Fiche du document numéro 22692

Num
22692
Date
Lundi Décembre 2008
Amj
Fichier
Taille
1524915
Titre
Billets d'Afrique No. 175
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Sommaire
ËP. 2 Les brèves de la Françafrique
Donner d’une main pour reprendre de l’autre
• Carton rouge ! • Le dialogue au bout du
fusil • Un fusil à deux coups • Des choses si
simples • Le bêtisier de l’Angolagate • Le
bêtisier de l’Angolagate • Pétition ! •
ËP. 3 SÉNÉGAL Le Sénégal laboratoire du
néofoccartisme ?
La présence de Robert Bourgi, vieux soutier de la Françafrique, dans l’entourage
de Nicolas Sarkozy signe le regain d’une
politique françafricaine alors que le climat
politique s’est dégradé au Sénégal.
ËP. 4 FRANCE RWANDA Accepter le passé
pour qu’existe un avenir Alors que se
préparent les commémorations des quinze
ans du génocide des Tutsi rwandais en
avril 009, nous rappelons, chaque mois,
dans une série d’articles intitulée «La face
cassée de la République» la complicité de
la France dans cette tragédie.
ËP. 6 RÉGION DES GRANDS LACS La French
connexion ou la double inconstance La
France est prête à tout pour y reprendre
pied au Kivu. Avec en arrière-plan, le
même objectif : le pillage des richesses
ËP. 7 BURKINA FASO Le nouvel Eldorado
de l’esclavage
Le Burkina Faso connaît aujourd’hui, sous
la houlette de compagnies internationales,
un boom minier qui, impose au travailleur
une corvée d’esclave et un salaire indécent.
ËP. 8 CAMEROUN «Le Cameroun est un
bateau sans commandant de bord»
Le journaliste Pius Njawé, figure emblématique de la résistance au régime autocratique de Paul Biya, livre une analyse froide
et sans concession.
ËP. 10 BURKINA FASO Norbert Zongo et les
nouveaux mercenaires à la Bob Denard
Le 1 décembre 1998, le journaliste et écrivain Norbert Zongo a été assassiné sur la
route de Sapouy. Après dix ans d’enquête,
le seul inculpé a d’obtenu, le 16 août 008,
un non-lieu.
ËP. 12 MADAGASCAR Tout doit disparaître!
près les prêts gagés sur le pétrole ou les remises de dettes en échange de concessions
d’exploitation minière, une autre ressource
est en voie d’être massivement hypothéquée en Afrique : les terres agricoles. Au
détriment de la capacité à alimenter les
populations locales.

billetsdafrique.survie.org

Éditorial

Au nom de l’humanité

L

’expansion de l’Europe s’est faite au nom du principe que force fait loi, avec une violence extrême et tranquille. La Société des Nations après le premier conflit
mondial au XXe siècle, l’ONU après le deuxième, avec le «plus jamais ça »
qui avait été crié après 1914-1918 et redoublé un quart de siècle après, furent créées
pour qu’on essaie de prendre au sérieux le problème de la violence inter et intraétatique que l’Europe retournait contre elle-même après en avoir fait l’instrument de
sa puissance.
À l’appui de l’ONU, une Cour internationale de justice fut créée en 1945, pour régler
les différends entre les États, mais comme cette instance ne pouvait se saisir ellemême, seulement être choisie comme arbitre par les parties, elle n’intervint pas dans
les conflits, nombreux et horribles, qui ont marqué l’histoire de la seconde moitié du
XXe siècle, faisant des millions de morts. Ces conflits se déroulaient désormais loin
de l’Europe.
La conscience universelle se réveille en 1993 et le conseil de sécurité de l’ONU
crée le TPIY (Tribunal pénal international) pour juger les personnes responsables
des crimes commis pendant les années 1991-1992 en ex-Yougoslavie. C’était une
grande nouveauté judiciaire. En novembre 1994 le Conseil crée le TPIR pour juger
les responsables du génocide des Tutsi au Rwanda, puis, en 2000, le TSSL, tribunal
spécial pour la Sierra Leone, mis en place en 2002. Bizarrement le Conseil n’a pas
créé de tribunal pour juger les crimes commis par les Russes contre les Tchétchènes
entre 1994 et 2000. Il y a comme cela des points aveugles. Mais il a créé un tribunal
spécial pour le Liban après l’assassinat de Rafiq Hariri, le 14 février 2005.
À côté de ces tribunaux temporaires, une Cour pénale internationale permanente, pour
juger certains crimes, principalement crimes de guerre, crimes contre l’humanité, génocides, est enfin établie par un traité conclu à Rome en 1998 entre des plénipotentiaires de 120 pays des Nations unies. À ce jour, 106 États ont ratifié ce traité, entré en
vigueur en 2002. Quatre enquêtes sont en cours, trois sur plainte des pays concernés,
contre des chefs de milices : Ouganda, RDC, Centrafrique, et une à l’initiative du
Conseil de sécurité contre des responsables soudanais.
Mais on assiste également à une judiciarisation des rapports entre États à travers un
certain nombre de plaintes et d’affaires : d’une part sur des attentats contre des avions, affaires de Lockerbie 1988, UAT 1989, Kigali 1994, d’autre part sur des assassinats, affaires Borrel 1995, Kieffer 2004, plaintes des victimes du génocide de 1994 au
Rwanda auprès du tribunal aux armées de Paris 2005, ou encore sur des publications,
procès des trois chefs d’État : Bongo, Sassou Nguesso, Déby contre Noir silence. Enfin sur des affaires financières : affaire ELF, dont on sait que la juge Eva Joly n’a pas
voulu, ou n’a pas pu, traiter le volet africain, affaire de l’Angolagate aujourd’hui.
Des enjeux de politique extérieure à l’échelon national ou de stratégies des grandes
puissances à l’échelon de l’ONU sont mis entre les mains des juges, alourdissant leur
responsabilité dans la recherche de la justice pour les hommes, quels qu’ils soient,
ou le respect des puissants intérêts politiques qui pèsent de tout leur poids persuasif.
Le juge, plus que tout autre, n’a le choix qu’entre l’honneur ou le déshonneur. Il n’y
a pas de moyen terme. Il a la redoutable charge, quasi surhumaine, de juger sans se
tromper, au nom de l’humanité, tous les crimes accomplis et non quelques-uns seulement. Car plus encore que de se tromper, le pire déshonneur est de laisser lâchement
des victimes dans le point aveugle du regard de la justice.
Odile Tobner
Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 175 Décembre 2008 - 2,30 euros

En bref
Donner
d’une main
pour reprendre
de l’autre

Le Fonds des Nations unies pour
l’enfance (UNICEF) fait ces joursci la publicité de la Compagnie fruitière, qui commercialise, en Europe,
450 000 tonnes de fruits exotiques
sous plusieurs marques comme Dole
France ou SCB (rachetée à Bolloré).
Cette multinationale française, basée
à Marseille, a en effet signé un partenariat avec l’Unicef jusqu’en juillet
2009 «pour financer un programme
de scolarisation de jeunes filles au
Sénégal ». En l’échange d’un don
(a priori déductible de l’impôt sur
les sociétés) de 0,02 euros par kilogramme de fruits vendus, la firme qui
se présente volontiers comme une entreprise familiale peut ainsi communiquer autour du slogan : «1 kilo de
fruit acheté = 1 sourire retrouvé pour
un enfant en Afrique» avec la caution
de l’Unicef. Celui-ci oublie seulement que bien des enfants du Sénégal,
de Côte-d’Ivoire, du Cameroun et du
Ghana ont perdu le sourire car leurs
parents sont exploités dans les plantations néocoloniales de ce généreux
donateur.

Un ver
dans le fruit

La Compagnie fruitière qui «rend le
sourire aux enfants en Afrique» ne
mégote pas sur les pesticides hautement toxiques dans ses plantations.
L’un de ces produits, le DBCP est
utilisé en Côte-d’Ivoire alors qu’il est
interdit aux États-Unis depuis 1979
parce qu’il peut rendre stérile. Il est
pourtant employé par des firmes occidentales en Afrique. Au Cameroun, la
société PHP, géant de la banane, empoisonne l’écosystème de la région
de Njombe. Des tonnes de produits
phytosanitaires sont déversées par
avion, polluant l’eau, l’air et la terre. Le nombre de maladies bronchopulmonaires est en hausse dans la ville. De quoi rendre le sourire ?

Carton rouge !

