Fiche du document numéro 22679

Num
22679
Date
Lundi Octobre 2007
Amj
Fichier
Taille
953136
Titre
Billets d'Afrique No. 162
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

Sommaire
ËP. 2 FRANCE. Nicolas Sarkozy, l’ami
de Bush. Un alignement sur les positions
américaines déjà visible dans la conduite
de la politique africaine de la France.
ËP. 2 FRANCE-RWANDA. Leçons d’une
soirée de prières. Une réunion à la mission catholique de Gisors, autour de
l’affaire du prêtre Wenceslas Munyeshyaka accusé de génocide devant le TPIR.
ËP. 5 EVA JOLY : « Il faut ouvrir une
information judiciaire».
ËP. 5 FRANCAFRIQUE. Armée française,
camouflage européen. Le Conseil de
sécurité de l’ONU demande le déploiement d’une force ONU-UE au Tchad et
en Centrafrique. Une force qui s’appuiera
sur l’armée française déjà sur place.
ËP. 4 NIGER. Première fissure. Après
l’expulsion du directeur d’Areva, une
timide remise en cause du monopole
français sur l’uranium se dessine.
ËP. 6 DOSSIER. Bien mal acquis des dictateurs africains. Décryptage à la suite de
l’ouverture de l’enquête préliminaire du parquet de Paris sur le patrimoine immobilier
d’Omar Bongo et de Denis Sassou Nguesso.
ËP. 10 CENTRAFRIQUE Complicité de
crimes de guerre. Human Rights Watch
publie un rapport détaillant les crimes
des forces armées centrafricaines et la
complicité de l’armée française.
ËP. 11 TCHAD. À qui appartient le Tchad?
La force internationale ONU-UE ne
devra pas confisquer l’avenir des Tchadiens en stabilisant le régime criminel
d’Idriss Déby.
ËP. 12 SOUDAN-DARFOUR. Incroyable
mais vrai. Pas de sanctions contre le

président Omar el-Béchir, mais des menaces contre les groupes rebelles.
ËP. 13 BURUNDI. Uri Inyambo Burundi.
Le pourrissement politique fragilise
chaque jour un peu plus l’accord de
cessez-le-feu signé en 006.

ËP. 14 BURKINA FASO. La mémoire
interdite de Thomas Sankara. Célébration
le quinze octobre du XXe anniversaire
de son assassinat.
ËP. 15 LIRE. L’Or africain. Pillages, trafics
et commerce international de G. Labarthe.
ËP. 16 CAMEROUN. La jeunesse relève la
tête. Le vieux clientélisme impuissant à
cacher la ruine du patrimoine public.

w w w. b i l l e t s d a f r i q u e . i n f o

Éditorial

D’un discours à l’autre
Le hasard des dates permet de rapprocher deux discours, tous deux prononcés à l’ONU
celui de Nicolas Sarkozy, le 25 septembre 20071, et celui de Thomas Sankara, le 4 octobre 19842. Ce rapprochement nous est suggéré par l’actualité: Nicolas Sarkozy vient de
prendre la présidence du Conseil de sécurité et nous commémorons ces jours-ci le vingtième
anniversaire de l’assassinat, le 15 octobre 1987, de Thomas Sankara. À bien des égards le
discours de 1984 est plus actuel que celui de 2007. Qu’on en juge : sur l’ONU, aujourd’hui,
on en est encore aux vœux pieux : «Sa réforme pour l’adapter aux réalités du monde
d’aujourd’hui est une priorité pour la France», alors qu’il y a vingt-trois ans le problème
était posé en termes clairs: «Nous proposons également que les structures des Nations unies
soient repensées et que soit mis fin à ce scandale que constitue le droit de veto.»
Sur les dangers encourus par le monde : d’une part, en 2007, l’enfoncement des portes
ouvertes : «C’est à l’échelle planétaire qu’il faut poser et résoudre les problèmes du monde.
Personne sur la Terre ne peut se mettre tout seul à l’abri des conséquences du réchauffement climatique, du choc des civilisations, des grandes épidémies.» ; d’autre part, en 1984,
une proposition concrète : «Que tous les budgets de recherches spatiales soient amputés de 1/10 000e et consacrés à des recherches dans le domaine de la santé et visant à la
reconstitution de l’environnement humain perturbé par tous ces feux d’artifices nuisibles à
l’écosystème.»
Sur les malheurs du monde : d’un côté la crainte des nantis : «Les pauvres et les exploités se révolteront un jour contre l’injustice qui leur est faite», de l’autre la réalité de la
tragédie : «Souhaitons seulement voir le Conseil admettre et appliquer le principe de la lutte
contre l’extermination de 0 millions d’êtres humains chaque année, par l’arme de la faim
qui, de nos jours, fait plus de ravages que l’arme nucléaire.»
Dans l’un et l’autre discours, à vingt-trois ans d’intervalle, il y a l’appel à un «nouvel ordre mondial». Celui de Nicolas Sarkozy est aussi vague que bien intentionné : «Je lance
un appel solennel aux Nations unies pour qu’elles prennent en main la question d’une plus
juste répartition des profits, de la rente des matières premières, des rentes technologiques».
Thomas Sankara est plus précis : «Il n’y a plus de duperie possible. Le Nouvel Ordre économique mondial pour lequel nous luttons et continuerons à lutter, ne peut se réaliser que si,
prenant conscience de notre importance dans le monde, nous obtenons un droit de regard
et de décision sur les mécanismes qui régissent le commerce, l’économie et la monnaie à
l’échelle planétaire.»
L’un et l’autre trouvent des accents pathétiques pour décrire le désespoir de la misère
et dénoncer la dictature de l’argent. En 2007, l’éternel constat est évident. «Je veux dire
avec gravité qu’il y a trop d’injustices dans le monde pour que le monde puisse espérer vivre
en paix.» Mais en 1984, cet humanisme de façade avait déjà été décrit : «Du reste, tous
les nouveaux “maîtres à penser” sortant de leur sommeil, réveillés par la montée vertigineuse
de milliards d’hommes en haillons, effrayés par la menace que fait peser sur leur digestion
cette multitude traquée par la faim, commencent à remodeler leurs discours et, dans une quête
anxieuse, recherchent une fois de plus en nos lieux et places, des concepts-miracles, de nouvelles formes de développement pour nos pays.»
L’implacable lucidité de Thomas Sankara réduit d’avance les trémolos sarkozistes à ce
qu’ils sont : un bon coup de « com », un coup d’épée dans l’eau.
Odile Tobner
1 www.elysee.fr/elysee/elysee.fr/francais/interventions/2007/septembre/allocution_du_president_de_
la_republique_devant_l_assemblee_generale_de_l_onu.79476.html
2 www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0285

Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 162 - Octobre 2007 - 1,90 euros

Salves
France

Nicolas Sarkozy, l’ami de Bush
Il a fallu quatre mois à Nicolas
Sarkozy pour aligner sa
politique étrangère sur
les positions américaines
de Georges W. Bush. Un
virage d’importance déjà
visible dans la conduite de
la politique africaine de la
France.

A

près l’élection de Nicolas Sarkozy
comme président de la République, Condoleezza Rice, secrétaire
d’État des États-Unis, avait déclaré que
cette élection ouvrait une période tout à fait
excitante pour la politique française. C’était
dire toutes les attentes fondées sur un alignement des positions françaises sur les positions américaines. L’administration Bush,
en fin de course, largement contestée aux
États-Unis, avait bien besoin de ce renfort,
après également le départ du premier ministre britannique Tony Blair, dû en grande
partie à son engagement dans la guerre
d’Irak. Le retour de la France dans le giron
de l’Otan s’est concrétisé en Afghanistan,

où l’engagement français a été plus direct.
Les déclarations belliqueuses de Nicolas
Sarkozy et de son ministre des Affaires
étrangères Bernard Kouchner sur l’Iran ont
surpris.
Pour se défendre du soupçon d’alignement
sur la politique des États-Unis, Nicolas
Sarkozy a cru bon de préciser, dans son discours du 25 septembre à l’ONU, que «la
France est fidèle à ses amis et aux valeurs
qu’elle partage avec eux. Mais la France
veut dire que cette fidélité n’est pas une soumission, cette fidélité n’est pas un enfermement. Cette fidélité, la France veut la mettre
au service de l’ouverture aux autres.»
Mais c’est en matière de politique africaine que la nouvelle collaboration avec
les États-Unis risque d’infléchir sensiblement la politique de la France. Les sphères
anglophone et francophone, traditionnellement en rivalité, devraient s’unir pour faire
front contre le développement de l’influence
de la Chine. C’est ce condominium qui
s’était révélé déjà, avant l’actuelle présidence, dans la gestion de la crise en RDC.
Mais c’était là une vieille tradition remontant à l’indépendance du Congo belge et
à l’arrivée au pouvoir de Mobutu – grâce

aux Américains – et à son maintien – grâce
aux Français. C’est un dispositif analogue
qui a été mis en place en réponse à la crise
du Darfour. La mission de l’ après Union européenne, sous mandat de l’ONU,
composée majoritairement des éléments
français déjà présents sur le terrain, constitue un cordon sanitaire sur les frontières du
Tchad et de la Centrafrique avec le Soudan,
tandis que, au Soudan, va être déployée la
force hybride UA-ONU. Le partage par la
France du contrôle d’une région où elle a
toujours régné souverainement est une nouveauté, même s’il s’agit plutôt d’une caution
européenne à son action.
Les relations de Nicolas Sarkozy avec
l’Afrique se feront probablement davantage
dans le style impérialiste américain – pressions
politiques ouvertes, carotte et bâton – que dans
le style néocolonial français – menées occultes et hommes de paille – qui n’est plus adapté
aux exigences d’efficacité de l’économie mondiale. Une forme de «moralisation» comme
une autre. Il n’est pas sûr que les populations
africaines voient une grande différence entre
l’un et l’autre. Leur intérêt sera toujours la cinquième roue du carrosse.
Odile Tobner

Rwanda

Leçons d’une soirée de prières
La mission catholique
de Gisors, dans
l’Eure, a organisé, le
13 septembre, une réunion
autour de l’affaire du prêtre
Wenceslas Munyeshyaka,
accusé de génocide devant
le Tribunal pénal international
pour le Rwanda (TPIR).

