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FAC-SIMILE
L’État rwandais et la mémoire du génocide des Tutsi
Par Rémi Korman
Historien
Publié dans la revue en ligne AOC, le 12 avril 2019
(https://aoc.media/analyse/2019/04/12/letat-rwandais-memoire-genocide-tutsi/)
L’année même du génocide, en 1994, émerge au Rwanda une première politique de mémoire de
l’événement qui coûta la vie à près d’un million de Tutsis. Depuis, politiques mémorielles, politiques
d’unité et réconciliation, politiques de justice ont été déclinées. La commémoration du 25e anniversaire
offre l’occasion d’en brosser un panorama et d’analyser leurs évolutions.
« Remember, Unite, Renew », tel est le thème de la commémoration du génocide des Tutsi au Rwanda
en 2019, comme en 2014. Il renseigne sur la volonté politique de faire du génocide un élément du passé,
nécessitant une unité des Rwandais et qui conduit vers un nouveau Rwanda. Généralement plus
offensifs, les thèmes ont porté le plus souvent de 1995 à 2014 sur les questions de justice, d’aide aux
rescapés mais aussi de lutte contre l’idéologie du génocide et le négationnisme.
Au cours des vingt-cinq dernières années, de multiples politiques ont ainsi été mises en place par l’État
rwandais concernant la gestion du passé et en particulier le génocide des Tutsi : politiques mémorielles,
politiques d’unité et réconciliation, politiques de justice. Il ne s’agit pas ici de proposer un regard sur
leur « efficacité » ou leur réception par la société civile mais de brosser un rapide panorama des
politiques de mémoire, de leur évolution et du contexte dans lequel elles s’inscrivent depuis 1994.
Une « première mémoire » du génocide émerge dès l’automne 1994 au Rwanda, portée principalement
par le gouvernement d’union nationale mis en place en juillet 1994, qui comprend des membres du Front
patriotique rwandais (FPR), mais aussi du Mouvement démocratique républicain (MDR), du Parti libéral
(PL), du Parti social démocrate (PSD) et du Parti démocrate chrétien (PDC) conformément aux accords
d’Arusha de 1993[1]. Des ministres du Parti Libéral tels Pie Mugabo ou Joseph Nsengimana, tous deux
rescapés, s’engagent particulièrement. Leurs ministères organisent en lien avec des associations de
rescapés, parfois avec l’Église catholique, l’inhumation en dignité des victimes du génocide, dont les
corps sont retrouvés. Ces cérémonies se déroulent au niveau local. La première commémoration
nationale du génocide a lieu en avril 1995 sur le site de Rebero, où sont honorés des responsables
politiques Hutu ainsi que des civils Tutsi tués par les extrémistes au cours du génocide. Le site de Rebero
est envisagé dès le début de l’année 1995 comme le lieu probable du musée national du génocide mais
les très faibles moyens de l’État rwandais à cette époque retardent le projet d’année en année. Certains
sites du génocide acquièrent cependant rapidement un statut particulier, du fait des visites diplomatiques
qui y sont organisées, comme Nyarubuye, Nyamata, Ntarama ou encore Murambi.
Si le génocide est omniprésent dans la presse et les discours politiques, sa mémoire n’est pas alors un
enjeu de politique publique d’envergure, le pays traversant de nombreux défis. Une commission, dite
Commission Mémorial, est créée au sein du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche
Scientifique, mais celle-ci a des moyens très limités. Elle publie cependant en 1996 une enquête sur les
sites du génocide, qui sert par la suite dans le choix des lieux de commémoration. Ce rapport est aussi
utilisé dans les discussions entre l’Église catholique et l’État rwandais sur la possible patrimonialisation
des églises sites de massacre en 1994, qui sont alors un élément important de controverse.
La faiblesse des moyens financiers empêche la Commission Mémorial, et son responsable Louis
Kanamugire, de mener à bien les divers projets de patrimonialisation de sites du génocide. L’absence
de moyens humains empêche aussi cette commission et plus généralement les autorités rwandaises de
participer à l’écriture de l’histoire du génocide, qui est alors principalement le fait d’universitaires
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étrangers, de militants ou d’ONG. Des universitaires rwandais, tels Joseph Jyoni Wa Karega ou Célestin
Kanimba Misago, réalisent rapidement de premières enquêtes mais peu d’entre elles sont publiées.
Ainsi, aucun récit d’envergure sur l’histoire ou la mémoire du génocide n’est publié par les autorités
rwandaises avant la fin des années 2000.
