Fiche du document numéro 281

Num
281
Date
Mardi 5 juillet 1994
Amj
Taille
227139
Titre
La « solution finale » du préfet de Kibuye
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Mot-clé
Source
Type
Article de journal
Langue
FR
Citation
KIBUYE
De notre envoyé spécial
Patrick de SAINT-EXUPÉRY

C'est un petit village isolé en
bordure du lac Kivu, tout près du
canton de Mabanza. Ici, des di-
zaines de maisons ont été brü-
lées mais on ne trouve trace
d'aucun corps. « Les maisons
détruites, ce sont celles des Tut-
is », reconnaît le bourgmestre
de Maganza, Ignace Bagili-
shema. Que sont-ils devenus ?
« Je ne sais pas, répond le
bourgmestre. Ils ont sans doute
traversé le lac Kivu sur leurs ba-
teaux pour se réfugier de l'autre
côté, au Zaïre. »

Le bourgmestre ment. Il sait
parfaitement ce qui est arrivé
aux 2 000 Tutsis de cette petite
région. Début avril, après l'in-
cendie des maisons et une
chasse à l'homme de plusieurs
jours, les autorités ont rassem-
blé à Mabanza des centaines de
réfugiés. Des dizaines de té-
moins les ont vus errer dans ce
petit bourg, première étape sur
le chemin de la mort.

Les Tutsis sont restés pen-
dant une semaine dans la com-
mune de Mabanza. Le soir, des
miliciens s'emparaient réguliè-
rement de quelques Tutsis pour
les tuer. Impossible pourtant de
faire avouer le bourgmestre. Il
vient de s'enfuir. Quelques mi-
nutes auparavant, il était là, à
côté, engoncé dans son cos-
tume crème et sa chemise rose,
suant d'angoisse. Mais, tout
un coup, pris de panique, il a
disparu. Les questions deve-
naient trop précises et trop gê-
nantes.

Au bout d'une semaine, en
effet, les réfugiés ont été à nou-
veau déplacés. Vers la préfec-
ture de Kibuye, deuxième étape
du chemin de la mort.

Encadrée par des soldats et
des miliciens, la longue cohorte
a quitté Mabanza pour rejoindre
la préfecture de Kibuye. Ils
étaient alors près de 2 000 :
hommes, femmes et enfants
mêlés. A leur arrivée à Kibuye à
la mi-avril, plusieurs ont de-
mandés l'asile à la mission catho-
lique. Une religieuse de Kibuye
raconte : « Le préfet avait donné
des ordres. Sos hommos étaient
là, autour de la mission, et inter-
ceptaient ceux qui voulaient

s'abriter à la mission. Les
hommes du préfet disaient qu'ils
étaient venus « nous protéger »
Ils expliquaiant aussi aux réfu-
giés qu'il serai plus facile de les
protéger dans l'église et que,
donc. is devaient se rassembler
là-bas.

La sœur poursuit: « L'église
a été pleine rapidement. Il y
avait près de 4 000 personnes.
Le préfet a alors désigné un
deuxième point de rassemble-
ment : le terrain de football. En
quelques jours, là aussi, il y a eu
une foule énorme : plus de
3 000 Tutsis. Le 17 avril, nous
avons entendu des rafales de
Kalachnikov venant de l'église et
du stade, » L'extermination
commençait...

Aujourd'hui, il ne reste plus
guère de traces de la « solution
finale ». Le sol et les murs de
l'église de Kibuye ont été lavés
à grandes eaux. Comme indices
visibles, il ne reste que deux
fosses communes que la végé-
tation n'a pas eu le temps de re-
couvrir : l'une à l'entrée de
l'église, l'autre derrière. Mais
d'autres détails sont autant de

preuves : les vitraux brisés, le
porche noirci par la fumée, le
toit de tôle découpé par les tirs
de fusils-mitrailleurs, et surtout
la terrible odeur de cadavre qui
continue d'imprégner ce lieu
- saint -. On ne peut pas douter
des témoins.

