Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs
I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Dans ce numéro
Togo
Nous voici «au
bord du marigot» !
À trois mois de la
présidentielle prévue
le 28 février 2010, analyse
des enjeux et des rapports
de force de la scène
politique togolaise alors
que Faure Gnassingbé fait
des œillades appuyées à la
France. (page 4)
Sommaire
ËP. 2 Les brèves de la Françafrique Le chiffon rouge du terrorisme
islamiste – La drogue, plus que
l’islamisme – Compaoré, médiateur
multicarte – Copenhague, salon du nucléaire pour Sarko – Gabon, épilogue
électoral attendu – Faux procès pour
faux dinars – Manque de coopération
ËP. 3 Editorial Survie a 25 ans !
ËP. 4 Dossier togo Nous voici au
bord du marigot !
À trois mois de la présidentielle, analyse des
enjeux et des rapports de force de la scène
politique togolaise alors que Faure Gnassingbé fait des œillades appuyées à la France.
ËP. 5 Témoignage André Afanou :
“Le Cacit, contre l’impunité” Le Col-
lectif des associations contre l’impunité au
togo (Cacit) est un réseau d’associations
de la société civile togolaise œuvrant dans
la lutte contre l’impunité. Il s’est illustré
par l’assistance juridique et judiciaire aux
victimes des violences politiques en 2005.
Notre supplément du mois de décembre
Graphisme, Sébastien Marchal
Survie, depuis un
quart de siècle
Les gouvernements passent, les promesses
fusent, la françafrique demeure....
1984 - 2009 Rétrospectives sur vingt-cinq
de combats. 8 pages de supplément !
Survie, 25 ans
Le 24 juin 1981, sur l’initiative du Parti radical italien, on diffusait dans les plus
grandes capitales de l’Occident un document contre l’extermination par la faim, signé par cent treize prix Nobel. Parmi ceux qui répondirent à cet appel, publié dans
Le Monde, se trouvait un homme résolu, François-Xavier Verschave. L’association
Survie-France fut créée en 1984 pour réaliser les objectifs de ce manifeste.
(suite page 3)
Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 186 Décembre 2009 - 2,30 euros
ËP. 7 France L’or de Bongo
L’information est passé inaperçue début
novembre : la condamnation à quatre
ans de prison ferme et à 50 000 euros
d’amende d’un pied nickelé de la françafrique, Olivier Bazin.
ËP. 8 Côte d’ivoire Le business des
com’zones
La publication du rapport annuel du
Groupe d’experts onusien
w w w. s u r v i e . o r g
En bref
Le chiffon rouge du
terrorisme islamiste
À en croire les gouvernements français et
américain, la région du Sahel est le sanctuaire de terroristes islamistes. La menace
supposée justifie les accords de coopération antiterroristes avec les pays de la région. Dans le cas de la France, entre autres
prétextes, la lutte antiterroriste autorise le
soutien à des coups d’États comme celui
du général putschiste mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz, avec qui les
contacts sécuritaires se font au plus haut
niveau. Et peu importe si le gouvernement
mauritanien n’hésite pas à manipuler la
question afin de s’assurer d’un soutien
occidental (Billets d’Afrique, juillet-août
2008). Tout le monde est gagnant : des
putschistes légitimés tandis que la France
renforce son influence dans une région à
fort potentiel pétrolier.
Or, d’après des experts américains auditionnés au Congrès des États-Unis, la
branche maghrébine d’Al-Qaïda (Aqmi,
ancien Groupe salafiste pour la prédication et le combat, GSPC), groupe originaire d’Algérie, n’a pas vraiment réussi
à étendre sa zone d’influence dans la région du Sahel. Ces experts, qui s’exprimaient devant une commission du Sénat
chargée de la lutte anti terroriste au Sahel
(Burkina Faso, Tchad, Mali, Mauritanie,
Niger, Nigeria et Sénégal) ont estimé que
l’Aqmi est «étranglée financièrement, en
particulier en Algérie, et est incapable
d’atteindre ses objectifs en matière de recrutement». Selon John Carson, sous-secrétaire d’État américain pour les Affaires
africaines, l’Aqmi prône «une idéologie
et des tactiques violentes» trop radicales pour la plupart des habitants du Sahel
(AFP, 17 novembre). Le groupe n’a pas
réussi à bâtir «des alliances significatives
avec les mouvements d’insurrection et les
réseaux criminels actifs dans la région»,
a-t-il ajouté, estimant que l’organisation
«ne peut sérieusement menacer des gouvernements ou la stabilité régionale, ni
ne devrait gagner un soutien important
parmi les populations de la région».
La drogue plus que
l’islamisme
Plus que l’extrémisme islamiste, le trafic
de drogue entre l’Amérique latine et l’Europe constitue «la menace la plus importante contre la stabilité régionale», a affirmé mi-novembre David Gutelius, expert
de la société de consultants Ishitrak, devant
un groupe de sénateurs américains. Cet expert, qui cite notamment le Maroc, la Libye et l’Égypte parmi les pays de transit.
De son côté, l’Office de l’ONU contre la
drogue et le crime (ONUDC) affirmait en
2008 que la Guinée-Bissau semblait être «un
point clé d’entrée de la cocaïne en Afrique».
La Guinée Conakry est également touchée mais aussi d’autres pays comme le
Libéria, le Sénégal et le Mali où vient
d’être découvert un mystérieuse Boeing
calciné ayant servi au transport de drogue.
