Fiche du document numéro 22710

Num
22710
Date
Mardi Septembre 2009
Amj
Fichier
Taille
2474906
Titre
Billets d'Afrique No. 183
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Dans ce numéro

Tandja, droit
dans ses bottes
Niger

Après le putsch institutionnel
de cet été, la France fait
mine de s’inquiéter. Pourtant,
en mars dernier, alors que
Tandja ne cachait déjà pas
vouloir se maintenir au
pouvoir, Sarkozy avait salué
à Niamey celui qui avait
« redonné à la démocratie
ses lettres de noblesse ».
Lire page 7

Ratsiraka voyage au
frais de l’État français
Madagascar

Alors que les négociations
de Maputo sont dans
une impasse, la France
subventionne un vieux
cheval françafricain et
reste bienveillante pour le
putschiste Rajoelina.
Lire page 11
Édito

Parions un peu

Le joyeux Joyandet, pince-sans-rire méconnu, a créé
l’un des buzz de l’été avec sa proposition de loterie pour
le développement. Il espère en tirer une contribution de
pas moins de 10 millions d’euros pour aider notamment
l’éducation et plus particulièrement celle des filles en Afrique.
On ne fait pas plus gentil.

Sommaire
ËP. 2 LES BRÈvES DE LA FRANÇAFRiQUE Putschwashing – Home : greenwashing – Le prétexte chinois – Mauvais
genre – Françalgérie – Patronat
décomplexé – BNP Paribas fait la
sourde oreille
ËP. 9 Pauvre Centrafrique - Le retour
de l’anti-France - Le Grisbi camerounais - Arithmétique - Une place au
paradis
ËP. 3 EDiTORiAL Parions un peu
ËP. 4 BURKiNA FASO Nouvelles révélations dans l’assassinat de Sankara
ËP. 5 LiRE Sassou, malédiction du
Congo-Brazzaville
Sassou Nguesso, l’irrésistible ascension d’un pion de la Françafrique.
ËP. 6 Du bon usage des mots:
ethnisme et racisme
Pour les médias occidentaux, il est
trop souvent question d’ethnisme
quand il s’agit de traiter de l’Afrique.
ËP. 7 NiGER Tandja, Sarko, jeux de
dupes à Niamey
Après le putsch institutionnel de cet
été, la diplomatie française fait mine
de s’inquiéter.
ËP. 8 Le maquis des jeux en Afrique
Une spécificité française, parmi
d’autres, en Afrique : l’empire exercé
sur le monde des jeux.
ËP. 9 Lire La république de
l’imagination de Patrice Nganang
ËP. 10 GÉNOCiDE RWANDA Les jugements à l’emporte-pièce de Politis
La réaction de Survie à une interview
d’Hubert Védrine
ËP. 11 MADAGASCAR Ratsiraka dans un
Falcon français.
Un avion mis à disposition par
par l’Etec (Escadron de transport,
d’entraînement et de calibration) qui
dépend du ministère de la Défense.

ËP. 12 GABON La continuité dans le
changement

Pour prendre la mesure de l’énormité de la farce, un seul chiffre...
Suite page 3

Paris a fait, paraît-il, profil bas au Gabon
et a assuré de sa neutralité à l’occasion de
la dernière présidentielle.

Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 183 Septembre 2009 - 2,30 euros

w w w. b i l l e t s d a f r i q u e . s u r v i e . o r g

En bref
Putschwashing
Après le «greenwashing» utilisé par
les industriels et leurs publicitaires pour
donner à l’opinion publique une image
écologique responsable, il faudra s’habituer au «putschwashing» (Benito Perez,
Le courrier, Suisse). « Ou comment renverser manu militari un gouvernement
démocratique sans renoncer au discours
légitimateur des saintes urnes.» (…)
A chaque fois, les grandes puissances feignent l’opprobre, puis constatant le parti
à tirer de la situation, appellent à une solution «pacifique» et «concertée» de la
«crise», façon hypocrite de légitimer le
coup d’État et ses auteurs. »
Ceux qui – après les promesses Nicolas
Sarkozy – espéraient voir la Françafrique
décliner en sont pour leurs frais. Le cas
de la Mauritanie est à cet égard exemplaire. L’Élysée en a scénarisé l’épilogue.
Billets d’Afrique (n°182, juillet-août) a
déjà évoqué les contacts rapprochés de
Mohamed Bouamatou, richissime mécène
de la junte, à l’Élysée, et l’empressement
du trio Guéant, Bourgi, Joyandet à légaliser le pouvoir du général Abdel Aziz.
« Pour l’anecdote, le vernis démocratique de l’élection du 18 juillet doit
beaucoup au chef des observateurs de
l’Organisation internationale de la francophonie, qui n’était autre que le Burundais Pierre Buyoya. Un «démocrate»
dont le passé de major, de putschiste puis
de président à la botte de Paris rend l’expertise particulièrement pertinente... »

Home : le
greenwashing
maison ?
Depuis le déferlement médiatico-politique du film Home, début juin, (trop) peu
de voix se sont élevées pour dénoncer
l’opération publicitaire qui sous-tend ce
grand projet planétaire. Parmi celles-ci,
le Canard Enchainé (3 juin) et l’émission
Là-bas si j’y suis (25 juin) nous rappellent
que le contributeur financier, le groupe
PPR de François-Henri Pinault, a engrangé en 2008 pas moins de 875 millions
d’euros de bénéfices ; les 10 millions généreusement versés au réalisateur n’ont
donc privé les actionnaires du groupe et
son patron, sixième fortune de France en
2009, que de 1,14% de cette manne. Un
pourcentage rentable pour un groupe aux
97 filiales domiciliées dans les paradis
fiscaux et judiciaires qui s’offre donc une
image d’entreprise responsable. Un bel
exemple de greenswashing. Quant à Yann
Arthus-Bertrand, il y a de quoi s’étouffer à l’écoute de ce commentaire : «Le

Éditorial
Gabon est l’un des plus grands producteurs de bois au monde. Il a imposé la
coupe sélective. Pas plus d’un arbre pour
chaque hectare. Sa forêt est l’une de ses
principales ressources économiques. Mais
elle a le temps de se régénérer. » C’est
exactement le contraire de ce que dénoncent les ONG environnementalistes gabonaises qui, elles, manquent cruellement de
moyens pour se faire entendre.

Le prétexte chinois
Selon un rapport de l’institut britannique
Chatham House publié cet été, les craintes
des capitales occidentales d’une reprise
par l’Asie des secteurs pétroliers nigérian
et angolais dépasseraient la réalité. «Ni
le Nigeria ni l’Angola n’ont des rapports
avec l’Asie correspondant au stéréotype
selon lequel des États africains faibles se
font exploiter de façon impitoyable par des
tigres asiatiques avides de ressources»,
note l’Institut. C’est effectivement un stéréotype agité sans cesse comme un chiffon
rouge pour justifier la permanence de la
Françafrique : «Si ce n’est pas nous qui le
faisons, c’est les Chinois qui le feront».

Mauvais genre
Un nouveau rapport de Human Rights
Watch («Tchad, le risque du retour.
Rapatriement des personnes déplacées
dans le contexte du conflit dans l’est du
Tchad») s’est penché sur les limites et les
carences des missions Eufor et Minurcat
au Tchad (Billets d’Afrique n°176, janvier
2009) dans la protection et l’aide au retour des populations déplacées. Alors que
«la résolution 1861du Conseil de sécurité
de l’ONU, adoptée en janvier 2009 » est
censée permettre «davantage de liberté
d’action pour la protection des civils
dans les zones frontalières», l’ONG observe que «cela reste difficile pour les
forces internationales d’opérer dans la
zone frontalière», et rapporte les faits
suivants, qu’elle tient d’une «communication confidentielle » d’un « fonctionnaire de l’Eufor » et qui avaient été tenus
secrets : «Le 9 février 2009, des unités de
la GNNT [Garde nationale et nomade du
Tchad, branche des services de sécurité
responsable des zones rurales] ont ouvert
le feu sur une patrouille de l’Eufor près
de Birak, dans la région d’Ouadi Fira au
nord-est d’Abéché, obligeant la force à
cesser les patrouilles le long de la frontière. Deux jours plus tard, des soldats de
la Garde nationale et nomade du Tchad
(GNNT) ont effectué des tirs de sommation sur une patrouille de l’Eufor dans la
région de Dogdoré à l’est de Goz Beida,
l’empêchant aussi de s’approcher de la

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2009 n No 183

frontière». Précisons que les différentes composantes de l’armée tchadienne
étaient censées faciliter la mission officielle de l’Eufor de protection des civils.
Les patrouilles canardées n’étaient vraisemblablement pas composées de soldats
français, car la Garde nationale et nomade
du Tchad a été récemment reformée précisément grâce à l’aide précieuse de la
coopération militaire française. Que ce rejeton de l’armée française tire sur la force
internationale difficilement mise en place
par la France, voilà qui faisait sans doute
trop mauvais genre pour laisser filtrer l’information…

Françalgérie
Une nouvelle fois, la version officielle
concernant l’assassinat des moines de Tibéhirine en 1996 en Algérie, attribué au GIA,
est mise à mal. Mais c’est cette fois l’exattaché de défense à l’ambassade de France
en Algérie, le général Buchwalter, qui sort de
son silence. Il ne s’agit pas simplement d’un
«dérapage » de l’armée algérienne, comme
l’ont qualifié la plupart des médias français
cet été, mais bien d’un acte délibéré dans le
cadre de la guerre psychologique menée par
la junte algérienne contre sa propre population. Ce témoignage du général français, qui
avait été étouffé à l’époque, a été suivi d’une
promesse de levée du secret défense par les
autorités françaises. Si c’était le cas, ce sera
aussi l’occasion d’y voir plus clair concernant les éléments d’informations dont disposaient les autorités françaises de l’époque, et
qu’elles ont dissimulé, sur les crimes commis
par la Sécurité militaire algérienne et sur son
instrumentalisation du GIA. En attendant, on
lira avec profit la synthèse très complète de
José Garçon (Libération, 7 juillet).

