Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs
I n f o r m a t i o n s et avis de recherche sur les avatars des relations franco-afric a i n e s
Sommaire
ËP. 2 RDC Goma accouche d’une petite
Espérance
Les groupes armés congolais en conflit dans le Kivu ont signé un acte
d’engagement par lequel ils déclarent
solennellement déposer les armes. Tout
reste à faire.
ËP. 3 AFRIQUE DES GRANDS LACS
Les 3 K : Kouchner, Kinshasa, Kigali
Le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, a rencontré le président
congolais Joseph Kabila à Kinshasa le
vendredi 5 janvier avant de se rendre
à Kigali où il a rencontré le président
rwandais Paul Kagame.
Éditorial
Espoir d’embellies
D
trentième anniversaire de l’opération de
Kolwezi.
epuis une dizaine d’années, l’est de la république du Congo est le théâtre
des exactions, des guerres et des massacres les plus atroces. Selon Human Rights Watch (HRW), toutes les armées, l’armée congolaise et les
armées et milices ethniques, ont violé les droits des civils congolais, pratiquant
meurtres, actes de violence sexuelle, déplacements forcés, vols, extorsions et
destructions des biens.
Selon une enquête de l’International Rescue Committee (IRC), le conflit et la
crise humanitaire en République démocratique du Congo ont coûté la vie à
5,4 millions de personnes depuis 1998 et continuent de tuer 45 000 personnes
chaque mois. Si la population totale du Congo est estimée à plus de 62 millions
d’habitants, l’essentiel de cette surmortalité affecte les provinces de l’Est. Il faut
rapprocher ces chiffres de la population estimée dans l’Est du Congo, 2 millions
en Ituri, 3,5 millions au Nord Kivu, 3 millions au Sud Kivu. Une part considérable de la population de ces régions aurait donc disparu. Si on y ajoute le nombre
des déplacés estimé, à l’intérieur du Congo, à 1,7 million, sans compter tous
ceux qui se sont réfugiés dans les pays voisins, on a le tableau apocalyptique du
plus grand désastre humanitaire contemporain, qui s’est déroulé dans l’indifférence du monde pour la raison principale que les intérêts des grandes puissances
n’étaient pas en danger. Pendant les massacres, les affaires continuent. Le pillage
traditionnel des métaux rares et précieux dont le Congo abonde, loin de cesser a
été amplifié par la guerre comme source de revenus pour tous les belligérants.
Après un premier accord de paix en 2002, une recrudescence de violences a marqué 2006 et 2007. Au terme d’une conférence tenue à Goma du 6 au 23 janvier
(page 2), un engagement a été signé par les groupes rebelles congolais pour un
cessez-le-feu. Un mince espoir s’est donc levé, mais les plaies humaines matérielles et sociales seront longues à guérir. Comment vont cohabiter ceux que
tant de crimes et de haines ont opposé ? Les évêques congolais ont mis en garde
contre un accord qui assurerait l’impunité des crimes commis. La clause d’amnistie, âprement disputée, a été réduite aux faits de rébellion armée. Les crimes
de guerre, crimes contre l’humanité et crimes de génocide en ont été exclus.
Dans un autre registre, la surprise agréable est venue, en France, le 15 janvier,
d’un discours inattendu du secrétaire d’État à la Coopération et à la Francophonie, Jean-Marie Bockel, qui énonçait rien moins que la volonté de «signer l’acte
de décès de la Françafrique»(page 5). Cette importante déclaration constitue
en soi une rupture puisque jamais auparavant le terme de « Françafrique » n’a
été prononcé par aucun responsable politique français en fonction. La politique
africaine de la France serait-elle à un tournant ? On espère que cette hardiesse,
non seulement ne sera pas désavouée, mais se prolongera en actes significatifs.
Bockel a-t-il la carrure d’un Hercule pour nettoyer les écuries d’Augias ? On
l’espère fermement.
Odile Tobner
w w w. b i l l e t s d a f r i q u e . i n f o
Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 166 - Février 2008 - 2,30 euros
ËP. 4 NIGER Un avenir radieux et irradié
Alors que la rébellion touareg veut lancer
la “bataille de l’uranium”, Areva vient
de conclure un nouvel accord avec l’État
nigérien.
ËP. 5 FRANCE Bockel sort ses griffes
Le secrétaire d’État chargé de la
coopération et de la francophonie a
fait sensation en déclarant le 15 janvier
vouloir signer «l’acte de décès de la
françafrique».
ËP. 6 TCHAD-CENTRAFRIQUE Soigner le
mal par le mal
À tous ceux qui reprochaient à l’Eufor
en préparation de vouloir servir les
intérêts françafricains sous couverture
européenne, la France aura finalement
répondu en renforçant la composante
française.
ËP. 7 CENTRAFRIQUE Les fils dans la forêt
Comment les rejetons des présidents
camerounais et centrafricains se vont
vu attribuer des permis forestiers alors
qu’ils sont impliqués dans le scandale
de l’exploitation illégale des ressources
forestières.
ËP. 8 FRANCE VIVE LA COLONIALE !
Nicolas Sarkozy souhaite commémorer le
Salves
République démocratique du Congo
Goma accouche
d’une petite Espérance
À l’issue de plus
de deux semaines
de négociations
laborieuses, les groupes
armés congolais en conflit
dans le Kivu ont signé
un acte d’engagement
par lequel ils déclarent
solennellement déposer les
armes. Il s’agit maintenant de
construire la paix… mais tout
reste à faire.
C
es groupes armés, par le document qu’ils ont signé le 23 janvier
à Goma, se sont engagés à un cessez-le-feu total et immédiat, à s’abstenir
de tout acte nuisible à la paix, à désarmer
et réintégrer l’armée nationale et au respect
des Droits de l’homme1. Ce document met
en place une commission technique mixte
Paix et Sécurité, sous la coprésidence du
gouvernement et de la facilitation internationale chargée d’examiner et finaliser les
modalités d’application de son contenu.
