Fiche du document numéro 22712

Num
22712
Date
Lundi Novembre 2010
Amj
Fichier
Taille
1148577
Titre
Billets d'Afrique No. 196
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Dans ce numéro

Moussa Tchangari : « Difficile
d’accepter la présence de
soldats français »
Le 31 octobre, les Nigériens ont
approuvé le nouveau projet de
Constitution, première étape vers le
retour à la démocratie.
Moussa Tchangari, secrétaire et
membre du Conseil consultatif
national revient sur ces mois de
« transition militaire », marqués par le
retour de l’armée française.
Page 8

Le lobbying des sociétés
militaires privées
Le lobby pour la
libéralisation des
activités militaires passe
à la vitesse supérieure.
En ligne de mire : la loi
de 2003 réprimant le
mercenariat.
Page 6

Publicité et rétropublicité
Le chef de l’État camerounais jouit d’une grande vogue dans les médias français et
francophones. Ainsi Le Monde du samedi 23 octobre consacre-t-il au Cameroun de
Biya une pleine page de réclame, sous le titre «Un nouvel élan». Suite page 3

Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 196 Novembre 2010 - 2,30 euros

Sommaire
ËP. 2 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE
Le juge Ramaël sous pression ­ Europe :
coopération décomplexée – Sarko show
à la francophonie – FDLR à Paris: mieux
vaut tard que jamais – Le Chinois est fourbe
– Salade niçoise

ËP. 1 & 3 Edito Publicité et
rétropublicité
ËP. 4 & 5 MAURITANIE Le bilan de
cinquante ans de souveraineté
La Mauritanie accède à l’indépendance
le 8 novembre 1960. Bilan des relations
entretenues avec la France à l’approche du
cinquantenaire.

ËP. 6 FRANCE Pensons à la retraite de
nos militaires !
Le lobby pour la libéralisation des activités
militaires passe à la vitesse supérieure. En
ligne de mire: la loi de 00 réprimant le
mercenariat.

ËP. 7 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE
Foccart ? Connais pas – Fillon et le secret
défense démocratique – Tchad : vente
d’armes humanitaires. –

ËP. 8 & 9 NIGER Témoignage de
Moussa Tchangari
L’occasion de faire le bilan sur la
«transition militaire», marquée par une
sévère crise alimentaire et par le retour de
l’armée française.

P. 10 LIRE ET VOIR
- Biens mal acquis, l’enquête interdite, de
Benoît Bertrand­Cadi
- La légende l’affaire Borrel, de Francis
Gillery, une enquête fiction sur l’affaire
Borrel

ËP. 11 LES BRÈVES DE CÔTE D’IVOIRE
Les éléphants derrière Gagbo – Des
privés français pour sécuriser les élections
– Konan Bédié, trop modeste

ËP. 12 LES BRÈVES DE LA
FRANÇAFRIQUE Bongo fils fait du Bongo
père – Pas de petits profits pour Total
– LIRE: Mitterrand et la guerre d’Algérie

QUI A DIT : «Les pays africains
indépendants ont imploré l’aide
militaire de la France pour éviter la
dépense d’une armée» ? Lire page 10
w w w. s u r v i e . o r g

En bref
Le juge Ramaël sous
pression
Le 18 septembre dernier, le juge d’ins­
truction Patrick Ramaël s’est vu no­
tifier une enquête administrative sur son
activité, à la demande de sa hiérarchie et
avec l’aval du ministère de la justice.
Le porte-parole de ce dernier a refusé
d’expliciter les raisons de cette inspection,
affirmant que les deux supérieurs hié­
rarchiques de Ramaël avaient «relevé des
comportements susceptibles de constituer
des manquements professionnels».
Parmi ces deux magistrats, comme le

rappellent LesInrocks.com et Rue 89
(22 octobre), on trouve notamment JeanClaude Magendie, ex-premier président
de la cour d’appel de Paris, aujourd’hui
retraité, « membre de la commission
de réflexion sur les conflits d’intérêts…
et membre du conseil de surveillance
du groupe Lagardère», qui avait déjà
estimé que les quatre mandats d’arrêts
internationaux délivrés en 2007 à la
demande de Ramaël contre certaines
personnalités
marocaines
dans
le
cadre de l’affaire Ben Barka étaient
«irresponsables», alors que Sarkozy était
en visite officielle au Maroc.
Nul doute que la perquisition qu’il a menée
cet été au siège de la DGSE (une première
depuis l’extension du secret défense à
certains lieux) pour la même affaire n’a
pas contribué à faire remonter sa côte de
popularité dans les sphères du pouvoir
français et marocain. Son obstination dans
les affaires de disparitions de Guy-André
Kieffer et Xavier Ghalber en Côte-d’Ivoire
n’est peut-être pas étrangère non plus à cette
mesure, à l’heure où Guéant est allé sceller
la réconciliation entre les présidences
françaises et ivoiriennes à Abidjan. Comme
le souligne l’association française des
magistrats instructeurs, comme pour Renaud
Van Ruymbeke qui avait également été visé
par une procédure disciplinaire à l’initiative
du Garde des Sceaux, «il s’agit de quelques

juges que l’on tente de déstabiliser parce
qu’ils se heurtent chaque jour à la raison
d’Etat et à leur hiérarchie en faisant
simplement leur métier».

Europe : coopération
décomplexée

Alors que les atteintes à la liberté de la presse
et les exactions contre les opposants togolais
se multiplient, alors que même Gilchrist
Olympio, rallié au régime Eyadéma, accuse
le RPT de ne pas tenir ses promesses
(mais uniquement en ce qui concerne la
nomination de ses proches à des postes de
responsabilité...), l’Union européenne vient
d’approuver le décaissement de 12 millions
d’euros supplémentaires (soit 35 millions
pour la période 2009-2010), sous couvert
d’aider le pays à faire face aux conséquences
de la crise économique. Pendant ce temps,
les victimes des inondations récurrentes
depuis juin continuent de dénoncer l’incurie
de l’Etat...
Au Cameroun, c’est 31 millions d’euros
qui seront versés en 2010 par le dixième
fond européen de développement, et
notamment 7 millions pour « améliorer la
gouvernance» et pour que la société civile
«participe davantage à la gouvernance
politique économique et sociale» (Agence
Europe, 18 octobre). On subventionne les
pots-de-vin du régime ?

FDLR à Paris :
mieux vaut tard
que jamais
A l’occasion de l’arrestation en France
de Callixte Mbarushimana, dirigeant des
FDLR, à la demande de la Cour pénale
internationale en raison des crimes
contre l’humanité commis par son
mouvement en RDC, le ministère des
Affaires étrangères explique sans rire:
«Nous coopérons avec la CPI, comme
nous l’avons toujours fait, puisque vous
savez que nous soutenons la justice
internationale, et appliquons ce mandat

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Novembre 2010 n No 196

d’arrêt» (12 octobre). Passons sur le refus
obstiné du gouvernement d’adapter les lois
françaises en conformité avec la charte de
la CPI qui a pour effet d’assurer l’impunité
aux grands criminels internationaux pour
peu qu’ils ne disposent pas d’une résidence
«habituelle» en France. Passons aussi
sur l’absence répétée de collaboration
avec le Tribunal pénal international
pour le Rwanda (TPIR). Mais rappelons
simplement que Callixte Mbarushimana
vivait jusque-là paisiblement en France
en dépit d’un mandat d’arrêt international
pour génocide et crimes contre l’humanité
émis par le Rwanda, malgré une injonction
de l’ONU à la France en juin 2005 de le
poursuivre pour participation au génocide
des Tutsi, et nonobstant une plainte de
février 2008 du Collectif des parties
civiles pour le Rwanda (CPCR) devant la
justice française.
En novembre 2009, le rapport sur la RDC
du Groupe d’experts pour l’ONU dénonçait
à nouveau le refus des autorités françaises,
entre autres, de collaborer pour aider à
l’identification des réseaux de soutien
des FDLR. Espérons simplement que
l’arrestation de Callixte Mbarushimana ne
sera pas l’arbre qui cache la forêt. A qui le
tour ? En matière de criminels de guerre
ou de criminels contre l’humanité, ce n’est
pas le choix qui manque en France...

Sarko show à la
francophonie

«Est-il normal qu’il n’y ait aucun
membre permanent du Conseil de
sécurité émanant de l’Afrique? Un
milliard d’habitants ! Dans trente ans,
deux milliards d’habitants qui n’ont pas
de représentation permanente ! C’est un
scandale !», s’est insurgé Sarkozy lors
de son discours au treizième sommet
de l’Organisation internationale de la
francophonie (OIF).
On pourrait se lasser du numéro
récurrent des autorités françaises
tellement le rôle de composition
«France, meilleure avocate de
l’Afrique» est éculé, surtout lorsqu’on
sait que la diplomatie française ne
défend en réalité pour l’Afrique à
l’ONU qu’un statut transitoire de
membre permanent sans droit de véto,
quand l’Union africaine en réclame
deux avec toutes leurs attributions.
Dans l’attente d’une hypothétique
réforme démocratique du fonctionnement
de l’institution onusienne, qui ne
se limiterait pas au nombre (voire à
l’existence) des membres permanents,
et pour mettre fin au scandale dénoncé
par Sarkozy, la France n’a qu’à céder
sa place...

