Fiche du document numéro 22715

Num
22715
Date
Lundi Février 2010
Amj
Fichier
Taille
1101385
Titre
Billets d'Afrique No. 188
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Dans ce numéro

Sommaire
ËP. 2 Les brèves de la Françafrique
Le Floch : retour à la case prison
– Sassou : une affaire de famille
– Kouchner, une obstination – Côte
d’Ivoire : impunité monnayée ?
– Affaire IB : épilogue
ËP. 1 & 3 Editorial Démocratie
fantôme
ËP. 4 & 5 Présidentielle Togo :
un oeil sur la France
La France a pris en charge la formation
et l’entraînement de la « Force sécurité
élection présidentielle (Fosep)»

ËP. 6 L’opposition a t-elle un boulevard devant elle ?
ËP. 7 France Rupture à pas mesurés

Dossier Togo

Présidentielle
du 28 février 2010 : un
œil sur la France
Focus sur la scène politique togolaise et l’action de la
France à l’approche de la présidentielle. Coopération
bilatérale et « sécurisation électorale», les vieux démons de la
Françafrique ne sont jamais très loin. Page 4 à 6

Démocratie fantôme
Les deux piliers de la démocratie sont le bulletin de vote et la liberté de l’information.
Ajoutons-y l’indépendance de la justice, appelée à les garantir. Nous savons que,
dans les pays développés, la représentation des citoyens est souvent plus formelle
que réelle, nous savons que les canaux de l’information sont monopolisés par des
intérêts qui n’ont rien à voir avec l’intérêt général…
(suite page 3)

Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 188 Février 2010 - 2,30 euros

Le rapport annuel du Conseil des
Investisseurs Français en Afrique
(CIAN).

Les brèves de la Françafrique :
– Tchad, Dassaert, Fadoul, le silence
de la France
ËP. 8 & 9 France Rwanda
Mutzinzi : un rapport embarrassant
pour l’armée française
L’interview de Mehdi Ba, rédacteur en
chef-adjoint de Continental Mag.

ËP. 10 Djibouti La visite nocturne
de Sarkoszy à Omar Guelleh
Revue des dossiers qui ont pu être
abordés officiellement ou secrètement.

ËP. 11 Mayotte, les lacunes et les
erreurs de Sarkozy
Sarkozy à Mayotte pour se faire
acclamer comme le président ayant tenu
la promesse de la départementalisation
de l’île.

ËP. 12 Les brèves de la
Françafrique
– Du développement des colonisés
– Africom : la vérité si je mens !
– Tunisie : silence, on meurt !
w w w. s u r v i e . o r g

En bref
Retour à
la case prison
La Cour de cassation vient de confirmer
la suspension de la mesure de liberté
conditionnelle dont bénéficiait Loïk Le
Floch-Prigent, l’ancien dirigeant d’Elf
sous Mitterrand. La cour d’appel lui
avait déjà, en juin 2009, reproché de
manquer «à l’obligation d’indemniser
la partie civile en proportion de ses facultés contributives». Le Floch qui se
déclarait insolvable, continuait pourtant
à conseiller, mais bénévolement disaitil, divers chefs d’État africains, dont le
congolais Sassou ou le tchadien Déby.
En dépit des nombreuses et graves maladies qui avaient justifié une suspension de peine «pour raison de santé», il
conseillait aussi des entreprises privées
et voyageait beaucoup. Il représentait
par exemple la société Pilatus Energy
sans en être, disait-il, «ni actionnaire,
ni dirigeant, ni salarié». La cour de
Versailles s’était étonnée de le voir en
2009 «subitement bénéfici[er] de la
somme de 505 256,40 euros venant d’un
compte (…) .

Une affaire de famille
A l’issue d’un entretien avec Denis Sassou Nguesso, interrogé sur ce qu’il pensait de l’expression « Brazzaville, une
des capitales de la Françafrique», Bernard Kouchner a répondu: «Dans mon
acception, c’est une capitale de la fraternité, du développement, de l’exemple.»
La «Françafrique» n’est pas l’illustration de la corruption mais «une communauté sentimentale» a estimé le ministre
des Affaires étrangères. (AFP, 9 janvier
2009) Dans ses vœux au corps diplomatique (22 janvier), le président Sarkozy
a, quant à lui, qualifié de «réunion de
famille» la réunion des chefs d’État des
anciennes colonies françaises prévue à
Paris les 13 et 14 juillet dans le cadre des
commémorations des indépendances.

Obstination
Kouchner est sans doute le dernier à tenter
de faire croire à une rupture dans la politique africaine de la France. Déjà en février
2008, lorsque l’armée française avait une
nouvelle fois sauvé la mise d’Idriss Déby
au Tchad, il s’était exclamé avec la gran-

diloquence dont il est coutumier: «Pour
la première fois dans l’histoire de la
France, nous n’avons pas pris parti dans
une lutte africaine.»
Cette fois, c’est en matière des droits de
l’homme qu’il y a du nouveau. Au cours
d’un entretien, le 21 janvier, avec The European-American press club, Kouchner
déclarait au sujet de la Guinée : «Je suis
très fier de la position de la France qui
ressemble à quelque chose d’inédit, à savoir de dénoncer les massacres.» Reconnaissons que c’est en effet peu fréquent,
mais surtout à géométrie variable.

Côte d’Ivoire :
impunité monnayée ?

Après avoir un temps menacé d’en appeler à la Cour pénale internationale, le
gouvernement ivoirien vient de proposer à la France un règlement à l’amiable
au sujet des massacres de civils commis
par les forces françaises à Abidjan en
novembre 2004. Il a mandaté un cabinet canadien qui vient de remettre à Paris un mémorandum dans lequel il est
proposé de constituer une commission
mixte chargée d’évaluer les réparations

À voir
« L’Enfer au paradis »

Le documentaire L’Enfer au paradis traite des agrocarburants. Il raconte
comment la culture excessive du palmier africain, une plante destinée à
la production d’énergie, a transformé la vie des habitants de la province
colombienne du Chocó : populations déplacées, massacrées et affamées.
C’est l’histoire d’une guerre économique moderne et sans pitié. Mais un
citoyen suisse, le père Joseph Schönenberger de la Bethlehem Mission Immensee est témoin de cette tragédie. Le réalisateur suisse, Franck Garbely
(L’assassinat de Félix Moumié, Paradis fiscal, enfer social) le suit dans ses
visites à ces victimes de la violence dans la forêt vierge. Une situation facilement transposable au continent africain et notamment au Cameroun.
L’Enfer au paradis, de Franck Garbely, 2009.
M&B Prod, 78 route Saint-Julien, CH-1212 Grand-Lancy, Suisse
Tél : 41 79 246 5077

« Main basse sur le riz »

Aucune activité économique ne nourrit autant de personnes et ne se révèle
aussi cruciale pour l’équilibre social de nombreux pays que la culture du
riz. Cette céréale nourrit près de la moitié de la population de la planète
et conditionne notre sécurité alimentaire mondiale. Elle occupe 15 % des
surfaces cultivables de la planète, et elle a le pouvoir de garantir la stabilité
politique ou de renverser des gouvernements. Au printemps 2008, le prix
du riz est multiplié par six en quelques mois. Du jamais vu. Ce sont les plus
pauvres qui souffrent de cette explosion des prix. Des d’émeutes de la faim
éclatent dans une quarantaine de pays. En faisant écho à la flambée des prix
de 2008, ce documentaire aborde l’enjeu alimentaire mondial en enquêtant
auprès de ceux qui spéculent sur le riz et plus généralement sur les denrées
alimentaires. Ce documentaire, qui a obtenu le FIPA d’or au festival des
programmes audiovisuels de Biarritz, sera diffusé sur Arte le 13 avril.
Main basse sur le riz, de Jean Crépu, Ladybirds Films, coproduction :
Arte France
 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Février 2010 n No 188

Éditorial
dues aux victimes (L’Express, 26 janvier). Au sujet du mystérieux bombardement du camp français de Bouaké qui
avait justifié la destruction par les militaires français de la flotte ivoirienne,
l’avocat des familles des soldats français décédés, Me Jean Balan, a à nouveau accusé Michèle Alliot-Marie, alors
ministre de la Défense, d’avoir «menti
de façon absolument délibérée en disant qu’on n’avait pas pu identifier les
pilotes et qu’il n’y avait pas de cadre
juridique pour entendre les mercenaires slaves arrêtés peu après. (…) Mme
Alliot-Marie a toujours dit qu’elle s’exprimerait devant la justice si elle était
convoquée.» «Je n’attends que ça »,
a déclaré l’avocat, qui demande, depuis
plusieurs mois, l’audition de la ministre par la juge d’instruction du Tribunal
aux armées de Paris (TAP) chargée de
l’enquête (AFP, 25 janvier).

