Fiche du document numéro 22717

Num
22717
Date
Jeudi Avril 2010
Amj
Fichier
Taille
758644
Titre
Billets d'Afrique No. 190
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Dans ce numéro

Sommaire

Présidentielle du 4 mars
ou comment l’histoire
électorale bégaie

ËP. 2 Les brèves de la Françafrique
La fin des affaires – Le choix de
la barbouzerie ? – Larmes de
crocodile – Aide désintéressée
– Sans états d’âme – L’Elysée, cour
constitutionnelle de la Centrafrique ?
– SLAPP again ! – Réveil
parlementaire – Accaparement
des terres ?
ËP. 1 & 3 Economie de traite

Togo

ËP. 4 Niger Un eldorado minier si

Lomé. Face à face tendu entre militants
de l’opposition et forces antiémeutes.

Une élection
financée
par l’Union
européenne.
Les résultats
sont tombés,
conformes à
ceux qui l’ont
précédée depuis
1990.
Page 10 & 11

Bolloré, entreprise
philantropique ?
Fustigeant la «présentation misérabiliste et altermondialiste »
qui est faite de lui, le groupe Bolloré prétend être une entreprise
citoyenne et exemplaire en Afrique. Page 6

Economie de traite
Selon un rapport de l’ONG américaine Global Financial Integrity, l’Afrique a perdu,
en quarante ans, plus de 1 800 milliards de dollars. Ce montant vient pour environ
5 % de la corruption des gouvernements, pour 30 % des différents trafics, drogue,
armes etc. et pour 65 % de l’évasion fiscale des societés multinationales …
(suite page 3)
1

Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 190 Avril 2010 - 2,30 euros

instable
Après le coup d’Etat du 18 février, quelles
implications pour Areva ?

ËP. 6 Procès en diffamation : Bolloré
contre France Inter

Dominique Lafont, directeur Afrique de
Bolloré : «Si le groupe Bolloré avait voulu
gagner de l’argent en Afrique, ce n’est pas
de la logistique que nous aurions fait.»
Compte-rendu d’audience.

ËP. 7 A (ne pas) lire Une histoire des
forces spéciales, Jean-Dominique Merchet
Si l’auteur est assurément un érudit en
matière militaire, sa méthode ne relève
nullement de l’enquête journalistique.
ËP. 8 Mauritanie La stratégie de la
tension
Depuis son coup d’Etat en août 2008,
Abdel Aziz dirige le pays de manière
brutale sans que cela ne gêne ses
partenaires occidentaux.
ËP. 9 2010, année de l’afrique Le poisson
d’avril françafricain de Jacques Toubon.
Jacques Toubon, collectionneur de perles.
ËP. 10 & 11 Togo L’histoire bégaie
La fraude électorale, une pratique
structurelle du RPT.
ËP. 12 Lire: Retour du Tchad. Carnet
d’une correspondante, Sonia Rolley

w w w. s u r v i e . o r g

En bref
La fin des affaires

Aide désintéressée

Le projet de loi relatif à la réforme
du Code de procédure pénale entend
modifier le délai de prescription en
matière de délinquance financière. Les
délits tels que les abus de biens sociaux
seraient ainsi prescrits six ans après la
date de l’infraction, et non plus trois ans
après la date de leur découverte. Bien
pratique pour des affaires qui sont le
plus souvent révélées longtemps après
les faits. Plus de nouvelle affaire Elf ou
de nouvel Angolagate à craindre dans
ces conditions…

Il y a «un groupe français disposé à
améliorer le fonctionnement du port de
Matadi et du chemin de fer KinshasaMatadi» rapporte l’agence Xinhua
(25 mars) qui précise: «Le Premier
ministre de la République démocratique
du Congo (RDC) Adolphe Muzito a
promis l’implication du gouvernement
pour accorder des facilités au groupe
français Balloné [en fait Bolloré] (...)
à l’issue de l’audience qu’il a accordée
mercredi à Kinshasa, au directeur général
pour la région Afrique du groupe Balloné,
Dominique Lafont». La pieuvre Bolloré
continue d’étendre ses tentacules… (lire
aussi page 6)

Le choix de la
barbouzerie ?

Fin février, le général de Villiers (le frère
de l’autre) était annoncé par quelques
journalistes comme le successeur de
l’amiral Edouard Guillaud au poste
de chef d’état-major particulier du
président de la République. Quelques
jours plus tard, rétropédalage général:
in extremis, c’est le général Puga qui
a été choisi. Alors que de Villiers fait
figure d’officier «classique» de l’armée
de terre, Puga incarne une tradition
nettement plus françafricaine. Du saut
sur Kolwezi en 1978 à celui sur Birao
en 2007, il a participé, notamment dans
la Légion, à de nombreuses opérations
militaires en Afrique; il a occupé
le poste de commandant des forces
spéciales du COS à partir de 2004, puis
celui de sous-chef «opérations» à l’étatmajor des armées, avant de prendre la
direction du renseignement militaire
en 2008. Selon Merchet (blog Secret
Défense, 25 février), sa candidature
a été «soutenue par des anciens du
REP [parachutistes de la Légion] et les
policiers du renseignement (DCRI),
qui pèsent d’un poids important dans
l’entourage du chef de l’Etat».

Larmes de
crocodiles

«La Côte-d’Ivoire a d’énormes po­
tentialités, mais il est évident que tant
qu’il n’y a pas d’élections, les affaires
sont difficiles», a gémit Patrick Lucas,
président du Comité Afrique de MedefInternational, en visite à Abidjan.
Tel n’est assurément pas l’avis de
Bolloré (port d’Abidjan, chemin de fer,
chantiers navals, et bientôt publicité
et télécommunications), de Bouygues
(gaz, électricité, BTP) ou de quelques
autres «petites» PME comme Sagem,
CFAO, Vinci, Société générale, BNP
Paribas, Orange, etc.

Sans états d’âme
«L’invitation lancée à Charles Mwando
Nsimba, ministre de la Défense de la
République démocratique du Congo
(RDC), pour qu’il assiste avec une délé­
gation au défilé militaire du 21 juillet, jour
de la fête nationale belge, a provoqué un
tollé à Bruxelles. L’opposition a vivement
protesté contre cette invitation, faite de
manière unilatérale par Pieter de Crem,
le ministre de la Défense, à l’occasion
du cinquantenaire de l’indépendance
de l’ancien Congo belge. “Inviter une
armée accusée de viols, de pillages et
d’exactions à l’encontre des civils, ça va
trop loin”, a déclaré Wouter De Vriendt,
un écologiste flamand», rapporte Sabine
Cessou (Libération.fr, 23 mars), qui note
à juste titre : « En France, les armées de
quatorze anciennes colonies africaines
ont été invitées à défiler sur les ChampsElysées, le 14 juillet (…) A Paris, le passif
de certaines de ces armées, engagées
dans des guerres civiles larvées ou
appelées à réprimer des manifestations
à l’occasion d’élections contestées, ne
fait pas débat». Si les récents officiers
putschistes de Guinée ou du Niger ne
seront vraisemblablement pas de la fête,
pas d’états d’âme en revanche pour
célébrer les si douces armées tchadienne,
centrafricaine, congolaise, togolaise ou
camerounaise…

Savoir-faire familial
Le remplaçant de Bruno Joubert à
la cellule diplomatique de l’Elysée,
André Parant, «s’est glissé dans la
peau de “l’Africain” du Château avec
d’autant plus d’aisance que cet ancien
ambassadeur au Sénégal (…) a, avec
le continent, une relation familiale très
particulière» rapporte Jeune Afrique
(21 mars). Son grand-père fut en effet

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Avril 2010 n No 190

gouverneur au Gabon et son père «l’un
des conseillers spéciaux, en charge de
l’économie, du président ivoirien Félix
Houphouët-Boigny». Parant était quant à
lui à l’ambassade de Bangui comme chef
de la mission de coopération à la fin du
règne du colonel Mansion, et supervisa
l’élection de Patassé.

