Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs
I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Sommaire
Dans ce numéro
ËP. 2 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE
Accords PS-EELV, la fin
de quelle Françafrique ?
Si plusieurs points de cet accord indiquent une volonté
d’épuration de la vie politique française allant dans ce sens,
d’autres aspects du texte laissent planer certaines ombres.
Lire page 6 et 7.
MaDaGascaR
14 000 migrants-morts – Histoires de dames
1 et 2 –
ËP. 1 & 3 EDITO DEUX GRANDES DAMES
ËP. 4 DJIBOUII LA POUDRIÈRE
Alors que la gabegie et la corruption
siphonnent les finances de l’Etat, la
contestation sociale s’amplifie.
BRÈVES RDC: après l’heure, c’est plus
l’heure
L’ordre et la morale... selon Pons
ËP. 5 WIKILEAKS, Djibouti DES
L’impasse politicienne
MERCENAIRES EN EAUX TROUBLES
ËP. 6&7 FRANCE : accords PS-EELV, la
fin de quelle Françafrique ?
BRÈVES Le Maroc en route pour la
démocratie ?
ËP. 8&9 GÉNOCIDE RWANDA ”Nous
La Grande Île vit depuis
presque trois ans une
situation des plus
confuses : bradages de
terres agricoles, transition
politique controversée,
incursion de l’armée dans
le champ politique, enjeux
économiques sous-jacents.
Lire page 12 et 13.
serons de retour dans 3 jours”
Eric Nzabihimana, rescapé de Bisesero
témoigne
BRÈVES La France devra désormais accepter
les extraditions vers le Rwanda
ËP. 10&11 SÉNÉGAL L’heure de vérité
Deux grandes dames
Danielle Mitterrand par Chantal Biya, le 1er avril
008 au Palais de la présidence du Cameroun
«Les gens admirables en qui
le système se personnifie
sont bien connus pour
n’être pas ce qu’ils sont ;
ils sont devenus grands en
descendant au-dessous de
la réalité de la moindre vie
individuelle.» Guy Debord
La société du spectacle.
Suite page 3
Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 208 Décembre 2011 - 2,30 euros
face aux enjeux vitaux de 2012
Le février 01, les Sénégalais
seront appelés aux urnes pour l’élection
présidentielle dans un contexte économique
et politique tendu. L’occasion de
s’intéresser aux vrais enjeux de cette
élection. Analyse de Dialo DIOP,
secrétaire du RND.
ËP. 12&13 MADAGASCAR Crise et
impasse politicienne
Madagascar vit depuis presque trois ans
une situation des plus confuses : bradages
de terres agricoles, transition politique
controversée, incursion de l’armée dans
le champ politique, enjeux économiques
sous-jacents...
ËP. 14&15 RÉTROSPECTIVES 2011
ËP. 16 Compaoré et Gbagbo à la CPI
w w w. s u r v i e . o r g
En bref
Côte d’Ivoire
Les livres sur la Côte d’Ivoire fleurissent.
Celui de Thomas Hofnung, La crise
ivoirienne. De Félix Houphouët-Boigny à
la chute de Laurent Gbagbo, publié à La
Découverte, a ouvert le bal. C’est un livre
d’une écriture plate et ennuyeuse où l’on
trouvera rassemblé tout ce qu’en France
le conformisme politique et médiatique a
ressassé depuis toujours sur la Côte d’Ivoire.
Et tout d’abord la thèse du «miracle ivoirien»
sous Houphouët. On croirait entendre Chirac.
Le boum du cacao a certes rapporté beaucoup
d’argent, mais tout a été dilapidé en vain. Les
fonds de régulation de la filière ont disparu
et les producteurs ont subi de plein fouet la
chute des cours. Houphouët-Boigny n’a rien
engrangé pour le développement industriel
et la diversification des activités qui auraient
assuré l’indépendance de la Côte d’Ivoire.
Après moi le déluge !
Selon Thomas Hofnung l’avancée des
rebelles, lors de la tentative de coup
d’État de 2002, vient de ce qu’ils étaient
«mieux organisés que les FANCI (Forces
nationales de Côte d’Ivoire)». La suite de
l’histoire, neuf ans après, a montré que
ces troupes étaient sans aucune espèce de
discipline. En fait on sait que l’avancée
Billets d’Afrique, ce sont aussi des articles
à lire sur survie.org :
Madagascar : le
pillage
L’accaparement des terres en Afrique ne
date pas d’aujourd’hui. Elle a commencé
avec la colonisation mais le processus
s’accélère actuellement avec des
sociétés d’investissement qui achètent
des terres laissées en friches et profitent
de la demande accrue de surfaces
cultivables pour spéculer. Le cas de
Madagascar est édifiant. Interview de
Mamy Rakotondrainibe, présidente du
Collectif pour la Défense des Terres
Malgaches (TANY). Lire p. 12-13
Gabon, l’heure du
bilan
Dès 2007, Nicolas Sarkozy s’est placé
dans la continuité de ses prédécesseurs
en soutenant le régime d’Omar Bongo.
Un soutien poursuivi, en 2009, avec la
caution de l’élection frauduleuse du
fils Bongo. Deux ans après, à l’heure
des législatives, le pays est dans
une impasse alors que s’amplifie la
contestation du mouvement «Ca suffit
comme ça» et de l’opposition refusant
d’aller aux élections.
des rebelles en 2002 est due à l’écrasante
supériorité de l’armement, puissant et
sophistiqué, dont ils disposaient, on ne
sait par quel miracle puisque l’armée
ivoirienne était alors sous-équipée. Ces
«rebelles» s’opposaient aux «nervis de
Gbagbo». On voit tout de suite où sont les
bons et les méchants, en toute objectivité
journalistique. Pour documenter le «bain
de sang à la libérienne», qui menaçait
la CI, Thomas Hofnung se réfère à Allah
n’est pas obligé, qui est un roman de A.
Kourouma. La simple réalité n’est pas
assez bonne à dire ?
Mais la perle des perles est probablement
cette assertion : «Début 1994 le franc
CFA est dévalué de moitié, marquant
la fin du régime privilégié consenti aux
anciennes colonies». Belle énormité !
Que ceux qui veulent s’informer aillent
consulter, sur le net (mongobeti.org)
le numéro 41-42 (septembre-décembre
1984) «spécial Côte d’Ivoire» de la
revue Peuples noirs Peuples africains. Ils
pourront y lire un article remarquable La
zone franc et la Côte d’Ivoire, de Lambert
Kouadio (pseudonyme d’un économiste
ivoirien. Il ne faisait pas bon écrire
cela sous le règne béni d’Houphouët).
Aujourd’hui cet article a toute son
actualité pour ceux qui veulent échapper
à la propagande néocoloniale véhiculée
par le gros du troupeau des journalistes,
«spécialistes de l’Afrique» dans les
grands médias français.
14 000 morts
Une soixantaine d’Etats se sont réunis
à la troisième conférence ministérielle
euro-africaine sur la migration et le
développement, les 22 et 23 novembre,
à Dakar avec pour objectif principal la
lutte contre l’immigration irrégulière.
En marge de ce sommet, plusieurs
organisations civiles africaines et euro
péennes ont organisé un contre-sommet
afin de dénoncer « des accords peu
respectueux des droits des migrants»
et d’alerter les gouvernements africains
quant aux volontés européennes. Selon les
estimations, 14 000 migrants sont morts
entre 2006 et 2010.
Histoires de dames
«Erreur de casting»: telle est la une du
Figaro du 24 novembre, à propos d’Eva
Joly. Et l’ensemble de la presse de faire
chorus: Libération «Le calvaire des
verts». Le Parisien: «Á quel jeu joue
Eva Joly ?». Pourquoi cet hallali mené au
son des aboiements de la presse et même
de ceux des leaders vedettes d’Europe
Écologie Les Verts, qui apparemment ont
seuls le droit de dire tout haut ce qu’ils
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2011 n No 208
pensent. Ainsi Daniel Cohn-Bendit : «Eva
Joly fait les mauvais choix politiques».
Que reproche-t-on à Eva Joly ? De refuser
de se rallier au PS avant même le premier
tour de l’élection présidentielle en disant
quelle position elle prendrait pour le
deuxième tour. Avec le solide bon sens
qui l’habite elle a dit aux journalistes de
demander d’abord à François Hollande s’il
voterait pour elle au second tour.
On avait déjà déployé la grosse artillerie
pour empêcher que Eva Joly ne soit la
candidate de EELV. Contre l’attente des
médias et des apparatchiks, les militants
l’ont plébiscitée. La même tactique se
répète pour la campagne présidentielle,
là encore le même résultat pourrait bien
surprendre les prévisions.
Eva Joly est tout ce que la société du
spectacle ne supporte pas et le terme de
«casting», employé par Le Figaro est à ce
titre révélateur. Le délire extatique dont la
presse a entouré la disparition de Danielle
Mitterrand, la semaine même où elle
lynchait Eva Joly, est lui aussi révélateur.
C’est que Danielle Mitterrand était une
icône de la société du spectacle dans le rôle
de Sainte en trompe-l’œil, qu’elle jouait à la
perfection. Là pas d’erreur de casting. Elle
savait, par son conformisme sans faille aux
causes médiatiques, donner l’image d’un
non-conformisme de bon aloi. François
Lotteau, maire de Rully en Bourgogne, fut
un des seuls à rendre hommage à Eva Joly
en la saluant en ces termes: «Vous êtes
une erreur de casting. Vous ne jouez pas le
jeu en effet. Ça tombe bien; le jeu politique
n’amuse plus les électeurs».
Á l’heure où la politique spectacle est en
train de nous entraîner à l’abîme, à force
de mensonges pilonnés en tant que vérités,
on ne rappellera jamais assez l’axiome de
Guy Debord, dans Commentaires sur la
société du spectacle : «La possession d’un
«statut médiatique» a pris une importance
infiniment plus grande que la valeur de ce
qu’on a été capable de faire réellement.»
Histoires de dames 2
Ségolène Royal, présidente de l’Association
internationale des régions francophones,
avait choisi le Burkina-Faso pour la tenue
de l’assemblée générale de l’AIRF. Elle a
été reçue à cette occasion par le président
Compaoré. Morceaux choisis: «Nous avons
parlé de son rôle éminent dans la résolution
des conflits dans la sous-région». Il n’y a
qu’à voir en Côte d’Ivoire en effet; une vraie
réussite.
Continuons: «Le Burkina peut compter
sur moi dans sa volonté de redorer son
image à l’étranger. Nous avons d’ailleurs
été remerciés pour avoir maintenu la
tenue de l’assemblée générale de l’AIRF à
Ouagadougou parce que les gens croyaient
Éditorial
qu’on l’aurait annulée ou délocalisée à
cause des troubles sociopolitiques que le
Burkina a connus. J’ai absolument refusé
d’annuler la rencontre sous prétexte qu’il
y avait eu des problèmes qui, du reste,
avaient été surmontés. Par cette réunion
internationale, le Burkina a pu profiter de
cette tribune très positive pour redorer son
image.» Au moins c’est clair. Par ailleurs,
peu soucieuse de contradiction, Ségolène
Royal applaudit, comme tout le monde, aux
troubles sociopolitiques en Libye, auxquels
la France a largement contribué afin qu’ils
ne risquent pas d’être surmontés.
La place de l’Afrique dans la politique
du PS?: «L’Afrique occupe une place
essentielle dans notre programme politique.
J’ai toujours plaidé pour un nouveau
dialogue entre l’Europe et l’Afrique.
Nous devons être solidaires autour de la
Méditerranée. L’Afrique et l’Europe font
un tout. La présence française ainsi que les
coopérations sont très importantes.» Vive
l’Eurafrique ! Vive la présence française !
Mais attention méfions-nous des prédateurs:
«La Chine est présente en Afrique, pas
forcément de façon positive. Même si on n’a
pas de leçon à donner vu l’histoire coloniale,
il faut reconnaître que nous assistons à un
expansionnisme chinois en Afrique. Après
les entreprises, la Chine amène la maind’œuvre. Dans les rapports, il y a une forme
de prédation de la Chine sur l’Afrique.
Cela m’inquiète personnellement. Je parle
librement. Je pense que l’Europe doit
tenir toute sa place dans des coopérations
respectueuses. C’est ce que la France fait en
particulier avec l’Afrique.» En toute liberté,
Ségolène Royal pense que la Françafrique
est un modèle.
Le PS et la Françafrique : «Je ne suis pas
là pour critiquer la politique française.
