Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs
I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o a f r i c a i n e s
Sommaire
ËP. 2 EUROPE AFRiQUE Accords de dupes
Les Accords de partenariat économique
(APE), actuellement en négociation,
imposent une modification profonde des
relations commerciales entre l’Union
européenne et les pays Afrique Caraïbes
Pacifique (ACP)
Éditorial
Bouffonneries
L
ËP. 12 LiRE Du racisme français, Quatre
siècles de négrophobie, par Odile Tobner,
Depuis le Code noir (16), rares sont les
intellectuels français qui ont remis en question le socle raciste sur lequel repose notre
regard sur «les noirs», africains ou antillais.
’arche de Zoé a fait couler des ruisseaux d’encre et de salive. Tout le monde en France
y est allé de son couplet sur ceux que, par un effet facile, on a appelé les zozos
et qu’on a qualifiés de naïfs. On s’est un peu étonné que ces naïfs aient pu être
transportés par l’armée française sur place, à quoi il a été répondu qu’elle le faisait
pour toutes les ONG – comme ça, gentiment, il n’y a qu’à demander. On n’est pas
plus serviable. L’armée française est encore plus naïve que les ONG naïves. On fond
d’attendrissement.
Mais personne ne s’est étonné que ces zozos de l’arche de Zoé, présentée comme une
petite association plus ou moins folklorique, aient pu disposer de moyens logistiques
considérables : une dizaine de 4X4 pour leurs allées et venues, petit avion pour les
transports des enfants vers Abéché, affrètement d’un Boeing avec son équipage pour
l’évacuation, équipement et matériel à volonté pour le séjour sur place, recrutement
de nombreux collaborateurs tchadiens. Tout cela n’a pas pu être financé par les quelques milliers d’euros demandés à chacune des cent familles désireuses d’accueillir un
«enfant du Darfour».
Après le fiasco de l’opération, la ridicule évacuation à grand spectacle des journalistes
par Sarkozy, les déclarations intempestives du même sur son intention d’aller chercher le reste de la troupe des zozos, la France a réussi l’exploit de faire l’unanimité de
l’opinion tchadienne et africaine contre elle. Puis le soufflé médiatique est retombé.
Le président de l’Arche de Zoé, du fond de sa prison au Tchad, s’est dit «lâché» par
tout le monde. Circulez, il n’y a plus rien à voir.
On a pu revenir aux choses sérieuses, à la guerre des Tchadiens entre eux, qui fait rage
à nouveau, à l’appui des avions français aux troupes de Déby, aux couacs de la mission militaire européenne pour sécuriser les frontières du Tchad et de Centrafrique,
qui n’arrive pas à se mettre en place. Les Européens traînent les pieds à venir s’engluer dans ce qui leur apparaît comme un problème néocolonial français de contrôle
de la région. Le volet guerrier court sans doute au même fiasco que le volet humanitaire, pour les mêmes mauvaises raisons : chacun spécule sur les bénéfices politiques
à tirer de son intervention. L’Afrique et les Africains ne sont que la toile de fond des
manœuvres et des rivalités des grandes puissances.
La morale, brandie par tous, a si peu de part dans l’action de chacun, qu’on annonce
cette semaine au Sénat français, lors du cinquième Forum du développement durable,
comme invité d’honneur, le grand spécialiste en développement qu’est Sassou Nguesso, président du Congo Brazzaville. Ce serait bouffon si ce n’était pas aussi sinistre.
Le héros de l’enrichissement personnel, celui dont la famille alimente les histoires de
dépenses scandaleuses, celui qui a mis le Congo à feu et à sang et l’a plongé dans la
misère, va venir en France parler de développement.
Cette nouvelle n’a pas ému grand monde dans le milieu politico-médiatique des défenseurs de l’humanité, trop occupés à faire la morale à la planète pour voir ce qui se
passe à Paris. Pourquoi agir sur ce qui est de notre ressort quand on peut discourir sur
tout ce qui est hors de notre portée ! Le président Nicolas Sarkozy, le ministre JeanMarie Bockel ont fait, cet été, de grandes déclarations sur l’exigence de démocratie et
de bonne gouvernance pour que la France entretienne des relations d’amitié avec les
chefs d’État. Si Sassou Nguesso offre l’exemple de ces qualités, on ne voit pas à qui
d’autre on pourrait bien les dénier.
Odile Tobner
w w w. b i l l e t s d a f r i q u e . i n f o
Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 164 - Décembre 2007 - 1,90 euros
ËP. 3 FRANCE CONGO-BRAZZAViLLE Un
imposteur au Sénat
Le président congolais Denis Sassou
Nguesso devant les sénateurs français à
l’occasion du cinquième Forum du développement durable les 6 et 7 décembre. Un
véritable spécialiste !
ËP. 4 RDC Après Nairobi, l’espoir est-il
permis au Kivu ?
Perspectives dans la région des Grands
Lacs après l’accord de Nairobi signé entre
la république démocratique du Congo
(RDC) et le Rwanda.
ËP. 6 TCHAD Éloge de l’engagement
Les journalistes français et l’affaire de
l’arche de Zoé.
ËP. 7 TCHAD Retour à la case départ
Les combats ont repris sans surprise dans
l’est du Tchad. Un scénario écrit d’avance.
ËP. 8 CENTRAFRiQUE Un éternel
recommencement
La visite du président François Bozizé à
l’Élysée et les petits grincements dans les
relations entre la France et la Centrafrique.
ËP. 9 FRANCE Immigrés malgré eux
L’État français refuse de rendre à leur pays
d’origine les reliques humaines ramenées
des expéditions coloniales du XIXe siècle.
ËP. 10 RWANDA Opération Turquoise :
trois points de suspension
Le film d’Alain Tasma consacré à
l’Opération Turquoise, sur Canal Plus, estil sans compromis ?
ËP. 11 LiRE Le Talon d’Achille du capitalisme. L’argent sale et comment renouveler le système d’économie de marché, de
Raymond Baker.
Salves
Europe Afrique
Des accords de dupes
Les Accords
de partenariat
économique (APE),
actuellement en négociation
et devant entrer en vigueur
dès janvier 2008, imposent
une modification profonde
des relations commerciales
entre l’Union européenne et
les Pays Afrique Caraïbes
Pacifique (ACP). À leur
détriment.
D
epuis 1975, les accords de
Lomé, puis de Cotonou, qui
régissent les relations commerciales entre l’Union européenne et les
pays ACP reconnaissent le différentiel de développement entre les deux
parties et donnent lieu à une différence d’obligations. L’Europe est tenue
d’ouvrir son marché à l’ensemble des
pays ACP, sans que cela ne soit réciproque. On parle alors d’accès préférentiel : un accès préférentiel qui n’a
cependant pas entraîné une vraie diversification des exportations africaines
ni contribué à structurer de véritables
pôles commerciaux régionaux.
Depuis quelques années, la libéralisation du commerce mondial a entraîné
une érosion progressive de ces «préférences», en opérant une baisse des tarifs douaniers, tandis que dans le même
temps l’Union européenne établissait
des liens préférentiels avec d’autres
pays (Maroc, Tunisie, Afrique du Sud,
Chili, Mexique et pays du Mercosur).
C’est dans ce contexte de concurrence
mondiale accrue et de promotion du
libre-échange que l’union européenne
a décidé de revoir ses accords préférentiels et qu’elle renégocie depuis 2002
de nouveaux accords commerciaux
avec les quatre blocs régionaux qui
composent les ACP en Afrique.
Une zone de libre-échange
entre l’UE et les pays ACP
Les nouveaux accords de partenariat
économique (APE) prévoient la mise en
place de programmes de réductions de
tarifs douaniers, dans le but d’organser
une zone de libre échange entre l’UE
et les pays ACP, sans taxes ni quotas
sur la quasi-totalité du commerce entre
les régions. Ils instituent également un
principe de réciprocité, qui provoque
de fait une situation de concurrence déloyale entre les parties.
La négociation de ces APE, davantage
subie que consentie par les pays ACP,
pose un certain nombre de questions.
Les écueils relevés par les ONG qui
s’opposent à ces APE sont nombreux.
Ils présentent, en effet, un risque élevé
de paupérisation des Africains dépendants de l’agriculture (80% de la population dans le Sahel) du fait de l’absence de prix rémunérateurs. De plus, ils
n’aident pas les pays ACP à se défendre face à d’autres concurrences, comme celle de la Chine (importation de riz
à un prix souvent deux fois inférieur à
celui de la production locale). Autre
point litigieux: l’intégration économique entre pays ACP d’une même zone
est insuffisante car la configuration de
ces zones régionales ne respecte pas
les regroupements traditionnels, fragilisant du même coup la relative intégration régionale. Enfin, les négociations
sont guidées par un agenda européen et
les pays ACP subissent des pressions
pour finaliser les négociations avant
le terme prévu à la fin de l’année (voir
encadré).
