Fiche du document numéro 22719

Num
22719
Date
Jeudi Juillet 2010
Amj
Fichier
Taille
714256
Titre
Billets d'Afrique No. 193
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Dans ce numéro

Sommaire
ËP. 2 Les brèves de la Françafrique

Côte d’Ivoire

Une histoire
réécrite
Le 9 novembre 2004 à Abidjan,
la France a seulement « frolé la
catastrophe» selon le journaliste
Thomas Hofnung.

La France contre la CPI
Les positions
défendues
par la France au
congrès de révision
de la Cour Pénale
Internationale sont
un nouvel exemple
de l’hypocrisie
et du cynisme de sa
diplomatie.

Le déshonneur
de la France
Non, il ne s’agit pas de l’équipe de France de foot, mais d’une réflexion sur les
notions d’honneur et de déshonneur qui ont cours dans les médias. La vague
d’hystérie nationale qui a submergé le pays à la révélation horrifique du gros mot
qu’Anelka a adressé à l’entraîneur de l’équipe de France de foot s’est traduite par
une inflation rhétorique sans précédent.
(suite page 3)

Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 193 Juillet-août 2010 - 2,30 euros

Guinée : des “amis” si encombrants
– Tchad: un culot “sansfaille” – Enfants
soldats – Muraille virtuelle – Pétrole contre
nourriture.

ËP. 1 & 3 Le déshonneur de la
France
ËP. 4 La maladie de la perdiemite
Regard critique sur l’aide publique au
développement.
ËP. 5 Comores
La vie politique est cadencée par les crises
alors que la constitution de 2004 favorise
le séparatisme. C’est dans ce cÒontexte
qu’Ayoumba Combo, un poulain de Bob
Denard, a été assassiné le 13 juin.

ËP. 6 Côte d’Ivoire Une histoire réécrite
Le 9 novembre 2004, la France a seulement
«frolé la catastrophe» à Abidjan selon le
journaliste Thomas Hofnung.

ËP. 7 La France contre la cpi
Les positions défendues par la France
au congrès de révision de la CPI sont
un nouvel exemple de l’hypocrisie et du
cynisme de sa diplomatie.

ËP. 8 Quand Bolloré nous écrit
ËP. 9 Les brèves de la Françafrique
Eurafric – On s’en doutait – Stephen Smith:
on ne se refait pas – L’arroseur arrosé – Des
secrets bien gardés –

ËP. 10 Cultures et enseignements : une
indépendance à conquérir.
Si les dépendances militaires, monétaires,
économiques, et politiques sont largement
dénoncées, les cas de la culture et
l’enseignement sont tout aussi éloquents.
ËP. 11 Les brèves de la Françafrique
Sénégal: adieux émouvants – Contresens
– Indépendances à la sauce françafricaine–
Joyandet, mûr pour la démission –
Lire: La France au cœur du génocide des
Tutsi
ËP. 12 Cameroun de tous les dangers

w w w. s u r v i e . o r g

En bref
Guinée : des «amis »
encombrants
Le 23 mai dernier, le candidat de l’UFR
aux élections présidentielles guinéennes,
l’ancien Premier ministre Sidya Touré,
dénonçait les «agitations de certains pays
amis» : «Nous souhaitons que ceux qui
ne sont pas ici et qui ne doivent pas voter
ne se mêlent pas de ces élections, surtout
pas pour des affaires de copinage. Nous
pensons que la Guinée est assez mûre.
Nous avons l’habitude de nous gérer et
nous souhaitons qu’on nous laisse nous
gérer.» Or d’après Jeune Afrique du 13
juin, le même «s’est discrètement rendu
à Paris le 26 mai, veille de l’ouverture de
la campagne électorale où il a été reçu en
“haut lieu”». Sûrement pour réitérer ses
recommandations…
Une preuve supplémentaire que les
bonnes habitudes françafricaines ne sont
toujours pas perdues… Les questions qui
se posent: combien de futurs présidents
potentiels ont été reçus ? Et quelle est la
teneur des propos rassurants qui ont été
échangés de part et d’autre ?

se contentait de demander, le lendemain
sur RFI, le temps «d’observer les choses
tranquillement», affirmant se méfier «des
rumeurs».
Le 5 février, il posait tout sourire aux côtés
du dictateur tchadien qu’il assurait de son
soutien «sans faille». Ce dernier ne niait
d’ailleurs pas les arrestations d’opposants,
mais les qualifiait de «détails» dont il
n’avait que faire. Et il a fallu une bonne
semaine, alors que la presse française
commençait à s’émouvoir du sort de
l’opposition tchadienne, et que l’Union
européenne demandait la «libération
immédiate» des opposants, pour que
la France se contente de demander des
«clarifications» sur les «motifs» de leur
emprisonnement, et «sur les procédures
judiciaires dont les autorités tchadiennes
pensent qu’elles leur sont applicables».

Enfants soldats
Selon le New York Times, repris par
Le Monde (14 juin), l’administration
américaine aide le gouvernement somalien
à payer les soldes des enfants soldats qui
sont recrutés et envoyés au front. «A ce

Tchad :
un culot « sans faille »

Dans un communiqué du 25 juin, le quai
d’Orsay «se félicite de la décision prise
par les autorités tchadiennes d’ouvrir
le comité de suivi de l’enquête sur la
disparition d’Ibni Oumar Saleh aux experts
internationaux.» Le comité de suivi, créé
pour enterrer les démarches judiciaires
qui auraient dû découler du rapport de la
commission d’enquête tchadienne, laquelle
pointait implicitement la responsabilité de
la présidence tchadienne, a déjà presque
deux ans d’existence, et en l’occurrence,
difficile de penser qu’il vaut mieux tard
que jamais…
Et on croit rêver quand le quai d’Orsay
affirme : «La France avait immédiatement
appelé à ce que tous les moyens soient
mobilisés pour qu’il soit retrouvé et à
la création d’une commission d’enquête
chargée de faire la lumière sur sa
disparition et sur les événements de
février 2008.» Passons sur le fait que
les militaires français sont sans doute les
premiers à connaître la vérité, après les
exécutants et le commanditaire de cette
«disparition», et sur le fait que plusieurs
sources affirment que c’est sur la base
des écoutes militaires françaises que les
opposants tchadiens avaient été arrêtés
le 3 février 2008. Rappelons simplement
que M. Morin, alerté le jour même de
ces disparitions par différentes ONG,
et sans doute déjà au fait de la situation,

française de la Défense, Michèle Alliot
Marie, avait fait mine de menacer le
pouvoir tchadien de retirer les forces
françaises si celui-ci ne démobilisait pas
les mineurs présents dans son armée et ne
mettait pas un terme à leur recrutement.
L’année suivante, le règlement de cette
question devait, selon l’ONU, être un
préalable au déploiement de la force
européenne Eufor-Tchad/RCA.
Depuis, l’on n’a guère démobilisé que
les enfants provenant des rebellions
ralliées au régime et plusieurs milliers
de mineurs sont toujours sous uniforme
tchadien. Mieux, le régime bénéficie de
la complaisance de l’UNICEF qui préfère
une collaboration a minima plutôt que de
braquer le dictateur tchadien.
La récente conférence qui s’est déroulée
au Tchad vise à obtenir l’absolution de
la communauté internationale et à écarter
le risque d’une procédure devant la Cour
pénale internationale. Ses effets seront
vraisemblablement à la hauteur des
mesures prises, puisqu’il ne s’agit, selon
la ministre des affaires sociales du Tchad,
que d’opérations de «sensibilisation»
auprès des militaires.

Muraille virtuelle
Onze pays africains se sont réunis mi-juin
à N’Djamena pour relancer le projet de
«Grande muraille verte», visant à enrayer
l’avancée du désert de Dakar à Djibouti par
une politique volontariste de reboisement.
«La Grande Muraille verte est un projet
conçu par les Africains pour les Africains
et pour les générations futures. C’est
une contribution de l’Afrique à la lutte
contre le réchauffement climatique», a
commenté le chef d’Etat tchadien Idriss

jour, seuls deux pays n’ont pas ratifié la
Convention internationale des droits de
l’enfant, qui fixe à 15 ans l’âge minimum
d’enrôlement volontaire et à 18 ans l’âge
de participation directe aux hostilités, il
s’agit des Etats-Unis et de la Somalie»,
rappelle d’ailleurs Le Monde. Une
information que l’on peut rapprocher
d’un autre (non) événement : «Dans
une déclaration signée mercredi 9 juin,
au terme de deux jours de conférence à
N’Djamena, au Tchad, six pays africains
– le Cameroun, la Centrafrique, le Niger,
le Nigeria, le Soudan et le Tchad – se sont
engagés à ce “qu’aucun enfant de moins
de 18 ans ne prenne part, directement
ou indirectement, à des hostilités et, le
cas échéant, de prévenir toute forme de
recrutement”.» (Le Monde, 11 juin).
Rappelons qu’en 2006, la ministre

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juillet-Août 2010 n No 193

Déby (Le Monde, 18 juin). De bien belles
paroles sur lesquelles a renchéri son
homologue sénégalais : «Le désert est
un cancer qui progresse (...). C’est pour
cela que nous avons décidé ensemble
de mener cette bataille titanesque. Avec
la Grande Muraille, nous avons en