Affaire IB : épilogue
Le procès en appel de l’affaire IB s’est tenu
le 20 janvier 2003. Pour rappel, IB (Ibrahim
Coulibaly) a été arrêté à Paris en août 2003
alors qu’il s’apprêtait, selon la DST et le juge
Bruguière, à renverser Gbagbo avec l’aide
d’anciens légionnaires français. C’était la
première fois que la toute fraîche loi contre
le mercenariat était utilisée en France.
Le premier jugement avait prononcé des
peines avec sursis pour les ex-légionnaires,
mais de la prison ferme pour IB, Mamadou
Diomandé (avocat ivoirien basé à Saint-Nazaire) et Paul Léonelli (ancien policier reconverti dans la sécurité). IB ne s’est jamais présenté : bien qu’officiellement sous contrôle
judiciaire, il s’est éclipsé et voyage sans
contrainte entre l’Afrique de l’ouest, Paris
et Bruxelles. À la suite du premier jugement
- dont il n’a pas fait appel - il est même sous
le coup d’un mandat d’arrêt international.
Mais la France ne fait rien pour mettre ce
dernier à exécution. Les deux autres, Léonelli et Diomandé, ont fait appel et ont finalement écopé de prison avec sursis. Ni
l’instruction à charge de Bruguière, ni les
juges du TGI n’ont rien fait pour éclairer
l’affaire. Aucun témoin n’a été entendu.
Rien n’a été fait pour étayer ou réfuter la
défense de Diomandé. Les contacts en haut
lieu au quai d’Orsay,
Debré président de l’assemblée nationale, le conseiller diplomatique de Poncet
et les RG) dont il s’est prévalu n’ont jamais été vérifiés.
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Démocratie
fantôme
(Suite de la page )
… Mais ces libertés publiques fondamentales sont quand même, grâce
aux luttes des peuples, un fait établi, qui doit cependant toujours être
défendu et perpétuellement réassuré.
Nous parlons de pays où ces piliers de base sont absents, non pas
qu’ils seraient incompatibles avec je ne sais quelles traditions locales,
comme des théoriciens racistes et intéressés essaient de le faire
croire, mais parce que les intérêts étrangers qui dominent ces pays
sabotent toutes les tentatives de les édifier. Les systèmes politiques
mis en place sont des despotismes de clan fondés sur l’enrichissement
par la corruption de l’État, qui ignorent absolument tout de la notion de
bien public, et pour cause : le peuple n’a pas de voix pour s’exprimer.
L’enracinement de ces despotismes a beau exhiber le résultat mortifère de sa totale incapacité à développer les pays, à créer la moindre
prospérité publique, à fournir les dispositifs élémentaires de services
pour la vie collective, il n’en est pas moins assuré dans sa pérennité
par le soutien des puissances de tutelle, anciens colonisateurs ou
modernes institutions internationales, qui ont le front, par ailleurs, de
proclamer leur foi en la démocratie.
La fonction de ces pouvoirs est de garantir la meilleure exploitation
possible des ressources et de la gestion des pays par les sociétés
étrangères qui y sont implantées. Mamadou Tanja, président du Niger, peut être désavoué par les Institutions locales dans son projet de
pérennisation de son pouvoir, il n’en a cure puisqu’il ne se heurte pas à
l’opposition d’Areva et du pouvoir politique français, bien présents au
Niger et dont la voix compte plus que celle du peuple nigérien.
Les conditions de la compétition pour le pouvoir sont iniques. Le despotisme est assuré de sa pérennité par tous les dispositifs mis en place.
L’élection du président par la majorité simple à un tour, comme au
Togo, au Gabon, au Cameroun, est suffisamment significative. Il suffit
de financer quelques soi-disant opposants pour assurer la reconduite
du pouvoir en place. La faillite administrative s’étale dans l’absence de
tout recensement crédible de la population. Que dire de l’organisation
matérielle du vote, listes et cartes électorales, toujours étroitement
contrôlée par le pouvoir en place à travers différents organismes sous
influence.
Ce que l’information internationale refuse de voir et que l’information
locale a l’interdiction de répercuter c’est le désaveu massif que les
populations infligent au système par leur abstention, seule forme
d’expression relativement libre malgré la concussion régnante.
La dernière touche électorale du système consiste en ces fameux observateurs internationaux, dont la complaisance constitue le scandale
suprême.
Certains pensent, avec un certain bon sens, que le boycott est la seule
réponse logique à ces conditions grossières de parodie démocratique.
Pourquoi s’engager dans une compétition qu’on sait truquée ! En tout
cas c’est la position qui est la plus redoutée par le pouvoir et ses protecteurs. C’est aussi l’arme non violente par excellence, utilisée par
Gandhi et Martin Luther King pour permettre au peuple de s’exprimer
simplement, de façon irréfutable, envers et contre tout. Contre cette
arme, la violence du pouvoir s’est, elle, toujours exercée, montrant son
essence anti-démocratique.
Odile Tobner
No 188 n Février 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Dossier
Togo - Présidentielle du 28 février

Un œil sur la France
La France a pris en
charge la formation et
l’entraînement de la
« Force sécurité élection
présidentielle (Fosep)»
créée le 11 novembre
dernier par le comité de
pilotage mis en place par la
communauté internationale
dans la perspective de la
présidentielle.

S

’il y a un domaine où la communauté
internationale dit souvent son mot,
c’est bien l’élection présidentielle.
Cet être éthéré qu’est la communauté internationale, dans le cas du Togo, a le visage bien
concret de la France, de l’Allemagne, des
États-Unis, de l’Union européenne (UE) et
du PNUD. Les délégués et les représentants
de ces pays et organisations internationales
forment le Comité de pilotage, appelé aussi
G5, qui se réunit régulièrement. Il a élaboré
un document intitulé «Projet d’appui au processus électoral, PAPE» soumis à la signature du gouvernement togolais le 24 décembre
2009. C’est dans ce cadre que l’UE a accordé
six milliards de francs CFA (neuf millions
d’euros) pour soutenir la Commission électorale nationale indépendante (CENI) en vue
d’organiser «des élections libres, équitables,
transparentes et paisibles, conformément aux
standards internationaux» selon le communiqué de Patrick Spirlet, chef de la délégation
de la Commission de l’UE à Lomé.
Principal bailleur de fonds, l’UE est aussi

le catalyseur en principe des réformes
dans les pays ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique) au titre des Accords de Cotonou de
juin 2000 qui posent les conditionnalités de
son aide, à savoir la bonne gouvernance, le
respect des droits de l’homme, des principes démocratiques et de l’État de droit,
la gestion transparente et responsable des
ressources humaines, etc.: un volume de
bons principes et de bons sentiments non
exécutoires, surtout si l’Etat ACP dispose
d’un parrain puissant et bienveillant en mesure de plaider sa cause devant les instances internationales. C’est le cas du Togo du
général Eyadéma sous les présidents de la
Ve République.
Par le PAPE, l’UE s’engage à suivre de
près la totalité du processus électoral du
28 février, ce qui englobe les activités préélectorales telles que la révision des listes
électorales, le scrutin lui-même et les activités postélectorales avec le suivi des résultats et les éventuels contentieux. Patrick
Spirlet a annoncé l’arrivée au Togo pour
janvier de 120 à 130 observateurs électoraux de l’UE pour bien montrer «l’investissement d’ampleur de l’UE dans le cadre
de l’élection présidentielle». Chiffre assez
dérisoire par rapport aux 5 930 bureaux de
vote et probablement plus, réels ou fictifs,
disséminés à travers le territoire. Mais le
suivi européen de la présidentielle tarde à
venir et reste pour le moment d’ordre purement intentionnel.
Dans son rapport adressé récemment à Pascal Bodjona, ministre de l’Administration
territoriale, de la Décentralisation et des
Collectivités locales, en somme ministre
de l’Intérieur, la CENI relève plusieurs
manquements. Elle émet de sérieux doutes sur la compétence de la société belge
ZETES, fournisseur des kits électoraux et
sa capacité à accompagner convenablement la CENI tout au long du processus
électoral. Le rapport indique entre autres
que «les travaux de reconditionnement
ont révélé l’absence, sur les kits, de plusieurs composants ou matériels nécessaires au bon fonctionnement de plus de la
moitié des kits ; les caractéristiques électriques des kits n’étaient pas aux normes,
les diodes intervenant dans l’alimentation
des kits fondent après un certain temps de
fonctionnement ; les imprimantes connaissent également quelques difficultés». Il
met sur le compte de la ZETES, choisie par
Bodjona, les ratés constatés lors de la révi-