Les massacres rwandais ont
été voulus et organisés. A en-
tendre les récits des survivants.
aussi bien d'ailleurs que ceux
des assassins, l'évidence saute
aux yeux. En zone gouverne-
mentale. où jamais lors des tue-
res le moindre rebelle du FPR
n'a été signalé, l'extermination
systématique des Tutsis était

planifiée. De cela, des hommes
sont responsables. À la base, il
y a ces masses de pauvres pay-
sans hutus manipulés ot endoc-
trinés depuis des années par un
régime devenu litéralement pa-
ranoïaque. Au sommet, il y a les
dirigeants hutus qui, pour garder
leur pouvoir, ont sciemment al-
lumé les feux de la haine eth-
nique.

«Il a les mains
rouges de sang »

Le préfet de la région de Ki-
buye est un de ces hommes,
Clément Kayishama a 37 ans et
il est médecin de formation,
Mince et toujours bien habillé,
ses anciens amis le décrivent
comme aimant « beaucoup la
bière et les femmes ». « Quand
il boit trop, précise l'un, il de-
vient fou. » Les Hutus modérés
de Kibuye sont nombreux à ne
pas comprendre « pourquoi il
veut tuer tous les Tutsis »
Simple constat donc : « Sa
haine est terrible. Il à les mains
rouges de sang. C'est lui le

grand chef des miliciens de la
région. »

Le préfet de Kibuye tient le
premier rôle dans le processus
de « purification » de sa région
Tous les survivants tutsis, tous
les Hutus modérés l'accusent.
Rassurés par la présence des
soldats francais, ces rescapés
commencent à témoigner.

“Éric Nzabihimana, lui, est
tutsi. Traqué comme une bête
par les milices extrémistes hu-
tues, il a survécu deux mois
dans les colines de Bisesero.
Ils étaient au début 8 000 Tutsis
réfugiés à Bisesero. Quand les
commandos de l'air francais les
ont découverts, le 27 juin, ils

n'étaient plus que 800. Les
vertes collines étaient couvertes
de cadavres.

Dés le 13 avril, Éric dit avoir
vu le préfet Kayishama partici-
per aux massacres : « Ce jour, il
a lui même tiré sur les gens. Il
était accompagné d'une troupe
de 500 miliciens. Il avait un fusil
de chasse et tirait sur tout ce
qui bouge : hommes, femmes
et enfants. L'assaut a duré deux
heurs. Il y avait déjà plusieurs
jours qu'ils brûlaient nos mai-
sons, mais c'est la première fois
qu'ils organisaient une battue. »

Éric poursuit : « Le lundi
20 juin, le préfet de Kibuye est
revenu avec les miliciens. C'est
lui qui donna les ordres, c'est
lui qui dirigeait les tueurs. À par-
tir de ce jour-là, les choses sont
encore devenues plus difficiles.
Comme si le préfet avait décidé
d'en finir. »

D'un coup, la « chasse aux
Tutsis » s'est organisée. Le
21 juin, trois groupes de « chas-
seurs » sont mis en place. Com-
prenant chacun une dizaine de
militaires rwandais en uniforme
et 150 miliciens, ces trois
groupes ancerclent la colline de
Bisesero : « Avant, on pouvait
espérer fuir. Mais là, conclut
Éric, le préfet nous avait pris au
piège. »

Un autre rescapé des col-
lines de Bisesero, Tite Kayihura,
témoigne d'un second massacre
supervisé par le préfet de Ki-
buye : « L'abbé Marcel, un Hutu
nous avait accueilli, nous les
Tutsis, dans son église de Mu-
buga. Nous étions plusieurs
centaines de réfugiés. Le
16 avril, le préfet de Kibuye est
arrivé. Le père Marcel l'avait ap-
pelé pour lui demander de nous
protéger. » Tite surprend alors
un sinistre dialogue entre le pré-
fet et le père Marcel

« Vous, le prêtre, partez !
Les autres doivent mourir.

- Mais ces gens sont chré-
tiens ! Comme vous, comme
moi...

- C'est un ordre du gouver-
nement !

- Vous n'allez pas faire cou-
ler le sang de ces catholiques.
Et dans une église ! »

Les hommes du préfet em-
poignent alors le père Marcel et
l'embarquent sur un camion. À
genoux et en pleurs, le prêtre
supplie qu'on laisse la vie sauve
à ses protégés. Le lendemain,

vendredi 17 avril les miliciens dé-
clenchent le massacre. Tite
s'écheppe de justesse.