W

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2007 n No 162

Aloys Simpunga était sous-préfet de Kigali.
Son compatriote Gahururu, directeur général
au ministère de la Famille durant le génocide,
était l’un des responsables de la Croix rouge
rwandaise. Le troisième témoin rwandais était
venu témoigner de ce qu’il avait pu apprendre des autres pendant qu’il était ministre de
la Défense au Rwanda : «Le dossier de Wenceslas Munyeshyaka est vide.» Ce sont tous
d’anciens serviteurs du régime responsable
du génocide. Les supérieurs directs de Gahururu et de Simpunga, respectivement Pauline
Nyiramasuhuko et le colonel Renzaho sont en
prison à Arusha. Ils sont poursuivis pour crime
et complicité de génocide. Il faut souligner que
ni la défense ni le procureur international n’ont
voulu faire témoigner ces personnes dans les
procès contre leurs patrons. Devant une cour,
leur prestation aurait eu sans doute été d’un
grand intérêt. Mais une assemblée de fidèles
confrontés à des témoins qu’elle ne connaissait pas auparavant, sans moyen d’apprécier
leur crédibilité et d’apprécier leur témoignage
ne pouvait que les écouter. Cela vaudrait la





enceslas Munyeshyaka est arrivé
dans cette mission de Normandie
en 2001. Il venait de la mission des
Andelys. Depuis sept ans, les chrétiens de Gisors ont entendu que ce prêtre venu du Rwanda est poursuivi pour des crimes commis dans
le cadre du génocide. Ils ont appris au début de
l’été qu’il avait été arrêté et mis en prison à la
demande du Tribunal pénal international. Puis
ils ont appris qu’il avait été relâché non pas
parce qu’il avait été reconnu innocent des faits

à lui reprochés mais parce que la juridiction
onusienne d’Arusha avait mal présenté sa requête. Ils ont fini par se demander si l’homme
à qui l’évêque d’Evreux a confié la direction
de leur âme ne s’était pas lui-même égaré ou
s’il était victime d’une odieuse persécution.
L’organisateur de la rencontre a ouvert les
travaux de la réunion en déclarant que celleci avait pour but de rassurer une communauté
troublée par les démêlés judiciaires de son
prêtre. Il fallait, disait-il, que les paroissiens
«entendent une autre parole».
Le soin apporté au choix de ceux qui pouvaient porter cette bonne parole est un indice
de la profondeur du trouble. Outre la présence
de Pierre Péan, dont je ne parlerai pas ici car il
s’agit d’un témoin de seconde main, il y avait
à la tribune trois Rwandais : le général Habyarimana (Suisse), Aloys Simpunga (Belgique)
et Gahururu (Allemagne). Les deux derniers
ont assuré avoir très souvent croisé Wenceslas
Munyeshyaka et avoir travaillé avec lui pendant le génocide pour mettre à l’abri des Tutsi
pourchassés à Kigali.





peine d’aller y faire un tour pour savoir si les
discours de ces hommes ont apporté des réponses aux tourments dont souffrait cette paroisse.
Deux témoins capitaux manquaient à l’appel. Le premier est Wenceslas Munyashyaka
lui-même. Il paraît que le contrôle judiciaire
dont il est l’objet l’empêche de paraître dans
des manifestations publiques. Pourtant il dit
des messes! S’il y a problème entre lui et ses
fidèles, s’il y a malaise dans cette paroisse,
c’est que les chrétiens ne savent plus comment
l’approcher, comment lui exprimer le doute
qu’ils ressentent et la peur qu’ils éprouvent à
lui confier les questions qu’ils se posent à son
égard. Il était étrange qu’il se «cache» en ce
moment crucial du dévoilement sur son passé
et de la libération de la parole sur son sujet.
Son absence dans la salle paraissait tout à fait à
l’opposé de l’objectif visé de renouer les liens
entre la communauté et son spirituel guide. La
transparence et l’opacité se mélangeaient.
L’autre témoignage vainement attendu est celui des supérieurs hiérarchiques de Wenceslas
Munyeshyaka. En effet, quoi que disent les accusateurs, les témoins de moralité ou des faits,
seul l’évêque d’Evreux sait pourquoi il l’a
placé là et l’y maintient en dépit de sa condamnation par contumace à Kigali, de l’existence
d’un mandat d’arrêt du Tribunal pénal international d’Arusha et de l’instruction ouverte
contre lui par la justice française. Wenceslas
Munyeshyaka a été arrêté et mis en prison en
1995. Les évêques de France n’ont pas attendu
l’arrestation de juin 2007 pour mener des enquêtes sur les fondements des plaintes portées