Compaoré,
médiateur multicarte
Dans une frénésie rédemptrice, le président burkinabé est sur tous les fronts de
la médiation internationale, lui qui est
davantage connu pour son rôle dans la
déstabilisation de la sous-région, du Liberia à la Côte-d’Ivoire. Une stature de
sage que lui façonnent ses admirateurs
français réunis dans l’association FranceBurkina. Après la Guinée où il vient de
conforter Dadis Camara, Blaise Compaoré s’est donc rendu au Soudan, les 30
et 31 octobre dernier, pour une «visite
d’amitié et de travail». Il y a rencontré
le président Omar el-Béchir, sous le coup
d’un mandat d’arrêt international pour
crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis au Darfour. Lors d’un sommet de l’Union africaine en juillet à Syrte
(Libye), les États africains avaient décidé
de ne «pas coopérer» avec la CPI «dans
l’arrestation et le transfert» d’el-Béchir,
en estimant notamment que la demande
de la Cour sapait «les efforts déployés en
vue de faciliter un règlement rapide du
conflit au Soudan» . Six ans de conflit,
300 000 morts selon les estimations de
l’ONU, des milliers de réfugiés, on a vu
règlement plus rapide. À ce sujet, Kouchner, tout jeune ministre d’ouverture, qui
avait fait du Darfour son dossier prioritaire est désormais d’une discrétion de
violette. Pis, on risque de voir el-Béchir
au prochain sommet Afrique-France du
Caire, les Égyptiens souhaitant l’inviter !
Avec Compaoré en médiateur ?
Copenhague, salon
du nucléaire pour
Areva et Sarkozy !
Sarko, Lula même combat pour sauver le
climat ! C’est la jolie fable mise en scène
par la communication présidentielle.
La réalité est moins merveilleuse.
Outre l’instauration d’un marché Carbone, un autre des aspects négatifs du Protocole de Kyoto, en vigueur depuis 2005,
est la création des mécanismes de développement propre (MDP). Un dispositif
qui autorise les entreprises des pays riches
(donc soumis aux objectifs de réduction
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2009 n No 186
des émissions carbone) à investir dans les
pays pauvres sur des projets reconnus propres. On a ainsi vu la promotion de grands
projets écologiquement néfastes (grands
barrages, agrocarburants, huile de palme,
etc...). Avec ces investissements, les entreprises gagnent ainsi un équivalent en
crédits d’émission permettant d’atteindre
les objectifs de réductions au niveau domestique. D’ici 2020, 20 % de diminution
doivent être atteints dans les pays riches,
10 % pouvant être liés aux MDP.
Or, ce qui est en jeu à Copenhague, c’est
le développement des MDP à la gestion
des forêts, aux terres pour enfouir le carbone et au nucléaire ! D’où l’activisme
complice de Lula, dont le pays est en partie recouvert par la forêt amazonienne, et
de Sarkozy, VRP tout azimut du nucléaire
français, des pays du Golfe au Nigeria en
passant par l’Égypte. Le 19 novembre,
Jean-Louis Borloo confiait à Fodé Sylla la
mission «d’appuyer l’action du ministre et
d’entretenir les contacts avec les ministres
africains de l’environnement» d’ici à la
conférence de l’Onu sur le climat à Copenhague. Fodé Sylla, présenté comme ancien
président de SOS racisme, est aussi – et
surtout – salarié de la multinationale du nucléaire Areva nous indique le communiqué
de presse du réseau Sortir du nucléaire (23
novembre) qui ajoute : «Dans les faits, M.
Sylla a pour mission de convaincre les dirigeants africains de soutenir les manœuvres
des autorités françaises qui tentent de faire
inclure le nucléaire dans les options favorables au climat. Il est intolérable qu’une
mission de la diplomatie française soit littéralement fusionnée avec les intérêts de la
multinationale Areva.»
Gabon, épilogue
électoral attendu
À peine trois semaines après le refus de la
cour d’appel de Paris d’ouvrir une enquête
dans l’affaire dites des « Biens mal acquis»,
c’est évidemment à la France qu’Ali Bongo,
«le meilleur défenseur des intérêts français
dans tous les domaines», selon l’expression
de Robert Bourgi, a réservé sa première visite diplomatique officielle hors du continent
africain. Échange d’amabilités à l’Élysée :
Bongo a jugé «exemplaire» l’attitude de
la France «par rapport aux élections gabonaises», tandis que Sarkozy a «salué les réformes engagées par Ali Bongo, notamment
l’accent mis sur la bonne gouvernance et la
lutte contre la corruption, et l’a encouragé
à poursuivre dans cette voie». Ali Bongo a
par ailleurs donné un signe fort en matière
de rupture: il n’a pas séjourné à l’hôtel Meurice, où son père avait ses habitudes, mais au
George V... Et il a bien entendu rencontré,
selon La Lettre du Continent, les responsa-
Éditorial
bles de la DCRI, de la DGSE, de Total, et
quelques autres. Sans doute pour recevoir
d’autres encouragements en matière de
«bonne gouvernance».
Présidence
franco-gabonaise
Début novembre, Ali Bongo a annoncé
vouloir interdire, dès 2010, l’exportation
de grumes, afin de sortir le pays d’une économie de rente et de lutter contre le chômage par le développement d’une industrie
locale de transformation du bois. Mesure
louable qui aurait déjà due être aux trois
quarts réalisée aujourd’hui, si l’on en croit
le code forestier mis en place par Omar
Bongo en 2001, mais qui a semé un vent de
panique chez les patrons français. Ceux-ci
ont immédiatement réclamé des délais supplémentaires et des mesures de compensation auprès de la présidence… française.
Faux procès pour
faux dinars
Alors que se déroule à Paris le procès de l’affaire des vrais-faux dinars de Bahreïn, dans
laquelle Déby, Hassan II et Mobutu auraient
été impliqués au premier plan, la France
vient de refuser un visa à Hassan Fadoul, ancien homme de main du dictateur tchadien
réfugié au Togo, qui sera donc jugé en son
absence malgré sa demande de comparaître.
Il ne pourra donc pas, comme il l’a déjà fait
publiquement pour le site Bakchich, mettre
en cause son ancien patron. Vraiment pas de
chance... Bakchich rapporte aussi que la photocopie fournie par Fadoul d’un chèque de un
milliard de FCFA à l’ordre d’Idriss Déby a
été écartée par le tribunal au motif qu’il existe
sans doute beaucoup d’Idriss Déby en Afrique... Et ils sont tous millionnaires.
