Citation
Madame Anne Pascaud, représentant Monsieur le Maire de Châlette-sur-Loing ; très chère Anne,
Madame Farah Loiseau et Monsieur Christophe Bouquet, représentant Monsieur Marc Gaudet Président du Conseil départemental,
Monsieur Hongnon, représentant Monsieur Bruno Vaillant, Maire de Paucourt,
Madame la Directrice du CERCIL, très chère Annaïg,
Monsieur Marcel Kabanda, Président d’Ibuka France, historien et membre permanent de notre cellule,
Mesdames et Messieurs les élu.es de Châlette, très chers amis,
Chers enfants élu.es du CME,
Mesdames et Messieurs les représentants des associations,
Chers rescapé.es,
Chers ami.es et membres d’Ibuka,
Avant de commencer notre cérémonie, je voudrais rendre hommage à Madame Hélène Mouchard-Zay, une grande amie, très chère à notre cœur, une grande dame qui nous a quittés le 2 mars 2026 à Orléans.
Je me rappelle que, l’an dernier, je lui avais indiqué que nous avions, tout près d’ici, le gymnase Jean Zay, situé en bordure du canal d’Orléans. Elle a juste souri et m’a répondu qu’elle ne le savait pas. Toujours humble et discrète, mais tellement dynamique. Un exemple pour toute personne qui a eu la chance de la croiser. Elle a toujours été à nos côtés, inspirant nos combats autant qu’elle les a soutenus. Nous ne l’oublierons jamais et nous renouvelons nos condoléances à son époux, ses enfants et toute sa famille. Qu’elle repose en paix.
Bien sûr nous n’oublions pas ma petite sœur Luce Lumière, venue nous dire adieu l’année dernière, Sébastien Farnault parti si jeune, Anne Parodat et Bernard qui a tant fait pour la mémoire des victimes du génocide des Tutsi. Ils reposent en nous, qu’ils reposent tous en paix. Si nous nous rassemblons une nouvelle fois cette année devant ce monument, que la ville de Châlette et son maire Franck Demaumont ont mis à notre disposition, c’est pour rappeler que, il y a 32 ans, l’indicible s’est produit au Rwanda et que nos familles nous ont été arrachées parce qu’elles étaient nées tutsi.
Merci d’être toujours avec nous pour qu’on vous parle encore d’eux, qu’on vous dise qu’ils ont bel et bien existé ! Qu’ils aimaient la vie, avaient des projets d’études, de voyages, de fonder des familles comme tout un chacun. Ils n’étaient pas suicidaires et ils n’ont pas été emportés dans des catastrophes naturelles ou par des accidents routiers ou même par des maladies. Ils ont été victimes d’un projet politique d’élimination systématique bien rôdé et bien maîtrisé.
Si nous sommes ici chaque année, c’est pour dire aux survivants qu’ils ne sont plus seuls à honorer la mémoire des victimes, et aussi pour tenir notre promesse : nous ne les oublierons jamais. Comme l’a écrit Primo Lévi, « nous n’oublierons jamais que cela fut ».
Ils ont été victimes d’être nés. Alors que, comme tout le monde, ils n’avaient choisi ni leurs parents ni l’endroit où ils étaient nés !
Mais pour les colonisateurs et les autorités hutu de l’époque, être né Tutsi était un crime passible de la peine de mort. Quel que soit son âge, être Tutsi était un péché impardonnable ! Aucune condition ne pouvait être salutaire.
Nta mpongano y’umwanzi [il n’y a rien pour racheter un ennemi], était le nom de la massue que les assassins utilisaient pour écraser les crânes des enfants. Car même les bébés devaient mourir. Ils devaient tous mourir jusqu’au dernier.
Le génocide des Tutsi ne s’est pas arrêté au bout de trois mois parce que les Hutu ont eu une prise de conscience et regretté leurs actes. Ils n’ont pas été stoppés par la force d’un pays ami qui serait venue pour libérer le Rwanda et sauver les Tutsi. Les forces de l’ONU ont plié bagage et réduit leurs effectifs, les pays qui avaient des représentations diplomatiques ont préféré évacuer leurs ressortissants ou, pire, ont aidé les génocidaires à mieux s’organiser et se rabattre aux portes du Rwanda, au Zaïre de l’époque.