contre lui. Mais dans cet instant où les fidèles
cherchaient à comprendre qui est véritablement Wenceslas Munyeshyaka, il est apparu
qu’ils étaient seuls, le curé de la paroisse luimême ayant choisi de rester discrètement au
fond de la salle.
Deux enseignements ressortent de cette soirée.
Le premier est qu’il y a dans ce pays des
femmes et des hommes capables de se poser
des questions, et pas seulement sur l’emploi,
les retraites et l’environnement, mais aussi sur
des sujets qui a priori paraissent lointains comme le génocide des Tutsi du Rwanda. C’est un
motif sérieux d’espérer. Il en est cependant
d’autres qui sont solidement attachés à leurs
certitudes. Afficher sa satisfaction à proposer
une parole différente sans prendre soin de vérifier la qualité des sources est moins une preuve
de neutralité qu’un symptôme d’une cécité qui
ne veut pas se guérir.
Enfin, quoi qu’elle soit, du point de vue du
droit, une excellente avancée, la présomption d’innocence a quelque chose de frustrant sur le plan social. On attend de celui
qui prétend à la position de leader qu’il soit
ce que les Rwandais appellent inyangamugayo. Les amis de Wenceslas Munyeshyaka
ne s’y sont pas trompés. Comme en réaction aux lenteurs d’une justice qui, pendant
douze ans, a reporté sans cesse l’occasion
d’un procès, ils ont organisé à Gisors
l’équivalent d’un gacaca rwandais. Sauf
qu’ils n’ont convoqué devant la cour que les
témoins de l’accusé.
Marcel Kabanda

Une citation bien encombrante
Selon une dépêche de l’agence
Hirondelle le 27 septembre, Jérôme
Bicamumpaka,l’ex-ministre rwandais
des Affaires étrangères dans le
gouvernement intérimaire en place
pendant le génocide de 1994, en
cours de jugement au Tribunal pénal
international pour le Rwanda (TPIR),
souhaite citer à la barre quatre diplomates, deux hauts fonctionnaires et
un intermédiaire français. Conformément à ses statuts, Le TPIR a donc
demandé à Paris de coopérer avec
la défense de ce Rwandais poursuivi
pour génocide. Les personnes
concernées, en poste en 1994, sont
les ambassadeurs, Jean-Michel Marlaud (au Rwanda), Jacques Depaigne
(au Zaïre), Jean-Bernard Mérimée,
Jean-Marc Rochereau de la Sablière
(à l’ONU et aux affaires africaines
et malgaches), des conseillers à
l’Élysée, Dominique Pin et Bruno Delaye, et enfin Daniel Léandri, une des
chevilles ouvrières de l’affaire Elf, du

nom de cette entreprise pétrolière et
françafricaine, banque noire
avérée de nombreux conflits en Afrique. Ces personnes ont rencontré à
plusieurs reprises Jérôme
Bicamumpaka pendant le génocide.
Auront-elles le droit d’honorer leur
citoyenneté pour que le rôle de celuici soit correctement éclairci par la
justice internationale ?
Cette démarche du TPIR n’est pas la
première et Paris a souvent refusé
cette coopération. Sauf récemment, où quatre officiers français ont
témoigné fin 2006 et début 2007. Ils
l’ont fait pour la défense d’officiers
rwandais, accusés de génocide,
notamment Théoneste Bagosora,
cerveau présumé du génocide, mais
dans des conditions, imposées par la
France, qui empêchaient objectivement toute expression personnelle de
ce dont ils avaient été personnellement les témoins…, à la stalinienne.

Emmanuel Cattier

La saga judiciaire
continue
La cour d’appel de Paris, qui devait
statuer sur la demande d’extradition
des deux prévenus vers le TPIR, a
finalement demandé « un complément
d’information afin de produire en original
les documents » que le tribunal d’Arusha
avait récemment fournis. Cette décision, qui pourrait laisser penser que la
justice française fait tout pour retarder
l’échéance, n’est en fait que la suite
logique des débats qui ont eu lieu mercredi dernier devant ce même tribunal
parisien. En effet, les prévenus, leurs
avocats, Édith Boisette, la présidente de
la cour d’appel, et même le procureur
avaient fait remarquer que pratiquement
tous les documents transmis par le TPIR
étaient des copies, ni signées, ni certifiées
conformes. Seuls les mandats d’arrêt
étaient des copies certifiées conformes.
Or, le Code pénal précise que la justice
française doit être en possession des
originaux. Rien d’étonnant donc à ce que
les magistrats français aient pris cette
décision. Le TPIR a donc jusqu’au 15 novembre pour fournir à la justice française
les documents demandés. Il devra aussi
préciser s’il a eu « connaissance de la
condamnation de Wenceslas Munyeshyaka » par un tribunal rwandais.
De plus, demande est aussi faite aux
deux juges d’instruction français, Fabienne Pous et Michèle Ganascia, de
produire les copies certifiées conformes
des différentes plaintes en leur possession, ainsi que celles des procès verbaux
d’audition. Fabienne Pous devra en outre
préciser si elle est en possession de
documents émanant du TPIR et si le
« projet de dessaisissement du TPIR au
profit de la justice française » est abandonné ou pas.
Ce nouvel épisode semble souligner une
certaine légèreté du TPIR qui n’aurait pas
adressé aux juridictions nationales des
documents qui soient acceptables par
ces mêmes juridictions auxquelles il est
censé confier des dossiers. Les parties
civiles sont déçues de constater, une fois
de plus, que de tels disfonctionnements
retardent l’application de la justice. Il est
à souhaiter que le TPIR puisse répondre
positivement aux exigences de la justice
française sous peine de voir cette saga
judiciaire se poursuivre encore de longs
mois. La cour d’appel de Paris devrait
rendre sa décision le 21 novembre.