Éditorial
Le Chinois est fourbe
En tournée africaine, la secrétaire d’Etat
chargée du commerce extérieur, Anne-Marie
Idrac, y est allée de son couplet sur la présence
chinoise, qui pose selon elle essentiellement
«la question de la loyauté, en particulier de
la loyauté de la concurrence, de la loyauté
en termes sociaux, de la loyauté en termes
environnementaux, en termes de condition
de travail des personnes qui sont employées,
en termes de transfert de technologie, en
termes de formation. » (RFI, 17 octobre)
Autant de domaines dans lesquels les
entreprises françaises ont, bien entendu,
toujours été exemplaires. Question du
journaliste: «Vous voulez dire que les
Chinois ne sont pas loyaux?» Réponse:
«C’est une interrogation que l’on peut
avoir quand on nous parle de conditions
de travail, ou quand on a du mal à voir les
programmes de formation qui sont associés
à telle ou telle intervention chinoise par
rapport à ce que les entreprises européennes
font ou s’engagent à faire.» Tout est dans le
«ou » ! Certes, les cas sont nombreux où les
salariés africains des entreprises chinoises
ont été traités comme des quasi-esclaves et
où les mouvements de protestation ont été
violemment réprimés, parfois dans le sang.
Mais la France est mal placée en la matière
pour faire la leçon et ferait bien de balayer
devant la porte de quelques-unes de ses
entreprises... Et on pouffe carrément quand
Mme Idrac ajoute: «Les pays occidentaux,
les pays européens se donnent beaucoup
de mal pour désendetter [sic]. C’est des
efforts non négligeables, de la part des pays
occidentaux, et c’est un petit peu troublant,
ou inquiétant, dans notre relation avec nos
amis africains, de voir que quelquefois, ils
peuvent être réendettés par les Chinois,
surtout lorsque cela peut sembler être avec
des gages sur les matières premières, qui
ne répondent pas justement à l’idée de
maîtrise.». Des procédés que ne pratiquent
bien entendu pas les banques françaises
comme BNP-Paribas...

Salade niçoise
Vraiment culottée la société Escota !
Concessionnaire privée de l’autoroute
A8, elle n’a pas hésité à demander au
Conseil général des Alpes-Maritimes une
indemnisation pour l’utilisation gratuite de
tronçons urbains autour de Nice pendant
le sommet France-Afrique de juin dernier.
Le département des Alpes-Maritimes s’est
exécuté… tout en proposant d’assortir
le paiement de cette indemnisation d’un
courrier exprimant le fort mécontentement
de la collectivité à l’égard de l’attitude
mesquine et peu citoyenne de la société
d’autoroute.

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Suite page de la page 1
Une réclame qui prend place dans une longue série de publicités qui soutiennent
régulièrement les finances du journal phare de l’intelligentsia française, telles les quatre
pages intitulées «France Cameroun, une ère nouvelle», du dimanche 28 octobre 2007.
Plus c’est nouveau, plus c’est pareil.
Simultanément l’hebdomadaire Les Afriques, en quête de finances plus que de
lecteurs, publie un numéro hors série daté du 22 octobre, consacré à une longue
interview de Biya1. Cet hebdomadaire, lancé en juillet 2007 à Genève, par Dominique
Flaux, se présente comme un journal économique et financier africain mais il est édité
par l’édition Genève et financé notamment par Proparco, la banque de l’AFD (Aide
française au développement). Ce numéro spécial, placardé à grands frais sur tous
les kiosques parisiens, outre
la photo de Biya adornée de
l’apophtegme prudhommesque
: «J’ai la conviction que la
Renaissance
de
l’Afrique
est en marche», affiche en
bandeau «La francophonie
économique prend forme»,
slogan qui visiblement est de
la même plume que l’interview
elle-même, taillée dans la plus
pure langue d’azobé2. Entre la
Renaissance qui mar­­­­che et la
francophonie qui prend forme,
les ré­ponses de Biya, telles
que rédigées par Dominique
Flaux et François Bambou, ex-rédacteur au défunt pé­­riodique Marchés tropi­caux,
à des questions aussi excitantes que : «Quelle est votre définition personnelle de
l’éthique ? », confinent à l’encéphalogramme plat en fait d’activité intellectuelle :
«Notre bilinguisme symbo­lise notre unité» etc.
L’important est que Biya, peu préoccupé par les problèmes économiques très
concrets des Camerounais, fasse longuement, dans ses propos, la réclame de la
francophonie «économique», de Proparco, de l’AFD, invitant les capitaux français à
venir s’engraisser au Cameroun.
Ce qui a fait dire à un lecteur, sur le net, que Biya vendait le Cameroun aux Blancs.
C’est même sa principale raison d’être, depuis bientôt trente ans, une longévité et
une stabilité très vantées, dignes de la Corée du Nord, avec le même résultat pour les
populations, qui croupissent dans une misère grandissante, en marche apparemment
elle aussi. Biya ignore totalement ce fâcheux détail, tout à son souci de la sécurité
des entreprises françaises. Il souligne au passage que, pour cela, il jouit de l’aide
précieuse de l’armée française.
Une telle interview n’est évidemment pas à destination des Camerounais, qu’elle fait
ou s’esclaffer ou grincer des dents, selon leur humeur. Mais est-ce que leur avis a
la moindre importance ? Le Cameroun réel est un trouble-fête qui n’a pas droit à
l’existence médiatique. Malheur aux journalistes qui vont tendre leurs micros sur le
terrain ! On leur donnera des leçons de journalisme, par exemple avec cette interview,
une sorte d’autopromotion des affaires françaises par le truchement d’un perroquet
des tropiques. Un appel à la colonisation dans la meilleure tradition : Engagez-vous,
rengagez-vous !



Odile Tobner

1. http://www.Cameroon-Info.NET/cmi_show_news.php?id=27441
2 Bois dur d’Afrique centrale
No 196 n Novembre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Mauritanie

Le bilan de 50 ans de souveraineté
La Mauritanie accède
à l’indépendance le
28 novembre 1960.
Rapide bilan des relations
entretenues avec la France à
l’approche du cinquantenaire.

L

a France a toujours considéré la
Mauritanie comme une colonie
stra­tégique, empêchant quiconque
d’y prendre pied. Géographiquement,
elle assurait la jonction entre l’Afrique du
nord française et l’Afrique occidentale
française. Pendant un temps, il y eut des
hésitations à lui accorder l’indépendance ou
à la démembrer. Finalement, elle décida de
l’existence d’une Mauritanie indépendante
pour faire pièce aux ambitions marocaines,
sénégalaises et maliennes. Mais la France
dut défendre son choix par les armes, dès
1958, contre un mouvement armé prônant le
rattachement de la Mauritanie au Maroc tout
en commettant au passage quelques crimes
de guerre (bombarbements massifs de villes
et répression au Sahara espagnol). Après
l’indépendance, pour faire face à des attaques
aux frontières mais aussi des attentats, la
France dépêche en Mauritanie un spécialiste
de la guerre contre-insurrectionnelle, le
capitaine Paul-Alain Léger. Pendant la guerre
de libération algérienne, ce dernier avait
dirigé une opération de guerre psychologique
(connue sous le nom de «bleuite») contre
la 3e wilaya du FLN qui aboutit à la torture
et aux exécutions de plusieurs centaines
d’indépendantistes...

Un état-major français
jusqu’en 1962
A propos des relations militaires si particulières
entre la France et la Mauritanie, il est important
de souligner que l’état-major mauritanien
fut... français jusqu’en 1962 et que l’armée
française a activement formé des putschistes
et autres tortionnaires mauritaniens.
Les accords de défense en vigueur de 1960 à
1972 ont aussi assuré à la France le monopole
de la fourniture de matériels militaires, alors
que les accords de coopération militaire
technique signés en 1986 ne sont toujours pas
publiés... sans doute un «oubli», comme l’a
noté ironiquement le rapport Cazeneuve de la
Commission de Défense sur la réforme de la
coopération militaire en 2001.
En outre, des assistants militaires techniques
furent presque constamment présents
en Mauritanie depuis l’indépendance, y

compris de 1989 à 1991 quand l’armée
réprimait violemment les forces d’opposition
démocratique en plus de se rendre coupable
d’un nettoyage ethnique.
En 1977, la France mit en place une
opération militaire d’importance en
Mauritanie qui n’arrivait plus à faire face
au Front Polisario. Ce dernier avait enlevé
des techniciens français, en réponse de
quoi fut déclenchée l’opération Lamentin,
première opération «moderne», pilotée
«en direct» par l’Élysée selon le journaliste
Jean Guisnel. Selon le site non officiel des
troupes de marine (troupesdemarine.org),
cette opération «inaugure les opérations
“coup de poing ”».

