Fiche du document numéro 22699

Num
22699
Date
Lundi Septembre 2008
Amj
Fichier
Taille
873370
Titre
Billets d'Afrique No. 172
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Sommaire
ËP. 2 Les brèves de la Françafrique
ËP. 3 CONGO BRAZZAVILLE «La municipalisation accélérée»
Le programme d’assainissement dit
«municipalisation accélérée» fait
l’objet de surfacturations effarantes et de
clientélisme effréné.
DOSSIER
ËP. 4 RWANDA La face cassée de la République.
ËP. 4 Un génocide qui questionne la
démocratie française
Le contenu du rapport rwandais sur
l’implication française dans le génocide
impose à la France un large débat national.
ËP. 4 Le rapport Mucyo et les médias français
Sans être aussi caricaturale que le déni des
autorités françaises, la réception du rapport Mucyo par la presse hexagonale reste
très décevante.
ËP. 7 TCHAD-SOUDAN Déby et
Al-Bachir, ex-aequo pour le prix du
meilleur incendiaire
Les Occidentaux misent toujours sur Idriss
Déby pour faire tomber Béchir.
ËP. 8 FRANCE Mission d’info ou d’intox?
La mission d’information sur les relations
franco-africaines a brillé par sa discrétion
Le report de la publication de son rapport
est-elle le reflet du désintérêt des parlementaires ?
ËP. 9 FRANCE Peut-on vraiment attendre
des contrepoids politiques au Parlement ?
L’agitation actuelle autour de la présence
française en Afghanistan souligne, en
creux, le désintérêt des députés pour la
politique de la France en Afrique où les
interventions militaires sont nombreuses.
ËP. 10 CAMEROUN Trois ans pour éviter le
pire
Le pays est à un tournant historique après
la crise politique de l’hiver dernier.
ËP. 11 SÉNÉGAL Le Sénégal de tous les
dangers
La perspective de voir Karim Wade succéder à son père exacerbe les tensions
politiques.
ËP. 12 À LIRE La tourmente alimentaire…
et agronomique de Matthieu Calame

billetsdafrique.survie.org

Éditorial

Dénégation

P

as de repentance, a dit et redit Nicolas Sarkozy, comme candidat puis comme
président de la République. Même si tout ce qu’a fait la France n’est pas
toujours très bien, elle l’a fait avec les meilleures intentions. La direction
d’intention, théorisée au XVIIe siècle dans les traités de morale des casuistes jésuites, est capable de dissoudre absolument tous les crimes. Avec la publication, le
5 août 2008, du rapport de la commission d’enquête rwandaise sur l’implication de
la France dans le génocide des Tutsis rwandais en 1994, l’exercice est cependant
particulièrement acrobatique. Plutôt que de se lancer dans une justification hasardeuse, la réaction a été une pure et simple dénégation.
Lorsque, le 26 janvier 2008, Bernard Kouchner, actuel ministre des Affaires étrangères, avait parlé à Kigali de «faute politique» commise par la France, Alain
Juppé, ministre des Affaires étrangères de 1993 à 1995 répliqua immédiatement :
«Aurions-nous, par exemple, pris systématiquement le parti d’un camp contre l’autre,
des Hutus contre les Tutsis ? C’est une contre-vérité. » Et il cite, à l’appui de cette
dénégation, le fait que la diplomatie française a œuvré pour la conclusion des accords
d’Arusha signés le 4 août 1993 pour amener les Rwandais à la réconciliation. Si ces
accords n’ont aucunement mis fin à la division, c’est que Paris n’a mis aucun zèle pour
contraindre le camp que la France soutenait massivement à abandonner le monopole du
pouvoir. Au contraire : après l’attentat qui coûta la vie d’Habyarimana, l’évacuation de
ses proches vers la France et l’assassinat d’Agathe Uwilingiyimana, Premier ministre,
par la garde présidentielle, c’est à l’ambassade de France à Kigali qu’est constitué le
gouvernement dit «intérimaire » qui amène au pouvoir les militaires Hutus extrémistes,
artisans du génocide.
L’opération Turquoise, en juillet 1994, aura, entre autre effet – je ne parle pas du but affiché – de permettre aux éléments de ce pouvoir génocidaire de fuir le Rwanda. Ces faits
avérés démentent catégoriquement l’affirmation d’Alain Juppé selon laquelle la France
n’a pas pris parti entre Hutus et Tutsis. Où sont donc les «falsifications inacceptables»
dont il parle?
Au Quai d’Orsay on a qualifié d’ «accusations inacceptables» le contenu du rapport.
Hervé Morin, ministre de la Défense a parlé d’ «accusations insupportables», de même
que Michèle Alliot-Marie, alors ministre des Armées, avait parlé d’accusations «farfelues» pour les plaintes de victimes rwandaises actuellement instruites au tribunal aux
armées de Paris.
Si ces accusations sont inacceptables, alors que tant de détails les rendent vraisemblables, il ne suffit pas de les balayer d’un revers de main. Il faut achever le travail de la
mission d’information sur le Rwanda, en 1998, dont le rapport rwandais reprend beaucoup d’éléments, en créant une commission d’enquête parlementaire.
Il ne suffit pas, en effet, de critiquer la commission rwandaise, comme le fait Jacques
Sémelin (Le Monde, 18 août, cf. cec.rwanda.free.fr) quand il affirme : «Plus que d’un

«rapport scientifique», il s’agit d’un réquisitoire politique sans nuance», oubliant
que le réquisitoire est un moment essentiel de la démarche judiciaire. En tout cas,
il faut répondre à ce réquisitoire et, s’il n’y a pas d’autre réponse que la dénégation
de faits essentiels avérés, il faut en tirer les conséquences et, non pas humilier, mais
rendre un tant soit peu de dignité à la France par une reconnaissance des torts causés
aux victimes rwandaises et par un effort de réparation. Il y a des repentances qui
s’imposent humainement et politiquement.
Odile Tobner
Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 172 Septembre 2008 - 2,30 euros

En bref
Un défilé de juges
l’Élysée !
Au cœur de l’été, La Lettre du continent
(n°546) relatait la saisie, à la cellule africaine de l’Élysée, d’un dossier sur l’affaire
Kieffer par le juge Ramaël. Il s’agissait d’un
«transport sur les lieux» et non d’une perquisition puisqu’on ne perquisitionne pas
l’Élysée. Une nuance juridique qui a permis
au juge de repartir tranquillement avec un
dossier sous le bras.
Le 6 août, c’est au tour de Fabienne Pous qui
instruit le dossier sur les pressions politiques
sur la justice dans le cadre de l’affaire Borrel
de frapper à la porte de la cellule Afrique.
Elle s’est fait remettre des documents et des
télégrammes diplomatiques. Le 5 mai 2007,
quelques jours avant le départ de Jacques
Chirac de l’Élysée, Fabienne Pous avait
tenté de perquisitionner la cellule du palais présidentiel, une première dans l’histoire judiciaire, mais l’accès lui avait été
refusé en vertu du statut pénal du chef de
l’État. Il suffisait donc d’être poli !

L’affreux Barril
Encore une info passée inaperçue dans la presse française. C’est une dépêche de l’Agence
de presse africaine (APA) qui nous l’apprend
: le sulfureux Paul Barril, ancien officier de
gendarmerie et de tous les mauvais coups de
la Françafrique, serait dans le collimateur de
la Cour pénale internationale (CPI) pour son
implication présumée dans les crimes commis par les troupes de Jean-Pierre Bemba en
Centrafrique (Billets d’Afrique n°170, juin
2008). C’est à la suite des enquêtes menées
par la CPI sur les crimes contre l’humanité
commis sur le territoire centrafricain en 2002
et 2003, que Jean-Pierre Bemba avait été
arrêté, le 23 mai, en Belgique. On attend la
suite avec impatience.

Sauf l’Afrique !
Le monde comptait moins de pauvres en
2005 qu’en 1981, a indiqué le 26 août, la
Banque mondiale, avec 1,4 milliard de personnes disposant de moins de 1,25 dollar
par jour (contre 1,9 milliard), sauf en Afrique subsaharienne où leur nombre continue
à croître. Au passage, on remarquera que,
pour la Banque mondiale, au dessus de 1,25
dollar, c’est le commencement de la richesse.
L’Afrique subsaharienne est la seule grande
région où la pauvreté stagne en pourcentage
(50 % en 2005, contre 51 % en 1981, mais
avec une pointe à 58 % en 1996) et progresse en nombre (384 millions en 2005 contre
202 millions en 1981). La banque ne précise
pas sa part de responsabilité dans ce désastre.

Angolagate

Paroles, paroles ...