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Février 2010 n No 188

sion des listes électorales dans les fiefs de
l’opposition et note que sur les 1 275 kits
plus de la moitié ne fonctionne pas1. En
dépit de ces manquements graves qu’elle a
elle-même soulevés et les protestations de
l’opposition, la CENI continue ses travaux
comme si de rien n’était pour ne pas déplaire aux autorités de tutelle. Pendant ce
temps, les ambassadeurs des Etats-Unis,
d’Allemagne et de France ainsi que le chef
de la délégation de la Commission de l’UE
au Togo se contentent d’exprimer uniquement leurs «vives préoccupations ». Il faut
lire méticuleusement entre les lignes de ces
«préoccupations» pour y repérer une once
d’injonction de mieux faire.

La France qui en a vu des
vertes (présidentielles) et des
pas mûres en Françafrique
Le Comité de pilotage permet à la France
de multilatéraliser ses relations bilatérales avec le Togo, notamment au niveau
du financement de sa politique africaine,
caractérisée par son «informalisation» et
ses doxas contradictoires en concurrence
avec ses intérêts. Le Comité de pilotage
lui permet de jouer sur plusieurs tableaux,
et le cas échéant de s’en servir comme un
paravent. Ici, elle s’est alignée sur les positions minimalistes de ses pairs occidentaux
alors même qu’on peut s’attendre à la voir
entraîner les autres membres du G5 à s’immiscer d’avantage, sur la base du PAPE,
dans les préparatifs de la totalité du processus électoral. C’est que de l’assassinat du
premier président togolais Sylvanus Olympio, en janvier 1963, dont la France serait
le commanditaire présumé au soutien de la
dictature quadragénaire des Gnassingbé en
passant par la validation des fraudes électorales, le contentieux entre les deux pays est
si lourd que la France donne l’impression
d’être gênée aux entournures et préfère sur
certains dossiers faire profil bas.

En revanche, la France retrouve son élément naturel en s’investissant dans le volet
«sécurisation électorale» financée en partie par l’Agence française de développement. C’est à elle en effet que sont revenus,
dans le partage du travail au sein du G5, la
formation et l’entraînement de la « Force
sécurité élection présidentielle (Fosep)»
créée le 11 novembre dernier. Composée
de 6 000 gendarmes et policiers, sa mission est de « garantir d’une part la sécurité avant, pendant et après l’élection et de
préserver, d’autre part, un climat de paix et
de sérénité sur l’ensemble du territoire national ». Elle est placée sous la supervision
de la CENI, mais sous le commandement
opérationnel du ministre de la Sécurité et
de la Protection civile, le colonel Atcha
Titikpina, de sinistre réputation. C’est un
autre tortionnaire reconnu, le lieutenantcolonel Yark Damehame, qui la dirige. La
société France Coopération internationale a
raflé le marché sous-traité à une autre, Protecop, pour équiper la Fosep en casques et
boucliers de protection, treillis, Rangers et
bâtons, tandis que radios fixes et portables
sont fournis par la société toulousaine Soicex Electronique, et que la CFAO Motors
la dote en véhicules 4x4, le tout pour la coquette somme de 500 000 euros (La Lettre
du continent du 7 janvier 2010). Tous les
observateurs prédisent une élection à l’opposé des proclamations officielles de présidentielle transparente et pacifique, mais
Faure Gnassingbé, qui n’a rien à perdre, se
prépare, lui, en conséquence.

Faure Gnassingbé :
à la fois DAB et DAV
Comme son père chez qui il a appris, Faure Gnassingbé s’est métamorphosé en un
véritable DAB (distributeur automatique
de billets) ambulant crachant généreusement des billets de banque tout chauds à
qui-veut-n’en-veut-pas, dotant comme le

pays d’infrastructures et d’équipements
lui manquaient cruellement. A l’allure
où se déroule sa politique publique électorale, le Togo dépasserait sûrement les
pays développés en moins d’une décennie
si les élections devenaient mensuelles ou
hebdomadaires. Mais Faure a aussi une
autre identité en réserve: celle d’un DAV,
un distributeur automatique de violence
latent dont les ingrédients se mettent en
place, au nez et à la barbe du PAPE européen, conformément à sa proclamation de
foi où il se dit prêt à reconduire la violence
d’avril 2005 : «Je le referais. Même si je
déplore les violences qui, hélas, ont assombri le processus de transition de février à
avril 2005. Si je n’avais pas répondu présent à l’appel que les forces armées, puis
l’Assemblée nationale m’avaient lancé, le
pire était presque sûr» (Jeune Afrique du
25 décembre 2006).
En effet, il est en train de réactiver les trois
piliers de la violence politique. D’abord, à
la suite de l’affaire Kpatcha en avril 2009
qui n’a toujours pas trouvé son épilogue, il
a changé de chef d’état-major des armées
et celui de l’armée de terre où des hommes
plus fiables ont remplacé d’autres fidèles
jugés tièdes. En juillet dernier, ce sont
treize corps ou unités spécialisées qui ont
changé de têtes. Il a néanmoins gardé son
beau-frère, Félix Kadangah, à la direction
de la redoutable FIR, l’unité anti-émeute
urbaine de l’armée. Il se trouve que certains promus sont des auteurs présumés de
crimes contre l’humanité et cités dans les
rapports des organisations de défense des
Droits de l’homme.

Des milices pro-Faure
Ensuite au côté du Haut Conseil des
associations et mouvements étudiants
(HACAME), la plus connue des milices paramilitaires, qui a joué un rôle
capitale dans toutes les violences électorales, d’autres structures similaires
sont en train de sortir de leur hibernation ou en voie de se créer. Ainsi
dans un communiqué du 11 septembre
2009, la Jeunesse de l’UFC accuse le
major Bilizim Kouloum, gendarme à la
retraite, pointé du doigt par différentes organisations de défense de droits
de l’homme lors de l’élection d’avril
2005, d’installer dans les préfectures et les sous-préfectures des milices
dénommées « Groupe de réflexion et
d’appui au parti [RPT] »).
Il convient de rappeler que l’un des
hommes forts du régime de Faure
Gnassingbé se trouve être précisément
Pascal Bodjona, ministre d’État, ministre de l’Administration territoriale,
de la Décentralisation et des Collectivités locales, qui a été fondateur et

responsable du HACAME au début des
années 1990.
Enfin, la chute en 2005 de Robert
Montoya, ancien gendarme du GIGN
(Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale) pour trafics d’armes,
et de son entreprise de gardiennage, la
Société africaine de sécurité-Togo, qui
équipait les forces sécuritaires (menottes, matraques, bombes lacrymogènes,
gilets pare-balles, cagoules, etc.) a
laissé le champ libre à l’Optimal Protection Services.
Cette société appartient à Germain
Meba, un quadragénaire mais déjà
multimillionnaire, et ami personnel de
Faure Gnassingbé à qui il doit en partie
sa fortune rapide en rapport avec le trafic de drogue et d’or et dont il soutient
avec force la candidature en créant
l’Association des bénévoles pour la
victoire du candidat Faure.