Silence complice
Après l’arrestation du journaliste Taoufik
Ben Brik le 10 novembre dernier, notre ministre des Affaires étrangères s’était fendu
d’une déclaration pour le moins faiblarde:
«Quand on a été élu pour la cinquième fois
et qu’on dirige ce pays avec habileté (...), je
pense que c’est inutile». Elle a néanmoins été
suivie d’une virulente campagne du pouvoir
tunisien contre «l’ingérence» et la «politique coloniale» de la France. En dépit de la
solidarité exprimée par plusieurs associations
et journalistes à l’égard de Taoufik Ben Brik
les diplomaties européennes sont restées silencieuses et aucun Etat européen représenté
en Tunisie ni aucun membre de la délégation
de la Commission européenne à Tunis n’a eu
le courage d’envoyer des observateurs au procès. Une parodie de justice a condamné Taoufik Ben Brik, malade, à six mois de prison.
Vingt-cinq ans !
(suite de la page 1) Le texte pointait clairement le «désordre politique et économique qui règne aujourd’hui». Il posait l’axiome qui nous sert de guide : «Il faut que
tous et chacun donnent valeur de loi au devoir de sauver les vivants, de ne pas tuer
et de ne pas exterminer, que ce soit par inertie, par omission ou par indifférence.»
Parmi les objectifs concrets, si celui d’augmenter et d’institutionnaliser l’aide a
montré ses limites, il en est un qui reste essentiel : «Si les gens savent, s’ils sont informés, nous ne doutons pas que l’avenir puisse être différent de ce qu’il menace
d’être et semble fixé pour tous et dans le monde entier.»
Un quart de siècle après, la situation est d’une urgence grandissante. La prévision
selon laquelle il fallait s’attendre à ce que «notre époque» soit «celle de la catastrophe», s’est révélée cruellement exacte. Le recours proposé s’impose toujours
avec la même acuité : «Si ceux qui sont sans pouvoir et sans défense s’organisent,
utilisant leurs rares mais durables armes – celle de la démocratie politique et des
grandes actions non-violentes “gandhiennes”.»
Défendre la démocratie politique là où elle est menacée – et nous savons qu’elle
n’est jamais acquise mais constamment soumise aux efforts d’intérêts extrêmement puissants qui n’ont de cesse de la vider, par tous les moyens, de son contenu effectif –, l’instaurer là où elle est absente, partout où l’intérêt des peuples est
impudemment bafoué par ceux qui les gouvernent et les bâillonnent, profanant le
mot de «démocratie» dont ils osent s’affubler, tel est le combat que nous avons
engagé. Pour cela il suffit aux simples citoyens que nous sommes de nous lever
et d’oser dire non à la passivité et la soumission à ce qu’on préfère appeler fatalité
pour ne pas avoir à nommer les causes objectives des tragédies qui surviennent.
Grâce en effet au courage et à la volonté obstinée d’un homme modeste, le manifeste des prix Nobel n’est pas resté, comme tant d’autres appels, une voix qui crie
dans le désert, il s’est concrétisé dans l’existence d’une association, modeste elle
aussi, à la mesure de nos moyens. François-Xavier Verschave n’a pas attendu que
je ne sais quel bienheureux hasard lui donne les moyens de son action, il ne s’est
pas découragé devant l’énormité de la tâche1, il a seulement commencé à marcher avec une poignée d’amis aspirant au même but, qui n’avaient que leur seul
dévouement. Certains, comme lui-même, sont tombés sur le chemin, quelquesuns, comme Sharon Courtoux, l’associée des toutes premières heures, n’ont jamais renoncé à œuvrer quotidiennement et bénévolement pour faire avancer les
objectifs de l’association. Survie a conquis, au fil des années, une base solide de
militants à l’enthousiasme indestructible et à l’engagement généreux et lucide, qui
ne ménagent pas leur peine avec une joyeuse abnégation.
A tous, en ce vingt-cinquième anniversaire, il faut dire merci d’avoir, par leur exemple, montré qu’il n’est pas nécessaire d’être puissant matériellement pour «changer la vie» et peser sur le devenir du monde. Il suffit d’être fidèle à ses exigences et
de leur accorder plus d’importance qu’aux soucis, même légitimes, qui ne doivent
pas nous prendre tout entiers. Il faut laisser la part de l’action pour le rêve.
Odile Tobner
1. François-Xavier Verschave, l’homme qui voulait soulever les montagnes . Sous la direction de
Mehdi Ba et Pierre Laniray, éditions Les Arènes 2006.
A lire dans Billets d’Afrique,
version électronique survie.org
l Chirac, l’imposture de sa Fondation pour le développement
durable et le dialogue des cultures
(...) déclaration stupéfiante de Chirac, affirmant qu’«une grande partie de l’argent
qui est dans notre porte-monnaie» vient de «l’exploitation de l’Afrique», que «le
bon sens et la justice» exigent de «rendre aux Africains ce qu’on leur a pris» (...)
l Une pluie de raoulteries
Éric Raoult multiplie les pataquès qu’il ne faudrait cependant pas prendre pour des
maladresses à un moment où, en campagne électorale, il importe de draguer les
électeurs du Front national.
l Niger. Témoignage d’Ali Idrissa
Coordinateur du Réseau des organisations pour la transparence et l’analyse budgetaire (ROTAB) et coordinateur de la coalition Publiez ce que vous payez Niger,
analyse la situation politique un mois après les élections législatives.
No 186 n Décembre 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Dossier
Togo
Nous voici «au
bord du marigot» !
À trois mois de la présidentielle prévue
le 28 février 2010, analyse des enjeux et
des rapports de force de la scène politique
togolaise alors que Faure Gnassingbé fait des
œillades appuyées à la France.
E
lle est bien futée la pythie qui sera
en mesure de prédire si la présidentielle, élection capitale, attendue
des Togolais aura lieu ou non. Capitale,
car soit elle consolidera la dynastisation
du clan Gnassingbé, soit elle permettra
enfin une alternance. Capitale encore parce que dans le pré carré françafricain, le
Togo sera le premier à inaugurer par une
élection majeure l’année 2010, proclamée
«l’Année de l’Afrique» afin de célébrer
le cinquantenaire des indépendances africaines. En attendant de voir l’armée togolaise mono-tribale et poly-brutale défiler
martialement le 14 juillet sur les Champs
Elysées, le scrutin de février sera l’occasion de vérifier les véritables intentions de
«rupture» de Nicolas Sarkozy qui a donné sa bénédiction aux récentes mascarades
au Congo-Brazza, au Gabon, en Mauritanie et au Niger dans la pure tradition de
ses prédécesseurs. C’est dire tout l’enjeu
qui entoure la présidentielle togolaise à la
fois comme les autres et pas comme les
autres en bien de ses aspects.