Alain GAUTHIER, président
du CPCR (Collectif des parties civiles
pour le Rwanda)

No 162 n Octobre 2007 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
France-Afrique

Armée française,
camouflage européen
Le conseil de sécurité
de l’Onu a adopté la
résolution française
demandant le déploiement
d’une force ONU-UE au nord
du Tchad et au nord-est de
la Centrafrique. Une force qui
s’appuiera sur l’armée française
déjà sur place.
Il s’agirait en fait d’une mission de police de
l’ONU (Minurcat) appuyée par une force militaire européenne regroupant 4 000 hommes
au plus. Après l’opération Artémis en 1998, et
l’Eufor en 2005, en République démocratique
du Congo, il s’agit du troisième projet d’intervention militaire européenne. La genèse
de ces trois opérations et le rôle moteur qu’y
a joué la France, révèlent leurs enjeux véritables. En décembre 2006, l’ONU proposait une
force de 6 000 à 10 000 hommes pour empêcher l’extension de la crise du Darfour, mais

aussi pour contraindre les dirigeants tchadiens
et centrafricains à entamer «un processus de
dialogue et de réconciliation visant à déboucher sur une solution politique» (L’Humanité,
25 décembre 2007). Avec un tel mandat, cette
force aurait pu, par exemple – horreur ! -, superviser la tenue d’élections démocratiques...
C’est la raison pour laquelle Idriss Deby n’en
voulait pas. Ce dernier s’est laissé convaincre
d’accepter un déploiement européen après une
visite à l’Élysée le 19 juillet dernier. Il a alors
obtenu la promesse que le volet politique souhaité par Ban Ki-moon soit abandonné et que
la gendarmerie tchadienne soit associée à la
force onusienne, ce qui n’est pas particulièrement rassurant au vu de ses états de service.

L’alibi humanitaire
La mission de cette force mixte ONU-UE est
donc officiellement strictement humanitaire :
sécuriser les camps de réfugiés et permettre
le retour des personnes. Qui pourrait s’y opposer? «Cette force (...) doit aussi permettre
de ramener la stabilité dans l’ensemble de la

Niger

Premières fissures
Après l’expulsion
du directeur
d’Areva cet été,
une timide remise en cause
du monopole français sur
l’uranium se dessine. Après
cinquante ans de pillage
néocolonial.

A

reva, premier groupe mondial dans
le nucléaire civil, puise 50 % de
son uranium au Niger (cinquième
producteur mondial), représentant 30 % des
besoins français. La multinationale est le
deuxième employeur du pays qui, en dépit
de ses richesses minières, reste l’un des plus
pauvres du monde. En juin et juillet, le chef
de la sécurité du groupe, Gilles Denamur, et
son directeur, Dominique Pin, ont été tour à
tour expulsés du pays. Ils sont accusés par le
président Mamadou Tandja d’avoir financé
des déserteurs de l’armée nationale qui ont
rejoint la rebellion du Mouvement nigérien
pour la justice (MNJ). Ils auraient égale-

ment aidé cette rébellion de diverses manières. Areva se défend en affirmant n’avoir
fourni de l’argent (au moins 80 000 euros)
que pour acheter la sécurité de ses salariés.
Denamur et Pin ne sont pas des enfants de
chœur. Le premier est un ancien colonel
de l’armée française «accusé d’avoir dans
les années 1990 encouragé un soulèvement autonomiste touareg» (Reuter, 2 août
2007). Le second, Survie l’avait rencontré
alors qu’il était numéro deux de la cellule
Afrique de l’Élysée de 1991 à 1995. Pendant cette période, Anne Lauvergeon, actuelle présidente d’Areva, était justement
secrétaire générale adjointe de l’Élysée et
«Sherpa» de François Mitterrand. Dominique Pin a été envoyé au début de cette année
au Niger par elle pour y défendre les intérêts
du groupe face à la concurrence naissante
sur place. Au mieux, il a acheté la sécurité
d’Areva au détriment des firmes chinoises
récemment arrivées, au pis, il a tenté d’instrumentaliser la rébellion contre le pouvoir
central de Niamey.
Cette crise coïncidait avec la renégociation
de la convention liant le Niger à Areva, et