Bien que conscientes de la difficulté de
maintenir le régime préférentiel actuel,
les associations de la société civile
française et européenne qui dénoncent
ces APE demandent le maintien du
statu quo pendant au moins cinq ou six
ans, pour laisser le temps aux pays de
renforcer leur intégration régionale et
d’améliorer la rémunération de leurs
paysans.
Elles s’appuient sur l’accord de Cotonou qui précise que la libéralisation
des échanges n’est pas obligatoire et
ne concerne que les pays qui s’y sentent prêts (article 37.5). Pour les autres,
l’Union européenne doit fournir une
solution leur garantissant une situation
comparable à leur situation actuelle
(article 37.6 de l’Accord de Cotonou).
Les manœuvres de l’Union européenne
Dans la perspective du Sommet
européen de Lisbonne au mois de
décembre, une délégation d’ONG a
été reçue au ministère français de
l’économie pour s’informer de l’état
d’avancement du dossier APE et
sur le positionnement de la France
dans ces négociations. Il s’avère
que, contrairement aux informations
insistantes, rares sont les pays du
Sud concernés par les négociations
sur les APE qui adhèreraient aux APE
dans leur formulation actuelle.
Fait révélateur de l’état d’esprit et de
la fronde qui affectent les partenaires du Sud, l’union européenne a annoncé qu’elle accepte d’extraire des
domaines de négociation les queswtions litigieuses dites de Singapour
(investissements, services, marchés
publics et facilitation du commerce)
et qu’elle limiterait les négociations
aux seuls biens. Pour le moment, l’UE
semble maintenir le principe en vertu
duquel, il serait mis fin aux dérogations de l’OMC, le 1er janvier 2008.
Et avec la fin de ces dérogations, l’UE
pourrait augmenter massivement les
droits de douane.
Il s’agirait, vraisemblablement, d’une
stratégie de communication qui prévaudrait jusqu’au 20 décembre, date
à laquelle le conseil des Affaires extérieures de l’UE (GAERC) pourrait
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2007 n No 164
annoncer, devant la difficulté d’aboutir, qu’il se contenterait d’un accord
intérimaire portant sur une vingtaine
d’années. Accord intérimaire avec un
système douanier qui reconduirait
largement le système actuel. Pour
sauver la face, l’UE tenterait d’inclure
dans cet accord l’obligation de négocier, dans le futur, des accords pour
les pays ACP bénéficiaires de ce
nouveau régime, sans autres indications sur l’agenda des négociations,
leur portée, les composantes du nouveau régime douanier ou encore les
modalités d’application.
Ainsi, et malgré les intenses campagnes d’intoxication, tout semble
France Congo-Brazzaville
Un imposteur au Sénat
Notons qu’à ce jour, certains produits
sont déjà exclus du champ des APE
pour une période de transition de dix à
douze ans environ.
L’Accord de Cotonou donne également
la possibilité aux pays qui le souhaitent
de se retirer des négociations et de choisir un autre régime compatible avec les
règles de l’OMC. Mais du fait de la crise structurelle de cette organisation, le
recours à l’OMC n’apparaît pas comme
une vraie garantie. À quelques semaines
de la fin des négociations, l’UE n’avait
fait aucune proposition alternative et
demeurait intransigeante sur les délais
de négociation. Les pays ACP, quant
à eux, sont de plus en plus nombreux à
considérer la date du 31 décembre 2007
comme impossible à tenir.
Une faillite
unanimement dénoncée
Les études d’évaluation d’impact des
APE ont unanimement conclu que les
accords commerciaux réciproques avec
l’Europe vont mener à la désindustrialisation, aux pertes fiscales et de revenus, à la perte d’emploi, à la fracture
sociale, à l’interruption des processus
d’intégration régionale et entraîner
des coûts d’ajustement importants en
Afrique. L’Union européenne pourra
toujours, par la suite, faire l’aumône
de quelques euros au titre de l’aide au
développement.
Sylvain Kwenkeu
indiquer que l’on s’achemine vers
la signature, en décembre prochain,
d’un accord intérimaire, limité aux
échanges portant sur les seuls biens
et qui s’appliquerait courant 2008.
Le Sommet de décembre à Lisbonne
devrait, toutefois, être le théâtre de
grandes manœuvres avec probablement, une nouvelle fois, des tentatives de l’UE pour déstabiliser leurs
partenaires du Sud et provoquer un
éclatement des pays ACP. De telles
manœuvres visant à exploiter le rapport de force largement favorable à
l’UE. Elles permettraient surtout une
politique plus unilatérale de l’UE.
Sans gêneurs …
Le président congolais Denis
Sassou Nguesso devant
les sénateurs français à
l’occasion du Ve Forum du
développement durable
les 6 et 7 décembre. Un
véritable spécialiste !
P
armi un ensemble d’intervenants
prestigieux, la présence lors de la
séance d’ouverture du forum finement intitulé «Un monde imprévisible»,
figurait un intrus : Denis Sassou Nguesso.
Après vingt-cinq années de pouvoir exercé
sans partage, l’avenir du Congo sous la présidence de Denis Sassou Nguesso n’est malheureusement que trop prévisible.
De fait, l’endettement du Congo bat
des records 1, en dépit d’importantes
ressources pétrolières qui ont fait
l’objet de détournements massifs
dénoncés par le Fond monétaire international (FMI) et de ventes gagées
par anticipation pour des projets
d’investissements fictifs.
Le niveau de pauvreté extrême (70%
de la population vit en-dessous du
seuil de pauvreté) contraste avec le
train de vie de Denis Sassou Nguesso
et de ses proches, dont la presse internationale souligne régulièrement
les extravagances. Le parquet de
Paris a, du reste, jugé recevable en
juin dernier une plainte pour «recel
de détournement de fonds publics»
concernant ses propriétés immobilières
détenues en France.
Une corruption endémique, qui touche tous les niveaux du pouvoir. Elle
est dénoncée depuis des années par
les organisations de la société civile
congolaises et internationales 2. De
plus, l’état de délabrement général des
infrastructures du pays, dont les populations sont les premières victimes, est
manifeste : un accès à l’eau potable
très difficile, l’inexistence de réseaux
électriques dans les petites villes et
dans les campagnes, des coupures de
courant quotidiennes dans les grandes
agglomérations, un réseau routier hors
d’usage, des équipements de santé et
éducatifs à l’abandon, des problèmes
d’hygiène et d’insalubrité récurrents
entraînant des épidémies intermittentes
de choléra et de fièvre typhoïde, mala-
dies pourtant considérées
comme éradiquées.
Bien plus grave, encore, que cette incompétence crasse
en matière de développement durable,
c’est
l’hommage
ainsi rendu au responsable d’un régime
criminel qui
nous révolte.
En 1991, la
conférence
nationale souveraine
du
Congo-Brazzaville
imputait 3 000 assassinats à la première
dictature de Denis Sassou Nguesso,
de 1979 à 1991. Durant l’été 1997,
puis en 1998-1999, l’ancien dictateur revient et se maintient au pouvoir par les armes, n’hésitant pas
à lancer ses milices, qui auront
recours au viol systématique contre
les civils. Le conflit fera plusieurs dizaines de milliers de morts en quelques
mois. En juillet 2002, la cour d’appel
de Paris a donné raison sur le fond à
François-Xavier Verschave, auteur de
Noir Silence – Qui arrêtera la Françafrique ?, qui avait qualifié Denis Sassou Nguesso de «dictateur», auteur de
«crimes contre l’humanité» au CongoBrazzaville 3.
Pour toutes ces raisons, l’invitation
faite à Denis Sassou Nguesso de participer à ce forum est plus qu’indécente.
Elle n’a en fait d’autre effet que de
lui délivrer un brevet d’honorabilité.
Les sénateurs auraient-ils accepté
d’accueillir, par exemple, le chef de la
junte birmane, Than Shwe ?
RDB
1. Le Congo est le pays le plus endetté au monde
par tête d’habitant
2. Voir à cet égard les rapports édifiants de l’ONG
britannique Global Witness (voir, par exemple,
« République du Congo: bilan des réformes de
transparence », déc. 2005).
3. Denis Sassou Nguesso avait intenté en
2000 un procès pour offense à chef d’État
contre François-Xavier Verschave, président
de l’association Survie. En 2001, il a perdu en
première instance, car le Tribunal a estimé que le
délit invoqué était contraire à la Convention européenne des droits de l’Homme. En juillet 2002,
la justice a donné raison à l’auteur sur le fond.
No 164 n Décembre 2007 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Région des Grands Lacs – République démocratique du Congo
Après Nairobi, l’espoir est-il
permis au Kivu ?