Un jeune Etat mauritanien
sous tutelle française
Évidemment, la fonction stratégique de la
Mauritanie devait être garantie aux Français
par un pouvoir à leur main. Pour cela, avant
l’indépendance, l’administration coloniale
évinça un député jugé trop nationaliste et
fantasque, Horma ould Babana, au profit
d’une «filiale» du RPF, le parti gaulliste.
Plus tard, la France jeta son dévolu sur
Moktar ould Daddah car il était, comme le
notèrent les renseignements coloniaux, «le
champion d’un nationalisme mauritanien
raisonné et d’une collaboration étroite et
confiante avec la France»...
D’ailleurs, c’est avec ferveur qu’il défendit
le «oui» au référendum de 1958 pour la
communauté franco-africaine, puis président
en 1960, il signa des accords léonins de
coopération avec la France, ce qu’il reconnaîtra
plus tard les qualifiant «d’essence néocoloniale caractérisée [puisqu’]ils limitaient
considérablement notre indépendance et
notre souveraineté» (Moktar ould Daddah,
2003, La Mauritanie contre vents et marées,
éd. Karthala). Ainsi, comme pour les autres
anciennes colonies françaises d’Afrique,
la France eut la priorité sur les matières
premières et produits stratégiques.
La Mauritanie adopta également, comme
monnaie, le franc CFA, ce qui privat de
toute souveraineté en matière de politique
monétaire. Les coopérants français furent
aussi omniprésents. L’appareil d’État
mauritanien, des ministres au président, était
truffé de conseillers français, la plupart anciens
membres de l’administration coloniale et
toujours payés par l’ancienne métropole...
Jusqu’en 1964, le ministre des Finances
était français en plus d’être le directeur de
la plus importante société française, les

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Novembre 2010 n No 196

Établissements Lacombe. Celle-ci bénéficiant
du monopole du transport terrestre...

1970, un tournant
nationaliste éphémère
Au début des années 1970, le président ould
Daddah, en fin tacticien, évolua toutefois vers
une politique plus nationaliste, se rapprochant
des pays arabes dits progressistes comme
l’Algérie ou l’Égypte. En 1973, il dénonça
les différents accords de coopération et sortit
son pays de la zone franc pour créer sa propre
monnaie (l’Ouguiya) puis nationalisa, en
1974, les mines de fer. Évidemment, cela
créa des tensions avec les autorités françaises,
notamment le ministre des Finances, Valéry
Giscard d’Estaing. Une fois à l’Élysée, VGE
observera avec bienveillance le putsch qui
renversera le président mauritanien en 1978.
Pierre Journiac, son conseiller pour les affaires
africaines, y avait d’ailleurs séjourné quelques
jours avant ce coup d’État qui vit les militaires
putschistes multiplier aussitôt les déclarations
d’amitié envers la France. L’Hexagone les
adouba, affirmant que tout cela constituait
«une solution acceptable».
De 1978 à 1984, le pays connut une succession
de coups d’État, le dernier de la série renversa
le président ould Haïdallah, qui, bien
qu’islamiste et soutien du Front Polisario,
essayait de mener une politique probe et
nationaliste depuis trois années. Là aussi,
les officines françaises ne furent pas loin:
avant et pendant le putsch grenouillaient
en Mauritanie Guy Penne, le monsieur
Afrique de Mitterrand, et Jeannou Lacaze,
son chef d’État-major. C’est sans doute
par hasard également que le putsch eut
lieu alors que le président mauritanien
participait au sommet France-Afrique de
Bujumbura auquel il ne s’était rendu que
sous la forte insistance de Paris.

Ould Taya dans l’ombre de Paris
Le nouveau président issu de la junte militaire,
le colonel Maaouiya ould Taya, connaîtra
une exceptionnelle longévité jusqu’en 2005.
Plus petit dénominateur commun parmi les
putschistes, il arrivera à manœuvrer pour
s’assurer le pouvoir et garantir aux siens et ses
alliés les postes économiques et sécuritaires
clés, mettant ainsi le pays en coupe réglée et
le transformant en paradis de la corruption, du
détournement et des trafics divers (cigarettes,
voitures volées, armes, drogues...). La France
fut toutefois son plus fervent supporter, même
pendant le nettoyage ethnique qu’il organisa
entre 1989 et 1991. La seule fois où elle fit la

moue, ce fut lorsque Taya refusa de soutenir
la coalition contre Saddam Hussein en 19901991. En revanche, quand il se présenta devant
les urnes, les différents pouvoirs français ne
lésinèrent pas sur leur appui, ni sur le soutien
technique aux fraudes. En 1997, Hubert
Védrine et Jacques Chirac n’hésitèrent pas à
se rendre à Nouakchott apporter le soutien de
la France au président-colonel en campagne.
Ils venaient avec un cadeau : 3000 tonnes de
céréales... utilisées pour acheter des voix.
A partir de 1999, l’amitié francomauritanienne s’obscurcit à cause de l’affaire
Ely ould Dah. Ce militaire mauritanien,
coupable de tortures pendant le nettoyage
ethnique, profitait tranquillement en France
d’une formation lorsqu’il fut arrêté après les
plaintes de réfugiés mauritaniens, de Survie
et d’Aircrige. Il fut exfiltré par les autorités
françaises pour calmer Nouakchott qui mis
en sommeil sa coopération militaire avec la
France.
Mais le partage des juteuses rentes
qu’assuraient le pouvoir l’avait déjà fragilisé
lorsqu’une tentative de coup d’état raté,
en 2003, sonna le tocsin. En outre, dans la
deuxième moitié des années 1990, Taya
s’était beaucoup rapproché des Étasuniens,
les autorités chiraquiennes jugèrent alors
opportun de s’allier à certains de ses proches.
Aussi, en août 2005, un putsch plaça à la tête
de l’État les anciens numéros deux, trois et
quatre de la dictature, les colonels ould Vall,
ould Abdel Aziz et ould Ghazouani. Ould Vall
qui apparut au premier plan, était d’ailleurs
présenté comme très «francophile», proche
de certains militaires et politiques français
dont M. Guigou ou Chirac qui, une fois
à la retraite, l’invita à siéger au conseil
d’administration de sa fondation...

De « Dédé la sardine » à Total
Depuis trois ans, la France sarkozyste n’est
pas en reste dans le soutien aux mêmes
colonels, devenus généraux, qui commirent
un putsch en 2008... L’intérêt des Français
est là aussi principalement stratégique
mais il ne paraît pas dénué d’enjeux
économiques. En effet, les découvertes
croissantes de richesses naturelles en
Mauritanie aiguisent les appétits.
Pourtant au moment de son indépendance, la
Mauritanie ne compte qu’une seule richesse
exploitée et exportée, et encore de manière
peu intensive, celle de la pêche. En effet, les
eaux territoriales comptent parmi les plus
poissonneuses au monde et sont exploitées
par quelques petites entreprises de pêche
bretonnes et canariennes. Un homme
d’affaires français propose alors au président
de la jeune République de développer ce
potentiel et l’incite à investir dans le secteur.
Mais, à la suite de malversations, il prend
la fuite, laissant une ardoise salée à un tout
jeune État sans ressource...

Célébrations à
Nouakchott en
1960 après la
proclamation de
l’indépendance

Cet affairiste y gagne son surnom de «Dédé
la sardine», André Guelfi, que l’on retrouvera
dans nombre de magouilles françafricaines
notamment l’affaire Elf pour laquelle il sera
condamné. Les dettes que l’État mauritanien
hérite de cette histoire vont gravement
hypothéquer la souveraineté du pays, obligé
de vendre massivement des permis de pêche.
Ces ventes deviendront d’ailleurs une des
principales rentes de la dictature d’ould
Taya (1984-2005) et un bocal à confiture
pour affairistes dans lequel on retrouvera la
main de Jean-Christophe Mitterrand. Celuici avait investi des sommes importantes
dans un hangar de pêche désaffecté alors
que ses comptes étaient censés être gelés
à cause de l’affaire de l’Angolagate...
Mais «Papa m’a dit» a une relation bien
particulière avec la Mauritanie où il fut
d’abord correspondant AFP avant de s’y
rendre comme conseiller Afrique de son
père puis de s’y recycler dans les affaires.
Outre sa pêcherie, il y créa une société de
communication (Ace Communication) qui
travailla pour ould Taya et le congolais
Sassou N’Guesso. Son entregent amena
aussi la Compagnie fruitière de Marseille à
préférer ce pays au Ghana pour y investir
dans un projet illustrant l’hypothèque que
pose la Françafrique sur la souveraineté
alimentaire des peuples africains. Ainsi,
de l’argent public français et mauritanien
destiné au développement fut consacré à
un projet d’irrigation pour l’exportation
de fruits et légumes bio de contre-saison à
destination du marché européen, alors que
ce pays désertique, systématiquement en
déficit hydrique, ne subvient pas au quart des
besoins alimentaires de sa population...
En 1960, un autre secteur économique
paraissait prometteur. Dans les années 1950,
les Français avaient découvert un immense
gisement de fer d’excellente qualité. Mais
sa localisation nécessitait la construction
de gigantesques infrastructures. La Société
des mines de fer de Mauritanie, (Miferma)
fut créée et composée d’une majorité
d’actionnaires français, ainsi que d’aciéristes
européens. Le principal actionnaire en était
le Bureau de recherches géologiques et