Athanase Kafigita est Hutu
et instituteur dans le village de
Nyagurati. Sans remords, il se
réclame du camp des tueurs. Il
dit: « J'avais 80 enfants en pre-
mière année à l'école, il en reste
25. Tous les autres, on les a
tués ou ils sont en fuite. » Il
parle d'enfants tutsis, bien sûr.
Son ami, l'un des deux policiers
de ce village de 600 habitants,
explique : « On avait des ordres
Les autorités nous ont expliqué.
que tous les Tutsis étaient les
complices des rebelles. Mon
chef m'a dit qu'il fallait tous les
tuer, c'est normal. » Le policier
ajoute : « Comme preuve de la
culpabilité des Tutsis, le préfet
de Kibuye m'a montré des docu-
ments. Il est venu ici vérifier
comment ça se passait. Il m'a dit
que j'avais fait du bon travail. »
Au moins soixante habitants de
Nyagurati ont été assassinés :
un sur dix.

Qu‘ils soient Hutus ou Tut-
sis, tueurs ou survivants, tous
les témoins donnent le rôle prin-
cipal au préfet de Kibuye. Le
nom du docteur Clément Kayi-
Shema revient comme le refrain
d'un hymne mortuaire.

Rôle principal

Autre récit effarant, celui
d'Ozias Nzambayire, un Hutu,
qui pendant un an fut le chauf-
feur du préfet. Hutu modéré,
Ozias cachait chez lui deux
femmes - chacune de père tutsi
et de mère hutu. « Fin avril, ra-
conte l'ancien chauffeur, le pré-
fet Kayishema m'a licencié.
Quand je lui ai demandé pour-
quoi, il m'a répondu qu'il savait
que je cachais deux femmes tut-
sies. Il les voulait. Il m'a dit
« Tu dois quitter ta maison avec
ta femme et les deux Tutsies
pour venir chez moi ». J'ai re-
fusé. J'avais peur qu'il nous tue.
Mon épouse pleurait : « Nous
devons attendre chez nous,
même si on meurt. » Je suis
donc resté. »

Ozias prend aussi conseil
auprès du bourgmestre de Ki-
buye, Augustin Karara et du
major de la gendarmerie, Mon-
sieur Jabo. Ces deux hommes
sont des Hutus modérés. Ils
suggèrent à Ozias de cacher les
Tutsies « dans le toit » de sa

maison parce que sinon « le
préfet les tuera »

Quelques jours plus tard,
Ozias croise par hasard à Ki-
buye le préfet : « Il m'a demandé
pourquoi je n'étais pas venu le
voir. Je lui ai répondu que je
n'avais plus de raison de le faire
car les deux femmes tutsies
étaient mortes. Ça l'a calmé.

Mais, Le prétl ne tard pas à
découvrir qu'Ozias lui a menti
que les deux femmes sont tou-
jours vivantes. « Il m'a alors dé-
noncé aux autres autorités, ra-

conte le chauffeur. J'étais un
traître à la cause des Hutus, un
complice des rebelles. Il a
donné l'ordre de me tuer. »

Le lendemain, les « bandits
du préfet » investissent la mai-
son d'Ozias. Ils fouillent mais ne
trouvent rien : « J'avais été
averti, explique le chauffeur, et
je m'étais préparé. » Deux
heures après, nouvelle incur-
sion : « Ils sont revenus avec
des gendarmes armés et les
bandits avaient des fusils et des
grenades. Je les connaissais
pendant un an je les avais vus
avec le préfet, c'était ses amis.
Ils m'ont menacé : « Si tu ne
donnes pas les deux femmes,
on va te tuer. » Ils ont com-
mencé à torturer mon épouse.
Ils ont dégoupillé leurs gre.
nades. J'ai pu les calmer en leur

donnant tout mon argent. ils
sont alors partis. »