La relative faiblesse des politiques mémorielles, ainsi que leur dimension conflictuelle, s’explique par
le contexte politique, social et militaire extrêmement tendu du Rwanda post-génocide. Ensuite, la quasi
absence de procès au cours de la période dite de transition, malgré un nombre très élevé de détenus,
participe d’une mise en tension de la société. Bien qu’ayant des moyens financiers plus élevés, le
Tribunal Pénal International pour le Rwanda créé en novembre 1994 ne prononce de son côté sa
première condamnation qu’en 1998, (Ornella Rovetta, Un génocide au tribunal. Le Rwanda et la justice
internationale, 2019). Surtout, la guerre civile commencée en octobre 1990 entre le Front Patriotique
Rwandais et les Forces Armées Rwandaises ne s’arrête pas en juillet 1994 avec le départ du
gouvernement intérimaire. Elle continue jusqu’au début des années 2000 sous d’autres formes, au cours
de la guerre dite des infiltrés, entre les forces gouvernementales rwandaises et les forces soutenant
l’ancien gouvernement, ayant commis le génocide. S’ajoute aussi la première guerre du Congo en 19961997 qui est suivie de la deuxième guerre du Congo entre 1998 et 2003. De fait, la période de transition
est marquée par une forte violence sociale, politique, diplomatique et militaire. Dans ce contexte, que
signifie la « mémoire du génocide » ? À la fin de l’année 1997, l’association Ibuka indique dans un
communiqué diffusé à la suite du massacre de Mudende contre des réfugiés Tutsi congolais par des
extrémistes Hutu: « Nous ne sommes pas des survivants, car le génocide continue ».
Une nouvelle Constitution est adoptée en 2003, accordant une place importante à l’histoire du génocide
et la lutte contre son idéologie mais aussi aux enjeux d’unité et de réconciliation.
Sur toutes ces dimensions, la situation évolue rapidement à partir du début des années 2000. Tout
d’abord, la guerre civile s’achève tandis que les accords de Pretoria en 2003 mettent fin à la deuxième
guerre au Congo. Cette période de paix naissante s’inscrit dans un contexte politique nouveau. Paul
Kagame devient président de la République en 2000 et entame de nombreuses réformes politiques et
administratives qui visent à rompre avec la deuxième République. Le Rwanda se dote d’un nouvel
hymne national et d’un nouveau drapeau. Surtout, une nouvelle Constitution est adoptée en 2003,
accordant une place importante à l’histoire du génocide et la lutte contre son idéologie mais aussi aux
enjeux d’unité et de réconciliation.
Le processus judiciaire Gacaca débute autour de cette même période. Plus de 100 000 détenus sont alors
dans les prisons rwandaises, en raison d’une incarcération massive de prévenus accusés de génocide et
du très faible nombre de procès après 1994. La majorité des personnes détenues, et condamnés, est au
final libérée lorsque les Gacaca se terminent en 2012.
Ajoutons que les années 2000 sont marquées par une évolution des relations politiques et diplomatiques
autour de la mémoire du génocide des Tutsi. Après une période particulièrement conflictuelle, les
relations entre l’Église catholique et l’État rwandais s’améliorent. En 2000, le premier ministre Guy
Verhofstadt se rend à Kigali et s’excuse au nom de la Belgique pour son inaction en 1994[2].
Enfin, la place de la mémoire du génocide des Tutsi évolue au niveau international à l’approche de la
dixième commémoration du génocide des Tutsi. Un musée-mémorial du génocide, pensé comme le
musée de Yad Vashem à Jérusalem, est construit au site de Gisozi à Kigali par les autorités rwandaises
aidées par la suite par la fondation britannique AEGIS ainsi que par divers bailleurs de fonds. La dixième
commémoration du génocide a lieu au stade Amahoro à Kigali en présence de nombreux diplomates
étrangers et marque une rupture en termes de diplomatie de la mémoire, du fait des moyens mobilisés.
C’est au cours de cette commémoration que la controverse entre la France et le Rwanda change
d’ampleur, le Président Paul Kagame accusant lors de son discours le représentant de la délégation
française Renaud Muselier d’avoir « l’audace de rester là, sans s’excuser ». La situation entre les deux
pays se dégrade rapidement par la suite avec une rupture des relations diplomatiques entre 2006 et 2009
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ainsi que la création au Rwanda d’une commission sur le rôle de la France au Rwanda dite commission
Mucyo.
Au cours de cette décennie, les principales politiques de gestion du passé sont mises en place ainsi que
les lois qui les accompagnent, en particulier la loi sur les mémoriaux du génocide de 2008. La
sécurisation du pays ainsi que l’engagement approfondi de l’État et de bailleurs de fond sur les questions
mémorielles transforment le paysage commémoratif. Plusieurs millions d’euros sont en effet investis
dans les principaux mémoriaux nationaux du génocide tant dans la conservation des sites et des traces
matérielles (objets et restes humains exposés).
À partir de 2009, le génocide n’est plus considéré au présent mais au passé et les discours politiques
portent de plus en plus sur la reconstruction, la « renaissance » du Rwanda.
