Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs
I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Sommaire
Dans ce numéro
ËP. 2 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE
CÔte d’IVoIre
Un rapport gênant
de l’ONU sur la Côte
d’Ivoire enfin publié...
Il aura fallu attendre sept mois pour lire enfin le rapport
onusien où les experts mettent l’accent sur le réarmement
des rebelles, le refus des inspections et le trafic
d’équipements militaires via le Burkina, des éléments qui
plaidaient clairement en faveur d’un nouvel ajournement de la
dernière élection présidentielle. Depuis 2005, au moins, la
France a manœuvré pour que les élections aient lieu sans
désarmement en contradiction avec le quatrième accord de
Ouaga.
Lire page 5
L’opération Licorne ou
la loi du plus fort
Les trois
phases de
l’intervention
militaire
française pour
faire tomber
Laurent Gbago.
Lire page 5
Tchad : K.O. présidentiel – Djibouti, havre
de paix – Burkina, l’éclair de lucidité de
Sarko – Armée française en Afrique : «une
survivance du passé» – Tunisie : le medef,
au ami qui vous veut du bien
ËP. 1 & 3 Edito L’ordre règne à
Abidjan
ËP. 4 & 5 Dossier Côte d’Ivoire
Licorne ou la loi du plus fort
Le rapport de l’Onu sur la Côte
d’Ivoire enfin rendu public
Droits de l’homme, que de crimes !
Quand les avocats de Ouattara font du
copiécollé
ËP. 6 ANGOLAGATE Le symbole d’une
justice reprise en mains
Le 9 avril, la cour d’appel de Paris a fini
d’enterrer l’un des plus grands scandales
politico-judiciaires français,
ËP. 7 AlQaida, le Tchad et la France
Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi)
avait disparu de nos écrans radars tout
le temps des mouvements des pays du
Maghreb pour réapparaitre récemment
lors de la guerre en Libye. Info ou intox ?
ËP. 8 & 9 FRANCE Optimisation fiscale
et iniquité Total
Le groupe pétrolier Total continue
d’engranger des bénéfices records,
sans pour autant payer d’impôt sur les
sociétés, pour le plus grand bonheur de ses
actionnaires...
ËP. 10 CAMEROUN Turbulences dans
l’agroindustrie
Outre les protestations des riverains des
«plantations Bolloré», plusieurs actualités
perturbent le calme des immenses
plantations. Les groupes français Vilgrain
et Compagnie Fruitière sont visés.
ËP. 11 CAMEROUN L’exaspération des
riverains des «plantations Bolloré»
Les rassemblements de protestation se
multiplient dans les plantations de palmiers
à huile et d’hévéas dont Bolloré est
actionnaire.
ËP. 1 RWANDA Le général Tauzin
s’en prend à Survie
Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 202 Mai 2011 - 2,30 euros
w w w. s u r v i e . o r g
En bref
Tchad : K.O.
présidentiel
Groggy par le déroulé des récentes élections
présidentielles au Tchad, les observateurs
de l’Union africaine ont seulement pu
déclarer timidement, quelques jours après
le scrutin du 25 avril, que «le taux de
participation a[vait] été plus faible que
lors des élections législatives le 13 février,
alors que 51% des électeurs inscrits
avaient voté ».
Il semble en effet, même si les chiffres
exacts n’existent pas dans une dictature,
que le boycott de cette élection, auquel
appelaient les principaux candidats de
l’opposition, ait été suivi dans des pro
portions considérables, certain avançant
une moyenne de 75% et atteignant jusqu’à
85% dans certaines circonscriptions du sud
traditionnellement opposées au pouvoir
d’Idriss Deby.
Comme lors des récentes législatives, la
manipulation des chiffres se met en place.
L’ensemble des fraudes constatées lors du
scrutin de février, dont la manipulation
de la carte électorale avait été l’un des
principaux outils, avait amené à des
résultats avalisant les candidats du
pouvoir par des résultats de plus de 100%
dans certaines circonscriptions.
Par ailleurs, des cartes d’électeur pouvaient
encore être achetées par dizaines de
milliers sur les marchés parallèles quelques
jours avant le scrutin présidentiel. Les
requêtes des candidats de l’opposition sur
les fraudes constatées et sur la réédition
de la carte d’électeur dans une autre
couleur, ayant été rejetées par la Cour
constitutionnelle et la CENI partisanes,
Ngarlejy Yorongar, Saleh Kebzabo et
Wadel Abdelkader Kamougué avaient
alors retiré leur candidature et appelé au
boycott de l’élection présidentielle.
Malgré la partialité du traitement de l’in
formation, l’État policier et la corruption,
les Tchadiens viennent d’exprimer leur
refus à Idriss Deby au pouvoir depuis
vingt et un ans déjà.
Après avoir avalisé le scrutin de février en
parlant de son «bon déroulement », les
«partenaires » du Tchad que sont la France
et l’Union européenne vont certainement
valider celui d’avril en lui accordant pour
la forme quelques irrégularités mineures.
La responsable de la diplomatie europé
enne, Catherine Ashton, avait d’ailleurs
affirmé publiquement «regretter» le
boycott des principaux opposants (La
Lettre du Continent, 7 avril).
Les résultats provisoires de la Commission
électorale nationale (dite) indépendante
doivent être proclamés le 9 mai, pour
être ensuite validés par le Conseil
constitutionnel. Si le résultat du scrutin en
lui-même est assuré dans cette rencontre
Deby contre Deby, le taux de participation
est tout l’enjeu de cette présidentielle
et de la stabilité du régime. La bataille
de chiffres commence, mais, grâce à ce
scrutin, Deby n’est plus dupe et le peuple
tchadien non plus.
Djibouti,
havre de paix
Le 8 avril dernier, Ismaël Omar
Guelleh a été réelu pour un troisième
mandat avec près de 90 % des votes
soit 90 000 voix sur 111 000 votes
valides. Rappelons que la population
totale est estimée à 850 000 habitants.
Quel plébiscite! Comme annoncé par
l’opposition, l’élection présidentielle a
été une farce, précédée d’une révision
constitutionnelle autoritaire. Une telle
mascarade que les partis d’opposition
ont préféré boycotter le scrutin tandis
que des manifestations sans précédent,
à l’instar du Maghreb, agitaient le pays.
Répression, intimidations, arrestations
arbitraires ont été le lot quotidien
des opposants ces derniers mois. Des
peccadilles pour Nicolas Sarkozy qui
a chaleureusement félicité Guelleh
pour «un scrutin qui s’est déroulé
dans le calme et que les observateurs
internationaux ont jugé favorablement».
Sauf que lesdits observateurs avaient
été priés d’aller voir ailleurs dès le mois
de mars. Des vétilles pour Sarkozy qui
n’oublie pas l’essentiel: « J’attache
une
importance
particulière
au
renouveau de nos relations en matière
de défense. Je me félicite des avancées
dans la discussion de notre nouvel
accord de partenariat de défense qui,
comme vous le savez, est unique pour la
France.» Ce qui est unique également,
c’est la flagornerie de Sarko capable
de féliciter Guelleh pour son action en
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mai 2011 n No 202
faveur du développement, de la paix
et de la sécurité, particulièrement en
Somalie. On croit rêver...
Eclair de lucidité
pour Sarkozy au
Burkina
Sarkozy en conseil des ministres le 20 avril
à propos du Burkina : «Il y a le problème
Compaoré. Il y a vingt-quatre ans qu’il est
pouvoir. Ce n’est pas raisonnable d’aller audelà de dix ans», (Le Canard Enchaîné, 27
avril). Pas plus que d’arriver au pouvoir en
liquidant son prédécesseur. Mais relevons ici
la grande cohérence du chef de l’Etat: ce qui
vaut pour le Burkina ne vaut pas pour Djibouti
(lire ci-dessus) ou le Tchad, le Cameroun, le
Congo. Mais, au fait, qui a félicité Compaoré,
pas plus tard qu’en novembre dernier, pour
sa quatrième «réélection» avec un nouveau
score soviétique de 81%?
