Fiche du document numéro 22727

Num
22727
Date
Jeudi Septembre 2011
Amj
Fichier
Taille
1140448
Titre
Billets d'Afrique No. 205
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Dans ce numéro

Sommaire
ËP. 2 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE

Tunisie

«Pour un moratoire
immédiat de la dette !»
Témoignage
de Fathi
Chamkhi,
porte-parole
de Raid Attac
et Cadtm
Tunisie, qui milite
activement
pour la
suspension
du
remboursement,
l’audit de la dette
et l’abolition de
sa partie odieuse.

B

illets d’Afrique: Pourquoi ne pas avoir suspendu le remboursement de la dette au
lendemain de la révolution?
Au lendemain de la révolution, la décision de suspendre le paiement du service de
la dette est la décision qui paraît être la plus logique, vu l’ampleur des besoins sociaux
auxquels il faut répondre en toute urgence. Au lieu de cela, le gouvernement s’est hâté
à rassurer les créanciers, quelques jours à peine, après la fuite du dictateur, en affirmant
poursuivre le paiement de la dette. Rassurer les riches créanciers internationaux, plutôt que
d’apporter secours à une population saignée à blanc par plus de deux décennies de politique
économique ultralibérale, voilà la priorité de ce gouvernement. Cela en dit long sur sa nature
politique et sociale. Il est en effet issu du régime de Ben Ali !
Suite page 6

La reconquête
Drôle de saison 2011 pour l’Afrique, dans le style un pas en avant-deux pas en
arrière. L’authentique émergence citoyenne en Tunisie et en Égypte a été éclipsée
par les guerres de recolonisation en Côte-d’Ivoire et en Libye. On voudrait nous
faire avaler l’ensemble dans un même emballage estampillé « Droits de l’homme »
et « démocratie ».
Suite page 3

Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 205 Septembre 2011 - 2,30 euros

Gabon: un dictateur si susceptible
– Françafrique : le naturel revient au galop
– Du gras à se faire – Une barbouze joue au
caïd – Pollueur enfin payeur - Wade en préretraite – Les indignés syriens nous pompent
l’air !
ËP. 1 & 3 EDITO LA RECONQUÊTE

ËP. 4 FRANCE La reine et le vilain
La longévité de la reine d’Angleterre,
prétexte ultime pour justifier le soutien
français au président camerounais Paul Biya

ËP. 5 La palme des poursuites en
diffamation pour Bolloré
A un mois de l’élection présidentielle fantoche
au Cameroun, le groupe Bolloré s’en prend
à nouveau aux journalistes qui évoquent ses
activités au royaume de Paul Biya.

ËP. 6 «Pour un moratoire immédiat de
la dette !»
Témoignage de Fathi Chamkhi, porte-parole
de Raid Attac et Cadtm Tunisie.
ËP. 7 RWANDA Kagamé à Paris, une
visite sous haute surveillance
Nul doute que Nicolas Sarkozy et le
président rwandais, Paul Kagamé,
en voyage officiel à Paris ce mois de
septembre seront scrutés dix-sept ans
près le génocide des Tutsi rwandais.
ËP. 8 GABON Pour un droit d’ingérence
démocratique
Un rapport d’analyse du système
électoral gabonais, réalisé par le
Réseau des organisations libres pour la
bonne gouvernance (Rolbg) a permis un
diagnostic d’un système démocratique
qui n’en a que le nom.

ËP. 9 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE
Bongo, un dictateur susceptible – Bongo se
plaint de la corruption – Libye : des vessies
pour des lanternes – Big Brothers – Libye :
le pétrole en ligne de mire
ËP. 10 Afrique d’ l’Est Quelles sont les
causes de la famine ?
La sécheresse qui sévit actuellement en
Afrique de l’Est a déjà fait des dizaines de
milliers de morts et menace 1 millions de
personnes. Dans l’indifférence générale

ËP. 12 Hommage à André Fine
w w w. s u r v i e . o r g

En bref
Le naturel
revient au galop
«Allez, allez les privés ! On vous ouvre les
portes mais il faut ramener du pognon!».
Pas besoin de discours et longues
argumentations pour décrire l’action du
gouvernement français en Afrique, une
constante depuis la colonisation. Cette
phrase crue, directe, est celle du ministre
français de la Coopération, Henri de
Raincourt, pendant la tournée africaine de
François Fillon à la mi-juillet. La première
étape était bien sûr la Côte-d’Ivoire où le
président Alassane Ouattara venait d’être
installé par une opération caricaturale des
forces françaises. Et pour bien surveiller
le garde-manger, le général Réglat, ancien
commandant des Forces françaises (FFG),
a été nommé conseiller auprès de Ouattara
pour accompagner la réforme de l’armée
ivoirienne. De quoi pour la France «rester
le partenaire de référence à Abidjan»
selon les déclarations de Fillon qui se
voulant très persuasif martelait «J’appelle
tous ceux qui continuent à vouloir évoquer
les relations entre la France et l’Afrique
en parlant de Françafrique à changer de
vocabulaire.»
Faudrait d’abord changer de politique !

Du gras
à se faire

C’est un secret de polichinelle: la
rentabilité des investissements est plus
élevée en Afrique que dans les autres
régions en développement. Selon Luc
Riggouzo, chef de cabinet du ministère
français de la Coopération, les retours sur
investissements dans le secteur bancaire en
Afrique sont plus élevés que dans le reste
du monde (+ de 30%). Les secteurs comme
ceux de l’énergie, les infrastructures, la
banque, l’agroalimentaire, sont les plus
rentables. Une rentabilité que ne vient pas
contrarier des réglementations sociales,
fiscales et environnementales dignes de
ce nom. Dans ce contexte, Total Gabon
a annoncé, en mai dernier, une très forte
hausse des son résultat net au premier
trimestre 2011 (84 millions de dollars
contre 42 millions de dollars au premier
trimestre 2010). Des résultats qui ont
permis la distribution d’un dividende
de trente dollars par action au titre de
l’exercice 2010 aux actionnaires dont
bon nombre sont issus du clan Bongo.
Quant aux Gabonais...
De son côté, le groupe Rougier, spécialisé
dans l’exploitation, la transformation et
la distribution de bois tropicaux vient
d’annoncer un chiffre d’affaires de
74,1 millions d’euros pour le premier

semestre 2011, en progression de 9,3%.
Enfin, dans le sillage de François Fillon
en visite à Libreville, les 16 et 17 juillet,
Bouygues et Rougier ont «remporté» des
contrats pour un montant de 71 millions
d’euros.
ETDE, filiale de Bouygues Construction,
pour un montant de 48 millions euros pour
le développement d’un réseau de lignes
à haute tension. Le deuxième contrat
de 23 millions d’euros pour Lignafrica,
joint-venture entre Rougier et Forêt
Ressources Management, un cabinet
français d’ingénierie forestière pour
l’exploitation d’un périmètre forestier de
39 000 hectares, dont 14 000 d’okoumés.
Tout va bien on vous dit !

Une barbouze
joue au caïd

«Fabrice Arfi journaliste à Mediapart,
a porté plainte contre X (…) du chef de
menaces de mort. Cette plainte fait état de
menaces explicites reçues au début de son
enquête sur les documents Takieddine,
alors qu’elle n’était pas encore publique.
Elles émanent de Pierre Sellier dont
la société d’intelligence économique,
Salamandre, évolue dans les cercles du
pouvoir sarkozyste et qui a travaillé pour
le marchand d’armes Ziad Takieddine.»,
(Mediapart, 31 août). Pierre Sellier,
président de Salamandre, une «officine»
barbouzarde était, dès 2009, en relation
avec l’entourage du nouvel homme fort de
Madagascar, Andry Rajoelina tout juste
parvenu au pouvoir. Officiellement, il
espérait fournir des systèmes biométriques
d’identification. Mais, à l’ombre de la
Françafrique, barbouzes et affairistes se
font souvent concurrence: il faut avoir vu
l’interview, la même année, du protégé
de Jacques Foccart, Robert Bourgi, sur la
chaine panafricaine Télé Sud, dénonçer
publiquement les menaces de Sellier
contre lui-même et Sophie Deniau, bellefille de Jacques Toubon, très actifs dans le
dossier malgache.