L’Elysée, cour
constitutionnelle de
la Centrafrique ?
En Centrafrique, rien n’est prêt pour garantir
la tenue d’un scrutin présidentiel à peu près
crédible, cette question ne constituant une
priorité ni pour Bozizé ni sans doute pour ses
conseillers militaires français. Les demandes
pour repousser le scrutin se multiplient
donc, mais Bozizé ne veut pas d’une date
au-delà de la fin prévue de son mandat, pour
ne pas risquer une période de flottement
constitutionnel. «Les autorités françaises
ont donc fait savoir au président François
Bozizé que sa légitimité ne serait pas remise
en cause par ce report extraconstitutionnel
et qu’il ne serait pas tenu de former un
gouvernement de transition» (Jeune Afrique,
21 mars) et elles ont discrètement fait pression
sur les leaders de l’opposition pour que ces
derniers adoptent la même ligne politique (La
Lettre du continent, 18 mars). Et si l’Elysée
annonçait tout de suite le résultat du prochain
scrutin ? On gagnerait du temps…

SLAPP again !
Après le SLAPP (acronyme de strategic
lawsuit against public participation) visant
à faire interdire la vente de l’ouvrage Noir
Canada, la première entreprise aurifère
au monde, Barrick Gold, vient de lancer
une nouvelle offensive avec menaces de
poursuites judiciaires contre le dernier ouvrage
coordonné par Alain Deneault, Imperial
Canada Inc. «Le 17 février dernier, pas
moins de deux éditeurs, sept auteurs et même
les deux traducteurs d’un manuscrit qui n’est
pas encore définitivement terminé ont reçu
une lettre de mise en demeure «préventive»
(…) Ces mises en demeure menacent de
poursuite quiconque publierait un ouvrage
que cette société jugerait «diffamatoire»
à son égard. Plus encore, elle a requis de
tous les intéressés qu’ils lui soumettent les
documents qu’ils ont à leur disposition. (…)
Intimidé par les conséquences financières
d’une telle poursuite, l’éditeur de Vancouver
Talonbooks a aussitôt effacé le contenu
de sa page Internet annonçant l’ouvrage
à venir et l’a remplacé par une éloquente
note d’abdication: «publication annulée»,
rapportent les auteurs qui dénoncent à
nouveau intimidation et censure permis

Éditorial
par ce type de procédures judiciaires au
Canada. De quoi faire rêver Bolloré !
(Lire page 6)

Réveil parlementaire
Une fois n’est pas coutume, saluons la
résolution, votée à l’unanimité par les
parlementaires français à l’initiative du
député PS, Gaétan Gorce : celle-ci demande
au gouvernement français de tout mettre
en œuvre pour que l’enquête menée sur la
disparition d’Ibni Oumar Mahamat Saleh
(Billets d’Afrique, mars 2008) puisse être
désormais suivie par un comité composé non
seulement de personnalités tchadiennes,
mais aussi d’observateurs internationaux,
comme le gouvernement tchadien s’y

était engagé à l’été 2008. Si cette résolution,
à laquelle s’est opposée le ministre des
Affaires étrangères Bernard Kouchner, reste
symbolique et non contraignante, elle n’en
est pas moins la bienvenue pour rappeler que
«nous ne pouvons nous résigner à ce que,
dans un pays où la France exerce une telle
influence, un homme tel que M. Saleh ait pu
disparaître au nez et à la barbe des autorités
diplomatiques et militaires françaises»
(Gaëtan Gorce), et ce d’autant plus que
les militaires français ne sont peut-être pas
étrangers à la décision de le faire disparaître…
Cette résolution avait été précédée d’une
audition en commission de Bruno Foucher,
ambassadeur de France au Tchad et François
Zimeray, ambassadeur pour les Droits de
l’homme. En attendant d’avoir sur le site
de l’Assemblée la retranscription de leurs
réponses, on pourra lire sur le blog de Gaëtan
Gorce les très pertinentes questions qui leur
ont été posées au sujet de cette disparition et
plus généralement de la coopération militaire
française dans ce pays.

Accaparement
des terres ?

Au congrès annuel de la Fédération
nationale des syndicats d’exploitants
agricoles (FNSEA), le principal syndicat
agricole français, Vincent Bolloré a
annoncé mercredi 31 mars qu’il souhaitait
investir dans l’agriculture française, en
crise structurelle, «un secteur d’avenir»
selon lui. Après la prolétarisation rurale des
populations camerounaises et libériennes,
bientôt celle des paysans français ?

Economie de traite
(suite de la page 1)
Ce flux massif d’argent illicite se fait en direction des institutions
financières occidentales. Il est favorisé par un système financier global
opaque comprenant les paradis fiscaux et judiciaires, les sociétés
fictives, les comptes bancaires anonymes, les fausses fondations, les
techniques de trucage commercial et de blanchiment de capitaux.
Ce flux déjà important dans les années 1970 a explosé à partir de 2000.
On peut y voir la conséquence des privatisations qui ont vu arriver les
multinationales occidentales dans les secteurs clés de l’eau, de l’énergie
et des transports. Avec celles qui, traditionnellement exploitaient
les richesses du sol et du sous-sol, le contrôle de l’économie est, en
beaucoup d’endroits, totalement étranger à l’Afrique.
Le montant de ces pertes est trois fois supérieur à celui de la dette
et aurait donc suffi en plus à lutter contre la pauvreté et développer
l’économie des pays concernés situés en quasi totalité au sud du
Sahara. Il rend dérisoires les aides, dont les politiques et les médias
nous rebattent les oreilles, puisque pour un dollar apporté, dix sont
exportés.
Ce phénomène essentiel ne fait l’objet ni de publicité ni d’études, alors
qu’on est inondé de discours prétentieusement suffisants sur les maux
dont souffre l’Afrique et que tous les Diafoirus de l’expertise médiaticopolitique se précipitent pour vendre leurs pseudo-services à des
gouvernements d’incapables.
On comprend d’ailleurs le soutien indéfectible dont bénéficient ces
gouvernements. Le coût de leur corruption est modeste comparé à
la manne que leur incurie complice permet de soutirer à des peuples
exsangues. On comprend aussi qu’aucun changement politique ne
peut s’instaurer sans la bénédiction des bénéficiaires d’un système
aussi providentiel.
On comprend aussi hélas les guerres inexpiables dont le feu est attisé par
les intérêts en jeu dans les zones les plus convoitées comme le Soudan
ou le Congo et bien ailleurs.
La nouvelle donne internationale fait qu’il y a maintenant, après un
demi-siècle béni de néocolonialisme triomphant, une concurrence des
prédateurs avec les puissances dites émergentes. On y gagne une
lumière crue répandue sur les appétits. Les élites africaines corrompues
lorgnent vers de nouveaux amis et pèsent les avantages respectifs de
leurs courtisans. Pour l’instant le contrôle des armes est déterminant,
et la France, présentée comme partante par des analystes intéressés
à sauvegarder un certain camouflage stratégique, conserve la haute
main sur ce secteur : pas de visas pour le gros des étudiants africains
candidats à une instruction qui manque cruellement sur place, mais les
militaires sont les bienvenus en France à tous les niveaux de formation et
les conseillers militaires français hantent les palais présidentiels.
Il faut bien assurer la défense du nerf de la guerre.
Odile Tobner

1.http://www.gfip.org/storage/gfip/documents/reports/gfi_africareport_web.
pdf
Retrouvez tous les articles de Billets d’Afrique et d’ailleurs
depuis 1993 ainsi que les publications, l’actualité et les communiqués
de l’association Survie sur le site survie.org !
Suivez également l’actualité françafricaine avec Billets d’Afrique et
d’ailleurs sur les réseaux sociaux Facebook et Twitter
No 190 n Avril 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Niger

Un eldorado minier si instable
Deux mois après sa mise
en place, la VIe république
du Niger, installée aux
forceps par Mamadou
Tandja, s’est achevée
brutalement avec le coup
d’Etat du 18 février 2010, le
quatrième de l’histoire du
Niger indépendant. Quelles
implications pour Areva ?

L

’ex-président
avait
pendant
toute l’année 2009 planifié et
mis en œuvre un coup d’Etat
constitutionnel qui lui avait permis de
modifier la constitution, de soumettre
à son autorité toutes les institutions
démocratiques, de s’octroyer une pro­
longation automatique de mandat de
trois années et de mettre en place les
jalons pour se maintenir sans limite
de temps à la tête du Niger. Dans un
formidable mouvement démocratique,
toutes les organisations de la société
civile nigérienne et la quasi-totalité des
partis politiques nigériens d’importance
avaient fait front commun contre ce
coup de force constitutionnel. La
détermination avec laquelle les deux
camps se faisaient face avait conduit
à une situation de blocage politique
complet. Début février, l’échec de la
médiation menée par l’ancien président
nigérian Abdul Sa-la-mi Abu-ba-kar

Retrouvez tous les articles
de Billets d’Afrique et d’ailleurs
depuis 1993 sur survie.org
mais aussi sur Facebook et Twitter

mandaté par la CEDEAO semblait
définitif. Mamadou Tandja plus rigide
que jamais face à la contestation, était
de plus en plus isolé, ne se reposant
plus que sur son clan – sa famille et
ses partenaires d’affaires. Il n’a pas su
empêcher l’intervention de militaires
pourtant sous surveillance, trop sûr
de son aura sur une armée qu’il avait
largement su faire profiter des retombées
économiques du boom minier.
Mais l’achat d’équipements et d’armes
modernes, les primes permanentes, les
cadeaux en nature (maisons et véhicules),
l’impunité garantie ne l’ont pas protégé.
En deux petites heures et avec très peu
d’hommes, les responsables militaires
parmi les plus puissants du pays ont fait
tomber un régime installé illégalement,
et déjà consommé aux yeux des
Nigériens par ses dérives autocratiques
et autoritaires.