La soudaine prise de conscience de Sarko
est évidemment liée aux graves troubles que
connaît le Burkina depuis quelques mois.
Emeutes, contestations sociales, mutinerie
de soldats qui a touché jusqu’à sa propre
garde présidentielle, révoltes des policiers…
fragilisent celui qui aime tant se faire passer
pour le médiateur de la sous-région. Au
point que Blaise Compaoré s’est attribué
le ministère de la Défense dans le nouveau
gouvernement. On ne sait jamais.
Tunisie : le MEDEF,
un ami qui vous veut
du bien
Le 27 avril, le MEDEF organisait à
Paris la «première réunion de haut
niveau sur le plan économique à Paris,
entre la France et la Tunisie, depuis
les changements politiques importants
intervenus en janvier 2011», appelée
modestement «Une nouvelle politique
pour une nouvelle croissance», en
présence de plusieurs ministres tunisiens.
Et l’organisation patronale de préciser,
dans la rubrique agenda de son site
internet, que «tout le monde s’accorde sur
l’importance du soutien des entreprises
étrangères, et notamment françaises,
pour la réussite de cette nouvelle page
qui s’ouvre en Tunisie». Pourtant le
soutien des entreprises étrangères, «et
notamment françaises», n’aura pas suffi
pour la réussite de la «page» précédente:
rappelons que le MEDEF présentait la
Tunisie de Ben Ali comme un «pays
avant-gardiste sur les enjeux économiques
comme sur les enjeux de société»
(Document de synthèse de son université
d’été 2008), et il y a trois ans, Laurence
Éditorial
Parisot voyait déjà «l’avenir [comme]
une relation encore plus étroite entre la
France et la Tunisie, entre les économies
et les entreprises de nos deux pays.»
Une survivance
du passé ?
D’après le Canard Enchainé, Nicolas
Sarkozy aurait déclaré, lors du petit déjeuner
avec les responsables de la majorité, le
mardi 6 avril : «Dès que Ouattara aura
pris le pouvoir, il faudra retirer nos soldats
de Côte d’Ivoire. En tout cas réduire notre
présence à 200 ou 300 hommes. C’est une
survivance du passé.»
Allons allons, que de grands élans!
Une «survivance du passé», ce serait
uniquement si la France avait encore des
bases militaires permanentes à Djibouti, au
Gabon et, même en format plus restreint,
au Sénégal; voire si elle maintenait une
opération militaire «temporaire» d’un
millier de soldats au Tchad depuis 1986 ou
redéployait des troupes dans l’arc sahélien
dans le cadre d’une opportune «lutte
contre le terrorisme». Mais Nicolas
Sarkozy croit sans doute que tout cela
appartient au passé...
La Françafrique
expliquée
simplement
Gregory Jarry et Otto T. ont encore
frappé : fin février est sorti le quatrième
tome de leur BD «La petite histoire des
colonies», qui retrace avec humour et
précision l’aventure coloniale française,
bien trop méconnue. Cette fois-ci, c’est
de néocolonialisme, dont il est question:
ce tome, intitulé La Françafrique,
revient sur les luttes indépendantistes
et la confiscation des indépendances
qui s’en est suivie, détaillant les
acteurs et mécanismes, de la guerre
révolutionnaire
au
préfinancement
pétrolier, en passant par les réseaux
Stay-Behind, les accords de défense,
Elf, l’aide au développement, etc. Bien
plus ludique qu’un gros bouquin, bien
plus détaillé qu’un dépliant, voilà un
outil pédagogique à diffuser pour faire
connaître la Françafrique et ses crimes.
«La petite histoire des colonies,
Tome 4: La Françafrique», 128 pages,
13 euros, Editions FLBLB (www.flblb.com)
L’ordre règne à Abidjan
La période 2000 - 2011 de l’histoire de la Côte d’Ivoire deviendra un cas d’école
édifiant pour les futurs politologues africains. En 2000, Laurent Gbagbo arrive
au pouvoir en battant le général Gueï, auteur du coup d’État qui chassa Bédié
fin 1999. En 2002, une rébellion puissamment armée éclate.
Gbagbo est alors absent mais son ministre de l’Intérieur, Émile Boga Doudou,
est assassiné. L’armée ivoirienne résiste à Abidjan et déloge les rebelles.
Alassane Ouattara, se trouvant en danger, est exfiltré par l’armée française
stationnée sur la base de Port-Bouet. Toute la partie nord du pays reste aux
mains de divers chefs qui font régner leur loi par les armes, en lieu et place de
l’État de droit.
En 2003, la France, par les accords de Marcoussis, essaie d’imposer la
participation des rebelles au gouvernement de Côte d’ivoire à des postes
clés. En vain. La France met en place l’opération Licorne dès 2002. L’ONU
crée, en 2004, le contingent de l’ONUCI. En 2004, l’effort de réunification
tenté par l’armée ivoirienne échoue avec l’étrange affaire de Bouaké, sur les
circonstances de laquelle Michèle Alliot-Marie, alors ministre des Armées,
refusera obstinément plus tard de lâcher la moindre information. C’est toutefois
le prétexte pour un assaut de l’armée française, qui tire sur les manifestants
à Abidjan. Par la suite, pressions et négociations amènent Laurent Gbagbo à
prendre Guillaume Soro, chef de la rébellion, comme Premier ministre en 2007.
Les accords de Ouagadougou sont censés permettre l’organisation d’une
élection présidentielle mais leurs dispositions ne seront jamais appliquées
dans le Nord de la Côte d’Ivoire, qui reste sous le contrôle des armes des
chefs de guerre.
L’élection a enfin lieu, en novembre 2010, immédiatement suivie d’un contentieux
sur les conditions de son déroulement et sur les résultats. Ce contentieux est
balayé par la France, l’ONU, les États-Unis, qui se lancent dans une guerre
contre Laurent Gbagbo. L’ONU compte les victimes, qui atteindront quelques
centaines en quatre mois, tandis qu’un « commando invisible », commandé par
Ibrahim Coulibaly, dit IB, ancien chef de la rébellion, supplanté par Soro en
2004, se retranche dans le quartier d’Abobo à Abidjan et harcèle les forces
de défense fidèles à Gbagbo. Devant l’impossibilité d’obtenir une intervention
africaine, la France, avec l’aval du conseil de sécurité de l’ONU, qui l’autorise
à « détruire les armes lourdes qui tirent sur la population », prend d’assaut, le
6 avril, avec des chars et des hélicoptères, la résidence de Gbagbo, qu’elle
livre aux Forces républicaines, ancienne rébellion.
Depuis le début du mois d’avril, la crise en Côte d’Ivoire atteint son paroxysme.
Alors que l’armée ivoirienne se replie partout et cesse le combat, la soldatesque
de Soro et de Ouattara, chefs des Forces républicaines, se livre, dans l’Ouest de
la Côte d’Ivoire, à des massacres de masse à caractère ethnique et, à Abidjan,
à des exécutions sommaires des partisans, réels ou supposés, de Gbagbo.
On tire à l’arme lourde sur le quartier censé abriter les dernières résistances.
L’ONU n’entend rien et ferme les yeux sur les innombrables victimes, qu’elle se
contente d’évaluer à un millier. Laurent Gbagbo et ses proches, après avoir subi
un traitement ignominieux, sont séquestrés dans des localités du Nord, sous la
coupe des commandants de zone. On annonce que les journaux reparaissent,
sans préciser que le local de Notre voie, proche du Front populaire ivoirien de
Laurent Gbagbo, a été entièrement mis à sac et incendié.
Aux dernières nouvelles Soro a enfin réussi à se débarrasser de son rival
Ibrahim Coulibaly. Tout est normal. Tirons le rideau.
Odile Tobner
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No 202 n Mai 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Dossier Côte d’Ivoire
Droits de l’homme,
que de crimes...!