Éditorial
perspective l’arrêt du désert mais au-delà
la colonisation du désert (…) Nous n’avons
plus le droit de regarder impuissamment
la destruction de l’Afrique.» Seul bémol
pour ce projet déjà entériné depuis trois
ans par l’Union africaine: «Aucun budget
n’a été défini», selon Abakar Mahamat
Zougoulou, coordinateur tchadien de la
réunion de N’Djamena. Un détail…

Pétrole contre
pourriture

La Coalition européenne sur le pétrole
au soudan (ECOS), plate-forme d’ONG
spécialisées dans l’aide, qui avait déjà
interpellé l’Union européenne par le
passé sur les risques d’instrumentalisation
des conflits au profit de l’exploitation
pétrolière et sur les collusions possibles
entre multinationales étrangères et
oligarchie soudanaise, vient de demander
aux gouvernements suédois, autrichien
et malaisien d’enquêter sur la complicité
d’un consortium pétrolier dans les crimes
de guerre et les crimes contre l’humanité
commis au sud Soudan. Si le consortium,
formé en 1997 autour de la société Lundin
Oil (Suède) avec Petronas Carigali Overseas
(Malaisie), OMV (Sudan) Exploration
(Autriche) et Sudapet (Soudan) n’est
pas accusé d’avoir participé directement
à la politique de terre brûlée menée par
les forces gouvernementales, «c’est le
consortium qui a exprimé le besoin d’une
zone sécurisée pour ses opérations»,
affirme le révérend James Koung Ninrew,
secrétaire général du conseil de paix dans
la région, qui poursuit: «En outre, sans les
contrats, le gouvernement n’aurait pas eu
d’argent pour acheter des hélicoptères de
guerre et des munitions. Dès que les troupes
ont sécurisé la zone, elles ont déménagé
vers une autre, systématiquement, et les
entreprises ont suivi, jusqu’à ce que toute
la zone du Bloc 5A ait été placée sous
contrôle. Les entreprises pouvaient voir
les villages encore en feu » (IPS, 14 juin).
Selon le rapport d’ECOS, le consortium
a non seulement travaillé aux côtés des
auteurs des crimes contre l’humanité,
mais également facilité la commission de
ces crimes par la mise à disposition de ses
infrastructures. Autrement dit, c’est à la
demande du consortium pétrolier et grâce
à ses moyens matériels et financiers que
certaines zones pétrolières ont été vidées
de leur population, avec des méthodes
meurtrières qui ressemblent à celles mises
en œuvres plus récemment au Darfour.
Autre zone potentiellement riche en
pétrole où les crimes contre l’humanité
commis par les autorités de Khartoum et
leurs supplétifs pourraient profiter demain
à d’autres multinationales…

Le déshonneur
de la France
Suite de la page 1
« désastre », « honte », « mafia », « racaille », « voyous » ne sont que
les plus doux des vocables qu’on a entendus. Le monde politicomédiatique s’est déchaîné en leçons de morale d’un grotesque achevé
dont apparemment il n’a aucune conscience, ce qui est bien le plus
consternant.
Il s’agit de savoir en effet où nous mettons notre honneur national.
De ce point de vue l’échelle des valeurs est totalement renversée :
affaire d’État sur un sujet futile, détail sans importance sur les sujets
les plus graves. Il y a là de quoi s’inquiéter pour la santé morale de
notre pays.
Le président Sarkozy a été vu, lors du sommet franco-africain de Nice
le 31 mai, cajolant les plus corrompus des dictateurs africains dont il
a trouvé flatteur de s’entourer. Le public était prié de voir là une image
de la grandeur et du prestige de la France dans le monde. En réalité
on exaltait des prévaricateurs et des assassins dont, dans les pays
démocratiques, on répugne à serrer les mains.
Notre honneur national n’a pas de ces pudibonderies et n’était pas
le moins du monde effarouché par ces fréquentations douteuses.
Business is business, c’est le seul principe de morale qui s’impose.
Nous allons récidiver en allant applaudir le 14 juillet défilant sur les
Champs Élysées, des bataillons appartenant à des armées dont la
fonction est de réprimer leurs propres concitoyens et ayant à leur
actif nombre de massacres. Cette honte nationale n’a l’air d’émouvoir
personne.
Que la politique s’affranchisse de toute morale, bien des gens,
alléguant ce qu’ils croient une philosophie cynique et qui n’est qu’un
vulgaire opportunisme, vous diront que c’est normal, l’intérêt national
devant l’emporter sur toute autre considération et l’axiome roi est que
la fin justifie les moyens. On trouverait cet étrange abandon des règles
morales élémentaires moins choquant si les mêmes ne se révélaient
les plus sévères censeurs des comportements de catégories de la
population jeunes et pauvres, deux circonstances, l’ignorance et le
besoin, que toute philosophie morale considérera comme atténuantes,
requérant plus l’admonestation, voire la compassion, que l’anathème.
Dans La généalogie de la morale, Nietszche dit a peu près que les
faibles ont inventé la morale pour se croire bons et non faibles. Je
serais tentée de croire que ce sont au contraire les maîtres, sachant
que leur force n’est qu’apparente, qui ont inventé la morale pour
maintenir leur pouvoir sur ceux qui se croient faibles. En tout cas nous
tomberons d’accord avec le philosophe quand il conclut que « la tâche
du philosophe de l’avenir [se trouve ] dans la résolution du problème
de l’évaluation et de la détermination de la hiérarchie des valeurs». La
place attribuée ces jours-ci à la valeur honneur de la France, dit assez à
quel rang le mettent ceux qui l’invoquent.

Odile Tobner

Droit de réponse

A la suite de la parution, le mois dernier, de notre éditorial, Bolloré
désenclave l’Afrique (Billets d’Afrique n°192, juin 2010, à relire sur
survie.org), le directeur général de la société Bolloré, Gilles Alix, nous a
demandé la publication d’un droit de réponse. Nous le publions en page
8 assorti d’indispensables commentaires.

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No 193 n Juillet-Août 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Aide au développement

La maladie de la perdiemite
Regard critique sur
certains comportements
préjudiciables de l’aide
publique au développement.
comme la «perdiemite»
qui dilapide l’argent de
l’aide et annihile souvent le
dynamisme politique local.

L

es perdiem sont des sommes
forfaitaires attribués aux acteurs et
aux participants de toute activité «de
développement» en guise de motivation
à leur participation. On peut distinguer
les perdiem attribués au personnel des
organisations (services de coopération,
ONG, ministères, etc.), visant à couvrir
leurs frais, et les perdiem versés aux
bénéficiaires de l’aide afin de les motiver
à délaisser leurs activités habituelles ainsi
que les frais éventuels découlant de leur
participation au projet proposé (cessation
d’activité, transport, restauration, etc.). Sans
cette motivation, les «bénéficiaires» ne
s’intéressaient généralement pas aux actions
que des étrangers venaient entreprendre chez
eux et à leur intention… d’où un problème
de légitimité de ces «porteurs d’aide»
boudés par leurs bénéficiaires !
L’impact sur la population est l’objectif
final des projets et un indicateur sur
lequel les bailleurs se basent pour évaluer
l’utilisation de leur argent.
Afin de s’assurer de la participation des
populations, l’habitude fut prise dans une
majorité de structures de développement
de proposer des perdiem «de motivation»
afin d’attirer les bénéficiaires aux ateliers,
formations ou même aux cérémonies
d’inauguration de leurs projets.
La participation de la population devient
ainsi effective, et les bailleurs peuvent se
convaincre (à tort ou à raison) de l’intérêt
des actions qu’ils financent.

Dérives
Si le défraiement des dépenses des
participants est justifiable, l’effet pervers
de ce système est que la participation des
bénéficiaires est trop souvent motivée
par les perdiem uniquement, et ne reflète
donc pas leur intérêt réel. De plus, cette
pratique favorise une attitude de mendicité
systématique vis-à-vis des étrangers qui
veulent apporter leur aide. C’est ainsi
qu’on a pu voir des villageois réclamer de
l’argent pour aider à vider un camion de

vivres et de matériel qui leur était offert
par une petite ONG, ou des femmes exiger
un perdiem pour suivre un programme
d’alphabétisation… de quoi refroidir la
générosité de ceux qui, peu informés de ces
pratiques de «l’aide», s’investissent un peu
naïvement dans de telles actions !
Quant aux perdiem reçus par le personnel
des organismes de développement pour
leurs déplacements de terrain, ils conduisent
également à des dérives voire à de la gabegie.
Les sommes attribuées étant souvent sans
commune mesure avec les dépenses de
logement et de restauration qu’elles sont
censées couvrir. Ainsi, il n’est pas rare de
voir des réunions être organisées loin du
lieu de travail habituel justifiant alors d’un
déplacement et augmentant ainsi d’autant
les perdiem reçus par les agents. Des
agents se spécialisent alors dans la «course
aux gombos» qui leur assure un surplus
conséquent à leur salaire naturel. Certains
justifient d’ailleurs l’existence des perdiem
par la faiblesse des salaires. En tout cas,
parmi lapopulation, ceux qui ont poussé les
études sont majoritairement attirés par le
travail dans les ONGs qui offre ces nombreux
avantages ce qui limite fortement l’initiative
entrepreneuriale et le secteur privé local,
incapable d’offrir autant d’avantages que les
bailleurs étrangers.

