis que l’aînée de la famille, une jeune
fille grandissait sous le regard bienveillant du chef, deux des
autres enfants venaient s’instruire à la Mission et gagner
quelques sous pour aider les parents. Il y a trois mois le chef
devint si bienveillant qu’il déclara son intention de prendre la
demoiselle en question comme concubine pour faire de leur
397

alliance un sacrifice aux mânes des ancêtres. Sans même songer à cette fortune qui leur arrivait, car c’était l’avenir assuré
pour la famille, avec sa sœur catéchumène la jeune fille se
sauva chez des amis, catéchumènes eux aussi, sur le terrain
d’un autre chef. Le solliciteur, piteusement déçu, déclara au
père que s’il ne faisait pas rentrer de suite sa file, il n’avait
qu’à laisser ses cultures et à quitter son terrain. Tout fut inutile, car la jeune fille savait les prières et ne soupirait qu’après
le jour où elle pourrait aller s’instruire à la Mission. Le bon
vieux dut donc émigrer encore. Sachant que nous étions la
cause indirecte de ses misères, il vint nous présenter sa femme
et ses enfants. « Nous sommes tous à vous, dit-il, mais nous
n’avons ni hutte ni nourriture, nous avons bien un ami dans
les environs, mais l’amitié seule ne suffit pas. – Va chez cet
ami, lui dîmes-nous, et nous t’aiderons de notre mieux ». Et
c’est ainsi que pendant plusieurs mois cette famille qui s’est
donnée au bon Dieu vivra sur les fonds si généreusement offerts par l’Œuvre Anti-esclavagiste.
Nous n’avons pas encore célébré de mariage entre chrétiens,
mais nous avons obtenu depuis deux ans que les mariages
entre catéchumènes soient célébrés à la manière chrétienne.
Les païens conduisent la jeune fille chez son fiancée la nuit,
complètement voilée, et suivent toute une kyrielle de cérémonies dont quelques-unes très immorales ; puis pendant trois
mois la jeune mariée doit rester cachée à tous regards étrangers et ne pas sortir de chez elle. Nos trois premiers ménages
qui maintenant sont chrétiens, firent preuve d’une grande
énergie, brisèrent avec toutes les coutumes et acceptèrent
d’être la risée des païens, pour servir de modèle aux autres. En
plein midi la jeune fille escortée de ses compagnes de l’école
fut conduite à la maison de son prétendant qui avait eu soin
de préparer quelques bonnes cruches de bière indigène ; elles
dansèrent et s’amusèrent une partie de la soirée au grand
ébahissement des païens qui ne connaissaient que les noces
nocturnes et qui finalement se mirent de la partie. A la tombée
de la nuit, tout le monde se retira et le lendemain, ou le surlendemain au plus tard, la jeune mariée était au catéchisme.
On causa beaucoup des premiers cas et maintenant même
les païens trouvent cette manière d’agir naturelle et surtout
bien plus morale que leurs beuveries de nuit.

398

Matériel. – Il est tout naturel qu’on parle dans une fondation. Nous nous installons tout doucement et solidement.
Nous avons construit ou terminé cette année une menuiserie,
des salles d’école et de catéchisme et enfin une belle chapelle
de 30 mètres sur 6. Pour le moment nous travaillons à notre
grande maison. Elle ne sera pas finie avant 2 ans avec les
moyens et les ressources dont nous disposons. Les terrasses
de tout l’édifice en pierres jusqu’à 80 centimètres du sol sont
terminées. Le plan approuvé conciliera la commodité avec les
exigences de la règle. Cette maison se composera d’un corps de
bâtiment de cinq grandes chambres pour les Pères avec baraza167 de chaque côté, flanquée d’une aile à chaque bout. L’aile
droite contiendra 4 chambrettes qui serviront de parloirs pour
recevoir les indigènes et de bureau de travail pour les Pères.
L’aile gauche donnera un réfectoire, une salle de lecture spirituelle et 2 chambres pour passagers. Un petit corridor à
chaque extrémité donnera accès d’une baraza à l’autre et entrée sur les chambres des ailes. Les chambres des Pères
n’auront de porte que du côte de la cour intérieure. Enfin les
toits des ailes seront surélevés par rapport à la bâtisse du milieu, ce qui nous permettra de ne pas bâtir le tout en même
temps. Les indigènes n’auront accès que du côté des bureaux
de travail des Pères.
Les chantiers de briques, la direction et surveillance des bâtisses, c’est assez pour occuper les loisirs que le ministère
laisse au Père Supérieur. Depuis février le cher F. Herménégilde est bien venu à notre secours, tout en nous mettant à la
règle, mais son état de santé ne lui permet de s’occuper de rien
d’autre que de la menuiserie et vu que ce genre de travail ne
manque pas, il rend bien service à la Mission. En plus de la
grosse menuiserie, cadres et portes qu’il fait préparer par ses
ouvriers, il a fait de sa main d’artiste des confessionnaux, des
cadres pour chemin de croix, tables de communion et autre
petit mobilier.
Le P. Durand, qui est ici depuis 18 mois, assure une grande
partie du ministère. Avec les enfants des écoles, il a entretenu
les plantations d’arbres ; il a même essayé quelques nouvelles
essences, mais le manque de pluie a été cause qu’il n’a pas eu
167 Toit en auvent à une seule pente, adossé à un mur et soutenu par des poteaux ou

des piliers.

399

grand succès. N’étant pas homme de se décourager pour si
peu, il recommencera et nous espérons que la rosée du ciel
couronnera ses efforts. De plus ce cher confère est la colonne
qui soutient l’ex-Mission de Kigali qu’il dut fermer le jour où il
vint à Rwamagana. Tous les mois il en fait la visite et en a la
direction au spirituel et au matériel, en attendant le jour, assez prochain pensons-nous, où on pourra la réoccuper définitivement.
Nous avions pensé un certain temps que notre Mission serait détachée du Ruanda belge et passerait aux Anglais ; il
n’en est rien, nous restons avec le gros de la population qui
nous entoure, en territoire belge : la limite passe à une heure
et demie à l’Est de chez nous.
Personnel au 30 juin 1922 : P. Léon Delmas, supérieur ;
P. Jean Durand ; F. Herménégilde.
P. L. DELMAS
Zaza (Notre-Dame des Saints)
L’année qui vient de s’écouler a été assez malheureuse pour
le Kissaka, pays où se trouve notre station. Après la peste bovine, c’était la disette, pour ne pas dire la famine, et avec cela
plusieurs changements de personne.
Commençons par ce dernier point : le 22 août, le cher P. Vitoux est appelé à Kabgayi comme supérieur du Petit Séminaire, en remplacement du P. Déprimoz. Après un court mais
fructueux ministère ici, ce cher Père emporte les regrets tans
des missionnaires que des chrétiens et catéchumènes.
Le 9 septembre 1921, le cher P. Donders168, son successeur,
nous arrive, mais il n’est pas ici pour longtemps. Par suite de
l’occupation du Kissaka par les Anglais, il se voit obligé de
nous quitter, ainsi que le F. Rodriguez et tous deux reçoivent
leur nomination pour Nyaruhengeri en février de cette année.

168 Le P. Max Donders (1875-1966) était de nationalité allemande. Il n’était pas le bien

venu en territoire britannique. Il est mort à Sumve en Tanzanie à 91 ans.

400

Tous deux s’y trouvent encore. Le P. Donders est remplacé par
le P. Pagès
On a fait le possible pour venir en aide pauvres affamés, et
on y a réussi en partie grâce à la générosité de nos confrères
de Kabgayé et à l’aide efficace donnée par ceux de Rulindo,
Issavi, Nyaruhengeri. La cause de cette disette est le manque
de pluie pour les premiers mois de l’année 1922. On n’en voit
pas encore la fin car de nouveaux semis n’ont pas été plus
heureux et ont séché aussitôt. Aussi l’exo- de pour d’autres
pays plus favorisés a commencé, et le nombre des morts de
faim augmente.
Nous faisons tout notre possible pour donner du travail afin
que ces pauvres gens puissent s’acheter un peu de nourriture
en des pays plus heureux. Régulièrement il y a en route de
200 à 300 chrétiens pour chercher des vivres, non seulement
hommes et jeunes gens mais même femmes, jeunes filles et
enfants : la vie chrétienne n’a pas à gagner beaucoup de ces
voyages continuels, et le catéchuménat lui aussi en souffre,
cela se comprend.
Mais alors, tout va mal au Kissaka ? Non, certes non ; il y a
de bien braves gens et beaucoup ; il y a du bien à faire et il se
fait. Qu’on interroge les missionnaires qui ont passé à Zaza ;
ils le diront. Que la disette passe, les gens reprendront courage
et la Mission marchera.
Sans doute il y aura encore des difficultés, peut-être plus
que dans le passé, car les missionnaires de la Christian Church
Society se préparent à entrer dans le pays, depuis le départ
des Adventistes du 7e jour, Monsieur l’Administrateur ne les
désirant pas dans son territoire.
Le Kissaka est maintenant sous mandat anglais. Le 22
mars dernier la remise officielle a eu lieu. M. l’Administrateur nous a rendu déjà plusieurs visites et les relations
sont excellentes.
Cette année on a pu installer encore 3 succursales. Si le
bon Dieu a enfin pitié de nous et nous donne une bonne récolte, on continuera l’an prochain à établir des catéchistes
dans des pays pour le moment à peu près déserts à cause de
la famine.
Que le Sacré Cœur de Jésus qui est aimé et honoré de nos
chers Banya Kissaka nous vienne en aide ! C’est en Lui que
nous mettons toute notre confiance.
401

Personnel au 30 juin 1922 : PP. Van Baer et Pagès.
non signé
Murunda (Notre-Dame du Saint Rosaire)
(Cette Mission est occupée par deux Prêtres et un petit Frère
indigène, depuis 1919).
Le Kangé où est fondée notre Mission de Murunda est un
petit pays très fatigant à cause de ses hautes montagnes qu’il
faut toujours monter et descendre. Le R.P. Martin, qui était
autrefois supérieur de cette Mission en 1916-1917, a compté à
peu près 7.000 habitants autour de la Mission. Ces habitants
sont appelés « Abakiga », parce qu’ils habitent de hautes montagnes. Ils sont tous de braves gens par leur simplicité de
cœur, leur amour pour le travail manuel, et leur soumission
aux ordres donnés. Ceci console avant tout le missionnaire qui
y travaille.
Personnel. – Le personnel de notre station est, depuis le 10
avril, ainsi composé : P. Donat Leberaho, P. Jovite Matabaro
qui a remplacé le P. Balthasar Gafuku, et Frère Oswald Lwandinzi.
Chrétiens. – Nos chrétiens de Murunda ne sont pas encore
nombreux, mais ils augmentent un peu chaque année. Nous
avons, à l’heure actuelle, 499 chrétiens vivants, dont
49 adultes et 36 enfants de néophytes ont été régénérés cette
année-ci. La plupart de ces chrétiens nous donnent tous les
jours satisfaction en s’évertuant à accomplir fidèlement leurs
obligations chrétiennes.
Malgré les grandes montagnes, tantôt à monter, tantôt à
descendre pour venir chez nous à la Mission, et malgré les pénibles travaux que tout Munyakanage doit faire nécessairement dans la forêt afin de pouvoir se nourrir – ces gens ont
leurs champs de pois, d’éleusine et de tabac dans la forêt – nos
chrétiens viennent assez souvent assister au Saint Sacrifice de
la Messe. Ceux qui demeurent loin de la Mission s’obligent à y
assister au moins une ou deux fois par semaine, tandis que
tous les autres y viennent aussi souvent que leurs différentes
402

occupations à la maison le leur permettent. Ensuite nos chrétiens reçoivent bien des fois les Sacrements de l’Eucharistie et
de Pénitence. Dans le courant de cette année nous avons entendu 5.768 confessions et distribué 18.338 communions. Il y
a dix des anciens chrétiens qui nous ont causé une grande joie
en les voyant revenir à l’église, car ils avaient laissé depuis
assez longtemps déjà toutes les pratiques de notre sainte religion. Puisse le bon Dieu les garder tous maintenant fidèles à
Lui, et nous accorder la grâce de pouvoir Lui ramener nos huit
autres chrétiens qui ont oublié leurs engagements du Baptême
pour retourner aux pratiques païennes !
Catéchumènes. – Le nombre total de nos catéchumènes est
en ce moment-ci 301. Ces catéchumènes sont plus ou moins
rapprochés du Saint Baptême. Les plus rapprochés sont 98
dont la plupart seront baptisés cette année. Les 203 autres
sont encore dans les dernières catégories du catéchuménat.
Puis nous avons 25 postulants qui seront médaillés en la fête
du Saint Rosaire. Tous ces catéchumènes et postulants viennent chez nous régulièrement entendre les instructions du
catéchisme les jours que nous leurs avons indiqués. Et leur
nombre pourrait être plus élevé de jour en jour si nous avions
des succursales comme on les a dans les autres Missions de
notre Vicariat.
Personnel au 30 juin 1922 : P. Donat Leberaho ; P. Jovite
P. Matabaro ; Frère Oswald Lwandinzi.
non signé
Nyaruhengeri (Notre-Dame des Apôtres)
Chrétienté. – Notre chrétienté s’est augmentée de 112
membres : 1628 néophytes au lieu de 1516. Ce qui donne une
moyenne de 28 baptêmes par trimestre. C’est très modeste,
mais cela suffit pourvu que cela continue. La préparation des
catéchumènes au baptême, quand le nombre n’en est pas trop
élevé, en est plus facile et plus soignée.
La mort a prélevé son tribut. Nous avons eu 49 décès dont
45 d’enfants n’ayant pas atteint l’âge de raison. Autant de protecteurs pour la Mission.

403

Je n’ai rien à retrancher à ce que je disais l’année dernière
sur la tenue religieuse de notre chrétienté. Ce n’est pas qu’il
n’y ait par-ci par-là quelques défectuosités, mais les petites
misères que l’on rencontre partout où il y a des hommes, se
perdent dans l’ensemble du bien. Tous les dimanches notre
église est pleine. Même ceux-des chrétiens qui n’ont pas fait
leurs Pâques tiennent à assister à la messe le dimanche. Et
que dire les jours de fête ? Ces jours-là chacun veut être présent à la grande messe. Les dimanches ordinaire un bon
nombre rentre à la Mission après la messe basse ; on comprend dès lors que l’assistance soit à l’aise, mais les jours de
fête il a y presse.
Sur semaine, il y a toujours du monde tantôt plus, tantôt
moins ; le mardi et le vendredi l’assistance est magnifique. Le
mardi il y a trois catégories, les hommes, les filles et les enfants ; puis c’est le jour des chefs de villages. Le vendredi est le
jour spécialement consacré à honorer le Sacré-Cœur, c’est le
jour des femmes ; tout le monde aime ce jour ; il est presque
l’égal du dimanche.
La statistique de cette année relève 76.500 communions,
soit 9.000 de plus que l’année dernière. Cet excédent est dû à
l’adjonction des nouveaux baptisés, et à ce que les anciens ont
gardé leurs bonnes habitudes. Nous avons cette année 17.277
confessions. Ce qui suppose que nos chrétiens se confessent,
en moyenne, une fois les trois semaines. Chaque jour les missionnaires consacrent un certain temps au ministère. Mais il
est à prévoir que cette moyenne ne pourra pas se maintenir. Le
nombre des chrétiens va en augmentant et celui des missionnaires demeure stable, et toutes les œuvres doivent marcher
de front.
Ce qui suppléera la confession fréquente c’est la prière et
communion bien faite. A vrai dire, c’est là une matière
d’enseignement qui revient souvent dans nos instructions.
Nous avons la joie de constater que notre parole ne se perd
pas dans le désert. Le champ de bataille n’est pas le même
pour tous les peuples, ou du moins la lutte a ses nuances qui
l’intensifient sur tel point plutôt que sur tel autre. Ainsi dans
le Nord du Ruanda les chrétiens ont à réagir spécialement
contre l’esprit de vengeance ; les meurtres y sont plus nombreux qu’ailleurs. Dans le Sud le combat se livre surtout autour du 1er et du 6e commandement, c’est-à-dire le culte des
404

mânes et les vices de la chair. Les victoires remportées par les
chrétiens sont une source de courage, et de joie pour les missionnaires qui en sont témoins. Satan n’est plus évoqué, ou
l’est rarement ; et les mœurs sont plus pures. Je dois ici une
mention spéciale aux chefs de groupe ou catéchistes de
village. Ils exercent une grande influence sur leurs sujets
et rien ne se passe sans qu’ils l’apprennent. Ils visitent les
malades, avertissent les délinquants, encouragent les
faibles, enfin mettent le missionnaire au courant de tout.
Noblesse oblige : le chef de groupe en est convaincu ; au
besoin ses sujets sont là pour le lui rappeler. Il est l’élu de
son groupe, qui peut le déposer quand il en est mécontent.
Il veut trouver en lui un chrétien modèle et un chef plein
d’aménité.
La prière en commun a passé dans les habitudes de nos
ménages. Là où les néophytes sont isolés, ils se groupent
d’ordinaire pour la circonstance ; ailleurs ils la font en leur
particulier. Le chapelet a une place marquée dans la vie de nos
chrétiens. Il est rare qu’on ne le récite pas chaque jour ; beaucoup en disent un le matin et un autre le soir ; quelques-uns
disent le rosaire en entier. Le dimanche soir après la bénédiction du Saint-Sacrement la récitation du chapelet est faite en
commun. Généralement nos chrétiens viennent nombreux à
cet exercice. Plus nombreux encore au chemin de croix qui a
lieu le premier dimanche de chaque mois, à la place du chapelet. Encore un point qui dénoté l’esprit chrétien de nos néophytes c’est la bonne volonté qu’ils mettent à nous envoyer
leurs enfants. Ces petits anges de la terre viennent quatre fois
la semaine à la messe et à l’instruction qui le suit. Le reste de
la matinée est occupée par le catéchisme, la lecture et le
chant. Parmi ces enfants il y en a qui ont été baptisés in extremis et qui dépendent de parents païens.
Disons un mot du catéchuménat.
La division qui comprend les catéchumènes les plus rapprochés du baptême compte 436 aspirants, et la division des plus
éloignés en a 346. Chaque série a des jours déterminés et
l’enseignement suit une
marche
ascendante. Outre
l’enseignement religieux il y a la lecture au tableau et la lecture dans les livres. Cette lecture doit être courante pour les
catéchumènes à la veille du baptême. Elle est exigée de tour le
monde, sauf des gens mariés.
405

Ecoles. – Nous en avons 8 de garçons avec 274 élèves et
6 de filles avec 147 élèves. Elles se répartissent entre la Mission et les succursales de Linda et de Nyanga. Il semble se
manifester plus d’ardeur que par le passé pour la lecture et
l’écriture. Il y a beaucoup d’élèves soit garçons soit filles qui se
sont astreints à travailler pour avoir un livre. Chacun veut
suivre les prières qui se disent à l’église et les chants qu’on y
exécute. Puis on veut écrire une lettre ; il y a des jeunes filles
qui ont appris toutes seules à écrire. Les jeunes gens ne montrent par moins d’ardeur, et toutes les pièces de 5 centimes
qu’ils peuvent se procurer de ci de là sont consacrées à
l’achat d’une feuille de papier ou d’un crayon. Dernièrement n’ont-ils pas découvert une façon de faire l’encre ?
Succursales. – Il y a Linda-Mugombwa qui sous peu comptera 200 chrétiens, et qui est à trois heures de la Mission.
Nous ne pouvons y aller qu’une fois par mois. Dans l’intervalle
ces chrétiens viennent à la Mission.
Les chemins ne sont pas des plus commodes. Il y a bien une
route qui relie la Mission à la succursale par la voie la plus
directe, mais cette route ne supprime pas la nature du terrain ; les montées et les descentes restent sur place et les
cours d’eaux n’en creusent pas moins les vallées, emportant
parfois les ponts dans leurs crues torrentielles.
A Linda nous avons bâti une maisonnette en briques cuites
qui sert de pied-à-terre au missionnaire. Il n’y a encore qu’une
chapelle provisoire en paille, et une petite église serait bien
nécessaire.
A Nyanza [Nyanga ?] il n’y a en briques ni maison pour le
missionnaire, ni chapelle pour les chrétiens. Nous avons là 68
néophytes. Nous comptons y élever une chapelle, si Dieu nous
prête vie, et la bourse, ses deniers. Déjà les chrétiens sont en
train de faire des briques. Poussé par la crainte de voir les protestants s’implanter dans le pays, Monseigneur le Vicaire
Apostolique nous a autorisés à créer cinq nouvelles succursales. Nous les avons établies dans la région qui s’étend à
l’Ouest de la Mission. Il y a quelques magnifiques centres qui
auraient attiré l’attention des protestants, et qu’il eût été
dommage de leur abandonner. Chez les Bashumba nous avons

406

les succursales de Gashiru et de Lutobge. Cette dernière est à
six heurs de la Mission.
Nous avons ensuite Ngoma et Murama avec Kibanga, assez
rapprochées de la Mission. Au lieu de Kibanga nous aurions
préféré Kibingo-Nyanza. Mais il y a là une vieille tante du
grand chef dont il est nécessaire de ménager les susceptibilités. Nous avons préféré remettre a un autre temps la fondation
de cette succursale. En résumé nous avons tout lieu de remercier la Providence des grâces qu’elle a accordées à notre Mission aux cours de l’année écoulé. Nous le faisons de tout cœur
par l’intermédiaire de N.D. des Apôtres, patronne du poste.
Nous prions également la Reine des Apôtres, patronne du
poste. Nous prions également la Reine des Apôtres de demander à son cher Fils ces grâces de choix qui font croître le troupeau de Jésus-Christ en nombre et en mérite.
Personnel du poste au 30 juin 1922 : P. Buisson, supérieur ;
le P. Donders, économe ; F. Rodriguez.
(...)
P. BUISSON

****************************

407

ZAZA (1905)

EGLISE DE SAINTE-FAMILLE (Kigali)
A GENOUX DEUX SERVANTS DE MESSE AVEC LE P. ZUMBIEHL (1870-1955)

408

81. MGR CLASSE : « LE RUANDA ET SES HABITANTS »
(1922)169
(…)
Les Bahutu sont des Bantu, mais, dans le centre du pays,
avec une certaine proportion de sang mututsi. Ils forment la
masse de la population. Autrefois, sans doute, ils vinrent avec
les Batutsi, qui les avaient conquis, se fixer dans le Ruanda ; il
y a peut-être 300 ou 350 ans, d’après ce que nous pouvons
savoir de la chronologie des rois batutsi.
Les Batutsi ne sont pas des Bantu, ce sont si vous le voulez,
des Négroïdes : c’est le peuple d’Afrique qui possède le plus
fort indice hamitique (Hamite, du mot arabe qui signifie
« chaud », « rougeâtre ».) Autrefois, longtemps avant l’ère chrétien, il y eut d’Asie Mineure de fortes migrations de peuples qui
passèrent en Egypte, puis peuplèrent l’Abyssinie, et, peu à
peu, s’écoulèrent vers le Sud. Là est l’origine probable de nos
Batutsi qui évidemment, au cours de leurs pérégrination, se
sont mélangés aux Bantu. (…) Les Batutsi et les Bahutu parlent la même langue ; ils ont même religion et mêmes coutumes.
(…)
Les Bagoyi surtout, habitant de territoire de Kissenyi, qui
viennent en grande majorité du Gishari et du Kamerunzi, N. et
N.-O. du lac Kivu, sont généralement traités de « Bashi » par
les Banyarwanda, surtout à cause de leur langage très mélangé.
(…)
En général, les Batutsi ne sont pas braves, mais sont véritablement politiques.
(…)
Il est à noter que le nom de « Mututsi désigne fréquemment non l’origine mais la condition sociale, l’état de fortune, surtout en bêtes à cornes : quiconque est chef, ou
est riche sera souvent appelé Mututsi. Fréquemment aussi
on appellera Batutsi, à cause de leurs manières, de leur langage… les habitants des provinces centrales, le Nduga et le
Marangara, ainsi que ceux du Buganza.
L. CLASSE, « Le Ruanda et ses habitants », in Congo, Revue générale de la Colonie belge, Extrait, Bruxelles, 1922, 17 pp.
169