Aujourd’hui cette communauté internationale fait semblant d’ignorer ce qui se passe dans cette zone de l’Est de la RDC qu’elle-même a mis en place, faisant fi du règlement international du HCR sur la gestion des réfugiés. Au fil des ans, nous avons à faire à un négationnisme de plus en plus décomplexé qui utilise les réseaux sociaux au vu et au su de tout le monde.
Le négationnisme comme le racisme n’est pas une opinion mais un délit puni par la loi. Mais comme ce qu’ils racontent ne demande pas d’efforts de compréhension, plutôt que de se fatiguer à s’interroger sur l’histoire et comment cela a été possible d’éliminer plus d’un million de personnes en trois mois seulement, souvent des internautes vont croire tout ce qu’ils racontent au point que la victime devient rapidement le bourreau et le bourreau transformé en victime !
L’une des armes pour combattre ce phénomène est de commencer déjà à notre niveau à bien dire les choses. Comme l’a dit Albert Camus, « mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde. Ne pas les nommer, c’est nier notre humanité ».
En effet, le génocide contre les Tutsi a été planifié, préparé et exécuté par des Hutu, pas nécessairement des miliciens entraînés. La plupart de nos familles ont été assassinées par nos voisins avec qui ils avaient tout partagé.
À partir de ce constat, il apparaît clairement que les expressions « génocide rwandais » ou « génocide au Rwanda » sont inexactes, puisqu’elles laissent entendre que l’ensemble des Rwandais a été visé. Or, ce ne sont pas tous les Rwandais qui ont été pourchassés et exterminés, mais spécifiquement ceux dont la carte d’identité portait la mention « Tutsi ».
Il faut donc parler du génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994. Si on ne reconnaît pas la qualité de victime aux rescapé.es ni la responsabilité des tueurs, comment se reconstruire ? Bien nommer les choses, bien dire les choses n’est pas que le rôle de la justice. C’est le devoir de nous tous car le génocide constitue un crime contre l’humanité.
Je ne peux pas terminer sans remercier les rescapé.es pour le combat qu’ils ont mené et la force extraordinaire qu’ils ont déployée jour après jour, pour vivre après tout ce qu’ils ont subi. Comme nous l’a raconté Aymeric, ils ont vu et entendu des choses qu’à leur jeune âge pour beaucoup, ils n’auraient jamais dû voir ni entendre.
Merci d’être debout ! Votre seule présence est une arme concrète contre les révisionnistes. Merci pour vos témoignages écrits ou transmis oralement. Merci pour vos interventions devant les élèves, dans les collèges, les lycées, les universités. Vous savez toujours trouver les mots pour ne pas blesser.
S’il n’y avait pas eu les rescapés, les auteurs du génocide n’auraient jamais été inquiétés. L’histoire aurait été réécrite, comme pour y apposer un point final définitif. Si personne n’avait survécu on aurait jamais su que ce sont des Rwandais qui ont pris les armes et arrêté ce génocide.
Retenez bien ce mot : « Inkotanyi ». Il désigne les forces du Front patriotique rwandais. Chaque récit des rescapés se termine toujours par « les Inkotanyi sont arrivés, nous ont apaisé, soigné et nous ont rassuré… On avait du mal à le croire mais, grâce à eux, notre calvaire prenait fin ». Les Inkotanyi, c'est la VIE !
Avant leur arrivée, les récits suivent tous le même schéma :
« Ils sont venus évacuer les étrangers ; nous les avons suppliés, mais ils ont détourné le regard et sont repartis avec les Blancs – et même leurs animaux domestiques. Nous nous sommes alors réfugiés auprès des Casques bleus, qui ont quitté les lieux alors que nous étions encerclés par des miliciens… À peine partis, les attaques ont commencé.
Ce jour-là, presque tout le monde a été tué. Sans l’arrivée des Inkotanyi, je n’aurais pas tenu deux jours de plus pour protéger les quelques personnes que je cachais chez moi. »
Merci chers rescapés de rester debout et de continuer à témoigner pour que le monde n’oublie pas que cela fut. Merci à vous tous qui leur prêtez attentivement l’oreille car, même dans ces pays-là, un génocide c’est important ! Ne l’oubliez pas.
Je vous remercie.
Espérance Patureau