D
Les gouvernements de la
République démocratique du
Congo (RDC) et du Rwanda
conviennent que « les exforces armées rwandaises
(FAR)/Interahamwe
constituent une menace
majeure pour la sécurité
du Rwanda et de la RDC »
et que « la présence de
groupes armés irréguliers
congolais dans l’est de la
RDC constituent également
une menace pour la paix et la
sécurité dans l’ensemble de
la région des Grands Lacs ».
ans cet accord de Nairobi, la reconnaissance par la RDC du caractère
génocidaire des éléments ayant participé à l’extermination des Tutsi rwandais
en 1994 au sein des Forces démocratiques
de libération du Rwanda (FDLR, voir encadré), qui sévissent dans le Kivu1, est inédite.
Tout comme l’est également l’acceptation
par le Rwanda de la qualification des forces
de Laurent Nkunda (voir encadré) qui figure
dans le communiqué conjoint. Dès lors, quelles sont les raisons de cette évolution, dans
les positions de chacun, alors qu’au NordKivu, massacres, viols, déplacements massifs de population, se poursuivaient dans une
indifférence quasi-totale ?
Quel que soit le processus historique qui a
conduit aux atrocités que subissent les kivutiens, force est de constater que les sus
mentionnés – les FDLR en particulier – y
participent pleinement2, et que les gouvernements rwandais et congolais, signataires
de l’accord de Nairobi, n’ont, jusqu’ici,
rien fait pour éteindre l’incendie.
Les états-Unis montent
au créneau
Le 24 octobre dernier, Mauro De Lorenzo,
membre de l’American Enterprise Institute for Public Policy Research, un «think
tank» américain conservateur, a témoigné devant le sous-comité des affaires
africaines du comité sénatorial américain
des affaires étrangères en insistant sur un
nécessaire engagement des États-Unis en
L’accord de Nairobi
C’est le 9 novembre dernier que les ministres des affaires étrangères congolais
et rwandais, Antipas Mbusa Nyamwisi et
Charles Murigande ont signé, à Nairobi,
un communiqué conjoint convenant que
« les ex-FAR/Interahamwe constituent
une menace majeure pour la sécurité
du Rwanda et de la RDC » et que « la
présence de groupes armés irréguliers
congolais dans l’est de la RDC constituent également une menace pour la
paix et la sécurité dans l’ensemble de la
région des Grands Lacs ». Les gouvernements congolais et rwandais ont donc
affirmé leur engagement à « démanteler
les ex-FAR/Interahamwe comme organi-
sation génocidaire et militaire opérant sur
le territoire de la RDC » et à « empêcher
tout soutien direct ou indirect – politique,
matériel ou humain – à tout groupe national ou étranger opérant en RDC ». Le
gouvernement de la RDC s’est engagé
à « préparer, pour le 1er décembre 2007,
un plan détaillé pour désarmer les exFAR/Interahamwe et éliminer la menace
qu’elles constituent ». Le gouvernement
rwandais, de son côté, s’est engagé à
« prendre toutes les mesures nécessaires pour sécuriser sa frontière et empêcher l’entrée ou la sortie de membres de
tout groupe armé, en particulier de celui
du chef de milice dissident Nkunda ».
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2007 n No 164
RDC3. Il a prôné la recherche d’une solution politique au Nord-Kivu au détriment
des armes. Il a souligné le principal problème : celui des ex-génocidaires, les FDLR
et leur longue liste de crimes. Mauro De
Lorenzo a aussi souligné que les cas de
coopération entre les FDLR et les forces
armées congolaises (FARDC) contre les
forces de Laurent Nkunda étaient avérés.
Pour lui, les craintes de ce dernier au sujet
de la sécurité de la minorité tutsie congolaise étaient justifiées. Il jugeait aussi que
ses exactions ne pouvaient lui être reprochées. Dans ce contexte, Mauro De Lorenzo estimait que l’appui de la Mission des
Nations unies en république démocratique
du Congo (MONUC) à l’armée congolaise pouvait s’avérer inopportun en attendant que celle-ci ne retrouve un semblant
de discipline. Et d’enfoncer le clou, en déclarant que la MONUC «s’est récemment
ouvertement alliée avec un gouvernement
[NDLR celui de Kinshasa] dépendant
d’extrémistes anti-Banyarwanda». Via sa
gestion du processus Tripartite Plus4, «les
États-Unis ont un rôle important à tenir
pour aider à définir la mission et la doctrine qui doivent être celles de la Monuc»
a-t-il ajouté.
Pour beaucoup d’observateurs, l’essentiel
des déclarations de De Lorenzo traduit
la position américaine, sur laquelle les
éléments français au sein de la Monuc
seraient d’autant plus fermement invités
à s’aligner que l’implication américaine
serait forte du côté de Goma. Washington serait par ailleurs favorable à l’idée de
régler le problème Nkunda en offrant à
celui-ci la possibilité de s’exiler en Afrique du Sud dès lors que le problème
FDLR serait en voie de règlement.
Le 29 octobre, Samuel Brock, chef de
la mission diplomatique américaine au
Congo, a annoncé que les États-Unis répondraient positivement à une demande de
Kinshasa pour qu’ils prennent en charge la
formation d’une force de réaction rapide
au sein de l’armée congolaise. Cette force
aurait pour mission de s’attaquer aux milices et aux forces rebelles à l’œuvre dans
le Nord-Kivu. La demande aurait été formulée, le 26 octobre à Washington, lors
de la rencontre entre les présidents Bush
et Kabila et la finalisation de l’accord la
concernant est prévue en janvier 20085.
Le 31 octobre, une délégation américaine
conduite par Tom Shortly, conseiller de
la secrétaire d’État américaine aux affaires africaines Jendayi Frazer, s’est rendu
au Nord-Kivu où elle a rencontré Laurent
Nkunda. Ce dernier aurait confirmé à son
interlocuteur qu’il ne démobiliserait que
si les FDLR étaient maîtrisés – et ses récentes attaques aux alentours d’un camp
de déplacés proche de Goma puis près de
Rutshuru illustrent ses dires. Une tactique
déployée en accord l’émissaire américain
pour donner plus de poids à la politique
américaine au Kivu et donc à son ambition
de maîtriser la gestion de la situation ? Il
est pour l’heure impossible de répondre à
l’interrogation. Au cours d’une conférence de presse, le 21 novembre le chef d’état
major de l’armée congolaise, Dieudonné
Kayembe, et le commandant des forces
de la Monuc, Babacar Gaye, ont déclaré
qu’ayant «exploré sans résultat toutes
les voies pacifiques» ils rentraient «dans
une phase de contrainte». Sans fixer
d’échéance précise… Dans l’attente du
plan de désarmement des FDLR ? Quoi
qu’il en soit, les États-Unis viennent de
nommer un diplomate, Haywood Ranki, à
un poste permanent d’animation de l’antenne américaine dans le Nord Kivu. La
bannière étoilée se lève au Congo.
Il serait naïf de penser que les États-Unis
s’engagent dans le bourbier congolais
par amour du prochain et pitié pour ses
souffrances. Depuis la chute du mur de
Berlin, l’Afrique n’est plus un continent
placé sous le gardiennage de la France au
nom des intérêts des grandes puissances.
La complicité entre ces dernières n’a jamais empêché la compétition entre elles,
mais le contexte de ce qu’il est convenu
d’appeler la mondialisation, l’intensification des appétits (américain en particulier)
pour le pétrole et autres produits miniers
qui s’y trouvent en abondance, l’entrée de
la Chine dans le club des grands, rendent
la gestion de la complicité moins aisée et
la compétition plus rude. Lors du géno-
Les FDLR
Créées en 2001, les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR)
rassemblent les éléments de l’Armée
de libération du Rwanda (ALIR, bras
armé du Parti pour la libération du
Rwanda, PALIR), d’ex-génocidaires
des Forces armées rwandaises (FAR)
et Interahamwe qui ont fui le Rwanda
à l’issue du génocide. Les FDLR comprennent aujourd’hui nombre d’éléments qui n’ont pas participé aux événements de 1994.
cide commis au Rwanda, Washington n’a
rien entrepris pour contrer l’implication
française dans ce pays, et l’appui qu’il a
pu manifester à l’égard du camp adverse
était sans doute une œuvre d’anticipation.
Les richesses au-delà de la frontière rwandaise comptaient davantage, à terme, que
la vie d’un million de Tutsis.
Peut-on cependant espérer que l’actuel
engagement américain dans le dossier
contribue à la pacification de l’est du
Congo ? Ce n’est pas impossible, et plus
d’un observateur, favorable ou hostile
aux Etats-Unis, considère que les chances
sont du côté d’une certaine réussite. On ne
peut que partager l’espoir des populations
civiles congolaises qu’il en soit ainsi. Et
rappeler que si les compétiteurs complices, tous autant qu’ils sont, la France en
tête, avaient eu quelque souci pour les populations qui paient encore le prix de leur
cynisme, des millions d’Africains de la
région des Grands Lacs seraient encore en
vie. Sans entrer en détail dans l’histoire du
Zaïre-Congo, cette dramatique séquence
historique a débuté avec le génocide que
l’on a laissé commettre au Rwanda.