Impacts en politique
et journalisme
En plus de gaspiller les finances du
développement, la «perdiemite» gangrène
également la vie politique locale, car
le développement est forcément lié
aux questions politiques. Les élus, les
représentants du peuple et même les
syndicats sont régulièrement invités par les
organismes de développement, qui les ont
habitués à «manger» grâce aux perdiem.
De ce fait, leurs choix sont plus souvent
orientés par la hauteur de la «motivation»
(sans parler directement de corruption)
que par la pertinence des propositions qui
leur sont faites. Du coup, certaines petites
structures ayant peu de moyens mais de
bonnes idées (comme de nombreuses
associations locales) n’obtiennent pas
l’appui des autorités concernées trop
souvent accaparées par les projets où la
«motivation» est plus intéressante. Or cet
appui est souvent indispensable au succès
des projets de développement.
Même problème pour les journalistes qui,
à Ouagadougou comme à Dakar, reçoivent
généralement 5000 FCFA (7,50 euros) «pour

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juillet-Août 2010 n No 193

l’essence» pour couvrir un évènement dans
leur ville. D’autre part, une grande partie de
la presse contient des publireportages sur les
projets menés et payés assez chèrement.

La marchandisation de l’info
Ainsi, c’est l’ensemble du système de
presse qui est entré dans une logique de
marchandisation de la couverture médiatique.
Or, la presse joue un rôle prépondérant
dans la formation de l’opinion publique et
la constitution d’une démocratie. Si elle
est guidée dans ses choix par la rétribution
qu’elle tire de ses sujets, elle ne peut pas être
objective et ne joue donc pas son rôle.
La perdiemite est donc non seulement un
gaspillage important de l’argent destiné au
développement (notons toutefois que cet
argent est quand même injecté dans le pays
de destination, ce qui vaut toujours mieux que
l’aide qui retourne au pays d’origine), mais
également un frein à l’émergence d’initiatives
locales et au volontarisme politique. Après
de longues années d’application de ces
pratiques, il semble aujourd’hui bien difficile
de revenir en arrière.
De plus en plus d’ONG ou de services de
coopération refusent ou limitent dorénavant
ces pratiques, mais de façon trop désordonnée
pour entrainer un changement réel dans
l’immédiat. Comme pour la corruption, la
désintoxication ne sera pas facile, mais elle
est nécessaire pour que l’aide ne transforme
pas ses bénéficiaires en mendiants, mais les
conduise plutôt à pouvoir se passer d’aide
; pour que les acteurs de la politique, du
journalisme, de la société civile jouent
enfin leur rôle dans l’élaboration de sociétés
démocratiques. A terme, c’est du système
d’aide lui-même dont il faudra se débarrasser,
car en plaçant des peuples sous assistance de
pays étrangers, il instaure une hiérarchie
qui est ressentie comme naturelle et qui nie
l’égalité des peuples.
Noël Surgé

Comores

Rififi dans la “démocratie séparée”
La vie politique des Comores
est cadencée par les crises
alors que la constitution de
2004 favorise le séparatisme.
C’est dans ce contexte
qu’Ayoumba Combo, un
poulain de Bob Denard, a été
assassiné le 13 juin.

L

es premiers artisans du sabotage de
l’État des Comores indépendant, en
contre-feu du maintien illégal de la
France à Mayotte, furent les mercenaires,
Bob Denard en tête, de 1975 à 1997.
Puis les séparatistes avec un bras droit de
Denard: Ayoumba Combo. La sortie de
crise étant pourtant possible avec les accords
de Tananarive du 23 avril 1999 chapeauté
par l’OUA (future Union africaine). Ceuxci proposaient en effet une constitution qui
préservait le fédéralisme sur l’Archipel.
Mais en 1999, deux colonels francocomoriens ont pris le pouvoir : Azali sur la
Fédération à Moroni, par putsch, le 23 avril,
et Abeid sur Anjouan, le 3 juin. Les deux
étaient d’accord pour fusiller l’accord
africain et le remplacer par les accords de
Fomboni, bien plus français, qui entérinaient
l’idée séparatiste en proposant une Union
des Comores. Union qui a vu le jour en
2004 à la suite de l’adoption de la nouvelle
constitution. Aujourd’hui, malgré un
président Sambi correctement élu en 2006,
une série de crises cadence la vie politique
des Comores.

Le spectre du séparatisme
Lorsqu’un autre pays, comme le Qatar, le
Koweït ou le Soudan propose un projet
de coopération et d’investissement, il
doit choisir à quel gouvernement d’île le
proposer. Fonder un institut de formation,
une structure d’aide à l’économie n’est
plus de la compétence de l’Union. C’est
donc aujourd’hui la constitution de 2004
qui entretient et qui favorise la concurrence,
les jalousies et autres rancœurs entre les îles
sœurs. En un mot : le séparatisme.
Plus besoin de mercenaires ou de
barbouzes françaises (qui occupent
pourtant toujours bien la place) pour
empêcher le développement des Comores
et la progression du bien public, garant de
la paix sociale et politique. La Constitution,
plébiscitée à l’époque par Michel Rocard,
s’en charge. La perfusion économique

française à Mayotte faisant le reste. Le
président Sambi a entrepris une inflexion
constitutionnelle (lire Billets d’Afrique
n°178), pour diminuer les frais pléthoriques
dus à la multiplication des gouvernements,
pour atténuer les conflits de compétence et
parce que comme dit le gouvernement: «De
2002 à 2019, il aurait fallu organiser des
élections quasiment tous les ans.»
Cette réforme s’accompagne aussi d’un
prolongement de son mandat pour une
durée de moins d’un an pour synchroniser
les élections des îles et de l’Union, ce
qui a provoqué des hurlements contre le
supposé risque de «présidence à vie».
Le gouvernement vient d’être légèrement
remanié après une médiation de l’Union
africaine faisant suite à des troubles. Il gérera
la période de transition jusqu’à l’élection
présidentielle de novembre 2010. Le futur
président ne peut être issu que de l’île de
Mohéli (le président Sambi étant d’Anjouan),
conformément au principe constitutionnel
de présidence tournante. En boycottant
les réunions de conciliation, l’exécutif de
Mohéli (d’origine largement séparatiste)
a largement poussé au pourrissement de
la situation «parce que nous n’allons pas
légitimer un président dont le mandat est
achevé [depuis le 26 mai 2010, si l’on dénie
la prolongation validée par référendum et
par la Cour constitutionnelle]», selon Saïd
Dhoiffir Bounou, proche du gouverneur
de Mohéli. Mohéli a finalement accepté de
signer l’accord sous l’égide de l’UA alors
que le régime Sambi, de son côté, commet
de réels dérapages. Le plus grave d’entre eux
est certainement d’avoir empêché l’opposant
du parti Ridja, Me Larifou, de se rendre
à Mohéli où des perturbations politiques
étaient en cours.. Son interception violente,
lors de laquelle il a été frappé et étranglé, l’a
conduit à l’hôpital dans un état grave.

L’assassinat d’un
poulain de Bob Denard
C’est dans ce contexte qu’a été assassiné,
dans la nuit du 13 juin, Ayoumba Combo,
qui incarnait la «continuité du non-État».
De presque tous les coups tordus et familiers
des secrets d’État franco-comoriens, poulain
de Denard, ce Comorien formé par le régime
d’aparteid d’Afrique du Sud était déjà
membre de la sinistre Garde présidentielle
sous Ahmed Abdallah (au pouvoir de 1978
à 1989). Il fût un tortionnaire et assassin
apprécié de ses collègues mercenaires
(blancs). Lorsqu’en 1995, le président Djohar

est renversé par un coup d’État téléguidé par
la France et maquillé en putsch manqué par
Denard, Combo joue le rôle de faux-nez de
celui-ci, en présidant le «Comité militaire de
transition».
En 1997, l’Archipel éclate dans une crise
séparatiste: Combo dirige l’un des deux
mouvements sécessionistes à Anjouan.
«Pour nous, le seul salut, c’est de quitter
les Comores, de nous trouver au sein de la
France» déclare-t-il. En 1999, lorsque le
colonel Azali commet son putsch, Combo
reste proche du palais présidentiel.
En septembre 2001, sur l’île d’Anjouan,
un séparatiste (Bacar) en renverse un autre
(Abeid), tout aussi illégitime. Combo est
dans le clan putschiste... au service d’Azali?
Lorsqu’en 2006, Sambi est élu président,
sans fraude, Combo reste à son poste.
Apparemment incontournable, il est nommé,
l’année suivante, commandant régional de
l’AND (Armée nationale de développement)
à Anjouan.
En mai, il est confronté aux troupes de Bacar,
qui l’arrêtent. C’est l’UA qui le fait libérer.
En mars 2010, il est nommé par Sambi
chef de corps des Forces comoriennes de
la défense (FCD). Depuis son assassinat,
de multiples éléments sont évoqués dans
la presse qui rappelle que, début avril, le
domicile du chef de la police a été incendié,
que le général Salimou Amiri, chef d’étatmajor, a publié en avril une lettre dans
laquelle il accuse l’entourage de Sambi (dont
implicitement Combo) de vouloir l’éliminer
physiquement. Selon Kamal Ali Yahoudha
(Malango Actualité, 15 Juin) Sambi serait
allé «jusqu’à confier à quelques proches
lors d’un pique-nique à Bandrankowa,
dimanche [14 juin] (…s’inquiéter) de ce
qu’il a qualifié des «projets dangereux qui se
préparent» sans donner plus de précisions.»
Dans cet univers de coups tordus, aucune
hypothèse n’est à écarter, surtout pas celles
que personne n’a encore osé émettre. Nous
n’avons même pas la preuve de la réalité
du soutien indéfectible de Combo à Sambi,
thèse soutenue à l’unanimité.
Pierre Caminade

No 193 n Juillet-Août 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Côte d’Ivoire

Une histoire réécrite
Le 9 novembre 2004 en
Côte d’Ivoire, la France
a seulement « frôlé la
catastrophe» à Abidjan
selon le journaliste Thomas
Hofnung.

