Fiche du document numéro 22725

Num
22725
Date
Mercredi Juin 2011
Amj
Fichier
Taille
1249309
Titre
Billets d'Afrique No. 203
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Dans ce numéro

Sommaire
ËP. 2 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE

côte d’IvoIre

Un gâteau à 2 milliards
d’euros
Comment la France
va céder une partie de
la dette ivoirienne aux
patrons français.
Page 7

Le rapport qui énerve Juppé – Juppé donne
des leçons – Juppé, un naïf si touchant
– Les indignés du Palais Bourbon – Tout
baigne en Côte d’Ivoire ! – Bolloré
désenclave totalement la Guinée

ËP. 1 & 3 Edito Victime présumée
ËP. 4 & 5 ITALIE FRANCE LIBYE Un trio
d’affairistes sur le dos des migrants
Témoignage de Sara Prestianni, membre
du réseau Migreurop qui compte
0 associations d’Europe, d’Afrique et du
Moyen-Orient.

ËP. 6 La nouvelle jeunesse de la
Françafrique

nord-Soudan

La France équivoque
Alors que l’armée
nord­soudanaise a envahi
et pillé la région pétrolière
d’Abyei à la lisière du Nord
et Sud­Soudan, la position
française cherche surtout
à préserver ses intérêts
pétroliers et uranifères dans
un contexte de compétition
mondiale pour l’accès aux
sources énergétiques.
Page 9

Si certains avaient pu croire à une
Françafrique moribonde, Nicolas Sarkozy
vient de lui donner un coup de jeune dans
un discours prononcé en Côte d’Ivoire.

ËP. 7 CÔTE D’IVOIRE Un gâteau à deux
milliards d’euros
Comment la France va céder une partie de
la dette ivoirienne aux patrons français.
Ça chauffe pour les Com’zones de Soro

ËP. 8 Côt e d’Ivoir e Fragment de
discours
Les énormités de Sarkozy à l’occasion de
l’investiture d’Alassane Ouattara
ËP. 8 Pour Juppé, tout baigne !

ËP. 9 SOUDAN La France équivoque
ËP. 9 Tchad :la double crise de Déby –
ËP. 10&11 Fr ance Rwanda La
tournée des popotes du Général Tauzin

La presse française vient d’inventer une nouvelle notion de droit, celle de « victime
présumée ». On peut faire une recherche sur le net, cette expression n’a jamais été
utilisée avant l’affaire DSK. Notre propos n’est pas d’épiloguer sur ladite affaire – on
aura tout le temps de le faire à bon escient – mais seulement de nous interroger sur
cette création linguistique singulière.
Suite page 3

En tournée de promotion de son livre
Rwanda, je demande justice pour la
France et ses soldats, le général multiplie
les inepties, les mensonges et les
approximations.
ËP. 1 Une aide si intéressée
Le rapport d’information à propos de
l’aide française au développement (AFD),
déposé le  mai dernier par les sénateurs
Christian Cambon et André Vantomme,
n’est pas exempt de critiques sur la
coopération française

Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 203 Juin 2011 - 2,30 euros

w w w. s u r v i e . o r g

Victime présumée

En bref
Le rapport qui
énerve Juppé
Sur la question du Rwanda, Juppé
marche sur des œufs, distinguant,
le 4 mai, devant la commission des
affaires étrangères du parlement, son
«sentiment personnel, que je garde
pour moi, et l’intérêt de la France» car
«le processus amorcé par le président
de la République doit être poursuivi
dans des conditions convenables».
Son sentiment, Juppé nous le livre tout
de même faisant mine de croire que
la vérité historique est encore à faire
sur ce qui s’est passé au Rwanda à
partir de 1993. Personae non grata au
Rwanda, après son premier passage au
Quai d’Orsay pendant le génocide de
1994, Juppé prend pour cible le rapport
rwandais Mucyo «qui met en cause M.
Mitterrand, M. Balladur, M. Védrine,
M. de Villepin, M. Léotard, moi-même
et l’armée française». (…) Ce tissu
d’inventions et de mensonges est destiné
à créer un contre-feu à l’instruction
judiciaire menée en France.» Pourquoi
alors, s’il est dénué de tout sérieux, en
faire un pataquès au point de refuser
de se rendre au Rwanda «tant que
circulerait le rapport». Soit-dit en
passant, le rapport Mucyo reprend
en partie le rapport de la mission
d’information parlementaire présidée
par Paul Quilès en 1998 dont il ressort
la sympathie des autorités françaises
avec le gouvernement qui préparait le
génocide. Mais Juppé, diplomate en
chef, sait aussi montrer les dents en
citant, dans la même intervention, le
«rapport du Conseil de sécurité, qui n’a
pas fait l’objet d’une grande publicité
jusqu’à présent, pointe les crimes
commis en République démocratique
du Congo». Missile pour Kagamé dont
l’armée est accusée dans ce rapport de
faits de génocide (Billets d’Afrique et
d’ailleurs n°195, octobre 2010).

Juppé donne
des leçons

«Au Burkina Faso, des militaires se
sont révoltés parce qu’ils considéraient
être maltraités. Le président Compaoré
a changé son équipe ministérielle et la
situation s’est apaisée. Cela dit avec
toute la prudence requise, je souhaite
que les pays africains tiennent compte
de ce qui se passe ailleurs car les
mêmes causes produisent les mêmes
effets».
Les Burkinabé seraient bien contents
d’être aussi «maltraités» que leurs

militaires. La situation est tellement
apaisée que ceux-ci sont redescendus en
armes dans la rue fin mai. Juppé oublie
de dire que c’est surtout la société civile
qui manifeste quotidiennement contre
le système Compaoré. Avec «toute la
prudence requise, nous souhaitons donc
que le gouvernement français tienne
compte de ce qui se passe ailleurs
car les mêmes causes produisent les
mêmes effets». Il est vain de soutenir
aveuglément des autocrates corrompus,
d’applaudir des élections frauduleuses,
hier au Gabon, en Mauritanie et au
Congo-Brazza, encore tout récemment
à Djibouti et au Tchad, demain au
Cameroun.

Juppé, un naïf
si touchant

«Quant à la politique étrangère de
la France, ce n’est pas d’aujourd’hui
qu’elle défend les Droits de l’homme
même si nous nous sommes laissé
intoxiquer par des dictateurs qui
expliquaient qu’ils étaient le meilleur
rempart contre l’islamisme. Nous avons
eu tort et nous devons être aujourd’hui
plus exigeants que jamais en matière
de démocratie (…)».

Les indignés du
Palais-Bourbon

«La fronde des députés», «les députés
menaçent», «73 députés se révoltent»:
les manchettes avaient une allure de
printemps arabe ces dernières semaines.
Une sainte colère démocratique pour
protester contre l’enterrement de
première classe de l’Angolagate ? Sur
les entraves faites à la justice dans le
dossier de l’attentat de Karachi? A
l’absence de débat parlementaire sur
l’implication militaire française, chaque
jour plus importante, en Libye: forces
spéciales, instructeurs, mercenaires,
livraisons clandestines d’armes via

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juin 2011 n No 203

le Niger, supervisées par le chef
d’état-major particulier de Sarkozy,
le général Benoît Puga? De Guéant
sous-marin de la Marine comme titre le
Canard du 25 mai ? Que nenni ! Les
73 «indignés» du Palais Bourbon se
font la rate au court-bouillon à propos
du démontage des panneaux indicateurs
de radars…. Quel sens des priorités !