Nigéria : pollueur
enfin payeur

Excellente nouvelle ! C’est une
première: la Haute Cour de justice
britannique a ordonné à une grande
compagnie pétrolière, Shell, de payer
une indemnité de 410 millions de
dollars après le recours collectif intenté
en Angleterre par la communauté
Bodo de Rivers State dans le delta du
Niger. Shell a été jugée responsable
de deux marées noires en 2008 et
2009 ayant dévasté l’environnement et
les voies navigables en touchant plus

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2011 n No 205

particulièrement la communauté de
pêcheurs de Bodo.
Cette condamnation intervient quelques
semaines après la parution d’une étude
du Programme des Nations unies
pour l’environnement (PNUE) qui
met gravement en cause la compagnie
pétrolière nationale nigériane (NNPC) et
de nombreux groupes étrangers, dont Total,
qui opèrent dans le delta. Cette étude ne
fait que confirmer ce que dénoncent depuis
longtemps les populations locales et les
ONG internationales (Billets d’Afrique,
février 2007): une pollution massive de
cette vaste zone de mangrove, un des
écosystèmes les plus remarquables de la
planète. L’écrivain et célèbre président
du MOSOP (Mouvement pour la survie
du peuple Ogoni), Ken Saro-Wiwa avait
d’ailleurs payé de sa vie son opposition à
Shell. Il a été pendu en 1995 par le régime
militaire de Sani Abacha. L’enquête de
l’Onu établit scientifiquement l’éten­
due et l’impact des dommages dans
l’Ogoniland, au coeur du delta du Niger
où la restauration environnementale
complète pourrait prendre jusqu’à trente
ans. Il faut souhaiter que cette décision
à Londres ouvre la voie à d’autres
dédommagements pour les populations
locales. Le Mosop réclame surtout le
nettoyage de l’environnement ravagé par
des décennies d’exploitation pétrolière
aux frais des compagnies pétrolières et la
révocation de la licence de Shell.

Wade en
pré-retraite

Depuis les manifestations du 23 juin
contre une réforme de la Constitution
en faveur d’un troisième mandat de
Wade, les diplomaties occidentales
ont pris leurs distances tellement il est
évident que les Sénégalais ne souhaitent
plus Wade au pouvoir et refusent la
perspective d’une succession dynastique
au profite de son fils Karim.
D’après les câbles divulgués par
Wikileaks, la diplomatie américaine
considère que l’actuel président du
Sénégal et son parti ne connaissent que
le langage de la violence. Elle a exigé
récemment que les critères d’une élection
transparente soient respectés.
La diplomatie française avait, au contraire,
été beaucoup plus souple envers la famille
Wade dont elle avait fait le fils Karim,
le successeur désigné. Elle se fait donc
discrète et laisse la diplomatie américaine
tenter de convaincre le «goor gi» de
quitter le pouvoir.
La Constitution sénégalaise de 2001
stipule que la présidence est limitée à deux
mandats de cinq ans consécutifs. L’article

Éditorial
27 est clair. Wade a déjà effectué un
premier mandat de sept ans (2000/2007),
les rédacteurs de l’époque ayant estimé
que puisqu’il avait débuté son mandat
sous l’emprise de la Constitution de 1963,
il avait la possibilité d’aller au terme de
son mandat pour lequel il avait été élu,
soit sept ans. Réélu, il arrivera donc en
2012 au terme de son second mandat
d’une durée de cinq ans comme le prévoit
la constitution de 2001. Wade avait
donc obtenu une dérogation et argue de
aujourd’hui que l’article 27 ne s’appliquait
donc pas à son premier mandat. Selon
cette logique particulière, il prétend donc
à une troisième candidature. En fait, il a
épuisé ses mandats.
Sur fond de crise politique, on attend donc,
en octobre, que la Cour constitutionnelle
valide les candidatures retenues.
En attendant, les candidats potentiels
cherchent à se faire adouber qui aux
États-Unis, qui en France, voire les deux.
De son côté, Wade continue lui aussi à
ménager ses alliances, en s’impliquant
par exemple dans le dossier libyen, en
faveur (cette fois) du CNT. Il était à Paris
le 1er septembre pour la «conférence inter­
nationale sur l’avenir de la Libye», et se
targuait d’être «premier pays d’Afrique
subsaharienne à reconnaître le Conseil
national de transition (CNT)».
De quoi faire plaisir aux deux capitales
très (trop) impliqué dans la mise à bas de
Kadhafi: Washington et Paris...

Les indignés syriens
nous pompent l’air

Sortons les clairons! Qu’on se le dise:
me 2 septembre, l’Union européenne a
décrété un embargo sur les importations
de pétrole syrien «compte tenu de
la gravité de la situation en Syrie».
Une mesure importante puisque 95%
des exportations de pétrole syrien
sont achetés par l’Union européenne.
Et dire qu’il aura fallu trois mois pour y
penser.
Mais visiblement, il faut encore quelques
milliers de morts supplémentaires pour
une décision plus radicale. L’embargo
n’entrera en effet en vigueur que le
15 novembre pour les contrats en cours
et l’interdiction de tout investissement
européen dans le secteur pétrolier syrien
a été renvoyée aux calendes grecques.
Comme s’il manquait encore une
touche de cynisme au tableau, Total
a assuré se conformer aux sanctions
(on voit mal comment il en serait
autrement) : «(…)Total a cessé tout
achat de brut et de produits pétroliers
à la Syrie». L’entreprise poursuivra
néanmoins la production dans le pays…

La reconquête
Suite de la page 1
Mais, si l’opinion française, tous partis politiques confondus, s’est laissée
prendre à cet amalgame grossier, l’opinion africaine, quasi unanime mais
inaudible, ne s’y est pas trompée. Elle qui a vu dans les interventions en Côted’Ivoire et en Libye une entreprise de reconquête impérialiste.
La puissance dominante, qu’on l’appelle France, ONU, États-Unis, OTAN, décide
souverainement de ce qui relève des « Droits de l’homme » et de ce qui est appelé
« démocratie ». Ainsi le grand démocrate Alassane Ouattara peut-il nommer
aux plus hauts postes de l’armée ivoirienne des responsables de crime contre
l’humanité, comme Martin Kouakou Fofié. Ce chef de guerre est accusé, entre
autres atrocités, d’avoir, en juin 2004, lors d’un conflit au sein du mouvement
rebelle, enfermé et laissé mourir dans un container cinquante personnes. Ce
n’est pas cela, pas plus que la persistance des exécutions extrajudiciaires
dans les dernières semaines en Côte-d’Ivoire1 qui va troubler les agapes du
couple Sarkozy recevant dans leur villa du Cap Nègre le couple Ouattara, qui
séjournent en France dans leur villa de Mougins. Ces liens personnels entre
un président français et un satellite africain, cette confusion entre l’État et le
privé, c’est précisément ce que le candidat Sarkozy avait condamné dans le
néocolonialisme gaullien. Il fait pire puisque, dans ce passé censé révolu, c’est
Foccart qui assumait cette collusion, et non de Gaulle à Colombey.
Quant à la révolte libyenne, dirigée par des ministres de Kadhafi, elle a triomphé
grâce aux bombardements et aux fournitures d’armes de certains pays de
l’OTAN, la France en tête. Le président du conseil exécutif du CNT (Conseil
national de transition), Mahmoud Jibril, qui présidait jusqu’en 2011 le bureau du
développement économique national, est un partisan résolu de la privatisation
et de la libéralisation de l’économie libyenne. Cette victoire s’accompagne d’un
déchaînement d’humiliations, d’exactions, de lynchages et d’assassinats à
l’encontre des populations noires vivant en Libye censées être pro-Kadhafi, en
fait victimes du racisme des « combattants de la liberté ». On ne décomptera
jamais, dans l’info-spectacle, les milliers de disparus dans la fuite éperdue de
ces populations en Méditerranée et dans le désert, dégâts collatéraux qui ne
pèsent pas lourd face à la récupération du contrôle sur le pétrole libyen.
Pour un tyran abattu, dans des conditions plus que contestables, combien
de despotes protégés ? On ne demande pas à la France de faire progresser
l’idéal démocratique en bombardant les résidences des présidents africains
consacrés par la fraude mais on est en droit d’en attendre au moins un
rappel des droits civils et politiques et une restriction des relations avec
des potentats qui emprisonnent et tuent leurs opposants, répriment leur
population et pillent leur pays.
C’est au contraire la complicité de la France qui va permettre à un parti qui
détient le monopole des ressources publiques et a un président installé à
perpétuité de se pérenniser le 9 octobre prochain au Cameroun. La France
a fourni tout l’arsenal nécessaire à la répression afin de permettre aux
multinationales d’exploiter toutes les ressources et tous les services du pays,
tandis que la quasi totalité de la population vit dans la misère. Cette nouvelle
forme de colonie, c’est sûrement cela qu’on appelle « démocratie» puisque
personne, dans la France politico-médiatique, n’y trouve matière à vertueuse
indignation.