Et la France ?
La quoi ? Ah oui ! La France, on l’aurait
presque oubliée…. Eh bien, suite à une visite prévue à Ouagadougou du 9 au 10 novembre, Bernard Kouchner devait se rendre à Kinshasa et à Goma, mais il a reporté,
à la dernière minute, ces déplacements à
une date ultérieure non précisée. D’ici à
la fin de l’année, suggère le Quai d’Orsay,
sans fournir d’explications à ce changement d’agenda. Des sources diplomatiques
ont indiqué à l’agence France Presse (AFP)
que Bernard Kouchner souhaitait inclure
une visite au Togo dans ce périple «sans
préciser si d’autres pays pouvaient encore
être ajoutés». Le Rwanda ?
Sharon Courtoux
1. À l’est de la RDC, le Nord-Kivu (capitale
Goma) subit les pires conflits dans lesquels sont
engagées milices congolaises, les FDLR et les
forces armées de la RDC (FARDC). Le Sud-Kivu
(capitale Bukavu), où la situation est moins catastrophique, est cependant loin d’être épargné. Le
viol, utilisé comme arme de guerre par les FDLR,
y a notamment fait des ravages effarants.
2. Mal payées, entraînées, nourries, des FARDC
commettent elles aussi de nombreuses exactions
et pillages à l’encontre de la population.
3. foreign.senate.gov/testimony/2007/DeLorenzoTestimony071024a.pdf
4. Un dialogue continu entre la RDC, le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi animé par les EtatsUnis.
5. Certains observateurs estiment que la demande
de Kinshasa aurait été dictée à Kabila par le président américain.
Laurent Nkunda,
le général déchu
Laurent Nkunda était un officier supérieur du Rassemblement congolaise pour la démocratie – Goma
(RCD-Goma) soutenu par le Rwanda,
l’un des principaux groupes rebelles
ayant combattu en RDC de 1998 à
2003. En 2004, il a été nommé général dans une nouvelle armée nationale congolaise créée avec des
soldats des forces dissidentes à la
fin de la guerre. Il a refusé le poste
et s’est retiré avec des centaines de
ses soldats dans les forêts de Masisi
au Nord-Kivu. En septembre 2005,
un mandat d’arrêt a été lancé contre
Laurent Nkunda, qui a été impliqué
dans de nombreux crimes de guerre
au cours des trois dernières années :
exécutions sommaires, tortures, et
viols commis par des soldats sous
son commandement à Bukavu en
2004 et à Kisangani en 2002. RDB
Pull Factor
Les récents combats du Kivu, opposant le général rebelle Laurent Nkunda aux FARDC, doivent évidemment
être mis en relation avec le lâchage
officiel du général rebelle par Kigali.
Mais sur le terrain, loin de grandes
considérations géopolitiques, ce
sont parfois des considérations « parasites » qui gèrent l’engagement des
hommes dans le combat. En effet,
dans un contexte de misère absolu,
la prime de démobilisation promise
par la Monuc à ceux qui rendent les
armes, FDLR, Maï Maï ou Banyamulenge, peut à elle seule conduire les
hommes à s’enrôler. C’est ainsi qu’il
fut constaté récemment le départ
clandestin et en masses de jeunes
Burundais, issus des quartiers tutsi»,
Ngagara, Nyakabiga de la capitale
burundaise Bujumbura, vers les zones tenues par Laurent Nkunda au
Kivu. Certains avouaient ouvertement s’enrôler pour « toucher les
600 $ de prime ». Dans un pays où le
revenu annuel affleure les 300 $, on
mesure l’importance de la somme, et
son attrait sur une population de jeunes désœuvrés manipulés. Encore
une fois, cette distorsion, « anecdotique » illustre bien l’étroite filiation de
la misère et de la guerre aux Grands
Lacs, et par là même l’urgence absolue d’aider au développement de la
région, conjointement à son désarmement.
Vincent Munié
No 164 n Décembre 2007 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Tchad
Éloge de l’engagement
En plus d’une affaire
criminelle et du jeu
politique de chacun
des États, l’affaire de l’arche
de Zoé a impliqué des
journalistes. À leur insu ? La
question mérite d’être posée,
et les réponses en disent
long sur la vision que portent
les télévisions françaises sur
l’Afrique.
F
igurons-nous l’affaire de l’Arche de
Zoé comme une commode à tiroirs.
Le bâti, la structure, et le cadre en
serait la Françafrique, car au fond c’est bien
de cela qu’il s’agit, d’une certaine conception des relations que nous entretenons avec
l’Afrique, déclinée à la sauce humanitaire
cette fois.
Dans ce meuble, il y aurait des tiroirs de
tailles inégales. D’abord celui de la crapulerie «de bonne foi» d’un quarteron d’apprentis sorciers humanitaires. Un autre, celui d’une diplomatie en pleine tourmente, et
du comportement a priori hors de toute logique françafricaine du président tchadien.
Un troisième tiroir resterait désespérément
vide. Seulement traversé par nos médias
incapables d’identifier et d’analyser les enjeux en cours, préférant une simple relation
d’événements cueillis «brut de pomme».
De l’émotion et du sensationnel, c’est le seul
désir des journaux télé et radios, espaces où
la réflexion est un non-sens. Commercial.
Et puis tout en bas, il reste un tiroir encore.
Ce dernier n’a pas beaucoup été ouvert ces
derniers temps, pas assez en tout cas: en
effet le rôle même des trois journalistes impliqués dans l’expédition, mérite largement
un détour. Car, en soi, il concentre tous les
éléments constitutifs d’une vision collective
profondément raciste de l’Afrique.
Un photographe et deux journalistes reporters d’images (JRI) se retrouvent ainsi embarqués par hasard dans le même bateau.
Laissons le photographe de côté pour nous
intéresser aux deux reporters TV. L’un,
Marc Garmirian est en mission authentique
pour l’agence Capa, le plus gros fabricant
de reportages «clés en main» français.
L’autre, Marie-Agnès Pelleran travaille à
France 3 Marseille. Son statut est légèrement différent, puisque Mme Pelleran ne participe pas à l’opération pour le compte de
sa chaîne, mais par volonté personnelle. Elle
est d’ailleurs en congé humanitaire de solidarité (extension poisseuse du congé sans
solde). Pour l’occasion, France 3 lui a tout
de même confié une petite caméra. Après
tout, il ne faut rien jeter. Mais, répétons-le,
elle est d’abord une militante de l’Arche.
Fort heureusement pour elle, cette espèce
de mission divine d’information qui investit
le journaliste à tout instant de sa vie, aura
vite permis de retourner la situation en sa faveur. Ainsi sur place, Mme Pelleran était-elle
encore une journaliste, même en congé. Sa
carte de presse lui vaut alors d’être exonérée
d’un engagement que les autres, les roturiers, devront eux payer…. ne déclare-t-elle
pas être partie avec l’Arche avec «d’abord
l’intention de faire un reportage» ? Mais
alors pourquoi prendre un congé ? Ce corporatisme est d’autant plus écœurant qu’il
s’affranchit de toute réflexion sur le cœur
du sujet : comment des journalistes parfaitement avertis de la finalité du projet, armés
intellectuellement pour mesurer l’ignominie
de l’affaire, ont pu aller jusqu’au bout de la
mission sans jamais remettre en cause leur
participation à l’affaire.
Éthique en toc
Il est clair que la présence Marc Garmirian
auprès des «archistes» a largement contribué à leur crédibilité. Qu’une grosse société
comme Capa décide de faire un reportage
sur l’opération n’a-t-il pas servi de validation
à Éric Breteau et son équipe ? Imagineraiton une télévision s’associer à une entreprise
criminelle. Non, bien sûr. Mais au nom de
cette «urgence» du Darfour brandie partout, tout devient permis. Y compris un gros
coup de force. Bien entendu, à Capa, on ne
pouvait pas se douter de l’extrême amateurisme de «l’ONG». On était sur un terrain
doublement surprotégé : l’humanitaire et
toute la compassion afférente à ce simple
mot, et l’Afrique où, pour l’homme blanc,
tout est permis. Sur place, et c’est très clair
dans ses rushes (dans leur version diffusée,
on a soigneusement gommé toute présence
de Mme Pelleran de sorte que la confusion ne
puisse être faite, elle était journaliste), Marc
Garmirian semble découvrir l’ampleur de
l’escroquerie en cours. En ce sens, ses images sont édifiantes. On y voit le comportement de l’équipe se transformer au fil du
temps en un remake de «Ocean 13», où les
bandits préparent, répètent et tentent de tout
prévoir de leur mauvais coup. La question
se pose alors de savoir si Marc Garmirian va
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2007 n No 164
laisser l’opération se dérouler jusqu’au bout.