Bolloré désenclave
totalement la
Guinée
Les lecteurs de Billets d’Afrique et
d’ailleurs se souviennent encore du
droit de réponse que nous avait adressé
en juin 2010, Gilles Alix, le directeur
général de la société Bolloré. Il réagissait
à notre éditorial, «Bolloré désenclave
l’Afrique» (n°192). On ne croyait pas si
bien dire à la lumière de l’obtention, très
controversée, de la concession du port de
Conakry (PAC) par le groupe Bolloré.
«Un monopole privé global», «Dans
aucun port africain ou européen, il
n’existe une exclusivité totale sur toutes
les opérations et sur tous les types
de fret», cela revient à «mettre le
commerce extérieur de la Guinée sous
le contrôle d’un seul opérateur durant
vingt-cinq ans». C’est la conclusion
de l’audit du cabinet Inecor (Lettre
du continent n°611) à propos de cette
concession obtenue le 10 mars. Arrivé au
pouvoir en décembre dernier, le nouveau
président guinéen, Alpha Condé l’avait,
en effet, attribuée par décret prétextant
une «défaillance» de Getma/Necotrans,
qui avait obtenu ce marché en 2008 pour
une durée de vingt-cinq ans après un
appel d’offres.
Devant la polémique qui enfle et la
bataille judiciaire qui se profile, le
groupe Bolloré est contraint de faire
marche arrière en signant prochainement
un avenant à la convention qui
re­viendrait à l’ancien périmètre de 2008,
soit 120 000 m2 au lieu des 250 000 m2.
Sans rire, Bolloré affirme avoir été mis
devant le fait accompli par les autorités
guinéennes pour gérer l’ensemble des
activités du PAC (Lettre du continent
n°611). A l’insu de son plein gré? Le
tribunal de commerce de Nanterre, en
région parisienne, a ordonné le 26 mai
à Bolloré de communiquer à Getma
la nouvelle convention, sous peine de
devoir payer 10 000 euros par jour de
retard. Ce sera l’occasion de vérifier si
cette convention recèle d’autres faveurs
comme des redevances de concession
inchangées malgré l’extension initiale ou
la facturation aux usagers au détriment

Éditorial
du port de Conakry. «En mars, Getma
a porté plainte [ndlr : contre X] à Paris
pour corruption internationale contre
la décision du gouvernement guinéen,
accusant notamment Vincent Bolloré
(...) d’avoir financé la campagne
électorale d’Alpha Condé via l’agence
de communication Euro RSCG.» (AFP,
31 mai)

Assassinat de
Sankara : la vérité
passe par la France
Douze députés du Burkina Faso viennent
d’écrire en avril 2011 aux parlementaires
français. Evoquant «l’attachement aux
valeurs de la démocratie et à la justice»
du parlement, ils demandent, «au nom
de la coopération entre les peuples»
«la création au sein du parlement
français d’une commission d’enquête
parlementaire sur le cadre de l’assassinat
de Thomas Sankara». Cette lettre est
disponible sur le site thomassankara.net.
Des députés d’Europe Ecologie-les
Verts et du PCF ont d’ores et déjà
répondu positivement et la demande
de commission d’enquête, en cours de
rédaction, devrait être déposée courant
juin. Depuis octobre 1997, soit depuis
près de quatorze ans, plusieurs procédures
judiciaires successives ont été lancées
au Burkina Faso pour que soit élucidé
l’assassinat de Thomas Sankara, sans
qu’aucune n’aboutisse. Le Comité des
Droits de l’homme de l’ONU a été saisi,
pour finalement se satisfaire de mesures
dilatoires du gouvernement burkinabé qui
n’ont pas fait avancer la vérité.
Mais en France rien n’avait été entre­
pris jusqu’ici. Pourtant depuis de nom­
breuses années, des documentaires, des
émissions radios, des articles de presse
et des témoignages évoquent tous la
responsabilité de la France dans cet
assassinat.
En décembre 2009, un collectif
d’associations avait donc lancé une
nouvelle campagne d’opinion intitulée
«Justice pour Thomas Sankara, Justice
pour l’Afrique», appuyée par un appel
qui réclame notamment l’ouverture
des archives de plusieurs pays dont
la France. Cet appel a été signé par
6 700 personnes et a déjà reçu le soutien
de nombreuses personnalités, de partis et
d’associations de différents pays. Cette
nouvelle initiative des députés burkinabé
devrait permettre que le débat soit porté
au sein de la vie politique française,
voire d’en apprendre un peu plus sur les
circonstances de l’assassinat de Thomas
Sankara.

Victime présumée
Suite de la page une
Ce qui existe, c’est la présomption d’innocence qui interdit de désigner quelqu’un
comme coupable avant qu’il ait été condamné comme tel par un tribunal. Il y a
des manquements innombrables, certains célèbres, à cet interdit. Nicolas Sarkozy,
interrogé sur l’affaire des listings Clearstream déclare publiquement en septembre
2009 « Après deux ans d’enquête, deux juges indépendants ont décidé que les
coupables devaient être traduits devant le tribunal correctionnel. »
Le statut de victime, lui, ne comporte aucun doute. On parle, dans les statistiques de
la délinquance, simplement de victimes.
Pourtant, il existe des cas de plaintes mensongères mais cela n’entraîne pas pour
au­tant une règle générale de suspicion a priori qui permettrait de parler de victime
présumée.
L’emballement mé­dia­tique, en juillet 2004, dans l’affaire Marie Leblanc du RER D,
avait provoqué des déclarations tonitruantes de leaders politiques de tous bords et
un déchaînement raciste quant à l’appartenance ethnique des coupables désignés.
Il y a en effet victime et victime,
la bonne dont on va médiatiser à
outrance le calvaire, la mauvaise
qui vient fâcheusement ternir
la réputation des maîtres de la
morale. Ainsi, on nous informe
à la télé sur les progrès de
l’enquête menée après la
disparition, mentionnée après
chaque bulletin d’information,
de deux Français en Côte
d’Ivoire le 4 avril au Novotel
d’Abidjan. Le corps de l’un
d’entre eux vient d’être décou­
vert. Une juge d’instruc­tion
française va se rendre sur place.
Le ministre ivoirien de la Justice
déclare : «J’ai des personnes
sous la main, présumées liées
à l’enlèvement». On imagine
facilement que cette main va
leur faire raconter tout ce qu’on
leur demande. Par contre pas d’enquête, pas de juge, pas de déclaration ministérielle,
et, bien sûr, aucune info télé sur l’assassinat du professeur français Philippe Rémond
le 1er avril dans une chambre d’hôtel à Yamoussoukro. Les autorités françaises sur
place parlent du bout des lèvres d’une balle perdue, un accident en quelque sorte,
et se taisent sur l’identité de la victime. Et pour cause : Philippe Rémond était un
soutien notoire du président Gbagbo. Il avait reçu des menaces et se cachait.
Le ministère des Affaires étrangères à Paris en est encore à vérifier l’information
sur la mort de ce citoyen français, victime présumée probablement lui aussi, selon
la nouvelle terminologie. Le vocabulaire à la mode s’était déjà enrichi de toute
une panoplie autour du mot « victime », considéré comme tabou dans la relation
de certains faits historiques peu flatteurs pour les groupes dominants. Ainsi
« victimisation », « compétition victimaire » ont émaillé les discours d’intimidation
des parleurs médiatiques qui stigmatisent toute évocation du calvaire des Africains
déportés pendant des siècles aux Amériques, semant leurs morts dans l’océan et sur
les plantations, ou de celui imposé ensuite en Afrique à ceux qui restaient, soumis à
l’extermination par les travaux forcés.
De même le mot «coupable» est également tabou. Ceux qui se targuent de donner
des leçons de morale au monde entier ne peuvent être coupables de quoi que ce
soit, sinon par pur masochisme, comme le prétend Pascal Bruckner. La loi du silence
doit donc s’exercer sur tous les crimes qu’ils commettent pour faire régner le Bien.
Et, si quelques fâcheux bruits naissent malgré tout, il y a tout l’arsenal de
l’euphémisation, du doute et de la dénégation : dégâts collatéraux, victime présumée,
balle perdue...

Odile Tobner
No 203 n Juin 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Témoignage
France-Italie-Libye

Un trio d’affairistes sur le dos
des migrants…
Témoignage de Sara
Prestianni, membre du
réseau Migreurop qui compte
40 associations d’Europe,
d’Afrique et du Moyen Orient
ainsi qu’une trentaine de
chercheurs et de militants.
Migreurop étudie les impacts
des politiques migratoires
européennes dans l’espace
européen et à l’extérieur,
notamment la politique de
sous-traitance de la gestion
migratoire aux pays de
transit des migrants.