Odile Tobner
communiqué de HRW, 5 août 2011

1

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No 205 n Septembre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

À lire

Salves

« Au Cameroun
de Paul Biya »

CaMeRoun

Un livre de Fanny Pigeaud,
Karthala, août 2011.
Le tableau du Cameroun actuel, par
une journaliste qui y a séjourné pour
son travail pendant plusieurs années
est précis, documenté et tout à fait
saisissant. La simple description de l’état
dans lequel se trouve Cameroun suffit à
dresser un réquisitoire contre le régime de
Biya, en place depuis presque trente ans
maintenant.
Les dix chapitres font l’inventaire des
principaux aspects scandaleux de la réalité camerounaise, de celui intitulé L’État
RDPC, qui décrit la mainmise sur tous
les moyens de l’État, monopolisés par
le parti au pouvoir, pire qu’un parti
unique, jusqu’au dernier qui, sous le
titre Complicités, esquisse un exposé sur
la responsabilité de la France comme
principal soutien du régime, et des pays
occidentaux comme spectateurs passifsdu
désastre que vit ce grand et riche pays du
golfe de Guinée.
C’est le chapitre «Détournements et
criminalités» qui peint le mieux la toile
de fond de la vie camerounaise. La
corruption y atteint en effet un niveau
vertigineux, jusqu’à devenir une sorte de
normalité à l’envers. La gangrène en est
la règle. La course à l’enrichissement par
la confiscation des ressources nationales
est proposée en modèle à l’admiration du
peuple. Pour cela, il faut aussi ruiner les
formations scolaires et universitaires. Le
tableau de l’université peint dans le chapitre
«La mise à l’écart de la pensée» est peutêtre le plus triste du livre, quand le peuple
est détruit dans son intelligence même. Ce
livre étayé par d’abondantes références est
une somme pour apprendre à connaître le
système inexpugnable qui condamne les
Camerounais, et bien d’autres Africains à
des situations similaires, au désespoir et
à l’exil. Derrière l’horreur imposée aux
Camerounais se profile l’ordre mondial
d’une rapacité généralisée, prête à
piétiner la masse de
l’humanité au profit
d’innommables
mafias sans foi ni loi.

La reine et le vilain
La longévité de la reine
d’Angleterre, prétexte ultime
pour justifier le soutien
français au président
camerounais Paul Biya.

L

e ministre français de la Coopération,
Henri de Raincourt, qui dit de luimême : «Je ne fais pas de gaffes»,
c’est-à-dire qu’il manie à merveille le robinet
d’eau tiède en soufflant à la fois le chaud
et le froid pour flatter tous les épidermes,
quitte à dire tout et son contraire, en fidèle
domestique.
Dans Jeune Afrique du 8 août 2011, interrogé
sur les vingt-trois années au pouvoir de
Blaise Compaoré au Burkina, qui médite une
réforme constitutionnelle pour être candidat
à sa succession, il glisse: «Si nous avons
un message à adresser, tout en sachant que
les autorités du Burkina sont libres, c’est
de dire que les périodes de tensions ne sont
pas les plus propices pour procéder à des
changements de Constitution...», «Encore
une fois, les temps ont changé. L’évolution
du monde a un impact sur la durée des
mandats, quels qu’ils soient. En France, par
exemple, on a bien limité à deux le nombre
de mandats présidentiels, soit dix ans. »
Au Cameroun, en revanche, le temps
apparemment ne compte pas. Interrogé sur
Biya, au pouvoir depuis 1982, Henri de
Raincourt noie le poisson : «Ce sont les
électeurs qui choisissent. La France n’a pas
de candidat au Cameroun».
Lors de sa dernière visite, début juillet, au
Cameroun, Henri de Raincourt, interrogé
par Luc Deutchoua pour le quotidien Le
jour, qui lui fait remarquer que «Depuis
cinquante ans, il n’y a pas de véritable
alternance politique au Cameroun…»,
a dû se faire plus prolixe pour noyer plus
laborieusement le poisson : «Je sais qu’il
y a des élections qui se profilent à l’horizon
au Cameroun. La France souhaite que
ces élections, comme dans tous les autres
pays où il y a des élections, se déroulent
le mieux possible et dans la transparence
la plus totale. [...] Donc, la France, de la
manière la plus solennelle qui soit, affirme,
et personne ne peut prouver le contraire,
qu’elle n’a pas de candidat. La France fait
confiance à la démocratie, à la sagesse des
peuples, pour se choisir les représentants
qu’elles désirent, c’est-à-dire, le président,
la majorité au parlement, etc. La France, en
la matière, ne s’ingère pas dans la politique
intérieure des pays africains.»
Poussé dans ses retranchements par la

4 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 011 n No 05

Paul Biya, vingt-neuf ans de présidence,,
et le ministre français de la Coopération,
Henri de Raincourt
question: «Quelle réflexion vous inspirent
les propos d’Hillary Clinton qui estime
que l’ère des chefs d’Etat inamovibles est
révolue en Afrique? », Henri de Raincourt,
tout en développant les considérations sur
le temps et ses aléas, arrive à les enrober
dans une introduction et une conclusion
qui les neutralisent. Tant de souplesse
force l’admiration. «Je crois qu’il faut
de toute façon, d’une manière générale,
se garder d’avoir des idées définitives
qui s’appliqueraient partout de manière
uniforme. En revanche, ce qui est vrai,
c’est qu’on vit dans une société qui s’est
globalisée avec une évolution extrêmement
forte, extrêmement rapide, qui, d’ailleurs,
ne se fait pas sans difficultés, sans
secousses, sans inquiétude et sans heurts.
Ça, on le voit bien, et on le sait bien. Donc,
si vous voulez, cette évolution extrêmement
vive et extrêmement rapide fait que cette
accélération du temps ne peut pas ne
pas avoir de répercussions sur le temps
politique. Beaucoup de pays considèrent
aujourd’hui qu’effectivement, il faut qu’il
y ait du sang nouveau. Il faut toujours
rechercher un équilibre entre l’accélération
du temps et le temps politique. La Reine
d’Angleterre est au pouvoir depuis 50 ans,
mais, ça ne va pas mal pour elle. Cela veut
dire qu’elle a pu coller à son temps.» Ce
que traduit son interlocuteur en: «Donc, la
longévité au pouvoir du président Paul Biya
ne vous dérange pas». Outre que la reine
d’Angleterre, qui est montée sur le trône le
6 février 1952, est dans la soixantième année
de son règne, faut-il que Henri de Raincourt
ait une âme de «vilain», (celui qui est vil),
pour oser citer cet exemple ridicule pour
flatter Biya.
Faut-il aussi que les intérêts français au
Cameroun soient puissants! Mais qu’a bien
pu faire Compaoré pour se faire tancer, lui ?
Odile Tobner

La palme des poursuites en
diffamation pour Bolloré
A un mois de l’élection
présidentielle bidon au
Cameroun, le groupe
Bolloré s’en prend à
nouveau aux journalistes
qui ont eu le toupet
d’évoquer ses activités au
royaume de Paul Biya.