Malgré la crise, les paradis fiscaux
prospèrent en dépit des menaces en
carton-pâte du gouvernement. Le site
France Offshore qui se présente comme le leader français en constitution
de sociétés et délocalisation offshore

fait sa pub pour «rendre accessible à
tous, chefs d’entreprises, consultants,
intermédiaires, agents commerciaux,
prestataires, la délocalisation offshore». On y vante tous les avantages d’un paradis fiscal : pas d’impôt
sur les sociétés, pas de TVA, pas de
comptabilité à présenter, une garantie
d’anonymat et on y découvre même
que France Offshore a sponsorisé le
match de foot PSG/Saint-Étienne du
25 février 2007. Carton rouge !

un mot apparemment sur l’enterrement annoncé du rapport de la commission d’enquête sur les événements
de février 2008 (cf. Billets n°173)
par le comité de suivi créé par Déby.
«Entre le président de la République
Idriss Déby Itno et la France et entre
moi-même et le chef de l’État Déby,
les choses sont simples», a déclaré
notre ministre des Affaires étrangères
à sa sortie. Simples, mais pas rassurantes…

Le dialogue au
bout du fusil

Le bêtisier de
l’Angolagate

Après la communauté de Mambia, ce
sont les habitants de la ville minière
de Boké qui se sont soulevés fin octobre en Guinée, pour réclamer l’accès à l’eau et à l’électricité. Face à
la menace de bloquer l’exploitation
de la bauxite, le régime de Conté a
à nouveau répondu de la manière la
plus brutale. On compte au moins
cinq morts par balles, et des dizaines
de blessés et de manifestants torturés.
Les victimes sont peut-être tombées
sous des balles françaises, comme
lors de la répression de la grève générale de janvier-février 2007, puisque
entre 2003 et 2006, la France a vendu
pour six millions de dollars d’armes
à ce régime assassin, en dépit de la
promesse récurrente de ne pas vendre
de matériel militaire aux pays qui répriment leur propre population.

Un fusil
à deux coups
Face au projet de privatisation du circuit en eau potable, c’est un véritable
soulèvement qu’a connu la ville de
Léré au Mali. Là aussi, la garde nationale a tiré à balle réelle sur les manifestants, faisant un mort et six blessés. Aux banques, les milliards ; aux
victimes du libéralisme, le fusil…

Des choses
si simples

Après l’Éthiopie et avant le Mali,
Bernard Kouchner s’est rendu au
Tchad le 21 novembre pour y rencontrer Idriss Déby. Au menu officiel de
l’entretien : la relève de l’Eufor (sur
laquelle nous reviendrons prochainement, ainsi que sur le bilan de l’opération européenne) et la préparation
des prochaines élections présidentielles prévues pour 2009 dont tout laisse
présager, pour l’instant, qu’elles seront semblables aux précédentes. Pas

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2008 n No 172

Le fils Mitterrand se défend toujours
d’avoir touché des pots de vin de Pierre Falcone et ses sociétés en échange
de son entregent. Les 2,4 millions de
dollars perçus sur un compte en Suisse
ne constituaient que la juste rémunération de son «travail de sécurisation
intellectuelle». «C’est quand vous
parlez à quelqu’un de quelque chose
qu’il ne connaît pas et que vous lui
faites comprendre ce qui se passe»,
explique-t-il, et «quand vous passez
deux heures avec M. Falcone à lui
expliquer comment marche un pays,
c’est comme un rapport de 50 pages ». «Quelque part, il a contribué
à me montrer l’Afrique et à me faire
comprendre des choses», confirme
Pierre Falcone. (AFP, 24 novembre).
Le bêtisier du procès de l’Angolagate
sera facile à écrire. Comme lors du
procès Elf, on rirait volontiers des
niaiseries proférées, si l’on n’était
soufflé par le cynisme des acteurs et
leur impudente certitude de ne risquer
que des broutilles.

Le bêtisier de
l’Angolagate 2

C’est avec un même élan que les premiers prévenus, invités à s’expliquer
sur les commissions occultes qu’ils
auraient touchées, se sont défaussés :
«C’était pour les Angolais !».
Un «c’est pas moi, c’est les autres !»
que les Angolais ne risquent pas de
contredire puisque aucun d’entre
eux ne figure sur le banc des prévenus ou la liste des témoins. L’ancien
«Monsieur Afrique » du PS, JeanBernard Curial puis l’ex-dirigeant de
Paribas, Jean-Didier Maille, ont tenté
de convaincre les juges que les premiers bénéficiaires de commissions
occultes étaient les officiels angolais.
Jean-Bernard Curial avait pourtant
avoué aux enquêteurs avoir conservé
certaines sommes à titre personnel.

Salves
Il apparaît aussi comme responsable
du compte d’où les sommes en espèces étaient sorties, mais «à l’époque,
dit-il, je ne savais pas ce qu’était un
ayant-droit économique» (AFP, 18
novembre). Faut-il être niais ! Ou cynique ?

Pétition !

Pèlerin magazine lance une pétition (en
partenariat avec CCFD-Terre solidaire,
le Secours catholique, le réseau Foi et
Justice Afrique-Europe et Justice et
Paix-France) pour demander la suppression des paradis fiscaux et la levée du
secret bancaire. Les paradis fiscaux menacent la démocratie et le financement
des services publics en offrant un abri
à l’argent du crime, de la corruption et
de la fraude fiscale. Enfin, ils font obstacle au développement, en facilitant la
fuite illicite de 350 milliards d’euros en
France.
Cette pétition est à la fois un acte moral
et politique alors que quelque 10 000
milliards de dollars, soit cinq fois le
PNB de la France, sont aujourd’hui placés dans ces trous noirs de la finance.
Chaque année, ce sont 1 600 milliards
de dollars qui sont ainsi détournés. En
comparaison, il suffirait de 9 milliards
de dollars par an pour instaurer l’accès
gratuit à l’éducation primaire universelle. Pétition sur pelerin.info

Ils ont dit
Dans une vidéo diffusée sur le site de Marianne2, Pierre Péan explique le « plan de
Kigali pour faire sauter le dossier Bruguière » : « Utiliser des moyens juridiques » « objectif premier : avoir accès
au dossier » « avoir accès donc, si possible, faire sauter le dossier. »
http://www.marianne2.fr/Rwanda-pourquoi-le-temoin-contre-Paul-Kagame-seretracte_a93435.html
[N’est-ce pas diabolique en effet qu’un
accusé puisse avoir accès au dossier
d’instruction contre lui ? Et par-là même
anéantir ce dossier ? Donc les milliers de
pages du juge Bruguière ne contiendraient
que du vent ? On s’en doutait mais on est
ravi de l’apprendre.]
Odile Tobner
Retrouvez tous les articles
de Billets d’Afrique et d’ailleurs
depuis 1993 sur le site
billetsdafrique.survie.org !

Sénégal

Le Sénégal laboratoire
du néofoccartisme ?
La présence de
Robert Bourgi,
vieux soutier de
la Françafrique, dans
l’entourage de Nicolas
Sarkozy signe le regain d’une
politique françafricaine alors
que le climat politique s’est
considérablement dégradé
au Sénégal. Robert Bourgi
conseille également le
président sénégalais et son
fils Karim, dauphin désigné.

L

e pays de Mamadou Dia, du nom
de l’ancien président du Conseil des
ministres du Sénégal est en proie à
d’énormes difficultés. Ce pays, jadis considéré comme un modèle de démocratie, est
aujourd’hui entré dans une zone de turbulence. Les observateurs les plus avertis
savent que les ingrédients du naufrage
collectif sont bien réels. Recul démocratique, atteintes aux libertés individuelles,
manipulation de la constitution à des fins
politiques, corruption généralisée dans un
contexte de crise internationale. Le président de l’Assemblée nationale sénégalaise, Macky Sall, vient de se faire éjecter
de son perchoir après un tripatouillage
de la constitution qui dépasse l’entendement. L’opposant Talla Sylla a même
fait un appel à l’insurrection et a accusé
le président Wade d’être un criminel. Le
climat politique s’est dégradé considérablement et le pouvoir semble jouer la
montre comme si de rien n’était. Cette
situation inédite est le terreau naturel de
l’omniprésence presque pavlovienne de
certains soutiers de la françafrique, ces
facilitateurs qui permettent une lecture
simpliste des problèmes tout en promouvant les «affaires d’État» qui rapportent
gros. Dès lors, les relations incestueuses
prennent le dessus sur une véritable vision politique des affaires africaines. Survie en a dénoncé des pans entiers au cours
de ces dix dernières années. Le grand
retour du très foccartien Robert Bourgi,
dont les états de service aux côtés des
dictateurs africains ne sont plus à démontrer, n’est pas des plus rassurant quant à
l’émancipation des peuples africains. Le