A

l’occasion d’un article sur
l’histoire de l’emblématique hôtel
Ivoire d’Abidjan, intitulé Hôtel
Ivoire, livre d’histoire et paru le 18 juin
dans Libération, le journaliste Thomas
Hofnung revient sur les événements de
novembre 2004 en Côte d’Ivoire, plus
particulièrement sur la fusillade commise
le 9 novembre sur l’esplanade de l’hôtel
Ivoire par l’armée française. Mais selon
lui, la France aurait alors seulement «frôlé
la catastrophe.»
Thomas Hofnung rapporte d’abord une
nouvelle version des circonstances de
cet événement : «Dans la nuit du 7
au 8 novembre 2004, un escadron de
blindés reçoit pour mission de rallier
l’hôtel pour en assurer la sécurité. Mais
en essayant de contourner une foule de
manifestants, d’après le témoignage d’un
officier, François-Régis Jaminet [dans
Carnets d’Ivoire, paru récemment chez
L’Harmattan], les soldats de Licorne
se retrouvent curieusement face à la
résidence du président Gbagbo. Aussitôt,
la rumeur d’une tentative de coup d’Etat
se répand en ville.»
En décembre 2004, un mois avant les
faits, c’est le même Thomas Hofnung
qui avait rapporté la version de l’armée
française, celle du colonel Destremau en
l’occurrence, commandant du détachement
Licorne concerné, version qui mérite d’être
rappelée : « Il commet une invraisemblable
erreur d’orientation. En pleine nuit, la
colonne de blindés s’égare et se retrouve
face à la résidence du président Gbagbo :
“Au lieu de tourner à gauche, notre guide
situé à l’avant a fait un tout-droit et nous
nous sommes retrouvés devant le palais
présidentiel”, raconte le colonel.»
L’année suivante, dans son livre La Crise en
Côte d’Ivoire, Dix clés pour comprendre,
Hofnung estimait toutefois que «deux
autres hypothèses restent plausibles. La
première: les militaires français auraient
reçu pour instruction d’intimider le
pouvoir d’Abidjan pour l’obliger à calmer
le jeu. (…) La deuxième: la France
avait bien l’intention de déposer Laurent

Gbagbo, mais au dernier moment, le haut
responsable ivoirien qui devait prendre les
rênes du pouvoir se serait “dégonflé”.»
Dans son dernier article, Hofnung
n’explique pas ce qui l’a conduit à écarter
depuis ces deux dernières hypothèses
pour ne retenir que la nouvelle version
militaire. D’autant qu’il n’est pas inutile de
rappeler que la rumeur de coup d’Etat n’a
pas attendu cet épisode pour se répandre,
et pas seulement dans les rue ivoiriennes:
ainsi dans son édition du 8 novembre, Le
Figaro rapporte : «Des signaux clairs ont
été envoyés au président ivoirien pour lui
signifier que son avenir politique pourrait
être sérieusement compromis. Il pourrait
faire l’objet de sanctions internationales,
voire être poussé vers la sortie. […] À
Paris, circulaient des noms de remplaçants
éventuels, militaires ou politiques.»
Francis Blondet, ambassadeur de France
au Burkina Faso à l’époque expliquera
ultérieurement, dans un témoignage
dont n’a jamais rendu compte la presse
française:
«Souvenez-vous
qu’entre
les 6 et 9 novembre 2004, un escadron
de chars qui passait à proximité de la
présidence ivoirienne aurait pu facilement
proposer à Laurent Gbagbo de changer
de vie à l’extérieur de son pays. Une
option qui a été repoussée. […] Nous
avons été parfaitement conscients de
cette possibilité à portée de main et nous
l’avons refusée. Pour certains, c’était
une façon de se courber, de se mettre à
genoux devant M. Gbagbo.» (Sidwaya,
28 février 2006). Dans ces circonstances,
la présence des chars français à proximité
du domicile du chef d’Etat ivoirien paraît
moins «curieuse» que cette obstination de
l’armée française à l’expliquer de manière
aussi inepte.

Des versions mensongères
Thomas Hofnung poursuit ainsi son récit:
«Le 9 novembre, dans l’après-midi, la
foule, avec la complicité des gendarmes
ivoiriens censés la contenir, s’approche
dangereusement des hommes de Licorne.
Des coups de feu partent. Dans les
étages supérieurs de la tour, des tireurs
d’élite des forces spéciales sont entrés
en action pour empêcher le lynchage de
plusieurs marsouins.» On retrouve ici
la thèse sur la «légitime défense», voire
la «légitime défense élargie» qu’avait
à l’époque brandie la ministre de la
Défense. Plusieurs versions officielles
différentes s’étaient alors succédé : les

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juillet-Août 2010 n No 193

Hôtel Ivoire, novembre 2004, les blindés
français face à la foule de manifestants.
civils ivoiriens auraient tiré les premiers;
les civils et les gendarmes ivoiriens
auraient échangé des tirs entre eux ; les
soldats français n’auraient riposté que
par des tirs de sommations; les civils
ivoiriens auraient armé la mitrailleuse
d’un char français ; les gendarmes
ivoiriens auraient cherché à se saisir des
soldats français pour les envoyer dans la
foule ; les tirs de sommation auraient été
seulement suivis de tirs de dissuasion ;
les militaires n’auraient procédé qu’à des
tirs d’intimidation et seuls les hommes du
COS embusqués dans les étages de l’hôtel
auraient visé des manifestants avec des
armes non-létales, etc.
Autant de versions mensongères démenties
par les témoignages, mais surtout par les
images filmées sur place, et diffusées en
France par l’émission «90 minutes»
sur Canal plus, qui fut ensuite censurée.
Paul Moreira, responsable de l’émission,
les commente ainsi dans son livre Les
Nouvelles censures, dans les coulisses de
la manipulation de l’information : «À
15 heures, les manifestants sont à moins
de deux mètres des blindés français.
Certains jeunes s’amusent, par défi, à
aller toucher le canon des chars. Ils sont
acclamés. À la suite d’un mouvement de
foule plus important que la caméra ne
parvient pas à capter, l’ordre de tirer est
donné. En une minute, les soldats français
brûlent 2000 cartouches. De l’autre côté
du dispositif, en surplomb d’un bâtiment,
les caméras de télévision ivoirienne filment
la scène. Des soldats, bien campés sur
leurs jambes, tirent en rafales. Certains
au-dessus des têtes, d’autres à tir tendu,
le fusil au niveau de la poitrine. Ils tirent
sans même la protection de leurs véhicules
blindés, qui sont rangés en rempart juste
derrière eux… Apparemment les soldats
savent qu’ils ne risquent pas de riposte.
Quand les tirs cessent les caméras

ivoiriennes continuent d’enregistrer : les
victimes, la terreur, la chair entamée par
les balles, une main arrachée, les os brisés
par le métal. “Qu’est-ce qu’on a fait à la
France?”, hurle un homme. Une image
choque particulièrement: un corps sans
tête. La boîte crânienne a explosé et la
cervelle s’est répandue autour d’elle. Ça
ne peut pas être une balle de fusil d’assaut
FAMAS. Le calibre est trop mince. Un seul
type de munitions est capable de faire autant
de dégât : la 12,7 millimètres. De celles qui
équipent certains fusils de snipers.»
Le bilan de la scène par Hofnung est
plus sobre: «Les autorités ivoiriennes
évoqueront un “massacre”. Au moins deux
Ivoiriens auraient été tués. Le mal est fait.
Des soldats “blancs” ont ouvert le feu sur
une foule officiellement désarmée dans un
pays d’Afrique. Ces images feront le tour
du continent.»