B

illets d’Afrique (BDA): Quels sont
les fondamentaux de la relation
italo-libyenne?
Sara Prestianni: Les relations entre
l’Italie et la Libye ont commencé en
1911, par la colonisation de ce territoire
sous contrôle ottoman qui se poursuit sous
le gouvernement fasciste de Mussolini
période de pacification violente, et
s’achève en 1951. Cette colonisation a
surtout permis à l’Italie de faire un pont
avec l’Afrique, de montrer à la France
et à l’Angleterre qu’elle avait aussi des
colonies.
La relation économique entre les deux
pays repose principalement sur le gaz
et le pétrole. L’exploitation du pétrole
commence à la fin de la colonisation.
La grosse entreprise pétrolière d’Etat
italienne, ENI, arrive sur le territoire libyen
à la fin des années 1950. De l’exploitation
de quelques puits de pétrole au départ, elle
s’est développée au fil des ans, notamment
en mer. ENI est actuellement le premier
producteur étranger. Elle exporte vers
l’Italie le quart de la production libyenne
(plus de 500 000 équivalents barils de
pétrole ou gaz produits par jour, dont 244
000 exportés vers la Botte), notamment
via le gazoduc Greenstream passant sous
le canal de Sicile et apporte 10% de la
production de gaz du pays au territoire
italien. Récemment, en octobre 2007,
la signature d’un accord «stratégique»

entre ENI et NOC (la compagnie nationale
libyenne de pétrole) a renforcé la place de
l’Italie comme premier partenaire de la
Libye pour le pétrole.
ENI y obtient le prolongement de son contrat
d’approvisionnement en gaz et pétrole
pour les vingt-cinq prochaines années et
s’ouvre des perspectives d’importants
investissements sur les dix ans à venir. Elle
s’assure ainsi l’exploitation du pétrole et du
gaz libyen respectivement jusque 2042 et
2047.
BDA: A quel moment la question migratoire
devient-elle également un élément clef de la
relation entre l’Italie et la Libye?
SP: C’est surtout à partir du début des
années 2000, au moment où l’île de Lampe­
dusa devient une des portes d’entrée de
l’Europe pour les migrants en provenance
d’Afrique. On parle alors d’une moyenne
de 30 000 arrivées par an. L’Italie se rend
compte que la majorité part de Libye où les
migrants subsahariens et même maghrébins
transitent. Elle décide alors de faire pression
sur la Libye afin qu’elle collabore au
contrôle de l’immigration, qu’elle bloque
les migrants avant qu’ils n’arrivent à
Lampedusa. Les négociations sont menées
de 2003 à 2008, tant par le gouvernement
de gauche de Romano Prodi que par le
gouvernement de droite de Berlusconi.
Kadhafi a fait traîner les négociations afin
d’augmenter la contrepartie financière. Il

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juin 2011 n No 203

n’a pas hésité non plus à faire pression en
ouvrant et fermant le robinet de l’immigra­
tion pour faire pression. Pour lui, le fait
d’avoir des immigrés n’est pas un problème
car l’économie libyenne repose sur le travail
de migrants. C’est finalement Berlusconi
qui signe ce premier «Traité d’amitié et
coopération italo-libyen» en août 2008
à Benghazi. Il est présenté officiellement
comme un dédommagement de l’époque
coloniale mais prévoit surtout nombre
de clauses économiques et relatives aux
migrations. Il révèle pour la première fois, et
de façon évidente, l’intrication permanente
de ces deux dimensions. Par cet accord –
révélé par La Repubblica – l’Italie accorde
cinq milliards d’euros sur vingt-cinq ans
à la Libye pour développer son réseau de
transports et la mise en place d’infrastructu­
res et de services, à condition que cela
soit fait par des entreprises italiennes. De
son côté, la Libye s’engage à contrôler ses
frontières maritimes c’est-à-dire bloquer
la migration qui part des côtes libyennes
vers l’Italie et à contrôler sa frontière Sud,
avec le Tchad, le Soudan et le Niger. Pour
ce faire, elle accepte de construire un mur
électronique anti-immigrés dont le coût
s’élève à 300 millions d’euros, financé à 50%
par l’Italie et à 50% par l’Union européenne.
La construction de ce mur est confiée à
une entreprise italienne, Selex sistemi
integrati, liée à Finmeccanica. L’Italie offre
également du matériel. Ainsi, en mai 2009,

Lampedusa, 2011, expulsion de migrants.
Crédit photo: Sara Prestianni

la brigade financière italienne fait don de six
vedettes patrouilleurs. Les effets de l’accord
de Benghazi sont immédiats: le nombre
d’arrivées à Lampedusa baisse de quelques
milliers à quelques centaines en une année,
au point qu’il n’y avait presque plus
d’arrivées à Lampedusa fin 2009. Kadhafi,
gendarme de l’Europe et sous-traitant de la
gestion migratoire, collabore étroitement en
acceptant également les migrants refoulés.
BDA : Et qu’en est-il du volet économique
de l’accord de Benghazi de 2008 ?
SP : Les liens sont très étroits entre les
deux pays. La Libye a investi dans les
entreprises italiennes. Elle possède des
actions de la banque Unicredit, de l’équipe
de football de la Juventus de Turin, de
FIAT, etc.). L’accord d’août 2008 a conduit
à l’augmentation importante du nombre
des entreprises italiennes en Libye. Ces
entreprises sont souvent liées ou sont des
filiales d’ENI – dont on a déjà parlé - ou de
Finmeccanica - entreprise semi-publique,
spécialisée dans les systèmes de contrôle,
qui travaillait jusque-là surtout avec les
Etats-Unis. Finmeccanica a signé en 2009
un accord pour la mise en œuvre d’activités
stratégiques avec la Libyan investissement
authority et le fonds d’investissement
Libyan African investissement portfolio.
Objectif: développer une coopération
stratégique en Afrique et au Moyen-Orient.
L’Italie a également vendu des armes
à la Libye: hélicoptères, des systèmes
de contrôle et d’armements. Le chiffre
d’affaires de Finmeccanica est passé de
45 milliards d’euros en 2006 à près de cent
milliards d’euros en 2016 notamment grâce
aux marchés en Libye !
Cette collaboration très étroite a été présen­
tée, par le gouvernement Berlusconi, comme
un important succès dans la lutte contre
l’immigration clandestine et pour les affaires
des entreprises italiennes en Libye. En
revanche, elle a fermé les yeux sur la nature
du régime libyen, sachant parfaitement que
c’était une dictature n’hésitant pas à torturer
les migrants refoulés du territoire italien.
En février 2011, les Italiens ont été terrifiés
par ce qui se passait en Libye. Berlusconi a
confirmé son amitié avec le gouvernement
de Kadhafi avant de s’aligner tardivement
sur les partenaires européens. Un discours
populiste visant à effrayer l’opinion devant
la menace d’une « invasion » de migrants
et l’augmentation du pétrole a avancé des
chiffres totalement improbables. Il a en effet
été question d’1,5 millions de migrants et
d’un baril de brut à 200 dollars.
BDA : C’est à ce moment-là que la France
rentre en jeu ?
SP : La France a toujours essayé de
mettre la main sur la relation avec la

Lampedusa, 2011, migrants contrôlés et fouillés par la police italienne
Crédit photo : Sara Prestianni
Libye. La façon dont Sarkozy a géré
l’affaire des infirmières bulgares en jouant
les médiateurs en 2007 en est le parfait
exemple. En février 2011, la France
fait le même calcul sachant la relation
privilégiée entre Kadhafi et l’Italie.
En affichant tout de suite sa proximité
avec le Conseil national de la transition
libyenne (CNT), elle espère avoir un rôle
politique plus important en plus d’avoir
la mainmise sur les ressources pétrolières
après leur victoire. Mais d’une certaine
façon la situation est revenue à un
équilibre car le 29 mars dernier, Moustafa
Abdel Jalil, responsable du CNT a
déclaré que son mouvement respectera
les accords avec l’Italie tant sur les
questions migratoires qu’économiques.
On constate malheureusement qu’il y a
peu d’inflexion par rapport à la politique
de Kadhafi.
BDA: La question migratoire, qui a
cristallisé la relation entre la France et
l’Italie ces dernières semaines, seraitelle la partie visible de l’iceberg des
tensions entre les deux pays ?
SP : C’est clair que l’octroi de permis de
séjour par l’Italie aux migrants afin qu’ils
puissent rejoindre la France est un moyen
de faire pression sur elle et de lui faire
comprendre que la question migratoire,
c’est l’affaire des Italiens. C’est peut-être
aussi une façon de lui faire comprendre
que la Libye est une chasse gardée.
De son côté, Kadhafi utilise toujours
les migrants pour faire peur à l’Italie :
nombre de migrants arrivés à Lampedusa
racontent qu’ils sont partis directement
du port de Tripoli et qu’ils ont reçu des