fils adoptif d’Omar Bongo qu’il appelle
«papa» a accompagné un Mobutu rongé
par la maladie et la solitude jusqu’au bord
du précipice. Il a nagé dans les eaux troubles au nom de la françafrique du temps
de Jacques Chirac et repris du service
sous Nicolas Sarkozy après quelques hésitations électoralistes vite balayées par
le réalisme du totem africain Bongo. Le
conformisme et le confort que procure la
Cinquième République en matière d’affaires africaines polluent le bon sens en
matière de géopolitique. Au Sénégal, Robert Bourgi conseille le président sénégalais et son fils Karim, dauphin embusqué,
qui, du haut de son strapontin taillé sur
mesure se prépare, selon la presse sénégalaise, à succéder à son père. C’est dans
ce contexte de succession familiale que
l’avocat Robert Bourgi opère. Après le
coup d’État en Mauritanie, le président
Wade s’était abstenu de se prononcer en
faveur d’un retour à l’ordre constitutionnel. Sans doute inspiré par Robert Bourgi
qui selon la Lettre du continent (n°550)
soutient «le duo de généraux Mohamed
Ould Adel Aziz et Mohamed Ould Ghazouani à l’origine du coup d’État du 6
août 2008». En effet, Robert Bourgi, qui
a la nationalité sénégalaise, est intervenu
à plusieurs reprises dans des dossiers sénégalais notamment celui du naufrage du
Joola avec l’affaire des mandats d’arrêts
lancés par le juge Jean-Wilfried Noël à
l’encontre de hauts dignitaires sénégalais
(Billets d’Afrique n°173).
La montée en puissance du néofoccartisme dans la politique africaine de la
France sonnera-t-elle la fragilisation des
positions françaises en Afrique à l’heure
de l’errance économique exacerbé par la
crise financière internationale ?
Gageons que les relations entre Washington et Paris resteront au beau fixe malgré la
surprenante déclaration de Georges Bush
pendant la campagne à savoir que «le
prochain président des États-Unis devra
s’occuper de l’Afrique en priorité». Le
néofoccartisme, ultime arme contre le syndrome de Fachoda et pour la restauration
d’un néocolonialisme d’un genre nouveau
que récuse les envolées fébriles de quelques «négrologues» tétanisés par un nouvel ordre mondial qui pourrait renaître des
cendres des économies folles…
Mayacine Diouf

No 175 n Décembre 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

La face cassée de la République (épisode 4)
France Rwanda

Accepter le passé pour qu’existe un
Alors que se
préparent les
commémorations
des quinze ans du génocide
des Tutsi rwandais en avril
2009, nous rappellerons,
chaque mois, dans une série
d’articles intitulée « La face
cassée de la République » la
complicité de la France dans
cette tragédie. Ce mois-ci, la
contribution d’Andrew Wallis,
journaliste et écrivain*.

L

a crise actuelle entre la France et le
Rwanda, exacerbée par la publication du rapport de la Commission
Mucyo en août, l’arrestation de Rose
Kabuye, et la publication annoncée du rapport du gouvernement rwandais sur l’accident d’avion de Habyarimana sont tous
des événements significatifs. Cependant,
ces questions qui voient deux gouvernements du monde s’affronter pour gagner
la main sur le terrain politique et moral ne
devraient pas faire perdre de vue le cœur
du problème. Il s’agit bien d’un génocide.
Du meurtre d’un million de gens. Et d’un
crime dont étaient complices le gouvernement et l’armée de François Mitterrand.
Ni les disputes sur l’attaque contre l’avion
présidentiel du 6 avril 1994, ni les disputes politiques actuelles n’y changeront
quoi que ce soit.
Les écrans de fumée politiques et légaux
mis en place par les successeurs de Mitterrand depuis 1994 pour masquer la
culpabilité de l’Elysée sont devenus bien
lassants et ne font qu’ajouter des insultes
contre les survivants. Le gouvernement
de Paul Kagame, au fur et à mesure qu’il
s’enhardit, a finalement riposté avec le
rapport Mucyo et maintenant l’affaire Kabuye. Cependant il existe un danger qu’on
oublie la véritable cause de la dispute
– et qu’on ne voie que les deux gouvernements avancer arguments et contre-arguments. Et il est possible que la vérité, de
nouveau, soit perdue.

La force fait la loi
Revenons donc à l’essentiel : la complicité dans le génocide, qui est cachée, au
grand soulagement de ceux qui en étaient
les instigateurs.

La réalité est que ce génocide était loin
d’être inévitable. Voici les faits : en octobre 1990 l’invasion du Rwanda du nord
par le FPR était attendue depuis des mois.
Lorsqu’elle eut lieu, Mitterrand apprit la
nouvelle à bord de sa frégate mouillée
au large d’Abu Dhabi où il était en visite
d’État. Écartant les objections limitées qui
existaient à une solution militaire, le président a plongé la France dans la guerre civile rwandaise. Et il ne l’a pas fait en tant
qu’agent de paix. Mitterrand avait l’option
de peser de tout son poids pour une paix
négociée en octobre 1990 et de refuser le
soutien militaire à Habyarimana. La France avait une occasion réelle de rapprocher
les deux camps, avant que la guerre civile
ne crée une trop grande fracture entre les
deux côtés. Que cette option n’ait jamais
été discutée ni considérée montre à quel
point de stigmatisation «l’ennemi khmer
noir» en était arrivé pour Paris. Cela renforce aussi le point de vue que l’Elysée
percevait que la résolution de toutes les
questions africaines de ce type pouvait
passer par la force militaire plutôt que par
la discussion et la conciliation. Dix ans de
régime mitterrandien avaient montré que
«la force fait la loi» quand il s’agissait de
régler les problèmes africains. Une paix
négociée en octobre 1990, la mise en place d’une forme de partage de pouvoir à
Kigali, qui aurait permis un état politique
et ethnique complètement intégré ainsi
que le retour des réfugiés Tutsis, auraient
empêché le génocide.

Un bouchon sur une poudrière
Au lieu de cela, les extrémistes de l’Elysée et de l’armée française optèrent pour
le soutien à un dictateur dont le régime
était déjà responsable de massacres à une
grande échelle. En février 1993, avec la
poussée du FPR vers Kigali, il était clair
que seules les troupes françaises implantées sur place empêchaient la capitale
rwandaise de tomber aux mains de Kagame. Si cela s’était passé, encore une fois,
il n’y aurait pas eu de génocide. Les pourparlers d’Arusha, qui se sont terminés en
un accord de paix auquel personne, ni les
extrémistes du CDR, ni Akazu, Habyarimana ou Kagame, ne croyait, ne faisaient
que mettre un bouchon sur une poudrière.
Et pendant tout ce temps, alors qu’avaient
lieu les massacres ethniques des populations civiles, les militaires de Mitterrand
continuaient à former, à armer, à faire des

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2008 n No 172

barrages routiers de concert, et à boire de
la bière en compagnie des hommes mêmes qui allaient perpétrer le massacre
brutal moins d’un an plus tard.
Les événements entre 1990 et mars 1994
sont facilement négligés, car les analystes se sont concentrés sur le génocide
lui-même. C’est pourtant une période clé
pour juger de la responsabilité française
dans le carnage final. Sans le soutien militaire de Paris au régime de Habyarimana,
le FPR aurait pris le pouvoir pendant l’année 1993, ou plus tôt. L’engagement de
Mitterrand, sans le vouloir, a donné au
réseau de l’Akazu l’occasion de planifier
le génocide, jusqu’au point de produire
des listes détaillées des victimes, d’organiser des officiels locaux, de construire
des cachettes pour leurs armes dans tout
le pays.
Les Interahamwe ont été créées, armées
et entraînées, alors que la radio RTLM
était mise en place pour diffuser son message de haine et de division ethnique pendant l’été 1994.