Question de très mauvaises habitudes, le pouvoir politique a fâcheusement tendance à mettre sous pression
l’institution judiciaire dans les dossiers françafricains. Dans l’affaire de
l’Angolagate, dans laquelle 42 prévenus seront jugés à partir du 6 octobre, Pierre Falcone et son associé
Arcadi Gaydamak distribuaient de
généreuses rétrocommissions dans
cette affaire de ventes d’armes illégales à, entre autres, Charles Pasqua,
Jean-Christophe Mitterrand, Jacques
Attali, Jean-Charles Marchiani, PaulLoup Sulitzer et Georges Fenech. Le
coup d’envoi avait été donné à Luanda,
le 23 mai, par Nicolas Sarkozy qui évacuait le procès à venir : «Nous avons
décidé de tourner la page des malentendus du passé.» Deuxième couche
le 11 juillet. Dans une lettre adressée à
l’avocat de Pierre Falcone, Hervé Morin affirme que le trafic d’armes n’est
pas constitué puisque celles-ci n’ont
pas transité par la France. Ce n’était
pas l’avis de son homologue sous Jospin, Alain Richard, qui avait déposé
la plainte. C’est vrai que la fâcherie
dure depuis trop longtemps avec le désormais premier producteur pétrolier
d’Afrique !

C’est en passe de devenir un marronnier:
Nicolas Sarkozy s’est fait, le 27 août, à
l’occasion de la XVIe Conférence des ambassadeurs, le chantre d’une «nouvelle politique africaine». Celle de l’année dernière
a donné les résultats que l’on sait. «L’armée française n’est pas là pour soutenir
des régimes en Afrique», a-t-il encore affirmé en ajoutant : «Nous voulons soutenir
les régimes démocratiques.» Transmis au
peuple tchadien ainsi qu’à la famille d’Ibni
Oumar Mahamat Saleh, porte-parole de
la coalition des partis de l’opposition qui
n’est toujours pas réapparu, six mois après
son enlèvement par la garde présidentielle
d’Idriss Déby (lire p. 7)

Angolagate bis
Le 23 juillet, la Chancellerie confirmait
une information de Libération : l’ancien
juge d’instruction et ex-député UMP
Georges Fenech, dont l’élection a été
annulée par le Conseil constitutionnel,
allait réintégrer la magistrature à quelques mois du procès de l’Angolagate
où il est un des prévenus. «Il ne sera
pas affecté en juridiction et sera mis à
la disposition des services du Premier
ministre», qui lui a confié une mission
d’évaluation des «dispositifs judiciaires
de lutte contre les dérives sectaires», a
précisé le ministère. L’amitié, ça s’entretient!

Angolagate ter
Il ne manquait plus que lui : l’écrivain et
financier Paul-Loup Sulitzer a publié un
nouveau thriller politico-financier Le roi
rouge présenté pompeusement comme
le livre révélation sur l’Angolagate où il
est également mis en cause. Paul-Loup
Sulitzer aurait bénéficié, à l’époque, de
380 000 euros de «gratifications» remis
par Pierre Falcone. Le roi rouge est une
histoire vraie à 98 % déclare-t-il à SudOuest (4 août). S’il le dit...

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2008 n No 172

« Suicidé »
Le Togo vient de perdre un opposant de
premier plan sans que cela émeuve grand
monde en France. Historien, politologue
et président du Mouvement pour le développement national (Modena), Atsutsè
Kokouvi Agbobli dit AKA a été retrouvé
mort sur une plage. Très tôt, le gouvernement a trouvé la cause du décès : suicide
par noyade avant finalement d’opter pour
une intoxication médicamenteuse. Le
corps portait des lésions au cou et sur les
parties génitales ce que l’autopsie bidonnée n’avait pas remarqué. Des éléments
confortant donc la thèse de l’assassinat.
Une ligne de plus à ajouter dans la longue
liste des crimes du clan Eyadema.

Joyandet se lâche
Après la Françafrique décomplexée, voici
la Françafrique débridée! Dans le même
discours, Nicolas Sarkozy souhaite clairement que l’aide au développement soutienne «en priorité le secteur privé». Rien
de nouveau sous le soleil françafricain mais
tout de même confirmé, le plus naturellement du monde, par le secrétaire d’État à
la Coopération, Alain Joyandet devant un
parterre d’ambassadeurs et d’une trentaine
de membres du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN). La Lettre du
continent rapporte «qu’il n’attend plus que
le feu vert du Conseil d’État pour devenir le
vrai patron de l’Agence française de développement (AFD), la tirelire de la politique
africaine».
Au passage, Alain Joyandet a répondu indirectement à Survie en déclarant qu’il n’avait
pas peur d’être confondu avec le secrétaire
d’État au Commerce extérieur. Ce que nous
lui reprochions publiquement dans un communiqué de presse signé par la Plateforme
France-Afrique en date du 25 juin.
Raphaël De Benito

Salves
Congo Brazzaville

Une spécialité congolaise :
« la municipalisation accélérée »
Une partie de
l’enveloppe
exceptionnelle de
260 millions d’euros
sur cinq ans, accordée
par la France, finance
l’assainissement de la
capitale ou « municipalisation
accélérée ». S’il y a une
accélération, c’est plutôt
celle des surfacturations
effarantes et du clientélisme.

U

n observateur candide aurait pu
croire en effet que la famille régnante Sassou Nguesso, rongée
par le remords, enfin touchée par le désarroi d’une population privée de l’essentiel,
ait entrepris d’y porter remède. La municipalisation consiste en effet, si l’on en juge
par les innombrables annonces et discours
qui lui sont consacrés, à réhabiliter voire
à construire des équipements collectifs :
routes, adductions d’eau et d’électricité,
hôpitaux, écoles sans oublier les bâtiments
administratifs. Bref, le rêve… Mais qu’en
est-il exactement ?
Depuis 2004, le président Denis Sassou
Nguesso a décidé de célébrer chaque année,
dans un département et donc une ville différente, l’accession de la république du Congo
à l’indépendance. La ville élue fait dès lors
l’objet d’une municipalisation dite «accélérée». Jusque-là rien d’anormal si ce n’est que
les autorités locales sont tenues à l’écart de
toute décision. Vous avez dit bizarre ?
Cela dit, il est assez légitime qu’une population se retrouve chaque année à travers
la célébration d’un événement ayant valeur de symbole. Évidemment, dans le cas
présent, célébrer un État qui a totalement
renoncé à ses devoirs les plus élémentaires vis-à-vis de ses citoyens, a quelque
chose de tragiquement cocasse.
Pointe Noire (Kouilou), Impfondo (Likouala), Dolisie (Niari), Owando (la Cuvette)
et enfin Brazzaville ont ainsi «bénéficié»
successivement de 2004 à 2008 des investissements promis à cette occasion et dont
l’enveloppe selon différentes sources1, est
passée, au fil des ans, de 60 à 128 milliards
de francs CFA. Encore faut-il préciser
qu’il s’agit là des sommes annoncées…

La triste réalité conduit malheureusement
à dresser la liste, d’une part de travaux
certes d’utilité publique, mais qui présentent la double caractéristique de faire
l’objet d’une surfacturation effarante et
de ne pas être achevés (voire même parfois jamais commencés), et d’autre part
de réalisations aussi somptuaires qu’éphémères avec la construction de villas de
grand standing et de palais présidentiels
«symboles de l’État» (sic) pour la seule
utilisation du chef de l’État lors des festivités qui sont programmées dans chaque
ville hôte.
Faut-il préciser que ces différents chantiers ne font bien entendu pas l’objet du
moindre appel d’offres et sont attribués
de façon totalement arbitraire. Le maître
d’œuvre et grand dispensateur des marchés n’est autre que Jean-Jacques Bouya,
neveu du président, placé à la tête de la
délégation générale aux grands travaux
(DGGT), organisme censé assurer la
gestion des «grands projets structurants
d’équipement et d’aménagement du territoire national», dont le coût est supérieur
à 500 millions de francs CFA. Et tant pis
pour la décentralisation…
On peut citer quelques exemples édifiants
avec des forages d’eau d’un coût unitaire
de 550 millions de francs CFA (prix du
marché 25 millions) ou un palais présidentiel au demeurant inachevé à Impfondo de
6,5 milliards de francs CFA que des professionnels du bâtiment évaluent quant à
eux à 500 millions au grand maximum. La
liste de ces éléphants blancs est longue…

Personne ne doute un seul instant que cette
gabegie ne bénéficie en fait à quelques-uns,
c’est-à-dire à ceux qui font partie du cercle
rapproché et dont il convient de s’assurer de
la fidélité à l’heure où le Parti congolais du
travail (PCT), le parti du président, se fissure
dangereusement en voyant s’affronter les rénovateurs et les conservateurs.
Les rénovateurs sont ceux qui constituent la
garde rapprochée actuelle du président, et les
conservateurs ceux qui, se référant à un passé
symbolisé par l’image emblématique du président assassiné Marien Ngouabi, aspirent à
bénéficier eux aussi des mêmes prébendes
que les premiers. On mesurera là l’ampleur
du renouveau démocratique au Congo…
Si on en juge par l’accueil mouvementé réservé par la population de Pointe Noire au
président Sassou Nguesso lors de sa visite en
juillet dernier (voir encadré), il est à craindre
que la «Nouvelle Espérance» qu’il prétend
incarner, n’ait du plomb dans l’aile.
Et pourtant voici un homme qui a accepté
avec un enthousiasme certes discret, stimulé il est vrai par les amicales pressions des
institutions financières internationales, la
création d’un comité chargé de renforcer les
capacités de transparence et de gouvernance
du gouvernement et dont il a eu la sagesse
de confier la présidence à un esprit libre et
indépendant… le directeur de cabinet du ministre chargé des Finances.
Mais que voulez-vous, on a beau faire, le
peuple n’est jamais satisfait.
Jean-François de Montvalon
1. La semaine africaine, Congopage, Mwinda…