Patronat décomplexé
On se souvient qu’Anthony Bouthelier,
précédent président du Conseil français
des investisseurs en Afrique (CIAN),
avait déclaré l’année dernière : « Le fait
que la France aide certains prédateurs
africains la rend très impopulaire parmi
les populations africaines. Cette impopularité risque de se retourner contre nos
entreprises. Nous ne sommes pas complices des kleptocrates africains. » (Le
Monde, 3 juin 2008). Si cette interview
n’avait été suivie d’aucune sorte de moralisation des relations économiques entre la
France et l’Afrique, au moins s’agissait-il
d’un petit pavé dans la mare. Alexandre
Vilgrain, nouveau dirigeant du CIAN n’a
pas ces états d’âme. À l’occasion de la
visite en France de Paul Biya, celui qui
contrôle notamment le marché du sucre
et de la farine au Cameroun s’est exclamé

narquois : « Le Cameroun c’est pas Pinochet, quand même, faut pas exagérer ! »
(Journal Afrique de RFI, 24 juillet). Sans
se lancer dans une comparaison exhaustive
des vertus des deux régimes dictatoriaux,
on peut remarquer une certaine parenté
dans l’utilisation de l’armée pour réprimer
les revendications politiques ou sociales,
la répression des émeutes de février 2008
en constituant la dernière brillante illustration. Combien faut-t-il de «disparitions»,
d’exécutions extrajudiciaires, de manifestants abattus d’une balle dans la tête et de
centaines de jeunes emprisonnés par une
justice d’abattage aux ordres du pouvoir,
pour faire cesser de ricaner le représentant
des entreprises françaises en Afrique ? Parions qu’il n’y a pas de limites.

Secrets bancaires
Les Amis de la Terre lancent, avec cinq
autres ONG membres du réseau international BankTrack, le site internet «Secrets
bancaires» qui dévoile les investissements controversés des grandes banques
européennes parmi lesquelles figurent les
trois françaises BNP Paribas, la Société
générale et le Crédit agricole.

BNP Paribas fait la
sourde oreille

Toujours pas de réponse crédible à l’interpellation de l’ancienne juge et nouvelle
eurodéputée Eva Joly qui a souhaité savoir ce que la banque française a gagné
dans ses deux filiales à Chypre, ses 27 filiales au Luxembourg et ses 21 filiales des
îles Caïman. Actuellement, les entreprises
comme BNP Paribas ne publient que des
comptes consolidés, c’est-à-dire globaux
et non pays par pays. Si ces informations
étaient publiées en annexe des comptes,
on verrait alors qu’elles réalisent d’importants bénéfices dans les paradis fiscaux.
« La BNP n’a pas été choisie au hasard.
Dans notre travail sur l’Afrique, nous
avons vu trop souvent la BNP impliquée
dans des montages sur le pétrole qui permettaient aux chefs d’État de dégager des
fonds dans leurs propres comptes ouverts
dans les paradis fiscaux».
Une ingénierie financière bien huilée au
Congo-Brazza et déjà décrite par Xavier
Harel dans « Afrique, pillage à huis clos,
comment une poignée d’initiés siphonne
le pétrole africain ». La BNP Paribas,
spécialiste des préfinancements pétroliers
est même devenue cette année chargeur
de brut. D’après la Lettre du continent
(n°570), c’est «l’un des principaux bénéficiaires des enlèvements de pétrole ivoirien d’ici à lala fin de l’année».
RDB, VS, AP

Parions un peu
Suite de la page une
... en 1996, peu après le début de la collecte par le PMU français de
paris en Afrique, le chiffre des mises, pour 10 pays africains, était
de 11 milliards de francs français, soit presque 168 millions d’euros.
Depuis l’entreprise s’est étendue à 14 pays et ces paris ont connu
une croissance exponentielle. La plus grande opacité règne sur les
montants en jeu – on parle de 45 millions d’euros annuels pour le
seul Cameroun1. On ne risque guère de se tromper en évaluant à vue
de nez l’aumône de Joyandet au plus à 1 ou 2 % des sommes que
les pauvres Africains parient sur les canassons des hippodromes
français, et en réalité sans doute beaucoup moins.
L’entreprise, véritable « tirelire de la France », selon un journal malien,
est particulièrement juteuse et le scandale, totalement méconnu,
est en proportion. La collecte des paris est faite soit par des loteries
nationales, LONACI de Côte d’Ivoire, soit par des sociétés privées,
PMUC au Cameroun, PMUG au Gabon. Ces dernières appartiennent
à des hommes d’affaires corses comme Michel Tomi et consorts,
qui ont une notoriété de fort mauvais aloi, ayant défrayé en France
la chronique judiciaire. Les Africains, eux, ne leur cherchent pas des
poux dans la tête.
Le pactole récolté par les exploitants du PMU en Afrique a aiguisé les
appétits. La société IDgames France, avec ses sociétés gigognes, s’y
est lancée à son tour dans les jeux de hasard. Elle opère déjà dans
six pays et vient d’arriver au Cameroun. Elle est dirigée par un certain
Daniel Sparza, à l’itinéraire bien intéressant (lire page 8).
Par quelle faiblesse insigne, ou contre quel plat de lentilles, les
dirigeants des pays africains ont-ils ainsi cédé l’exploitation des jeux
à des Français ? Tout le matériel, toutes les prestations sont achetés
en France. Seuls quelques employés et les misérables vendeurs
de tickets sont africains et l’argent qui engraisse cette machine est
entièrement puisé dans l’illusion des plus pauvres.
Cette activité bénéficie d’une totale opacité. Peut-on suggérer à M.
Joyandet, qui dispose des moyens de l’État français, de s’enquérir
des sommes colossales ainsi collectées ? Comment vérifier leur
montant ? Où passent-elles ? Voilà une tâche digne de ses grands
sentiments et de ses bonnes intentions à l’égard de l’Afrique. Mais
là-dessus, il s’en lave les mains. Ce qui se passe en Afrique ne le
concerne pas. C’est l’affaire de ses très bons amis les chefs d’État
africains.
Les dégâts sociaux de cette flibuste sont considérables, pères ou
mères de famille misant toutes leurs misérables ressources, si bien
que les jeux fabriquent infiniment plus d’enfants des rues qu’ils ne
pourront jamais en secourir par leurs aumônes. Mais, comme le
confiait Daniel Sparza : pas de crise pour les jeux. La mise de
300 FCFA est à la portée de chacun. Les femmes parient de plus
en plus. « Au début, elles trouvaient cela trop compliqué, explique
benoîtement Daniel Bourgoin, responsable du département PMU
Afrique. Mais, depuis quelques années, elles sont de plus en plus
nombreuses à jouer dans l’espoir de gagner assez pour faire bouillir
la marmite.»2 Autant avouer que la marmite africaine sera de plus en
plus vide mais plutôt crever dans un rêve fallacieux que de mettre son
espoir dans une révolte coûteuse et qui paraît tellement vaine.
Odile Tobner
1 http://www.lexpressplus.com/Le-Cameroun-a-la-fievre-du-cheval_a1736.html 2
2 http://www.paperblog.fr/270303/le-pmu-et-les-femmes-parier-c-est-leur-dada/
No 183 n Septembre 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves

Lire

BurKiNa Faso

Nouvelles révélations dans
l’assassinat de Thomas Sankara
Ombres africaines, un
documentaire1 diffusé le
15 juillet dernier sur la
chaîne publique italienne
RAI 3 contient de nouveaux
témoignages en provenance
du Liberia sur l’assassinat
de Thomas Sankara. C’est la
première partie d’une trilogie
sur le Liberia réalisée par le
journaliste d’investigation
Silvestro Montanaro.