Cela ne se fait pas d’autant plus qu’on
est à l’étranger.» Les bonnes manières
avant tout. Lors de sa conférence de presse
à l’ambassade de France elle a dit, selon
Paris-Match, rapportant son entrevue avec
Compaoré, « Je lui ai dit que je ne serai
pas la première femme présidente de la
République, mais que je serai peut-être la
première femme présidente de l’Assemblée
nationale en France». On peut être sûr que
les dictateurs amis de la France y seront alors
très bienvenus.
Deux grandes dames
Suite de la page 1
Deux grandes dames, une même sensibilité aux douleurs de ce triste monde : c’est
ce que révèle la photo de l’accueil de Danielle Mitterrand par Chantal Biya, le 1er
avril 2008, dans le salon oriental du Palais de la présidence du Cameroun, un mois
après que la répression de manifestations d’opposition eût fait 150 morts dans les
villes camerounaises. Pendant qu’on jugeait en masse les fauteurs de désordre, la
fête ne fut pas troublée.
C’est au titre de sa fondation France-Libertés que Danielle Mitterrand est alors au
Cameroun, celle-ci soutenant, paraît-il, la création à Douala d’une école d’ingénieurs
par un cadre d’Alcatel. Surtout, son combat pour l’accès à l’eau imposait sans
doute un passage par le palais de Biya, voie d’accès traditionnelle à toutes sortes
de liquide pour nos politiciens français.
Comme c’est commode ces fondations de premières dames, d’anciens présidents
et autres notabilités. A quoi servent-elles ? Le rapport de France-Libertés pour 2010
tient en six petites pages, photos incluses, pour un budget de 1 193 365 euros.
Mais foin de ces préoccupations bassement matérielles puisque, comme chacun
sait, ces fondations ne poursuivent qu’un but : le bien. La Fondation Chantal Biya
se consacre à la lutte contre le sida, quand France Libertés «défend activement
les Droits de l’homme». Les médias ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, tous saluant
d’une seule voix l’intransigeante vertu de la grande conscience socialiste, l’intrépide
rebelle qui, faisant fi des périls, défendait avec un courage inouï la cause du peuple
tibétain et celle des Indiens du Chiapas.
Aux méchants, qui l’accusent d’avoir méprisé les exigences de la realpolitik, nous
opposons le démenti le plus ferme, et nous ajoutons le plus méprisant : on ne l’a
jamais vue au côté des opposants aux terribles dictatures installées depuis des
décennies en Afrique subsaharienne – demander la libération de Mandela après que
tout le show bizness anglosaxon se fut rallié à la cause anti-apartheid était bien le
moins de la part de notre première dame. Elle n’est pas allée jusqu’à exiger la vérité
sur l’assassinat, le 29 mars 1988, de Dulcie September, représentante de l’ANC à
Paris. On ne l’a jamais surprise à soutenir le peuple ogoni dans sa lutte contre les
compagnies pétrolières qui ravagent le delta du Niger, ni à se faire photographier
aux côtés de leur leader Ken Saro Wiwa ; on ne l’a jamais entendue s’élever contre
le pillage du Niger par Areva et l’empoisonnement des enfants touaregs par les
déchets de l’uranium, jamais elle ne se hasarda à « défendre activement les droits»
des hommes qui ont le mauvais goût de vivre et de mourir dans les zones où la
France a planté ses griffes. Demandez donc aux rescapés du génocide des Tutsi
en 1994 ce qu’ils pensent de notre rebelle nationale.
Bien loin de placer parfois son mari «dans des positions diplomatiques délicates»,
comme d’aucuns le prétendent, elle constituait au contraire un élément clé de sa
diplomatie. Pendant que Mitterrand père et fils soutiennent le régime génocidaire
du Rwanda, France libertés fait diversion en «dénonçant le sort tragique des
populations kurdes».
N’est-ce pas au fond ce rôle-là surtout que partagent nos grandes dames ? Quand
ces messieurs repeignent l’Afrique en rouge sang, ces dames arpentent le trottoir
des bons sentiments où elles exhibent leur gros coeur dans de nobles causes
photogéniques et inoffensives.
Voilà pourquoi, faisant fi des censeurs, il faut oser affirmer qu’en ce 1er avril 2008, sur
le canapé rouge du salon oriental de Mme Biya, Danielle Mitterrand était bien à sa
place : l’ex-première dame de la Françafrique passant le flambeau à son émule.
Odile Tobner
Ecrire à
Billets d’Afrique et d’ailleurs
bda@survie.org
No 208 n Décembre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Djibouti
La poudrière djiboutienne
Alors que la gabegie et
la corruption siphonnent
les finances de l’Etat,
la contestation sociale
s’amplifie neuf mois après
l’élection frauduleuse de
Guelleh. Chaleureusement
salué par Sarkozy pour ce
troisième mandat, Guelleh
accentue la répression au
risque d’embraser le pays.
A
sséchées par la corruption du
gouvernement du président Ismaël
Omar Guelleh et par les patrons des
grandes entreprises nationales, les finances
de Djibouti sont exangues. La voracité de
Guelleh, sa famille et ses proches continue
de plus belle avec des retraits considérables
d’argent, plusieurs millions d’Euros à chaque
fois. Et comme les aides internationales
semblent avoir été pratiquement stoppées
(notamment celle de la France), le Trésor
djiboutien n’a plus de ressources financières.
Le désengagement de la France est visible
alors que cet été, la 13e DBLE (demi-brigade
de légion étrangère), l’un des deux régiments
opérationnels et le plus emblématique, qui
était stationné à Djibouti, a levé le camp
pour rejoindre la nouvelle base française
d’Abu Dhabi. Sans que l’information ne soit
confirmée, le second régiment opérationnel,
le 5e RIAOM, devrait faire ses valises dans
les prochains mois. Ne resteront plus que la
base aérienne, la base navale et le 10e bataillon
de commandement et de service, puisque la
fermeture de l’hôpital militaire Bouffard a été
évoquée dans le projet budgétaire soumis aux
députés français. Depuis de nombreux mois,
on parle de la renégociation des accords de
défense entre les deux pays. Les négociations
butent sur des points majeurs sans que l’on
sache lesquels. On peut imaginer que les
prétentions financières du président Guelleh
quant au loyer de la base française dépassent
le seuil maximal proposé par la France.
Amende record pour Total
Dans ce contexte de crise, il est tentant de voir
dans la récente condamnation de deux filiales
de Total à la somme record de 204 millions
d’euros, une mesure de compensation. Total
Djibouti et Total Marketing Djibouti ont été
condamnés pour une affaire de pollution,
des fuites d’hydrocarbures venant d’un
réseau ancien d’oléoducs, découvertes en
1997. En réclamant un tel montant, Guelleh
ne cherche-t-il pas à faire pression dans les
négociations avec le gouvernement français.
Une thèse probable alors que Total avait
suspendu récemment l’approvisionnement
des véhicules des forces de police pour des
arriérés de paiement. Ce jugement permettrat-il de pratiquer des compensations dans le but
d’annuler les dettes de l’Etat djiboutien auprès
du pétrolier?
pour attester des tortures subies.
Alors que la répression s’accentue, Guelleh
se prépare au pire. D’après plusieurs témoins,
le régime assure la distribution d’armes et
d’argent dans des quartiers connus pour
être proches de l’ethnie du président avec
des agents kenyans et éthiopiens qui font la
tournée en pick-ups. De quoi embraser le pays
à la moindre étincelle.
Jean-Loup Schaal
Un avenir inquiétant
Dopée par les exemples du printemps arabe,
la population djiboutienne commence à se
rebeller et à réclamer ouvertement le départ
du dictateur. La tension est palpable et n’a
cessé de monter en puissance depuis la grande
manifestation du 18 février 2011 puis la
«réélection» de Guelleh. Le niveau moyen
de ressources par habitant continue à baisser:
la moitié des familles ne ferait plus qu’un
seul repas par jour. Le niveau de chômage est
considérable avec un taux de 74 % de chômeurs
dans la population en situation de travailler,
généralement admis. Après les retraités, ce sont
surtout les élèves, les étudiants et les jeunes
diplômés-chômeurs, qui conduisent des actions
quasi-quotidiennes dans les rues de la capitale.
La répression est violente; les manifestants, y
compris mineurs, sont arrêtés par centaines et
transférés dans différents centres de la ville:
brigades de gendarmerie, école de police de
Nagad et parfois détenus dans des lieux de
détention secrets. Les retards de paiement
dans la fonction publique sont fréquents, la
mise en liquidation d’entreprises privées et les
licenciements massifs de personnels dans la
construction et la gestion du port s’accélèrent.
Certains quartiers n’ont accès à l’eau qu’une
heure par jour, l’alimentation électrique est
souvent interrompue et les hôpitaux manquent
de tout.
Pour toute réponse, le régime prend pour cible
des membres de l’opposition, les journalistes et
les défenseurs des Droits de l’homme. Certains
ont passé plusieurs jours dans les salles de
torture de la gendarmerie et du SDS (services
secrets Djiboutiens), avant d’être remis en
liberté par un juge intègre et courageux.
Celui-ci, Mohamed Cheick Souleiman, paye
d’ailleurs très cher son engagement pour
la justice, puisqu’il a été à son tour arrêté et
torturé avant d’être mis au secret. Malgré tout,
les langues se délient. Plusieurs opposants,
dont Houssein Robleh Dabar, ont osé raconter
publiquement le récit de leurs tortures. Il est à
noter qu’un médecin français installé de longue
date à Djibouti, a refusé, avec virulence, de
délivrer des certificats médicaux aux victimes
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2011 n No 208
RDC: après l’heure,
c’est plus l’heure
Tiens donc ! Radio OKAPI, la radio de la
MONUSCO a annoncé le 2 décembre, qu’un
avion en provenance d’Afrique du Sud avait
atterri le 29 novembre à Lubumbashi avec
une cargaison de nouveaux bulletins de
vote. La question est de savoir pourquoi ces
nouveaux bulletins arrivent un jour après la
date officielle des élections alors qu’il aurait
dû arriver une semaine avant ?
L’ordre et la morale...
selon Pons
Sorti le 16 novembre au cinéma, le film
L’ordre et la morale, de Mathieu Kassovitz,
revient sur l’un des plus récents crimes
coloniaux français: l’assaut meurtrier du 5
mai 1988 sur la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle
Calédonie, qui se solda par la mort des 19
Kanaks preneur d’otages, dont plusieurs
visiblement par exécution sommaire. Un
travail de mémoire, même s’il est dommage
qu’il soit chaussé de lunettes barbouzardes,
sans doute trop précoce pour Bernard Pons,
alors ministre des DOM-TOM, qui n’apprécie
pas la version des faits présentée par le
réalisateur. Mais le plus intéressant reste sa
vision de l’autodétermination des peuples,
présentée au journaliste de 20 minutes (16
novembre) : «Le travail effectué depuis 1988
est remarquable. J’espère qu’un jour, toutes
les composantes de l’île pourront vivre en
paix, ensemble. Il faudra faire ce référendum
sur l’indépendance quand les esprits seront
prêts. Aujourd’hui, c’est encore trop tôt. Le
jour où cela se fera, il faudra bien respecter
l’avis des Calédoniens. » Évidemment : en
1988 ces sauvages n’étaient pas aptes à se
prononcer, et il faut sans doute prolonger le
«travail remarquable» effectué depuis, pour
bien préparer «les esprits» : et une fois qu’ils
«seront prêts» à émettre «l’avis» qu’on
attend, il faudra le «respecter»!
Wikileaks
Djibouti
Des mercenaires en eaux troubles
Il y a un an, Wikileaks et
quelques partenaires de
la presse internationale
commençaient la publication
au compte-goutte de
télégrammes de la diplomatie
américaine. A l’occasion
de cet anniversaire, nous
revenons sur l’un des tout
premiers câbles publiés par
le New-York Times, indexé
09DJIBOUTI113.
L
e 30 novembre 2010, on apprenait
ainsi les conditions dans lesquelles
Blackwater avait projeté de se lancer,
au printemps 2009, dans la sécurité maritime.
La sulfureuse société de mercenaires
américaine avait racheté puis équipé le MV
McArthur pour en faire un navire de chasse
au pirates somaliens et vendre ses services
d’escorte aux navires commerciaux.
Le journal américain révélait surtout le
mode opératoire prévu par les mercenaires:
«Blackwater n’a aucune intention
d’arrêter des pirates, mais utilisera la
force meurtrière contre les pirates si
nécessaire».