Un immense soulagement ?

Un coup chasse l’autre

La junte après avoir procédé à une
première vague d’arrestations comprenant
principalement l’ex-président et son fidèle
ministre de l’intérieur Albadé Abouba, mais
également les ministres les plus impliqués
dans le Tazarché1 , semble vouloir donner
des gages de sérénité et de confiance. Tous
les ministres sont progressivement relâchés,
seuls Tandja et Albadé sont toujours retenus
dans des villas présidentielles. Les premières
décisions de la junte visent à rassurer les pays
voisins et la communauté internationale, les
militaires nomment le 23 février un Premier
ministre civil, Mahamadou Danda (ministre
de l’Information dans le gouvernement de
transition qui avait suivi le coup d’Etat de
1999 et conseiller à l’ambassade du Canada
à Niamey depuis dix ans), qui déclare
immédiatement qu’il n’acceptera pas de
faire de la figuration. Pour couper court aux
comparaisons avec la Guinée, les militaires
nigériens mettent en place début mars un
gouvernement de transition composé de
techniciens, pour beaucoup expatriés, et
de cinq militaires, dont un seul à un poste
d’importance, le ministère de la Défense.
Ils prennent deux ordonnances. La première
empêche les membres du gouvernement
issus du CSRD d’être candidats à quelque
élection que ce soit, la deuxième empêche
tout porteur de tenue, qu’il soit militaire ou
paramilitaire, d’être candidat à des élections
consécutives à cette transition démocratique
ou qui se mèneraient pendant cette transition
démocratique y compris s’il démissionnait

Un coup d’Etat militaire vient donc
chasser un coup d’Etat constitutionnel.
Certains acteurs du renversement de
Tandja n’en sont pas à leur «coup»
d’essai: le chef d’orchestre du coup
d’Etat du 18 février 2010, le colonel
Djibrilla Hima dit «Pelé», actuel
commandant de la zone militaire de
Niamey, faisait partie il y a dix ans en
1999 des meneurs du coup de force
qui avait conduit à l’assassinat du
président Ibrahim Baré Maïnassara et
au renversement du régime d’alors. Une
transition militaire de neuf mois avait
permis l’établissement d’une nouvelle
constitution et conduit à l’élection de
Mamadou Tandja.
Le 20 février 2010, le chef d’escadron
Salou Djibo est placé à la tête du pays
par ses coputschistes, qui se rassemblent
au sein du CSRD (Conseil suprême pour
la restauration de la démocratie). Salou
Djibo est éduqué, formé à l’étranger,
calme presque timide, ayant fait toutes
ses preuves de chef opérationnel, dans la
mission de l’ONU en Côte d’Ivoire ou à
la tête de la très stratégique compagnie
de blindés de Niamey, une des plus
puissantes unités militaires du pays.
Le premier de la classe des militaires
nigériens est la figure la plus présentable
que la nouvelle junte pouvait proposer
aux Nigériens et au monde extérieur.
Bonne pioche.

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Avril 2010 n No 190

Dans la population, la nouvelle du coup
d’Etat est accueillie avec un soulagement non
dissimulé, presque comme une libération.
Les condamnations formelles formulées
par l’Union africaine, la CEDEAO et les
annonces de sanctions ne masquent pas un
soulagement évident de voir se débloquer
la situation. Les organisations nigériennes à
la tête de la contestation, après avoir salué
la fin du régime honni de Tandja appellent
vigoureusement la junte à s’organiser au
plus vite pour restituer le pouvoir aux civils,
à organiser une transition en concertation
avec tous les acteurs de la scène politique
nigérienne, et à s’engager à ne pas se présenter
à la tête des futures institutions du pays. Elles
annoncent leur intention de poursuivre leurs
efforts pour faire aboutir leur combat pour
la restauration de la démocratie, cette fois-ci
dans un cadre qu’elles espèrent plus ouvert.

Une junte de transition ?

Salou Djibo,
le nouvel
homme fort
du Niger (à gauche)
en compagnie
du président de
la Communauté
économique des Etats
de l’Afrique de
l’Ouest (CEDEAO),
Mohammed Ibn
Chambas.
pour se présenter. Dans ces ordonnances,
il est clairement dit que ces mesures ne
peuvent faire l’objet d’aucune modification
durant la transition. Dont acte.
Le CSRD semble vouloir se cantonner à
un rôle limité puisqu’il annonce la mise en
place d’un Conseil consultatif pour début
avril qui, sur le modèle de la conférence
nationale de 1991 en version réduite,
sera chargé de définir le calendrier de la
transition, de mettre en place la nouvelle
constitution, ainsi que les institutions
du futur régime. Les principaux leaders
politiques en exil depuis de longs mois
sont invités à rentrer au pays pour prendre
part aux négociations. Hama Amadou est
particulièrement attendu. Réputé proche de
Nicolas Sarkozy et des milieux d’affaires
continentaux et internationaux, l’ancien
Premier ministre de 1999 à 2007, est
toujours le favori pour succéder à Tandja
à la magistrature suprême. Il reste à voir si
des élections seront réellement organisées
dans les prochains mois.

La France, la Chine, les
minières et l’eldorado nigérien
Au cours des dernières semaines de sa
présidence, Mamadou Tandja avait fini
par réellement exaspérer tous ses interlocu­
teurs internationaux. Ses déclarations
d’ouverture vers l’Iran ont probablement
convaincu la communauté internationale
que Tandja était dorénavant irrécupérable.
Les Etats-Unis en particulier, très actifs
dans la lutte anti-terroriste dans le Sahara,
montraient ouvertement leur agacement.
En France l’Elysée se retrouvait dans une
situation délicate à cause de son choix, à
peine dissimulé, de soutenir Tandja.
Mais globalement les partenaires inter­
nationaux du Niger font profil bas face
à ce nouveau coup de force qui semble
avoir pris tout le monde de court, la
France particulièrement. Si le Quai d’Orsay
condamne rapidement le coup, c’est Alain

Joyandet, secrétaire d’Etat français à la
Coopération, qui, relayant les inquiétudes
de l’Elysée, se fait le porte-parole de la
junte nigérienne pour affirmer, le 19 février,
que les positions d’Areva au Niger ne sont
ni menacées ni remises en cause, une
déclaration en forme d’incantation. Chez
Areva en revanche, on est moins serein.
Dès le 21 février, soit trois jours seulement
après le coup d’Etat, Anne Lauvergeon
annonce un déplacement à Niamey début
mars accompagnée par le ministre français
de l’Industrie, Christian Estrosi, émissaire
spécial de Nicolas Sarkozy, avant de se
dédire pour finalement ne plus rien dire.

Areva gagne du temps
Face aux militaires, la stratégie d’Areva
semble hésitante. Le groupe, fragilisé par
un endettement très important, la perte du
«marché du siècle» aux Emirats Arabes
Unis, ainsi que par les attaques politiques
visant les choix de sa direction, se décide
pourtant à reprendre la main en annonçant le
26 février, un report de trois ans de la mise
en exploitation du gigantesque gisement
d’uranium d’Imouraren initialement prévu
pour 2011. Moussa Souley, un cadre d’Areva
à Niamey, justifie le report du démarrage de
l’exploitation en expliquant : «Avec la crise
financière, les marchés ont évolué et nous
avons dû réévaluer le coût global du projet».
Sauf que ce n’est pas tant la crise financière
qui retarde le projet mais plutôt les cours
mondiaux de l’uranium, équivalents aux coûts
d’exploitation, qui rendent l’exploitation peu
rentable. En provoquant un retard sur un
site de production majeur, Areva compte
faire remonter les cours plus vite que prévu
et donc renflouer sa trésorerie en gérant un
important stock. On est donc très loin du
partenariat respectueux et moderne clamé
par Areva lors de la signature du contrat
par Sarkozy en mars 2009 à Niamey.
De son côté, la junte passe à l’offensive dans
le secteur minier. L’affairisme frénétique

autour de l’attribution des permis miniers
nigériens avait grandement contribué
à détériorer l’image de Tandja auprès
de sa population. L’octroi des permis
d’exploration avait entraîné l’habituel
cortège de commissions distribuées aux
intermédiaires proches du pouvoir et poussé
les associations nigériennes à demander
des investigations judiciaires.