N

otons d’abord que d’anciens proches de Charles Taylor, confirment
en termes assez précis la participation de la France et de la Libye au complot international pour assassiner Sankara, l’exécution en ayant été confiée à Blaise Compaoré
et à son adjoint d’alors, Gilbert Guenguéré.
Ce dernier, ancien chef des commandos
de Po, actuellement conseiller à la présidence, responsable des questions militaires, a été élevé au rang de chevalier dans
l’ordre national de la Légion d’honneur
lors d’un passage en France en mai 2008.
Certains d’entre eux affirment avoir participé à l’assassinat de Sankara sous la direction de Charles Taylor. Ils rejoignent
d’autres témoignages, notamment ceux de
Prince Johnson en 2008.
La grande nouveauté de ce documentaire
c’est qu’il met en cause aussi la CIA à
plusieurs reprises avec des témoins différents. En particulier, Cyril Allen, ex-chef
du parti de Taylor et aussi président de
la compagnie pétrolière, lorsque celui-ci
était président du Liberia. Il déclare, à
propos de l’assassinat de Sankara : «Le
piano fut accordé par les Américains et
les Français. Il y avait un homme de la
CIA à l’ambassade des États-Unis au
Burkina qui travailla en étroit contact
avec le chef des services secrets de l’ambassade française, eux ont pris les décisions les plus importantes.»
En 1985, Charles Taylor était détenu aux
États-Unis, pour détournement de fonds
et devait être extradé au Liberia. Avant
son arrivée en Afrique, il se serait évadé
des États-Unis, ce qui depuis longtemps
semblait suspect. Or Taylor, actuellement
jugé depuis le Tribunal spécial pour la

Thomas
Sankara,
président du
Burkina Faso,
assassiné le
15 octobre
1987

Sierra Leone, vient de raconter tout récemment sa propre version de cette évasion-libération…Selon une dépêche de
l’AFP du 15 juillet : « L’accusé (Charles
Taylor) a expliqué qu’un gardien avait
fait irruption, le 15 septembre 1985, dans
sa cellule dans un quartier de haute sécurité puis l’avait conduit dans une aile
moins surveillée. «Deux autres détenus
se trouvaient là », a poursuivi M. Taylor.
«On s’est approchés de la fenêtre. Ils ont
pris un drap et l’ont attaché aux barreaux.
Nous sommes sortis à l’extérieur. Une voiture nous attendait». « Je n’ai rien payé.
Je ne connaissais pas ces personnes qui
m’ont récupéré», a assuré l’accusé. »
C’est on ne peut plus clair. A noter que
dans une autre dépêche de l’AFP datée
du 22 décembre 2008, on peut lire : «Un
parlementaire américain en visite à Monrovia a admis que “les Américains ont

4 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 009 n No 183

aidé à renverser William Tolbert (assassiné en 1980 durant le coup d’État
sanglant de Samuel Doe) parce qu’il ne
faisait pas ce qu’ils voulaient”», avait
déclaré M. Simpson, comparaissant devant la commission Vérité et Réconciliation (TRC) du Liberia. “Samuel Doe
et Charles Taylor ont connu le même
sort parce qu’ils ont refusé de prendre
leurs ordres auprès de Washington”,
avait ajouté l’ancien ministre.»
En effet, s’il a été soutenu par les Américains pour prendre le pouvoir, ces derniers
ont multiplié les déclarations contre lui à
l’époque au début des années 2000.
Il faut dire qu’après l’attaque de deux
ambassades américaines en Afrique de
l’Est en 1998 et surtout après le 11 septembre 2001, la lutte contre le terrorisme
est devenue la priorité. Or, dans une longue enquête du Washington Post publié

le 29 décembre 2002, le journaliste Douglas Farah décrit comment des vendeurs
de diamants en provenance du Liberia,
proches de Charles Taylor et du RUF, travaillaient en réalité aussi pour Al Qaida.
« Deux d’entres eux Ghailani et Mohammed auraient séjourné jusqu’en été 001
dans la suite présidentielle [à Ouagadougou] dans la zone du Bois, appelée
«Maison des Hôtes.» Un autre, un certain Ibrahim Bah, connu dans l’entourage
de Blaise Compaoré, était considéré par
le département d’État américain comme
un agent d’Al Qaida». A partir de cette
période, Taylor, qui a caché certains de
ces agents d’Al Qaida dans un de ses
camps militaires, a été rangé dans le
camp des ennemis pour les Américains.
Blaise Compaoré subissait aussi alors de
nombreuses attaques des États-Unis et le
Burkina avait évité de justesse le boycott de la communauté internationale.
Mais Blaise Compaoré saura retourner
la situation en livrant Ibrahim Bah aux
Américains. (Washington Post du 29 décembre 2002 enquête de Douglas Farah)
L’ex-femme de Charles Taylor, qui affirme, dans le documentaire, être sûre que
la CIA est impliquée, laisse aussi entendre
que Charles Taylor est loin d’avoir tout
dit et qu’il peut mettre encore en cause de
nombreuses personnalités. Or le Tribunal
spécial qui le juge tire la sonnette d’alarme à propos du financement insuffisant,
ce qui pourrait empêcher que ce procès
soit mené jusqu’à son terme.
Toutefois, ces nouveaux témoignages
continuent d’entretenir la confusion,
après les déclarations de Prince Johnson
en 2008, sur le rôle exact qu’ont tenu les
Libériens. Cette fois, deux d’entre eux
affirment que c’est Blaise Compaoré qui
aurait lui-même tiré sur Sankara, en leur
présence, la nuit, alors que de nombreux
témoignages et enquêtes se rejoignent sur
le fait que Compaoré n’était pas présent
sur les lieux de l’assassinat qui a eu lieu
entre 16 heures 30 et 17 heures. C’est
Guenguéré qui lui aurait fait le compte
rendu des événements.
Décidément, il est grand temps que la
communauté internationale s’implique
dans la recherche de la vérité et des pays
comme la France et les États-Unis, qui affirment vouloir changer leur rapport avec
l’Afrique, ouvrent leurs archives sur cet
assassinat, ce qui serait un signe fort, et
compris comme tel en Afrique.
Bernard Farget
1- L’intégralité du documentaire peut être
visionnée à l’adresse rai.tv/dl/RaiTV.
La traduction de la retranscription des témoignages est disponible sur le site thomassankara.net

Sassou Nguesso, la
malédiction du Congo
“Sassou Nguesso,
l’irrésistible ascension d’un
pion de la Françafrique”,
Fédération des Congolais
de la Diaspora, L’Harmattan,
2009

C

e livre très documenté s’efforce de
retracer l’histoire de la république
du Congo (Congo Brazzaville) notamment depuis une quarantaine d’années, ce
qui revient à en faire une biographie de Sassou Nguesso tant il est vrai que son itinéraire
personnel est hélas étroitement lié au destin
de son pays. Trahisons, assassinats ciblés,
pillages, viols, massacres collectifs, corruption, sous le regard bienveillant et souvent
complice de la classe politique et des milieux
économiques en France, jalonnent cette histoire que l’on croyait connaître. On ne sort pas
indemne d’une telle lecture même en la banalisant au prétexte bien connu de la malédiction africaine qui, comme chacun sait, pousse
irrésistiblement les Africains à s’entretuer.
Et pourtant Sassou Nguesso vient d’être
réélu à l’issue d’une parodie de scrutin reposant sur des listes électorales vieilles de
dix ans, dénombrant 2,2 millions d’électeurs pour 3,8 millions d’habitants soit
un ratio de 58% alors que selon les règles
communément admises établies par l’ONU
ce pourcentage ne saurait excéder 50%.
Cette réélection ayant été obtenue avec
près de 79% des suffrages pour un taux
de participation fièrement affiché à 66%,
il convenait donc que la France salue
comme il se doit «ce grand moment démocratique» selon la formule employée
par Jean-Michel Fourgous, député UMP
invité avec quelques petits camarades par
la présidence congolaise.
Et tant pis si quelques esprits malveillants
dont Miguel Amado, ambassadeur de
l’Union européenne, ont pu constater sur
place une abstention massive…
La délégation française composée également de Jean-François Mancel, ancien
président du Conseil général de l’Oise tout
juste sorti de poursuites judiciaires pour
prise illégale d’intérêts, Patrick Gaubert,
président de la Licra qui, il y a peu, faisait
pression sur les familles des disparus du
massacre du Beach pour qu’elles renoncent aux poursuites qu’elles avaient engagées, et Jacques Toubon, député européen,
ancien ministre, avait fière allure.
Devant cette situation proprement surréalis-

te, Jacques Toubon
a trouvé les mots
qui convenaient
pour fustiger l’arrogance de ceux
qui donnent des
leçons de démocratie. Il a su faire preuve, en même
temps, de sens pratique en observant qu’il
eut sans doute été préférable que les urnes
aient été munies de cadenas qu’il est «probablement plus difficile d’avoir à Brazzaville
qu’à la Samaritaine à Paris ». Rien n’est jamais parfait…
Une telle hauteur de vues associée à un esprit aussi pragmatique désignait tout naturellement Jacques Toubon comme personnalité
qualifiée pour prendre en mains la coordination des différentes initiatives qui seront prises en 2010 à l’occasion de l’année de l’Afrique. Il faut s’en réjouir. Il pourra sans doute
à cette occasion annoncer la délocalisation
de la Samaritaine (si elle existait encore) à
Brazzaville en vue de la prochaine élection
présidentielle qui sera dès lors exempte de
toute critique. Ce transfert aura sans doute
un coût qui sera aisément couvert par les
recettes du loto dont Monsieur Joyandet
vient d’avoir la lumineuse idée.
Jean-François de Montvallon

