Fiche du document numéro 22711

Num
22711
Date
Vendredi Octobre 2010
Amj
Fichier
Taille
1057554
Titre
Billets d'Afrique No. 195
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Sommaire

Dans ce numéro

ËP. 2 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE

La justice internationale
passera-t-elle enfin par la
RDC ?
Alors que les massacres se
poursuivent, il est urgent de
mettre fin à l’impunité qui sévit
dans la région depuis plus
d’une décennie. Le récent
rapport de l’ONU, accablant
pour les militaires et miliciens
de la région exige d’avoir
une suite devant la justice
internationale.
Page 6 à 11

Burkina : une élection pour faire semblant
– Bolloré désenclave toujours l’Afrique
– Le rayonnement sécuritaire de la France
– Sécurité, made in France – Crimes
coloniaux, affaire classée –Côte d’Ivoire,
chaud cacao !

ËP. 1 & 3 Edito LA GUERRE DES SABLES
ËP. 4 et 5 MAURITANIE Une nouvelle
“guerre contre le terrorisme” ?
L’affaire des otages enlevés au Niger met
à nouveau en lumière la permanence des
traits de la politique militaire de la France
en Afrique : opacité, irresponsabilité et
instrumentalisation.

DOSSIER AFRIQUE DES GRANDS LACS

P. 6 - 8 Un appel à la justice pour une
Miliciens Maï Maï dans la région de
Bunyakiri au sud-Kivu.

Togo

Du suffrage universel au
naufrage total
Alors qu’il a été « réélu » en mars
2010 avec 60,92 % des voix, Faure
Gnassingbé semble être toujours
à la recherche de la légitimité dont
il était privé depuis la mascarade
électorale d’avril 2005.

région martyre
La publication du rapport du Hautcommissariat de l’ONU aux droits de
l’Homme appelle à renforcer d’urgence la
justice internationale.
P. 9 FRANCE RWANDA Pour l’OUA, “on peut
difficilement sous-estimer les conséquences
de la politique française”
P. 10 Il y a 20 ans, des troupes françaises
débarquaient au Rwanda.
Le  octobre 1990, l’armée française
débarquait à Kigali. L’intervention
française s’inscrivait déjà dans une
stratégie de dissimulation qui allait enliser
les troupes françaises jusqu’à soutenir un
régime génocidaire.
P. 11LIRE “L’AGENDA DU GÉNOCIDE”
Livre d’entretiens conduit par le journaliste
Jean-François Dupaquier avec l’ex-espion
rwandais Richard Mugenzi.

L’enlèvement, revendiqué par un groupe d’Aqmi (Al Qaeda au Maghreb islamique), de
sept otages, dont cinq Français, à Arlit au Niger, sur le site d’exploitation minière de
la société française Areva, est un pas important franchi dans les hostilités qui ont pour
théâtre la partie désertique de l’Afrique subsaharienne…
Suite page 3

ËP. 12 - 13 TOGO Faure, du suffrage
universel au naufrage total
Faure Gnassingbé toujours à la
recherche d’une légitimité
ËP. 14 Côte d’Ivoire Une élection
présidentielle à hauts risques
Avec cinq années de retard, les élections
semblent enfin inéluctables.
ËP. 15 Accaparement des terres
Le  septembre, la Banque mondiale
a publié son rapport sur la dynamique
mondiale d’accaparement des terres.
ËP. 16 LIRE Offshore - Paradis fiscaux et
souveraineté criminelle d’Alain Deneault ?

Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 195 Octobre 2010 - 2,30 euros

w w w. s u r v i e . o r g

Page 12 et 13

La guerre des sables

En bref
Des élections pour
faire semblant
D’après l’hebdomadaire burkinabé, Le
journal du jeudi, (23 au 29 septembre
2010), à peine la moitié des 3,3 millions
d’électeurs (à peine 1/3 de la population
en âge de voter), inscrit sur les listes
électorales avait des papiers d’identité,
alors que ces papiers sont imposés par
le code électoral. Et le gouvernement
d’engager tout à coup une course contre
la montre pour fournir, avant le 21
novembre, date de la présidentielle, des
cartes d’identité à ces inscrits, alors qu’ils
en sont démunis depuis de nombreuses
années. A cela s’ajoute l’annonce d’ores
et déjà faite du parti au pouvoir de vouloir
procéder à la modification de l’article 37
de la constitution qui doit permettre à
Blaise Compaoré au pouvoir depuis 23
ans, de se représenter en 2015 !
Et si les Burkinabés s’abstenaient de
participer à cette parodie d’élection ?

Bolloré n’en finit
pas de désenclaver
l’Afrique
Bonne nouvelle pour le groupe Bolloré,
qui contrôle Sitarail, la société qui
exploite le chemin de fer reliant
Ouagadougou à Abidjan ! Celle-ci
s’apprête à engager des travaux pour
réhabiliter le prolongement du rail
jusqu’à Kaya (La lettre du continent
n°594). L’intérêt, pour Bolloré, bien
implanté sur le port d’Abidjan, serait de
transporter le manganèse issu des mines
de Tambao situées plus au nord.
Mieux, les travaux de réhabilitation
seront financés par un prêt de la Banque
mondiale à la Côte d’Ivoire et au Burkina
Faso, prêt qui sera ensuite mis à la
disposition de Sitarail !
Ce que ne dit pas la Lettre du Continent,
c’est que le Burkina de Thomas Sankara
avait sollicité des prêts à la même
Banque mondiale afin de prolonger le rail
jusqu’à Kaya, environ 80 km. La banque
mondiale avait alors refusé arguant que
l’exploitation du gisement de Tambao
n’était pas rentable.
Refusant de se laisser imposer ses choix,
Sankara et ses amis lancèrent «la bataille
du rail». Et ce sont les burkinabés
qui, à tour de rôle, vinrent travailler,
avec des moyens rudimentaires, sur le
chantier du prolongement du rail, aidés
notamment par les cubains. Un chantier
auquel participèrent aussi de nombreuses
personnalités françaises, invitées au
Festival Panafricain de Ouagadougou.

Le rayonnement
sécuritaire
de la France

la société Gallice est notamment présente
sur des contrats publics au Gabon et en
Mauritanie. Là au moins, dans le pré-carré,
pas de concurrence des anglo-saxons.

Le Congo de Sassous Nguesso n’abrite pas
de base militaire française mais bénéficie
régulièrement de la coopération de la
France pour la formation des membres
de ses forces de défense et de sécurité.
Les autorités congolaises ont inauguré le
20 septembre, à Makabandilou, dans
la banlieue nord de Brazzaville, une
école militaire financée par le Congo et
la France, qui accueillait des stagiaires
de seize pays d’Afrique subsaharienne
(Bénin, Burkina, Faso, Cameroun,
Centrafrique, Côte d’Ivoire, Congo,
Djibouti, Gabon, Gambie, Guinée
équatoriale, Mali, Niger, Sao Tomé et
Principe, Sénégal, Tchad et Togo). «Le
coût total des travaux et des équipements
réalisés par les deux parties (Congo et
France) est estimé à plusieurs milliards
de FCFA avec une participation très
significative du Congo», a déclaré le
ministre congolais de la Défense
nationale, Charles Zacharie Bowao,
sans préciser toutefois le montant.
L’ambassade de France au Congo
a annoncé un investissement de
plus de 576 000 euros ainsi qu’un
soutien financier des stagiaires par
la France, «à parité avec le Congo,
pour 150 millions de FCFA (près
de 229 000 euros) pour 2010».
«L’ENVR rejoint un réseau déjà fort
de 16 écoles installées» en Afrique
et est «destinée à rayonnement
important sur le continent», a
estimé le général Bruno ClémentBollée, directeur de la Coopération
de sécurité et de défense au ministère
français des Affaires étrangères.

Crimes coloniaux :
affaire classée

Sécurité
made in France

L’Irak a signé, pour la première fois
un contrat d’un an renouvelable de
plusieurs centaines de milliers de
dollars, avec une entreprise privée de
sécurité française, Gallice, portant sur
la sécurisation de l’entrée du ministère
des Affaires étrangères à Bagdad,
(AFP, 2 septembre). Frédéric Gallois,
directeur général et ancien commandant
du Groupe d’intervention de la
gendarmerie s’est vanté: «On dit que
les sociétés françaises sont absentes
du secteur de la sécurité, mais ce contrat
montre qu’elles se battent et peuvent
remporter des marchés stratégiques dans
un secteur monopolisé par les Anglosaxons». Fondée en 2007 et basée à Paris,

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2010 n No 195

L’instrumentalisation
des
questions
mémorielles et historiques n’est pas
l’apanage du pouvoir sarkozien. En
janvier dernier, cent cinquante députés
algériens avaient proposé un projet de
loi visant à criminaliser le colonialisme.
Est-ce l’effet du non-lieu prononcé par la
justice française en faveur de Mohamed
Ziane Hasseni, directeur de protocole
au ministère des Affaires étrangères
impliqué dans l’affaire Mécili, ou bien de
l’arrangement sur quelque autre affaire
d’Etat (moines de Tibéhirine ?) entre
Abdelaziz Bouteflika et Claude Guéant
à l’occasion de la visite de ce dernier en
juin, toujours est-il qu’Abdelaziz Ziari,
le président de l’Assemblée populaire
nationale (APN) d’Algérie a officiellement
fait savoir que le projet de loi n’est
finalement «pas inscrit à l’ordre du jour
de la session actuelle ni probablement
pour la session qui suit», et cela pour
des
considérations
«diplomatiques,
internationales et juridiques », rappelant
«que la politique étrangère du pays est
définie par le président de la République»
(RFI.fr, 26 septembre). Au moins les
choses sont claires…

Côte d’Ivoire,
chaud cacao !

On sait que la filière cacao ivoirienne
a souffert de multiples «dérivations»
alimentant les caisses noires du pouvoir.
Le journaliste Guy-Anfré Kieffer a payé de
sa vie son enquête sur ces détournements.
Ouverte en octobre 2007 à la demande du
président Laurent Gbagbo, passé maître
dans l’art du contre-feu, une vaste enquête
judiciaire avait débouché sur l’arrestation
,en juin 2008, de la quasi-totalité des
responsables de la juteuse filière, dont des
proches du chef de l’Etat.
Le procès des ex-dirigeants de la filière
cacao en Côte d’Ivoire, soupçonnés de
malversations massives a été renvoyé au 16
novembre pour «pour (permettre) la mise
à la disposition des dossiers aux avocats»,
a déclaré le président du tribunal Alain
Pohan, invoquant également un problème
de disponibilité de salle !
Ce procès risque, comme l’élection
présidentielle, d’être l’arlésienne ivoirienne.

Éditorial
Nécrologie
Souvenons-nous
de Guillaume...