Des obsèques houleuses
Les Congolais viennent de battre le record d’abstention, avec moins de 10% de participation aux élections locales du 29 juin dernier. Une désertion massive faussement
attribuée par Sassou à la « multiplicité des associations et des partis de copains qui
en ont éclipsé les véritables enjeux ». Un signe de l’impopularité de Sassou qui a été,
par ailleurs, sévèrement conspué à Pointe-Noire par des habitants furieux le rendant
responsable de la disparition, le 20 juin, de l’enfant du pays, Jean-Pierre Tchystère
Tchicaya, plusieurs fois ministre, ancien président de l’Assemblée nationale et fondateur du Rassemblement pour la démocratie et le progrès social (RDPS).
Les violentes émeutes ont été réprimées façon Sassou. Ses hommes de main ont été
lâchés dans Pointe-Noire avec leur cortège d’arrestations arbitraires, de tabassages et
de menaces principalement dirigés vers les milieux proches du RDPS. Le bilan est d’ores
et déjà tragique. On déplore la mort d’un homme victime d’un passage à tabac par des
agents du régime. Des centaines de jeunes gens, coupables d’irrespect envers Sassou, sont également embastillés dans ses geôles.
RDB
No 172 n Septembre 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Dossier
Rwanda

Le génocide des Tutsi rwandais :
Au mois de septembre 2003, sept
mois avant les dix ans du génocide des Tutsis rwandais, nous
écrivions dans Billets d’Afrique : « À ce jour, aucune voix
française relevant, de près ou de
loin, des sphères officielles, n’a
osé dire ce que l’histoire, documents à l’appui, relate.
La France savait, dès avant avril
1994, que le pire pouvait survenir
au Rwanda. Elle était liée à ceux
qui allaient le perpétrer. Devant
le pire, elle n’a pas rompu le lien.
En ce mois de septembre 2008,
sept mois avant les commémorations des quinze ans du génocide,
notre pays poursuit son funeste parcours entre le mensonge et l’infamie
qu’a tracé son acte criminel. Barricadé derrière le déni des faits, couvert
de honte à la face du monde, il espère que le cynisme qui caractérise les
relations internationales le protègera. Il n’en sera pas ainsi, car les faits
sont avérés.
Ils sont consignés dans de nombreux rapports (bien avant le rapport Mucyo
qui est loin d’en être l’unique évocation), dont celui de la Mission d’information parlementaire française publiée fin 1998. Si celui-ci a ouvert toutes les
pistes qui mènent à la vérité, il ne va pourtant au bout d’aucune.
Aujourd’hui, une commission d’enquête parlementaire s’impose pour
explorer enfin toutes ces pistes. Il s’agit moins d’inscrire la vérité dans
l’histoire de notre pays – car elle y est inscrite – que de restaurer son
honneur en reconnaissant son crime. Il s’agit, pour le moins, au nom
du peuple français, de disqualifier une fois pour toutes, politiquement et
moralement, les autorités de ce pays responsables d’une complicité avec
un régime qui a commandité et exécuté le génocide.
Présente, dès le début des années 1990, dans tous les lieux, civils et
militaires, du pouvoir rwandais, la France y a exercé des responsabilités
cruciales, et a mobilisé des moyens considérables. Ces moyens ont été mis
au service du projet d’extermination des Tutsi, dont ils ont encouragé
la programmation et conforté le discours qui le sous-tendait. Ce soutien
a été décisif en ce qui concerne l’exécution du génocide : si la France
avait découragé ce désir d’éliminer l’autre, dénoncé ce projet et fait ce qui
était en son pouvoir pour l’empêcher, il n’aurait pas été mis en œuvre.
L’évocation de quelque complexité politique ou régionale que ce soit n’y
change rien, c’était une question de volonté et de choix.
Nous rappellerons, dans les mois qui viennent, dans une série d’articles
intitulée « la face cassée de la République» les éléments qui constituent
et illustrent l’indiscutable réalité de ces faits.
La France, qui se voudrait un grand pays, est, dans cette région de la planète, gravement disqualifiée. La France est condamnée à la vérité devant
elle-même et devant l’Histoire.
Rappelons les mots d’Arthur Schopenhauer: «Toute vérité franchit trois
étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition.
Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence.»
Allons enfants de la patrie, le jour de vérité est arrivé.
Sharon Courtoux
 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2008 n No 172

Un génocide
Au-delà de la simple
interprétation politique et
de l’instrumentalisation
de la complicité de génocide,
le contenu du rapport
rwandais sur l’implication
française dans cet événement
impose à la France un large
débat national.

O

n ne peut imaginer pire trou noir
médiatique qu’un début de mois
d’août, veille des Jeux olympiques,
pour communiquer le tant attendu rapport
Mucyo sur l’implication française dans le génocide des Tutsi du Rwanda. Le gouvernement rwandais ne pouvait l’ignorer. Dès lors,
beaucoup de questions se posent, largement
confortées par les recommandations mêmes
de ce rapport, dont l’une subordonne explicitement la poursuite des accusations formulées
dans ses conclusions à un règlement politique
entre les deux pays. Pourtant, et ce n’est pas
rien, la commission Mucyo cite nommément
treize personnalités politiques françaises ainsi que vingt militaires enjoignant «les instances habilitées (la justice rwandaise, NDLR) à
entreprendre les actions requises afin d’amener les responsables militaires et politiques
français incriminés à répondre de leurs actes
devant la justice». Parmi les accusés, les
Mitterrand père et fils, Alain Juppé, Édouard
Balladur, Hubert Védrine, Dominique De
Villepin ou François Léotard… On le voit, il
s’agit du sommet de l’État et donc l’affaire
devient simplement énorme dès lors qu’un
pays menace de poursuites pour «complicité de génocide» les anciens dirigeants d’un
autre. Cela impose à la Nation tout entière
d’être correctement informée des termes du
débat simplement parce que ces élus ont agi
en notre nom, au Rwanda, comme d’autres
continuent à le faire ailleurs.
Il y a donc plusieurs façons d’aborder le
rapport Mucyo. Celle des analystes officiels
d’une presse consensuelle, consiste à s’arrêter à l’interprétation strictement politique des
331 pages (plus 166 d’annexes) de l’enquête
rwandaise, comme une réponse aux mandats
Bruguière et l’élément d’un marchandage occulte avec la diplomatie française (lire p 6).

la face cassée de la République
qui questionne la démocratie française
Évidemment, cette dimension sauterait aux
yeux d’un enfant. En brandissant ces seules
explications sous couvert d’un pseudo recul
nécessaire, ceux-là bétonnent, un peu plus, le
paravent des gouvernants de l’époque pour
qui l’affaire est entendue : la France n’a rien à
se reprocher, le reste n’étant qu’affabulations.
L’avantage de cette interprétation est qu’elle
n’exige pas de se plonger dans le rapport.
Pourtant, la lecture attentive du texte se révèle
une fois de plus accablante pour la France. Il
débute par un récit chronologique de l’histoire contemporaine du Rwanda, pour ensuite
détailler, sous l’angle de la coopération française militaire, politique et diplomatique, la
période du 1er octobre 1990 à août 1994. En la
matière, le texte s’appuie sur nombre de travaux existants ne livrant pas d’informations
historiques nouvelles (travaux de Gérard Prunier, Colette Braeckmann, Alison Desforges,
Patrick de Saint-Exupéry, la mission d’information parlementaire en 1998, la commission
d’enquête citoyenne, etc.) .
Son intérêt n’est pas tant dans les révélations
que dans la synthèse remarquable qu’il propose, celle d’un dossier dont tous les spécialistes savent qu’il est complexe.

Une démonstration suffocante
Ainsi plutôt que de nous démontrer la responsabilité machiavélique d’un gouvernement
français uni derrière le seul but d’exterminer
les Tutsi, le rapport reconstitue un puzzle
autrement complexe. Celui d’une complicité
bâtie comme un mille-feuilles, faite de divers
enjeux, dont aucun n’a pour finalité un génocide, mais dont tous les acteurs partagent le
même mépris pour une population.
En ce sens, la démonstration est suffocante.
Lorsque l’enquête relate des faits, par essence incontestable, la complicité française
devient patente, (dans son assertion du droit
international qui n’exige nullement participation et pas nécessairement connaissance
du génocide, voir encadré). Car ce qui ressort
de chaque page du rapport, c’est que son niveau d’implication, depuis octobre 1990, est
tel que la France ne pouvait ignorer ce qui
se passait en temps réel au Rwanda. Dans le
contexte de l’époque, on redécouvre que chaque décision a été prise à l’aune des grands
préjugés géopolitiques français avec pour
dogme «la menace Tutsi».