Le mythe du double génocide
L’attentat de l’avion de Juvénal Habyarimana était à la fois le détonateur du
génocide, et d’une certaine manière un
élément accessoire. Les diplomates à Kigali savaient depuis des mois que quelque chose d’horrible allait avoir lieu. Et
quand le génocide a commencé, au lieu
d’admettre l’échec de sa politique des
années précédentes, le gouvernement de
Mitterrand s’est enfoncé dans une situation plus difficile. Il a fait envoyer plus
d’armes et d’équipements par avion. Il a
financé l’«opération insecticide». Ses
ministres ont brouillé les pistes politiques aux Nations unies avec le mythe
du «double génocide», et la mention de
«guerre civile». Il a reçu officiellement
à l’Elysée les ministres appartenant au
gouvernement impliqué dans le génocide.
Ceci avant que l’opération Turquoise ne
débarque pour offrir son aide à la fuite des
responsables du génocide au Congo – une
politique qui a causé une souffrance humaine indicible dans ce pays depuis lors.
Les quatorze années passées ont vu l’utilisation de toutes les tactiques possibles
par l’Elysée pour détourner et enterrer
les faits de ce qui s’est vraiment passé au
Rwanda. La France ne pourra jamais progresser en Afrique tant que les yeux des
morts des monuments aux morts dans tout

avenir
le Rwanda regardent avec tristesse et colère le pays qui, lors des sommets francoafricains, aime jouer le «protecteur « et
le «sauveur» de l’Afrique.
Le réalisateur Raphaël Glucksmann a dit
en 1995 : «Le seul moyen par lequel la
France peut renouer et renforcer ses relations avec le Rwanda est tout d’abord
d’accepter ses erreurs passées et de demander pardon. Ne pas le faire reviendra
à construire une maison sur du sable, sans
aucune fondation concrète».
Mais tout cela n’augure rien de bon. La
France comme la plupart des pays européens, fonde son unité sur un terrain de
haute moralité et sur le fait que toute excuse pourrait mener à l’humiliation ou
l’accusation publique de la plupart de ses
politiciens et militaires les plus reconnus.
Alors que la France reproche à la Turquie de ne pas admettre le génocide des
Arméniens, ses dirigeants comme Dominique de Villepin construisent leur propre
théorie du double génocide pour tenter
de sortir l’Elysée de son propre cimetière
rwandais. Le monde, et de manière plus
significative, les victimes du génocide
et les survivants doivent-ils attendre que
tous les auteurs de cette abominable politique meurent avant que ne soient finalement prononcés les mots: «Nous demandons pardon» par l’Élysée ?
Le 16 juillet 1995, le président alors nouvellement élu, Jacques Chirac a prononcé
une allocution lors des cérémonies commémorant les juifs déportés et tués sous le
régime de Vichy : «La France, patrie des
Lumières et des Droits de l’Homme, terre
d’accueil et d’asile, la France, ce jourlà, (en 1942) accomplissait l’irréparable.
Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. (...) Reconnaître
les fautes du passé, et les fautes commises
par l’État. Ne rien occulter des heures
sombres de notre Histoire, c’est tout simplement défendre une idée de l’Homme,
de sa liberté et de sa dignité. C’est lutter
contre les forces obscures, sans cesse à
l’œuvre.»
Il reste à voir à quel moment un président
de la République française aura le courage
de prononcer le même discours au sujet
du Rwanda.
Andrew Wallis
* Auteur de Silent Accomplice : the Untold Story of the role of France in the
Rwandan genocide, i.b.Tauris, 2006

La Flibuste propose aux citoyens
des textes classiques et modernes
d’invention de la démocratie
et de la liberté
Pendant la campagne des élections présidentielles en 2007, le candidat Nicolas Sarkozy a multiplié les annonces de rupture avec la politique africaine de ses prédécesseurs,
dénonçant le soutien aux dictatures, la diplomatie secrète, le clientélisme, ou encore
les détour-nements de l’aide au développement, bref la « Françafrique ».Pourtant, au
regard des actes posés depuis sa prise de fonction à l’Elysée, le président français n’a
pas tenu ses promesses : perpétuation de relations clientélistes, discours essentialiste
de Dakar sur l’« homme africain », soutien à des dictateurs, défense de l’affairisme
français, intervention militaire au Tchad, rôle joué par certains émissaires officieux, la
politique africaine de Nicolas Sarkozy s’inscrit plus dans une continuité que dans une
rupture. Elle est une perpétuation de la politique néocoloniale que chaque président
français a poursuivit depuis les « indépendances » africaines.
No 175
Décembre
2008 2008
nn Billets
d’Afrique
et d’ailleurs
nnn nnn

Non175
n Décembre
nn Billets
d’Afrique
et d’ailleurs


Analyse
Région des Grands Lacs

La French connexion
ou la double inconstance
Alors que son
influence est
diminuée au Kivu, la
France est prête à tout pour
y reprendre pied. Quitte à
se rapprocher d’un de ses
ennemis jurés, le président
rwandais, Paul Kagamé.
Avec en arrière-plan, toujours
le même objectif : le pillage
des richesses de l’Afrique.

A

h Non ! Ah ça, Non ! Depuis
quinze ans, le président rwandais, Paul Kagamé nous est présenté par les colporteurs du discours
élyséen comme le «pire criminel en
exercice en Afrique», le dictateur omnipotent de la région des Grands Lacs,
le deus ex machina du génocide, le
«Khmer noir» et voici que l’on découvre que notre diplomatie est prête à tout
pour se rapprocher de lui.
Si l’on suit pas à pas cette logique, la
France, une fois de plus, s’apprête à
soutenir un tyran. Et c’est bien tout le
problème que doivent affronter Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner : se
défaire de ce discours, renier la doctrine passée, et d’abord mettre à bas ces
maudits «mandats Bruguière», dont
Paul Kagamé a fait un préalable rédhibitoire. Il faut dire que la France est en
demande. Car en 2008, son influence
et les dividendes afférents se trouvrent
en grande perdition dans la région des
Grands Lacs. De fait, Joseph Kabila
semble prendre quelques libertés et
l’annonce de la signature d’un contrat
minier de 10 milliards de dollars avec la
Chine a eu l’effet d’un tremblement de
terre dans la vieille mécanique occidentale du pillage du Congo.
Voici que les dogmes tombent et des
alliances impensables se forment pour
faire front.
La France au côté des Anglais ! En effet, la présence de David Miliband, ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni, aux côtés de Bernard Kouchner
lors de sa tournée d’urgence dans la
région, n’avait rien à voir avec un quelconque covoiturage. Il va falloir repen-

ser l’avenir. Quoi qu’il en soit, pour se
rapprocher, il faut au moins que l’autre
ne s’éloigne pas.
En l’occurrence Paul Kagamé sait parfaitement qu’il n’a rien à gagner à pérenniser la rupture. Au contraire, il a
beaucoup à tirer d’un rapport de force
qui lui est somme toute très favorable
en ce moment. Il apparaît donc en ce
mois de novembre que le ping-pong
«mandat Bruguière/commission Mucyo » pourrait bien n’avoir été qu’une
totale instrumentalisation de l’accusation de complicité de génocide. Du reste
de nombreux éléments incitent à douter
de la réelle volonté de Kigali de traîner
en justice les responsables français largement impliqués dans la collaboration
franco-rwandaise de 1990 à 1994.
En réalité, Paul Kagamé connaît parfaitement les limites du jeu qu’il pratique.
En ce sens, pour lui aussi la complicité
française n’est qu’un levier de négociation, en plus d’une posture destinée à
alimenter aux yeux de son peuple une
image d’indépendance et d’intransigeance face à l’Occident. Mais en 2008,
pour Paris et Kigali, «l’important » est
ailleurs : au Kivu.

Coltan City
Très peu de zones du globe peuvent rivaliser avec ce qu’est devenu le Kivu.
Une terre de non droit, où, dès que l’on
s’éloigne des quelques grandes villes
(Kalémie, Uvira, Bukavu, Goma, Rutshuru…) l’état est en faillite totale et
l’insécurité permanente. Si les populations en souffrent à un degré inimaginable (l’Indice de développement humain
officieux de la région Kivu est considéré comme le plus faible du monde),
les affairistes de toutes sortes s’en réjouissent. Ici, on creuse dans de petites
exploitations très artisanales, pour des
minerais à très forte valeur ajoutée comme le coltan, l’or ou la cassitérite. Dans
la jungle équatoriale, nul besoin des
grosses infrastructures du Katanga pour
exfiltrer vers les pays voisins de grandes
quantités de ces minerais. Le Rwanda de
Paul Kagamé l’a parfaitement compris,
qui exporte chaque année plus de cinq
fois sa production nationale de coltan
(à Kigali, le quartier de Nyarutarama
est même surnommé « Coltan City »).