La guerre des sables

Guillaume Unvoas, militant associatif
engagé sur le terrain au Burkina Faso,
et adhérent de Survie est décédé le 26
mars 2010 à l’âge de trente ans. Il n’a
pas dix-huit ans lorsqu’il découvre
l’Afrique au cours de chantiers de
solidarité nationale en Afrique de
l’Ouest. Cela décidera de sa vocation.
Un ami Ivoirien, Parfait Sea, à qui il
est resté lié depuis cette époque, dit:
«L’Afrique était pour lui sa raison
d’être et jusqu’à la fin de sa vie sur
terre, il a vécu pour ce continent.
C’est dans ce cadre, qu’il a créé une
association pour aider la commune de
Zorgho au Burkina Faso. Sans oublier
ce qu’il m’apportait pour la Côte
d’Ivoire à travers Poya International.
Pour tous ces faits, je voudrais lui
rendre aujourd’hui plus que jamais
un vibrant hommage. Car désormais
on pourra l’appeler Guillaume
l’Africain.»
Au Burkina Faso, où il fait d’abord
le stage de fin de ses études, Master
II sur les relations avec les pays
en voie de développement, puis
où il crée l’association ADATZ
(Association pour le développement et
l’aménagement territorial de Zhorgo),
il vit comme un Burkinabé et non
comme un expatrié. C’est en effet
l’abolition de cette césure persistante
dans la coopération qui est la condition
pour comprendre les vrais enjeux,
avec les vrais citoyens locaux. Il vient
tout naturellement à Survie. Selon
un ami Burkinabé : « Il dénonçait
avec ferveur et conviction certains
comportements de la métropole envers
les pays africains. Grâce à Guillaume,
nous avons pratiquement tous lu (ses
amis) le livre «Noir silence». »
A ses amis, à son épouse Géraldine,
qui a fait un appel à don à Survie
lors des obsèques de Guillaume, nous
disons toute notre sympathie dans le
chagrin de la perte d’un être rayonnant
d’attention à autrui, et notre tristesse
que disparaisse avec lui un des trop
peu nombreux et précieux artisans d’un
véritable lien entre les peuples.
Odile Tobner

… Il y a une longue liste d’enlèvements (lire page 5) d’Européens en Mauritanie,
au Mali, au Niger depuis quelques années. Quatre membres d’une famille
française, les Tollet, le Britannique Edwin Dyer et le Français Michel Germaneau
ont été tués. Viser des touristes dans le désert ou des Européens isolés dans
des localités de brousse est un objectif facile, à la portée du premier bandit
venu. Le coup de main sur le site d’Areva est d’une toute autre dimension et
sa signification est redoutable.
Il faut rappeler que depuis la fin de la deuxième guerre mondiale le tiersmonde paie au prix fort les enjeux impérialistes dans le monde. Les deux
grandes puissances, Occident et Union soviétique, ne se sont respectées
dans l’équilibre de la terreur que pour mieux se combattre dans les guerres
de décolonisation. Le ravage du Viet Nam, avec ses millions de morts et les
conséquences durablement mortelles des armes chimiques, a tragiquement
illustré cet affrontement. Depuis la chute de l’Empire soviétique l’Occident
continue avec les pays du Sud la guerre pour les ressources et pour le
contrôle économique. Cette guerre peut être directe : les deux guerres d’Irak
sont liées à l’exploitation du pétrole. Elle peut aussi se faire indirectement :
de terribles conflits locaux, particulièrement en Afrique, au Soudan et dans
l’Est de la République Démocratique du Congo (lire page 6), sont nourris par
la compétition pour l’exploitation des richesses.
La Françafrique n’est qu’un compartiment de cette guerre de domination qui
se perpétue dans ses métamorphoses. Le système françafricain a fonctionné
imperturbablement, peut-on dire, dans l’ex-empire colonial. L’élimination de
toute contestation est encore assurée assez facilement par les dictateurs
locaux, au profit de la continuité de l’exploitation. Avec l’assaut sur un site
d’Aréva, la puissance française se trouve mise en cause directement. C’est
la conséquence tout à fait prévisible du néocolonialisme. Si la décolonisation
avait eu lieu, Areva Niger, ci-devant Cogema, serait une compagnie nigérienne,
dirigée et encadrée par des Nigériens. Elle aurait développé sur place la
technologie de transformation du minerai en uranium. Le Niger exporterait
dans le monde entier en son nom propre, son économie serait florissante, ses
habitants jouiraient d’un niveau de vie suffisant. On est loin du compte.
Comment, dans le ramassis de miséreux qui forme la majeure partie des
habitants du Niger, ne recruterait-on pas des combattants, à défaut d’avoir
produit des ingénieurs ? La domination occidentale pourrait bien s’enliser
dans les sables. Qui peut contrôler le Sahara sinon ses habitants ?
Faudra-t-il les exterminer tous – selon le programme préconisé par le Kurtz
de Joseph Conrad – pour pouvoir continuer à exploiter en paix ? L’hypothèse
est loin d’être impensable. Elle a toujours été dans la logique coloniale de la
force et rien d’autre.
En attendant il n’y a plus de tourisme au Sahara. Finis les parcours de
méditation dans l’immensité des sables qui étaient aussi, blague à part, une
ouverture vers des relations enfin humaines. Ce n’est pas bien grave. Quant à
l’exploitation, à laquelle il n’est pas question de renoncer, elle devra se faire
sous contrôle militaire, ce qui suffit amplement à dire sa nature.
Qu’avons-nous à faire des discours parasites, tout ce caquetage qui noie la
réalité !

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Odile Tobner

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No 195 n Octobre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves

Une nouvelle « guerre
contre le terrorisme » ?
L’affaire des otages enlevés
au Niger met à nouveau en
lumière la permanence des
traits de la politique militaire
de la France en Afrique :
opacité, irresponsabilité,
instrumentalisation.
Elle confirme également
l’importance prise par la
rhétorique antiterroriste
pour justifier le maintien de
son dispositif militaire sur le
continent.

L

e 17 septembre, au lendemain de
l’enlèvement des salariés français,
togolais et malgache des groupes
Sogea-Satom (Vinci) et Areva au Niger, et
après la tenue d’un conseil de Défense restreint
à l’Elysée, c’est l’armée mauritanienne qui a
mené une offensive dans le désert malien,
destination présumée, et confirmée depuis,
des otages. Cette attaque contre l’un des
groupes sahéliens se réclamant d’Al-Qaïda
s’est apparemment soldée pour les forces
mauritaniennes par un bilan plus meurtrier
que les six morts officiellement reconnus si
l’on croit une source sécuritaire algérienne
étonnament bien informée, sans qu’il soit
possible d’évaluer véritablement les dégâts
causés dans l’autre camp.
A l’unisson, les autorités françaises et
mauritaniennes ont affirmé que cette
offensive des forces mauritaniennes,
encadrées depuis plusieurs mois par
les forces spéciales françaises, n’avait
aucun rapport avec la prise d’otages
et que les militaires français n’y
avaient pas pris part, à la différence
de l’opération menée en juillet dernier
pour libérer Michel Germaneau (Billets
d’Afrique, septembre 2010). D’après
le témoignage d’un «officier de
l’armée mauritanienne ayant requis
l’anonymat» recueilli le 18 septembre
par Associated Press, cette opération
«était planifiée et décidée depuis
longtemps», tandis que le même jour
Reuters faisait état d’une «source
proche des services de sécurité
familière du dossier» affirmant que
«l’opération a été lancée parce que
l’occasion s’est présentée. Elle n’a pas
été préparée à l’avance».
La version officielle mauritanienne est la

même qu’en juillet dernier : il s’agirait
d’une attaque préventive contre une
colonne de terroristes «qui se dirigeaient
vers la frontière de notre pays frère, le Mali,
avec l’intention évidente d’attaquer nos
positions» (Reuters, 18 septembre). Une
version si peu crédible que le porte-parole
du gouvernement nigérien s’est senti obligé
de reconnaître devant la presse qu’ «on ne
peut pas exclure de lien entre ce qui se
passe actuellement en territoire malien et
l’enlèvement de nos sept otages» (JDD.
fr, 19 septembre). Contrepartie du soutien
accordé par l’Elysée à la légitimation
électorale du putsch du colonel Abdel Aziz,
les forces mauritaniennes confirment leur
rôle de supplétives de l’armée française
dans la région. Selon Jeune Afrique (26
septembre), c’est pour «ne pas froisser
Alger dans cette affaire» que l’armée
française se serait finalement contentée
d’un «soutien logistique» à l’opération.

Des bribes d’information
Parallèlement, un important dispositif
militaire a été mis en place dans la région.
Le Mali, qui entretient pourtant aussi
une coopération militaire avec les forces
spéciales françaises, a refusé de servir de
base arrière de l’armée française, mais
accepté de «ferm[er] les yeux » en cas
d’attaque sur son sol depuis un pays voisin
(LeMonde.fr, 21/09). Pour la première fois
depuis 25 ans, le Niger autorisait «des
militaires français à utiliser son espace
aérien et son territoire» et une «source
proche de la junte au pouvoir» (Reuters, 19
septembre) confirmait l’installation d’une
base opérationnelle composée de quatrevingts hommes, pour effectuer des missions
aériennes de reconnaissance. La France
admettait quant à elle un simple «soutien
technique» aux troupes nigériennes (JDD.
fr, 19 septembre). Lefigaro.fr (20 septembre)
faisait état de la présence de militaires du
Commandement des opérations spéciales
(COS) à Niamey, aperçus par un journaliste
d’Associated Press, présence démentie à
Paris et qualifiée de «rumeur» par JeanDominique Merchet (Blog Secret défense,
21 septembre) qui confirmait en revanche
l’arrivée de plusieurs centaines d’entre eux
au Burkina (où le nouvel ambassadeur de
France est le général Beth, jusque là en
charge de la coopération militaire) en vue
d’une éventuelle opération aéroportée.
«Ce détachement de forces spéciales,
précise le journaliste, est arrivé directement

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2010 n No 195

de Mauritanie, où ils entrainent des forces
spéciales mauritaniennes (GSI) depuis
plusieurs mois, sur la base d’Atar ».
Cette information vient confirmer les
accusations de l’opposition démocratique
mauritanienne qui depuis plusieurs mois
dénonce «la présence de forces armées
en grand nombre sur le sol mauritanien en
dehors de tout cadre légalement voté par
le Parlement» quand le président Abdel
Aziz et les sources diplomatiques françaises
à Nouakchott affirment que «seulement six
instructeurs militaires français se trouvent
en permanence en Mauritanie, dans le cadre
légal des accords de coopération entre les
deux pays », en plus de «spécialistes qui,
de temps à autres, viennent dans le pays
pour des tâches de formation» (Lemonde.
fr, 23 juillet). Une situation qui prévaudra
bientôt au Niger ? Il n’y a pour l’instant
que quinze coopérants militaires français
officiels, mais, toujours selon Merchet, «la
participation du COS à la formation des
forces spéciales antiterroristes locales est
envisagée, comme cela se pratique déjà avec
succès en Mauritanie et même au Mali. » La
France ne propose pas, elle «envisage». Et
d’ailleurs à qui pourrait-elle bien proposer ?
Faut-il rappeler que le Niger est sur le point
de se doter, non seulement d’un nouveau
gouvernement, mais d’un nouveau régime ?
Mais qu’importe le résultat des urnes, il va
de soit que la coopération militaire française
ne se refuse pas en Afrique.
On peut enfin noter l’appui de Mirages F1CR en provenance du Tchad, alors qu’ils
«avaient en principe quitté l’Afrique en juin
dernier... », toujours selon Merchet. Et il est
vraisemblable que ces bribes d’informations
ne fournissent pas une vision exhaustive du
dispositif militaire mis en place.

Silence radio
L’armée et l’exécutif se refusent en effet à tout
commentaire au prétexte que «notre devoir
d’informer passera après celui de sauver
les otages» (général de division Christian
Baptiste, numéro deux de la délégation à
l’information et à la communication de
la Défense (Dicod), interviewé par Jean
Guisnel sur le blog Défense ouverte, 22
septembre). Merchet expliquait quant à
lui : «Evidemment, on s’assure toujours
que ce que l’on dit ne va pas mettre en
danger ni la vie des otages ou ni la sécurité
des opérations pour les libérer. On essaie
d’avoir un comportement responsable»
(France Inter, 22 septembre).

Le souci de préserver des vies humaines
menacées est évidemment légitime, même
s’il faut remarquer que la compassion est
à géométrie variable et que les victimes
civiles de l’aviation mauritanienne au Mali
(une fillette et sa mère abattues, quatre
hommes blessés «par erreur») n’ont pas
suscité beaucoup de commentaires dans
les médias français, certains se contentant
même de rapporter l’événement à travers
les accusations d’Al-Qaïda, laissant leur
véracité dans le flou.
Mais cet apparent bon sens dissimule et
justifie une importante amputation du débat
démocratique : si le problème ne se pose
plus qu’en termes d’efficacité justifiant le
secret, c’est qu’on a posé comme a priori
légitime et pertinente une réponse militaire
étrangère face au terrorisme des groupes
se réclamant d’AQMI au Sahel. Or c’est
précisément le point qui fait problème.