409

(…)
Les Batutsi sont peu nombreux : en tout ils ne dépassent
guère, femmes et enfants compris, le chiffre de 80 000. Et tous
certes ne sont pas de race pure ; surtout pour ceux que la fortune ne favorise pas, les alliances avec des femmes Bahutu ne
sont pas rares. En général, quand on parle des Batutsi, on
pense trop uniquement aux grands chefs Batutsi, qui ne constituent qu’une aristocratie très restreinte.
(…)
Certains de ces grands chefs sont d’origine muhutu, comme
Lwatangabo ; d’autres, les « Baskete », remontent au Mutwa
Buskete qui fut anobli par le roi Chilima. De là certaines expressions proverbiales : De la jeune fille trop vaniteuse (car
« Nta nkumi yigaya » dit le proverbe : aucune jeune fille qui ne
s’estime), l’on dit : « Ngo asange Nyinakayogera ! » « Qu’elle rejoigne Nyinakayogera ! », femme de Nzigiye de la famille de
Lwatangabo, le type du parvenu. Le jeune homme qui fait
l’important est renvoyé à « Lwikegurabaswa, surnom de
Nzigiye ». De l’individu qui a eu une chance extraordinaire on
dira : « Amukuye aho Chilima akuye Buskete ! » « Il est parti
du point d’où Chilima a tiré Buskete.
(…)
Dans cette organisation compliquée, les Batutsi ont largement tablé sur les deux mobiles dirigeants du Noir : la crainte
et l’égoïsme (ou l’envie). Le proverbe a raison : « Le crocodile
sort du fleuve et lèche la rosée » : on ne se contente jamais de
ce qu’on possède.
(…)
Comme on le voit, on a appliqué à l’extrême la devise « Diviser pour régner » ! Par cette sorte de compénétration méthodique des chefferies entre elles, on a assuré et stabilisé la centralisation du pouvoir entre les mains du roi.
(…)
Bahutu et Batutsi se vengeront par des critiques qui ne
manquent pas d’esprit (mais en attendant une occasion favorable d’agir).
(…)
Dans cette organisation, des modifications seraient à souhaiter. Ce régime est compliqué, et il est bien facile de « passer » à côté de l’administration européenne et de ses ordonnances. Il occasionne un va et vient continuel dans le pays, de
410

gens à la suite d’un chef ou l’allant ravitailler, lui et ses
clients. C’est un surcroît d’impôts appréciable.
Surtout, je dirai, tout en me gardant d’aborder la question
si grave de la propriété, qu’une réforme progressive s’impose. Il
faudrait assurer plus de sécurité dans la possession des biens,
des champs, des récoltes, même des troupeaux. La jouissance
au moins, faute de mieux, des biens quels qu’ils soient, devrait
être garantie. Par cette réforme seulement, on pourra arriver à
améliorer les cultures, à introduire celles de produits européens, à faire produire par les indigènes de quoi alimenter
l’exportation.
(…)
Nous devons faire de la civilisation au bon sens du mot,
c’est-à-dire envisager non seulement notre intérêt mais aussi
celui de ce peuple. En travaillant à améliorer ce peuple, nous
travaillerons et pour lui et pour nous, et, ce faisant, nous assurerons à la mère patrie des avantages féconds et stables.
Efforçons-nous de donner à ces belles populations la vraie
civilisation qui se fonde sur la morale chrétienne, et qui seule
assurera l’avenir.
(…)
(Autrement on pourrait vérifier tristement le proverbe :
« Ingeso ntipfa, apfa nyirayo ». « Le vice ne meurt pas, c’est son
propriétaire qui meurt ». Considérer les Noirs uniquement
comme « outils », et seulement ceux qui peuvent servir ainsi, ce
n’est pas civiliser, c’est exploiter. Le progrès moral, que veut la
civilisation, exige une base : « Aka buriye mw’isiza, ntikabonekera mw’isakara ». « Ce qui a manqué au moment de
poser le fondement de la maison, ne peut se trouver quand on
veut la couvrir ».
(…)
Les Bahutu sont des Bantu, mais, dans le centre du
pays, avec une certaine proportion de sang mututsi. Ils
forment la masse de la population. Autrefois, sans doute, ils
vinrent avec les Batutsi, qui les avaient conquis, se fixer dans
le Ruanda ; il y a peut-être 300 ou 350 ans, d’après ce que
nous pouvons savoir de la chronologie des rois batutsi.
Les Batutsi ne sont pas des Bantu, ce sont si vous le voulez,
des Négroïdes : c’est le peuple d’Afrique qui possède le plus for
indice hamitique (Hamite, du mot arabe qui signifie « chaud »,
« rougeâtre ».) Autrefois, longtemps avant l’ère chrétien, il y eut
411

d’Asie Mineure de fortes migrations de peuples qui passèrent
en Egypte, puis peuplèrent l’Abyssinie, et, peu à peu,
s’écoulèrent vers le Sud. Là est l’origine probable de nos Batutsi qui évidemment, au cours de leurs pérégrination, se sont
mélangés aux Bantu. (…) Les Batutsi et les Bahutu parlent la
même langue ; ils ont même religion et mêmes coutumes.
(…)
Les Bagoyi surtout, habitant de territoire de Kissenyi, qui
viennent en grande majorité du Gishari et du Kamerunzi, N. et
N.-O. du lac Kivu, sont généralement traités de « Bashi » par
les Bnayarwanda, surtout à cause de leur langage très mélangé.
(…)
En général, les Batutsi ne sont pas braves, mais sont véritablement politiques.
(…)
Il est à noter que le nom de « Mututsi désigne fréquemment non l’origine mais la condition sociale, l’état de fortune, surtout en bêtes à cornes : quiconque est chef, ou
est riche sera souvent appelé Mututsi. Fréquemment aussi
on appellera Batutsi, à cause de leurs manières, de leur langage… les habitants des provinces centrales, le Nduga et le
Marangara, ainsi que ceux du Buganza.
(…)
Les Batutsi sont peu nombreux : en tout ils ne dépassent guère, femmes et enfants compris, le chiffre de
80.000. Et tous certes ne sont pas de race pure ; surtout
pour ceux que la fortune ne favorise pas, les alliances avec
des femmes Bahutu ne sont pas rares. En général, quand
on parle des Batutsi, on pense trop uniquement aux grands
chefs Batutsi, qui ne constituent qu’une aristocratie très
restreinte.
(…)
Certains de ces grands chefs sont d’origine muhutu, comme
Lwatangabo ; d’autres, les « Baskete », remontent au Mutwa
Buskete qui fut anobli par le roi Chilima. De là certaines expressions proverbiales : De la jeune fille trop vaniteuse (car
« Nta nkumi yigaya » dit le proverbe : aucune jeune fille qui ne
s’estime), l’on dit : « Ngo asange Nyinakayogera ! » « Qu’elle rejoigne Nyinakayogera ! », femme de Nzigiye de la famille de
Lwatangabo, le type du parvenu. Le jeune homme qui fait
412

l’important est renvoyé à « Lwikegurabaswa, surnom de
Nzigiye ». De l’individu qui a eu une chance extraordinaire on
dira : « Amukuye aho Chilima akuye Buskete ! » « Il est parti
du point d’où Chilima a tiré Buskete.
(…)
Dans cette organisation compliquée, les Batutsi ont largement tablé sur les deux mobiles dirigeants du Noir : la crainte
et l’égoïsme (ou l’envie). Le proverbe a raison : « Le crocodile
sort du fleuve et lèche la rosée » : on ne se contente jamais de
ce qu’on possède.
(…)
Comme on le voit, on a appliqué à l’extrême la devise « Diviser pour régner » ! Par cette sorte de compénétration méthodique des chefferies entre elles, on a assuré et stabilisé la centralisation du pouvoir entre les mains du roi.
(…)
Bahutu et Batutsi se vengeront par des critiques qui ne
manquent pas d’esprit (mais en attendant une occasion favorable d’agir).
(…)
Dans cette organisation, des modifications seraient à souhaiter. Ce régime est compliqué, et il est bien facile de « passer » à côté de l’administration européenne et de ses ordonnances. Il occasionne un va et vient continuel dans le pays, de
gens à la suite d’un chef ou l’allant ravitailler, lui et ses
clients. C’est un surcroît d’impôts appréciable.
Surtout, je dirai, tout en me gardant d’aborder la question
si grave de la propriété, qu’une réforme progressive s’impose. Il
faudrait assurer plus de sécurité dans la possession des biens,
des champs, des récoltes, même des troupeaux. La jouissance
au moins, faute de mieux, des biens quels qu’ils soient, devrait
être garantie. Par cette réforme seulement, on pourra arriver à
améliorer les cultures, à introduire celles de produits européens, à faire produire par les indigènes de quoi alimenter
l’exportation.
(…)
Nous devons faire de la civilisation au bon sens du mot,
c’est-à-dire envisager non seulement notre intérêt mais aussi
celui de ce peuple. En travaillant à améliorer ce peuple, nous
travaillerons et pour lui et pour nous, et, ce faisant, nous assurerons à la mère patrie des avantages féconds et stables.
413

Efforçons-nous de donner à ces belles populations la vraie
civilisation qui se fonde sur la morale chrétienne, et qui seule
assurera l’avenir.
(…)
Autrement on pourrait vérifier tristement le proverbe :
« Ingeso ntipfa, apfa nyirayo ». « le vice ne meurt pas, c’est son
propriétaire qui meurt ». Considérer les Noirs uniquement
comme « outils », et seulement ceux qui peuvent servir
ainsi, ce n’est pas civiliser, c’est exploiter. Le progrès moral, que veut la civilisation, exige une base : « Aka buriye
mw’isiza, ntikabonekera mw’isakara ». « Ce qui a manqué au
moment de poser le fondement de la maison, ne peut se trouver quand on veut la couvrir ». (…)
82. RAPPORT ANNUEL DU VICARIAT APOSTOLIQUE DU
ROUANDA DE 1926-1927170.
VICARIAT DU ROUANDA.
RAPPORT DE L’ANNEE 1926-1927.
Durant l’exercice écoulé, le Vicariat du Rouanda s’est contenté, et pour cause, de progresser sur place. Nous restons
avec nos anciennes stations. Depuis 1912 nous avons à enregistrer très modestement la fondation, en 1919, de la Mission de Rwamagana, dans l’est du Vicariat, dans la province du Buganza, l’une des plus populeuses, fondation qui a
été possible grâce au remplacement à Murunda des missionnaires européens par trois prêtres indigènes, et en 1925 la
fondation de Muramba, dans le Chingogo, au N. O. de
Kabgayi.
Depuis, nous vivons d’espoir, espérant toujours pouvoir
ne pas abandonner aux Anglicans de l’Uganda tout notre
Nord-Est, absolument inoccupé par les catholiques, NordEst, qui bien probablement deviendra le grand centre minier d’où sortira la transformation très rapide de notre
Rouanda. Nombre de nos stations attendent plus ou moins
Rapport annuel du Vicariat apostolique du Rouanda de 1926-1927, A.G.M.Afr.,
pp.6-23.
170

414

patiemment la division de leur district, ayant une population
de 100 à 250.000 âmes.
En envisageant notre situation, nous sommes de plus en
plus reconnaissants au vénéré Mgr Hirth pour l’effort si grand
et si perspicace qu’il avait fait, alors qu’il était à la tête du Vicariat du Nyanza Méridional. C’est à Sa Grandeur, en effet,
que toutes nos stations, à l’exception de Rwamagana et
Muramba, doivent leur existence. A Elle le Ruanda doit de
ne pas être un fief des sectes protestantes.
Ces sectes sont ici au nombre de trois : l’Eglise Missionnaire évangélique belge » avec quatre stations ; la
Church Missionary Society et la Medical Mission for.
Rouanda, avec une station, et un hôpital avec médecin
européen ; les Adventistes du Septième Jour avec trois
Missions. Ces Messieurs, évidemment, ne s’entendent pas au
point de vue dogme ; puis estiment que les uns sont trop combatifs, les autres trop agressifs, surtout les Adventistes du
Septième Jour ; n’empêche, contre nous l’union se fait. Dans
un synode de deux semaines, tenu à Kirinda, à la Mission
Evangélique belge, qui réunit tous ces Messieurs avec le pasteur Guilbaud de l’Uganda et le pasteur Roome, secrétaire de
la Société Biblique de Londres, on discuta textes et traductions
et l’on adopta le projet de livres communs. Pour pouvoir concentrer leurs efforts sur leur région., les Evangélistes belges
cédèrent à la Church leur Mission de Zinga, entre Rwamagana
et Zaza, et les Adventistes firent de même pour Kabangire, sur
la rive Est-Nord-Est du lac Mohazi. Fort heureusement pour
nous les Anciens Protestants allemands de Bielefeld, rentrés
au Tanganyika Territory, attendent toujours, dans l’Usambara
et à Daressalam, que leur retour dans le Rouanda soit autorisé
par le Gouvernement belge. Ce serait encore quatre stations de
plus !
Tout ce monde travaille maintenant avec ardeur pour
encercler les catholiques. C’est la course aux succursales,
surtout de la part des Anglicans et des Adventistes : on les
demande par groupes de cinquante, quatre-vingts, cent !
Force nous a été de faire sur ce point un effort plus
qu’ordinaire, malgré notre petit nombre, car il ne s’agit plus de
rester tranquilles sur les positions acquises. Les Evangéliques
belges sont plus calmes et leur chef, M. le pasteur Durand, est
un excellent homme avec lequel nous avons les meilleures re415

lations ; ce sont aussi les parents pauvres ! Adventistes et
Anglicans sont munis de motocyclettes et ces derniers
lancent sur le lac Mohazi un beau bateau à moteur. Le mot
d’ordre donné est de tout faire pour accaparer la jeunesse
mututsi, intelligente et ardente ; c’est elle, paraît-il, qui
fait la force des catholiques. Elle est, de fait, l’avenir !
Au point de vue social et économique tout change rapidement autour de nous et la transformation va s’accélérer dangereusement. Le Ruanda devient pays minier. C’est la
course à l’étain, à l’Est surtout, où les gisements sont très
riches, voire même au Sud et peut-être à l’Ouest, près du lac
Kivu, à la hauteur de Murunda. Nous assistons, entre les
Compagnies, à une vraie course au Klondike, chacune désirant avoir la part la plus avantageuse. Au Sud-Ouest les
arbres à tanin, le tabac, le café doivent, par de grandes Compagnies, assurer la fortune du pays. Il ne paraît pas qu’on
veuille de petits colons.
La capitale européenne du Rouanda-Urundi est fixée, en
lieu et place d’Usumbura, à Butaré-Buyé, à 10 kilomètres à
l’ouest d’Isavi ; ce sera Astrida. Là résidera le Gouverneur de la
Province, avec les services provinciaux et les grandes écoles
qui sont dans le programme du Gouvernement. Déjà M.
l’Ingénieur en chef de la Province est sur place et les travaux
ont commencé. C’est donc un remue-ménage intense qui ne
favorise guère la caisse de notre Econome Général, non plus
que la simplicité de nos Banyarwanda, et moins encore nos
constructions d’églises nécessaires, d’écoles, non moins indispensables, et le transport des colis. Bien plus facilement et
beaucoup plus rapidement les colis arrivent d’Anvers ou Marseille à Usumbura que d’Usumbura à Kabgayé.; certains villégiaturent à Usumbura de 6 à 8 mois et pas toujours à leur
avantage. Il est vrai que parfois ils se trouvent délestés de leur
contenu ! La caisse de l’Econome général ? il n’en faut
guère parler : c’est le gros point noir à l’horizon, devant la
montée des prix, le développement des œuvres, les nécessités
présentes ignorées autrefois, la pénurie des vivres, les gros
salaires que reçoivent les Banyarwanda dans l’Uganda, le
Buhaya, le Katanga, et que demain donneront les mines. Malgré la défense de notre vénéré Fondateur, il sera extrêmement difficile de ne pas rééditer les Lamentations de Jérémie. Hélas !
416

Au point de vue politique, la situation devient plus difficile. Notre sultan, Musinga, fait de plus en plus marche en
arrière : antieuropéen, anticatholique, il se livre de plus en
plus à ses sorciers, vieux régime, très convaincu que sonnera
l’heure où il pourra bouter hors son royaume tous ces Européens exécrés, qui l’empêchent de régner à sa guise. Il y a peu
de temps, il me redisait sa plainte accoutumée : « Je ne suis
plus roi. Je ne puis plus tuer qui je veux et comme je le veux,
ni déposséder les gens à mon gré ; comment peut-on encore
savoir que je suis roi ? » Tous ces derniers temps il a essayé de
se tourner vers les Adventistes ; au fond, il les méprise, mais
ils donnent largement et, par là, il croyait nous atteindre. Son
animosité contre nous vient de ce que la jeunesse mututsi
est avide de s’instruire et nous arrive nombreuse. Ces
jeunes gens refusent de servir désormais aux honteux plaisirs royaux, et, dans ce genre, notre Musinga n’a rien à
envier à Mtésa ou à Mwanga de l’ancien Uganda, Même ses
fils, ses filles, sont nés pour son plaisir. La haine s’accentua
le jour où son second fils et sa sœur, en cachette, se firent instruire par des gens de leur entourage et refusèrent de se prêter
à ses criminels plaisirs. Du coup nous étions ses ennemis déclarés ! Sans l’intervention très opportune du Gouvernement
belge, le jeune homme eût disparu, sans : bruit : le poison
était prêt à Nyanza. Lwigemera, c’est le nom du jeune homme,
est actuellement en sûreté à Kigali, à la Résidence. Les plus
puissants parmi les vieux conseillers ont été, par le Gouvernement, éloignés de Nyanza, la capitale : Inde irœ, encore. ;
Extérieurement Musinga reste notre grand ami, nous envoyant lettres sur lettres, désolé, oh combien ! quand on est
quelque temps sans l’aller voir. Bien habile est celui qui peut
garder son calme, dissimuler ses sentiments et être aimable
comme un mututsi ! N’empêche : que Musinga traite en ennemi quiconque se rapproche des Européens et que, pour être
son ami, il suffit de lui dire que bientôt luira le jour où, s’en
étant débarrassé, il pourra, comme au temps jadis, couper à
son gré pieds et mains, aveugler ou empaler. Le flatteur est cru
sur parole : c’est le sujet très cher à récompenser le moment
venu. !
Lors de la dernière visite de M. le Gouverneur, Musinga,
poussé par ses flatteurs, avait feint d’ignorer pendant quinze
jours son arrivée et ne daigna même pas le faire saluer, il en
417

fut quitte pour un affront sanglant: il dut, sur ordre, aller à
Butare à jour et heure fixes saluer M. le Gouverneur, puis repartir de suite pour l’attendre et le recevoir officiellement à
Nyanza, Là, M, Marzorati ne fit qu’une courte visite et s’en vint
à Kabgayi où il passa la soirée, la nuit et presque toute la
journée du lendemain, pour rentrer à Astrida sans s’arrêter à
Nyanza.
La conclusion, c’est que de plus en plus nombreux, les
chefs se détachent de Musinga de plus en plus aveuglé. Il y a
quelques mois ne l’a-t-on pas vu se réjouir publiquement, organisant chez lui des danses, des distributions de bière et de
viande à ses fidèles à l’occasion de la mort de son propre
frère frappé par la foudre, mais mort baptisé ? C’était un ennemi de moins !
N’empêche, le bien se fait dans toutes les Missions, petitement à cause du peu de personnel et de la grandeur du travail
à fournir. Partout on travaille, et sérieusement, Les écoles, les
succursales surtout imposent un surcroît de labeur, pour ne
pas laisser le champ libre à la vague protestante, adventiste
surtout.
Petit séminaire. – L’Œuvre est en bonne marche, malgré
l’état de santé du supérieur et des professeurs. Il faut même
constater un progrès puisque le Vicariat de l’Ouroundi, qui a
maintenant son Séminaire à Mugéra, ne nous envoie plus
d’élèves. Les enfants ne boudent ni à la besogne intellectuelle
ni à la matérielle, non plus qu’à leur formation chrétienne et
moins encore aux exercices du « réfectoire ». Lisez ce que dit le
Père Déprimoz :
« Les examens sont à peine terminés, le 30 juillet, que le
Père Déprimoz est transporté à Kigali pour faire soigner son
genou au baume d’acier. L’opération a bien réussi, à tel point
que le 7 septembre le Père complètement rétabli rentrait au
Petit Séminaire.
Pendant les vacances on a travaillé activement à la réfection
d’une grande partie des toitures de l’établissement. Nos enfants ont été d’un entrain merveilleux pour aider les ouvriers,
et les tuiles montaient sur les toits comme par enchantement.
Vers la mi-octobre, tout le Petit Séminaire était remis à neuf et
nous étions à même de recevoir les nouvelles recrues. A noter

418

que neufs de nos élèves plus avancés étaient entrés au Grand
Séminaire quelques semaines auparavant.
Le 20 octobre commençait la retraite prêchée à nos enfants
par l’abbé Gallican, professeur au Petit Séminaire.
Malgré l’époque tardive à la quelle nous avions, à dessein,
reculé la reprise des cours, nous étions encore mal en point
pour commencer l’année. Le Père de Vos qui était allé à Rulindo remplacer le Père de Bekker venu à la retraite ne nous est
revenu que le 2 novembre. Le cher confrère avait vu son séjour
dans son ancienne Mission, attristé par la mort soudaine du
cher Frère Alfred.
D’autre part, le Père Buisson occupé jusqu’au 7 novembre à
prêcher les retraites et à faire la sienne, puis nommé aumônier
des Sœurs d’Issavé, n’a pu nous aider à donner les cours : il a
fallu attendre son remplaçant, le Père van der Meersch qui ne
nous est arrivé que le 27 novembre.
Ce n’est pas tout. Ce cher confrère nous est arrivé avec une
santé complètement délabrée, si bien que le 19 avril, sur
l’ordre du R. P. Supérieur Régional, il se rendait à Kigali pour
voir le médecin, et ne nous revenait que le 5 mai suivant. Son
état ne s’était guère amélioré et, au bout de quelques semaines, nous avons dû lui supprimer tout travail : il a fallu
nous arranger pour le partage de la besogne, mais nous avons
bien dû constater que ces arrangements de fortune se font
toujours au détriment des élèves et des professeurs. D’ailleurs
le Père van der Meersch repartait le 17 juin pour Kigali, de
sorte que la classe de seconde n’a pas eu de professeur une
partie de l’année.
Malgré tout, nous n’avons pas à nous plaindre de nos enfants, et d’une façon générale nous sommes satisfaits du bon
esprit et de la bonne volonté qu’ils ont montrée pour progresser tant au point de vue moral qu’au point de vue intellectuel.
Nous avons commencé l’année avec 103 élèves et nous terminons l’exercice avec 88 ; quelques-uns seront encore certainement éliminés à l’époque des examens. Nous comptons sur
huit ou neuf pour la prochaine rentrée au Grand Séminaire. A
noter que deux d’entre ces derniers sont pour le Vicariat de
l’Ouroundi.
« A signaler au 20 mars la visite régulière faite au Petit Séminaire par le R. P. Ecomard, Supérieur régional.