pressions des troupes de Kadhafi. Cela a
eu de l’effet puisque la Ligue du Nord a
remis en cause la collaboration de l’Italie
avec l’OTAN avec un discours très
clair: bombes = clandestins. Cela mène
aussi à une hécatombe dans le canal de la
Sicile. Depuis février 2011, on a compté
1400 morts et le chiffre est certainement
bien plus élevé en réalité.
La nature du régime de Kadhafi puis la
guerre libyenne n’a pas conduit à une
remise en question des relations très
étroites entre l’Italie et la Libye, ni même
le partenariat privilégié que l’Union
Européenne entretient avec elle, ni les
négociations en cours sur les questions
migratoires. C’est en fait l’inverse qui
s’est produit : Anna Cecilia Malmström,
commissaire européenne aux Affaires
intérieures déclarait en mars qu’il fallait
relancer l’accord migratoire UE-Libye
et que le nouveau gouvernement était en
capacité de le faire! L’immigration est
désormais un enjeu clef de la relation
avec des pays tiers, interdépendante de
la question économique. In fine, elle
conduit les pays de l’UE à soutenir
des régimes dictatoriaux, la violation
des droits fondamentaux, la torture,
l’enfermement et souvent la mort des
migrants.
Propos recueillis par Juliette Poirson
1 - http://www.finmeccanica.it/IT/Common/
files/Holding/Corporate/Sala_stampa/
Comunicati_stampa/Anno_2009/ComFin_
LIA2_28_07_09_ITA.pdf
2 - http://migrantsatsea.wordpress.
com/2011/03/17/ep-foreign-affairs-committeecalls-for-reinstatement-of-eu-libya-migrationagreement-once-new-libyan-govt-in-power/

No 203 n Juin 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves

La nouvelle jeunesse de la
Françafrique
Si certains avaient pu croire à
une Françafrique moribonde,
Nicolas Sarkozy vient de lui
donner un coup de jeune
dans un discours prononcé
en Côte d’Ivoire à l’occasion
de l’investiture d’Alassane
Ouattara.

A

lain Juppé nommé ministre
des Affaires étrangères, c’était
l’assurance d’une diplomatie
res­taurée dans son lustre disaient les
commentateurs après le fiasco Alliot-Marie.
Un Quai d’Orsay libéré de l’influence de
Claude Guéant et de la diplomatie parallèle
d’un Robert Bourgi. Quelques mois plus
tard, il faut bien admettre que rien n’a
véritablement changé sur le fond, du moins
en ce qui concerne la politique africaine.
De la Libye où la France s’est engagée
militairement en contrepoint de sa passivité
face aux révolutions tunisienne et égyptien­
ne au rapprochement franco-rwandais, Juppé
est contraint d’accompagner et de mettre en
œuvre la volonté présidentielle en la matière.
Fut-elle suggérée par un philosophe agité,
auto-proclamé géopolitologue. Pour être
juste, il faut dire qu’Alain Juppé fait le job,
manœuvrant avec un certain talent, dans les
instances internationales.

Sarko contredit Juppé
Plus récemment, c’est la Côte-d’Ivoire qui
a été le révélateur de l’hyper-centralisation
de la politique de la France en Afrique. Le
4 mai dernier, la commission des Affaires
étrangères de l’Assemblée nationale rece­
vait, en présence de la presse, Alain Juppé
qui déclarait : «La situation humanitaire
en Côte-d’Ivoire est très difficile. (…) La
difficulté réside avant tout dans le retour
des centaines de milliers de déplacés (…)
qui sera possible une fois la paix consolidée
– d’où la nécessité de prolonger la mission
de l’ONUCI. En revanche, nous réduirons
progressivement le format de la force
Licorne jusqu’à nous retirer de Côted’Ivoire puisque notre positionnement est
désormais axé sur Djibouti et le Gabon».
Affirmation contredite deux semaines plus
tard par Nicolas Sarkozy, sous les vivats, à
l’investiture d’Alassane Ouattara: «Nous
garderons toujours une présence militaire
en Côte d’Ivoire pour protéger nos

ressortissants».
Et, pour enfoncer le
clou: « C’est une
nouvelle poli­ti­que
africaine et mê­me
une nouvelle politi­
que étrangère».
Est-ce à dire que la
France a vocation
à imposer sa loi
militaire en Côte
d’Ivoire?
Que la «nouvelle»
politique étrangère
de la France consiste
à implanter des
soldats partout où
Nicolas Sarkozy à son arrivée à Yamoussoukro aux côtés
des Français seraient
d’Alassane Ouattara
en danger? En dépit
des souverainetés nationales ? Quels que politique qui ressemble étrangement à celle
soient les gouvernements en place ? Après que nous connaissons depuis longtemps n’a
Dakar, le discours, toujours décomplexé, a pas été élaborée avec Alain Juppé. A moins
décidément un relent colonial.
qu’on s’amuse de députés, tout juste bon à
gober les balivernes habituelles, impassibles
Le gendarme
devant l’absence de débat parlementaire sur
de l’Afrique en faction
ces questions.
Comme un symbole de ce bon vieux temps,
la France prendra en charge le nouveau Une politique africaine
conseiller spécial au sein de la présidence suicidaire
ivoirienne, chargé des questions militaires, le Les dirigeants français seraient bien avisés
colonel Marc Paitier. Ancien assistant auprès de prendre en compte l’image extrêmement
du général Elrick Irastorza, commandant de dégradée de la France en Afrique. Si les
la force Licorne en 2004 et 2005, il sera «en jeunes générations n’ont pas connu la
faction auprès d’ADO» d’après La Lettre colonisation, elles souffrent toujours de
du Continent (17 mai) qui ne s’y trompe l’inaction de potentats, parasites pilleurs,
pas. La coopération économique n’est, bien soutenus par l’ancienne puissance
sûr, pas en reste. Les patrons français, de coloniale ces cinquante dernières années.
Vincent Bolloré à Michel Roussin, étaient Cette Françafrique est vomie, honnie et
à Yamoussoukro dans le sillage de Sarkozy l’arrestation de Laurent Gbagbo, encerclé
avant le voyage officiel en juillet d’un autre par les blindés français, a encore exacerbé
VRP: François Fillon.
la colère envers la France.
Au Niger, Paris travaille au corps le C’est même parfois une haine palpable dans
nouveau président, Mahamadou Issou­ la rue africaine, prête à sanctifier Gbagbo,
fou, pour installer une base militaire malgré ses crimes, après une opération de
permanente au Niger. Officiellement, cette police caricaturale conduite par les soldats
force de réaction rapide interviendrait dès français sous les yeux desquels, d’après
l’enlèvement d’un Français dans la région. Amnesty International, les partisans de
Plus sérieusement, implantée au nord du Gbagbo ont été lynchés.
pays, elle servira surtout à sécuriser les Le discours de Sarkozy devant les
gisements uranifères exploités par Areva. militaires et expatriés français de Côte
On sait l’obsession de Sarkozy pour le d’Ivoire ne peut qu’alimenter ce fort
nucléaire, il s’agit donc, coûte que coûte, de ressentiment envers la politique de la
sécuriser la zone soulignant cruellement la France en Afrique. Une politique à
forte dépendance énergétique de la France. courte vue, vaniteuse et arrogante à
C’est une constante en Françafrique, la l’excès, privilégiant la force et dont les
sécurisation des sources énergétiques: hier, Africains comme les Français n’ont pas
le pétrole, aujourd’hui l’uranium.
fini de payer le prix.
Visiblement donc, cette «nouvelle»
Raphaël De Benito

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juin 2011 n No 203

Côte d’Ivoire

Un gâteau à 2 milliards d’euros
Comment la France va
céder une partie de la dette
ivoirienne aux patrons
français.