Un mois plus tard, Ozias
croise ses tortionnaires dans la
rue : « On a discuté et je leur ai
payé une bière. Je leur ai de-
mandé qui les avait envoyé. Ils
m'ont répondu que c'était le pré-
fet » Clément Kayshama n'en
démord pas. Ces Tutsies, ces
femmes qui échappent à son
glaive, les veut mortes : « J'ai
appris que le préfet avait convo-
qué le lieutenant Pascal de la
gendarmerie de Kibuye. Il lui a

dit : « Pascal, tu vas chercher
mon chauffeur et les deux
femmes et tu les tues. Ce sont
des Inkotany, des complices,
des rebelles ». Pascal est venu
chez moi. Heureusement, j'ai pu
le convaincre que les femmes
étaient hutues. »

Ozias fait appel à son ami le
bourgmestre, Augustin Karara,
qui tente de convaincre le lieute-
nant Pascal : « Le préfet veut
même tuer des femmes hutues.
Ne lui obéis pas. »

Le lieutenant Pascal re-
tourne chez le prêfet. « Je n'ai
pas trouvé de preuve que ce
sont des complices », explique-
t-il. Le préfet enrage . » Mais
puisque moi, je te le dis… ! »
« Non, réplique Pascal, il faut
faire une enquête. Je ne peux
pas tuer des hutus comme ça ».

Ozias conclut : « Si Pascal avait
cru que les deux femmes étaient
effectivement des tutsies ou des
complices du FPR, il n'aurait
pas hésité une seconde à les
tuer »

La preuve : la semaine der-
nière, et toujours sur ordre du
préfet, le lieutenant Pascal a
écrasé à coups de pierres la tête
d'un administrateur de la com-
mune voisine de Kayenze:
« C'était un hutu, explique
Ozias, mais le lieutenant Pascal
avait été convaincu par le préfet
que le malheureux fonctionnaire
faisait partie de l'opposition.
C'était donc un complice. Pour
l'exemple, il l'a tué devant toute
la population de la commune. »

Une épuration
sans fin

Une fois lancée, l'épuration
et la chasse aux traîtres ne
connaissent plus de fin. C'est un
engrenage. Juste avant l'arrivée
des militaires français à Kibuye,
le préfet, un jour qu'il avait un
verre dans le nez, a lancé dans
un des bistros de sa ville : « Il
faut tout nettoyer avant que les
Français ne soient là. » Pour
Ozias, qui assistait à la scène,
le message était clair; « Le pré-
fet voulait achever la liquidation
des Tutsis pour que les Français
ne trouvent aucun témoin. »

Aujourd'hui, Clément Kayi-
shema, le sinistre médecin-pré-
fet refuse tout contact avec les
journalistes : - Je n'ai rien à
dire. » Lorsqu'un des correspon-
dants de presse insiste, le pré-
fet, entouré de ses hommes de
main, se contente de lancer un
regard brûlant de haine. Pas
d'ambiguïté dans son message
implicite : à Kibuye, il est facile
de mourir.

Les 250 soldats du Régi-
ment d'infanterie et de chars de
marine (RICM) sont basés à
quelques mètres des locaux de
la préfecture où se rend tous les
jours Clément Kayishama. En
dépit des appels à la création
d'un tribunal international pour
juger des crimes contre l'huma-
nité commis au Rwanda, le pré-
fet de Kibuye n'est pas près de
se retrouver derrière les bar-
reaux. Un officier supérieur à
cet aveu tranquille : « Nous pré-
férons négocier avec lui pour
calmer ses miliciens. »




Des Hutus sauvent l'honneur



Selon Ozias Nzambayire, le préfet contrôle 10 000 mili-
ciens. Sur les 28 000 habitants que compte Kibuye, la pro-
portion est écrasante. Pourtant, l'ancien chauffeur affirme
« Toute la population n'est pas d'accord. Beaucoup de Hu-
tus, comme par exemple le bourgmestre et le major de gen-
darmerie, sont contre le préfet et cachent des Tutsis. Au dé-
but de cette guerre, seuls les Tutsis étaient massacrés. Mais
le préfet est devenu fou : Il est en train de tuer les Hutus.
Maintenant qu'il finit de liquider les Hutus de l'opposition,
c'est aux gens restés neutres qu'il va s'attaquer. »

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