Si elle n’avait été rédigée par l’une des parties
en présence, cette relation des faits deviendrait l’une des «bibles» historiques du génocide, tant le rappel des faits est clair, synthétique et précis. La description de l’imbrication
de la coopération militaire française dans les
Forces armées rwandaises (FAR) et les nombreuses collusions développées en trois ans
par un petit groupe d’officiers des troupes de
marine et du Commandement des opérations
spéciales (COS), est assez édifiante.
Tout autant que le rôle de l’ambassadeur
Marlaud, le 7 avril, facilitant la constitution du Gouvernement intérimaire rwandais
(GIR) dans les locaux même de l’ambassade
de France. Le coup d’état de la nuit était
ainsi avalisé. Il pourrait bien avoir été, plus
que l’attentat du Falcon présidentiel, le vrai
événement politique lançant le génocide.
En remettant bout à bout les événements de
cette période, tous avérés et assortis de nombreux témoignages, la commission nous livre
une telle description de l’implication française de l’époque que la question se pose : que
penserions-nous d’un pays à ce point compromis avec les nazis ?
Là où le rapport Mucyo apporte des accusations «nouvelles», c’est sur le comportement des troupes françaises présentes sur
place au gré des opérations militaires décidées entre 1990 et 1994. Le rapport impute
aux militaires de nombreux viols, des interrogatoires musclés, des tortures et des massacres. Les récits s’égrènent dans toute leur
horreur et la gravité des accusations portées
contre l’armée française exige au minimum
une contre-enquête objective. Sans que l’on
puisse penser que nos paras soient tous des
tortionnaires, l’histoire récente accrédite malheureusement la plausibilité de certains de
ces récits (cf l’affaire Firmin Mahé en Côte-

d’Ivoire). Et le voyageur ayant observé certains paras en opération extérieure africaine
accordera encore davantage de crédits aux
accusations du rapport Mucyo.
Finalement, le cadre dépasse largement le
contexte du Rwanda. L’Afrique toute entière
est, depuis cinquante ans, le terrain d’exercice favori de nos ex-troupes coloniales, et
d’une certaine façon, malgré le caractère
spécifique du génocide de 1994, le rôle de la
France n’a guère été différent au Rwanda de
celui qu’elle tint et tient toujours dans ses excolonies subsahariennes.

Cette fois, « ça a mal tourné »
Ainsi, il est absolument nécessaire de replacer l’implication française au Rwanda dans
le contexte général de la Françafrique. Car
si cette fois, « ça a mal tourné» comme le
répètent discrètement et cyniquement le petit
cénacle de décideurs de l’époque, notre pays
se trouve encore du mauvais côté de la barrière en soutenant, en 2008, les gouvernants sanguinaires d’Idriss Déby, de Sassou Nguesso,
de Paul Biya ou de François Bozizé. Aucun
enseignement n’a été tiré de ce qui devrait
représenter, pour le pays, une catastrophe
nationale. Avoir été, avant, pendant et après,
aux côtés d’un gouvernement génocidaire, ne
mérite-t-il pas de s’interroger? Cette simple
formulation, en soit synonyme de complicité,
devrait suffire à organiser un grand débat, à
commencer par la désignation d’une commission d’enquête parlementaire.
Malgré son évidente instrumentalisation, ce
que nous dit le rapport Mucyo, c’est que le
génocide des Tutsi du Rwanda, est aussi une
affaire nationale strictement française, jetant
l’opprobre sur le fonctionnement même de
notre démocratie.
Isabelle Méricourt

La complicité selon le Tribunal pénal international (TPIR)
«La Chambre considère que le complice dans le génocide n’a donc pas nécessairement
à être lui-même animé du dol spécial du génocide, qui requiert l’intention spécifique de
détruire en tout ou en partie un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme
tel. » […] Un accusé est complice de génocide s’il a sciemment et volontairement aidé ou
assisté ou provoqué une ou d’autres personnes à commettre le génocide, sachant que
cette ou ces personnes commettaient le génocide, même si l’accusé n’avait pas luimême l’intention spécifique de détruire en tout ou en partie le groupe national, ethnique,
racial ou religieux, visé comme tel.» Musema, chambre de première instance, 27 janvier
2000, § 183 ; Bagilishema, chambre de première instance, 7 juin 2001, § 71.
No 172 n Septembre 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Dossier

Le rapport Mucyo et les médias français
Sans être aussi caricaturale
que le déni des autorités
françaises, la réception
du rapport rwandais par la
presse hexagonale reste très
décevante.

T

orpeur estivale aidant, les journaux
télévisés, mais aussi les hebdomadaires, ont opté pour le black-out
presque complet. La plupart des radios et
des journaux ont seulement rendu compte,
avec plus ou moins de détails, des accusations résumées par le ministère de la Justice rwandais et des réactions officielles
françaises. On peut regretter que certains
d’entre eux n’aient pas procédé ultérieurement à l’examen critique du rapport
de la commission d’enquête lui-même.
Dans Libération, Thomas Hofnung, qui
ne l’avait manifestement pas lu non plus,
croit bon d’ajouter des lieux communs
erronés («il n’y avait plus de soldats
français en 1994») et un titre de nature
à susciter l’incrédulité du lecteur, faute
d’explication sérieuse: «De Mitterrand à
Villepin, tous coupables». Certains journalistes ont néanmoins mené un travail
d’analyse, mais souvent décevant. Passons
sur le cas de Marianne2.fr qui, fidèle à sa
ligne éditoriale, juge le rapport «vraiment
pas sérieux» (12 août)1 et laisse à Pierre
Péan le soin de le commenter (8 août). Le
site du Nouvel Observateur se contente
pour sa part d’interviewer Jean Hatzfeld,
lequel avance, sans avoir lu le document,
que les accusations de meurtres portées
contre les militaires français «sont absurdes», et qu’en ce qui concerne les politiques, «on peut être responsable mais pas
coupable».
Certes le rapport Mucyo est loin d’être
parfait et ne saurait être à l’abri de critiques. Mais, dans la plupart de ces articles,
il est uniquement appréhendé sous l’angle
des relations diplomatiques franco-rwandaises. Seulement réduit à cette dimension, il est analysé plus ou moins explicitement comme le simple produit d’une
instrumentalisation politique. Pour Philippe Bernard (Le Monde, 6 août), le travail
uniquement à charge de la commission
«chargée de rassembler les preuves montrant l’implication de l’État français dans
le génocide» (selon son mandat officiel)
attesterait du «peu de place laissé aux
vérités complexes». La présentation des
faits par les membres de la commission,

«juristes et historiens choisis par le pouvoir»
serait «tantôt distanciée, tantôt outrancière
et teintée d’idéologie», et «certains épisodes déjà connus» feraient «l’objet d’une
présentation biaisée» selon Laurent d’Ersu
(La Croix, 6 août). Il en veut pour preuve la
version de l’assassinat des coopérants Alain
Didot et René Maier. Cet épisode, loin d’être
«déjà connu», a pourtant donné lieu a de
multiples récits contradictoires, y compris
côté français…2
Philippe Bernard et Laurent d’Ersu mettent
par ailleurs l’accent sur des témoignages jugés par tous les deux «invérifiables», «parfois un peu trop militants pour être crédibles»
(Laurent d’Ersu) ou «sujets à manipulation»
(Philippe Bernard), en particulier quand ils
émanent des ex-génocidaires. Le doute est
évidemment légitime, mais pourquoi s’interdire par avance un travail de vérification ?
«Les interrogatoires de détenus, lorsqu’ils
sont menés par des chercheurs ou des journalistes expérimentés, restent une source irremplaçable d’information», estime pour sa
part le journaliste Jean-François Dupaquier
dans une tribune publié dans Le Monde («Un
rapport rwandais à prendre au sérieux»,
11 août). Il rappelle également les qualités
des universitaires membres de la commission et considère que leur travail justifie
l’ouverture d’une commission d’enquête
française. «Cette lutte de deux décennies
entre la France et Paul Kagamé n’est toutefois pas une raison pour rejeter le rapport
de la Commission rwandaise, ou présumer
que les témoins cités, survivants du génocide ou ex-compagnons d’armes des soldats
français, mentent», juge également Rémy
Ourdan, toujours dans Le Monde (6 août).
Au nom du «devoir de vérité» dû «envers
les victimes et les survivants», il estime que
«Paris ne peut pas rejeter ces récits sans enquêter en profondeur et sans répondre point
par point à chacune des centaines d’accusations.» Et ce d’autant plus que «les mises en
cause [des témoins] sont circonstanciées et
précises, elles se recoupent parfois, ne peuvent être ignorées», selon Patrick de SaintExupéry dans une autre tribune publiée dans
Libération (13 août).
En outre, le travail de la commission ne s’appuie pas uniquement, loin de là, sur des témoignages qui par ailleurs ne sont pas tous
rwandais. Fruit de «dix-huit mois d’enquête
minutieuse» (Catherine Ninin, RFI, 6 août)
il «repose largement sur des travaux – non
contestés – qui l’ont précédé», ainsi que sur
«des documents inédits» (Bakchich.info,
14 août), et confirme de nombreux faits
«pour la plupart connus de longue date»

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2008 n No 172

(Rue 89, 6 août), pour ne citer que très brièvement les quelques rares journalistes qui ont
également jugé ce rapport digne d’intérêt.
Victor Sègre
1. Sur la base d’un document qui constitue
manifestement un faux grossier (dont il serait
intéressant de connaître l’origine) pourtant retenu
par les rapporteurs, et qui sert de prétexte à
Bénédicte Charles pour occulter tous les autres
éléments.
2. Les différentes hypothèses sont rappelées par
Jacques Morel dans «L’assassinat des gendarmes Didot et Maïer, et de l’épouse de Didot»,
La Nuit Rwandaise n°2, avril 2008.