L

es chiffres des promesses d’aide
au développement à la Côte d’I­
voire donnent le tournis. Dès la
mise à l’écart de Gbagbo, la Commission
européenne annonçait 180 millions d’euros
d’aide pour rétablir le pays et le gouvernement
français mettait 400 millions sur la table.
Cette dernière enveloppe comprend trois
parties: les salaires de mars et avril des
fonctionnaires ivoiriens, le règlement
d’une grosse facture d’eau et d’électricité à
Bouygues et l’apurement des arriérés de la
Côte d’Ivoire auprès de la Banque africaine
de développement et de la Banque mondiale.
Un coup de pouce qui devrait aider le pays à
atteindre, d’ici à un an, le point d’achèvement
de l’initiative Pays pauvres très endettés
(PPTE). Une fois cette étape franchie,
l’Agence française de développement
(AFD) mettra en œuvre un contrat de
désendettement et de développement (C2D).
«Celui-ci sera d’un montant sans précédent
puis­qu’il dépassera les 2 milliards» fan­
fa­ronnait Nicolas Sarkozy, le 21 mai,
devant les expatriés français. Quelques
explications vont permettre de comprendre
qu’il s’agit du surendettement ivoirien, dont
le remboursement viendra en grande partie
alimenter des projets dont bénéficieront les
entreprises françaises expatriées.
Deux milliards d’euros, c’est en fait le
montant faramineux de l’endettement
ivoirien au titre de l’aide publique au
développement française. Car, comme
un certain nombre d’organisations le
dénoncent depuis longtemps, l’APD est,
en elle-même, génératrice de dette et de
détournements. Au plus grand profit des
élites politico-économiques françafricaines,
au plus grand malheur des populations
qui subissent le fardeau d’une dette
contractée par des gouvernements successifs
irresponsables, illégitimes et corrompus.
L’époque de Konan Bédié (1994-1999)
reste emblématique du détournement massif
de l’aide au développement. Quant au
mécanisme du C2D, soyons clair, il ne s’agit
nullement d’annulation de dette ! C’est un
«refinancement par dons de créances d’aide
publique au développement» – admirez
le langage technique. Concrètement, les
Ivoiriens vont devoir régler ces deux milliards
d’euros de dette à l’état français, selon un

calendrier établi. A chaque échéance, le
montant remboursé sera alloué, via l’AFD
et le budget ivoirien, à un projet visant à
réduire la pauvreté. Que les grands groupes
français se rassurent, pour le gouvernement
français, l’objectif de réduction de la
pauvreté a une acception extrêmement large
puisqu’elle comprend, outre l’éducation et
la santé, les équipements, les infrastructures,
l’aménagement du territoire et même la
gestion des ressources naturelles !

Les patrons français
se frottent les mains
Une fois décodée, l’annonce présidentielle
signifie: «Les Ivoiriens doivent deux
milliards d’euros à la France. Ils paieront ces
deux milliards d’euros. Vous, chers patrons
français, serez les destinataires prioritaires
de cet argent, via le budget ivoirien. »
Il n’en reste pas moins que le C2D ivoirien
est loin devant ses équivalents. A titre de
comparaison, celui du Cameroun est de
537 millions d’euros. Quel que soit le langage
employé, le message est bien passé. Ce PDG
français, d’une société installée en Côte
d’Ivoire depuis 1969, en témoigne - vidéo
du 21 mai, sur le site de l’Elysée : «Nous
sommes très contents du nouveau président
parce qu’on sait que lui, il va nous amener de
l’argent. Et puis c’est un homme d’affaires
qui avait déjà été Premier ministre et il avait
été très bien quand il était Premier ministre
de M. Houphouët, alors nous sommes très
heureux. Toute la communauté européenne
est très heureuse que ce soit M. Ouattara qui
ait pris le pouvoir.»
Pour ne pas mettre à mal l’impatience des
opérateurs économiques français, d’ici à deux
mois, François Fillon ira à Abidjan finaliser
l’octroi de cent millions d’euros de prêts
bonifiés de l’AFD aux PME françaises.
Fort de ses relations transatlantiques,
Ouattara, qui était au G8 de Deauville,
demande beaucoup plus: «La Côte
d’Ivoire a besoin de 15 à 20 milliards
d’euros pour les cinq prochaines années.
C’est l’évaluation de mon programme. Je
souhaite donc que ce soit une confirmation
de l’appréciation de la démocratie en Côte
d’Ivoire. Il faut réduire la pauvreté, il faut
faire sortir la Côte d’Ivoire de cette longue
période d’agonie économique et réconcilier
les Ivoiriens. Il y a un prix à payer et je
compte sur le G8 pour le faire, dans le
cadre d’un partenariat. […] Le président
Nicolas Sarkozy a promis un programme
de désendettement-développement de deux
milliards d’euros, bien sûr je demanderai un

peu plus au président (américain) Obama.»
(Europe 1, 27 mai).
David Mauger

Ça chauffe pour les
Com’zones de Soro
Après le rapport onusien étouffé (Billets
n°202), Human Rights Watch (HRW) et
la CIA épinglent les chefs de guerre de la
rébellion ivoirienne.
Selon Africa Mining Intelligence (1er juin),
l’agence américaine aurait enquêté sur
l’installation de personnes liées à AQMI
sur les zones d’exploitation du diamant
contrôlées par les chefs de guerre Ouattara
Issiaka (alias Wattao) et Hervé Touré (alias
Vetcho). Malgré l’embargo de l’ONU en
2005, les diamants restent une source de
revenus pour les rebelles de Guillaume Soro.
Alassane Ouattara aurait demandé au leader
rebelle - reconduit à son poste de Premier
ministre - de mettre fin à ce commerce.
Wattao était déjà l’un des deux commandants
de zone explicitement visés par le rapport des
experts de l’ONU.
Le 2 juin, HRW a publié un long communiqué
rapportant les exactions commises depuis
deux mois par les deux camps. HRW
demande aux autorités ivoiriennes de
suspendre, «les commandants contre lesquels
il existe des preuves crédibles d’implication,
soit directement, soit par la responsabilité de
commandement, de meurtres, de tortures ou
d’autres exactions graves. Au minimum, cela
devrait inclure Chérif Ousmane et Ousmane
Coulibaly [...] et le capitaine Eddy Médy ».
Chérif Ousmane (alias Guépard, com’zone
de Bouaké) et Ousmane Coulibaly (alias Ben
Laden, com’zone d’Odienné) sont en charge
du ratissage dans la commune de Yopougon,
dont la population est largement favorable à
Gbagbo, tandis qu’Eddy Médy (com’secteur
de Danané) ferait partie des responsables
des massacres de civils dans l’ouest. Et dans
cette même zone ouest, Losseni Fofana (alias
Loss) était le second com’zone visé par les
experts de l’ONU. Enfin, Chérif Ousmane,
mis en cause dans l’exécution de 29 détenus,
a souvent été décrit comme très proche
des Français de la Licorne. Dans Parmi
les rebelles, Agnès du Parge, enthousiaste,
écrivait, en 2003 : « Les chefs militaires
français présents à Bouaké me confient que,
d’un point de vue tactique, Chérif n’a rien à
apprendre des stratèges français. C’est un
parfait homme de terrain, le top du top de
l’action commando. »

No 203 n Juin 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Côte d’Ivoire

Fragments d’un discours

L

e discours que Nicolas Sarkozy
a prononcé le 21 mai à Port
Bouët, base militaire française
d’Abidjan, devant la communauté
française en Côte d’Ivoire, est une
mine de déclarations plus énormes les
unes que les autres, qu’une opinion
publique tant soit peu avertie aurait dû
relever par l’intermédiaire de députés
ou de journalistes. Mais apparemment,
l’absurdité en matière de politique
africaine ne choque personne chez la
grande majorité de la classe dirigeante
française et pas seulement dans l’actuel
gouvernement.
Ne prenons qu’un exemple avec cet
extrait: «Il ne viendrait à l’idée
de personne, en Europe ou partout
ailleurs en Occident, de transiger sur
la démocratie. Il était hors de question
de le faire, ici, en Côte d’Ivoire. J’ai
été stupéfait, je dois le dire, d’avoir
entendu des voix se lever, dans
mon propre pays, dans notre pays,
pour suggérer entre guillemets un
«arrangement» avec un pouvoir devenu
illégitime. En matière démocratique,
il n’y a pas d’arrangement. Il y a la
démocratie ou il y a la dictature. Il y
a le respect de l’Etat de droit ou il y a
la violence.»
En toute logique, Nicolas Sarkozy
aurait dû, dans la foulée, condamner