minières (BRGM), établissement public
français, alors que le partenaire privé le plus
important était la banque Rotschild, aussi
créditrice de la société... Or le projet ne put
démarrer que grâce à des prêts accordés par
l’État français et d’une institution financière
internationale (BIRD). Celle-ci entra dans
le tour de table une fois que le prêt fut
garanti par l’État français... dirigé par De
Gaulle dont le directeur de cabinet était alors
Georges Pompidou... qui travaillait encore
pour la banque Rotschild !
Au final, la Mauritanie n’obtint que 5 % du
capital alors que les investisseurs bénéficièrent
d’exonérations fiscales considérables et que
les divers chantiers eurent des entreprises
françaises comme adjudicataires.
Par ailleurs, quand les autorités mau­
ritaniennes nationalisèrent la Miferma qui
devint la SNIM (Société nationale industrielle
de Mauritanie), elles indemnisèrent géné­
reusement les actionnaires. Il est à noter
que la SNIM garde aujourd’hui encore
des liens étroits avec la France par le biais
de fourniture de matériels comme des
principaux crédits de coopération qui lui
sont destinés.
Les Français sont aussi les premiers
exportateurs, avec plus de mille entreprises
françaises, à destination d’un pays qui préfère
importer plutôt que de produire sur place (les
marges à détourner sont plus importantes).
Ils sont aussi présents dans de nombreux
autres secteurs: agroalimentaire (Candia,
Saros, Bahoulley), BTP (Sade, Razel,
Ciment Vicat, Ciment français), transports
(Air France, Bolloré, CMA-CGM),
télécommunications (Vivendi, France
Télécom, Alcatel), finances et assurances
(Société Générale, BNP, Gras Savoye,
AGF), enlèvement des déchets (Pizzorno),
ingénierie, informatique, sécurité...
Actuellement, c’est le secteur de l’énergie
qui a le vent en poupe, avec comme fers de
lance, Total, GDF ou encore Areva. C’est
sans doute un des enjeux essentiels, avec
la question de la lutte contre le terrorisme
djihadiste, des relations actuelles entre la
France et la Mauritanie.
Issa Bâ

No 196 n Novembre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves

Pensons à la retraite...
de nos militaires
Le lobby pour la libéralisation
des activités militaires passe
à la vitesse supérieure.
En ligne de mire : la loi de
2003 réprimant (mollement)
le mercenariat.

A

vec la prise d’otage des sa­
lariés d’Areva et Vinci, dont
l’exploitation uranifère au Niger
est sécurisée par une société de sécurité
privée (Epee) composée, comme beaucoup
d’autres, par d’anciens militaires français
(et dirigée par un certain Jacques Hogard,
que nous connaissons bien pour le rôle
qu’il a joué au Rwanda en 1994...), le
débat sur le mercenariat a refait surface.
Les spécialistes établissent aujourd’hui
une distinction théorique entre les sociétés
de sécurité privée (SSP) et les sociétés
militaires privées (SMP). Les entreprises
de la première catégorie, majoritaires
en France, assurent la sécurisation de
sites ou de personnes mais ne sont pas
censées conduire d’opérations proprement
militaires, offensives et armées. Celles de
la seconde catégorie, dont les principales
représentantes sont les entreprises
américaines comme MPRI ou Xe (exBlack water) peuvent se voir confier des
missions militaires impliquant le recours
aux armes. Certaines SSP françaises
aspirent aujourd’hui à se transformer en
véritables SMP.

Un marché énorme,
des retraites lucratives...
On sait que depuis plusieurs années,
la question de l’externalisation et de la
privatisation fait débat au sein de l’armée
française. Des militaires craignent de voir
l’Etat et l’armée dépouillés de certaines de
leurs prérogatives essentielles ou de voir
s’accentuer des restrictions budgétaires
dans certains secteurs. Certains héritiers de
la tradition coloniale y voient aussi un risque
de disparition de la fraternité d’armes que les
militaires français s’efforcent d’entretenir
avec leurs homologues africains par le
biais de la coopération, si celle-ci venait à
être encore davantage déléguée au privé.
D’autres, à l’inverse, considèrent qu’il y a
un marché gigantesque en développement
qu’il ne faut pas laisser aux entreprises
anglo-saxonnes déjà beaucoup plus en

pointe dans ce domaine. Les défenseurs de
ce point de vue sont d’autant plus empressés
qu’ils ont atteint l’âge de la retraite ou qu’ils
songent déjà à leur reconversion, voyant
dans les SMP l’opportunité d’une seconde
carrière potentiellement très lucrative, par
exemple aujourd’hui dans le secteur de
la défense du trafic maritime menacé par
les pirates somaliens dans le golf d’Aden.
Rappelons que l’âge moyen de départ en
retraite des militaires est aujourd’hui de 45
ans, et non 67...
Ainsi, nous apprend Jean Guisnel, le
journaliste spécialisé défense du magazine
Le Point, «d’anciens militaires ont pris
la tête d’une forme de mouvement, discret
mais bien introduit au sommet de l’État, qui
réclame avec insistance une légalisation»
des sociétés militaires privées, mouvement
appuyé par certaines multinationales,
comme CMA-CGM. La loi de 2003 sur la
répression du mercenariat, même limitée
et hypocrite, constitue un obstacle qu’ils
souhaiteraient voir disparaître. «C’est
d’ailleurs avec la bénédiction de la
présidence de la République que, dans le
plus grand secret, un groupe de travail se
réunit chaque semaine au SGDSN depuis
plusieurs mois pour étudier cette question,
toujours taboue. C’est donc afin d’en
discuter dans un cercle plus large que le
SGDSN a soutenu la mise sur pied [d’un]
colloque » qui s’est tenu le 30 septembre

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Novembre 2010 n No 196

dernier et dont la particularité a été d’être
interdit au public ou aux journalistes,
à l’exception du journaliste Philippe
Chapleau, sollicité comme intervenant
(Blog Défense ouverte, 29 septembre).

Rassurer l’opinion
Dans ce contexte, les dirigeants des sociétés
de sécurité rivalisent de déclarations
«responsables» et rassurantes, affirmant
leur différence supposée avec les
entreprises anglaises ou américaines et
promettant qu’elles n’aspirent pas à mener
des combats. Mais on peut parier que
si la loi rend possible le développement
de ce marché, on trouvera facilement
preneur. Ainsi, par exemple, rapporte
l’historien Edouard Sill dans un article fort
intéressant1, «une entreprise française est
en la matière extrêmement prolifique, du
moins en communication : Secopex. (…).
Être déclarée entreprise de sécurité dans
un pays n’empêche pas de se présenter
comme SMP dans un autre. En France,
ces sociétés se défendent pourtant d’être
à vocation mercenaire, en fustigeant la
cible éculée Blackwater et savent adapter
leur discours. (...) Selon son propre site
internet, Secopex “adhère” à la Convention
internationale contre le recrutement,
l’utilisation, le financement et l’instruction
des mercenaires de 1989. (...) Pourtant
sa société propose un stage de formation

En bref
explicitement intitulée Contractor, “unique
en France et en Europe”, pour 4 500 euros
et a eu l’ingénieuse idée de faire de
l’appellation société militaire privée une
marque déposée.»
Malheureusement, les rares journalistes
qui s’intéressent à ces questions sont
les journalistes spécialisés défense, qui
s’inquiètent manifestement davantage du
manque à gagner pour les firmes françaises
face à la concurrence internationale, que
des risques accrus de bavures (euphémisme
pour «crimes de guerre») que l’utilisation
intensive de ces sociétés militaires privées
va engendrer, si l’on en juge par ce qui se
produit déjà en Irak ou en Afghanistan. Ainsi
Jean Guisnel de citer en exemple (dans un
article au titre éloquent : «Mercenariat,
la France discute, la Suisse agit», Blog
Défense ouverte, 26 octobre), l’adoption
à Genève d’un «code de conduite
international pour les fournisseurs de
services de sécurité privée », sous l’égide
du ministère des Affaires étrangères de la
Confédération suisse, en collaboration avec
les gouvernements américain et britannique
et avec la caution morale du Comité
international de la Croix-Rouge.
Selon ce code qui abolit la distinction entre
SSP et SMP, «l’usage de la force ne peut
en aucun cas excéder ce qui est strictement
nécessaire et devrait être proportionné à
la menace et approprié à la situation. Les
entreprises signataires demanderont que
leur personnel n’utilise pas les armes à
feu contre des personnes, excepté en cas
d’autodéfense ou de défense d’autres
personnes contre une menace imminente
de mort ou de grave blessure, ou pour
empêcher la perpétration d’un crime
sérieux impliquant une sérieuse menace
vitale».
Selon Guisnel : «Le code de conduite
proscrit la torture, spécifie les conditions de
détention, etc… Il réglemente le recrutement
des contractuels, l’entraînement au
maniement des armes, etc…»
Nous voici pleinement rassurés par ces
jolis principes, aussi crédibles que des
résolutions du Nouvel An, et ce d’autant
plus que le texte «a été inspiré pour une
large part par un syndicat professionnel
comptant nombre de sociétés militaires
privées américaines et britanniques,
l’ISOA
(International
Stability
Operations Association)» et qu’il pourrait
prochainement inspirer une réglementation
internationale.
Vraiment, dans ces conditions, qui pourrait
s’inquiéter d’un pas supplémentaire vers la
privatisation de la guerre ?
Raphaël Granvaud
1 - « Le thon, le pirate et le mercenaire », Revue
Mouvements, http://www.mouvements.info/Lethon-le-pirate-et-le-mercenaire.html