À Lire

Le génocide des Tutsis rwandais a suscité
une masse de publications, portant notamment sur la préparation politique et médiatique des tueries ou sur les enjeux internationaux, en particulier sur le rôle de la France.
Mais les raisons et les conditions de mise en
œuvre sur le plan local restent peu étudiées.
L’étude de Jean-Paul Kimonyo tente de
combler cette lacune en portant l’attention
sur la société rwandaise elle-même, dans
laquelle a mûri la haine et a fonctionné le
conditionnement, rendant possible ce massacre de masse. L’auteur retrace avec minutie l’histoire sociale, économique et politique
vue par le bas de ces régions et localités.
Cette enquête montre un génocide «populaire», où les petits cadres locaux jouent
un rôle décisif, où les frustrations sociales
face à l’État sont mobilisées contre le bouc
émissaire tutsi. Cette analyse n’exonère en
rien les tireurs de ficelles, politiques ou
militaires, mais elle montre la profondeur
du mal qui rongeait la société rwandaise
depuis des décennies.
Rwanda, un génocide populaire, Khartala,
2008, 530 pages, 29 euros.

Salves
Tchad-Soudan

Déby et Al-Bachir, ex-aequo pour le
prix du meilleur incendiaire
Alors que la situation
régionale est toujours
aussi tendue, les
Occidentaux misent toujours
sur Idriss Déby pour faire
tomber Béchir. Le président
tchadien, tout aussi
pyromane, n’a pourtant rien
à envier à son homologue
soudanais.

L

e 2 février dernier, alors qu’une coalition de groupes rebelles tchadiens
attaque la capitale du pays, N’Djaména, dans l’intention (déçue) de renverser Idriss Déby, plusieurs personnalités1 de
l’opposition non armée sont enlevées à leur
domicile par la garde présidentielle et mises
au secret. Parmi ces dernières, Ibni Oumar
Mahamat Saleh, porte-parole de la coalition
des partis de l’opposition, manque toujours
à l’appel. Dès la fin du mois de février, diverses sources affirmaient que les opposants
avaient été arrêtés à la suite d’informations
émanant des services d’écoute de l’armée
française. La France, un peu gênée aux entournures, avait réclamé une commission
d’enquête2 à son protégé Déby. Remis, le
5 août, au président tchadien, le rapport de
la commission reste toujours confidentiel.

Des témoins manquants
On peut douter que cette commission d’enquête nous éclaire sur cette disparition
quand on sait qu’un certain nombre de
personnes, dont le témoignage est pourtant
capital, n’auraient pas été entendues. C’est
le cas par exemple de Ramdane Soulaiman
(directeur du contre-espionnage de l’Agence nationale de sécurité, ANS) et d’Adam
Soulaiman (directeur du service B2 des
renseignements militaires).
Tout comme un autre témoin, un Français :
un certain capitaine Daniel Goutte qui, selon le député Ngarlejy Yorongar, aurait
assisté à l’extraction de sa cellule d’Ibni
Saleh (mort ou vif, on l’ignore). Quant à
ce lieu de détention, il n’aurait pas été visité par la commission afin de vérifier les
affirmations et la description qu’en a faite
Ngarlejy Yorongar dans sa déposition. On
peut donc penser qu’Idriss Déby sortira
blanchi des conclusions de la commission

d’enquête. C’est également une tentative
d’auto-assistance qu’a orchestré Déby en
organisant, cet été, un simulacre de justice
: il n’a fallu que quelques heures pour que
soient condamnés à mort par contumace
l’ancien président tchadien renversé par
Idriss Déby, Hissen Habré et une douzaine
de chefs rebelles déclarés coupables «d’atteinte à l’ordre constitutionnel, à l’intégrité
et à la sécurité du territoire»3. Les derniers
cités s’en amusent tout en confirmant leurs
rebelles intentions. Habré, contre qui une
procédure judiciaire est engagée au Sénégal,
y est accusé de crimes et de violations des
droits de l’homme. Si Déby espérait avoir
concocté un mic-mac susceptible d’annuler
la procédure engagée à Dakar en raison de
l’impossibilité de juger une personne à plusieurs reprises pour les mêmes faits, c’est
loupé: les accusations formulées à l’encontre d’Habré au Tchad ne sont pas les mêmes
que celles instruites à Dakar.
Ancien compagnon de route d’Habré, coauteur de crimes attribués à ce dernier, Déby
peut s’attendre à ce que le procès de son
grand ennemi Hissen évoque son propre rôle
historique et cela sans mesure. Le maquillage
du macabre curriculum vitae de Déby n’est
donc pas pour demain.
Quoi qu’il en soit, le ministre sénégalais de
la Justice a confirmé la poursuite de la procédure contre Habré. Il a cependant ajouté
que la seule condition à satisfaire pour son
démarrage «c’est que la communauté internationale appuie le Sénégal en donnant les
moyens financiers nécessaires à son organisation.» De mauvaises langues estiment que
ce soutien financier pourrait encore tarder,
la communauté internationale estimant que
la hauteur des moyens réclamés dépasse les
besoins réels. On finit par se demander qui, à
part les victimes des tyrans tchadiens, a hâte
de les voir répondre de leurs crimes.

Pendant ce temps,
à Khartoum...
... la justice soudanaise a condamné à mort
par pendaison une cinquantaine de responsables de l’attaque sur la capitale conduite,
au mois de mai, par le Mouvement pour la
Justice et l’Égalité (MJE), un groupe rebelle
du Darfour. Parmi les condamnés figure
le demi-frère de Khalil Ibrahim, chef du
MJE. Ce dernier vient d’affirmer son intention d’attaquer à nouveau Khartoum si ces

condamnations à mort étaient exécutées.
Par ailleurs, le MJE ne perd pas une occasion
pour exprimer haut et fort le soutien d’Idriss
Déby dans son combat contre Al-Bachir, y
compris, selon diverses sources, à l’occasion
d’une récente tournée aux États-Unis.
Quant à l’opposition armée tchadienne,
vouée à la chute d’Idriss Déby, plus disparate qu’unie, elle semble attirer des ralliements
inattendus, notamment celui du très respecté
président de l’Union des syndicats du Tchad,
Djibrine Assali Hamdallah. Djibrine Assali
a en effet rejoint l’Union des forces pour le
changement et la démocratie4 (UFCD, présidée par Adouma Hassaballah) dont il assume
désormais le poste de vice-président.

Al-Bachir, ennemi n°1
Ce mouvement, comme d’autres, ne raisonne pas qu’à la pointe du fusil, mais toute
opposition à Déby attire, au moins, un regard
de sympathie dans la capitale soudanaise.
Chacun contre son tyran finalement…
Comment espérer, dans ces conditions, que
ces chefs d’État pyromanes, identiquement
nuisibles, débarrassent le terrain ? Et que
le combat entre le Tchad et le Soudan par
groupes rebelles interposés ne continue pas à
se substituer à un objectif plus conforme aux
intérêts de millions de gens ?
Selon des observateurs avisés, à une échelle
plus globale, l’objectif premier des Occidentaux serait la chute d’Al-Bachir considéré
comme «l’ennemi principal». Quitte pour
une certaine communauté internationale à
privilégier Déby. On ménagerait donc Satan
pour atteindre son frère jumeau.
Sharon Courtoux
1. Dont Ngarlejy Yorongar et Lol Mahamat
Choua.
2. Fin mars, la commission d’enquête
nationale a été remaniée afin d’inclure en son
sein, avec un statut d’observateur, des
représentants de la communauté internationale,
notamment l’Organisation internationale de la
Francophonie (OIF) et l’Union européenne,
représentée par la délégation de la Commission
européenne à N’Djaména.
3. Une trentaine d’autres membres de la rébellion
ont été condamnés à des travaux forcés à perpétuité pour «attentats dans le but de détruire ou de
changer le régime » du président Déby.
4. Ce mouvement s’affirme ouvert à tous les
Tchadiens désireux de se rassembler pour reconstruire leur pays et ne semble appeler à l’usage
de la force qu’en désespoir de la cause.

No 172 n Septembre 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
FRANCE AFRIQUE

Mission d’info ou d’intox ?
La mission d’information
sur les relations francoafricaines a brillé par sa
discrétion jusqu’à l’incident
qui a provoqué, début juillet,
le report de la publication
de son rapport. Est-ce le
reflet de l’impuissance
et du désintérêt des
parlementaires en matière de
politique étrangère ?