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2008 n No 172

Certaines fortunes rwandaises se sont
bâties sur ce commerce, tel Alexis Makabuza, un des principaux contributeurs
financier du Congrès national pour la
défense du peuple (CNDP) de Laurent
Nkunda. En effet, pour ce petit commerce, il est indispensable d’annexer des
zones minières. C’est ce qui se passe
au Kivu. C’est donc une autre grille de
lecture du conflit que le sempiternel raccourci occidental de l’opposition Hutu/
Tutsi. La prédation du sous-sol kivutien
se fait sous la tutelle des deux «parrains », Jospeh Kabila et Paul Kagamé.
Dans ce schéma, eux-mêmes traitent par
rebellions interposées - CNDP, FDLR,
Mai Mai, etc…- laissant des seigneurs
de guerre administrer en toute impunité
des zones entières du territoire. Un regard distancé oblige à dire que depuis
la fin de la seconde guerre du Congo en
2003 et les élections de 2006, et malgré les accords de Nairobi (novembre
2007) et de Goma (janvier 2008), rien
n’a vraiment changé au Kivu. Pourtant
sur un plan militaire, les forces en présence sont dérisoires. Mais de tous côtés, il semble qu’un arrangement tacite
ait été trouvé. Les bases des Forces démocratiques de libération du Rwanda
(FDLR) et leur région d’implantation
sont connues. De même, leur nombre
et leur valeur combattante ne peuvent
être un obstacle à leur désarmement
par la force. Les 5 000 hommes de Laurent Nkunda, avec parmi eux beaucoup
de Rwandais, ne sont pas non plus une
«menace militaire», au sens des capacités combattantes occidentales. En revanche, le pouvoir de nuisance sur les civils
de ces groupes est considérable et leurs
exactions restent systématiquement impunies. Dans ce paysage, l’armée nationale congolaise (FARDC) ne joue
pas un rôle moins politique, consacrant
l’échec du processus d’intégration des
diverses rebellions dans l’armée promu
par l’accord de Sun City en 2003. Sur
le terrain la population sait bien qu’il y
a autant à redouter des soldats de l’armée nationale que des rebelles, comme
en témoignent encore les massacres de
Kiwanja, début novembre.
Il est certain que depuis cinq ans, jamais la communauté internationale ne
s’est vraiment préoccupée de suivre et

de soutenir le processus de paix dans la
région. Ainsi, la MONUC, objet de toutes les critiques du moment, n’alignait
dans le Nord Kivu, jusqu’à cet été, que
3 900 hommes, dont 2400 combattants
équipés, sur un territoire impénétrable
de 60 000 km2 ! Loin des 17000 hommes, en fait ventilés sur les 2 500 000 km2
de la RDC.

Kagamé, futur membre
de la Françafrique ?
Comme toujours l’hypocrisie internationale est immense. La reprise des
combats de Laurent Nkunda, l’accélération du rapprochement de la France
avec le Rwanda, l’absence de volonté
de rétablir l’ordre au Kivu - une litote
-, les touches maladroites de Bernard
Kouchner envisageant d’envoyer des
troupes tricolores à Goma, la présence
ou l’absence de soldats angolais pour
venir en aide à un Joseph Kabila de plus
en plus distant alors même que Nicolas Sarkozy s’est entretenu à plusieurs
reprises avec le président Eduardo Dos
Santos, il se tisse, dans la région des
Grands Lacs, une toile d’araignée de
plus en plus en plus complexe, autour
d’un objectif éternel, le pillage des richesses de l’Afrique. Le cynisme des
dirigeants occidentaux est tel que la
contradiction ne leur fait pas peur. Il est
vrai que les médias sont rares à relever
l’inconstance du discours. Paul Kagamé
est certainement un criminel de guerre
et son usage de la menace FDLR, son
soutien du RCD Goma lui octroient
indiscutablement une place dans la famille des mauvais génies d’Afrique, au
côté des Sassou, Biya, Eyadema, Déby,
Compaoré, Bozizé et consorts. Il lui
restait à rentrer dans le cercle françafricain. Avec l’assistance de Bernard
Kouchner cela va être fait, et l’on peut
compter sur le «French doctor» pour
l’emballage émotionnel de l’opération.
Mais ce contre-pied évident ne signifie aucunement la plus petite remise
en question de la Françafrique, tout
juste une nouvelle alliance au mépris
des peuples. Très bientôt, peut-être,
verrons-nous Paul Kagamé appeler de
ses vœux une intervention militaire
européenne, fusse-t-elle française, sous
un mandat quelconque, au Kivu. Pour
contrer Kabila, il faudra bien ça.
Dans ce contexte nouveau, on se doute
bien que les grands commis de l’état,
impliqués dans le génocide de 1994 se
frottent les mains : si Kagamé devient
un ami, ceux qui continueraient à insister sur la complicité ne pourraient être
que de mauvais esprits…
Vincent Munié

Burkina Faso

Le nouvel Eldorado
de l’esclavage
L’exploitation de
l’or au Burkina
Faso remonte aux
années 1980 mais le pays
connaît aujourd’hui un
boom minier qui, sous la
houlette de compagnies
internationales, propose
au travailleur une corvée
d’esclave et un salaire
indécent.

I

l y a tout juste quelques mois, au
cours de la visite du chantier de la
mine d’or de Kalsaka, le gouverneur
de la région du nord, Viviane Compaoré, se disait pleine de fierté à l’idée que
l’exploitation de ce gisement contribue à
accroître la richesse du pays. Pourtant, le
boom minier que connaît le Burkina Faso
depuis une dizaine d’années, impose des
conditions de travail dramatiques. On
assiste plutôt à une double exploitation.
Celle des ressources naturelles et celle de
la main-d’oeuvre, exploitable et corvéable à merci, en marge de toute réglementation.
Les sociétés d’extraction implantées
au Burkina Faso ne sont en général
que les deux faces d’une même pièce.
Qu’elles s’appellent Gold Fields, Nantou Mining, Kalsaka (Mining Cluff),
Burkina Mining Company (Etruscan),
SEMAFO (Consortium), SOMITA
(High River Gold), Essakane SA
(Orezone), ces multinationales, pour
leur implantation au Burkina, créent
une société qui répond un tant soit peu
aux exigences du pays. Mais ces entités restent des filiales d’une société
mère internationale.
Dans les mines du Burkina Faso, ce
qui saute le plus aux yeux est la tension qui règne entre les expatriés et la
main-d’œuvre locale du fait des conditions de travail. De Mana à Youga, de
Taparko à Essakane, de Kalsaka à Perkoa, le malaise semble être généralisé
avec des degrés divers d’un site à un
autre.
Dans la phase exploration, construction et exploitation, beaucoup de travailleurs nationaux sont pris comme

des journaliers et souvent sans aucun contrat,
donc licenciable à volonté. Ceux qui ont la
chance d’avoir un contrat ne sont pas non
plus à l’abri des licenciements abusifs, certains expatriés réprimant toute contradiction.
Le Burkinabé est très chichement payé pour
suer, pas pour réfléchir et empêcher le patron “Nassaraa” d’exploiter tranquillement.
De toutes les manières, en cas de différend,
l’expatrié a toujours raison même quand il
piétine la législation du travail.
Une législation qui prévoit huit heures de travail par jour mais dans les mines, on travaille
sept jours sur sept, dix à douze heures par
jour selon l’emploi que l’on occupe. Le paiement des heures supplémentaires est fonction de la compagnie minière et des humeurs
du responsable des ressources humaines. La
majorité des compagnies minières fait faussement croire aux travailleurs qu’elles ont
signé des dérogations avec le gouvernement
pour les heures additionnelles. Travailler de
façon discontinue pendant sept jours donne
droit dans les mines à un repos de sept jours
toutes les deux ou trois semaines, plus un
congé annuel de trente jours. Bien loin du
rythmes des expatriés travaillant dans les
mêmes mines : 30 jours de travail pour 26
jours de repos. Au final, ils ne travaillent que
six mois dans l’année et sont payés douze
mois. Dans certains secteurs des mines, le salaire minimum d’un expatrié dans les mines
varie autour de 13 000 dollars (soit 6 000 000
F CFA) à 26 000 dollars (12 000 000 FCFA)
par mois, tandis que les cadres nationaux les
mieux payés tournent autour de 3 000 dollars
pour les compagnies qui paient très bien, à
800 dollars (350 000 FCFA) par mois.
Mais pour certains patrons des mines du
Burkina, leurs salariés nationaux sont mieux
traités que les fonctionnaires burkinabé. On
ne peut pas être plus cynique que ça : arrimer le salaire des travailleurs des mines à
celui des fonctionnaires, quand on sait que
le fonctionnaire burkinabè compte parmi les
plus mal payés au monde.
Mais à qui la faute ? Aux compagnies minières ? À l’État burkinabé qui a octroyé
des permis d’exploitation à la pelle sans prévoir un cadre légal pour les travailleurs des
mines ou aux organisations syndicales qui
ont abandonné les travailleurs des mines à
leur sort ? Plus qu’un boom minier, c’est
un boom esclavagiste qui a cours au Burkina.
Mamadou Cissé

No 175 n Décembre 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Témoignage
Cameroun