Tout le monde connaît la réponse : oui.
Après sa libération, il s’expliquera et considèrera que son devoir de journaliste était de
ne «pas prendre parti», «juste d’observer». Et de brandir dans un coup de gueule
sur un plateau télé une espèce «d’éthique»
de son métier. Mais de quelle éthique s’agitil ? Comment l’opinion l’aurait-il jugé s’il
s’était agi de meurtres ?
En réalité certainement se serait-il désolidarisé. Mais le vol pur et simple de 103 enfants
ne méritait pas selon lui cette décision. En
France, avec des enfants blancs, il n’aurait
pris aucun risque. Oui… mais voilà. On est
au Tchad. Et au nom de cette mission sacrée
de l’homme blanc en Afrique, les lois n’ont
plus le même sens. L’urgence, telle qu’elle est rapportée par nos médias en quête
d’émotion, autorise tout. Le discours d’Eric
Breteau était celui-ci : «De toute façon,
quoi que l’on dise, les enfants auront une
meilleure vie en France qu’ici».
Ici, donc, chez les Noirs, la famille n’aurait
aucun sens ! Sait-il seulement, qu’au Soudan, une mère porte son enfant neuf mois
dans on ventre, exactement comme chez
nous. Que la douleur physique est la même
quelle que soit la couleur, qu’il n’y a aucune
de culture affranchissant les parents d’un
lien profond avec leur enfant ? L’humanitaire produit par ces gens est le moule négatif des ventes d’armes, et autres barbouzeries élyséennes : les Noirs ont besoin des
Blancs pour s’en sortir. Heureusement, la
France grouille de pseudos héros sortis tout
droit de Tintin au Congo.
Éthique journalistique ? Nécessaire achèvement d’un reportage trash plutôt… Il n’y
a qu’une seule vérité : si l ‘opération avait
suivi son cours, des parents auraient cherché leur enfant peut-être toute une vie. Et les
auraient pleurés. Et si un jour l’histoire leur
aurait été relatée, qu’aurait-il alors pensé de
ce journaliste qui au nom de l’éthique journalistique avait laissé leur enfant se faire
enlever ? Que ce type est une ordure.
Bien sûr, Marc Garmirian n’a rien voulu
de tout cela, et sa bonne foi n’est pas en
cause. Cependant, la bonne foi n’exonère
pas de la complicité. On ne saurait trop
lui conseiller de (re)lire Albert Londres ou
André Gide pour comprendre ce qu’est le
vrai journalisme.
Quoi qu’il en soit, ce drame s’est passé en
Afrique. Et ses appréciations ont été guidées
par la vision hypocrite et pleine de raccourci
que les Français ont du continent. Contaminé par le paternalisme dégoulinant de ces
ONG de bazar, incapable de saisir le sens
de ses actes, cette permissivité emballée
dans le cellophane du journalisme fut
d’abord un acte raciste.
Vincent Munié
Tchad
Retour à la case départ
Comme on pouvait
s’y attendre, les
combats ont repris
dans l’est du Tchad.
L’accord signé, le 25 octobre
à Syrte, en Libye, entre le
président tchadien Idriss
Déby et plusieurs rébellions
n’était qu’un leurre. Un
scénario écrit d’avance.
L
es accords se suivent et malheureusement se ressemblent. Comme Billets
d’Afrique et d’Ailleurs l’avait déjà
souligné, celui-ci s’est avéré être un accord de
pacotille. En effet, le 23 novembre, l’Union
des forces pour la démocratie (UFDD) de
Mahamat Nouri et le Rassemblement des
forces pour le changement (RFC) de Timan
Erdimi, protestant contre l’inapplication de
l’accord par les autorités tchadiennes1, avaient
souligné qu’il serait caduc le 25 novembre à
minuit. Idriss Deby a rétorqué que les rebelles portaient la responsabilité des problèmes
auxquels le pays était confronté.
Dès le lendemain, le 26 novembre, des
combats éclataient entre l’armée nationale
tchadienne (ANT) et les forces de l’UFDD
à une centaine de kilomètres d’Abéché
dans l’est du Tchad. Le samedi précédent,
un accrochage est déjà intervenu entre
les hommes de Mahamat Nouri et des
gendarmes tchadiens près de la frontière
tchado-soudanaise. Un incident, qualifié de
«mineur» par un responsable de l’UFDD,
contestant le fait qu’il s’agisse d’une attaque. La réaction du gouvernement tchadien ne s’est pas fait attendre. Celui-ci a
aussitôt accusé Mahamat Nouri et Timan
Erdimi d’avoir violé l’accord de Syrte.
Le président Déby, qui a immédiatement envoyé des troupes sur les lieux,
a-t-il profité de l’occasion d’un «incident
mineur» pour attaquer ses ennemis jurés,
ou ces derniers ont-ils créé «l’incident»
sachant qu’il rouvrirait les hostilités?
Laquelle des deux parties a remis le feu
aux poudres? Les deux à la fois? L’un
comme l’autre mettant tout en œuvre
pour continuer à en découdre? Quoiqu’il
en soit, ces accrochages se sont produits
la veille de l’expiration du délai pour la
mise en application de l’accord de Syrte,
un moment idéal pour le mettre au rebut.
Un accord d’ailleurs définitivement enterré les jours suivants puisque les combats
opposant les rebelles à l’armée ont repris,
le 29 novembre, avec une rare intensité
près de la frontière soudanaise, au lendemain des déclarations victorieuses de
N’Djamena assurant avoir «détruit» ses
ennemis.
Signalons, au passage, le survol des zones
de combat par un Mirage français, parti
de N’Djamena. Un soutien manifeste
de la France au président Déby selon
les rebelles qui se disent «en état de belligérance» avec l’Hexagone. Il est inutile de rappeler que la France a toujours
été faiseur de rois et surtout de tyrans au
Tchad. En tout état de cause, engluée dans
la perpétuation de ses basses œuvres, la
France n’a pas su prévoir cette nouvelle
crise. Et encore moins comprendre ce qui
aurait pu l’éviter.
Une société civile négligée
Quitte à nous répéter, il est, en revanche,
utile de rappeler qu’une des éminentes
personnalités de la société civile tchadienne avait affirmé, il y a plusieurs mois,
que «le seul moyen d’aider les Tchadiens,
c’est d’amener rebelles et dirigeants à la
table de négociations». Et une de ses collègues de remarquer justement : «Nous
voici revenus à la case départ.»
Faute d’écouter une société civile qui
s’efforce d’obtenir pour les populations
les moyens de mener une vie digne et le
droit de choisir leurs dirigeants, la France
contribue à leur interminable sujétion aux
appétits du pouvoir et de ses concurrents
prêts à tout pour le supplanter.
La France, initiatrice de l’Eufor, force
européenne de 3 500 hommes dont une
majorité de soldats français devant se déployer au Tchad prochainement2 pour protéger les camps de réfugiés et de personnes déplacées dans l’est du Tchad, devra
sans doute assumer ce qu’elle a semé. De
plus, les pays membres de l’Union européenne se montrent peu enthousiastes
pour l’opération (voir encadré). Les réticences européennes semblent liées aux
ambiguïtés de l’opération dont on ne sait
de quel mandat elle relèverait en cas de
conflit entre les diverses forces armées
tchadiennes. Et comme un tel conflit vient
d’éclater, on peut supposer que cette méfiance ne faiblira pas.
La société civile tchadienne, à qui on ne
peut qu’encore donner raison, souligne
que la mission Eufor ne devrait se lancer
qu’une fois munie d’une feuille de route
claire, d’un mandat politique et opérationnel évacuant ces ambiguïtés. Ou la France
se range à cette sage recommandation,
ou, compte tenu de sa prépondérance au
sein d’Eufor, elle portera la responsabilité
de toute décision ou action engageant la
force. Bref, si elle y va pour défendre ses
intérêts et non ceux du peuple tchadien,
elle en paiera le prix.
Sharon Courtoux
1. Un communiqué de l’UFDD du 25 novembre
dénonce le refus de N’Djamena «d’envoyer ses
membres de la commission politique chargée
d’étudier les modalités pratiques de l’application
de l’accord de Syrte» et accuse Idriss Déby de
faire «survoler sans cesse nos positions» et de
«se préparer à (les) attaquer».
2. Prévu en novembre, ce déploiement sera
sans doute reporté au mois de janvier faute de
moyens, notamment aériens.