Le clan Gnassingbé
mobilisé pour sa survie
Militaires, miliciens et vigiles travaillent en symbiose lors des présidentielles ressenties comme des moments
douloureux de remise en cause du pouvoir du clan Gnassingbé. C’est pour
conjurer la perte du pouvoir et les conséquences désastreuses qu’elle induit que
tous les membres du clan se mobilisent
pour sa défense.
Pendant qu’en face, le Mouvement citoyen pour l’alternance, association
proche de l’UFC regroupant des jeunes,
constamment harcelé et intimidé par la
soldatesque du pouvoir, se dit déterminé
à aller jusqu’au « sacrifice suprême »
si la victoire du 28 février venait à être
volée. Faut-il pour autant partager les
inquiétudes et les craintes ambiantes
exprimées par le journaliste Tino Kossi
qui suggère «l’intervention d’une force
militaire étrangère» afin d’anticiper
l’explosion de la violence annoncée par
tous les oracles? Il est peut-être plus raisonnable, comme le réclament certains
partis et organisations de la société civile, de reporter cette présidentielle pour
la mieux préparer dans le calme et la sérénité avec une implication plus grande
de l’UE conformément au PAPE.
Car la CENI, à l’image de toute l’administration publique, n’est pas techniquement armée pour mener à bien une telle
opération électorale d’envergure qui la
dépasse. Prétendre le contraire c’est pratiquer la politique de l’autruche en se
voilant la face.
Comi M. Toulabor
Centre d’études de l’Afrique noire Sciences Po Bordeaux
1. www.mo5-togo.com, Sophie Lawson

No 188 n Février 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Dossier
Togo - Présidentielle du 28 février

L’opposition a-t-elle un boulevard
devant elle ?
Photographie de la scène
politique togolaise à
quelques semaines de la
présidentielle.
Une candidature unique
de l’opposition est encore
possible.

L

e retrait de l’opposant historique, Gilchrist Olympio, de la compétition à la
présidentielle est perçu comme un bol
d’oxygène pour l’opposition enfin libérée de
son joug et aussi pour Paris (Elysée et Quai
d’Orsay) hostile à sa candidature. Pour l’opposition le boulevard ouvert par ce retrait n’a
pas résolu pour autant le délicat problème de
désignation de la candidature unique, condition nécessaire mais non suffisante, pour
battre le président sortant Faure Gnassingbé.
Après avoir un temps misé sur le francotogolais Kofi Yamgnane, Paris a remballé
ses prétentions et semble désormais disposé
à soutenir un autre candidat issu de l’opposition au regard des rapports de force électorale
qui ne sont pas en faveur du «Breton d’après
la marée noire ». Si Paris a donc trouvé solution au problème résultant du mot d’ordre
«TSO : Tout sauf Olympio » partagé dans
l’ensemble de l’opposition, celle-ci continue,
à moins d’un mois de l’échéance, à se chamailler dans le starting-block avec au moins
six candidats, si l’on exclut Nicolas Lawson, soupçonné de rouler pour son sauveur
Faure Gnassingbé à qui il doit sa libération
de prison au Ghana à la suite d’une sombre
affaire de sous difficile à comprendre pour le
commun des mortels.

Une solution à la candidature
unique est possible
A la lumière des présidentielles passées
(2003 et 2005) et de celle du Gabon qui a
porté Ali Bongo au pouvoir, l’opposition
est pertinemment consciente que présenter
plusieurs candidats à un scrutin à un tour
est suicidaire et que cela ne peut que faciliter les manœuvres de fraude dans lesquelles Faure est aussi fort que son père. Si les
leaders de l’opposition arrivent à surmonter leur ego surdimensionné sans rapport
avec leur poids politique et électoral réel
et à faire preuve de modestie et d’intelligence, les conciliabules initiés récemment
devraient aboutir à un ou deux scénarios

Faure
Gnassimbé
en campagne
électorale s’est
métamorphosé
en un véritable
DAB (distributeur
automatique de
billets) ambulant
crachant des billets
de banque.
Il s’affiche aussi
sur des sacs de
riz, importés
récemment, et
commercialisés au
prix symbolique
de 2 010 F CFA :
«Le riz, c’est mon
Faure !»

réalistes sans aller dans les détails. Le premier serait de confier à Kofi Yamgnane le
poste de Premier ministre dans un ticket
avec le candidat de l’UFC Jean-Pierre Fabre, et la présidence de l’Assemblée nationale à Yawovi Agboyibor du CAR. Dans
le deuxième scénario, si Kofi Yamgnane,
se voyant déjà installé dans le fauteuil présidentiel, refuse la primature, Jean-Pierre
Fabre pourra se retourner vers l’ancien ministre de l’Intérieur, François Boko, pour
former ce tandem.
Le rassemblement autour de la candidature de Jean-Pierre Fabre a l’avantage
d’apporter l’important électorat de l’UFC
dans la corbeille de l’union. Secrétaire
général du parti depuis des années, homme de terrain et d’action, Fabre connaît
le parti du bout des doigts sur l’ensemble
du territoire. Il sait écouter, travailler en
équipe ; il a de bons contacts avec les
autres leaders de l’opposition et a une
intelligence politique que ne possède
pas son patron Gilchrist Olympio. On lui
reproche d’être un piètre orateur, ce qui
n’est pas rédhibitoire. Dans les deux scénarios proposés, en prenant en compte le
facteur « ethnorégional » dans le vote,
Kofi Yamganane pourra rassurer l’électorat de la partie septentrionale du pays
dont il est originaire et surtout mettre
ses expériences politique et ministé-

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Février 2010 n No 188

rielle acquises en France au service d’un
gouvernement de transition. Son pays
d’adoption, la France, est dans de bonnes dispositions de le voir installer à la
primature plutôt qu’à la présidence. En
plus des valeurs ajoutées qu’incarne Kofi
Yamgnane, François Boko a l’immense
avantage de sortir du sérail RPT, d’être
un officier supérieur de l’armée et kabyè, trois entités (RPT, militaire et ethnie) qui constituent la racine pivotante
pouvoir du clan Gnassingbé dont il saura
comment bousculer les positions afin de
mettre en place des institutions fortes et
stables qui font défaut.
Le boulevard est dégagé pour l’opposition pour l’alternance, toutefois le chemin qui y mène est un labyrinthe dont
elle tient quand même le fil d’Ariane.
D’autant que Gilchrist Olympio continue
à semer la zizanie au sein de son parti
en introduisant de nouveau sa candidature, incomplète et hors délai, que vient
de rejeter la CENI. Il a tout intérêt devant
l’Histoire à sortir par la grande porte en
adoubant officiellement son secrétaire
général et en faisant campagne pour lui.
D’autant que la communauté internationale et la France font encore dans une
ambiguïté révoltante comme lors des législatives d’octobre 2007.
Comi M. Toulabor

Salves
France

Rupture à pas mesurés
Lecture critique du rapport
annuel du Conseil des
investisseurs français en
Afrique (CIAN).

D

ans son éditorial, La Lettre de
janvier/février qui précède de
peu la sortie du rapport annuel du
CIAN, on pouvait lire, sous la plume de
son président actuel, Alexandre Vilgrain,
des nouvelles rassurantes de l’évolution
de «notre jeune continent » (sic), et des
perspectives encourageantes pour 2010.
Puis il écrit ceci : «Rappelons-nous cette fin d’année 2008, et ce début 2009 ou
notre (jeune) Continent était absent des
préoccupations de tous, tant le monde
dit “développé” se focalisait sur «sa»
crise.» On mesure combien le juste choix
des mots et l’usage habile des parenthèses et des guillemets permet le développement d’une pensée synthétique à la fois
claire et subtile.