On pourrait écrire des
milliers de pages sur
l’instrumentalisation politique
de la rhétorique des droits
de l’homme. Le cas de la
Côte d’Ivoire en est une
illustration éloquente depuis
dix ans et particulièrement
ces derniers mois.
D
epuis décembre, les médias nous
tympanisaient quotidiennement
sur les atteintes aux droits de
l’homme dans ce pays. Mais, bizarrement,
une fois le résultat politique obtenu, le
sujet a disparu des infos. C’est pourtant
à ce moment-là que le pire se déroulait
en Côte d’Ivoire en matière de violations
des droits de l’homme, massacres de
masse notamment à Duékoué dans
l’Ouest, chasse à l’homme et exécutions
sommaires de civils à Abidjan. Seule
Colette Breackman, dont les relations
des événements de Côte d’Ivoire sont
Quand les avocats
de Ouattara font du
copié-collé
Le 9 mars 2011, les avocats d’Alassane
Ouattara adressaient au procureur et au
président de la CPI un memorandum afin
de dénoncer un certain nombre de «crimes
contre l’humanité» imputés à Laurent
Gbagbo. Le mémoire sera transmis une
semaine plus tard à la presse, créant un
nouvel épisode médiatique dans la crise
ivoirienne par le biais de très nombreuses
dépêches. Il a été rédigé par cinq juristes et
avocats français ainsi que par «des avocats
et juristes ivoiriens dont l’identité n’est
pas révélée pour des raisons de sécurité»,
augurant a priori un travail sérieux et des
révélations de première main. En réalité,
le contenu de ce texte ne méritait pas tant
d’attention puisqu’il liste de nombreux
crimes imputés aux forces de Laurent
Gbagbo déjà recensés par des travaux
d’ONG ou de l’ONU. L’intérêt principal
aurait dû consister en la démonstration de
la compétence de la CPI pour ces crimes.
Or cette démonstration se révèle, d’après
l’avis de juristes, plus que douteuse.
Elle est, en effet, en grande partie fondée
exemplaires, faits et commentaires, cite
le 18 avril, dans Le soir de Bruxelles ce
témoignage: «Ce qui est terrible c’est,
dans toute la ville, l’odeur des cadavres
en décomposition. Abidjan pue la mort.»
Pas d’information non plus sur la
situation actuelle de Laurent Gbagbo,
qui semble loin de satisfaire aux normes
internationales en matière de Droits de
l’homme.
Personne ne peut vérifier les vagues
informations qui sont données à son sujet.
Par qui est-il gardé? Certains disent qu’il
est gardé par l’ONU, ce qui est quand
même une nouveauté du droit international
que l’ONU assure une séquestration de
type Guantanamó d’autres qu’il a été
remis au chef de la région de Korhogo,
ce qui est pire.
Martin Fofié Kouakou, ex-caporal de
l’armée régulière, devenu commandant de
la zone de Korhogo, a été signalé naguère
par l’Organisation des Nations unies pour
violations répétées des droits de l’homme
et enrôlement d’enfants soldats.
Enfin, il n’y a pas d’informations sur
le sort de nombre de personnalités
sur un copié-collé pur et simple du mémoire
d’un juriste renommé, le professeur Alain
Pellet, qui traitait alors d’une toute autre
question: la possibilité pour une entité
non-étatique, la Palestine, de reconnaître la
compétence de la Cour. Or, appliquée à la
Côte d’Ivoire cette démonstration n’a plus
de sens, et pour cause!
Les problèmes de droit posés par la situation
ivoirienne n’ont rien à voir avec ceux posés
par le cas palestinien. Il s’agirait plutôt de
s’interroger sur la validité, en décembre
2010, d’une déclaration faite par le
gouvernement de Laurent Gbagbo sept ans
plus tôt. Certes, le memorandum renvoie
très souvent au mémoire du professeur
Pellet et on peut relever les louables
tentatives de changer quelques débuts de
phrases («en la présente occurrence»
devenant ainsi «en la présente espèce»)
avant d’allégrement recopier la suite.
Il n’en reste pas moins qu’un tel travail
venant d’un étudiant en droit lui aurait très
certainement valu un zéro pointé, pour
peu que le correcteur se soit rendu compte
du leurre. Le memorandum des conseils
d’Alassane Ouattara étant adressé aux
mêmes services de la CPI que le mémoire
d’Alain Pellet, il n’est pas inenvisageable
que ce soit le sort qui lui soit réservé...
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mai 2011 n No 202
politiques dont on n’a aucune nouvelle
ou qui sont décédées dans des conditions
non élucidées. On a vu le ministre de
l’Intérieur Désiré Tagro arriver en mar
chant, affreusement blessé, au Golf
Hôtel, siège de Ouattara. On y a vu aussi
le vieil homme Jean-Jacques Béchio,
ancien représentant de la Côte d’Ivoire à
l’ONU sous Houphouët-Boigny, ancien
conseiller de Ouattara, devenu soutien de
Gbagbo à l’élection présidentielle, subir
de graves sévices. On les dits morts l’un
et l’autre, sans plus.
Si la presse française se distingue, c’est
par son cynisme ou sa (fausse) naïveté,
deux faces d’un même refus de dire la
réalité. Le Point titre le 28 avril : «Côte
d’Ivoire: le pouvoir consolidé avec
l’élimination de la menace «IB»» un
article sur la mort d’Ibrahim Coulibaly.
Drôle de façon de consolider le pouvoir
que de tuer tous ceux qui sont censés le
«menacer». Gbagbo n’avait rien compris.
Le Monde quant à lui, le 27 avril, sous la
plume de Philippe Bernard, euphémise une
intervention française qui a déchaîné une
indignation quasi unanime en Afrique:
«La jurisprudence Gbagbo, fragile espoir
pour la démocratie africaine».
Hé oui, mon frère, à quoi n’est-on
pas contraint pour rendre l’espoir aux
Africains!
Odile Tobner
Les avocats
françafricains de
Gbagbo et de Ouattara
Si tout le monde sait que Jacques Vergès et
Roland Dumas, deux habitués des affaires
françafricaines, sont au service de Gbagbo,
d’autres conseils des protagonistes ivoiriens
méritent aussi de s’y attarder. La presse
s’est moins intéressée à un autre avocat de
Gbagbo: Me Aref Mohamed Aref, conseiller
depuis les années 2000 d’Ismaël Guelleh, le
dictateur djiboutien. Cet avocat détenait aussi
une partie du capital de la société éditrice de
feu Bakchich. Côté Ouattara, on trouve deux
poids lourds du barreau de Paris à qui les
milieux françafricains ne sont pas inconnus
non plus. Si Me Jean-Paul Benoît, entre
autres domaines de compétences précisés sur
son site internet, indique intervenir pour des
projets d’entreprises françaises à l’étranger,
notamment en «Afrique du Nord, au MoyenOrient ou en Afrique noire», pour Me JeanPierre Mignard, certaines références sont plus
précises: «Jean-Pierre Mignard a conseillé
plusieurs Etats (Djibouti, Cameroun,
Tchad, Bénin, etc.) à l’occasion de conflits
frontaliers, mais aussi de négociations de
concessions pétrolières».
Licorne ou la loi du plus fort
Les trois phases de
l’intervention militaire
française en Côte d’Ivoire.
P
remière phase, fin mars: «La
France a appuyé la conquête
du sud du pays par les forces de
Ouattara» (Canard Enchaîné, 6 avril
2011). Un officier supérieur, «proche
de l’Élysée», vante «notre efficacité
dans l’organisation de la descente sur
Abidjan». Un autre, «membre des
services de renseignement», confie:
«On a fourni des conseils tactiques aux
FRCI [Forces républicaines de Côte
d’Ivoire]», mais aussi «des munitions
et des Famas». Cette confidence
rappelle le témoignage – forcément sujet
à caution – d’un ancien com’zone de la
rébellion, Abdoulaye Traoré, sur l’aide
apportée par des officiers français en
2003, qui «signalaient les dispositifs de
l’adversaire et distribuaient les armes à
des points précis» (www.lebanco.net, 13
août 2010). Notons, lors de cette première
phase, le très faible écho dans nos
médias de la mort de Philippe Rémond,
seule victime française (La Croix, 04
avril). Cette victime d’un assassinat –
vraisemblablement ciblé – au lendemain
de l’entrée des forces pro-Ouattara dans
la capitale politique, Yamoussoukro,
présentait sans doute le défaut d’avoir
dénoncé, depuis longtemps, l’ingérence
française dans la crise ivoirienne.
