Fiche du document numéro 22716

Num
22716
Date
Lundi Mars 2010
Amj
Fichier
Taille
605102
Titre
Billets d'Afrique No. 189
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Dans ce numéro

Nicolas Sarkozy au Rwanda

De la poudre aux yeux
Une erreur. Des fautes. Seize ans après le génocide des
Tutsi, ce sera tout ce que Nicolas Sarkozy aura concédé. Un
minimum pour revenir dans le juteux business des Grands
Lacs. Le paradigme françafricain est toujours à l’œuvre. P. 5

Côte d’Ivoire

Les Ivoiriens toujours
otages de leur classe
politique

Sommaire
ËP. 2 Les brèves de la Françafrique
Sarkozy au Gabon – Quatre
terroristes pour un otage ? – Soldats
de la paix françafricains – Et de trois!
– Le Gabon plutôt que le Sénégal
– L’avenir radieux du nucléaire – Trop
de Rocard peut nuire à la santé.
ËP. 1 & 3 Editorial Cedant arma
togae
ËP. 4 Les brèves de la Françafrique
Balkany, ministre des Affaires françafricaines – Singaye, conseiller
nécessiteux ?
ËP. 4 Cenrafrique François Bozizé,
un si bel exemple
À quelques semaines de l’élection
présidentielle, l’ambassadeur de France
encense le président centrafricain.

ËP. 5 Sarkozy au Rwanda De la
poudre aux yeux

Analyse du contexte géopolitique de la
visite officielle française à Kigali.

De report en report,
Gbagbo aura bientôt
bénéficié de deux
quinquennats pour
le prix d’un. Dernier
épisode en date,
les dissolutions du
gouvernement et de la
Commission électorale
Indépendante (CEI),
provoquant deux
semaines d’instabilité
alimentée par
l’opposition. P. 10

ËP. 6 & 7 Politis : un génocide sans
préméditation ni complices

Cedant arma togae

De report en report, Gbagbo aura bientôt
bénéficié de deux quinquennats pour le prix
d’un. Dernier épisode en date, les dissolutions du gouvernement et de la Commission
électorale indépendante.

Ce fameux axiome de Cicéron, proclamant la subordination du militaire au civil,
résonne dans l’histoire comme une incantation oratoire. C’est l’époque, en effet,
où César franchit le Rubicon et entre à Rome avec ses légions.
(suite page 3)

Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 189 Mars 2010 - 2,30 euros

Politis n’évite aucune des chausse-trappes
à propos du génocide des Tutsi. Sur la base
de sources limitées et partisanes.

ËP. 8 France Suppression du Tribunal
aux armées : la fin de l’impunité ?
Si la mesure est souhaitable, il ne s’agit
manifestement pas de rompre avec un
système assurant l’impunité aux militaires
français.

ËP. 9 Les brèves de la Françafrique
– Les brèves de Madagascar –
– Raffarinade francophone
ËP. 10 & 11 Côte d’Ivoire
Les Ivoiriens, otages de leur classe
politique

ËP. 11 Lire Offshore, paradis fiscaux
et souveraineté criminelle
La crise quelles crises ?
w w w. s u r v i e . o r g

En bref
Sarkozy au Gabon
Plus de réseaux, plus de pré carré… de la
rupture, rien que de la rupture, nous a rejoué Sarkozy pour son troisième voyage
en trois ans au Gabon. Décorum 100%
françafricain, recueillement sur la tombe
de feu Bongo-père et blanc-seing donné
au fiston, présence remarquée de Robert
Bourgi, réaffirmation de la présence militaire française, visite aux industriels français du bois (qui ont finalement pu exporter leur bois coupé avant 2010, première
entorse à la promesse d’Ali Bongo de le
faire transformer intégralement sur place)… Rarement le discours aura été aussi
grossièrement en décalage avec la réalité.
En solo ou en duo, le spectacle « La Françafrique est finie » ne se renouvelle pas
beaucoup. A moins qu’il s’agisse d’une
forme mal comprise de comique de répétition…

Quatre terroristes
pour un otage ?

Entre le Gabon et le Rwanda, Sarkozy a
fait escale au Mali pour poser aux côtés de
Pierre Camatte, l’otage français tout juste
libéré par AQMI. On sait qu’une libération d’otage est électoralement payante.
Les médias hexagonaux se sont toutefois moins apesantis sur les conditions de
cette libération que les médias africains.
Il a fallu en effet pas moins de deux visites de Kouchner, dont l’une en compagnie
de Guéant, pour forcer la main au chef de
l’Etat malien et faire libérer les quatre terroristes réclamés par AQMI en échange
de la vie du Français.

Les soldats de la
paix françafricains

Le Congo Brazzaville bénéficie régulièrement de la coopération de la France pour
la formation des éléments de ses forces
armées, de la police et de la gendarmerie.
Une coopération étroite qui se poursuit
avec le financement, pour 378 millions de
francs CFA (578 000 euros), d’une école
militaire au nord de Brazzaville. D’après
l’ambassadeur de France au Congo, JeanFrançois Valette, ce projet «est l’un des
plus importants menés par la coopération
militaire française dans le monde» (AFP,
5 février)
Cette école, qui accueillera à partir de septembre prochain des stagiaires venant de
17 pays africains, sera spécialisée dans les
travaux publics (réhabilitation ou création
de pistes en terre ou en latérite), le bâtiment
et le renforcement des capacités du service de santé des armées. A l’issue de leur

formation, les militaires formés pourront
être engagés dans des opérations de maintien de la paix sur le continent africain. La
formation de soldats africains au maintien
de la paix (des soldats togolais et burkinabés ont ainsi été formés par la France pour
participer à la Minuad) constitue l’un des
principaux alibis de la France pour perpétuer sa présence militaire en Afrique. Il
ne faudra pas s’étonner, pour les conflits
à venir, si les soldats africains formés par
la France ne sont pas plus neutres que ne
l’ont été par le passé les soldats tchadiens
en Centrafrique ou Sénégalais en Guinée
Bissau dans les forces de maintien de la
paix promues par la France…

Erratum
Le ministre de la Défense avait annoncé
(Billets n°187) qu’il se rendrait fin décembre en Centrafrique pour signer le troisième accord de « partenariat » remplaçant
l’accord de défense. Manifestement, cela
n’a pas été le cas : problème de négociation ou d’emploi du temps ministériel ? A
la décharge de Morin, il faut rappeler qu’il
avait déjà sacrifié ses fêtes du Nouvel An
en décembre 2007 pour s’afficher aux côtés des bidasses français présents en Centrafrique dans l’attente du déclenchement
de l’Eufor. Quoi qu’il en soit, le ministre
n’ayant pas jugé utile de publier un erratum, nous le faisons pour lui.

Et de trois ! (pour
de bon cette fois)

C’est, cette fois, Nicolas Sarkozy himself
qui a signé le troisième accord de «partenariat» dans le domaine de la défense
avec son homologue Ali Bongo à l’occasion de son troisième voyage officiel au
Gabon. Après le Togo et le Cameroun, le
refrain de la rupture et de la transparence
promises ne nous a pas été épargné non
plus à cette occasion. Sauf que, comme
s’en fait écho Le Monde du 25 février, la
commission de la défense de l’Assemblée
nationale fait remarquer que la loi ne prévoit qu’une «information du Parlement
sur la conclusion et les orientations» des
accords, sans qu’aucune contrainte légale
ne définisse les modalités et les délais de
cette « information ». Il ne s’agit donc
en aucun cas d’accords qui seraient «soumis » au parlement, comme l’annonce
imprudemment Libération le même jour.
Josselin de Rohan, le président (UMP) de
la commission des affaires étrangères et
de la défense du Sénat se montre quant à
lui optimiste en matière de réforme : «Des
clauses secrètes, il y en aura peut-être, mais
elles ne sont plus à la mode.» (Le Monde,
25 février). Nous voici rassurés…

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mars 2010 n No 189

Le Gabon plutôt
que le Sénégal
Après une période de flottement, les recommandations du Livre blanc ont finalement été suivies : la base militaire du Sénégal sera finalement fermée, la France ne
conservant sur la façade ouest que la base
de Libreville. Rappelons, à l’attention des
journalistes tout particulièrement, qu’il
restera donc encore trois bases militaires
françaises en Afrique et non seulement
deux : au Sénégal, à Djibouti et… au
Tchad. Même si c’est sous couvert d’une
opération extérieure que mille hommes
sont présents dans ce dernier pays depuis
1986, appelons un chat un chat et une
base militaire une base militaire. L’armée
française ne se retire pas non plus complètement du Sénégal : 400 hommes y
demeureront sous la forme (mystérieuse
pour l’instant) d’une « plate-forme régionale de coopération ». « La France
conserve ses escales (aérienne, maritime)
qui lui permettront, en cas de besoin, de
remonter aussitôt en puissance », nous
confirme aussi Le Monde du 25 février.
Loin de se désengager d’Afrique, il s’agit
bien de poursuivre un processus engagé
de longue date visant à diminuer les garnisons permanentes au profit de dispositifs plus légers et d’une augmentation des
moyens de projection depuis la France.
Le président Wade, qui souhaitait simplement déplacer la base française pour des
raisons foncières et la renommer pour des
raisons politiques, a tenté de s’attribuer le
mérite de cette décision et de faire croire
à un soudain sursaut de souveraineté nationale.