« Notre (jeune) continent »
L’usage du possessif est certes risqué, des
esprits mal intentionnés pouvant y voir
une résurgence du colonialisme, alors
qu’il s’agit simplement d’exalter la solidarité, voire même l’esprit de famille1 qui
inspire les relations entre la France et ses
anciennes colonies.
Quant à la jeunesse dudit continent, en
l’évoquant du bout d’une plume tremblante, il n’est pas interdit de penser qu’en
son âme et conscience Alexandre Vilgrain
ait pu être saisi de scrupules qui sont tout
à son honneur.
La population africaine est jeune en effet
et ce devrait être un atout. Mais elle crève
de désespoir faute d’écoles, de formation
et tout simplement de perspectives (d’où
sans doute le recours à la parenthèse).
Comment dire les choses sans les dire tout
en les disant…
«Cette fin d’année 2008, et ce début 2009
ou notre (jeune) Continent était absent
des préoccupations de tous.» Le rouge
de la honte nous monte au front devant ce
constat sans concession, mais heureusement le CIAN a su palier notre coupable
indifférence/absence, puisqu’on peut lire
dans le rapport que «les résultats d’exploitation ont progressé en 2009 pour la
majorité des sociétés.» «Le monde dit

«développé» se focalisait sur «sa» crise.
Rafale bien venue de guillemets pour stigmatiser notre égoïsme et provoquer la réflexion du lecteur. On appréciera au passage
ce scepticisme à peine caché, peut-être même
un tantinet ironique, sur notre prétendu modèle de développement aveuglé par sa seule
survie au-delà de «sa» crise.
Venons-en au rapport qui énonce, dans une
tonalité globalement positive (résultats bénéficiaires, investissements en baisse mais
avec de bonnes perspectives), quelques affirmations qui ne surprendront personne.
D’abord, l’aide au développement est fortement contestée par Anthony Bouthelier2, car
«elle est contrôlée par une poignée d’individus» (ah ! ces individus qui nous font tant
de mal…), et «qu’il n’y a pas plus efficace
créateur de richesses que les entreprises» .
Bouthelier ne nous explique pas comment
on créait et développait des entreprises dans
des pays qui pour la plupart, n’ont qu’une
idée approximative de ce qu’est un Etat de
droit.
Ensuite, le volume des affaires concerne
essentiellement les extrémités du continent
africain (la RSA et le Maghreb) avec une
relative émergence du Nigeria, du Ghana
et de l’Angola. Les autre pays relèvent d’un
magma d’opportunités.

Des perspectives
au doigt mouillé ?
L’ensemble du continent est traité sous forme de fiches au contenu classique mais qui
font état de notions qui, dans de nombreux
cas, sont virtuelles. Parler de budget en République du Congo alors que les députés
eux-mêmes n’ont pas d’informations fiables
sur les ressources pétrolières, ou d’un secteur
minier attractif en République démocratique
du Congo qui subit surtout les violences
qu’il engendre, ou encore des perspectives
que représenterait le diamant pour la Centrafrique alors que le marché est totalement
dérégulé, relève à tout le moins d’un certain
angélisme.
Enfin, il ne faut pas oublier enfin le cri d’indignation relatif à la corruption qui est à la
politique africaine de la France ce que le triple salto est au patinage artistique, quasiment
une figure imposée. Un guide a été rédigé par
le CIAN pour «résister aux sollicitations indues dans le domaine fiscal et douanier».
Face à des «individus» déjà stigmatisés, il
importait en effet que les membres du CIAN

adoptent une certaine ligne de conduite. On
notera avec soulagement qu’il s’agit seulement de leur permettre de résister.
La durée décente de la période de résistance
n’est pas précisée. Bref plus ça change (ou
au choix plus ça rompt), plus c’est la même
chose.
Jean-François de Montvallon
1 Les exemples ne manquent pas. Le dernier qui
n’est pas le moins attendrissant n’est-il pas la visite
rendue par Christophe de Margerie président de
Total à Denis Sasssou Nguesso dans sa ville natale
d’Oyo dans le nord Congo. Ce privilège est de l’avis
de tous les observateurs tout à fait exceptionnel.
2 Ancien président du CIAN

Tchad : des silences
assourdissants
Le Sud du Tchad a été attaqué depuis la midécembre par l’armée tchadienne.
Le 8 janvier, le régime tchadien a annoncé
l’arrestation de Djibrine Dassert, le dirigeant
du mouvement rebelle sudiste, MPRD (Mouvement pour la paix, la reconstruction et le développement). Le gouvernement tchadien n’a
pas tardé à l’exhiber à la télévision, menottes
aux mains. Depuis, il aurait été envoyé dans le
nord du pays sans que l’on connaisse son sort.
Djibrine Dassert, ancien compagnon de Déby,
l’a aidé à renverser Hissène Habré. Dassert est,
par la suite, entré en rébellion contre le régime
de Déby. Retranché dans le sud du pays, Dassert ne s’est pas lié aux autres forces rebelles.
La France reste toujours silencieuse sur la
question...
Autre silence, celui concernant Hassan Fadoul. Tchadien impliqué dans l’affaire des
faux dinars de Barhein, il n’a pu obtenir un
visa pour la France et se présenter au procès
dans lequel il est accusé. Il a été arrêté au
Togo où il était réfugié. Dix jours auparavant
le président togolais, Faure Gnassingbé, avait
rencontré son homologue tchadien. C’est à la
suite de cette rencontre que Fadoul a été arrêté
ce que les autorités togolaises ont confirmé.
Il a été envoyé à Kara dans le nord du
pays. Fadoul a accusé Déby d’être le principal commanditaire de l’affaire des faux
dinars, affirmant avoir demandé en vain
son visa pour se rendre à son procès, à l’issue duquel cinq ans de prison ont été requis contre lui. Un accord entre le Togo, le
Tchad et la France, pour protéger Déby ?

No 188 n Février 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Interview
Génocide des tutsi rwandais

Rapport Mutzinzi : un document très
pour l’armée française
Deux ans durant, une
commission de sept
personnes dirigée par Jean
Mutzinzi, ancien président de
la Cour suprême du Rwanda,
a enquêté sur l’attentat
contre l’avion du président
rwandais Habyarimana,
le 6 avril 1994, prélude au
génocide des tutsi.

L

e rapport de la commission
Mutzinzi désigne clairement le
clan des extrémistes hutus, dont
certains officiers des ex-Forces armées rwandaise (FAR), comme étant à
l’origine de l’attentat. Ceux-ci considérant que le président Habyarimana
avait «trahi leur cause». En décembre dernier, le magazine Continental
avait, pour la première fois, divulgué
des extraits de ce rapport. Outre l’accès aux documents du Tribunal pénal
international pour le Rwanda (TPIR),
les comptes rendus des tribunaux
rwandais et de la justice belge, la commission Mutzinzi a auditionné 557 témoins, notamment d’anciens militaires des ex-Forces armées rwandaises
(FAR) ou membres de la garde présidentielle présents autour de l’aéroport
de Kigali, le 6 avril 1994. Le rapport
du comité d’experts rwandais conclut
que « l’avion Falcon 50 du président
Habyarimana a été abattu à partir du
domaine militaire de Kanombe [ndlr :
fief de la garde présidentielle] par des
éléments des Forces armées rwandaises (FAR) qui contrôlaient cette
zone». C’est ce qu’expliquent d’anciens membres des FAR, des techniciens et des employés de l’aéroport
ainsi que des militaires de la Mission
des Nations unies pour l’assistance au
Rwanda (MINUAR) et de la coopération technique militaire belge.
L’enquête du juge Bruguière avait
conclu à la responsabilité du Front patriotique rwandais (FPR) dans l’attentat. Une «enquête» partiale, qualifiée,
dans nos colonnes (Billets d’Afrique
n°183, septembre 2009), de manipulation par Jean-François Dupaquier,

historien et témoin-expert auprès du
Tribunal pénal international pour le
Rwanda (TPIR).
Mehdi Ba est rédacteur en chef-adjoint
de Continental Mag. Il est l’auteur de
Rwanda. Un Génocide français (L’Esprit frappeur, 1997). Il répond aux
questions de Billets d’Afrique.
Billets d’Afrique : Comment le rapport Mutzinzi été perçu en France ?
Mehdi Ba : Il a été accueilli plutôt favorablement, comme une contribution
intéressante si on en juge par les articles de presse parus sur le sujet. Ce que
l’on peut regretter, c’est qu’ils soient
un peu «passifs». On n’a pas vraiment senti que les journalistes allaient
s’emparer des conclusions du rapport
pour enquêter, vérifier et valider par
eux-mêmes les témoignages puisque,
du côté des détracteurs, on invoque
un rapport partisan commandé par le
pouvoir rwandais.
Est-ce qu’il a été possible à l’Etat
rwandais de susciter le témoignage ou
de manipuler les 557 témoins figurant
dans le rapport ? Il suffirait de se rendre au Rwanda et de recouper les éléments les plus importants du rapport.
Avec ce rapport très documenté,
l’enquête du juge Bruguière n’apparaît-elle pas encore plus comme une
opération politique ?
Mehdi Ba : Ce qui est certain, c’est
que du point de vue judiciaire, il est
difficile d’envisager la fin de l’instruction. Si l’on se réfère aux conclusions
du juge Bruguière dans son ordonnance de novembre 2006, les éléments
révélés par le rapport Mutzinzi n’ont
manifestement pas été pris en compte.
Il serait donc naturel que le juge Trévidic, qui a pris la suite de Bruguière,
se déplace au Rwanda, interroge les
témoins, tente de faire parler les débris de l’avion et recoupe un certain
nombre d’éléments figurant tant le
dossier Bruguière que dans le rapport
Mutzinzi.
Et notamment la faisabilité de l’attentat tel qu’il est décrit chez Bruguière,
c’est-à-dire un commando du FPR qui
aurait fait le trajet en voiture depuis
le Conseil national de développement