Deuxième phase, les bombardements par
les hélicoptères de Licorne et de l’ONUCI.
Après que les rebelles se furent regroupés
à la lisière d’Abidjan, Ouattara a demandé
à Ban Ki-moon la destruction des armes
lourdes des forces de Gbagbo. Demande
répercutée à Sarkozy, qui donne le feu
vert. Les premières frappes de l’ONU, le
4 avril, concernent des camps militaires.
Mais selon le Canard Enchaîné, les
hélicos frappent aussi «au passage des
objectifs aussi stratégiques que le CHU et
un supermarché du quartier de Cocody»!
Autres cibles, le bâtiment de la radiotélévision, les bâtiments présidentiels et
une base de bateaux-bus qui servaient à
transporter les jeunes patriotes.
Au bout d’une semaine de pilonnages
répétés, et d’assauts, repoussés, des FRCI
contre les forces de Gbagbo, l’assaut final
a été donné. Les moyens utilisés selon
l’amiral Guillaud, chef d’état-major des
armées : quelques milliers d’obus de
20 mm, une dizaine de missiles HOT, une
vingtaine de véhicules blindés et plus de
200 soldats français.
Depuis son lancement en 2002, l’opération
Licorne a coûté entre un et deux milliards
d’euros. Quel retour sur investissement
peut en attendre l’Élysée?
Christophe Barbier (LCI, 05 avril)
donne des pistes. «Nous ferons payer
la facture à ceux pour qui nous faisons
ce travail difficile, douloureux, qu’est
l’action militaire. D’abord nos alliés
[…] et puis les pays que nous libérons.
La Libye, la Côte d’Ivoire, ce sont des
pays qui ont des ressources. Ces pays
nous rembourseront en avantages,
notamment en matières premières, en
énergie par exemple. Ils pourront aussi
nous acheter des matériels militaires [...].
Nous allons, sans être cynique, améliorer
nos matériels, améliorer nos méthodes.
Avec l’expérience retirée de ces conflits,
ça nous permettra d’être encore plus
compétitif sur ce marché […] qu’est la
vente des armes.»
Ajoutons que le Canard, notant les
équipements tout neufs des FRCI,
rapporte des témoignages et documents
montrant que «des proches de Ouattara
ont monnayé, en 2009 et en 2010,
d’importantes quantités d’or extraites des
mines du Nord. Plusieurs tonnes ont été
acheminées au Ghana voisin sous couvert
de véhicules de... l’ONU. »
Rafik Houra
Sous les tapis de l’ONU
Le rapport du groupe
d’experts de l’ONU
dont Survie demandait
la publication dans son
communiqué de presse du
6 avril1 sur la Côte d’Ivoire a
enfin été rendu public.
A
près sept mois de blocage, le
comité des sanctions l’a transmis
le 20 avril au conseil de sécurité.
Ce dernier l’a publié une semaine
plus tard, à la veille d’une nouvelle
résolution qui reconduit pour un an
l’embargo sur les armes et diamants.
Pourquoi avoir attendu sept mois pour
publier ce rapport?
Les experts y mettent l’accent sur le
réarmement des rebelles, leur refus
des inspections des lieux susceptibles
d’abriter des armes, leurs équipements
militaires récents et le rôle du Burkina
dans l’acheminement des armes et
des munitions. Les détails rapportés
permettent d’affirmer que l’économie
de guerre mise en place par les chefs de
la rébellion génère des recettes – non
reversées au budget des Forces nouvelles
– de l’ordre de cent millions de dollars.
Trois com’zones sont particulièrement
épinglés: Ouattara Issiaka (alias Wattao)
à Séguéla, Losseni Fofana (alias Loss) à
Man et Martin Fofié Kouakou à Korhogo.
Le groupe d’experts suggère d’élargir les
sanctions déjà prises contre Fofié à Wattao
et Loss. Bref, le rapport montre que, loin
de préparer leurs troupes au désarmement
et à la réinsertion préalablement aux
élections, comme l’exigeait le quatrième
accord de Ouagadougou, les hommes de
Guillaume Soro préparaient la reprise du
conflit armé qu’ils avaient déclenché en
2002. Ces éléments plaidaient clairement
en faveur d’un nouvel ajournement des
élections. Depuis 2005 au moins, la France
a manœuvré2 pour que les élections aient
lieu sans désarmement.
On sait que les diplomaties britannique
et sud-africaine3 se sont inquiétées de
l’absence de désarmement, sans aller
jusqu’à s’opposer publiquement à la
position française.
Le blocage du rapport montre
l’instrumentalisation de l’ONU dans la
crise ivoirienne. Un nouvel indice de
cette instrumentalisation circule sous la
forme d’une série de photographies. On y
voit des casques bleus déportant Gbagbo
vers Korhogo, où il est confié au chef de
guerre Fofié Kouakou. Celui-là même qui
est sanctionné depuis 2006 par l’ONU
pour de très graves atteintes aux droits
humains!
Ajoutons que le 30 mars, le comité qui
chapeaute les experts a allongé la liste des
individus sanctionnés. Non content de
mettre sous le tapis le rapport, le comité
a ignoré ses recommandations et préféré
inscrire l’ex-couple présidentiel et trois
personnes de leur entourage.
Rafik Houra
1 - http://survie.org/francafrique/cote-d-ivoire/
article/cote-d-ivoire-la-guerre-et-l
2- http://www.innercitypress.com/
frun2leaks041311.html
3- http://survie.org/francafrique/cote-d-ivoire/
article/fuite-de-documents-diplomatiques
No 202 n Mai 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Angolagate
Le symbole d’une justice
reprise en mains ?
Vendredi 29 avril, la Cour
d’appel de Paris a fini
d’enterrer l’un des plus
grands scandales politicojudiciaires français, centré
sur des ventes d’armes
à destination de l’Angola
pendant la guerre civile.
Pour le plus grand bonheur
des investisseurs français
dans ce pays...
E
n première instance, on avait pu
être agréablement surpris par la
lourdeur des peines prononcées
contre les hommes d’affaires Pierre
Falcone et Arcadi Gaydamak et leurs
complices, ou encore l’indéboulonnable
Charles Pasqua. Indéboulonnable, car ce
dernier avait prévenu qu’il ne tomberait pas
tout seul: multipliant grandes déclarations
sur la nécessaire levée du secret défense
et pseudo-révélations, il avait envoyé un
signal clair qu’il n’accepterait pas de jouer
le rôle de fusible. Message parfaitement
reçu par l’exécutif, qui peut se réjouir
du verdict prononcé en appel: «Même
les avocats de la défense ont eu l’air
surpris que la cour leur accorde une telle
victoire», note la chroniqueuse au Monde
Pascale Robert-Diard.
Un argumentaire absurde
Exit la condamnation de Falcone et de
Gaydamak pour trafic d’armes, la cour
ayant considéré qu’ils étaient mandatés par
l’état angolais, et que «l’immunité doit être
reconnue aux personnes qui ont accompli,
en qualité d’agent de l’Etat, un acte de
puissance publique et qui ont agi par ordre
et pour le compte de l’Etat». Même lorsque
ce pays en guerre civile est sous embargo,
donc, et «même si la personne concernée
n’est investie d’aucune fonction permanente
dans l’appareil étatique»: les trafiquants
d’armes ont de beaux jours devant eux, avec
un argumentaire pareil !
