Fiche du document numéro 22726

Num
22726
Date
Vendredi Juillet 2011
Amj
Fichier
Taille
1150709
Titre
Billets d'Afrique No. 204
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Dans ce numéro

Burkina

Compaoré livre les
paysans ouest-africains
à Monsanto...

Sommaire
ËP. 2 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE
Tchad : la France ferme toujours les yeux
– France Rwanda : St Exupéry relaxé –
– Wade père et fils au tapis - Une célérité
suspecte
ËP. 1 & 3 EDITO Double Bind

ËP. 4 FRANCE La vérité selon Malika
Inventions statistiques, raccourcis
nauséabonds, Claude Guéant ne recule
devant rien pour stigmatiser les Français
issus de l’immigration du Sud: celle à peau
noire ou de religion musulmane.

ËP. 5 Bouygues & Bouygues
ËP. 6 Le paradis sous terre
L’industrie extractive mondiale et le havre
canadien des minières françaises.

ËP. 7 Areva, vierge de tout soupçon

Avec le cheval de Troie de l’i ndustrie cotonnière, les
industries biotechs mènent une offensive massive pour
imposer les OGM en Afrique de l’Ouest. Etat des lieux et des
complicités. Lire page 10 et 11.

Plusieurs députés français réclament
une enquête sur l’affaire Areva après les
révélations sur l’immatriculation d’une de
ses filiales minières dans un paradis fiscal
notoire, les îles Vierges britanniques
ËP. 8 FRANCE Longuet pour une plus
grande impunité des militaires français ?
La lettre de mission confiée à l’avocat
Gérard Michel par le ministère de
la Défense pour une étude sur la
“judiciarisation des conflits”est inquiétante
puisqu’elle préfigure peut-être la création
d’un régime d’impunité pour les militaires
français.
ËP. 8 France Une «puissance intéressée»
à l’ONU
La France squatte le Département des
opérations de maintien de la paix de l’ONU
et consolide le rôle crucial de Paris dans les
interventions des Nations unies en Afrique.

ËP. 9 FRANCE Des affaires retardées ?

edito

La fermeture prochaine du Tribunal
aux armées de Paris risque de ralentir
l’instruction d’affaires sensibles
concernant le Rwanda

Double Bind

ËP. 10&11 BURKINA FASO Compaoré
livre les paysans ouest-africains à
Monsanto

Le ministre français de l’Intérieur Claude Guéant, après Charles Pasqua naguère,
après François Baroin alors qu’il était ministre des DOM-TOM, ressent un prurit
concernant le code de la nationalité. Cette fois il s’est attaqué à la double
nationalité...
Suite page 3

ËP. 12 Intox aux missiles en Libye

Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 204 Juillet-Août 2011 - 2,30 euros

Avec le Burkina et son industrie cotonnière
comme cheval de Troie, les industries
biotechs mènent une offensive massive pour
imposer les OGM en Afrique de l’Ouest.

w w w. s u r v i e . o r g

En bref
Au Tchad, la France
ferme toujours
les yeux
C’est par une simple photographie
prise en Somalie par un reporter de
guerre que la polémique sur l’assistance
militaire américaine à des pays utilisant
des enfants soldats a débuté aux EtatsUnis. Elle montrait en effet un gamin
d’une douzaine d’années enrôlé par
l’armée du gouvernement de transition
au cœur des combats de Mogadiscio. Des
parlementaires ont publiquement dénoncé
l’utilisation qui avait été faite de l’argent
public, embarrassant l’administration
Obama puisque cette aide militaire
violait le Child Soldiers Prevention Act
de 2008, interdisant au gouvernement
toute assistance à des pays ayant recours
à des enfants-soldats. L’administration
américaine n’ignorait pourtant rien de
la situation puisqu’un récent rapport
du département d’Etat avait identifié
cinq pays utilisant des enfants soldats et
bénéficiant d’une assistance militaire, de
la livraison de matériel au paiement des
soldes : le Tchad, la RDC, la Somalie,
le Soudan et le Yémen (Human Rights
Watch Weekly Newsletter). HRW cite
également un officier supérieur tchadien:
«Les enfants-soldats, c’est idéal parce
qu’ils ne se plaignent pas, ne sont pas
payés et si vous leur demandez de tuer, ils
tuent.» On peut donc se poser la question
de l’attitude de la France dont l’armée est
toujours présente au Tchad et qui soutient
sans réserve son président, Idriss Déby.
Michèle Alliot-Marie, alors ministre de
la Défense avait assuré avoir écrit à son
homologue. Avec les effets que l’on sait.

Wade père et fils
au tapis

Comme dans le laamb, la lutte
sénégalaise, le président sénégalais,
Abdoulaye Wade a mordu la poussière
et a pu mesurer, le 23 juin, le niveau de
conscience citoyenne de son peuple qui
s’est massivement soulevé contre une
énième modification de la constitution,
instaurant l’élection simultanée du
président et d’un vice-président.
Accompagné d’une mesure permettant
une victoire au premier tour avec
seulement 25% des suffrages exprimés,
ce projet préparé en catimini était taillé
sur mesure pour, non seulement assurer
la victoire à Wade en février 2012,
mais aussi verrouiller le pouvoir en cas
d’empêchement du président.
Sous la pression populaire et de violentes
émeutes (une centaine de blessés), le

projet a été retiré mais le mal est fait et
Wade n’a jamais semblé aussi éloigné
des Sénégalais dont les revendications
sociales continuent d’occasionner des
émeutes ça et là. La situation est donc
à suivre de près, d’autant plus que la
machine françafricaine pourrait s’y mêler
davantage dans les prochains mois avec
des réseaux s’intéressant à Idrissa Seck,
l’ancien Premier ministre de Wade et
candidat dissident ainsi que Karim Wade,
le fils de son père, les deux bénéficiaires
probables de la tentative avortée de
modification de la constitution.
Le web a également beaucoup commenté
une vidéo montrant Nicolas Sarkozy
présenter Karim Wade au président
américain en marge de la séance de
photo officielle du sommet du G20 à
Deauville. Par ailleurs, selon afrik.com,
il aurait téléphoné en catastrophe dans
la nuit du lundi 27 au mardi 28 juin à un
proche de Nicolas Sarkozy en réclamant
l’intervention de l’armée française ! Vrai
ou pas, les Sénégalais ont déjà exprimé à
maintes reprises par les urnes leur refus de
voir Karim Wade jouer un rôle politique à
la suite de son père.

Complices de
l’inavouable, la
France au Rwanda
Défaite en rase campagne pour quatre
militaires français ayant officié au
Rwanda : le colonel Jacques Hogard et les
généraux Éric de Stabenrath, Jean-Claude
Lafourcade et Didier Tauzin! Ceux-ci
poursuivaient en diffamation le journaliste
Patrick de Saint-Exupéry, auteur du livre
«Complices de l’inavouable, la France
au Rwanda». Publié en 2004 sous le titre
«L’inavouable, la France au Rwanda»,
l’ouvrage avait été réédité en mars 2009
augmenté d’une introduction inédite.
La page de couverture comportait en
son centre le titre du livre «Complices
de l’inavouable» et tout autour le nom
de nombreuses personnalités, parmi
lesquelles François Mitterrand, Dominique
de Villepin, Hubert Védrine, des militaires
de haut rang, le juge Bruguière ou encore
le nom des banques Crédit Lyonnais et
BNP.
Les militaires français, cités en première
page et estimant être taxés de «complices»
du génocide, avaient attaqué Saint-Exupéry
et son éditeur en diffamation. La cour
d’appel de Paris a confirmé, le 29 juin, les
jugements de première instance et donné
tort aux plaignants estimant qu’il était
«légitime» de «procéder à l’occasion
du quinzième anniversaire du génocide
rwandais à la nouvelle publication (...)

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juillet-Août 2011 n No 204

d’un ouvrage déjà édité en 2004, qui
n’avait fait l’objet d’aucune poursuite» à
l’époque. Par ailleurs, la cour a souligné
les «éléments sérieux» de l’enquête de
Patrick de Saint-Exupéry. Un jugement
qui refroidira peut-être les ardeurs
judiciaires de ces officiers qui multiplient
les procédures. La dernière en date vise la
revue et le site internet La Nuit rwandaise
pour diffamation publique envers officier
supérieur en mission. Plainte déposée
en février 2011 par neuf des militaires
français engagés au Rwanda entre 1990
et 1994. Les plaignants sont nommément
désignés dans un communiqué officiel du
gouvernement rwandais rendant compte
des travaux de la Commission d’enquête
sur les responsabilités françaises dans
le génocide des Tutsi, dite Commission
Mucyo. Ce communiqué avait été reproduit
sur le site en août 2008… mais aussi sur
celui de l’association France Turquoise, à
laquelle participent les plaignants.