Révision des contrats miniers
Le 17 mars, les autorités de transition
annoncent qu’elles veulent revoir tous les
contrats miniers, y compris ceux signés avec
Areva, sans pour autant fixer de calendrier
précis. Interrogés sur la volonté réelle de
la junte de pousser les investigations, les
membres du réseau des organisations pour la
transparence et l’analyse budgétaire (Rotab)
veulent croire en la bonne foi des militaires
et en leur volonté de faire respecter les
engagements pris par Areva. Depuis, plusieurs
audits ont été lancés, mais ils ne concernent
encore que les sociétés d’Etat nigériennes (du
pétrole, de l’électricité et des mines), dont les
dirigeants sont accusés par la junte d’avoir
détourné des fonds pour financer le Tazarché;
le 29 mars, ils ont été par ailleurs arrêtés
avec quatorze autres personnes proches de
Tandja, pour avoir tenté de déstabiliser la
junte. Aucune société étrangère n’a pour
le moment été visée, même si les contrats
chinois sont particulièrement dans la ligne de
mire des militaires à cause des liens affichés
de l’ancien président avec la Chine. En fait,
la junte cherche un équilibre subtil : lutter
contre l’intense spéculation financière sur les
permis octroyés tout en offrant des garanties
aux investisseurs miniers, dont elle sait qu’ils
assureront des revenus vitaux pour le Niger
au cours des prochaines années.
Avec Areva, la situation est particulièrement
délicate: en retardant l’exploitation
d’Imouraren, elle prive le pouvoir d’une
partie de ses revenus accroissant ainsi
la pression financière sur la junte dans
un contexte de suspension de l’aide
internationale, de crise alimentaire aiguë.
De quoi calmer les ardeurs dans la révision
des contrats d’Areva avec le Niger.
Espérons que la CSRD concrétise toutes ses
annonces et que ni les rumeurs ou tentatives
d’un nouveau coup d’Etat de la part de
militaires restés fidèles à Tandja, ni les rivalités
politiques exacerbées entre les prétendants au
pouvoir, ni les manœuvres des compagnies
minières, ni la grave crise alimentaire qui
s’annonce, ne bouleversent une situation qui
reste très précaire, et n’assombrissent encore
le quotidien déjà intenable des Nigériens.
Danyel Dubreuil
1. Tazarché : «continuité » en haoussa, terme
utilisé par les soutiens de Tandja pour justifier
son maintien au pouvoir afin qu’il puisse
terminer ses grands chantiers.

No 190 n Avril 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Procès Bolloré / France Inter

Bolloré, entreprise philantropique ?
Fustigeant la «présentation
misérabiliste et
altermondialiste » des
témoins de la défense, le
groupe Bolloré s’est efforcé
de démontrer le caractère
diffamatoire du reportage
de Benoit Collombat
(Interceptions, France Inter)
sur ses activités au Cameroun.
Compte-rendu d’audience.

A

près une première audience, le
15 décembre, où France Inter avait
fait témoigner quatre Camerounais,
la seconde audience, les 10 et 11 mars, a vu
défiler à la barre, les prévenus, six autres
témoins de la défense et pas moins de
quatorze témoins dont trois cadres français
du groupe et dix Camerounais venus
témoigner de la qualité du service et des
conditions de travail dans les filiales locales
de Bolloré. Et quels témoins! Deux députés
(dont un ancien ministre) venus jurer que
«le Cameroun est un état de droit», et tant
pis si l’un d’eux, Sali Hamadou, est président
de Camrail et à ce titre au service de Bolloré;
le président de la Socapalm, Claude SiewéMonthé, visiblement plus habitué du Hilton
que des baraquements où s’entassent les
ouvriers de sa plantation ; des salariés du
groupe, parmi lesquels des syndicalistes
dont peut rêver tout patron tant ils ont
certifié avoir les meilleures conditions de
travail au monde... et au milieu, le directeur
de publication de l’Œil du Sahel, journal
imprimé à Douala et dépendant des bons

Bis repetitam
Bolloré tient ses promesses : tirer sur tout
ce qui bouge... Ainsi, France Inter sera à
nouveau à la barre le vendredi 2 juillet 2010,
avec la photographe Isabelle Ricq, pour
son interview à Rebecca Manzoni dans
Eclectik le 12 septembre dernier. Elle y
parlait de son reportage sur les conditions
de travail et de vie dans et autour de la
Socapalm, qui ne semble pas avoir été du
goût de Bolloré, au point que son avocat m
aître Baratelli s’est exclamé en plein procès
«le reportage de cette femme est encore
pire !». Pour le voir : www.isabellericq.fr/
socapalm.html

soins de la Camrail de Bolloré pour son
acheminement et donc sa diffusion dans le
nord du Cameroun.

« Une entreprise citoyenne »

«Une émission aussi mensongère nous
portait au cœur », c’est ce qu’a expliqué
Dominique Lafont, directeur général du
groupe pour la division Afrique. En cause, six
longs passages de l’émission : l’introduction
par Lionel Thompson selon laquelle le
groupe userait de pratiques contraires à
l’intérêt des Camerounais, l’interview
d’Hilaire Kamga sur les problèmes ren­
contrés des usagers et des salariés de la
Camrail, celle d’Emmanuel Etundi Oyono
sur le port autonome de Douala qu’il dirigea
quelques années, celle d’Edouard Tankoué
sur les conditions de travail, notamment
dans la palmeraie Socapalm, et enfin les
interview sur les liens entre Vincent Bolloré
et le pouvoir camerounais. A l’opposé de
ces «accusations graves et mensongères»,
Lafont a martelé que «Bolloré en Afrique
est une entreprise citoyenne». Evoquant
des investissements de 200 millions d’euros
par an et une «rentabilité de l’ordre de
5 %», Lafont a précisé encore davantage
la générosité de sa société : «On investit
tout ce qu’on gagne (…) La logistique est
loin d’être le secteur le plus rentable»,
d’ailleurs «si le groupe Bolloré avait voulu
gagner de l’argent en Afrique, ce n’est pas
de la logistique que nous aurions fait».
En ce qui concerne Camrail, «l’actionnaire
n’a jamais perçu un euro de dividende».
Qui pourrait croire un tel discours?
Sûrement pas les Camerounais, qui à Kienké
disent que «la Socapalm est venue chercher
son argent, et rien que son argent».
Bolloré, entreprise philantropique? La
réalité est bien sûr moins angélique.

«Tout cela remonte
dans les paradis fiscaux »
Martine Orange, auteure d’un excellent
dossier sur les ramifications du groupe
publié dans Médiapart, a expliqué à la barre
les raisons du décalage entre les ambitions
boursières du groupe et sa réalité financière
(un chiffre d’affaires de 6 milliards d’euros,
moins de 150 millions de bénéfices en 2008):
quatre ou cinq holdings au Luxembourg
et une bonne centaine de filiales partout
dans le monde, en grande partie issues
de la prise de contrôle en 1995 du groupe
Rivaud, («un empire financier, industriel
et colonial», commentera Didier Taillet,
fondé de pouvoir de Micheline de Rivaud);

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Avril 2010 n No 190

les filiales gardent toutes les dettes, tandis
que toute la trésorerie est rapatriée dans
les sociétés luxembourgeoises.
«Sa vraie richesse, elle est là» commente
Martine Orange. Didier Taillet confirmera
ces «défiscalisations au Luxembourg très
confortables» et conclura : «Ce résultat
de travail, d’effort, de transpiration en
Afrique... tout cela remonte dans les
paradis fiscaux?»