419

Le 19 mai, nous recevions la visite de M. Marzorati, vicegouverneur ; il fut pour tout le monde d’une amabilité vraiment extraordinaire, visita chaque classe en particlier, interrogeant élèves et professeurs, montrant par là son vif intérêt
pour l’œuvre à laquelle il ne ménagea pas ses encouragements. »
Au 30 juin, le personnel est ainsi composé : P. Déprimoz,
supérieur ; P. van der Meersch en traitement à Kigali ; PP. de
Vos et Gérard ; abbé Gallican et deux grands séminaristes en
probation.
Pour édifier nous donnons la statistique suivante :
1° Nombre d’élèves entrés au Petit Séminaire depuis le début, c’est-à-dire fin 1912 – début 1913 jusqu’au 20 octobre
1926 : 456.
2° Sont entrés au Grand Séminaire (jusqu’en septembre
1926) ; 63 – ce qui donne comme proportion, en défalquant les
88 élèves que nous comptons actuellement au Petit Séminaire,
environ 1 sur 6.
3° Sont arrivés jusqu’en seconde, 116-ce qui donne comme
proportion en défalquant les 67 qui sont actuellement en troisième, quatrième, cinquième et sixième, environ 4 sur 13.
4° De la seconde au Grand Séminaire on a perdu 28
élèves ; soit environ un tiers.
N.B. – Pour les N° 3 et 4, on ne peut compter que onze années, c’est-à-dire à partir du moment où il y a eu une classe de
seconde.
Grand Séminaire St-Charles. – L’exercice a débuté avec 46
séminaristes, y compris une rentrée de 9 élèves venant tous
du Petit Séminaire de Kabgayi. Sur ces neuf entrants, cinq
étaient originaires du Vicariat de l’Ouroundi.
Au courant de l’année six élèves ont quitté le Séminaire. Ce
furent d’abord trois Barundi dont la probation avait révélé
l’inaptitude. Ensuite trois du Ruanda. Deux de ces derniers se
sont retirés eux-mêmes ; le troisième, n’ayant pas été admis à
la réception du sous-diaconat, a préféré suivre leur exemple.
Sur le nombre total de 40 restants, deux du Ruanda sont en
probation.
Voici d’abord les ordinations qui ont eu lieu pendant
l’année :
420

Le 21 décembre 1926, Monseigneur le Vicaire Apostolique
conféra le diaconat à Callixte Barorubwenge de Murunda et à
Fidèle Ngamije de Kansi ; le sous-diaconat à Gabriel Harushakamwe et à Mathias Bazahicha, tous deux de Muyaga (Urundi). Le même jour quatre élèves de l’Urundi reçurent les deux
premiers Ordres mineurs, et un élève du même Vicariat la tonsure.
Le 11 juin 1927, les deux diacres de la précédente ordination furent promus au sacerdoce : les deux sous-diacres au
diaconat, et les quatre lecteurs reçurent les deux derniers
Ordres mineurs. Quant aux deux autres actuels, Mgr Gorju
espère leur conférer le sacerdoce vers Noël 1927. Nous aurions
ainsi quatre ordinations de prêtres dans le courant de l’année
1927.
Notre vénérable Monseigneur Hirth jouit d’une santé assez bonne. Il n’a pas cessé de travailler de son côté avec
un zèle inlassable et prudence consommée à former nos
élèves à la vertu non seulement par son exemple, mais
aussi par des entretiens et conseils particuliers.
A signaler pendant le courant de l’année scolaire :
Le 2 octobre s’endormit pieusement dans le Seigneur le bon
Frère indigène Oswald. Etant à Murunda depuis que ce poste
avait été confié aux Pères indigènes, il avait été pris d’une
pleurésie maligne à la suite de laquelle se déclara la tuberculose. Monseigneur l’avait appelé à Kabgayé dès la fin décembre
1925, espérant le sauver par des soins spéciaux. Mais la maladie suivit ses cours, et après neuf mois de souffrances endurées avec patience et grand esprit de foi, il s’éteignit le premier
samedi d’octobre pendant que la cloche sonnait l’Angelus.
Pendant ses dix années de vie religieuse, ce cher frère ne s’est
pas départi un jour de sa fidélité à ses engagements. D’une
piété solide et franche, respectueuse envers le prêtre, confrère
charitable et dévoué, soigneux et économe, il ne nous a donné
que des consolations. Puisse le Bon Maître se choisir au
Rouanda de nombreuses vocations de la trempe de celle-ci !
Le 26 mars, notre R. P. Régional vient s’inltaller au Grand
Séminaire pour la visite régulière.
Le 18 mai, Marzorati, vice-gouverneur nous honore de sa visite. Il visite tous les locaux du Séminaire et se rend compte’
des progrès de nos élèves. Il se montre plein d’intérêt et
d’amabilité. Ayant remarqué que nos élèves n’avaient que des
421

nattes indigènes sur leurs couches, il nous annonça gracieusement, quelques jours après sa visite, l’arrivée prochaine
d’une couverture chaude pour chacun. Il est vrai que les
nattes du pays, quoique suffisantes d’ailleurs dans une
case indigène, ne préservent qu’incomplètement nos
élèves dans leurs dortoirs ; spacieux et bien aérés.
La divine Providence nous a préservés pendant l’année de
toute maladie tant soit sérieuse. Mais la cherté des vivres impose au Vicariat des sacrifices pécuniaires de plus en plus
considérables pour le développement du Séminaire. L’entretien
annuel d’un séminariste nous revient à plus de 750 frs.
Nos séminaristes nous ont donné satisfaction par leur
bonne volonté et leur bon esprit. Dans deux ans les ordinations promettent de devenir plus nombreuses. Cependant
combien d’imprévu dans un Séminaire indigène ! Daigne le
Maitre de la moisson bériir et con- server nos jeunes lévites et
les remplir de plus en plus de l’esprit sacerdotal et apostolique. Même après huit ans de formation sacerdotale le résultat ne répond pas toujours aux efforts et à l’idéal de ceux qui
travaillent à cette œuvre importante entre toutes.
Personnel au 3° juin 1927 : Sa Grandeur Mgr Hirth ;
P. Donders, supérieur ; P. Cunrath, économe ; P. Lody.
Issavi. – Sous la direction du P. Lecoindre travaillent les
Pères Pouget, Gasser et Witlox ; le P. Buisson est chargé de
l’aumônerie du Noviciat des Sœurs indigènes et donne en plus
chaque semaine une conférence aux Sœurs Blanches et une
aux six Sœurs indigènes employées à la Mission. Le travail de
la Mission se ressentira de la fondation d’Astrida. La future
ville englobera cinq plateaux soudés ensemble : Buyé, réservé à l’Administration et à la ville commerçante ; Butaré, la cité religieuse, pour les Pères, Sœurs et Frères enseignants ; Ngoma, résidence du Gouverneur ; Mamba où seront les hôpitaux et les écoles d’assistants sanitaires et
vétérinaires ; Ruhandé, quartier général de la force publique de le Province. Puis, pour compléter, à sept
ki1omètres au nord de Savé, sur la route de Kabgayi
s’établit la ferme modèle. Nous serons bien entourés !1 Et si
nos 7.000 chrétiens trouvent en cela de grands avantages matériels, plus tard ils y courront aussi des dangers bien réels.

422

Nous tâcherons de tirer des événements le meilleur parti possible.
Une Mission s’imposera à Butaré, malgré le voisinage
d’Isavi, à cause des nombreux Européens et de la foule des
travailleurs et des soldats qui résideront là. Elle est d’ailleurs
formellement demandée par M. le Gouverneur.
Les nombreux baptêmes in articulo mortis sont des faits qui
prouvent que bon nombre de nos chrétiens sont animés d’un
véritable esprit de foi. Les païens ne font plus aucune difficulté
à nos baptiseurs et ne voient plus, comme jadis, dans
l’administration de ce sacrement un quasi-sorti1ège qui accélère l’instant de la mort. Les chefs eux-mêmes, à leurs derniers
moments, appellent un chrétien de leur voisinage pour être
baptisés à la dernière heure.
En janvier dernier, se mourait à Kumuyéra, un grand chef
de la famille des Béga, du nom de Mushikazi ; il fit appeler un
chrétien auquel il avait préalablement recommandé de lui
donner le baptême lorsqu’il verrait la mort approcher.
Un fils de Byasha, de la même famille, fut soigné pendant
huit jours, avec un dévouement sans égal, par un brave chrétien qui au dernier moment lui donna son passeport pour le
ciel.
Le grand chef de la province du Bwanamukari, Kyitatire,
propre frère du sultan, commandant à plus de soixante
mille sujets, avait toujours manifesté le désir de mourir
dans de bonnes dispositions. Quelques jours avant sa
mort, il parlait avec nous de bonnes œuvres qu’il voulait
accomplir, disait-il, pour réparer toutes les injustices dont
il s’était rendu coupable pendant les trente années de sa
gestion des affaires. C’est ainsi qu’il proposait de nous
donner des bois de construction, de nous bâtir des hangars
pour chapelles-écoles, de procurer quelques vaches laitières aux missionnaires.
Il avait même déjà réalisé une partie de ses promesses
quand le dimanche 13 février, un homme arrivait nous annoncer que Kyitatire venait d’expirer frappé par la foudre.
Le bon Dieu sans doute avait été content des bonnes dispositions de ce chef. Il lui envoya dans la personne d’un jeune mututsi, du nom Etienne Rugwizangoga, un brave chrétien qui
put lui administrer le baptême, aussitôt après l’accident, alors
que l’asphyxie n’avait pas totalement accompli son œuvre.
423

Zaza. – L’événement capital de l’année a été l’arrivée des,
Soeurs Blanches. Cette fondation commencée en 1913 avait
été arrêtée par la guerre. Les Sœurs ont été reçues avec un
enthousiasme indescriptible par la population chrétienne et
païenne, les chefs en tête. A cause des nombreux enfants chrétiens, ce sera un soulagement très grand pour les missionnaires et un bien pour tous.
Devant l’activité de la Church établie à Gahini, sur la rive
ouest du Mohazi, qui envoie partout ses teachers, il a fallu
fonder de nombreuses succursales.
Zaza sera en plein centre minier et englobé dans les terrains demandés par la Forminière.
Là, la Mission est toujours plus difficile, les gens ont leurs
qualités : affables, polis serviables ; ils aiment malheureusement beaucoup plus la bière que le travail.
Les Pères Verhaeghe et Durand et le Fr. Herménégilde ont
travaillé à augmenter leur troupeau. En octobre le P. Durand a
été remplacé par le P. Brutsaert.
Nyundo. – Cette Mission est occupée par le P. Pagès, le
P. Durand et le P. Schumacher qui y a établi le quartier général de ses expéditions ethnologiques chez les Batwa de la forêt.
Les difficultés de la Mission n’ont pas disparu complètement, mais il y a progrès dans le bien.
Reconnaissons que chez nos Bagoyé l’amour du lucre et du
commerce s’est développé à l’excès. Mais est-ce de leur faute
si, dans leurs laves, ils récoltent tant de tabac, apprécié dans
tous les pays voisins ? Ce tabac, il le faut bien vendre et cela
occasionne à nos gens de multiples et lointains voyages. De
cela la vie de famille souffre, tout comme l’éducation des enfants et la pratique régulière des sacrements. Par ailleurs les
convictions deviennent plus fortes, et le P. Pagès nous cite ce
fait symptomatique :
« Les membres du clan des Bashobyo, presque tous chrétiens et les plus proches voisins de la Mission, avaient conservé deux amulettes talismans, une corne de buffle et une plus
petite de vache, qu’on entourait d’honneur et de considération.
Leur ancêtre, Gashobyo; originaire du Gishyari, pays situé
au nord- ouest du lac Kivou, à environ deux jours de marche,
les avait emportées avec lui, lors de son établissement dans le
Bugoyi, il y a de cela plus de 180 ans, alors que les Waréga,
424

terribles anthropophages, mettaient à feu et à sang toute la
région.
De grandes réjouissances étaient organisées annuellement à
l’occasion de œ précieux dépôt que l’on exposait à la vénération publique. Les deux cornes mibungo et kadendé étaient
arrosées de sang de chèvre. On dansait et on buvait encore
plus ferme en leur honneur. Les Bashobyo attribuaient à ces
grossiers fétiches le pouvoir de détourner la grêle de leurs
champs, de les rendre victorieux de leurs ennemis, de défendre
et protéger la tribu. Les esprits (abazimu) des anciens résidaient dans ces cornes. Elles passaient pour êtré le palladium
du clan.
Un beau jour, le gardien et dépositaire des susdits objets les
apporta au R. P. Soubielle en lui disant qu’il voulait en finir
avec les superstitions et qu’il ne pouvait plus supporter la présence de ces amulettes dans sa hutte.
Pour terminer, le récit suivant, donné par le Pagès, montrera que l’esprit de foi et la résignation ne sont pas des sentiments inconnus chez nos chrétiens.
Mathias et Martina ont enterré leur sixième enfant, la
petite Perpetua à peine âgée de deux ans. Au moment où
la fillette se mourait, la mère fit mettre tout le monde à
genoux ; et Flora, l’aînée de la famille, qui savait lire, dut
réciter à haute voix les litanies de la Sainte Vierge pour la
remercier d’avoir appelé parmi les anges la chère petite
sœur. Au cimetière, devant la fosse encore ouverte, la
pauvre mère dans sa douleur se jeta à genoux et demanda
à chacun de ses enfants défunts de prier pour elle. « André,
prie pour moi ! Joseph, prie pour moi ! Bernadette, toi.
aussi, prie pour moi ! Perpetua, ne m’oublie pas ! "Cette
scène arracha des larmes à tous les assistants.
Ruaza. – C’est un peu ici la cité des « chantiers réunis », cité
où l’ont joint cependant bien le spirituel au matériel. Meunerie, menuiserie, cigarerie, charcuterie, et chez les Sœurs ateliers de tapis font bon ménage avec écoles, catéchismes et
œuvres d’évangélisation.
La présence d’une Mission Adventiste du Septième Jour
dans son voisinage et le caractère du pasteur qui la dirige ont
fait multiplier les succursales. L’influence des missionnaires a

425

de l’avance, même dans les provinces voisines, comme le
montre ce récit du P. Desbrosses :
« Quand, au début de l’année 1921, le Père Supérieur et son
confrère firent un voyage au Ndorwa, in partibus infidelium,
pays qui leur était complètement inconnu, le grand chef,
Gakwavu, et sont représentant au Ndorwa, le nommé Kalinda,
mirent leurs sous-chefs à notre disposition afin de faciliter le
ravitaillement de la caravane et pour donner les renseignements nécessaires quant aux lieux et quant aux gens. Ce fut
vraiment un voyage triomphal, Les Bahutu eux- mêmes nous
firent bon accueil et pourtant le Ndorwa est la terre sacrée de
Nyabingi et de ses bagirwa (chevaliers servants), secte indigène
essentiellement hostile à l’Européen et à tous ses produits. Le
grand Mugirwa lui-même un nommé Mpoléra, fils de Buhara
et de Kinyagiro, à l’heure actuelle grand.médium de Nyabingi,
petit-fils ou arrière-petit-fils de la fameuse Rutakirakijune en
qui s’incarna pour la première fois l’esprit de Nyabingi, et qui
fut tuée de ce fait par des Batutsi de Rwanugiri, Mpolera, disje, pria le Père Supérieur de vouloir bien lui donner un écrit
attestant comme quoi l’arrivée des Pères dans le pays l’avait
empêché de répondre à la convocation de l’administrateur de
Ruhengeri. Cet écrit ne le sauva pourtant pas de la prison. Il
fut emprisonné non pas à cause de son retard, mais parce que
chef d’une société de filous, abusant de la simplicité et de la
crédulité superstitieuse des gens, et cela à leur profit à eux et
aux dépens des autres. Il y est encore en ce moment. »
Soixante-quatre succursales occupent les sept petites provinces qui forment le district de Ruaza. Trois nouvelles Missions feraient bien mieux l’affaire de nos montagnards et de
leurs missionnaires ; malheureusement, c’est là le fruit défendu pour très longtemps. Et les missionnaires devront continuer à faire journellement des calculs de probabilité pour savoir quelle est la plus urgente de leurs occupations et la plus
importante pour l’œuvre, s’en remettant à Dieu pour le reste.
Les œuvres matérielles apportent leur appoint pour soutenir
les spirituelles, entretenir tant de catéchistes et, comme l’écrit
le P. Van Uden, aider les jeunes gens à se marier, car au prix
des bestiaux, du petit bétail et des houes, il ne faut pas moins
de 800 à 900 francs à un brave Muléra pour trouver une compagne et fonder son foyer !

426

Or ceux qui travaillent à la Mission semblent trouver encore
assez facilement le nécessaire pour pouvoir se mettre en ménage. Cette année, par exemple, plusieurs ont pu se marier,
étant encore de vrais jeunes gens, ce qui n’est pas toujours le
cas pour d’autres qui ne trouvent pas ou qui ne cherchent pas
du travail chez nous. Il y a donc lieu de ne pas négliger ces
industries. Le bon Dieu semble devoir s’y intéresser, et cela
nous donne l’espoir que nous pourrons les continuer encore de
longues années pour le bien du poste et ses œuvres. Fiat.
Laissons à Ruaza le P. Desbrosses et ses deux confrères, les
Pères Vitoux et van Uden, et descendons au sud du Kivou, à
Mibirizi, où nous trouverons les PP. Delmas et Deneweth et le
F. Privat.
Je donne la parole au P. Delmas, supérieur de la Mission :
« Dans nos 18 succursales occupées, la plupart de fondation récente, l’enthousiasme du début a un peu baissé, mais
des sélections se sont faites et le catéchuménat régulier
s’organise un peu partout, ce qui laisse prévoir pour un avenir
prochain de nombreux baptêmes.
Au point de vue matériel, grâce à l’activité et au savoir-faire
du Fr. Privat, la Mission est transformée. Les vieilles masures
en terre, de la fondation, cèdent la place à de belles bâtisses en
briques cuites couvertes en tuiles.
Le fait saillant de l’année est le choix d’un nouvel emplacement pour une deuxième Mission dans la province du Kinyaga. Il y a trois ans on avait choisi Ishangi à une heure du lac
Kivu ; pour diverses raisons on a préféré un poste plus près du
lac, à Nyamashéké, à quatre heures de marche au nord
d’Ishangi.
Là nous aurons tous les avantages désirables et cette Mission sera le centre pour toute la rive orientale du lac Kivu qui,
tôt ou tard, et c’est déjà commencé, sera occupée par des colons, comme cela a eu u pour la rive occidentale, dont la Mission de Katana est le centre.
La Mission de Mibirizi souffre de l’isolement ou elle se
trouve, parée qu’elle est de la Mission centrale de Kabgayé, la
plus rapprochée par la chaîne de partage des eaux entre le
Congo et le Nil, et par sept jours de caravane à travers la
brousse et la forêt.

427

Sans jalousie dum Christus annuntietur171, on ne peut
s’empêcher de constater que la rive opposée du lac Kivu, à population à peu près ale, est occupée par quatre missions et la
fondation d’une cinquième est en projet.
Le 2 février toute la population a été en émoi. Un avion,
le premier l’on ait vu au Ruanda, venant du lac Tanganika,
a remonté la vallée de la Rusizi, a survolé notre Mission
vers les 7 heures du matin, a rejoint le lac Kivu, l’a contourné en poussant une pointe jusqu’aux volcans du Bugoyé et est reparti dans la direction d’où il était venu.
Beaucoup de Noirs ont entendu le bruit du moteur, mais
bon nombre n’ont pas vu l’avion. Ils ont cherché en vain,
sur les routes, un pikipiki (moto) ou sur le lac Kivu le petit
bateau à moteur.
Alphonse, un de nos chrétiens qui habite dans des gorges
où une moto n’arrivera pas de sitôt, nous racontait naïvement
que l’ayant vu passer au-dessus de sa tête, il était tombé à
genoux et avait récité Pater et un Ave estimant que ça ne pouvait être qu’un Ange portant quelque part un message du bon
Dieu !
Le roi Musinga ayant entendu parler de cet événement extraordinaire envoyait quelques jours après demander au grand
chef de la Province quel était cet « ouragan » qui était passé
chez lui, et quels présages en déduire ! Les, sorciers ont eu
du travail ! Selon eux, ce n’était rien moins que les Allemands qui venaient chasser les Belges ?
L’ordre d’ancienneté devrait nous faire remonter dans les
abruptes montagnes du Kanagé, à Murunda. Cette Mission,
hélas ! reste encore abandonnée depuis la mort de l’abbé Donat et du bon Frère noir Oswald. Nyundo dessert cette Mission
éloignée de sept bonnes heures marche et cachée derrière un
coin de forêt. Tous les quinze jours les braves gens de Murumda viennent d’eux-mêmes chercher à Nyundo un Père et son
petit bagage. Pour celui-ci c’est un travail intense de confessions, catéchismes, affaires de mariage que lui impose cette
chrétienté de plus de 1.000 âmes. Et toujours le grand regret :
« Nous mourrons sans sacrements ! » Puis : « Quand aurons171 « Pendant que le Christ est proclamé ».

428

nous une église et nos prêtres ? » Pauvre Mission que
j’admire ! c’est la troisième fois que la Providence nous impose
son abandon momentané.
Cette année nous n’avons rien pu faire pour secourir cette
misère et ces trop justes doléances. Nous avons dû placer à
Rulindo les trois prêtres indigènes libres. C’est que le cher
Père Bricquet, depuis de très longs mois, est étendu sur son lit
à Kigali où le P. Goubeau le soigne avec un dévouement sans
pareil. La mort du bon F. Alfred, les départs multiples pour la
Maison-Mère nous ont mis dans l’impuissance de conserver à
cette Mission son personnel européen. Les abbés Joseph, Jovite et Isidore, un peu dépaysés par les montagnes, font du
bon travail à la Mission et dans leur bonne vingtaine de succursales.
A Nyaruhengeri, le personnel a été en grande partie changé
; le P. Hurel, supérieur, a vu partir de chez lui le P. Van der
Meersch et l’abbé Jovite, mais il a conservé le bon F. Pancrace
auquel peu à peu se sont adjoints le P. Cazaunau et le
P. Prieur.
De sa Mission il nous dit :
« L’an dernier, la chrétienté s’élevait à 4.117 âmes ; elle dépasse à cette heure les 5.000, exactement 5.184. Nous avons
eu 620 baptêmes solennels d’adultes et 57I d’enfants de chrétiens.
Malgré cette augmentation sensible nous avons eu moins
d’abstentions pascales que l’année dernière : 84 contre 106. Il
y 3 400 communiants.
La partie du troupeau qui nous donne sans contredit le plus
de consolation est celle des « vieux et vieilles ». Du fait que ces
pères et mères de chrétiens déjà mariés sont baptisés, les séparations matrimoniales, qui étaient jadis si fréquentes, ont
sensiblement diminué. C’est juste. Ces séparations en effet
sont presque toujours le fait de la cupidité des parents de la
femme qui exploitent ainsi avec une désinvolture toute
païenne leur malheureux beau-fils qu’ils savent pris par
l’indissolubilité du mariage chrétien. Il n’en va plus de même si
ces vieux « rapaces » sont eux-mêmes enfants de Dieu et de
l’Eglise. Le résultat est appréciable dans un pays où l’épouse
passe une partie de la belle saison sur les routes du Rouanda.