Des tirs délibérés
Du continent africain, s’entend, parce
qu’en France, c’est «circulez, y’a rien à
voir !». Les images du massacre, que l’on
trouve aujourd’hui aisément sur internet, et
la posture des soldats français démontrent
clairement que les manifestants n’étaient pas
«officiellement» désarmés, mais réellement
désarmés. On comprend mal également
l’utilisation du conditionnel au sujet des
ivoiriens tués, à moins que les victimes
dont la tête a été broyée soient de sacrés
simulateurs. Quant au nombre des victimes,
une enquête du Parisien à l’époque recensait
16 morts et 76 blessés par balles (certains
ayant été victimes des mouvements de foule
engendrés par les tirs français). Mais surtout,
il est malhonnête de ne pas rappeler que
cette fusillade n’était pas la première, et que
dans la nuit du 6 au 7 novembre notamment,
l’armée française avait tiré depuis des
hélicoptères sur des foules de manifestants
également désarmés. Au total, les autorités
ivoiriennes avancent aujourd’hui le chiffre
de 90 tués et de plus de 2000 blessés. Si
ces chiffres n’ont pu être confirmés avec
précision par des sources indépendantes,
les enquêtes de la FIDH, d’Amnesty et
de la Croix rouge confirment l’ordre de
grandeur et surtout le caractère délibéré et
gratuit de ce qu’il faut bien appeler, sans
guillemet, un massacre.
Un massacre néocolonial qui devrait
relever de la Cour pénale internationale, à
défaut d’être jugé par la justice française,
et au sujet duquel on comprend bien
l’intérêt de l’armée française à allumer
périodiquement des contre-feux.
On comprend moins bien l’intérêt d’un
journaliste à risquer sa réputation pour
relayer ces écrans de fumée au lieu de
réclamer justice pour les victimes.
Raphaël Granvaud

La France contre la CPI
Les positions défendues par la
France au congrès de révision
de la CPI, un nouvel exemple
de l’hypocrisie et du cynisme
de sa diplomatie.

F

rançois Zimeray, l’ambassadeur
français pour les droits de l’homme, ne
craint pas de qualifier d’«exemplaire»
la coopération de la France auprès de la Cour
pénale internationale (CPI) en réponse au
rapport annuel d’Amnesty qui s’inquiète de
voir la France faire le choix délibéré de rester
un refuge pour les génocidaires (Libération,
26 mai). On sait en effet que dans le projet
de loi d’adaptation au statut de Rome qui
a institué la CPI, les sénateurs français ont
restreint la possibilité de poursuites judiciaires
non pas aux criminels contre l’humanité
présents sur le territoire, mais à ceux qui y
ont une «résidence habituelle». Clause
restrictive et à l’interprétation vague en vertu
de laquelle il suffira de n’effectuer que de
longs séjours touristiques pour bénéficier
d’une impunité totale…

L’obstruction française
On lira donc avec intérêt les articles1 de
par Christine Laroque (ACAT) et Simon
Foreman (Amnesty et CFCPI) à l’occasion
du 1er congrès de révision du statut de
Rome à Kampala début juin. L’hypocrisie
et le cynisme de la diplomatie française y
sont à nouveau confirmés. Par exemple,
on apprend que les représentants français
ont tout simplement «séché» les réunions
de bilan concernant le «principe de
complémentarité», c’est-à-dire précisément
l’adaptation des droits nationaux à l’exigence
de juger les criminels de guerre et les
criminels contre l’humanité. «Les autorités
françaises préféreraient-elles protéger
leurs relations diplomatiques plutôt que
de réprimer les crimes les plus graves?»,
s’interrogent les auteurs.
On découvre également que la France
ne voyait pas d’un bon œil l’extension
de l’interdiction de certaines armes aux
conflits armés non-internationaux (CANI)
quand celles-ci sont déjà proscrites dans
les conflits internationaux, où leur usage est
considéré comme crime de guerre: armes
empoisonnées, gaz asphyxiants ou toxiques,
certains types de munitions comme les
«balles qui s’épanouissent ou s’aplatissent
facilement dans le corps humain, telles que
des balles dont l’enveloppe dure ne recouvre
pas entièrement le centre ou est percée
d’entailles». Certaines de ces munitions
sont en effet utilisées en France par certaines

unités spécialisées de la police ou de la
gendarmerie.
La France ne s’est toutefois pas opposée
à l’amendement proposé par la délégation
belge, moyennant quelques restrictions
parmi lesquelles la CPI ne pourra pas se
prononcer sur leur usage si celui-ci relève
de l’«application de la loi», c’est-à-dire par
exemple du maintien de l’ordre…
Autre anecdote instructive: l’article 124,
exigé par la France à la création de la CPI, en
vertu duquel elle était exemptée pendant sept
ans de toute poursuite contre ses ressortissants
(c’est-à-dire en fait contre ses militaires) en
cas de crime commis par ces derniers, a fait
des émules. La France avait été le seul pays,
avec la Colombie, à demander l’application
de cet article, avant de se rétracter peu avant
l’échéance des sept années. Isolée sur cette
question, elle ne comptait pas mener bataille
pour le maintien de l’article 124, qualifiée de
«permis de tuer» par Amnesty.
Mais d’autres pays, asiatiques notamment,
ont exigé son maintien, sous prétexte
d’encourager plus facilement certains Etats
non-signataires à ratifier le traiter.
Enfin concernant la question centrale du
congrès, à savoir l’adoption du crime
d’agression d’un Etat par un autre au nombre
des compétences de la CPI, c’est la France qui
a pris la tête des Etats qui s’y sont opposés.
Cela aurait en effet privé le conseil de sécurité,
et en réalité les membres permanents du
conseil de sécurité, du monopole de qualifier
ce qui relève ou non d’une agression et au
besoin d’ordonner au procureur de la CPI
d’ouvrir une enquête.

Héritage colonial
Si la France s’oppose aux remises en cause
des privilèges des membres permanents
du conseil de sécurité, et préfère voir
la CPI subordonnée aux considérations
géopolitiques des grandes puissances, c’est
notamment parce que ce statut, hérité de
la période coloniale et de l’après Seconde
Guerre mondiale, constitue un élément non
négligeable dans le rapport de force qu’elle
impose à ses anciennes colonies. Au final,
le crime d’agression a bien été adopté à
Kampala, mais là encore assorti de filtres qui
rendent l’indépendance de la CPI incertaine
en la matière et surtout renvoyée aux calendes
grecques, puisque subordonnée à un vote de
l’Assemblée des Etats parties en… 2017.
Un délai suffisant pour que la diplomatie
française fasse à nouveau la démonstration
de toute la coopération dont elle est capable
en matière de lutte contre l’impunité…
Raphaël Granvaud
1: http://kampala.blog.lemonde.fr/

No 193 n Juillet-Août 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Droit de réponse

Quand Bolloré nous écrit...
Le directeur général de la
société Bolloré, Gilles Alix,
nous a demandé de publier
ce droit de réponse, ce que
nous lui accordons :

«D

ans un éditorial publié le
7 juin 2010, Odile Tobner
revient sur le procès pénal,
en diffamation, que le groupe Bolloré a
été contraint d’engager à la suite de la
diffusion, sur France Inter, d’un reportage
consacré à ses activités au Cameroun.
Par un jugement du 6 mai 2010, la 17ème
chambre correctionnelle du tribunal de
grande instance de Paris a estimé, en son
âme et conscience, que ce reportage était
effectivement diffamatoire et a condamné à
une amende Benoît Collombat, journaliste
et Jean-Paul Cluzel, alors directeur de
publication de la radio France Inter.
Benoît Collombat et Jean-Paul Cluzel ont
également été condamnés à payer 1 euro
de dommages et intérêts chacun, outre
10 000 euros de frais de justice. L’éditorial
de votre site en date du 7 juin 2010 croit
devoir remettre en cause les conditions
dans lesquelles la justice française les a
condamnés.
Ceci est pour le moins paradoxal puisque
les prévenus eux-mêmes n’ont pas interjeté
appel de ce jugement les condamnant.
Votre éditorial remet, par ailleurs, en cause
l’activité du Groupe Bolloré en Afrique et
particulièrement au Cameroun par des
allégations déjà sanctionnées ; le Groupe

Bolloré est un groupe industriel, créé en
1822, qui emploie plus de 33 000 personnes
dans 100 pays dans le monde dont 41 en
Afrique et qui, par les investissements qu’il
réalise en Afrique (200 millions d’euros par
an) et en particulier au Cameroun, participe
au développement de ce continent.
La société anonyme Bolloré et ses filiales
emploient, au Cameroun, plus de 3500
salariés. Tous perçoivent des salaires
largement supérieurs aux minima légaux
et bénéficient d’une protection sociale et
de services de santé que nulle autre société
implantée au Cameroun n’est en mesure
d’apporter à ses salariés.
Enfin, les injures proférées à l’encontre
de Dominique Lafont, Michel Calzaroni
et Olivier Baratelli ne méritent aucune
réponse particulière tant elles sont gratuites
et démontrent que, face à l’insuffisance
des
arguments,
certains
préfèrent
jeter l’anathème personnel : ceci est
méprisable.»
Le directeur général de la société Bolloré,
Gilles Alix, cite le chiffre de 200 millions
d’euros investis en Afrique. Ce chiffre
ne pourrait avoir valeur d’argument que
s’il était accompagné du montant du
chiffre d’affaires et de celui des bénéfices
réalisés en Afrique. Notre éditorial ne
contenait aucune allégation mais seulement
des interrogations sur l’ignorance dans
laquelle est tenu le peuple camerounais de
l’intégralité des accords qui lient la société
Bolloré à l’État camerounais, ce qui est
propice aux spéculations, qu’il ne suffit pas
de condamner mais qu’il faudrait réfuter.