L

a mission d’information sur les
relations franco-africaines, créée
au sein de la commission des
affaires étrangères de l’Assemblée nationale et présidée par le député UMP
Jean-Louis Christ a débuté ses travaux
début septembre 2007, en toute discrétion puisqu’aucune communication publique sur le sujet n’est intervenue pendant plusieurs semaines.
Percevant tout de même l’intérêt potentiel de la démarche, les ONG membres
de la Plateforme citoyenne FranceAfrique (dont Survie est membre) ont
rapidement tenté d’en savoir plus, rencontrant le président de la mission pour
lui remettre leur Livre Blanc pour une
politique de la France en Afrique responsable et transparente.

Un rapport de plus...
Très vite, les ONG comprennent que
la mission n’ira pas très loin. Dans un
courrier adressé à l’ensemble des députés de la mission, ils exposent un
certain nombre de revendications sur
la forme et le contenu de ce travail, réclamant des séances publiques, l’audition de témoins africains de la société
civile, insistant en particulier pour que
l’ensemble de sujets clés soient traités
(ingérence militaire, économique, violation des droits de l’homme, etc.).
Le président de la mission est du reste
le premier à relativiser la portée du
rapport qui en sera issu : «Un volume
de plus sur une étagère de l’assemblée,
mais peut être le début d’un travail collectif pour plus de contrôle parlementaire», leur confie-t-il.
Une mission d’information, rappelonsle, a moins de pouvoir qu’une commission d’enquête et la durée des travaux
envisagée, dès le départ, laisse diffici-

lement augurer d’un vrai bilan critique
de la politique de la France en Afrique.
Du reste, des tensions entre certains
députés de la mission n’ont pas tardé à
apparaître.

Frères ennemis
La présence d’un proche de Nicolas
Sarkozy particulièrement bien connecté aux réseaux françafricains, Patrick
Balkany, pouvait le laisser envisager
mais celui ne participera quasiment pas
aux travaux, réduisant de fait sa capacité de nuisance redoutée par certains
députés. C’est entre Jean-Louis Christ
et le rapporteur de la mission, Renaud
Dutreil, que les tensions sont les plus
vives. Affrontement idéologique entre un démocrate-chrétien, sarkozyste
très modéré (et converti tardivement),
à la lecture un peu caritative des relations franco-africaines et un jeune loup
de l’UMP réputé pour son libéralisme
et sa proximité avec certains réseaux
(c’est lui qui aurait suggéré à Nicolas
Sarkozy de décerner la légion d’honneur à Robert Bourgi1) ? Ou simple
querelle de leadership entre un député
peu charismatique et sans visibilité
nationale et un élu médiatique réputé
pour son ambition débordante, qui a
envisagé un temps le secrétariat d’État
à la Coopération (d’après La Lettre du
continent, 11 octobre 2007). Difficile à
ce stade d’en tirer une conclusion. Toujours est-il que cette rivalité multiforme
a eu des incidences sur le déroulement
des travaux, provoquant le rebondissement spectaculaire au début de ce mois
de juillet avec le rejet par la mission
du rapport présenté par Renaud Dutreil
et le prolongement du mandat de cette
mission. Peut-être l’échec de trop pour
l’ancien ministre des PME, après une
défaite cuisante aux municipales à
Reims quelques mois auparavant.
Le 5 août 2008, il annonce sa prise de
distance avec la vie politique et son départ pour les États-Unis à la suite à son
recrutement par le groupe LVMH.
Sans être une nouveauté de l’ère Sarkozy,
ce type de reconversion reste toutefois
bien dans l’air de ce nouveau quinquennat dans lequel la proximité entre politique et affaires est totalement banalisée.
Mais revenons sur les quelques mois qui
ont précédé ce mini-clash au sein de la
mission d’information. De septembre
2007 à juin 2008, la mission se réunit plus

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2008 n No 172

ou moins régulièrement et auditionne,
toujours à huis-clos une liste assez fournie
de dirigeants français passés et actuels
(anciens ministres de la coopération,
dirigeants de l’AFD, responsables de
cabinets ministériels), de journalistes spécialisés (Laurent D’ersu de La
Croix, Philippe Bernard du Monde, Antoine Glaser de La Lettre du Continent),
de chercheurs et autres personnalités
(Philippe Hugon, Eric Orsenna). Même
si les premières auditions laissent apparaître une polarisation des critiques sur
le domaine réservé élyséen et l’inertie
au changement présente au plus haut
sommet de l’exécutif, les conseillers
«Afrique» de la cellule diplomatique
de Nicolas Sarkozy ne seront auditionnés qu’à la fin de la mission. Claude
Guéant (secrétaire général de l’élysée,
très actif sur certains dossiers, notamment au moment de la réconciliation
spectaculaire avec Omar Bongo, en
avril 2008) et Henri Guaino (auteur du
trop fameux discours de Dakar) ne seront pas entendus.

Echec prévisible ?
Côté africain, les auditions sont plus
rares, on notera tout de même un déplacement de la mission d’information
à Addis Abeba pour rencontrer l’ancien président malien Alpha Oumar
Konaré, parfois auteur de critiques
courageuses de la politique française
en Afrique.
La société civile, malgré l’insistance
de la Plateforme citoyenne France
Afrique est peu entendue et on le verra,
peu écoutée. Le président de Coordination Sud, auditionné sur la question
de l’Aide publique au développement,
quatre représentants de la Plateforme
citoyenne France-Afrique et un représentant tchadien de la plateforme
Publiez ce que vous payez, font figure
d’exceptions. Du reste, les députés ne
se bousculent pas pour assister aux
auditions, les priorités des parlementaires semblant ailleurs. Les membres
de la Plateforme citoyenne rapportent,
par exemple, que leur courrier aux
dix membres de la mission n’a obtenu
aucune réponse hormis celle du président et que le jour de leur audition,
aucun député de l’opposition n’était
présent. Ce jour là pourtant, Renaud
Dutreil, mi-figue mi-raisin, est bien
à sa place et se fait remarquer par

quelques questions sur les réseaux de
la Françafrique («alors comme ça ils
existent encore, vraiment ?»), voire
carrément provocantes sur le «consensus à la gabonaise» comme modèle
éventuel de démocratisation et insiste
plusieurs fois sur les mécanismes privés de financement du développement.
On comprend alors que l’ambition critique du rapport préparé par le député
avec les services de l’assemblée sera
sérieusement émoussée.

Mauvais sous tous rapports
Quelques jours avant la remise officielle du rapport, plusieurs personnes
voient circuler une version finale encore «sous embargo».
Choc attendu mais choc tout de même.
Au lieu du rapport attendu, prélude à
un nécessaire aggiornamento, c’est
un véritable document de prospective économique, digne du Medef qui
s’étale sur quarante pages, desquelles
les mots qui fâchent («dictature »,
«corruption », «répression », «ingérence») sont totalement absents. A
l’inverse, les termes «intérêts économiques », «investissement », les références à la Chine et à l’Inde inondent les chapitres.
Effet médiatique ou baroud d’honneur, Jean-Louis Christ monte au
créneau dans la presse (La Croix, Le
Monde, Le Journal du dimanche) le 8
et le 9 juillet et en profite pour régler
ses comptes avec le rapporteur Renaud
Dutreil, descendu en flèche par son
«camarade» avant d’être sommé par
les députés de la mission (majorité et
opposition réunies) de revoir sa copie
et de s’intéresser davantage, par exemple, aux questions liées à la démocratisation et aux droits de l’homme. Les
travaux de la mission sont ainsi prolongés de quelques mois. Peut-être une occasion de leur donner plus de visibilité
et de susciter un investissement accru
des députés, à moins que les réactions
au sommet de l’exécutif provoquées
par cet incident n’aient raison du sursaut d’honneur des parlementaires de la
mission et de leur président.
La rumeur d’une publication très rapide d’une version définitive et quasi
identique du rapport, destinée à ne pas
mécontenter Nicolas Sarkozy circule
déjà…
Pierre Rohman
1. C’est Nicolas Sarkozy lui-même qui en a fait
la concession lors de l’allocution de remise de la
distinction.

Peut-on vraiment
attendre des
contrepoids politiques
au Parlement ?
L’agitation actuelle autour
de la présence française
en Afghanistan souligne,
en creux, le désintérêt des
députés pour la politique de
la France en Afrique où les
interventions militaires sont
nombreuses.