L’avenir radieux
du nucléaire

La France accueille, avec l’AIEA et
l’OCDE, le 8 mars, une conférence ministérielle sur l’accès au nucléaire civil.
L’occasion pour Sarkozy de confirmer
que «la France est au premier rang de
ceux qui défendent l’accès de tous au
nucléaire civil» en initiant « le débat
émergent des convergences sur la renaissance du nucléaire civil dans le monde.
Car c’est aussi par une vision partagée
de l’accès au nucléaire civil que nous
pourrons répondre aux défis de la sécurité énergétique mondiale » (vœux aux
ambassadeurs, janvier 2010). Bien sûr,
en même temps qu’il est acquis que le
nucléaire est l’avenir de l’humanité, le
«débat émergent » escamote des questions aussi essentielles que le traitement
des déchets et l’insécurité que suppose
cette prolifération nucléaire. Sarkozy,

Éditorial
VRP nucléaire, rassure toutefois en faisant bien le distinguo entre nucléaire
civil et militaire: «la France a fait de
la lutte contre la prolifération une priorité de son action ». Ce qui ne l’empêchera pas de se rendre à Washington, le
12 avril, au sommet sur la sécurité nucléaire pour « mobiliser la communauté
internationale contre le risque majeur
de voir des terroristes utiliser l’arme
nucléaire».

Trop de Rocard
peut nuire à la
santé
«Le chef de l’Etat camerounais, de retour
de Mvomeka’a, son village natal, a failli
faire un accident de la circulation au niveau du quartier Mvan, entre le carrefour
Tropicana et le carrefour Mvan. L’une
des roues de son véhicule s’est crevée. Le
chef de l’Etat a dû changer de véhicule
et quitter les lieux à une vitesse très élevée. Le chef de l’Etat, Paul Biya, venait
de recevoir en audience Michel Rocard,
ancien Premier ministre français. Juste
après cette audience, Paul Biya est immédiatement retourné dans son village.»
(cameroun-online.com)
Cela se passait le jeudi 18 février vers
11 heures 30. Pas de bol, revenant à
Yaoundé le lundi 22 février les deux
motards de tête du cortège présidentiel,
qui roulait comme d’habitude à très vive
allure, se sont emplafonnés dans un camion en panne à l’arrêt dans un virage,
risquant de provoquer le carambolage du
cortège. L’accident s’est passé au lieu dit
« Zamakoë » environ à mi-chemin entre
Mbalmayo et Yaoundé. « Zamakwé » est
le nom que Mongo Beti a donné au héros,
dit « Zam », journaliste, de ses deux derniers romans Trop de soleil tue l’amour
et Branle-bas en noir et blanc. L’auteur
aurait beaucoup apprécié cette coïncidence.
Pour que Biya s’arrache en pleine semaine
aux délices de Mvomeka’a pour accorder
à Michel Rocard « une audience privée
au cours de laquelle le président de la République et son hôte ont abordé des sujets
d’intérêt commun», il fallait un motif de
première importance. On sait que Rocard
conseille Biya. Il n’est guère gêné par les
fantaisies constitutionnelles de son client,
ni par sa fâcheuse propension à faire tirer
sur les Camerounais récalcitrants et à embastiller les journalistes et les artistes insolents, comme Jean-Bosco Talla ou Lapiro de Mbanga. Comme auraient dit son
maître Mitterrand et son copain Mobutu :
«en Afrique tout cela n’a pas beaucoup
d’importance.»

Cedant arma togae
(Suite de la page 1)
La période civile de l’empire romain, entre les guerres des origines et
la longue agonie de plusieurs siècles dans les factions militaires, aura
été assez courte, même si elle en marque en effet le rayonnant apogée.
Les Grecs nous ont légué la politique, désignant la gestion idéale de la
communauté et les Romains la civilisation, désignant la création d’un
idéal citoyen. Civiliser c’est rendre civil. On n’a jamais civilisé par l’épée
ou le fusil.
En dehors d’instants ou de lieux privilégiés, le pouvoir hélas repose sur
la force des armes. Il est donc inutile de jeter les hauts cris quand il se
montre crûment dans un coup d’État militaire. On ferait mieux de dénoncer
l’omniprésence de la force derrière des pouvoirs prétendument civils, qui
ne se maintiennent que par la violence. Ces pouvoirs civils fictifs font plus
pour la destruction de l’idéal civique que tous les militaires présidents,
avec lesquels au moins on sait à quoi s’en tenir. Le degré de civilisation se
mesure à l’effacement du militaire dans la réalité du pouvoir. La Scandinavie – il faut le dire – est bien plus civilisée que les États-Unis ou la France
et tous les pays où les ambitions impériales exaltent la caste militaire.
Mais c’est également la marque des sociétés asservies qui se révèle
dans l’importance sociale accordée aux militaires et dans la place qu’ils
occupent en politique, dont ils sont pourtant la négation. Il est donc
aussi logique que la voix du peuple, quand elle veut se faire entendre,
emprunte la bouche d’un militaire. Nasser et Sankara, grandes voix politiques, ont parlé sous une tunique militaire trop étroite pour eux mais
qui leur a permis de s’imposer. Ils sont l’exception qui confirme la règle, qui veut que le militaire, en Afrique particulièrement, soit délégué à
l’oppression du peuple. Mobutu, Eyadéma, Seyni Kountché, Bokassa,
Conté, Idriss Déby, Sassou Nguesso, Blaise Compaoré, Bozizé… La liste
est aussi longue qu’éloquente.
Il est inévitable que, lorsque toute vie démocratique est rendue illusoire
par les pratiques autocratiques des potentats, les problèmes politiques
se règlent par les armes, qu’elles soient employées contre les protestations populaires, ou, bien plus rarement hélas, pour les soutenir. N’importe quel soudard peut alors se proclamer arbitre du sort d’un État en
déliquescence, comme on l’a vu en Guinée avec Dadis Camara. En tout
cas, on sait aussi parfaitement que la réalité du pouvoir n’a de garant
que l’existence de redoutables gardes présidentielles, rempart des tyrans contre la colère de leurs peuples. Un tel pouvoir n’a évidemment de
civil que le nom. Que dire enfin du cas extrême de la vaste et riche République démocratique du Congo, livrée aux milices, illustration dernière
de l’avilissement du pouvoir réduit à sa forme la plus grossière.
Est-ce un hasard si la France, qui a conquis son domaine africain par les
armes en ravageant toute forme de civilisation, célébrera le cinquantenaire du pouvoir néocolonial par un défilé militaire qui exhibera les fidèles
disciples de l’armée française : l’armée congolaise, avec les disparus du
Beach, l’armée camerounaise, avec les disparus du commandement opérationnel, l’armée centrafricaine, avec sa population fuyant ses exactions,
l’armée tchadienne avec le grand absent, entre des milliers d’autres, Ibni
Oumar Mahamat Saleh ! Voilà ce qui a été apporté en fait de civilisation.

Odile Tobner

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No 189 n Mars 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

En bref

Salves

Patrick Balkany,
ministre des
Affaires
françafriçaines

Centrafrique

Effarant papier que celui du Canard
Enchaîné (3 février 2010) consacré à
Balkany, «conseiller Afrique (au noir)
de l’Elysée » ! On savait le maire de
Levallois, émissaire officieux dans la
plus pure tradition françafricaine, branché sur les réseaux affairistes mais on
se pince tout de même en découvrant
le «Quai d’Orsay de Levallois » où se
bousculent toutes sortes d’émissaires,
venus des quatre coins de la Françafrique qui savent Balkany très proche de
Sarkozy. On y apprend notamment que
des représentants du président tchadien Idriss Déby occupent des bureaux
municipaux tout comme des hommes
d’affaires implantés en Afrique dont le
richissime entrepreneur Georges Forrest. «Tout ce que je fais, j’en rends
compte au président» précise même
Balkany. Et dire qu’à l’occasion de son
récent voyage gabonais, Sarko et son
entourage s’évertuaient, la main sur le
coeur, à conjuguer la Françafrique et
ses réseaux au passé : «Je ne suis pas
un homme de réseaux». Paroles prononcées devant un autre intermédiaire
de l’ombre, Robert Bourgi, mais aussi
devant Michel Roussin qui accompagnait la délégation française.