Fillon et le
secret défense
démocratique

Tchad :
ventes d’armes
humanitaires

A l’occasion de la première rentrée de
l’Académie du renseignement, à Paris,
le Premier ministre a estimé qu’avec
la création d’un Conseil national du
renseignement présidé par le président
et lui-même, l’organisation actuelle
«marque la fin de l’hypocrisie, qui ne
donnait qu’une apparence de pouvoir au
gouvernement, quand toutes les décisions
importantes étaient en réalité prises par
le président de la République» (Blog
Défense ouverte, 28 septembre).
Mais il y voit le signe d’une démocratisation
qui répond à «l’exigence éthique
exprimée par nos concitoyens» puisque
selon lui et sans crainte de se contredire,
il affirme qu’«auparavant, le pouvoir
politique n’énonçait pas clairement aux
services ses besoins de renseignements,
et les services cherchaient et définissaient
eux-mêmes leurs propres priorités
stratégiques.» Livrés à eux-mêmes en
quelques sortes...
Et d’affirmer sans rire que «les
journalistes,
les
chercheurs,
les
historiens doivent pouvoir, plus que cela
n’a été le cas, travailler sur le monde du
renseignement. C’est utile pour la société
française, c’est utile pour les services
eux-mêmes». Deux ans après avoir fait
voter une loi qui restreint l’accès aux
archives sensibles, et après avoir étendu
le secret défense à des lieux stratégiques,
il fallait oser...

Dans un communiqué commun publié
le 7 octobre, Oxfam-France et le
CCFD-Terre solidaire ont réagi au
rapport annuel publié par le ministère
de la Défense sur les exportations
françaises d’armement. Ils condamnent
tout d’abord à juste titre la passivité des
parlementaires face à la publication de
ce rapport, dont le contenu reste très
général et qui ne fait l’objet d’aucun
débat parlementaire ou d’aucune
audition du ministre de la Défense,
contrairement à ce qui se pratique dans
d’autres pays. Ils relèvent également
que «la France n’a toujours pas
traduit en droit interne son obligation
d’empêcher les transferts d’armes qui
peuvent entraîner de graves violations
du droit international relatif aux
droits humains, du droit international
humanitaire et nuire au développement

Foccart ?
Connaîs pas...

Selon Rue 89 (16 octobre), c’est cinq
minutes avant de se présenter à la DGSE
pour une perquisition, en compagnie du
président de la Commission consultative
du secret de la défense nationale (CCSDN)
comme l’y oblige désormais la loi, que
Ramaël a prévenu le parquet, pour éviter les
fuites. En dépit de cela, il n’a pu consulter
que 23 dossiers sur les 79 qu’il a réclamés.
Hervé Morin a par la suite promis de les
déclassifier, suivant en cela l’avis de la
commission consultative.
«En revanche, le juge s’est heurté à un
mur lorsqu’il a demandé à voir les dossiers
de l’ancien ministre de l’Intérieur, Roger
Frey et de Jacques Foccart, l’éminence
grise africaine du général de Gaulle.
D’après les archivistes de la DGSE, il
n’existe aucun dossier à leur nom.»
Ni, bien entendu, aucun dossier dans lequel
leur nom apparaît comme commanditaires
ou complices de quoi que ce soit...

économique et social, que ce soit de
façon directe ou indirecte, par le biais
des réexportations».
Et de pointer le cas de trois pays
emblématiques : le Pakistan, Israël et...
le Tchad : «alors que toute la région du
Sahel fait face à une situation de crise
alimentaire grave, la France a accordé une
aide alimentaire d’urgence d’un million
d’euros au Tchad cet été, mais avait vendu
au pays pour 3,3 millions d’euros d’armes
l’année dernière : autant de ressources
budgétaires précieuses que le Tchad n’a
pas investies dans la prévention de la
famine en cours. Aujourd’hui, un enfant
sur quatre y souffre de malnutrition».
Mais de quoi se plaignent-ils ? En 2007,
le montant des ventes d’armes françaises
au Tchad s’élevait quasiment au double
(5,4 millions). Et on dira que la France ne
fait pas d’effort...

No 196 n Novembre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Témoignage
Niger

Moussa Tchangari : « Nous sommes
à une étape cruciale »
Le 31 octobre 2010, les
Nigériens ont été appelés à
un référendum sur le nouveau
projet de Constitution
présenté par la junte au
pouvoir depuis le 18 février
2010. Cette première étape
doit permettre le retour de la
démocratie au Niger. C’est
l’occasion de revenir sur ces
mois de « transition militaire»,
marqués par une sévère
crise alimentaire et par le
retour de l’armée française
dans ce pays hautement
stratégique pour la France.
Entretien avec Moussa
Tchangari, secrétaire général
de l’association Alternative
Espaces Citoyens1 et membre
du Conseil consultatif
national.

B

illets d’Afrique. A quelques heu­res
du référendum constitutionnel
au Niger, quel regard portezvous sur la conduite de la transition
depuis le coup d’Etat ?
Moussa Tchangar. Nous sommes à une
étape cruciale, puisque après le référendum
constitutionnel, nous entamerons la
préparation des scrutins pour les élections
locales, législatives et présidentielles. La
junte va organiser les élections comme
elle s’est engagée à le faire. Tout le monde
semble ériger la tenue des élections comme
étant le premier critère pour évaluer
la réussite de la transition elle-même.
Qu’elles soient libres et transparentes, et
quels que soient les résultats qui sortiront
des urnes, pour la majorité des parties
prenantes du processus – les bailleurs, les
partis politiques, la junte – l’essentiel est
que ces élections aient lieu. Je ne suis pas
d’accord avec ce genre de raisonnement.
Il faudra apprécier la qualité de la
transition en fonction des résultats.
Même si le projet de constitution qui est
soumis au vote, est certainement meilleur

que les constitutions précédentes, au
Conseil consultatif, nous sommes
resté un peu sur notre faim. En effet,
une partie des propositions majeures
que le Conseil consultatif national a
faites ont été rejetées par la junte. Le
droit de pétition pour les citoyens leur
permettant d’initier des projets de lois,
ou la possibilité pour des citoyens
d’attaquer des textes de lois devant la
Cour constitutionnelle, la saisine par
voie d’action directe, tout cela a été
retiré du texte final par les militaires.
Le type de cadre démocratique qu’ils
ont en tête ne correspond pas forcément
à ce que nous voulons.
Est-ce que cela aurait pu se passer
différemment si le processus avait été
mené par une assemblée constituante ?
Bien sûr. Les militaires n’ont pas voulu
passer par l’étape de la constituante.
Ils sont restés sur leur première idée,
c’est-à-dire la mise en place d’un comité
de rédaction des textes fondamentaux,
puis la soumission de ces textes au
Conseil consultatif national pour
lecture et proposition d’amendements.
La junte aurait pu accepter le projet
d’une assemblée constituante, mais
cela ne correspondait pas aux intérêts
de certaines forces, particulièrement
les bailleurs internationaux et les partis
politiques nigériens, pour qui il fallait
surtout que le processus de transition se
déroule rapidement.
Pour eux, l’objectif principal de la
transition était surtout que les élections
se tiennent rapidement. Pourtant, la
démarche de constituante aurait pu
être un bel exercice pour le Niger.
Nous aurions pu nous passer du régime
de transition militaire et réaliser une
transition telle que prévue dans la
constitution de 1999. Mamadou Tandja
avait fini son mandat au moment du coup
d’Etat, c’est la Cour Constitutionnelle,
qu’il avait auparavant dissoute, qui
aurait pu assurer un intérim pour
organiser l’élection d’une assemblée
constituante. Les partis politiques
nigériens n’étaient pas favorables
à cette solution, et même parmi les
forces sociales beaucoup ont préféré
applaudir le coup d’Etat et suivre les
orientations de la junte.