L’acte d’engagement a également été signé
par le ministre d’Etat congolais chargé de
l’Intérieur, le président de la conférence sur
la paix, des élus régionaux, des représentants
des Nations unies, de l’Union européenne,
de l’Union africaine et des États-Unis. Le
lendemain, Kinshasa a décrété le cessezle-feu, donnant ordre formel aux commandants des deux régions militaires de l’est
de la république démocratique du Congo
(RDC). Le gouvernement s’est également
engagé à présenter au Parlement un «pro-
jet de loi d’amnistie pour fait de guerre et
insurrectionnels, couvrant la période de
juin 2003 à la date de la promulgation de la
loi » (excluant les crimes de guerre, contre
l’humanité et le génocide).
Avant d’en arriver là, il a fallu d’intenses
négociations et une forte pression de ce que
l’on nomme la «facilitation internationale»
menée par l’envoyé spécial de l’UE, Roeland van de Geer, le représentant de l’ONU
Alan Doss, et l’américain Tim Shortley2. Le
Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) du général insoumis Laurent
Nkunda exigeait une loi d’amnistie dont
bénéficierait celui-ci puisqu’il est visé par un
mandat d’arrêt. Le CNDP a obtenu satisfaction (sauf pour crimes de guerre, qu’il a certainement commis au même titre d’ailleurs
que les autres forces armées du Kivu. On
fera donc sans aucun doute semblant de
Lumumba, en 1960 : « Une lutte de larmes, de feu et de sang »
Le 30 juin 1960 est le jour de la proclamation de l’indépendance du Congo,
actuelle République démocratique du
Congo. Dans la grande salle du palais de
la Nation à Léopoldville, actuel Kinshasa où se déroule la cérémonie, Patrice
Emery Lumumba, Premier ministre du
Congo, est présent aux côtés du président Joseph Kasavubu. Le roi Baudouin
de Belgique préside la cérémonie et prononce un discours au ton paternaliste
dans lequel le royaume de Belgique jette
les bases du néocolonialisme sur le nouvel État indépendant. Le président Kasavubu répond avec mollesse et diplomatie.
Patrice Lumumba, le Premier ministre, prend la parole, dans un autre ton,
défiant le protocole : « (...) Car cette
indépendance du Congo, si elle est
proclamée aujourd’hui dans l’entente
avec la Belgique, pays ami avec qui nous
traitons d’égal à égal, nul Congolais
digne de ce nom ne pourra jamais oublier
cependant que c’est par la lutte qu’elle a
été conquise, une lutte de tous les jours,
une lutte ardente et idéaliste, une lutte
dans laquelle nous n’avons ménagé ni
nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. C’est une lutte qui
fut de larmes, de feu et de sang, nous en
sommes fiers jusqu’au plus profond de
nous-mêmes, car ce fut une lutte noble
et juste, une lutte indispensable pour
mettre fin à l’humiliant esclavage, qui
nous était imposé par la force.
« Ce que fut notre sort en quatre-vingts
ans de régime colonialiste, nos blessures
sont trop fraîches et trop douloureuses
encore pour que nous puissions les
chasser de notre mémoire.
« Nous avons connu le travail harassant
exigé en échange de salaires qui ne nous
permettaient ni de manger à notre faim,
ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme
des êtres chers. Nous avons connu les
ironies, les insultes, les coups que nous
devions subir matin, midi et soir, parce
que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « tu », non
certes comme à un ami, mais parce que
le « vous » ho-norable était réservé aux
seuls blancs ?
« Nous avons connu nos terres spoliées
au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître
le droit du plus fort, nous avons connu
que la loi n’était jamais la même, selon
qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir,
accommodante pour les uns, cruelle et
inhumaine pour les autres. Nous avons
connu les souffrances atroces des
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Février 2008 n No 166
relégués pour opinions politiques ou,
croyances religieuses : exilés dans leur
propre patrie, leur sort était vraiment pire
que la mort même. Nous avons connu
qu’il y avait dans les villes des maisons
magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs : qu’un
noir n’était admis ni dans les cinémas, ni
dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens, qu’un noir voyageait
à même la coque des péniches au pied
du blanc dans sa cabine de luxe.
« Qui oubliera, enfin, les fusillades où
périrent tant de nos frères, ou les cachots
où furent brutalement jetés ceux qui ne
voulaient pas se soumettre à un régime
d’injustice ?
« Tout cela, mes frères, nous en avons
profondément souffert, mais tout cela
aussi, nous, que le vote de vos représentants élus a agréés pour diriger notre cher
pays, nous qui avons souffert dans notre
corps et dans notre cœur de l’oppression
colonialiste, nous vous le disons, tout
cela est désormais fini.
« La république du Congo a été proclamée
et notre cher pays est maintenant entre
les mains de ses propres enfants (.) ».
Patrice Lumumba sera assassiné six
mois plus tard, le 17 janvier 1961.
l’ignorer). C’est également le CNDP qui a
obtenu que la commission technique mixte
soit coprésidée par la facilitation internationale.
Reste la question des FDLR (groupe armé
Hutu rwandais comprenant d’anciens génocidaires). Le CNDP avait posé comme
condition de l’arrêt des hostilités, la maîtrise
définitive de ces milices commettant des
atrocités depuis treize ans. Kinshasa, souhaitant conclure l’acte d’engagement sans
attendre, refusait d’accepter cette condition.
Finalement, l’acte d’engagement, dans son
paragraphe concernant les modalités du futur brassage, stipule qu’elles seront déterminées «en tenant compte de la présence
des groupes armés étrangers visés par le
communiqué conjoint de Nairobi du 9 novembre 2007». Le communiqué de Nairobi,
publié d’un commun accord par le Rwanda
et la RDC, s’engageait à mettre fin aux hostilités en mettant au pas les troupes de Laurent Nkunda, avec un préalable: la mise hors
d’état de nuire des FDLR. À ce jour, rien
n’a été entrepris dans ce sens. Une question
d’autant plus délicate à régler pour Kinshasa
qu’il a utilisé ces éléments armés contre les
troupes rwandaises et, jusqu’à récemment,
contre celles de Laurent Nkunda.