Pour Juppé, tout
baigne !
«S’agissant de la Côte-d’Ivoire, je
ne peux pas laisser dire qu’il y règne
un grand désordre. Il reste certes
des poches de résistance à Abidjan,
mais, globalement, la sécurité s’est
considérablement améliorée (…)».
En revanche, on peut laisser faire
ou fermer les yeux sur la sanglante
épuration qui a suivi l’arrestation
de Laurent Gbagbo. D’après l’ONG
Human Rights Watch (HRW), au moins
149 partisans, réels ou supposés, de
l’ex-président ont été tués par les forces
d’Alassane Ouattara depuis leur prise
d’Abidjan tandis que les miliciens proGbagbo ont tué au moins 220 personnes
dans les jours ayant immédiatement
précédé et suivi l’arrestation de Gbagbo,

énergiquement
les
accords
de
Marcoussis, pilotés par la France en
2003, pour contraindre le président
Laurent Gbagbo à négocier avec la
rébellion qui n’avait pas réussi son
coup d’État en 2002 mais contrôlait
la partie nord de la Côte d’Ivoire. Ces
accords le dépouillaient de l’essentiel
du pouvoir, accordaient à la rébellion
les ministères de la Défense et de
l’Intérieur. Le FPI (Gbagbo) obtenait
dix ministères, le RDR (Ouattara) et le
PDCI (Bédié) sept chacun. L’ONUCI
fut créée pour l’application de ces
accords (voir l’intégralité de ces
accords sur le site du ministère des
Affaires étrangères).
Parmi les autres perles l’affirmation
que la France n’avait pas de candidat,
que les troupes françaises resteront
en Côte d’Ivoire pour protéger les
Français, le lamento sur les Français
disparus - «Je pense bien entendu à
nos compatriotes Stéphane Frantz di
Rippel et Yves Lambelin, ainsi qu’aux
collaborateurs béninois et malaisien
de ce dernier, enlevés le 4 avril et
dont nous sommes, toujours depuis
lors, absolument sans nouvelles. Que
leurs familles, que leurs proches
sachent que nous ne les oublions pas.
Nous ne ménagerons aucun effort pour
les retrouver, je l’espère, je veux y

croire, sains et saufs. Nous mettrons
également tout en œuvre pour que
soient identifiés et punis sévèrement
les auteurs de cet enlèvement abject.
On ne peut pas toucher à des citoyens
français en toute impunité, ça ne serait
pas juste, ça ne serait pas conforme
à l’idée que je me fais de la morale»
- en omettant de citer le professeur
Philippe Rémond assassiné, ce qui
signifie qu’il y aurait des Français
plus Français que d’autres.
Enfin l’assertion que: «Tout ce que
la France a fait, elle l’a accompli en
appui aux organisations africaines,
et dans le cadre strict de ses
engagements vis-à-vis des Nations
unies». Rappelons que, faisant suite à
un projet de résolution déposé par la
France, la résolution 1975 de l’ONU,
fin mars 2011, dans son article 6,
autorisait l’ONUCI à utiliser tous les
moyens nécessaires pour empêcher
l’utilisation d’armes lourdes contre la
population civile. En conséquence de
quoi, l’armée française a bombardé,
avec blindés et hélicoptères, la
résidence de Laurent Gbagbo.
Tout cela pour que Nicolas Sarkozy,
qui aime tant la Côte d’Ivoire, puisse
enfin y mettre les pieds.
Odile Tobner

le 11 avril. Au sujet des exactions
commises par les Forces républicaines
(FRCI) d’Alassane Ouattara, HRW fait
état de «54 exécutions extrajudiciaires
dans des lieux de détention officiels et
officieux». L’organisation demande
au nouveau régime de faire cesser
immédiatement les meurtres, tortures
et traitements inhumains et appelle
aussi à «immédiatement suspendre
les commandants responsables de
ces terribles exactions et à ouvrir des
enquêtes sur eux», notamment Chérif
Ousmane, l’un des quatre anciens
Com’zones, aujourd’hui intégrés aux
FRCI et qui se sont partagés la capitale
ivoirienne comme ils l’avaient fait dans
le nord de la Côte d’Ivoire. Quant aux
milices pro-Gbagbo, au lendemain de
la chute de leur leader, «elles se sont
déchaînées dans plusieurs zones de

Yopougon, tuant plus de 80 personnes
originaires du nord de la Côte d’Ivoire
et des pays voisins d’Afrique occidentale
en raison de leur soutien présumé à
Ouattara» indique HRW.
Le dernier rapport d’Amnesty Inter­
national est d’ailleurs accablant pour
les deux camps sur les violences postélectorales. Il épingle aussi les militaires
français, restés impassibles alors que
l’entourage de Gbagbo était bastonné,
sous leurs yeux, par les partisans de
Ouattara au moment de son arrestation.
Le rapport d’Amnesty dénonce aussi la
passivité de l’ONU à Duekoué, à l’ouest
de la Côte d’Ivoire, théâtre de massacres
massifs, où le détachement onusien est
resté sagement dans son casernement.
On ne peut donc pas laisser dire à Alain
Juppé que «globalement la sécurité
s’est considérablement améliorée.»

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juin 2011 n No 203

En bref
Nord-Soudan

Tchad : la double
crise de Déby

La France équivoque

L

e 19 mai, un convoi de la Mission
de l’ONU au Soudan (Unmis) a été
attaqué par des troupes identifiées
comme des troupes sud-soudanaises dans
la région d’Abyei, un territoire disputé à
la lisière entre le Nord et le Sud-Soudan.
L’attaque a eu lieu à Dokura (10 km
au nord d’Abyei) alors que les casques
bleus escortaient 200 soldats nordistes en
dehors de cette région riche en pétrole.
Le président soudanais El-Béchir (NordSoudan) a aussitôt ordonné à ses troupes
la prise de contrôle militaire de la zone.
Selon l’ONU, environ 60 000 personnes
ont fui la région vers le Sud-Soudan à la
suite de cette opération.
Alors que la future partition du Soudan,
prévue le 9 juillet, a été entérinée par
les résultats du référendum de janvier,
le statut de la région pétrolifère d’Abyei
n’a toujours pas été réglé et le scrutin qui
devait s’y dérouler également en janvier
a été reporté sine die. De fait, le statut de
cette zone est au cœur des enjeux depuis
plusieurs années et a déjà été le théâtre
de nombre d’affrontements meurtriers.
L’opération militaire de Khartoum est
surtout une façon d’instaurer un rapport
de force avec le nouvel Etat sudiste. Par
ailleurs, l’ancien général de l’armée
sudiste devenu rebelle, Peter Gadet, a
déclenché une rébellion en avril dernier
dans l’Etat frontalier de l’Unité.
Les autorités sudistes ont accusé Khartoum
de l’avoir encouragé à occuper les champs
de pétrole, autre manière pour les NordSoudanais de réaffirmer qu’il contrôle la
situation et de démontrer la vulnérabilité
du Sud. Dans ce dossier, la France n’a
pas été très active et se démarque en cela
des Etats-Unis, de l’ancienne puissance

coloniale, la Grande-Bretagne, de
l’Union européenne (UE) et nombre de
pays européens pro-Sud-Soudan ou antiBéchir, considéré comme trop proche de
pays arabes. L’UE allouait d’ailleurs, le
24 mai dernier, en pleine période de crise,
200 millions d’euros à la coopération au
développement avec le Sud-Soudan.
A l’ONU, alors que la France exerce
la présidence du Conseil de Sécurité,
Paris a été étrangement silencieux sur
les violences à Abyei (Inner City Press,
24 mai).
Si l’ancienne métropole coloniale
an­glai­se trouve que, de son côté, son droit
d’ingérence dans les affaires soudanaises
n’est pas suffisant, les intérêts pétroliers
français y sont, eux, depuis plusieurs
années, plutôt bien installés. Fin juillet
2010, une filiale d’Areva annonçait des
résultats de prospection «hautement
prometteurs» dans les monts Nuba,
région politiquement sensible située à la
lisière du Nord et du Sud-Soudan...
D’un côté comme de l’autre, il s’agit
de politiques qui prennent seulement
en compte les intérêts économiques et
diplomatiques de chacun et non celui
des populations au nom desquelles
ces politiques sont pratiquées. Il s’agit
davantage de contrer l’influence chinoise
dans la région. Pékin détient près de
40% des concessions pétrolières dans
le Darfour et contrôle des gisements
pétroliers dans le Haut Nil occidental.
Ce pétrole étant actuellement évacué
par pipe-line, depuis l’Etat de l’Unité
jusqu’au port de Port Soudan, sur la mer
Rouge.
Lena Yello

