Fiche du document numéro 26020

Num
26020
Date
1973
Amj
Taille
87994
Titre
La mort des séminaires au Rwanda
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Extrait de
Dialogue n° 183, décembre 2007
Type
Déclaration
Langue
FR
Citation
Au début du mois de février- mars 1973, il y a eu au Rwanda la chasse des tutsi dans les écoles et
les entreprise étatique. Les séminaristes tutsi ne sont pas épargnés. Les prêtres de Nyundo
réfugiés au Burundi ont réagi. Voici leur document.

“LA MORT DES SEMINAIRES AU RWANDA” ( Auteur)
PAR DIX PRETRES REFUGIES.

L’Etat actuel des séminaires du Rwanda qui n’ont pas échappé à la vague de racisme qui ravage en ce moment le Pays nous pousse à rédiger cette note sur ce phénomène insolite. Ce qui nous a le plus attristés, c’est de voir des Evêques consentir à ce que des Institutions de l’église, telle que les séminaires, destinée à former des prêtres pour tous les hommes sans distinction, soit dénaturée au point de devenir le foyer du racisme. En rédigeant ces quelques lignes, nous voulons nous désolidariser totalement de tout homme qui, poussé par de motifs purement humains, se sert des séminaires pour réaliser ses projets.

INVASION DE SEMINAIRES ET PREMIERE ATTITUDE DES EVEQUES.

On s’en souvient, les autorités gouvernementales rwandaises ont décidé d’utiliser les
étudiants bahutu pour expulser brutalement des écoles leurs camarades Batutsi. Au début des
événements, nous croyions que le programme visait uniquement les écoles de l’Etat, et voilà que les
séminaires eux-mêmes n’ont pas été épargnés. Les Evêques, ayant été pris au dépourvu, ont, dans la
majeure partie des cas, et sans s’être consultés, adopté une attitude commune, inspirée par la
sagesse et la prudence. Ils ont accordé aux séminaristes des deux ethnies un congé anticipé, en
attendant que la situation du pays redevienne normale. Cette décision des évêques a été hautement
louée par toutes les personnes de toutes les couches sociales et de toutes les confessions religieuses
car, contrairement à d’autres écoles qui ont gardé seulement les étudiants bahutu, les séminaires
prouvaient aux yeux du pays et du monde que toute forme de ségrégation raciale est incompatible
avec leur mission propre.

Nous excluons le séminaire de Nyundo où les séminaristes bahutu se sont chargés d’exclure
du séminaire, non seulement leurs camarades batutsi, mais aussi de chasser leurs professeurs prêtres
avant d’aller briser les vitres à l’évêché et d’injurier leur évêque.
Nous passons sous silence également le séminaire de Rwesero (diocèse de Ruhengeri) où le
nombre de séminaristes batutsi est insignifiant, parce que les batutsi de ce côté du pays ont été
depuis longtemps, ou tués, ou expulsés.

La situation des séminaires dans les trois autres diocèses présente quelques points communs.
Pour faciliter les choses, commençons par énumérer les établissements. Dans l’Archidiocèse de
Kabgayi. Le séminaire comporte deux cycles, le cycle inférieur à Kabgayi même, et le cycle

supérieur à Kigali. Au Diocèse de Butare, le séminaire est également réparti en deux cycles : à
Butare et à Kansi. Le Diocèse de Kibungo possède un seul séminaire à Zaza.
La direction du séminaire St Paul à Kigali, avec l’accord de l’Evêque, a renvoyé chez eux
les séminaristes des deux ethnies, avec la promesse de les rappeler tous dès que le calme
reviendrait. Ce séminaire n’a donc pas attendu cette décision, car la chose était inévitable. A
Kabgayi, par contre, le recteur a accordé aux séminaristes bahutu et batutsi un congé après que les
garçons se furent bagarrés entre eux.

Le Séminaire de Zaza a, lui aussi, préféré renvoyer ses séminaristes à la maison avant
l’invasion. Pour attendre l’issue des événements. A Butare, le séminaire a été attaqué par un
commando venu d’ailleurs ; mais immédiatement après l’invasion, on a constaté qu’à l’intérieur du
séminaire existait déjà un noyau d’un racisme soigneusement étudié et administré, et politiquement
influents. Ils étaient peut-être une dizaine sur environ 180. Le fameux noyau ne tarda pas à rallier
les garçons Bahutu jusqu’alors ignorant le sens des événements. Kansi, par contre, fut la seule école
au Rwanda où les garçons des deux ethnies donnèrent un témoignage de solidarité et de fraternité
malgré les menaces d’un commando formé par les élèves du Groupe Scolaire de Butare et d’une
bande de bandits recrutés pour la circonstance.