« Sur le social, le groupe
Bolloré est exemplaire »

Dominique Lafont assume: «Sur le
social, Madame la Présidente, le groupe
Bolloré est exemplaire». En contradiction
directe avec les témoignages d’Isabelle
Ricq, photographe indépendante, de David
Ngangang, retraité français originaire du
village où s’étalent les plantations de la
Socapalm, et de Julien-François Gerber,
doctorant en économie écologique sur
les plantations industrielles, pour qui le
reportage de Collombat est «relativement
doux comparé à la réalité sur place».
Leur description des conditions de travail
et de vie des ouvriers sur la plantation fait
frémir... Quant aux Pygmées, «on les
laisse clairement mourir aux abords de
la plantation», s’indigne Isabelle Ricq,
qui s’est entendue dire sur place «Tu es
venue voir les esclaves de la Socapalm.»
David Ngangang résume : «Chez moi on
meurt sans maladie (…). La vie s’appelle
maladie quand on peut la soigner ; quand
on ne peut pas, il y a la vie et la mort, il
n’y a pas d’intermédiaire.»
L’avocat grandiloquent de Bolloré, maî­­
tre Baratelli, dénonce «une présentation
complètement misérabiliste et alter­mon­
dialiste» et, en précisant que «on est
pas là pour faire une conférence inter­
nationale sur l’huile de palme» (le groupe
n’y a en effet pas intérêt...), met en avant
sa tournée express de quelques jours sur
place où il a pu voir «les écoles, l’hôpital.
Est-ce que la réalité, ce n’est pas ça
aussi?» Réponse de Julien-François Ger­
ber: «Ce n’est absolument pas spécial
d’avoir une école dans cette région-là (...).
D’un côté on a beau faire un hôpital, mais
d’un autre côté ce serait bien d’avoir une
meilleure protection au travail.» Voire de
contribuer à faire en sorte que le Cameroun
finance de lui-même ses hôpitaux, grâce
à une exploitation plus équitable de ses
immenses ressources naturelles ?
Mais le groupe Bolloré préfère étaler, sans
doute documents à l’appui, les conditions

sociales forcément exceptionnelles de
leurs salariés : «1,5 à 20 fois» le SMIC
local, la «très bonne couverture sociale»,
la prise en charge complète du personnel
séropositif... Et Dominique Lafont n’a pas
peur d’être mis en défaut: «Tout ce que je
dis peut être vérifié.» Oui... mais par qui?
Les conventions de protection sociale
existent sans doute, mais le Cameroun est
trop corrompu, jusque dans les moindres
interstices de ses administrations, pour
que l’on puisse espérer une institution de
contrôle fiable. Que vaut un contrat ou
une norme quand personne n’est là pour
sanctionner son irrespect ?
D’autre part, l’avocat de Bolloré et les
témoins savent entretenir un flou: à chaque
fois, de qui parle-t-on? Quand Lafont évoque
un «salaire moyen de 20 fois le salaire
minimum», inclut-il aussi la rémunération
des cadres pour tirer vers le haut cette

«moyenne» ? Et surtout, n’oublie-t-il pas
les sous-traitants ?
Car pour la Socapalm Isabelle Ricq l’a
rappelé : l’immense majorité des ouvriers
sont «employés par des sous-traitants qui leur
doivent systématiquement plusieurs mois de
salaire», ce qui les empêche de partir malgré
leurs conditions de vie. Le secrétaire général
de la Socapalm confirme: «Pour 330 salariés,
1600 ouvriers de plus sont “sous-traités”...
Pour le port de Douala, de l’aveu même de
Philippe Labonne, directeur général adjoint
de Bolloré Africa Logistics, ils sont 15 000
à 20 000! Aussi, quand Sali Dairou, ancien
ministre de la Fonction publique, dit que «si
le groupe Bolloré s’est installé au Cameroun,
c’est aussi parce que nous, Camerounais,
nous avons vu notre intérêt» et que «nous
avons tiré le maximum d’avantages», on veut
bien le croire... mais reste à savoir qui est ce
«nous» ?

« On ne joue pas avec les groupes »
A l’issue de ce procès, pour lequel Bolloré
demande pas moins de 124 000 euros (dont
plus de 83 000 euros de frais d’avocats !),
maitre Ader, avocat de France Inter, rappela
tout de même l’enjeu politique de cette
procédure : la dissuasion, car «la règle dans
ce groupe, c’est une image qu’on soigne».
Dominique Lafont l’a reconnu dès le départ,
le groupe a décidé de porter plainte car cette
fois la critique ne se cantonnait pas à une
«publication confidentielle». Or, pour lui,
«on ne joue pas avec les groupes». Un
avertissement clair, à l’intention d’autres
journalistes enquêtant sur Bolloré, que
le groupe espère inscrire dans le marbre
à l’aide d’une jurisprudence de la XVIIe
chambre correctionnelle de Paris. Réponse
le 6 mai; trois jours après la journée
mondiale de la liberté de la presse.
Alice Primo

les accusations éma­
Une histoire (officielle) des forces spéciales nent
forcément des

Le journaliste spécialisé dans
les questions de défense
de Libération, et animateur
du blog Secret Défense,
publie Une Histoire des
forces spéciales. Si l’auteur
est assurément un érudit en
matière militaire, sa méthode
ne relève nullement de
l’enquête.

C

’est la dernière partie du livre de
Jean-Dominique Merchet, celle
consacré au commandement des
opérations spéciales, le COS, créé en 1992, qui
retiendra évidemment l’attention des lecteurs
de Billets d’Afrique. L’auteur revient en effet
sur quelques-unes des opérations récentes
des forces spéciales françaises en Afrique,
mais à la manière d’une simple succession
de faits d’armes. Le contexte politique et les
enjeux françafricains de ces interventions
ne sont jamais analysés (à le croire, il s’agit
presque toujours et uniquement d’aller
sauver nos ressortissants…) et s’il aborde
quelques-uns des aspects les plus sombres
de ces opérations, ça n’est que pour tenter de
déminer les affaires les plus sensibles.
Ainsi, par exemple, il s’abstient de
rapporter dans les détails les accusations de
tortures commises en 2003 en République
démocratique du Congo, révélées par la
télévision suédoise en avril 2008 (Billets
d’Afrique, mai 2008). Il affirme en revanche
qu’«une enquête lavera les Français de
tout soupçon» et il présente «les faits

tels qu’ils ont pu être reconstitués», mais
oublie de préciser que cette «enquête» et
la version qui suit sont celles de l’institution
militaire. On cherchera en vain une
quelconque allusion aux crimes commis
par les Forces centrafricaines sous le regard
des militaires français lors des opérations
de reconquête de Birao en décembre 2006
ou mars 2007 (Billets d’Afrique, octobre
2007). Même silence pudique concernant
l’intervention française au Tchad en février
2008, expédiée en moins de quinze lignes,
ou sur la participation des snipers du COS
au massacre commis devant l’hôtel Ivoire à
Abidjan en novembre 2004. Même au sujet
des meurtres de la grotte d’Ouvéa en mai
1988, l’auteur de ne se risque à les évoquer
qu’au conditionnel, alors qu’ils ont été
reconnus notamment par l’ancien premier
ministre Michel Rocard.
L’auteur consacre néanmoins un chapitre
à la question du Rwanda. Passons sur le
bref historique de l’histoire qui conduit
au génocide et les prétendus «massacres
interethniques»; passons également sur le
lapsus (du moins on l’espère) concernant
les «centaines de milliers de Rwandais
tutsis [qui] fuient leur pays et viennent se
réfugier au Zaïre» pendant l’opération
Turquoise. Merchet s’attarde a minima sur
les enquêtes de Patrick de Saint-Exupéry,
mais pour y lire en définitive «une sorte
de croisade personnelle» qu’il juge «trop
schématique, trop empreint de la théorie du
complot». Sur l’affaire de Bisesero et du
délai de trois jours mis par l’armée française
pour revenir honorer sa promesse de secours,
qui coûtera la vie à des milliers de rescapés,

«groupes militants
pro-tutsis». Il n’y
aurait eu qu’un dou­
ble problème de
communication:
au
sein
de
l’armée française
d’une part, les
informations trans­
mises par le COS
(dont Merchet
rappelle que l’intervention au Rwanda est
«conduite en rênes très courtes depuis Paris
») ne seraient pas redescendues, pour une
raison que l’auteur ne cherche pas à élucider.
D’autre part, les forces spéciales, mal
informées par une «population angoissée»
par «des infiltrations du FPR», auraient
eu du mal à «appréhender la situation».
Si des militaires ont pu commettre des
«erreurs», ils n’auraient pêché que par
«naïveté». Les informations les plus
instructives sont finalement celles de la
page «remerciements»: on y apprend
que l’auteur partage avec «Christophe»,
le porte-parole de l’Etat-major, une passion
pour l’histoire militaire, et que le général
Poncet (opération Amaryllis au Rwanda,
opération Licorne en Côte d’Ivoire au mo­
ment des massacres de novembre 2004,
également accusé par ses subordonnés
d’avoir ordonné le meurtre de l’ivoirien
Firmin Mahé, etc.) avec qui il a «fumé le
calumet de la paix», lui a «prouvé qu’il
ne fallait jamais désespérer de l’homme».
Grand bien lui fasse. Pour notre part, ce
genre de livre nous ferait désespérer du
journalisme…
Raphaël Granvaud

No 190 n Avril 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Mauritanie

La stratégie de la tension
Depuis son coup d’Etat en
août 2008 et sa légitimation
frauduleuse dans les urnes
un an plus tard, le général
Mohamed ould Abdel Aziz
dirige le pays de manière
brutale sans que cela
ne gêne ses partenaires
occidentaux.