Un rapport
révélateur
Empêtrée dans la mise en œuvre de
l’Eufor au Tchad, l’Union européenne
montre des signes de division avant le
déploiement sur le terrain. Des pays
comme l’Autriche, appelée à contribuer à hauteur de 160 soldats, doutent
sérieusement des intentions réelles de
la France. L’importance du contingent
français dans le futur détachement de
la force européenne au Tchad et en
Centrafrique « suscite des interrogations sur la sa neutralité » en raison du
soutien de Paris au président tchadien
Idriss Déby, a estimé, le 4 décembre,
Norbert Darabos, ministre autrichien
de la Défense. Il réagissait à un rapport
confidentiel du général-major autrichien Christian Ségur-Cabagnac, daté du
9 novembre et intitulé Directive militaire
stratégique n°2.
L’Autriche « fera en sorte que la crédibilité de l’Union européenne soit renforcée
et non remise en cause. Tout le monde le
sait, y compris la France », a-t-il ajouté.
Avec ses 1 500 hommes, la France
représentera de loin le plus fort contingent parmi les 3 500 soldats que l’Eufor
doit déployer dans la région d’ici à
janvier sous commandement irlandais.
Selon une note interne du ministère
autrichien de la Défense dévoilée par
le député et expert en questions militaires Peter Pilz (Verts, opposition),
l’importance de la présence française
représente un « danger d’engagement
direct de l’Eufor dans des affrontements
armés ». On ne pouvait pas mieux dire.
RDB
No 164 n Décembre 2007 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
France-Centrafrique
Un éternel recommencement
Les égards accordés
par l’élysée à
François Bozizé
sont largement en deçà de
l’intérêt de la France pour la
Centrafrique. Car cette année
la mécanique huilée de la
coopération entre les deux
états a commencé à grincer.
L
e rendez-vous du 19 novembre entre
Nicolas Sarkozy et François Bozizé,
programmé à l’Elysée à 18 heures
était noyé dans le fourre-tout de l’agenda
présidentiel. Sur le papier rien de plus normal
que la visite d’un chef d’État à un autre.
L’absence de la moindre publicité pour
l’événement aurait pu plaider pour un acte
«routinier». Mais à y regarder de près, le
savant enfouissement de cette entrevue au
milieu de l’agitation présidentielle (visite
d’Hugo Chávez avec la perspective d’un
développement possible dans l’affaire Betancourt, la grève des transports…) et sa
brièveté (dix-sept minutes), trahissent une
certaine gêne française. En effet, la république centrafricaine (RCA) est loin d’être
un pays anodin pour la France. Car ils ne
sont pas nombreux les pays dans lesquels
la France entretient un contingent militaire opérationnel depuis quarante-sept ans1.
Et encore très récemment, une armada de
conseillers militaires. Aujourd’hui, avec
l’implantation de l’Eufor, on pourrait estimer
que la Centrafrique bénéficie d’un regard
particulier de Paris. Mais alors pourquoi ce
rendez-vous en catimini, accordé au dernier
moment ? C’est que ces derniers mois, les
choses ont un peu «bougé».
Comme il était précisé dans Billets d’Afrique
de septembre (n°161), un soudain fossé s’est
ouvert entre la France et la RCA. L’année
avait pourtant bien débuté sur un plan «françafricain». Les parachutistes et les légionnaires tricolores avaient soutenu par deux fois
l’armée centrafricaine (Faca) face à l’Union
des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR), dans le nord-est (Birao/Ouandja Djalle). Les Mirages F1 patrouillaient
depuis N’Djamena, et à Bangui, les soldats
de Boali maintenaient l’ordre. Puis il y eut
quelques signes révélateurs: François Bozizé
se permettait de défier son protecteur historique. La nationalisation du secteur pétrolier et
l’exclusion de Total, la nomination provocatrice et contre l’avis de la France du neveu de
François Bozizé, Sylvain Ndountingaye, déjà
ministre omnipotent des Mines, aux Finances, le refus d’accorder à Areva l’exploitation
de la mine de Bakouma2 témoignaient d’un
semblant de rébellion. Pourquoi cette fronde
alors que la France fait et défait, depuis toujours, les maîtres de Bangui ?
Une timide défiance
La seule réponse serait d’admettre l’irruption
d’un troisième larron et de la mise en concurrence du potentat sur la RCA…
Il y eut aussi le rapport d’Human Rights Watch
(HRW) révélant les exactions commises par
les Faca contre la population, épinglant le rôle
particulier de la garde présidentielle, et accusant explicitement l’armée tricolore de les
cautionner par sa seule présence. Le rapport
(Billets d’Afrique n°163, novembre 2007) est
encore plus explicite quand il souligne que la
France collabore et forme les unités de l’armée centrafricaine coupables de crimes. La
République française voyait pointer le spectre
de l’accusation de «complicité avec une entreprise criminelle», et sa révélation sur la place
publique. Les fantômes du Rwanda ont resurgi. Car, en fait de complicité, toute personne
intéressée à la Centrafrique sait que le mot n’a
rien de virtuel : si la Centrafrique est à terre,
c’est à cause de la France, et aucune autre puissance. Le précarré fut très bien gardé et fermé à
toute autre entremise jusqu’à cet été…
Dans ce contexte, on comprend l’empressement de Nicolas Sarkozy à rester sur le coin
du perron de l’Élysée, dans l’ombre de la
photo officielle avec François Bozizé.
Pourtant, si depuis la publication du rapport
d’HRW, une très nette reprise en main de la
garde présidentielle a été constatée, la RCA
est encore loin du compte puisque les officiers accusés de crime ont simplement été
mis en retrait. De même, les ouvertures politiques et le dialogue national annoncé n’est
pour l’instant qu’une promesse. On pourrait
penser que l’accalmie est le fruit de pressions
diplomatiques. C’est certainement vrai. Mais
il reste que Paris s’est bien gardé d’un geste
fort, le seul capable de mettre à mal cette
complicité : retirer ses troupes. Bien sûr, le
départ provisoire des conseillers militaires
cet été, suite (officiellement) à l’altercation
de l’ambassade de France le 14 juillet (Billets
d’Afrique n°161, septembre 2007), semble
devenir définitif…
Dans les couloirs du palais de Bangui circulent désormais des Sud-Africains. Mercenaires, barbouzes, diplomates. Prétoria semble
très intéressée par la RCA, et François Bozizé
de leur tendre la main. Après tout, s’il y a plu-
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 2007 n No 164
sieurs acquéreurs, les prix montent…
La fronde centrafricaine n’est pas isolée. En
des termes différents, la soudaine «autonomie» du nigérien Mamadou Tandja face
à la France illustre bien cette tendance de
pays vassalisés de longue date, à choisir
eux-mêmes leurs nouveaux seigneurs. Dans
ce contexte, la traditionnelle coopération bilatérale, les accords militaires d’État, les réseaux politiques français et toute la mixture
affairiste déployée depuis cinquante ans sur
le continent semblent désuets.
L’Eufor comme levier
Cependant, la France dispose encore d’un levier. Car avec la force européenne au Tchad
et en Centrafrique, la présence de soldats
français va être doublée dans les zones stratégiques de l’axe Tchad/ RCA. Or, le mandat
de la mission n’éclaircit pas le rôle futur du
dispositif militaire français au Tchad (Epervier) et de Boali en Centrafrique. Un «over
lapping» est largement possible. C’est tout
l’intérêt d’une telle opération pour Paris :
sous le couvert d’un mandat «humanitaire»
international, affermir une présence en danger. Un schéma qui est en passe de devenir
un classique (lire Billets d’Afrique n°163).
Malgré les obsessions de sa politique africaine, Paris est en danger de perdre ses prérogatives au centre du continent. Ainsi, encore
une fois la françafrique se ferait battre sur son
propre terrain… Mais ces «échecs» n’illustrent rien d’autres que la férocité du système.
En effet, la seule vérité qui s’impose est la
souffrance d’un pays imposée par nos gouvernants, ceux-là élus par nous-mêmes…
En Centrafrique, la France est une fois de
plus associée à un pouvoir criminel. C’est la
morale de la nation qui est en cause. Or, dixsept minutes de rendez-vous avec François
Bozizé étaient largement suffisantes pour
imposer un acte fort : la cessation du soutien
aux souffrances imposées à son peuple. Ce
geste aurait dû inclure la fin immédiate de
Boali et la décision de contribuer à l’Eufor
sur les seuls plans financiers et logistiques,
laissant à d’autres pays l’entretien de troupes
combattantes. Car s’il y bien un pays complice du drame discret de l’Afrique centrale
c’est le nôtre, il n’est que temps d’arrêter.
VM
1. Présence interrompue en 1999 et réactivée en 2003
avec l’opération Boali encore en cours fin 2007.