Des risques
de déstabilisation régionale
Si l’Elysée si dit aujourd’hui prêt à discuter
avec les ravisseurs et si l’opération militaire
semble avoir été, pour l’instant au moins,
mise en veille faute d’informations ou de
conditions jugées suffisamment fiables, le
porte-parole du gouvernement français,
interrogé sur l’éventualité d’une intervention
militaire, avait bien confirmé que La
France «fera[it] tout pour retrouver ses
otages» (AFP 19 septembre). Laissons
provisoirement de côté les enjeux géostratégiques sur lesquels s’inscrit l’impératif
de la «guerre contre le terrorisme»
repris à leur compte par les autorités
françaises (les rivalités impérialistes pour
le contrôle sécuritaire d’une zone riche en
approvisionnements énergétiques présents et
à venir ; la volonté de leadership régionale
d’Alger et le jeu trouble des services militaires
algériens à l’égard d’Aqmi), laissons de
côté l’instrumentalisation politicienne de
la question du terrorisme au profit d’un
gouvernement français en proie à un discrédit
croissant et confronté à une mobilisation
sociale croissante aussi, pour ne considérer
que l’efficacité de cette politique au regard
de son objectif affiché : libérer les otages
sur le court terme et éradiquer les groupes
se réclamant d’Aqmi sur le long terme.
L’offensive franco-mauritanienne qui s’est
soldée par l’exécution de Michel Germaneau
(si l’on en croit la version d’Aqmi validée
par l’Elysée) constitue un contre-exemple
récent de l’efficacité d’une telle opération
«coup de poing» en la matière.
Mais surtout, plusieurs observateurs, sur
la base des précédents irakiens, afghans
ou somaliens, avancent qu’une réponse
militaire étrangère au Sahel, qu’elle soit
française, européenne ou américaine,
risquerait fort de produire l’inverse de

l’effet escompté suivant un mécanisme de
«prophétie autoréalisatrice»1.
Sous couvert de résistance à l’impérialisme,
lesgroupusculesauxmotivationsdiversesqui
sévissent actuellement se verraient conférer
un surcroît de légitimité leur permettant
d’attirer les franges des populations
politiquement ou économiquement laissées
pour compte, Touarègues notamment, et de
cimenter idéologiquement et religieusement
des alliances qui ne sont pour l’instant que
de circonstance.
On voit bien se profiler le cercle vicieux:
la recrudescence du terrorisme favorisée
par une/des intervention(s) étrangère(s),
justifiera en retour la permanence de
cette présence militaire, guerre contre le
terrorisme oblige. Cette rhétorique vouée
à occuper une place grandissante dans les

discours visant à légitimer le maintien du
dispositif militaire français en Afrique,
servira aussi, soyons en sûr, à justifier le
soutien aux régimes les moins légitimes,
comme c’est déjà le cas par exemple en
Mauritanie.
Raphaël Granvaud
1 - Lire par exemple «Le Nord Mali victime
d’uneprophétie autoréalisatrice», J.-C. Servant,
blog.mondediplo.net/2009-12-28-Le-NordMali-victime-d-une-prophetie ; «Le piège de
la lutte anti-terroriste en Afrique de l’Ouest»,
J.-F. Bayart, www.mediapart.fr/club/blog/jeanfrancois-bayart/280710/le-piege-de-la-lutte-antiterroriste-en-afrique-de-louest, «Sahel. Entretien
avec Mehdi Taje», humanite.fr/node/450752,
ou encore le témoignage de M. Freund, www.
rue89.com/2010/09/22/niger-on-risque-unesomalisation-de-la-region-167787

Sept ans de prises d’otages au Sahara
Du 22 février au 23 mars 2003, six groupes de touristes, en tout trente deux personnes sont
capturés dans le Sud algérien, près d’Illizi. Dix-sept sont libérés au nord de Tamanrasset,
dans l’extrême Sud algérien, par l’armée algérienne le 17 mai et quatorze le 18 août suivant
à Kidal, au Mali, après le versement, non confirmé officiellement, par Berlin d’une rançon de
cinq millions d’euros. Le principal responsable de cette opération, l’Algérien islamiste Amar
Saïfi, dit El Para, ancien militaire algérien, a été arrêté au Tchad en 2004 et remis aux autorités
algériennes. Son procès n’a toujours pas eu lieu.
21 août 2006, une vingtaine de touristes majoritairement italiens, sont enlevés au Niger près de
la frontière tchadienne. L’enlèvement est revendiqué par le Front des forces révolutionnaires
du Sahara (Fars), rébellion toubou, qui relâche immédiatement le groupe sauf deux Italiens,
Claudio Chiodi et Ivano De capitani, qui seront libérés le 14 octobre en Libye.
24 décembre 2007, cinq touristes français, quatre membres de la famille Tollet et leur ami Adda
Hacène sont attaqués et dévalisés, quatre sont tués et un grièvement blessé, dans le sud de
la Mauritanie. Pour ce crime, trois islamistes mauritaniens sont condamnés à mort, le 25 mai
2010.
14 décembre 2008, deux diplomates canadiens, Robert Fowler, envoyé spécial au Niger du
Secrétaire général de l’ONU et son collègue Louis gay, sont enlevés lors d’une excursion dans
une mine d’or exploitée à 80 % par les sociétés canadiennes SEMAFO et STRUSCAN à Samira
à l’Ouest de Niamey. Ils sont libérés au Mali le 21 avril 2009.
22 janvier 2009, quatre touristes européens sont enlevés au Niger, à la frontière du Mali. Deux
seront libérés, les uns en avril, l’autre en juillet. Un Britannique Edwin Dyer, après le refus de
Londres de libérer l’extrémiste Jordanien, Abou Qatada, en prison depuis 2005 en Grande
Bretagne est tué. Sa mort est annoncée le 31 mai 2009.
26 novembre 2009, le Français Pierre Camatte, responsable associatif, est enlevé dans son
hôtel à Menaka, à l’extrême Nord-Est du Mali. Il est libéré le 23 février 2010 contre la libération,
demandée par la France, de quatre islamistes emprisonnés au Mali. L’Algérie et la Mauritanie
ont vivement protesté contre ces libérations.
29 novembre 2009, trois Espagnols de l’ONG Barcelona Accio solidaria sont enlevés au nordouest de Nouakchott, en Mauritanie. Aqmi revendique le rapt. Alicia Gamez est libérée le 10
mars 2010. Les deux autres le 23 août. Cette libération a été précédée par l’extradition vers
le Mali de l’auteur de l’enlèvement, «Omar le Sahraoui», dont le retour au Mali était une des
exigences d’Aqmi.
18 décembre 2009, enlèvement de deux Italiens au sud-est de la Mauritanie, revendiqué par
Aqmi. Libérés le 16 avril 2010.
19 avril 2010, le Français Michel Germaneau, responsable associatif, est enlevé au Niger. Sa
mort est annoncée le 25 juillet 2010 à la suite de l’intervention armée au Mali, le 22 juillet, d’un
commando français avec des militaires mauritaniens contre une base d’Al Quaida qui a fait six
morts parmi les islamistes.
16 septembre 2010, sept personnes dont cinq Français, un Togolais et un Malgache, sont
enlevés à la suite de l’incursion de nuit d’un important groupe armé sur le site d’exploitation du
minerai d’uranium d’Arlit par Areva au Niger. Ils seraient détenus dans le Nord Est du Mali.
No 195 n Octobre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Dossier Afrique des Grands lacs

Un appel à la justice pour une région
La publication du rapport
du Haut-commissariat
de l’ONU aux droits de
l’Homme, dressant le
bilan d’une décennie de
guerres atroces à l’est de la
République Démocratique
du Congo (RDC) appelle à
renforcer d’urgence la justice
internationale.

M

alheureusement, on n’en prend
pas le chemin. Il faut craindre
que 2010 reste l’année où la
justice internationale aura connu quelques
déboires.
Ainsi, le récent congrès pour la révision
des statuts de la Cour pénale Internationale
(CPI) a vu nombre de pays, parmi lesquels la
France, s’efforcer de limiter la compétence
de cette juridiction (Billets d’Afrique n°193).
De même, le communiqué final du sommet
sur le Soudan, organisé le 23 septembre en
marge de l’Assemblée générale de l’ONU,
ne porte aucune mention des enquêtes
ouvertes par la CPI sur les crimes commis
au Darfour.
Le texte publié à l’issue de la rencontre
ne fait aucune référence au mandat d’arrêt
émis par la CPI à l’encontre du président
soudanais Al-Bachir.
Les participants, dont Barack Obama et
le Secrétaire général Ban Ki-moon, ont
au contraire salué les engagements du
gouvernement du Soudan «à mettre fin à
l’impunité, à traduire en justice les auteurs
de crimes et à protéger les civils». Une
déclaration choquante pour la Coalition
française pour la Cour pénale internationale
(CF-CPI dont Survie est membre), laquelle
rappelle la récente décision judiciaire de la
CPI du 25 mai 2010 informant le Conseil de
sécurité du manque de coopération perpétuel
de la part du gouvernement soudanais.
Par ailleurs, la visite express de Ban Kimoon à Kigali après les fuites dans la presse
du projet de rapport du Haut-commissariat
de l’ONU aux droits de l’Homme, est un
autre mauvais signal donné à la justice
internationale.
C’est peu dire que les huit Etats de la région
mis en cause ont peu apprécié le contenu
d’un rapport circonstancié et rigoureux,
doublant systématiquement des sources
indépendantes identifiées et qui détaille les
massacres, viols et pillages commis par
leurs militaires et leurs milices satellites.
Tous sont impliqués, l’Angola, le Rwanda,

le Zimbabwe, le Tchad, le Burundi,
l’Ouganda avec son instrumentalisation
du Mouvement de libération du Congo
(MLC) de Jean-Pierre Bemba, détenu à
la CPI pour ses crimes en Centrafrique ou
les forces rebelles congolaises de LaurentDésiré Kabila (père de l’actuel président
congolais). Ce rapport est un travail de
police précis et documenté qui vient
corroborer ce que nous avons dénoncé,
ici même comme dans Noir Silence (F-X
Verschave, p.106,107, 2000)

Tous coupables !
Les enquêteurs ont interrogé près de 1300
témoins et 200 représentants d’ONG
locales, qui ont révélé des crimes jamais
documentés auparavant. Le rapport décrit
quatre périodes: les dernières années de
pouvoir du maréchal-président Mobutu de
mars 1993 à juin 1996, la guerre menée
de juillet 1996 à juillet 1998 par LaurentDésiré Kabila et ses alliés rwandais,
ougandais et burundais, la deuxième
guerre d’août 1998 jusqu’à l’assassinat
du président Kabila en janvier 2001, qui
correspond à l’intervention d’au moins
huit armées étrangères et 21 groupes
armés irréguliers et enfin la mise en
oeuvre progressive du cessez-le-feu
jusqu’à juin 2003.
La protestation la plus bruyante est donc
venue du président rwandais, Paul Kagamé,
menaçant de retirer ses 3550 soldats
de la MINUAD (Mission des Nations
Unies et de l’Union africaine au Darfour)
alors que l’Armée patriotique rwandaise
(APR) et son alliée, l’Alliance des forces
démocratiques pour la libération du Congo
(AFDL), sont gravement mises en cause
pour des «faits de génocide». Selon les
chiffres de l’ONU et les organisations
humanitaires, plus de 200 000 Hutus ont
disparu à l’époque de l’avancée de l’APR
au Zaïre et de l’administration rwandaise
du Congo puis du Kivu par le RCD Goma
(Rassemblement Congolais Démocratique

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2010 n No 195

basée à Goma). D’après le canadien
Luc Côté qui a co-signé le rapport et
qui a travaillé auprès du Tribunal pénal
international pour le Rwanda de 1995 à
1999, l’APR a «systématiquement visé,
pourchassé, massacré, immolé et tiré»
sur des Hutu au Zaïre entre 1996 et 1997,
lors de la première guerre du Congo. Il se
réfère également à des faits imputés aux
alliés rebelles de Kigali, l’Alliance des
forces démocratiques pour la libération du
Congo (AFDL). C’est cette coalition qui
avait permis à Laurent-Désiré Kabila de
chasser du pouvoir à Kinshasa le maréchal
Mobutu en mai 1997. D’après le rapport,
Paul Kagamé aurait fourni des armes, des
munitions et des camps d’entraînement à la
rébellion congolaise.
Toujours d’après le rapport, les bourreaux
auraient ainsi utilisé des armes blanches,
des haches et des baïonnettes pour
massacrer des Hutu rwandais et congolais.
L’immense majorité des victimes étaient
des «femmes, des enfants, des personnes
âgées, des malades, qui ne représentaient
aucun danger pour les belligérants». Sous
prétexte de les rapatrier au Rwanda, les
soldats regroupaient des réfugiés hutu et
«tiraient sur eux de manière indiscriminée
à l’arme lourde» ou les frappaient «à
coups de marteau ou de houe».