Singaye, conseiller
nécessiteux ?

Parmi les habitués de l’hôtel de ville
de Levallois-Perret, Fabien Singaye, le
conseiller du président centrafricain,
François Bozizé. Singaye, ex-barbouze rwandaise du régime Habyarimana
qui espionnait ses compatriotes tutsi
alors qu’il était en poste en Suisse,
aurait «demandé un jour à Balkany de
lui attribuer un HLM municipal pour
lui servir de pied-à-terre parisien »,
(Le Canard Enchaîné, 3 février 2010).
Sans conditions de ressources ?
Le conseiller nécessiteux a, en tous
les cas, de quoi mener une guérilla
judiciaire attaquant pour diffamation
ou injures publiques (dont Survie, lire
sur le site survie.org) tous ceux qui
dans la presse, rappellent son passé si
peu glorieux.
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Bozizé, un si bel exemple
À quelques semaines de
l’élection présidentielle
centrafricaine prévue
normalement ce printemps
2010, l’ambassadeur de
France à Bangui, JeanPierre Vidon, joue « les
fatals flatteurs » et encense
le président centrafricain
François Bozizé.

A

près le Niger et la Namibie, la République centrafricaine est l’autre terrain de chasse d’Areva. Malgré les
fanfaronnades de Patrick Balkany qui se targue d’être l’intermédiaire entre grandes entreprises françaises et chefs d’Etat africains,
« j’ai aidé Areva à régler son litige avec le
président Bozizé » (Le Canard Enchaîné,
3 février), la multinationale du nucléaire
s’embourbe mois après mois. Sans doute
Areva n’a pas suffisamment mis la main à
la poche, ce qui fait dire à Africa Mining
Intelligence (23 février 2010) que « la
mise en exploitation prévue cette année
du gisement uranifère de Bakouma par
Areva paraît s’éloigner ».
C’est aussi sans doute pour mettre de l’huile dans les rouages que l’ambassadeur de
France, Jean-Pierre Vidon, complimente
outrageusement Bozizé, parvenu au pouvoir
en 2003 à l’issue d’un putsch. Backchich.
info revèle le contenu d’un télégramme diplomatique du 14 janvier tout à la gloire de
l’ex-«chef d’état-major des armées [qui] se
résout à prendre le pouvoir par les armes »
après quoi « il promet de rendre le pouvoir
aux civils». Seules des manifestations massives «encore jamais vues à Bangui » l’ont
convaincu «de revenir sur sa promesse initiale de ne pas se présenter». «La situation
politique s’est apaisée (…) tandis que la situation sociale et sécuritaire considérablement amélioré». Une «situation sécuritaire» assurée à plusieurs reprises par l’armée
française, la dernière intervention datant de
2009. Celle-ci n’a, en revanche, rien pu faire
pour le président franco-centrafricain de la
Ligue des droits de l’homme (LDH), maître
Goungaye, mort en décembre 2008 dans un
accident si suspect que les autorités ont voulu l’enterrer précipitamment sans autopsie.
Nganatouwa Goungaye Wanfiyo travaillait
à collecter des témoignages pour la Cour

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mars 2010 n No 189

pénale Internationale (CPI) dans le dossier
Jean-Pierre Bemba.
Et afin de souligner la clairvoyance inouïe
de l’ambassadeur de France, voici le contenu d’une note de synthèse de l’International
Crisis Group datée du 12 janvier 2010 :
« L’échec du président François Bozizé et
de son entourage à concrétiser les engagements pris lors du Dialogue politique inclusif en décembre 2008 risque d’aggraver la
situation sécuritaire en République centrafricaine (RCA) et provoquer l’écroulement
du processus de réconciliation nationale.
Ces pourparlers ont utilement contribué à
une réduction du niveau de violence et permis la programmation de réformes structurelles de long terme. Afin de s’assurer que
ces gains ne soient pas réduits à néant par
une nouvelle crise, le président doit abandonner l’intransigeance dont il a fait preuve
pendant la majeure partie de 2009, et le gouvernement doit impérativement résoudre les
nouveaux conflits dans le Nord-Est et préparer des élections crédibles. (…) Depuis
le coup d’Etat de François Bozizé en mars
2003, la RCA s’est montrée incapable de
briser le cercle vicieux entretenant conflit
et pauvreté dont elle souffre depuis si longtemps. (…) Ayant apparemment jugé que la
tenue des pourparlers lui donnait suffisamment de légitimité, en particulier vis-à-vis
des bailleurs, François Bozizé a choisi de
former un gouvernement aussi inféodé à son
pouvoir que son prédécesseur et a fait modifier unilatéralement la loi électorale, pour
favoriser sa réélection. (…)
Toutes les parties présentes aux négociations
avaient convenu qu’une profonde réforme
du secteur de la sécurité (RSS) était indispensable pour donner à l’Etat les moyens de
protéger sa population.(..). Le régime Bozizé
semble trop soucieux du sort que lui réserveront les prochaines élections et trop peu
concerné de ce qui se passe en dehors de la
capitale, Bangui, pour investir le temps et
les efforts nécessaires à la stabilisation du
pays. Tant que le gouvernement continuera
à ne pas respecter l’esprit et la méthode du
consensus qui ont caractérisé le dialogue inclusif, et tant qu’il maintiendra son refus de
changer son mode actuel de gouvernance, la
reforme du secteur de la sécurité demeurera
bloquée et le manque de sécurité continuera
d’entraver les efforts menés pour rétablir
l’autorité de l’Etat et la tenue d’élections
transparentes et crédibles.»
Raphael De Benito

Nicolas Sarkozy au Rwanda

De la poudre aux yeux
Une erreur. Des fautes.
Ce sera tout ce que Nicolas
Sarkozy aura concédé en
trois heures d’un séjour
express à Kigali.

L

a visite du 25 février a consacré la
fin d’une longue séquence baptisée
«réchauffement franco-rwandais» émaillée de coups de bluffs de part et
d’autres. Elle a été largement relatée et commentée dans les deux pays, chacun appréciant, selon les enjeux respectifs, l’avancée
rhétorique que pouvait constituer l’aveu français d’ «erreurs» et de «fautes » prononcé
sur le sol même du génocide des Tutsi.
Beaucoup moins de commentateurs
s’étonnèrent de l’extraordinaire cynisme
du président français car ces erreurs et ces
fautes en question, diluées, selon lui, au
sein de celles de la communauté internationale, furent commises au détriment de
près d’un million de morts. Car si l’implication française ne fait débat qu’en
France, niée par un puissant mouvement
négationniste, elle est une certitude pour
les historiens et journalistes étrangers.
Le début de la moindre des choses aurait
été de s’excuser devant le peuple rwandais au nom de la France. Dans les faits,
personne ne s’attendait pourtant à voir Nicolas Sarkozy engager la moindre repentance, y compris d’ailleurs pour les autorités rwandaises tant les termes de cette
visite furent préalablement l’objet d’une
entente mutuelle.

Un rapport de force
pas si déséquilibré
En ce sens, la vraie révélation vient de la
passivité de Paul Kagamé. Car, il y a un
an encore, personne n’aurait imaginé le
président rwandais accueillir son homologue français, celui-ci se contentant d’une
maigre contrition, puis clore d’une simple phrase, «Il faut regarder l’avenir»,
les accusations gravissimes qu’il portait
contre les dirigeants français de 1994.
Cette phrase constitutive de toutes les amnisties fut prononcée et l’établissement de
la vérité sur le rôle de la France renvoyée
aux seuls historiens, loin du champ de la
justice et de la politique. Le rideau tombe
donc sur une négociation entamée dès
l’élection de Nicolas Sarkozy, au cours de
laquelle l’accusation de complicité de gé-

nocide a été totalement instrumentalisée.
Cependant si les exigences de Paul Kagamé s’avèrent aussi réduites en la matière,
alors qu’une part de sa légitimité politique
provient justement de son opposition à la
France, c’est bien que le rapport de forces
entre les deux n’est pas si déséquilibré.
Si la France parvient, avec ce rabibochage, à reprendre une place de choix dans le
jeu industriel et économique des Grands
Lacs, à se défaire de son implication dans
un génocide en restaurant quelque peu
une image catastrophique en Afrique et à
afficher une rupture «françafricaine» de
façade, le Rwanda a lui aussi beaucoup à
gagner en élargissant le tour de table de
ses bailleurs de fond, tout en se protégeant
d’éventuelles interrogations internationales quant à son rôle dans les conflits meurtriers du Kivu voisin.