C

ar c’est bien connu: un pouvoir
illégitime ne peut s’imposer que
par la force et des lois liberticides.
A ce titre, la Mauritanie est toujours dans
une impasse politique dangereuse, Abdel
Aziz refusant toute discussion avec
l’opposition tant qu’elle ne le reconnaît
pas comme président légitime. Celleci, réunie au sein de la Coordination de
l’opposition démocratique (COD), refuse
toujours de le faire.
Le COD s’est aussi fermement opposé
au projet de loi anti-terroriste. Un de ses
leaders, Ahmed ould Daddah, a d’ailleurs
dénoncé «une dérive dictatoriale (...)
visant à légitimer des pratiques de
violations des droits et des libertés des
citoyens»: allongement de la détention
préventive à quatre ans, autorisation
débridée des écoutes téléphoniques et de
l’interception du courrier électronique ou
possibilité de juger un mineur pour actes
terroristes. La Cour constitutionnelle
s’est d’ailleurs rangée, en partie, à cet
avis puisqu’elle a censuré une dizaine
d’articles de la loi.
Toutefois, alors qu’une délégation du
Parlement européen avait appelé au
dialogue entre les deux parties pour sortir
de la crise politique, Abdel Aziz a répondu
par l’invective, accusant l’opposition de
«négliger les intérêts de la Nation, de
défendre les prévaricateurs et de freiner

Le général putschiste Mohamed Ould Abdel Aziz,
sourd aux critiques de l’opposition
la promulgation de lois destinées à lutter
contre le terrorisme», mais aussi d’être
à la solde de pays étrangers ou encore de
vouloir monnayer l’entrée de certains de ses
membres au gouvernement.

La stratégie de la tension
Politiquement toujours, le gouvernement
d’Abdel Aziz a rouvert la boîte de Pandore
que constitue la question de la langue, ravivant
le risque de tensions ethniques. Le Premier
ministre a, en effet, affirmé vouloir imposer
l’emploi de l’arabe dans l’administration.
Depuis l’indépendance, à chaque fois
que le pouvoir a voulu imposer l’arabe,
cela fut perçu par les Négro-Mauritaniens
francophones comme une tentative d’ara­
biser le pays et donc de les marginaliser,
avec pour conséquence des émeutes. Ils
sont aussi d’autant plus échaudés qu’ils
ont été victimes d’un nettoyage ethnique
entre 1989 et 1990. Sur le front social, la
méthode n’est pas plus douce: alors que les
syndicats se mobilisent, le gouvernement
n’a su répondre que par les menaces, les
intimidations et des arrestations.

Vendetta judiciaire
Ce régime a également
érigé la
manipulation de la justice en art consommé
lançant une véritable vendetta judiciaire
contre des hommes d’affaires liés à
 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Avril 2010 n No 190

l’ancien dictateur Ould Taya (qui a régné
de 1984 à 2005).
Leur tort ? Avoir soutenu un des adver­
saires du général Abdel Aziz lors de
la dernière
présidentielle. Ils sont
ainsi accusés de détournements dans
un scandale lié à la Banque centrale.
En revanche, Abdel Aziz ferme les
yeux sur les magouilles de ses propres
thuriféraires.
Ce pouvoir s’illustre également dans
la chasse aux journalistes. Le cas du
journaliste Hanevy ould Dehah en est
l’illustration parfaite. Rédacteur en chef
du site internet Taqadoumy, très critique
envers le pouvoir, il a été emprisonné en
juin dernier, maintenu en détention une
fois sa peine purgée, de nouveau jugé
en février et enfin condamné à deux ans
de prison. Des journalistes d’Al Jazeera,
venus en Mauritanie pour enquêter sur
Al Qaeda au Maghreb islamique ont
également été arrêtés.
Plus récemment, une autre affaire a fait
scandale. Celle concernant Biram ould
Dah ould Abeid, militant anti-esclavage
à la stature internationale, empêché
de voyager afin de témoigner de la
persistance de l’esclavage et du racisme
au Forum des droits humains en Suisse.
Finalement obligé de lui rendre sa liberté
de mouvement, le pouvoir mauritanien a

multiplié les actions de manipulation et
de déstabilisation, un intrus ayant même
tenté de pénétrer son domicile.

Des Occidentaux
peu regardants
De leur côté, les autorités françaises
ne semblent pas concernées par ces
pratiques et poursuivent leur soutien au
pouvoir d’Abdel Aziz. Rien d’étonnant
à ce que la France regarde ailleurs : sans
elle, point de légitimation sur la scène
internationale. Elle multiplie d’ailleurs
les aides: annulation de 17,3 millions
d’euros de dette, aide de 1 million d’euros
pour soutenir la société civile. Dans le
contexte que l’on sait, c’est pour le moins
cocasse...
Les pays européens se montrent, eux
aussi, très généreux notamment pour
lutter contre la malnutrition, l’insécurité
alimentaire ou encore l’éducation :
l’Allemagne a versé presque 20 millions
d’euros et l’Italie 3 millions.
L’Union européenne (UE) a repris
sa coopération après avoir signé une
déclaration d’intentions mettant l’accent
sur les «Droits de l’homme (…), la lutte
contre les séquelles de l’esclavage, (…)
la poursuite de l’ouverture des médias
et l’amélioration du cadre légal assurant
une plus grande liberté d’association et la
dépénalisation des délits de presse »...
Pas de quoi toutefois stopper le flot
d’argent européen : 2 millions d’euros
contre la malnutrition et la pauvreté et
surtout une aide du Fond européen de
développement de 156 millions d’euros,
en hausse de 25 %.
Quant au FMI, il a accordé une aide de
118 millions de dollars pour aider le pays
à faire face à la crise économique. De
son côté, la Banque mondiale avait versé,
dès septembre 2009, 14 millions d’euros
gelés suite au coup d’État. Sans parler de
l’argent déversés par des fonds arabes,
islamiques, Indiens ou Chinois, etc.
Cette manne financière soulève quelques
questions. D’abord, sur la destination de
cet argent dans un pays et sous un régime
enclin aux détournements. Ensuite,
pourquoi la Mauritanie est-elle l’objet de
tant de générosité ?
Les conditions avantageuses qu’offre la
Mauritanie pour les accords de pêche n’est
sûrement pas étranger à l’intérêt de l’UE
par exemple. Enfin, pourquoi un pays
bénéficiant de ressources si importantes
(pêche, fer, potentialités agricoles, or,
minerais divers, pétrole et gaz à venir...)
a-t-il besoin d’aides, si ce n’est parce
que ces richesses ne sont pas utilisées au
bénéfice de la population ?
Issa Bâ

Le poisson d’avril
françafricain de
Jacques Toubon

O

n commençait à s’inquiéter
pour la mission «2010
année de l’Afrique»
confiée par Nicolas Sarkozy à
Jacques Toubon l’été dernier. On
sentait, en effet, depuis le début de
l’année, un silence gêné autour de
ce projet pourtant annoncé avec
tambours et trompettes, Toubon
refusant toute interview et annulant
au dernier moment une conférence
annoncée de longue date à Science
Po. Peut-être se réservait-il pour
la conférence de presse donnée le
1er avril ? Sans surprise, Jacques
Toubon a confirmé qu’il avait
les poches vides, annonçant
qu’une liste de 250 projets allait
être soutenus par son Secrétariat
général du Cinquantenaire à
hauteur de 16,3 millions d’euros,
mais que ces sommes seraient
issues des agences de coopération
(AFD, Culture France) et des
postes diplomatiques.
Un soutien symbolique en somme.
Autres nouveautés au programme,
un sommet «familial» avec la fine
fleur des autocrates françafricains
pour célébrer les valeurs de la République
en marge des cérémonies du 14 juillet
(en plus du fameux défilé militaire déjà
annoncé), ainsi qu’un minisommet avec
les pays des Grands Lacs en marge du
sommet France-Afrique de Nice, le 1er
juin.
Pour le reste, en ce jour de farce
poissonnière, nous avons eu droit à un
discours rappelant la glorieuse époque
des colonies et de la Françafrique de
papa, dont Toubon est décidément un
rejeton bien zélé. Sous un logo d’un goût
douteux représentant un globe centré sur
la Françafrique et figurant les anciennes
colonies et la métropole par des étoiles
(ce qui a peut-être inspiré au Nouvel Obs
le titre moqueur de L’Empire contreattaque), les expressions d’un autre
temps fusent: «force noire», «plus
grande France», et autres hommages
vibrants à Savorgnan de Brazza et
à l’exploration du Congo qualifiée
d’«évènement considérable de l’histoire
de l’humanité»! Rien de moins!