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2007 n No 162

région», explique «un connaisseur [français]
du dossier » (AFP, 23 juillet 2007). Une préoccupation tout aussi louable en apparence
mais qui, selon l’interprétation qui en est faite,
peut se trouver en totale contradiction avec
l’intention humanitaire affichée. Ainsi, le
soutien militaire inconditionnel de la France
aux régimes Déby et Bozizé a été un puissant
encouragement au maintien d’une logique de
guerre. Ce même soutien porte donc également une forte responsabilité dans la dégradation de la situation régionale et dans le sort des
populations civiles déplacées ou exilées. Une
anecdote rapportée par Human Rights Watch
est révélatrice de la hiérarchie réelle entre logique guerrière et logique humanitaire : «Le
19 janvier 2007, le personnel onusien et celui
d’une organisation non gouvernementale à
l’aéroport d’Abéché ont été les témoins de la
fourniture, par l’armée française, de carburant pour les hélicoptères de combat de l’armée tchadienne alors que l’armée française
avait refusé d’en fournir au programme alimentaire mondial de l’ONU et aux avions de
Air Serv International, entraînant la suspension de tous les vols humanitaires vers l’est du
Tchad.» Le battage médiatique kouchnérien
autour d’un pont aérien pour le camp de Boz
Beida n’était pas encore à l’ordre du jour...
Conformément à la nouvelle doctrine officielle, qui proclame, pour des questions d’image,
la fin des interventions unilatérales françaises
en Afrique, les autorités politiques et militaires
a été utilisée par les autorités nigériennes
pour hausser le ton. Et le Premier ministre
Seyni Oumarou de proclamer que «plus
rien ne sera[it] comme avant» (AFP,
1er août 2007). Le monopole d’Areva et
le prix d’achat de l’uranium ont donc été,
cet été, au cœur des négociations menées
entre les États nigérien et français. On a
d’ailleurs vu, à Niamey, Bruno Joubert,
conseiller Afrique de l’Élysée. La situation de la multinationale française, à capitaux encore largement publics, est restée
inchangée depuis l’accession du Niger à
l’indépendance. En 1961, le Niger, comme
d’autres anciennes colonies, contracte un
accord de défense avec la France. Le texte
contient des clauses secrètes et notamment
un volet économique d’approvisionnement
préférentiel en «matières premières et
produits stratégiques». En 1974, Hamani
Diori est renversé pour avoir, entre autres,
voulu remettre en cause le pacte néocolonial. Si l’accord de défense a été dénoncé
un an plus tôt, la situation de monopole
sur l’uranium a perduré. C’est ce qui a
permis à la France d’alimenter le premier
parc nucléaire mondial à des prix défiant
toute concurrence. Ainsi en 2007, le produit était-il acheté 41 euros le kilo contre
186 euros sur le marché international.
Mamadou Tandja, qui réclamait initiale-

françaises ont déployé beaucoup d’efforts pour
mettre en place un cadre militaire qui paraisse
réellement européen et qui soit cautionné par
l’ONU. Si l’accord de principe européen a été
obtenu dès juillet (sous réserve de la validation
onusienne qui vient d’avoir lieu), les partenaires
traînent sérieusement les pieds dès lors qu’il est
question de contribuer matériellement et plus
encore de fournir des hommes, pour des raisons
faciles à comprendre. Personne n’est pressé de
voler au secours des dictatures françafricaines
sans en tirer le moindre avantage.
Le déploiement de la force européenne s’appuiera sur les dispositifs militaires français déjà
présents (Épervier au Tchad, Boali en Centrafrique), et c’est la France qui constitue «l’autorité de planification ». Le QG sera à Paris, faute
d’avoir pu être hébergé à Bruxelles. Les Français auraient voulu confier la direction formelle
des opérations à un autre pays. L’Allemagne,
qui avait joué le jeu en 2005, a décliné. Un
commandement britannique envisagé un temps
a, semble-t-il, été écarté. Il pourrait s’agir de la
Suède, «qui exercera son tour d’astreinte
de la force de réaction rapide européenne
à partir du 1er janvier 2008», et qui fournirait une contribution importante en hommes.
Mais son ministre de la Défense vient de
démissionner... Si celle-ci se rétracte, cette force «européenne » apparaîtra pour
ce qu’elle est : une initiative française aux
motivations françafricaines...
Victor Sègre
ment la maîtrise de 1 500 tonnes d’uranium,
n’a finalement obtenu d’en vendre que
300 tonnes, en 2007-2008, sur le marché
mondial (alors qu’Areva produit de son côté
3 500 tonnes par an). Le prix de l’uranium a
par ailleurs été fixé à 60 euros/kg pour 2007
et doit être réévalué tous les ans, du moins
selon les autorités nigériennes. Cet embryon
de réappropriation va-t-il se poursuivre? Les
mouvements sociaux nigériens imposeront-ils sa redistribution? Dans le cas contraire, cette avancée des négociations ne fera
qu’alimenter les dépenses militaires et les
cassettes personnelles des dignitaires du régime. Areva a également accepté une avance
de 15 milliards de francs CFA sur dividendes,
et Paris aurait promis une aide dans la lutte
contre le MNJ. Areva s’est, quant à elle, vu
attribuer cinq nouveaux permis d’exploration
en plus de quatre récemment obtenus. Elle
a annoncé vouloir doubler sa production.
Même si l’attribution de permis de prospection et d’exploitations à des sociétés chinoises, canadiennes, britanniques et indiennes se
multiplient depuis 2006 et ont mis un terme à
son monopole, la position dominante d’Areva
est pour l’instant d’autant moins menacée
qu’elle détient les cartes géologiques du pays
et qu’elle ne semble pas très pressée d’en
faire profiter la concurrence...
Victor Sègre

Eva Joly

« Ouvrir une information
judiciaire »