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Février 2010 n No 188

(CND) jusqu’à la colline de Masaka
(et retour) avec des missiles sol-air. A
défaut, les conclusions de Bruguière
ne peuvent passer aujourd’hui que
pour des conclusions très intermédiaires et très partielles.
La conclusion générale du rapport
est sévère : «L’ordonnance du juge
Bruguière, engagée à l’initiative d’un
mercenaire au service de la famille
Habyarimana a participé à une propagande constamment répétée avec
le relais de puissants relais négationnistes». De quel mercenaire s’agitil ? Paul Barril ?
Mehdi Ba : On parle bien de Paul
Barril. Car il faut revenir au départ de
l’instruction. C’est la famille Habyarimana qui souhaitait, la première, se
constituer partie civile.
Elle était défendue par maître Hélène Clamagirand, par ailleurs avocate historique de Barril. Or, cette demande avait été rejetée par la justice
française. Fin 1997, quand la fille de
Jean-Pierre Minaberry, un des pilotes
français tués dans l’attentat du Falcon
présidentiel, se constitue partie civile,
elle le fait avec la même avocate. Dans
les premières pièces versées en procédures, il y a une série de témoignages
qui sont, en fait, les témoignages de
la famille Habyarimana et notamment
celui du fils cadet, Jean-Luc, témoin
oculaire de l’attentat selon lui.
D’après moi, ce sont ces éléments qui
sous-tendent la conclusion dont vous
faites référence.
L’autre élément que l’on peut donner,
c’est que Barril a été entendu, au moins
à deux reprises par le juge Bruguière
et que ces auditions ont été très conciliantes. D’une part, il se contredit totalement sur certains points d’une audition à l’autre et cela n’est pas relevé
par le magistrat. D’autre part, il y a la
question de son rôle controversé, certains le suspectant d’avoir participé à
l’attentat, lui-même se vantant d’avoir
été présent à Kigali à cette époque.
On n’a pas été très soucieux de le
confronter à des questions gênantes.
En revanche, on a pris pour argent
comptant ce qu’il pouvait indiquer au
sujet de l’attentat.

pas d’éclairage particulier, il était opportun
de la part du comité d’expert qui a commis
le rapport, de ne mentionner, concernant la
France, que les aspects purement factuels
et tangibles. En l’occurrence, la présence
immédiate d’une équipe d’assistants militaires français qui s’est rendue sur les
lieux du crash et qui, très certainement,
d’après les témoins, auraient récupérés
un certain nombre d’éléments comme la
boîte noire, des morceaux de carlingue
ou les têtes de guidage infrarouges des
missiles. Grégoire de Saint-Quentin qui
dirigeait cette équipe s’est aussi contredit,
sur certains points, dans l’instruction Bruguière. Ce qui est très embarrassant pour
l’armée française puisque, dans ce cas, il
s’agit d’un officier en service et non pas
d’un franc-tireur comme Barril. L’autre
point important étant les magouilles ou
les manipulations autour de la boîte noire
de l’avion.
Sur ce point, le comité d’experts est extrêmement méticuleux et démontre que le
Falcon présidentiel disposait bien d’une
boîte noire.

embarrassant

1994, Rwandais armés de machettes, haches et gourdins cloutés.
Curieusement, la Mission d’information parlementaire de 1998 ne l’a pas
entendu !
Mehdi Ba : Oui, clairement. Certains parlementaires se sont défaussés,
d’abord en faisant mine de le prendre
pour un rigolo, ensuite, devant les pressions, la mission a décidé de l’auditionner…quelques jours seulement avant la
publication de son rapport. Paul Barril
avait eu beau jeu de prétendre réserver
son témoignage justement pour l’information judiciaire que venait d’ouvrir,
en mars 98, le juge Bruguière.
D’après Patrick de Saint-Exupéry, «il
est le pivot d’une toile d’araignée entre
l’Elysée de Mitterrand et les extrémistes
qui commettront le génocide». Sera-til de nouveau entendu par le nouveau
juge en charge du dossier, Marc Trévidic ?
Mehdi Ba : Personne ne peut le dire. Sachant que c’est un dossier énorme, on ne
peut pas considérer que mécaniquement,
il doive être réentendu. On peut toutefois
avoir quelques raisons à le faire. Ce serait, d’une part, le fait qu’il se contredise
sur un point important : a-t-il vu, oui ou
non, le tube lance-missiles, prétendument
retrouvé à Masaka ?
Il faut cerner cette contradiction puisque
c’est quand même une des pièces à conviction invoquées par Bruguière. Enfin, on
pourrait lui demander dans quel contexte
précis, il affirme être allé récupérer, de
lui-même, des pièces à conviction qu’il

aurait retrouvé à l’aéroport. Mais ce qui
manque à l’enquête Bruguière, c’est tous
ceux qui n’ont pas été entendus comme le
chercheur Gérard Prunier par exemple !
Il a quand même laissé entendre, devant
la mission Quilès, que Paul Barril pourrait connaître des personnes impliquées
dans l’attentat, qu’il pourrait en dire plus
mais qu’il craint pour sa vie.
S’il était entendu, comme d’autres, dans
l’instruction, on ne peut pas écarter
l’hypothèse que d’autres informations
concernant Paul Barril soient divulguées.
Ce qui impliquerait de nouvelles auditions.
Quelles suites peut-on attendre de la
publication du rapport Mutzinzi ?
Mehdi Ba : Que le rapport Mutzinzi soit
pris en compte dans l’instruction par le
juge Trévidic. La première conséquence
serait de lancer une commission rogatoire internationale au Rwanda pour creuser
les pistes contenues dans le rapport. Si
la justice française décidait de faire l’impasse, alors que d’autres juges d’instructions, sur d’autres affaires, se sont rendus
au Rwanda, on ne pourrait que mettre en
doute la volonté de la justice française de
connaître la vérité sur cet attentat.
Le rétablissement annoncé des relations diplomatiques avec le Rwanda
a-t-il eu selon lui une incidence sur le
contenu du rapport ?
Mehdi Ba : Je pense, qu’indépendamment de cette question sur laquelle je n’ai

Un pôle génocide
pour se donner
bonne conscience
?

Dans un contexte de rétablissement
des relations diplomatiques avec le
Rwanda, Bernard Kouchner et Michèle Alliot-Marie annonçaient la création
d’un pôle «génocide et crimes contre
l’humanité» au TGI de Paris dans une
tribune parue dans Le Monde (6 janvier). «Patrie des Droits de l’homme,
la France ne sera jamais un sanctuaire
pour les auteurs de génocide, de crimes
de guerre ou de crimes contre l’humanité», affirment-ils, alors qu’ils savent
pertinemment que c’est déjà le cas.
La Coalition française pour la Cour pénale internationale (CFCPI), dont Survie est membre, a immédiatement fait
remarqué qu’«il ne suffit pas d’avoir
les juges, encore faut-il les lois qui
leur permettent d’agir», et de réclamer
à nouveau le vote de la loi adaptant le
droit pénal au statut de la Cour pénale
internationale.
Pour mémoire, l’examen de cette loi
par l’Assemblée nationale est sans cesse repoussé, et le projet soumis aux sénateurs a été amendé de manière qu’il
soit rendu inapplicable.
Tout est fait par ailleurs pour que les
poursuites éventuelles restent sous
contrôle du pouvoir exécutif.