2010 : libérons-nous de 50 ans
de Françafrique !
Pourtant, les intentions de «réno­
vation» des relations franco-africaines
sont toujours vaillamment brandies
par Toubon, notamment à propos du
sommet «familial» du 13 juillet au
cours duquel Sarkozy exprimera «la
nouvelle approche française, à l’image
du partenariat qui a été conclu avec
le Gabon au cours du récent voyage
présidentiel». Peut-être s’agit-il de
remettre à ces dirigeants illégitimes la
Légion d’honneur en signe d’allégeance,
comme cela a été fait avec Ali Bongo?
Pour achever cette farce, Toubon
a évoqué la réforme des accords
militaires qu’il a qualifiés «d’accords
de défiance», dans un savoureux lapsus
révélateur.
Malheureusement, ce poisson d’avril au
fumet nauséabond risque de rester au
menu une bonne partie de l’année…
Camille Louis-Bruno

No 190 n Avril 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Togo

La présidentielle du 4 mars ou com
Les résultats de la
présidentielle du 4 mars,
financée par l’Union
européenne, sont tombés
conformes à ceux qui l’ont
précédée depuis 1990.

E

st-ce vraiment une surprise
malgré ou à cause des pré­
cautions, minimales il faut le
dire, prises à la marge pour atteindre
une élection que tout le monde voulait
«transparente et sincère» dans un
Etat pour le moins voyou dont l’ADN
se caractérise fondamentalement par la
violence, la corruption et l’impunité ?
Et en qui des financeurs européens, munis
de leurs appréciations condescendantes
ou décalées du contexte politique, avaient
placé toute leur confiance, comme si on
pouvait faire confiance à un bandit de
grand chemin, fut-il un Etat ou un individu.
Si une élection, surtout présidentielle, est
un moment de vérité qui révèle la nature
profonde de l’Etat qui l’organise et sa
conception de la (bonne) gouvernance, il
faut dire qu’on n’a pas été vraiment déçu
quant à l’expression et à la participation
politiques, basiques dans une démocratie.

La fraude électorale,
une pratique structurelle
Depuis la redécouverte démocratique
au début des années 1990, les cinq
présidentielles concurrentielles que le
Togo a connues ont reconduit des résultats
pratiquement identiques en donnant
toujours la victoire au parti au pouvoir
comme le montre le tableau ci-dessous.
Ces résultats tendent à donner des bases
empiriques à la théorie subliminale, mais
d’un réalisme machiavélique de Jacques
Chirac, selon laquelle «Il faut bien que
les dictateurs [africains] gagnent les

élections, sinon ils n’en feront plus !» (Le
Canard enchaîné du 28 juillet 1999). En
fait, le général Eyadéma s’était opposé à
la démocratisation de son régime, figurant
parmi le quarteron de dictateurs africains
hostiles au discours de La Baule en juin
1990. Comme ses homologues Sassou
Nguesso, Omar Bongo ou Paul Biya,
il a fini par se plier aux nouvelles
injonctions issues de la chute du mur
de Berlin, sachant qu’il peut, en bon
manipulateur, tirer avantage en tournant
en bourrique ces Occidentaux habitués
à prendre les dirigeants africains pour
de grands enfants.
Dans les années 1970 et 1980, le général
Eyadéma organisait des élections prési­
dentielles saluées par les éminences
de la Françafrique, qui, dans le même
temps n’hésitaient pas à moquer Nikita
Khrouchtchev ou Leonid Brejnev élus
avec des scores analogues. Ce qui n’a pas
empêché des scientifiques de se donner la
peine d’analyser ces élections sans choix,
alors en vogue, pour leur donner du sens,
comme si une élection sans choix pouvait
avoir du sens en terme de légitimité et de
participation politique, alors qu’on sait
bien qu’elles n’ont pas du tout de sens.
Indépendamment des incuries et des
fourberies de l’opposition, l’Etat togolais
n’est en aucun cas techniquement,

Présidentielle

RPT %

UFC %

25 août 1993

96,42 (Eyadéma)

Boycott

21 juin 1998

52,19 (Eyadéma)

34,2 (Olympio)

1er juin 2003

57,8 (Eyadéma)

33,7 (Olympio)

24 avril 200 5

60,15 (Faure)

38,25 (Olympio)

4 mars 2010

60,88 (Faure)

33,93 (Fabre : FRAC)

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Avril 2010 n No 190

éthiquement et institutionnellement armé
pour organiser des élections crédibles,
quand surtout la mauvaise volonté et la
conscience de frauder de ses dirigeants
viennent s’y ajouter et sont omniprésentes
à toutes étapes du processus électoral.
On peut prendre un à un les résultats des
cinq scrutins pour montrer leur absurdité
politique et leur irrationalité électorale,
si on accepte le postulat que l’électeur
togolais peut être rationnel dans son choix
comme partout sous tous les cieux.
Mais les missions d’observation nationales
et internationales relèvent à chacun de
ces scrutins des dysfonctionnements
graves qui entraîneraient leur annulation
dans tout Etat normal, c’est-à-dire de
type occidental. C’est que le RPT n’est
pas encore véritablement sorti de la
logique des élections sans choix que les
financeurs européens et la Françafrique
valident, implicitement, au nom de la
théorie chiraquienne.

Des pratiques électorales
frauduleuses qui remontent
aux années 1940
La fraude électorale a commencé à
prendre corps et à se sédimenter dans
les couches des pratiques électorales
dans les années 1940. Au cours de cette
décennie qui signa la fin de la Seconde
Guerre mondiale et la mise sous tutelle
onusienne du Togo administrée par la
France, on assista à la naissance des
partis politiques départagés par la donne
coloniale en deux camps avec d’une part
les nationalistes incarnés par le CUT
(Comité d’unité togolaise) de Sylvanus
Olympio qui voulait l’indépendance
immédiate et d’autre part les francophiles
conduits par le PTP (Parti togolais du
progrès) de Nicolas Grunitzky pour qui
le Togo n’est pas encore assez mûr pour
accéder à l’indépendance.
De 1945 à 1958, sur une dizaine de scrutins
importants qui ont été organisés, le PTP
remporta la plupart alors qu’il n’était pas
populaire dans le pays. Depuis le raz-demarée électoral en 1946 en faveur du CUT
lors des consultations du 10 novembre et
du 8 décembre pour élire respectivement
des députés à l’Assemblée nationale
française et à l’Assemblée représentative
du Togo, ce fut le PTP, faux nez de
l’administration coloniale et adulé par
les milieux coloniaux qui avaient suscité
sa création pour contrer l’influence du

ment l’histoire électorale bégaie
CUT dans le territoire, qui rafla toutes les
élections ultérieures : celles d’octobre et
de décembre 1950, de janvier 1951, de
juin et d’octobre 1955, etc. Il arrive même
que le PTP recueille un vote parfait,
c’est-à-dire en s’adjugeant les 100 % des
suffrages exprimés, entraînant le CUT
à «boycotter les élections qu’il est sûr
de perdre». L’administration coloniale
hostile au mouvement nationaliste le
combattait vigoureusement et faisait tout
pour l’éliminer de la scène politique et
aussi des urnes.
C’est lors du scrutin du 27 avril 1958
intégralement organisé d’amont en aval
par l’ONU que le CUT obtint une victoire
nette et sans bavure : sur 46 sièges lui et
ses alliés recueillirent 29 sièges contre 3
seulement au PTP ! Cette élection libre,
sincère et transparente fit «éclater au
grand jour ce dont chacun se doutait
depuis longtemps: la vigueur des partis
d’opposition» comme l’écrit Georges
Chaffard (Le Monde du 30 avril 1958).
Deux ans plus tard, en 1960, Sylvanus
Olympio proclama l’indépendance à
laquelle il voulait tant conférer un contenu
réel et essentiel, par la création entre autres
d’une monnaie nationale en rupture d’avec
le franc CFA et d’une force de sécurité
réduite à sa plus simple expression, deux
domaines régaliens sur lesquels il ne
transigea pas. Son assassinat le 13 janvier
1963, commandité par Jacques Foccart
et ses réseaux, tout puissants à l’époque,
laissa les Togolais orphelins de leurs rêves
d’indépendance «substantifique».
En remplaçant le régime défunt par Nicolas
Grunitzky, la France prit sa deuxième
revanche sur Sylvanus Olympio. Mais
jugé labile et trop faible de caractère,
Grunitzky fut écarté le 13 janvier 1967 à
son tour et remplacé par l’auteur présumé
de l’assassinat du leader nationaliste,
l’obscur sergent-chef plus ou moins
inculte, Etienne Gnassingbé Eyadéma. Il
était cependant un homme à la poigne de
fer, façonné dans les guerres coloniales
d’Indochine et d’Algérie: l’itinéraire
on ne peut plus classique de la première
génération de militaires françafricains qui
prendront, dans le contexte alibi de guerre
froide, la succession des indésirables
pères nationalistes des indépendances.
Pendant près de quarante ans, le sergentchef Eyadéma, devenu général d’armée
à la suite de diverses métamorphoses,
s’est chargé de liquider, au propre et au

«Gamé sou lo !», scandent les militants. «Il est l’heure !». L’heure de marcher
pour contester les résultats annoncés la veille.
figuré, l’héritage nationaliste au Togo. Ce
qui n’est pas étonnant quand on sait que le
RPT est un décalque à peine dissimulé du
très colonialiste RPF (Rassemblement du
peuple français) du général de Gaulle et
qu’il se situe sans conteste dans la filiation
idéologique du PTP (Parti togolais du
progrès) de Nicolas Grunitzky au profit
duquel l’administration coloniale organisait
la fraude.