« Le Cameroun est un bateau
sans commandant de bord »
Le journaliste Pius
Njawé*, figure
emblématique de la
résistance au régime
autocratique de Paul Biya,
au pouvoir depuis 26 ans,
était l’invité de Survie dans
le cadre de la Semaine de la
solidarité internationale. Il livre
une analyse froide et sans
concession d’un pays au bord
du gouffre.
Billets d’Afrique - Quel est l’état des lieux
du Cameroun aujourd’hui ?
Pius Njawé - Le Cameroun a cessé d’être
un îlot, ce havre de paix qu’il a donné l’impression d’être pendant longtemps, parce que
justement cette paix ne reposait sur rien de
solide. Si des pirates peuvent venir dans une
ville comme Limbé, siège par excellence de
l’unique raffinerie de pétrole que nous avons,
opérer pendant toute une nuit, repartir au petit matin avec leur butin, sans être inquiétés,
honnêtement c’est qu’on s’est trop endormi
sur cette paix factice. Si des gens armés peuvent partir du Tchad voisin, venir en territoire
camerounais, prendre de paisibles citoyens
pour aller les assassiner en territoire tchadien,
sans être inquiétés. Si des bandes armées
peuvent partir de Centrafrique, pénétrer à
100 km à l’intérieur du Cameroun, raser des
villages entiers, spolier les habitants de leurs
biens, et repartir en toute quiétude, c’est qu’il
n’y a pas de sécurité. Des braqueurs peuvent
vous réveiller en pleine nuit dans votre sommeil et vider votre maison de son contenu,
sans aucune intervention. Deux fois sur trois
ce sont des hommes en tenue qui opèrent, et
quelquefois, les armes utilisées sont prêtées
par des éléments de l’armée, de la police ou
de la gendarmerie. Il n’y a pas de gouvernance, le Cameroun est devenu un bateau
sans commandant de bord qui va dans tous
les sens.
Jusqu’à quand ?
Jusqu’à ce que Monsieur Biya décide de libérer ce pays. On est otage de ce système-là.
Les Camerounais vivent dans une médiocratie où on essaye de ramener tout le monde
vers le bas. C’est pour ça que les compéten-

ces ne peuvent pas s’exprimer, parce que
chacun à peur.
Quel regard l’opinion publique camerounaise porte-t-elle face à cette situation ?
L’opinion publique est passive au Cameroun
aujourd’hui, elle ne réagit pas, les gens vous
disent : « Écoutez on compatit mais ça va
s’arranger. »
Comment expliquez-vous cette passivité ?
On peut faire deux lectures de l’attitude des
Camerounais. La première c’est que les Camerounais d’un certain âge, ceux qui ont
vécu la guerre d’indépendance, ont été traumatisés. Ils ont peur que ça recommence.
L’autre lecture c’est le manque de culture
politique de la résistance. D’une manière
ou d’une autre cela a un effet de contagion.
Ceux qui se lèvent spontanément pour agir,
regardent autour d’eux, ils se rendent compte que personne ne bouge. Alors, ils sont
obligés de renter dans le rang. Néanmoins,
malgré cette passivité, lorsqu’ils en ont vraiment marre, ils réagissent, et quand ils réagissent, ils ne font pas dans la dentelle. Cela
me ramène aux événements de fin 1990
début 1991, on a vu comment les Camerounais se sont mobilisés pour nous défendre
au tribunal, Monga et moi, dans l’affaire
de la fameuse lettre ouverte au président
Biya. Douala était une ville assiégée. Ce
fut le départ de ce qui deviendra les « villes
mortes » au Cameroun. Elles ont duré huit
mois. Malheureusement, la suite des événements les renvoie complètement dans l’inertie et dans cette léthargie. Au bout de ces
combats ils s’attendaient en effet à un changement. Or, les leaders qu’ils avaient portés
en triomphe ont fini par aller pactiser avec
le pouvoir… et adieu le combat. C’est donc
devenu très difficile de ramener les gens ensemble pour des causes démocratiques. On
a peur que le même scénario recommence,
il y a eu une grosse déception.
Alfred Sirven avait déclaré au cours du procès Elf que l’opposition camerounaise n’a
pas échappé à la corruption au début des
années 1990. Est-ce que vous avez des informations sur ce point bien précis ?
Je pense que des sociétés françaises dont
Elf ont joué un rôle fondamental pour désamorcer la contestation démocratique.
On peut peut-être introduire une nuance.
Est-ce que parce que toutes les stations

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2008 n No 172

Pius Njawé – Fondateur et directeur du
journal Le Messager. Il est régulièrement
inquiété par un pouvoir qui le harcèle et
le menace sans relâche. Invité par Survie dans le cadre d’une tournée française, Pius Njawé était le 25 novembre de
passage à Annemasse pour animer une
conférence intitulée «Business et dictatures ». Dans la salle, quatre employés du
Consulat du Cameroun à Genève l’ont
agressé verbalement en tentant de l’intimider. Pius Pius Njawé en a vu d’autres :
arrêté 126 fois en trente-six ans de carrière, sanctionné par des privations de
liberté allant de trois mois par sursis à dix
mois ferme, il ne se décourage toujours
pas.

services Elf avaient fermé presque partout
dans le pays à la faveur du carburant frelaté du Nigeria ? On avait lancé le boycott des produits français. On ne buvait
plus les bières faites par la filiale locale de
BIGI, du Groupe Castel, qui est propriétaire des Brasseries du Cameroun. On ne
prenait plus le carburant dans les stations
services Elf et Total. Elles avaient carrément fermé.
Pensez-vous que les entreprises qui sont
au Cameroun disposent encore de cette influence sur le gouvernement pour favoriser
leurs intérêts ?
Je crois qu’il y a toujours des connivences.

Et si on évoquait le cas Bolloré…
Moi je pense que Bolloré doit donner beaucoup au régime pour asseoir son influence
économique dans le pays. C’est l’un des
grands financiers de la Fondation Chantal
Biya. On lui a donné la concession de Camrail
qui est notre société de transport ferroviaire.
Et on voit très bien ce qu’il en fait. La partie
juteuse qui concerne le transport des marchandises se porte très bien, pendant que la
partie sociale, par exemple assurer la liaison
entre les deux grandes villes du pays que sont
Douala et Yaoundé, est presque inexistante.
Ça ne marche pas du tout. Il continue de transporter le bois et d’autres matières premières.
Il achemine les marchandises qui vont au
Tchad. Il a un gros marché. Mais pourquoi
ne développe-t-il pas les infrastructures ferroviaires avec tout cet argent qu’il gagne ?
Récemment le gouvernement a dû encore
accorder une subvention de 72 milliards de
FCFA à Camrail. C’est paradoxal.

que si quelqu’un se sent injustement mis en
cause dans un article, il saisit le préfet qui
peut ordonner la saisie du journal. L’éditeur
peut par la suite aller voir le juge pour qu’il
apprécie l’acte du préfet. On saisit d’abord
le journal et l’éditeur va ensuite voir le juge
qui peut mettre deux, trois, quatre, cinq jours
pour se prononcer. Pour nous, qui gérons
des quotidiens, c’est une perte considérable.
C’est le contraire qui aurait dû se produire.

Pourquoi tous ces procès ?
Cela participe du harcèlement permanent que
le régime en place a trouvé comme stratégie
pour nous décourager maintenant qu’une arrestation donne lieu à une levée de boucliers.
Ils en ont une triste expérience, cela leur a
causé beaucoup de préjudice par le passé. Et
puis ils se disent : à quoi bon saisir le journal
ou censurer un article, internet et les nouvelles
technologies permettent aujourd’hui d’avoir
accès aux écrits que l’on veut dissimuler.

Cela vous est-il déjà arrivé d’être saisi ces
dernières années ?
Pas véritablement, mais il y a eu des cas
d’abus, des journaux qui ont été saisis en
vertu de cette loi. En fait, ce n’est pas une
loi équitable de mon point de vue. Pour les
organes de communication audiovisuels, la
radio et la télévision, depuis décembre 1990,
le parlement a adopté une loi libéralisant
l’audiovisuel. Malheureusement, cette loi
renvoyait à un décret d’application, c’est-àdire que le chef de l’État devait prendre un
décret pour que la loi soit effective. Pendant
dix ans il n’a pas pris le décret en question.
Alors à l’occasion du vingtième anniversaire
du Messager, nous avons créé une «radio
pirate», Fréquence Sawa (nom qui désigne
le peuple côtier de la région de Douala, la
capitale économique), avec un petit émetteur
que Reporters sans frontières nous avait aidé
à acquérir, et on émettait à des endroits différents toutes les heures. Pendant cinq mois
(novembre 1999-avril 2000), ils n’ont pas pu
repérer notre émetteur et donc cela à contribuer à mettre la pression sur le gouvernement qui, en avril 2000, a enfin pris le décret
d’application. Nous sommes huit ans après,
on a délivré quatre licences. Deux licences
pour deux télévisions, une licence pour une
radio, et une licence pour un câblo-opérateur. Il n’empêche, il y a une cinquantaine de
radio qui fonctionnent au Cameroun, une dizaine de chaînes de télévisions qui diffusent,
toutes sans licence.