Exit également la condamnation pour trafic
d’influence, qui avait justement valu à
Pasqua d’écoper d’un an de prison ferme
pour avoir bénéficié de financements
politiques en l’échange de son entremise
Charles Pasqua et Nicolas Sarkozy, vieux duo des Hauts-de-Seine
pour obtenir que Gaydamak soit décoré de
la Légion d’honneur: pour la cour d’appel,
cette décoration était normale (irait-elle
jusqu’à considérer que la libération des deux
pilotes français otages en Bosnie en 1995,
dans laquelle Gaydamak a joué un rôle qui
lui valut officiellement cette décoration,
n’a rien de trouble?...), et si cela s’est
produit concomitamment à d’étranges flux
financiers, c’est tout-à-fait fortuit ! Si Pasqua
est soulagé, ceux qui étaient la cible de ses
menaces doivent l’être tout autant...
Il ne reste que les chefs d’accusation d’abus
et de recel de biens sociaux: une broutille au
regard de ce scandale qu’est l’Angolagate,
qui vaut aux intéressés qui s’étaient pourvus
en appel des peines de prison ridicules, que
la plupart ont déjà effectuées en détention
provisoire. Ainsi Pierre Falcone, condamné
à trente mois de prison ferme au lieu des six
ans prononcés en première instance, est-il
désormais libre. Arcadi Gaydamak, quant à
lui, avait fui la justice française bien avant le
début du procès.
Une justice aux ordres
Ces condamnations devraient être défi
nitives: on voit mal le Parquet se pourvoir en
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mai 2011 n No 202
cassation, quand on se souvient de ses diverses
manœuvres, régulièrement relayées par Billets
d’Afrique, pour entraver ce procès.
Le Parquet ne faisait en cela qu’exécuter la
volonté du gouvernement français, soucieux
de préserver de bonnes relations avec le
pays détenant les plus grandes réserves
pétrolières connues en Afrique. Christian
Pers, le président de la cour d’appel de
Paris, avait su faire face à ces manœuvres,
exaspérant l’exécutif français... qui l’avait
promu à la Cour de cassation début
novembre. Promotion opportune, puisque
cela permit de placer le procès en appel
sous la présidence d’Alain Guillou, juste
deux mois avant son ouverture. Dans
son ouvrage «Le Justicier, enquête sur
un président au-dessus des lois», paru
en janvier 2011 et qui s’intéresse au
rapport de Nicolas Sarkozy à la justice, la
journaliste de l’AFP, Dorothée Moisan,
écrivait: «Aurait-on cherché un juge
plus compréhensif ? En tout cas, Alain
Guillou, qui a été nouvellement désigné,
est présumé être un magistrat à l’échine
plus flexible.» Il vient cette fois-ci de le
démontrer.
Alice Primo
Salves
Al-Qaida, le Tchad et la France
en Libye
Al-Qaida au Maghreb
islamique (Aqmi) avait
disparu de nos écrans
radars tout le temps des
mouvements des pays du
Maghreb pour réapparaitre
curieusement lors de la
guerre en Libye.
D
ans son dernier numéro, Billets
d’Afrique se faisait l’écho
de l’interview d’Idriss Déby
(Jeune Afrique du 28 mars) niant
toute aide militaire à Kadhafi. Hostile
à l’intervention en Libye et comme
justification implicite de cette aide,
le président tchadien, «sûr à 100%»,
agitait opportunément le spectre «des
islamistes d’Al-Qaïda qui ont profité
du pillage des arsenaux en zone rebelle
pour s’approvisionner en armes, y
compris en missiles sol-air». Au point
de transformer le groupuscule d’un
petit millier de combattants d’Aqmi
en «l’armée la mieux équipée de la
région». Rien de moins.
Etonnant alors que les insurgés libyens
eux-mêmes, qui ont pris d’assaut les
arsenaux de l’armée manquent de moyens,
que les principaux dépôts d’armes et
de munitions ont été bombarbés dans
les premiers jours de l’insurrection par
l’aviation de Kadhafi.
Une affirmation retrouvée dans le
Canard enchainé du 30 mars qui cite
cette fois les services français. Ceux-ci
«assurent (…) qu’Aqmi a déjà récupéré
plusieurs missiles sol-air pour leur
usage futur (…).
Une autre source sécuritaire, jamais
avare d’une manipulation quant au péril
islamiste, criait aussi au loup courant
avril: la sécurité algérienne reprenant
la propagande grossière de Kadhafi sur
la déstabilisation de son pays par les
groupes radicaux islamistes.
Plus mesurés et surtout moins
catégoriques, l’amiral américain James
Stavridis, commandant des forces alliées
en Europe (Saceur), ainsi que l’Otan,
indiquaient qu’ils avaient détecté des
«signes» de présence possible de
militants d’Al-Qaïda ou du Hezbollah
dans les rangs des rebelles libyens
(L’express, 18 avril). Enfin, le 29 avril,
les chefs d’état-major du Mali, du Niger
et d’Algérie, ainsi que le chef d’étatmajor adjoint de la Mauritanie étaient
réunis à Bamako pour renforcer la lutte
contre l’insécurité due aux activités
d’Aqmi dans la bande sahélienne mais
Aqmi en Lybie n’était pas au menu des
discussions….
Curieusement, l’interview de Déby
intervient après le veto catégorique,
début mars, par le ministère français des
affaires étrangères sur une commande
des autorités tchadiennes de trente
véhicules de l’avant blindés (VAB) et
fourgons dédiés à la lutte anti-émeute,
(Lettre du Continent, 24 mars).
Paris avait surtout menacé de détruire,
d’après la lettre d’information spécia
lisée dans le domaine de la défense
ttu.fr, une colonne de 110 véhicules
transitant, fin mars, vers la Libye avec
équipement et mercenaires à destination
des forces loyalistes.
Tensions franco-tchadiennes
Car avec ses moyens militaires au
Tchad et la proximité de ses services
de renseignements «qui coopèrent
avec leurs homologues tchadiens et
les estiment» (Le Canard enchaîné,
30 mars), la France n’ignore rien de
l’aide militaire fournie par Déby à
son parrain Kadhafi. Ce n’est donc
pas le moindre des paradoxes de voir
les renseignements des deux pays
communiquer en stéréo sur la présence
d’Aqmi en Libye.
Toujours selon ttu.fr (30 mars), citant
plusieurs services de renseignements,
«le président tchadien et le Guide
libyen ont été en communication
constante depuis le début des hostilités.
Deby aurait chargé son frère Daoussa,
ambassadeur tchadien à Tripoli, l’at
taché militaire de l’ambassade, le
général Mohamed Bechir Sawa (alias
Chaouich), et le général Bichara Bob
Mahamat Adam de coordonner l’aide
aux forces de Kadhafi.» Ce que disait
déjà Ali Zeidan, porte-parole de la Ligue
libyenne des Droits de l’homme: «Il y
a près de 25 000 mercenaires en Libye,
mais tous n’ont pas encore été déployés.
Ils sont dirigés par deux généraux
tchadiens aux ordres de l’ambassadeur
du Tchad en Libye, Daoussa Deby,
le propre frère du président tchadien
Idriss Deby», (Billets d’Afrique n°201,
avril 2011). «Deby est au centre des
récriminations du Conseil national
libyen qui ne cesse de dénoncer, auprès
de la communauté internationale, l’enga
gement de l’armée nationale tchadienne
(ANT) dans le conflit libyen. La France
a jusque-là manœuvré pour ne pas
exposer sa marionnette tchadienne à la
face du monde. Mais il y a une limite
à ne pas franchir surtout lorsque cette
communauté internationale se retrouve
dans une impasse et cherche même à
intervenir au sol.» (tchadonline, 16
avril 2011).
Idriss Deby a donc fait rapatrier daredare à Ndjamena ses principaux généraux
pour les exhiber à la presse et assurer
ainsi qu’ils n’étaient pas engagés sur le
terrain libyen. Car s’il perd son parrain
libyen, grand fournisseur d’armes du
continent, Deby a tout intérêt à ne pas
fâcher son parrain français alors qu’il
serait menacé d’être inscrit sur la «liste
noire» officieuse des Nations unies de
dirigeants ayant soutenu le Guide libyen.