Sur le fait que France Inter n’a pas fait
appel, rien ne permet à M. Alix de conclure
que la radio reconnaît la diffamation. Il est
d’ailleurs étonnant qu’aucun communiqué
faisant état de cette condamnation n’ait été
lu, dans un délai d’un mois, à l’antenne de
France Inter, comme l’exigeait le tribunal
correctionnel de Paris.
Le renoncement de France Inter à faire
appel, qui sonne comme un lâchage de ses
journalistes, peut donc aussi résulter d’une
transaction entre les deux parties. Rappelons
également que le journaliste d’Inter, Benoit
Collombat, a été condamné seulement sur
quelques points de son reportage. Ainsi la
description des conditions de travail et de vie
des ouvriers dans les plantations de palmiers
à huile de la Socalpam (dont le groupe
Bolloré est actionnaire à près de 40%) n’a
fait l’objet d’aucune condamnation.
À ce sujet, le groupe Bolloré a renoncé aux
poursuites engagées contre la photographe
Isabelle Alexandra-Ricq et France Inter qui
témoignaient du quotidien peu enviable des
coupeurs de palme de la plantation dans
une autre émission de la radio publique.
Ce qui permet aujourd’hui au groupe Bolloré
de communiquer sur une demi-victoire
judiciaire plutôt que de risquer une défaite.
Quant au sentiment que nous exprimions à
propos des acteurs du groupe Bolloré, cela
appartient à la liberté de jugement, qui ne
saurait exclure la critique voire la satire, sinon
la presse serait réduite à la communication
publicitaire.
Mais c’est probablement ce que suppose la
«leçon de journalisme».

remarquable désintéressement. Aucun
lien avec la volonté de la France de
donner des atours plus présentables
à sa coopération militaire, ni avec la
poursuite d’une quelconque politique
d’ingérence, encore moins avec son
souhait mainte fois répété de voir les
moyens logistiques de ces futures Forces
africaines en attentes (FAA) stockés dans
ses propres bases militaires, et surtout
pas avec la perspective d’un nouveau
marché en équipements de défense
qu’ouvrirait leur constitution…
Les Américains qui mènent une
coopération sécuritaire de plus en plus
poussée en Afrique sous couvert de lutte
contre le terrorisme ne prennent, quant à
eux, même plus la peine de cacher leurs
intentions derrière le prétexte d’aider

à l’autonomie des armées africaines.
Ainsi Anthony Holmes, commandant
adjoint des activités civilo-militaires
du Commandement militaire américain
pour l’Afrique (AFRICOM), expliquait
au sujet des récentes manœuvres
militaires
conjointes
«Flintlock
2010» qui se sont déroulées en mai
dernier dans la région sahélienne: «Le
but de l’exercice est d’améliorer la
coopération et l’interopérabilité des
forces ouest-africaines, des Etats-Unis
et des forces européennes, permettre la
communication et la coordination entre
plusieurs forces d’une dizaine de pays»
(IPS, 5 mai).
En clair, préparer les armées africaines
à collaborer à de futures interventions
américaines.

L’exemple allemand
Le président fédéral allemand, Horst
Köhler, a annoncé sa démission
le 31 mai dernier, à la suite d’une
polémique consécutive à une émission
de radio à laquelle il participait. Il y
justifiait la participation allemande à
des interventions militaires extérieures
par la nécessité de défendre certains
intérêts économiques.
Aucun risque côté français, puisque la
France n’intervient en Afrique, comme
chacun sait, que pour le bien-être des
populations africaines. Et si la diplomatie
française a annoncé, lors du sommet
de Nice, une contribution française de
300 millions d’euros sur trois ans pour
contribuer à la formation de futures
forces africaines pour le maintien
de la paix, c’est par pur altruisme et

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juillet-Août 2010 n No 193

En bref
Eurafric
Certains secteurs du patronat allemand
n’avait pas fait mystère en 2006 de leur
intérêt pour la participation de l’Allemagne
à l’opération militaire européenne Eufor en
RDC (initiée en sous-main par la France,
cf Le Monde diplomatique, juillet 2006)
en raison des ressources minières de ce
pays. «L’accès aux matières premières
minérales est le tendon d’Achille de
l’approvisionnement de l’Europe et de son
industrie», réaffirmait, début juin, Ulrich
Grillo, responsable du comité matières
premières de la Fédération des industries
allemandes (BDI), lors d’un colloque de
l’Association franco-allemande pour la
science et la technologie (Le Monde, 16 juin).
Des préoccupations que partagent les autres
patronats européens, particulièrement
pour les minerais rares nécessaires au
développement des nouvelles technologies
(terres rares, niobium, indium, lithium,
tantale, etc.) La commission européenne
a donc élaboré une liste réactualisable de
quatorze métaux dont l’approvisionnement
pourrait devenir «critique». Face à ce
risque, toujours selon Le Monde, «la
Commission s’apprête donc à prendre
des initiatives. Tout d’abord, à mener
une politique commerciale internationale
plus volontariste, afin de ne pas laisser
le champ libre aux industriels chinois
ou nord-américains, particulièrement en
Afrique. “Il faut que nous trouvions une
complémentarité entre notre stratégie
de développement et notre politique de
matières premières”, commente-t-on dans
l’entourage du commissaire Tajani. Le
8 juin, la Commission a, par exemple,
rencontré la Commission de l’Union
africaine afin, notamment, d’esquisser un
partenariat autour des matières premières.
Cela se traduirait par des investissements
européens sur les infrastructures, notamment autour des bassins miniers, et
par un travail commun d’évaluation des
ressources géologiques africaines.»
Le seul développement qui vaille, c’est celui
des infrastructures nécessaire au pillage du
sol par les multinationales…

On s’en doutait
Selon un rapport d’ACTION (Advocacy
to Control TB Internationally), une ONG
financée par la Fondation Gates, les
programmes de santé «mis en œuvre en
Afrique subsaharienne depuis dix ans par la
Banque mondiale et ses partenaires ont été
largement inefficaces» (AFP, 9 juin 2010).
S’intéressant notamment à la recrudescence
de la turberculose, «ce rapport montre
que les soutiens financiers importants
de la Banque mondiale et des agences

le compère de Stephen Smith pour un certain
nombre de publications. Un discours «in»
et un discours «off» ?

L’arroseur arrosé

spécialisées dans la santé en Afrique
n’améliorent pas la situation sanitaire des
pays africains les plus pauvres», affirme
Richard Skolnik, ancien responsable des
programmes santé, nutrition et population
de la Banque mondiale pour l’Asie du Sud,
et co-auteurs du rapport.

Stephen Smith :
on ne se refait pas

Stephen Smith, dont le livre Négrologie a
fait l’objet de «malentendus» de la part
d’«associations qui ont polémiqué», selon
Christophe Boisbouvier qui l’interviewait
au sujet de son dernier ouvrage Voyage en
post-colonie, le «pacte colonial» entre la
France et la Côte d’Ivoire est terminé. Si cette
assertion peut se discuter au plan politique,
après l’échec de la diplomatie chiraquienne
pour mettre à genou le régime Gbagbo, c’est
au plan économique que Smith entend le
démontrer : «Quand vous regardez les deux
secteurs clés qui comptent en Côte d’Ivoire,
c’est-à-dire le pétrole, aujourd’hui le premier
secteur pour ce qu’il apporte au budget de
l’Etat, et le second c’est le secteur agricole
café-cacao, la France n’y est plus. Donc
c’est d’autres pays qui comptent et la France
est agitée comme un chiffon rouge parce que
ça permet aux patriotes de rallier la cause de
la seconde indépendance.» (RFI, 21 mai).
Des raccourcis un peu rapide, pour quelqu’un
qui est évidemment bien mieux informé
que cela. Si l’on s’en tient à ces deux seuls
secteurs, sans même insister sur le fait que
Bouygues, qui vient d’obtenir la construction
du troisième pont d’Abidjan, n’est pas absent
du secteur des hydrocarbures et qu’il reste
quelques entreprises françaises dans la filière
agricole, on a du mal à comprendre comment
la France reste encore aujourd’hui le premier
investisseur dans le pays et le deuxième
partenaire commercial derrière le Nigéria, le
premier si l’on excepte le secteur pétrolier.
Avec quelque 600 entreprises, et notamment
quelques noms bien connus du CAC 40
dans le bâtiment, le transport, la banque,
les assurances ou les communications, la
Côte d’Ivoire était qualifiée de «paradis
du business français» par La Lettre
du Continent (17 juin), la publication
confidentielle dirigée par Antoine Glaser…

C’était la solution miracle des années 90
vantée par le FMI et la Banque mondiale
à nombre d’Etats africains asphyxiés par
une dette illégitime : le plan d’ajustement
structurel.
Il s’agissait de privatiser massivement les
services publics afin de désendetter l’Etat. Le
résultat a surtout profité aux multinationales
occidentales comme Bolloré qui se sont ruées
sur les sociétés de chemins de fer malien ou
camerounais par exemple, la population ne
gagnant que davantage de misère.
Ironie de l’Histoire, la même mésaventure
se profile en Europe, en Grèce notamment,
assommée par une dette colossale dont
une partie est le fruit des spéculations sur
le marché des obligations d’Etats. Cette
fois, le loup est chinois. «En novembre
2008, Cosco décrochait pour trente-cinq
ans et 3,4 milliards d’euros le contrôle
d’une base de porte-conteneurs au Pirée,
ouvrant les Balkans et la mer Noire aux
produits chinois», (…) «les discussions
gréco-chinoises se concentrent actuellement
sur le développement d’un grand centre de
commerce à l’ouest du Pirée et ses débouchés
ferroviaires. Les chemins de fer grecs
figurent au programme de privatisations
annoncé début juin par Athènes pour faire
entrer plus de 3 milliards d’euros dans les
caisses d’ici à 2013», (Le Monde, 17 juin).