Le business en toile de fond
Par ailleurs, le Rwanda, aux côtés de
l’Afrique de Sud, dispose d’un poids politique important au sein de la Communauté
de développement d’Afrique australe
(SADC). A ce titre, il est un adversaire de
taille pour la France dans la région alors
que le tout nouveau président de l’Union
Africaine, le président du Malawi, Bingu
wa Mutharika, est proche de Kigali. Les
négociations à Maputo autour de la crise
malgache en ont été l’illustration la plus
récente. Pour la France, distancée dans
la course aux richesses minières, ce rapprochement est donc indispensable.
N’oublions pas que le Groupe Bolloré s’active pour un train reliant Dar es-Salaam,
sur la côte tanzanienne à Goma en RDC,
vecteur stratégique pour l’exportation vers
l’est des richesses de la région. Et la France compte bien marquer son retour dans
la région en «appuyant» le projet du
grand barrage hydroélectrique Ruzizi 3,
dont l’attribution de la construction et
l’exploitation relèvent de nombreux savoirs-faire industriels hexagonaux. De
son côté, Paul Kagamé, conseillé par
Tony Blair, a l’opportunité d’augmenter son poids politique face à Kabila,
son homologue congolais.
Après tout, un réchauffement vaut mieux
que la guerre, et l’implication de la France
dans l’élaboration d’une future communauté régionale apportera peut être sa part
de développement aux pays de la sousrégion. De même, l’arrestation prévisible

des génocidaires présents en France estelle une excellente chose. Nul doute que
l’événement sera fortement médiatisé et
assimilé par le discours officiel a un changement de doctrine, voire à une contrition
pour solde de tout compte.

Le paradigme françafricain
toujours à l’oeuvre
On peut même imaginer, ironie de l’Histoire, une future mission de maintien de
la paix intégrant des éléments français
faisant la chasse aux FDLR au Kivu…
Pourtant, vu de France, un doute persiste.
Car en refusant d’affronter l’Histoire et le
débat sur son rôle au Rwanda, en refusant
toute justice, le paradigme françafricain
n’évolue guère. En ce sens, l’architecture
même du voyage de Nicolas Sarkozy –
Libreville, puis Kigali- ne le différencie
guère du traditionnel compte-rendu effectué jadis à Omar Bongo, doyen disparu
de la françafrique. Reste à savoir si les
officiers et hommes politiques français,
coupables d’un soutien à un régime génocidaire, ont reçu suffisament d’assurances
pour faire profil bas quelques mois après
avoir violemment réagi à une déclaration
de Kouchner estimant qu’«une faute politique» avait été commise par la France
au Rwanda. Leur silence éventuel ou
leurs critiques feutrées sera le signe
d’un enterrement de première classe
de toute tentative de recherche des
responsabilités françaises.
Réchauffement ou pas, dans ce contexte,
il y a à redouter que l’avenir des peuples des Grands lacs ne soit toujours pas
à l’ordre du jour. Tandis qu’à l’Elysée,
à l’abri des regards et du rideau de fumée habituel, Nicolas Sarkozy et ses
conseillers peuvent prolonger, en dehors
de tout contrôle citoyen, les noirs desseins de la Françafrique.
Isabelle Méricourt
Raphaël De Benito

No 189 n Mars 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Génocide des tutsi du Rwanda

Politis : un génocide sans prémédita
Rien n’y fait, Politis n’évite
aucune des chaussetrappes à propos du
génocide des Tutsi. Le
récent dossier qu’il consacre
à la question décharge
les autorités françaises
de ses responsabilités en
s’appuyant sur des sources
limitées et partisanes autant
que sur des arguments
éculés.

D

ans son numéro du 9 juillet 2009,
l’hebdomadaire «indépendant et
engagé» publiait déjà un long entretien d’Hubert Védrine (lire Billets d’Afrique, septembre 2009) que son rédacteur en
chef, Denis Sieffert, présentait comme « une
pièce importante » versée au dossier. Comme à son habitude, l’ancien secrétaire général de l’Elysée en 1994 y niait l’implication
des autorités françaises dans le génocide des
Tutsi du Rwanda.
Sieffert jugeait «convaincantes» ses explications et concluait que «ni les faits ni
la logique politique ne nous autorisent»
à parler de complicité de génocide, s’attirant de vives réactions. Dans le prolongement de ce débat, Politis publie donc un
nouveau dossier sur la question constitué
sur la base d’entretiens avec Rony Brauman, ancien responsable de Médecins
Sans Frontières, les sociologues Claudine
Vidal et André Guichaoua ainsi que d’une
tribune de Raphaël Doridant au nom de
l’association Survie. S’il faut savoir gré
à Politis de nous avoir donné la parole,
force est de constater que la position de
Sieffert n’a pas varié depuis son entretien
avec Hubert Védrine.
L’essentiel du dossier est donc consacré à
la réfutation de l’accusation de complicité
de génocide.

Des sources
limitées et partisanes
Le problème est que Sieffert ne semble
avoir qu’une connaissance approximative du sujet, et en guise de «recherche
de vérité » journalistique dans un dossier «infiniment complexe», il se fait le
simple porte-parole de « trois personnalités dont la connaissance de la région
et l’intégrité ne peuvent être mises en

cause» : Claudine Vidal, André Guichaoua et Rony Brauman dont les «témoignages» sont qualifiés de «décisifs».
Ni neufs ni décisifs, leurs arguments sont
déjà connus des lecteurs du négrologue
Stephen Smith1, en compagnie duquel ils
ont cosigné articles et interviews à charge
contre le FPR et surtout à décharge pour
la France. Claudine Vidal s’était même
signalée pour avoir longuement préfacé le
livre d’Abdul Ruzibiza, le fantaisiste mais
néanmoins principal témoin du juge Bruguière. Quant au livre de Pierre Péan, elle
avait aussi jugé «important», en dépit
de nombreuses «erreurs» et «approximations» et de sa «vision ethniciste»,
pour «avoir reconstitué les liens entre les
autorités de Kigali, victorieuses, et leurs
relais européens, les «Blancs menteurs»,
lobby qu’il surnomme «cabinet noir du
FPR» (auquel l’association Survie appartient bien évidemment, selon Péan).
« Important », enfin, pour être sorti « du
système des répétitions infinies plombant
tant d’ouvrages qui prétendent faire la
lumière (…) sur les responsabilités de la
France » (Le Monde, 8 décembre 2005).

Une réfutation inconsistante

La «thèse accusatoire» que prétend réfuter Sieffert est grossièrement réduite à
trois éléments. Le premier est l’attentat
contre l’avion du président Habyarimana,
que Survie n’a pourtant jamais considéré
comme un élément de preuve de la complicité de génocide, affirmant au contraire
qu’une enquête internationale restait nécessaire pour déterminer avec certitude
les exécutants et les commanditaires.
Signalons simplement sur le sujet que
Sieffert aurait gagné à lire le récent rapport rwandais pour juger réellement de sa
pertinence avant d’ironiser sur son caractère «grossier» et «miraculeux». Il n’a
sans doute pas lu non plus le rapport de la
mission parlementaire française qui invalide, sur la base des informations fournies
par les militaires français, l’argument de
Guichaoua qu’il reprend concernant la
prétendue «mise en ordre de bataille» du
FPR avant l’attentat.
Le deuxième élément réfuté est la fourniture d’armes au camp génocidaire après
l’embargo tardif décrété par l’ONU. S’il
s’agit bien cette fois d’un élément constitutif de la complicité de génocide au plan
juridique, on s’étonne de le voir évacué
aussi légèrement par Sieffert. Il ne contes-

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mars 2010 n No 189

te, sur la base de considérations erronées
qu’un rapport de Human Rights Watch,
mais passe sous silence les nombreux
autres témoignages relatifs aux livraisons
d’armes pendant le génocide2.
Le troisième élément concerne la nature
et les objectifs de l’opération Turquoise
mais ne fait, quant à lui, l’objet d’aucun
examen factuel. On se contente de simples suppositions : l’intention première
de Mitterrand n’aurait pas été de reconquérir au moins une partie du pays. «Thèse peu crédible vu le nouveau rapport de
force» sur le terrain entre les FAR et le
FPR. C’est bien la raison pour laquelle
ce scénario a été abandonné (du fait également des réticences de Balladur et de
certains officiers), mais Sieffert n’explique pas pourquoi les cartes présentées
initialement par la France à l’ONU ou
par Kouchner au général Dallaire pour
préparer l’opération française incluaient
la capitale rwandaise.
D’autre part, selon Brauman, les génocidaires n’avaient pas besoin de l’intervention française pour fuir au Zaïre. Mais
l’auraient-ils pu tous, avec leur armement,
entraînant sous la contrainte une grande
partie de la population et ravageant méticuleusement le pays pour ne laisser que
ruines au FPR ? A l’évidence, si la France
n’avait pas bloqué l’avancée militaire du
FPR, cela n’aurait pas été possible. Mais
l’on s’étonne surtout de ne voir discutés
ni les instructions officielles ni le déroulement de l’opération Turquoise (en
particulier l’épisode de Bisesero), ni les
déclarations des officiers français, ni les
publications militaires, ni aucun des nombreux témoignages de journalistes, de rescapés ou d’autres acteurs. Superflus sans
doute au regard des «témoignages décisifs» de Brauman et Guichaoua.