De là à dénoncer la quatrième réélection
fraduleuse de Déby le 25 avril, il y a un
pas que Paris ne franchira pas.
RDB
Ibni Oumar Saleh, la
déclassification ?
Jean-Pierre Sueur, sénateur du Loiret,
et son ami Gaëtan Gorce, député de
la Nièvre, se battent depuis plusieurs
années pour obtenir la déclassification
des documents diplomatiques et mili
taires français relatifs à la disparition
de l’opposant tchadien Ibni Oumar
Mahamat Saleh en février 2008. En
séance du 26 avril dernier au Sénat,
le ministre de la Coopération Henri
de Raincourt a répondu que, «sur le
principe», le ministère des Affaires
étrangères «n’y a pas d’objection»,
et que «[leurs] services s[eraie]nt en
train de rassembler les documents pour
faire droit à [sa] demande».
Qu’en est-il des documents concernant
le ministère de la Défense ? La
Commission consultative du secret de
la défense nationale (CCSDN) a-t-elle
émis un avis sur ces derniers ? Doit-on
prendre cette déclaration ministérielle
obtenue de longue lutte par ces deux
élus au pied de la lettre ?
No 202 n Mai 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Optimisation fiscale et iniquité Total
Depuis deux ans, le
groupe pétrolier Total
continue d’engranger des
bénéfices records, sans
pour autant payer d’impôt
sur les sociétés, pour le
plus grand bonheur de
ses actionnaires... et au
détriment des peuples, en
Afrique comme en France.
P
our
la
deuxième
année
consécutive, le groupe Total
ne paiera pas d’impôt sur les
sociétés en France au titre de l’année
2010 (Mediapart, 6 avril 2011).
Résultat de la crise ? Mauvaise année
pour le premier groupe français ? Pas
vraiment, puisque le groupe annonce
les meilleurs bénéfices du CAC40, avec
ses 10,5 milliards d’euros, et prévoit
de verser la bagatelle de 5,2 milliards
d’euros de dividendes à ses actionnaires.
Cette magie des chiffres est labellisée
par le ministère des finances, qui
« Congo-Brazzaville : le pétrole ne coule pas pour les pauvres »
Rapport du Secours Catholique, février
2011, 25 p.
Fin février, le Secours Catholique
publiait, en collaboration avec l’ONG
Rencontre pour la Paix et les Droits
de l’Homme (RPDH) et la Commission
Justice et Paix de Pointe Noire, une
synthèse sur la gestion de la manne
financière liée à l’exploitation du
pétrole au Congo-Brazzaville.
Sans concession, le rapport détaille
notamment les pertes pour le peuple
congolais lors des différentes éta
pes du cycle du brut (attribution des
permis, production, transport, com
mercialisation...), un or noir qui ne
profite qu’à l’élite proche du pouvoir
et aux compagnies étrangères.
Extraits choisis : «Production pétrolière
en 2010 : environ 350 000 barils/jour
(…). Le budget demeure largement
dépendant des recettes pétrolières
qui représentent 85,7 % des recettes
totales en 2008. (…) La quasi-totalité
de la production de pétrole au Congo
est assurée par des compagnies
pétrolières étrangères (la SNPC n’a
exploité, en 2006, que 22 000 barils par
jour, soit environ 9% de la production
totale du pays).
TotalFinaElf est le premier investisseur
étranger et le principal producteur
de pétrole au Congo (en 2007, sa
production s’est élevée à 77 000
barils/jour). L’italien ENI, deuxième
producteur de pétrole au Congo, a
renforcé sa présence avec le rachat,
en mai 2007, des actifs détenus par la
compagnie française Maurel et Prom.
Les grandes compagnies américaines,
Exxon Mobil et Chevron Texaco, sont
aussi présentes sur le territoire. (…)
En pratique, sur cent barils produits,
quinze reviennent à l’État congolais
au titre de la redevance, cinquante
vont à l’opérateur pour rembourser
ses investissements et les 35 barils
restants (le profit oil) sont partagés
équitablement entre le pays et
l’opérateur. Ainsi, l’État reçoit environ
34 barils et son contractant 66. (…)
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mai 2011 n No 202
Selon des audits réalisés par le cabinet
KPMG dans le cadre du programme
PPTE, le partage des gains pétroliers
serait largement défavorable à l’Etat
congolais. Entre janvier et juin 2003,
celui-ci n’aurait encaissé que 179
milliards de FCFA sur les 328,5 milliards
qui lui revenaient, réduisant sa part à
18% au lieu des 33% acquis sous le
régime Lissouba. (A titre comparatif,
le Nigeria touche 50 à 70% de part
et l’Angola 40 à 75%). A ce jour,
les clauses de confidentialité qui
demeurent en vigueur dans les
contrats pétroliers dispensent les
compagnies Total et ENI de publier ce
type d’information pour le Congo. (…)
Les banques françaises BNP-Paribas,
Société générale et Crédit agricole
ont joué un rôle incontestable dans le
surendettement du Congo. »
Note 1 - Rapport en ligne sur :
http://www.secours-catholique.org/
IMG/pdf/Rapport_Pe_trole_Congo_
fev_2011.pdf
renouvelle régulièrement l’agrément
du groupe pour un régime fiscal
dérogatoire utilisé par une poignée de
multinationales, le «bénéfice mondial
consolidé»: le bénéfice sur lequel est
calculé l’impôt sur les sociétés est sensé
tenir compte des résultats financiers
de l’ensemble des filiales du groupe.
En clair, l’enregistrement de déficits
dans certaines filiales étrangères ou
l’impôt payé par elles permettent de
minorer l’impôt de la société mère en
France. Ainsi, plus la multinationale
dépense via ses filiales à l’étranger,
et moins elle paiera d’impôt via sa
société mère en France, ce qui fait
qualifier ce système de «subvention
déguisée à des groupes investissant à
l’étranger» par la journaliste Martine
Orange. En outre, toute la subtilité
réside dans le périmètre considéré pour
la multinationale: «L’ensemble» des
filiales prises en compte par le fisc,
sur la base de la déclaration de Total,
correspond-il réellement à l’ensemble
des filiales ou entités économiques que
contrôle le groupe?
Car techniquement, rien ne l’empêche
«d’oublier» des filiales enregistrées dans
certains territoires, et donc d’y transférer
artificiellement des bénéfices pour les
soustraire à l’impôt. Pour le savoir, il
suffirait de contraindre les multinationales
à déclarer territoire par territoire (le
«reporting pays») les bénéfices réalisés,
une idée défendue par nombre d’ONG
mais qui fait face à de puissants lobbies
(lire ci-après).
Si elle est particulièrement criante
ici, cette injustice n’est pas nouvelle,
ni même limitée au géant pétrolier
français: sur leurs quatre-vingt-six
milliards d’euros de profits cette
année, les entreprises du CAC40 n’ont
finalement supporté qu’un taux moyen
d’imposition de 8% au lieu des 33%
théoriquement prévus (soit un manque
à gagner net d’environ 20 milliards
d’euros pour les finances publiques
françaises, auquel il faut ajouter les
quelques dizaines de milliards d’euros
d’impôts qu’évitent les grandes fortunes
individuelles par le truchement de
défiscalisations, illicites ou non),
pendant que les PME, moins douées
pour « l’optimisation fiscale », sup
portaient un taux moyen de 20%.
Quant au travailleur sans-papier qui a
fui son pays dont «le pétrole ne coule
pas pour les pauvres» (lire ci-contre),
il continue de payer ses cotisations et
taxes en France, et de constituer «un
coût insupportable» pour la société
aux yeux de certains.
Alice Primo
Transparence
financière, la bataille
des lobbies
Lendemain de fête et
gueule de bois aux EtatsUnis après l’adoption de la
loi Dodd-Franck.