L’espoir de voir revenir la paix au Kivu est
partagé par toutes les populations dont les
conditions de vie sont surtout des conditions
de mort.
Cependant, pour qui a suivi les déclarations des différentes communautés dans
cette région, il est évident que les haines et
les méfiances sont plus vives que jamais.
Comme l’écrit Colette Braeckman (Le Soir
du 24 janvier) : « La réconciliation reste à
construire et la communauté internationale
devra plus que jamais s’engager à aider à
régler une situation qu’elle a contribué à
créer en 1994, lorsque le Kivu a été obligé
d’accepter sur son territoire les “bergers du
génocide.»
Notons, pour terminer, la grande discrétion
française à l’occasion de cette conférence3.
Ce sont les États-Unis qui s’y impliquent, au
nom de leurs intérêts en particulier et des intérêts occidentaux en général. Si rien n’incite
à l’optimisme, on ne peut qu’appeler à ce
que quelque «miracle» contraigne ces ambitions d’inclure dans leur agenda les conditions de la survie de la petite Espérance.
Sharon Courtoux
1. Nos lecteurs peuvent trouver le texte de l’acte
d’engagement (à lire) sur le site de Survie.
2. L’émissaire spécial pour la résolution
des conflits de Jendayi Frazer, adjointe de
Condoleeza Rice.
3. Plusieurs titres de la presse kinoise font état
d’informations selon lesquelles le président français, Nicolas Sarkozy, qui se rend en Angola au
mois de février, ferait un crochet par Kinshasa à
l’occasion de ce déplacement. Qui vivra verra…
France-Afrique des Grands Lacs
Les 3 K : Kouchner,
Kinshasa, Kigali
Le ministre des Affaires
étrangères, Bernard
Kouchner, a rencontré le
président congolais
Joseph Kabila à Kinshasa
le vendredi 25 janvier avant
de se rendre à Kigali où il
a rencontré le président
rwandais Paul Kagame.
B
ernard Kouchner s’est rendu en
République démocratique du
Congo (RDC) et au Rwanda au
lendemain de la signature, à Goma, par
tous les groupes armés en conflit, de
l’acte d’engagement dont l’objectif est
la cessation des hostilités qui ravagent
l’est du pays. Ce déplacement se situe
dans le contexte d’une tentative de rapprochement entre Paris et Kigali dont
les relations diplomatiques sont rompues
depuis que le juge Bruguière a lancé
des mandats d’arrêt contre des proches
du président Paul Kagame, accusés de
l’attentat contre l’ancien président rwandais, Juvénal Habyarimana.
Absent du paysage kivutien durant les
négociations qui ont mené au cessez-le
feu, la France fait sa réapparition sur la
terre congolaise. « Nous avons été pendant quelques années un peu éloignés de
votre pays. Ce voyage marque un retour,
non pas de l’amitié qui a toujours existé,
mais de relations plus fortes », a déclaré
le ministre.
Il a invité le président congolais à se
rendre en France au mois de mars, invitation que Joseph Kabila a accepté.
Il a également exprimé son vœu que
la république démocratique du Congo
(RDC) soit l’hôte du sommet de la francophonie de 2010, annoncé l’ouverture
de deux consulats dans des villes de
province du pays (sans indiquer lesquelles), et souligné la détermination
de Paris à être plus présent «bien sûr
en termes financier, de développement
et de coopération, mais surtout en termes de projets» (sans indiquer de quels
projets il s’agit, si ce n’est sa proposition de se rendre utile dans le domaine
de la réforme de l’armée).
La prédominance américaine au Congo,
notamment à Goma durant la conférence pour la paix, n’est certainement pas
étrangère à l’ambition française de se
tailler une niche plus importante dans
un pays pourvu de richesses minières
inégalables.
Mais c’est la gestion du «brûlot rwandais» qui est au centre des événements.
Bernard Kouchner sait, comme tout le
monde, que la France a soutenu le régime
rwandais qui a commis le génocide. Le
samedi 26 janvier, à Kigali, il a déclaré
que «c’était certainement une faute politique. On ne comprenait pas ce qui se
passait. Mais il n’y a pas de responsabilité militaire».
De retour à Paris, Bernard Kouchner précisait qu’il ne visait «ni Alain Juppé, ni
Edouard Balladur», respectivement ministre des Affaires étrangères et Premier
ministre à l’époque. Bernard Kouchner
répondait au maire de Bordeaux, en fonction de 1993 à 1995, qui a mis en garde
sur son blog contre « les amalgames de
la repentance ou les compromissions de
la realpolitik », après ses déclarations au
Rwanda. On aurait alors aimé qu’il désigne les politiques fautifs, et avoue le rôle
joué par des militaires français au Rwanda aux ordres desdits politiques.
Encore un effort Bernard! Le président
Kagame, qui a traité Bernard Kouchner
de «bon ami», a déclaré vouloir «se
débarrasser des obstacles fondés sur les
erreurs du passé », ajoutant : «Nous
allons mettre les mécanismes nécessaires en place». Où en sont les négociations Paris-Kigali ? Il est encore trop
tôt pour le dire.
Lors du même entretien, Bernard Kouchner a abordé la question du rapatriement
des FDLR (milices hutu rwandaises présentes en RDC depuis le génocide de
1994) au Rwanda. Qu’en a-t-il dit ? Au
moment de mettre sous presse, nous ne
le savons pas encore. En ce qui concerne
la situation dans la région des Grands
Lacs, le ministre souhaite certainement
hisser l’influence française à un niveau
plus élevé…
Le ministre a débuté son bref séjour à
Kigali en se recueillant au mémorial du
génocide.