Sagem en Guinée
Depuis 2008 et l’accord signé à
Copenhague à l’instigation du Pnud et
de l’Union européenne (sans aucune
représentation guinéenne), c’est la société
française Sagem qui détenait le contrat
de la mise à jour du fichier électoral
guinéen. Durant tout le processus
électoral de 2010 et jusqu’à ces derniers
jours, la Commission électorale nationale
indépendante (CENI) ne disposait pas
des codes d’accès à ce fichier, propriété
exclusive de Sagem. En somme une
privatisation partielle de la souveraineté
guinéenne par une entreprise privée aux
capitaux étrangers! Une «curiosité»
source de suspicions quand on connaît
l’interventionnisme des réseaux français
pour s’assurer une influence politicoéconomique.
Pour l’élection législative de novembre
prochain, les deux principaux partis
d’opposition pouvaient prétendre à une
probable victoire si le fichier électoral
n’était pas remanié. En effet, les scores

Éditorial
au premier tour de la présidentielle
de Cellou Dallein Diallo (40%) et
Sydia Touré (15%, 3e) ainsi que les
déceptions des premiers mois de la
présidence de Condé laissent largement
présumer de leur victoire électorale.
D’où la tentation pour Alpha Condé de
reprendre intégralement le recensement
électoral.
Toujours est-il que des membres de la
CENI qui lui sont proches ont dénoncé
la captation exclusive par Sagem des
codes d’accès aux fichiers électoraux,
au grand dam des proches de Cellou
Dalein Diallo au sein de cette même
commission. Condé a été entendu
puisque la Sagem vient de remettre
officiellement à la CENI, en présence
d’un représentant du Pnud, les fameux
codes d’accès.
Dans le même temps, les prérogatives
de la CENI se sont réduites au profit
du ministère de l’Administration, du
Territoire et de la Décentralisation,
dirigé par un proche de Condé. Ce
qui fait hurler l’opposition. Pendant
ce temps, les délégations du Medef se
succèdent tandis que le groupe Bolloré
a évincé, dans des conditions plus que
douteuses, son concurrent Getma, de la
gestion du port de Conakry.

Une célérité
suspecte
Officiellement le Centre culturel
tunisien, au 36 rue Botzaris accueillait
une annexe du RCD, le parti du
dictateur tunisien Ben Ali. Investi par
des réfugiés tunisiens depuis le 31 mai,
une quantité importante de documents
compromettants ont été trouvés sur
place. L’endroit a été évacué par les
forces de l’ordre en 24 heures. Il est
devenu annexe de l’ambassade de
Tunisie et bénéficie donc du statut
de l’extra-territorialité alors qu’un
juge
d’instruction
s’apprêtait
à
perquisitionner les locaux dans le cadre
d’une enquête pour blanchiment d’argent
en bande organisée (marianne2.fr). Déjà
en 1997, des militants manifestaient
devant ce «centre culturel» à partir
desquelles le régime tunisien contrôlait
et réprimait la communauté tunisienne
en France. Selon Médiapart, les lieux
auraient servi à des réunions de la police
politique de Ben Ali en France voire de
lieu de torture des opposants.
Et la France a fermé les yeux ? On
peut le craindre si on en juge la célérité
avec laquelle les autorités françaises
ont placé le lieu en extra-territorialité et
l’ont fait évacuer manu militari.

Double bind
Suite de la page une
… en vain pour l’instant puisqu’il n’a pas été suivi par la majorité des députés
UMP, mais c’est un ballon d’essai destiné probablement à séduire l’électorat
populiste, à droite comme à gauche. En effet, les dernières déclarations du
député communiste André Gérin à propos de l’immigration, qui ne serait pas
une chance pour la France, sont inquiétantes. On est dans une atmosphère qui
empeste les années trente, avec des Doriot, des Laval, quand le nationalisme,
avec le pétainisme, menait directement à la soumission à la force allemande
des nazis.
Certes, selon la célèbre boutade attribuée à Karl Marx, l’histoire ne se répète
pas, elle bégaie : la première fois en tragédie, la seconde en farce. Et il est
vrai que Guéant a un côté indéniablement farcesque, même s’il joue une très
mauvaise farce, dans le comique de répétition de ses saillies xénophobes.
Héraut dérisoire d’un fascisme sénile, il s’en prend aux nouvelles générations
de Français, qui reflètent simplement l’histoire de la France. Il ne peut le
faire qu’en faisant mentir grossièrement les chiffres, technique de base de la
propagande totalitaire, pratiquée au niveau de notre Jdanov de Fouillis-lesOies (lire page 5).
La mode est à l’épuration. Il faut chasser les Français pas bien de chez nous
des écoles de foot, sinon ils iront défendre d’autres couleurs, du fait de cette
fameuse double nationalité qu’ils sont censés posséder comme un affreux
privilège, issu tout droit de l’histoire coloniale. Il faut laisser ce privilège à la
Suisse, laquelle n’est pas près de récuser la double nationalité qui lui permet
de donner asile à tant de malheureux milliardaires persécutés par le fisc de leur
pays natal. Les Suisses n’ont pas de colonies mais ils sont pragmatiques.
Dans le même temps, en effet, l’empire français entretient son emprise sur
des portions de planète bien loin de la «Métropole», comme dit Juppé, qui se
mélange les pinceaux entre anciennes toujours colonies et régions nouvellement
dites ultrapériphériques, anciennement départements d’Outre-Mer.
Il faut dire qu’entre tous ces États qui ne sont pas des États, tout en étant tenus
ou non pour des États, un énarque y perd son latin – et surtout son français
hélas. Comment distinguer entre ceux qui sont Français tout en n’étant pas si
Français que cela, depuis que Baroin a proposé de ne plus considérer leur sol
comme conférant la nationalité française à ceux qui y naissent, et ceux qui ne
sont pas Français tout en restant quand même Français par l’assujettissement
à l’armée et au Trésor français !
La rage de Guéant contre la double nationalité vient du fait qu’elle permet
d’échapper symboliquement à une double contrainte, le double bind théorisé
par Gregory Bateson comme situation mentalement destructrice, imposée à
quelqu’un que l’on soumet à deux obligations contraires, en l’occurrence, pour
les immigrés venant des colonies, l’injonction de s’intégrer et l’interdiction
pratique de le faire, c’est-à-dire une forme d’anéantissement auquel la double
nationalité répond par un enrichissement d’existence.
Subir à la fois la mondialisation de l’exploitation et l’enfermement des personnes
dans le réduit national, c’est ce qu’on impose toujours plus aux pauvres. Guéant
demande-t-il à Bolloré de choisir entre la France et l’Afrique pour ses affaires ?
À lui l’essor multinational et la supranationalité de ses intérêts. Et en plus avec
Guéant le double pour lui cirer les pompes.

Odile Tobner

Retrouvez tous les articles de

Billets d’Afrique et d’ailleurs
depuis 1993 sur le site survie.org !
No 20’ n Juillet-Août 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
France

La vérité selon Malika
Inventions statistiques,
raccourcis nauséabonds,
Claude Guéant ne recule
devant rien pour stigmatiser
les Français issus de
l’immigration : celle à
peau noire ou de religion
musulmane.