Des arguments éculés
A la place, et en guise de disculpation, on
nous sert une resucée des accords de paix
d’Arusha : « on imagine mal la France
torpillant cet accord après l’avoir promu ». Selon Brauman, l’inertie française
à freiner les ardeurs pré-génocidaire du
régime d’Habyarimana serait même due à
la «conviction que les accords d’Arusha
étaient bons». Rappelons simplement
cette remarque de Gérard Prunier lors
des auditions de la Mission d’information
parlementaire de 1998 : « Avons-nous
joué un rôle majeur dans ces négocia-

tion ni complices ?
tions d’Arusha ? C’est ce que nous disons
aujourd’hui (...) Quel était le niveau de
notre représentation diplomatique dans
les discussions d’Arusha ? (...) C’était
le premier secrétaire de l’ambassade de
France en Tanzanie. Il avait souvent beaucoup de mal à obtenir des instructions
claires sur la nature de sa mission... ».
Quant au général Quesnot, chef d’étatmajor particulier de Mitterrand, il estimait
que les accords d’Arusha «faisaient une
part assez exorbitante au FPR». C’est
dire s’il les croyait bon. On est également
désolé d’avoir à rappeler à Sieffert, qui
affirme avoir « toujours à Politis suivi
les travaux [de l’association Survie] avec
intérêt», une chose aussi élémentaire que
celle-ci : en matière françafricaine, la diplomatie officielle ne coïncide pas toujours
avec la politique souterraine réellement
menée par la cellule Afrique de l’Elysée.
Quant à la réception par cette dernière, le
27 avril 1994, des représentants du gouvernement génocidaire, on croit rêver : à
l’échelle internationale, selon Brauman,
«l’attitude de la France était très consensuelle». Pour faciliter la rédaction d’un
prochain dossier, signalons les quelques
figures rhétoriques imposées en la matière et qui ont été négligées ici : ce n’est
pas la France qui a vendu des machettes
aux génocidaires ; c’est l’ONU et non
la France qui était présente au Rwanda
en 1994 ; les militaires français étaient
absents du Rwanda au moment du déclenchement du génocide, etc.

Qui manipule qui ?
Etrangement, si l’on n’est pas familier de
la logique à l’œuvre, la «conclusion provisoire» de Sieffert porte non pas d’abord
sur la France, mais sur le FPR, qui «par
une sorte de raisonnement binaire» a
«été perçu par de nombreux observateurs de manière romantique». «Invoquer la complexité du dossier» selon
Sieffert, c’est ne pas «passer sous silence
les crimes commis par les vainqueurs » et
«absoudre ceux qui détiennent le pouvoir
aujourd’hui à Kigali». Peut-être, pourrait-on être tenté de répondre. Mais d’une
part, est-il nécessaire pour cela de convoquer Guichaoua qui attribue au FPR plus
de crimes qu’il n’en a réellement commis
et exonère le Hutu Power de certaines de
ses exactions d’avant 1994 ?
Et surtout, quel est le rapport direct avec
la question de l’implication de la France

dans le génocide ? Pourquoi ne pourraiton, comme l’a toujours fait l’association
Survie, simultanément dénoncer les complicités françaises dans le génocide et les
crimes de guerres ou les crimes contre
l’humanité commis par le FPR ? Sieffert n’explicite pas ce «raisonnement binaire» jusqu’au bout, à la différence de
ses sources : si les crimes du FPR ont un
rapport avec les accusations qui pèsent sur
les autorités politiques et militaires françaises, c’est que ceux qui les portent doivent être, consciemment (thème du «cabinet noir») ou inconsciemment (thème des
«idiots utiles»3) manipulés par lui pour
dissimuler ses propres forfaits. L’inconvénient est que l’argument est aisément
réversible et qu’il y a longtemps (avant
même le génocide) que la guerre médiatique mené par l’armée française consiste
notamment à exagérer les crimes de son
ennemi (thème des «khmers noirs» et
du «double génocide» ) pour justifier ou
faire diversion quant au soutien constant
qu’elle a apporté aux FAR.

Un terrain glissant
Une autre figure de disculpation consiste
à nier le caractère prévisible du génocide,
en dépit des rapports diplomatiques français ou internationaux et des alertes lancées par les ONG. Plus grave, il s’agit ici
de remettre en cause son caractère planifié et prémédité, sans pour autant nier la
qualification de génocide. L’exercice est
grossier sous la plume de Sieffert, plus
subtil sous celle de Brauman. « Contrairement à ce que nous avions toujours cru
et à ce qui s’est beaucoup dit, le génocide
n’est pas le résultat direct de l’assassinat
du président Habyarimana », écrit ainsi
Sieffert. On ne sait pas exactement qui
recouvre le «nous» (Sieffert ? Sieffert et
Guichaoua ? Sieffert et Politis ? Sieffert
et ses concitoyens de manière générale ?).
Si le rédacteur en chef ne fait que découvrir aujourd’hui que l’attentat contre l’avion du président Habyarimana n’est ni la
cause, ni le déclencheur du génocide, cela
témoigne en tout cas d’une méconnaissance grave du sujet. Sieffert poursuit :
«Même si un climat de haine avait été
entretenu par les extrémistes hutus depuis
plusieurs semaines, le génocide, selon
André Guichaoua, n’est pas l’effet d’une
flambée de violence populaire à l’annonce de l’attentat. Ou, plus précisément
celle-ci n’aurait pas abouti au génocide»

sans le coup d’Etat de Bagosora. Passons
sur le «plusieurs semaines» qui sont en
fait plusieurs années au cours desquels les
signes annonciateurs du pire abondent.
Au lieu d’être vu comme l’ultime étape
politique des génocidaires pour mettre
leur projet à exécution, ce coup d’Etat est
décrit comme un indice (une preuve ?) de
son improvisation. Or, comme le rappelle
Brauman, ceux qui portent l’accusation de
complicité de génocide «se fondent notamment sur l’existence d’un programme
préexistant aux tueries, dont la France
aurait eu connaissance.» Autrement dit :
plus de préméditation, plus de complicité. Notons d’abord que la connaissance
préalable du plan d’extermination est bien
un facteur aggravant, mais sa disparition
ne suffit pas en droit à faire disparaître
l’accusation de complicité dès lors qu’un
soutien a été apporté pendant le génocide
aux génocidaires en toute connaissance de
cause. Si Brauman n’a, à ce jour, jamais
témoigné de complaisance à l’égard des
négationnistes, il s’aventure aujourd’hui
sur un terrain glissant, car selon lui «personne n’a pu montrer qu’un plan d’extermination des Tutsis existait avant le
début des massacres déclenchés à la
suite de l’attentat contre l’avion présidentiel. Il y a bien eu génocide, mais il
est temps de dépasser les schémas intentionnalistes réducteurs qui dominent les
discours sur cette question. »
A l’appui de sa démonstration, Brauman
note qu’au TPIR «le chef d’inculpation
d’entente en vue de commettre le génocide n’a pas été retenu» contre Bagosora
notamment. Certes, mais n’en déplaise
à Brauman, ce n’est pas le TPIR, ou en
tout cas pas le TPIR seul, qui écrit l’histoire ; et les insuffisances de ce dernier ne
sauraient, sous couvert de débat « intentionnalisme» contre « fonctionnalisme»,
justifier qu’on passe par-dessus bord tous
les travaux historiques existants.
Raphaël Granvaud
1. Cf. B.B. Diop, F.-X. Verschave, O. Tobner,
Negrophobie, Les Arènes, 2005 écrit en réponse
à S. Smith, Négrologie. Pourquoi l’Afrique
meurt, Calmann-Lévy, 2003.
2. L. Coret, F.-X. Verschave, L’horreur qui nous
prend au visage. L’Etat français et le génocide,
rapport de la Commission d’enquête, Karthala,
2005, p. 115 à 133.
3. Cf. par exemple les déclarations du député J.
Myard ou de l’ancien premier ministre E. Balladur devant la mission d’information parlementaire de 1998.

No 189 n Mars 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
France

Suppression du Tribunal aux armées
la fin de l’impunité ?
Le ministre de la Défense a
annoncé la suppression du
dernier tribunal militaire,
le Tribunal aux armées de
Paris (TAP). Si la mesure
est souhaitable, il ne s’agit
manifestement pas de
rompre avec un système
assurant l’impunité aux
militaires français.