Sharon Courtoux
No 166 n Février 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Niger
Un avenir radieux et irradié
Alors que la rébellion
touareg veut lancer
la “bataille de
l’uranium”, Areva vient de
conclure un nouvel accord
avec l’Etat nigérien.
A
près la crise de cet été1, les relations
entre le Niger et le géant du nucléaire sont à nouveau au beau fixe. «On
ne pouvait pas briser un partenariat historique et profondément sincère qui a su résister
aux troubles des mauvais jours» a déclaré
Anne Lauvergeon (Xinhua, 14 janvier 2008).
Areva, qui jouissait jusqu’à présent d’une situation de monopole et de prix défiant toute
concurrence, a accepté d’augmenter de 50%
le prix d’achat du métal radioactif pendant les
deux prochaines années. On aurait pourtant
tort de s’inquiéter pour les intérêts de la multinationale.
D’abord parce que le prix d’achat reste
très faible non seulement par rapport au
prix du marché à court terme («spot»),
qui a pratiquement doublé ces deux dernières années et dont la hausse se poursuit, mais également inférieur de moitié à
la moyenne des tarifs internationaux pratiqués dans le cadre de contrats d’achats à
long terme. En outre, comme le rappelait
récemment la présidente d’Areva lors de
son audition devant la commission du livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale 2 : «Le coût de l’uranium rentrant
pour 5% dans le coût du kilowatt-heure
(KWH), vous pouvez avoir un doublement,
un triplement, un quadruplement du coût
de l’uranium, ça ne change pas les fondamentaux du coût du KWH nucléaire.»
Ce qui n’empêchera pas la hausse d’«être
répercutée sur la facture payée en France
par EDF» (Le Figaro, 14 janvier 2008)
contrairement aux pronostics optimistes
ou hypocrites de Mme Lauvergeon (Interview au Figaro, 15 janvier 2008).
Enfin, en contrepartie, Areva a obtenu
Les « Oscars de la honte »
décernés à Davos
En marge du Forum économique mondial (WEF) de Davos, Areva a été désigné entreprise la plus irresponsable de l’année.
Comme les Oscars, cette remise de prix fonctionne sur nomination. Cette année, une quarantaine d’entreprises nationales et internationales, proposées par des ONG du monde entier, étaient en lice.
Le « Public Eye Global Award » revient au groupe Areva, qui extrait de l’uranium au Nord du Niger dans des conditions scandaleuses. Ainsi, les mineurs ne
sont pas informés des risques sanitaires qu’ils courent, alors que les analyses
révèlent une contamination de l’air, de l’eau et du sol. Almoustapha Alhacen,
président de l’organisation nigérienne Aghirin’man, a ainsi dénoncé des «décès
suspects» chez les travailleurs d’Areva. A noter que le géant français fait coup
double, puisque en plus du Global Award, il reçoit également le People Award,
ou prix du public. Plus de la moitié des 12 000 internautes ayant pris part au
vote lui ont aussi décerné le titre peu envié de société la plus irresponsable.
une concession de quarante ans sur le site
d’Imouraren destiné à devenir à partir de
2012 « le plus grand projet industriel minier jamais envisagé » dans ce pays, et la
deuxième plus grande mine d’uranium au
monde. Celle-ci doit lui permettre de faire face à la «très forte augmentation de la
demande nucléaire à travers le monde»
(idem), demande que s’empresse de satisfaire, comme chacun aura pu le constater
ces dernières semaines, notre VRP-président en voyage en Algérie, en Égypte ou
encore aux Émirats arabes unis.
Si les organisations réunies dans le groupe
de réflexion et d’action sur les industries
extractives au Niger3 (GREN) ont apprécié positivement la signature d’un contrat
moins léonin, elles rappellent toutefois
que des questions continuent de se poser
avec acuité. Des questions majeures comme les risques sanitaires et écologiques
que l’exploitation de l’uranium par Areva
fait peser sur les populations nigériennes,
ou encore le contrôle citoyen sur l’utilisation des fonds nouveaux ainsi générés. Le
Niger a beau être signataire de l’ITIE (Initiative sur la transparence des industries
extractives), l’opacité reste la règle. Ainsi,
ni Areva ni l’État nigérien n’ont souhaité
divulguer le tonnage d’uranium concédé
au Niger dans le cadre de ce nouvel accord pour une commercialisation directe
sur les marchés internationaux.
Victor Sègre
1. Le président Tandja, qui accusait Areva
d’apporter un soutien financier à la rébellion du
mouvement nigérien pour la justice (MNJ) pour
empêcher l’implantation de firmes concurrentes,
avait fait expulser Dominique Pin, directeur du
groupe au Niger et ancien de la cellule africaine
de l’Elysée. Cf. Billets d’Afrique n°162.
2. Audition du 18 octobre 2007
premier-ministre.richcongress.com/index.
php?audience=18octobre
3. Dont le premier bulletin vient de paraître.
L’or africain. Pillages, trafics & commerce international
Livre-enquête, L’or africain s’attache à dévoiler les dysfonctionnements chroniques et les aspects occultes de l’exploitation de l’or (à partir de l’exemple de Sadiola au Mali) pour les mettre en relation avec les
caractères généraux et les enjeux de l’exploitation des ressources naturelles en Afrique.
Un éclairage particulier y est porté sur le rôle des paradis fiscaux et des multinationales européennes et
américaines dans ce qui s’apparente à un véritable pillage.
L’ouvrage s’attache également à mettre en avant les mouvements de résistance qui, au Mali, dans le
reste de l’Afrique et dans le monde, s’opposent à une exploitation incontrôlée des ressources de ce
continent qui paie depuis trop longtemps le prix le plus fort de la mondialisation libérale, après avoir
servi les empires coloniaux.