Pas de quartier !
Il ressort du câble que Blackwater est
préoccupé à l’idée de faire des blessés
parmi les pirates: «Tout en affirmant que
le droit maritime international permet
l’utilisation de la force létale contre les
pirates, Blackwater reconnaît aussi la
nécessité de respecter les obligations
internationales en matière de Droits
de l’homme. Une préoccupation, par
exemple, est de savoir si Blackwater
serait responsable d’assister les pirates
blessés, si faire ainsi remettait en cause
la capacité de Blackwater à protéger
ses clients.» Pas de quartier!? Malgré
ses méthodes expéditives, début février
2009, Blackwater obtient l’assentiment
d’Hassan Saïd Khaireh, le grand patron de
la sécurité du président djiboutien, Ismaïl
Omar Guelleh. Finalement, alors que des
plaintes pour discrimination raciale et
excès d’autorité à bord du patrouilleur
McArthur étaient déposées, Blackwater
aurait renoncé à se lancer dans la lutte
contre la piraterie. Mais comme l’a
souligné le journaliste Nicolas Gros-
Verheyde sur son blog , le câble explique
que «pour les urgences médicales,
Blackwater a négocié l’accès à Bouffard,
l’hôpital militaire français de Djibouti»
et «Bruno Pardigon, directeur général
de la nouvelle Djibouti Maritime Security
Services (DMSS), fournira à Blackwater
un agrément». Le franco-djiboutien
Bruno Pardigon a en effet obtenu, par
décret présidentiel du 12 février 2009
– donc quelques jours après l’entrevue
du représentant de Blackwater avec
Khaireh -, que les demandes d’agrément
en matière de sécurité maritime soient
traitées par DMSS. Un second câble,
09DJIBOUTI1333, de novembre 2009,
donne les nouveaux tarifs pratiqués: $5000
au lieu de $15000/mois pour un permis
d’armes en simple transit. Quant au statut
de DMSS, «Pardigon a facilement admis
que c’est une entreprise commerciale et
une opportunité pour faire de l’argent pour
lui et le gouvernement djiboutien, mais
il a été clair sur le fait qu’il n’est qu’un
intermédiaire pour le gouvernement. Tous
les permis et autorisations sont signés
du conseiller national pour la sécurité
du président de Djibouti, Hassan Saïd
Khaireh.» Interrogé sur le nombre de
licences délivrées, «Pardigon a déclaré
qu’il en délivre approximativement
quatre à cinq par mois», citant les
firmes anglo-saxones G4S, Secure West
et Trident Group. À cette liste, selon
Intelligence Online (16 décembre 2010),
il faut ajouter Triskel. Enregistrée à
Londres et fondée en 2008 par Massimo
Cauci, un ancien légionnaire, cette société
emploie d’anciens nageurs de combat
français. Le bureau djiboutien de Triskel
est dirigé par Gilles Capelle, un ancien
du Centre Parachutiste d’Entraînement
aux Opérations Maritimes, une branche
du service action de la DGSE. Pendant un
peu plus d’un an, un sergent de la marine
britannique, Craig Shaw, «dirigeait
une équipe de six hommes armés qui
embarquait sur les cargos des armateurs
clients de Triskel » avant de se retrouver à
la tête de l’antenne britannique de Saracen
International et travailler pour le compte
du gouvernement de transition somalien
et des autorités du Puntland. Selon le
rapport du Groupe de contrôle sur la
Somalie et l’Érythrée du 18 juillet dernier,
suite à des contacts entre les dirigeants de
Saracen International et Blackwater, le
patrouilleur McArthur, rebaptisé Eaton
et un second navire, le Seafarer, sont
exploités par Saracen (Sarrazin – sic). En
2010, les deux navires opéraient à partir
de Djibouti, avec une licence accordé
par DMSS et des armes à bord louées au
gouvernement djiboutien. Pour le Groupe
de contrôle, les activités de Saracen en
Somalie et au Puntland sont une violation
délibérée de l’embargo sur les armes en
Somalie et pourraient «créer la force
militaire locale la mieux équipée de
toute la Somalie.» Devant les pressions,
Saracen a finalement suspendu ses
programmes en Somalie et au Puntland.
Rafik Houra
Un Affreux en moins
Alors qu’enfle la polémique sur le
transfert prochain des cendres d’un acteur
de premier plan des guerres coloniales,
le général Bigeard aux Invalides à
l’initiative du ministre de la Défense, un
de ses anciens officiers, Roger Faulques,
accusé de tortures durant la bataille
d’Alger, mercenaire en Afrique est
décédé début novembre à Nice.
Au début de la guerre d’Algérie, ce partisan
de la guerre contre-révolutionnaire
de Roger Trinquier commande une
compagnie du 1er bataillon étranger de
parachutistes, fer de lance du putsch
d’Alger. En 1957, durant la bataille
d’Alger, Faulques, alors capitaine, est
l’officier de renseignement du 1er BEP.
Accusé en 1967 par L’Express d’avoir
«torturé Henri Alleg et, jusqu’à la
mort, Maurice Naudin», Faulques avait
gagné son procès en diffamation contre
l’hebdomadaire trois ans plus tard. Fin
1960, après sa mise en disponibilité par
le ministre des Armées Pierre Messmer,
Faulques encadre des mercenaires,
les Affreux, qui vont soutenir, avec la
bénédiction discrète de la France, la
sécession de la riche province minière du
Katanga, au Congo ex-belge, lancée par
Moïse Tshombé.
Roger Faulques recrutera également
des mercenaires avec Bob Denard pour
la sécession du Biafra (1967-1970)
téléguidée par les services français qui
provoqua une famine et près d’un million
de morts. Faulques était malgré tout cela,
grand officier de la Légion d’honneur
depuis 2004.
No 208 n Décembre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Election présidentielle 2012
Accord PS-EELV : la fin de quelle
Françafrique ?
Le «contrat de mandature»
en cas de victoire de la
gauche à la présidentielle
de 2012 qu’ont signé le
Parti socialiste et Europe
Écologie – Les Verts
(EELV) le 15 novembre
dernier promet de
« mettr[e] fin aux pratiques
de la “Françafrique ». Si
plusieurs points de cet
accord indiquent une
volonté d’épuration de la
vie politique française allant
dans ce sens, d’autres
aspects du texte laissent
planer certaines ombres.
A
u-delà de la revendication
de l’héritage de Mitterrand
affichée par bon nombre de
dirigeants socialistes, il convient aussi
de confronter cette bonne volonté
affichée aux actes posés par les élu-e-s
du PS ces dernières années. En effet, le
déroulement de la négociation montre
bien que c’est le Parti socialiste qui a
pesé le plus dans cet accord.
Le contrat de mandature liste effec
tivement différentes réformes visant à
plus de transparence et de séparation
des pouvoirs. Deux principes dont le
manque a toujours caractérisé la cin
quième république, assurant l’opacité et
l’impunité des pratiques françafricaines.
Ainsi, le contrôle parlementaire sur
l’action du gouvernement devrait
être accru et le rôle du président
diminué, notamment en matière de
politique international: «Les choix
diplomatiques et militaires y seront
effectivement débattus et décidés.» et
«les pouvoirs excessifs du président
de la République seront réduits ou
encadrés: […] limitation de son
pouvoir de nominations». Si la
réforme constitutionnelle de 2008
a légèrement déprésidentialisé les
questions militaires, en imposant un
avis du parlement au bout de quatre
mois d’opération, le déclenchement
des opérations extérieures (Opex)
reste en effet le privilège exclusif de
l’Élysée. Promettant de mettre fin à une
autre particularité française, l’accord
annonce aussi le renforcement du
«contrôle parlementaire des services
de renseignement [et] l’encadrement
des sociétés privées de sécurité».
En outre, le contrat prévoit une
«réforme visant à rendre aux magistrats
leur indépendance» qui s’attaque à la
forte dépendance du parquet, dont le
comportement a favorisé l’impunité
ou le ralentissement de nombreuses
affaires françafricaines: assassinat
du juge Borrel, affaire des « disparus
du Beach», plaintes contre l’armée
française au Tribunal aux armées
de Paris pour l’opération Turquoise
au Rwanda, affaire des «biens mal
acquis»1.
Des perspectives séduisantes
Une loi contre la concentration des
médias serait aussi mise en œuvre, avec
des «moyens de réduire la dépendance
des médias à la commande publique»,
ouvrant une perspective séduisante alors
que bon nombre d’organes de presse
sont aux mains d’entreprises du secteur
de l’armement ou ont d’importantes
activités en Afrique, tout en ayant
des liens importants avec l’exécutif
français2.
Dans le prolongement de l’engagement
de nombreuses régions françaises,
souvent sous l’impulsion des élue-s écologistes, l’accord électoral
se place sous le signe de la «lutte
acharnée contre les paradis fiscaux et
l’interdiction des fonds spéculatifs» :
abolition du secret bancaire ou encore
la proscription par la zone Euro des
«liens de ses établissements bancaires
et financiers avec les paradis fiscaux».
En cas de victoire des socialistes
et des écologistes les rouages de la
corruption, des barbouzeries et du
pillage des matières premières que sont
ces montages opaques auraient donc a
priori du souci à se faire.
Côté français et européen, le projet
commun défini par l’accord électoral
PS-EELV promet donc des atteintes
encourageantes à certains socles
du système françafricain. Mais la
continuité de l’entreprise coloniale doit
se déconstruire aussi sur le plan de la
politique extérieure.
«Tournons la page du funeste discours
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2011 n No 208
de Dakar prononcé par le président
sortant!». C’est l’affirmation qui
ponctue l’annonce des orientations
voulues pour la politique internationale
de l’Europe, placée martialement dans
une perspective de «stratégie offensive
et défensive dans la mondialisation».
Un gouvernement PS/EELV ferait
«du renforcement des liens avec
l’Afrique une priorité: les deux rives
de la Méditerranée ont vocation
à relever ensemble les défis de la
sécurité alimentaire, du changement
climatique, de l’accès à l’eau, de la
transition énergétique, des migrations,
de la défense des libertés et des
droits». On ne peut pas vraiment dire
que la France ait pêché par manque de
lien avec ses anciennes colonies après
les indépendances, bien au contraire.
Quelques contradictions
Si la défense des libertés et des droits
est invoquée pour qualifier ces liens,
plusieurs passages de l’accord peuvent
contredire cette bonne volonté. Alors
que l’Organisation internationale de
la francophonie n’est en réalité qu’un
outil d’influence pour la France, servant
trop souvent à apporter une caution à
des élections truquées par ses missions
d’observation3, ayant même des velléités
sur le plan militaire 4, l’accord promet
de redonner « à la Francophonie les
égards et les moyens qu’elle mérite ».
Plutôt qu’une réorientation, c’est plus
un vernissage qui semble se dessiner
pour l’OIF.
Quant à la présence militaire sur le
continent, plutôt qu’un retrait de
l’armée française, le pacte continue
à la légitimer par la lutte «contre
les origines du terrorisme au Sahel
ou dans le Golfe», et prévoit même
déjà des «interventions dans le droit
international, le respect des résolutions
de l’ONU, la protection des populations
civiles et de nos ressortissants à
l’étranger». Dans le respect du droit,
certes - encore heureux - mais des
interventions, tout de même...
Enfin, les signataires s’engagent à porter
«l’aide publique au développement
à 1 % du PIB d’ici à la fin de la
législature», niveau qui n’a jamais
été atteint, mais malheureusement sans
s’intéresser au devenir de cette aide,
pourtant sujette aux détournements, sans
En bref
non plus s’interroger sur son essence
une aide seulement marginalement
ciblée sur le bénéfice des populations
et aidant surtout nos propres intérêts.
Par ailleurs, on cherchera, en vain,
toute mention au franc CFA et au vol
de souveraineté qu’il constitue. Grande
absente du texte, aussi, la coopération
militaire et policière, qui permet à bon
nombre de gouvernements autoritaires
d’Afrique de se maintenir au pouvoir en
écrasant par la force toute opposition.
L’actualité en Afrique du Nord a
pourtant permis de mettre le sujet sur
la table des électeurs.
Mettre fin à la Françafrique,
pourquoi ? Parce que «pour
être écouté, il faut être
exemplaire»
La justification de ce slogan donne à
s’interroger. Ce n’est pas parce que la
Françafrique est criminelle qu’il faudrait
y mettre fin, mais parce qu’elle crée un
déficit d’image.
