Fiche du document numéro 26306

Num
26306
Date
Mercredi 10 août 1994
Amj
Taille
135443
Titre
Les tragiques ratés de l'aide au Rwanda
Sous titre
Les humanitaires critiquent l'armée et dénoncent le coût des transports. L'eau arrive au compte-gouttes, et la pub n'est jamais très loin de la charité
Mot-clé
MSF
Type
Article de journal
Langue
FR
Citation

Les tragiques ratés de l’aide au Rwanda



Les humanitaires critiquent l’armée et dénoncent le coût des transports.
L’eau arrive au compte-gouttes, et la pub n’est jamais très loin de la charité.

Malgré de réels progrès de l’aide huma-
nitaire et un regain d'optimisme percep-
tible dans les médias, les médecins pré-
sents dans les camps de réfugiés ne
voient pas, eux, l’avenir en rose. Ils an-
noncent une épidémie de dysenterie, no-
tent une recrudescence des cas de malnu-
trition, dénoncent les détournements de
l’aide internationale, objet de trafics
parfois meurtriers. Pourquoi si peu de
progrès ? Les associations contactées
par « Le Canard » répondent par quel-
ques vérités grinçantes.

Approvisionnement au compte-gouttes



« Que, près d'un mois après leur arrivée,
1 million de personnes risquent leur vie,
faute d'eau potable, à 15 kilomètres de l'un
des plus grands lacs africains, cela soulève
l'indignation », tempête un médecin sans
frontières.

« Aujourd'hui, tous les réfugiés rwandais
ne disposent pas d'un litre d'eau. En 1991,
les Etats-Unis fournissaient 17 litres par
homme et par jour aux soldats de l'opéra-
tion "Tempête du désert" contre l'Irak.
Mieux : j'ai vu, lors de l'hiver 1991-1992,
l'Iran, avec quelques associations, mettre
en place un pont aérien et approvisionner
en eau, en quelques jours, 800 000 Kurdes
réfugiés dans les montagnes du nord de
l'Irak, »

Armée pas toujours combative



Si le travail des militaires qui évacuent
et enfouissent quotidiennement des mon-
ceaux de cadavres force le respect, l'inac-
tivité, parfois inévitable, de centaines de
bérets rouges, gardiens de l'aéroport de
Goma et protégeant les cargaisons débar-
quées, est moins appréciée. « C'est cho-
quant de voir autant d'hommes, aussi en-
traînés et équipés, à deux pas du mouroir.
Ou passant leur journée à occuper les jour-
nalistes », râle un médecin récemment
rentré de Goma.

« La route reliant les différents camps
est à voie unique, poursuit-il. Chaque jour,
des enfants, des malades s'y font écraser.
La difficulté d'y doubler, de s'y croiser,
ralentit l'arrivée du ravitaillement. »

« Et ne pouvait-on, demande un de ses
collègues, aménager un peu ces camps
avant l'arrivée de la foule des réfugiés, à la
mi-juillet ? Informé par les pilotes qui sur-
volaient la région, on savait qu'ils allaient
déferler, en trois jours, sur Goma. Durant
ce délai, rien n'a pratiquement été prévu en
matière d'approvisionnement et d'adduc-
tion d'eau. »

Politique et petits pas



« Personne, à Paris, ne nous a soutenus
lorsque nous avons été déclarés indésira-
bles par le préfet de Cyangugu (sud-ouest
du Rwanda) à cause de notre dénonciation
du génocide, déplore un bénévole. Il est
vrai que nous en demandions beaucoup.
Par exemple, le brouillage des appels au
meurtre de Radie Mille Collines... »

Le soutien de ministres comme Phi-
lippe Douste-Blazy (Santé) a été apprécié.
Même s’il a dû remballer quelques cen-.
taines de perfusions anticholériques, ina-
daptées, qu'il avait apportées à Goma.
Une petite erreur de diagnostic pour ce
toubib.

Journalistes en treillis



Et la fréquentation assidue des mili-
taires par les journalistes ? « Normal, per-
sifle un militant des droits de l’homme.
Ils dépendent de l'armée pour les trans-
ports, l'eau, les sanitaires, parfois la nour-
riture et — capital — les lignes téléphoni-
ques. De plus, ils assistent tous les jours à
16 h 30 au point de presse des généraux. »

Une sourde rivalité opposant militaires
et humanitaires, une consœur de la radio
a fait écho aux critiques des premiers en
traitant, à l'antenne, le travail de Méde-
cins sans frontières de « médiatique-me-
diatoc ». Personne, disait-elle, ne re-
marque leur présence. Enquête un peu
courte : près de 400 volontaires de l'asso-
ciation travaillent au Rwanda, certains
depuis près d’un an.

Transports, rarement de joie



« Dans notre budget Rwanda (environ
400 millions) d'ici à la fin de l'année,
45 % seront consacrés au transport. C'est
énorme, gémit un représentant du Comité
international de la Croix-Rouge. C'est-à-
dire que lorsque vous donnez 100 F, 45
vont à la logistique et seulement 55 aux
victimes. Nous disposons sur place de
130 camions et leurs propriétaires profitent
de la situation en nous les louant fort
cher. »

« Les affréteurs d'avions commerciaux
(souvent des Iliouchine ou des Antonov)
ne nous consentent aucun rabais, renchérit
un dirigeant de Médecins du Monde. Un
Paris-Goma coûte 700 000 F.» En re-
vanche, conviennent la plupart des asso-
ciatifs, de très nombreuses entreprises
contribuent à remplir gratuitement les
cales. Une seule contrainte: ces dona-
teurs, même les plus généreux, veulent
que leur nom apparaisse. Il faut donc fa-
briquer des badges, marquer des sacs,
tenir une comptabilité exacte de qui a
donné quoi. La pub va avec la charité !

« Le Canard enchaîné » — Mercredi 10 août 1994 — ©

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