Dossier noir n°22, Agone, Survie Oxfam France-Agir ici. 12 euros
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Février 2008 n No 166
À fleur de presse
France
Dans l’Express du 10 janvier 2008
Bockel sort ses griffes
Le secrétaire d’État chargé
de la Coopération et de la
Francophonie, Jean-Marie
Bockel, a fait sensation le
15 janvier, lorsqu’il a
prononcé, lors de la
cérémonie des vœux au
ministère des Affaires
étrangères, un discours
musclé sur la nécessité de
changer la politique africaine
de la France.
«
J
e veux signer l’acte de décès
de la Françafrique» a-t-il
même déclaré. À Survie, on
n’en revient pas. Tout en affirmant
vouloir balayer devant sa porte et ne
pas faire la leçon, il a quand même
envoyé quelques remarques bien senties, dans le style «Je ne vise personne mais suivez mon regard » :
«L’un des premiers freins au développement, c’est la mauvaise gouvernance, le gaspillage des fonds publics,
l’incurie de structures administratives
défaillantes, la prédation de certains
dirigeants. Tout le monde le sait, bien
peu le disent.[…] Quand le baril est à
plus de 100 dollars, et que d’importants pays producteurs de pétrole ne
parviennent pas à se développer, la
gouvernance est en question. Quand
les indicateurs sociaux de ces pays
stagnent ou régressent tandis qu’une
minorité mène un train de vie luxueux,
la gouvernance est en question. Que
deviennent ces revenus pétroliers ?
Pourquoi la population n’en bénéficie-t-elle pas ? Est-il légitime que
notre aide au développement soit
attribuée à des pays qui gaspillent
leurs propres ressources?».
Les victimes de cette diatribe se sont
désignées elles-mêmes en réagissant
vigoureusement. Il paraît que Paul
Biya et Denis Sassou Nguesso ont
protesté près de la présidence française, Bongo, lui, a exprimé sa colère
publiquement, le 18 janvier, à travers
un communiqué du conseil des ministres gabonais : «De tels propos ne
peuvent être mus que par l’ignorance
des réalités de la coopération francoafricaine, surtout quand on sait les
avantages que tirent la France et les
autres États occidentaux de leurs rapports économiques avec notre pays
depuis toujours. […]Aussi, le gouvernement marque-t-il sa surprise face
au constat que, depuis l’arrivée à la
tête de la France du président Nicolas Sarkozy, circulent des clichés méprisants faisant des États africains de
vulgaires mendiants sollicitant sans
fin l’aumône de la France […]
Si la France estime que l’Afrique lui
coûte cher, il lui revient souverainement d’en tirer les conclusions sans
être obligée de se justifier de façon
aussi péremptoire. Car l’Afrique saura trouver assurément des partenaires
plus respectueux de la dignité de ses
peuples et de la souveraineté de ses
États.»
Tiens, tiens ! Voici que Bongo découvre que la France a exploité le Gabon.
Et alors ! N’a-t-il pas laissé faire cela,
contre l’intérêt du Gabon, depuis quarante ans ?
En échange de quoi a-t-il trahi les
siens ? Pourquoi n’a-t-il pas préféré
la dignité de l’indépendance, que lui
permettaient les ressources du Gabon,
aux liaisons mafieuses avec l’affairisme français, qui ne lui ont attiré que
le mépris ?
Quant au défi lancé à la France d’abandonner l’Afrique, c’est pure rodomontade. Elle abandonnerait surtout ses
amis chefs d’État à leur sort en face de
leurs populations. Il est peu probable
en effet que de nouveaux partenaires
interviendraient militairement pour
sauver des pouvoirs corrompus, ils
respecteraient certainement davantage
la souveraineté des peuples, régulièrement bafouée par des élections truquées sur lesquelles Paris a toujours
fermé les yeux.
Omar Bongo a tellement peu envie de
rompre avec les Français qu’il s’est
empressé de faire savoir qu’il avait
joué les bons offices, en intervenant
près du président du Niger pour qu’il
libère les deux journalistes français
arrêtés pour avoir tenté de faire un reportage sur la rébellion des Touaregs.
Comment peut-on maltraiter quelqu’un
toujours prêt à rendre service ! Quant
au discours de Bockel, si on dit, en
France, qu’une hirondelle ne fait pas
le printemps, on espère quand même
qu’elle en est l’annonciatrice.
Odile Tobner
« Un mercenaire
français blanchi »
Le mercenaire français Jean-Jacques
Fuentès, poursuivi à Malte pour exportation illégale vers la Côte d’Ivoire
de matériel militaire – en l’occurrence,
un avion de chasse britannique Strikemaster –, a été reconnu non coupable,
ce jeudi 10 janvier, par une cour de
La Valette, et acquitté de toutes les
charges pesant sur lui. [...]
Recruté dès 2002 par Abidjan, Fuentès
avait été entendu en qualité de témoin
avant son extradition par Florence
Michon, juge d’instruction du tribunal aux armées de Paris, chargée de
l’enquête sur la mort, le 6 novembre
2004, de neuf militaires français et
d’un civil américain lors d’un raid aérien sur Bouaké.
Opération dont l’intéressé jure avoir
été «tenu à l’écart».
Avant son arrestation, à Bordeaux,
l’ancien officier s’était rendu à quatre
reprises en Côte-d’Ivoire pour le compte
d’un cabinet britannique, afin d’œuvrer
à la libération de Claude Dauphin et de
Jean-Pierre Valentini, deux dirigeants
de la société Trafigura, internés dans
le cadre de l’affaire des déchets toxiques du cargo Probo Koala. Il avait
alors revu ses «amis et collègues»,
à commencer par le général Philippe
Mangou, chef d’état-major de l’armée
loyaliste.
par Vincent Hugeux
[Voici qui éclaire sous un jour nouveau les prémisses de la libération
des patrons français. En effet, en
janvier 2007, parallèlement aux négociations menées par le premier
cabinet d’affaires français auprès de
la présidence ivoirienne, la presse
tricolore – en premier lieu l’Express
- relayait une confession filmée de
Fuentès dédouanant le président
Laurent Gbagbo du bombardement
de Bouaké. Heureusement qu’en février 2007, le député européen Patrick Gaubert assurait qu’« Il n’y a pas
eu de négociation secrète entre Trafigura et des officiels ivoiriens ». Le
même qui, en 2003, ne trouvait « rien
d’affligeant, ni de suspect » à la réélection frauduleuse d’Eyadéma à la
présidence togolaise et, prenant les
devants en juin dernier, demandait
à la commission européenne si une
mission d’observation de l’élection
présidentielle ivoirienne est prévue.]