Les temps sont durs pour le président
tchadien, Idriss Déby, embourbé
dans une double crise, intérieure et
extérieure. Réélu frauduleusement ce
printemps, Deby s’est aussi fait rabrouer
à Paris, le 16 mai, pour sa position
pro-Kadhafi par l’intermédiaire de
son ministre des Affaires étrangères,
Moussa Faki Mahamat. Empêtré dans
son soutien à Kadhafi, et boycotté
par ses concitoyens lors des récentes
élections, Idriss Deby se doit de
marquer le coup. Sur le plan intérieur,
avec des arrestations (entre autres du
colonel Daoud Ali Bouyeneou, ancien
chef d’Etat-major adjoint de l’UFR
(union de groupes politico-militaires)
et d’Adoum Erdimi, frère de Timane
Erdimi, président de l’UFR). Et sur
le plan extérieur, par la réactivation
d’un accord Soudan-Tchad-République
centrafricaine sur la mise en place d’une
force conjointe protégeant les frontières
communes afin de combattre les
activités criminelles transfrontalières.
Le message s’adressant aux alliés du
Tchad qui n’ont pas apprécié les prises
de positions pro-Kadhafi de Déby, en
particulier la France...
Accompagné de François Bozizé, le
président centrafricain, réélu lui aussi
frauduleusement, Idriss Deby est
arrivé le 23 mai à Khartoum.
En proie à des difficultés à Abyei
(ville pétrolière située entre le Nord
et Sud, dont le statut lié à la partition
du Soudan n’a pas encore été réglé),
le président soudanais Omar ElBéchir s’est montré très serviable.
Le président tchadien réclamait ces
arrestations accusant les rebelles
tchadiens d’avoir pris des contacts
politiques avec le Conseil national de
transition (CNT) libyen en proposant
à ce dernier une aide militaire et une
alliance diplomatique.
Fortement engagé dans un soutien
à Mouammar Kadhafi, Idriss Déby,
sous la pression française, rechigne
pourtant encore à toute action en
direction du CNT libyen, et tente de se
rassurer sur la stabilité à ses frontières
en s’appuyant sur cet accord avec le
Soudan.
Mais les rapports Tchad-Soudan ne
sont pas si idylliques et un tel accord
pourrait ne pas avoir d’effets réels.
Surtout si le président soudanais a
besoin de faire appel à des supplétifs
dans la zone d’Abyei… Des rebelles
tchadiens par exemple.

No 203 n Juin 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Génocide des Tutsi du Rwanda

La tournée des popotes
du général Tauzin
Le général Didier Tauzin
paie de sa personne depuis
la sortie de son ouvrage,
Rwanda, je demande justice
pour la France et ses soldats.
Une tournée promotionnelle
à travers toute la France
d’après les articles, souvent
critiques, de la presse
régionale.

R

écemment, c’est à Bayonne, au
siège du Premier Rpima, devant
un public clairsemé, qu’il a
donné une conférence sur l’engagement
militaire français au Rwanda. Un
régiment qu’il connaît bien puisqu’il y a
été chef de corps du 12 décembre 1992
au 28 juillet 1997.
La tournée de Tauzin est surtout
l’occasion d’identifier les principaux
éléments de son argumentation lorsqu’il
s’agit de «sauver l’honneur de la France
et de son armée». On laissera de côté,
les inepties habituelles sur l’atavisme
prétendu des «Tutsi et Hutu qui se vouent
une haine ancestrale» qui «interdisait
l’utopie d’une réconciliation» comme
s’il s’agissait de deux groupes ethniques
différents. Affirmation abrupte qui
n’est pas différente de celle émise à
l’occasion de son audition devant la
Mission d’information parlementaire en
1998: «Les Tutsi sont, par nature, des
guerriers, ce qui n’est pas le cas des
Hutu». Des considérations étonnantes
pour quelqu’un qui a été auditeur à
l’Institut des hautes études de Défense
nationale et conseiller militaire du
président Pierre Buyoya au Burundi.

Les lacunes de Tauzin

«Si la France a commis une faute dans
cette guerre du Rwanda, c’est bien à ce
moment-là, en s’abstenant d’intervenir
dès le 7 avril pour arrêter les massacres.
Mais elle n’est pas la plus coupable,
et de beaucoup ! Plus coupables,
tous les pays qui ont tout fait pour
empêcher la France d’intervenir ! Plus
coupables surtout, ceux qui ont exécuté,
commandité, organisé et planifié ces
massacres, bien sûr ! Mais il reste à les

désigner précisément, car, contrairement
à ce qui est répété à l’infini, les vrais
coupables ne sont pas désignés, comme le
confirment les travaux du Tribunal pénal
international pour le Rwanda qui, à ce
jour, a relaxé tous les Hutus présentés
comme les cerveaux du génocide». C’est
un des principaux arguments de Tauzin,
répété à longueur d’interview et qui lui
sert de démonstration pour exclure toute
complicité de la France: le Tribunal
pénal international pour le Rwanda
(TPIR) n’a pas reconnu la planification
du génocide.
Mais le TPIR n’a pas seulement
condamnés la plupart des accusés pour
«génocide», il a bel et bien condamné
certains d’entre eux pour «entente en
vue de commettre le génocide». Et
non des moindres, puisqu’il s’agit de
l’ancien Premier ministre du GIR, Jean
Kambanda, et de l’ancien ministre de
l’Information, Eliézer Niyitegeka. La
planification du génocide des Tutsi est
donc reconnue par le tribunal.
Quant à la complicité des autorités
françaises, elle ne se limite pas à la
période de sa préparation (octobre 1990
– 6 avril 1994). C’est pendant le génocide
lui-même, une fois le massacre des Tutsi
déclenché, que nos dirigeants se sont

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juin 2011 n No 203

entêtés dans une alliance avec ceux qui
le perpétraient, jusqu’à les évacuer au
Zaïre pendant l’opération Turquoise,
après qu’ils eurent été finalement vaincus
par les troupes du FPR.

Le résumé des faits
L’opération Amaryllis (évacuation
des Français et des Européens par des
militaires français) s’est déroulée dans
un contexte marqué par «l’élimination
des opposants et des Tutsi », comme
en fait état son ordre d’opération
daté du 8 avril 1994. Signataire de la
convention de 1948 sur la prévention
et la répression du crime de génocide,
la France était tenue d’enjoindre à ses
troupes présentes sur place de s’opposer
aux massacres.
Le gouvernement français n’a cependant
nullement enjoint à nos soldats de secourir
les victimes. Au contraire, il a donné
l’ordre de ne pas montrer aux médias
«des soldats français n’intervenant pas
pour faire cesser des massacres dont
ils étaient les témoins proches». Et il a
fait livrer des armes aux Forces armées
rwandaises (FAR) dans la nuit du 8 avril,
comme en ont témoigné des officiers de
la MINUAR (Mission des Nations unies
d’assistance au Rwanda).