Il n’y a pas dans l’accord de volonté
profonde de réformer la politique
énergétique et commerciale de la
France, à la fois pilier et finalité de
la Françafrique. La conservation de
l’orientation nucléariste le montre.
C’est d’autant plus inquiétant que
l’épisode de l’intervention assumée
d’Areva en dit long sur l’oreille qu’elle
a auprès de «ses contacts ordinaires
au PS» - en l’occurrence, auprès de
Bernard Cazeneuve, un des porte-parole
de l’équipe de campagne de François
Hollande. Plus largement, il n’est pas
question de toucher à l’action des
multinationales et entreprises françaises
et européennes. Le respect des «normes
sanitaires, sociales et environnementales
en vigueur dans l’Union» est en effet
exigé pour «les entreprises et les pays
qui souhaitent vendre leurs productions
en Europe» comme un «principe de
réciprocité commerciale», donc dans
une optique de lutte contre la concurrence
déloyale avec l’industrie européenne.
On est loin de formulations érigeant
comme un principe d’intérêt général
le durcissement de la responsabilité
sociale et environnementale des filiales
d’entreprises françaises et européennes
hors d’Europe, alors même que les
conditions dans lesquelles elles pillent
l’Afrique ne sont un secret pour
personne.
Si quelques questions critiques au
gouvernement ont été soumises au
parlement5 ces dernières années, les
élu-e-s socialistes n’ont pas fait preuve
d’une réelle volonté de rupture avec
ces «pratiques d’un autre temps »
auxquelles même Nicolas Sarkozy avait
promis de s’attaquer. Le PS, dans son
ensemble, a soutenu l’intervention en Côte
d’Ivoire, a voté en faveur de celle en Libye,
même s’il s’est tout de même abstenu en
janvier 2009 lors du vote sur l’autorisation
de prolongation de cinq interventions
(notamment au Tchad, en Côte d’Ivoire et
en République centrafricaine), plus pour
des raisons de forme que de fond.
Enfin, certaines personnalités socialistes
se sont fendues récemment de déclarations
faisant peser le doute sur la réelle volonté
de rompre avec le soutien aux dictatures
françafricaines. Ainsi, le 13 janvier
dernier, en pleine révolution tunisienne,
Claude Bartolone, actuel chargé des
relations extérieures du candidat Hollande,
trouvait sur BFM TV quelques aspects
positifs à Ben Ali : le président Ben Ali
avait réussi à présenter aux tunisiens
un compromis. Une marche plus lente
que les pays occidentaux en direction de
la liberté mais en échange l’éducation
assurée pour les garçons et pour les filles,
et l’association du peuple tunisien à un
développement économique».
Plus grave encore, la promesse de Ségolène
Royal au Burkina Faso de Blaise Compaoré
le 25 novembre 2011: «Le Burkina
peut compter sur moi dans sa volonté
de redorer son image à l’étranger».
Après 24 ans d’un règne autoritaire, le
régime de Compaoré a très certainement
une mauvaise image. Plutôt que d’en
dénoncer les raisons, Royal choisit d’en
améliorer le maquillage. Et c’est peut-être
malheureusement seulement ça la «fin
[des] pratiques de la Françafrique» qui
se dessine via l’accord PS-EELV: une
éclaircie – non négligeable – en France et
en Europe, mais une refonte cosmétique
du soutien aux dictatures africaines.
Mathieu Lopes et Juliette Poirson
1 : Voir le communiqué du Syndicat de la
magistrature du 29 octobre 2009: Lettre ouverte
à ceux qui feignent de croire en l’indépendance
du parquet.
2 : Dassault ou le groupe Lagardère vendent
aussi bien des armes que des journaux ; le
groupe Bolloré, et son empire médiatique et
publicitaire (Direct Matin, Direct Soir, Direct
8, Havas, Euro-RSCG...) ainsi que le groupe
Bouygues, propriétaire de TF1, première
audience de France, réalisent un important
chiffre d’affaire dans les pays africains.
3 : Brochure La France coloniale d’hier et
d’aujourd’hui, Survie, p. 31
: «La Francophonie, nouveau cheval de Troie
de l’influence militaire française?», Pierre
Rohman, Billets d’Afrique de juin 2008
5 : Notamment l’interpellation de Serge Janquin
à Alain Juppé concernant le soutien français
au régime de Paul Biya et plus généralement
la politique africaine de la France, lors de
la séance du 11 octobre 2011 à l’Assemblée
nationale.
Le Maroc en route
pour la démocratie?
Dans la lignée des soulèvements populaires
au Maghreb pour protester contre les
atteintes constantes à leur dignité, la
corruption instituée et la dictature, les jeunes
du Mouvement du 20 février fédèrent des
dizaines de milliers de manifestants issus de
toutes les couches sociales du pays: jeunes
sans emploi, diplômés chômeurs, jeunes
avocats, journalistes, habitants des quartiers
déshérités, diplômés des écoles de cadres,
médecins ou enseignants....
Les violentes répressions des forces de
l’ordre, les arrestations abusives et leur
cortège de tortures demeurant sans effet,
Mohamed VI doit lâcher du lest devant
l’ampleur du mouvement. Le monarque
décide donc d’une «grande consultation»
de tous les partis y compris des «jeunes du
20 février» afin d’élaborer une constitution
démocratique avec séparation des pouvoirs,
respect des Droits de l’homme et réforme
de la justice qu’il soumet à référendum
le 1er juillet. Pourtant, le texte final ne fait
que renforcer les pouvoirs du roi. Il n’est
pas en mesure d’assurer la libération des
prisonniers politiques, de lutter contre la
corruption, contre l’impunité ou d’envisager
de réduire les écarts de «fortunes»
scandaleux entre immensément riches et
dramatiquement pauvres. Selon les sources
gouvernementales 98,5 % de la population
s’est prononcée favorablement à la nouvelle
constitution. Pourtant 36% des Marocains
ne sont pas inscrits sur les listes électorales
(sources UNICEF). Le scrutin a donné lieu
à la falsification sous toutes ses formes.
On retrouve ainsi sur les listes électorales
établies du temps de Driss Basri (ministre
de l’Intérieur et homme des basses-œuvres
d’Hassan 2) des morts qui peuvent voter.
Dans certains bureaux, on ne sert que les
bulletins du «oui». Il est aussi relevé des
votes sans signatures, sans carte d’électeur
ni de carte d’identité, des électeurs chef
de famille votant pour toute la famille.
Pas étonnant donc que les législatives du
25 novembre dernier ont été boycottées par
le mouvement du 20 février, les militants des
Droits de l’homme et l’ensemble des partis
progressistes du pays dénonçant l’abscence
de démocratie tandis que les agressions,
arrestations et interrogatoires musclés se
sont multipliaient.
Le ministère de l’Intérieur a annoncé 45%
de participation. Là encore de nombreux
doutes persistent quant à la régularité
des élections: nombre d’électeurs des
campagnes reculées et des quartiers
défavorisés auraient été «conseillés»,
«guidés», transportés et rémunérés pour
choisir le «bon» bulletin.
No 208 n Décembre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Témoignage
Génocide des Tutsi au Rwanda
« Nous serons de retour dans trois
Eric Nzabihimana a fait
partie des 40 000 ou
50 000 Tutsi qui s’étaient
regroupés sur les collines
de Bisesero à la mi-avril
1994 pour faire face aux
attaques des génocidaires.
Ces résistants tutsi ont tenu
un mois avant de voir leurs
lignes de défense brisées et
d’être contraints à se terrer
dans les collines. Lorsque
que, le 27 juin 1994, Eric
Nzabihimana est sorti de
sa cachette pour aller audevant d’un détachement
français de l’opération
Turquoise, les Tutsi de
Bisesero n’étaient plus
que 2 000 environ, traqués
quotidiennement par les
tueurs. Les soldats français
ne les ont pas secourus,
leur promettant de revenir
trois jours plus tard. Le
30 juin, quand un second
détachement est retourné à
Bisesero, un millier de Tutsi
avaient encore été tués. Cet
épisode tragique fait porter
une lourde accusation sur
l’armée française : celle
d’avoir abandonné ces
rescapés à leurs bourreaux.
En 2005, Eric Nzabihimana
a déposé plainte devant
le tribunal aux armées de
Paris pour « complicité de
génocide ». Extraits de la
conférence qu’il a donnée à
Strasbourg le 21 novembre
2011 (les intertitres sont de
la rédaction).
J
e m’appelle Nzabihimana Eric. J’ai
actuellement 45 ans. Je suis marié et
père de cinq enfants, et une fillette de
10 ans que j’ai adoptée. En plus de cela, je
suis rescapé du génocide des Tutsi dans les
collines de Bisesero, en préfecture de Kibuye
au Rwanda.
La résistance
sur les hauteurs de Bisesero
L’élément déclencheur du génocide est
le crash de l’avion du président qui
date du 6 avril 1994 au soir. Dans tout
le pays des barrières [barrages avec
contrôles d’identité] sont érigées. Dans
mon village natal, ma cellule (la plus
petite unité administrative à l’époque)
était habitée par plus de 90 % de Tutsi.
Le 8 avril, nous avons essayé de nous
regrouper pour veiller à ce qu’aucun
intrus ou aucun envahisseur ne puisse
venir accaparer nos biens, comme cela
s’était fait en 1959, d’après ce que mes
parents m’ont dit. Le village n’a pas été
attaqué à l’époque. De même, en 1973,
lorsque le président Habyarimana a
accédé au pouvoir, il y a eu des tueries
de Tutsi également. J’avais alors sept
ans, et je me souviens que la population
de notre cellule s’est organisée et aucune
maison, aucune vache n’a été prise ou
détruite par les tueurs. Alors en 1994, on
croyait que ça allait se passer ainsi. Nous
avons essayé de nous organiser pour
protéger la population et les biens. Nous
avons tenu depuis le 8 avril jusqu’au 12
avril. Mais le 13, il y a eu des attaques
de grande envergure avec des hommes
armés de fusils. Ils ont tiré sur nous.
Nous avons essayé de lutter mais ça n’a
pas tenu longtemps. Vers l’après-midi,
nous étions obligés de quitter le village
pour gagner la région historique de
Bisesero. On croyait qu’une fois réunis
là-bas, on pourrait résister aux attaques
qui augmentaient chaque jour. C’est une
région très vaste. On a fait des groupes
qui se tenaient sur différentes collines
dans les directions d’où pouvaient venir
les tueurs. On essayait de repousser les
tueurs. Les hommes et les jeunes gens,
qui avaient encore de la force, devaient se
tenir devant en lançant des pierres que les
femmes, les enfants, les filles ramassaient
à l’arrière. Cette dure épreuve a duré tout
le mois d’avril. Du début de mai jusqu’au
12 mai, il n’y a pas eu d’attaques et nous
croyions que les tueries étaient finies.
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2011 n No 208
Alors, le 13 mai au matin, nous avons été
surpris par une attaque que je ne saurais
pas qualifier.
La grande attaque
des 13 et 14 mai 1994
Les tueurs venaient de partout, dans des bus,
des camions, des camionnettes. Il y avait
des gendarmes, des militaires, des miliciens
qui venaient de Cyangugu, de Gisenyi, de
partout. Toutes les collines de Bisesero
étaient couvertes de tueurs. Alors nous avons
essayé de lutter, comme d’habitude, chaque
groupe de son côté. Mais ça n’allait pas.
Ce jour-là, le 13 mai, nous avons dû perdre
environ 30 000 personnes. Le jour suivant,
le 14, nous avons connu le même forfait. Et
à partir du 15, nous n’arrivions plus à tenir
debout puisque les tueurs nous avaient pris
tout le bétail, les chèvres, les moutons, les
vaches. Ils avaient aussi détruit les lentilles,
les haricots, tout ce qui pouvait servir à
manger. Ce qui était mûr, ils l’emportaient
avec eux, ce qui n’était pas encore à terme,
ils le détruisaient pour que nous crevions de
faim. Alors, à partir du 15 mai, nous avons
dû changer de tactique : au lieu d’essayer de
combattre les assaillants, nous avons dû nous
cacher, courir sur les collines. Nous étions
peu nombreux et totalement découragés. On
crevait de faim, de maladie, de blessures.
L’arrivée des soldats français
Comme j’avais la chance d’avoir un poste
de radio, je suivais les informations sur
les radios internationales, notamment
Radio France Internationale, puisque
Radio Rwanda et la RTLM ne faisaient
qu’encourager les Hutu à tuer les Tutsi.