D’accord avec leur Evêque, les deux directions de Butare et de Kansi ont renvoyé les séminaristes à la maison en attendant que la situation devienne claire dans les pays. Ceci se passait à la fin du mois de février 1973.

ATTITUDE DES EVEQUES POUR LA REOUVERTURE DES SEMINAIRES.

Entre temps, quelques personnes mal intentionnées, parmi lesquelles figurent
malheureusement des ecclésiastiques bahutu ambitieux, ainsi que des batutsi peureux et
opportunistes, entreprirent une action d’intimidation auprès de l’un ou l’autre Evêque pour rouvrir
les séminaires aux séminaristes bahutu exclusivement.
Ces personnes étaient mues par la volonté de faire plaisir au gouvernement ; car, aux yeux
de l’étranger, le fait que quelques écoles ne fonctionnaient pas, était un signe non équivoque du

désordre persistant dans le pays. Or une telle situation est politiquement gênante. Seulement, les
autorités gouvernementales n’auraient pas osé exiger la réouverture des séminaires à une seule
ethnie, elles savaient qu’elles se heurteraient à un refus catégorique de la part des autorités
ecclésiastiques.

Pour sa part, l’évêque de Nyundo, ne s’opposait pas à la continuation des activités scolaires
pourvu que ces garcons qui avaient expulsé leurs camarades batutsi et leurs professeurs ne
s’appellent plus des séminaristes. Mgr Bigirumwami réaffirmait ainsi l’incompatibilité du racisme
avec l’Evangile dont l’amour de Dieu et du prochain constitue l’alpha et l’oméga.

L’ Evêque de Butare a pris une décision qui a étonné les uns et déconcerté les autres, depuis
ses plus proches collaborateurs (le recteur de Kansi par exemple, et son équipe de professeurs n’ont
pas été consultés), jusqu’aux simples gens. En effet, huit jours avant la réunion de la conférence
épiscopale du Rwanda, Mgr Gahamanyi convoqua pour le 26 Mars les séminaristes bahutu
exclusivement pour les deux cycles de Butare et Kansi. Ainsi, de sa propre initiative, sans une
sommation officielle du gouvernement, il introduisait une ségrégation de fait dans son séminaire.
Du coup, même les séminaristes de Kansi qui avaient donné un magnifique témoignage de fraternité
se voyaient séparés, à leur plus grand étonnement, par leur Evêque! En convoquant les séminaristes
bahutu uniquement, l’Evêque de Butare n’a même pas écarté la bande de séminaristes Bahutu
endoctrinés qui lui avaient tenu tête après l’invasion de février.

C’est dans cette circonstance que les deux recteurs de Butare et Kansi, les Abbés Mathias
Runyange et Joseph Niyomugabo, présentèrent à leur Evêque la démission de direction et de
professeurs, pour protester contre la nouvelle orientation des séminaires. En même temps que
l’Abbé Niyomugabo, deux autres personnes de l’équipe de Kansi ont quitté le séminaire pour les
mêmes raisons. Il s’agit de M. Maurice Jean-Pierre (français), ingénieur électricien, professeur de
sciences et de mathématiques, et de Mademoiselle Mario- Joseph Fornandoz (espagnole), économe
du séminaire. A Butare également, deux professeurs rwandais se sont sauvés parce que les
séminaristes les menaçaient. L’un s’appelle Déograties Byanafashe, préfet des études ; l’autre
Boniface Nkusi.

Avant la réunion de la conférence épiscopale du Rwanda qui se tint à Kigali du 20 au 23
mars 1973, seuls Sibomana et Perraudin n’avaient pris aucune décision officielle pour la
réouverture, puisque l’insécurité régnait partout au Rwanda. Cependant, la poigné de racistes,
ecclésiastiques et autres, veillait. Leur leader, l’Abbé Apollinaire Rwagema, directeur du SNEC
(Secrétariat National de l’Enseignement Catholique) mena sur deux fronts, la Présidence et
l’Episcopat, une campagne serrée de persuasion d’un côté, et d’intimidation de l’autre, pour obtenir
coûte que coûte la réouverture des séminaires. Le plan de « représentant de l’Eglise » auprès du