Où en est l’opposition devenue un ectoplasme à force de nomadisme politique ?
Où en est le pouvoir RPT (Rassemblement du Peuple Togolais), ébranlé par la
récente «affaire Kpatcha », mais solidement en place depuis 1967, de père en fils,
passé maître dans la haute voltige de la
manipulation, de la fourberie et dans l’art
d’allécher ses opposants par quelques sucettes et cacahuètes empoisonnées ?
Une opposition épuisée, sans
stratégie lisible
Les partis d’opposition viennent de sortir de
leur atonie politique en mettant sous pression le pouvoir RPT par des revendications
touchant à des réformes constitutionnelles
et institutionnelles, actées dans une douzaine
d’accords jamais appliqués. Notamment le
dernier en date, l’Accord politique global
(APG) du 20 août 2006 sous l’égide du facilitateur ambigu, le burkinabé Blaise Compaoré, considéré comme le parrain sous-régional
françafricain de Faure Gnassingbé à la mort
de son père en février 2005.
Sans être précis dans les termes, cet APG
imposait «la révision du cadre électoral»,
des «réformes institutionnelles», d’examiner «les problèmes de sécurité» et «le problème de l’impunité», etc.
Le 26 septembre 2009, quatre partis d’opposition (CAR, CDPA, PSR, OBUTS)
conduits par le plus important d’entre eux,
l’Union des forces de changement (UFC) de
Gilchrist Olympio, ont organisé un meeting
réussi au cours duquel ils réclament «le rétablissement du mode de scrutin uninominal
majoritaire à deux tours» conformément à
l’APG qui n’est pas aussi précis, d’autant
que Gilchrist Olympio (pas l’UFC en tant
que parti) et le RPT n’y étaient pas favorables. Il faut savoir que cette revendication a
été soulevée pour la première fois dans une
lettre datée du 10 septembre adressée par le
secrétaire général du CAR, Dodji Apevon,
au facilitateur Compaoré qui préféra esquiver par un silence épais. Plus tard, dans un
«Mémorandum pour une élection transparente en 2010 au Togo» du 29 octobre, le
secrétaire général de l’UFC, Jean-Pierre Fabre, récapitule les onze points qui font grief
avec le pouvoir. Mémorandum qui reprend
les recommandations de la Mission d’observation électorale de l’Union européenne
à la suite des législatives contestées d’octobre 2007. A son tour, le président de l’UFC,
Gilchrist Olympio, insiste sur cette demande
de scrutin à deux tours dans un communiqué
signé du 12 novembre, assortie de menace
de boycott à peine voilé, alors qu’il s’est
toujours opposé à ce mode de scrutin. Il est
relayé trois jours plus tard, le 15 novembre,
par le CAR, ces deux formations avec leurs
31 députés contre 50 RPT constituant l’opposition parlementaire depuis les législatives
d’octobre 2007. Comme à son habitude, le
RPT réagit en trois temps : dans un premier
temps il fait la sourde oreille, dans un second
temps, son secrétaire général pose la question de la pertinence d’une telle revendication, et dans un troisième temps, son ministre-conseiller spécial à la présidence, le
Français Charles Debbasch, persifle l’irres-
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2009 n No 186
ponsabilité de l’opposition dont la menace
de boycott est un aveu de fiasco électoral
annoncé.
Une commission électorale sous
tutelle
C’est au moment où l’opposition semble reprendre du poil de la bête que la commission
électorale (CENI) annonce, le 16 novembre,
le report de la révision des listes électorales
au 18 décembre alors actée dans son agenda
au 19 novembre. Parce que, fait-elle remarquer, d’une part «la plupart des listes des
membres des Comités de liste et cartes ne
[lui] sont pas encore parvenues», d’autre
part «les textes et le reconditionnement des
équipements de révision des listes électorales par les sociétés prestataires de service ne
sont pas encore achevés» et enfin «les différents documents ainsi que les supports de
sensibilisation devant servir à la révision des
listes électorales sont en cours de finalisation». Pour la première fois de son histoire,
la CENI est chargée d’organiser de A à Z une
élection, qu’elle supervisait seulement, alors
qu’on sait bien qu’elle ne dispose pas de ressources (humaines, techniques, savoir-faire,
etc…) nécessaires pour le faire.
Par ailleurs, se pose la question de son indépendance qui implique qu’au moins la «compétence», la «probité» et «l’impartialité»
soient les critères cardinaux qui président à la
désignation de ses membres. Mais une CENI
«indépendante» de toute tutelle politique ne
s’est jamais vue au Togo, toujours placée, au
moins, sous l’autorité du ministère de l’Intérieur et de la présidence de la République,
directement intéressée. La nomination de ses
membres obéit à des critères d’appartenances
partisane et ethnique qui se corrèlent et surplombent tout critère de sélection rationnel et
universel. C’est à partir de cette corrélation,
durablement imposée, en grande partie, par
le pouvoir, que le RPT et son opposition se
livrent bataille pour le contrôle de la direction
de la CENI, stratégique dans la production
des résultats électoraux. Suite page 6 ....
Témoignage
André Kangni Afanou : « Le CACIT,
contre l’impunité »
Le Collectif des Associations
Contre l’Impunité au Togo
(CACIT) est un réseau
d’associations de la société
civile togolaise œuvrant dans
la lutte contre l’impunité.
Né au sein de la diaspora
togolaise en France, il
s’est ensuite implanté au
Togo et s’est illustré par
l’assistance juridique et
judiciaire aux victimes des
violences politiques en
2005. Témoignage d’un des
membres, André Knangi
Afanou.
Billets d’Afrique : L’impunité est-elle si
courante au Togo qu’il faille créer un collectif d’associations pour le combattre?