L

e Tribunal aux armées de Paris
constituait le dernier vestige
d’une justice militaire héritée
de l’ancien régime, par laquelle les
officiers bénéficiaient du privilège de
se juger eux-mêmes et qui soumettait
les simples soldats et appelés à l’arbitraire le plus complet. La réforme de
1982, entre autres mesures, généralisait le recours aux magistrats civils
détachés auprès du ministère de la
Défense, supprimait les tribunaux permanents des forces armées (du moins
en temps de paix : pour le temps de
guerre, les pouvoirs exorbitants des
militaires sur la société n’ont à ce jour
jamais été remis en cause) et confiait à
des chambres spécialisées des juridictions de droit commun le jugement des
infractions commises par des militaires sur le territoire national.

Un processus de civilisation
de la justice militaire
Le jugement des délits commis à
l’étranger en revanche relevait d’un
traitement différent selon les situations : soit d’un tribunal aux armées
établi à l’étranger (dans les faits, seul
le Tribunal de Baden pour les forces
stationnant en Allemagne), soit du
TAP dans le cas des forces présentes
dans les pays africains ayant contracté
des accords de défense avec la France
; soit des chambres spécialisées des
juridictions de droit commun suivant
l’origine géographique de l’unité à laquelle appartient le militaire en opération extérieure. Avec le passage à une
armée de métier entièrement vouée à la
projection, la réforme de 1999 entendait simplifier le dispositif et rétablir

une égalité de traitement. Le TAP jugeait donc, après cette date, toutes les
infractions commises à l’étranger, tandis que ses règles de fonctionnement
le rapprochaient encore davantage de
la justice civile.

Maintien des
spécificités militaires
Subsistaient
néanmoins
certaines
spécificités. En particulier, sauf cas
de crime ou de flagrant délit, l’avis
consultatif du ministère de la Défense
est obligatoire avant toute poursuite.
Les victimes ne peuvent pas non plus
déclencher l’action publique sauf en
cas de décès, de mutilation ou d’invalidité permanente. Mais surtout, dans la
pratique, les pressions de l’institution
militaire n’ont jamais cessé. Janine
Stern, procureur du TAP jusqu’en 2004
avait ainsi dénoncé l’«ingérence» de
l’institution militaires, les «pratiques
d’exception» ou encore une «justice
aux ordres» (Le Monde, 20 novembre
2004). La juge Brigitte Raynault, qui
a jeté l’éponge en 2005, avant la fin
prévue de son détachement considérait que «l’armée a un peu vampirisé
ce tribunal » (Le Monde, 22 décembre 2005). Le ministère de la Défense
avait d’ailleurs revendiqué le pouvoir
d’évaluer l’activité professionnelle du
procureur, malgré l’avis contraire de
la Cour de cassation. Le TAP a également «pour l’armée l’avantage d’être
discret. Ses audiences correctionnelles, sont publiques mais peu couvertes
par la presse. » (Le Monde, 22 janvier).
La suppression du TAP annoncé par
le ministre de la Défense à l’horizon
2011 est officiellement l’aboutissement d’un processus visant à l’égalité
de traitement entre civils et militaires,
mais selon le ministère de la Défense, « ce mouvement d’intégration de
la justice militaire au sein du droit
commun » vise aussi à «lever toutes
les suspicions, se défaire d’un regard
qui tendrait à faire penser que les
militaires jugent leurs affaires entre
eux ». (Ibid.) Toutes les infractions
commises à l’étranger par les militaires seront désormais jugées par une

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mars 2010 n No 189

chambre spécialisées du TGI de Paris.
Néanmoins, les spécificités du TAP
seront conservées : « Le maintien de
l’avis consultatif préalable du ministre de la défense avant toute poursuite
pénale (hors cas de flagrance) (…).
La confirmation de l’exception procédurale selon laquelle il est impossible, pour la victime d’une infraction
commise par un militaire, de faire
citer directement ce militaire devant
une juridiction de jugement. » Cette
exception au prétexte de «ne pas désorganiser brutalement une unité dans
un contexte opérationnel. » (Site du
ministère de la Défense). Le maintien
de « la prise en compte des spécificités des militaires » (idem) peut donc
laisser craindre une perpétuation de la
tradition d’impunité jusqu’à présent
rigoureusement observée. A fortiori si
l’on considère deux autres éléments.

Des inquiétudes
légitimes
D’une part, ce transfert de compétence
s’inscrit dans le cadre de la réforme
plus large de la justice voulue par
Sarkozy, qui doit notamment se traduire par la disparition du juge d’instruction et la concentration de tous les
pouvoirs d’enquête entre les mains
d’un parquet aux ordres du pouvoir.
D’autre part, depuis le 1 er juillet 2005,
les militaires en Opex bénéficient
d’une exonération de leur responsabilité pénale en cas d’emploi de la force
pour accomplir leur mission. Jusqu’à
cette date, en l’absence de déclaration de guerre officielle, ils n’étaient
autorisés à ouvrir le feu qu’en état de
légitime défense (en théorie, et uniquement en théorie, bien sûr…). Depuis la réforme du statut général des
militaires, ils peuvent faire usage de
leurs armes, y compris contre des civils, dès lors que cette action est jugée
utile à l’accomplissement de leur mission et qu’elle est conforme au droit
international, c’est-à-dire couverte par
une résolution de l’ONU les autorisant par exemple à agir «par tous les
moyens», comme ce fut le cas en Côte
d’Ivoire lors des massacres de civils
en novembre 2004…

En bref
Une raffarinade francophone

de Paris :
Le dernier motif d’inquiétude concerne le transfert des affaires en cours
au TAP, en particulier la plainte pour
complicité de génocide dans laquelle
Survie est partie civile. Il serait évidemment regrettable, mais sans doute
pas fortuit, que ce transfert s’accompagne du ralentissement d’une procédure déjà très longue, ou de la disparition accidentelle de certains éléments
d’enquête déjà réalisés…
Raphaël Granvaud

Relevé dans une dépêche (AFP, 8 février 2010) : « Dans une conférence de presse au
siège de l’ONU, M. Raffarin, représentant personnel du président Nicolas Sarkozy pour
la Francophonie, a indiqué s’être entretenu avec le secrétaire général de l’ONU, Ban
Ki-moon, “pour défendre la cause du français».
Entre autres considérations d’intérêt stratégique mondial, comme de noter que Ban KiMoon a affirmé avoir pris des cours de français pour s’exprimer à l’occasion dans cette
langue, l’AFP pousuit : « M. Raffarin a également indiqué s’être entretenu avec Alain
Le Roy, ancien diplomate français qui dirige le département de maintien de la paix de
l’ONU, pour souligner la nécessité que la francophonie soit plus présente dans cette
activité. Alors que 55% des effectifs des opérations de maintien de la paix de l’ONU
sont déployés dans des pays francophones, seulement 15 à 16% de ces effectifs sont euxmêmes francophones, ce qui est “insuffisant”, a-t-il dit ».
Ainsi ce qui scandalise Raffarin ce n’est pas, comme il le souligne benoîtement, que
plus de la moitié des soldats déployés par l’ONU occupent des zones francophones,
mais qu’on ose y envoyer des militaires qui ne parlent pas français – une façon comme
une autre de demander que les armées francophones, la plupart formées par la France,
contrôlent les territoires francophones. Il est plus facile en effet de recruter des mercenaires onusiens gabonais que d’apprendre le français aux régiments pakistanais. Les
désordres dans les pays francophones doivent profiter à la langue française. Peu importe
qu’on soit obligé d’avoir recours aux armes, pourvu que leurs porteurs parlent français.
La francophonie a toujours été une grande cause humaniste.

Les brèves de Madagascar
Rajoelina à Paris,
une visite si aimable
Quelques semaines seulement après avoir
pris l’initiative de sortir du cadre consensuel des accords de Maputo pour organiser unilatéralement des élections législatives, Andry Rajoelina, actuel homme fort
de Madagascar, passait au moins deux
semaines à Paris pour «un voyage non
officiel et une visite strictement privée».
Une visite «privée » qui ressemble étrangement à une légitimation durant laquelle
le président putschiste s’est montré sur
LCI, a visité les députés et sénateurs du
Groupe parlementaire France-Madagascar qui ont estimé que l’ancien président
déchu, Marc Ravalomanana, a entrepris
un «départ précipité et salutaire». «Un
voyage non officiel» durant lequel le président de la Haute autorité de la Transition
(HAT) a surtout rencontré Alain Joyandet et Claude Guéant. Différer la visite à
Kadhafi, suivre les recommendations de
Jean Ping à la tête du Groupe international de contact et reporter les élections,
les conseils (consignes ?) du secrétaire
général de l’Elysée ont été reçus cinq
sur cinq par Rajoelina qui annonçait peu
après le report du scrutin à fin mai. Une
visite parisienne bien aimable tandis que
les eurodéputés critiquaient vivement,
dans une résolution, son «régime illégal»
et demandaientcontre lui des «sanctions
individuelles et ciblées». «Le régime illégal en place continue de défier la com-

munauté internationale» et «monopolise
les pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire
ainsi que les médias». Les élus dénoncaient «les violations généralisées des
droits humains, le harcèlement et l’arrestation arbitraire de parlementaires, de religieux et de membres de la société civile,
(...), le pillage des églises et l’intimidation
de la presse, les arrestations et tortures
de civils et d’hommes politiques». Enfin,
Karl Wycoff, du Département d’Etat américain pour l’Afrique déclarait, de façon
sybilline, le 15 janvier : «Nous pensons
que toute assistance militaire à Madagascar est problématique et la question est de
savoir pourquoi ceux qui la poursuivent
le font avec un régime anti-constitutionnel». Suivez son regard !

se développer avec deux éclairages particuliers sur l’environnement des grands
projets miniers. Parlons un peu de ceux
de Total qui prépare l’exploitation d’un
gisement de sables bitumineux à 300 km
de la capitale avec une réserve estimée à
2 milliards de barils. Et Total lorgne sur
six autres sites. Un véritable désastre écologique tant l’exploitation difficile des
sables bitumineux est destructrice pour
l’environnement. L’exemple de la province canadienne de l’Alberta est là pour
témoigner : raréfaction des ressources en
eau (6 barils d’eau pour un de pétrole), rejets massifs de soufre, de métaux lourds,
pluies acides, etc.