429

C’est parmi cette même catégorie des vieux et vieilles que
l’on trouve les « petits faits » les plus touchants de foi et de
simplicité. Il y en a même d’éminemment édifiants comme celui-ci.
Ntibisasirwa est une vieille que le chancre panique a abominablement défigurée. Elle n’a plus de nez et son visage n’est
qu’une affreuse cicatrice qui lui donne un aspect effrayant et
repoussant à la fois. Pour comble de malheur, le mal terrible
qui la terrassa il y a quelques années lui perfora également le
palais et, depuis, sa voix a un son rauque et fêlé qui la rend
presque incompréhensible quand elle cause.
Elle est la mère d’un chrétien qui lui-même est père de famille et dont la fille aînée va avoir [manque] ans.
Ntibisasirwa a été baptisée le 30 juin dernier, sous le nom
d’Angela. Quelques jours avant le baptême elle avait subi avec
succès l’examen d’admission où tant d’autres échouent. Cependant, à mon grand étonnement, ses démonstrations de joie
étaient modérées. Je lui en demandai la raison.
– Mais, répondit-elle, je suis baptisée.
– Baptisée ? répliquai-je ; comment et par qui ?
– Voilà, c’est très simple. L’an dernier, à la moisson, je tombai subitement très malade. Mon fils et sa femme étaient absents et aux champs ; il ne restait plus à la maison que Juliana, leur fille. Tu sais que Juliana va avoir bientôt l’âge de faire
la première communion privée. Je l’appelai. Mon enfant, lui
dis-je, écoute-moi bien. Je vais mourir. Mais je ne veux pas
mourir sans le baptême. Je crois tout ce que ton père et ta
mère croient, la religion des Pères est la vraie, nos superstitions ne valent rien et ne mènent à rien. Va à la cruche d’eau,
mon enfant, verses-en un peu dans le ruho (sorte d’écuelle) et
apporte-là moi ici tout près. Bien. Maintenant prends cette eau
et répands-la sur mon front en disant après moi ; Angela, je te
baptise au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. La
pauvre petite tremblait bien un peu, mais je la guidai et
l’encourageai : c’est elle qui me baptisa. Et le bon Dieu me redonna la santé ; je me fis instruire pour de bon et voilà !
Kigali, cette année s’est beaucoup lancée tant pour le matériel que pour le spirituel. Pour le matériel, c’est que nous
sommes en retard et Kigali est le siège de la Résidence du
Ruanda. Attendre, c’est se condamner, tant les prix montent ;
430

les Européens, les commerçants augmentent fortement en
nombre. Tous cherchent des ouvriers et ne regardent pas au
prix ! Nous, nous devons, au contraire, y regarder et de très
près, et pour cause ! Au spirituel, c’est que les protestants attaquent et de l’Est et de l’Ouest. Pris entre deux feux, il faut de
toute nécessité déblayer le terrain et avancer. Puis, là, nous
avons l’école des jeunes Batutsi, pages du grand chef de la
province, de Bwanachambgwe, école considérée comme officielle par le Gouvernement. Ces jeunes gens veulent arriver au
baptême et, comme tous les honnêtes Batutsi, sont ardents
prosélytes. Les chapelles-écoles commencent à donner leurs
premiers baptêmes, et partout l’ardeur est grande. Là encore
c’est le personnel qui man que. Cette année nous avons à Kigali le P. Vanneste, le P. Goubeau le P. Bricquet malade, le Fr.
Tite.
Rwamagana. – Cette Mission, l’avant-dernière venue de nos
stations du Rouanda, après bien des difficultés, commence à
prendre vie. Là nous avons eu surtout à souffrir de l’action
hostile, sous main du frère aîné de Musinga, Sharangabo.
Son second fils, Ntwaza, qui se fait instruire depuis longtempe lui succède. La Mission n’a qu’à se féliciter du changement :
Rwamagana n’est qu’à trois heures de marche de la Mission
la Church, de Gahini, et de son hôpital. Là nous comptons surtout sur nos jeunes Batutsi qui souvent ne doutent de rien. Le
P. Heeswijk, supérieur de la Mission en donne quelques
preuves :
« Un certain Rwabuhungu, qui depuis trois mois seulement
a terminé son postulat, mais connaît déjà fort bien sa religion,
me demandait de pouvoir aider le catéchiste. Je le félicitai de
son zèle. « Dès que vous aurez construit la succursale que
vous avez demandée chez nous, je ferai, dit-il, le travail du catéchiste pour l’amour de Dieu ! »
Ces jeunes gens, probablement par suite des très
grandes difficultés que pendant longtemps ils rencontrèrent à Nyanza et chez les grands chefs, où ils
s’instruisaient les uns les autres en cachette, éprouvent le
besoin de répandre autour d’eux leur foi. Ils cherchent à
savoir, ne reculent pas devant les objections et ont sou-

431

vent des répliques qui ne donnent pas le beau rôle à
l’adversaire même européen.
Un autre petit chef mututsi, Bigabiro, ancien catéchumène
chez les Anglicans, a, sur sa colline voisine d’une succursale
de ces Messieurs, construit de sa propre initiative une école et
enseigne même à lire, à écrire et surtout la religion. Il ne force
pas ses gens ; cependant il a converti deux de ses amis, petits
chefs comme lui, et trois Batutsi protestants, dont un était
catéchiste. Il a ensuite vidé la succursale de ses voisins. Les
pasteurs protestants de Gahini n’en sont pas enchantés. Un
jour Monsieur Holmès, l’un des pasteurs rencontre Bigabiro à
Rukira, poste du Gouvernement ; il tâche de le ramener et lui
promet des étoffes. « Je n’ai pas besoin de étoffes, répondit-il ;
si je n’ai plus de quoi en acheter, je m’habille des feuilles de
bananiers. » Au commencement lorsque je priais encore chez
eux, me disait-il ces jours-ci, les Protestants m’avait donné
une calotte neuve ; après avoir renié leur religion, je l’ai lavé et
je la leur ai renvoyée. » Aujourd’hui, il me dit : « Père il y a
quelques jours j’ai reçu une lettre de M. Holmès, qui a entendu
que j’ai construit une école. Son catéchiste me l’a apportée. Je
lui ai dit : « Dis à ton patron qu’il n’a qu’à venir à mon école ;
si je n’enseigne pas la vérité, il n’a qu’à m’apprendre un autre
Dieu. » Depuis plus de deux ans il exerce son zèle gratis pro
Deo. Il y a deux mois je lui ai fait un petit cadeau, qui n’a pas
pris le chemin du retour comme la calotte protestante ! »
Comme Zaza, Rwamagana se trouve en plein dans les concessions minières, dans la région de l’étain et de la grand
‘route qui de Kigali mènera d’un côté à Gatsibu et l’Uganda, et
qui de l’autre vers Rukira bifurque vers la Mission. Mais c’est
surtout au nord de la Mission que se développera la grande
activité industrielle. Or tout ce nord- ouest du Rouanda nous
échappe pour le moment ; nous n’y avons que des succursales
bien éloignées de la Mission. C’est le grand regret du personnel
de Rwamagana, les PP. Van Heeswijk, Zuembiehl et De Bekker, et celui du Vicaire Apostolique.
Nous retournons maintenant dans l’Est, dans les hauts
massifs du Chingogo, à Muramba. Ici tout commence. Muramba est en même temps chargé de la Mission de Rambura,
dans le Bushiru, qui n’eut qu’une existence éphémère. A Mu432

ramba se trouvent les PP. Moyse et Chantrain avec le Frère
Thaddée. Dans son rapport, le P. Moyse écrit :
« La Mission adventiste du Rwankeri semble éprouver cette
année un grand besoin d’expansion. A l’ouest c’est la forêt et
Rambura ; au nord elle s’est trouvée murée par la Mission de
Ruaza ; alors elle a cherché à s’étendre vers l’Est et le Sud-Est,
donc chez nous. Prévenus par les chefs et aidés par eux, nous
avons demandé 27 succursales, pour rester maîtres de la
place. Les chefs se sont empressés de les établir. Avec ces maisons-là disaient-ils, il sera plus facile de répondre aux Adventistes que la place est prise. Kabgayi et Ruaza nous ont prêté
un certain nombre de catéchistes, mais cela ne suffit pas encore.
Cette activité extraordinaire de nos voisins Adventistes du
nord a plutôt mis une nouvelle ardeur au cœur de nos catéchumènes. Qui sait si les chefs n’y sont pour rien, car ils craignent de se voir envahir par les gens de cette secte, puisque là
où ils sont, le chef perd sinon une partie de ses droits, du
moins son indépendance.
L’un d’eux, voisin de Rwankeri, eut le courage d’envoyer ses
enfants, qui priaient chez les Adventistes, s’instruire à notre
succursale de Kintobo. Son exemple fut suivi par plusieurs
autres au grand détriment de l’école de Rwankeri. Peu après,
le chef apprit que le Jour du Seigneur était le dimanche ; et
alors il donna l’ordre à ses gens de ne pas travailler le dimanche. Son mugaragu renchérit encore sur le zèle du maître
: il alla le dimanche faire rentrer à la maison tous ceux qui
travaillaient aux champs, et il y eut quelques pieds de haricots
endommagés. Les possesseurs allèrent dénoncer le chef à
Rwankeri, et on le fit appeler : « Pourquoi donc empêches-tu
tes gens de travailler ? – Parc que c’est dimanche. – Qui t’a
empêché de travailler le dimanche ? – Le catéchiste de
Kintobo. – C’est lui qui t’a dit d’interdire tout travail à tes gens
le dimanche ? – Non pas, il m’a dit simplement que c’était mal
de travailler le dimanche, et moi je ne veux pas que mes gens
fassent mal. – Et alors, tu écoutes les racontars d’un indigène
plutôt que de croire aux paroles d’un Européen ? (silence)… Ce
catéchiste de Kintobo, j’espère qu’il me renverra mes gens qui
sont allés se fourvoyer chez lui ? – S’il les renvoie, alors il n’est
pas digne d’être catéchiste. – Fais-le moi chercher que nous
plaidions, sinon je le dénonce à Ruhengeri. – Inutile, il ne
433

viendra pas ; mais si Monsieur l’Administrateur le demande,
certainement il se rendra à Ruhengeri. » Et de fait, l’affaire fut
portée à Ruhengeri, mais personne ne voulut accuser le chef
pour quelques pieds de haricots. Et ce qui vaut mieux, on
commence à voir, puisque le catéchiste de Kintobo n’a pas
même été appelé, que de fait on est libre de choisir son école,
sa religion, même quand on s’est fourvoyé au début. Néanmoins la crainte arrête encore plus d’un timide, et l’amour de
l’argent en retient un plus grand nombre encore. »
Muramba et le Bushiru sont notre grand grenier
d’approvisionnements pour le séminaire. C’est de là que nous
viennent pois, maïs et même haricots.
Pour terminer par où nous avons commencé, nous revenons
à Kabgayi. Le P. Knoll a pris la sucession du P. Lecoindre, par
trop fatigué et surmené par le travail de cette Mission ; avec lui
le P. Smoor, le P. De Meire et l’abbé Albert essaient de faire
face à la besogne. Le P. Weymeersch gère l’Economat du Vicariat. Nous n’avons plus que le bon Frère Anselme, depuis le
départ du F. Adelphe pour la Maison-Mère. Tantôt le Vicaire
Apostolique tantôt l’Econome Général ont assuré le service du
matériel, service très lourd quand il y a quatre communautés à
servir. Puis le P. Weymeersch seul s’attela à cette besogne astreignante.
Kabgayi est flanqué de deux Missions protestantes et d’une
Adventiste. Rien de tel pour faire passer les jours avec une rapidité vertigineuse ! Puis nous sommes au nœud de toutes les
routes, lesquelles ne sont pas toutes carrossables ! Plus de 60
succursales, et Nyanza, cinq groupes de Ntore (pages) de
grands chefs dans les environs, sans compter la jeunesse de
l’école de la capitale. Après cela allez dire aux confrères de ne
pas se surmener : ils vous regardent comme si on se moquait
d’eux, puis vous répondent : « il faut bien faire au moins
l’indispensable ! » C’est que le district est bien grand, et son
nord et son ouest bien raboteux ; souvent il n’est même pas
possible d’user d’une bicyclette. Puis, la Mission Adventiste
surtout, qui n’est qu’à quatre heures de marche, forme tant de
teachers aggressifs !
Les confrères peinant, Dieu aidant, la Mission progresse au
spirituel et au matériel. La jeunesse batutsi surtout pousse,
réclamant qu’on ne fait pas assez pour elle. Le pasteur Adven434

tiste s’était mis en tête d’aller chaque semaine faire un prêche
à la capitale, et les jeunes gens, par ordre de Musinga, devaient y assister. Il semble avoir renoncé à ce dangereux apostolat public ; les langues ne sont pas assez timides. Un jour il
avait énuméré les signes avant-coureurs du jugement, même
les avions ! Un seul avait été omis. Oui, dirent les jeunes gens,
tous les signes sont là ! Vous en avez même oublié un ! En ce
temps là viendront les faux prophètes. Or eux aussi sont arrivés ! » Eclat de rire général, colère et éclipse du Pasteur.
Une conclusion s’impose : remercier Dieu, Cette année les
santés ont été bien éprouvées, Malgré tout, par Lui et pour
Lui, un très grand travail s’est fait partout sans compter, sans
suffisamment compter avec les forces. Si tout ce qui eût été à
faire n’a pas été réalisé, ce n’est certes pas de la faute des confrères ; c’est Dieu qui ne l’a pas voulu, Lui de qui dépendent
forces, santé, maladie. Qu’un grand regret nous reste au cœur
en voyant l’hérésie s’accrocher à ce beau pays et multiplier ses
efforts, c’est vrai ! Du moins chacun a essayé de mener le bon
combat de toutes ses forces ; cela suffit: le succès c’est l’affaire
de Dieu
Léon Classe
Personnel au 30 juin 1927.
KABGAYI – Mgr Classe, Vic. Ap. : P. Weymeersch, Econ. général ;
PP. Verhaeghe Ant, sup.; Smoor Corn., Goubau. – Fr. Adelphe. –
Grand Séminaire : Mgr Hirth, PP. Donders, Cunrath, de Meire
(Louis-Marie). – Petit Séminaire : PP. Déprimoz, Lody, de Vos, Gérard, Belloy.
ISAVE : PP. Hurel, Buisson, Pouget, Moyse, Witlox.
KANSl : PP. Knoll, Van Overschelde Ant., Durand Jean, Cazaunau
; Fr. Pancrace.
KIGALI : PP. Vanneste Hugo, Lecoindre ; Fr. Tite.
MlBIRlZl : PP. Delmas Léon, Deneweth ; Fr. Privat.
MURAMBA: PP. Chantrain, Gasser ; Fr. Thaddée.
NYUNDO : PP. Pagès Albert, Vitoux; Fr. Rodriguez.
RWAMAGANA : PP. Zuembiehl, de Bekker ; Fr. Anselme.
RUAsA: PP. Desbrosses, Van Baer, Van Uden.
ZAZA : PP. Van der Meersch, Brutsaert ; Fr. Herménégilde.

435

83. RAPPORT ANNUEL DU VICARIAT APOSTOLIQUE DU
RWANDA DE 1927-1928172
RAPPORT DE MGR CLASSE.
[1927-1928]
Le Rapporteur allait commencer par le mot coutumier des
communiqués de guerre : situation inchangée ! Mais non, il y
a, cette année, du nouveau sous le ciel, par trop bleu, du
Ruanda, Le 13 avril, le P. Lecoindre, le P. Brutsaert et le Frère
Marie-Louis ont élu domicile à Astrida, « Butare » en style indigène, et commencé une nouvelle Mission sous le vocable de
Notre-Dame de la Sagesse, Ce fait mérite d’être signalé en tout
premier lieu. Dans les annales du Ruanda, depuis 1913, ces
cas sont si rares que, peut-être, il y aurait lieu d’employer la
nouvelle et si docte expression coloniale moderne : ils sont
rares, « très rares, infiniment très ! » Nous reviendrons non, à
l’expression mais à Notre-Dame de la Sagesse.
Astrida, la capitale nouvelle du Ruanda-Urundi, naît ou
doit naître : cinq ou six bâtiments définitifs sont construits, avec un commencement d’hôpital pour les Noirs ;
puis un groupe de petites habitations provisoires en
briques, qui vous a visage de coron, et une très large avenue de 20 mètres, taillée en tranchée, qui aboutit droit sur
la maison particulière de l’Administrateur, comme une
grande route sur une gare coquette de campagne. Un peu à
côté, sur la place, les bureaux, les magasins, tournant le
dos à l’avenue, semblent rire sous cape de ce trop tentant
déversoir de foules dirigé vers le cottage, C’est tout,
jusqu’à présent.
Il y a lutte entre la ville et la route ! Pour arriver – au Ruanda et à Astrida qui en est la porte, d’Usumbura il n’y a qu’une
seule route. La malheureuse, par Buhonga, escalade la ligne
de partage des eaux du Nil et du Congo et par Kitéga et Ngozi,
s’en vient tomber dans le gouffre de la rivière Kanyaru, notre
frontière sud, doublant le trajet. « Le trou de la Kanyaru,
l’escarpement, » c’est le grand thème des automobilistes, des
motocyclistes, des piétons retardataires. « La ville d’abord ! » –
« Non ! les routes ! » – « Servons-nous d’abord de ce qui
172 Rapport Annuel, A.G.M.Afr.,1927-1928, pp. 272-299.

436

existe. » – « Le portage arrête la main-d’œuvre ! » – « Pourquoi
encore construire à Usumbura des locaux nécessaires qu’on
pourrait tout de suite faire ici ? » – « Et le commerce ? et
l’exportation ? et les matériaux lourds ?...? » Pendant ce temps
d’aucuns’ réclament un pont à Kigali, des routes à l’Est, au
Nord, au Sud-Ouest... On commence, on arrête, on reprend
autre chose, car, en fait chacun a raison ; chacun veut être
servi le premier ; le grand développement subit de ces pays
jette dans le désarroi ; il faudrait tout à fois. N’empêche, pour
tous, si le Gouverneur était ici... Rien ne vaut l’œil du Maître et
de l’Ordonnateur !
Commerçants, mines, exploitations, grandes compagnies se
voient en pays de cocagne et, en vertu du tarde venientibus
ossa173, chacun se hâte : il semble que nos montagnes doivent
être inépuisables et richesses et en population. Tout à la fois et
tout immédiatement ! Les mines, l’étain surtout, sont un
peu partout et riches ; on veut de travailleurs pour le Katanga où chaque homme représente un bénéfice, des ouvriers agricoles pour le Kivu dans les plantations de caféiers, d’autres pour celles du Ruanda ; des colons ouvriers
aux lacs Mokoto ; l’Uganda et le Buhaya ont besoin de
main-d’œuvre ; sur place il faudrait routes, ponts et
digues, – nous n’avons une grande artère médiane qui
passe par Kansi, Astrida, Isavé, Nyanza, Kabgayi, Kigali,
Rwamagana, vers Kabalé de l’Uganda. Le trafic augmente
de façon disproportionnée aux moyens de transport, donc
il faut des foules de porteurs. Il faudrait des cultures vivrières beaucoup plus étendues ; il est vrai que le ciel, trop
avare de ses pluies, cette année, a mis lamentablement le
holà aux travaux des champs.
De ce heurt d’intérêts divers naissent, dans la mentalité des
Européens, trois idées fort intéressées contre lesquelles nous
nous efforçons de réagir. D’abord, le Ruanda et l’Urundi sont
trop peuplés ; cet excès de population doit nécessairement
amener régulièrement la famine ; – les habitants sont fatigués de la domination des Batutsi, donc seront très heureux de s’expatrier et d’aller ailleurs travailler au service
des Européens ; – enfin, la propriété privée n’existant pas,
aucun tort ne peut être fait aux indigènes par les demandes de
173 « Les os se reforment lentement ».

437

grandes concessions. Le besoin de la cause et les désirs personnels rendent ingénieux, même devant l’évidence contraire.
Le Gouvernement, – et c’est un, bien, – a pas admis cette
ingénieuse dialectique. Au lieu de grandes concessions de milliers hectares, à rendre libres – puisqu’en réalité ils ne le sont
pas – Monsieur le Gouverneur a adopté, pour le pays, une
division en zones d’influence, de direction et d’achats.
Chaque Société aura sa zone et, dans cette zone ; en
propre, des concessions de quelques centaines d’hectares.
La production se fera par le petit cultivateur indigène,
avec une sorte de monopole d’achat pour la Société, mais
à charge pour elle de faire des routes, d’aider et conseiller
l’indigène d’améliorer le cheptel, d’assistance sanitaire…
Ainsi, le Syndicat belge des produits tannants, le même
français, celui du tabac, la Banque populaire belge, le
groupe Empain, le groupe Ryckman de Betz… etc. se partageront le Ruanda, laissant d’ailleurs à part comme partout, les exploitations minières.
Cette colonisation par l’indigène, de beaucoup préférable pour la population dont elle sera la sauvegarde, a
bien un danger, – mais où ne s’en trouve-t-il pas ? – c’est
que le petit producteur indigène, trop alléché par l’appât
du gain que pourraient lui rapporter les produits
d’exportation, n’oublie ou néglige les cultures vivrières
indispensables, lâchant la proie pour l’ombre. Le Noir fourni
d’argent, croit toujours qu’il pourra, le temps venu, acheter
avec ses écus bien trébuchants les vivres nécessaires à son
entretien et à celui de sa famille. Les régions d’Isavé et
d’Astrida en savent déjà quelque chose ! Nul ne pense à constituer un grenier, et les vivres raréfiés montent à des prix exorbitants, comme actuellement les haricots qui se vendent
jusqu’à trois francs le kilo et les patates douces 1 franc 50 ou
deux francs. C’est le progrès !
Pour protéger les travailleurs, puisque de plus en plus on se
les dispute, le Gouvernement a publié certaines prescriptions.
Par exemple, chacun doit recevoir comme nourriture, chaque
semaine, 7.200 grammes de farine de manioc, 500 gr. de pois
ou haricots, 500 gr. d’arachides, 1.000 gr. de légumes ou
fruits, 1.400 gr. de viande, 105 gr. de sel, ou l’équivalent en
autres denrées. Pour l’habillement, une couverture de laine ou
de laine et coton d’au moins 1 m 90 sur l m 50 et du poids
438

d’au moins 1 600 grammes, d’une vareuse pesante au moins
300 grammes, cela par an ; et deux fois par an un pagne ou
une culotte, une natte sans compter le salaire. Avis, pour plus
tard, aux Economes !
Le croirez-vous ? On parle, et même sérieusement, – la
preuve c’est que Monsieur l’Ingénieur Jaspar, frère de M.
le Premier Ministre, est venu pour cela au Kivu, – de faire
à Kisenyi, près Nyundo, un centre de villégiature, de construire hôtels et villas sur le Lac, le tout pour le compte de
la Société des Hôtels d’Hélyopolis ! Nos volcans, le Kivu et
ses îles, nos montagnes sont, paraît-il, assez attrayants et
capables de drainer Pounds et Dollars de ceux qui en ont
trop. Pour amener à pied de dépenses les détenteurs de
banknotes et d’or, on aménagerait routes, aérodromes, bateaux... ! On ne voit pas encore bien quelle figure feront,
entre les futures villas au confort extra moderne, nos
pauvres Noirs, nos Bagoyi surtout, à moins qu’on ne les
parque en une sorte de jardin zoologique, pour agrémenter
les attractions du site sans lui nuire. Un peu le pendant du
Parc Albert, qui est tout à côté, pour la conservation des
gorilles !
En attendant, le Ruanda n’est pas le pays de cocagne pour
tous, je ne parle pas des Economes ! Dans plus de la moitié
du pays, on n’entend qu’une plainte : la faim ! Depuis près
de dix-huit mois, la pluie est très rare ; l’Est surtout, avec nos
Missions de Rwamagana, Zaza, Kigali, Kigali, est sec. Peu ou
point de récoltes ! Le Gouvernement fait d’un peu partout, venir des vivres pour subvenir aux besoins les plus pressants.
En Egypte, – du Ruanda on y envoie les relevés pluviométriques, – le Bureau météorologique s’est inquiété et a demandé s’il n’y avait pas erreur ou omission : il n’y a pas assez
d’eau ! Que vont devenir les grands barrages du Nil ? et les
milliers d’hectares destinés au coton ? et l’Egypte ? Hélas ! plût
au ciel il eût eu erreur, notre peuple souffrirait moins !
Savez-vous bien qu’ici nous allons avoir de multiples séminaires ? Nous servons d’exemples et n’en sommes pas plus
fiers ! Les Adventistes du septième jour viennent, à Gitwé, près
Kabgayi, d’ouvrir, cette année, « leur séminaire ». Soixante-dix
élèves, un nombre sacré, les uns mariés, les autres pas. Les
mariés auront besoin, parait-il, de trois ans de formation, les
autres d’un an ou deux. Le cycle terminé, un choix de douze
439