2. En effet, le groupe français en rachetant
Ramin, le concessionnaire attitré, estimait
pouvoir bénéficier des acquis de la société
canadienne, mais Bangui jugea ce transfert trop
simple et exigea un droit d’entrée «coercitif».
Ils ont dit
France
Sarkobêtisier
Retour des immigrés
malgré eux
«Ça fait plus de vingt ans que votre ministre
des Affaires étrangères est un Américain
venu d’ailleurs», a déclaré Nicolas Sarkozy
lors de sa récente visite aux États-Unis, devant le French-American Business Council
à Washington.
Peu de temps auparavant, devant la communauté française, il parlait de son amour
pour l’Amérique, dotée depuis vingt et un
ans d’un ministre des Affaires étrangères
qui n’est « pas américain du canal historique ». Déjà, le 21 septembre dernier, il avait
inclus la secrétaire d’État Condoleezza Rice
parmi des « Américains de l’extérieur ».
En remettant la Légion d’honneur au vétéran américain Charles Shay, qui a débarqué
à Omaha Beach en 1944, et qui est devenu
aujourd’hui chef indien, Nicolas Sarkozy
s’est vanté d’avoir deux points communs
avec lui : « Je suis un immigré tout comme
vous, et moi aussi je suis chef. »
[ Apparemment Nicolas Sarkozy a un problème avec son statut de Français issu de
l’immigration et avec la couleur des gens.
Mais il a aussi un problème avec la connaissance de l’histoire ancienne et récente des
États-Unis. Bien avant Madeleine Albright,
née en Tchécoslovaquie, devenue secrétaire d’État en 1997, Henry Kissinger, né en
Allemagne, avait occupé ce poste. Certes
Colin Powell est né à New York de parents
immigrés jamaïcains, mais les ascendants
en Alabama de Condoleezza Rice sont des
Américains depuis des générations, à peu
près comme les Bush. Tous les Américains
sont venus d’ailleurs sauf les Indiens, seuls
autochtones, alors que, pour Sarkozy, un
Indien a forcément une tête d’immigré. ]
Le ministre français de
la Culture et certains
conservateurs de musées
s’opposent à la restitution
d’une relique humaine
rapportée d’une expédition
coloniale. Un blocage qui
nous ramène aux mœurs
des scientifiques du
XIXe siècle.
D
epuis 1992, le peuple maori de
Nouvelle-Zélande collecte les
reliques de ses ancêtres déposées
dans les musées occidentaux pour leur offrir une sépulture. Le conseil municipal
de la ville de Rouen a décidé d’accéder à
sa demande et la tête maorie, conservée
depuis 1875 au muséum d’Histoire naturelle de la ville, devait faire partie d’un
lot d’une douzaine d’autres collectées en
Europe et destinées à être rapatriées en
novembre en Nouvelle-Zélande. Le 23 octobre la municipalité de Rouen a restitué
solennellement cette tête de guerrier lors
d’une cérémonie en présence de représentants de la communauté maorie et de
l’ambassadeur néo-zélandais. C’est la
première, en France, à restituer une de ces
têtes tatouées, objets, au xixe siècle, d’un
honteux trafic pour satisfaire l’appétit des
collectionneurs européens. «Un geste
éthique», selon la Mairie.
Christine Albanel, ministre de la Culture a
obtenu le 24 octobre au nom de l’État devant le tribunal administratif de Rouen la
suspension de la décision municipale. Elle
s’appuie sur le principe d’inaliénabilité du
patrimoine national. Le conservateur du
muséum d’Histoire naturelle de Rouen et
le conseil municipal revendiquent eux la
loi de 1994 sur la bioéthique, selon laquelle le corps n’est pas un bien patrimonial.
Un tribunal devra donc se prononcer sur
le fond.
Selon Christine Albanel elle-même, la
France et ses musées redoutent un précédent qui pourrait entraîner une foule de
restitutions de momies égyptiennes, incas,
squelettes et ossements divers, trophées
humains des expéditions coloniales. Le
musée du quai Branly possède une série de
ces têtes momifiées. On se souvient que la
restitution à l’Afrique du Sud du squelette
de la «Vénus hottentote», exhibé au musée
de l’Homme, avait demandé le vote d’une
loi en 2002, pour vaincre l’opposition de
certains conservateurs de musées. Philippe
Richert, sénateur UMP du Bas-Rhin, rapporteur de cette loi, dénonce ce nouveau
blocage, qui, selon lui, nous ramène aux
mœurs des scientifiques du xixe siècle.
On traitait en effet les restes humains des
«sauvages» comme ceux des divers animaux qu’on prélevait à titre de curiosités.
«On ne peut réviser éternellement l’histoire» dit Yves Le Fur, directeur adjoint
du musée du quai Branly (cité par Vianney Aubert : La tête maorie qui sème la
discorde, Le Figaro, 15 novembre 2007).
Qu’est-ce que cette restitution a à voir
avec une révision de l’histoire? Peutêtre fait-on allusion à la lumière fâcheuse que la publicité de ces restitutions
jette sur des acquisitions qui n’avaient
pas demandé tant d’attirail administratif, étant
le fait du vol, souvent
avec violence, au détriment de populations
subjuguées. Un internaute malicieux n’a
pas manqué d’ajouter
son grain de sel à cette
«Étonpolémique :
nant !… un ministre
du gouvernement qui
s’oppose au retour d’un
étranger (ou du moins
ce qu’il en reste…) dans
son pays d’origine.»
Odile Tobner
Odile Tobner
En bref
France-Rwanda
Affaire MunyeshyakaBucyibaruta, suite
La chambre de première instance du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) a annoncé qu’elle confiait à la
justice française le soin de juger Wenceslas Munyeshyaka et Laurent Bucyibaruta. Une décision qui va permettre
de juger ceux qui vivent en France depuis des années sans avoir à répondre
de leurs actes. La demande du TPIR intervient alors que des informations judiciaires sont ouvertes en France contre
ces présumés génocidaires rwandais
depuis douze et huit ans. Voir le communiqué de presse de Survie sur le site
www.survie-france.org
No 164 n Décembre 2007 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
rWAndA
Opération Turquoise : trois points
de suspension
Le film consacré à
l’opération Turquoise,
diffusé dernièrement
par Canal Plus, est-il sans
compromis ? La chaîne
cryptée sort toutefois des
rails de la version officielle
et ouvre largement la porte
à une implication française
« inavouable »…
D
ans le petit monde de ceux qui s’intéressent au rôle de la France dans le
génocide des Tutsis du Rwanda, la
diffusion le 19 novembre, du téléfilm d’Alain
Tasma, «Opération Turquoise» pourrait
marquer le début d’une nouvelle séquence,
vers la vérité cette fois. Voilà, enfin, une œuvre de fiction française qui se penche, avec
un gros budget, sur le génocide. Une œuvre diffusée, qui plus est, sur une chaîne de
grande renommée. Canal Plus, dans le cadre
d’une série de productions «choc» a très tôt
manifesté l’ambition de poser «de vraies interrogations sur Turquoise». Nul besoin de
revenir sur la genèse du film, les journaux
télé conviés durant le tournage au printemps
au Rwanda en ont largement fait l’écho, en
des termes sensiblement différents que par le
passé. De fait, il faut largement saluer l’initiative, qui enfin donne écho à ceux qui, depuis
treize ans, interpellent, en vain, l’opinion publique, les médias, la justice et les instances
politiques. Oui, la France s’est vautrée dans
l’ignoble il y a treize ans.
Le film d’Alain Tasma s’appuie donc sur
le témoignage du journaliste du Figaro,
Patrick de Saint-Exupéry, et tente de
donner un autre éclairage sur l’opération
Turquoise, officiellement célébrée par le
gouvernement comme la seule action entreprise pour le secours des Rwandais. La
réalité fut tout autre.
Le téléfilm, en retraçant l’arrivée des troupes françaises de Turquoise à Bisesero,
montagne à l’extrême ouest du Rwanda
en bordure du lac Kivu qui fut l’un des
innombrables champs de morts, nous le
montre assez clairement.
Les personnages mis en scène sont donc
tous bien «réels» – en particulier le lieutenant colonel Duval et le capitaine de
frégate Marin Gillier – et la chronologie
des événements respectés. Même si la
thèse retenue, celle du quiproquo et de
la désorganisation, (Marin Gillier tombe
sur les survivants par hasard) est la plus
indulgente, elle n’en illustre pas moins
l’énorme contradiction de l’opération qui
conduit une armée à se retrouver aux côtés de ses anciens alliés devenus génocidaires. Cependant, la compréhension du
scandale de Turquoise et des affaires de
Niarushishi, Bisesero, de la fuite et de la
protection des forces armées rwandaises
(FAR), ministres et Interahamwe vers la
région congolaise du Kivu – pour révélées qu’elles soient–, exigent une connaissance de l’histoire du génocide et du rôle
Dossier noir n° 22
L’or africain. Pillages, trafics et commerce international, de Gilles Labarthe, édition Agone, 2007, 224 p., 12 euros.