Toubon, tout mauvais

C’est à Jacques Toubon, ancien président du foccartien Club 89, et qui vient de
s’illustrer par son soutien à la « réelection »
de Sassou Nguesso que Nicolas Sarkozy
vient de confier la mission « de préparer et d’assurer la mise en œuvre d’une
initiative «2010 - Année de l’Afrique» qui
devra célébrer le « cinquantième anniversaire de l’indépendance de 14 excolonies françaises » et qui doit « être
l’occasion de souligner et de confirmer
l’évolution des relations entre la France
et l’Afrique subsaharienne qui doivent
rester privilégiées tout en étant renouvelées, équilibrées et transparentes. »
Ça promet…

No 183 n Septembre 009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 5

Salves
Niger

Du bon usage des mots :
Tandja, Sarko, jeux de dupes à Niamey
ethnisme et racisme
Pour les médias occidentaux,
il est souvent question
d’ethnisme quand il s’agit de
traiter de l’Afrique.

toujours dominé par le colonisateur ou
la puissance mondiale, qui protège des
pouvoirs ethniques et attise donc les
frustrations. C’est le cas par exemple au
Tchad ou au Togo.

e mot « ethnie » entre au dictionnaire français vers 1930, alors
que « ethnographie » est attesté
en 1823 et « ethnologie » en 1839. Ce
mot désigne un ensemble humain rassemblé par une communauté de langue et
de culture mais qui, s’il a une existence
territoriale, n’a pas d’existence politique,
comme dans «peuple», dégradé en «peuplade», ou «nation». Il a servi en fait à
désigner les « peuples inférieurs » étudiés par la science occidentale.
Le mot « race » au sens zoologique a
été appliqué aux êtres humains par cette
même science à partir du xviiie siècle. Il
désigne un ensemble humain par des traits
anatomiques, dont le principal est la couleur de la peau. Il a engendré les appellations de «nègre», «noir», «blanc»,
«jaune» appliquées à des humains.
Le mot «racisme» date de 1930. Sa définition, en 1952 (Petit Larousse illustré), est
«théorie qui tend à préserver l’unité de la
race dans une Nation». En 1962, dans la
première édition du grand Robert cela devient «théorie de la hiérarchie des races».
Le mot « ethnisme » est un néologisme
d’usage récent dans le sens d’un particularisme fondé essentiellement sur la
communauté de langue et de culture, qui
engendre des choix de comportement ou
de pouvoir.
Alors que le découpage ethnique, en
Europe, correspond en majorité au découpage politique des pays, qu’en Amérique une ethnie importée a supplanté
toutes les autres, que la Chine a été
dominée par les Mandchous pendant
plusieurs siècles, en Afrique la géographie coloniale a supplanté la géographie
ethnique. La naissance des États postcoloniaux a donc vu se multiplier les
«guerres ethniques» dénommées aussi
«guerres tribales», dans la lutte pour le
pouvoir.
Cet état de fait a été présenté souvent
dans les médias occidentaux (Stéphen
Smith dans Négrologie) comme un trait
fatal d’une barbarie spécifiquement noire. Cette interprétation raciste est destinée à masquer le fait que le pouvoir
politique est, dans de nombreux pays,

Des survivances
encore plus redoutables

L

La civilisation moderne, par le brassage
des populations dans les grandes métropoles, par les déplacements consécutifs
aux besoins de l’industrie et du commerce mondiaux, par la mondialisation des
techniques et des moyens de l’information, ronge forcément les fondements archaïques de l’ethnisme : une population,
une langue, un territoire. On en constate
cependant des vestiges ou des résurgences virulentes suscitées ou entretenues
par des projets de contrôle politique,
économique ou même idéologique. Ces
survivances de l’ethnisme sont d’autant
plus redoutables qu’ayant perdu leurs
bases traditionnelles, elles acquièrent la
force de l’imaginaire.
L’ethnisme a en commun avec le racisme
qu’il est une exclusion ou une diabolisation de l’autre. Autant l’ethnisme est plus
fréquemment africain parce qu’il précède
la modernité, autant le racisme, lié à des
mesures physiques prétendument scientifiques, est typiquement moderne et donc
importé en Afrique où, comme toutes les
maladies, il peut trouver un terrain favorable pour se développer. Ainsi l’antagonisme entre les Hutu et les Tutsi ne doit
pas relever de l’ethnisme, puisque ces
populations partagent la même langue et
le même territoire, mais était purement
social à l’ère précoloniale, il s’est transformé, sous l’influence des idéologues de
la colonisation, disciples de Gobineau,
en racisme à fondement physique, stature, forme du nez.
Il importe de ne pas confondre ethnisme
et racisme parce que, en connaissant la
genèse de ces idées, on lutte plus efficacement contre elles. Cela ne suppose
aucune hiérarchisation de gravité entre
l’un et l’autre. Tous les deux pouvant
conduire aux pires conséquences en fait
de guerre et d’extermination.
Odile Tobner
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 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2009 n No 183

Après le putsch institutionnel
de cet été, la diplomatie
française fait mine de
s’inquiéter. Pourtant, en mars
dernier, alors que Tandja
ne cachait déjà pas vouloir
se maintenir au pouvoir,
Sarkozy avait salué à Niamey
celui qui avait « redonné à
la démocratie ses lettres de
noblesse ». Des louanges
hypocrites qui valaient
évidemment approbation
en échange du gisement
d’Imouraren attribué à Areva.

L

e référendum proposant la modification de la Constitution du Niger a été
soumis au vote des citoyens nigériens
le 4 août 2009. Malgré le concert croissant
de critiques au Niger et dans le monde, le
président Tandja, qui s’était arrogé les pleins
pouvoirs le 26 juin, a décidé de maintenir la
consultation populaire visant à lui offrir une
prolongation immédiate de son mandat présidentiel puis la possibilité de se représenter
indéfiniment. Cela a été, une fois de plus,
l’occasion de constater le peu de cas que fait
la France de la démocratie en Afrique.
Elle est restée longtemps silencieuse après
que Sarkozy ait clairement soutenu Tandja
lors de son voyage à Niamey le 28 mars et
éludé toute prise de position claire sur la
question. Début juin, le ministère des Affaires Etrangères français se contente de
déclarations laconiques. Fin juin, alors que
Tandja s’arroge les pleins pouvoirs, le Quai
d’Orsay se force presque : «La France rappelle l’importance qu’elle attache au cadre
constitutionnel du Niger, à la préservation
de l’acquis démocratique de ce pays et à sa
stabilité» ; le 5 juillet, un message de Sarkozy sur la situation nigérienne «inquiétante et
décevante » est transmis à l’occasion de la
35e session de l’assemblée parlementaire de
la Francophonie. Sarko rajoute « Elles [les
institutions] sont aujourd’hui directement
menacées par un dévoiement de certaines
dispositions constitutionnelles au service
d’intérêts particuliers et non de l’intérêt général. (…) ». Certains journalistes ont salué
la clarté et la fermeté d’un discours en rupture avec tradition françafricaine comme si
Sarko découvrait les intentions de Tandja.
Grâce aux pleins pouvoirs dont celui-ci

dispose, il modifie le code électoral sans
respect des délais légaux, refuse les avis de
la Commission électorale nationale indépendante (CENI) dont les membres démissionnent alors en nombre et les remplace
par de fidèles soutiens. Il interdit les grèves
et manifestations prévues en juillet par la
société civile et l’opposition et va même
jusqu’à faire interpeller militants et responsables politiques. Il demande la fermeture
de journaux et de la télévision privée Dounia. Le 1er août, il fait arrêter Abdoulaye
Tièmogo directeur de l’hebdomadaire privé satirique nigérien Le Canard déchaîné,
ainsi que huit autres directeurs d’hebdomadaires privés qui avaient osé rapporter
les soupçons de corruption pesant sur son
fils. Par ailleurs, Tandja protège sa place :
le 30 juillet, il lance un mandat d’arrêt international contre son ancien Premier ministre et candidat déclaré à sa succession,
Hama Amadou.