Secrets bien gardés
Un décret et deux arrêtés sont parus en
catimini, le 23 juin. Ils fixent les restrictions
apportées aux investigations judiciaires
dans les «lieux protégés» par le secret
défense. Des sanctuaires, dans lesquels les
magistrats ne pourront plus pénétrer sans
être accompagnés par le président de la
commission consultative du secret de la
défense nationale (CSSDN) - celle-ci devant
en outre donner un avis au ministre sur
l’autorisation d’utiliser ou non ces saisies.
Une vingtaine de «lieux faisant l’objet
d’une classification», ne relevant que des
ministères de l’intérieur et de la défense sont
décrits dans une annexe, elle-même classifiée
pour cinq ans. Le second arrêté régit les
«lieux abritant des éléments couverts par
le secret», sans que la liste soit publiée.
Le juge devra interroger la chancellerie,
détentrice de la liste, pour savoir si le lieu
qu’il envisage de perquisitionner en fait
partie. En toute confiance bien sûr. Ce
double verrou n’est autre que la réponse à
la perquisation avortée de l’Elysée en 2007
des juges instruisant l’affaire Borrel.

No 193 n Juillet-Août 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves

Culture et enseignement,
une indépendance à conquérir
En cette année de
cinquantenaire, les
indépendances africaines
soulèvent de nombreux
débats en France
comme en Afrique. Si les
dépendances militaires,
monétaires, économiques,
et politiques sont
largement dénoncées, il
est d’autres aspects de
la dépendance moins
évidents mais tout aussi
éloquents : la culture et
l’enseignement.

L

’enseignement
primaire
et
se­­­con­daire,
révèle
assez
symboliquement
la
faible
indépendance des états d’Afrique
francophone vis-à-vis de l’occident, et
de la France en particulier : le format est
souvent inspiré du système français des
années 60 (CEP, BEPC, Baccalauréat,
avec un faible taux de réussite au bac),
et le contenu des cours est peu adapté
aux contextes nationaux. Le Monde du
10 juin 2010 1 nous révèle par exemple
que, d’après le directeur international
d’Hachette International, Jean-Michel
Ollé : «L’histoire enseignée s’inscrit
largement dans les «sous-régions»
(Afrique de l’Ouest, de l’Est, etc.)
donnant peu de place aux histoires
nationales.»
Le groupe Hachette occupe d’ailleurs
85% des parts de marché de l’édition
scolaire en Afrique subsaharienne
francophone via les deux marques
Edicef (Editions classiques d’expression
française) et Hatier International. Plus
loin, on lit également que les contenus
mis à part, l’édition des manuels
scolaires échappe pour une très grande
part aux pays africains qui, dans
ce domaine comme dans beaucoup
d’autres, sont soumis au bon vouloir et
au rythme imposé par les bailleurs de
fonds.
Au niveau de la formation supérieure,
il est intéressant de s’attarder sur le cas
du 2iE, une école d’ingénieur sur l’eau
et l’environnement sise à Ouagadougou,

au Burkina Faso. Il s’agit de la seule
école africaine appliquant le système
License Master Doctorat qui permet
une reconnaissance à l’équivalent en
Europe ou en Amérique. Sur ce pointlà, on ne peut que louer l’existence
d’une structure en Afrique assurant
un enseignement de haute qualité et
permettant à des étudiants africains
d’échanger sur un pied d’égalité
avec les autres étudiants du monde.
Cependant, la fondation 2iE est
largement dépendante des apports
extérieurs, qui jouent alors un rôle
majeur dans sa politique. Ainsi, elle
compte par exemple dans son conseil
d’administration le ministère français
des Affaires étrangères et la société
SOGEA-SATOM (filiale de Vinci) ;
et surtout, la direction de l’école est
assurée par un Français: Paul Ginies, un
personnage sur lequel il faut s’attarder
un peu (voir encadré ci-dessous).
En ce qui concerne la culture, le lieu
privilégié des activités culturelles reste
le Centre culturel français (CCF) dans
de nombreuses capitales africaines
(notamment dans les anciennes colonies
françaises), souvent secondé par les
équivalents allemand et britannique,
l’institut Goethe et le British Council.
Des initiatives locales existent mais ne

bénéficie généralement pas des mêmes
ressources, et jouent, par conséquent,
un rôle secondaire sur le plan culturel.
Si les activités des CCF sont tout-àfait appréciables, notamment pour
la promotion des artistes locaux et
l’accueil d’artistes internationaux,
leur rôle dominant en comparaison
aux structures locales est somme
toute révélateur d’une indépendance
culturelle peu vigoureuse.
Noël Surgé

Le 2iE et son directeur
En avril 2010, le journal burkinabè l’Indépendant faisait état de licenciements
abusifs au sein de l’école d’ingénieur 2iE. Peu après, une lettre ouverte d’un
licencié révèle une gestion des ressources humaines empreinte de racisme à
l’égard des Burkinabé, et de favoritisme pour l’entourage de son directeur M.
Ginies. Attribution de marchés aux amis, « perdiemite » aiguë avec plus de 200
jours de mission à 500 euros par jour, rénovation de sa maison de fonction à
100 millions de FCFA (150 000 euros), M. Ginies est également président des
hommes d’affaires franco-burkinabé… alors qu’il jouit d’un statut de diplomate a
priori incompatible avec celui d’homme d’affaires ! D’ailleurs, le 2iE étant devenu
une fondation depuis 2005, elle ressort du statut de droit privé, ce qui ne justifie
pas le statut diplomatique de son directeur… un héritage de l’ancien système
négocié entre amis, sans doute !
D’après la lettre ouverte citée précédemment M. Ginies avoue lui-même : « Je
n’ai pas peur au Burkina, j’arrose » ! Le directeur du 2iE a effectivement su se
mettre dans les petits papiers du gratin franco-burkinabé : il a reçu la médaille
de chevalier de l’Ordre national du mérite de l’Etat français le 12 février 2010, et
a lui-même décerné le 26 novembre 2009 un titre de docteur honoris causa au
président du Faso Blaise Compaoré. Avec de telles relations, il n’est pas étonnant
que le président du conseil d’administration, l’ivoirien Amara Essy soit muet sur
les agissements scandaleux de Paul Ginies.

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juillet-Août 2010 n No 193

En bref
Sénégal :
adieux émouvants

«J’ai transmis à Paris des évaluations
sincères dont je n’ai pas à rougir. J’étais
tout à fait libre. Mais c’est vrai que ces
derniers mois, c’est différent. J’ai été de
plus en plus marginalisé et il a été de plus
en plus difficile de travailler», confie
Jean-Christophe Rufin, ex-ambassadeur
de France au Sénégal dont le président
Wade avait demandé la tête (Le JDD.
fr, 12 juin). «L’expression publique
d’un diplomate est certes limitée, mais
à l’intérieur du système, j’ai toujours
été très libre, j’ai toujours dit ce que je
pensais. (…). Je ne suis pas du tout un
homme de la Françafrique. (…) J’ai
appris beaucoup. Mais je suis dans
un système. Il faut l’accepter ou s’en
aller. Donc, je m’en vais», conclut-il.
La Françafrique, tu l’aimes ou tu la quittes !

Contresens
Le spécialiste des questions de défense au
Monde diplomatique, Philippe Leymarie,
analyse ainsi les efforts français pour
impliquer les autres Etats européens
dans les interventions ou la coopération
militaire en Afrique: «En fait, la
diplomatie française (…) s’efforce de
passer le relais de la sécurité en Afrique
– son “joujou” pendant les cinquante
ans qui avaient suivi les indépendances
– à l’Union européenne, qui peine à s’en
saisir (…). Au prix de ce dessaisissement au
profit de l’échelon européen, qui est aussi
une dilution et de fait un abandon, l’Etat
français se sent les mains plus blanches – et
la bourse moins percée!» (Blog Défense
en ligne, 31 mai) S’il s’agit effectivement
de partager le coût de certaines opérations,
on voit mal, au regard des quatre
interventions militaire européennes qui se
sont déroulées en Afrique, ce qui autorise
à parler d’«abandon» français.
Dans certains cas, il s’agissait simplement
de dissimuler des manœuvres tricolores
derrière le drapeau européen (RDC en
2003, Tchad et Centrafrique en 2008).
Dans d’autres, le multilatéralisme est réel,
reflétant directement l’existence d’intérêts
économiques partagés (RDC en 2006,
Golfe d’Aden aujourd’hui), mais la France
n’a jamais caché sa volonté de conserver
le leadership sur ces interventions
comme sur la définition de la politique
européenne de sécurité et de défense en
Afrique. En témoigne encore l’annonce,
alors que la France va prendre la direction
de l’opération Atalante contre la piraterie
au large des côtes somaliennes, d’un
renforcement de ses moyens militaires
sur place, avec l’envoi prochain du porte-

À lire
avion Charles de Gaulle, et d’un groupe
aéronaval comprenant des frégates de lutte
antiaérienne et anti-sous-marine, un sousmarin nucléaire d’attaque et un bâtiment
de ravitaillement.