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Novembre 2010 n No 196

Comment apprécier la place donnée
à la société civile dans le processus de
transition ?
C’est assez faible finalement. Quelques
personnes ont été désignées pour diriger
des institutions de transition comme le
Conseil consultatif national, d’autres
personnes comme nous ont été cooptées
pour en faire partie, mais cela ne traduit
pas forcément une influence de la société
civile. Il faut bien voir que tous les pouvoirs
(exécutif, législatif, judiciaire..) sont
détenus par la junte, même le gouvernement
ne représente pas grand-chose, le premier
ministre n’est pas chef du gouvernement.
De même, le Conseil consultatif ne peut
discuter que sur les questions dont il est
saisi, il ne peut pas décider de lui-même
ce dont il va débattre. L’ordre du jour des
discussions est décidé par le président
du CSRD (Conseil suprême pour la
restauration de la démocratie, intitulé de
la junte), qui décide également de la durée
des discussions. Je n’estime pas que la
société civile joue un grand rôle. Prenons
l’exemple du projet de Constitution issu
du Conseil consultatif, ce projet était
assez consensuel, il aurait pu être accepté
intégralement par la junte, mais ils l’ont
changé, ils ont enlevé ce à quoi la société
civile tenait le plus, à la demande des
partis politiques, minoritaires au sein du
Conseil consultatif national.
En début de transition, la junte avait
annoncé vouloir revenir sur les méthodes
de gestion des sociétés nationales ainsi
que sur les relations avec les compagnies
minières. Une série d’audits avait été
annoncée. Qu’en est-il actuellement ?
Il n’y a vraiment rien de sérieux, ils ont mis
en place une commission de moralisation,
mais c’est du déjà-vu pour les Nigériens
et on sait que ça ne sert à rien et qu’ils
n’obtiendront pas de résultats significatifs
par ce moyen.
Ils auraient pu engager des vrais audits
avec des cabinets indépendants et revenir
sur la gestion de l’Etat sur dix ou vingt ans,
que ce soit des entreprises ou de certaines
entités étatiques. Ils ont préféré la mise en
place d’une commission de moralisation,
qui interpelle des responsables de sociétés
d’Etat et autres sur la base des travaux
d’inspection faits précédemment. Même
si des personnes ont été arrêtées, les

plus gros dossiers ne sont pas touchés,
les enquêtes ne sont jamais allées au
fond. Sur la question des permis, mis
à part le fils de Tandja et un ancien
ministre qui ont été arrêté, d’après des
informations déjà largement diffusées
publiquement, le travail n’a pas eu lieu
jusqu’à maintenant.
Et l’enquête sur la compagnie minière
Semafo des mines d’or de Samira ?
Un travail a été fait par les parlementaires,
mais aucune décision n’a été prise ni sur
ce dossier, ni sur un autre. Ils auraient
pu en profiter, dans ce cas précis, pour
renégocier le contrat, mais je ne pense pas
que ce soit cela qui les préoccupe en ce
moment. Je n’ai rien vu dans ce domaine
là, personne n’a touché aux positions des
compagnies minières pour le moment.
Quelques personnes ont été arrêtées, mais
cela ne suffit pas. Au Niger, tout le monde
sait qui vole, qui pille et certains sont
libres de se promener. On ne les a jamais
appelés au niveau de la commission. Il n’y
a pas de volonté d’assainir tout cela.
Les associations travaillant sur la
surveillance des activités minières ont-elles
été sollicitées par cette commission ?
Dès que la liste des membres a été connue,
beaucoup de Nigériens ont été sceptiques.
Certains de ses membres sont connus de
la population pour avoir été mêlés aux
«affaires», la question se pose de savoir
s’ils sont qualifiés pour faire partie de
cette commission ? Toutes les personnes
avisées ont tout de suite compris que rien
ne se ferait. Cette commission n’a aucun
rapport avec l’ITIE (Initiative pour la
transparence des industries extractives),
dont le Niger est signataire. Chaque fois
qu’il y a un coup d’Etat, ou un changement
de régime, on met toujours en place ce
genre de commission pour faire l’état
des lieux et enquêter sur la gestion des
précédentes autorités. Cela n’a jamais
donné aucun résultat significatif. De toute
façon, dans le cas présent, la commission
n’a pas la capacité de décider ce qu’elle
va regarder, elle regarde où la junte lui
dit de regarder. Elle ne va pas décider
d’elle-même d’enquêter sur les mines
d’or ou sur Areva.
Le Niger a été touché par une grave
crise alimentaire cette année. Comment
la situation a-t-elle été gérée par les
bailleurs et le pouvoir en place?
Le régime militaire a reconnu dès son
arrivée qu’il y avait une situation grave,
ils ont lancé un appel à la communauté
internationale. Après le régime précédent
qui niait l’existence de crises alimentaires.
un problème, c’est déjà ça. Mais il aurait

fallu véritablement mettre en œuvre les
moyens pour remédier à la situation.
La communauté internationale n’a pas
réussi à mobiliser toute l’aide promise.
Certaines actions ont permis d’atténuer
un peu les souffrances, mais nous
avons tout de même perdu près de la
moitié du cheptel et les populations ont
extrêmement souffert. La gestion de cette
crise montre que l’Etat n’a pas fait d’effort
extraordinaire, et la crise n’est pas finie,
il faut maintenant reconstituer le cheptel,
et avoir de bonnes récoltes, les gens sont
lourdement endettés. Mais même une
bonne récolte une année ne résout pas
le problème : cela doit interpeller sur la
nécessité de prendre au sérieux la question
de la souveraineté alimentaire.
Nous avons organisé un grand forum pour
interpeller les pouvoirs publics sur leur
devoir de garantir le droit à l’alimentation
et de réaliser la souveraineté alimentaire,
du 16 au 18 octobre 2010. Nous avons
bien sûr invité les autorités actuelles
mais personne n’est venu. Les politiques
ne semblent pas montrer beaucoup
d’intérêt pour ces questions, même si le
gouvernement en place a dit qu’il allait
organiser un forum international sur la
sécurité alimentaire.
Quel est votre avis sur le déploiement
important de forces militaires françaises,
au Niger et au Burkina Faso, à la suite de
l’enlèvement de sept employés d’Areva?
Pour moi, c’est très grave. C’est
très difficile pour moi d’accepter le
fait que l’armée française débarque
ici. Ils sont venus dans un premier
temps pour préparer une intervention
militaire, mais très vite ils ont changé
de stratégie et préféré négocier, on se
demande alors pourquoi ils ont déployé
tous ces éléments ici.
C’est très grave que les pays sahéliens,
acceptent le déploiement d’une force
étrangère, sous prétexte de lutter contre
le terrorisme, alors qu’en fait il s’agit
de prendre le contrôle du pays, c’est
tout! Cette présence est en lien avec
d’autres enjeux, notamment ceux liés à
l’exploitation des ressources naturelles.
On ne devrait pas accepter cela.
Avant les Français, les Américains
avaient déjà leur projet pan-Sahel, ce
que l’on constate c’est que les Français
cherchent à reprendre le contrôle sur
ce terrain-là avec la Mauritanie comme
tête de pont pour les interventions. La
lutte contre Al- Qaïda est une prétexte
pour militariser toute la zone, il s’agit
plutôt d’une compétition pour accéder
aux ressources et les sécuriser. C’est
inacceptable, après cinquante ans
d’indépendance, d’assister au retour en

Moussa Tchangari : «La société
civile joue un rôle assez faible dans la
transition.»
force de l’armée française sur ce terrain
! C’est une honte ! Le gouvernement ne
devrait pas accepter cela, la lutte contre
ces groupes-là devrait être l’affaire de nos
propres forces armées. Cela remet en cause
gravement la souveraineté de nos pays.
Après le déploiement des militaires
français au Niger, il y a eu très récemment
des arrestations de membres de la
junte – tous des militaires de haut rang.
Comment analysez-vous cet événement ?
Peut-on faire un lien avec la venue des
forces armées françaises ?
Vous le faites vous-même ! Même vous,
vous pensez qu’il peut y avoir un lien
entre les deux choses et beaucoup le
pensent ici également parce que le Niger
est un pays stratégique très important pour
la France. On sait qu’Areva a eu beaucoup
de difficultés à un moment pour obtenir
la signature du contrat d’Imouraren, ça a
été très difficile. Si la situation permet à
la France d’avoir une présence militaire
renforcée ici, évidemment c’est important,
pas seulement pour lutter contre le
terrorisme, mais aussi pour contrôler plus
étroitement le pays et reprendre les choses
en main. Si au sein de la junte il y avait
des éléments favorables et d’autres moins
favorables à cette présence, cela peut
expliquer les arrestations ; en tout cas,
beaucoup ici le pensent. Ce n’est pas à
un pays étranger de venir s’installer pour
faire le maintien de l’ordre chez nous et
assurer la défense de notre pays. Rien ne
peut justifier cela.
Entretien réalisé par Danyel Dubreuil,
le 30 octobre 2010
1- www.alternativeniger.org/

