Citation
BOB DENARD parade
victorieusement der-
rière le président como-
rien Ahmed Abdallah, sous les
vivats de la foule, des colliers
de fleurs autour du cou. Nous
sommes en mai 1978, l'homme
a 49 ans.
Quelques mois plus tôt, l'an-
cien fusilier marin — engagé
en Indochine à 16 ans, avant
de devenir mercenaire — s’est
offert un chalutier qu’il a re-
tapé et aménagé pour trans-
porter 46 hommes. Il a aussi
commandé des fusils de chasse
dans un supermarché de Bor-
deaux et acheté des treillis
noirs.
Le 13 mai, le commando dé-
barque en Zodiac sur la plage
de la Grande Comore, au cœur
de l’océan Indien, et attaque le
palais présidentiel. « On a été
obligés d’égorger une senti-
nelle », avoue un ancien « sol-
dat » de Denard. Le président
Ali Soilih est cueilli au lit, en
compagnie de femmes. Au
grand soulagement des Occi-
dentaux et de l’Afrique, c'en est
fini de la « dictature marxiste »,
comme l’appelait Denard. Et
la France applaudit.
“Chien de guerre”
Soilih le déchu connaît bien
Denard. Le 3 août 1975, le
Français l'avait fait chef de
l'Etat comorien par la force,
en renversant le président Ab-
dallah. Ce même Abdallah
qu'il réinstalle sur le trône
trois ans plus tard. Le soldat
de fortune n’est pas regardant.
Il crée une garde présiden-
tielle. Il se convertit à l'islam
et se marie. Il est à deux doigts
de déposer les armes pour de
bon. Il est fatigué. Il en a vu,
du sang et du pays.
En 1961, Denard lit dans
«Le Figaro » qu’un ancien lieu-
tenant de l’armée française se
bat au Congo auprès des re-
belles katangais. « On va être
deux », décide-t-il. Viré de l'ar-
mée, pour avoir joué des
poings dans les bars, et de la
police, après dix-huit mois de
prison pour tentative d’assas-
sinat contre Pierre Mendès
France, il a 32 ans. Et devient
«un chien de guerre » pour les
uns, « un affreux » pour les
autres. Jusqu'à sa mort, en
2007, il refusera le terme de
« mercenaire ». Se disant pom-
peusement « corsaire de la Ré-
publique », il affirmait ne pas
avoir été guidé par l'argent.
Seulement par l’anticommu-
nisme. Mais les deux allaient
de pair.
Le voilà donc en première
ligne. Il prend les armes contre
l'ONU au Katanga, contre
l'Egypte au Yémen, aux côtés
de l'Unita au Congo. Partout,
il fait le coup de feu contre les
guérilleros armés par l'URSS.
Derrière lui, la Françafrique
veille. Les services, qui ne l’ont
jamais reconnu, donnent des
feux verts, orange ou rouges à
ses opérations. C’est par lui,
notamment, que la France
viole secrètement l'embargo
imposé à l'Afrique du Sud. Jus-
qu’à la fin du régime d’apar-
theid, les Comores seront un
paravent commode pour que
Paris puisse continuer de com-
mercer avec Pretoria.
Cachées dans un garage,
des cantines pleines de docu-
ments ayant appartenu à De-
nard servent de fil rouge à
cette enquête. On y retrouve
de nombreux vrais-faux pas-
seports, des films inédits et
partout le nom de Jacques Foc-
cart, le Monsieur Afrique de
l'Elysee. Qui savait, évidem-
ment. Avant de mettre un
terme à l’aventure en prétex-
tant le putsch de trop.
En 1995, le mercenaire fran-
çais est arrêté aux Comores
par l’armée de son propre
pays. Jugé, il échappe à la pri-
son. L'homme est captif d’Alz-
heimer. Il divague. Il oublie
ses clés dans le frigo. Bob
Denard a rendu les armes à
78 ans.
Sorj Chalandon
« Bob denard, mercenaire de
la République » de Gaël Mocaër, le
11/6 à 22 h 35 sur France 5.