E

va Joly, ancienne magistrate française, qui a instruit l’affaire Elf, est
aujourd’hui conseillère pour la lutte
contre la corruption et le blanchiment en
Norvège. Elle mène depuis toujours un combat acharné contre la corruption, le pillage
des pays du Sud et l’absence de volonté politique pour y remédier. Un esprit critique
sans concession qui tranche avec l’apathie
du débat français sur ces questions pourtant
cruciales.
Billets d’Afrique. L’ONU et la Banque
mondiale viennent d’annoncer le lancement
d’une initiative de recouvrement des actifs
volés, est-ce une avancée importante ?
Eva Joly. Je fais partie des personnes à
l’origine de ce projet. Il n’était pas du tout
évident que cette initiative voie le jour, surtout sous l’égide de la Banque mondiale.
C’est lors de la rencontre d’Oslo sur l’EITI
(Initiative pour la transparence des industries extractives), en février 2005, que nous
avons souligné le fait que la transparence des
comptes, l’application des conventions de
l’ONU sur la corruption, n’étaient pas suffisantes si l’on ne se donnait pas également
les moyens de localiser les «stolen assets»
(biens et avoirs mal acquis). Cette idée a fait
son chemin et le gouvernement norvégien a
fait du lobbying pour que la localisation de
ces biens entre dans les attributions de la
Banque, ce qui est fait aujourd’hui. L’ancien
président de la Banque mondiale, Paul Wolfowicz, m’avait déjà invitée à siéger dans
cette instance, le nouveau président m’a donné également son accord. Cette avancée ne
doit cependant pas faire oublier la nécessité
d’agir sur la problématique des paradis fiscaux et des structures juridiques fictives, qui
sont des obstacles majeurs. Il ne suffit pas de
former des procureurs pour qu’ils débusquent
des faits de corruption et de blanchiment, il
faut lutter contre les outils qui facilitent ces
délits.
BdA. Les processus de saisie et de restitutions
de biens mal acquis visent des chefs d’état
déchus. L’immunité accordée aux présidents
en exercice, est-elle une fatalité ?
E. J. L’immunité est une survivance historique qui doit être maintenue au niveau
où elle est censée normalement s’appliquer,
c’est-à-dire uniquement aux actes de gouvernement. Elle permet ainsi d’éviter certaines pressions. Il n’y a aucune raison

en revanche pour que l’immunité soit appliquée aux activités criminelles. Il s’agit
d’une conception « élargie » du concept
d’immunité, qui n’a pas de justification.
BdA. Que pensez-vous de l’ouverture récente par le Parquet de Paris d’une enquête
préliminaire pour recel visant les présidents
Sassou Nguesso et Omar Bongo ?
E. J. C’est un minimum. Mais c’est déjà
important dans un contexte où l’opinion
commence à s’interroger sur les détournements de ces chefs d’État, grâce à l’action
d’associations et d’ONG. Il faut rester vigilant
pour que cette enquête ne reste pas préliminaire, et pour qu’une information judiciaire
soit ouverte. Seul un juge d’instruction peut
mener une enquête satisfaisante.
BdA. Des sources proches du dossier
pensent que Nicolas Sarkozy a plus ou
moins autorisé l’ouverture de cette enquête,
y voyez-vous un signe de « rupture » ?
E. J. Si c’est Nicolas Sarkozy qui a autorisé
d’une façon ou d’une autre l’ouverture de
cette enquête, c’est particulièrement choquant
car ce n’est pas du tout le rôle de l’exécutif.
Il y a manifestement une confusion des rôles
en France sur ce point. Si le Parquet décide
d’instruire, ni le président ni même le ministère de la Justice ne peuvent donner une
consigne contraire. Nous vivons dans un état
de droit. Notre ministre de la Justice actuelle
a d’ailleurs tendance à l’oublier, lorsque par
exemple elle convoque un procureur, comme
elle l’a fait récemment.
BdA. Que vous inspirent la nature des relations franco-africaines. Connaissiez-vous
l’action de Survie ?
E. J. Les relations franco-africaines sont un
vrai obstacle au développement des pays
africains. Il est incompréhensible que pendant tant d’années, l’opinion soit restée indifférente, ait toléré ces pratiques, que les
journalistes n’aient pas enquêté et que l’élite
philosophique de ce pays ne se soit pas emparée de ce sujet. Je connais les travaux de
François-Xavier Verschave, avec qui nous
avions le même éditeur, mais je n’ai appris
que récemment qu’il a été le président de
Survie. Je tiens à encourager l’action de votre
association, qui fait un travail vraiment utile, à
l’instar de ces plaintes visant les biens d’Omar
Bongo ou de Denis Sassou Nguesso.
Propos recueillis par Fabrice Tarrit

No 162 n Octobre 2007 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Dossier

Les biens mal acquis
des dictateurs africains
Le 18 juin dernier, le Parquet de Paris annonçait l’ouverture d’une enquête
préliminaire sur le patrimoine immobilier des présidents gabonais Omar
Bongo et congolais Denis Sassou Nguesso, à la suite du dépôt, par trois
associations, dont Survie, d’une plainte pour « recel de détournement de biens
publics et complicité ». Il s’agit pour les associations de faire avancer le droit
international et de s’attaquer à la criminalité économique dont les relations
franco-africaines se font le lit. Décryptage.