L

e dimanche 22 mai Claude Guéant
déclare, lors de l’émission Le
grand rendez-vous sur Europe 1:
«Contrairement à ce qu’on dit,
l’intégration ne va pas si bien que ça
[...] Les deux tiers des échecs scolaires,
c’est l’échec d’enfants d’immigrés.»
Le ministre affirme s’appuyer sur un
rapport du Haut Conseil à l’intégration
(HCI). Mais ce chiffre ne figure pas
dans le document (voir le site de la
Documentation
française,
rubrique
rapports) qui rappelle notamment le
fait que la réussite scolaire est corrélée
surtout au niveau socio-professionnel
des parents. Ceux qui ont, de tout temps,
eu du mal à s’intégrer à la société ce sont
les pauvres. Quelle découverte !
Le 25 mai, Libération rapporte l’affaire
dans sa rubrique Désintox sous le titre:
Immigrés: Guéant en échec scolaire.
«Deux tiers des échecs scolaires en
France sont le fait des enfants d’immigrés,
assurait le ministre de l’Intérieur
dimanche. Impossible de trouver la trace
de cette statistique.»
Interrogé à ce sujet lors de questionsréponses à l’Assemblée nationale le
même jour, le discours de Guéant s’est
infléchi sensiblement. Il affirme alors
que «2/3 des enfants d’émigrés sortent
de l’appareil scolaire sans diplôme».
Il prétend cette fois s’appuyer sur
les «chiffres de l’Insee». Là encore
on ne trouve pas trace de ces chiffres
dans l’étude concernée. La direction
de l’INSEE consultée refuse de
commenter, ce qui provoque des
remous à l’intérieur de l’Institut. Le 27
mai, selon Libération: «Un conseiller
explique que l’expression du ministre a
été «un peu rapide», mais persiste sur le
fond: «En fait, Claude Guéant voulait
dire que sur 150 000 élèves qui quittent
chaque année le système scolaire sans
aucune qualification, deux tiers sont
des enfants d’immigrés.»
Une statistique, affirme le conseiller, qui

trouve sa source «dans
une étude de l’Insee»…
ou plutôt, finit-il par
concéder,
dans
des
«dé­clarations de Malika
Sorel [essayiste et membre
du HCI, ndlr] citant
une étude de l’Insee».
En avril, Malika Sorel
déclarait effectivement:
«Les chiffres de l’Insee
de 2005 sont accablants;
sur les 150 000 élèves
qui sortent du système
scolaire chaque année
sans diplôme, les deux
tiers sont issus de
l’immigration». Jointe
par Libération, Malika
Sorel renvoie à une étude
de l’INSEE de 2005 (voir
insee.fr) qui ne confirme
pourtant pas du tout ses
propos.
La direction de l’INSEE
publie enfin le 27 juin
un
communiqué.
La
mise au point est cruelle
pour le ministre dans la sécheresse de
l’exposé des données. Selon l’étude de
2005: «Les proportions d’élèves sortis
sans qualification de l’enseignement
secondaire sont ainsi de 10,7% parmi
les enfants de familles immigrées;
de 6,6% parmi les enfants de familles
«mixtes» ; et de 6,1% parmi les
enfants de familles non immigrées.» On
est loin des 66 % proclamés par Guéant.
Cette affaire n’aura révélé finalement
que le lien étroit entre Guéant et son
inspiratrice Malika Sorel, membre
du Haut Conseil à l’Intégration, que
préside Patrick Gaubert et dont est
membre également Jacques Toubon.
Coucou revoilà ces deux garants de la
démocratie chez Sassou Nguesso (Billets
d’Afrique n°182, juillet 2009), cette
fois dans l’exercice de la diabolisation
des banlieues.
Malika Sorel quant à elle, dans ses
ouvrages le Puzzle de l’intégration,
2007,
Immigration-Intégration,
le
Langage de vérité, 2011 (Mille et Une
Nuits), comme dans ses interviews,
à Valeurs actuelles, au Nouvel
Économiste, dans ses participations à
des débats télévisés tous azimut, et sur
son blog, ne cesse de répéter qu’on a
été trop gentil avec les immigrés du Sud

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juillet-Août 2011 n No 204

Malika Sorel, «Zemmour» en jupon
depuis la décolonisation. S’ils ne sont
pas recrutés c’est qu’ils se comportent
mal pendant les entretiens d’embauche.
On attribue tout au racisme alors que
le seul racisme sérieux c’est le racisme
anti-blanc, on donne la nationalité
française à tour de bras etc.
Ce Zemmour en jupon se bat contre la
bien pensance (Le Nouvel Économiste).
C’est insupportable en effet de voir
qu’en France, au lieu de croire sur
parole notre ministre de l’Intérieur il y
a des gens qui vont couper les cheveux
en quatre pour critiquer ce qu’il dit, qui
est la vraie vérité, celle de l’expertise
de Malika.
Odile Tobner

Bouygues & Bouygues

A

la suite à l’article «Côte d’Ivoire:
un gâteau à  milliards d’euros»
du mois dernier, le service de
presse du groupe Bouygues précise
«que Bouygues ne détient plus qu’une
participation financière de 1,5% dans
Finagestion, société holding qui coiffe
les activités de gestion de l’eau et de
l’électricité en Côte d’Ivoire, à travers
ses filiales CIE et Sodeci. Bouygues n’est
donc plus opérateur de l’électricité et
de l’eau en Côte d’Ivoire.» L’évocation
dans notre article du «règlement d’une
grosse facture d’eau et d’électricité à
Bouygues» est donc erroné. Quoique...
Si cette participation désormais minoritaire fait que Bouygues n’est en effet
plus directement l’opérateur, le groupe
n’est pas pour autant désintéressé dans
le règlement d’une facture à une holding
dont il détient des parts.
Mais il faut surtout préciser que cette
facture est notamment destinée aux
fournisseurs de gaz qui alimentent les
centrales thermiques et que l’État ivoirien
ne payait plus pendant la crise postélectorale. Les fournisseurs sont Afren CI
(ce producteur coté à Londres était présent
au Nigeria, mais maintenant sur toute la
côte ouest-africaine), CNR International
(producteur canadien, présent aussi au
Gabon) et surtout Foxtrot International
(présent seulement en Côte d’Ivoire),

qui, en 2010 a produit 65% du gaz
ivoirien. Et Foxtrot est contrôlée
par SCDM, la société privée des
frères Olivier et Martin Bouygues.
Notons que c’est aussi via SCDM
que les frères Bouygues contrôlent
18,1% des parts (et 27,3% des
votes) du groupe Bouygues.
Enfin, ce que le service de presse
du groupe Bouygues omet de
préciser, c’est que, depuis 2009,
l’investisseur majoritaire de la
parisienne Finagestion est Emerging Capital Partners (ECP). Il
s’agit d’un groupe de capitalinvestissement américain qui
gère d’importants fonds visant
le secteur privé africain. Le coprésident exécutif d’ECP, Vincent
Le Guennou est aussi vice-président de
Finagestion. C’est un ancien de Bouygues
en Côte d’Ivoire (qui détenait jusqu’en
2005 le groupe Saur, et donc sa filiale
CIE). Les secteurs de prédilection d’ECP
sont les secteurs bancaire, des télécoms et
des ressources naturelles. Totalisant plus
de 1,8 milliards de dollars, ses fonds sont
alimentés par des institutions financières
de développement (OPIC américaine,
CDC britannique, Proparco française,
BEI européenne, BAD africaine...)
pas toujours très regardantes sur les
investissements réalisés. Un rapport du

Répartition du capital du groupe
Bouygues au 1 décembre 010
parlement britannique s’inquiète des
investissements d’ECP dans des banques
nigérianes qui seraient impliquées dans
du blanchiment d’argent sale. Le même
rapport relève l’entrée en 2006 d’ECP
dans le capital d’Anvil Mining, une
société accusée de complicité dans le
massacre de Kilwa (Katanga) en RDC en
2004. Fin 2010, la justice québécoise a été
saisie d’une plainte contre Anvil Mining
par un collectif de victimes de Kilwa .
Bref, un bien beau partenaire financier
pour le groupe Bouygues.
David Mauger

Lire
Contre Biya

Contre Biya est une somme de tribunes
politiques parues pour la plupart dans
des quotidiens au Cameroun. Le livre est
une introduction aux témoignages des
victimes du régime de Biya. Il crée un
espace de possibilités pour un tribunal
citoyen, le Tribunal Article 53, qui réunit
des personnalités du monde entier, dont
certaines habitent au Cameroun, autour
de la volonté d’abroger un article de la
constitution camerounaise, l’article 53,
qui donne une immunité sans limite à
l’actuel président de la république du
Cameroun et à ses successeurs ; C’est
le premier acte de la constitution du
dossier d’accusation contre Paul Biya en
préparation d’un procès effectif. Patrice
Nganang, romancier, poète et essayiste,
est professeur de théorie littéraire et
culturelle à la State University of New

York de Stony Brook, aux Etats-Unis.
Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages,
dont les romans Temps de chien (Grand
prix de la littérature de l’Afrique noire,
prix Marguerite Yourcenar) et Mont
plaisant, L’Invention du beau regard,
Contes citadins, ainsi que le recueil
de poésies Apologie du vandale. Ses
ouvrages sont traduits en plusieurs
langues dont le norvégien, l’anglais,
l’allemand, l’italien et l’espagnol.
Patrice Nganang, Contre Biya, Procès
d’un Tyran, Tribunal article 53
168 pages, 16 Euros,
Edition
assemblage, juillet 2011.