L’or africain est un livre-enquête qui s’attache à dévoiler les dysfonctionnements
chroniques et les aspects occultes de l’exploitation aurifère en Afrique. Il décortique le rôle des paradis fiscaux et des multinationales européennes et américaines
dans ce qui s’apparente à un véritable pillage. Il met également en avant les mouvements de résistance qui, au Mali, dans le reste de l’Afrique et dans le monde,
s’opposent à une exploitation incontrôlée des ressources naturelles.
édité par
Survie et Oxfam France-Agir ici
10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Décembre 007 n No 164
de la France au Rwanda depuis 1990.
C’est là que le scénario révèle ses limites car il faut bien le reconnaître, malgré
la somme d’informations déballées parfois maladroitement dans les dialogues,
qui nuisent quelque peu à l’efficacité cinématographique du récit, le spectateur
néophyte risque de manquer de repères
sur le contexte même de l’intervention.
De fait, on le sent bien, Alain Tasma
s’est appliqué à s’engouffrer dans le
goulet ouvert par la liberté de propos
«exigé» la chaîne et a cherché à placer
dans son film un maximum d’éléments
informatifs.
Il reste tout de même dans «Opération
Turquoise», un vrai choc, et la suggestion
d’une responsabilité générale de la politique française au Rwanda. Dans le même
temps, le choix de se consacrer à un événement ponctuel et limité dans le temps,
empêche de mettre en cause, en des termes clairs, les véritables maîtres d’œuvre
de la complicité de Paris avec Kigali.
À l’occasion de sa seconde diffusion, prochainement sur France 2, il faut espérer
que l’impact d’«Opération Turquoise»
dans les médias sera supérieur à l’accueil
réservé, le19 novembre, en pleine grève
des transports. Le film aurait alors réussi
son objectif : susciter un émoi capable de
relancer l’examen de la politique française
au Rwanda et en Afrique et de mettre fin
à l’ormeta entourant l’un des plus grands
scandales de la République.
Vincent Munié
Lire
cApitAlismE
Argent très sale
Le Talon d’Achille du
capitalisme. L’argent sale
et comment renouveler le
système d’économie de
marché, de Raymond Baker.
Editions alTerre, 2005,
460 pages, 20,60 euros.
I
l existe encore peu de livres sur les flux
de l’argent sale et les dérives qu’il entraîne sur le système capitaliste. La tâche est
ardue et est souvent perçue pour beaucoup
comme trop complexe. C’est pourtant le défi
que s’est lancé Raymond Baker, il y a deux
ans, en publiant Capitalism’s Achilles Heel.
Dirty Money and How to Renew the FreeMarket System, traduit depuis quelques mois
en français. L’auteur est un ancien homme
d’affaires, qui a commencé sa carrière au Nigeria avant de poursuivre ces activités dans
le commerce international dans d’autres pays
en développement. Reconverti depuis au
monde universitaire, il intervient dans plusieurs « think tank » américains, Center for
International Policy et Brookings Institution,
où il anime des séminaires sur l’argent sale.
Le livre de Raymond Baker est à la fois
un manuel et un roman, manuel parce que
l’auteur présente, de manière pédagogique,
les grandes méthodes de dissimulation des
fonds issus des crimes mafieux, du terrorisme ou de la fraude fiscale. Dès le début
de l’ouvrage, il explique, sans ambages,
les techniques de fraude : sociétés écrans,
prix fictifs, fausses factures et autres ruses en tout genre. Roman, car il parsème
son ouvrage d’exemples, concrets et pertinents, à travers le monde : corruption, détournements, corruption, évasion fiscale,
mais aussi trafics, contrebande, drogue,
prostitution, contrefaçon, tout y passe.
Le phénomène est mondial et le paysage
des personnalités incriminées est divers ;
qu’on s’appelle Mobutu, Jeffrey Skilling,
ancien PDG d’Enron ou Oussama Ben
Laden, ils sont nombreux à en user.
L’argent sale a pris de telles proportions
qu’il représente « une menace pour la stabilité et la prospérité mondiales » s’insurge
Raymond Baker. Depuis les années 1960,
l’Occident a édifié une structure mondiale
visant à faciliter le mouvement d’argent
sale entre les pays. Les paradis fiscaux et
judiciaires, le secret bancaire, les trusts,
les fausses fondations, le blanchiment et
les innombrables niches fiscales ont encouragé la prolifération de circuits planétaires immensément favorables aux trafics
et aux détournements. Pour ce fervent
défenseur du capitalisme, le système économique actuel est devenu inique et producteur d’inégalités, bien loin des théories avancées par Adam Smith. Il a été
frappé pendant sa vie professionnelle
par le degré de corruption, la mauvaise
gouvernance et les piètres institutions
d’un grand nombre de pays en développement, réalités souvent encouragées par les gouvernements occidentaux et les multinationales. Ce
mal-développement tend à s’étendre ailleurs et à devenir « le talon
d’Achille » du capitalisme.
Pour Raymond Baker, cet argent volé, détourné, évadé, représenterait 2 % à 5 % du
PIB mondial entre 1000 et 1500 milliards
de dollars par an, dont la moitié viendrait
des pays en voie de développement. Il distingue trois formes d’argent sale : la corruption (environ 3 % du montant), la criminalité (30 à 35 %), la drogue entre 120
et 200 milliards de dollars, la contrefaçon
entre 80 et 120, le racket entre 50 et 100.
Au total l’argent du crime est évalué entre
300 et 550 milliards de dollars.
La troisième source d’argent sale est commerciale (60 à 65 % du total) notamment
la pratique des « prix de transfert » des
multinationales, qui s’échangent les sousproduits entre leurs différentes filiales à
des prix calculés au mieux pour échapper
au fisc.
Ces chiffres restent des estimations puisque, depuis dix ans, malgré les discours, ni
la Banque mondiale, ni les Nations unies
n’ont voulu réaliser une étude approfondie
sur ce fléau. L’auteur constate ainsi, dans
la suite de l’ouvrage, les échecs successifs
des politiques publiques mises en place
par les institutions internationales et les
Etats pour traquer l’argent sale. Les taux
de succès sont très faibles, aux Etats Unis,
on l’estime à 0,1% des montants en jeu.
Les banques sont en effet très réticentes à
voir une législation qui les priverait d’importants dépôts. Elles gèrent plus d’un
trillion en produits illicites chaque année,
à l’exemple de la banque américaine, Citibank, qui a accueilli ces dernières années
des sommes colossales des présidents Pi-
nochet
(Chili), Obiang
(Guinée Equatoriale), Bongo
(Gabon), sans jamais se soucier de la provenance de cet argent.
Pour Raymond Baker, il est donc urgent
que la communauté internationale prenne
rapidement des décisions radicales pour
réduire les flux d’argent sale. Il énonce
ainsi, dans la dernière partie de son ouvrage, un certain nombre de solutions : interdire l’utilisation des paradis fiscaux
et judiciaires, modifier la législation des
sociétés, intégrer la question fiscale dans
les débats autour de la responsabilité sociale des entreprises, renforcement des
règles sur le blanchiment dans les centres
financiers mondiaux… Ce n’est qu’ainsi
qu’on pourra renouveler le capitalisme et
combattre le mal-développement.
Antoine Dulin
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No 164 n Décembre 007 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11
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rAcismE
Un héritage pas très reluisant
Depuis le Code noir (1685), rares sont les intellectuels
français qui ont remis en question le socle raciste sur
lequel repose notre regard sur « les noirs », africains
ou antillais.
L
es récentes saillies négrophobes d’Hélène Carrère d’Encausse, Alain Finkielkraut ou Nicolas Sarkozy ne sont pas de malheureux dérapages mais la
continuité désolante de préjugés nourris depuis quatre siècles.
Qui, en France, sait que Saint-Simon, Bossuet, Montesquieu ou Voltaire ont
commis, sur ces questions, des pages monstrueuses? Que Renan, Jules Ferry,
Teilhard de Chardin, Albert Schweitzer ou encore le général De Gaulle leur
ont emboîté le pas? Le pays des Lumières et des droits de l’Homme n’aime
pas se voir en ce miroir-là. Odile Tobner révèle que la négrophobie fait pourtant partie de notre héritage.
Professeur agrégé de Lettres, auteur et épouse de l’écrivain Mongo Beti,
Odile Tobner a réalisé avec lui, de 1978 à 1991, la revue bimestrielle «Peuples Noirs, Peuples Africains». Elle s’occupe, depuis 1993, de la Librairie des peuples Noirs à Yaoundé, Cameroun. Elle est aussi présidente de
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