David Mauger
No 166 n Février 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Tchad - Centrafrique
Soigner le mal par le mal
À tous ceux qui
reprochaient à l’Eufor
en préparation de
vouloir servir les intérêts
françafricains sous
couverture européenne,
la France aura finalement
répondu en renforçant la
composante française.
L
a force européenne qui patinait (Lire
Billets d’Afrique n°165) a finalement
réuni les moyens militaires pour se déployer au Tchad et en Centrafrique à partir
de février. Ce ne sont pas les cris du cœur de
notre ministre de la Défense à destination de
nos partenaires européens qui ont débloqué la
situation. Hervé Morin, après s’être apitoyé
sur les réfugiés au Tchad et avoir réveillonné
avec les marsouins au nord de la Centrafrique
avait affirmé à son retour en France : « J’y
ai vu ce que pouvait représenter la présence
de militaires européens pour assurer la sécurité (…) en Centrafrique, dans la zone
de Birao où nous sommes, une poignée de
légionnaires, à peine 200, vivant dans des
conditions extrêmement rustiques ont été capables de redonner la joie, le bonheur et le
sourire à des populations qui étaient terrorisées par des forces rebelles venant du Soudan.» (Interview sur RFI, 5 janvier 2007).
Une obscénité autant qu’un mensonge puisque, d’une part, la Croix rouge estime que
le «retour progressif des populations déplacées n’implique pas une amélioration de
leur situation humanitaire » (Communiqué
du 3 Janvier 2008), et d’autre part, leur fuite
avait été principalement causée par les exactions de l’armée centrafricaine dans la foulée
de la contre-offensive française. (Lire Billets
d’Afrique n°162)
Une force de plus en plus
franco-franco-européenne
Nicolas Sarkozy a finalement accepté de
fournir les moyens militaires humains et
matériels supplémentaires que les autres
pays européens lui refusaient, paralysant le
déploiement de l’opération. «Les Français
seraient-ils naïfs? Ils semblent découvrir
que leurs partenaires européens n’éprouvent
pas la même sollicitude qu’eux face aux
situations d’urgence en Afrique.», s’attriste
Valeurs actuelles du 11 janvier… « Après
l’évaluation finale des troupes, les effectifs se
présentent de la manière suivante : France
2.000 soldats, Irlande 400 soldats, Pologne
400 soldats, Suède 200 soldats, Autriche
160 soldats, Roumanie 120 soldats, Belgique
100 soldats et Finlande 60 soldats. »
(PANA, 15 janvier 2008)
Il s’agit seulement «d’amorcer la pompe»
affirmait jusqu’au bout le ministère de la
Défense, feignant de croire que les pays
jusque-là réticents finiraient par accroître
leur participation. On a même sollicité des
« pays tiers », c’est-à-dire des contributeurs
hors Union européenne, comme la Russie et
l’Ukraine, qui ont finalement décliné l’offre.
A-t-on pensé à l’Australie ou au Japon ? La
force «européenne» comptera donc de 50 à
60 % de soldats français et c’est la France qui
supportera l’essentiel du coût, estimé entre
500 millions et un milliard d’euros annuels
(RFI, 14 janvier 2008). Mais quand on aime
l’humanitaire, on ne compte pas. D’autant
que Bolloré, qui gère le port de Douala et
le chemin de fer Camrail au Cameroun va
être «le principal bénéficiaire logisticien de
l’opération Eufor» (La Lettre du Continent,
24 janvier 2008). Si en plus on peut faire
plaisir aux amis…
Soldats français amis, soldats
européens neutres ?
On continue par ailleurs d’affirmer qu’il ne
faudra pas confondre les soldats français
présents dans le cadre de l’opération Épervier (provisoire depuis…1986), et les soldats
sous mandats européens. « Il y a deux missions : il y a une relation bilatérale francotchadienne qui n’est un secret pour personne
et qui perdurera bien évidemment, et il y a
par ailleurs (…) une mission européenne
sous mandat des Nations unies (…) de protection des populations.» (RFI, 14 janvier
2008, interview d’Éric Chevallier, conseiller
spécial du ministre des Affaires étrangères).
Les militaires français de la force européenne
empêcheront-ils les militaires tchadiens,
formés par la coopération militaire française,
d’enrôler de force des enfants dans les camps
qu’ils sont censés sécuriser ?2 Même question concernant les 850 policiers tchadiens
qui doivent être formés par la force de police
onusienne, la Minurcat, et déployés autour
des camps de déplacés et réfugiés. On est curieux de savoir aussi quelle sera la traduction
concrète de la promesse, mainte fois réitérée,
de non ingérence de la force européenne
dans les affaires intérieures tchadiennes. Les
mouvements politico-militaires d’opposition
à Idriss Déby ont «pris acte» des propos
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Février 2008 n No 166
rassurants tenus par le commissaire européen
Louis Michel, en déplacement au Tchad
du 20 au 22 janvier (déplacement au cours
duquel il a également signé une rallonge de
10 millions d’euros dont on aimerait croire
qu’elle va réellement servir au «développement social et économique» des régions les
plus sinistrées). Reste qu’on voit mal comment ils feront la distinction entre les militaires français prétendument neutres car sous
mandat européen et les militaires français
appuyant l’armée tchadienne. Le soutien de
ces derniers n’a en effet pas faibli : « Des
Français soutiennent même la nouvelle
garde tchadienne à cheval (145 cavaliers) »,
rapporte le numéro de Valeurs Actuelles
déjà cité. «Leurs patrouilles montées dans
la brousse ressuscitent les images des temps
héroïques de l’empire français. » C’est bien
là le problème…
Victor Sègre
1. « Tchad-Centrafrique : une Eufor très
tricolore», le 11 janvier 2008
secretdefense.blogs.liberaton.fr/defense
2. Les rafles de mineurs par l’armée
tchadienne sont également menées dans les villes
et villages, y compris à N’Djamena. « Au cours
d’un point de presse qu’il a tenu en décembre,
Hourmadji Moussa Doumgor, porte-parole du
gouvernement, a indiqué que si des rafles avaient
été effectuées par des soldats, ils n’en avaient
pas l’autorisation.» Irin, 27 décembre 2007.