L

e reporter Benoît Collombat de
France Inter et l’ex-journaliste
de Rue 89, David Servenay, ainsi
que son directeur de publication, Pierre
Haski, sont poursuivis en diffamation
par le groupe Bolloré. Pour Benoît
Collombat, c’est la seconde fois. Leurs
articles respectifs sur les plantations
camerounaises de la Socapalm, pour­
tant publié il y a plus de huit mois,
en décembre 2010, faisaient état
d’une procédure engagée par quatre
ONG auprès de l’OCDE. Celles-ci
dénonçaient des pratiques sociales et
environnementales scandaleuses dans
ces plantations de palmiers à huile et
les imputaient au groupe Bolloré. Si
les médias, à de rares exceptions près,
semblent avoir eu peur de traiter le sujet,
les deux articles incriminés, susceptibles
de porter «atteinte à l’honneur ou à la
considération de la société Bolloré»,
sont de trop pour un entrepreneur si bien
en cour chez l’autocrate Biya. Comme
Billets d’Afrique l’avait relaté, le
groupe Bolloré qui nous a déjà adressé
deux droits de réponse, a adopté une
nouvelle stratégie vis-à-vis de la presse,
usant de procédures judiciaires dès que
des enquêtes journalistiques dénoncent,
à tort d’après lui, certains aspects de ses
activités africaines florissantes.

Actionnaire minoritaire : petit
mais costaud !
Les ONG qui accusent Bolloré
considèrent en effet que le groupe,
bien qu’actionnaire minoritaire, est en
position de contrôler la Socapalm malgré
des montages financiers complexes. Il
faut dire que celui-ci a souvent argué
de ses participations en cascade pour
se présenter comme «actionnaire
minoritaire» de la Socapalm, et donc
implicitement irresponsable de ce qu’il
peut s’y passer... Pourtant, la note
publiée par la Socapalm elle-même
en vue de sa capitalisation boursière,

fin 2008, précisait que l’actionnaire
largement majoritaire (70%) de ces
plantations était «la société PALMCAM
(...) elle-même détenue à 63,72%
par le Groupe INTERCULTURES/
SOCFINAL (groupe Fabri / Bolloré)».
Intercultures et Socfinal, rebaptisées
depuis Socfinaf et Socfin, sont des
holdings qui détiennent des parts dans
différentes plantations industrielles en
Afrique et en Asie, et dont le siège est
basé au Luxembourg... un paradis fiscal
à deux heures de Paris, bien pratique
pour rapatrier de juteux profits. En les
définissant comme le «groupe Fabri/
Bolloré», du nom des deux familles
intriquées dans leur administration,
la Socapalm confirme ce qu’écrivait
la journaliste Martine Orange dans
Mediapart, en février 2009: avec ses
39% (à l’époque), Bolloré a certes
une position d’actionnaire minoritaire
dans ces deux sociétés, mais de poids
car face à lui Fabri ne détient pas non
plus la majorité. Quant au président du
conseil d’administration de la Socapalm,
Claude Juimo Monthe, ex-président de
la Chambre de Commerce nationale et
qui a, selon les médias camerounais, «
souvent été délégué du Comité central
du parti présidentiel» (c’est-à-dire la
machine politique du dictateur Paul
Biya), il s’est vu offrir en 2010 un siège
de directeur dans le groupe de Vincent
Bolloré. Drôle de façon, pour ce
dernier, de prendre ses distances avec
cette encombrante société...
Alice Primo

Photo : Isabelle Alexandra Ricq - Les grands
perdants de l’emprise de la Socapalm, les Pygmées,
chassés de leurs terres et, privés de tout moyen
d’existence, condamnés à manger du rat
http://www.wrm.org.uy/countries/Cameroon/
Bollore_pt.pdf

La ruée
Bolloré n’aura pas attendu longtemps
après la chute de Kadhafi pour se
précipiter en Libye. D’après Challenges
(2 septembre) « les hommes de Vincent
Bolloré se rendront dès le 12 septembre
dans la ville de Misrata pour négocier
avec les autorités la reconstruction du
port. Le groupe français connait bien le
dossier puisqu’il avait signé en janvier
dernier un contrat de concession. A
l’époque c’est le colonel Kadhafi était
au pouvoir. Mais aujourd’hui Vincent
Bolloré, toujours très pragmatique en
ce qui concerne ses affaires africaines,
explique qu’il n’avait pas négocier avec
Tripoli, mais avec «les autorités civiles
locales qui sont toujours en place». Pour
la dixième fortune française l’affaire est
entendue c’est lui qui gérera ce chantier,
très stratégique, puisqu’il permettra
à la filiale Bolloré Africa Logistics de
compléter son maillage du continent avec
un débouché sur la Méditerranée.» Le
nouveau pouvoir remettra d’autant moins
en cause ces contrats que ce sont les
mêmes qui les ont établis sous Kadhafi.

Billets d’Afrique et d’ailleurs
à retrouver aussi sur les réseaux
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N 205 n Septembre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 
o

Témoignage
Tunisie

Fathi Chamkhi: « Pour un moratoire
immédiat de la dette tunisienne ! »
Les nouvelles autorités
tunisiennes ont très vite,
après la chute de Ben Ali,
donné des assurances aux
créanciers internationaux leur
assurant un remboursement
de la D’après le gouverneur de
la Banque centrale, la Tunisie
doit rembourser 1120 millions
de dinars (560 millions euros)
alors que le pays a besoin
de consacrer toutes ses
ressources financières à ses
budgets sociaux.Témoignage
de Fathi Chamkhi, porteparole de Raid Attac et Cadtm
Tunisie, qui milite activement
pour la suspension du
remboursement, l’audit de la
dette et l’abolition de sa partie
odieuse.
Suite de la page 1
Chose assez curieuse, la révolution s’est
contentée de décapiter le pouvoir sans
l’abattre. Après le 14 janvier, tout le
gouvernement de Ben Ali est resté en place.
Il a fallu attendre le 24 février pour qu’il en
soit chassé. Mais, celle qui prend la relève est,
elle aussi, issue du même pouvoir. De ce fait,
il ne faut pas s’étonner qu’elle maintienne le
cap de la politique du dictateur, c’est-à-dire
de continuer d’agir contre les intérêts vitaux
des classes populaire, malgré la révolution.
La bataille pour la prise du pouvoir paraît
donc primordiale pour la réalisation des
objectifs de la révolution. La bataille pour la
suspension du paiement de la dette met en
évidence cette vérité.
Billets d’Afrique les revendications sociales
de la Révolution tunisienne peuvent-elles
s’accommoder de cette continuité ?
Le régime de Ben Ali est un régime
antisocial, c’est ce qui explique la
révolution. La chute du dictateur n’a
pas suffit pour abattre son régime. Le
gouvernement actuel est un gouvernement
contre-révolutionnaire qui tente de
main­tenir ce régime. Il est donc clair

«en 1956, le pouvoir tunisien a été obligé de racheter les terres agricoles (environ la
moitié de la surface agricole) que les colons français avaient accaparé sous le régime
colonial, avec des crédits accordés par l’Etat français!»
qu’il n’apporte aucune réponse aux
revendications sociales de la révolution.
La question est de savoir s’il pourra-t-il se
maintenir en place malgré cela? Les classes
populaires sont-elles prêtes à se soumettre
de nouveau ? A l’heure actuelle rien n’est
décidé, même si le gouvernement est en
train de marquer des points, par exemple
en poursuivant le paiement de la dette, et
surtout en reprenant progressivement le
contrôle de la situation.
Je pense néanmoins que le calme actuel est
très fragile et qu’une nouvelle explosion
populaire, dans les prochaines semaines,
voire les prochains mois, n’est pas à
exclure. Le sort de la révolution n’est pas
encore scellé. Je continue de croire à sa
victoire, car se soumettre de nouveau et
se laisser exploiter et opprimer comme
cela été toujours le cas, me paraît fort peu
probable. Il est bien normal que le régime
de Ben Ali essaye de s’accrocher et de se
restaurer mais il ne pourra plus résister
assez longtemps car il n’a pas de réponses
aux immenses attentes sociales.