Un matin, j’ai appris par la radio RFI
qu’il y avait une mission française à
caractère humanitaire qui allait venir
au Rwanda. Je n’étais plus sûr d’être
encore capable de parler le français.
L’après-midi du 27 juin 1994, j’ai vu des
hélicoptères atterrir à Gishyita, un centre
qui est en bas des collines de Bisesero.
Quelques minutes plus tard, j’ai vu un
convoi monter vers les montagnes de
Bisesero. Je me suis dit : «Ça doit être
la mission Turquoise qui vient.» Je
me suis rapproché de la route. J’ai vu
que c’était des voitures dans lesquelles
il y avait des Blancs, des militaires
français. Je me suis encore rapproché
pour demander du secours. Comme ces
militaires n’ont pas compris ce que je
disais, j’ai dû aller sur la route.
En bref
jours »
« Nous serons de retour dans
trois jours »
Ils se sont arrêtés. Je leur ai dit que j’avais
entendu à la radio qu’il y avait une mission
Turquoise qui venait sauver les Tutsi, les
personnes en danger. «Voyez, vous avez trouvé
des morts partout, des cadavres. On peut même
vous amener des cadavres tués par balles».
Ils ont dit : « Non. Est-ce possible que des
hommes armés, des militaires, des gendarmes
comme vous le dites, puissent tirer sur des
civils ? » J’ai répondu : «C’est ce qui se fait
ici depuis bientôt trois mois.» Mes collègues,
les autres rescapés, voyant que je n’étais pas
en danger, se sont rapprochés de moi. Je leur
ai demandé d’apporter quelques cadavres qui
étaient éparpillés partout à côté de la route,
des morts qui étaient encore chauds et qui
saignaient. Les militaires français ont fini par
constater que ce que je disais était vrai. Ils ont
dit : «Nous sommes venus pour vous sauver,
mais nous ne sommes pas prêts aujourd’hui.»
J’ai dit: «Si vous nous laissez comme ça alors
que les tueurs sont là sur les collines, à votre
départ ou demain, ils vont revenir. N’y a-t-il
pas moyen de rester pour nous sauver, nous
protéger ? Ou bien nous partons avec vous
?» Ils ont dit : «Ce n’est pas possible. Nous
ne sommes pas sûrs de cette région. Restez
dans vos cachettes. Nous serons de retour
dans trois jours.» Nous avons insisté, mais
en vain. Les militaires français sont retournés
d’où ils venaient. Ils nous ont laissés dans cette
situation et nous avons perdu espoir d’être
sauvés par ces militaires. Et le 28 juin 1994,
les tueries ont continué, comme le 29 et le 30.
La fin du cauchemar
Le 30 juin dans la soirée, j’ai vu que les
Français étaient de retour en passant par le
nord. Ils ont rencontré un autre rescapé qui a
pu parler avec eux le premier. Les Français ont
rassemblé les Tutsi. Ils m’ont alors dit qu’ils
allaient expédier les blessés graves vers Goma
où ils pourraient être bien soignés. Après notre
installation dans un camp à Bisesero sous la
surveillance des militaires de Turquoise, puis
des Sénégalais, ils ont soigné nos blessures,
ils nous ont distribué des rations militaires,
des biscuits aux enfants et de l’eau minérale.
Nous sommes restés avec eux deux ou trois
semaines. Un matin, le chef m’a appelé et
m’a demandé si nous voulions rester avec
eux ou rejoindre la zone contrôlée par le
FPR. J’ai consulté mes compatriotes. Tous
voulaient partir. Le jour suivant, l’évacuation
a commencé. J’ai été évacué en dernier parce
que je devais organiser tout ça.
La France devra
désormais accepter
les extraditions vers
le Rwanda
Le 27 octobre 2011, la Cour européenne
des Droits de l’homme (CEDH) a rendu
un arrêt autorisant le Danemark à extrader
M. Sylvere Ahorugeze, soupçonné de
génocide et de crimes contre l’humanité
par la justice rwandaise. Cette décision
est particulièrement importante car les
juridictions des états membres de l’Union
européenne sont tenues de se conformer à la
jurisprudence de la CEDH. Jusqu’à présent
les tribunaux de l’Allemagne, la Finlande,
le Royaume-Uni, la Suisse, la Norvège et
bien évidemment de la France avaient bien
souvent estimé que le Rwanda ne présentait
pas les garanties suffisantes concernant les
conditions de jugement et de détention.
La CEDH sonne donc a priori la fin des
refus d’extradition vers le Rwanda pour ces
motifs. La CEDH, pour justifier sa décision,
a mis en avant les récentes évolutions de la
législation rwandaise ne permettant plus de
considérer que le pays était en «violation
flagrante du droit à un procès équitable»,
comme l’avait invoqué le TPIR jusqu’en
juin 2011 (date à laquelle une première
extradition avait été autorisée). Elle a
estimé par ailleurs qu’il n’y a actuellement
aucun indice d’une «situation générale de
persécutions ou de mauvais traitements de
la population Hutu au Rwanda».
Espérons maintenant que les juridictions
françaises, à défaut de juger les présumés
génocidaires sur le sol hexagonal,
appliqueront bien cette jurisprudence et
permettront les extraditions vers le Rwanda.
Mais on l’a vu pour le statut du procureur,
que la CEDH ne considère pas comme un
magistrat indépendant, ou pour la garde à
vue à la française, que la Cour juge comme
une atteinte au droit à un procès équitable:
la France ne se conforme pas toujours à ces
décisions...
Africa24, outil de
propagande
C’est à Saint-Cloud, début novembre que le
président équato-guinéen Obiang Nguema,
qui dirige d’une main de fer depuis 1979
l’un des régimes les plus corrompus de la
planète, a inauguré les locaux de sa chaîne
d’information Africa24, qu’il a entièrement
financée depuis sa création en 2009. Africa24
emploie 85 salariés et a été fondée en 2009
grâce à un investissement de 10 millions
d’euros de la Guinée-Equatoriale qui en
détient 20%. Son président, le Camerounais
Constant Nemale, en détient les 80% restant.
Celui-ci n’a pas tardé à révéler la véritable
utilité d’Africa24 en dénonçant «tous ceux
qui passent leur temps à détruire l’image de
la Guinée-Equatoriale», «Vous êtes ici en
famille», a-t-il lancé à Obiang en promettant
qu’Africa24 se fera «une obligation morale»
de «combattre jusqu’à ce que l’Unesco
attribue le prix Obiang». La directrice de
l’Unesco, Irina Bokova, s’oppose en effet
à la remise de ce prix scientifique, financé
à hauteur de trois millions de dollars par
Obiang en raison de son passif en matière
de corruption et de respect des droits de
l’homme.
Début octobre, l’Unesco avait remis toute
décision au printemps 2012 après les
derniers développements en France de
l’enquête des Biens mal acquis dans lequel
est impliqué Obiang, notamment la saisie fin
septembre de onze voitures de luxe du fils
aîné et successeur pressenti de M. Obiang,
Teodorin. Quelques jours après, Obiang
nommait Teodorin ambassadeur adjoint de
son pays à l’Unesco, lui permettant ainsi de
bénéficier d’une immunité diplomatique si
la justice française voulait l’interroger.
Areva en Afrique,
une face cachée du
nucléaire français.
Parution en février
2012
Contrecarrant
«le
mythe
de
l’indépendance énergétique de la France
grâce au nucléaire», puisque l’uranium
alimentant le nucléaire civil et militaire
provient depuis longtemps et pour une
large part du sous-sol africain, Raphaël
Granvaud détaille les conditions dans
lesquelles la France et Areva se procurent
un uranium au meilleur coût, au prix
d’ingérences politiques et de conséquences
environnementales, sanitaires et sociales
catastrophiques pour les populations
locales. Dans un contexte international
d’intensification de la concurrence sur
le continent africain,
Areva obtient
un tiers de son uranium au Niger, qui
reste pourtant en dernière position du
classement des pays selon leur indice de
développement humain. L’entreprise a
toujours pu compter sur l’aide active des
représentants officiels de l’État français,
mais aussi sur l’appui des réseaux de
la Françafrique pour sauvegarder son
droit de pillage, en échange de leur
soutien politique et militaire aux régimes
autoritaires amis. L’auteur dévoile enfin
les efforts considérables d’Areva pour que
les différents éléments de cette réalité et de
sa stratégie de dissémination nucléaire ne
viennent pas ternir une image de marque
qu’elle voudrait immaculée.
No 208 n Décembre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Sénégal
L’heure de vérité face aux enjeux vitaux
Le 26 février 2012, les
Sénégalais seront appelés
aux urnes pour l’élection
présidentielle dans un
contexte économique et
politique tendu. L’occasion de
s’intéresser aux vrais enjeux
de cette élection pour le
Sénégal alors que le président
sortant, Adboulaye Wade
s’accroche au pouvoir après
deux mandats présidentiels.
Billets d’Afrique publie ici, en
deux parties, l’analyse de Dialo
Diop, secrétaire du RND1.
1ère partie : quelques rappels
utiles.
Q
uel dommage que la plupart de
nos concitoyens soient encore
analphabètes dans nos langues
maternelles africaines comme dans la langue
officielle étrangère!
De ce fait, la signification réelle des vrais
et faux débats qui agitent le microcosme
politique local et global leur échappe souvent,
les empêchant de distinguer les imposteurs
des partisans du changement véritable.
La simple éradication de l’analphabétisme
suffirait, en effet, à briser plusieurs mythes et
légendes qui ont la peau dure au Sénégal. Le
premier et principal d’entre eux résume à lui
seul tous les autres: il s’agit de la prétendue
«exception sénégalaise», dont la «tradition
démocratique séculaire» serait une «vitrine
exemplaire dans une Afrique ravagée par la
dictature, la guerre et la faim»…
Un rappel historique s’impose. Le Sénégal
d’aujourd’hui, la plus ancienne colonie
française d’Afrique, résulte d’une expansion
militaire, missionnaire et marchande à
partir du comptoir négrier de Saint-Louis
(1659) d’abord le long de la vallée du fleuve
éponyme, puis dans l’arrière-pays. Avec la
défaite des dernières résistances armées, la
conquête de nombreux territoires africains
sera assurée par le tristement célèbre corps
dit des «Tirailleurs sénégalais» (1857), qui
servira de chair à canon au 20ème siècle, aussi
bien lors des deux guerres mondiales que
dans la répression sanglante des mouvements
d’indépendance aux quatre coins de l’empire
français. Quoique ces supplétifs indigènes
de l’infanterie coloniale ne fussent pas
exclusivement «sénégalais», l’élite locale
semble en retirer une bien étrange fierté.
De même, il n’est pas rare d’entendre répéter
que «l’on vote au Sénégal depuis 1848»,
(date de la seconde abolition de l’esclavage
par la France, à la suite d’une révolution),
en se gardant toutefois de préciser qui, dans
la colonie du Sénégal, bénéficiait du droit
de vote: un privilège réservé à une infime
minorité de «citoyens» et dont était exclue
la grande masse des «sujets français»…
Il faut, en outre, rappeler que si 1848 fut
effectivement l’année de l’abrogation
du sinistre «Code Noir» du roi Louis
XIV (1685), la France républicaine va lui
substituer le non moins inhumain «Code de
l’Indigénat», en vigueur dans les colonies
jusqu’en 1946. Que penser, enfin, d’un
suffrage qui est dit universel tout en excluant
la moitié féminine de l’humanité, ou dont la
«libre expression» ne garantit ni le secret du
scrutin, ni l’unicité du vote, comme cela fut le
cas respectivement jusqu’en 1945 en France
métropolitaine et en 1993 au Sénégal.
Ceci montre bien que le passé éclaire le
présent et à quel point les «démocratures
africaines» actuelles prennent leurs racines
dans les régimes esclavagiste et colonialiste
qui les ont précédés et, dans une large
mesure, enfantés !