«Des comportements
déjàs vus au Rwanda»

Luc Côté va même plus loin : «Je suis
tombé des nues», «au Congo, j’ai observé
des comportements que j’avais déjà vus au
Rwanda». «C’était la même chose. Des
dizaines et des dizaines d’incidents se sont
déroulés sur le même modèle.
Le fait qu’un groupe spécifique soit visé;
le fait que dans des discours on appelle
à se débarrasser de tous ces Hutu, que
cela se soit passé de façon systématique,
que des cadavres aient été incinérés, que
tout ait été fait pour cacher les preuves
et empêcher des étrangers d’y aller; tout
ceci, soumis à un tribunal, peut constituer
des preuves permettant de conclure qu’il y
a eu tentative de décimer un groupe, ce qui
est considéré comme un génocide».
Des Hutu réfugiés au Zaïre auraient
donc été visés non pas du fait de leur
implication dans le génocide des Tutsi en
1994, mais en tant que Hutu et donc visés
comme tels, d’où la qualification possible
et évoquée de «crime de génocide». Reste
à savoir, comme le souligne le rapport, si
ces actes entraient dans le cadre d’un plan
concerté, alors que tous les Hutu ne furent

martyre
pas visés par ces massacres, nombreux étant
aussi ceux qui sont rentrés au Rwanda à la
même époque. Comme l’écrit Jean-Hervé
Bradol, de Médecins Sans Frontières : «Le
regroupement dans une même catégorie,
génocide, des violences commises par le
pouvoir rwandais actuel et de celles de son
prédécesseur, le gouvernement intérimaire
d’avril 1994, heurte le sens commun qui
fait la distinction entre deux ordres d’une
part «tuez les tous» et d’autre part «tuez
une partie d’entre eux». Les auteurs du
génocide des Tutsis affirmaient haut et
fort l’intention de les tuer tous et sont
parvenus à leur fin au Rwanda, dans une
forte proportion d’au moins un sur deux.
En comparaison, l’envoi par l’Armée
Patriotique Rwandaise (APR) d’escadrons
de la mort au Congo (Zaïre, 1996-1997)
ne répondait pas à l’intention d’exterminer
tous les Hutus rwandais mais de tuer les
fuyards dès que les circonstances le
rendaient possible: l’ensemble de la
population réfugiée était en bloc accusée
d’avoir fait partie des «génocidaires».
En revanche l’approche juridique, fondée
sur la Convention pour la prévention et la
répression du crime de génocide de 1948,
permet d’appliquer dans les deux cas la
même qualification de génocide, et ce n’est
pas sans conséquences.»
L’accusation de «génocide» portée contre
Kagamé est évidemment pain bénit pour
les négationnistes. Elle rappelle forcément
la thèse du «double génocide», soutenue
par les extrémistes hutu, ceux-là mêmes
qui, avant et pendant le génocide des
Tutsi, avaient si efficacement pratiqué
l’accusation en miroir: «Les Tutsi veulent
nous exterminer. Tuons-les avant que ce
soit eux qui nous tuent.» Une accusation
d’autant plus farfelue que les crimes
attribués au Rwanda de Kagame par le
rapport de l’Onu ont eu lieu deux ans plus
tard.

Les tentatives de remise
en cause du rapport

ridicules» les conclusions du rapport. Il est
à craindre que le président rwandais, jouant
sur la mauvaise conscience de l’ONU et
de la communauté internationale, ne se
soit pas satisfait d’un simple report de la
publication du rapport au seul prétexte d’y
intégrer les commentaires des pays visés.
D’après l’AFP, le rapport final indique
que «la question de savoir» si ces actes
«constituent des crimes de génocide a
soulevé de nombreux commentaires et
demeure irrésolue jusqu’à présent».
Elle ne pourra être tranchée que par «un
tribunal compétent, statuant au cas par
cas».
En tout état de cause, celui-ci n’envisage
plus aucun retrait de la MINUAD et
cherche, dans une alliance de circonstance,
à obtenir une réaction commune des
autorités de six Etats des Grands lacs,
dont la RDC, tendant à remettre en cause
le contenu et les conclusions du rapport de
l’ONU.

L’impérieuse nécéssité de
donner une suite judiciaire
Il est inimaginable que ce rapport reste sans
suite. Il serait inconcevable que les auteurs
de ces crimes de masse ne rendent pas des
comptes à l’humanité. Ce serait fermer
les yeux sur les centaines de milliers de
femmes, enfants et hommes victimes des
graves violations commises à l’est de la
RDC. Ce serait s’asseoir sur la résolution
1325 du conseil de sécurité de l’ONU
condamnant la violence à l’égard des
femmes dans les conflits armés. Un tiers
des femmes de la province du Kivu auraient
été violées, selon Bert Koenders, ministre
de la Coopération et du développement
des Pays-Bas. Les victimes se comptent
par «centaines de milliers», dont 25 000
au Sud-Kivu rien qu’en 2006, d’après le
Représentant spécial adjoint de l’ONU en
RDC, Ross Mountain. Ces femmes de tous

âges (et même des enfants), parfois esclaves
sexuelles pendant plusieurs années, sont
physiquement mutilées, stériles ou atteintes
du sida et psychologiquement détruites.

La justice, seule
garante d’un avenir de paix

«Si ces massacres à grande échelle ne sont
pas punis, alors la région sera condamnée
à vivre de nouvelles atrocités», prévient
Reed Brody qui a déjà enquêté pour l’ONU
sur ces crimes en 1997 et 1998, mais aussi
pour le compte de Human Rights Watch. Ce
rapport peut donc servir de base éventuelle
à l’inculpation devant la CPI ou un Tribunal
pénal international spécialement constitué
des responsables de ces crimes de masse.
Constatant les limites de la Cour pénale
internationale (CPI) - qui ne juge que
des crimes commis après le 1er juillet
2002 - ou les défauts d’un Tribunal pénal
international (TPI) - coûts élevés, peu
de poursuites et de procès -, les auteurs
qualifient de «nécessaire» la mise en
place d’un «mécanisme de poursuite
mixte, composé de personnel international
et national», pour rendre la justice.
Le rapport avance la piste d’un tribunal
mixte international, indépendant du
système judiciaire congolais (type Sierra
Leone) ou bien celle de chambres mixtes
spécialisées intégrées au système judiciaire
national (type Cambodge).
Un bémol toutefois, le rapport précise
que le choix du mécanisme «le plus
approprié» revient «exclusivement au
gouvernement» de la RDC. Kinshasa
a déjà fait son choix. Sans surprise, fin
août, le ministre congolais de la Justice,
Luzolo Bambi, a annoncé qu’un projet de
loi était en cours de rédaction pour créer
«des chambres spécialisées au sein des
juridictions congolaises», composées
uniquement de magistrats congolais. On
peut légitimement douter de la partialité

No 195 n Octobre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 





Le contenu du rapport de l’Onu est
insupportable pour Kagamé qui fonde
toute sa légitimité sur le fait d’avoir mis fin
au génocide de 1994 et qui a bien senti le
danger que représentait une telle accusation
du Haut-commissariat de l’ONU aux droits
de l’homme, celui-là même, qui, en 1994,
avait déterminé le génocide au Rwanda.
C’est dans ce contexte que le secrétaire
général des Nations unies, Ban Ki-moon,
s’est précipité à Kigali, pour apaiser Kagamé
jugeant
«malveillantes,
absurbes et

Miliciens Maï Maï sévisssant au Sud-Kivu





Dossier Afrique des Grands lacs
d’une justice congolaise aux très maigres
moyens qui a déjà du mal à administrer une
justice ordinaire.

Les origines historiques
d’une décennie de tueries
La justice internationale ne pourra pas
faire l’économie d’un examen approfondi
des origines historiques de cette tragédie
et déterminer toutes les responsabilités.
Elles sont nombreuses. Celles des
auteurs directs de ces violations des
droits de l’Homme mais aussi celles de la
communauté internationale, du HCR (qui
installa les camps de réfugiés à la frontière
rwandaise, ce qui en fit une véritable
poudrière), des membres du Conseil de
Sécurité dont la France en particulier à
propos de son rôle au Rwanda pendant le
génocide de 94 et dans l’est de la RDC
par la suite. Car il faut se remémorer les
conséquences du génocide des Tutsi du
Rwanda dans toute la sous-région : exil
des génocidaires, exil de la population
hutu parfois encadrée par ces derniers (lire
page 8 et 9), réarmement dans les camps,
tentatives d’incursion dans le Rwanda postgénocide, constitution des FDLR (Forces
démocratiques de libération du Rwanda),
protection accordée par la France aux
FDLR dont le chargé de communication
vit tranquillement à Paris, puis finalement
intervention de l’APR avec tous les crimes
cités dans le rapport de l’ONU.

Stabilité régionale
contre droits de l’homme
Reste à savoir, comme le souligne Reed
Brody, si la volonté politique de la
communauté internationale le permettra.
On peut en douter tant l’éventail des
responsabilités sont larges.
La démarche honteuse de Ban Ki-moon ne
va d’ailleurs pas dans le sens d’une justice
indispensable à l’avenir des Grands Lacs
mais donne plutôt des gages à l’impunité
alors que se poursuivent les pires exactions
dans une guerre qui dure toujours.
Malheureusement, Ban Ki-moon marche
dans les pas de son prédécesseur, Kofi
Annan, qui avait lancé une mission, chargée
d’enquêter sur les crimes perpétrés par les
forces rebelles de Laurent-Désiré Kabila
lors de leur offensive victorieuse sur l’armée
du maréchal Mobutu, d’octobre 1996 à mai
1997. Mais en avril 2008, Kofi Annan avait
pris la décision de retirer la mission de la
RDC «devant les obstacles répétés mis par
le gouvernement de Laurent-Desiré Kabila
au travail» des trois experts qui avaient
toutefois eu le temps de publier un rapport,
aussitôt enterré par le Conseil de sécurité.
Hier comme aujourd’hui, le résultat est que
la communauté internationale s’inquiète
davantage d’une potentielle déstabilisation

Au Kivu, des milliers de civils chassés par les combats et les exactions.
de la région, fût-ce en reléguant au second
plan les tentatives de mettre fin à l’impunité
dans l’est du pays. Car de lourds nuages
s’accumulent. Après une parodie d’élection
soutenue par l’UE, le Burundi voit resurgir
le spectre de la guerre civile alors que la
rivière Rusizi recommence à charrier des
victimes d’exécutions sommaires.
A l’est de la RDC, l’armée congolaise
se dit prête mener des opérations dans le
territoire minier de Walikale après que
Kabila a dénoncé l’implication d’autorités
locales, provinciales et nationales, civiles
et militaires, dans le commerce illicite des
minerais. Outre les FDLR et des milices
locales, certains officiers des Forces armées
congolaises, membres de l’ex-mouvement
armé du Congrès national pour la défense
du peuple (CNDP), et dont la majorité des
combattants ont été «mixés» dans l’armée,
sont accusés de tirer profit de l’exploitation
des mines. Ceux-ci refusent leur éventuel
redéploiement dans d’autres provinces.
Au Rwanda, Kagame, réélu président
avec un score «soviétique» (93%) au
terme d’un processus électoral sans liberté
d’expression ni opposition, est malgré
tout affaibli politiquement au sein même
du FPR. Quatre anciens de ses proches,
parti en Afrique du Sud, dressent un bilan
très négatif des libertés individuelles et
politiques dans leur pays. Une élection qui
n’a provoqué que de très timides réactions
de la part des Etats-Unis ou de la France,
soucieux de ne pas gêner davantage
l’homme fort de la région. C’est là que
l’on mesure le cynisme de la communauté
internationale, jamais avare d’un deal sur le
dos des droits de l’homme afin de garantir
la stabilité politique régionale. La visite de
Ban Ki-moon à Kigali révèle également ce
qui est surtout en jeu: le marché des Grands
Lacs et de la Communauté économique
des Etats d’Afrique centrale (CEEAC)

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2010 n No 195

dans un contexte de compétition acharnée
pour l’accès aux ressources. A ce sujet,
un des enjeux majeurs du conflit dans
l’est de la RDC est le contrôle des vastes
ressources minières de la région. Devant les
professionnels des métaux précieux réunis
à Berlin fin septembre, un expert de l’ONU
a dénoncé «l’or du sang». M. MthembuSalter a souligné le lien entre l’exploitation
d’or et les viols massifs perpétrés cet été
dans le pays. «Nous avons aussi la preuve
que l’armée s’est entendue avec les rebelles
pour perpétrer les massacres et les viols
afin semble-t-il d’entretenir l’insécurité qui
justifie sa présence», a-t-il indiqué.