Un référendum
«ridicule» et «grossier»
De son côté, l’Union européenne (UE)
a tapé du poing sur la table plus tôt : le
11 juillet, Louis Michel, commissaire
au développement, a annoncé le blocage
d’une aide au budget de plus de 102 millions d’euros en rappelant les critères en
termes de démocratie et de droits humains
contenus dans l’accord de Cotonou signé,
en 2000, entre l’UE et les pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique). La France est
alors obligée de s’aligner sur cette position
à la mi-juillet par la voix du porte-parole
du quai d’Orsay, Eric Chevallier : «Les
décisions récentes du président Tandja
constituent des atteintes répétées à la démocratie. Elles se situent en dehors du cadre constitutionnel et menacent de fragiliser durablement les institutions du Niger…
Les événements politiques récents au Niger
sont en contradiction avec les principes
essentiels de l’Accord de Cotonou et font
donc nécessairement courir le risque de
la suspension de la coopération communautaire (…)» Mais qu’en est-il de l’aide
bilatérale ? Ensuite ? Plus rien, aucune
déclaration ni des uns ni des autres jusqu’à
la proclamation des résultats officiels du
référendum le 10 août : 92,5 % de oui et
une participation officielle de 68,3 %.
Sur la scène politique nigérienne, on se
désole. Hassoumi Massaoudou, deuxième secrétaire général adjoint du PNDS
Tarayya (parti socialiste nigérien, qui

fait partie de l’opposition), exprime sa
désolation face à l’image «ridicule » et
« grossière» que le score de 92,50% du
«oui» donne du Niger. « Nous pensions
que toutes ces choses-là étaient derrière nous et voilà qu’on nous ramène en
arrière avec des leaders bien-aimés et
bien entretenus avec des scores de 90%
et des taux de participation fictif. Donc
malheureusement c’est très grave, c’est
l’achèvement de tout un processus, le
référendum, par conséquent, n’a aucune
crédibilité, ni nationale ni internationale.
Ces gens ont beaucoup de mépris pour le
peuple nigérien, beaucoup de mépris pour
la Nation nigérienne. ». La société civile
aussi conteste les chiffres : les leaders du
Fusad (Front uni pour la sauvegarde des
acquis démocratique) estiment que la participation a été comprise entre 5 et 7%.
Des propos qui dérangent d’autant que les
organisation de la société civile se coordonnent au sein d’une coalition plurielle,
appelée FDD puis CFDR (Coalition des
forces démocratiques pour la République),
qui demande le retour à la Constitution de
1999. Marou Amadou, son leader et l’ancien représentant des sociétés civiles à la
CENI, est interpellé et jeté en prison ainsi
qu’au moins 55 militants de la FUSAD.

Les déclarations
ambiguës de la France
Du côté européen, les positions se font
plus fermes : John Clancy, porte-parole
de la Commission européenne déclare
que «la tenue de ce référendum met clairement en danger notre coopération et ce
processus peut éventuellement amener à
une situation où il y a une suspension de
notre aide au développement ». Le Danemark suspend sa coopération bilatérale et déclare «nous considérons le revers
démocratique dans nos pays partenaires
avec une grande inquiétude… ». La France, elle, renoue avec son apathie bienveillante et fait une déclaration ambiguë
à la suite de la proclamation des résultats
du référendum : « Avec la communauté
économique des États de l’Afrique de
l’Ouest et l’Union européenne, la France
a toujours marqué son attachement au
respect des acquis démocratiques et du
cadre constitutionnel. Nous appelons le
président Tandja à renouer le dialogue
avec l’ensemble des forces politiques et
à prendre tous les engagements nécessaires pour que le Niger retrouve rapidement

un cadre constitutionnel et démocratique.
Nous serons très attentifs à l’organisation
prochaine d’élections législatives qui doivent être transparentes, justes et démocratiques ». Elle ne précise évidemment pas si
le «cadre constitutionnel et démocratique»
est celui de la Constitution de 1999 car pour
elle, visiblement, le passé est le passé et il
vaut mieux se tourner vers l’avenir.
Il n’est aucunement question de remettre
en cause les relations économiques et l’aide
bilatérale. L’organisation d’élections législatives serait le meilleur moyen d’entériner
les changements constitutionnels de Tandja, et la participation de toutes les forces
politiques donnerait validité et légitimité à
cette nouvelle constitution. Mais l’opposition nigérienne n’a pas l’air décidée à aller
docilement aux élections et appelle au boycott du scrutin prévu pour le 20 octobre.

Le Niger
sous une chape de plomb
Cette position française condamne les opposants à capituler devant le nouveau régime ou à s’exposer aux foudres de Tandja. La nouvelle constitution lui donne
la totalité du pouvoir exécutif et le président n’hésite pas à s’en servir pour mater
toute opposition. Cela n’a d’ailleurs pas
tardé. Le 18 août, le journaliste Aboulaye
Tièmogo est condamné à trois mois de
prison ferme pour propagation de fausses nouvelles. Le préavis de grève de 72
heures déposé par les sept plus importantes centrales syndicales du pays le 20 est
jugé illégal et le pouvoir annonce que les
manifestations seront réprimées. Le 24
août, Wada Maman, secrétaire général de
l’Association nigérienne de lutte contre la
corruption (ANLC), membre actif de la
coalition Publiez-Ce-Que-Vous-Payez-auNiger, connue sous le nom de ROTAB au
Niger, est arrêté sans motif et détenu depuis sans inculpation. Marou Amadou est
toujours en prison pour un délit fictif. Au
même moment que Tandja promulguait sa
constitution, au Bénin, la gestion du port
autonome de Cotonou revenait au groupe
Bolloré. Ce dernier clamant haut et fort sa
joie de pouvoir transporter dans un proche
avenir les milliers de tonnes d’uranium nigérien, produit par Areva. Bien sûr, lui non
plus n’envisage pas que les soubresauts
politiques du Niger entravent en quoi que
soit le développement des intérêts économiques français dans cette région.
Danyel Dubreuil, Juliette Poirson

No 183 n Septembre 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves

En bref

Le maquis des jeux en Afrique

Pauvre Centrafrique

Alors que le secrétaire
d’État à la coopération
rêve de créer un loto-bingo
pour l’Afrique, il existe une
spécificité française, parmi
d’autres, en Afrique : l’empire
exercé sur le monde des
jeux.

L

es courses hippiques du PMU sont
commercialisées dans 14 États africains1 soit par la loterie nationale
locale, soit par des sociétés privées. Cette
machine à aspirer l’argent s’est mise en place
dans les années 1990. La gestion des enjeux,
des rapports et des gains est à la discrétion de
chaque société, qui achète à Paris les données
et les supports. Si le PMU français avoue un
bénéfice minime tiré des jeux africains :
2,5 millions euros sur un total de 727 millions, il ne s’agit que du bénéfice issu de ces
prestations et non du bénéfice des sociétés
elles-mêmes dont le volume et la destination
restent totalement opaques.
En Afrique centrale, ce sont des familles
proches des Pasqua, qui exploitent ce pactole. Les associés, Michel Tomi, désigné
comme ancien du SDECE, et Robert Feliciaggi, assassiné en Corse en mars 2006,
ont été impliqués en France dans des procès liés à leurs activités casinotières : affaire du casino de Bandol, pour détournements de fonds –l’actuel PDG du PMUC
(Cameroun) Jean-Yves Tomi figurait
parmi les 18 prévenus – affaire du casino
d’Annemasse, pour le financement de la
campagne électorale de Charles Pasqua.
Sur son site, le PMUC se flatte d’avoir

versé à l’État camerounais 28 milliards de
FCFA depuis sa création en 1996, mais se
garde bien de donner son chiffre d’affaires – on avance le chiffre de 30 milliards
de FCFA annuels – pas plus que les montants distribués aux joueurs. Par comparaison un rapport sur le PMU en France
donne comme répartition : 70 % pour les
joueurs, 18 % pour l’État et 12 % pour le
fonctionnement. En Afrique la part des
joueurs est au mieux de 50 % – la COGELO, à Brazzaville, est même soupçonnée
de ne redistribuer qu’un tiers des enjeux.
Il est certain que les joueurs africains sont
les grands perdants, ainsi que les finances
publiques, tandis que le gros du pactole
suit des chemins obscurs.
L’illusion des pauvres ouvrant une carrière inépuisable à l’exploitation, la société
française IDsud, basée à Marseille puis
à Paris, propriété de la famille Luciani,
a lancé sa filiale IDgames France en association avec Ludwin group, de Yves
Hémard, fondateur de Games Marketing Services, sur le marché africain. Le
manager de IDgames est Daniel Sparza,
qui fut à la Française des jeux, de 1988 à
1994, dans l’entourage de Gérard Colé,
ancien conseiller de François Mitterrand.
Daniel Sparza négocia pour la Française
des jeux l’implantation de la Pacifique
des jeux en 1992 en Polynésie avec le
gouvernement local dirigé par Gaston
Flosse. Après le séïsme du scandale de la
gestion de Gérard Colé, épinglée par un
rapport dévastateur de l’Inspection générale des finances, Daniel Sparza se recycle, sans état d’âme, comme conseiller
de Gaston Flosse de 1994 à 2002. Tout
un réseau de sociétés gigognes, filiales,