Billets d’Afrique,
c’est aussi sur les réseaux sociaux
Facebook et Twitter
No 0’ n Juillet-Août 011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 5

Salves
Canada

Le paradis sous terre
L’industrie extractive
mondiale et le havre
canadien des minières
françaises

L

es affres de la législation canadienne
ont des répercussions partout sur la
planète. Les sociétés inscrites dans
ce havre minier sévissent en Amérique
latine, en Afrique, en Asie, en Europe de
l’Est et même dans les DOM-TOM français
(ce fut le cas du projet aurifère à Kaw en
Guyane française). Le Canada leur offre sa
couverture et son soutien au plan politique,
économique, juridique et moral, ce malgré
les accusations qui pèsent sur elles dans une
documentation internationale fort connue:
corruption, évasion fiscale, destruction
d’écosystèmes, expropriations meurtrières,
financement de guerres civiles, etc.

par des sociétés d’exploration canadiennes
(les fameuses juniors).

Le Canada, paradis judiciaire
du secteur minier

12 000 tonnes d’uranium
par an pour la France

La Bourse de Toronto constitue la plateforme
financière et réglementaire de prédilection
de cette industrie. À partir de là, des projets
miniers sont conduits à travers le monde.
Les sociétés minières canadiennes peuvent
explorer et exploiter les minerais avec une
rentabilité maximale, malgré d’irréver­
sibles impacts psycho-socio-économicocultu­rels rangés négligemment au rang des
«externalités». C’est en ce sens qu’il faut
comprendre l’importance de la juridiction
canadienne aujourd’hui.
À l’image des paradis fiscaux, le Canada
se révèle un véritable paradis judiciaire et
réglementaire du secteur minier.
L’Europe et la France sont directement
impliquées dans cette exploitation minière.
Nombre de projets miniers financés par
la Banque Européenne d’investissement,
ou encore des agences de financement
française telles que l’AFD et sa filiale
Proparco, ont été à l’origine développés

Les économies européennes, et celle de
la France en particulier, sont hautement
dépendantes de l’exploitation de minerais
à grande échelle, basé sur le modèle de la
méga-exploitation minière (mines à ciel
ouvert, gisements de faible concentration,
etc.). L’Union Européenne est d’ailleurs
fort préoccupée à sécuriser son accès
à ces minéraux. En 2008, elle a adopté
l’Initiative sur les matières premières, une
stratégie commerciale qui poursuit ce but,
n’excluant pas, le cas échéant, de recourir à
la force pour l’atteindre. La France, un des
plus gros consommateurs de minerais en
Europe, importe la majeure partie de son
cuivre, aluminium, cobalt, nickel, zinc, fer,
ses métaux plus rares comme ceux du groupe
platine, ou encore le tantale, le niobium,
le lithium, etc. Mais qu’elle les importe
de l’étranger ne signifie bien sûr pas que
les capitaux français soient étrangers à
leur exploitation, nécessaire à tous les
sec­teurs de notre économie:
agriculture, construction, trans­
ports, électronique. Rappelons
également que la production
d’électricité en France implique
l’importation par Areva de
12.000 tonnes d’uranium par an
(principalement en provenance
du Kazahkstan, du Canada et
du Niger).
L’accès de la France à une grande
partie de ces ressources minérales
d’importance tant d’un point

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juillet-Août 2011 n No 204

de vue économique que géostratégique,
est conditionné en grande partie par une
prédation globalisée dans laquelle le
Canada, en tant que juridiction hôte, joue
un rôle prédominant. Ainsi, si le paradis
judiciaire canadien n’existait pas, des
secteurs entiers de l’économie française
ne pourraient être ce qu’ils sont.

Une prédation globale
Près de 75% des sociétés minières de la
planète sont en effet enregistrées au Canada,
et la Bourse de Toronto est le marché
financier privilégié des juniors, sociétés
qui se financent à partir de capital-risque.
Étant donné l’importance de ces dernières
dans la découverte de nouveaux gisements,
le modèle canadien d’exploitation des
ressources minérales tend à se généraliser
à l’échelle de la planète et est appelé à
jouer un rôle de plus en plus important
dans l’approvisionnement des puissances
occidentales en matières premières. Ces
sociétés juniors sillonnent la planète,
particulièrement les zones de la périphérie
économique dont l’Afrique, à la recherche
de nouveaux gisements rentables et au
profit de capitaux venant du monde entier,
y compris de sociétés publiques comme
Areva. Cette prédation économique et les
désastres environnementaux et sociaux
qui l’accompagnent ne sont donc pas une
«affaire canadienne», ni surtout «l’affaire
des canadiens»: ce sont les résultats d’une
internationalisation du pillage et de la
criminalité économique qui, en Afrique,
conjuguent donc désormais les réseaux
d’influence françafricains et ces circuits
économiques canadiens.
Alain Deneault & William Sacher

Paradis fiscaux et judiciaires

Areva vierge de tout soupçon ?
Plusieurs députés français
réclament une enquête
sur l’affaire Areva après
les révélations sur
l’immatriculation d’une de
ses filiales minières dans un
paradis fiscal notoire, les îles
Vierges britanniques

E

n juin 2007, Areva, rachetait
à prix d’or (2,5 milliards
de
dollars,
1,8
milliards
d’euros), la petite société canadienne
d’exploration minière, UraMin, lor­
gnant sur ses gisements en Afrique du
Sud, Centrafrique et Namibie. Quatre
ans plus tard, aucun des gisements
n’est encore en exploitation. Areva
affirmait pourtant pouvoir les exploiter
rapidement avec les premières pro­
ductions attendues pour 2009 et 2010
en Namibie et Centrafrique. Le 14 juin,
rétropédalage de l’encore présidente du
directoire, Anne Lauvergeon : «Quand
on fait une mine, entre le moment où on
repère qu’il y a de l’uranium et celui où
on démarre la mine, il y a en moyenne
quinze ans » (Paris Match, 19 juin).
Curieusement, le titre d’UraMin
avait flambé en bourse et «sa valeur
multipliée par quatre durant les six
mois ayant précédé l’offre d’Areva»
(ibidem). Une valeur boursière qui
a fondu comme un glaçon sous le
soleil des Caraïbes puisque UraMin,
rebaptisée Areva Resources Southern
Africa, est immatriculée à l’ombre
d’un paradis fiscal et judiciaire, les
îles Vierges britanniques classées au
16 e rang des paradis fiscaux les plus
opaques et les plus nocifs par le Tax
Justice Network, une coalition d’ONG
(L’Humanité, 15 juin). L’entreprise
publique a, en effet, dû inscrire, au
titre de sa filiale, pour 426 millions
d’euros de dépréciations d’actifs dans
ses comptes 2010 soit près d’un quart
de sa valeur initiale.

les permis, Areva fait toujours des
promesses d’exploitation rapide, faisant
miroiter des retombées financières
immédiates. Mais en fait, elle ne les
exploite que quand elle le juge rentable.
En Namibie, les réserves sont
importantes, mais la concentration
d’uranium par tonne est très faible
comme à Imouraren au Niger.
On se souvient toutefois que les
pourparlers avaient été laborieux entre
Areva et la présidence centrafricaine
qui n’a obtenu au final qu’un ridicule
12% des bénéfices de l’exploitation de
Bakouma, à 800 km de Bangui.
Une «rallonge» financière avait été
obtenue par le lieutenant-colonel Sylvain
Ndoutingaï, ministre d’Etat chargé
des Mines et de l’Énergie, numéro
deux du régime et neveu du président
François Bozizé. D’autres conseillers
et intermédiaires avaient veillé sur cette
convention à commencer par le négociant
belge Georges Forrest, consul honoraire
de France au Katanga (RDC) qui avait par
ailleurs obtenu, pour lui-même, sept permis
de recherche d’uranium, en bordure de
la concession du groupe français (Lettre
du Continent). N’oublions pas de citer
également l’ex-barbouze rwandaise du
sinistre gouvernement Habyarimana,