« apôtres » d’abord, puis d’autres dont on tait le nom, sera fait.
Tous ces prêcheurs de la fin du monde iront lors annoncer sur
les montagnes du Ruanda que les signes avant-coureurs du
grand événement sont réalisés. L’an prochain, parait-il, se sera
le tour du « séminaire » des Evangélistes. En attendant, les
Anglicans envoient, à Kabalé de l’Uganda, leurs jeunes gens
débrouillards. Nous avons pris trop d’avance et tous se lancent
dans la course aux succursales.
Ces succursales ont failli nous amener de désagréables difficultés. Un beau jour, il fut proclamé – officiellement, s’il vous
plait – que toute autorisation de succursale, située à moins de
dix kilomètres d’une autre de confession opposée, – or, auparavant, non moins officiellement, une distance de cinq kilomètres avait été déterminée, devait être retirée si la succursale
n’était pas effectivement occupée. Puis encore, que les Administrateurs devaient obtenir par tous les moyens en leur pouvoir, le retrait des succursales non construites en matériaux
durables, qui ne réaliseraient pas la condition des dix kilomètres, afin que les autres confessions pussent intercaler
leurs succursales. Cette « place aux autres » ne pouvait, évidement, être agréé ; on le refusa, on parlementa et on obtint ce
qui était demandé : la liberté.
Notre jeunesse Mututsi devient de plus en plus avide
d’enseignement religieux, c’est une véritable poussée vers
le Baptême, et les demoiselles de haute lignée commencent sérieusement à suivre les traces de leurs frères. Où
est le temps où dames et demoiselles de cette race se cachaient avec soin de tout regard européen ? Les unes et les
autres vont et viennent dans nos Missions, mêlées au peuple
sans fausse honte assistent au catéchisme, se distinguant
seulement, par leur attention plus soutenue. Ce mouvement
des Batutsi n’est pas sans susciter quelques susceptibilités et
d’aucuns ne se font pas faute de poser des questions comme
celle-ci : « Ce n’est, n’est-ce pas, qu’un feu de paille, cela passera ? » Le feu de paille a commencé, il y a plus de vingt ans,
très petitement, très durement : certains des débutants y ont
laissé, leur vie sous le poison ou la lance ! De temps à autre il
nous vient de catéchumènes, très haut et très bien placés autrefois pour connaître les secrets royaux, des confidences trop
précises qui confirment sincèrement la certitude morale que
nous avions. Ces débutants, et ceux qu’ils gagnèrent, – nous
440

leur avions promis la médaille des catéchumènes pour le jour
où i1s seraient devenus la foule qu’on respecte parce qu’elle
est le nombre, – ont été persévéramment le ferment très actif
parmi leurs frères et, maintenant, c’est la masse qui partout
monte, réclamant le baptême et la vie de la grâce. Ces jeunes
sont le nombre avec lequel maintenant on compte ; ils sont
chefs ou le seront demain. Beaucoup ont gagné leur femme,
leurs parents, leur famille, leurs amis, car ils font bloc, et ils
sont tenaces, sous leur dehors de demoiselles. Bien plus, parmi eux, des âmes privilégiées demandent à entrer au Séminaire, – certains y sont déjà, – à être Frères. L’un d’eux, qui
avait passé six années à l’école de Nyanza, été secrétaire du
Gouvernement à Kigali, priait et suppliait tant qu’on l’admit au
petit séminaire, avec les sixièmes. « Comment toi, grand gaillard, feras-tu avec les enfants ? Comment arriveras-tu à ne
plus fumer ? – Je ne pense même pas à cela ! ce n’est rien ! –
Tu n’auras plus de lait. – Je mangerai des haricots ou ce qu’on
me donnera. » Le lendemain il entrait au Séminaire ; c’était le
moment du travail manuel : on le mit à balayer ; sans broncher, il se mit à balayer comme s’il avait toujours fait cela. Il
était, au Séminaire, heureux comme, l’oiseau sur la branche !
Il y est encore.
Le P. Donders l’aide pour les examens, la visite des écoles.
Cela a mis belle émulation, parmi les catéchistes maîtres
d’école : beaucoup veulent avoir un diplôme, au moins
d’encouragement, même les vieux barbus. Pensez donc un Diproma ! Pour les vétérans, malheureusement, l’arithmétique
est aussi mystérieuse, même un peu plus, que l’Apocalypse.
Oh ! ces chiffres ! on n’en parle qu’avec un respect mêlé de
terreur.
Il est plus que temps de courir rapidement d’une station à
l’autre. Suivons l’itinéraire que, au moins partiellement, – nos
montagnes sont trop raides et nombreuses – nous proposerons
au T. R. Père Général, toujours annoncé et attendu avec une
toute filiale impatience.
Mibirizi. – Au sud du lac Kivu, à une quinzaine de kilomètres de Shangugu dominant la vallée de la Rusizi et, de très
loin, Usumbura dans le pays des nuages et du brouillard, se
cache Mibirizi. C’est la Mission excentrique par excellence.
Avec de bons jarrets, pendant six ou sept jours ! de Kabgayi,
441

vous ferez une gymnastique incomparable, montant, descendant et regrimpant les hautes montagnes jusqu’ à 2 600
mètres par de là la ligne de partage des eaux du Nil et du Congo.
« Notre Mission, écrit le P. Delmas, est dans sa vingtcinquième année. Ceux qui ont connu les difficultés du début
ont tout lieu d’être satisfaits des résultats obtenus, bien
qu’inférieurs à ceux d’autres stations plus récentes. Mibirizi,
isolée du Ruanda, a dû se faire seule sa place au soleil. Ici,
point d’entraînement ni d’exemples venant des voisins : Kabagyi, la Mission la plus rapprochée, est à 150 kilomètres, derrière là barrière des hautes montagnes. N’empêche ! la semence a été largement jetée sur un vaste champ et il ne tiendra qu’à des renforts en personnel pour faire lever vite tout un
groupement de Missions et récolter à pleines mains.
Notre influence s’imposé de plus en plus. Toute la jeunesse mututsi surtout, si longtemps ici revêche, dédaigneuse et prétentieuse à l’égard des Européens, est avide
d’instruction religieuse et profane et se lance éperdument
dans le mouvement. Chaque jour, nous ayons sous les yeux
l’exemple de nombreux jeunes gens qui font cinq ou six ;
heures de marche pour suivre à la Mission les classes et le
catéchisme.
Dernièrement, un sous-chef, se croyait plus malin que les
autres, marquant qu’un voisin, qu’il jalouse, envoyait ses fils
chez les Pères, se hâta de le dénoncer à Rwagataraka, le chef
de province. « On voit bien que tu habites dans la forêt – répondit celui-ci – que tu ignores ce qui se passe au Ruanda !
Est-ce que mes trois fils ne vont pas s’instruire chez les
Pères. »
Le district de la Mission comprend tout le territoire de
Shangugu et occupe le tiers de la rive orientale du Kivu,
jusqu’à la, rivière Kilimbi ; le tiers du Nord a, dans sa partie
supérieure la Mission de Nyundo et, dans la montagne, celle
de Murunda ; tout le tiers intermédiaire est ouvert à l’influence
protestante par la mission évangélique de Rubengera, du
moins théoriquement : car les chefs de cette partie nous sont
autant qu’ailleurs gagnés, voire même catéchumènes. Ils demandent des catéchistes, une Mission, mais comment suivre à
plus de 100 kilomètres des catéchistes dans un dédale de

442

montagnes sans routes, sauf en projet, sans moyens de locomotion ?
Après vingt-cinq années passées à chercher, essayer infructueusement de l’argile, la Mission sort des locaux primitifs de
sa fondation. Nous sommes occupés à la reconstruction et le
vaillant Frère Privat a fait des merveilles. Encore trois ou
quatre ans et notre Mission sera l’une des plus belles du Vicariat. De par ailleurs, quatre hectares plantés en caféiers, en
plein rapport, nous fournissent les ressources nécessaires.
Le Territoire est encore fermé aux petits colons, mais
les grandes Sociétés, aux puissants ressorts financiers, se
lancent dans la culture du coton, du mimosa à tannin, du
caféier... ; tous les terrains libres seront ainsi occupés. »
S’il vous plaît de lire une légende de notre province, voici
une explication de la chute originelle :
Il fut un temps où, dans le Ruanda, il n’y avait qu’un
homme et qu’une femme. Ils vivaient d’herbes et de racines
assaisonnées de sel qu’ils retiraient des grandes herbes des
marais. Un jour, vint à eux un « être inconnu », qui leur dit : «
Je suis Inzunguzwa limwe (celui qu’on ne secoue qu’une fois). »
l,’homme le saisit et le secoua fortement. Aussitôt l’homme et
la femme se trouvèrent dans un beau kraal indigène avec
huttes et dépendances, sorte de paradis. La femme dit à son
mari : « Si Inzunguzwa limwe revient, secoue-le une fois encore ; peut-être aurons-nous davantage. » Le « monstre » revint, l’homme le saisit et le secoua violemment. A l’instant,
tout ce qu’ils possédaient disparut, et ils restèrent plus
pauvres qu’auparavant.
La convoitise de la femme avait tout perdu. De leur expérience funeste il ne leur resta qu’un grand désir de bien-être ;
les racines ne leur suffisant plus, ils apprirent à cultiver.
D’abord ils se servirent de crocs en bois, puis, quand vint
Kigwa (celui qui est tombé du ciel), ils reçurent de lui des
pioches de fer et ils se construisirent des huttes. »
A cinquante kilomètres plus au Nord, sur le Lac, derrière la
grande presqu’île d’Ishangi, qui compte 50.000 âmes, se
trouve une Mission en préparation depuis trois ans. C’est
Nyamashéké, le fief de Mibirizi. Le grand chef du Territoire l’a
deux fois disputée aux Adventistes. Le terrain est concédé, des
catéchistes y travaillent, et, d’année en année, nous répétons :
« Cette fois nous allons fonder ! » Erreur ! Nous verrons ce que
443

Dieu permettra cette année. Et c’est vrai toujours : tout cet
immense triangle, qui a pour base toute la rive orientale du
Kivu, de Mibirizi à Nyundo, et pour sommet Kabgayi, très loin,
à l’intérieur des terres, est vierge de Missions !
Remontés au nord du Kivu, nous sonunes dans le Bugoyl, à
Nyundo. Le P. Pagès, le supérieur, nous dit :
« Le pays est riche ; cependant les indigènes se plaignent,
depuis ‘quatre ou cinq ans, de la trop grande abondance des
pluies. – Dans l’Est du Ruanda, un peu de cette abondance
serait le salut ! – Les haricots pourrissent, mais sorgho, patates, maïs et pois ne manquent pas... La culture du caféier a
apporté plus d’aisance dans les familles.
La marche des œuvres est normale : le bien se fait sans àcoup et sûrement ; les écoles sont bien fréquentées. Les parents ont une tendance marquée à s’intéresser plus que par le
passé à l’éducation au progrès de leurs enfants, ce qui mérite
d’être noté. Les chrétiens sont aussi plus unis et plus soucieux
du salut des leurs. Durant l’épidémie de rougeole et de dysenterie, ils ont donné maintes preuves de dévouement et d’esprit
de foi, faisant alors 210 baptêmes.
Je citerai la mort édifiante de l’un d’eux, Gélase. Se sentant
mourir, il fit appeler voisins et amis et leur demanda pardon
des torts volontaires et involontaires qu’il avait pu leur faire. A
une personne impotente et âgée il fit remettre une aumône en
argent ; au domestique qui l’avait soigné il donna un taurillon
; à un intime il confia une petite somme pour faire dire, après
sa mort, une messe pour le repos de son âme. La mort vint le
prendre après qu’il eut reçu les Sacrements : il n’avait pas
trente ans.
Balthazar, un petit homme de dix ans à peine – il va encore
à 1’école des Sœurs – avait accompagné sa mère, à la lisière de
forêt. En route ils rencontrèrent une femme dont le bébé allait
mourir. Notre bonhomme, vite demanda à là païenne de pouvoir baptiser le petit, puis courut à la source voisine chercher
un peu d’eau que, tout heureux, il versa sur le front du bébé
en prononçant la formule devant sa mère non moins heureuse. »
A la Mission de Nyundo est rattaché le P. Schumacher,
occupé à l’étude des Batwa. Entre temps, dans nos terres
bouleversées, il découvre force volcans, – oh ! éteints depuis
444

des siècles et des siècles ! – un peu partout. D’amicales mais
méchantes langues prétendent même qu’il en voit dans son
assiette, qu’il les sent comme les sourciers l’eau. Pour ceux
que cela intéresse, il a publié dans la Revue Congo, deux longs
articles sur les « Pygmées Bagessera », un sur « Les notions
religieuses et morales chez les Batwa », dans les Studia Catholica, un autre dans la Revue d’histoire des Missions et différentes études parues dans l’Anthropos.
En direction Sud Sud-Ouest de Nyundo, à 40 kilomètres est
cachée dans la haute montagne, Murunda, malheureuse Mission, trois ou quatre fois abandonnée faute de personnel. Elle
est maintenant occupée par des prêtres indigènes, plaise à
Dieu que ce soit pour toujours !
L’abbé Gallican écrit : « Arrivé le 14 décembre, je fus reçu
avec l’enthousiasme propre aux Banagé. Cette Mission se distingue par l’amour pour ses pasteurs. L’empressement des
fidèles à se confesser m’allégeait la fatigue pendant les quatre
jours que je restai seul. Le 19, arrivait l’abbé Joseph, déjà
connu à Murunda. A Noël nous eûmes la joie de baptiser 15
adultes, préparés par les Pères de Nyundo qui venaient ici tous
les quinze jours.
La fête de Noël mérite une mention spéciale à cause de la
conversion d’une jeune femme mututsi, Bakamibungo. Son
mari, Kanyarubira, d’abord secrétaire du Gouvernement puis
chef de Kagogo, en face de Murunda ; lui avait dit sa volonté
d’être chrétien. Par crainte de ses parents elle ne voulut pas le
suivre, cependant elle apprit à lire.
Le matin de Noël, le désir de contenter son mari, la curiosité
aussi de voir des maisons européennes l’emportèrent. Avant la
messe on me prévint que Bakamibungo demandait la permission d’entrer à l’église. Placée derrière les femmes chrétiennes,
n’osant se dévoiler, elle ne fit que pleurer. Après la messe, au
parloir elle se plaignit de n’avoir rien vu et demanda ; de retourner à l’église pour regarder à l’aise ce petit enfant, couché
les mains étendues devant une jeune mère dont on lui a parlé.
Elle alla de suite à la crèche, une simple petite statue de
l’Enfant Jésus dans un morceau de caisse, avec à côté, une
statuette de la Vierge et deux bougies allumées ! A la vue de
l’Enfant elle pâlit ; le cœur lui bat si fort que j’entends les
coups. Après un long silence elle regarde tantôt l’Enfant Jésus
445

tantôt la statuette de Marie, ou se tourne vers moi. « Il est
comme Ndirima ! » dit-elle. Ndirima son premier-né, qu’elle
allaite. Je lui montré la statuette du Sacré-Cœur, quelques
images du Chemin de la Croix et à chaque explication : «
Shyu., bagira nabi ! - Oh ! qu’ils sont cruels !» gémit-elle. « Yakundaga abantu : Il aimait les hommes ! - Nta wabura kumukunda ! Qui ne l’aimerait ! ».
Elle partit bien décidée à devenir chrétienne, mais sans le
dire, demandant seulement si le petit enfant restait toujours là
et si elle pourrait revenir le voir. Le jour de l’Epiphanie, elle
revint, de fait, mais sans ses amulettes
Dieu ne tarda pas à mettre à l’épreuve et à épurer cette foi
nouvelle. Le petit Ndirima tomba gravement malade ; en
larmes elle l’apportait à la Mission. Nous ne pouvions que lui
suggérer de mettre en Dieu sa confiance, que lui rappeler la
résignation de cette pauvre Mère, qu’elle avait vue, à l’église,
assistant à a mort de son divin Fils. Elle écoutait, ne cessant
de pleurer.
Dieu demanda davantage : ne devait-elle pas donner
l’exemple à ses gens ? Un vieux Mututsi lui reprochait continuellement sa folie de ne pas apaiser les mânes de ses ancêtres ; elle le repoussait par « non » très sec et très fier. Mais
son beau-père arriva, en l’absence de Kanyarubira, pour sauver son petit-fils qu’il n’avait pas encore vu. Prières, menaces,
railleries, le vieux employa tout : Dieu, qui choisit le faible
pour confondre le fort, eut le dernier mot : la jeune femme refusa amulettes et sacrifices, malgré le désespoir du vieux païen
qui s’en alla aussi fâché qu’étonné.
Le diable s’était pris à ses propres filets, Le vieux beau-père
avait raconté à Bakamibungo que probablement, à son retour
chez lui, il ne retrouverait pas vivante sa propre fille laissée
très malade. Plus il insistait, lui reprochant sa cruauté pour
son fils qu’elle laissait périr à cause de la folie des chrétiens,
plus intérieurement elle disait : « Sauve d’abord, si tu le peux,
ta propre fille. » Elle même le racontait plus tard en riant.
Le petit Ndirima mourut quelques jours après, mais baptisé
sous le nom de Barthélemy. Maintenant, dimanches et jeudis
Bakamibungo vient régulièrement au catéchisme avec son mari, à pied, pour ne pas gêner ses sujets, elle qui au début ne
sortait qu’en hamac suivant la coutume des femmes de sa
caste, sans se soucier de qui pourrait la regarder. »
446

Dans le même massif montagneux, mais de l’autre côté, à
12 ou 14 heures de marche de Murunda, nous trouvons Muramba, qui est à la troisième année de son existence. »
« Nous sommes aux débuts : vous dira le P. Chantrain, débuts avec leurs difficultés et les travaux d’installation ; débuts
aussi avec leurs consolations : on voit que tout avance, tant au
matériel qu’au rituel. Nous avons même quatre de nos enfants
au Petit Séminaire de Kabgayi. C’est dire que Dieu est ici,
comme partout ailleurs, le « Bon Dieu ».
Un incendie qui eût pu détruire toute la Mission, sans une
saute vent, s’est heureusement borné à brûler notre cuisine et
un très grand tas de bois de chauffage destiné au four à
briques. Par contre avons été heureux de pouvoir fournir au
Séminaire plus de vingt tonnes de vivres, achetés dans notre
succursale de Lambura au Bushiru.
Dans nos montagnes les éboulements sont fréquents, en
temps de pluie. A la fin de la saison, après une pluie torrentielle, nous en avons compté une cinquantaine autour du
massif de Muramba. Le plus formidable s’est produit en face
de chez nous, à Rutaré. L’éboulement, barre le Rungu, torrent
impétueux qui coule au pied de la montagne se répandant en
une énorme bande de terre de plus de vingt mètres de large,
deux de haut, sur une longueur de plus de 200 mètres couvrant la grande route et le pont. A travers cette masse, le Rungu s’est creusé un autre lit à 10 mètres du premier. C’est le
moment de penser à la parole de la Sainte Ecriture : Toute colline sera aplanie et toute vallée comblée ! Puisse Dieu aplanir
ainsi la masse des 60.000 païens qui nous entourent et combler de bons chrétiens notre petite Mission de Muramba et ses
20 succursales ! ».
De Muramba nous remontons au Nord, suivant la vallée de
la Gichiyé puis celle de l’impétueuse Mukungwa, l’ancien lit de
la Nyabarongo, aux temps où le Tanganyika déversait toutes
ses eaux vers le Nord et, par le réseau hydrographique du Kivu, communiquait avec le Lac Edouard, selon la conclusion de
M. l’abbé Salée, Professeur à l’Université de Louvain.
Ruaza reste toujours la ruche active, où le matériel ne fait
pas oublier le spirituel. Cette année, on y a complété le réseau
des succursales pour occuper vaille que vaille l’immense district où crient, hurlent et travaillent ferme 250.000 Balera,
447

Bahoma [ ?] et Banyandorwa, tous aussi solides mangeurs les
uns que les autres. Six nouvelles succursales ont été fondées,
huit demandées se préparent ; cinquante sont sur pied avec
48 titulaires. Nous avons 63 élèves qui se préparent à être catéchistes. Tous seront-ils des as ? Nous sommes trop surchargés pour les former comme il faudrait, d’autant que les Balera,
ardents et travailleurs, rudes et francs, rêvent davantage
plaies et bosses que livres et cahiers ! Le Supérieur a la direction des écoles, celle de la Mission, et... les mariages, un confrère dirige le catéchuménat, qui n’est pas une sinécure ; le
second, les ateliers entremêlés de spirituel ; puis tous trois de
15 à 18 succursales chacun. Le proverbe est vrai même pour
nous : « lmilimo ibili yananiye impyisi : Même l’hyène ne peut
faire deux travaux à la fois ! »
Nous avons actuellement, pour la conversion du pays, tous
les atouts en main. Il n’est exagéré de dire que la grande majorité des chefs réclament une école catholique. Plusieurs ont
leurs fils chrétiens ; ceux des autres, même les filles, sont catéchumènes. A la dernière procession de la fête du Saint Sacrement, il y avait plus d’une centaine de jeunes gens Batutsi
dans le cortège et, fait unique les annales du Muléra, une
vingtaine de grandes dames Batutsi en grand costume se dandinant empêtrées dans leurs butega (anneaux jambes), au milieu de nos femmes chrétiennes. L’élan est donné, le Rukiga
suit le Nduga (centre du Ruanda). « Ubgenge bgose buva ibgami, toute intelligence vient de la capitale ! »
A Rulindo nous retrouvons nos prêtres indigènes ; à trois
ils font ici de bon travail. Malgré les pluies dangereuses dans
cette région déchiquetée de montagnes jetées les unes sur les
autres, – Rulindo n’est qu’une taupinée de 2.100 mètres
d’altitude perdue entre des pics qui vont de 2.200 à 2.720
mètres, – les chrétiens sont toujours nombreux, le matin, à la
messe. Rares sont ceux qui ne se confessent pas toutes les
deux ou trois semaines, malgré l’éloignement des succursales
et leurs accès difficiles. Les écoles, autrefois un peu pêlemêle, sont bien divisées et organisées et les deux clans du
Ruanda comme ailleurs, sont représentés. L’intelligence ici
est cependant plus lente que dans le centre. En riant, nous
disons parfois que l’intelligence est d’ordinaire, raison inverse
de la quantité de pois absorbée ! Si l’explication est sujette à
448