André Afanou : Bien sûr. Déjà en 2004, le
gouvernement du président défunt Gnassingbe Eyadéma, dans le cadre des 22
engagements pris devant l’Union Européenne, avait promis d’engager une lutte
contre l’impunité pour que prévale un Etat
de droit. Cela confirme, a contrario qu’il en
reconnaissait l’existence ; avant et après
2005, beaucoup d’institutions et ONG nationales et internationales (Amnesty International, ONU notamment) avaient publié
des rapports sur la situation du Togo d’où
il ressortait clairement qu’il importait de
tout faire pour bannir ce phénomène. Le
chef de l’Etat actuel, Faure Gnassingbe,
dans un discours désormais célèbre, prononcé le 28 juillet 2007 à Atakpamé en
présence de la Représentante du Bureau
du Haut Commissariat des Nations Unies
aux droits de l’homme, reconnaissait
l’existence du phénomène et s’engageait
à le combattre. Une autre manifestation de
l’impunité dont on parle très peu souvent,
ce sont les crimes économiques.
Le CACIT a accompagné les victimes
dans les procédures judiciaires en les
amenant à déposer des plaintes (cinq en
2007, trente-sept en 2008 et trente-cinq en
2009). Notre travail consiste à recueillir
les dépositions des victimes, rédiger et
constituer les dossiers de plaintes et à offrir les services d’avocats. Nous consta-
tons malheureusement que les autorités ne
se pressent pas pour favoriser l’instruction
des dossiers. La première des difficultés est
de payer une caution pour chaque dossier
de plainte (en moyenne 45 euros). Difficile de réunir les sommes demandées et
le juge semble vouloir nous dissuader en
fixant un montant exorbitant de près de
1500 euros. Outre les contraintes financières, nous avons aussi de réelles difficultés
à trouver des avocats disponibles et même
à les protéger des pressions de toutes sortes
qui pourraient être exercées sur eux. Notre
action nous a aussi valu des intimidations,
nos locaux ayant été cambriolés par trois
fois.
BDA : Quel est le climat politique à l’approche de l’élection présidentielle ?
André Afanou : L’élection présidentielle
représente souvent un enjeu très important
en Afrique en général et au Togo en particulier. Actuellement le débat politique est
très animé et le processus qui a conduit à
la désignation des membres de la Commission électorale nationale indépendante a
été marqué par des dissensions importantes entre les acteurs du jeu politique. Sur
les conditions d’organisation, le débat sur
le mode de scrutin a ressurgi : une large
partie de l’opinion publique demande que
le Togo revienne au mode de scrutin à deux
tours. Sur un autre plan, la volonté du pouvoir de museler les médias en octroyant
beaucoup de pouvoirs à la Haute Autorité
de l’Audiovisuel et de la Communication
(HAAC) a été dénoncée par les organisations de médias et la société civile ; la
recomposition de la Cour constitutionnelle
a suscité aussi beaucoup de débats. Les
conditions d’organisation de cette élection
sont donc, à ce jour, loin d’être consensuelles. Nous espérons que les différentes parties prenantes auront à cœur de respecter
la volonté des urnes et ne pas fausser les
règles du jeu à leur profit.
BDA : Quel rôle la société civile entendelle jouer lors de cette élection ?
André Afanou : Les organisations de la
société civile sont déjà mobilisées pour
jouer un rôle à plusieurs niveaux notamment dans la sensibilisation des populations sur les enjeux et les mécanismes
du vote, l’observation du processus, le
plaidoyer auprès des institutions natio-
André Knangni Afanou,
juriste du Cacit
nales et internationales afin de garantir
une élection libre et démocratique et, au
besoin, mettre en place un décompte parallèle des résultats.
BDA : Quelle attitude attendez-vous de
la France, soutien historique du régime
Eyadéma ?
André Afanou : Sous Eyadéma, le Togo
n’avait jamais connu d’élection présidentielle réellement transparente et
démocratique. La part de responsabilité
de la France est grande. On se souvient
de l’empressement de Chirac à féliciter
Eyadema «son ami personnel» chaque
fois que celui-ci faisait proclamer des
résultats frauduleux. Au moment où
l’Etat français prétend vouloir faire de
l’année 2010, année de l’Afrique pour
marquer le cinquantenaire des indépendances, il est temps qu’avec cette présidentielle, la France donne un signal fort
aux Togolais d’abord et aux Africains
ensuite. Soit elle se range du côté de
la démocratie et des libertés, soit elle
continue de promouvoir la voie de la
tricherie et de la malhonnêteté et dans
ce cas, elle doit assumer le fait d’être le
soutien des régimes autoritaires. J’ose
croire que le président Sarkozy et son
gouvernement inscriront leur action
dans la première logique.
Lire l’interview complète sur survie.org
No 186 n Décembre 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
…Suite de la page 4 C’est cette corrélation
qui explique largement l’éjection de Henri
Lardja Kolani, censé être proche du pouvoir.
Ejection réclamée par l’opposition parlementaire qui va participer assez paradoxalement
à l’élection de son remplaçant, Issifou Taffa
Tabiou, un militant du RPT pur jus selon
son état de service. Il est en effet membre
du Comité central du RPT, et depuis 2008,
conseiller technique auprès de Pascal Bodjona, ministre d’Etat, ministre de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et des
Collectivités locales et son homme de main.
Après cette erreur de casting monumentale,
l’opposition pourra-t-elle revenir sur la composition très inégale de la CENI en sa défaveur avec seulement 5 membres contre 12
proches du pouvoir ?