Quelle est la situation de la presse au Cameroun aujourd’hui ?
Une phrase pour résumer la situation de
la presse et des médias dans leur globalité. Ils sont en liberté surveillée, avec une
épée de Damoclès sur leur tête en permanence. Pour la presse écrite, on a abrogé
la censure, mais en fait on a transféré la
répression entre les mains de l’autorité
administrative et non judiciaire comme
nous on l’avait souhaité. La loi dit en effet

Vous portez généralement un regard sévère
sur la presse camerounaise
L’univers médiatique au Cameroun est un
peu à l’image de l’univers politique. Il y avait
à un moment donné un pouvoir central fort
avec en face quelques partis politique respectés, solides, qui essayaient tant bien que
mal de se constituer en contre-pouvoir. Lorsque le régime en place s’est rendu compte
qu’il pouvait perdre des espaces dans une
confrontation, il a crée des partis politiques

Où en êtes-vous sur le plan judiciaire ?
Je crois que Le Messager doit avoir une dizaine de procès en ce moment. On est habitué.
Ça ne me gêne même plus à aller au tribunal.
Je me dis : ils n’ont qu’à nous condamner, à
venir me chercher ; ça devient une sorte de
harcèlement. N’importe qui se lève un matin
et pense qu’il peut nous traduire en justice.
Tout ça fait partie d’une stratégie, on instrumentalise les personnes ordinaires.

taupes pour noyauter l’opposition. Nous
nous retrouvons aujourd’hui avec plus de
200 partis politiques. Avec les journaux ils
ont fait exactement la même chose. Quand
on se rend compte que Le Messager est
en train de causer des problèmes, on crée
d’autres journaux, des journaux « privés
de l’État ». Avec ces manœuvres, le pouvoir a réussi à se créer un boulevard, il n’y
a plus de contestations, ni de syndicats, ni
de partis politiques. Les partis disparaissent par eux-mêmes et attendent chaque
élection pour lever un peu la tête. Après ils
retournent dans le néant. Maintenant que le
parti n’a plus d’adversaire fort en face, la
lutte devient interne : lutte de positionnement, et c’est à qui donnerait le coup le plus
fatal à l’autre pour être bien vu du shérif
qui est monsieur Biya. Dans cette bataille
on regarde vers ces journaux. Des clans
se constituent au sein du même régime et
s’attachent les services de ces journaux là
pour se détruire réciproquement. Résultat,
on se retrouve avec des mercenaires de la
plume. Aujourd’hui M. Njawé c’est le plus
grand voleur de la République. Demain,
dans le même journal, vraiment M. Njawé
c’est l’homme le plus intègre. Parce que le
type qui a payé hier pour qu’on me détruise
n’a pas honoré tous ses engagements Mais
là-dedans il y a quand même des journaux
plus ou moins sérieux.
Vous avez commencé un tour de France,
vous avez déjà été en région. Est-ce que
les Français vous semblent bien informés
des intérêts de la France au Cameroun ?
Pas suffisamment, ils ne savent pas ce
qu’on fait de leur argent. Quand vous leur
parlez par exemple du rôle qu’a joué la
France au Cameroun au moment des indépendances, notamment leur implication
dans l’assassinat de certains leaders, les
Français sont révoltés. Je pense que cette
tournée organisée par Survie, dans le cadre de la Semaine de la Solidarité internationale est la bienvenue. À Lille, les gens
sont restés jusqu’à minuit, et en voulaient
encore. Hier à l’université de Nantes c’est
parce qu’il fallait libérer la salle que les
gens les gens sont sortis. C’était passionnant. Les questions qu’ils posent montrent
qu’ils veulent savoir et comprendre. Donc,
il y a un réel intérêt à leur parler régulièrement de ces rapports-là.
Propos recueillis par
Théophile Aboussour

No 175 n Décembre 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Burkina Faso

Norbert Zongo et les nouveaux
mercenaires à la Bob Denard
Le 13 décembre
2008, cela fera dix
ans que le journaliste
et écrivain Norbert
Zongo a été assassiné sur
la route de Sapouy. Après
dix ans d’enquête, le seul
inculpé a d’obtenu, le 16
août 2008, un non-lieu du
Tribunal de grande instance
de Ouagadougou.

«

C

ombien de mercenaires, surtout français, envahissent chaque jour l’Afrique dite francophone? Combien de Bob Denard nouveaux
envahissent nos pays pour faire main basse
sur tout ce qui brille? Combien d’illustres
mercenaires débarquent chez nous et dictent
leurs lois à nos responsables qu’ils peuvent
changer comme s’il s’agissait d’une roue de
véhicule ? Combien sont-ils les mercenaires,
les Bob Denard nouveaux qui débarquent
chez nous en jets et qui nous font applaudir
pendant qu’ils nous délestent de tous nos

Ouagadougou, 2008 - Photo Nora Alberbide

biens ? » écrivait Norbert Zongo sous son
nom de plume Henri Sebgo.

«Esclaves nous sommes ! »
Il sera assassiné avec ses trois compagnons, le 13 décembre 1998, parce qu’il
suivait la voie de ces hommes qui luttent
pour des valeurs de justice et de liberté.
Il est parti il y a dix ans, mais sa plume
n’est pas morte. On lui reconnaît les débuts des grands déballages sur les dossiers
noirs du régime du président Blaise Compaoré : Dabo Boukari, Oumarou Clément
Ouadraogo, Guillaume Sessouma, David
Ouédraogo, et bien d’autres, vies de larmes qui n’auront de paix tant que justice
ne leur sera pas rendue. Norbert parle aussi des tragiques événements du 15 octobre
1987 qui ont porté les «rectificateurs » au
pouvoir : «L’environnement de terreur a
happé tout autour de lui : le président
Thomas Sankara et ses compagnons pulvérisés au bazooka, Henri Zongo et Boukary Lingali exécutés sommairement par
des bourreaux qui ont brûlé vivants leurs
compagnons d’armes à Koudougou... »
(L’indépendant n° 166, 15 octobre 1996).
Ainsi le Burkina Faso rentrera dans le
rang de la Françafrique. Lors du sommet
France Afrique de Ouagadougou en 1998
qu’il appelait «France Colonies», il écrivait : «On a évacué les mendiants de la
ville de Ouagadougou. On a nettoyé Ouagadougou, balayé. Nous avons honte de
notre pauvreté, de notre misère » (L’indépendant n°228, 5 janvier 1998). Il apparaît, sous sa plume, un type de citoyen
qui n’est pas de la francophonie, qui ne
le mérite pas : «Ces pauvres, parias de
la société, vivant une prison à ciel ouvert
dans leur pays». C’est donc à juste titre
que Norbert Zongo écrivait : «Esclave,
nous avons été, esclaves nous sommes.
Des sommets France Colonies comme celui de Ouagadougou nous le prouvent... »
(L’indépendant n°173, 3 décembre 1996).
Mais le scribe interpellait ses concitoyens,
alors que le pays plongeait dans la misère,
avec son cortège de corruption, de népotisme et d’assassinats politiques. Et très
proche de Paris, son principal bailleur de
fonds, Blaise Compaoré sévit aussi chez
ses voisins en soutenant le criminel de
guerre Charles Taylor dans le dépeçage
du Libéria.
Des crimes que ne pouvaient laisser passer

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2008 n No 172

Zongo : «Calmons la tempête sous notre crâne», conseillait-il, en insistant :
«Vivre auprès du sans-avenir, c’est ne
plus avoir un avenir», (L’indépendant, 2
juin 1994). Le don de soi devient aussi
une raison de vivre pour lui, auteur de
deux œuvres importantes, «Parachutage» et «Rougbenga» où sa quête de
liberté sonne comme un hymne de la vie.
Il le savait et le disait avec certitude :
«Je dénonce dons je suis ».