caution, le fait est réel dans nos quartiers de la très haute
montagne, comme il est non moins réel que le pois y est la
base d’alimentation.
L’abbé Albert, supérieur de Rulindo, estime cependant que
si les chrétiens sont bons, ils sont bons surtout pour euxmêmes, ne cherchant pas assez à répandre leur foi autour
d’eux, à l’exemple surtout des Batutsi. C’est vrai ! Ces montagnards ne savent guère travailler la masse païenne au milieu
de laquelle ils vivent, une riposte un peu vive leur ferme souvent la bouche. Est-ce timidité ? ou lenteur d’intelligence qui
ne trouve pas de suite la réplique habile, dans laquelle les Batutsi se montrent maîtres ? peut-être les deux ; peut-être aussi
qu’autrefois ils n’ont pas été assez formés à faire autour d’eux
de ce bon prosélytisme, qui fait vite tache d’huile, les missionnaires ayant trop voulu travailler par eux-mêmes, ce qui a
confirmé les gens l’idée que le prosélytisme est surtout l’affaire
des Pères. En tous cas il n’y a ni manque de foi, ni incapacité :
l’expérience commence à le montrer.
La question des mariages est source de difficultés. Nos montagnards sont âpres au gain ; les parents de la fiancée ne sont
pas vite satisfaits et, pour faire durer la source des petits profits, retardent indéfiniment le mariage. Quand il s’agit de
jeunes gens chrétiens, la difficulté augmente. Le mariage chrétien devant être stable, – et cela on sait fort bien ! – ne faut-il
pas faire payer en bière et en pioches le tout ce que rapporteraient, dans l’avenir, les fugues momentanés de la jeune
femme, par suite des petites brouilles de ménage, même judicieusement et habilement suscitées par les parents ? La soif
du beau-père croissant avec l’âge, le prétendant arrive difficilement à parfaire le reliquat des pots de bière, voire même des
houes, dont le nombre s’augmente à plaisir. Nous avons ainsi
quelques vieux garçons frisant la quarantaine, mais nous arrivons maintenant à les « écouler », partant les vieilles filles aussi. Rulindo a maintenant 22 succursales et huit autres demandées vont s’organiser, mais il faut les construire !
Nous descendons vers la « plaine ! » à Kigali. Façon de parler : c’est toujours la montagne mais moins haute et moins
abrupte. C’est la capitale européenne du Ruanda.
Cette fois, le Gouvernement s’installe sérieusement et
construit sur le plateau qui domine ce qu’on appelle la
449

ville. Autrefois, en 1911, le Résident Kandt refusa à Monseigneur Hirth cet emplacement ; de sa ville il ne restera
pas grand chose ! Nous avons l’avantage de rester sur le
côté, un peu en contre bas, plus libres et plus à l’aise que
nous serions au milieu de la ville ; ce qui compense
l’inconvénient des pentes. De ce dernier point, il est vrai, on
doit assez peu se soucier dans le Ruanda, sinon on ne pourrait
s’installer nulle part. A la Mission nous avons aussi construit
réfectoire et écoles, aménagé mieux notre maison de communauté etc. Nous sommes réellement « chez nous » !
De Kigali il faudrait presque faire un rapport médical tant
nous avons eu de changements de personnel pour raisons de
santé. D’abord le cher P. Bricquet, un grand malade, pouvant
tenter le voyage en Europe ; le P. Goubau, qui a été longtemps
son infirmier dévoué, l’accompagnera au moins jusqu’à
Kabgayi. En attendant son retour, l’abbé Albert nous est donné, malheureusement pour peu de temps. Il fait place au
P. Lecoindre, qui, d’Isavé, nous arrive épuisé. Peu après, ce
sera le P. Van der Meersch en un état aussi peu brillant, et le
P. Goubau doit remplacer à Kabgayi le P. Knoll qui relève le
P. Hurel successeur du P. Lecoindre à la Mission d’Isavé. Nous
avons un excellent et très dévoué médecin à Kigali, et nos malades gravitent autour de lui !
Le travail qui a primé, cette année, c’est la fondation des
succursales, pour occuper au moins légèrement notre grand
district. La famine a bien dispersé les catéchumènes de nos
succursales, car ventre affamé n’a pas d’oreilles ; n’empêche,
bon nombre ont tenu ferme
Nous avons actuellement sept classes de jeunes gens
Batutsi. Ces gens nous viennent de plus en plus nombreux
et nous ne savons plus où les loger. Parmi eux nous avons
d’excellents catéchistes et maîtres d’école. Des petits chefs
chrétiens, alors que la proximité de succursales protestantes
empêchait chez eux notre installation, ont ouvert des écoles où
ils enseignent eux-mêmes et répondent fièrement aux réclamations : « Je suis chez moi ; ce n’est pas l’école de Pères mais la
mienne. Je fais chez moi ce que je veux ; j’ai le droit de faire
connaître ma religion ! » Il est regrettable que trop souvent les
grands chefs pour diriger travaux et corvées, enlèvent momentanément ces jeunes gens de l’école.

450

Nous finissons l’année par une bonne nouvelle : l’arrivée du
P. Gérard Van Overschelde. Trois Pères à la station, c’est un
luxe ! durera-t-il ?
Rwamagana, dans les hauts plateaux du Buganza, à l’Est
de Kigali, près du lac Mohazi, est le paradis de l’étain, mais
aussi la terre promise des vieilles coutumes du Ruanda ! C’est
encore, comme au centre, à Kabgayi, la terre d’élection des
Batutsi et le pays des troupeaux de luxe !
Dans son rapport, le P. Martin écrit : « Tant que grands et
petits Batutsi ne se convertiront pas, il n’y aura guère ici à
s’instruire sérieusement que de pauvres hères ou des gens venus du, centre au service des grands. C’est la raison, malgré
un travail assidu, depuis dix ans, de nos trop modestes succès. Les plateaux environnant la Mission appartenaient à Sharangabo, frère aîné de Musinga, extérieurement notre ami,
au fond l’ennemi de nos œuvres, se moquant sans cesse
chez lui de notre enseignement. Sharangabo est mort à
Paques 1927. Ces jours-ci, Ntwaza, son fils et successeur,
me disait : « Mons père allait mourir ; il me dit : Vous, les
jeunes du Ruanda, vous êtes pris d’engouement pour la
religion des Pères. Je ne veux pas qu’après ma mort tu te
fasses instruire et que tu laisses nos coutumes. Si tu me
désobéis, je viendrai te tuer !
En janvier 1928, à mon arrivée, Nyambibi, la veuve de Sharangabo vint me faire visite. On parla du passé et aussi de la
Mission, sans rien plus. Quinze jours après, nouvelle visite.
‘Tu m’as dit pourquoi, les Pères étaient ici, dit-elle, je veux
prier !’ Comme je m’étonne elle ajouta : « C’est la famine, tu le
sais ; trouve-moi une fille pauvre mais chrétienne, je l’aiderai
et elle m’instruira. De fait elle donna aux parents de la jeune
fille un taurillon, et un mois après toute sa maison se faisait
instruire et elle-même progressait réellement. De Paques à la
fête des Saints Apôtres, malgré son âge et les deux kilomètres
qui la séparent de la Mission, elle a voulu pour se faire mieux
instruire, venir ici régulièrement, matin et soir, quatre fois par
semaine ! Son fils Nwaza, qui a deux enfants vient aussi
avec sa femme régulièrement, de même que son frère aîné
Ruzamba et sa famille. !
Nous avons actuellement plus de soixante grands jeunes
Batutsi qui viennent à l’instruction religieuse, bon nombre
451

avec leur femme. Les hommes n’ont pas voulu rester en arrière ; stimulés par ces jeunes dont le prosélytisme n’est jamais satisfait, ils forment un groupe qui tend à s’augmenter.
Du fait de la famine, nos chapelles-écoles ont vivoté. Depuis
près d’un an nous n’avons que quelques rares pluies. La sécheresse est partout dans les environs ; impossible de cultiver
et de planter l’herbe même manque pour les troupeaux ! Le
Gouvernement Belge a beaucoup aidé les malheureux. Depuis
le 15 avril, nous avons reçu chaque semaine de 2 à 4.000 kilos
de haricots ou de pois pour distribuer aux plus miséreux.
A Gatsibu, à l’école du Gouvernement, à deux fortes
étapes de Rwamagana, il y a une centaine de jeunes Batutsi. Tous, ou à peu près, sont postulants et 60 déjà catéchumènes, les deux instituteurs mariés en tête. Pour eux :
nous avons un catéchiste mututsi lui aussi. Nos voisins de
la Mission anglicane ont également placé là un catéchiste qui,
jusqu’à présent, n’a guère que quelques enfants du peuple.
Le Pasteur y fait cependant de longs séjours, tandis que
nous ne pouvons visiter cette succursale que tous les trois
mois. »
A Zaza, au sud de Rwamagana, nous sommes toujours
dans la région de l’étain ; demain ce sera de plus, dit-on, les
pays du coton ! Le P. Soubielle n’en est pas plus fier. Voyez :
« Le Kisaka (c’est le pays de Zaza), qu’on se place au point
de vue civil où au point de vue religieux, n’a guère, cette année, été favorisé par la stabilité de ses Administrateurs. A
Rukirà, le chef-lieu, nous avons eu M. Servranckx, puis
M. Sandrard, enfin M. Verhulst, qui rentrera dans le courant
de l’an prochain. A la Mission, le P. Verhaeghe malade est
remplacé par le P. Van der Meersch ; lui aussi malade donne le
tour au P. Soubielle qui revient de la Maison-Mère, et le P. Cazaunau relève le P. Brutsaert enyoyé à Astrida.
Zaza, vieux poste aux anciennes bâtisses, sauf la chapelle
actuelle qui, plus tard, servira de classes, et, les installations
des Sœurs, est honoré d’une nouvelle équipe.
Nous n’avons pas eu le temps de visiter les chrétiens, maison par maison, bien que ce fût nécessaire. Dès notre arrivée,
notre sollicitude a été surtout attirée par les nombreuses succursales, – nous sommes entre deux Missions anglicanes, –
dont l’organisation n’avait été qu’ébauchée à cause de la mala452

die des PP. Verhaeghe et der Meersch. Quelques-unes déjà bâties étaient restées sans titulaire ; d’autres avaient été délaissées par le titulaire découragé par les difficultés du commencement, il nous a fallu renouveler des maisons, remettre des
cœurs en place, lancer de nouveaux catéchistes ! Voilà pourquoi nous en sommes encore à la période où l’on n’ose demander à quelqu’un son nom, de peur de s’entendre dire : ‘‘Tu me
l’as déjà demandé deux fois ; tu deviens vieux !’’ On a sa petite
fierté. Alors on tâche de ne pas paraître aussi bête qu’on l’est
en faisant semblant de savoir.
Tout l’effort de l’Administration s’est porté sur les routes, à
cause du grand trafic minier qui se prépare dans les Territoires de Gatsibu et du Kisaka. Une grand’route carrossable
relie déjà Rukirà à Kigali avec embranchement sur Gatsibu,
Bujumu, Kabalé de l’Uganda.
Sur les plateaux de Nshiri, à cinq kilomètres de Zaza et
de Shwa, tout près de la Mission, au sud, dès sondages ont
révélé la présence d’important gisement d’étain. Ces deux
points devront être reliés Bujumu, Nous avons proposé,
comme plus économique et plus court, un bac sur les cinq
cents mètres d’un bras de lac au-dessous Shwa ; de là la route
rejoindrait la piste qui va déjà à Rwamagana.
Ici aussi, une forte disette, qui par endroits dégénère en famine, occupe le Gouvernement. La pluie fait totalement défaut,
c’est vrai ! mais le Munyakisaka, surtout celui ‘de la petite
province des Mirengé, est né paresseux. Il a sa bananeraie et
ne cultive guère. La cour de sa maison est bien plantée et
propre, sa maison est pauvre. Lui-même est bien habillé et
bien peigné, mais n’a jamais de réserves et ne mange pas toujours à sa faim. Il boit, il est vrai, à sa soif ! Il a un certain décor, mais ne sait pas faire effort. La province du Burasa sauvera celle des Mirengé. Là, Rutaboba, chef de Rukira et de Buliba, est baptisé avec sa femme et ses deux enfants. Rwakasana,
chef de l’école gouvernementale des Batutsi, à Rukira, qui va
recevoir deux collines, l’est également. Cinq fils du grand chef,
Kanuma, se font instruire, et l’un d’eux, Mahininyori, sera
baptisé au Rosaire ; leurs neveux les suivent. Un grand sorcier
mututsi, de Kibungu, vient de bruler devant la foule ses amulettes et autres histoires, au grand étonnement de tous. Il lui a
fallu cinq jours pour faire le nettoyage. Il fait instruire avec sa
femme, trois de ses fils et son frère. A Kabaré, Kajuga, un
453

autre sorcier mututsi, a aussi brûlé publiquement sa sacristie.
Le vieux Kanuma n’y comprend plus rien ! Je n’ai pourtant
pas encore entendu qu’il voulut se suicider : les temps sont
changés, mais son fils Gasoré, chef de Kasana, voyant une de
ses génisses manger une poule, disait ces jourrs-ci : ‘‘Imana
zisubiranyemu : ibychu bigiye guchika ! – Les dieux s’en vont
c’est fini de nous !’’ Amen ! »
Il faut revenir au centre, à Kabgayi. Là aussi la maladie a
été causé de maints changements de personnel : seul le
P. Smoor est resté ferme au poste. Il faut ouïr le P. Verhaeghe :
« L’année a été pénible, peu de vivres : trop rares pluies, mais
ce n’est pas cependant comme dans l’Est. A partir de la Semaine Sainte la pluie est tombée abondamment pendant un
mois.
Les missionnaires ne sont pas restés inactifs. La Mission se
maintient vigoureuse. Les constructions sont avancées ; le clocher domine, l’ensemble comme un étendard pour la conquête,
des montagnes lointaines qui déjà jalousent nos beaux villages
chrétiens. Le branle est donné et tout le pays se remue en faveur de la religion catholique. Les indications de la Providence
sont claires, les directives de Monseigneur le Vicaire apostolique sont nettes : il faut, coûte que coûte, occuper tout le
pays. Œuvre gigantesque : notre district occupe toute la
boucle de la Nyabarongo et déborde bien loin au-delà, à
l’Ouest, vers le Kivu ; deux Missions protestantes et une Adventiste s’y trouvent. Ce dernier surtout cherché à occuper le
pays, espérant créer ainsi, peu à peu, une zone interdite au
catholicisme. Ce n’est pas fait !
Nous nous occupons spécialement des jeunes gens Batutsi, fils de chefs, et venant un peu de tous les coins du
Ruanda ; de l’école gouvernementale de Nyanza, la capitale
indigène. (Ils sont plus de 200 catéchumènes et une trentaine
de chrétiens.) Notre district descend jusque-là, au : sud. De
plus nous avons quatre autres groupes de ces jeunes gens,
pages de quatre grands chefs, dont l’un est chrétien ainsi que
sa femme. Cette jeunesse est ardente et généreuse. Les hérétiques, dans leur dépit, constatent que parmi le noble Mututsi
le catholicisme est à la, mode’’, comme ils disent.
« Cependant, il n’y a pas que les Batutsi à se convertir. Les
succursales se multiplient : 70 déjà ! Les catéchumènes sont
454

nombreux, partout on demande des catéchistes, on en installe,
on bâtit des écoles.
Pour les amateurs de géographie, puisque Kabgayi n’a pas
l’honneur de figurer sur les cartes, les coordonnées de cette
Mission ; sont : Longitude Est : 29° 45’00" 14 ; latitude Sud :
2° 05’ 59" 46 ; altitude : 1 867 mètres, mesures calculées par
M. le Major Hoier, chef de la Mission cartographique au Ruanda-Urundi, qui dresse la carte du pays.
Notre Père Econome Généra1 fabrique, sans le vouloir et à
son grand dam, du vin champagnisé ! Le ravitaillement nous
est, cette année, arrivé en piètre et désespérant état : tonnelets
éclatés, tonnelets vides, tonnelets sous pression ou à moitiés
vides. Mis en bouteilles, le vin continue sa fermentation, le
sucre du muscat se transforme en alcool donnant un vin on ne
sait de quel nom, et, malgré la cire, les bouchons sautent on
ne peut mieux, sans crier gare au P. Econome général. Et savourez, à défaut de liquide, cette ingénuité : « Si encore on savait à quelle heure ces endiablées de bouteilles vont faire 1eur
tir de barrage ! » Laissons le P. Weymeersch ramasser ses bouchons et passons au petit séminaire.
Petit Séminaire. – « Les examens de fin d’année, dit le
P. Déprimoz se sont terminés le 3 août. Huit élèves sont renvoyés pour incapacité et nous restons avec 79 enfants, dont 10
de l’Urundi : un beau nombre ! »
Pendant une bonne partie des vacances, les PP. De Vos et
Gérard aidés de deux grands séminaristes en probation, ont
dû s’occuper des enfants. Le P. Déprimoz, ayant été nommé
Inspecteur des écoles du Vicariat, devait visiter quelques
stations, pendant que le P. Donders allait dans les autres,
pour essayer une organisation de nos écoles primaires en
conformité avec le programme du Gouvernement.
Le 29 septembre, nos futurs philosophes disent adieu au
petit Séminaire et vont s’installer au grand : ils sont neuf, dont
deux de l’Urundi. Puissent-ils tous persévérer !
Le début de l’année scolaire nous amène les nouvelles recrues, au nombre de 37, ce qui nous donnes 108 élèves ! Le 12
novembre seulement le personnel enseignant est au complet
par l’arrivée du P. Belloy.
Le 30 décembre nous avons à déplorer la mort d’un enfant,
mort survenue bien à l’improviste. Depuis deux ou trois jours,
455

cet enfant se plaignait de maux de ventre : rien ne faisait supposer quelque chose de grave à tel point qu’on ne l’avait pas
mis à l’infirmerie. Le 30, vers 16 heures, on lui mit des compresses pour le soulager, mais rien ne faisait prévoir que le
soir en sortant de la lecture spirituelle, nous allions le trouver
mort dans son lit. Nous n’avons pu identifier le mal qui l’a emporté si subitement et de façon imprévue. Chose curieuse,
quelques jours auparavant, alors qu’il paraissait en parfait
état de santé, le petit Musa (c’était son nom) disait à ses compagnons qu’il allait bientôt mourir. Evidemment la chose passa pour une plaisanterie d’enfant.
Nous trouvons beaucoup de consolations dans le bon esprit
et l’entrain de notre jeunesse. Il semble qu’au point de vue des
études et il y a un réel progrès dans le niveau général : cela
tient pour beaucoup au personnel enseignant qui a été un peu
plus stable, aussi aux méthodes d’enseignement que nous tâchons d’améliorer peu à peu.
Ce n’est pas en vain non plus que nous tâchons d’inculquer
aux enfants une vraie et solide piété : malgré l’étourderie inhérente au jeune âge, nous constatons chez beaucoup une vertu
et des sentiments qui leur font honneur. Voici, par exemple,
deux lettres trouvées sous la statuette de la Sainte Vierge un
jour d’époussetage. (A côté des sentiments et du franc-parler,
il est permis de savourer les fautes d’orthographe ; je les laisse
toutes !)
Lettre à la Reine des cieux.
« O Vierge très sainte, O Vierge pleine de bonté, je me jette
devant vous vous suppliant que vous soyez toujours ma très
bonne mère. Sainte Marie, Mère de Dieu et ma mère, je vous
choisis aujourd’hui pour ma souveraine, je prends la ferme
résolution de ne jamais vous abandonner, et ne m’abandonnez
pas à l’heure de ma mort, soyez mon avocate quand je paraîtrai devant Dieu. Quand viendra l’heure dernière, quand se
fermeront mes yeux, viens encore, O douce mère, viens me
porter dans les cieux. Aussi sainte Marie, je vous remercie
d’avoir guérie ma sœur qui était en danger de mort, et vous
l’avait rendu 1a santé. Reine des cieux moi aussi je vous demande une grâce pour que je puisse mourir en votre amour au

456

jour de l’Assomption pour que j’ail1e me réjouir avec vous
dans le ciel.
Vierge pure et immaculée je vous demande avec instance,
obtenez-moi la santé, vous savez que je suis souvent malade,
j’ai une maladie qui m’empêche dormir, je passe des nuits et
des nuits sans dormir. Ma mère je sais que vous êtes ma très
bonne Mère et que vous ne pouvez rien me refuser et j’ai confiance en vous et je sais que j’obtiendrai la guérison ; vous
n’avez jamais repousser personne, qui vous a demandé votre
secours ; et c’est pourquoi j’ai confiance en vous.
Aussi sainte Vierge vous voyez que les études m’ennui, venez à mon aide ! les devoirs latin, français, arithmétique me
gênent ; mais surtout les devoirs latins, je reçois nul toujours
dans mes devoirs. Ma bonne mère aidez-moi que je fasse bien
mon devoir d’état auquel je suis appelé. Aidez-moi pour que je
fasse les devoirs corrects.
Votre enfant reconnaissant. »
(pas de signature.)
Deuxième lettre.
Marie, bonne Mère ! Vous ne pensez plus aux pauvres pécheurs ! De grâce acquiescez à mes gémissements. Le mois de
mai, c’est le mois qui vous est consacré. Alors moi, pauvre pécheur, je veux en profiter en vous priant plus que pendant les
autres jours. Je vous demande, donc ô bonne Mère, l’…..… et
la ....… Il me semble, Marie, que vos oreilles sont un peu
sourdes et que vous-même vous ne voulez rien me donner.
Est-ce que c’est que je suis un misérable pécheur ? Mais
Marie, vous aimez aussi les pécheurs. Car on n’a jamais entendu que celui qui vous a invoqué a été repoussé. Alors est-ce
moi qui serai repoussé ? victime ? Non, non, Marie. Vous aimez les pécheurs aussi bien que les bons, vu que tous sont
vos enfants rachetés par le sang très précieux de Jésus. Je
comprends, Marie, ce signe de refus. C’est que vous voulez
éprouver ma confiance en vous et ma persévérance. Ce n’est
pas la première fois d’abord que vous le faites. Vous me donnerez, je le sais. Tant que vous ne me donnez pas, autant je
vous demanderai jusqu’à ce que, s’il le faut, à percer votre
tympan. Parlez aussi de cela au Sacré Cœur de Jésus ; Il le
sait comme vous.
457

C’est moi N……. votre indigne serviteur.
N. B. Je vous envoie, ô Marie, cette petite lettre sans titre
pour que vous compreniez mon grand désir d’obtenir ce que je
demande et ma confiance en vous et je ne me lasserai pas non
plus je ne suis pas content. Voilà mes sentiments, ô Marie,
bonne Mère ! Bassi !
La Sainte Vierge, mise ainsi au pied du mur, a dû sourire
avec bonté ; Elle s’est sans doute, pour ne pas « mécontenter »
davantage ceux qui vont à elle avec tant de simplicité, hâtée de
les exaucer, pour qu’ils ne lui « percent pas le tympan !»
A signaler comme événement sensationnel de fin d’année
l’ordination à laquelle nous avons assisté le 2 juin, samedi des
Quatre Temps de la Pentecôte, dans la chapelle du Grand Séminaire. Ces journées ordinations, consolantes pour tous, le
sont spécialement pour ceux qui travaillent à la formation des
séminaristes. C’est aussi un grand encouragement pour nos
enfants qui voient leurs aillés parvenir au terme de leurs désirs. Alors des vocations hésitantes s’affermissent, d’autres
peut-être se révèlent.
Voici, à titre de curiosité, un devoir qu’écrivait un enfant
quelques jours après la cérémonie :
« Je vois l’évêque qui adresse aux ordinands une première
monition où il leur rappelle que l’engagement qu’ils vont prendre est irrévocable, monition qu’il termine ainsi : « Si vous persévérez dans désir de vous consacrer à Dieu, au nom du Seigneur, avancez ! » Les ordinands font alors un pas vers l’autel
pour marquer leur décision... Quant à moi, je suis dans un
grand épanouissement durant ces cérémonies et je me demande quand cela m’arrivera ; c’est alors que je commence à
compter les années qui me restent à passer. Après avoir constaté qu’il y avait pour ainsi dire un siècle à terminer, je me
suis 1assé mais j’ai continué mes devoirs de séminariste. Malgré des nombreuses années que j’ai devant moi, cependant je
ne me décourage pas, mais plutôt je prie avec plus dé ferveur
la Sainte Vierge parce qu’elle est surnommée la Reine du Sacerdoce.