Fabien Singaye, conseiller spécial à la
sécurité de Bozizé et surtout le sulfureux
député-maire de Levallois, Patrick
Balkany, émissaire officieux dans la
plus pure tradition françafricaine, qui a
épinglé, en 2010, à son veston-safari,
la médaille de commandeur remise
par le président centrafricain François
Bozizé.
De quoi encourager l’initiative de
certains députés français dont Jérôme
Cahuzac, le président socialiste
de la commission des Finances de
l’Assemblée nationale, d’ouvrir une
enquête sur Areva au moment crucial
où l’entreprise publique filialise ses
activités minières qui doivent servir de
prélude à l’ouverture du capital. Il y
aurait matière à répondre à des questions
qui pourraient être embarrassantes:
pourquoi Areva Resources Southern
Africa est-elle toujours immatriculée
dans un paradis fiscal ? Qui sont les
bénéficiaires de la vertigineuse hausse
du titre d’UraMin avant son rachat par
Areva ?
Il serait également intéressant de connaî­
tre les détails du commissionnement
dans le contrat de Bakouma.
Raphaël De Benito

De l’uranium à tout prix
Des trois principaux gisements afri­
cains d’Areva Resources Southern
Africa, seul le gisement de Bakouma,
en Centrafrique, est prometteur avec
des réserves revues à la hausse. Tout
dépend en fait du cours de l’uranium
et de la demande. Quand elle récupère

Bureaux d’Areva à Bangui, la capitale centrafricaine.
journaldebangui.com
No 20’ n Juillet-Août 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves

Gérard Longuet pour une plus grande
des militaires français ?
Le 7 juin 2011, le site
d’information Rue89.com
publie la lettre de mission
confiée à l’avocat Gérard
Michel par le ministère français
de la Défense pour une étude
sur la « judiciarisation des
conflits »1. Cette mission
est inquiétante puisqu’elle
préfigure peut-être la création
d’un régime d’impunité pour
les militaires français.

R

ue89 ainsi que Raphaël Vuitton,
qui révéla l’information en premier
sur son blog, se concentrent sur la
proximité qu’il y aurait entre le ministre et cet
avocat médiatique, qui a eu à intervenir par le
passé dans plusieurs affaires embarrassantes
pour Gérard Longuet. Les deux articles
évacuent par contre assez vite le contenu de

cette mission, l’étude est, d’après Raphaël
Vuitton «pour le moins indispensable»
et «son intérêt ne fait [...] aucun doute».
Qu’il soit pourtant permis d’en douter.
La suppression du Tribunal aux armées de
Paris ne crée pas un vide juridique
Pour Rue89, la disparition programmée
du Tribunal aux armées de Paris (TAAP)
crée un «vide juridique». Pourtant,
si le TAAP a quelques spécificités, il
n’offre théoriquement pas de régime
particulier de responsabilité aux militaires
français. Les règles du droit des conflits
armés s’y appliquent, tout comme elles
s’appliqueront devant les juridictions qui
prendront le relais. La réforme prévue ne
concerne qu’à la marge ces règles.
Le passage aux tribunaux de droit commun
se fera même plutôt dans une continuité,
comme cela a déjà été relevé dans Billets
d’Afrique (n°189, mars 2010). Cette
réforme semble avant tout cosmétique.
Certaines spécificités du TAAP sont même
renforcées. Notamment, la nécessité pour

le procureur de solliciter un avis consultatif
du ministère de la Défense avant toute
poursuite est élargie et cet avis devra
désormais intervenir à d’autres moments,
notamment au cours de l’instruction. Pour
Alain Marly, rapporteur de la Commission
de la Défense nationale et des Forces
armées de l’Assemblée nationale, «Il
s’agit d’une garantie heureuse qui devrait
maintenir une bonne prise en compte
des spécificités militaires». Le même
rapporteur considérant par ailleurs, avec
une logique discutable, que le fort taux
de poursuite des déserteurs au TAAP
serait un signe de l’indépendance de ce
tribunal2...
Le ministre de la Défense a manifestement
très bien intégré que cette réforme marquait
en fait une continuité: la lettre de mission
confiée à Gérard Michel ne mentionne pas
une seule fois ni la réforme ni le TAAP.
Ce qui semble plutôt inquiéter Gérard
Longuet, c’est la
«judiciarisation»,
«cette tendance à un recours accru au

La France à l’ONU : « Une puissance
intéressée »

T

andis que Ban Ki-Moon commence
son second mandat de secrétaire
général des Nations unies, son
représentant spécial en Côte d’Ivoire, YoungJin Choi – qui s’était dépêché de régulariser
l’élection d’Alassane Ouattara en décembre
- est remplacé par le Néerlandais Bert
Koenders. Grâce à Wikileaks (télégramme
05THEHAGUE2309 et Billets n°198), on
sait que la diplomatie américaine apprécie
beaucoup le volontarisme des Pays-Bas
à intervenir sur les différents théâtres
d’opération - Irak, Afghanistan. L’Étatmajor de l’armée néerlandaise disait en
2005 «envisager d’étendre leur implication
militaire en Afrique», ciblant explicitement
la zone des Grands Lacs (Burundi, Rwanda,
l’est de la RDC), le Botswana, la Zambie et
la Côte d’Ivoire, pour y «ajouter des yeux
et des oreilles sur le terrain». Le diplomate
américain ajoutait que «les Néerlandais
sont les quatrièmes plus grands fournisseurs
de programmes d’aide en Afrique».
Quant aux Français, ils ne sont pas les
derniers dans les remaniements en cours.
InnerCityPress (le 9 juin) a rapporté

qu’avant sa réélection, Ban Ki-Moon avait
promis de reprendre un Français à la tête du
Département des Opérations de maintien
de la paix (DPKO). Après Bernard Miyet
(1997-2000), Jean-Marie Guéhenno (20002008) et Alain Le Roy (2008-...), qui cédera
sa place d’ici fin août, c’est, selon des
sources à l’ONU citées par InnerCityPress,
Éric Chevalier, qui devrait allonger la
liste des diplomates français à la tête de
ce département. Très proche de Kouchner
– dont il a été le conseiller pendant plus de
dix ans – Chevalier est l’actuel ambassadeur
de France en Syrie. Le départ de Le Roy
n’est peut-être pas étranger à certaines fuites
de documents du département qu’il dirige.
InnerCityPress ajoute que Kofi Annan
avait fait la même promesse que Ban KiMoon avant d’obtenir, lui aussi, son second
mandat. C’était Jean-Marie Guéhenno qui
avait été nommé. Après ses huit années à
la tête du DPKO (2000-2008), Guéhenno
figurerait aujourd’hui encore sur le registre
du personnel de l’ONU ! Ce département est
depuis quatorze ans aux mains de la France,
sur dix-neuf ans d’existence. Son budget

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juillet-Août 2011 n No 204

annuel atteint 7,8 milliards de dollars, dont
5,2 milliards pour des missions en Afrique.
Un télégramme édité pat Wikileaks
(06PARIS1720) confirme le rôle crucial de
Paris dans les interventions des Nations unies
en Afrique. Dans une «confession» de mars
2006, recueillie par l’ambassadeur des EtatsUnis à Paris, l’ex-ministre de la défense
Alain Richard (1997-2002, sous Jospin)
«[critiquait] la façon dont la communauté
internationale et l’ONU (et spécialement
Kofi Annan) «dépendaient de la France»
(et à un degré moindre, le Royaume Uni)
pour s’occuper des problèmes en Afrique.»
Le poids de la France à l’ONU sur certaines
zones géographiques porte un nom, celui
de «Puissance intéressée» («Power
concerned» en anglais). Dans le jargon
diplomatique, ce terme désigne la puissance
qui administre un «territoire non autonome»
(«non-self-governing territory») et se trouve
chargée de transmettre les informations
concernant celui-ci. En 1946, la France
s’est trouvée dans ce rôle concernant ses
«colonies». Et ça continue...
David Mauger

impunité
juge», face à laquelle il envisage une
«évolution de [la] législation» afin de
redéfinir «le champ de la responsabilité
pénale» des militaires.