Charité bien ordonnée commence par soi-même
« Pour faire une bonne dame patronesse, il faut organiser ses largesses, car, comme le
disait le duc d’Elbeuf, c’est avec du vieux qu’on fait du neuf », des paroles de Jacques
Brel qui font furieusement penser au maire de Vesoul, Alain Joyandet qui, c’est vrai, n’a
rien inventé. L’idée d’une loterie humanitaire n’est pas nouvelle : en Belgique, la Loterie
nationale a été créée en réponse à la crise économique au début du XXe siècle. A cette
époque, le gouvernement de Charles de Broqueville espérait pouvoir s’en servir pour
combler le déficit budgétaire du Congo belge. Le 29 mai 1934, une loi et un arrêté royal
habilitèrent ainsi le ministre des Colonies à organiser une loterie coloniale. Le premier
tirage de la loterie coloniale eut lieu le 18 octobre 1934. Les bénéfices furent affectés
au Fonds du bien-être indigène par le biais du Trésor colonial. Une part fut aussi versée
à toute une série d’associations philantropiques parmi lesquelles le Fonds Reine Elisabeth pour l’assistance médicale aux indigènes du Congo et le Fonds social du Kivu. Au
moment de l’indépendance du Congo, le 30 juin 1960, un arrêté royal modifia le nom
de « Loterie coloniale » en « Loterie africaine », puis, en 1962, en « Loterie nationale ».
En 2010, Joyandet, notre dame patronesse, souhaite avec ce financement innovant,
cibler la scolarisation des enfants africains parce qu’«en Afrique, on peut faire beaucoup de choses avec 50 000 euros». A Vesoul aussi. RDB
8 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 009 n No 183

«Je suis potentiellement candidat à la présidentielle de 010 parce qu’il y a un grand
courant en Centrafrique qui me demande
de me représenter » a déclaré Ange-Félix
Patassé le 27 août. Renversé par François
Bozizé en 2003, il a été exclu du parti politique MLPC (Mouvement de libération du
peuple centrafricain) qu’il avait fondé en
1962. «Je suis le président légal et légitime
du MLPC. Quand je retournerai à Bangui,
tout rentrera dans l’ordre» a poursuivi
Ange-Félix Patassé. Rentré à Bangui à la
fin de l’année dernière, Patassé a participé
à un « forum sur la paix ». Pauvre Centrafrique qui doit faire encore avec Bozizé
et Patassé ! Mais la question se pose : qui
soutient (discrètement) le dernier?

Le retour
de l’anti-France !

associées, partenaires et prestataires gravite autour du déploiement des jeux en
Afrique.
Déjà présente dans plusieurs pays africains, Maroc, Sénégal, Burkina-Faso,
Côte-d’Ivoire, la société française Games Marketing Service est associée à
Sport Mago SA pour créer au Cameroun
Youwin Lottery, dont le capital est détenu à 100 % par IDsud. Cette conquête
par les jeux est émaillée parfois d’accrocs, ainsi l’aventure en Guinée de Jérôme Luciani, PDG de IDsud, mêlé à une
histoire de pot-de-vin dans la reprise de
PMU Guinée par IDsud Guinée.
Le point commun à toutes ces entreprises
c’est que les appétits sont français et la
nourriture africaine. En effet, les enjeux
sont collectés en Afrique qui offre l’avantage capital d’être le terrain rêvé des flux
financiers occultes tandis que, de surcroît
les plus lucratives activités annexes s’épanouiront ailleurs.
Ainsi l’impression des milliards de tickets
à gratter, réalisée actuellement aux ÉtatsUnis ou en Chine, devrait être faite en
France avec le développement de ces jeux
en Afrique.
Odile Tobner
1- Bénin, Burkina-Faso, Burundi, Cameroun,
Centrafrique, Congo-Brazzaville, Côte-d’Ivoire,
Gabon, Guinée-Conakry, Madagascar, Mali,
Niger, Sénégal et Togo.

L’affaire dite des Biens mal acquis (BMA)
avait jusqu’à présent fait l’objet d’un traitement relativement consensuel dans les
médias français. Le siphonage des fonds
publics par des dictateurs inamovibles au
profit de leur clan et au détriment des populations africaines paraissait difficilement
défendable. La complicité des banques et
des autorités françaises étaient justement
montrée du doigt. Il fallait des contrefeux ! C’est Albert Durillard qui s’y colle
dans Le Point du 30 juillet, avec un article
intitulé «ONG en eaux troubles», qui nous
explique, erreurs et omissions à l’appui,
que certaines associations de défense des
droits humains (Transparency International, Sherpa, Global Whitness) soutenant
la demande de restitution des Biens mal
acquis sont complices des fonds vautours
(refrain françafricain en passe d’être éculé)
et ne constituent que des faux-nez au service des intérêts économiques anglo-saxons.
«Quand, dans l’affaire des «biens mal acquis», les dirigeants de trois pays (Gabon,
Congo et Guinée équatoriale) sont mis en
cause, n’est-ce pas la France, particulièrement bien implantée dans cette région aux
considérables réserves minières et pétrolières, qui risque d’en faire les frais ?»,
s’inquiète Duvillard. On ne saurait être
plus clair dans la reconnaissance de certaines collusions malfaisantes…
Cerise sur le gâteau, c’est le spécialiste
de la Realpolitik françafricaine Hubert
Védrine qui est invité à confirmer que
«quelques dirigeants d’ONG très politicomédiatiques, très parisiens, surtout dans
les domaines humanitaires ou des droits de
l’homme» ont un discours «très agressif et
sectaire» et que «les ONG américaines ou
britanniques (…) sont souvent hostiles, de
facto, sous divers prétextes, à l’influence, à

la politique ou à la langue françaises (…)
avec deux poids/deux mesures, comme par
hasard, à propos de l’Afrique...»

Le grisbi
camerounais

Dans un article du 12 août, le Canard Enchaîné racontait les déboires financiers des
médias français, télés, radios, presse écrite
nationale et régionale. Raison de plus pour
ne pas cracher sur les juteux publi-reportages payés par la présidence camerounaise et
tout à la gloire de Paul Biya en visite officielle en France, du 21 au 24 juillet dernier.
Ainsi, Le Nouvel Obs et L’Express en ont
croqué provoquant l’ire des journalistes de
ce dernier regrettant «la caution qu’apporterait le journal à un homme régulièrement
dénoncé pour ses manquements démocratiques ». Il s’agissait de dénoncer le page de
pub vantant la Web TV de la présidence du
Cameroun, ses réformes et ses réalisations.
Incidemment, le même Canard nous apprenait que le Monsieur Web de la campagne
de Sarko, François de La Brosse «après
avoir transformé le site de l’Élysée en PR
TV (présidence de la République télévision)
vendait des sites internet aux africains avec
François, le frère de Sarko.»

Arithmétique
La loterie pour l’Afrique doit rapporter
10 millions d’euros par an. Joyandet, toujours optimiste, affirme que « en Afrique
on fait beaucoup de choses avec 50 000
euros». On doit donc être parfaitement
scandalisé que Paul Biya vienne de claquer un million d’euros à La Baule, dans
le séjour que lui et sa suite de quarante personnes ont fait pendant plusieurs semaines
dans cette station de la côte atlantique. Le
Trésor camerounais, renfloué par l’annulation de dette accordée à un pays très pauvre, vient au secours du tourisme français
plutôt que de servir à reloger les milliers
de Camerounais modestes « déguerpis »
dans les quartiers de Yaoundé. Sachant que
Biya et sa cour mènent la vie de palace en
Suisse pendant une grande partie de l’année, combien de projets à 50 000 euros,
dispensaires, crèches, logement social,
auraient-ils pu être financés, depuis vingtcinq ans qu’il dilapide ainsi sottement les
ressources de son pays? Des milliers sans
nul doute. De quoi changer la physionomie
du Cameroun et la vie de ses habitants.