458

Avant ma venue au Séminaire j’avais toujours l’idée de devenir prêtre et j’implorais la divine miséricorde de vouloir bien
m’accepter au nombre de ses ministres. On dirait que le bon
Dieu a changé ma résolution, puis qu’ensuite je n’avais qu’une
seule idée, celle d’étudier le français puis ensuite de retourner
dans le monde. Cependant je ne faisais pas cela par malice.
C’est pourquoi la Providence s’est servie peut-être de cette occasion pour me ramener dans le droit chemin »,
Puisse le Maître de la moisson susciter et affermir dans
notre Ruanda de nombreuses vocations dont nous avons si
grand besoin !
Au tour du P. Donders, supérieur du Grand Séminaire.
« A la rentrée, nous avions 45 grands séminaristes, y compris les 10 qui étaient en probation. A la fin de l’exercice 19271928, nous n’en comptons plus que 36. D’où cette différence ?
Voici : Deux séminaristes (de l’Urundi) ont été ordonnés
prêtres ; un a dû quitter pour raison de maladie ; un autre est
parti, ayant dès son entrée au Séminaire manifesté des doutes
sérieux au sujet de sa vocation ; trois ont été écartés pour
probation insuffisante, et un autre s’est retiré à cause de son
caractère. Ce déchet est considérable. Jamais nous n’en avons
eu d’aussi grand, et rien ne fait prévoir qu’il doive en être de
même à l’avenir, au contraire, nous avons tout lieu de croire,
que les éléments douteux ayant été éliminés, l’avenir sera bon.
Ceux qui restent ont bien le suffisant et nous les croyons
bons. Il n’est pas moins vrai que la perspective d’une position
lucrative s’offrant de plus en plus fréquemment à ces jeunes
gens, par suite du développement de nos régions, il y aura
bien l’un ou l’autre qui cédera à la tentation. En sortant du
Petit Séminaire, nos jeunes gens se voient offrir trois cents
francs par mois, pour commencer, sans compter les petits
suppléments et, souvent, la nourriture. C’est donc une idée
inexacte que parfois développent avec plaisir des confrères, à
savoir que ces jeunes gens viennent au Séminaire attirés par le
désir d’une situation riche et aisée. C’est le contraire qui est la
vérité, et il le sera de plus en plus.
Les santés ont été bonnes cette année. Il est vrai que nos
deux charitables économes, le P. Déprimoz et le P. Cunrath,
ont fait leur possible pour procurer à nos séminaristes une
nourriture plus variée. De plus quelques changements que
459

Monseigneur avait introduits dans notre règlement, l’an dernier (récréation et jeu après le déjeuner, une heure entière de
travail manuel dans la soirée), ont contribué - maintenir et à
affermir les santés. L’achat de bananes, de patates et de légumes verts, pour améliorer le régime ont bien grevé le budget ; il est heureux que des bourses ou des annuités aient
compensé un peu les frais d’entretien de plus en plus élevés.
Moins que jamais nous avons eu à nous plaindre de l’esprit
de nos élèves ; ils ont fait preuve d’une grande bonne volonté
et ont témoigné leur reconnaissance pour nos efforts pour leur
favoriser le genre de vie retirée et laborieuse que nécessitent
les longues années de leur formation.
A deux reprises Monseigneur a conféré les ordinations. Le
17 décembre 1927, il y eut ordination de2 prêtres barundi,
6 portiers et lecteurs, 5 tonsurés. Le 2 juin, veille de la Sainte
Trinité, qui est la date ordinaire des ordinations, nous eûmes 2
sous-diacres du Ruanda, 4 exorcistes et acolytes, 4 portiers et
lecteurs, 5 tonsurés.
Nous n’avons guère d’événements à signaler, si ce n’est le 8
février, la bénédiction d’une statue de Sainte Thérèse de
l’Enfant Jésus, statue que nous devons à la générosité de
notre bon et vénérable Monseigneur Hirth, qui n’a cessé,
comme par le passé, de se dévouer à la formation spirituelle de nos élèves. Le 10 avril notre chapelle s’enrichissait
d’un bel harmonium, don du cher P. De Meire. C’est Monseigneur Hirth qui veut bien se faire notre organiste et aussi le
professeur d’harmonium. Le 26 mai, Monseigneur Hirth, qui
d’ordinaire jouit d’une santé assez satisfaisante, grâce à
une vie extrêmement réglée et extrêmement sobre, a un
accès de faiblesse pendant la sainte messe dans sa chapelle privée. Les symptômes accompagnants : étourdissement, envie de vomir, chute dans l’escalier de notre maison, étaient’ de nature à nous inspirer des craintes sérieuses. Heureusement, le vénérable vieillard s’est remis
assez vite. A présent il ne lui reste pas de traces de cet
accès, le seul qu’il ait eu depuis la fin de mars 1925.
Le 29 juin, nous fêtons le vingt-cinquième anniversaire de
l’ordination sacerdotale de notre cher P. Cunrath, qui chante
la grand’ messe, dans la chapelle du Séminaire, en présence
de Mgr le Vicaire apostolique qui assiste au fauteuil, des deux
séminaires et des Sœurs de la Mission.
460

Il nous reste à voir la région du sud du Ruanda.
Isavé. – C’est la plus ancienne Mission du Vicariat. Comme
partout il y a un mélange de très bon, de bon et de moins bon.
En général comme partout aussi, je, crois, nous sommes portés à regarder à peu près exclusivement le moins bon ou les
ombres, oubliant le bien comme si la perfection pouvait être 1a
règle absolue, surtout dans des chrétientés nées d’hier et
noyées dans une immense masse païenne.
« On reste grandement consolé par le bon aspect de
l’ensemble constate 1e P. Hurel, le nouveau supérieur. La partie du troupeau entreprenante et active rachète amplement
l’autre plus faible. C’est par ce noyau, avec la grâce de Dieu,
que nous entraînerons la masse, et, pour cela, nous travaillons activement ce noyau. C’est d’ailleurs la pensée et le désir
de nos Supérieurs et en particulier de Monseigneur qui ne
cesse d’insister sur ce point.
Nous mettons aussi grand espoir dans la formation de la
jeunesse. Cette année l’effort fait a été sérieux et le résultat
obtenu fait bien augurer de l’avenir. La nouvelle organisation
des écoles, demandée par les circonstances, ne nous a pas pris
au dépourvu. Nous avons obtenu aux examens qu’a fait passer
le P. Déprimoz, 37 diplômes de tous degrés. S’il est vrai que
l’avenir religieux du Ruanda dépend de la classe dirigeante, Isavé n’est pas encore en retard avec ses 300
jeunes gens Batutsi. La plupart, pour ne pas dire tous, mènent de front l’instruction religieuse et la profane. C’est
par eux, certainement, que le Ruanda se convertira. Ce
qu’il y a vingt ans nous regardions comme impossible est devenu une réalité. »
A Isavé est rattaché le Noviciat des Sœurs indigènes, nos
« Benebikira ». Le noviciat compte 16 postulantes et 8 novices,
C’est encore le grain de sénevé ! Il est alimenté par 1es petits
postulats adjoints à chacune des Communautés des Sœurs
Blanches, qui, pendant deux années au moins, étudient et
forment les jeunes filles qui demandent à embrasser la vie religieuse. Le Noviciat est dirigé par les Soeurs Blanches et elles le
font avec un dévouement à toute épreuve. Ce Noviciat est
complètement séparé de la Mission, et il a son aumônier. Les
Postulantes sont préparées à un diplôme d’aptitude pédagogique et suivent tous les cours d’une bonne école ménagère.

461

Cette année, Monseigneur et le Père Inspecteur des écoles ont
fait eux-mêmes passer les examens. ‘
Deux premières communautés, chacune de sept Benebikira,
sont insta1lées l’une à Isavé, l’autre à Ruaza, aidant très efficacement les Soeurs Blanches, qui continuent ainsi leur formation pratique. Quatre autre Benebikira sont employées au
noviciat et seront, au temps les premiers éléments d’une troisième communauté d’au moins sept membres.
L’esprit de ces petites Sœurs est très bon ; très dévouées
elles rendent de vrais services et nous ne pouvous que souhaiter l’accroissement cette petite œuvre.
Plus au sud nous trouvons Kansi, autrement dit Nyaruhengeri ; pour y arriver on ne sort pas des champs, des bananeraies, ni de la population : pas la moindre brousse dans cette
pâte des trois Missions de Kansi, Isavé, Astrida !
Ecoutons le P. Knoll : « Grâce au zèle et sous la main habile
du Frère Pancrace, la Mission, au point de vue matériel a été
complètement transformée : maison de communauté, réfectoire, magasins, clôture... etc., quelques salles de classe. Il
nous manque encore d’autres classes et surtout l’église. Notre
chapelle actuelle est archi pleine à chacune des messes du
dimanche ; des jours de fête il ne faut pas parler ! Les matériaux pour la nouvelle église sont, en partie prêts ; nous voulons commencer les travaux et ; s’il plait à Dieu, le T. R. P. Supérieur Général pourra bénir la première pierre ; c’est l’espoir
que nous donne Monseigneur.
Notre chrétienté s’est régulièrement augmentée par les
nombreux baptêmes d’adultes qui se font tous les trois mois ;
de plus les 400 naissances d’enfants de chrétiens sont aussi
un bon appoint de l’année. C’est consolant ! Ce qui l’est moins,
c’est l’impossibilité d’assurer comme il le faudrait la formation
chrétienne de tous nos enfants. Nous n’avons pas de Religieuses ! Reconnaissons cependant que tous ces enfants en
général viennent régulièrement assister à la sainte, recevoir les
sacrements et s’instruire en classe. Ce qui ne veut pas dire
que certains ne préfèrent l’école buissonnière !
Parmi nos deux cents jeunes gens Batutsi, qui viennent
régulièrement, une vingtaine ont été, cette année, choisis
pour aider les chefs ou l’Administration comme secré-

462

taires. L’école de Kansi a reçu des félicitations encourageantes
pour les maitres et pour les élèves.
Dans nos familles la vie chrétienne est bonne ; on peut dire
que dans la plupart les prières du matin et du soir, voire celles
avant et après les repas sont récitées régulièrement. Les chrétiens ont une vraie dévotion pour l’exercice du Chemin de la
Croix, pour le Saint Sacrement, ils sont nombre de ceux qui ne
passent pas devant l’église sans y entrer quelques instants. Ce
qui est caractéristique aussi, c’est que de nos 1.400 ménages
très peu sont en rupture de bans ! C’est loin d’être selon la
coutume du pays !
Nous n’avons encore que 18 succursales, mais une compte
1.500 baptisés, une autre 500. Celle de Mugombga – celle qui
a ses 1.500 chrétiens – a bien encore 30.000 païens ! Le pays
du Nyaruguru, à l’ouest de Kansi, que nous entamons à peine,
a, à lui seul, plus de 100.000 âmes ; ce sera une belle Mission,
plus tard, si… ! Les Protestants traversent souvent cette région
et même campent à côté de nos succursales où ils essaient,
par leurs cadeaux, de gagner quelques gens. »
Il nous reste Astrida, la nouvelle Mission placée sous le vocable de N.-D, de la Sagesse.
Si nous nous étions placés au seul point de vue de
l’évangélisation directe du pays, donc de l’occupation d’un territoire, nous ne serions pas restés si près des deux Missions
de Kansi et d’Isavé. D’ailleurs qu’on se rassure, même du point
de vue du travail apostolique direct, deux prêtres ne pourront
suffire à la besogne ; dix missionnaires s’useraient si nous les
avions, Nous sommes ici, en effet, dans le Territoire de la Kanyaru, le plus peuplé des dix districts administratifs du Ruanda ; il renferme environ 400.000 habitants. Les missionnaires
d’Astrida auront, pour leur part, à desservir une portion importante de cette population.
Ce qu’on aura à faire, ce qui commence à se faire à Astrida,
laissons le P. Lecoindre nous le dire :
« Dans les vues du Gouvernement, tout le plateau de Butaré est réservé à un vaste ensemble scolaire, qui sera sous
la direction des Frères de la Charité de Gand, pour les
jeunes gens, et sous celle des Religieuses pour les jeunes
filles. A un ensemble de ce genre, qui groupera toute la jeunesse intelligente et, plus tard, dirigeante du pays, il a pa463

ru à Sa Grandeur impossible de donner un patronage plus
beau et plus significatif que celui de la Vierge : Sedes Sapientae. Les missionnaires seront là d’abord aumôniers de cette
jeunesse, fils de chefs, normaliens, commis d’Administration,
élèves des autres écoles. Le Gouvernement compte aussi sur
nous pour avoir, par les sections industrielles, des artisans
qualifiés, chrétiens, pour remplacer l’élément musulman
dont il se défie.
L’importance de ces œuvres d’Astrida, Monseigneur la soulignait dans sa lettre annonçant aux missionnaires la fondation de la nouvelle Mission : « Je recommande très instamment
à vos prières cette fondation qui doit avoir pour l’avenir catholique du pays une influence très grande, si Dieu bénit nos projets et ceux du Gouveniement. Nul d’entré vous ne saurait se
désintéresser de cette fondation et des œuvres si importantes
pour l’instruction et, la formation de la jeunesse intelligente du
Ruanda-Urundi qui y seront adjointes. C’est pour tout le Vicariat que Pères et Frères, dans leur sphère respective, travailleront. »
Ce que nous faisons pour te moment ? c’est bien simple !
Nous essayons de nous installer, de construire. Ce n’est pas
facile, dans un pays où le bois est rare, où la main-d’œuvre est
très chère. A côté des Travaux Publics, pour les constructions
de la ville, réunissent de matériaux possibles, engagent les
meilleurs artisans venus de partout surtout des Missions.
Heureusement, notre excellent Administrateur, Monsieur Thielemans, nous aide ; nos stations aussi, surtout Ruaza et
Kabgayi. Nous ne sommes pas mà1heureux !
Précisément pour que nous puissions nous installer plus
vite et même contribuer à la fabrication des matériaux pour
l’établissement des Frères, Monseigneur n’a voulu nous charger que des seuls villages englobés dans la circonscription urbaine d’Astrida, des chefs leurs jeunes gens, des secrétaires et
autres employés du Gouvernement ; plus tard nous aurons
notre district. Les catéchismes et instructions sont, évidemment, faits le soir, à 17 heures, après la fermeture bureaux et
la cessation du travail. Quand notre district nous aura été assigné, nous recevrons des deux missions voisines de 1.500 à
2.000 chrétiens et une dizaine de succursales.

464

En attendant, nous construisons et faisons des briques et
des tuiles. Pour la fin de la saison sèche nous espérons avoir
de 500 à 600.000 briques. »
Il ne nous reste qu’à ajouter quelques conclusions. L’œuvre
de Dieu en progrès, très certainement en profondeur, peu en
étendue, malgré le grand effort fait, cette année, pour les succursales. Ce mouvement donné n’est qu’une ébauche ; il est
presque impossible dans ces régions très peuplées et aussi
très montagneuses, de courir partout et de suffire à tout. Nous
avons voulu et nous voulons sauver l’avenir pour tant d’âmes
que nous ne pouvons guère atteindre. Quand Dieu voudra
donner des moissonneurs, il y aura au moins des jalons posés,
jalons que nous fortifierons le mieux possible, dans la mesure
où Dieu le permettra. En attendant, de-ci de-là, quelques seront gagnées et pourront répandre un peu la foi autour d’elles
rendant un peu plus efficace notre prise de possession et formant un petit courant, faible mais réel, en faveur du catholicisme ; nous serons dans la bonne place.
Partout un travail intense s’est fait ; nous ne nous leurrons
cependant pas d’illusions : nous avons un peu plus de 38.700
chrétiens, ce qui, en réalité, représente à peine deux pour cent
de la population païenne. Des milliers d’âmes de bonne volonté
se préparent, il est vrai, au baptême, dans les stations ; et les
succursales. Mais que sont ces chiffres devant la masse ?
D’autres, en ont beaucoup plus grand nombre, même en
nombre très grand connaissent suffisamment et estiment
notre sainte Religion ; elles attendent que Dieu leur envoie les
bons ouvriers qui leur feront entendre, de façon pratique pour
elles, l’appel du Maître pour suivre docilement. Pouvons-nous
cependant nous flatter d’occuper réellement notre pays ? Je ne
le crois pas ! Déjà j’ai signalé ce vaste triangle qui a pour
base toute la rive Est du Kivu, de Mibirizi à Nyundo, et
pour sommet Kabgayi, où nous n’avons que quelques succursales péniblement desservies, dans une région de très
hautes montagnes enchevêtrées les unes dans les autres. A
l’Est derrière la ligne Ruaza – Rulindo – Kigali – Rwamagana – Zaza, est un immense pâté, le tiers du Ruanda, or
nous n’avons non plus que des succursales.
Dans nos Missions même pouvons-nous davantage croire à
une occupation bien effective ? car facilement on dit : « Nous
465

tenons le pays ! » Non ? franchement non ! Nos Missions sont
des jalons aussi, ou, suivant le mot du général Malfeyt, « des
oasis ! ». Deux ont trois prêtres, même avec cinquante,
soixante ou cent catéchistes si bien formés, soient-ils, jetés
dans cent, deux cent mille habitants et plus, ne peuvent que
préparer le ferment qui fera lever ces masses le jour ou les districts seront fragmentés. Il ne faut pas beaucoup compter sur
les moyens rapides de locomotion, si nous en avons un jour
partout ; ils aideront, évitant aux missionnaires une forte
somme de fatigue et lui faisant gagner du temps, guère plus.
La montagne restera, et aussi, cachée dans ses moindres replis, la population toujours aussi éloignée du centre qui est
l’église.
Dans toutes les stations, les confrères ont souligné le
grand mouvement qui entraîne vers Dieu la jeunesse Mututsi. Par jeunesse nous n’entendons pas dire « enfants »,
mais bien « grands jeunes gens » dont bon nombre sont
mariés. C’est le progrès auquel on peut et doit, nous semble-til, attacher le plus d’espoir, celui qui correspond le mieux à la
pensée de notre vénéré Fondateur. Les chefs nous donneront
le peuple, et ces jeunes gens sont déjà ou seront des chefs
surtout qu’ils sont ardents, tenaces, convaincus et animés
d’un véritable prosélytisme. Au Gouvernement il s’est produit un véritable revirement, – et c’est heureux, – c’est sur
cette jeunesse intelligente et curieuse qu’il compte, c’est avec
elle et par elle qu’il veut gouverner. Dans le mouvement de
cette race vers le catholicisme il nous faut voir la vraie action
de Dieu pour le salut de notre peuple. Ce mouvement évidemment a besoin d’être suivi, il ne faut pas abandonner ces
jeunes chefs qui se dispersent aux quatre coins du Ruanda.
Nous n’avons donc ni à nous plaindre ni à nous croiser les
bras parce que submergés par le travail à faire ! Nu1 d’ailleurs
n’y pense ! Quand on n’a que le temps et les forces de faire
peu, pourvu que ce peu soit fait bien et consciencieusement,
Dieu ne peut être mécontent et nous de même. Nous devons le
remercier – Il nous a fait la part assez belle – et pour le travail
accompli et pour les désirs très grands qui partout dans les
stations nous restent au cœur. Ces désirs sont encore une
manière, permise par sa Bonté, de Le servir.

466

Personnel au 30 juin 1928 :
ISAVE : PP. Hurel, sup. ; Pouget, Moyse, Witlox. P. Buisson, aumônier du noviciat des Benebikira,
ZAZA : PP. Soubielle, sup. ; Cazaunau, Frère Herménégilde.
NYUNDO : PP. Pagès, sup. ; Vitoux, Frère Rodriguez ;
P. Schumacher détaché pour études.
MlBIRlZl : PP. Delmas Léon, sup. ; Deneweth ; Frère Privat.
RUAZA: PP. Desbrosses, sup. ; Van Baer, Van Uden.
KABGAYI : Mgr Classe, Vicaire apostolique ; PP. Verhaeghe, sup. ;
Smoor, Goubau, Frère Anselme, abbé Calixte. – P. Weymeersch,
économe général, Frère Adelphe.
GRAND SEMINAIRE : Mgr Hirth, PP. Donders sup. ; Cunrath, De
Meire.
PETIT SÉMINAIRE : PP. Deprimoz, sup. ; Lody, De Vos : Gérard,
Belloy, abbé Fidèle, et deux Séminaristes en probation.
KANSI : PP. Knoll, sup.; Durand, Ant. Van Overschelde ; Frère
Pancrace.
KIGALI : PP. Vanneste Hugo, sup. Van der Meersch, Gérard Overschelde ; Frère Tite.
RWAMAGANA : PP. Martin François, sup. ; Zuembiehl, de Bekker.
MURAMBA : PP. Chantrain, sup. ; Gasser, Frère Thaddée.
ASTRIDA : PP. Lecoindre, sup. ; Brutsaert, Frère Marie-Louis.
RULINDO : abbés Albert, sup. ; Jovite, Isidore.
MURUNDA: abbés Gallican, sup. ; Joseph. Fr. Eloy.

84. CONCERNANT LA RESIDENCE DE MGR CLASSE A
KABGAYE (1927)174
(…)
1° C’est d’abord une lettre du P. Huntziger qui m’annonce sont
retour en Europe. En même temps que cette lettre j’en recevais
une autre du P. Ecomard qui me renseignait sur tout ce qui
concerne ledit Père Huntziger et m’envoyait une copie de la
lettre qu’il vous adressait à vous-même à ce sujet. Je suis donc
aussi complètement renseigné que vous… Les dénégations de
l’accusé impressionnent peu en présence de la multiplicité et
de la diversité des accusations !
174 Lettre du P Voillard (S.G.) au P. Marchal (Assistant). A.G.M.Afr., Katé, 07/12/27.

(folder 1) N° 132000-132100 / H-12-125.