Faure en terrain miné
Pendant ce temps, Faure Gnassingbé est
dans un état de fragilité qui s’est aggravé au
fur et à mesure que l’échéance du 28 février
s’approche. Il s’est rendu compte que s’asseoir dans le fauteuil de son père ne suffit pas
à lui conférer la légitimité et qu’il n’arrivera
pas à faire oublier les conditions meurtrières
dans lesquelles il a capté le pouvoir en février-avril 2005. Scandalisés par la mauvaise
gestion de l’héritage et des conflits sans fin,
des généraux et des officiers de l’armée ainsi
que des barons civils du régime, qui avaient
cru miser sur le bon cheval et l’avaient imposé à la population avec le soutien cynique de
Jacques Chirac, ont déserté le navire ou sont
garés dans les parkings souterrains du pouvoir. Ses parrains régionaux et internationaux
de l’époque ont pris aussi diverses voies obliques : le président ghanéen John Kufuor et
son homologue nigérian Olusegun Obasango
ne sont plus aux affaires, et surtout Jacques
Chirac ainsi que le VRP de Faure, Louis Michel, déguisé en commissaire européen, ne
peuvent plus instrumentaliser l’OIF, la CEDEOA ou l’Union africaine (UA). L’imprévisible dictateur libyen, Mouhamar Khadafi,
n’a pas les mêmes ressources qu’Obasanjo
pour mettre facilement l’UA qu’il préside
au service de son poulain Faure. Lequel peut
toutefois trouver des soutiens auprès du burkinabè Blaise Compaoré, le sénégalais Wade
voire son sosie, Ali Bongo et quelques amis
obscurs de son père. On ne sait pas ce que
fera vraiment la France sarkozyste qui n’a
pas encore clarifié ses positions.
Même si Faure lui a fait des clins d’œil appuyés en éjectant du port à containers de
Lomé, Dupuydaudy, ennemi de l’ami Bolloré ou la société Moov pour Orange France,
rien n’indique expressément que le président Sarkozy soutiendra Faure comme le fit
Chirac en 2005.
Mais sa Realpolitik, consistant en la rupture dans la continuité et en sa symétrie, la
continuité dans la rupture, avec ses réseaux
parallèles, lui permet d’afficher les
contorsions les plus inattendues avec
un superbe aplomb.
En outre, plus qu’hier, le clan familial
Gnassingbé est également écartelé entre ses
faucons sanguinaires et ses colombes au
comportement imprévisible. Faucons parce
qu’attachés à la partie autoritaire de l’héritage et colombes car prônant des compromis
avec l’opposition pour la survie même de
l’héritage. Les deux tendances incarnées à
différents moments par le demi-frère Kpatcha qui n’a cessé d’opposer sa légitimité de
bio-héritier pur-sang bleu kabyè à Faure, le
bâtard au sang mêlé, donc impur et illégitime. La tension, momentanément et artificiellement résorbée par son embastillement
en avril dernier pour tentative présumée de
coup d’Etat, est promise à rebondir avec vigueur à tout moment. Ce qui met Faure dans
de petits souliers, incapable à ce jour d’organiser le congrès du RPT pour s’auto-investir
candidat, préférant aller chercher le réconfort
moral chez la pythie de son père à Rome où
il est plus régulier qu’à Karapya, le bio-fief
régional du clan où il est indésirable.
L’opposition,
miroir déformant du pouvoir
Le délitement des trois piliers du pouvoir
Gnassingbé (armée, RPT et clan familial)
ne profite guère à l’opposition, fragmentée
en plusieurs morceaux dont la plupart sont
favorables à l’idée de rassemblement sans
pouvoir l’imposer. Compte tenu de son
statut de leader historique de l’opposition
et surtout de sa popularité indéniable au
sein de la population, Gilchrist Olympio,
qui devrait être la cheville ouvrière de
ce rassemblement bâti sur des accords
électoraux et gouvernementaux, n’y voit
toujours aucun intérêt. Conscient de son
hégémonie et tenant la clé d’une possible
victoire, il invite, par voie de communiqués, ses alliés potentiels à soutenir ses
positions quand il ne les somme pas de
rallier son parti ou de venir s’y fondre
tout simplement. L’opposition tourne en
rond, sans stratégie lisible, sans véritable leadership crédible, alors que tout le
monde est convaincu que seule l’union est
en mesure de mettre sérieusement Faure
en difficulté. Constamment harcelée par le
pouvoir, épuisée de ses vingt ans de lutte
sans succès, évidée par la personnalité politique peu fiable de Gilchrist Olympio en
qui la population voit toutefois son salut indécrottable, l’opposition togolaise
s’est peu à peu transformée en miroir à
peine déformant du pouvoir dont elle reproduit les fourberies et l’immobilisme.
Les quelques rares organisations de la
société civile ne sont pas assez puissantes pour prendre fermement le relais de
cette opposition faillie.
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2009 n No 186
Faure prépare son élection
Faure, bien qu’affaibli, n’entend pas baisser
les bras. Aussi socialisé aux bonnes manières
de son père, achète-t-il des armes, suscite la
création de milices, d’associations et de partis satellites, arrose de billets de banque tout
ce qui bouge dans son champ visuel, accorde
des microcrédits même à qui ne demande
rien, réécrit les textes électoraux, redessine
les préfectures, taille un corset juridique aux
médias privés, creuse des puits, construit un
dispensaire, une école et un marché, implante
un camp militaire, nomme ses hommes à la
tête de l’armée, distribue aux membres de
la CENI des 4x4 rutilants. Ces symboles de
pouvoir pourront circuler sous les vivats des
6 000 policiers et gendarmes de la Force Sécurité Election Présidentielle 2010 (Fosep),
chargée de «garantir la sécurité avant, pendant et après l’élection présidentielle de 2010
et aussi de préserver un climat de paix et de
sérénité sur l’ensemble du territoire togolais». A la tête de ce dispositif sécuritaire est
placé le lieutenant-colonel Yark Damehane,
un gendarme de sinistre réputation, familier
des rapports des organisations internationales
de défense des droits de l’homme. Le RPT se
targue d’avoir déjà les résultats en poche que
le vote viendra entériner.
Dans ce paysage qui désole, il faut signaler
le travail du Comité de pilotage composé des
représentants des Etats-Unis, de la France, de
l’Allemagne, de l’Union européenne et du
PNUD. Surveillant la prochaine présidentielle comme du petit lait, il est de plus en plus
ferme envers le pouvoir RPT à l’image de
l’ambassadrice américaine, de l’ambassadeur
d’Allemagne et même de France au Togo qui
expriment leurs «préoccupations » quant à
l’organisation d’une présidentielle transparente et sincère. Le pouvoir ressent son document «Projet d’appui au processus électoral» pour le moment confidentiel comme
un coup de poing dans le ventre et s’oppose
à sa publication. Ses pressions sur Faure sont
saluées par l’opposition qui apprécie mal que
le comité de pilotage ait confié le coaching
de la Fosep à la France qui n’inspire pas de
confiance auprès de l’opinion.