Total, une malédiction pour
Madagascar

Lionel Lehva, patron de Total Madagascar, a débarqué à Antananarivo en même
temps que l’ambassadeur de France, le
lendemain du putsch d’Andry Rajoelina.
Lehva n’est pas inconnu pour qui suit les
affres judiciaires de Total. Alors directeur de Total Italie, Lehva a été arrêté et
placé en garde à vue, en décembre 2008,
avec cinq autres cadres du groupe accusés par la justice italienne d’un vaste
pacte de corruption estimé à 15 millions
d’euros. D’après l’instruction, toujours
en cours, les dirigeants de Total auraient
mené «des activités visant à réaliser des
profits énormes» au détriment de la collectivité.

En même temps qu’Andry Rajoelina séjournait à Paris, un petit-déjeuner d’affaires réunissait, heureux hasard, des investisseurs français autour notamment de
l’ambassadeur de France à Madagascar,
Jean-Marc Chataignier, et Lionel Levha,
directeur de Total Exploration Production
Madagascar. Tout ce beau monde a débattu, entre viennoiseries et jus d’orange, de
l’année 2010 et de la reprise de l’économie, une fois la crise politique passée. En
sont-ils si sûrs ?
Ce petit déjeuner a également été l’occasion d’étudier les secteurs qui peuvent

Les ennuis italiens du directeur
de Total Madagascar

No 189 n Mars 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Côte d’Ivoire

Crise institutionnelle :
les Ivoiriens toujours otages de leur cla
De report en report, Gbagbo
aura bientôt bénéficié de
deux quinquennats pour le
prix d’un. Dernier épisode
en date, les dissolutions
du gouvernement et de
la Commission Électorale
Indépendante (CEI),
provoquant deux semaines
d’instabilité alimentée par
l’opposition.

É

lu dans des conditions difficiles et
contestées face au général putschiste
Gueï en 2000, Laurent Gbagbo devait
remettre en jeu son mandat présidentiel cinq
ans plus tard. La tentative de renversement
de 2002, suivie de l’occupation de la moitié
nord du pays par des rebelles, conjuguée à
l’hostilité de la diplomatie chiraco-villepiniste ont grippé durablement le fonctionnement
des institutions ivoiriennes.
La sortie de crise ivoirienne telle qu’elle est
balisée par l’accord de 2007 (Billets n°157)
entre Gbagbo et le leader rebelle Guillaume
Soro passe par le désarmement et la réintégration des rebelles, la réunification du pays,
l’élaboration de la liste électorale et l’organisation de l’élection.

Tentatives de
fraudes à la CEI ?
La crise de ces dernières semaines concerne
la liste électorale. La configuration des organes impliquées et le processus d’élaboration
de cette liste ont fait l’objet d’âpres négociations. Parmi ces organes, figure la fameuse
CEI et l’entreprise française Sagem. Selon
Guy Labertit, le contrat de cette dernière «dépasse aujourd’hui les 200 millions d’euros à
la seule charge de l’état ivoirien ». C’est le
processus électoral le plus cher du monde !
Créée en 2001, la CEI joue grosso modo le
rôle que joue le ministère de l’intérieur en
France, en ce qui concerne les élections. Son
président, Robert Beugré Mambé a été élu à
la tête de la CEI à l’automne 2005, à la fin
du quinquennat présidentiel. Dès le début, le
FPI (parti présidentiel) a contesté l’élection
de ce membre du PDCI (ex-parti unique) à
la tête de la CEI, dominée par l’opposition.
Depuis le début 2010, Mambé était sous le

feu nourri du camp présidentiel. Il aurait
tenté de faire inscrire frauduleusement 430
000 Ivoiriens sur la liste électorale. Depuis
cet automne, la liste électorale provisoire,
qui résulte d’opérations de déclarations individuelles et de croisements avec les données
existantes, compte 5,3 millions d’électeurs.
Reste environ un million de cas «litigieux».
Les personnes concernées peuvent déposer
réclamation auprès des CEI locales. L’étape
actuelle est celle du «contentieux», c’est-àdire du traitement de ces réclamations. Entretemps, il est avéré que Mambé a fait établir
des croisements supplémentaires, d’où une
liste de 430 000 cas litigieux est ressortie et
a atterri de façon inexpliquée entre les mains
des commissions locales, seules habilités à
traiter les réclamations avant l’inscription sur
la liste électorale.
Le camp présidentiel accuse l’opposition
d’avoir voulu faire inscrire ces cas litigieux
en marge de l’étape des réclamations. L’ancien président de la CEI se défendait en disant que cette liste à usage interne était destinée à aider les CEI locales à statuer. Du point
de vue des «patriotes», cette CEI largement
dominée par l’opposition est certainement un
vestige de l’ingérence chiraquienne dans la
crise ivoirienne. Rien d’étonnant donc à ce
que le FPI cherche à écarter le président de
la CEI.
De plus les esprits s’échauffent autour des réclamations individuelles : ces réclamations
peuvent aller dans les deux sens, inscription
ou radiation. Des radiations par centaines
d’électeurs déjà inscrits, sur demande du
camp présidentiel et pour vice de procédure,
avaient déjà provoqué des manifestations au
début du mois de février.

Un médiateur silencieux
et une opposition offensive
Les pressions pour faire démissionner le
président de la CEI ayant échoué, Gbagbo
a fini par dissoudre gouvernement et CEI.
Ni la campagne de presse à son encontre,
ni les «conseils» du président burkinabé
Compaoré, médiateur et parrain de l’accord
de 2007, n’avait eu raison de la détermination de Mambé à rester à la tête de la CEI,
très soutenu par l’opposition. À l’issue des
consultations avec les principaux acteurs de
cette crise institutionnelle, Compaoré n’avait
fait aucune déclaration publique.
Reconduit au poste de premier ministre dès
le soir de la double dissolution, Soro a connu

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mars 2010 n No 189

des difficultés pour former son nouveau gouvernement, plongeant le pays dans un vide
institutionnel. L’opposition a misé sur l’enlisement, le temps jouait contre Gbagbo et
Soro, les signataires de l’accord de Ouaga.
La légitimité de Gbagbo, longtemps contestée, avait été restaurée grâce à cet accord. Elle
était considérablement fragilisée par le vide
institutionnel.
Le site des rebelles dénonçait les pressions du
RDR – parti d’Alassane Ouattara - pour que
Soro refuse de former un nouveau gouvernement et évoquait même l’attentat de juillet
2007 contre l’avion du premier ministre
(Billets n°160). À l’annonce des dissolutions,
l’opposition rassemblée au sein du RHDP est
entrée dans une stratégie de rupture, appelant les Ivoiriens à s’opposer «par tous les
moyens à la dictature de Laurent Gbagbo ».
Le journal du RDR annonçait le retour de
certains militaires en exil, dont le rebelle
dissident IB, sous le coup d’un mandat d’arrêt international depuis sa condamnation en
France (Billets n°188). Des manifestations
se sont déroulées dans de nombreuses villes,
dont Gagnoa où cinq manifestants ont été tués
par balles et Daloa où il y eut 2 morts. De leur
côté, les dirigeants politiques de la rébellion
ont suivi l’injonction de Gbagbo de poursuivre l’application de l’accord de Ouaga,
refusé la stratégie de rupture de l’opposition
et dénoncé les manifestations non encadrées.
Hasard ou non, pendant quelques jours le site
des rebelles est devenu inaccessible.