Gouvernement était bien arrêté. Il savait que la majorité des Evêques du Rwanda, Perraudin,
Gahamanyi et Nikwigize, ne s’oppose jamais aux désirs du gouvernement, quand ils ne devancent
pas celui-ci, même quand l’Evangile et la justice la plus élémentaire sont trahis et bafoués .Ce point
étant acquis d’avance, il était facile de placer les Evêques, pratiquement deux d’entre eux, devant un
dilemme: puisqu’il fallait absolument rouvrir les séminaires, pour des raisons politiques bien
entendu, il ne restait que deux possibilités, l’une aussi pernicieuse et perfide que l’autre.
Ou bien rappeler uniquement les bahutu parce qu’ils ne couraient aucun danger et dire aux
batutsi qu’ils allaient être convoqués plus tard. Or, en agissant de la sorte, le directeur du SNEC
n’ignorait pas que, quand un groupe prend conscience de son importance numérique ou autre,
surtout quand on l’abreuve de slogans racistes à longueur de journées et à forte dose, il se
recroqueville rapidement sur lui-même et rejette automatiquement tout élément « étranger » à lui,
seulement l’Abbé Rwagema voulait parvenir à sa fin, en utilisant un semblant de légalité. Sa
conviction était que le sort des bahutu ne devait pas être lié à celui des batutsi.

Il s’est dépensé pour obtenir la ségrégation raciale dans les séminaires et ses efforts ont été
couronnés de succès. Dès que les séminaristes bahutu de Butare et Kansi eurent réintégré le
séminaire, le premier geste qu’ils posèrent fut de dresser parmi eux une liste de certains bahutu
« douteux », alors qu’ils avaient été officiellement convoqués par l’Evêque, qu’ils devaient
retourner chez eux et revenir avec des pièces d’identité d’avant 1959, afin de justifier la
« pureté »de leur race! Son Excellence Monseigneur Gahamanyi a dû s’incliner devant leurs
exigences, et il a mis à la disposition des malheureux « bahutu douteux » sa propre voiture pour
effectuer une partie du trajet (Kansi-Butare).

Ou bien, comme deuxième possibilité dans le plan « Rwagema », il fallait convoquer en
même temps les séminaristes bahutu et batutsi dans un climat d’insécurité totale pour ces derniers.
Or, les autorités civiles et militaires s’étaient prononcées clairement : elles ne garantissaient
aucunement la sécurité des séminaristes batutsi. Donc, pour triompher, il suffisait au directeur du
SNEC d’obtenir la réouverture immédiate des séminaires, tant pis pour les séminaristes batutsi,
toutes les forces hostiles, il n’y a que ça pour le moment, se chargeraient d’eux…

Malgré de telles menaces, Mgr Perraudin convoque tous ses séminaristes des deux ethnies
quelques jours seulement après la réunion des Evêques. Comme il fallait s’y attendre, la tension
entre les séminaristes bahutu endoctrinés pendant les « vacances forcées » et les batutsi, était à son
comble dans l’espace de quelques jours, ces derniers ont été acculés à quitter le séminaire. Seul Mgr
Sibomana a tout fait pour obtenir le maximum de sécurité avant de rappeler tous ses séminaristes
bahutu et batutsi. Au moment où nous rédigeons ces notes, nous ne possédons aucune information
sur la situation au séminaire de Zaza. Il est à prévoir que tôt ou tard, si ce n’est pas déjà arrivé, le

séminaire de Zaza subira le même sort que celui de Kigali, avec cette différence essentielle que
l’Evêque de Kibungo aura tout tenté pour éviter la catastrophe.

POURQUOI CETTE CONTRADICTION ENTRE LES DEUX ATTITUDES ?

Comme on a pu s’en rendre compte, la première et la seconde attitude des Evêques,
spécialement chez Perraudin et Gahamanyi, diffèrent du tout au tout. Ce n’est pourtant pas l’effet
du hasard. En effet, plusieurs années avant que le gouvernement rwandais ne songe à la ségrégation
raciale dans les écoles, Mgr Perraudin la pratiquait déjà dans son séminaire, en ce sens que chez lui,
le recrutement des séminaristes se faisait à base ethnique. Il choisissait d’abord un grand nombre de
bahutu, auxquels il ajoutait quelques batutsi, pour respecter la proportion de la population. Chez
lui donc, la fameuse expression « équilibre socio-ethnique » actuellement en vogue au Rwanda,
jusqu’à trouver sa place dans la lettre des Evêques du 23 mars 1973, était une conviction.