Une fausse indépendance
Cependant, le «modèle démocratique
sénégalais» n’est pas la seule imposture
circulante; la plus grave reste sans doute
la fausse indépendance de 1960, qui a
résulté d’un faux départ en trois temps: le
manquement du référendum du 28 septembre
1958, l’éclatement de la Fédération du
Mali le 22 août 1960 et le coup d’Etat civil
contre le Président du Conseil Mamadou
Dia le 17 décembre 1962. Ce dernier,
authentique «père de l’indépendance»
du Sénégal se verra éliminé du pouvoir
avec ses compagnons (dont Ibrahima Sar,
éminent dirigeant de la grève historique
des cheminots de l’AOF en 1947) par son
«camarade» L.S. Senghor qui, après avoir
rompu avec son parrain socialiste Lamine
Guèye, neutralisé le PRA d’Abdoulaye LY,
dissous le PAI de Mahjemout Diop et interdit
le BMS de Cheikh Anta Diop, achevait ainsi
de faire le vide autour de lui pour asseoir un
pouvoir personnel de type autocratique. Un
aveu tardif, parmi tant d’autres, d’un souschef de la Françafrique, Pierre Messmer,
en dit long: «La France accordera
10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2011 n No 208
l’indépendance à ceux qui la réclamaient le
moins, après avoir éliminé politiquement et
militairement ceux qui la réclamaient avec
le plus d’intransigeance»…
C’est ainsi que le Président Senghor va
régner sans partage pendant près de deux
décennies, avant de passer la main au
successeur qu’il s’est choisi, Abdou Diouf,
Premier Ministre et son adjoint dans le PartiEtat-PS.
Pour s’en tenir au seul domaine électoral,
rappelons que de tous les scrutins présidentiels
de l’ère senghorienne, seul le dernier (1978)
s’est tenu avec un concurrent, Abdoulaye
Wade, qui faisait figure en l’occurrence
d’opposition de sa Majesté, son PDS s’étant
déclaré «parti de contribution» ! Une suite
de candidature unique de fait donc pour une
période de parti unique de fait…
Le Président Diouf, son successeur désigné
et installé en 1981, fera également une
vingtaine d’années à la tête du pays,
mais dans un contexte de multipartisme
élargi et non «intégral», comme on le
dit abusivement. Les quatre élections de
renouvellement de son mandat seront à la fois
concurrentielles et violemment contestées
parce que manifestement frauduleuses; ce
qui ne l’empêchera pas de perdre la dernière,
en l’an 2000, à l’issue d’un second tour sans
précédent.
A l’image de son prédécesseur, qui avait
poursuivi sa mission proconsulaire sur les
bancs de l’Académie Française, l’héritier,
après sa défaite électorale dignement
assumée, va achever la sienne dans la défense
et l’illustration de la langue française au sein
de l’Organisation de la Francophonie…
Il se trouve que pour mettre fin au long règne
du PS, la coalition de coalitions du Front
pour l’Alternance (FAL) n’a pas trouvé de
candidat meilleur que Wade, l’ex- opposant
favori de Senghor et adepte multirécidiviste
de l’entrisme gouvernemental sous Diouf !
Bien que premier président démo
cratiquement élu de la République du
Sénégal, Me Wade va s’empresser de renier
tous ses engagements en foulant aux pieds
aussi bien le programme minimum du FAL
que son serment constitutionnel. Sa trahison
des idéaux patriotiques et démocratiques de
l’alternance sautera rapidement aux yeux de
tous, marquée par l’usurpation des fonctions
et l’accaparement des ressources, le recyclage
systématique des déchets politiques du
PS par une transhumance massive vers le
nouveau Parti-Etat-PDS, la généralisation
de la corruption désormais épidémique et la
de 2012
banalisation des crimes de sang. Le sommet
de la manipulation institutionnelle sera atteint
avec le plébiscite de sa Constitution taillée
sur mesure lors du référendum de janvier
2001 d’abord, les élections législatives de
mai 2001 ensuite, qui vont le doter d’une
«Chambre introuvable»…
Bien qu’étant parvenu à concentrer
pratiquement tous les pouvoirs dans ses
mains, la rupture du contrat de confiance
entre le Président Wade et le peuple sera
néanmoins consommée dès l’année suivante,
avec la gestion calamiteuse du naufrage
nocturne du bateau «Le Joola», survenu le
26 septembre 2002 et qui avec plus de 2000
morts, a réalisé le funeste record de la plus
grave tragédie de l’histoire de la navigation
maritime en temps de paix!
La peur du suffrage universel
Depuis lors, la multiplication des scandales
politico-affairistes et des crimes économiques
et financiers au sein de la nouvelle oligarchie,
venant s’ajouter à une violence répressive
démesurée et indiscriminée vont achever
de faire la quasi-unanimité des populations
contre le régime «libéral», jusque et y
compris dans ses propres rangs. Si bien
qu’au terme du septennat, la cassure entre
le pays légal et le pays réel avait atteint un
point tel que la peur du suffrage universel
avait changé de camp pour s’emparer du clan
Wade, contraint de saisir le premier prétexte
venu –des inondations dans la banlieue
dakaroise- pour reporter les législatives de
2006 et inverser de la sorte les séquences
légales du calendrier électoral.
La manœuvre s’est avérée payante, dans la
mesure où, couplée au dopage du fichier à la
faveur d’une refonte des listes électorales et
à l’incapacitation planifiée de la Commission
Electorale Nationale Autonome (CENA)
d’un côté, à la malencontreuse dispersion
des candidats de l’opposition, pourtant
réunie autour du programme commun de
la CPA, de l’autre côté, elle lui a permis de
rafler la mise dès le premier tour de l’élection
présidentielle du 25 février 2007. Mais, le
caractère frauduleux de cette victoire à la
Pyrrhus n’allait pas tarder à apparaître au
grand jour.
À l’occasion du scrutin législatif du mois de
mai suivant, l’appel au boycott lancé par la
majeure partie de l’opposition regroupée dans
le «Front Siggil Senegaal» va effectivement
se traduire par un taux d’abstention massif à
l’intérieur du pays comme dans la diaspora,
infligeant ainsi au Président Wade, malgré
une majorité qualifiée à l’Assemblée
nationale et un Sénat monolithique, une
humiliation personnelle dans la «bataille
de la participation» qu’il avait lui-même
engagée au mépris de la loi.
Sans doute est-ce cet échec psychologique
et moral, témoignant du phénomène de
rejet massif dont son régime était victime,
qui l’a contraint à réviser sa stratégie
de conservation du pouvoir central en
déclarant de façon à la fois prématurée
et intempestive sa candidature à un
troisième mandat qu’il savait parfaitement
anticonstitutionnel. Un revers qui va
du reste recevoir ultérieurement une
confirmation éclatante avec la défaite
cinglante subie par la coalition Sopi à
l’issue des élections locales du 22 mars
2009. La peur de perdre le pouvoir d’Etat a
alors viré à la panique pure et simple dans
les rangs de la mouvance présidentielle…
L’urgence d’une rupture
avec le passé
D’autant plus qu’entre temps était intervenu
en 2008 un événement inédit dans les
annales du Sénégal «postcolonial», à
savoir la tenue des Assises nationales.
Il s’est agi d’un exercice endogène de
réflexion critique collective, impliquant
des «consultations citoyennes» aussi
bien que des commissions d’experts, qui
a permis de dresser une sorte de bilan
du cinquantenaire et de conclure à la
double nécessité urgente d’une rupture
avec le passé et d’une refondation de
l’Etat républicain. Ces travaux, menés
durant une année et de façon totalement
autonome (tant intellectuellement que
financièrement) par les partis d’opposition,
les organisations dites de la société civile
et diverses personnalités, ont abouti à
l’élaboration d’un rapport général dont la
substance a été condensée dans une Charte
de Gouvernance Démocratique, qui a fait
l’objet d’un engagement solennel signé par
chacune des parties prenantes aux Assises.
Avant d’en venir au vif du sujet, c’est-àdire les véritables enjeux des prochaines
échéances électorales de 2012, il convient
d’établir au moins trois constats à partir de
la rétrospective qui précède:
En dépit de leurs étiquettes idéologiques
opposées en apparence, il n’y a en réalité
pas de différence de nature mais seulement
de degré entre les deux régimes pseudosocialiste et pseudo-libéral. Ne sont-ils pas
d’ailleurs coresponsables, successivement
et/ou solidairement, de la ruine du
pays? Wade, n’ayant rien inventé, s’est
simplement contenté de pousser à l’extrême
caricature les tares de ses prédécesseurs ;
La stabilité tant vantée du Sénégal est
allée de pair avec une grande instabilité
constitutionnelle et surtout une dégradation
des mœurs politiques associée à une
aggravation continue de la misère du plus
grand nombre, multipliant les foyers de
tension et les sources de conflit violent,
comme en Casamance et au Fouta;
Enfin, au terme d’un demi-siècle
d’indépendance sous tutelle notamment
militaire, monétaire et culturelle, doublée
d’une démocratie de façade piégée par
la volonté de transplanter le «modèle»
bipartisan européen, pourtant en état de
décomposition avancée en Occident même,
la faillite systémique est aussi manifeste au
Sénégal que dans la plupart des autres pays
d’Afrique et du reste du monde.
1- Le Rassemblement national démocratique
(RND) est un parti politique se réclamant du
panafricanisme. Il a été créé, en 1976, dans la
clandestinité par Cheikh Anta Diop et reconnu
officiellement en 1981.
No 208 n Décembre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11
Salves
Madagascar
Crise malgache et impasse politicienne
Madagascar vit depuis
presque trois ans une
situation des plus
confuses : bradages de
terres agricoles, transition
politique controversée,
incursion de l’armée dans
le champ politique, enjeux
économiques sous-jacents...
L
’interminable
crise
malgache
commencée en décembre 2008 n’est
pas réductible au conflit des egos des
businessmen Marc Ravalomanana, alors
président de la République et chef d’église
(aujourd’hui exilé en Afrique australe), et
Andry Rajoelina, maire destitué de la capitale
Antananarivo autoproclamé président d’une
Haute autorité de la transition (vers une
quatrième république) – à l’issue d’un putsch
militaro-civil en mars 2009.
Cette crise s’est construite contre le
pouvoir néolibéral et autoritaire en place,
d’une part, de la population appauvrie,
d’autre part, de fractions politiciennes
laminées par le parti présidentiel TIM
et, enfin, d’affairistes ruinés par l’empire
monopoliste et clientéliste TIKO.
Exaspération populaire et crise
politicienne exacerbée
La dérive autocratique du régime
Ravalomanana s’est accélérée en 2007
avec une réforme constitutionnelle
renforçant le pouvoir présidentiel. Comme
ceux qui l’ont précédé, il a constamment
réprimé le mouvement social, qui l’avait
pourtant porté au pouvoir. L’exaspération
de l’opinion a atteint son paroxysme quand
Ravalomanana a mélangé la caisse de
son empire industriel et celle de l’Etat au
point que le FMI a demandé des comptes
sur l’achat de «Force one 2». Un avion
présidentiel à 60 millions de dollars alors
que le pays demeurait dramatiquement
pauvre avec un Indice de Développement
Humain de 0,543 – ce qui le classait au
145e rang mondial sur 182 en 2007.
Droits des travailleurs ignorés dans les
zones franches, expulsion des paysans
de leurs terres par l’agrobusiness, liberté
d’expression de la société civile et des
médias bafouée: la logique ultra-libérale
qui enrichit depuis des décennies une
minorité, appauvrit la population et brade
les ressources nationales est à l’origine
de la vindicte populaire qui a conduit aux
émeutes de fin 2008-début 2009. Cette
puissante colère a saccagé des symboles
forts: les magasins du président, les médias
privés qu’il possédait, ainsi que ceux de
l’Etat qui étaient à sa botte.
Contre le cours corrompu et autoritaire
du «ravalomananisme», Rajoelina et
son entourage ont su instrumentaliser le
mécontentement populaire pour provoquer
une alternance sans processus électoral.
Après deux mois d’un bras de fer qui fera
plus de 130 victimes, la situation tourne en
leur faveur suite au choc provoqué par la
répression particulièrement sanglante d’une
manifestation devant le palais présidentiel.
Le 17 mars 2009, avec l’appui de soldats
mutins, ils érigent leur Haute autorité de la
transition composée principalement de gens
d’affaires et de politiciens opportunistes ou
controversés sans véritables assises.