Et la France ?
On le sait, la France ne s’embarrasse guère
de fioritures humanistes en Afrique lorsqu’il
s’agit de faire affaire. En 2009, la France
a repris pied dans la région à la faveur du
rapprochement franco-rwandais construit
sur un deal politico-judiciaire : le Rwanda
fait silence sur la complicité de la France
dans le génocide des Tutsi et notre pays
enterre l’ «enquête» du juge Bruguière,
et les mandats d’arrêt lancés contre de
hauts responsables rwandais avec le danger
que cela suppose pour la vérité historique.
Maintenant que la realpolitik rapproche les
deux pays, la France France compte bien
retrouver des positions commerciales plus
conséquentes. En témoigne l’octroi d’une
subvention de 3,29 millions d’euros au
gouvernement rwandais pour le financement
du Programme national d’accès à l’énergie.
La France monnaiera-t-elle son soutien à
Kagamé après la mise en cause de celuici par le rapport onusien en entravant la
constitution d’une justice internationale?
Elle aurait d’ailleurs un intérêt à le faire pour
elle-même tant sa responsabilité historique
dans la tragédie congolaise est grande.
RDB

Pour l’OUA, difficile de sous-estimer les
conséquences de la politique française
Ainsi s’exprimait en 2000
le groupe international
d’éminentes personnalités
auteur du rapport de
l’Organisation de l’Unité
Africaine (OUA) intitulé «Le
génocide qu’on aurait pu
stopper »

I

ls ajoutaient: «La fuite des génocidaires
au Zaïre engendra, ce qui était presque
inévitable, une nouvelle étape plus
complexe de la tragédie rwandaise et
la transforma en un conflit qui embrasa
rapidement toute l’Afrique centrale »
(§15.85)1. Car l’une des origines de
la «guerre mondiale africaine»2 qui
ensanglante les Grands Lacs depuis 1996
– peut-être sa principale cause – est la non
arrestation, en 1994, des auteurs du génocide
des Tutsi au Rwanda.
Si le FPR attaque le Zaïre en septembreoctobre 1996, après s’être allié à des
opposants à Mobutu, c’est d’abord pour
mettre fin à la menace que fait peser sur
le Rwanda la présence sur le territoire
du grand voisin des ex-FAR et miliciens
Interahamwe, qui se réorganisent pour
reconquérir le Rwanda : « Des Tutsi
sont massacrés dans le nord du Kivu, des
extrémistes de l’ancien régime se réarment
et établissent des alliances avec des Hutu
locaux juste de l’autre côté de la frontière
[au Kivu], et les raids et incursions [des
génocidaires au Rwanda] sont de plus en
plus fréquents»3.
Comment les auteurs du génocide des
Tutsi peuvent-ils être encore libres d’agir
deux années après leur défaite ? Pourquoi
n’ont-ils pas été arrêtés et mis hors d’état
de nuire à l’été 1994 ? Parce qu’ils ont
été sauvés par l’armée française lors
de l’opération Turquoise. Repoussés
par l’avance des troupes du FPR, le
Gouvernement
Intérimaire
Rwandais
(GIR), les Forces Armées Rwandaises et les
miliciens Interahamwe trouvent refuge dans
la zone Turquoise. Les autorités françaises
sont conscientes du problème posé par
l’accueil des auteurs d’un génocide dans la
zone contrôlée par la France. Car il ne s’agit
pas seulement des exécutants, mais aussi
des organisateurs des massacres. Il faut
donc prendre une décision : les arrêter ou
non. Dans un télégramme diplomatique daté
du 15 juillet 1994, l’ambassadeur Yannick

Gérard, représentant du Quai d’Orsay pour
Turquoise, estime que : « dans la mesure
où nous savons que les autorités portent
une lourde responsabilité dans le génocide,
nous n’avons pas d’autre choix, quelles que
soient les difficultés, que de les arrêter ou
de les mettre immédiatement en résidence
surveillée en attendant que les instances
judiciaires internationales compétentes
se prononcent sur leur cas.»4 L’agence
Reuters annonce même, dans une dépêche
du même jour, que «les membres du GIR
seront mis aux arrêts s’ils tombent aux
mains des soldats français». La «source
autorisée» citée par Reuters ajoute : «S’ils
viennent à nous et que nous en sommes
informés, nous les internerons». Une copie
de cette dépêche retrouvée dans les archives
de l’Institut François Mitterrand porte cette
note manuscrite d’Hubert Védrine, alors
secrétaire général de l’Elysée : «Lecture
du Président [François Mitterrand] Ce n’est
pas ce qui a été dit chez le Premier Ministre
[Edouard Balladur]»5.

L’évacuation du
gouvernement rwandais
Une réunion a donc bien eu lieu au sommet
de l’Etat pour décider de l’attitude à adopter.
Et ses effets peuvent être constatés sur le
terrain : les responsables du génocide ne
sont pas arrêtés par les militaires français.
Bien au contraire : le 16 juillet 1994,
«l’armée rwandaise gagne en toute quiétude
le refuge zaïrois. Des colonnes entières
passent avec armes, véhicules, canons
tractés, automitrailleuses légères, blindés
Panhard… La nuit suivante, c’est au tour
des officiels, des préfets, des ministres. Ils
amènent avec eux les réserves de la Banque
centrale du Rwanda, les radios nationales
– tellement utiles pour contrôler leur peuple
– et les cadres de l’administration.»6
Les autorités françaises n’ont pas
simplement laissé filer les génocidaires,
elles les ont évacués vers le Zaïre : «A la
mi-juillet 1994, sous couvert de Turquoise,
nous exfiltrons du Rwanda les cerveaux du
génocide, les affidés de madame [Agathe
Kanziga, la veuve d’Habyarimana]. Extrait
du numéro d’octobre 1994 du mensuel de
la Légion, Képi blanc : «L’état-major
tactique (EMT) provoque et organise
l’évacuation du gouvernement rwandais
vers le Zaïre. Le 17 juillet, le gouvernement
rwandais passe au Zaïre.»7
Le Zaïre de notre ami Mobutu devient donc
la base de repli des génocidaires. Ils y ont

entraîné avec eux des centaines de milliers
de Rwandais Hutu. Certains d’entre eux ont
participé aux massacres. D’autres fuient
les troupes du FPR dont elles redoutent
qu’elles ne se vengent sur les Hutu.
D’autres enfin sont contraints à abandonner
leur logis par les miliciens et les soldats
des FAR. «C’est une stratégie délibérée.
La fuite n’est qu’une étape de la guerre.
Les rebelles [le FPR] doivent régner sur
un désert.»8 Tout ce monde – près de deux
millions de personnes – remplit des camps
de réfugiés où se reforment les troupes et
les milices qui ont commis le génocide,
sous le regard impuissant ou indifférent
d’une communauté internationale qui
n’intervient pas pour séparer les réfugiés
civils des génocidaires et pour désarmer
ces derniers. Le rapport de l’OUA
estimait déjà il y a dix ans que : «Le
gouvernement et l’armée du FPR se sont
rendus coupables de graves atteintes aux
droits de l’homme au cours des quatre
dernières années [...]. Ce comportement
est inexcusable. Le génocide des Tutsi ne
justifie en aucun cas le massacre de civils
hutu innocents. Mais nous comprenons
que ce gouvernement a souvent agi en
réaction à l’insondable incapacité de
la communauté internationale depuis le
génocide à désarmer les génocidaires.»
Raphaël Doridant
1- Rapport consultable sur cec.rwanda.free.fr
2 -Titre de l’ouvrage de Gérard Prunier, Africa’s
World War. Congo, the Rwandan genocide, and
the making of a continental catastrophe, NewYork, Oxford University Press, 2009.
3 - Gérard Prunier, Rwanda 1959-1996. Histoire
d’un génocide, Paris, éd. Dagorno, 1997, p. 453.
4 - Enquête sur la tragédie rwandaise, tome II,
Annexes, p. 419.
5 - Document reproduit in Jacques Morel et
Georges Kapler, «Hubert Védrine, gardien de
l’inavouable », La Nuit rwandaise, numéro 2, 7
avril 2008, p. 79.
6 - Patrick de Saint-Exupéry, L’inavouable. La
France au Rwanda, Paris, Les Arènes, 2004, p.
132. Ouvrage réédité en 2004, La citation se
trouve p. 158 de la nouvelle édition.
7 - Patrick de Saint-Exupéry, L’inavouable, op.
cité, p. 260 (p. 286 de la nouvelle édition). Le
colonel Théoneste Bagosora, principal artisan
du génocide, avait déjà été évacué par avion le 2
juillet, avec un petit nombre d’autres personnes,
par les soldats français arrivés la veille à Butare.
(Sam Kiley, «A French Hand in genocide», The
Times, 9 avril 1998. Cf. Aucun témoin ne doit
survivre. Le génocide au Rwanda, Human Rights
Watch/FIDH, Paris, Karthala, 1999, p. 798.
8 - Ibid., p. 130.

No 195 n Octobre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Dossier Afrique des Grands lacs
Rwanda

Il y a vingt ans, des troupes
françaises débarquaient au Rwanda
Le 4 octobre 1990, l’armée
française débarquait à Kigali.
L’intervention française
s’inscrivait déjà dans une
stratégie de mensonges
qui allait enliser les troupes
françaises jusqu’à soutenir
un régime génocidaire.

C

e 4 octobre, sur ordre de
l’Elysée,
deux
compagnies
détachées des unités parmi
les plus opérationnelles de l’armée
française en Afrique, le 3e RPIMa et le
2e REP, se positionnaient à Kigali pour
«marquer l’opposition de la France à
la déstabilisation du Rwanda », comme
l’expliquera plus tard à la Mission
d’information parlementaire de 1998,
l’amiral Jacques Lanxade, qui était alors
chef d’état-major particulier du président
Mitterrand avant de devenir six mois plus
tard le chef d’état-major des armées – le
principal acteur militaire de la tragédie.
L’intervention armée de Paris dans ce petit
pays d’Afrique centrale qui ne faisait pas
partie du «pré-carré » commençait par un
mensonge d’Etat. Car l’objectif présenté
à l’opinion publique, après l’attaque
menée, le 1er octobre, par les rebelles du
Front patriotique rwandais était seulement
«de contrôler l’aéroport afin d’assurer
l’évacuation des Français et étrangers qui
le demanderaient [et] en aucun cas se mêler
des questions de maintien de l’ordre». Dès
la nuit suivante, le président Habyarimana
faisait procéder à une fausse attaque de
Kigali attribuée aux troupes du FPR,
mitraillant jusqu’à l’ambassade de France.
A quoi l’Elysée, facile dupe, répondait par
l’envoi d’urgence d’une nouvelle compagnie
parachutiste. En moins de vingt-quatre
heures, l’intervention française s’inscrivait
déjà dans une stratégie de mensonges et de
dissimulation qui allait enliser pour trois ans
les troupes françaises dans un affrontement
de moins en moins indirect contre une
diaspora tutsie chassée de son pays depuis
1959 et qui exigeait son «droit au retour»
au Rwanda, au besoin par la force.
Par le jeu des rotations de troupes, l’armée
française alignera jusqu’à un millier
d’hommes au Rwanda et interdira la victoire

militaire du FPR. Le moindre paradoxe de
cet engagement hors du commun n’était
pas l’absence d’accord de défense entre les
deux pays, un «détail» que les présidents
Mitterrand et Habyarimana ne corrigeront
approximativement qu’avec deux ans de
retard. Ce ne sera, en fait, qu’un accord
d’assistance militaire et de formation de
l’armée.