E
n juillet 2010, la réforme de WallStreet, dite loi Dodd-Frank, imposait
entre autres une mesure défendue de
longue date par des centaines d’organisations
de sociétés civiles, notamment celles ras
semblées au sein de la coalition Publiez ce
que vous payez (www.publishwhatyoupay.
org/fr ). Il s’agit d’exiger de toutes les sociétés
du secteur extractif (mines, hydrocarbures)
cotées à la Bourse new-yorkaise de rendre
publics les impôts et taxes versés aux
gouvernements des différents pays hôtes : si
cela ne permettrait pas de pister les fraudes
fiscales en détectant où sont enregistrés
les bénéfices de ces multinationales
(contrairement au «reporting pays»), cela
peut considérablement aider les sociétés
civiles à lutter contre la corruption et le
détournement d’argent public en demandant
des comptes sur les sommes perçues. Saluée
comme une bonne nouvelle, qui a surpris tout
le monde dont les lobbies pétroliers, cette
mesure ne doit pas faire oublier la puissance
politique des multinationales outre-atlantique
(Billets d’Afrique n°194, septembre 2010):
la loi devait être suivie dans les neuf mois de
décrets précisant ses modalités d’application,
mais la Securities and Exchange Commission
(SEC), gendarme de la Bourse de Wall Street
chargé de les préparer, a finalement annoncé
un premier report jusqu’en juin, et des
ONG états-uniennes évoquent maintenant
l’automne. Si les raisons avancées sont
techniques, nul n’ignore la puissance des
lobbies pétrolier et minier, et il est de plus
en plus à craindre que l’éléphant n’accouche
d’une souris.
Union européenne :
veillée d’armes
La Commission européenne réfléchit
actuellement à une réglementation sur la
transparence financière, sur laquelle elle
devrait rendre ses premières conclusions
entre juin et septembre. Si la loi DoddFrank, aux États-Unis, a pu être perçue
comme un encouragement, les ONG
européennes ont l’espoir d’aller au-delà
d’une «simple» mesure anti-corruption
en obtenant la mise en place d’une
obligation de «reporting pays», pour
imposer aux multinationales de publier les
bénéfices réalisés territoire par territoire,
et donc ceux relevant des paradis fiscaux
et judiciaires. Les atermoiements actuels
autour des décrets d’application de la
loi Dodd-Frank outre-atlantique sont
un indice inquiétant quant à ce qu’il
est réaliste d’espérer: les lobbies des
multinationales, pétrolières et minières en
tête, ne se laisseront pas surprendre une
seconde fois.
No 202 n Mai 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Cameroun
Turbulences dans l’agro-industrie
camerounaise
Epandage
de pesticides
sur une
plantation de
bananes au
Cameroun.
Outre les protestations des
riverains des « plantations
Bolloré », plusieurs actualités
perturbent le calme des
immenses plantations
qui parsèment le territoire
camerounais. D’autres
groupes français, Vilgrain et
la Compagnie Fruitière, sont
concernés.
L
e chanteur Lapiro de Mbanga,
grossièrement accusé d’avoir participé
aux émeutes de février 2008 durant
lesquelles des plantations françaises de
bananes avaient été saccagées, a été libéré
le 8 avril après trois ans de prison, qui
sont plutôt le prix de sa chanson phare
(«Constitution constipée») contre les tri
patouillages constitutionnels de Paul Biya:
les dégradations dans les plantations ont
clairement été instrumentalisées contre lui.
Paul Eric Kingué, maire de Penja, subit
aussi depuis trois ans une cabale judiciaire,
dont l’origine semble liée à sa tentative
de faire payer des impôts aux plantations
bananières, dont la PHP (Plantations du Haut
Penja), filiale de la Compagnie fruitière,
multinationale française.
Lui aussi a été condamné pour sa complicité
présumée avec les émeutiers, d’abord à
six ans de prison en première instance. Le
23 mars dernier, la cour d’appel du Littoral
a finalement ramené cette peine à trois ans
en reconnaissant manquer de preuves sur
sa propre implication: elle a tout de même
décidé de le punir pour avoir incité les jeunes
de sa commune à la révolte en éveillant leur
conscience quelques années plus tôt, alors
même qu’il n’était pas encore maire! Il reste
de toutes façons écroué en raison d’un autre
procès en cours, pour détournement d’argent,
initié également (pur hasard!) au moment où
il a réclamé le paiement des taxes locales aux
plantations industrielles de sa commune.
Du régime de bananes au
régime camerounais
Nul doute que cela dérangeait, car la PHP
est un parfait exemple de collusion entre
milieu des affaires et monde politique,
comme le décryptait la journaliste Fanny
Pigeaud: «PHP compte ainsi parmi ses
cadres un député du parti au pouvoir et
loue des terres appartenant notamment
à des hauts gradés de l’armée.
Plusieurs sources affirment que le
président Paul Biya, au pouvoir depuis
1982, est actionnaire de la compagnie,
ce que dément son directeur général,
Armel François. Des employés de PHP
sont en tout cas souvent envoyés en
mission dans les plantations d’ananas
de Biya, inaugurées en 2000 en pré
sence du président de la Compagnie
fruitière, Robert Fabre. PHP est mem
bre de l’Association de la banane
camerounaise, un lobby dirigé par un
autre député du parti au pouvoir, beaufrère du ministre du Commerce, Luc
Magloire Mbarga Atangana. Lequel
n’est rien moins que le président du
conseil d’administration de PHP.
Ministre, c’est lui qui a négocié
avec l’UE l’Accord de partenariat
économique (APE) paraphé en janvier
par le Cameroun. Jugé catastrophique
pour l’économie camerounaise par les
ONG comme le patronat, cet accord
de libre-échange avantage en premier
lieu les… producteurs de bananes
du Cameroun.» (Libération, 18 mai
2009).
Dans ce contexte, la censure a de
nouveau frappé: la projection d’un
nouveau film, La Banane, visiblement
jugé trop critique à l’égard de la PHP,
a été interdite à Yaoundé le 27 avril.
Il s’agissait pourtant d’une projection
privée, organisée au sein de la Fondation
10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mai 2011 n No 202
Muna. L’information a rapidement fait le
tour de la toile, faisant pour le coup une
publicité inespérée à ce documentaire
de Franck Bieleu sur les conditions de
travail et l’accaparement de terres dans
cette plantation, que désormais tout le
monde veut voir...
Comment cacher que
Vilgrain se sucre sur le dos
des Camerounais ?
L’accaparement des terres, il devait aussi
en être question dans le documentaire de
deux réalisateurs français sur la Sosucam,
filiale du groupe Vilgrain qui produit
de la canne à sucre sur une dizaine de
milliers d’hectares et prétend quasiment
doubler sa surface de production (Billets
d’Afrique n°198, janvier 2011).
Mais ces deux réalisateurs et les six
Camerounais qui les accompagnaient
ont été placés en garde à vue du
mercredi 20 au jeudi 21 avril: on leur
reproche officiellement de n’avoir pas
demandé les autorisations nécessaires,
et la Sosucam a porté plainte. Ces deuxlà ne doivent de toute façon pas être
dans les petits papiers des autorités
camerounaises, à en croire l’AFP:
«Mélanie Barreau et Vincent Mercier,
le deuxième réalisateur, étaient les
principaux promoteurs d’un Festival
international du film des Droits de
l’Homme qui devait se tenir à Yaoundé
du 12 au 17 avril mais qui a été interdit
le 11 avril par les autorités.»
Thomas Noirot
Cameroun
L’exaspération des riverains
des « plantations Bolloré »
Le 11 avril, des
rassemblements de riverains
ont perturbé le travail dans
les plantations de palmiers à
huile et d’hévéas dont Bolloré
est actionnaire. L’avant-veille,
des villageois avaient attaqué
des miliciens d’Africa Security
dans une autre plantation.
La colère monte contre la
Socapalm.