Les extrémistes hutus
à l’Elysée
Le 21 avril 1994, la France, membre
permanent du Conseil de sécurité de
l’ONU, a, comme les autres grandes
puissances, voté la réduction drastique du
contingent de Casques bleus, abandonnant
les Rwandais tutsi à leur sort tragique. Mais
nos dirigeants ont fait pire: le 27 avril 1994,
les plus hautes autorités françaises ont reçu
à Paris deux des extrémistes hutu les plus
virulents, responsables du génocide en
cours: Jérôme Bicamumpaka, ministre des
Affaires étrangères du GIR, et Jean-Bosco
Barayagwiza.
Ils sont accueillis à l’Elysée par Bruno
Delaye, conseiller Afrique de François
Mitterrand, et à Matignon par Edouard
Balladur, Premier ministre, et Alain Juppé,
ministre des Affaires étrangères. La France
reconnaissait ainsi de fait le Gouvernement
intérimaire rwandais, couverture politique
du génocide. Elle a été le seul pays
occidental à le faire.
Du 9 au 13 mai 1994, le lieutenant-colonel
Rwabalinda, conseiller du chef d’Etat-major
des FAR, qui encadraient le génocide, a
rencontré à Paris le général Jean-Pierre
Huchon, chef de la Mission militaire de
coopération. Pendant toute la durée du
génocide, ce même général Huchon a
reçu régulièrement le colonel Kayumba,
directeur du service financier du ministère
rwandais de la Défense. Celui-ci a organisé
six livraisons d’armes aux tueurs entre le
18 avril et le 19 juillet 1994.
Le 22 mai 1994, devant l’avancée des
troupes du FPR, le président rwandais
par intérim, Théodore Sindikubwabo,
adresse une lettre à François Mitterrand :
«Le Peuple Rwandais Vous exprime ses
sentiments de gratitude pour le soutien
moral, diplomatique et matériel que vous
lui avez assuré depuis 1990 jusqu’à ce jour.
En son nom, je fais encore une fois appel à
Votre généreuse compréhension et à celle
du Peuple Français en vous priant de nous
fournir encore une fois Votre appui tant
matériel que diplomatique.»
A cette date, au moins un demi-million de
Tutsi a déjà été massacré au Rwanda…
Comment le chef d’un Etat en train de
commettre le crime des crimes a-t-il pu
se sentir autorisé à solliciter l’aide de la
France? Est-ce en réponse à cette demande
que le président Mitterrand trouve urgent, à
la mi-juin 1994, d’intervenir afin de mettre
fin aux massacres, alors qu’il n’avait pas
jugé bon de le faire en avril?

1994, le retour de Tauzin
au Rwanda
C’est le moment où Didier Tauzin
revient au Rwanda, prêt à en découdre à
nouveau avec le FPR, comme il le déclare

ouvertement. La Zone humanitaire sûre
créée par l’opération Turquoise à l’ouest
du Rwanda est immédiatement utilisée
comme refuge par les auteurs du génocide,
en passe d’être défaits militairement par le
FPR. Face à cette situation, l’ambassadeur
Yannick Gérard envoie un télégramme
à Paris le 15 juillet 1994 en indiquant:
«[…] dans la mesure où nous savons
que les autorités portent une lourde
responsabilité dans le génocide, nous
n’avons pas d’autre choix, quelles que
soient les difficultés, que de les arrêter ou
de les mettre immédiatement en résidence
surveillée en attendant que les instances
judiciaires internationales compétentes se
prononcent sur leur cas.»
Les responsables et les auteurs du génocide
(soldats des FAR, miliciens…) présents
dans la Zone humanitaire sûre mise en
place par Turquoise n’y sont pas arrêtés.
Au contraire, ils sont laissés libres d’aller
se réfugier au Zaïre, impunément, avec
armes et bagages. Le numéro d’octobre
1994 de la revue de la Légion étrangère,
Képi blanc, écrit même que «l’état-major
tactique [de Turquoise] provoque et
organise l’évacuation du gouvernement
rwandais vers le Zaïre». Le colonel
Théoneste Bagosora, principal artisan du
génocide, avait déjà été évacué par nos
soldats début juillet.

Les conséquences
désastreuses pour la région
des Grands Lacs
La fuite des génocidaires au Zaïre,
orchestrée par les Français, est à la
racine de la tragédie congolaise, qui
a fait plusieurs millions de victimes.
«On peut difficilement sous-estimer
les conséquences de la politique
française. La fuite des génocidaires au
Zaïre engendra, ce qui était presque
inévitable, une nouvelle étape plus
complexe de la tragédie rwandaise et
la transforma en un conflit qui embrasa
rapidement toute l’Afrique centrale ».
Ainsi s’exprimait, en 2000, le groupe
international d’éminentes personnalités
auteur du rapport de l’Organisation
de l’Unité Africaine (OUA) intitulé
Le génocide qu’on aurait pu stopper
(§15.85).
Alors le comble du cynisme est atteint
quand Didier Tauzin prétend rendre le
FPR responsable des six millions de
morts des Grands Lacs (au Rwanda
et au Congo Kinshasa) parce que ce
mouvement a déclenché la guerre de
1990. Des événements historiques d’une
telle magnitude qu’un génocide et deux
guerres sont la résultante du jeu de
multiples acteurs. Mais de même qu’on
peut affirmer que la France pouvait,

entre 1990 et avril 1994, empêcher le
génocide en retirant son soutien au régime
Habyarimana, elle pouvait, en arrêtant ses
auteurs à l’été 1994, prévenir l’explosion
de l’Afrique des Grands Lacs.
Raphaël De Benito
Raphaël Doridant

La complicité de
la France dans le
génocide des Tutsi
au Rwanda
Quinze ans après, 15 questions pour
comprendre. Edition L’Harmattan, 2009,
160 pages, 13 euros.
Autour de 15 questions-clés, ce livre
s’attache à démontrer les éléments
constitutifs de cette complicité et tente de
répondre aux interrogations qu’une telle
accusation pose.
Pourquoi la France s’est-elle ainsi engagée
au Rwanda? Est-il possible de juger les
responsables français? Que penser des
arguments de ceux qui réfutent la complicité
de la France dans le génocide? Depuis le
génocide, quelle est l’attitude de la classe
politique française? Quelle est celle des
militaires engagés au Rwanda? Quelle
connaissance l’opinion française a-t-elle de
l’implication française? Qu’est-ce qu’une
Commission d’enquête parlementaire
apporterait de plus que la Mission
d’information de 1998 ?
Au travers des réponses à ces questions,
ce livre entend aider les citoyens français
à comprendre en quoi cette tragédie
«africaine» fait à jamais partie de l’histoire
de notre pays et met directement en cause le
fonctionnement de nos propres institutions.

No 203 n Juin 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

En bref

Une aide si intéressée
Le rapport d’information à
propos de l’aide française
au développement
(AFD), déposé le 6 mai
dernier par les sénateurs
Christian Cambon et André
Vantomme, n’est pas
exempt de critiques sur la
coopération française.

M

ême s’il est réaffirmé que
l’AFD est un outil d’influence
de la diplomatie française en
fonction des intérêts géostratégiques,
les rapporteurs font à leur tour un
certain nombre de constats sévères que
bien des ONG indépendantes avaient
déjà réalisés.
Les rapporteurs ont été frappés par le
contraste entre la place de la France dans
les statistiques officielles de l’OCDE
en matière d’aide au développement
et la réalité des moyens sur le terrain
alors que la France déclare un volume
d’APD supérieur à la moyenne des
pays donateurs. Mais «en vertu d’une
interprétation autorisée mais large des
critères de l’OCDE, des crédits qui ont

un rapport lointain avec une aide de
terrain effective, telle que, par exemple,
la prise en charge du coût des étudiants
et des réfugiés étrangers en France ou
des dépenses pour Mayotte.» «On peut
estimer ces dépenses à environ 18 % de
l’APD déclarée par la France.» «Les
variations du volume total de l’APD
française depuis 2002 sont également
marquées par le rôle essentiel de la
comptabilisation des annulations de
dettes qui représentent entre 10 et 30 %
de l’APD française selon les années.»
«En outre, une partie croissante de
l’aide au développement française
s’effectue aujourd’hui sous forme de
prêts, qui représentent ainsi 87 % des
engagements de l’AFD. En 2009, l’APD
hors écolage, TOM, dépenses liées aux
réfugiés, prêts et annulations de dette,
ne représentait plus qu’environ 57 % de
l’APD déclarée. ».
Dommage que les sénateurs ne
soustraient pas également d’autres
éléments qui n’ont rien à y faire, comme
les contributions financières au FMI et
à la Banque mondiale, la coopération
policière et militaire ou encore les intérêts
versés sur les comptes d’opération que
les pays de la zone franc CFA sont
obligés d’avoir à la Banque de France.

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12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juin 2011 n No 203

Ce pourcentage serait encore largement
revu à la baisse.
Le rapport souligne aussi cruellement
«la forte capacité de proposition et
d’innovation » de la France dans les
enceintes internationales qui se traduit
par de nombreux engagements et
promesses financières. Mais «il est vrai
que, parfois, on peinerait à mesurer
(…) la traduction concrète de ces
engagements qui ne font pas toujours
l’objet d’une affectation financière
véritablement nouvelle et clairement
identifiée, comme c’est désormais
recommandé par l’OCDE. Certaines
nouvelles « annonces» internationales
s’appuient sur le recyclage d’une aide
limitée ou une simple réallocation des
subventions, non extensible, et déjà
promise plusieurs fois. »

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