Un processus
décisionnaire grotesque
La genèse de cet engagement «au nom de
la France» est aujourd’hui bien connue,
notamment après les révélations de
l’historien Gérard Prunier qui se trouvait par
hasard dans le bureau de Jean-Christophe
Mitterrand, alors «conseiller-en-chef »
de la cellule Afrique du Président, au
moment de la prise de décision. Intervenant
peu après le discours de La Baule où
François Mitterrand donnait une leçon
de bonne gouvernance à des potentats
africains engoncés dans le clientélisme et
le népotisme, le caractère grotesque du
processus décisionnaire à l’Elysée pourrait
faire sourire s’il n’avait attisé les braises de
l’un des trois génocides du XXe siècle.
Dans la classe politique française, on
observe un consensus pour se persuader
que la Mission Quilès a purgé la
mauvaise conscience française de la part
de responsabilité de notre pays dans le
génocide des Tutsis et le massacre des
Hutus démocrates en 1994. Pourtant, si les
travaux de la timide mission d’information
ne sont pas sans intérêt, ils laissent une plaie
ouverte en France, ainsi qu’un nuage de
ricanements et d’accusations à l’étranger,
nuage que les frontières de la langue ne
peuvent nous empêcher de respirer.
Sur un plan politique, diplomatique,
mais aussi et peut-être surtout moral, il
est nécessaire qu’au nom de la France
des excuses sans faux-semblant soient
publiquement formulées après le soutien
apporté «au nom de la France» à la
dictature du président Habyarimana,
fournissant au régime le répit dont il avait
besoin pour organiser le génocide.
Sur un plan civique et républicain, il faut
obtenir des réponses aux questions sur
le fonctionnement de nos institutions
par rapport au drame rwandais: le chef
de l’Etat français, fasciné et dupé par un
petit potentat, était-il encore en état de

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2010 n No 195

gouverner à la fin de son second septennat,
comme l’ancien Premier ministre Edouard
Balladur le laisse entendre dans un récent
ouvrage ? S’il ne l’était pas, pourquoi nos
institutions ne nous protègent-elles pas des
errements d’un chef de l’Etat «incapable»
? Comment juger le fait que le Premier
ministre de l’époque, Michel Rocard,
n’avait été associé ni à la prise de décision de
l’intervention militaire, ni à ses – inquiétants
- développements ? Pourquoi, durant ces
quatre années de crise, les parlementaires
n’ont-ils jamais été sérieusement informés
de l’intervention au Rwanda, et pourquoi
n’ont-ils posé presque aucune question au
gouvernement ? Pourquoi, lorsque l’amiral
Lanxade a déposé devant la Mission Quilès,
l’avoir laissé dire sans réagir que les
militaires français agissant eu Rwanda l’ont
fait «en application stricte des directives
des autorités politiques», alors que tout
démontre le caractère inexact de cette
allégation ? En particulier, pourquoi ces
militaires y ont-ils pratiqué des «filtrages
ethniques» visant les Tutsis au Rwanda,
dignes de la chasse aux juifs par gendarmes
et policiers français sous l’Occupation ?

La dérive monarchique
de nos institutions
Mais le caractère «républicain» d’officiers
français qui ont mené au Rwanda une
guerre le plus souvent secrète, voire privée,
vouée à la chasse à «l’ennemi intérieur»
ne constitue qu’une sous-question de
l’interrogation générale qu’il faut poser à
nos gouvernants : la part de responsabilité
de l’Etat français dans le génocide n’estelle pas, avant tout, le pire révélateur de la
dérive monarchique de nos institutions ?
Ne convient-il pas de corriger d’urgence un
déficit de démocratie qui risque d’entraîner
à tout moment notre pays vers d’autres
tragédies sous l’impulsion d’un seul
homme, sans contre-pouvoir réel ?
Au-delà de notre compassion pour
les victimes rwandaises, le vingtième
anniversaire de l’intervention armée de
la France au Rwanda, le 4 octobre 1990
nous interpelle comme citoyens soucieux
que «le plus jamais ça» ne soit pas un
artifice.
Jean-François Dupaquier
Historien et journaliste,
expert auprès du Tribunal pénal
international pour le Rwanda.

Lire
Rwanda

Un Rwandais révèle
l’agenda du génocide des Tutsis
Dans un livre d’entretiens
conduit par le journaliste
Jean-François Dupaquier,
l’ex-espion rwandais
Richard Mugenzi, raconte
comment un groupe
d’officiers extrémistes hutus
avait méticuleusement
préparé, à partir de 1992,
la destruction des Tutsis du
Rwanda

P

ar-delà le terrible bilan humain
du génocide des Tutsis et du
massacre politique des Hutus
démocrates au Rwanda en 1994
(environ un million de tués), les
polémiques n’ont cessé d’enfler.
On compte deux principaux sujets
de discorde. Le premier porte sur
l’identité de ceux qui ont abattu l’avion
Falcon 50 du président Habyarimana,
le 6 avril 1994, attentat qui a servi
de déclencheur à l’extermination des
Tutsis du Rwanda.
Le second tourne autour de la
qualification même de génocide. Entre
les tenants de la thèse du «double
génocide» et ceux qui incriminent
une «colère populaire spontanée,
incontrôlable», la galaxie négationniste
est large et le débat souvent virulent.
Le nouveau livre de Jean-François
Dupaquier, «L’agenda du génocide
» risque de bousculer nombre d’idées
reçues et d’affirmations péremptoires
car il apporte une série de révélations
sur les deux sujets de discorde. Le
journaliste a conduit une longue
interview de Richard Mugenzi, exespion rwandais, qui se trouvait au
cœur du «dispositif génocidaire ».
Installé dès 1990 dans le centre
militaire secret de Butotori, à l’extrême
nord-ouest du Rwanda, Richard
Mugenzi est chargé d’écouter les
communications radio des rebelles du
Front patriotique rwandais (FPR), mais
surtout de distiller un flot de fausses
interceptions radio pour discréditer la
rébellion et pour radicaliser les Forces
armées rwandaises (FAR) qui peinent

à contenir la poussée rebelle.
Richard Mugenzi
a été formé par des
militaires français
de «l’Opération
Noroît » expédiés
au Rwanda par le
président François
Mitterrand pour
consolider le régime de son ami
Habyarimana.
Le rôle de ces
forces spéciales
françaises demeure,
jusqu’aujourd’hui
plutôt obscur, mais
les
révélations
(fragmentaires) de
Richard Mugenzi
ne
feront
pas
plaisir à certains
gradés français. Le
pire est constitué
par les quatre faux
télégrammes du
7 avril 1994 dans
lesquels le FPR
«revendique»
l’attentat contre
Habyarimana.
Richard Mugenzi révèle qu’il s’agissait
de faux grossiers. A l’issue de ses
explications, le lecteur s’interroge
sur la naïveté de l’équipe du juge
Jean-Louis Bruguière, qui avait fait
de ces télégrammes truqués l’alpha
et l’oméga d’une instruction à charge
contre le FPR.
Mais «L’Agenda du génocide» est un
livre qui pose bien d’autres questions.
En le refermant, on mesure avec
inquiétude à quel point les opinions
publiques, aussi bien en France qu’au
Rwanda, ont été désinformées sur
l’enjeu de la guerre civile rwandaise. Et
sur ses conséquences calamiteuses: le
régime de François Mitterrand est plus
que jamais accusé d’avoir soufflé sur
les braises de l’un des trois génocides
du XX e siècle, ce n’est pas rien…
Jean-François Dupaquier
L’Agenda du génocide. La déclaration de
Richard Mugenzi, ex-espion rwandais.
Ed. Karthala, Paris, 29 euros.

Mort d’un témoin
Abdul Ruzibiza, témoin clé dans «l‘enquête»
Bruguière sur l’attentat contre l’avion du président
rwandais Habyarimana en 1994 est décédé en exil
en Norvège. Il avait accusé le FPR d’avoir perpétré
l’attentat et s’était rétracté par la suite. Un avocat
des personnalités mises en examen par Bruguière a
demandé aux autorités norvégiennes des précisions
sur sa mort pour savoir «si c’est un décès naturel».
«Je n’avais eu aucun écho d’une maladie qui
le frappait», a ajouté l’avocat. Ruzibiza avait
de nouveau été entendu par le juge Trévidic et,
selon des extraits de cette audition publiés par
Marianne, il aurait alors affirmé être revenu sur ses
accusations en raison d’intimidations du régime
rwandais. Me Maingain estime que la publication
de ces extraits est une «manipulation». Avec
le décès de Ruzibiza, «nous perdons quelqu’un
qui pouvait donner des explications très
intéressantes sur les manipulations de l’enquête
à l’époque Bruguière».

No 195 n Octobre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

Salves
Togo

Faure du suffrage universel
au naufrage total
Alors qu’il a été « réélu » en
mars 2010 en s’octroyant
le score confortable et
enviable de 60,92 % des
voix, Faure Gnassingbé
semble être toujours à la
recherche de la légitimité
qu’elle soit fondée sur la
légalité, le charisme ou
les croyances, dont il était
privé depuis la mascarade
électorale d’avril 2005.

I

l rejoue sa partition de «large
ouverture» en débauchant ses
adversaires
dans
un
GLOC
(Gouvernement de large ouverture
et de compétences) qui ne semble
pas la réussite espérée. D’autant que
l’opposition réunie au sein du FRAC
(Front républicain pour l’alternance et
le changement) refuse d’aller à la soupe
et continue à battre le pavé de Lomé
pour dénoncer la fraude électorale qui a
maintenu Faure dans le fauteuil de son
père. Ces manifestations hebdomadaires,
comme des coups de massue, mettent à
rude épreuve les nerfs du pouvoir qui
les réprime aveuglement, à la matraque
comme au gaz lacrymogène, reliquats
du cadeau fait par la France et l’UE
(Union européenne) pour sécuriser la
présidentielle.
Si pour Faure et ses inoxydables barons
du RPT (Rassemblement du peuple
togolais, ancien parti unique) réprimer
des manifestations, légales et de surcroît
pacifiques, est la preuve palpable qu’ils
contrôlent la réalité du pouvoir, par
contre nombre d’observateurs nationaux
et internationaux sortent de leur torpeur
et découvrent la mal gouvernance et
l’incapacité «fauristes ».

Une certaine Françafrique
en train de lâcher Faure ?
Ainsi, même si le parrain géostratégique
françafricain, le burkinabè Blaise
Compaoré, n’est pas prêt de lâcher
ouvertement son protégé togolais, par
contre il «est très clairement inquiet
de Faure et de sa capacité à rétablir

Gilchrist et Faure surpris
dans le même lit politique

la situation» que la présidentielle a
amplifiée selon ce que le très informé
Laurent Despas écrit, le 12 septembre
2010, sur son site koaci.com.
Rapportant les propos d’un conseiller de
Compaoré, il souligne même que «sur
les relations et la perception du leader
du Frac, Jean-Pierre Fabre, qui mène
la contestation togolaise, on apprend
que: «Fabre était ici (Ouagadougou)
il y a quelques semaines de cela au
moment de la cérémonie d’investiture
du président, il a reçu un accueil quasi
présidentiel, une attention qui en dit
long quand on connaît Compaoré»,
ajoutant : «Je pense qu’au même titre
que nous autre, la France, surtout
depuis l’affaire de l’officier pris en flag
par les journalistes auprès des forces
de l’ordre togolaises, ne sait plus trop
quoi faire, mon sentiment vu d’ici (du
Burkina) est qu’elle aussi s’intéresse
de plus en plus au candidat de l’UFC
(Fabre) ». Intéressant quand on sait que
le leader du Frac est annoncé à Paris
d’ici peu pour, selon nos informations,
rencontrer les autorités de l’ancienne
puissance coloniale. Et toujours selon
Laurent Despas, le général Tidjani
(Billets d’Afrique, n°155, février
2007), soutenu dans sa démarche par le
tout-puissant ministre Pascal Bodjona
et par le baron RPT Moussa Barqué, a
rencontré le président burkinabé lors de
cette cérémonie d’investiture du 21 août
dernier. Après avoir écarté ceux qui,
civils ou militaires, l’ont fait roi, dont son
demi-frère Kpatcha, embastillé depuis
avril 2009, le roi Faure serait-il nu ?