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2011 n No 205

Billets d’Afrique : On sait que la quasitotalité de l’économie tunisienne était aux
mains du clan Ben Ali, n’est-ce pas plutôt
la dette de celui-ci davantage qu’une dette
publique ?
Je pense qu’il est exagéré d’affirmer une
chose pareille. Certes, les Ben Ali, les
Trabelsi (clan de l’épouse du dictateur) et
les familles alliées locales se sont approprié
un pan entier de l’économie, toujours
est-il qu’une bonne partie échappait à
leur contrôle. Par exemple, les intérêts
économiques étrangers qui sont importants
en Tunisie, ont toujours été en dehors de leur
zone de contrôle. Cela étant dit, il est vrai de
dire qu’une bonne partie de la dette, qui est
dite publique, est en fait une dette privée du
clan mafieux des Ben Ali-Trabelsi.
Billets d’Afrique: l’annulation de la dette
est-elle un thème populaire en Tunisie ?
La dette était une question totalement
ignorée des classes populaires avant le
14 janvier. Grâce à la campagne initiée par
notre association, nous pouvons affirmer

Salves
qu’elle l’est beaucoup moins aujourd’hui.
Par exemple, plusieurs partis politiques l’ont,
d’ores et déjà inscrite à leur programmes et
un débat national commence à s’organiser
autour de cette question. Beaucoup de
chemin a été réalisé en si peu de temps, et
cela grace bien évidemment à la révolution.
Je pense que cette question va devenir
l’une des questions centrales du processus
révolutionnaire dans les semaines et les mois
à venir.
Billets d’Afrique: voyez-vous des similitudes
avec la crise des dettes souveraines en
Europe ?
Bien entendu, il existe beaucoup de
similitudes, notamment en ce qui concerne
les intérêts sociaux auxquels la dette porte
atteinte. Ce mécanisme est conçu pour
privatiser les profits et pour socialiser
les pertes. La dette ramène derrière elle
l’austérité, le chômage et la précarité.
Mais, le contexte politique est bien
évidemment complètement différent. Dans
le Sud, la dette s’inscrit dans des relations
dominants-dominés, où la dette pose, en
plus de questions relevant de la justice
sociale, ceux de la souveraineté populaire
nationale. Les crises de la dette, qui éclatent
ça et là dans les pays du Nord, ou bien qui
risquent d’éclater dans un avenir proche,
en plus de ceux que connaissent les pays
du Sud, ont « le mérite » de mettre un peu
plus en évidence les intérêts communs des
peuples, aussi bien ceux du Nord que ceux
de Sud, face à un ennemi commun.
Billets d’Afrique: quelle est la part des
créanciers français dans la dette publique
tunisienne ?
En tant qu’ancienne puissance coloniale,
la France occupe une place importante
dans la dette de la Tunisie, sa part dans
l’encours total de la dette extérieure
publique s’élève à environ 14%, mais
il ne s’agit là que de la part bilatérale,
c’est-à-dire celle revenant à l’Etat
français, sans compter le secteur financier
privé. Mais il paraît tout de même assez
difficile d’admettre que la Tunisie doit
de l’argent à la France. D’une part, la
Tunisie a déjà remboursé le double de ce
qu’elle a emprunté à la France. D’autre
part, la France, qui a colonisé la Tunisie
pendant trois quarts de siècle, pillant et
exploitant librement le pays, a une dette
historique envers elle, qu’elle n’a jamais
honorée. Bien plus, quelques années
après l’indépendance en 1956, le pouvoir
tunisien a été obligé de racheter les terres
agricoles (environ la moitié de la surface
agricole) que les colons français avaient
accaparé sous le régime colonial, avec des
crédits accordés par l’Etat français !
Propos recueillis par Raphaël De Benito

Rwanda

Kagamé à Paris, une
visite sous haute
surveillance
Nul doute que Nicolas
Sarkozy et le président
rwandais, Paul Kagamé, en
voyage officiel à Paris ce
mois de septembre seront
scrutés et leurs déclarations
décortiquées dix-sept ans
après le génocide des Tutsi
rwandais.

A

lors qu’Alain Juppé, accusé de
complicités avec les génocidaires
lors de son premierr passage au Quai
d’Orsay sera aux abonnés absents, en voyage
dans le Pacifique, il y a un sujet très sensible de
nature à plomber l’ambiance.
Celui de la présence sur le territoire français
d’au moins vingt-un présumés génocidaires.
Vingt-un cas, dont Agathe Habyarimana,
fortement soupçonnée d’être une des têtes
pensantes du génocide, qui vivent en toute
impunité malgré les plaintes déposées depuis
1994. D’après l’ambassadeur de France
à Kigali, cette visite est l’occasion de «la
consolidation des relations entre les deux
pays notamment par la levée des obstacles à
la source des discordes». Sauf que la justice
française ne se presse guère ce qui irrite Kigali.
Ce n’est qu’à la mi-août de cette année que des
gendarmes français se sont rendus au Rwanda
pour mener des enquêtes sur des Rwandais
vivant en France et soupçonnés d’avoir joué
un rôle dans le génocide des Tutsi de 1994.
Autre exemple: la création du pôle
«Génocides et crimes contre l’humanité»
au TGI de Paris avait pourtant été créé, en
janvier 2010, dans le cadre du rapprochement
franco-rwandais. Bernard Kouchner et
Michèle Alliot-Marie alors ministre des
Affaires étrangères et ministre de la Justice
avaient même signé une tribune dans Le
Monde se réjouissant que ce pôle «favorise la
mutualisation des compétences, en réunissant
des magistrats spécialisés, ainsi que les
traducteurs, interprètes, experts et chercheurs
indispensables au traitement d’affaires
aussi sensibles que complexes». Comme on
pouvait le craindre il n’est toujours pas en
activité en septembre 2011. Une lenteur qui
contraste avec la diligence constatée dans
d’autres pays comme la Finlande,le Canada,
la Belgique, la Suède, l’Allemagne ou les

Pays-Bas, que certains dossiers sont assez
complets pour que des mises en examen
soient prononcées, ouvrant ainsi la voie à
des procès.

Un si bon docteur
C’est le 27 septembre 2011, à 14 heures, que
se tiendra, au palais de justice de Bordeaux,
le procès intenté par le docteur Sosthène
Munyemana contre l’association Cauri et
trois membres du Collectif girondin pour
le Rwanda pour «atteinte à la présomption
d’innocence». Rappelons que Sosthène
Munyemana, condamné au Rwanda pour
participation au génocide, est l’objet d’une
plainte en France pour le même crime.
Celle-ci court depuis seize ans, toujours
active, sans avoir jamais abouti à un procès.
Cette situation, loin d’être un cas isolé, est
similaire à celle d’autres Rwandais accusés
d’avoir participé au génocide qui vivent en
France. Notre justice paraît dans ce domaine
complètement paralysée. A Bordeaux ce sont
des rescapés qui vont comparaître devant les
tribunaux, avant leurs présumés bourreaux,
avec les militants de la société civile qui ont
voulu dénoncer les lenteurs de la procédure.
L’État a soutenu, au-delà de l’imaginable,
ceux qui commettaient ce génocide.
Aujourd’hui ceux qui se battent pour une
justice digne de ce nom sont attaqués... Il est
possible de les soutenir, par la présence au
procès ou en signant la pétition sur le blog
asso-cauri33.over-blog.com
Le CPCR (Collectif des parties civiles pour
le Rwanda) vient de déposer une nouvelle
plainte à l’encontre de Manassé Bigwenzare.
Domicilié à Bouffémont dans le Val-d’Oise,
il était, en 1994, président du Tribunal de
canton dans la commune de Murambi (expréfecture de Byumba). Il lui est reproché
d’avoir planifié et organisé le génocide
des Tutsi dans la région de Murambi, en
compagnie notamment de Jean-Baptiste
Gatete, lui-même condamné à la prison à vie
par le TPIR le 29 mars dernier. Il lui est aussi
reproché d’avoir participé aux massacres de
la paroisse et de l’hôpital de Kiziguro le 11
avril 1994, et d’avoir livré à la mort deux
de ses proches à la barrière de Kwangire.
Cette nouvelle plainte porte à vingt et un le
nombre des présumés génocidaires rwandais
poursuivis par la justice française.
Rdb

No 205 n Septembre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Gabon

Pour un droit d’ingérence
démocratique au Gabon
Un rapport d’analyse du
système électoral gabonais,
réalisé par le Réseau des
organisations libres pour la
bonne gouvernance (Rolbg)
a permis un diagnostic d’un
système démocratique qui
n’en a que le nom.