S
ix heures du matin, plusieurs
dizaines de riverains bloquent
les bureaux d’embauche de la
Socapalm Tillo. Au même moment,
à quelques kilomètres de là, c’est le
chantier de la Pamraf, qui était perturbé
par l’irruption de nombreux villageois,
jusqu’à l’intervention des gendarmes.
A chaque fois, des tracts avaient
été distribués aux responsables des
plantations. «Depuis longtemps nous
revendiquons le respect des droits des
riverains de la Socapalm tel qu’il est
décrit dans la convention de cession et
le bail emphytéotique. Le mépris des
dirigeants a été la seule réponse.»
Le tract était signé par les «riverains
des plantations Bolloré, Dibombarri,
Mbongo, Kienké», laissant entendre
des échanges et une coordination entre
les différentes plantations du pays
dont Bolloré est actionnaire.
Et, en effet, des rassemblements avaient
lieu le même jour à Mbongo et dans la
plantation de la Kienké, avec des barrages
filtrants et la diffusion de ces mêmes
tracts. Ces évènements
s’inscrivent dans une
continuité: celle d’une
colère grandissante des
populations riveraines
des plantations Soca
palm.
Les villageois dénoncent
l’appropriation de leurs
terres par la Socapalm
et l’absence totale de
compensation. Ils se
battent également contre
les violences répétées
de la milice Africa
Security
embauchée
par la Socapalm pour
faire régner l’ordre
et la crainte parmi
les villageois (Billets
d’Afrique n°198, jan
Nanga Léon, notable du village pygmée dit Bidou III
vier 2011). Dans une
Photo: Isabelle Alexandra Ricq
quatrième
plantation,
à Mbambou, ce sont d’ailleurs les
miliciens d’Africa Security qui ont
été la cible des villageois, deux jours
plus tôt : après les avoir capturés, ils
les ont déshabillés puis ont brûlé leur
tenue !
En janvier, dans la Kienké, près « Je viens de renoncer à la centrale
de Kribi, un soulèvement avait nucléaire mobile que le Sénégal avait
bloqué des bulldozers mettant en négociée avec la Russie et qui était prévue
œuvre l’extension de la plantation pour être quelque part sur le fleuve
récemment décidée. Deux personnes Sénégal ou en mer ».
du village de Bikondo, d’où était C’est avec une frayeur rétrospective que
parti le mouvement, l’avaient payé l’on découvre les récentes déclarations
de plusieurs semaines de détention. du président sénégalais, Abdoulaye
Suite à la journée du 11, la répression Wade, à l’occasion du quatrième Salon
a été plus limitée: six personnes de international des énergies renouvelables
Mbambou auraient passé quelques et de l’environnement en Afrique. « Avec
nuits en cellule avant d’être libérées l’accident de Fukushima, (...) je renonce
et à Dibombarri, les gendarmes sont publiquement au nucléaire » a t-il ajouté
venus à trois reprises pour interpeller en proposant deux résolutions à l’Union
un leader du mouvement sans jamais africaine (UA) : « La première résolution
le trouver à son domicile.
est pour que l’Afrique se déclare zone à
La détermination semble en tout usage nucléaire zéro. Que les Africains
cas plus forte que jamais parmi les renoncent à développer le nucléaire, nous
populations riveraines, qui affirmaient avons l’énergie solaire chez nous».
dans leur tract : «Nous ne voulons On ne peut qu’applaudir la prise de
plus mendier auprès de la Socapalm. conscience et l’initiative de Wade sur
Revendiquer nos terres est un droit. le nucléaire en espérant qu’elle sera
C’est même un devoir, vis-vis de nos entendue, même si cela contrarie Nicolas
ancêtres, vis-à-vis de nos enfants.» Le Sarkozy, VRP de l’atome, qui a toujours
mouvement ne pourrait être qu’à ses des vélléités de vendre des centrales
débuts.
nucléaires civiles sur tout le continent, du
Cécile Mujongue Nigéria à l’Egypte.
Pas d’atomes
crochus pour Wade
No 202 n Mai 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11
Salves
Rwanda
Le général Tauzin s’en prend à Survie
S
ur le blog de Jean Guisnel,
du Point, le général Didier
Tauzin donne libre cours à sa
rancœur contre Survie. Il prétend dans
son livre Rwanda, je demande justice
pour la France et ses soldats, qu’il
«explique[r] la stratégie de conquête
du Rwanda par Kagamé et ses soutiens
[sans omettre] le soutien que lui a
apporté l’association française Survie
qui, depuis 1989, désinforme l’opinion
française et travaille activement contre
la France et son armée, en participant
à la rédaction du rapport Mucyo,
publié à l’été 2008 par Kigali, rapport
qui n’est qu’un tissu de calomnies.
Cette association tente de nouveau,
ces jours-ci, de mobiliser des élus en
prétendant mettre au jour des crimes
qui auraient été, selon elle, commis
par la France et son armée. Or, les
responsabilités françaises dans cette
affaire sont imaginaires [...]».
Didier Tauzin, alors colonel, servit au
Rwanda de 1990 à 1993. Il commanda
en particulier l’opération Chimère
(février-mars 1993) qui avait pour but
de voler, une fois de plus, au secours
des Forces armées rwandaises (FAR)
incapables de résister seules à une
nouvelle offensive des troupes du Front
patriotique rwandais (FPR). Quelques
semaines auparavant, le 24 janvier
1993, Jean Carbonare, alors président
de Survie, avait parlé au journal de
20 heures de France 2 de «purification
ethnique, génocide, crime contre
l’humanité» pour décrire la politique
du régime Habyarimana à l’encontre
des Tutsi... Il aurait suffi à ce momentlà que les autorités françaises disent au
président Habyarimana : «Ce que vous
avez en tête, c’est non», pour qu’il n’y
ait pas de génocide.
Mais ce n’est pas ce qu’ont fait François
Mitterrand et ses gouvernements
successifs de 1990 à 1994 (ceux de
Michel Rocard, Edith Cresson, Pierre
Bérégovoy et Edouard Balladur déjà aux
affaires en 1993). Bien au contraire, ils
ont soutenu militairement, en envoyant
des troupes commandées entre autres
par le colonel Tauzin, un régime qui sans
cet appui se serait effondré. Pourtant,
nos dirigeants étaient conscients de la
possibilité d’un génocide des Tutsi dès
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12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mai 2011 n No 202
1990. Nos officiers intégrés à l’armée
rwandaise – dont le colonel Tauzin
– étaient aux premières loges pour en
constater les préparatifs.
Mais surtout, une fois le massacre
des Tutsi déclenché, nos dirigeants
ont poursuivi leur alliance avec
ceux qui le perpétraient, jusqu’à les
évacuer au Zaïre, dans le cadre de
l’opération Turquoise, une fois qu’ils
eurent été vaincus par les troupes
du FPR. Commandant du secteur de
Gikongoro pendant Turquoise, Didier
Tauzin ne peut ignorer que l’affichage
«humanitaire» de cette opération
masquait d’autres objectifs.
Quant aux crimes commis par les
troupes du FPR, dénoncés en leur temps
par Survie, ils ne sont comparables
ni dans leur intention, ni dans leur
ampleur avec le génocide des Tutsi dont
les autorités françaises sont complices.
Survie n’a pas eu besoin de participer
à la rédaction du rapport Mucyo publié
à l’été 2008: c’est depuis 1993 qu’elle
a, avec d’autres, rendue publique
l’implication française au Rwanda.
Raphaël Doridant
Bulletin fondé par F.-X. Verschave
Directrice de la publication: Odile Biyidi
Awala.
Directeur de la rédaction: Raphaël De
Benito.
Secrétaire de rédaction: Janine Sfiligoï,
Anne Colliou
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Raphaël Granvaud, David Mauger, Odile
Tobner, Vincent Munié.
Ils ont participé à ce numéro : Souing,
R.Houra, T.Noirot, R.Doridant, C.Mujongue
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