12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2010 n No 195

L’entrée en mai dernier de Gilchrist
Olympio,
l’opposant
historique
et président de l’UFC (Union des
forces de changement, principal parti
d’opposition) au GLOC a fait chauffer
bien de boîtes crâniennes. En revanche,
pour ceux qui suivent de près les pas et
les paroles politiques du fils de l’ancien
président togolais Sylvanus Olympio,
sa participation au GLOC avec ses
AGO (Amis de Gilchrist Olympio) est
un bon débarras qui a surtout l’avantage
de trancher les conflits internes et de
clarifier les rapports de force instaurés
au sein de l’UFC depuis son congrès de
juillet 2008.
Maintes fois reporté et finalement
organisé dans la précipitation, ce congrès
a été marqué par deux importantes
décisions: d’une part la désignation sans
surprise de Gilchrist Olympio comme
candidat de son parti à la présidentielle et
d’autre part la création du club des AGO,
initié par Brim K. Diabacté, un militant
de base sans responsabilité particulière,
pour soutenir cette candidature.
Dépassant à peine la centaine, appelés
par dérision «les talibans de l’UFC»,
les AGO proviennent souvent soit des
rangs du RPT comme son initiateur qui
était un ancien instituteur et répétiteur
des enfants Eyadéma dans les années
1980 ou comme l’avocat Djovi Gally,
un nomade politique qui doit avoir
inscrit le nom de plusieurs partis sur
sa carte de visite depuis l’instauration
du multipartisme, soit des rangs de la
nébuleuse grande famille Olympio et
alliées.
Depuis le décès du général Eyadéma en
février 2005, persuadé que Faure « est
différent de son père», Gilchrist Olympio
a lui-même tenté plusieurs manœuvres
d’approche du pouvoir. Ainsi a-t-il à
maintes reprises rencontré contre l’avis
de son parti, à Paris, à Rome, à Accra ou
à Lomé des délégations de haut niveau
RPT conduites par l’incontournable
Pascal Bodjona dont la femme est sa
filleule. On rapporte qu’il aurait des
intérêts économiques croisés avec les
Gnassingbé qui lui auraient donné

d’importantes sommes d’argent. Ce
qui expliquerait qu’il n’a levé le petit
doigt pour revendiquer les victoires
confisquées de son parti.
Leader charismatique et populaire
incontestable, Gilchrist Olympio n’est
jamais entré en politique, réduite
chez lui à ses dimensions d’intrigues
triviales et de bêtise humaine, le
tout drapé d’orgueil, de vantardise,
d’autoritarisme. Ce qui, in fine, veut dire
qu’il n’a endossé le manteau d’opposant
ni porté la couronne de confiance que les
Togolais, par un malentendu cocasse,
ont posée sur la tête. Les fin stratèges
du RPT qui croyaient avoir fait une
bonne opération en piochant Gilchrist
Olympio se rendent compte à l’heure
actuelle de leur erreur de casting.
Car les AGO forment un courant ultraminoritaire au sein de l’UFC, composé
plutôt de bras cassés et de pieds plats
qui cherchent avant tout à satisfaire
des frustrations matérielles. Le RPT se
plaint de la médiocrité et de la voracité
des sept ministres AGO qui n’apportent
aucune valeur ajoutée politique pour
combler le déficit de légitimité dont
souffre Faure. Il n’est pas impossible
qu’au prochain remaniement, la porte
de sortie leur soit fermement indiquée,
si dans un sursaut salutaire, Gilchrist
Olympio ne claque la porte avant.
Rien n’indique non plus que ces
ministres
AGO,
venus
bouffer,
obéiront au doigt et à l’œil de leur
chef. Belle pagaille en perspective
! Comment appâter l’UFC tendance
Jean-Pierre Fabre, forte de ses trentecinq fédérations sur quarante, de ses
vingt députés sur vingt-sept et de son
gros bataillon de cadres et de militants,
et surtout de la confiance populaire, tel
est au fond le casse-tête chinois pour
les grosses têtes du RPT… et de Blaise
Compaoré. Dans tous les cas, si Gilchrist
Olympio continue de persister dans son
autisme, cette tendance est appelée à se
transformer en parti, idéologiquement
plus cohérent et travaillant dans la
collégialité, sans la figure messianique
d(e)u (Gil)Christ qui plombait toute
évolution qualitative.

Encore des bruits de bottes et
des rumeurs de coups d’Etat
Faure déprime sur son trône érigé dans
ses multiples palais construits à coups
de milliards FCA à travers le pays.
Si Jean-Pierre Fabre est partie
responsable dans cette déprime, c’est
surtout à son entourage immédiat que
Faure en veut. Depuis la présidentielle
de mars, ses apparitions publiques sont
devenue rares, et la très fertile opinion de

Le roi Faure, lâché par une certaine Françafrique, serait-il nu ?
la rue spécule sur la réalité de ses crises
épileptiques. En fait, Faure déprime
ferme parce qu’il a peur, étant sur le
point de débusquer un autre Kpatcha
dans son entourage. C’est ainsi que parti
début septembre à Kigali assister à la
cérémonie d’investiture du réélu Paul
Kagamé, il abandonna sur place la forte
délégation qui l’accompagnait pour
regagner précipitamment l’aéroport de
Niamtougou dans le nord du Togo.
Il annula ses voyages prévus en Suisse
et à New York pour le sommet OMD (20
au 22 septembre). Le globe-trotter, qui
a parcouru en quelque trois ou quatre
mois, l’Italie, le Cap Vert, la Libye, la
Chine, le Mali, le Rwanda, etc., se terre
désormais dans ses palais comme hanté
par l’œil de Caïn. Son départ précipité
de Kigali serait provoqué par le bruit
d’un coup d’Etat dont Pascal Bodjona
serait le cerveau.
Sur le site Internet togo-inside.com,
celui-ci est présenté sous un mauvais
jour, achetant des journalistes de la
presse locale ou écrivant contre luimême avec un pseudonyme dans les
journaux. Or, ce site est animé par un
certain Boniface Miangue, un Congolais
proche de Denis Sassou Nguesso, ancien
footballeur de l’Etoile du Congo puis de
Bastia, résidant à Coulaines en France,
reconverti dans les «renseignements
» et la désinformation. Se présentant
officiellement comme un «travailleur
indépendant du secteur Sports», il «
travaille» actuellement pour Faure

(et d’autres dirigeants africains),
cherchant à attirer des membres
éminents de la diaspora togolaise en
France dans son escarcelle. Son site,
pour lequel il est grassement rémunéré,
reprend souvent les informations du
site gouvernemental republicoftogo.
com quand il n’en fabrique pas luimême pour empoisonner l’existence
d’honnêtes gens. Il est régulièrement
à Lomé, toujours dans l’entourage de
Faure qui a besoin de lui comme d’un
placebo. Il travaille à la disgrâce et à
la chute de Pascal Bodjona, qui n’est
pas non plus un enfant de chœur.
Il est pratiquement acquis que le
prochain remaniement risque d’être
fatal à Bodjona. Mais n’est-il pas plus
dangereux dedans que dehors ?
Faure a de quoi déprimer, et il n’est
pas au bout de ses peines, d’autant
qu’aucune institution de l’Etat voyou
n’est en mesure de lui servir de point
d’appui ou d’espace de répit, même
éphémère. Mais la volatilité de la
situation est telle qu’une petite étincelle
risque d’embraser la forêt.
Comi Toulabor
CEAN-Sciences Po Bordeaux

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No 195 n Octobre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 13

Salves
Côte d’Ivoire

Une élection présidentielle
à hauts risques
Avec cinq années de retard
dûes largement à une crise
(franco-)ivoirienne qui n’en
finissait plus, les élections
semblent enfin inéluctables.

R

edéploiement
des
douanes
sur toutes les frontières,
encasernement des rebelles,
certification de la liste électorale : le
train est en marche. Ça roule!
Enfin, à condition… de ne pas écarter
les oeillères; de ne pas regarder du
côté des milices loyalistes; de ne pas
demander où sont les armes des rebelles;
de ne pas s’inquiéter de la très faible
participation des rebelles aux unités
mixtes censées sécuriser le scrutin; de
n’avoir d’yeux que pour cette fameuse
liste définitive de 5,7 millions d’électeurs.
Bref, d’adopter l’attitude du représentant
spécial de l’ONU, grand certificateur
du processus de paix depuis l’accord
politique de Ouagadougou, qui sollicite
cinq cents casques bleus supplémentaires
à l’approche des élections. Une goutte
d’eau, comparés aux 6 903 hommes
manquants dans les unités mixtes.
Malgré les déclarations apaisantes des
leaders, nombres d’Ivoiriens craignent
le pire. Des membres de l’opposition
redoutent que le président Laurent Gbagbo
n’utilise l’armée pour se maintenir au
pouvoir. Le président ivoirien a montré
sa fermeté lors de l’inauguration d’une
compagnie de CRS : «Vous avez pour
ennemis, tous ceux qui sont contre la
paix en Côte d’Ivoire. Vous avez pour
ennemis, tous ceux qui veulent troubler
les élections en Côte d’Ivoire. Votre
tâche est simple». Début août, lors de
la fête nationale, il avait expliqué que
des officiers tant loyalistes que rebelles
«ont été promus pour favoriser un climat
électoral et postélectoral apaisé ».
A contrario, le camp présidentiel sent bien
qu’en cas de troubles importants pendant
les élections, le faible crédit de Gbagbo
sur la scène internationale le mettrait dans
une situation difficilement tenable.
Outre les forces de l’ordre ivoiriennes
et les 9150 casques bleus, il reste neuf
cents militaires français au sein de la
force Licorne. La mémoire encore vive

des évènements de novembre 2004 leur
laisse une marge de manoeuvre quasinulle en cas de flambée de violence au
cours des élections.
Enfin, le cas des milices de la zone
loyaliste est loin d’être réglé. Elles ont
prévu des manifestations si elles ne
perçoivent pas le pécule promis par les
accords de Ouagadougou.

Incidents à répétition
aux États-Unis
Un colonel ivoirien a été arrêté dans
un aéroport de New-York, puis inculpé
dans le cadre d’une tentative de
contournement de l’embargo sur les
armes mis en place en 2004. Selon le
ministre de la Défense et le conseiller
du président ivoirien en matière de
défense, il s’agissait de l’achat, pour
3,8 millions de dollars, de matériel
de maintien de l’ordre destiné à la
police et aux unités mixtes. Depuis les
manifestations réprimées dans le sang
en février (Billets d’Afrique n°189), la
diplomatie ivoirienne avait demandé
un assouplissement de l’embargo pour
équiper ses forces de l’ordre.
La procédure semblait en bonne voie
auprès du comité en charge des sanctions
au sein de l’ONU jusqu’à l’arrestation
du colonel.
Autre incident, quelques semaines
plus tôt: l’ex-premier ministre Affi
N’Guessan (du parti présidentiel) s’est
vu interdire l’entrée aux États-Unis
alors qu’il dispose d’un visa expirant
en 2017 !