L

a démocratie suppose, en effet,
des institutions qui fonctionnent
de façon impartiale et qui
reflètent la pluralité des acteurs et de
l’expression démocratique. Au stade
actuel du processus politique gabonais,
toutes les institutions sont au service
exclusif du clan et du pouvoir.
De l’Assemblée nationale au Sénat, , en
passant par la Cour constitutionnelle, le
Conseil national de la communication
et la Commission éléctorale autonome
et permanente, le parti au pouvoir
règne en maître absolu. C’est ainsi
que l’Assemblée nationale et le Sénat
sont composés à 85% des membres du
PDG, le parti présidentiel. Ces deux
chambres du parlement gabonais, selon
l’avis général, ne peuvent pas contrôler
l’action gouvernementale. Par leur
inefficacité, Elles deviennent de facto
des chambres d’enregistrement faute,
en leur sein, de débats contradictoires.

L’appel irrésistible au
changement
Dans sa vocation d’éveilleur de
conscience, la société civile a fait preuve
de responsabilité à travers d’une forte
mobilisation de l’opinion publique et

des médias. L’actualité gabonaise s’est
focalisée autour de la biométrie et de la
transparence électorale, qui ont été les
éléments déclencheurs du mouvement
pour la démocratisation totale du
Gabon, sous la houlette d’une société
civile engagée et déterminée à sortir
le Gabon de 43 ans d’immobilisme.
Aujourd’hui les Gabonais aspirent à
un véritable changement démocratique
qui doit déboucher sur une alternance
pacifique au pouvoir. En effet, 43 ans
de gestion opaque et calamiteuse du
pays ont considérablement affecté
le développement national. Le vrai
problème du Gabon, c’est l’absence de
démocratie, c’est aussi l’inexistence de
contre-pouvoirs et de contrôle citoyen
de l’action publique. Les lois ne sont
pas respectées par le gouvernement.

Georges Mpaga, président du Réseau
des organisations libres pour la bonne
gouvernance (Rolbg) et coordinateur
de la campagne mondiale «Publiez ce
que vous payez».

Les pouvoirs du clan Bongo
renforcé

aux frais du contribuable gabonais (lire
ci-contre)

La dernière révision constitutionnelle,
décrétée
unilatéralement
par
le
gouvernement en début d’année,
a davantage renforcé le pouvoir
d’un président de la République, en
fonction depuis octobre 2009, arrivé
à la magistrature suprême, à l’issue
d’un scrutin frauduleux, marqué par
des atteintes graves aux Droits de
l’homme. Il a désormais la pleine
capacité de nomination des responsables
des institutions constitutionnelles et
de la justice. Pour faire face à cette
monarchisation du pouvoir, la société
civile, soutenue par les démocrates de
tout bord, a formulé treize propositions
afin de réformer ces institutions sans
légitimité dont la seule ambition
est de soutenir un
régime corrompu et
oligarchique.
Pendant
que
la
gran­de majorité de la
population crou­pit dans
la misère la plus abjecte,
le président s’est acheté
à Paris, en 2010, sous
couvert d’une so­ciété
immobilière appar­te­
nant à son di­recteur de
cabinet, un immeuble
de 100 millions d’euros

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2011 n No 205

L’impasse Bongo
Pour mettre un terme à gâchis, les
Gabonais
souhaitent
l’avènement
d’une véritable démocratie, fondée
sur la volonté du peuple à déterminer
son avenir et à construire un nouveau
modèle de gouvernance, dans un pays
miné par la corruption d’un clan refusant
toute possibilité d’alternance par les
élections libres et transparentes. Certes
le système a changé de tête, mais la
structure politique dans son orientation
idéologique et son organisation tota­
litaire demeure en place.
C’est pour cette raison que l’ingérence
de la communauté internationale au
Gabon est la condition sine qua non
pour éviter le chaos et l’anarchie.
Fort de ce qui précède, les organisations
de la société civile gabonaise, en
appellent à la communauté internationale
notamment le gouvernement des
Etats-Unis, le gouvernement français,
le Conseil de sécurité des Nations
unies, l’Union africaine et l’Union
européenne, à exercer un droit
d’ingérence démocratique au Gabon
afin de permettre la tenue des élections
libres, crédibles dans un environnement
transparent et paisible.
Georges Mpaga

Un dictateur
si susceptible
Déjà familier d’Omar Bongo, l’avocat
Patrick Maisonneuve défend aussi le fils
Ali. Le président gabonais l’a chargé
de porter plainte contre le porte-parole
d’Eva Joly, Yannick Jadot. Ce dernier
avait qualifié le président gabonais de
«dictateur africain» dans une interview
à Libération. On devine déjà la bataille
sémantique autour du mot «dictateur»
et Me Maisonneuve déployer une
argumentation digne d’un publi-reportage
sur le «Gabon émergent».

Bongo se plaint
de la corruption !
Le 5 août 2011 le président gabonais Ali
Bongo a vertement critiqué la justice
de son pays, et appelé ses acteurs à la
débarrasser de la «corruption» et des
«influences claniques». C’est à ce
genre de déclarations que l’on mesure
tout le cynisme du clan Bongo alors que
la corruption est surtout de son fait. La
famille Bongo s’est accaparée toutes
les ressources matérielles et financières
de l’Etat, victime d’un pillage et d’une
spoliation à grande échelle. Fin juillet, le
Gabon a confirmé avoir acheté la propriété
de Ted Kennedy à Washington pour
6,5 millions de dollars dans le cadre de la
réforme de la diplomatie gabonaise. Sous
couvert de l’hébergement des diplomates,
c’est bien sûr Bongo&Cie qui aura
l’usage de ce bien. Cet achat somptuaire
fait suite à celui d’un immeuble à
Paris pour un montant 100 millions
d’euros. Pour Ali, le Gabon c’est moi!

Libye : des vessies
pour des lanternes

Comme dirait Audiard: «Il ne faut
pas prendre les enfants du Bon Dieu
pour des canards sauvages». Malgré
les dénégations de l’Otan et des armées
françaises et britanniques, il est évident
qu’il y avait, dès le début de l’intervention
militaire, et même certainement avant, des
unités infiltrées en Libye, forces spéciales,
conseillers militaires et autres barbouzes
qui ont permis l’assaut final sur Tripoli. Le
Canard Enchainé parle même « de corps
expéditionnaire dont une mission était de
mettre en sécurité les quelque 520 dépôts
d’armes de l’armée libyenne détectés par
l’Otan. » Tiens donc ! Encore au mois de
juin, des sources sécuritaires tchadiennes,
françaises et algériennes prétendaient que
les quelques centaines de combattants
du groupe AQMI, «en passe de devenir
l’armée la mieux équipée de la région»

s’était procuré des missiles sol-air en
provenance de Libye, (Billets d’Afrique
n°202, 203 et 204). Improbable alors que
d’après Le Canard (31 août), les services
occidentaux connaissaient l’influence, au
sein de la rébellion, de plusieurs membres
du Groupe islamique combattant libyen
(GICL). Il eut été donc étonnant qu’ils ne
prennent pas la précaution de sécuriser
ces dépôts d’armes.

Libye : le pétrole en
ligne de mire…

Lu dans le Canard Enchaîné (31 août)
à propos de la Libye : (…) «Il y a de
quoi faire, les spécialistes le savent : le
sous-sol libyen regorge de pétrole, il est
possible d’en extraire 4 millions de barils,
soit deux fois la capacité de l’Algérie.
C’est Noël ! » Selon Libération (1er
septembre), un document du CNT (Conseil
national de transition) daté du 19 mars
promet à la France 35% du pétrole brut
libyen en cas de victoire. De quoi motiver
le gouvernement français dans son action
militaire en Libye ?

Big Brother à tous
les étages

C’est le Wall Street Journal dans un article
du 30 août, qui révélé la fourniture au
colonel Kadhafi du matériel d’interception
de communications téléphoniques, cour­
riels, de décodage de messages cryptés et de
blocage de communications anonymes sur
Internet par le français Amesys, filiale de
Bull. L’article cite aussi d’autres firmes qui
ont vendu ce matériel: l’américain Narus,
filiale de Boeing, le chinois ZTE et le Sudafricain VASTech. Mais comme le Wall
Street Journal le fait remarquer, la vente de
ces matériels est libre à peu près partout.
Autrement dit : toute compagnie privée

Manifestation d’opposants gabonnais devant la
maison de Ted Kennedy, nouvelle acquisition
somptuaire de Bongo aux États-Unis
suffisamment riche, en plus des Etats, a la
capacité d’intercepter nos conversations
téléphoniques et nos courriels.