La fraude pour maintenir
un « ami » au pouvoir
Dans les années 1940-1950, l’Union
française fabriquait et truquait les élections
pour maintenir ses amis au pouvoir.
Dans les années 1990, les pratiques
de la Françafrique, sa fille aînée, qui
mord maintenant sur des pans entiers
de l’Union européenne, ne sont pas très
différentes quand on lit les documents
relatifs à ces nombreux scrutins dont on
a capitalisé moins en pratiques honnêtes
et sincères qu’en pratiques malhonnêtes
et frauduleuses, allant des plus grossières
aux plus subtiles, intégrant au passage la
technologie informatique comme pour les
optimiser. Ainsi les kits électoraux et le
système VSAT loin de rendre les élections
transparentes participent au contraire à leur
opacité dans un Etat voyou.
Pour la crédibilité de la Mission d’ob­
servation électorale de l’Union européenne
(MOE/UE), son chef José Manuel GarciaMargallo y Marfil doit se bagarrer contre

le chef de la délégation de l’Union
européenne, Patrick Spirlet, proche de
l’ancien sulfureux commissaire européen
Louis Michel, un pro-Eyadéma invétéré
et maintenant un pro-Faure assidu, qui a
adouci le pré-rapport de la MOE du 6 mars
et entend influencer le rapport final attendu
pour début mai afin qu’il ne soit pas trop
sévère pour Faure Gnassingbé.
Mais pour maintenir Faure à son poste,
l’UE a-t-elle besoin de dépenser tant de
sommes d’argent et déployer son bataillon
d’experts et de consultants ? Résultat de
ces courses électorales : raréfaction de
la confiance des Togolais dans le bulletin
de vote, raréfaction aussi de leur espoir
en l’avenir. Pour une population dont
les moins de 25 ans dépassent les 60 %,
il n’y a pas plus criminel. Cinquante
ans après cette chose qu’on appelle
«Indépendance», les Togolais comme
une bonne partie d’électeurs africains ne
peuvent toujours pas choisir en toute liberté
leurs dirigeants. A leurs contestations, on
leur répond simplement: «Il n’y a pas eu
de morts, donc la présidentielle du 4 mars
est acceptable» à la grande satisfaction
des descendants de Foccart. Faut-il alors
convenir que l’ère des Max Dorsinville,
ce commissaire onusien venu organiser
en 1958 des élections propres au Togo, est
définitivement close au niveau de l’ONU
et de l’UE ?
Comi M. Toulabor
CEAN- Sciences Po Bordeaux

No 190 n Avril 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

Lire
Sonia Rolley

Un éclairage tchadien

S

onia Rolley est journaliste, elle
fut correspondante de RFI et de
l’Agence France Presse (AFP) au
Tchad d’octobre 2006 à mars 2008, date à
laquelle elle a été expulsée par le régime. C’est
cette expérience dans un pays du premier
cercle de la Françafrique qu’elle nous relate
dans son livre, «Retour du Tchad. Carnet
d’une correspondante». C’est d’abord une
présentation de son métier de journaliste sur
le terrain, ensuite un éclairage passionnant
sur le Tchad. Enfin un témoignage et une
analyse sur la Françafrique en action.
Sonia Rolley nous guide dans ses
difficultés de correspondante : tentatives
de manipulation des uns et des autres,
cas de conscience, danger de la guerre,
menaces ou pressions
émanant du pouvoir
tchadien comme de
Français, relations
parfois
difficiles
avec sa rédaction
parisienne parfois
en décalage avec
sa reporter coincée
dans un hôtel
ou en brousse.
Sonia
Rolley
nous
rappelle

utilement que les journalistes ne peuvent
pas tout dire, surtout ceux de RFI, radio
dépendant du Quai d’Orsay, mais qu’ils
peuvent essayer d’en glisser plus entre les
lignes...
Elle nous offre également un voyage dans
un pays que l’on appréhende de mieux en
mieux au fil des pages. Ainsi s’éclaircissent
les différentes rébellions tchadiennes, les
querelles soudano-tchadiennes ou encore le
mystère de la longévité au pouvoir d’Idriss
Déby dont elle explore les rouages.
Enfin, Sonia Rolley nous éclaire sur ce
qu’est concrètement la Françafrique.
Elle pointe les représentations que les
officiels français (y compris ceux qui
travaillent pour l’Union européenne) se
font du pays, reprenant les poncifs archiéculés du pouvoir: hors Déby point de
salut. Elle analyse les compromissions
et les complicités des diplomates, des
militaires et des politiques avec un
des pires régimes du continent. Elle
témoigne aussi des pressions subies de
la part de diplomates français en poste
à Ndjamena quand elle prenait à contrepied la position officielle française.
Grégory Giraud
Editeur : Solin/Actes Sud
176 pages, 23 euros.

Bulletin d’abonnement

Billets d’Afrique et d’ailleurs
Édité par Survie, 210, rue Saint-Martin - 75003 Paris. Tél. : 01 44 61 03 25
11 numéros par an pour tout savoir sur la face cachée de la politique de la France
sur le continent africain et les jeux troubles de la «Françafrique ».
Au long de ses 12 pages, Billets d’Afrique décortique ainsi les principaux faits de
l’actualité franco-africaine pour en proposer une analyse critique originale.
NOM: ______________
____________________
Prénom: ___________________________
Adresse: ________________________________________________________________
Code Postal __________ Ville ______________________________________
Tél. : ________________________ Fax___________________________________
Courriel: ________________________________________________________________
• France : 25 euros €(faibles revenus: 20 euros) • Etranger et DOM : 30 €euros
• Soutien : libre, soit ________________
Modalités de paiement :
❐ Chèque bancaire ou postal à l’ordre de Survie
❐ Virement postal (CCP 500.52 K PARIS): préciser l’objet sur l’ordre de virement
Vous pouvez également payer en douze échéances, ou par trimestre grâce au
prélèvement automatique. Nous contacter.
Plus d’information sur http://survie.org ou à contact@survie.org
12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Avril 2010 n No 190

Cinquantenaire
Sharpeville est un township à une
cinquantaine de km au sud de Johannesburg.
La population noire y était regroupée de
force et, en 1960, il n’y avait que deux
voies goudronnées et dotées d’un éclairage
public. Le 21 mars de cette année-là le PAC
(Pan African Congress), né en 1959 d’une
scission de l’ANC, appela la population
noire du pays à manifester contre les lois qui
contrôlaient ses déplacements.
Des centaines de gens se rassemblèrent
à Sharpeville devant le siège local de la
police, demandant qu’on les arrête pour être
sans leur pass, livret qu’ils étaient tenus de
produire à la demande. La manifestation
était bon enfant et festive. La police répliqua
en tirant dans la foule sans sommation, tuant
69 manifestants, la plupart touchés de dos
alors qu’ils fuyaient, parmi lesquels des
enfants, des femmes enceintes. Le 21 mars
a depuis été érigé en journée des droits de
l’homme en Afrique du Sud.
Odile Tobner

21 mars 1960 Massacre de Sharpeville
Bulletin fondé par F.-X. Verschave
Directrice de la publication: Odile Biyidi
Awala.
Directeur de la rédaction: Raphaël De
Benito.
Secrétaire de rédaction: Janine Sfiligoï,
Anne Colliou
Comité de rédaction : Alice Primo,
Sharon Courtoux, Sisulu Mandjou Sory,
Raphaël Granvaud, David Mauger, Odile
Tobner, Vincent Munié.
Ils ont participé à ce numéro : Danyel
Dubreuil, Camille Louis-Bruno, Comi
Toulabor, Issa Bâ
Abonnements: Frédéric Galerne
Coordination: O.Thimonier
Association Survie
210 rue Saint-Martin
F75003 Paris
Tél. (33 ou 0)1 44 61 03 25
Fax (33 ou 0)1 44 61 03 20
http://survie.org
contact@survie.org
Commission paritaire n° 0211G87632
Dépôt légal : avril 2010 - ISSN 11551666 Imprimé par Imprimerie 3 A
Abonnement:
25 euros (Étranger: 30 euros€; personne à
faible revenu: 20 euros€)

Haut

fgtquery v.1.9, 9 février 2024