467

2° Le Père Demeire m’a écrit au cours de sa retraite – et par
conséquent dans un moment de vrai calme intérieur – une
lettre qui me cause une impression pénible. Je suis très mécontent de voir Mgr Classe175 persévérer de vouloir transformer sa résidence de Kabgayi en une hôtellerie ouverte à
tous les Belges du pays et d’obliger ses missionnaires à
participer à ces réceptions répétées aux dépens de leur
sommeil, de leurs exercices de piété et de leur travail.
Tous ses missionnaires en sont écœurés et fatigués – ceux
des Vicariats voisins en rient. Je crois que bon nombre des
hôtes ainsi reçus ne lui en gardent aucune reconnaissance.
Voudriez vous lui écrire ou lui faire écrire à ce sujet que
tout cela met à bout ces missionnaires et mécontente gravement la Maison-Mère : que si les choses sont encore ainsi lors de ma visite il s’expose à recevoir les graves remontrances et à voir prendre des mesures qui mettront en évidence ses torts devant tout le monde. L’absence de clôture
réelle est intolérable et si l’ordre n’est pas rétabli quand je
passerai je pourrais bien faire exécuter moi-même, sous
mes yeux, les travaux nécessaires.
Quant au P. Demeire, il me semble, si je ne me trompe, qu’il
appartient à l’Urundi, et qu’il a été envoyé au Ruanda, comme
contribution au personnel du séminaire. Mgr Classe aurait
demandé à pouvoir l’employer ailleurs qu’au Séminaire, durant
les premières années afin qu’il puisse apprendre la langue…
Voudriez vous faire rechercher si je suis dans le vrai à ce sujet
et me le faire écrire immédiatement. Dans l’affirmative, en effet, je devrai dire à Mgr Classe que le temps est venu de mettre
ce Père au Séminaire tout en faisant remarquer qu’il n’a vraiLe 3 Décembre 1930, M. Héléna m’a déclaré qu’on lui avait montré dans les bureaux du Ministère à Bruxelles une lettre de Mgr Classe datée des premiers mois de la
guerre, dans laquelle il formait des vœux pour le succès des armées allemandes.N.B. : Cela rappela le « Te Deum » ordonné par lui à la fameuse dépêche annonçant la prise de Paris ! Et tout cela a été fait, sans aucun doute, dans des intentions tout apostoliques, dans l’intérêt des missions de ces pays de colonies allemandes. Mais on devine l’impression qui en reste chez les fonctionnaires Belges qui
les connaissent ! Dès le 18 juin 1940 ; la parole ferme et courageuse du Général de
Gaulle trouva immédiatement écho dans son cœur. Du coup il se rallia à celui
que son patriotisme éclairé saluait, sans hésitation, comme le futur libérateur de
la France. A tous ceux qui le consultaient sur ce point il n’avait qu’une réponse :
« Ralliez-vous au Général de Gaulle ». Le Général de Gaulle le remercia personnellement par lettre et, pour reconnaître son mérite, lui décerna en Mars 1943 la
Croix de l’ordre de la Résistance française. CLASSE, A.G.M.Afr., N° 96457.
175

468

ment pas été placé loyalement dans les conditions nécessaires
pour apprendre la langue.
3° Voici aussi une lettre du P. De Langle…Je vous charge de
lui faire vous-même ou de lui faire par le P. Jeuland ( ?) la réponse qu’appellent ses conseils aux Supérieurs Majeurs, son
admiration pour ses œuvres, ses jugements tranchants surtout. Ce Père a besoin d’être mis à sa place bien nettement : il
y a de lui, de ses vues, de ses manières d’agir une haute idée…
et n’accepte pas de directions ne cadrant pas avec ses pensées.
Je crois que cela vient plutôt d’un esprit faux que d’une volonté mauvaise. C’est une raison de plus pour faire avec plus
d’insistance les remarques nécessaires. Quant à son retour
immédiat à Tabora, vous en déciderez.
4° (…)
85. LES FRONTIERES PRECOLONIALES DU RUANDA SELON MGR CLASSE (1928)
TERRITOIRE DU RUANDA (1928)176 :
Le Vicariat actuel du Ruanda ne comprend pas tout le territoire du Rwanda, c’est-à-dire du royaume de ce nom tel que le
possédait le roi actuel au début de son règne, royaume homogène par la langue, la population et les mœurs.
Le Rwanda a, dans les vingt dernières années, été amputé
de trois de ses provinces du Nord :
Mgr Classe, Territoire du Ruanda : limites – extension (1928), A.G.M.Afr.,
N° 00220395. Le Rwanda précolonial était plus grand que le Rwanda actuel. Durant la
période de 1895 et 1918, il a été amputé de trois de ses provinces du Nord, à savoir le
Bgisha ou le Bwisha (au Congo), le Bufumbira (en Ouganda) et presque tout le Ndorwa
(en Ouganda) au N.E. ainsi que l’île Ijwi (au Congo). DIAIRE DE SAVE (1907 – 1918) :
pp. 70-71 (…) : 20 février 1915 – Le bruit court depuis assez longtemps que Nyindo,
« frère de père » du Roi, et qui commandait la province anglaise du Bufumbiro,
est à la capitale. Les gens assurent qu’il se serait enfui définitivement de chez
les Anglais, pour passer dans le camp allemand. Toujours est-il que le Roi essaie de
lui donner le gouvernement de plusieurs provinces, telles que Ndala, au détriment de
Lwasamanzi, Nyaruguru au détriment de Lwamanwa, etc. etc. Ces chefs, ainsi que
Kayondo et Rwidegembya seraient accusés d’avoir ensorcelé le Roi et de lui avoir député pour cela deux individus, dont l’un, Lutundamateme, est le chef de ses vaches
« intarama ». Ces individus auraient été liés pour ce soi-disant de lèse-majesté. Qu’y at-il de vrai dans tout cela ? Ce n’est en tout cas qu’un bien fable écho de toutes les
intrigues et cabales qui se forment tous les jours à la capitale du Roi très Nègre et très
Païen de ces pays.
176

469

1) le Bgisha (ou Bwisha des cartes) au N.O. province sœur
du Bugoyi ;
2) le Bufumbira au N. du Mulera (Mission de Rwaza) ;
3) presque tout le Ndorwa au N.E. Seul le sud du Ndorwa
reste encore au Vic. du Ruanda.
Tongres-Sainte-Marie (CONGO)
Le Bgisha renferme 1 Mission – Tongres Ste Marie, chez
le chef Rulenga, (d’où le nom de Mission de Rulenga).
Cette Mission appartient au haut Congo ; elle est à 8 h. de
marche de Nyundo.
Dans le Bgisha, le Bufumbira et le Ndorwa la langue est
le seul runya- rwanda ; les habitants sont Banyarwanda.
La frontière ouest du Bgisha va du Nord du Kivu vers le
Lac Albert Edouard. A l’O. de cette frontière la langue
change, ce n’est plus le runya- rwanda, mais bien le ruhunde au N.O. (St Joseph Pélichy) et au S.O. le rushi (Katana – Thielt St Pierre).
La Belgique a le Bgisha. En 1909, l’Angleterre lui a pris
le Bufumbira en partie (l’Est). Jusqu’à cette date le Ndorwa
était à l’Allemagne qui céda d’abord l’extrême Nord à
l’Angleterre ; puis ; puis pour une rectification de frontières sur la Kagera, au N. du Kiziba, elle donna encore le
centre du Ndorwa et ce que les cartes appellent le Mpororo
(cette partie est dans le Vicariat de Mgr Streicher). Le
Mpororo n’existe que pour les Européens !
Depuis la fin de la guerre, la majeure partie du Bufumbira
et les 2/3 du Ndorwa sont à l’Angleterre. C’est ce territoire que
le Cap. Philipps voulait faire rattacher au Ruanda.
Dans tous ces territoires, Ruanda actuel, Bgisha ou
Ruanda belge, Bufumbira et Ndorwa ou Ruanda anglais, il
n’y a qu’un seul et unique peuple, les Banyarwanda, une
seule et unique langue, le runyarwanda. C’était le royaume
de Lwabugiri, père de Musinga lors de son avènement.
En 1901, le chef qui nous fut donné par Musinga, Lubanza,
pour nous conduire au Bugoyi, était le propre frère du chef du
Bugoyi ; il commandait quelques collines du Bgisha du N.
Jusqu’en 1918, Nyundo, le propre frère de Musinga fut le chef
du Bufumbira anglais.
470

TONGRES-SAINTE-MARIE (CONGO)

En 1901, le chef qui nous fut donné par Musinga, Lubanza,
pour nous conduire au Bugoyi, était le propre frère du chef du
Bugoyi ; il commandait quelques collines du Bgisha du N.
Jusqu’en 1918, Nyundo, le propre frère de Musinga fut le chef
du Bufumbira anglais.

471

Musinga ne cesse de réclamer son bien et l’an dernier son
grand argument était :
« Vous m’avez pris le Bgisha, puis récemment le Bufumbira
(qui lui paya régulièrement l’impôt jusque pendant la guerre,
et c’est cet impôt qui faillit faire perdre Nyundo par les Anglais : il communiquait avec l’ennemi !). Vous me prenez le
Ndorwa et vous voudriez encore me prendre une partie du Buganza ».
L. C. [Léon Classe]
86. LETTRE DE MGR CLASSE DU 24 AVRIL 1940 A SES
MISSIONNAIRES CONCERNANT LE MARIAGE CHRETIENDU MWAMI177
Kabgayi, le 24 avril 1940
Mes chers Confrères,
La rumeur qui circule déjà dans le pays vous est probablement connue : le Mwami a fait reconduire Nyiramakomari
dans sa famille.
Pour que dans nos stations soient évités des démarches motivées plus par le sentiment que par la réflexion ainsi que des
commentaires, en public surtout, peu justes et dangereux, je
tiens à mettre les choses au point.
Il est exact que le 17 avril courant, entre deux et trois
heures du matin, la voiture du Mwami, suivie d’un camion
chargé, a emmené Nyiramakomari et, le soir du même jour, l’a
fait arriver dans les Migongo du Kisaka, chez sa mère.
Cet évènement n’a rien eu d’imprévu ; il était en préparation
depuis dix-huit mois au moins ; les intéressés eux-mêmes
m’en avaient eu souvent parlé comme une chose inévitable et
la Mugabekazi avait agi de même. Chaque fois, selon mon devoir, à tous trois j’avais répondu que la question les concernait
et qu’eux seuls la devaient résoudre.
Il n’est pas inutile de rappeler quelques points afin de
mettre la question en son vrai jour et ne pas la faire dévier ni
en déduire des conséquences fausses et dangereuses.
177 Lettre de Mgr Classe du 24 avril 1940 a ses missionnaires concernant le mariage

du Mwami, A.G.M.Afr., (pas de N° de référence).

472

De tout temps je me suis réservé absolument l’admission au
catéchuménat tant du Mwami que de sa Mère et de sa femme ;
pour cette raison, ils n’ont pas reçu la médaille et ne sont inscrit en aucune série. Ils sont instruits, désirent être baptisés,
seule la question capitale de succession oppose un obstacle
insurmontable.
Toujours j’ai décidé que le Mwami, sa Mère, sa femme ne
pourraient être baptisés que lorsque la succession serait assurée par un enfant mâle : l’absence d’héritier excluant certainement toute probabilité de persévérance.
Ces décisions sont entièrement maintenues ; le Mwami et sa
Mère les connaissent et les comprennent beaucoup mieux que
la presque totalité des Chefs Chrétiens.
Lorsqu’il s’est agi du mariage du Mwami, j’ai à plusieurs reprises expliqué à Rudahigwa – et aussi à sa Mère – qu’il n’avait
qu’à suivre les coutumes du pays concernant les Bami. Malgré
les instances chez de l’un et de l’autre, celles des chefs chrétiens revenus souvent à la charge, la demande des Prêtres, j’ai
interdit aux Pères, aux Prêtres, aux Séminaristes grands et
petits d’aller à Shyogwe, de participer même indirectement et
seulement par leur présence dans la foule à ce mariage. Dans
la matinée de ce jour même, à Rudahigwa, venu pour insister
une dernière fois au nom de sa Mère, j’ai redit mes raisons. La
Mugabekazi et de nombreux Chefs m’avaient trop clairement
fait entendre que pour eux, un seul point importait : la succession ; - que tout lui devait être subordonné, « même après
le baptême. De son côté, le Mwami, durant les très longs préliminaires de la recherche d’une élue » par la Mugabekzai, à la
question dubitative : « Si vous n’aviez pas d’enfants ? » toujours m’avait répondu : « On ne peut pas laisser le Ngoma. »
Il ne pouvait donc, pour moi, exister aucun doute ; j’étais
certain que, quels que soient les sentiments réciproques des
fiancés, en l’absence d’enfants mâle, eux-mêmes, la Mugabekazi, les Chefs chrétiens dans leur presque unanimité, laisseraient la loi chrétienne, n’y penseraient même pas et seraient
complètement suggestionnés par la seule pensée : il faut de
n’importe quelle manière assurer la succession. Ce qui naturellement est arrivé. Même des Chefs chrétiens, et pas des isolés, ont insisté près du Mwami pour qu’il prenne une seconde
femme, tout en conservant la première, dans le but d’assurer
la succession : « le Ngoma ne peut pas être donné à un Muka473

rani. » A cette solution, Rudahigwa s’est toujours refusé : « je
ne veux pas avoir plusieurs femmes ; mais il faut un héritier,
et je ne pourrai plus attendre davantage.
Changer de coutume de conséquences aussi grave pour un
pays que celle qui régit la succession au Ngoma, ne peut se
faire que lorsqu’un ensemble de circonstances se présente. Ce
n’est pas, certes, le cas actuel, et le Gouvernement le reconnaît
autant que nous. Il ne faut pas nous lasser égarer par une
sorte de sentimentalité chrétienne, par des manières de voir
européennes toutes fondées sur le Christianisme.
Rendons-nous d’abord bien compte des coutumes du
Ruanda quand il s’agit des Bami, coutumes dont tous les esprits sont imprégnés, et qui ne pourraient céder la place à une
autre – conforme à la loi chrétienne – que si la succession était
préalablement assurée par la présence d’enfants mâles.
Quels ont toujours été le rôle et la place des femmes ibgami.
D’abord et avant tout assurer la succession, puis, évidemment
servir aux plaisirs et aux caprices du Mwami. Rien de plus,
sinon souvent aussi servir l’ambition et les projets de certains
grands.
Souvent on a parlé de femmes « légitimes », mais par simple
approbation et par adaptation à nos idées européennes. Pour
le Mwami, il n’en existait pas ; il y avait des « favorites » du
moment, de vraie épouse, jamais. Ce n’est pas exagération.
Réfléchissez : jamais aucune femme du Mwami n’a pu ni a osé
dire : « bgami ni iwanjye – urugo rwanjye. » A l’Européen qui
s’exprimerait ainsi on rirait au nez. Une femme de chef, si
puissant soit-il, peut toujours dire : « urugo rwanjye » ; elle
peut agir en conséquence et ne se fait pas faute de le faire, de
commander, de s’imposer au bagaragu de son mari. A la capitale, cela ne se trouve pas, - pas même sous le ngoma actuel.
Une Mwamikazi, c’est européen ; ce n’est pas encore entré
dans les coutumes du pays.
Les femmes du Mwami, même « les favorites » du moment,
avaient leur lugo à elles, leurs bagaragu, mais à distance souvent très grande de la capitale. Là c’était « chez elles », c’était
« leur lugo », mais non plus ou moins important, rien de plus.
Elles n’allaient pas trouver le Mwami comme elles le voulaient,
mais seulement quand elles étaient appelées, – renouvellement
de l’histoire d’Esther et d’Assuerus. – Elles allaient « kufata
igihe », bagaragu parmi les autres bagaragu. Une mugaragu ne
474

peut être dite « épouse » au sens chrétiens ; sa conduite ou sa
situation, s’y opposent.
Nulle, même parmi les « favorites » pouvaient dire – et,
certes, n’aurait pas osé dire : mon fils succédera au mwami.
De là, ces compétitions souvent sanglantes, de là aussi, nulle
ne pouvait se dire ni être dite : l’épouse réelle, légitime.
Si du mariage de Rudahigwa étaient nés des garçons pars
suite des sentiments et de la volonté du mwami, par l’aide du
Gouvernement Belge, et grâce aux idées chrétiennes répandues dans le pays, ces coutumes ne seraient restées qu’à l’état
de souvenirs qui peu à peu, auraient même disparu, la succession étant assurée. La situation s’est trouvée toute différente, puisqu’il ne reste pas d’espoir d’héritier désiré avant
tout.
C’est cette éventualité qu’autrefois j’ai cru devoir en conséquence envisager qui a dicté ma conduite. J’ai estimé nécessaire de laisser Rudahigwa agir en Munyarwanda, vu que lui et
tous les siens pensaient en Banyarwanda sans me le dissimuler aucunement, vu aussi que j’avais la certitude que, le cas
échéant, tous même ceux qui étaient chrétiens – agiraient de
manière à assurer d’abord et avant tout la succession.
Vous ne vous étonnerez donc pas de qui est arrivé ; vous
comprendrez mieux les réserves que toujours j’ai imposé pour
éviter une situation inextricable. Rien n’est perdu pour l’avenir
qui n’est pas engagé par une union conditionnelle.
De là cependant il y à tirer une leçon de prudence et de circonspection en paroles, pour ne pas se laisser entraîner par la
sentimentalité. Tenez-vous à l’écart de toute discussion et de
commentaires sur ce fait passé, ne vous immiscent en quoi
que ce soit dans cette question que je me réserve. Faisons confiance à la Providence et demandons Lui de préparer l’avenir
que nous souhaitons pour ce pays.
Veuillez agréer, mes chers confrères, l’assurance de mon entier dévouement en N.S. et N.D.
Léon Classe
Vic. apostolique

475

NOTICES BIOGRAPHIQUES
des missionnaires

NOM

PRENOM

Nationalité

NaisSance

F.
P.
E.

Ordination

Décès

178

ACHTE

Auguste

française

1861

P.

1885

1905

ADELPHE

Keiling Alphonse

allemande

1885

F.

----

1979

ALFRED

Leyendecker
Ignace

allemande

1861

F.

----

1926

ANSELME

Illerich Nicolas

allemande

1863

F.

----

1942

ARNOUX

Alexandre

française

1881

P.

?

1959

BARTHELEMY

Paul

allemande-française (Alsace)

1872

P.

1899

1943

BONNEAU

Henri

française

1861

P.

?

1905

BRARD

Alphonse

française

1858

P.

1883

1918

BRICQUET

Léon

française

1881

P.

?

1928

BUISSON

Jean-Baptiste

française

1867

P.

1891

1933

CANONICA

Pio

italienne

1876

P.

?

1943

CELSE

Veltz Charles

allemande-française (Alsace)

1884

F.

----

1959

CHANTRAIN

Joseph

belge

1891

P.

?

1962

CLASSE (Mgr)

Léon-Paul

française

1874

P.
E.

1900
1922

1945

COLLE

Pierre

belge

1872

P.

?

1961

CUNRATH

Nicolas

allemande-française (Alsace)

1876

P.

?

1941

de BEKKER

Bernard

néerlandaise

1882

P.

?

1964

DECORTES

Henri

belge

1882

P.

?

1948

DELMAS

Jean-Louis

française

1862

P.

1887

1948

DENEWETH

Frans

belge

1896

P.

?

1960

DEPRIMOZ (Mgr)

Laurent-François

française

1884

P.
E.

1908
1943

1962

P.

?

1938

DESBROSSES

178

Eugène

française

Abréviations : F. : Frère – P. : Prêtre (Père) – E. : Evêque.

476

1878

DESOIGNIES

Charles

française

1857

P.

DESPLENTER

Michel

belge

1890

P.

DONDERS

Max

allemande

1875

P.

1900

1966

DOUMEIZEL

Joseph

française

1886

P.

?

1964

DUFAYS

Félix

luxembourgeoise

1877

P.

1903

1954

DUMORTIER

Augutin

française

1878

P.

?

1951

DURAND

Jean-Marie

française

1879

P.

?

1966

?

?

P.

?

quitté

ECOMARD

?

1881

1916
1941

EGIDE

Van Lieshout
Egide

néerlandaise

1868

F.

----

1941

EMBIL

Laureano

française

1875

P.

1900

1938

.

FULGENCE

Méchau
Arthur Fulges

allemande

1874

F.

----

1916

GASSLDINGER

Joseph

allemande

1884

P.

?

1913

GERBOIN (Mgr)

François

française

1847

P.
E.

1874
1897

1912

GIAI-VIA

Virgilio

italienne

1891

P.

1913

1969

GILBERT

?

?

F.

?

quitté

GILLI

Guiseppe

italienne

1882

P.

?

1955

GOARNISSON

Jean-Marie

française

1872

P.

?

1948

GORJU (Mgr)

Julien

française

1868

P.
E.

1892
1922

1942

GRUN

Charles

allemande-française (alsace)

1873

P.

?

1928

HERMENEGILDE

Klein Nicolas

allemande

1876

F.

----

1962

HINKELBEIN

Josef

allemande

1879

P.

?

1947

HIRTH (Mgr)

Jean-Joseph

allemande -française (Alsace)

1854

P.
E.

1878
1890

1931

HUNTZINGER

Léo

française

1884

P.

1907

1977

HUREL

Eugène

française

1878

P.

1902

1936

HUYSKENS

Joseph

allemande

1878

P.

?

1943

JACQUELIN

Emile

française

1879

P.

?

1924

KNOLL

François

allemande

1880

P.

1905

1951

LAFLEUR

Edouard

canadienne

1876

P.

?

1921

LAUNAY

Gaston

française

1880

P.

?

1964

477

LECOINDRE

Charles

française

1878

P.

?

1960

LEONARD (Mgr)

Henri

allemande-française (Alsace)

1869

P.
E.

1895
1912

1953

LEPORT

Jean-Marie

française

1877

P.

?

1964

LIVINHAC (Mgr ;
Sup.-Général)

Léon

française

1846

P.
E.

1873
1885

1922

LODY

Paul

française

1880

P.

?

1959

LOUPIAS

Paulin

française

1872

P.

1898

1910

MALET

Joseph

française

1872

P.

1898

1950

MARCHAL

Henri

française

1875

P.

?

1957

MARTIN

François

française

1872

P.

1898

1910

Mauritius
MAURICE -

Kutscher
Heinrich

allemande

1878

F.

----

1967

MERCUI

Joseph

française

1854

P.

1878

1947

MOULLEC

Simon

française

1861

P.

1888

1924

MOYSE

Jules

française

1878

P.

1906

1961

NICAISE

Bouwmans
Hendricus

néerlandaise

1884

F.

----

1955

OOMEN (Mgr)

Antonius-Cornélius (Antoine)

néerlandaise

1876

P.
E.

1901
1929

1957

PAGES

Albert

française

1883

P.

1908

1951

PANCRACE

Roothan
Joseph-Marie

néerlandaise

1874

F.

----

1964

PARMENTIER

Alexis

belge

1886

P.

?

1925

PERINO

Giovanni

italienne

1885

P.

?

1963

PINEL

Victor

française

1861

P.

?

1910

POLYCARPE

Stehling
Guillaume

allemande

1877

F.

----

1951

POUGET

Justin

française

1858

P.

1883

1937

PRIEUR

Eugène

française

1899

P.

?

1983

PRIVATUS

Brouchle Jacob

allemande

1887

F.

?

1972

ROCH

Joseph

française

1879

P.

?

1948

RODRIGUEZ

Gehlen Henri

allemande

1869

F.

----

1931

ROELENS (Mgr)

Victor

belge

1858

P.
E.

1884
1896

1947

ROUSSEZ

Léon

française

1867

P.

1891

1935

478

ROY

Raphaël

française

1879

P.

?

1943

SAELENS

Ernest

belge

1891

P.

?

1963

SAINT-SAMAT

Jean

française

1873

P.

?

1903

SCHULTZ

Jacques

allemande-française (Alsace)

1871

P.

?

1947

SCHUMACHER

Pierre

allemande

1878

P.

1902

1957

SWEENS (Mgr)

Jos (Joseph)

néerlandaise

1858

P.
E.

1882
1910

1950

SMOOR

Corneille

néerlandaise

1872

P.

1899

1853

STREICHER(Mgr)

Henri

allemande-française (Alsace)

1863

P.
E.

1887
1897

1952

allemande

1876

F.

----

1932

?

?

?

P.

?

quitté

TRISTAN

Georges

française

1881

P.

?

1938

VAN BAER

Jean

néérlandaise

1881

P.

?

1941

VAN den EYNDE

Félix

belge

1874

P.

?

1958

VAN DER BURGT

Jan

néerlandaise

1863

P.

1888

1923

VANDER
MEERSCH

Emiel

belge

1892

P.

?

1977

van der WEE

Antoon

néerlandaise

1871

P.

1895

1943

VAN HEESWIJK

Pierre

néerlandaise

1882

P.

1908

1960

VAN HOEF

Willem

belge

1882

P.

?

1946

VANNESTE

Hugo

belge

1888

P.

1916

1961

VAN UDEN

Corneille

néerlandaise

1889

P.

?

1946

VAN VOLSEM

Frans

belge

1893

P.

?

1968

VERBEKE

Cyrille

belge

1883

P.

?

1928

VITOUX

Pierre

française

1884

P.

1912

1955

VOILLARD
(Sup.-Général)

Paul

française

1860

P.

1882

1946

VUYLSTEKE

Victor

belge

1892

P.

?

1966

WECKERLE

Léon

allemande-française (Alsace)

1872

P.

1900

1920

ZUEMBIEHL

François-Xavier

allemande-française (Alsace

1870

P.

1900

1955

ZUURE

Bernard

néerlandaise

1882

P.

?

1952

TITE

Stehle Fridolin

TREMOLET

479

L'EGLISE DE RWAZA LORS DE SA CONSECRATION PAR MGR HIRTH (1912)

LES PB. ALLEMANDS DURANT LEUR INTERNEMENT DE TROIS ANS A RWAZA (AOUT 1916).
DE GAUCHE A DROITE : LE P. HINKELBEIN, LE FR. RODRIGUEZ, LE P. DESBROSSES,
UN GARDE BELGE, LE P. KNOLL, LE P. SCHUMACHER, LE FR. ALFRED, LE P. DONDERS
ET LE FR. ANSELME.

480

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