Une place au paradis
Le 23 juillet 2009, Survie perdait un ami.
Jean-Yves Barrère fut, en 1967, un membre
fondateur du CEDETIM (Centre d’études et
d’initiatives de Solidarités internationales).

Pendant ses longues années de militantisme
Jean-Yves Barrère a toujours été aux côtés
des résistances africaines. Pour le CEDETIM il a cosigné un ouvrage sur les immigrés publié chez Stock en 1974, et a coanimé
la Revue Libération-Afrique entre 1978 et
1985. Il alla, en juillet 2002, à Madagascar,
en compagnie notamment de François-Xavier Verschave, apporter le soutien de nos associations au peuple malgache en lutte pour
la reconnaissance de son choix. Jean-Yves a
participé aux côtés de Survie et d’autres organisations françaises et africaines à plusieurs
contre-sommets franco-africains. Il a aussi
cosigné un chapitre du Livre blanc pour une
politique de la France en Afrique responsable et transparente et participé à la création
de la plateforme citoyenne France-Afrique
dont il était un des membres les plus assidus,
y compris pendant sa maladie. Jusqu’à ses
derniers jours il a été attentif aux souffrances
et aux revendications des peuples africains et
malgaches dans leur longue marche vers une
véritable émancipation.

« La république de
l’imagination »

de Patrice Nganang.
Vents d’ailleurs, collection dirigée par J-L
Raharimanana.
L’Afrique rêve-t-elle encore ? Terre traversée par l’infamie tout au long de son
histoire récente et actuelle (esclavage,
colonisation, dictatures, libéralisme sauvage), ses enfants pensent-ils encore y
bâtir leurs rêves. Et y fonder leurs avenirs ?
«L’homme meurt en ceux qui se taisent
devant la tyrannie », écrivait le prix Nobel Wole Soyinka. Patrice Nganang est
de ceux qui ne supportent pas le silence
complice. En cinq lettres adressées au
benjamin qui ne rêve plus que de l’Occident, l’auteur reprend parole et écriture
pour patiemment reconstituer ces rêves
assassinés. Ceux
d’Um Nyobè qui
rêvait d’une humanité entièrement
libre de tout oppresseur, ceux de
Njoya visionnaire
d’une bibliothèque idéale et qui
désirait inscrire
le
continent
africain dans les
archives collectives de l’humain et ceux
d’une jeunesse
fracassée par
la dictature...
Qui ne rêve
pas son avenir le subit.

No 183 n Septembre 009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 9

A fleur de presse

Salves
Génocide des Tutsi rwandais

les jugements à l’emporte-pièce
de Politis
« Rwanda : Védrine
s’explique », annonçait
en une l’hebdomadaire
Politis dans son numéro
du 9 juillet. Par cette
interview de deux
pages, non seulement
l’hebdomadaire, par la
voix de son directeur de la
rédaction, Denis Sieffert,
prétend verser « une pièce
importante », alors que
l’ancien secrétaire général
de l’Élysée sous François
Mitterrand ne fait que
resservir une énième fois
les dénégations officielles
concernant les complicités
françaises dans le génocide
des Tutsi ; mais en plus il
qualifie ses explications de
« convaincantes ». « Ni les
faits, ni la logique politique »
ne permettraient de les
remettre en doute. Puisque
Sieffert prétendait juger
des faits sans en examiner
sérieusement aucun.
Raphaël Doridant coauteur
du dernier ouvrage publié
par Survie, La complicité de
la France dans le génocide
des Tutsi au Rwanda
(L’Harmattan, 2009), lui a
adressé, au nom de Survie,
la mise au point suivante.
Politis a finalement publié
un texte de réponse de
Serge Farnel, rédacteur de
la revue La Nuit rwandaise
(www.politis.fr/article7771.
html).

J

’ai lu attentivement l’entretien que
vous avez eu avec Hubert Védrine
et votre article de commentaire intitulé «Une pièce au dossier ». Le fait que
Politis ait sollicité d’Hubert Védrine un
entretien sur la question de la complicité
française dans le génocide des Tutsi au
Rwanda peut se comprendre. Mais pour
que cet entretien ne tourne pas à l’exercice facile d’autojustification, il aurait
fallu verser d’autres « pièces au dossier », pour reprendre l’expression de
Denis Sieffert. Pourquoi pas un entretien
– à venir, sans aucun doute – avec Patrick de Saint-Exupéry ou Colette Braeckman ? En attendant, permettez-moi de
vous suggérer quelques questions complémentaires à poser à M. Védrine lors
de votre prochain entretien avec lui.

Avant le génocide de 1994
Les autorités françaises étaient-elles informées de la possibilité d’un génocide
des Tutsi rwandais dès l’automne 1990,
comme en font foi des télégrammes diplomatiques de l’attaché de défense et
de l’ambassadeur de France à Kigali ?
Les officiers français intégrés à la hiérarchie militaire rwandaise entre 1990
et avril 1994, jusqu’au plus haut niveau
(conseiller du chef d’État-major des Forces armées rwandaises) pouvaient-ils
ignorer que le régime rwandais mettait
en place un système d’autodéfense civile visant à enrôler la population dans la
lutte contre le FPR et ses «complices»
(c’est-à-dire, aux yeux du régime, tous
les Rwandais tutsi) ? Pourquoi, sachant
cela, les autorités françaises ont-elles
continué à soutenir le régime rwandais
(livraisons d’armes, formation des soldats et des miliciens Interahamwe, appui
au combat) après les premiers massacres
de Tutsi commandités par le pouvoir
dans plusieurs régions du Rwanda entre
1990 et 1993 ?

Pendant le génocide
Les autorités françaises ont-elles été
conscientes du démarrage du génocide
dès son commencement, comme le laisse
penser l’ordre d’opération d’Amaryllis
(opération d’évacuation des Français et
des Européens), daté du 8 avril 1994, qui
indique que se déroule à Kigali depuis
la veille «l’élimination des opposants

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2009 n No 183

et des Tutsi» ? Pourquoi dans ce cas
n’ont-elles pas enjoint à nos soldats de
secourir les victimes au lieu de donner
l’ordre de ne pas montrer aux médias
«des soldats français n’intervenant pas
pour faire cesser des massacres dont
ils étaient les témoins proches»? Pourquoi la France, membre permanent du
Conseil de sécurité de l’ONU, a-t-elle,
comme les autres, voté, le 21 avril 1994,
la réduction drastique du contingent de
Casques bleus, abandonnant les Rwandais tutsi à leur sort tragique ? Pourquoi les plus hautes autorités françaises
ont-elles reçu à Paris, le 27 avril 1994,
deux des pires extrémistes hutu, responsables du génocide en cours, accueillis
à l’Élysée par Bruno Delaye, conseiller
Afrique de François Mitterrand, à Matignon par Edouard Balladur et au Quai
d’Orsay par Alain Juppé ? Pourquoi un
conseiller du chef d’État-major des Forces armées rwandaises, qui encadraient
le génocide, a-t-il rencontré à Paris, du
9 au 13 mai 1994, le général Jean-Pierre
Huchon, chef de la Mission militaire de
coopération ? Pourquoi ce même général Huchon a-t-il reçu régulièrement,
pendant toute la durée du génocide, le
directeur du service financier du ministère rwandais de la Défense, qui a organisé six livraisons d’armes aux tueurs

entre le 18 avril et le 19 juillet 1994 ?
Pourquoi le président rwandais par intérim s’est-il cru autorisé, le 22 mai
1994, d’adresser une lettre à François
Mitterrand en lui demandant son soutien face au FPR et en espérant que le
président français fasse preuve de son
«habituelle compréhension» ?
A cette date, au moins un demi-million de Tutsi avaient été massacrés au
Rwanda…
Pourquoi le président Mitterrand a-t-il
attendu la mi-juin 1994 pour trouver
urgent d’intervenir au Rwanda afin de
mettre fin aux massacres, alors qu’il
n’en était pas question en avril ?
Pourquoi les troupes de l’opération Turquoise n’ont-elles procédé à aucune arrestation de responsables du génocide,
alors que ceux-ci, défaits militairement
par le FPR, avaient trouvé refuge dans
la zone sous contrôle français ? L’ambassadeur Yannick Gérard avait pourtant envoyé un télégramme à Paris le 15
juillet 1994 indiquant : « […] Dans la
mesure où nous savons que les autorités
portent une lourde responsabilité dans
le génocide, nous n’avons pas d’autre
choix, quelles que soient les difficultés, que de les arrêter ou de les mettre
immédiatement en résidence surveillée
en attendant que les instances judiciaires internationales compétentes se
prononcent sur leur cas. » Pourquoi,
au contraire, les responsables et les
auteurs du génocide (troupes rwandaises, miliciens…) ont-ils pu se réfugier au Zaïre impunément, avec armes
et bagages ? Pourquoi est-il écrit noir
sur blanc dans le numéro d’octobre
1994 de la revue de la Légion étrangère, Képi blanc, que « l’état-major
tactique [de Turquoise] provoque et
organise l’évacuation du gouvernement rwandais vers le Zaïre ? »