À partir de 2009, les politiques mémorielles et plus généralement de gestion du passé évoluent encore
plus largement au Rwanda. La fin du processus judiciaire en août 2012 s’accompagne de fait d’une place
plus grande encore pour les politiques d’unité et de réconciliation. De façon générale, le génocide n’est
plus considéré au présent mais au passé et les discours politiques portent de plus en plus sur la
reconstruction, la « renaissance » du Rwanda. Il s’agit aussi pour les autorités rwandaises de faire
évoluer au niveau international les représentations sur le pays, que celui-ci ne soit plus défini par le
génocide et les images de cadavres mais aussi comme un exemple, voire un modèle, de reconstruction
et de réconciliation. Cette évolution est cependant paradoxale. Si l’État promeut l’espoir ou encore une
« mémoire positive », en mettant l’accent sur la nouvelle génération de Rwandais qui n’a pas connu le
génocide, les moyens alloués aux politiques mémorielles n’ont jamais été aussi importants du fait de la
croissance économique.
De ce point de vue, la mise en place en 2008 de la Commission Nationale de Lutte contre le Génocide
marque une évolution majeure. Cette commission en charge de la mémoire du génocide est dotée dès sa
création de moyens humains et financiers inédits. Elle encourage alors une homogénéisation des
pratiques mémorielles sur tout le territoire. Le symbole de la CNLG, une flamme du souvenir, est ainsi
apposé sur les mémoriaux, qui sont au fur et à mesure standardisés. Les mémoriaux nationaux du
génocide bénéficient d’un effort de patrimonialisation encore accru, quatre d’entre eux étant proposés
depuis 2012 au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Surtout, la mise en place de la CNLG s’accompagne de la création d’un centre de recherche et de
documentation et de façon plus générale de la production d’un récit structuré sur la mémoire du génocide
de bien plus grande ampleur. Un mensuel, Icyizere (Espoir), revient sur les activités de la commission,
et de nombreux écrits sont publiés en ligne, portant sur des thématiques diverses : l’idéologie du
génocide, l’enseignement dans le milieu scolaire ou encore la lutte contre le négationnisme. Enfin, les
chercheurs de la CNLG ont publié au cours de ces dernières années des monographies locales, les
premières portant sur le génocide dans les préfectures de Gisenyi et de Ruhengeri. Ces écrits rédigés en
Kinyarwanda, langue nationale parlée par tous les rwandais, s’inscrivent dans une volonté plus générale
de l’État rwandais de maîtriser la narration sur l’histoire du Rwanda et du génocide. Cette volonté
d’écriture de l’histoire s’accompagne d’un intérêt pour les archives largement accru au cours des cinq
dernières années. Après avoir, sans succès, tenté de récupérer les archives du Tribunal Pénal
International pour le Rwanda, le gouvernement rwandais soutient maintenant un projet de numérisation
et valorisation des archives Gacaca. À une échelle plus large, l’écriture de l’histoire est aussi un enjeu
d’unité nationale pour le gouvernement depuis 1994. Une première synthèse générale de l’histoire du
Rwanda par des universitaires rwandais est ainsi publiée en 2011 par la Commission Unité et
Réconciliation.
Le contexte politique et social a très largement évolué au cours des vingt-cinq dernières années. La
majorité de la population a en effet moins de vingt ans et n’a pas connu le génocide. Surtout, la politique
mémorielle nationaliste portée par l’État ne porte plus uniquement sur le génocide des Tutsi. Longtemps
minoré, la mémoire très controversée de la guerre a fait son apparition dans le paysage muséal avec
l’inauguration de deux musées, dont l’un est situé au sein du Parlement rwandais. Ensuite, la chancellerie
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des héros et des ordres nationaux a vu ses moyens considérablement augmenter récemment, et doit
publier prochainement le nom de personnes devant rejoindre le « Panthéon rwandais » situé à proximité
du stade Amahoro à Kigali.
En ce début du mois d’avril 2019, de nouveaux épisodes sont venus s’ajouter à la longue histoire de la
polémique franco-rwandaise concernant le génocide des Tutsi. Récurrentes depuis 1994, relayées par
les médias et au niveau militant et politique, ces controverses en viennent parfois à faire obstacle à une
connaissance du génocide des Tutsi et de sa mémoire au Rwanda. S’il existe bien une question francorwandaise avant, pendant et après 1994, elle n’est évidemment qu’une dimension d’une histoire bien
plus large. Au Rwanda même, cette question est très loin d’être au cœur des politiques mémorielles…
Notes :
[1] Le Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement (MRND) et la Coalition pour la Défense de la République
(CDR) sont cependant interdits après 1994, ayant participé à l’organisation du génocide.
[2] Le président des États-Unis Bill Clinton prononce des excuses lors de sa venue à Kigali en 1998, mais ne sort pas de
l’aéroport et ne visite pas de site commémoratif.