Le ras-le-bol des Ivoiriens
La patience des Ivoiriens est mise à rude
épreuve. Le pays toujours coupé en deux
vit depuis 2002 une situation de transition
qui s’éternise. Les institutions ne maîtrisent que le sud et sont déchirées par les

asse politique
luttes de pouvoir. Tandis qu’au nord, une
coalition de chefs de guerre rebelles se
partage les richesses et entretient l’insécurité (Billets n°186). Indépendamment
du jeu politique, le ras-le-bol de la population pourrait jouer un rôle prépondérant dans les prochaines élections. Les
récentes coupures d’électricité exaspèrent
tous les Ivoiriens. Par manque d’investissement, l’alimentation en électricité est
devenue insuffisante. Depuis l’an dernier,
Bouygues a commencé à se désengager
de ce secteur aux installations vétustes.
Depuis 1990, il bénéficie du contrat de
concession, alors que toute la charge des
investissements revient à l’état ivoirien.
En revanche, Bouygues conservent leurs
champs de gaz et devraient construire le
troisième pont sur la lagune Ébriée, pour
200 millions d’euros.
Malgré ses efforts pour s’organiser, la
société civile ivoirienne peine à se faire
entendre. Ses propositions trouvent peu
d’écho dans le débat politique. La rencontre plusieurs fois repoussée entre Patrick
N’Gouan, président de la convention de la
société civile, et le premier ministre Soro,
n’aura finalement pas porté ses fruits
puisqu’aucun membre de la société civile n’a été nommé ni au gouvernement,
ni dans la nouvelle CEI. Leurs discours
semblaient pourtant parfaitement compatibles, l’un appelant à la création d’une
CEI réellement indépendante, l’autre se
voyant comme l’arbitre des querelles des
partis politiques.
Finalement de nouvelles rencontres avec
le médiateur Compaoré ont débouché sur
une CEI et un gouvernement toujours
sous la coupe des différents partis politiques. Cette CEI reste sur le même format,
dominée par l’opposition. Plus consensuel que son prédécesseur, Youssouf
Bakayoko, le président de la CEI est à
nouveau un membre du PDCI. Quant au
gouvernement, il est légèrement plus restreint que le précédent, mais ses portefeuilles sont encore étiqueté du nom des
partis politiques. On ne connait pas encore le nom des ministres des partis du
RHDP car ceux-ci ont temporisés jusqu’à la constitution de la nouvelle CEI.
Aux dernières nouvelles, l’élection est
annoncée pour fin avril-début mai. Qui
peut encore y croire ?
Si le processus de paix sort indemne de

Patrick N’Gouan appelle le nouveau gouvernement à s’emparer enfin de « toutes ces
questions sociales qui font mourir à petit feu les Ivoiriens »
cette étape du contentieux électoral, le
sort des rebelles et de leurs commandants
de zone comme celui des milices loyalistes reste un écueil. Sans véritable désarmement, les élections peuvent devenir un
massacre.
La première tâche de la nouvelle CEI sera
de piloter le contentieux et aboutir à la liste
définitive des électeurs. Malheureusement
tout indique que les tensions vont à nouveau s’exacerber. L’aile dure du FPI semble l’avoir emporté sur la proposition faite
cet automne par Mamadou Koulibaly : accepter toute les demandes d’inscription sur
les listes électorales. « On les prend tous,
on organise les élections et continue de
construire notre pays avec les écoles, les
routes, les hôpitaux… ». « C’est important d’aller aux élections mais la coexistence pacifique entre les populations est
également importante. » A contrario, la
reprise de l’invective ivoiritaire et la généralisation des radiations expéditives sur
la base des patronymes pourrait jeter les «
citoyens de seconde zone » dans la rue, et
une majorité des Ivoiriens dans les bras de
l’opposition.

Du côté français, profil bas
Du côté français et à l’ONU, on s’est tenu
à des déclarations minimalistes d’appel
au calme et au respect des accords passés.
En janvier, l’ONU avait prolongé jusqu’à
fin mai le mandat des casques bleus et des
militaires français de l’opération Licorne.

Nouveau signe fort du rapprochement entre les présidents Compaoré et Gbagbo,
leur suggestion conjointe d’envoyer 500
casques bleus burkinabé pendant l’élection
ivoirienne a été avalisée.
En visite au Gabon, Sarkozy a effleuré le sujet de l’élection ivoirienne : « Lorsqu’on

voit ce qui se passe, ou plutôt ce qui ne
se passe pas dans d’autres pays, on peut
dire que le Gabon n’a pas à rougir de
la dignité de son peuple au moment où
il a fallu assurer la succession du président Bongo ». Mais cette allusion n’est
certainement pas à la hauteur du soutien
qu’espèrent certains dirigeants de l’opposition. Alassane Ouattara, visiteur de
l’Élysée le 12 février attendait certainement plus de son ami. Seul incident franco-ivoirien de ce mois de février agité, le
brouillage de France 24, où la nouvelle des
morts de Gagnoa serait restée trop longtemps affichée à l’écran.
Préférant sans doute éviter une période de
tension, le mois de janvier a vu le report
des voyages annoncés de Kouchner et
Guéant à Abidjan.
Havas-Euro RSCG s’occupe de l’image
du candidat Gbagbo depuis environ un an.
C’est donc une filiale de Bolloré - gestionnaire du port d’Abidjan, du chemin de fer
ivoiro-burkinabé, de plantations d’hévéas...
– qui travaille à la réélection du président
ivoirien et lui refile des sondages, favorables, commandés à TNS Sofres..
Rafik Houra

No 189 n Mars 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

Lire
Offshore, paradis
fiscaux, souveraineté
criminelle

La crise,
quelles crises ?
De Damien Millet et Éric Toussaint :
Editions Aden, Cetim, Cadtm, BruxellesGenève-Liège, 2010, 285 pages, 20 euros
Dans cet ouvrage, Damien Millet et Éric
Toussaint soulignent d’abord « l’interconnexion des crises à l’échelle mondiale » et insistent, à juste titre, sur la crise
alimentaire, la crise écologique et climatique, la crise migratoire et la crise institutionnelle internationale.
Les auteurs détaillent plus loin les conséquences de la «grande transformation des
années 1980 » et particulièrement du rôle
de la dette sur les différentes économies.
Puis ils analysent «la crise financière
déclenchée en 2007» en développent
leurs propos bien au delà des éléments
détonateurs. Ils résument les propositions
«écartées par la longue nuit libérale» :
arrêt des privatisations et des déréglementations, transferts vers le secteur public,
généralisation des retraites par répartition,
politiques salariales, etc...
Cinq noms emblématiques, ceux des
«économistes» responsables de la déréglementation bancaire des années 1990,
aujourd’hui appelés à diriger la «nouvelle politique» américaine illustrent le
chapitre «Face à la crise, Barack Obama
confie les clés du coffre aux escrocs ».

Puis Damien Millet et Éric Toussaint exposent les raisons de la probable nouvelle
crise de la dette au Sud « les importantes
réserves de changes que les pays en voie
de développement (PED) avaient engrangées ces dernières années » ne pouvant
jouer longtemps le rôle d’amortisseur.
Le chapitre dédiée à «la crise
alimentaire» permet aux deux auteurs de
critiquer les fausses explications autour de
la consommation chinoise et indienne et
d’affirmer la triple responsabilité des sociétés transnationales de l’agrobusiness,
des groupes financiers, des spéculateurs,
des organismes internationaux et des gouvernements du Nord.
Relevons une phrase des « chiffres de la
dette en 2009» : « le revenu des 500 individus les plus riches de la planète dépasse
les revenus cumulés des 416 millions de
personnes les plus pauvres. »

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12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mars 2010 n No 189

Un livre à paraître en avril !
«Des groupes qui nous vendent de l’essence au détail se livrent par ailleurs au trafic
d’armes, les succursales bancaires à qui on
confie notre épargne gèrent également le
trafic d’influence qui bénéficie à de terribles
dictatures. Tous les acteurs financiers et industriels d’envergure ont ainsi la possibilité
de se payer au Nord le visage publicitaire de
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Les paradis fiscaux sont généralement présentés sous l’angle de l’évasion fiscale: des
lessiveuses, des bas de laine lointains, illégaux certes, mais inoffensifs au fond. Dans
Alain Deneault montre qu’au contraire,
les paradis fiscaux sont des centres actifs
où s’organise le pillage des ressources des
pays les plus pauvres, où se constituent les
forces qui sapent la souveraineté des États
traditionnels. Les paradis fiscaux, dépeints
comme des îles lointaines paisibles sous
leurs cocotiers, sont à l’origine d’une nouvelle souveraineté, omniprésente, masquée,
et par-dessus tout criminelle.
Philosophe de formation, Alain Deneault est
chercheur en sociologie à l’Université du
Québec à Montréal et un des auteurs de Noir
Canada, Pillage, corruption et criminalité en
Afrique (2008).
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