No 188 n Février 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Djibouti

La visite nocturne
de Sarkozy à Omar Guelleh
C’est au retour de son
séjour à La Réunion et
à Mayotte, que Nicolas
Sarkozy a fait une halte
surprise, le 19 janvier,
pour y rencontrer son
homologue djiboutien
Omar Guelleh. Une
rencontre nocturne où
il a été question de
«l’ensemble des questions
bilatérales ». Revue des
dossiers qui ont pu être
abordés officiellement ou
secrètement.

D

’abord, sur le plan intérieur djiboutien, la modification constitutionnelle pour un troisième

mandat.
Guelleh envisage, en effet, de modifier la
constitution afin de briguer un troisième
mandat. Deux voies lui sont ouvertes : le
vote par une Assemblée nationale sur mesure et «aux ordres»1 et la voie référendaire, sans suspense aussi, car le pouvoir
contrôle le dépouillement des scrutins et
publie les résultats qui lui conviennent.
Guelleh a-t-il cherché la caution du président français avant de lancer son opération
de viol constitutionnel ? C’est une hypothèse vraisemblable, «qui est privilégiée
par plusieurs observateurs.»
Ensuite, la renégociation des accords
de défense même s’il est curieux que ce
dossier ait nécessité un entretien «surprise» de trente minutes en pleine nuit.
C’est, en tous les cas, ce qu’a rapporté la
presse française. Certaines rumeurs, non
vérifiées pour le moment, affirment que
la France aurait pour projet de déplacer
un contingent important de troupes stationnées à Djibouti, vers la nouvelle base
d’Abu Dhabi. Ce qui peut inquiéter Guelleh, d’abord pour la sécurité de Djibouti,
mais surtout pour ses revenus. Depuis l’arrivée des troupes américaines à Djibouti,
le loyer payé par les forces françaises a été
revu à la hausse (30 millions d’euros par
an), dont une partie alimente certainement
la cagnotte personnelle de Guelleh.

Sur le plan régional, Sarkozy et Guelleh
ont pu aussi évoquer l’évolution du conflit
avec l’Erythrée voisine.
Celle-ci avait annexé, 21 avril 2008, une
portion de quelques kilomètres carrés
en territoire djiboutien, le rocher de Ras
Doumeira. Bien que la zone soit très peu
peuplée, ce rocher représente un enjeu
stratégique important. Situé au Bab-ElMandr, il commande le point où la mer
Rouge est la plus étroite (environ 20 km).
C’est un poste idéal d’observation de tous
les navires qui transitent par le canal de
Suez. Djibouti et l’Erythrée s’étaient affrontés militairement le 11 juin 2008.
En dépit des communiqués rassurants de
la présidence djiboutienne, il semble que
ces combats aient fait de nombreux morts,
blessés et prisonniers dans les rangs de
l’Armée nationale djiboutienne. (AND)
Certaines sources citent plus de 500 morts
et blessés. Depuis lors, c’est le statu quo
sur le terrain.
L’armée française, contrairement à la
dernière attaque de 1994, n’est pas intervenue militairement, se limitant à assurer
une assistance médicale sur le terrain et
un poste d’observation occupé par une
centaine de légionnaires. A l’issue de
l’entretien, Sarkozy a simplement rappelé
que la France avait voté en faveur d’une
résolution des Nations unies qui condamne l’Erythrée.

Bolloré de retour ?
Par ailleurs, Djibouti peut craindre une
extension de la menace islamiste venue de
la Somalie voisine, d’autant plus qu’une
partie de sa population, lassée de la dégradation de ses conditions de vie, pourrait
être sensible aux appels des intégristes.
Les deux chefs d’Etat ont pu également
évoquer les conséquences de la crise au
Yémen et de la montée du terrorisme, à
partir ce pays. Mais on voit mal, comment
ce problème, quelle que soit sa gravité,
aurait pu justifier la visite personnelle de
Nicolas Sarkozy.
A moins qu’entre les deux chefs d’Etat,
il ait été question d’un dossier économique : la gestion du port de Djibouti.
Guelleh avait confié, sans appel d’offre,
sa gestion (mais aussi celle de l’aéroport
et de la collecte des taxes d’importation)
à Dubaï Port Authority. Depuis qu’il
a banni son ancien ami et directeur du

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Février 2010 n No 188

port, l’homme d’affaires Borreh et que
Dubaï connaît des difficultés financières, Guelleh pourrait rechercher un
nouveau gestionnaire. Bolloré ?
Une piste d’autant plus plausible que
le groupe Bolloré, aurait vu son offre
d’investir 500 millions dans le développement du port de Berbera, au Somaliland, rejetée, sous la pression de
l’opposition dénonçant la corruption
du président Dahir Rayale Kahin.

«Une coopération exemplaire»
Mais quels qu’aient pu être les sujets abordés durant ces trente minutes
d’entretien, Guelleh utilisera certainement cette rencontre pour faire savoir
qu’il bénéficie du soutien personnel de
Sarkozy dans son projet de troisième
mandat.
A noter également que le Sénat français
n’est pas en reste pour soutenir le régime dictatorial djiboutien. Après avoir
organisé un colloque, le 20 octobre
2008, avec la participation de grandes
entreprises pour promouvoir les investissements français à Djibouti, malgré
les graves atteintes locales aux droits
des travailleurs, c’est Claudine Lepage,
représentant les Français de l’étranger
qui a, à la mi-janvier, rencontré le premier ministre Dileita pour l’assurer de
l’amitié et de la coopération française
dans le cadre d’une «coopération »
qualifiée «d’exemplaire».
Jean-Loup Schaal
1 L’Assemblée nationale djiboutienne ne
compte aucun député de l’opposition. De plus
la séparation des pouvoirs exécutifs et législatifs n’est pas appliquée : plusieurs ministres
dont le Premier ministre sont aussi députés.

Mayotte

L’arrogance et les lacunes
du « mayottéroïte » Sarkozy
Nicolas Sarkozy s’est rendu
à Mayotte le 18 janvier,
pour se faire acclamer
comme le président français
ayant tenu la promesse de
la départementalisation
de l’île, le Graal pour les
politiciens locaux depuis
des décennies, qui sera
applicable en 2011. Une
visite express : moins de
quatre heures, tout compris.
Mais le peuple y est
tellement plus reconnaissant
qu’à Gandrange !

L

es ingrédients de son discours:
autosatisfaction, respect de rigueur
des non-dits sur l’appartenance de
Mayotte aux Comores selon l’ONU et expulsionnisme décomplexé. Sans oublier,
bien sûr, les poncifs si délicieusement mensongers sur «Mayotte française», parmi
lequel cette contre-vérité historique répétée
mille fois : « Vous êtes Français, mes compatriotes de Mayotte, depuis 1841, c’est-àdire depuis plus longtemps que Nice ou que
la Savoie.»1 Le traité conclu en 1841 entre
un officier français et l’escroc Andriatsouli
(qui ne contrôlait pas du tout Mayotte, en
plein conflit entre sultans), s’il attribuait l’île
à la France, n’a pas reconnu le moindre statut français à ses indigènes. Ceux-ci le deviendront en même temps que tous les autres
Comoriens de l’archipel, en 1946, avec la
promulgation du statut de TOM.
Notre président serait bien en mal de
brandir le moindre texte antérieur faisant
Français les Mahorais.

Le triste bilan des visas Balladur
Mais le sujet d’actualité le plus lourd est bien
celui du visa mis en application par la France
début 1995. Jusque-là, la France laissait les
Comoriens circuler librement entre Mayotte
et les îles non occupées, pour ne pas ajouter
de déplacements forcés de populations à la
violation des frontières onusiennes. Depuis
la création du visa, des centaines de personnes meurent chaque année en tentant de se
rendre à Mayotte sur des embarcations de
fortune. Ce que Sarkozy considère en badi-

migration irrégulière et, de l’autre côté en
tirer avantage. » C’est une façon comme
une autre de comprendre l’intérêt de rendre
ces travailleurs « clandestins » par le visa.
Et le président de promettre ce que demande
le peuple : « Le nouveau Centre de rétention administrative [CRA] sera construit à
Mayotte. »2. C’est aussi une forme de réponse à la CNDS, qui dénonçait entre autres
un CRA indigne d’une République.