A la veille de ce scrutin décisif, nombreux
sont les cartons rouges adressés à Faure, sans
que pour autant l’opposition soit en mesure
d’en tirer un avantage probant pour l’alternance. On est dans ce paradoxe à la Buridan
où le président sortant se sent contraint de
frauder par habitude même s’il peut gagner
à la régulière, tandis que l’opposition qui a
toutes les chances de victoire ne bouge pas
trop comme on l’attend. A ceux qui lui reprochent son absence de vision politique, Gilchrist Olympio aime à leur répondre qu’au
bord du marigot, il saura comment faire pour
le traverser. Nous y sommes maintenant.
Comi M. Toulabor
CEAN-Sciences Po Bordeaux
En bref
Françafrique
TPIR : manque
de coopération
« L’or d’Ali Bongo »
L’information est passé
inaperçue début novembre :
la condamnation à quatre
ans de prison ferme et à
50 000 euros d’amende
d’un pied nickelé de la
françafrique, Olivier Bazin.
L
’affaire remonte à l’été 2002. Selon l’accusation, Olivier Bazin, fils
d’un gros chef d’entreprise du BTP
de Vienne (Isère), consultant pour certains
mais surtout mercenaire et «aventurier du
jeu africain» (La lettre du continent, 29 mai
2003), se disait «mandaté par Ali Bongo
pour vendre d’importantes quantités d’or».
Il avait alors organisé des transactions à Paris durant lesquelles de l’or était échangé
contre des espèces, par l’intermédiaire d’un
avocat, Stéphane Boulin (Billets d’Afrique,
novembre 2004).
Au cours de la procédure, Bazin a reconnu
avoir organisé une demi-douzaine de transactions, chacune d’un montant de 100 000
euros contre 10 kg d’or, avec une commission de 5% à Me Boulin. A deux reprises,
ces transactions ont dérapé. Les acheteurs,
hommes d’affaires et industriels parisiens, se
voyant dévalisés en sortant du cabinet de Me
Boulin et quelques jours plus tard, dans le
cabinet d’un autre avocat, Me Guillaume Rebut. Si Bazin a toujours nié le vol, le tribunal
correctionnel de Paris a jugé ses dénégations
«bien peu convaincantes» et son implication parfaitement «établie». Son complice,
Pascal Peyrac, a été condamné à 30 mois ferme, assortis également d’un mandat d’arrêt,
tandis Me Boulin est rayé du barreau. Durant
un temps, les enquêteurs avaient pensé qu’
Olivier Bazin avait cherché à doubler la famille Bongo, en gardant l’argent des transactions pour lui avec l’aide d’hommes de
main. Curieusement, cette piste n’a pas été
évoquée à l’audience. Autre bizarrerie, le
tribunal s’est montré très peu curieux sur la
provenance de l’or, jugeant qu’il «importait
peu de savoir si l’or objet des transactions a
ou non existé» (AFP, 4 novembre).
« Colonel Mario »
Bazin alias «Colonel Mario» n’est pas
tout à fait un inconnu dans le marigot françafricain. Familier du pouvoir tchadien, il
cogérait à N’Djaména un casino et deux
boîtes de nuit. Il a passé une bonne partie
du printemps 2003 à Bangui, dans le sillage
des troupes tchadiennes qui ont permis au
général Bozizé de renverser Patassé: il était
chargé d’obtenir pour le clan Déby des places dans les filières du diamant et du bois
centrafricain. Échec. Ces places-là étaient
trop bien tenues. Bazin est donc reparti, via
Paris, «en compagnie de deux diamantaires
d’Anvers» (Billets d’Afrique, juillet 2003).
En 2007, on le retrouve dans l’affaire du
vrai/faux coup d’État au Cameroun avec
Robert Dulas, employé de la société militaire privée Secopex, ex-conseiller spécial
de Robert Gueï en 2000, chargé des Affaires
étrangères du président ivoirien, dans le cadre d’une affaire de soi-disant coup d’État,
basée sur les salaires exorbitants de certains
militaires. Sur le fond, il semble que l’affaire
soit liée à une lutte autour d’un pactole lié à
une vente «légale» d’armes destinées à la
douane camerounaise.
En 2007, c’est dans l’affaire du cercle de jeux
parisien Concorde que le nom de Bazin est
cité. «Cette affaire, où se côtoient la finance
prédatrice et le grand banditisme, révèle les
agissements de toute une faune pittoresque
: du paisible retraité, Roland Cassonne qui,
dans sa somptueuse propriété provençale,
tond sa pelouse avec un gilet pare-balle et
un pistolet chargé à la ceinture, au monsieur sans histoire, Marcel Ciappa, hospitalisé pour une fracture, exécuté par deux
faux médecins, en passant par le banquier
suisse, François Rouge – cela ne s’invente
pas – acquéreur de la banque de la loge P2,
l’ex-gendarme hâbleur du GIGN, vedette
des médias, Paul Barril soi-même et enfin
le cerveau, directeur artistique d’établissements de jeux et de restauration, Paul Lantieri, en fuite. Rajoutons la fusillade contre
des caïds arabes dans un bar marseillais et
d’autres ingrédients dont on trouverait l’accumulation caricaturale dans un scénario.
La réalité dépasse la fiction» (Billets d’Afrique n°165, janvier 2007). D’après la justice,
l’un des clans du Cercle, le couple Paul Lantiéri-François Rouge, avait fait appel à Bazin
et Barril pour menacer leurs rivaux qui les
avaient évincés de la gestion de la «poule aux
œufs d’or». Olivier Bazin lors de son audition de première comparution: «J’ai proposé
à Rouge de m’occuper de ses problèmes au
cercle pour obtenir son entremise dans des
opérations avec l’Angola», (Backchich Info).