Croissance des
profits et de la
pauvreté
Si les conséquences sur les peuples n’étaient
pas si catastrophiques, il y aurait de quoi rire
des déclarations de certains responsables de
la Banque mondiale. Ainsi Yolande Duhem,
la directrice Afrique de l’Ouest et du Centre
de la Société financière internationale (SFI),
une filiale de la Banque mondiale dédiée
au secteur privé et qui regroupe surtout des
mégabanques, estimait, le 15 août, à Dakar
que l’Afrique subsaharienne devrait moins
souffrir que d’autres régions du monde
de la crise de la dette aux Etats-Unis et en
Europe grâce notamment à sa croissance. «
L’Afrique subsaharienne va être un peu plus
protégée ». Tout est dans le «un peu plus»
alors les populations de la région croupissent
toujours dans la misère, étranglées par une
dette odieuse et les conséquences des plans
d’ajustement structurels imposés par la
Banque Mondiale.
Mais, dans ce qui ressemble à un éclair
de lucidité, Yolande Duhem reconnaît
que l’Afrique subsaharienne doit relever
plusieurs défis pour vaincre la pauvreté.
Encore
faudrait-il
expliquer
cette
contradiction : selon les chiffres présentés
par la SFI, l’Afrique subsaharienne a connu
une croissance annuelle de 6,3% de son
Produit national brut (PNB) entre 2000
et 2008. Ce taux, passé à 3,6% en 2009, a
ensuite augmenté à 5,5% en 2010. Pourquoi
la pauvreté n’a-t-elle donc pas reculé ?

No 205 n Septembre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Afrique de l’Est

Quelles sont les causes
de la famine ?
La sécheresse qui sévit
actuellement en Afrique
de l’Est est la pire depuis
soixanrz ans. Elle a déjà fait
des dizaines de milliers de
morts et menace 12 millions
de personnes en Somalie,
au Kenya, en Ethiopie, à
Djibouti, au Soudan et en
Ouganda. Dans l’indifférence
générale

N

ous vivons dans un monde
d’abondance. Selon les chiffres de
l’Organisation des Nations unies
pour l’agriculture et l’alimentation (FAO),
on produit aujourd’hui de la nourriture
pour 12 milliards de personnes, alors
que la planète compte 7 milliards d’êtres
humains. De la nourriture, il y en a. Alors
pourquoi dans ce cas une personne sur sept
dans le monde souffre de la faim ?
La menace alimentaire qui touche plus de
10 millions de personnes dans la Corne de
l’Afrique remet en lumière la fatalité d’une
catastrophe qui n’a pourtant rien de naturel.
Sécheresses, inondations, conflits armés...
tout cela contribue à aggraver une situation
d’une extrême vulnérabilité alimentaire,
mais ce ne ce sont pas les seuls facteurs
explicatifs.
La situation de famine dans la Corne de
l’Afrique n’est pas une nouveauté. La
Somalie vit une situation d’insécurité
alimentaire depuis vingt ans. Et, pério­
diquement, les médias nous remuent de
nos confortables divans en nous rappelant
l’impact dramatique de la faim dans le
monde. En 1984, près de un million de morts
en Ethiopie ; en 1992, 300 000 Somaliens

ont perdu la vie à cause de la faim ; en
2005, près de cinq millions de personnes
au bord de la mort au Malawi, pour ne citer
que quelques cas.
La faim n’est pas une fatalité inévitable
qui affecterait seulement certains pays.
Les causes de la faim sont politiques.
Qui contrôle les ressources naturelles
(terres, eau, semences) qui permettent la
production de nourriture ? A qui profitent
les politiques agricoles et alimentaires ?
Aujourd’hui, les aliments sont devenus une
marchandise et leur fonction principale,
nous nourrir, est mise à l’arrière-plan.
On pointe du doigt la sécheresse, avec les
pertes de récoltes et de bétail consécutives,
comme l’une des principales explications
de la famine dans la Corne de l’Afrique.
Mais alors comment expliquer que des
pays tels que les Etats-Unis ou l’Australie,
qui subissent régulièrement de graves
séche­resses, ne souffrent pas de famines
extrêmes? Evidement, les phé­no­mènes
météorologiques peu­vent aggraver les
problèmes alimentaires, mais ils ne suffisent
pas à expliquer les causes de la faim. En ce
qui concerne la production d’aliments, le
contrôle des ressources naturelles est la clé
pour comprendre pour qui et pourquoi on
les produits.

La Somalie, pays auto-suffisant
dans les années 70
Dans plusieurs pays de la Corne de
l’Afrique, l’accès à la terre est un bien rare.
L’achat massif de sols fertiles de la part
d’investisseurs étrangers (agroindustrie,
gou­vernements,
fonds
spéculatifs...)
a provoqué l’expulsion de milliers de
paysans de leurs terres, diminuant ainsi
leur capacité à satisfaire leurs besoins
alimentaires de manière autonome. Ainsi,
tandis que le Programme
mondial alimentaire tente
de nourrir des milliers de
réfugiés au Soudan, des
gouvernements étrangers
(Koweït, Emirats arabes
unis, Corée...) y achètent
des terres pour produire et
exporter des aliments pour
leurs propres populations.
Il faut également rappeler
que la Somalie, malgré les
sécheresses récurrentes,
était un pays autosuffisant

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2011 n No 205

dans la production d’aliments jusqu’à
la fin des années 1970. Sa souveraineté
alimentaire a été mise en pièce au cours
des trois décennies suivantes. A partir
des années 1980, les politiques imposées
par le Fonds monétaire international et la
Banque mondiale pour que le pays puisse
rembourser sa dette au Club de Paris se sont
traduites par l’imposition d’un ensemble
de mesures d’ajustement.
En ce qui concerne l’agriculture, ces
dernières impliquaient une politique de
libéralisation commerciale et d’ouverture
des marchés, permettant ainsi l’entrée
massive de produits subsidiés - comme
le riz et le blé - des multinationales
agroindustrielles nord-américaines et
européennes, qui ont commencé à vendre
leurs produits en dessous de leur prix de
production, faisant ainsi une concurrence
déloyale aux produits autochtones.
Les dévaluations périodiques de la monnaie
somalienne ont également provoqué une
hausse des prix des intrants agricoles tandis
que la politique en faveur des monocultures
pour l’exportation a progressivement forcé
les paysans à abandonner les campagnes.
La même chose s’est produite dans d’autres
pays, non seulement en Afrique, mais aussi
en Amérique latine et en Asie. La montée
des prix des céréales de base est un autre
des éléments désignés comme détonateurs
des famines dans la Corne de l’Afrique.
En Somalie, les prix du maïs et du sorgho
rouge ont respectivement augmenté de 106
et 180% par rapport à l’année dernière.
En Ethiopie, le coût du blé a augmenté de
85% par rapport à 2010. Et au Kenya, la
valeur du maïs a augmenté de 55% en un
an. Des hausses qui ont rendus ces aliments
inaccessibles.