No 196 n Novembre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Lire & voir
«Biens mal acquis,
l’enquête interdite»
Arte a diffusé le mardi 19 octobre un
documentaire de Benoît Bertrand-Cadi
«Biens mal acquis, l’enquête interdite».
Le documentaire est censé traiter de la
plainte pour corruption déposée à Paris en
2007 par les ONG Sherpa et Transparency
international France contre les présidents
Bongo (Gabon), Obiang (Guinée Equa­
toriale) et Sassou Nguesso (Congo).
Le moins qu’on puisse dire est que ce
documentaire est très confus, plus fouillis
que fouillé, et qu’il donne la parole plutôt
à la défense qu’à l’accusation. On y voit
longuement Omar Bongo et, pendant
plus de dix minutes en conclusion du
documentaire, Denis Sassou Nguesso
réfuter les accusations portées contre eux.
Ce dernier est filmé dans la résidence
où il travaille à Brazzaville : «Cela me
suffit, c’est propre.» On y voit aussi
très curieusement, en ouverture, Hubert
Védrine affirmer que les pays africains
indépendants ont imploré l’aide militaire
de la France pour éviter la dépense d’une
armée. Le même, ensuite, affirmera que
le Second Empire en France, en plein
essor économique, était corrompu, que
la Chine qui se développe rapidement
l’est et qu’il est donc normal que
l’Afrique le soit. L’inconvénient,
qui n’est pas dit, c’est que les Etats
d’Afrique centrale en cause connaissent
la corruption mais aucun essor.
Bien sûr on aura une promenade en
voiture devant des immeuble parisiens,
dans lesquels il y aurait notamment
un appartement qui comprendrait neuf
pièces, appartenant à l’épouse de Sassou
Nguesso. Bien sûr également on donne
la parole à quelques opposants congolais
qui déplorent la misère des habitants
victimes de la pauvreté et de la pollution
due à l’exploitation du pétrole. On
mentionne la mort, à la suite de l’incendie
probablement criminel de sa maison,
du journaliste franco-congolais Bruno
Ossébi. Il n’est curieusement pas dit que
Bruno Ossébi est mort brusquement dans
un hôpital militaire de Brazzaville où
il se remettait rapidement, alors que les
autorités françaises tardaient à l’évacuer.
Mais on laissera Sassou à la fin dire qu’un
de ses partisans est lui aussi mort dans
l’incendie accidentel de sa maison. On a
une impression très mitigée au spectacle
de ce documentaire faussement objectif
qui oublie enfin l’essentiel : quels sont les
bénéfices tirés d’Afrique centrale par les
pétroliers français ? La question ne sera
posée à personne.
Odile Tobner

Djibouti

Une « enquête » fiction
sur l’affaire Borrel

Q

uelles sont donc les raisons
qui ont conduit l’écrivain et
journaliste Francis Gillery à
réaliser un film documentaire sur l’affaire
Borrel ? Une question qui n’est pas si
saugrenue pour un film dont le titre est déjà
si ambigüe « La légende du juge Borrel».
Une «contre-enquête» qui met surtout en
relief les piètres qualités d’investigateur
de Gillery.
Celui-ci choisit délibérément la thèse de
l’assassinat crapuleux franco-français
en mettant grossièrement en avant la
pédophilie existant à Djibouti. Il essaie d’y
relier Bernard Borrel à titre professionnel
comme personnel.
Son premier témoin, abusé par un ancien
conseiller français du président Aptidon
(1977 à 1999) Claude Sapkas-Keller, par
ailleurs ami de Bernard Borrel, explique
seulement qu’on le payait plus cher pour
qu’il parte sans rencontrer ce dernier. Au
côté de ce premier, un de ses amis, attentif,
qui dit qu’il n’était pas là lui-même.
Mais qu’apporte alors ce «double»
témoignage à sa démonstration ?
Son deuxième témoin, Bruno Mercier,
un ancien para et des renseignements
militaires (Direction de la Protection et de
la Sécurité de la Défense), auteur du livre
«La mafia française, ses méthodes, ses
réseaux» explique les mécanismes utilisés
au Cambodge par des Français ayant fuit
Djibouti en 1995 pour compromettre
journalistes et coopérants. Mais il suppose
davantage qu’il ne prouve…
En d’autres termes, rien d’autres que des
suppositions et une suspicion gratuite qui
n’est pas étayée ; Gillery prend la posture
curieuse de celui-ci qui touche à la vérité
sans apporter ni fait ni éléments que l’on
ne connaisse déjà.
Gillery utilise également le témoignage
de la juge d’instruction Marie-Paule
Morrachini qui s’était vue dessaisie de
l’affaire en juin 2000 pour avoir organisé,
à Djibouti, une reconstitution en l’absence
de la partie civile. Aujourd’hui elle cherche
à décrédibiliser le témoin principal qui met
en cause l’actuel chef d’Etat djiboutien,
Ismaël Omar Guelleh. Morrachini per­
sistait même en mars 2009, à la barre
du procès en appel de deux dignitaires
djiboutiens, dont Djama Souleiman le
procureur général de Djibouti, accusés
de subordination du témoin principal de

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Novembre 2010 n No 196

l’assassinat du juge Borrel, à soutenir
qu’elle était toujours convaincue de la
thèse du suicide : «Quand j’ai découvert
l’endroit où le corps du juge avait été
retrouvé, j’ai compris que ce n’était pas
un lieu pour se faire tuer, mais un lieu
pour se suicider».
Par ailleurs, Gillery évacue d’une phrase
les nombreuses enquêtes journalistiques
qui depuis quinze ans évoquent plutôt
d’importants détournements de biens
publics sur la base militaire française de
Djibouti et même d’un trafic d’uranium.
De la même façon, il écarte tout lien avec
les politiques djiboutiens et les présente à
leur avantage tels le procureur général de
Djibouti ou le président Guelleh serrant
la main de Jacques Chirac.
Curieusement alors que le film a été diffusé
sur Arte le 17 octobre, il l’a été, traduit
en langues locales, sur la chaîne nationale
djiboutienne, dès le 21 octobre !
Le procureur général en a même profité
pour faire une allocution reprenant la
thèse du film renvoyant l’affaire Borrel au
cercle franco-français.
Une intervention cousue de fil blanc alors
que le président Guelleh vient de faire
modifier la constitution de son pays afin
de pouvoir briguer un troisième mandat,
malgré l’opposition dont témoignent les
manifestations populaires. Le film tombe
étonnamment à point dans sa campagne.
C’est à se demander pour qui ce film a été
fait.
Laurence Dawidowicz

Un « expert » en toc
Un autre documentaire est en préparation.
Il sera bientôt présenté par Karl Zero qui
a curieusement choisi comme «expert»,
un ancien journaliste de Paris Match,
Chris Lafaille dont le livre «L’inavouable
vérité de l’affaire Borrel» n’a été qu’un
contrefeu médiatique dénoncé devant la
justice par Élisabeth Borrel.
Selon la veuve du juge Borrel, Lafaille
avait aussi bénéficié de facilités offertes
par l’Élysée pour qu’il puisse rencontrer
des hauts fonctionnaires et des officiers
supérieurs. Par ailleurs, elle soupçonne
Claude Chirac d’avoir joué un rôle dans
cette manipulation.

Les brèves de la Côte d’Ivoire

Les éléphants
derrière Gbagbo

Avec quelques pas de retard sur Claude
Guéant, les socialistes français débar­
quent en rang dispersé à Abidjan.
Le PS entend renouer avec celui
que l’ex-secrétaire général François
Hollande avait jugé «infréquentable»
en 2004. Le 16 octobre, Jean-Chris­
tophe Cambadélis – responsable de
la politique internationale du PS ­ – et
Jean-Marie Le Guen s’affichaient au
côté de Gbagbo, en meeting à Daloa.
Le lendemain à Bouaflé, c’était Jack
Lang qui accompagnait le président en
campagne. Qui sait si c’est l’émissaire
spécial de Sarkozy ou le membre du PS
qui déclarait «Laurent est le candidat
de la démocratie [...] la Côte d’Ivoire
aujourd’hui est présentée comme
un modèle, comme un exemple pour
l’ensemble de l’Afrique. » Le 28, l’ami
Henri Emmanuelli n’y allait plus par
quatre chemins sur France 24 : « Je
pense que le seul qui peut diriger la
Côte d’Ivoire, c’est Laurent Gbagbo. »
«Et je pense en plus que la République
française a joué avec lui une très,
très mauvaise, très vilaine partie.»
«M. Gbagbo est persuadé que, depuis
quelques années, il y a eu des coups
d’Etat pour le déstabiliser et que la
France n’était pas loin derrière et moi,
je ne suis pas loin de penser comme lui»,
a-t-il poursuivi, précisant : «sous l’ère
Chirac». Les éléphants ne changent
donc pas. En 2004 comme en 2010,
ils ne sont pas loin de penser comme
l’Élysée. Toujours à la remorque ?