L

a politique de la France en Afrique
ne devient un sujet politique qu’à
l’approche des élections présidentielles et jamais sous la forme d’un thème
de débat majeur. Les quelques promesses émises par les principaux candidats à
l’élection présidentielle de 2007, Nicolas
Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou, fortement encouragés par les ONG du
Centre de recherche et d’information pour
le développement (CRID), n’ont brillé
que par leur relative conformité à celles
d’autres candidats en d’autres temps.
Parmi ces thèmes communs figurait cependant l’amélioration du contrôle parlementaire sur un certain nombre de domaines, en particulier la politique extérieure.
La création de la commission Balladur
sur la réforme des institutions, aux premiers jours du quinquennat de Nicolas
Sarkozy devait permettre d’avancer en ce
sens. Parmi les 77 propositions énoncées
en octobre 2007 par cette commission, on
pouvait recenser plusieurs points à même
d’améliorer le contrôle parlementaire de
la politique de la France en Afrique. Notamment les propositions 53 à 55 relatives à la politique étrangère et de défense
(autorisation des opérations extérieures
d’une certaine durée, information sur les
négociations diplomatiques, publication
des accords de défense). Certaines de ces
propositions, après plusieurs semaines
d’arbitrages et de navettes entre l’Assemblée et le Sénat ont été intégrées à la réforme constitutionnelle du 21 juillet qui prévoit, parallèlement au renforcement des
pouvoirs du parlement, une augmentation
de ceux du président, laissant donc difficilement présager un abandon du précarré

présidentiel en matière de politique extérieure, particulièrement en Afrique.
Mais si la dérive présidentialiste a été un
des arguments les plus brandis par les
nombreux députés qui se sont opposés à
la réforme constitutionnelle, ce n’est quasiment jamais dans le cadre de la politique
étrangère, l’article qui prévoit que toute
opération extérieure d’une durée supérieure à quatre mois semblant satisfaire
tout le monde.
On peut donc redouter que l’ambition
de contrôler la politique extérieure de la
France et de limiter l’ingérence ne soit,
dans le fond, qu’un vœu pieu. Au-delà du
seul débat sur la réforme constitutionnelle,
la faiblesse générale de l’investissement
des parlementaires sur les sujets de politique extérieure, lorsque ceux-ci ne sont
pas sous les projecteurs, reste criant.
En effet pour quelques interventions opportunistes sur la libération des infirmières bulgares détenues en Libye ou des
«humanitaires» de l’arche de Zoé (avec
même, dans le premier cas, la création
d’une mission d’information parlementaire à la clé), combien de scandales ont été
avalisés sans coup férir par le parlement,
des remises de dette au Gabon à l’intervention militaire de la France au Tchad ?
Sur ces sujets, on s’en doute, les députés
de la majorité présidentielle sont restés
quasiment muets, la fidélité au chef étant
de mise, surtout pour des sujets jugés
«périphériques ».
Plus inquiétant a été le mutisme des députés d’opposition, qui ont assisté à la dérive
françafricaine de la politique présidentielle, sans jamais essayer d’en faire un sujet
de débat politique, même en pleine opération de sauvetage par la France du régime
aux abois d’Idriss Déby.
L’agitation actuelle autour de la présence française en Afghanistan, dans un
contexte chargé émotionnellement après
le décès de dix soldats tués en mission,
est-elle susceptible de provoquer un débat
parlementaire sérieux ouvrant la voie à
de futurs travaux sur la justification de
la présence militaire en Côte d’Ivoire
ou au Tchad ?
Pierre Rohman

No 172 n Septembre 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Cameroun

Trois ans pour éviter le pire
La situation politique
au Cameroun
intéresse peu la
communauté internationale.
Le pays est pourtant à
un tournant historique
après la crise politique de
l’hiver dernier. Pour la rue
camerounaise, le pire reste à
venir.

T

out commence par un discours
du président camerounais, Paul
Biya, le 31 décembre 2007 dans
lequel il fait part de son souhait de réformer la Constitution de 1996 afin de
lever l’amendement de l’article 6-2, qui
prévoit que «le président de la République est élu pour un mandat de sept ans
renouvelable une fois ». La nation camerounaise est prévenue: Paul Biya veut
rester au pouvoir et il s’en donnera les
moyens. Les Camerounais sont pourtant
fatigués de sa présidence qui dure depuis
1982: absence de développement économique et social, paupérisation croissante
de la population, corruption généralisée
dans tous les secteurs de l’État et absence

Une répression
aveugle

Le bilan définitif des violences de
fin février 2008 ne sera jamais établi
faute d’enquête. Face au silence des
autorités camerounaises sur cette
question, seule une enquête internationale aurait pu établir la vérité.
Malheureusement, la communauté
internationale a, elle aussi, préféré
rester silencieuse sur le sujet.
La surpopulation des prisons et les
conditions (torture, assassinats) de
maintien de l’ordre sont dénoncées
régulièrement par la FIDH (2001,
2003). Avec la vague de condamnations arbitraires à la suite de la
répression des manifestations de
février dernier, les conditions de
détention sont démentielles (4000
prisonniers pour 800 places). La répression d’une révolte à la prison de
Douala a fait dix-sept morts parmi les
prisonniers, le 29 juin, un incendie, le
20 août, vient d’y faire neuf morts.

de véritable démocratie. Sur la scène internationale et en France en particulier,
le président camerounais est toutefois
perçu comme le «garant de la stabilité »
du pays.
Pour ne pas nuire à cette image idyllique,
les autorités camerounaises décident
d’interdire, le 18 janvier 2008, les manifestations prévues par l’opposition contre
le projet de réforme constitutionnelle. Le
23 février, un meeting de l’opposition, à
Douala, est annulé par les organisateurs
en raison de la présence massive de policiers. L’assistance est dispersée par la
force occasionnant des affrontements
violents (deux morts, plusieurs centaines
de blessés). Echaudée par l’interdiction
de manifester et profitant de la grève
lancée par les transporteurs routiers, le
25 février, contre la montée des prix du
carburant, la jeunesse camerounaise investit les rues des principales villes de
l’ouest du pays pour exprimer son ras-lebol. Rapidement, plusieurs villes s’embrasent, y compris la capitale politique,
Yaoundé. Les enseignes commerciales
françaises seront les premières cibles.
Les autorités répondent par une répression sanglante (tirs à balles réelles, arrestations massives). Le bilan est lourd : une
centaine de morts selon l’ACAT-Littoral
(Action des chrétiens pour l’abolition de
la torture), quarante selon les autorités
camerounaises. Plusieurs centaines de
personnes sont également arrêtées.
Des défenseurs des droits de l’homme
et des journalistes sont intimidés (tabassage, brève arrestation, menaces).
Plusieurs médias (Equinoxe TV et radio
Magic FM), qui diffusent des images de
la répression ou qui permettent aux auditeurs de s’exprimer librement sur la situation dans le pays, sont fermés manu
militari par la police. Mis en garde, les
autres médias audiovisuels éviteront par
la suite tout sujet qui fâche.
Le 29 février, la situation se stabilise. A
grand renfort de soldats puissamment armés, les villes à risque sont de nouveau
sous contrôle. Pour la plupart des médias
français, il s’agira davantage d’émeutes
de la faim, résultat de la crise alimentaire
mondiale plutôt qu’une crise politique.
Le 10 avril 2008, les députés de l’assemblée nationale – dominée par le parti au
pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC)1
– adopte, à la majorité absolue, la révision constitutionnelle par un vote public

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2008 n No 172

(les noms des députés ayant participé
au scrutin et la nature de leur vote sont
connus et proclamés).
Cinq articles de la Constitution, concernant le président de la République, sont
remaniés, dont un concernant la levée de
la limitation des mandats (art. 6-2) et un
autre concernant l’immunité du chef de
l’État (art. 53-3). Paul Biya, âgé de 75
ans, pourra donc se présenter aux élections de 2011 et, si un jour il quitte le
pouvoir, il ne pourra être poursuivi en
justice.
Dans la foulée, les députés reçoivent
quelques cadeaux : leur crédit automobile est désormais une prime non remboursable, les salaires du personnel sont
revalorisés, et enfin l’Assemblée nationale aura un nouveau siège avec un bureau pour chaque député.
Aujourd’hui, le Cameroun est à un tournant historique. Le pays, en crise, a
besoin d’une réforme profonde de ses
structures politiques, économiques et
sociales. Le gouvernement en place a
trois ans pour améliorer les conditions de
vie de ses concitoyens avant la tenue de
l’élection présidentielle de 2011. L’opposition observe et compte bien faire
barrage au candidat Paul Biya, qui vraisemblablement se présentera une énième
fois à la présidence. La préparation et la
tenue de ce scrutin auront donc une importance primordiale quant au devenir
du pays. Car même si le Cameroun reste
apparement l’un des pays les plus stables
d’Afrique centrale, le pays pourrait basculer dans les violences post-électorales,
comme au Kenya ou au Zimbabwe, en
cas d’élections non transparentes et non
démocratiques qui verraient le clan Biya
reconduit, une nouvelle fois, au pouvoir.
La communauté internationale a donc,
dès maintenant, tout intérêt à travailler
d’arrache-pied avec les autorités camerounaises pour que les élections en 2011
soient irréprochables sur tous les plans. A
l’heure actuelle, le sentiment général qui
prime au sein de la jeunesse camerounaise est que «le pire est à venir».
par Clément Boursin
chargé de mission Afrique à l’ACAT2
1. Le RDPC détient 153 des 180 sièges
de députés.
2. L’ACAT est une organisation interconfessionnelle qui milite pour l’abolition de la peine de mort et de la torture.