La spéculation
pointée du doigt
Mais quelles sont les raisons de cette
escalade des prix ? Plusieurs indices
pointent la spéculation financière sur les
matières premières alimentaires. Les prix
des aliments sont déterminés dans les
Bourses de valeurs, dont la plus importante,
à l’échelle mondiale, est celle de Chicago,
tandis qu’en Europe les aliments sont
commercialisés dans les marchés à terme
de Londres, Paris, Amsterdam et Francfort.
Mais, aujourd’hui, la majeure partie de
l’achat et de la vente de ces marchandises

En bref
ne correspond pas à des échanges
commerciaux réels.
On estime, d’après Mike Masters,
responsable du fonds de pension Masters
Capital Management, que 75% des
investissements financiers dans le secteur
agricole sont de caractère spéculatif.
On achète et on vend des matières
premières dans le but de spéculer avec
elles en faisant un profit qui se répercute
finalement dans l’augmentation du prix
de la nourriture pour le consommateur
final. Les mêmes banques, fonds à hauts
risques, compagnies d’assurances, qui
ont provoqué la crise des subprimes, sont
celles qui spéculent aujourd’hui avec la
nourriture, profitant de marchés globaux
profondément dérégulés et hautement
rentables.
La crise alimentaire à l’échelle globale et
la famine dans la Corne de l’Afrique en
particulier sont les fruits de la globalisation
alimentaire au service des intérêts privés.
La chaîne de production, de distribution et
de consommation des aliments est entre les
mains d’une poignée de multinationales qui
placent leurs intérêts particuliers au-dessus
des nécessités collectives. Tout au long de
ces dernières décennies, elles ont miné,
avec le soutien des institutions financières
internationales, la capacité des Etats du sud
à décider sur leurs politiques agricoles et
alimentaires.
Revenons au début. Pourquoi la faim
existe-t-elle dans un monde d’abondance ?
La production d’aliments a été multipliée
par trois depuis les années 1970, tandis que
la population mondiale n’a fait que doubler
depuis lors. Nous ne sommes donc pas face
à un problème de production de nourriture,
mais bien devant un problème d’accès
à la nourriture. Comme le soulignait
le rapporteur de l’ONU pour le droit à
l’alimentation, Olivier de Schutter, dans
une interview au journal El Pais : « La
faim est un problème politique. C’est une
question de justice sociale et de politiques
de redistribution.»
Si nous voulons en finir avec la faim dans
le monde, il est urgent d’opter pour d’autres
politiques agricoles et alimentaires qui
mettent au centre de leur préoccupation
les personnes et leurs besoins, ceux qui
travaillent la terre et l’écosystème. Il
s’agit de parvenir à ce que le mouvement
international Via Campesina appelle la
souveraineté alimentaire
Esther Vivas,
Centre d’études sur les mouvements
sociaux (CEMS) de l’Universitat Pompeu
Fabra (UPF) en Catalogne.
Cet article a été publié comme opinion
dans le journal El País du 30 juillet 2011.
Traduction française par Ataulfo Riera.
Repris sur cadtm.org

Immigration, une
shizophrénie bien
française
On sait le ministre de l’Intérieur Claude Guéant
en proie à des convulsions anti-immigration
régulières au même titre que ses prédécesseurs
Besson et Hortefeux sans compter les
lepénistes de tout poil du FN à l’UMP. Le
1er septembre, devant les ambassadeurs réunis
à Paris, Guéant s’est plaint de l’attitude des
pays d’origine qui rechignent à délivrer les
laissez-passer consulaires nécessaires à la
reconduite de leurs ressortissants en situation
irrégulière. Menaçant, Guéant a fait état d’un
«plan spécifique» de son ministère et celui
des Affaires étrangères «qui vise notamment à
exercer ce qu’il faut bien appeler des pressions
sur un groupe de huit pays prioritaires»,
«souvent proches de nous politiquement»
(Le point, 2 septembre). Il visait en Afrique
le Mali, la République démocratique du
Congo, le Congo, l’Angola, la Mauritanie
et le Sénégal. On serait bien curieux de
connaître la nature desdites pressions alors
qu’elles s’exercent déjà avec force depuis
2007. La plus inique étant le chantage à l’aide
au développement. Rappelons tout de même
à Guéant que pour atteindre son objectif de
30 000 reconduites à la frontière, les services
de police en sont réduits à enfermer dans les
centres de rétention (CRA), des voyageurs
en transit, des titulaires de visas Schengen,
des étrangers vivant légalement dans d’autres
pays de l’Union ou simplement qui quittaient
la France de leur propre chef. Des situations
ubuesques qui coûtent plusieurs milliards
d’euros à l’État. Les préfectures les plus
zélées expulsent même des parents d’enfants
français usant de méthodes déloyales inscrites
dorénavant dans les lois Besson comme le
contournement du juge des libertés (JLD) qui
n’intervient dorénavant qu’au sixième jour
de l’arrestation. Le JLD ainsi écarté ne peut
statuer sur la forme, la légalité de l’arrestation,
laissant donc davantage de temps aux
préfectures pour procéder à l’expulsion. Or,
dans le cas du centre de rétention d’Hendaye
dans les Pyrénées-Atlantiques, près de 70%
des retenus (en 2010) l’ont été illégalement
puisque arrêtés alors même qu’ils quittaient
la France de leur propre volonté! Mais
derrière la froideur des chiffres et la violence
d’une politique absurde, entretenant la peur
de l’étranger, il y a à chaque fois des drames
humains.
Outre les expulsions, Claude Guéant
réclame «une attitude rigoureuse en matière
de délivrance des visas» afin de limiter
l’immigration
légale
(professionnelle,
familiale et étudiants). A ce stade, pourquoi
ne pas carrément refuser la délivrance de visas
quand on connaît la somme de patience et
d’humiliations qu’il faut pour obtenir un visa à

Dans un centre de rétention administrative
(CRA). Ne dites surtout pas «prison».
prix d’or. On touche là à une schizophrénie
bien française puisque dans le même temps
les patrons français s’inquiètent de l’image
donnée par la France sur le continent
africain. Dans un récent colloque organisée
par le Medef, Albert Yuma, président de
la Fédération des entreprises congolaises
(FEC) a souligné que les Africains étaient
aujourd’hui en mesure de comparer l’attitude
française avec celles d’autres pays du monde.
Obtenir un visa pour la Malaisie se fait sans
problème comparativement à un visa pour la
France: «Demandez à chacun des patrons
africains ici présents quel est le parcours du
combattant nécessaire pour obtenir un visa
[pour la France]». En Malaisie, lorsque les
étrangers s’en vont, un message disant ceci est
visible: «Nous avons du mal à vous quitter,
revenez vite». L’ancien patron de l’Agence
française de développement aujourd’hui dans
le privé, Jean-Michel Severino, a reconnu que
«Le gouvernement français devait changer
ses méthodes en matière d’immigration
sous peine d’enfoncer les relations France
Afrique». Il est tout de même dommage que
cette réflexion passe d’abord par le portemonnaie.

Des méthodes
de voyous

C’est l’histoire d’une Malgache de 41 ans
arrêtée début septembre à la frontière francoespagnole. Elle revenait d’un voyage au
Portugal. Elle vivait depuis dix ans en France, à
Paris. C’est en garde à vue qu’elle a appris que
son divorce avait été prononcé pendant l’été et
donc qu’elle n’avait plus le droit de séjourner
en France. Le préfet a demandé son expulsion
trois jours après… sans attendre son audience,
prévue le lendemain au tribunal administratif
de Pau. Elle a été embarquée de force à Biarritz
dans un avion via Paris direction Madagascar...
Munie d’une convocation du tribunal, elle
avait le droit de refuser l’embarquement. Mais
en 2011, la République s’assoit sur ses propres
lois pourvu qu’il y ait un étranger de moins sur
le sol français.

No 205 n Septembre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

Pour André Fine...

A

ndré est de ceux par qui Survie a
existé. Il a contribué à son organisation
locale et nationale. Membre du CA
national en 2006-2007, il a apporté une
importante contribution à la réflexion sur
les scandales politiques et économiques de
la Françafrique que nous dénonçons. Il a
orienté son analyse sur les sujets d’inquiétude
les plus brûlants et les plus ardus : les circuits
financiers des paradis fiscaux et la destruction
des biens publics fondamentaux. Il a mis ses
recherches et ses connaissances au service
de l’information, notamment en suivant
minutieusement l’affaire de l’Angolagate
pour en rendre compte. Il s’est dépensé sans
compter pour porter la parole de Survie
devant des publics divers. Mais plus encore il
a été constamment attentif aux personnes qui
font Survie, salariés, responsables locaux et
nationaux. Son accueil et son amitié ne nous
ont jamais manqué. Présent avec Christine
aux côtés de François-Xavier Verschave lors
du procès contre Noir Silence en 2001, il a
été celui qui est toujours là dans la discrétion
de son dévouement et de sa fidélité. Nous
saluons la dignité et le courage avec lesquels
il a affronté la maladie. Notre affection va
à sa famille, à ses proches, auxquels nous
sommes unis dans la même perte. André
nous manquera à nous tous.
Odile Tobner

1er mars 2008, André Fine, en tête d’une manifestation
dénonçant le soutien militaire français au Tchadien Idriss Déby

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12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2011 n No 205

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