Des privés français
pour sécuriser les
élections
La sécurisation reste le point aveugle du
processus électoral ivoirien. Dans son
dernier rapport [S/2010/537] sur le sujet,
Ban Ki-moon se dit préoccupé par le faible
déploiement des unités mixtes armées
loyaliste-troupes rebelles censées assurer
la sécurité du scrutin. A 48 heures du
premier tour, environ 20% seulement des
unités mixtes prévues étaient déployées.

Le Secrétaire général de l’ONU appelle
à «mobiliser toutes les forces disponibles
en Côte d’Ivoire pour assurer la sécurité
des élections». On suppose qu’il pense
aux 9000 casques bleus, appuyés par les
Français de Licorne. Quant à Laurent
Gbagbo, il a récemment fait appel à
Frédéric Lafont, un ancien légionnaire
français déjà bien implanté à Abidjan pour
épauler le Cecos, l’unité d’élite formée de
policiers et gendarmes. Risk et Vision,
les sociétés de Lafont font partie des
très nombreuses sociétés de sécurité
privées d’Abidjan. Selon Jeune Afrique
(4 juin), ces sociétés compteraient
60 000 employés donc plus que la
police et la gendarmerie réunies.
Le commandant en second du Cecos
déclarait avoir « régulièrement recours
à leurs agents dans la planification
des opérations de sécurité». La Lettre
du Continent (14 octobre) révèle que
Risk a récemment signé un «contrat
d’expertise et de renforcement des
capacités opérationnelles» du Cecos.
Le même Frédéric Lafont avait racheté
en 2008 la société de vente d’armes SAS
Togo de Robert Montoya. Ce dernier
apparaissait dans les rapports de l’ONU
comme le principal fournisseur d’armes
de l’État ivoirien.

Trop modeste
A 76 ans, Henri Konan Bédié estime
être l’un des meilleurs candidats à la
présidentielle ivoirienne parce qu’il
a «l’expérience de l’âge» et qu’il a
déjà «occupé tous les postes» (AFP,
8 octobre). Mais aussi parce «c’est le
PDCI qui a installé [la] coopération
après l’indépendance. Par conséquent, le
PDCI est le mieux placé pour attirer les
investisseurs français en Côte d’Ivoire.
» (Jeune Afrique, 17 octobre). En dépit
de ces atouts incontestables, Bédié se
veut rassurant : «Si je suis élu, ce sera
mon dernier mandat».
Quel manque d’enthousiasme, si l’on
songe au président sénégalais Wade, à
peine âgé de 86 ans et qui affirme qu’il

sera à nouveau le prochain candidat du
camp libéral... Qui pourrait de toute façon
croire à une nouvelle dérive autoritaire
de celui qui avait si bien su se faire
apprécier de la population ivoirienne à la
fin des années 90 ?
Pas lui en tout cas: quand on lui demande
quelle erreur de jugement il aurait
pu commettre par le passé, il répond
simplement : «Je n’en vois pas».

Rama Yade dans
le zig et le zag
On se rappelle l´indigence du discours
de Dakar, prononcé par Sarkozy en
2007, d´autant plus manifeste que
le président français avait prétendu
prendre de la hauteur. Devant le tollé
provoqué par cette somme de poncifs
de la pensée néocoloniale, l’entourage
présidentiel avait déplacé la polémique
vers son auteur, le conseiller Henri
Guaino, renvoyant ainsi Sarkozy au
rôle du simple perroquet.
A l’époque, Rama Yade, son secrétaire
d’Etat aux droits de l’homme déclarait avoir
lu le script du discours sans avoir trouvé
quoi que ce soit de choquant.
Invitée de l’émission «En sol Majeur» sur
RFI, fin octobre 2010, Yade, interrogée
sur le discours de Dakar a eu cet éclair de
lucidité tardive : «Sarkozy n’est pas un
Africain. Moi je pense que non seulement
l’homme africain est entré dans l’histoire
mais qu’il a même été le premier à y entrer.
Parce que j’en connais la culture»
Comme si le contenu de ce discours
pouvait être excusé parce que Sarkozy
n’est pas africain.
Faisons tout de même grâce à Rama Yade
de prendre ses distances avec un discours,
concentré de tous les préjugés produits
depuis plus de deux siècles par les idéologues
du «devoir de civilisation». Une prise
de distance aussitôt tempéré par le bruit
médiatique de son «repentir» et surtout la
proximité d’un remaniement ministériel.
Yade étant plus subitement plus prudente:
«Mon propos était de dire qu’il y avait eu un
malentendu, une mauvaise interprétation du
discours de Dakar». Avant de «clarifier»
ses propos, la secrétaire d’Etat avait eu
cette saillie : «Je suis pas son professeur.
Qu’est-ce-que vous voulez que je fasse?
Que je saute sur la tribune et que je gifle le
président? Non, simplement lui offrir cet
excellent ouvrage: «Petit précis de remise
à niveau sur l’histoire africaine à l’usage
du président Sarkozy» rédigé par vingt-cinq
chercheurs et historiens sous la direction de
Adame Ba Konaré.

No 196 n Novembre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

En bref
Bongo fils fait du
Bongo père
On se souvient des diatribes d’Omar Bongo
contre la corruption à la fin de son règne. Pour
expliquer le retard pris dans les réformes
promises, Ali Bongo s’en est pris lui aussi à
certains membres de son gouvernement sans
les nommer, estimant que certains résultats
«ne sont pas satisfaisants essentiellement
du fait de l’inconscience et des défaillances
de ceux qui ont été chargés de la mise en
œuvre de certains projets qui se sont plutôt
montrés soucieux de leur intérêt matériel,
politicien ou personnel (…). Je pensais ce
temps révolu. Le temps où l’action publique
était entravée par la multiplication des
réseaux mercantiles et politiciens.» (AFP,
16 octobre) On ne peut y croire : le RPG
(Rassemblement pour le Gabon) ne lui
aurait rien expliqué ?

Pas de petits profits
pour Total

Si Total continue de faire des découvertes
de gisements offshore en Angola et en­­visage
de s’implanter au Ghana, après l’Ouganda
et la RDC, l’actualité récente est venue
démentir les considérations de ceux qui
tentent de nous faire croire qu’il n’y a
plus rien à glaner dans le «pré-carré»
traditionnel pour les firmes tricolores. Ainsi
la multinationale pétrolière a annoncé un
investissement de deux milliards de dollars

«pour pérenniser les installations et en
même temps avoir accès à des nouvelles
ressources» au large de Port-Gentil et a
annoncé d’autres investissements pour les
années qui viennent. En Côte-d’Ivoire, le
rapprochement diplomatique opéré par la
France n’a visiblement pas que du mauvais:
les entreprises françaises continuent d’y
signer des contrats à tour de bras. Dernier en
date, à nouveau, Total qui a signé un accord
avec Yam’s Petroleum (de l’architecte et
homme d’affaires français Pierre Fakhoury,
proche de Gbagbo) pour acquérir une
participation de 60% dans le permis CI-100,
à la frontière maritime de la Côte-d’Ivoire et
du Ghana, en vue d’un investissement qui
pourrait dépasser 250 millions de dollars
(jeuneafrique.com, 23 octobre). Des profits
à venir qui ne seront vraisemblablement pas
dilapidés en frais de justice ou amendes,
puisque le parquet de Paris vient de demander
un non-lieu dans l’affaire de l’embargo
irakien « Pétrole contre nourriture» en
faveur de Total et Pasqua...

François Mitterrand
et la guerre d’Algérie

Quand François Mitterrand quitte le
ministère de la Justice, en mai 1957, en
pleine guerre d’Algérie, 45 nationalistes
algériens ont été guillotinés. Il s’agissait
pour Mitterrand de donner des gages
aux durs du gouvernement Mollat.
Pour les deux auteurs, ce qu’on peut

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Au long de ses 12 pages, Billets d’Afrique décortique ainsi les principaux faits de
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12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Novembre 2010 n No 196

reprocher à François Mitterrand «c’est
d’avoir accompagné, sans le jamais
transgresser, un mouvement général
d’acceptation du système colonial et ses

méthodes répressives». Une acceptation
qui trouvera un écho vingt-cinq ans plus
tard lorsqu’il s’installe à l’Elysée en
perpétuant le système néocolonial de la
Françafrique.
François Malye et Benjamin Stora.
Éditions Calmann-Lévy, 2010, 304 pages,
18 euros.

Bulletin fondé par F.-X. Verschave
Directrice de la publication: Odile Biyidi
Awala.
Directeur de la rédaction: Raphaël De
Benito.
Secrétaire de rédaction: Janine Sfiligoï,
Anne Colliou
Comité de rédaction : Alice Primo,
Sharon Courtoux, Sisulu Mandjou Sory,
Raphaël Granvaud, David Mauger, Odile
Tobner, Vincent Munié.
Ils ont participé à ce numéro : Souing,
Rafik Houra, Laurence Dawidowicz, Issa
Ba, Juliette Poirson, Danyel Dubreuil.
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