Pour une armée
française désinhibée !
Les cas de mise en cause de la hiérarchie
militaire sont plutôt rares. En 2010, le
général Poncet bénéficiait d’un nonlieu, alors que quatre de ses subalternes
étaient renvoyés aux assises pour la mort
de Firmin Mahé en Côte-d’Ivoire en
2004. Pourtant, Gérard Longuet semble
hautement préoccupé: «On constate que
l’enquête judiciaire revêt un caractère
presque systématique dès lors qu’un
militaire français est blessé ou tué au
cours d’une action de combat. Si cette
enquête répond au souci compréhensible
des familles des victimes de connaître la
vérité des faits, elle conduit nécessairement
le magistrat à rechercher d’éventuelles
responsabilités pénales, et ce jusqu’au plus
haut échelon de la hiérarchie». Notons
d’abord que, pudiquement, le ministre
n’évoque pas les cas où ce sont des militaires
français qui commettent des délits ou des
crimes. Surtout, c’est la volonté d’éviter à
la hiérarchie militaire une mise en cause qui
semble motiver cette demande d’étude.
D’autre part, Gérard Longuet s’inquiète du
«développement de ce genre de procédure
[qui] est de nature à créer une certaine
inquiétude au sein de nos forces armées dont
on peut craindre que leur comportement au
combat puisse être inhibé par la perspective
d’une possible mise en cause pénale». Il
conviendrait de rappeler à ce ministre de la
République que c’est précisément la raison
d’être des lois que de créer une inhibition
afin d’empêcher la commission d’actes
criminels. Le droit des conflits armés fixe
les limites de l’usage de la violence. Il est de
la responsabilité du ministre de la Défense
que les militaires français se conforment
rigoureusement au lois en vigueur. Il
ne s’agit pas ici d’un nouveau dérapage
verbal de la part d’un ministre en exercice.
Cette lettre de mission montre une volonté
inquiétante de créer un régime d’impunité
pour les militaires français et, en particulier,
leur hiérarchie.
Mathieu Lopes
1 - Armée: Gérard Longuet recrute un expert chez
Julien Courbet, par François Krug, Rue89, 7 juin
2 - Avis de M. Alain Marly sur le projet de loi ,
15 juin 2011, assemblee-nationale.fr

France Justice

Des affaires retardées ?
La fermeture prochaine du
Tribunal aux armées de Paris
risque de ralentir l’instruction
d’affaires sensibles
concernant le Rwanda

L

e projet de loi (n°3373) visant,
notamment, à supprimer le Tribunal
Aux Armées de Paris (TAAP) a été
déposé le 15 avril dernier à l’Assemblée
nationale, après avoir été adopté par le Sénat
le 14 avril. Ce projet relatif à la répartition
des contentieux et à l’allègement de
certaines procédures juridictionnelles fait
l’objet d’une procédure accélérée suite à la
décision en ce sens du gouvernement. Il doit
donc être soumis au vote de l’Assemblée
nationale avant l’été.
Ce texte prévoit le transfert des compétences
du TAAP,
héritier des tribunaux
d’exception, aux juridictions de droit
commun spécialisées en matière militaire
du tribunal de grande instance de Paris.
Si on peut recevoir favorablement cette
réforme qui vise à normaliser la justice
militaire, les conséquences de celle-ci
peuvent allonger les délais d’instruction
de certaines affaires. Il faut craindre tout
particulièrement que ce transfert ne retarde
encore davantage l’instruction de six plaintes
pour lesquelles l’association Survie, la
Fédération Internationale des Droits de
l’Homme (FIDH) et la Ligue des Droits
de l’Homme (LDH) se sont constituées
partie civile. Il s’agit de plaintes contre
X visant des militaires français, déposées
par des rescapés du génocide des Tutsi
au Rwanda. L’information judiciaire est
ouverte pour complicité de génocide et
complicité de crimes contre l’humanité.
Les faits incriminés, d’une extrême
gravité, se seraient déroulés pendant
l’opération militaro-humanitaire Tur­
quoise (juin à août 1994).
Ce dossier avait déjà connu un début
difficile puisqu’il a fallu deux arrêts de
la chambre de l’instruction de la Cour
d’appel de Paris, le 29 mai et le 3 juillet
2006, pour que les plaintes, contestées
partiellement par le parquet, puissent être
déclarées recevables. Par la suite, pas moins
de trois juges d’instruction se sont succédés
au TAAP (avec parfois des périodes de
vacance de poste), ce qui a été préjudiciable
à l’avancement du dossier. C’est ainsi que
depuis près d’un an et demi, l’instruction
n’a quasiment pas évolué. La plupart des

responsables politiques et militaires français
n’ont pas encore été auditionnés, tandis
que de nombreux documents sont toujours
protégés par le sceau du «secret défense»,
malgré la déclassification partielle de certains
d’entre eux.
Avec la suppression annoncée du TAAP au
1er janvier 2012, il est à craindre de nouveaux
retards dans la procédure du fait notamment
de la nécessaire période de passation des
dossiers entre le TAAP et la formation
de jugement spécialisée du TGI de Paris
compétente.
Au-delà de la suppression du TAAP, il
serait nécéssaire qu’un pôle d’instruction
spécialisé dans les crimes contre l’humanité,
et donc également dans les crimes liés à un
génocide, doté des moyens matériels et
humains appropriés, soit mis en place. Ce
pôle serait la solution la plus adapté pour
accélérer la justice. Alors que le TAAP était
déjà surchargé de dossiers, «le Tribunal de
Grande Instance de Paris n’a prévu ni les
locaux, ni le budget, ni les postes de travail»,
(Le Monde, 15 avril 2011) nécessaires à
la bonne marche de l’instruction, il faut
espérer que les parlementaires, dans le cadre
des débats et du vote de cette loi, s’assurent
que tous les moyens humains et matériels
nécessaires à une bonne administration de
la justice militaire par le TGI de Paris seront
mis en œuvre dans les délais les plus courts.
Notamment dans l’instruction des plaintes
contre X visant des militaires français,
déposées par des rescapés du génocide des
Tutsi au Rwanda.
On n’en prend pas le chemin si on croit
Jean Michel Clément, député socialiste
de la Vienne et avocat de formation:
«Contrairement à ce que les apparences
pourraient laisser croire, les articles 23
et suivants du projet de loi ne concernent
la justice militaire qu’à la marge mais ils
ont tout à voir avec la révision générale
des politiques publiques. En effet, la seule
raison d’être de la suppression du tribunal
aux armées de Paris est qu’il est localisé
au sein de la caserne Reuilly, dans le 12e
arrondissement de Paris, et que cette
caserne doit être vendue. »
Ces affaires judiciaires sont pourtant
capitales et nécessitent qu’elles fassent
l’objet d’un traitement privilégié par
l’institution judiciaire. Ces instructions
doivent en effet permettre de faire la
lumière sur l’implication de la France dans
le génocide des Tutsi au Rwanda.
Rédaction Rwanda

No 20’ n Juillet-Août 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Burkina Faso

Compaoré livre les paysans ouestafricains à Monsanto...
Avec le Burkina et son
industrie cotonnière
comme cheval de Troie, les
industries biotechs mènent
une offensive massive pour
imposer les OGM en Afrique
de l’Ouest. A terme, l’Europe
sera encore davantage
isolée dans son refus
des semences « made in
Monsanto ». Etat des lieux et
des complicités.

L

’agriculture du Burkina Faso
représente environ 20% du PIB et
occupe plus de 80% de la population
active. Le coton y a une place primordiale:
avec 500 000 tonnes produites par plus
de 350 000 cotonculteurs et faisant
vivre directement près de 3 millions de
personnes, il contribuait pour 60% aux
recettes d’exportation du pays jusqu’au
boom minier récent sur l’or, matière
première qui vient de le détrôner dans les
statistiques nationales. Cela ne signifie pas
que les cotonculteurs burkinabé partagent
cette richesse : la baisse tendancielle et
les soubresauts des cours internationaux,
couplés aux aléas climatiques locaux et
aux scandales récurrents dans la filière
(insecticides fournis sans effet, engrais
inadaptés, récolte non collectée avant les
pluies suivantes, etc.) ont grandement
contribué à la paupérisation des paysans.
Depuis la vague de privatisation de la
plupart des sociétés publiques burkinabé,
la production cotonnière est structurée
autour de trois sociétés cotonnières du
pays (la Sofitex, la Socoma et Fasocoton),
qui maintiennent l’approche intégrée selon
laquelle cette culture a été développée:
elles fournissent ainsi intrants (semences,
traitements, engrais) et encadrement
technique à crédit, achètent la production
cotonnière et commercialisent graines et
fibre après la phase d’égrenage.
Après une phase d’expérimentation
officielle de cinq ans, la Sofitex et la
Socoma ont développé depuis 2008
la culture commerciale de coton Bt,
génétiquement modifié pour produire
lui-même un pesticide contre certains