Les premières décisions et actions
du pouvoir de fait sont inquiétantes:
transition relativement longue, suspension
de l’Assemblée nationale et du Sénat,
mesures rétrogrades et unilatérales comme
le rétablissement du français comme
langue d’enseignement et, par dessus tout,
répression de ses opposants (avec le risque
d’intensifier les affrontements)…
La SADC (Communauté de développement
d’Afrique australe), l’Union africaine,
l’Union européenne (dont la France) et
l’ONU ont condamné le coup d’Etat de
Rajoelina et aucun pays ne reconnaît
le pouvoir qui en est issu (La France a
condamné pour la forme. Cela ne l’a pas
empêché de cornaquer Rajoelina-TGV via
Guéant et tenter le légitimer sur la scène
internationale. Ce qui a échoué à cause du
manque de fiabilité de TGV qui n’est pas un
homme des réseaux françafricains comme
un Sassou ou un Bongo, l’influence des
ultras dans son entourage farouchement
hostile à toute concession et l’opposition
des leaders de la SADC - en premier lieu
l’Afrique du Sud - pour qui la France est un
adversaire à chasser de leur pré-carré.) Dès
après le 17 mars, Ravalomanana s’est exilé
en Afrique australe d’où il mène une intense
activité diplomatique contre ses tombeurs.
La dégradation de la situation est continue,
arrivant au point où aucun camp ne peut
plus tenter de l’emporter sans provoquer
des dégâts collatéraux insupportables pour
le peuple et sans mettre en péril l’unité et
l’intégrité de la nation.
La société civile représentative malgache
propose alors, à juste titre, de rechercher une
solution malgacho-malgache consensuelle
12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2011 n No 208
et inclusive, avec «facilitation» par la
communauté internationale. Cette option
s’est alors imposée: d’où les phases de
négociation pour le «partage du pouvoir»
initialement entre les «mouvances»
Rajoelina, Ravalomanana, Ratsiraka et
Zafy à Maputo, Antananarivo, AddisAbeba et Pretoria puis, dans la toute
dernière période, les réunions d’instances
de la SADC à Windhoek, Gaborone et
Sandton et enfin une réunion du Conseil de
paix et de sécurité de l’Union africaine à
Addis-Abeba.
A priori, c’est la polarisation entre partisans
de l’un et de l’autre camp qui paralyse
complètement tout schéma de sortie de
crise, raison pour laquelle, au départ, les
mouvances des deux anciens présidents
Ratsiraka et Zafy ont été associées aux
négociations pour le partage du pouvoir.
En fait, les surenchères bloquantes
sont réputées porter sur les garanties
à donner aux différentes clientèles
des fractions dirigeantes s’agissant de
leurs intéressements respectifs dans les
faramineux contrats fonciers, miniers,
pétrolifères et autres.
Business comme d’habitude
L’opinion malgache n’est pas dupe des
enjeux des intrigues politico-affairistes
ambiantes. Transnationales et puissances
anciennes et/ou émergentes, alliées à
des clientèles locales, rivalisent depuis
des années pour contrôler les ressources
foncières, minières et pétrolifères.
Même si les principaux projets se
sont concrétisés durant le mandat de
Ravalomanana (l’anglo-canadien Rio
Tinto exploite l’ilménite, l’américain
Sherrit International le nickel, le francobelge Total obtient l’important gisement
de schistes bitumineux de Bemolanga).
C’est à cette époque que de vastes surfaces
de terres arables ont été promises à des
multinationales coréenne et indienne et
l’eau du fleuve Faraony à l’Arabie Saoudite.
Le Canard enchaîné, écrivait d’ailleurs dès
le 25 mars 2009 (soit une semaine après la
prise de pouvoir de Rajoelina), que la guerre
pour gagner l’exploitation du pétrole offshore faisait déjà rage entre Total et d’autres
firmes internationales.
A sa prise de pouvoir, Rajoelina avait
pourtant annoncé l’arrêt pour inventaire
de la politique active d’exploitation des
ressources initiée sous Ravalomanana et qui
avait été un des ferments de la contestation
populaire. Cette «trêve» officielle a pris fin
en janvier 2010 pour le secteur minier, sans
que l’on connaisse le résultat de l’inventaire.
Des cessions de terre seraient même à
nouveau à l’étude, et Bolloré, lui, guignerait
toujours la gestion du port à conteneurs de
Toamasina, premier port de Madagascar.
De jour en jour, l’opinion malgache comme
internationale découvre de nouvelles affaires
de prédation de ressources et de pillage du
pays. Le business illégal continue de plus
belle pendant la crise, comme le montre
le scandale du trafic illégal de bois de rose
(arbre rare et protégé) dans le nord-est de
Madagascar, qui a été dévoilé pendant
le Sommet de Copenhague. Une valeur
marchande d’environ 310 000 euros y était
apparemment abattue chaque jour. Les
sociétés importatrices étaient chinoises; un
armateur français participait au pillage. La
crise politique n’a fait qu’empirer le trafic
et d’aucuns y entrevoient tout simplement
des sources de financement de futures
campagnes électorales. Pour les acteurs
(nationaux ou internationaux) de la crise,
sa non-résolution permet de faire fleurir les
trafics et commerces auxquels ils sont liés :
dans l’intérêt de certaines affaires, la crise
doit et peut continuer !
Tenants et aboutissants
d’une crise odieuse
Seul un partage du pouvoir entre les
fractions dirigeantes en compétition, les
«mouvances» Ravalomanana, Rajoelina,
Ratsiraka, Zafy sans exclure d’autres
regroupements identifiés peut générer
une sortie raisonnable de crise. Mais
aucune solution de sortie de crise ne se
pérennisera si la lumière n’est pas faite, par
une enquête réellement indépendante, sur
les responsabilités des tueries, exactions
diverses, violences et arrestations arbitraires
commises de part et d’autre de décembre
2008 à maintenant mais aussi lors de la crise
de 2002. Cette crise qui dure révèle que
Madagascar est entrée dans une nouvelle
ère où désormais les fractions dirigeantes
malgaches sont prêtes à sacrifier les
intérêts de la nation sur l’autel de leur profit
immédiat, une économie de la destruction
s’est mise en route. Dans la présente
guerre entre potentats, la politique et les
affaires sont largement et systématiquement
imbriquées et aucun belligérant ne se soucie
des dégâts collatéraux de son action sur la
«base de manœuvre» qu’est la population
(sinon à proférer quelques engagements
démagogiques).
unilatérale un schéma de sortie de crise avec
agenda et feuille de route! La cohérence
aurait plutôt été qu’il démissionne de sa
présidence pour pouvoir se porter candidat
dans un schéma non-unilatéral. La mise en
œuvre d’une CENI (Commission nationale
électorale «indépendante») aux ordres de
la HAT puis l’organisation d’un referendum
(sur un projet de Constitution d’une
quatrième république) que la communauté
internationale ne peut pas reconnaître
parce que non-consensuelle ne sont que les
éléments d’une fuite en avant qui bloque
tout effort pour sortir de la crise.
Que d’incohérences !
Le vrai souffle nouveau dans cette crise
vient de la société civile organisée. A
priori on lui doit, depuis février 2009,
ce concept d’une sortie de crise «neutre,
pacifique, consensuelle et inclusive…
engagée dans le sens des intérêts de la
population». La tenue des négociations
successives entre les «mouvances»
plaide en faveur de cette société civile
représentative et reste le schéma pertinent
pour une sortie de crise réellement
consensuelle, inclusive, pacifique et dans
l’intérêt de la population.
Il n’est toutefois pas exclu que cette
société civile organisée soit le «dindon
de la farce» si l’accord entre politiciens
se révèle in fine n’être qu’un partage
du gâteau, sans perspective réellement
politique. Vu les surenchères continues,
le dernier accord politique, arraché au
forceps le 17 septembre 2011, sur la
fameuse «feuille de route» qui a permis
l’installation
d’un
«gouvernement
d’union nationale», ne garantit guère une
sortie de crise apaisée ni une amélioration
du sort de la population malgache dans
son ensemble.
Le Bureau du CdSM
Les rapports des classes dirigeantes
malgaches aux transnationales et puissances
anciennes et/ou émergentes rivales se
reformulent désormais dans les termes
d’une allégeance qui rompt avec la marge
de manœuvre conquise dans les années
soixante-dix par quelques secteurs de
la bourgeoisie nationale. Les clientèles
locales – par cooptation, donc de plus en
plus pléthoriques – doivent être satisfaites,
«nourries»… prétexte à toutes les
surenchères. Ces pressions de l’extérieur et
celles de l’intérieur conjuguées expliquent
en grande partie les incohérences et
louvoiements du politicien « professionnel»
malgache d’aujourd’hui.Rappelons-nous
Marc Ravalomanana promettant à ses
«ouailles» son retour imminent, insensé
au regard du contexte alors qu’il invective
depuis son exil la France tout en s’impliquant
dans des négociations coparrainées par
celle-ci et l’Afrique du Sud à Pretoria.
L’attitude d’Andry Rajoelina depuis mi-2010
est aussi illustrative de cette incohérence
politicienne. Le 12 mai 2010, il annonce
sa non-candidature à toute élection, dont
la présidentielle, tout en énonçant de façon
La société civile
organisée comme solution
Le Consortium de solidarité
Le Consortium de Solidarité avec Madagascar (CdSM) a été créé lors de la crise
politique malgache de 2002 pour informer l’opinion publique européenne sur les
réalités de la Grande Île et apporter une expression d’une voix indépendante de
celle des autorités françaises. Il travaille dans ce sens en concertation avec les
réseaux, ONG et plateformes des organisations de la société civile malgache
en menant des réflexions sur les questions de dette, de développement, de
démocratie etc.
Les réseaux partenaires malgaches restent les seuls maîtres de leurs analyses,
orientations et initiatives. Le CdSM, quant à lui, fonctionne comme interface
entre les sociétés civiles des deux pays. Il œuvre à ce que soit effective la
solidarité des partenaires français avec la société civile malgache dans les efforts
de celle-ci à structurer et renforcer ses capacités dans l’éducation citoyenne,
dans le développement de la démocratie, dans la lutte contre la pauvreté et
dans la construction d’un Etat de droit à Madagascar et pour que s’établissent
des relations équitables entre la France et Madagascar, aux plans politique,
économique, social et culturel.
No 208 n Décembre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 13
Salves
2011, l’année de tous les dangers
L’année 2011 a été
particulièrement riche en
événements françafricains,
malgré les discours sur le
recul de l’influence française.
Rétrospective sur les faits
marquants d’une actualité
encore brûlante et lourde de
symboles.
D
écembre 2010 : France 2 dif
fuse pour la première fois le
documentaire
«Françafrique»,
de Patrick Benquet, qui a le mérite de faire
connaître à un nouveau public une partie des
relations réelles que la France a entretenues
ces dernières décennies avec ses anciennes
colonies, mais dont le deuxième volet se
conclut en assénant que «la Françafrique,
ce système de relations complexes entre la
France et l’Afrique, créé par le Général de
Gaulles, s’est effondrée». Une affirmation
basée sur la confusion, classique et peut-être
volontaire, avec le Foccartisme des années
60 et 70, à laquelle les événements de l’année
2011 ont apporté un démenti cinglant.
Jean-Dominique Okemba, figure de proue
du régime criminel de Sassou Nguesso.
Sans que cela ne provoque la moindre
vague. Personne ne sembla davantage
s’émouvoir de la répression contre les
manifestations populaires à Djibouti,
micro-Etat protégé par la France tant
qu’elle y maintient la plus importante de
ses bases militaires en Afrique. Quant
à la visite officielle d’Ali Bongo, le 21
février à l’Elysée, elle fût l’occasion pour
quelques observateurs d’évoquer l’affaire
des Biens Mal Acquis... mais bien peu
de rappeler quelle forme de Pouvoir Mal
Acquis il symbolise.
«Le savoir-faire français»
Pourtant, l’année avait plutôt bien
commencé. Pour la première fois, le
soutien affiché à un despote réprimant la
contestation populaire provoqua un tollé
en France, lorsqu’Alliot-Marie proposa,
le 11 janvier, que la France mette «le
savoir-faire français» au service du
régime de Ben Ali. Celui-ci chutait trois
jours après précipitant le lâchage de MAM
par toute sa famille politique. Mais ça
n’était pas une raison, semble-t-il, pour
remettre en cause les fondamentaux.
La mascarade électorale organisée, fin
janvier, en Centrafrique fût comme il se
doit avalisée par la France, bien contente
de pouvoir continuer à compter sur la
docile complicité du dictateur Bozizé,
pour le plus grand bonheur d’Areva et
autres pilleurs français du continent.