Après le génocide
Pourquoi les autorités françaises ontelles maintenu leur alliance avec les
génocidaires en leur fournissant de la
nourriture et des armes de l’été 1994
au printemps 1995 ? Pourquoi le gouvernement français a-t-il refusé, à l’été
1995, d’arrêter, à la demande du gouvernement belge, le colonel Bagosora,
cerveau du génocide, qui faisait, comme
d’autres génocidaires de premier plan,
de fréquentes visites en France ?
C’est à toutes ces questions que M. Védrine pourra répondre lors d’un prochain entretien. Je souhaite, pour la
tranquillité d’esprit de M. Sieffert, que
ses explications semblent encore aussi
convaincantes.
Raphaël Doridant

Madagascar

Ratsiraka dans
un Falcon français

R

elevé dans Le Quotidien de la Réunion et de l’océan Indien (27 août
2009) : «Si Marc Ravalomanana
est arrivé dans la capitale du Mozambique
par la route, les autres chefs des délégations malgaches et leurs membres ont
pris la voie des airs. Didier Ratsiraka,
domicilié à Neuilly-sur-Seine, a bénéficié, une fois encore, de l’appui logistique
de l’État français pour se rendre à Maputo. Comme lors du dernier sommet au
début du mois (le Quotidien du 20 août),
l’ancien président de la Grande île a
voyagé dans un Falcon mis à sa disposition par l’Etec (Escadron de transport,
d’entraînement et de calibration) qui dépend du ministère de la Défense.
Interrogé sur les conditions de l’attribution de cet avion à Didier Ratsiraka, un
membre du ministère de la Défense, qui a
gardé l’anonymat, précise que «nous ne
décidons pas de l’attribution de tel ou tel
avion. Cette décision relève du cabinet du
Premier ministre», qui consulte l’Élysée
avant de se prononcer. Joints hier par
téléphone, les services de Matignon et de
l’Élysée n’ont pas daigné répondre à nos
questions. Reste à savoir si une note
sera envoyée à Ratsiraka... ou aux
contribuables. L’utilisation d’un
Falcon 50 revient à 4 553 euros
l’heure, et à 9 431 euros de l’heure
pour un Falcon 900, un appareil
plus moderne et plus rapide (chiffres 2007). Toujours est-il que cette
attribution traduit le soutien à peine
voilé apporté par la France à Didier Ratsiraka et aux négociations
de Maputo.»
Encore une ingérence inadmissible
qui sent la Françafrique à plein nez.
Voilà que la France subventionne un
ancien dictateur richissime qui a mis
en coupe réglée la Grande île dès
1976. En 2002, battu par Marc Ravalomanana, soutenu discrètement
par Paris, il avait refusé d’admettre
sa défaite tandis que la France traînait des pieds pour reconnaître le
vainqueur.
En mars dernier, deux jours à peine
après de la chute de Ravalomanana
et l’accession par un putsch d’Andry
Rajoelina (dit TGV) à la tête du pays, le
tout nouvel ambassadeur de France, Jean-

Marc Châtaignier le rencontrait entérinant
ainsi sa prise de pouvoir. Une caution réitérée en juillet dernier par la présence à
Madagascar du chef d’État major des forces françaises dans l’océan Indien. Sans
parler du tandem Guéant/Bourgi se démenant pour obtenir que Mouammar Kadhafi
reçoive Andry Rajoelina.
Chose faite à la mi-mai. La Lettre du
Continent nous apprendra plus tard que
lors de son déplacement en Libye, TGV
était accompagné de plusieurs Français
dont Patrick Leloup, son conseiller
pour les questions de sécurité. Sous le
précédent régime, Leloup avait été expulsé de Madagascar car il était considéré comme un soutien de TGV, alors
dans l’opposition.
Deux autres français étaient dans l’avion
à Tripoli, l’avocat Ann-Philippe de La
Giraudière et Philippe Leclerc, le président de la société d’ingénierie financière
Orizon Finance où travaille également
Sophie Deniau, la belle-fille de l’ancien
ministre français de la justice, Jacques
Toubon.
Raphaël De Benito

Didier Ratsiraka, vieux cheval françafricain subventionné par la France

No 183 n Septembre 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

Salves
Gabon

De la continuité dans le changement
Paris a fait, paraît-il, profil
bas au Gabon et a assuré de
sa neutralité à l’occasion de
la dernière présidentielle.

«

L

La France regarde cette élection
avec beaucoup d’attention», a
déclaré le secrétaire d’État à la
Coopération, Alain Joyandet en assurant que
«la seule chose qu’elle fait dans cette élection, c’est d’aider au déroulement normal
des opérations». Et de bien d’insister pour
les «toujours tristes» que «Paris n’avait
pas de candidat». Une position martelée
par les responsables français, dont Nicolas
Sarkozy, à l’attention également des Gabonais, qui reprochent à la France de soutenir
le rejeton d’Omar, Ali Bongo. Une question
sensible alors que les Gabonais ont une forte
aspiration au changement et vouent aux gémonies cette Françafrique haïe. Comme on
n’est jamais trop prudent, la base militaire
française de Libreville a été renforcée par un
contingent de paras de Pamiers en Ariège, au
cas où, bien sûr, des Français seraient la cible
de la vindicte populaire. Par ailleurs, la France
ne manque jamais de souhaiter la «stabilité»
et «le respect des institutions»: «(...) tout ce

qu’on vous demande c’est de respecter les
institutions pour que les choses se passent le
mieux possible dans le respect du choix des
Gabonais». Tant pis si les listes électorales
sont douteuses sans possibilité de recours pour
les électeurs et s’il existe de multiples violations du droit constitutionnel. La diplomatie
française n’a pas de candidats mais précise
«qu’aucun candidat n’est hostile aux intérêts
de la France», (c’est l’essentiel), «même si
Ali Bongo peut apparaître comme l’homme le
mieux à même de garantir une stabilité au Gabon». Faut-il comprendre qu’il est le mieux
à même de garantir la stabilité des intérêts
français. Quant aux Gabonais, ils sont «stabilisés» dans la misère depuis quarante ans.
Mais voilà, l’action de la France en Afrique
a plusieurs dimensions, l’officielle et l’officieuse avec sa diplomatie parallèlle. Or celleci s’est beaucoup démenée cet été, comme
au bon vieux temps du clan des Gabonais.
D’abord, Robert Bourgi, proche du clan
Bongo et conseiller de Sarko qui déclarait en
juin soutenir à titre personnel Ali Bongo tout
en se targuant d’avoir la «totale confiance de
Sarkozy». Ensuite, dans l’ombre d’Ali, les très
actifs hommes d’affaires corses, vieux compagnons de son père, Michel Tomi et André Giacomoni (Lettre du Continent n° 570).

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12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2009 n No 183

A l’heure où nous bouclons ce numéro, trois
candidats se sont déclarés vainqueur. Ali
Bongo bien sûr, Pierre Mamboundou (UPG),
faussement présenté comme un opposant radical, mais aussi l’ancien ministre de l’Intérieur,
André Mba Obame (AMO) et ses conseillers
français. Ce dernier, ex-ami intime d’Ali, le
«frère jumeau», a été de tous les coups tordus d’Omar Bongo. C’est lui qui a embastillé,
l’hiver dernier, les représentants de la société
civile qui dénonçaient la coupe réglée du Gabon. Aujourd’hui, il n’hésite pas à user d’une
arme nucléaire, l’ethnisme en jouant les Fang
(lui-même) contre les Béké (Bongo).
Après la réélection de Sassou au Congo-Brazza, la légitimation du putschiste mauritanien
Abdel Aziz, la bienveillance accordée au coup
d’État institutionnel de Tandja au Niger, le
soutien à peine voilé à Rajoelina à Madagascar, les élections présidentielles gabonaises,
l’été 2009 aura été un excellent cru pour la
Françafrique donnée pour moribonde. Il sera
toujours temps, pour Sarkozy, de décréter
l’année 2010, année de l’Afrique : «Ce sera
une année dédiée à la fidélité dans l’amitié et
la solidarité. Et je souhaite que 2010 signale
aussi l’achèvement d’une rénovation profonde
de nos relations avec le continent africain».
Raphaël De Benito
Bulletin fondé par F.-X. Verschave

Directrice de la publication: Odile Biyidi
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Sharon Courtoux, Sisulu Mandjou Sory,
Victor Sègre, David Mauger, Odile
Tobner, Vincent Munié.
Ils ont part icipé à ce numéro: A.Primo,
D.Dubreuil, P.Rohman, B.Farget, JF de
Montvallon, R.Doridant
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