Gbagbo et l’Élysée
arrondissent les angles
Après que Gbagbo a remis les clés de
l’école française fraîchement reconstruite
fin août, l’ambassadeur de France, JeanMarc Simon, lui a accordé un satisfecit
enthousiaste sur RFI, évoquant à la même
occasion les indemnisations perçues
par les entreprises françaises suite aux
évènements de novembre 2004.
Le 2 octobre, à moins d’un mois du
premier tour de l’élection présidentielle,
le secrétaire général de l’Élysée,
Claude Guéant, a dîné avec Gbagbo, à
Yamoussoukro. Le lendemain, le fidèle
lieutenant de Sarkozy a rencontré, dans
un programme très serré, le premier

14 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2010 n No 195

ministre rebelle Guillaume Soro et les
deux principaux rivaux de Gbagbo:
l’ex-premier ministre Alassane Ouattara
et l’ex-président Henri-Konan Bédié.
Avant de quitter Abidjan, Guéant a
tenté de rassurer «la France n’a pas
de candidat». «La France est un État
souverain, la Côte d’Ivoire est un État
souverain, et elle n’est pas un État
moins souverain que la France». Ouf !
Voilà qui est dit !
Bien qu’officiellement la question
d’une indemnisation française des
victimes ivoiriennes de novembre 2004
soit remise au lendemain de l’élection,
le quotidien ivoirien l’Inter (04 octobre)
rapporte que la mise sur pied d’un
comité ad hoc aurait été décidée.
L’Élysée donnerait ainsi une suite
favorable à la proposition de règlement
amiable reçue en janvier du cabinet
Heenan Blaikie agissant au nom de
l’État ivoirien. Entre temps, un rapport
officiel sud-africain sur les Ivoiriens
morts aux cours des évènements
sanglants de novembre 2004 a été
diffusé, dans la presse ivoirienne et sur
internet.
Trois jours avant la venue de Guéant,
l’ambassadeur Simon avait remis
les archives INA relatives à la Côte
d’Ivoire coloniale au ministre ivoirien
de la communication. Un geste sans
doute apprécié par l’historien Laurent
Gbagbo.

Une coopération d’exception
Il a aussi souhaité relancer un
«partenariat d’exception».
Les entreprises françaises apprécieront,
c’est la coopération qui régale!
Mais de ce côté, les bonnes nouvelles
n’attendent pas les élections. Selon la
Lettre du Continent, la Banque mondiale
financera pour environ cent vingt
millions d’euros la réhabilitation du
chemin de fer ivoiro-burkinabé exploité
par le groupe Bolloré, fer de lance de
l’axe ferroviaire Abidjan-Ouagadougou.
Guéant a promis que la France va
appuyer la demande ivoirienne de levée
partielle de l’embargo sur les armes.
Autant de gestes qui montrent que Paris
mise sur une certaine continuité avec
Abidjan.
Rafik Houra

Rapport de la Banque Mondiale

Accaparement des terres : « Tout va
très bien, madame la marquise... »
Le 7 septembre, la Banque
mondiale a publié son
rapport, attendu et redouté,
sur la dynamique mondiale
d’accaparement des terres.

C

omme pour d’autres secteurs
d’activité depuis déjà quelques
années, l’institution financière
internationale reconnaît le désastre engendré
par la privatisation et la libéralisation d’un
bien commun, ici la terre, mais s’entête à
proposer quelques ajustements visant à
améliorer la bonne gouvernance du foncier
et la compétitivité d’opérations supposées
être des partenariats gagnant-gagnant.
Ce rapport, initialement prévu pour
décembre 2009, était très attendu, car
les moyens dont disposaient ses auteurs
laissaient espérer d’avoir enfin accès à des
données quasi exhaustives. Mais les experts
de la Banque se sont finalement basés sur
le travail de recensement des articles de
presse effectué par l’ONG GRAIN. Entre
le 1er octobre 2008 et le 31 août 2009, ils ont
ainsi comptabilisé 464 projets représentant
un total de 46,6 millions d’hectares dans 81
pays. Près de la moitié concernent l’Afrique
sub-saharienne pour 32 millions d’hectares,
cinq pays concentrant même à eux seuls
presque un quart des projets (Soudan,
Ethiopie, Nigéria, Ghana et Mozambique).
Sur l’ensemble, la superficie moyenne
est de 40 000 hectares, mais un quart des
projets portent sur plus de 200 000 hectares.
La destination des cultures est également
intéressante: 37% seulement concernent
des cultures alimentaires, contre 21 % pour
des agrocarburants et 21 % pour d’autres
cultures industrielles (sucre de canne, huile
de palme..), le reste pour de l’élevage ou
des plantations forestières.
Cette approche qui ne fournit donc pas de
données globales fiables, a été complétée par
l’étude de l’inventaire national réalisé par
14 pays, et par l’étude de cas de 19 projets
déjà mis en œuvre et pour lesquels «les
investisseurs n’ont pas refusé l’accès»,
donc certainement pas les pires! Malgré
l’art de la litote des auteurs, le constat est
accablant: saccage environnemental et
irrespect des rares clauses prévues à ce sujet
quand elles existent, très faibles retombées
en termes d’emploi, graves insuffisances
administratives pour délimiter les périmètres

et inventorier correctement les projets, flou
juridique quant aux droits de propriété et
d’usage du foncier qui débouchent sur des
conflits avec les communautés locales...
même l’évaluation de la rentabilité
économique des projets est complètement
fantasque dans la plupart des cas.

Des recommandations
trop floues ou irréalistes
Ce rapport était également redouté, car le
marquage idéologique de l’institution fait
que, fin avril déjà, une coalition menée
entre autres par GRAIN et le réseau Via
Campesina, appelait à faire barrage aux
conclusions de cette étude dans laquelle
la Banque mondiale allait forcément
«présenter sa propre solution pour
répondre aux risques et aux inquiétudes
soulevés par ces investisseurs étrangers» et
«avancer une série de “principes” que les
acteurs seront censés appliquer. La FAO, la
CNUCED et le FIDA (Fonds International
de Développement Agricole) ont accepté de
soutenir la Banque et de l’aider à promouvoir
ces “principes”.»
Des recommandations fumeuses, certes
libérales mais trop floues ou irréalistes:
identifier les territoires et les cultures qui
peuvent garantir le plus de profits pour établir
des paramètres plus standards à faire inclure
dans l’évaluation des projets, cartographier et
documenter les droits de propriété existants,
éduquer les populations (ou inciter les
organisations de la société civile à le faire!)
aux différentes formes d’usage de leurs
terres (dont bien sûr la contractualisation
avec des firmes transnationales), réglementer
les consultations en amont et garantir une
meilleure transparence sur les contrats...
Sur ce dernier point, l’hôpital se moque de
la charité pour de bon, puisque la Banque
ne rend absolument pas publiques les

précieuses informations qu’elle a réussi à
collecter sur ses 19 études de cas ou sur la
nature des investisseurs de l’ensemble des
projets de son échantillon. Elle se contente
de préciser que le rôle des fameux «fonds
souverains» est en fait largement inférieur à
celui des fonds d’investissement privés... en
omettant opportunément de mentionner sa
propre implication à leurs côtés. Car comme
le relève l’ONG GRAIN (www.grain.org/
articles/?id=72 ), «depuis des décennies, la
Banque s’emploie à promouvoir activement
des approches de marché pour la gestion
des terres, au travers de ses pratiques de
prêts et de la défense de ses politiques. Ceci
se traduit par une privatisation des droits
fonciers, par le biais d’une transformation
de droits fonciers coutumiers en titres
négociables ainsi que d’un désengagement
de l’État, et par les réformes juridiques
nécessaires au fonctionnement d’un
marché foncier de style occidental.» Pire,
«la branche d’investissement commercial
de la Banque, la Société financière
internationale, est l’un des principaux
investisseurs dans de nombreuses sociétés
de capital-investissement qui achètent des
droits sur des terres agricoles, tandis que
son Agence multilatérale de garantie des
investissements (MIGA) accorde à des
projets d’accaparement des terres une
assurance sur les risques politiques. La
MIGA a fourni plus de 50 millions de
dollars US, par exemple, pour couvrir
les investissements commerciaux de
300 millions de dollars US de Chayton
Capital en Zambie et au Botswana». On
comprend alors mieux qu’une large partie
du rapport soit consacrée à l’évaluation et
des « potentiels agroécologiques » et à la
cartographie mondial du revenu potentiel
maximum par hectare.
Thomas Noirot

Les multinationales européennes
en tête pour les agrocarburants
Les Amis de la Terre Europe ont quant à eux publié le 30 août leur rapport «
Afrique : terre(s) de toutes les convoitises » sur l’accaparement de terres destiné
à la production d’agrocarburants, et stimulé par les objectifs de l’UE d’augmenter
la part de «biocarburants» dans la consommation énergétique européenne.
Ils relèvent ainsi que sur les 4,5 millions d’hectares de terres en passe d’être
acquis par des investisseurs étrangers, les firmes européennes sont les mieux
placées. A télécharger sur www.amisdelaterre.org/-Agrocarburants-.html (27 p.
No 195 n Octobre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 15

Lire

Offshore - Paradis fiscaux
et souveraineté criminelle
Paru en avril, Offshore
– Paradis fiscaux et
souveraineté criminelle offre
une prise de recul sur un
sujet trop souvent traité sous
l’angle purement technique
du droit et de l’économie.

L

’auteur propose une approche
empruntant également à d’autres
disciplines
d’analyse
comme
les sciences politiques, la sociologie,
la psychologie et la philosophie, en
s’attachant à faire comprendre «les tenants
et aboutissants de l’activité offshore,
ses finesses, sa gravité, de même que la
psychologie sourde qui s’y rattache».
Car, comme il le rappelle, «une instance
établie dans les Etats de complaisance ne
se contente pas d’éviter le fisc. Offshore,
ses prérogatives la rendent capables de
se financer (banques), de placer ses fonds
dans des produits fantasques de façon
immodérée (hedge funds), de se donner son
propre notariat (sociétés de compensation),
de s’auto-assurer (compagnies d’assurance

ad’hoc), de gérer des industries (zones
franches), d’exploiter le pétrole (dictatures
amies et corruption politique), de mener
des guerres (transferts de fonds aux
services secrets, ventes illégales d’armes
et mobilisation de mercenaires), d’affréter
des navires (ports francs), de blanchir
l’argent (banques offshore bis) et de
noyauter des partis politiques afin de placer
ses représentants à la tête des Etats de
droit». Le hasard de l’actualité illustre ce
noyautage: le 28 septembre, Rue89 publiait
des preuves du rôle d’administrateur de
sociétés écran panaméennes d’Eric de
Sérigny, conseiller sur les «relations avec le
monde économique» du ministre Woerth...
«Qui mène ? Qui décide ?», interroge
l’introduction de l’ouvrage. Alain Deneault
nous entraine aux racines de la finance
internationale et du transfert de souveraineté
des Etats vers la nébuleuse des acteurs
offshore, de l’ancrage historique dans le
droit international de la lex mercatoria (la
«loi des marchands») aux fondements
sociologiques du secret bancaire. Il
propose ainsi des clés d’interprétation du
mouvement historique de glissement de
«l’Etat de droit» vers un «Etat du droit»,

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16 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2010 n No 195

dont le rôle se résume progressivement
à administrer une réglementation et de
pseudo-mesures de contrôle d’acteurs
financiers qui ont su se tracer leurs propres
boulevards. Conséquence: «Tous les types
de commerce, qu’on qualifiait jadis de
“légaux” et “d’illégaux” pour les distinguer,
se confondent» désormais dans cette
économie offshore, «hors des frontières de
la politique formelle et du droit».
L’auteur ne prétend pas fournir de
réponse technique mais s’en remet plutôt
à «l’impétueuse irrévérence des peuples
face au kitsch offshore et aux modalités
perverses que la finance illicite et criminelle
induit», un rapport de force autour d’«un
mouvement politique s’affranchissant du
piège de l’expertise». Car, comme il le
rappelle, «l’assurance maladie universelle,
la semaine de quarante heures, l’éducation
gratuite n’ont jamais été le fruit de
discussions policées menées dans les cercles
de la gouvernance, ni le fait d’échanges
éclairés au sein d’une élite d’experts».
Alice Primo
Offshore - Paradis fiscaux et souveraineté
criminelle d’Alain Deneault (éditions La
Fabrique, avril 2008, 176 p., 14 euros)

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