Ce qui était bon jusqu’à présent pour la
Tunisie, qu’une constellation d’hypocrites
regardaient soudainement comme une
erreur de jugement, restait évidemment
valable pour le reste de l’Afrique. Ainsi
le 10 février, à peine un mois après la
phrase «malheureuse» de MAM, Nicolas
Sarkozy faisait remettre par l’ambassadeur
de France au Congo-Brazzaville la légion
d’honneur au contre-amiral congolais
Ce raisonnement à œillères risquait
toutefois de devenir difficile à tenir
lorsque les burkinabé réclamèrent justice
pour le collégien tabassé à mort fin février
dans un commissariat, puis laissèrent
éclater leur colère partout dans le pays au
point d’entreprendre au mois de mars de
dégager leur dictateur, accroché au pouvoir
depuis aussi longtemps que Ben Ali. La
diplomatie française semblait amorcer
un lent virage, Alain Juppé déclarant le 4
mai son souhait «que les pays africains
tiennent compte de ce qui se passe
14 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2011 n No 208
ailleurs car les mêmes causes produisent
les mêmes effets». Mais les soudards de
l’armée burkinabé prirent le pas sur la
contestation populaire, en s’élevant contre
le pouvoir. Pas pour réclamer la liberté
pour leur peuple, mais plus vénalement
pour exiger le versement de primes et le
droit de terroriser la population sans être
inquiétés par la justice... Ouf, Blaise était
sauvé et on évitait la contagion !
« Protéger les civils »
Car pas question de ternir davantage
l’image de la France, qui comme chacun
sait promeut activement les droits humains
et la démocratie. Une
propagande classique
qui ne devait pas
connaître d’exception,
alors que la France
couvrait de bombes la
Libye. Depuis le début
du printemps, l’armée
française pilonnait aussi
Abidjan, dans le même
but de «protéger les
civils», tandis qu’elle
fermait les yeux sur
les crimes de guerre
commis par ses alliés
des Forces Nouvelles
pendant leur conquête
de l’Ouest et du Sud de
la Côte d’Ivoire. Cette
double
intervention
militaire, vantée aux
Français par une classe
politique quasi-unanime
et masquée derrière une
ONU instrumentalisée
et décrédibilisée, reste
la principale imposture
de cette année de
politique africaine de la
France, et l’illustration
de cette Françafrique
décomplexée voulue par
Sarkozy. Celui-ci pouvait ainsi déclarer,
le 21 mai, lors de son passage à la base
militaire de Port-Bouët à l’occasion de
l’investiture de Ouattara, «nous garderons
toujours des forces militaires ici». Nous
sommes ici chez nous, en somme, et
qu’importe l’avis des ivoiriens, même des
futurs présidents.
Les piliers inébranlés
de la Françafrique
L’armée française, pilier de la Françafrique,
a donc encore officiellement de beaux
jours devant elle, malgré l’annonce de
réductions d’effectifs surtout justifiées par
des considérations budgétaires et tactiques.
Ce sont ces beaux jours auxquels a voulu
s’attaquer cet été le gabonais Roland
Désiré Aba’a, en engageant une grève de
la faim au moment de la visite officielle de
François Fillon accompagné d’une pléiade
de dirigeants d’entreprises françaises. Cette
action désespérée ne visait rien de moins
que l’annulation de la dette du Gabon vis
à vis de la France, la renégociation des
accords de coopération entre les deux pays
et le démantèlement de toutes les bases
militaires françaises installées au Gabon.
Ce gréviste isolé, qui a poussé très loin son
action et y a sacrifié sa santé, l’avait bien
compris : «ces bases militaires ne sont
pas là pour la coopération militaire ni
pour la sécurité des Gabonais. Elles sont
uniquement là pour garantir et sécuriser
les intérêts français en ce qui concerne
l’exploitation des matières premières »,
avait-il déclaré au début de son jeûne.
L’autre mamelle institutionnelle de la
Françafrique, le Franc CFA, a également bien
traversé l’année. Alors que la crise de l’Euro
commençait à poindre, presque personne
ne s’est interrogé sur les conséquences des
tensions autour de la monnaie européenne à
laquelle cette monnaie coloniale se trouve
arrimée. Il n’est toujours pas à l’ordre du
jour de revoir les accords monétaires ni les
statuts des banques centrales des trois zones
Franc qui privent cette quinzaine de pays de
toute souveraineté monétaire. Une situation
inconfortable comme on peut le juger en ce
moment en Europe!
Valises de billets et comptes
numérotés
Finalement, il aura fallu les «révélation» de
Robert Bourgi, racontant début septembre
quelques-uns de ses voyages de porteur
de mallettes et la contre-attaque de Michel
de Bonnecorse, ex-monsieur Afrique de
Chirac, pour enflammer le débat public
sur la Françafrique. Mais sur un seul volet,
certes pas des moindres: la corruption des
politiques français.
Le sujet a momentanément occupé le
devant de la scène médiatique et, dans toute
démocratie digne de ce nom, le scandale
aurait continué à enfler jusqu’à que la lumière
soit faite. Ici non, seuls quelques démentis
peu crédibles ont été opposés à ces graves
accusations. Et point de scandale lorsqu’on
a appris mi-novembre, sans surprise, que
le Parquet classait l’affaire sans suite,
faute d’éléments probants – l’avantage
étant que tant qu’on n’enquête pas, on ne
risque pas d’avoir de preuves. Pendant
ce temps, les gouvernements d’un G20
présidé cette année par la France continuent
à faire un peu d’agitation médiatique, vaille
que vaille, pour prétendre s’attaquer aux
grands désordres de l’économie mondiale...
en prenant bien soin de ne rien faire
qui pourrait vraiment menacer le secret
bancaire dans les quelques 70 paradis
fiscaux et judiciaires indispensables aux
circuits financiers internationaux, licites
ou illicites -mais toujours criminels. Cette
bienveillance assure le maintien du pillage,
et avec lui de juteux retours financiers,
de la part des entreprises reconnaissantes
comme des élites africaines corrompues.
Nos politiques peuvent alors jurer, la
main sur le cœur, n’avoir jamais attrapé
une mallette : qu’importe, à l’heure de
la finance dématérialisée et des comptes
numérotés. Ainsi, bien que Denis Robert
ait définitivement gagné ses procès
en février contre la multinationale
Clearstream, chambre de compensation au
carrefour de milliers de transactions dont
potentiellement beaucoup d’opérations de
blanchiment d’argent, rien n’a encore été
entrepris contre ce trou noir de la finance.
Voilà pourtant par où commencer, de façon
concrète, pour s’en prendre à l’évasion
fiscale et à la corruption. Encore faudrait-il
de la volonté politique pour cela.
Le mur médiatique se lézarde
Malgré ce sombre tableau, un cumul de
petites avancées, en apparence insuffisantes
pour faire bouger les lignes, permet au fur
et à mesure de progresser dans la lutte
contre la Françafrique et ses avatars. Outre
la polémique sur les valises de billets de
Robert Bourgi, on peut ainsi saluer le travail
considérable de quelques journalistes
courageux sur les attentats de Karachi et
les réseaux autour de Ziad Takieddine, des
affaires qui ne sont pas sans rappeler la
Françafrique et ses circonvolutions.
Il faut aussi relever que certains médias se
sont démarqués à l’occasion de la première
visite officielle de Paul Kagamé, le 12
septembre, en constatant le risque pour la
vérité que représentait ce rapprochement
franco-rwandais. Médiapart puis Le
Canard ont aussi jeté un beau pavé dans
le marigot en novembre, à propos des
circonstances exactes de l’attaque aérienne
contre les militaires français à Bouaké en
2004, le scénario de la manipulation et de
l’affaire d’Etat tendant à s’imposer.
La parodie d’élection présidentielle au
Cameroun a également été l’occasion
de mini-révolutions dans le monde
journalistique. Grâce notamment à
l’excellent ouvrage de Fanny Pigeaud (Le
Cameroun de Paul Biya, Karthala, 2011),
plusieurs journaux ont dénoncés a parodie
d’élection en préparation. Quitte, dans le cas
du Monde, à se contredire quelques jours
plus tard en publiant un publireportage à la
gloire de Paul Biya, facturé au régime pour
près de 470 000 euros selon des révélations
récentes du journal camerounais Le Jour...
Cette contre-offensive des communicants
françafricains ne change pas la donne:
l’auto-censure des journalistes français
parvient, timidement mais sûrement, à
reculer. Avec elle, c’est l’Omertà qui se
brise, même lentement, et le monde politique
qui suit, avec quelques députés osant enfin
demander des commissions d’enquêtes
parlementaires sur le rôle de la France dans
l’assassinat de Thomas Sankara ou, plus
récemment, sur la coopération militaire
avec le Cameroun. Que ces lézardes dans
la chape de plomb qui couvre la politique
africaine de la France s’élargissent
plutôt qu’elles ne se rebouchent
aussitôt ne dépendra, comme toujours,
que d’une chose : notre capacité, en
tant que citoyens français écœurés
par ce scandale, à élargir le débat et à
construire le rapport de forces.
Alice Primo
No 208 n Décembre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 15
Justice
Compaoré et Gbagbo à la CPI
O
n aurait aimé que la visite du
président
burkinabé,
Blaise
Compaoré, à la Cour pénale
internationale (CPI) soit un canular! Ce 9
novembre, il était invité à une conférence
au sommet sur la diplomatie de la paix, la
justice internationale et l’ordre mondial !
Selon le journal gouvernemental burkinabé
«Luis Moreno Ocampo, explique cette
invitation par le fait que le Burkina Faso
a joué un rôle important dans la résolution
d’un certain nombre de crises dans la sousrégion Ouest-africaine».
La CPI ne peut tout de même pas avoir
oublié que le conflit ivoirien a débuté par
une agression armée à partir du Burkina
Faso. Guillaume Soro considère d’ailleurs
Blaise Compaoré comme son «mentor qui
lui a tant donné» (Fraternité Matin, 1er
octobre 2008). Compaoré est donc venu
faire part de son expérience à la CPI. Il est
venu plaider une certaine flexibilité de la
CPI: «La réparation directe de certains
torts dont les victimes ont souffert à travers
l’accès gratuit aux services sociaux de base
et les compensations financières constitue
une autre démarche pour parvenir à la
justice»… expliquant que l’amnistie peut
parfois accélérer la signature d’accord de
paix. Une amnistie qui pourrait s’appliquer
à lui-même lorsqu’il ne sera plus président!
Mais outre les crimes pour lesquels il aurait
pu être poursuivi au Burkina Faso, qu’en estil de l’implication du Burkina dans d’autres
conflits internationaux? Libéria et Sierra
Leone par exemple. Charles Taylor est seul
sur le banc des accusés au Tribunal Spécial
sur le Sierra Leone, le cousin de la CPI,
alors que les délibérations ont mis plusieurs
fois en cause Blaise Compaoré, aux côtés
de Kadhafi, pour leur implication dans ce
conflit notamment les livraisons d’armes.
Quant au Libéria, la CPI semble ne pas avoir
voulu aller plus loin que la commission
Vérité et Justice, alors que le conflit qui a
déchiré ce pays a été bien plus effroyable
que celui de Côte d’Ivoire. Ainsi des
criminels de guerre comme Prince Johnson
peuvent se présenter aux élections. Et Ellen
Johnson Sirleaf, gagnante contestée de ces
mêmes élections, avait été pourtant citée
dans le rapport de la commission vérité
de ce pays comme devant être privée de
mandats électifs pendant trente ans pour ses
complicités avec Charles Taylor au début
du conflit. Cela n’a pas empêché qu’elle
reçoive le prix Nobel de la paix.
Blaise Compaoré en visite à la CPI, qui-plus-
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16 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2011 n No 208
est travesti en expert dans la résolution des
conflits qu’il a souvent lui-même suscité, est
une grave atteinte à la crédibilité de la CPI.
Une escroquerie qui témoigne des réseaux
puissants, toujours là pour faire passer
Blaise en faiseur de paix.
Depuis quelques années, il a même gagné
les faveurs du gouvernement américain,
premier bailleur de la CPI, après avoir été
pourtant longtemps décrié justement pour
son implication au Libéria. Mais Compaoré
abrite les manœuvres militaires américaines
sur son territoire.
La justice internationale ne semble donc
malheureusement pas vouloir s’extraire
des critiques selon laquelle la justice qui y
prévaut est celle de ceux qui financent les
tribunaux. Seuls la mobilisation citoyenne
pourra imposer plus de justice.
Bruno Jaffré
Bulletin fondé par F.-X. Verschave
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Directeur de la rédaction: Raphaël De
Benito.
Secrétaire de rédaction: Janine Sfiligoï,
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Sharon Courtoux, Sisulu Mandjou Sory,
Raphaël Granvaud, David Mauger, Odile
Tobner, Vincent Munié.
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Abonnements : David Dousseau
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