Soumission comorienne
Expulsion de Comoriens à Mayotte
nant sur les chiffres : «Les filières qui organisent la traversée maritime des migrants
clandestins sont directement responsables
de plusieurs morts tous les ans. Ce sont des
assassins, quatre naufrages en 2009. Et encore ne compte-t-on pas ceux qui ont disparu
sans que personne ne les remarque. » Cette
dernière phrase est une litote. Suit un inventaire de moyens policiers et militaires... Il n’a
pourtant pas osé prononcer cette phrase du
discours écrit : «Plus d’une centaine de vies
ont été sauvées par les forces armées, les
gendarmes et les policiers lors d’opérations
de sauvetage en mer ! »
Cette énormité aurait fait figure d’étrange
écho au rapport de la Commission nationale
de déontologie de la sécurité (CNDS) que
Sarkozy a décidé de supprimer et qui analysait la façon dont la Police de l’air et des
frontières (PAF) viole toutes les règles les
plus élémentaires, ce qui a pour conséquence de faire chavirer les embarcations (Billets
n°170). Qui sont les « assassins » ?
Ceux qui réussissent la traversée sont ensuite confrontés à une traque permanente
et aux dénonciations par des employeurs
qui ne veulent pas les payer. Sarkozy a son
point de vue sur les contradictions des Mahorais, très avides de chasse à l’homme :
« Qui n’a pas croisé à Mayotte un voisin
que l’on savait reconduit vers les Comores
quelques jours plus tôt ? Qui n’a pas donné
un travail à un Comorien que l’on savait
en situation irrégulière ? Il faut mettre fin,
mes chers compatriotes, à une hypocrisie :
15 000 travailleurs à Mayotte sont des clandestins. On ne peut pas, d’un côté, vouloir
de l’emploi pour la jeunesse mahoraise, se
plaindre des problèmes engendrés par l’im-

L’État comorien, quant à lui, dispose d’un
moyen simple de s’opposer, au moins, au
visa : il peut refuser d’accueillir ses citoyens explusés par la France. Ce serait
légitime puisque ceux-ci ne franchissent
aucune frontière, en droit international, en
allant à Mayotte. Cette mesure est parfois
prise de façon momentanée, comme lorsque la France accordait refuge au dictateur Bacar chassé d’Anjouan par une opération militaire de l’UA (Billets d’Afrique
n°168).
La France a eu avec les Comores des négociations pour mettre en place des dispositifs du même type que ceux conclus
avec des pays du continent africain : aides
contre expulsions facilitées. Le cadre des
négociations était le GTHN (Groupe de
travail de haut niveau), mais ses travaux
ont été suspendus par le président Sambi
à cause de la consultation sur la départementalisation de Mayotte. Tant mieux,
mais le courage du président comorien
est limité, même s’il a eu l’audace de
proposer à l’assemblée générale de l’Onu
une administration franco-comorienne de
Mayotte, selon le principe «un pays, deux
systèmes». Sa couardise a d’ailleurs eu
droit à un hommage assassin du nouveau
préfet de Mayotte, Hubert Derache : «Il
arrive régulièrement que les Comores
refusent de laisser revenir leurs ressortissants, cette année, nous avons eu de la
chance» (Le Figaro, 18 janvier). Résultat, Sarkozy exulte : «20 000 étrangers
en situation irrégulière ont été éloignés
[de Mayotte] en 2009 ! ».
Pierre Caminade
1 Cité d’après http://discours.vie-publique.
fr/notices/107000187.html
2 Le discours écrit était moins afirmatif, cf. www.mayotte.pref.gouv.fr/depot/
Discours%20du%20PR-1.pdf

No 188 n Février 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

En bref
Du développement
des colonisés...
Nicolas Sarkozy s’est rendu à Mayotte le
18 janvier (voir page 11) pour y affirmer
la souveraineté de la France, sa volonté
de lutter fermement contre « l’immigration clandestine» et appeler les mahorais
à leurs «devoirs», notamment développer l’île, sans trop compter sur « l’assistanat ». Reprenant les termes du discours
présidentiel, Arnaud Leparmentier, du
Monde, écrit alors : «Les autres départements ultra-marins ne parviennent pas à
créer un développement endogène et vivent
pour une grande part de l’assistanat. »
C’est, au mieux, une méconnaissance de la
réalité économique et sociale des Antilles
françaises. Au pire, le pire des clichés du
«nègre fainéant». Car l’«assistanat»
profite grandement aux caisses de grands
intérêts privés : la défiscalisation au profit
de filiales d’entreprises nationales ou des
entreprises des descendants des colons,
maîtres encore aujourd’hui de la majorité de l’économie locale, pèserait pour
3,3 milliards. Pour ce qui est du «coût de
l’outremer», Yves Jégo, ancien ministre de
l’Outremer, s’est énervé ainsi : « Ça coûte
cher, ça veut dire quoi ? A l’intérieur d’un
même pays, ce genre de questions n’a pas
de sens. A Paris, les dépenses de l’Etat par
habitant sont bien plus importantes que
dans de nombreux autres territoires […]

Ce débat sur le coût de l’outre-mer est un
débat raciste, il faut avoir le courage de
le dire !» De quoi relativiser cet «assistanat », surtout quand le PIB par habitant y
est en moyenne inférieur de moitié à celui
en métropole.
Quant au développement endogène, le
mouvement de grève du LKP a justement
prouvé la volonté des Guadeloupéens de
le mener, mais a révélé aussi les barrières
politiques qui l’entravent. Dans une économie de type colonial, où le partenaire commercial privilégié doit rester la métropole,
il est hors de question de s’approvisionner
en pétrole vénézuélien, pourtant si proche
et moins cher que celui de Total ou de subventionner autre chose que des cultures
d’exportations.

Africom : la vérité
si je mens !

De passage à Paris, le général William
Ward, commandant en chef de l’AFRICOM (commandement américain pour
l’Afrique), a donné une conférence de
presse le 6 janvier pour rappeler les bonnes intentions des Etats-Unis à l’égard des
pays africains et leur ferme intention de
lutter contre l’instabilité, le terrorisme ou le
narco-trafic, et tant d’autres domaines dans
lesquels ils ont déjà montré un savoir faire
sans pareil. « Je ne suis pas le policier de
l’Afrique », a affirmé William Ward qui
prétend ne rechercher que des relations de

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sur le continent africain et les jeux troubles de la «Françafrique ».
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12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Février 2010 n No 188

«partenariat ». Un démenti qui rappelle furieusement le leitmotiv des dirigeants français depuis plusieurs décennies, et tout aussi
crédible. Le commandant de l’Africom a
également assuré que son commandement
n’avait en aucun cas l’intention de développer sa présence militaire sur le continent :
«On me demande souvent si mon quartier
général va déménager de l’Allemagne vers
l’Afrique. Et la réponse est qu’on n’a pas
l’intention de le faire. Et à l’avenir, autant
que je puisse le dire, nous allons rester où
nous sommes, à Stuttgart.(…) Mais coupons
court à toute rumeur, nous n’allons que là
où nous sommes invités. Nous ne nous imposons nulle part » (rfi.fr, 6 janvier). S’imposer où elle n’est pas invitée ? Comme si
c’était le genre de l’armée américaine…

Tunisie :
silence on meurt !
Malgré une grève de la faim de 18 jours observée par la famille du journaliste Taoufik
Ben Brick, ce dernier a vu sa condamnation à six mois de prison confirmée en appel. Faute de soins appropriés pour cet opposant irréductible qui souffre de diabète,
de diarrhée chronique et d’une maladie de
déficience immunitaire, c’est une condamnation à mort lente que le régime Ben Ali
Vient de prononcer. On attend toujours une
réaction à la hauteur des autorités françaises ou européennes.
Bulletin fondé par F.-X. Verschave

Directrice de la publication: Odile Biyidi
Awala.
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Ils ont participé à ce numéro : M.Lopes,
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