ravageurs (la toxine de la bactérie Bacillus
thuringiensis). Ce développement est appuyé
par l’Institut national de l’environnement
et de la recherche agronomique (INERA),
partenaire de Monsanto dans la conception
de la variété génétiquement modifiée
utilisée, et de la puissante Union nationale
des producteurs du Burkina Faso (UNPCB),
créée artificiellement en 1998 à l’initiative
des autorités pour disposer d’un interlocuteur
censé représenter les producteurs.
Depuis 2008, les producteurs sont donc
fortement incités à opter pour des semences
de coton GM, qu’on leur présente comme
un moyen de réduire fortement leurs coûts
de production (la production de pesticide
par la plante devant leur permettre de
faire des économies de main-d’oeuvre et
de produits phytosanitaires en diminuant
les traitements) et d’augmenter leur
production. L’information sur les droits
de propriété à payer pour ces semences
est partielle, et, selon le Syntap, le coût
de la semence fournie à crédit atteindrait
54 000 F CFA/ha (deux sacs de semences)
contre 1 600 F CFA/ha les campagnes
précédentes (deux sacs à 800 F CFA), et
10 500 F CFA cette campagne (le prix
de la semence conventionnelle ayant été
considérablement augmenté, sans doute
pour réduire l’écart avec celui de la
semence OGM).
Les arguments évoqués par les promoteurs
du coton Bt sont contredits par l’expérience
: d’après les paysans, les récoltes de
coton Bt au Burkina ne montrent aucune
différence significative de rendement
(voire des rendements inférieurs en poids
selon de nombreux témoignages: le
coton Bt donnerait des fruits avec plus de
fibres et des graines plus petites et moins
nombreuses, donc un poids inférieur
pour une quantité de fibre équivalente
ou supérieure – or, les producteurs sont
payés au poids !) et Monsanto a reconnu
récemment l’apparition chez des chenilles
de résistances au coton Bt utilisé en Inde.
En outre, les témoignages se multiplient
sur la défiance des paysans vis-à-vis du
coton Bt, qui, outre le prix des semences
et ce problème de poids, évoquent des
problèmes de santé et d’environnement
(dont des intoxications du bétail après
consommation de feuilles ou tiges).
Les alternatives et la liberté de choix
sont maigres pour les cotonculteurs :

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juillet-Août 2011 n No 204

la production de coton bio, 500 à 1000
tonnes par an au Burkina Faso, est
cantonnée à des zones prédéterminées en
dehors desquelles il leur est impossible
de s’engager dans cette filière, la seule
possibilité de refuser les OGM est donc
de continuer à récla­mer des semences
conventionnelles ou d’abandonner cette
production.
La production de coton Bt ne cesse de
gagner du terrain, au point que l’Agence
française de développement table
pour cette saison sur un emblavement
des 2/3 des surfaces cotonnières. Une
telle progression, en seulement quatre
campagnes, révèle une forte volonté
politique de développer voire imposer
cette culture, et laisse imaginer la
propagande qui l’accompagne.

Les cultures vivrières
et un déploiement régional
en ligne de mire
Si le coton passe pour une culture «non
alimentaire» (la production principale,
la fibre, étant destinée à l’industrie
textile; les graines sont cependant
pressées pour produire de l’huile très
consommée localement), qui peut
favoriser le développement des OGM
par une simple présentation optimiste
sur le plan économique, les projets en
cours sur les biotechnologies dans la
région concernent également des cultures
vivrières stratégiques.
Des expérimentations de niébé (un
haricot) transgénique censé produire un
pesticide contre un insecte ravageur sont
ainsi en cours dans le pays. Cette culture
est consommée par près de 200 millions
de personnes sur le continent, et cultivée
sur plus de 12,5 millions d’hectares
de savanes sèches d’Afrique tropicale
selon la Fondation africaine pour les
technologies agricoles (AATF), un des
nombreux lobbies africains pro-OGM qui
ont vu le jour ces dernières années et qui
s’impliquent sur le projet aux côtés de
Monsanto et des autorités burkinabé.
Africa harvest biotech foundation
international (AHBFI), une «ONG»
dirigée par une ancienne cadre de
Monsanto, coordonne quant à elle le
projet «du sorgho biofortifié en Afrique»
(ABS), financé par la fondation Bill
et Melinda Gates. Ce projet vise à

agricole (CORAF/WECARD), la
première phase d’expérimentation
couvre la période 2007-2011,
uniquement au Burkina Faso,
et la seconde phase serait une
«vulgarisation programmée au Mali,
au Ghana, au Nigeria et au Togo».
Le Burkina Faso, état docile, n’est
en somme qu’une porte d’entrée des
OGM en Afrique de l’Ouest.

Le soutien des bailleurs
internationaux
Le projet de sorgho biofortifié
d’Africa Harvest est financé par la
fondation Bill et Melinda Gates dans
le cadre des «Grand Challenges in
Global Health», mais la coopération
publique des États-Unis n’est pas
en reste. En 2008, le Burkina Faso
a en effet signé avec les EtatsUnis son «Compact», c’est-à-dire
une convention sur cinq ans dans
le cadre du Millenium Challenge
Corporation (MCC), une structure
privée voulue par le président
Georges W. Bush pour gérer tout un
pan de l’aide humanitaire américaine
Ousmane Tiendrébéogo, secrétaire général du en dehors des cadres habituels de
Syndicat national des travailleurs de l’agro- la coopération publique. La très
pastorale, farouchement opposé aux OGM de pertinente ONG Grain écrivait à
passage à Paris. son propos, en 2010: «[Le MCC a]
son propre président et un conseil
développer un sorgho génétiquement
d’administration lequel, tout en
modifié, prétendument pour remédier rendant des comptes au Congrès et
au taux important d’anémie chez en incluant le ministre des Affaires
les populations pauvres. Le sorgho, étrangères, le ministre de l’Économie et
aliment de base d’environ 300 millions des Finances, le représentant américain
de personnes en Afrique, est en effet au Commerce et l’administrateur de
jugé trop faible en certains minéraux, l’Usaid, [comprend] aussi quatre
vitamines et autres éléments nutritifs : on représentants du secteur privé. (…) La
nous vend donc encore une fois l’idée que politique du MCC est sans complaisance et
le progrès technologique peut remédier à ressemble à un programme d’ajustement
un problème d’ordre politique, celui de la structurel. Le MCC dispose d’un large
malnutrition, liée à la misère, et donc au budget (que le Congrès a augmenté sous
pillage.
l’administration Obama: + 26 % en
Parmi les partenaires impliqués dans 2010). L’argent est versé sous forme de
le projet, on retrouve des partenaires subventions, et non pas de prêts, à ceux
institutionnels publics comme l’Université des pays que le MCC considère comme
de Californie (Berkeley, États-Unis) et des candidats acceptables: une belle
l’Institut international de recherche sur carotte qu’on agite pour attirer les pays.
les cultures pour les tropiques semi- Cependant même pour devenir candidat
arides (Icrisat), la coopération états- à ce financement, un pays doit d’abord
unienne avec l’Usaid et l’USDA, mais passer un test MCC avec des points: ce
également des lobbies comme Crop Life test tient compte de critères tels que «pays
International (qui représente les firmes de encourageant le libéralisme économique»
l’agrochimie comme Monsanto, Bayer, et est fondé sur des indices provenant
Syngenta..), Europabio et Africabio, d’institutions néo-libérales comme la
ou encore des financeurs privés et Banque mondiale, la Fondation Héritage
prétendument philanthropes comme la et le Front monétaire international (FMI).
fondation Rockfeller et la Fondation Si un pays marque suffisamment de points,
Gates.
il peut alors être promu par le MCC au
On aurait donc tort de s’inquiéter.
stade “threshold” (pré-compact) qui lui
Selon le Conseil Ouest et Centre africain donne accès à des sommes modiques, ce
pour la recherche et le développement qui va lui permettre de mettre en place les