«Je dénonce donc je suis ! »
Il ne dénonçait pas seulement les crimes
de sang de son pays, il s’attaquait à la politique française et à ses multinationales
qui dépossèdent l’Afrique de ses biens,
de ses fils et lui imposent la servilité. La
privatisation de Air Afrique l’indigne, et
il écrit : «Quand un Billecar s’approprie
Air Afrique, affiche les tarifs les plus élevés au monde pour annihiler le tourisme
africain, ou engage la compagnie dans
des rachats d’Airbus français pour la déclarer, quelques temps après, en faillite, il
fait pire que Bob Denard : c’est un mercenaire des temps modernes.» (L’indépendant n°114, 10 octobre 1995).
Ce n’est pas seulement ce pillage des
ressources mais l’arrogance qui l’accompagne que le journaliste essaie de mettre
en évidence : «Quand un simple directeur de brasserie au Burkina (représentant des Français au Burkina) viole, avec
l’arrogance la plus insultante, les lois de
notre pays, foule aux pieds les décisions
judiciaires, c’est pire que du Bob Denard.
Quand les Bouygues, les Saga, les Bolloré
déferlent en Côte-d’Ivoire, au Burkina, au
Bénin (…), rachètent nos entreprises dites privatisées pour des bouchées de pain,
après avoir arrosé nos responsables politiques tout en leur garantissant le soutien
militaire de Paris, c’est pire qu’un mercenaire à la Bob Denard » (Ibid). Norbert
Zongo appelle à la prise de conscience en
avertissant que « ces nouveaux mercenaires sont dangereux, plus dévastateurs
(...) Si Bob Denard avait envahi notre
pays, nous l’aurions combattu par tous
les moyens. Mais voilà que nous restons
impuissants devant Sitarail (groupe Bolloré), la pire des invasions coloniales et
mercenaires que nous ayons subies. Le
hold-up sur notre Cimat, c’est du Bob Denard supérieur».

La France ne change pas...

«La France a beau nier les révélations de
sa presse faisant état de la présence des
troupes françaises au Zaïre et de mercenaires issus de la garde présidentielle
française, il n’y a pas d’illusions à se
faire, Paris est en Afrique ce qu’il fut toujours : un maître incontesté qui déteste
la contestation et la punit sévèrement. La
France ne change pas et elle ne changera
pas de sitôt sa politique africaine », écrivait Norbert Zongo. Et de se demander :
«Sommes-nous capables de changer afin
que Paris n’envoie plus ses troupes piétiner les récoltes comme au Tchad, envahir
nos territoires comme pendant l’opération Turquoise au Rwanda, nous imposer
des chefs d’État comme Mobutu, nous
dicter notre comportement économique ?
Il ne suffit pas de crier, de vitupérer l’impérialisme et le colonialisme français.
Que cherchent les troupes françaises à
Abidjan, Dakar, Ndjamena... ? Que cherchent les nombreux conseillers militaires
français présents à Ouagadougou, Niamey, Lomé, Cotonou... ? » La réponse à
ces nombreuses questions, Norbert Zongo
les aperçoit dans le changement qui naîtra grâce à une prise de conscience de la
nécessité de bâtir des nations libres et
démocratiques avec des institutions républicaines fortes. Pour y arriver, «chacun
de nous doit se poser la question : suisje un allié de cette France envahisseur,
assassine des libertés de nos peuples ? »
(L’Indépendant n°179, 14 janvier 1997).
Norbert condamnait la présence militaire
française dans son précarré et l’immixtion de la France dans les affaires intérieures des États africains favorisant les
présidences à vies, les détournements, le
pillage des ressources du continent, etc. Il
distinguait deux types de France : l’une
des peuples libres et l’autre prédatrice des
libertés. «Le pire est ailleurs, dit-il : la
France coloniale et néocoloniale a distillé
dans les veines des pouvoirs politiques
africains et de la plupart de leurs hommes
cet orgueil béat, cette suffisance idiote
qui les empêchent de reconnaître leurs
fautes... » (L’Indépendant n°107, 22 août
1995). Les États africains ne doivent plus
être «une poubelle au sens propre et au
sens figuré du monde entier dans cet enfer
du protectionnisme le plus célèbre et le
plus hypocrite, dans ce monde de racisme
économique…».
La voix de l’intellectuel est importante
dans ce combat pour la liberté. C’est
pourquoi, Norbert Zongo accusait «ces
élites d’aujourd’hui qui «se prélassent
dans l’inconscience, l’insouciance et la
paresse ». Une façon de dire que l’heure
est à la lutte pour être pour ne pas suc-

comber, à jamais. Parmi les inculpés de
l’assassinat de Norbert Zongo : Marcel
Kafando, Edmond Koama et Ousseini
Yaro, tous membres de la garde présidentielle du président Blaise Compaoré.
Au final, le seul inculpé retenu dans ce
dossier sera Marcel Kanfado, qui vient
d’obtenir, le 16 août 2008, un non-lieu
du tribunal de grande instance de Ouagadougou, après dix ans d’enquête du juge
Wenceslas Ilboudo. Le dossier Norbert
est-il classé sans suite ? Non, affirme les
juges, seules des charges nouvelles peuvent permettre de le rouvrir.
Le silence des hommes et des femmes
réconforte les bourreaux dans leur rôle,
leur donne le droit de continuer de tuer
des citoyens honnêtes et de classer leurs
dossiers sans suite, parce qu’ils ont le
soutien des hommes politiques européens
qui n’ont pas honte de dire qu’ils sont des
amis de l’Afrique.
Vincent Ouattara

La fuite est
terminée …
«Mon fils, je suis venue te dire une
chose : de nombreuses personnes
sont venues me dire que tu écris
encore des choses sur le président. Elles m’ont dit que ta vie est
en danger parce que le président
qui est au pouvoir ne se contentera pas de t’emprisonner comme
l’autre avant, mais celui-là va te
tuer. Si ce qu’on dit est vrai, je
viens te supplier de ne plus écrire.
Si tu meurs... ».
C’est par ces propos prémonitoires que débute la lettre de la mère
de Norbert Zongo à son fils quelques jours avant l’assassinat.

No 175 n Décembre 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

Salves
Madagascar

Tout doit disparaître !
Après les prêts gagés
sur le pétrole ou les
remises de dettes
en échange de concessions
d’exploitation minière, une
autre ressource est en
voie d’être massivement
hypothéquée en Afrique : les
terres agricoles. Au détriment
de la capacité à alimenter les
populations.

A

près les prospections des richissimes
états du Golfe comme le Koweït ou
l’Arabie Saoudite, c’est au tour de la
Corée du Sud de jeter son dévolu sur des terres
africaines «inexploitées». Depuis fin novembre, les médias se sont ainsi fait l’écho d’un
accord entre l’état malgache et la firme sud-coréenne Daewoo Logistics. L’accord était semble-t-il bouclé, voire déjà signé, et ne concernait pas moins d’1,3 million d’hectares : soit
l’équivalent de la totalité des terres cultivées de
la Belgique ! Il a également été affirmé que la
firme pourrait disposer de ces terrains sans rien
verser à l’état malgache : la plus-value, pour ce

dernier, serait juste la valorisation de ressources
encore inexploitées et la création d’emploi local
(quelles qu’en soient les conditions sociales...).
Un double argument que Total pourrait, selon
cette logique, reprendre à son compte pour obtenir l’attribution gracieuse de nouveaux blocs
pétroliers en Angola !
Depuis, la représentation malgache de Daewoo
Logistics Corporation (DWL) et les autorités
d’Antananarivo ont diffusé des démentis sur
ces points précis. Ainsi, le contrat ne serait pas
encore signé, DWL annonçant que seule la
«prospection technique» a été réalisée. La surface concernée et les conditions financières ne
seraient pas non plus définies : le ministre de la
Réforme foncière, des Domaines et de l’Aménagement du territoire précise en effet que
«les discussions sur les modalités du contrat
ne peuvent commencer que sur la base [du
compte-rendu technique de DWL]». Le PDG
de la filiale aurait-il été trop bavard ou trop sûr
de l’avancée du dossier, en annonçant le mardi
18 novembre des chiffres désormais démentis
par les services de sa propre entreprise ?
Cependant, quelles qu’en soient les «modalités», le principe d’un tel contrat est maintenu.
La crise alimentaire est à l’origine du phénomène qui va en démultiplier l’ampleur. Le
PDG de la filiale de Daewoo déclare ainsi :

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12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2008 n No 172

«Nous pourrons soit exporter les récoltes
vers d’autres pays, soit les rapatrier vers la
Corée en cas de crise alimentaire.» C’està-dire provoquer un mouvement brutal
dans les flux alimentaires et donc susceptible d’aggraver considérablement une crise
naissante. Mais surtout, cette ruée sur les
terres arables africaines hypothèquera durablement, sinon définitivement, la capacité
de production vivrière. Il ne faut en effet
pas se leurrer sur la nature du bien concédé: plus qu’une superficie pendant une durée déterminée (on parle de 99 ans dans le
cas malgache !), c’est tout simplement le
sol qui est bradé, au sens agronomique du
terme. Le triste record malgache, avec son
probable million d’hectares de maïs en monoculture et ses 300 000 hectares annoncés
de palmiers à huile, ne laisse aucun espoir
quant à l’état du sol après quelques dizaines
d’années de pratiques intensives connues
pour leurs effets érosifs !
Pour seule réponse, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), bien intentionnée mais toujours
impuissante, vient de publier une mise en
garde, et de lâcher un gros mot: «néocolonialisme agraire ».
Thomas Borrell
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