Pétition
Biens mal acquis des
dictateurs, Restitution
aux populations spoliées
Selon un récent rapport de la Banque mondiale, la
corruption, les activités criminelles et les fraudes
fiscales font perdre chaque année aux pays africains 25 % de leur PIB, soit de 100 à 200 milliards
de dollars. Ces pratiques, qui s’accompagnent de
la prédation des richesses naturelles, du détournement de fonds publics et des conflits meurtriers,
constituent les principaux obstacles au développement des pays du Sud et à l’émergence de régimes
démocratiques. En portant plainte, en mars 2007
pour «recel de détournement d’argent public»
contre plusieurs chefs d’États africains, les associations Survie, Sherpa et la Fédération des congolais
de la diaspora ont ainsi mis le doigt sur un scandale
qui n’a que trop duré. Pour soutenir les travaux
pour la restitution des biens mal acquis, soutenez la
pétition « Biens mal acquis des dictateurs, Restitution aux populations spoliées ! »
biensmalacquis.wb.st
Centrafrique
Les fils dans la forêt
Comment les rejetons
des présidents
camerounais et
centrafricains se vont
vu attribuer des permis
forestiers alors qu’ils sont
impliqués dans le scandale
de l’exploitation illégale des
ressources forestières.
L
e 25 octobre 2007, l’ONG Pour la
paix et la bonne gouvernance,
domiciliée à Bangui (RCA) et à
Yaoundé (Cameroun), envoie une note
urgente à Louis Michel, chargé du développement et de l’humanitaire auprès de
la Commission européenne. On y expose
les conditions douteuses de l’attribution
des permis forestiers situés à Bayanga et
Salo dans la préfecture de la Sangha Mbaéré (RCA). En effet, alors que la commission d’attribution procède normalement
à l’étude des dossiers, le 12 octobre, «à
la surprise générale de la majorité des
membres de la Commission, un haut
responsable du ministère en charge des
forêts les informe que, par décision politique de la présidence de la République,
ils doivent entériner le choix de la société La centrafricaine des bois tropicaux
(LCBT) pour Bayanga et le choix de Société d’exploitation forestière d’Afrique
centrale (SEFAC) pour Salo.»
Le dossier la LCBT n’avait pas été
jugé recevable par la commission faute
d’avoir fourni les documents nécessaires.
Cependant la commission s’incline devant l’oukase. Pourquoi ? L’ONG donne
les explications suivantes : «A l’origine, Ingénierie forestière du Cameroun,
qui appartient à un holding Financier,
la Société africaine d’investissement, a
créé dans un premier temps Ingénierie
forestière de Centrafrique avant de se
raviser et de changer de dénomination
pour prendre le nom de La centrafricaine
des bois tropicaux. La Société africaine
d’investissement et Ingénierie forestière
du Cameroun appartiennent à M. Franck
Biya, (fils du président). Les parts sociales de LCBT sont partagées entre Franck
Biya et Francis Bozizé (fils de François).
La société Ingénierie forestière du Cameroun traîne un passé sulfureux. À la
demande de la Banque mondiale et de
l’Union européenne, un observateur in-
dépendant «Global Witness» a relevé
les multiples infractions forestières commises au Cameroun par la société Ingénierie forestière qui a préféré changer de
dénomination en RCA»
Sur les agissements de cette société au
Cameroun on ajoute : «La Banque mondiale a fait des enquêtes où il apparaît que
les sommes dues par Ingénierie forestière
à l’État (taxes, impôts, etc.) s’élèvent à
plusieurs milliards de francs CFA. Ingénierie forestière est en quasi faillite. […]
Le scandale des exploitations illégales et
la mauvaise gestion des ressources forestières par Ingénierie forestière ont été
dénoncées par toutes les organisations
(Greenpeace, Fonds mondial pour la nature de la Banque mondiale, du WWF,
de Global Witness, etc.) qui opèrent au
Cameroun. [… S’y ajoutent] le refus de
signer un quelconque plan d’aménagement forestier avec l’Autorité en charge
de l’Environnement et [… ] la création
d’une société commerciale Forestry Inc.
basée au Delaware (États-Unis) pour
mieux frauder le fisc camerounais».
Quant au permis de Salo attribué à la société SEFAC ? « Derrière la SEFAC, il
y a une dame citoyenne de Côte d’Ivoire qui est l’épouse du ministre d’État,
conseiller spécial à la présidence de la
RCA et autrefois également ministre dans
son pays d’origine. Sont également dans
la SEFAC des Asiatiques qui, à l’époque,
avaient soumissionné pour un permis forestier.»1
Le 16 décembre Alain Girma, ambassadeur de France, représentant de la présidence de l’Union européenne en République centrafricaine et Jean-Claude Esmieu,
chef de la délégation de la Commission
européenne en République centrafricaine
ont adressé une lettre à son président,
François Bozizé. Après les compliments
d’usage, notamment l’assertion passablement présomptueuse que le secteur forestier «a été jusqu’ici administré de façon
exemplaire», les excellences assènent :
« Cependant, les partenaires au développement de la république centrafricaine
ont récemment appris que les permis n°
188 et 189 avaient été attribués par décrets présidentiels n° 07311 et n° 07312
du 2 novembre dernier respectivement à
la LCBT et la SEFAC.