En novembre 2007, François Rouge emmène
Bazin dans ses bagages rencontrer le ministre
angolais du pétrole à Dubaï, en compagnie de
Jack Sigolet, un des miraculés de l’affaire Elf,
ancien bras droit d’André Tarallo, le fameux
Monsieur Afrique du groupe pétrolier.
RDB
La France est depuis longtemps réputée
pour sa « coopération » envahissante avec
un certain nombre de pays africains. Mais
tout le monde n’en bénéficie pas. Ainsi une
chambre du Tribunal pénal international
pour le Rwanda (TPIR) vient-elle en effet
de référer à son président, et de le prier
d’en rendre compte au conseil de sécurité
de l’ONU, de son incapacité à obtenir de la
France la liste des personnes que celle-ci
a abrité à son ambassade au début du génocide. Et pour cause : c’est là qu’étaient
réunis les assassins et que fut formé, sous
la houlette de l’ambassadeur Marlaud, le
gouvernement intérimaire rwandais (GIR)
qui supervisa le déroulement du génocide.
Dans le même temps, certains journalistes
rendaient public le contenu d’un rapport
d’experts de l’ONU, théoriquement confidentiel, portant sur les soutiens internationaux (politiques ou économiques) dont
bénéficient les FDLR qui empoisonnent
depuis plus de dix ans l’est de la RDC. Le
rapport déplore en particulier « le manque
de coopération des pays occidentaux,
parmi lesquels la France » qui n’a, par
exemple, jamais voulu transmettre aux enquêteurs la moindre information sur les
dirigeants FDLR vivant en France. (AFP,
25 novembre)
Impunité
Après avoir échoué à démontrer
l’implication de Bagosora dans la planification antérieure au génocide, le
TPIR vient à nouveau de faire la preuve
de ses insuffisances. Il a en effet libéré
Protais Zigiranyirazo, alias « Monsieur
Z », beau-frère de Juvénal Habyarimana
et l’un des membres les plus influents de
l’Akazu. C’est la chambre d’appel qui
est à l’origine de cette décision, considérant que les juges de première instance
s’étaient « gravement fourvoyés dans le
traitement des preuves », lesquelles ne
portaient par ailleurs que sur des faits
très limités. Au lieu de traiter à nouveau
le dossier sur le fond comme elle en avait
le pouvoir, ou de le renvoyer devant les
juges de première instance, elle s’est
contentée de prononcer la relaxe.
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No 186 n Décembre 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salve
Côte d’Ivoire
Le business des com’zones
A
près la publication du rapport
annuel du Groupe d’Experts
onusien sur la Côte d’Ivoire,
certains médias ont titré sur le réarmement des deux parties, donnant une vision symétrique et alimentant la crainte
d’une reprise du conflit. La lecture du
rapport montre que le réarmement est
surtout le fait de certains rebelles. Cette
année, le rapport a doublé de volume
et donne une vue d’ensemble de la façon dont les chefs de guerre gèrent leur
territoire. Rappelons que depuis 2002,
le pays est divisé en une zone rebelle,
au nord, et une zone loyaliste, au sud.
Ajoutons qu’avec les accords de 2007,
le chef politique de la rébellion est devenu Premier ministre, laissant orpheline de toute revendication crédible,
la rébellion. Cependant, loin d’avoir
déposé les armes, les chefs de guerre
rebelles, appelés pudiquement «commandants de zone» ou com’zones, ont
affermi leur mainmise sur les dix fiefs
qu’ils se sont partagés. Le rapport s’attarde sur deux d’entre eux et d’un alter
ego loyaliste, chef de milice fidèle au
président Gbagbo. Ce chef de milice -
Maho Glofiei - dispose selon les experts
d’une garde personnelle très bien équipée et possède des intérêts économiques
importants, dans le secteur forestier notamment. Celui-ci avait rendu hommage
à l’effort de guerre fourni par le forestier
franco-chinois Thanry (Billets d’Afrique
n°145). Du côté rebelle, chaque com’zone contrôle les ressources naturelles et
perçoit ses taxes. L’enjeu économique
est gros. Le nord ivoirien serait le 7e producteur mondial de cacao, représentant
environ 20 millions d’euros de taxes par
an pour les rebelles. Un million reviendrait à Wattao, com’zone de la principale
région cacaoyère des rebelles.
L’exploitation diamantifère de cette zone
est en forte accélération.
Le Burkina, plaque tournante
La majeure partie des trafics opérés dans
le nord ivoirien semble transiter par
Bobo-Dioulasso, au Burkina, via le fief du
commandant Fofié. C’est, depuis 2004,
l’un des trois Ivoiriens sous le coup de
sanctions de l’ONU. Fofié percevrait, au
travers de sa société Cobagiex, un revenu
mensuel de 4500 euros de Randgold.
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Billets d’Afrique et d’ailleurs
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Au long de ses 12 pages, Billets d’Afrique décortique ainsi les principaux faits de
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nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2009 n No 186
Cette société sud-africaine investit dans
un projet prometteur de mine d’or à Tongon. Le même Fofié a ouvert frauduleusement un compte auprès de la filiale
burkinabé de la Société Générale. Cette
année il s’est vanté de l’achat de matériel de communication, d’uniformes
et de véhicules pour environ 340000
euros. Les uniformes proviennent du
groupe français Marck, qui déclare en
avoir vendu au Bénin et au Burkina
Faso. Quant aux munitions, les experts
désignent encore Bobo-Dioulasso comme la ville où le reconditionnement en
sacs de cacao a probablement lieu. Le
rapport s’inquiète à plusieurs reprises
du rôle joué par le Burkina: médiateur
et probable base arrière des trafics des
rebelles. Ajoutons que la disparition des
com’zones semble remise au lendemain
des élections, que tout le monde feint
d’attendre impatiemment.
On imagine bien que pour rassembler le
plus de bulletins du Nord, il est primordial de rassurer les com’zones sur leur
avenir. À ce jeu dangereux, qui donnera
le plus de gages ?
DM
Bulletin fondé par F.-X. Verschave
Directrice de la publication: Odile Biyidi
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