En bref
Mieux vaut tard
que jamais

Sénégal

Le Sénégal de tous
les dangers
Le climat politique
et social est
de plus tendu
au Sénégal sur fond
de corruption et
d’affairisme forcené du
clan présidentiel. La
perspective de voir
Karim Wade succéder à
son père exacerbe encore
davantage les tensions
politiques.

D

écidément le Sénégal n’en finit pas d’étonner et de détonner. Le remplacement au forceps d’Abdoulaye Wade par son fils
à la tête de l’État cristallise toutes les
attentions, tous les ressentiments.
Il est formellement interdit aux journalistes de s’intéresser aux dossiers
qui pourraient gripper le scénario
d’une succession à la Eyadema.
Celle-ci se voudrait pensée, légitime,
voire acceptée par tous. Pour preuve,
les journalistes sont tabassés par des
forces de l’ordre lorsque ce ne sont
pas des milices privées proches du régime qui font le travail de répression.
Depuis l’arrivée d’Abdoulaye Wade
au pouvoir, nombre d’anciens calots
bleus préposés à la sécurité du même
Abdoulaye Wade, alors dans l’opposition, ont été recrutés dans la police et
la gendarmerie. A l’issue d’un match
de football, les journalistes Boubacar
Kambel Dieng et Karamoko Thioune
ont été violemment pris à partie par
des policiers.

Un régime de plus en plus
autoritaire
Depuis, les relations entre la presse
et le pouvoir sont devenues exécrables. Devant le silence complice du
pouvoir et depuis que le ministre de
l’Intérieur, Cheikh Tidiane Sy, ancien mobutiste, a choisi de défendre
sa police, les choses sont allées en
se dégradant. Le président du groupe
parlementaire du Parti démocratique
sénégalais Doudou Wade, neveu du

président, aurait ouvertement déclaré
qu’ils n’excluraient pas de procéder
a l’élimination physique de certains
opposants en cas de besoin. Pendant
ce temps, les journalistes continuent de
défiler à la division des investigations
criminelles (DIC), haut lieu de criminalisation des journalistes et autres
réfractaires. Une police politique en
somme.
Le président du groupe Avenir et Communication, Madiambal Diagne, bête noire
du régime qui continue de subir les affres
du pouvoir vient de porter plainte, suite
à des menaces de mort à peine voilées,
proférées par une députée de la mouvance présidentielle. A cela s’ajoute le saccage des locaux des journaux l’As et 24
h chrono par un groupe d’hommes armés
et ce après que le ministre des Transports
Farba Senghor ait ouvertement déclaré
qu’il ferait la fête à ces journalistes.
Aucune autorité ne semble disposée à
jouer l’apaisement. Dans ce contexte,
l’opposition et la société civile regroupées dans le cadre d’assises nationales,
s’efforcent de trouver des solutions aux
problèmes du pays, malgré les menaces
du pouvoir qui refuse la tenue de telles
assises. Au Sénégal, un régime de plus
en plus autoritaire se met en place dans
un contexte de corruption, de prévarication et de pauvreté jamais égalées.
Les 4x4 allemands luxueux se multiplient
comme des petits pains à Dakar. Des milliards de francs CFA disparaissent dans
la nature sans qu’aucune enquête ne soit
menée...Un scénario à l’ivoirienne semble se dessiner et la crainte de voir une
explosion lorsque toutes les médiations
citoyennes auront été ignorées et que Karim Wade succédera à son père est bien
réelle.
Le souhait du président Abdoulaye
Wade est en effet de couvrir ses arrières et de créer les conditions de son
immunité sans avoir à répondre de sa
gestion gabégique du Sénégal.
Karim Wade, qui a été reçu, le 26 août,
par Nicolas Sarkozy a discuté d’un projet d’installation de centrale nucléaire
au Sénégal selon ses conseillers.
Pour s’assurer de son soutien et faire
oublier les déboires de Vincent Bolloré à Dakar ?
Mayacine Diouf

Alain Juppé qui remettait, le 27
août, à Nicolas Sarkozy son «Livre
blanc sur la politique étrangère et
européenne de la France» a affirmé
qu’il fallait «ouvrir la politique
étrangère sur l’opinion publique, il
faut la démocratiser. Pour l’instant
elle est un peu enfermée dans son
donjon».
Merci donc à Alain Juppé de le
reconnaître. Lui qui fut chef de la
diplomatie française entre 1993 et
1995, sous la présidence de François Mitterrand, aurait été bien inspiré d’écouter Survie qui alertait, à
l’époque, des préparatifs du génocide des Tutsi rwandais.

Arme
de guerre
À 42 ans, le nouveau patron du 1 er
RPIMa, grand pourvoyeur de forces spéciales, a un CV conséquent!
De 2004 à 2006, le colonel Eric Vidaud a passé deux ans détaché au
ministère des Finances où il a été
chargé de la politique économique
en Afrique de l’Ouest et du suivi
du franc CFA. Une vraie arme de
guerre donc !
Rappelons que l’un des instruments
les plus puissant de l’asservissement économique de l’Afrique,
après les indépendances, a toujours
été la monnaie.

Droit des
affaires
L’avant-projet de loi sur la dépénalisation de la vie des affaires sera
le dossier phare de la rentrée pour
le gouvernement. Son objectif affiché: muscler l’économie française. Certaines dispositions donnent
l’impression d’une justice plus sévère. Ainsi, le délai de prescription
passerait de trois à sept ans pour
l’abus de biens sociaux et la majorité des délits financiers. Sauf que
dans cette nouvelle loi, le point de
départ du délai serait, dans tous les
cas, la date à laquelle les faits ont
été commis. Et non plus à la date
où ils ont été mis en lumière. Une
astuce qui ferait passer à la trappe
bon nombre de dossiers !
Raphaël de Benito

No 172 n Septembre 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

À lire

La tourmente alimentaire…
et agronomique

L

e système agronomique du Nord de
l’Europe, devenu dominant sur une
bonne partie de la planète, est à l’origine d’une catastrophe écologique mondiale.
C’est le point de vue qu’expose Matthieu
Calame, agronome, dans La Tourmente
alimentaire, pour une politique agricole
mondiale.
Notre système agraire, né il y a plus de dix
mille ans, repose sur la culture de céréales
associée à l’élevage ; il s’est étendu au
détriment de la forêt, sans cesse défrichée.
Après une période où la polyculture-élevage maintenait un équilibre (alternance
de cultures annuelles et de cultures fourragères pluriannuelles, fertilisation des
sols par le fumier des animaux), on arrive
vers 1950 à une «régression agronomique d’une ampleur sans précédent» :
la monoculture de cultures annuelles devient dominante, à grands renforts d’azote
chimique (les nitrates) pour compenser
l’abandon de l’azote naturel (fumier, légumineuses fixant l’azote de l’air). Or, les
nitrates stimulent la croissance des plantes mais aussi favorisent les bactéries à la
source de la minéralisation. Minéralisation et disparition des sols sont d’autant

plus rapides et catastrophiques dans les
régions chaudes.
Le processus est largement à l’œuvre en
Inde (à la faveur de la «révolution verte»), en Australie, en Espagne…
Pour inverser la tendance, Matthieu Calame propose d’explorer davantage les
voies de l’agroforesterie qui ont été en
vigueur sur les bords de la Méditerranée
(oliviers et autres arbres fruitiers associés aux cultures annuelles et à l’élevage)
et qui le sont encore ou à nouveau dans
nombre de pays du tiers monde (Sud-Est
asiatique, Afrique des grands lacs…)
Il propose également de protéger ou reconstituer la forêt des bassins hydrographiques pour préserver la ressource hydrique ; et de préserver les marécages que
sont les rizières. Le tout pour conserver
la matière organique et «concilier équilibres biologiques et population dense».
Les causes de la famine, poursuit Matthieu
Calame, sont multiples mais le combat
contre elle repose avant tout sur un «cercle vertueux» dans lequel se rejoignent
les différents facteurs du développement
et surtout la volonté politique de développer l’agriculture.

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1 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 008 n No 17

A l’exemple de la
politique
agricole
commune
de l’UE,
il est possible
de
construire
une agriculture solide sur la base de prix internes élevés et de mécanismes favorisant
les petits et moyens paysans. Mais il
faut aujourd’hui repenser les échanges
mondiaux, dans le cadre de l’OMC, afin
d’imaginer «un marché construit» et des
échanges équitables.
Matthieu Calame avance par ailleurs une
proposition originale celle d’une «monnaie biologique», qui pourrait être fondée sur le carbone, l’énergie disponible et
autres ressources biologiques.
Philippe Cazal
La Tourmente alimentaire, pour une politique agricole mondiale, de Matthieu
Calame, éditions Charles Léopold Mayer,
avril 2008.
Bulletin fondé par F.-X. Verschave

Directrice de la publication : Odile
Biyidi Awala.
Directeur de la rédaction : Raphaël De
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Secrétaire de rédaction : Janine Sfiligoï.
Comité de rédaction : Pierre Caminade,
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Tobner, Vincent Munié.
Ils ont participé à ce numéro :
P.Rohman, I.Méricourt, C.Boursin, JF de
Montvalon, M. Diouf, Philippe Cazal
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