Or, il apparaît clairement, selon des informations concordantes et fiables, que
les entreprises attributaires ne répondent
pas aux standards internationaux de bonne gouvernance en matière d’exploitation
et de commercialisation du bois, notamment au regard des critères de la Banque
mondiale.»2
Cette conversion à la vertu, venant des
«partenaires au développement», est
probablement due au fait que, derrière
les attributaires proches des pouvoirs,
l’exploitation sera pratiquée par des
Asiatiques. Le style de gestion de Franck
Biya, dans l’exploitation de la forêt camerounaise, qui a conduit sa société à
la déconfiture, alors qu’il doit des sommes considérables à l’État camerounais,
n’avait jusqu’à présent choqué personne
et ne l’avait nullement empêché de s’installer tranquillement en France dans une
villa de milliardaire à Roquebrune-Cap
Martin.
Mais, sans doute, mieux vaut tard que jamais.
Odile Tobner
1. Lettre publiée dans le journal centrafricain Le
Confident n° 1726 du 28 décembre 2007
2. Lettre reproduite sur le site centrafriquepresse.com
À fleur de presse
Trafic de diamants
Billets d’Afrique (n°157, avril 2007) avait
signalé la présence des frères Courcelle
à Bangui, le site internet backchich.info nous donne des nouvelles des deux
barbouzes françaises :
« Les frères Nicolas et Bernard Courcelle, qui ont jadis créé le DPS, l’exservice d’ordre du Front national,
et assuré la protection de Bernard
Kouchner au Kosovo, croupissent en
prison en Centrafrique. Partis y organiser la sécurité dans des mines de
diamant pour le compte de la société
sud-africaine Ossefi-Safenet, ils ont
été embastillés cet été pour « trafic
de diamants ». Et condamnés à Noël
à 185 millions de francs CFA d’amende (300 000 euros) par la justice locale… »
Et alors la France ne va pas faire pression pour qu’ils exécutent leur peine en
France ? Ils n’ont trafiqué que des diamants, pas des enfants !
No 166 n Février 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Ils ont dit
A fleur de presse
Vive la coloniale ! « Le patrimoine des chefs
ors des voeux aux armées, le 10 jan- d’État africains en France »
vier, Nicolas Sarkozy a déclaré, entre
L
autres fortes pensées, qu’il voulait
faire «une politique de mémoire moderne.
Parce que la mémoire, c’est la modernité».
[Et inversement bien sûr]. En quête de mémoire, qu’a-t-il trouvé?: «Je souhaite que
le trentième anniversaire de l’opération de
Kolwezi soit l’occasion de rendre hommage
aux militaires français qui, depuis trente ans,
participent aux opérations extérieures».
Le 19 mai 1978, la Légion avait sauté sur cette
cité minière du Katanga au sud du Zaïre, dont
s’était emparé une rébellion contre Mobutu.
Les rebelles prirent en otages plusieurs
centaines d’Européens sur les 4 000 qui
étaient sur place. Le bilan, à la russe, fut
d’une centaine d’Européens tués et de milliers de victimes des massacres qui, pendant
plusieurs jours, en représailles, noyèrent
dans le sang la région où tout autochtone
était présumé rebelle. Mobutu rassuré et
renforcé put continuer à présider au naufrage du Zaïre. Quant aux autres opérations
extérieures, c’est le chapelet peu reluisant de
l’aide au maintien des dictateurs pour assurer
l’exploitation de l’Afrique. Après l’éloge de
Foccart (Billets d’Afrique n°163), on glorifie la politique néocoloniale. C’est consternant.
Odile Tobner
Dans Le Monde du 31 janvier 2008
C
’est un monde enchanté où l’on
vogue d’une villa de 9 pièces
avec piscine à Nice à un hôtel
particulier de l’ouest parisien. Un univers
surréaliste peuplé de Bugatti payées cash
plus de 1 million d’euros. Un microcosme constellé d’une myriade de comptes
bancaires. Oligarques russes? Rois du
pétrole saoudiens? Stars d’Hollywood ?
Non : chefs d’É tat africains producteurs
de pétrole pour la plupart, mais dont
les populations comptent parmi les plus
pauvres de la planète. Mais, cette fois,
l’inventaire de ce patrimoine vertigineux
n’est pas dressé par des militants tiersmondistes en lutte contre la «Françafrique». Il se lit dans les 34 procès-verbaux
rédigés entre juin et novembre 2007 par
les policiers de l’Office central pour la
répression de la grande délinquance financière (OCRGDF).
Cette enquête policière, dont Le Monde
a pu prendre connaissance, a été ouverte
par le parquet de Paris en juin 2007. Elle
faisait suite à une plainte pour «recel de
détournement d’argent public» déposée
en mars par trois associations françaises
visant cinq chefs d’État : le Gabonais
Omar Bongo Ondimba, le Congolais Denis Sassou Nguesso, le Burkinabé Blaise
Compaoré, l’Angolais Eduardo Dos Santos, et le Guinéen Teodoro Obiang. »
par Philippe Bernard
[Selon les procès-verbaux que s’est
procuré Le Monde, la palme du patrimoine immobilier revient à Omar Bongo
qui dispose de trente-trois appartements ou maisons. La dernière acquisition serait un hôtel particulier de plus
de 18 millions d’euros à Paris, acheté
en juin 2007 par une société civile immobilière associant deux enfants du
président gabonais (13 et 16 ans !)
Rappelons que cette plainte déposée
par Survie, Sherpa et la Fédération des
Congolais de la diaspora avait été classée pour « infraction insuffisamment caractérisée »… ]
Raphaël De Benito
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nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Février 2008 n No 166
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