réformes structurelles que le MCC estime
nécessaires pour accéder à l’éligibilité
complète. Une fois qu’il a passé tous les
obstacles, un pays peut alors passer au
stade suivant, c’est-à-dire mettre au point
et signer avec le MCC un “Compact” qui
spécifiera quatre ou cinq projets donnant
droit au financement MCC. (…) Quand
le Compact a été approuvé, l’argent
commence à être versé. Toutefois la
source peut se tarir rapidement, si le
gouvernement prend une direction qui
déplaît à Washington».
Si le lien de causalité directe ne peut pas
être établi entre l’ouverture générale du
pays aux biotechnologies américaines,
notamment le coton Bt de Monsanto, et
la signature du Compact, les détracteurs
des OGM s’interrogent néanmoins depuis
2008 sur la concomitance des deux, et sur
les pressions qui ont pu accompagner
l’octroi des aides états-uniennes...
La coopération française n’est pas
nécessairement étrangère, ou tout du
moins écartée de ce processus. Jusqu’en
2008, c’est la société publique française
Dagris (ex-Compagnie française de
développement des textiles, CFDT) qui
détenait un tiers des parts de la principale
société cotonnière du pays, la Sofitex, fer
de lance du développement du coton Bt,
et contrôlait à 90% la Socoma, l’autre
société cotonnière engagée dans la culture
de coton GM.
Bien que cette société ait été privatisée
et rebaptisée Géocoton en 2008 (un
consortium français détenu à 51% par
le groupe Advens du franco-libanosénégalais Abbas Jabber et à 49%
par la CMA-CGM du Marseillais
Jacques Saadé), l’Agence française de
développement (AFD) continuait d’en
détenir 14% jusqu’en février 2010: les
autorités françaises ont donc été largement
impliquées dans le développement de
la culture de coton Bt au Burkina Faso,
comme décideur (à la Socoma) ou codécideur (à la Sofitex) jusqu’en 2008,
puis comme actionnaire minoritaire via
l’AFD jusqu’en 2010.
A l’occasion de la venue en France
d’Ousmane Tiendrébéogo, secrétaire
général du Syntap (Syndicat national
des travailleurs de l’agropastorale), petit
syndicat paysan burkinabé farouchement
opposé aux OGM, un rendez-vous
a été demandé mi-juin auprès d’une
demi-douzaine d’ingénieurs de l’AFD
impliqués dans la filière coton ou sur
le suivi du Burkina Faso, pour évoquer
cette question sensible : à ce jour, l’AFD
n’a même pas accusé réception de cette
demande, se murant dans un silence
méprisant.
Thomas Noirot

No 20’ n Juillet-Août 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

Salves
Libye

Intox aux missiles

D

ans une dépêche AFP du 22 juin,
l’expert algérien Mohamed
Mokeddem, auteur notamment
de «La France et l’islamisme armé»
commente l’interception, le 12 avril, dans
le désert nigérien, de trafiquants d’armes
transportant 640 kg d’explosifs, du
Semtex tchèque: «Cela confirme que le
rôle des islamistes radicaux libyens n’est
pas seulement de lutter contre Kadhafi
mais aussi de canaliser l’acheminement
des missiles et des explosifs. Le but est
de revitaliser les réseaux d’armements
d’Aqmi». Selon les services de sécurité
nigériens, plusieurs combattants d’Aqmi
faisaient partie du convoi. Tiens donc!
Revoilà le scénario des terroristes d’Aqmi
détournant des missiles anti-aériens de
fabrication russe SAM-7 des arsenaux
libyens qui refait surface et qui «confirme
les pires craintes des services régionaux
et occidentaux de renseignements ».
L’AFP cite aussi un responsable de la lutte
anti-terroriste dans la région qui se confie :
« Il y a un très grand danger de voir Aqmi
devenir l’une des armées les plus fortes
du Sahel. Beaucoup d’armes sont tombées
entre les mains des terroristes, surtout des
missiles sol-air». Mot pour mot ce que

déclarait déjà le président tchadien, Idriss
Déby, le 28 mars (Billets d’afrique n°201).
Une affirmation que l’auteur de la dépêche
reprend à son compte puisqu’il réussit la
prouesse de quantifier le nombre de ces
missiles anti-aériens a «des centaines».
Pourtant dans la même dépêche, le
directeur du Centre français de recherche
sur le renseignement, Eric Dénécé, use
du conditionnel : «Des membres d’Aqmi
auraient acquis plusieurs exemplaires de
missiles sol-air portables de type SAM7 auprès de trafiquants libyens» même
s’«il n’y a plus beaucoup de doutes»
en s’appuyant simplement sur ce que
disent les services maliens et algériens.
Le 3 juillet, un article du Figaro évoque
la possibilité, «peut-être», de missiles
récupérés pae Aqmi. S’il ne fait guère de
doute que le désordre régional soit encore
plus propice aux trafics qui ont toujours
existé dans la zone, les informations
concernant les SAM-7 sont à prendre
avec des pincettes. Surtout quand elles
sont relayées par les milieux sécuritaires
algériens ou tchadiens qui redoutent par
dessus tout une contagion des révoltes
populaires chez eux.
A ce stade, on se dit aussi que le

Bulletin d’abonnement

Billets d’Afrique et d’ailleurs
Édité par Survie, 107 Bd de Magenta - 75010 Paris. Tél. : 01 44 61 03 25
11 numéros par an pour tout savoir sur la face cachée de la politique de la France
sur le continent africain et les jeux troubles de la «Françafrique ».
Au long de ses 12 pages, Billets d’Afrique décortique ainsi les principaux faits de
l’actualité franco-africaine pour en proposer une analyse critique originale.
NOM: ______________
____________________
Prénom: ___________________________
Adresse: ________________________________________________________________
Code Postal __________ Ville ______________________________________
Tél. : ________________________ Fax___________________________________
Courriel: ________________________________________________________________
• France : 25 euros €(faibles revenus: 20 euros) • Etranger et DOM : 30 €euros
• Soutien : libre, soit ________________
Modalités de paiement :
❐ Chèque bancaire ou postal à l’ordre de Survie
❐ Virement postal (CCP 500.52 K PARIS): préciser l’objet sur l’ordre de virement
Vous pouvez également payer en douze échéances, ou par trimestre grâce au
prélèvement automatique. Nous contacter.
Plus d’information sur http://survie.org ou à contact@survie.org
12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juillet-Août 2011 n No 204

gouvernement français est inconscient
puisqu’il organise en catimini des livrai­
sons d’armes aux rebelles libyens dont
certains sont au mieux des «trafiquants»,
au pire des «islamistes radicaux »….
Des armes légères comme le prétend
le ministère de la Défense mais aussi
des lance-roquettes, des fusils d’assaut,
des mitrailleuses et surtout des missiles
antichars Milan si l’on en croit Le Figaro
qui a révélé les parachutages aux rebelles
libyens. Une source officieuse proche du
dossier précise même que «la France a
fait passer quarante tonnes d’armes, en
particulier quelques chars légers» (AFP,
29 juin). Plusieurs semaines auparavant,
la Lettre du Continent signalait déjà une
livraison d’armes via le Niger dont une
partie a été détournée pendant le transport.
Pas par des terroristes islamistes tout de
même?
A moins que, minutieusement, on ne
construise un ennemi dont la puissance
supposée, «l’une des armées les plus
fortes de la région» avec ces centaines de
missiles et des armes sophistiquées, nous
«oblige» à militariser encore davantage
le Sahara.
Raphaël De Benito
Bulletin fondé par F.-X. Verschave
Directrice de la publication: Odile Biyidi
Awala.
Directeur de la rédaction: Raphaël De
Benito.
Secrétaire de rédaction: Janine Sfiligoï,
Anne Colliou
Comité de rédaction : Alice Primo,
Sharon Courtoux, Sisulu Mandjou Sory,
Raphaël Granvaud, David Mauger, Odile
Tobner, Vincent Munié.
Ils ont participé à ce numéro : Souing,
R.Houra, T.Noirot, A.Gueye, Yello, M.Lopes
Abonnements : David Dousseau
Association Survie
107, Bd de Magenta
F75010 Paris
Tél. (33 ou 0)1 44 61 03 25
Fax (33 ou 0)1 44 61 03 20
http://survie.org
contact@survie.org
Commission paritaire n°
0211G87632
Dépôt légal : juillet 2011 -ISSN 21156336 Imprimé par Imprimerie 3 A
7, rue Marie Pia - 91 480 Quincy-sousSénart
Abonnement : 25 euros (Étranger: 30
euros€; personne à faible revenu: 20
euros€)

Haut

fgtquery v.1.9, 9 février 2024