Mais, en adoptant ce critère pour le choix des séminaristes, Mgr Perraudin visait plus loin. Ce procédé lui permettait de rendre la monnaie de leur pièce aux prêtres autochtones qui, à plusieurs reprises, ne lui avaient pas caché leur volonté d’adapter l’évangélisation du génie du peuple rwandais. Comme il ne voulait pas céder,il s’est mis à poursuivre les prêtres batutsi, parce qu’il s’imaginait qu’ils étaient les seuls à avoir remarqué que ce Prélat étranger engageait l’église au Rwanda dans une impasse. Ce choix des séminaristes presque exclusivement bahutu fut l’un des moyens qu’utilisa l’Archevêque de Kabgayi pour s’attirer la sympathie des gouvernants et diviser le clergé autochtone. Le résultat le plus spectaculaire de cette campagne fut le manifeste de quelque prêtres Bahutu des diocèses de Kabgayi et Ruhengeri qui parut au début du mois d’avril 1972. A vrai dire, c’est maintenant, un an après, que nous nous rendons compte que les événements que nous vivons sont clairement définis dans le dit manifeste. Mgr Perraudin a ainsi réussi à inculquer à quelques prêtres de son diocèse et de Ruhengeri, l’idée que les Batutsi ne sont pas Rwandais à part entière, en admettant en son séminaire un nombre extrêmement limité de Batutsi.

Normalement, dans d’autres diocèses, Nyundo, Butare et Kibungo, les candidats au
séminaire étaient triés sur le volet. Les principaux critères qui guidaient le choix des séminaristes
étaient les suivants :une moralité recommandable aussi bien du côté de l’enfant que de celui des
parents ; une intelligence suffisante sanctionnée par un concours; un âge pas trop élevé pour
faciliter l’éducation du garçon, enfin une bonne santé physique et mentale.

Le dossiers des candidats étaient donc examinés sans du tout tenir compte de l’ethnie.
Malgré tout, on a constaté qu’aucune ethnie ne prédominait toute la durée de formation, et quand la
chose arrivait au bout de quelques années, du fait de renvois ou des départs volontaires vers d’autres
écoles, personne ne considérait ce phénomène comme une catastrophe. A Kansi, par exemple, les

bahutu constituaient les deux tiers des séminaristes, à Butare et Nyundo, ils étaient moitié d’une
ethnie et moitié de l’autre, et jamais personne ne s’était préoccupé de « proportions » ethniques.
C’est donc, à coup sûr, sa haine viscérale des batutsi qui a aveuglé Mgr Perraudin au point
d’oublier, si oubli il y a, que Dieu ne choisit pas ses serviteurs en fonctions de leur appartenance
ethnique.

Quant à Mgr Gahamanyi, son côté faible est sa peur du gouvernement. C’est cette peur qui
explique sa faiblesse devant l’attitude insolente du fameux noyau de séminaristes bahutu de Butare.
Outre quelques fils de députés, le noyau raciste était animé par deux garçons, l’un fils de Makuza,
Ministre de l’industrie et du commerce, l’autre fils de Mbarubukeye, Secrétaire Exécutif du Parti
Parmehutu (Parti raciste dans sa conception). Bien que ces garçons aient affiché leur racisme depuis
le début des événements, l’Evêque les a gardés au Séminaire où ils malmènent les professeurs.
Monsieur Xavier de Belloy (Français) a dû se réfugier à Gihindamuyaga (couvent des PP.
Bénédictins) pou échapper aux pierres que lui lançaient les « séminaristes ». Leur professeur
d’Anglais, Mademoiselle Wood (anglaise), était également menacée.
Ces faits montrent suffisamment que la contradiction entre les deux attitudes n’est
qu’apparente chez Perraudin et Gahamanyi. S’ils ont agi comme ils l’ont fait dans un premier
temps, c’est qu’ils n’avaient perçu, ni les sons ni l’ampleur des événements.

Si les semeurs de zizanie ont profité de la fermeture momentanée des séminaires pour faire pression sur les Evêques et endoctriner les séminaristes, ils trouvaient chez l’un et l’autre un terrain déjà préparé. Chez Perraudin ils ont exploité ses sentiments racistes, tandis que chez Gahamanyi, ils ont joué sur sa peur du gouvernement. Quand on voit les résultats obtenus, on doit reconnaître que les artisans de la division n’ont pas perdu leur temps.

Mais, combien de temps leur œuvre durera-t-elle ?

Abbés :

Charles Kabaka
Ildefonse Kamiya
Médard Kayitakibwa
Jean Munyaneza
Isidore Munyanshongore
Joseph Niyomugabo
Vincent Nsengumulemyi
Déogratins Twagirayezu

RR.PP.

Bernardin Muzungu, O.P.
Théophile Maryomeza, O.P.

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