Indépendance à la
sauce françafricaine

Après les récentes déclarations de
Christine Lagarde sur le franc CFA
(Billets d’Afrique de juin 2010), Sarkozy
en a remis une couche : «Sur ce point,
je veux être très clair: c’est aux quinze
Etats africains membres de la Zone
franc et à eux seuls, qu’il revient de
décider comment ils veulent gérer leurs
monnaies communes. Ce n’est pas à la
France de déterminer si le système actuel
est conforme à leurs attentes. Et je vous
rappelle que (…) ce sont les banques
centrales africaines et les autorités
politiques qui, dans chacune des sousrégions – en Afrique de l’Ouest, en
Afrique centrale, aux Comores – décident
en toute indépendance de la politique
monétaire.» (Les Afriques, 4 juin)
Un gros mensonge ! Statutairement,
la BEAC compte trois administrateurs
français sur treize et ne peut délibérer
qu’en présence d’au moins l’un d’entre
eux (article 38) ; la BCEAO compte
deux administrateurs français sur les
seize et ses décisions capitales doivent
être prises à l’unanimité (article 51);
enfin la BCC qui comporte quatre
administrateurs français sur les huit
ne peut adopter de décisions qu’à la
majorité (article 38). En bref, un droit
de véto français de fait sur les décisions
prises «en toute indépendance».
Si l’on ajoute les pressions économiques,
politiques ou militaires diverses, on
comprend que les réunions de la zone
franc soient toujours fixées, sur la
forme et sur le fond, par les autorités
françaises.

La France et le
gnéocide des Tutsis
«La France au cœur du génocide des
Tutsi» Jacques Morel, L’Esprit frappeur Izuba éditions, 50 euros
Fruit d’années de travail, l’ouvrage
monumental de Jacques Morel impressionne
d’abord par son ampleur : 1500 pages
d’analyse approfondie de la complicité
de la France dans le génocide des Tutsi.
L’auteur a consulté l’ensemble des sources
disponibles : enquêtes journalistiques,
rapports officiels (Sénat belge, Assemblée
nationale française, Organisation de
l’Unité Africaine, rapport Mucyo...),
rapports d’ONG (Human Rights Watch,
African Rights, Commission d’enquête
citoyenne), «archives de l’Elysée» et
travaux d’autres chercheurs...
Il publie d’ailleurs de larges extraits de
documents rares ou inédits, tel que le journal
du bataillon belge de la Minuar. «La France
au cœur du génocide des Tutsi» ne constitue
pas seulement la présentation la plus
complète à ce jour de la politique criminelle
de notre pays au Rwanda. Le livre est aussi
une véritable mine d’archives.
En bref, une œuvre dont la lecture est
indispensable pour tout citoyen s’intéressant
de près à la question de l’implication française
dans le génocide des Tutsi. Billets d’Afrique
proposera à ses lecteurs une lecture critique
de l’ouvrage à l’automne prochain.

Joyandet, mûr pour la démission
Boudiou ! Dire qu’il aura fallu attendre 2010 pour entendre de la bouche de l’exsecrétaire d’Etat à la coopération que «l’Afrique est mûre pour le développement»!
(Sud Ouest, mai 2010). Démissionné par l’Elysée, Alain Joyandet retourne donc à
sa mairie de Vesoul avec une perle de plus à un collier déjà bien garni. Il aura donc
achevé son mandat comme il l’a commencé: avec des inepties de gros calibre, aussi
énormes que la facture de ses déplacements ministériels en jet privé. C’est d’ailleurs
sans doute la seule chose que l’on retiendra de son passage à la Coopération.
Son successeur n’est autre que son ministre de tutelle: Bernard Kouchner. Au fond,
cela ne change pas grand chose, le bleu Joyandet prenait ses ordres à l’Elysée auprès
de Claude Guéant tandis que Kouchner est depuis longtemps un ministre étranger
aux Affaires du Quai d’Orsay, du moins en ce qui concerne l’Afrique.
Autant dire que le nouveau et officieux secrétaire d’Etat à la Coopération n’est autre
que le patron de l’Agence française de développement (AFD), Dov Zérah, proche
de Sarkozy et vieux routier de la Françafrique tout récemment nommé (Billets
d’Afrique et d’ailleurs n°192, juin 2010).
No 193 n Juillet-Août 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

Salves

Cameroun de tous les dangers
L’ONG International Crisis
Group (ICG) vient de
publier un rapport intitulé
«Cameroun, les dangers
d’un régime en pleine
fracture»1. Ses conclusions
sont sans appel : la France
«maintient le pays “sous sa
coupe” au détriment de la
démocratie et de l’économie
camerounaise. »

C

ette ONG, aux patronages et
conseillers assez éclectiques,
représentant un ensemble de
financiers et hommes politiques influents
dans la sphère occidentale sous influence
des États-Unis ne constitue pas, loin de là,
un repaire de révolutionnaires.
Son diagnostic sur l’état de déliquescence
dans lequel s’enfonce le Cameroun n’en
est que plus inquiétant. Tous les ingrédients
d’une situation explosive sont désignés et
décrits: la corruption généralisée, l’état
d’esprit de l’armée et du parti au pouvoir,
l’exaspération de la population qui a
conduit déjà aux tragiques journées de
février 2008.

Dans les conclusions la politique française
est explicitement remise en cause: «La
position de la France, très en vue en
raison de son passé d’ancienne puissance
colonisatrice et de l’importance de sa
présence économique au Cameroun, est
préoccupante. Elle est à la fois critiquée
par beaucoup de Camerounais qui lui
reprochent de soutenir le régime Biya
mais aussi par certains de ses pairs de la
communauté internationale qui estiment
qu’elle maintient le pays «sous sa coupe
«au détriment de la démocratie et de
l’économie camerounaise.»
L’approche de l’échéance présidentielle de
2011, verrouillée en faveur de Biya par une
réforme constitutionnelle et par la mainmise
sur l’organisme de contrôle de l’élection
Elecam, laisse craindre le pire, au point que
les plus lucides parmi les Occidentaux se
font les champions d’un changement même
brutal : «Même si des groupes et des intérêts
nationaux et étrangers estiment que sortir
du statu quo leur serait préjudiciable, la
situation impose aujourd’hui la réalisation
de réformes importantes pour éviter une
explosion ou une situation chaotique qui
aurait des répercussions négatives pour
tout le monde. Le chantage à la «stabilité»
des autorités («il ne faut rien changer sinon
le pays va exploser»), repris par une partie

Bulletin d’abonnement

Billets d’Afrique et d’ailleurs
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sur le continent africain et les jeux troubles de la «Françafrique ».
Au long de ses 12 pages, Billets d’Afrique décortique ainsi les principaux faits de
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12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juillet-Août 2010 n No 193

de la communauté internationale, n’est
plus longtemps viable. [...] Ces réformes
créeront inévitablement des agitations,
susceptibles de dégénérer de multiples
façons ; pourtant, le choix du statu quo
est finalement porteur de risques bien plus
importants.»
Reste à voir ce que les apprentis-sorciers
internationaux mijotent pour remplacer un
pouvoir installé contre les intérêts de la
population et devenu nuisible même pour
la bonne exploitation du Cameroun.
Odile Tobner
1 -Rapport d’Afrique n°161 – 24 juin 2010
disponible sur www.crisisgroup.org

Marchands de mort
L’étude annuelle des dépenses militaires
mondiales publiée en juin par le SIPRI
indique une nouvelle augmentation des
dépenses militaires mondiales en 2009, de
près de 6% sur celles de 2008. Le chiffre
total est vertigineux: 1531 milliards
l’année dernière. Les cinq membres
permanents du conseil de sécurité de
l’Onu représentent à eux seuls plus de
61% des dépenses militaires mondiales.
La France est toujours sur le podium à la
troisième place.
Bulletin fondé par F.-X. Verschave
Directrice de la publication: Odile Biyidi
Awala.
Directeur de la rédaction: Raphaël De
Benito.
Secrétaire de rédaction: Janine Sfiligoï,
Anne Colliou
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Sharon Courtoux, Sisulu Mandjou Sory,
Raphaël Granvaud, David Mauger, Odile
Tobner, Vincent Munié.
Ils ont participé à ce numéro : Souing,
Noël Surgé
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