I

ls sont à la tête de pays pauvres endettés jusqu’au cou et classés au 124e
et 140e rang sur 177 du classement
mondial du développement humain, mais possèdent des fortunes
colossales. Ils vivent dans des pays qui
ne disposent pas des services sociaux et
sanitaires de base mais viennent se faire
soigner en France et y passer leurs vacances dans leurs villas somptueuses. Il s’agit
des chefs d’État gabonais Omar Bongo et
congolais Denis Sassou Nguesso ainsi que
de leurs familles. Ils sont l’objet en France
d’une enquête préliminaire ouverte par le
Parquet de Paris à la suite de la plainte déposée par les associations Survie, Sherpa
(réseau international de juristes, présidé
par William Bourdon) et la Fédération
des Congolais de la Diaspora (FCD) pour
«recel de détournement de biens publics
et complicité» visant les avoirs immobiliers de luxe dont plusieurs chefs d’État
africains et leurs familles sont propriétaires ou jouissent sur le territoire français.
L’enquête, confiée à l’Office central de
répression de la grande délinquance financière, porte sur des biens que les associations considèrent comme « mal acquis ».
Il n’y a pas de définition scientifique du
concept de biens mal acquis ». Le Centre
national de coopération au développement
(CNCD), en Belgique, les définit comme
« tout bien meuble ou immeuble, tout avoir
ou fonds susceptible d’appropriation privative soustrait illégalement du patrimoine
public et qui a pour effet d’appauvrir le patrimoine de l’État. ».
Ces biens sont le produit d’activités délictuelles ou criminelles qui ont permis à de
nombreux dirigeants africains un enrichissement que leurs revenus ne peuvent
justifier. Le plus souvent, ils sont le résultat
de détournements de fonds, de vols ou de
transferts illicites d’argent public entre

les comptes nationaux et leurs comptes
personnels (l’argent provenant soit de
fonds publics, soit de l’aide publique au
développement). Ils proviennent également de la corruption et de l’octroi
de rétrocommissions (lors de l’attribution
de marchés publics ou d’entreprises
publiques à des proches ou à des compagnies étrangères).
Le sujet est particulièrement difficile à
appréhender tant les auteurs des infractions en question ont pris soin d’entourer
les mécanismes d’évaporation des capitaux de la plus grande opacité, garante
d’impunité, grâce aux paradis fiscaux
et judiciaires et à la complicité des pays
développés.

Paradis fiscaux

L’affaire Elf et les réseaux de la Françafrique en sont des parfaits exemples. Les
détournements au Gabon ou au Congo
des revenus du pétrole via la compagnie
française (aujourd’hui Total-Fina-Elf),
l’ont été avec la complicité des autorités
tricolores. Si cet argent a longtemps financé
les partis politiques français, il aurait également servi à acheter des biens immobiliers
pour les dirigeants de la compagnie, comme un hôtel particulier à Paris (600 m² et
300 m² de jardin pour 8,6 millions d’euros)
utilisé par Loïc Le Floch Prigent, ou encore les demeures d’André Tarallo dans
la capitale française (400 m² pour 2,1 millions d’euros et 4,1 millions de travaux) et
en Corse (Villa Calalonga, d’une valeur de
13 millions d’euros).
Au-delà des connivences politiques, la tâche
des auteurs d’infractions est généralement
facilitée par la mondialisation des systèmes
économiques et les nouvelles technologies
qui permettent de transférer, de disperser et
de dissimuler aisément des actifs. Le montage d’opérations via un enchevêtrement

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2007 n No 162

de trusts, de sociétés écrans ou de sociétés
fictives domiciliées dans les paradis fiscaux, permet de masquer le blanchiment
d’argent ; le secret bancaire offert par les
comptes offshore faisant le reste.
Il est donc difficile de prouver le détournement ainsi que son recel dans les pays
du Nord. À la suite du dépôt de la plainte
par les trois associations, le juge français,
compétent pour enquêter sur ce recel
puisque commis sur le territoire français, a
désormais la difficile tâche de déterminer
l’origine des biens désignés, leur valeur,
et de voir si les personnes ainsi identifiées
peuvent justifier de revenus suffisants
ayant permis leur acquisition.
Si ce n’est pas le cas, ces biens immobiliers
auront donc bien été acquis sur le dos des
contribuables congolais et gabonais.

Un enjeu de
développement

Une étude approfondie du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD), publiée en mars 2007,
évalue entre 100 et 180 milliards de dollars les avoirs détournés par des dictateurs
au cours des dernières décennies, soit une à
deux fois l’aide au développement annuelle.
On ose à peine imaginer les montants en jeu
si on élargissait l’étude à l’ensemble des
élites proches du pouvoir ayant placé des
fortunes indues à l’étranger. C’est un véritable enjeu de développement. Dans certains
pays, l’argent détourné équivaut à la moitié
voire à la totalité de la dette publique. Ce
fut le cas de Mobutu au Zaïre (1965-1997)
dont la fortune personnelle était estimée entre 5 et 6 milliards de dollars, et qui a légué
à l’État une dette énorme de 13 milliards.
Cette dette est essentiellement le résultat
de détournements ou a été contractée pour
la réalisation de projets somptuaires (les
fameux «éléphants blancs»). Suite page 8

Le doyen Bongo, l’archétype
Depuis 1967, Omar Bongo règne sur un
petit émirat pétrolier cogéré par Elf puis
Total, le Gabon. Difficile à estimer, sa fortune et celle de sa famille serait de plusieurs
centaines de millions de dollars. Les détournements de biens publics du président
(gendre de Denis Sasou Nguesso) et de son
entourage sont monnaie courante.
En 1999, le Sénat américain a publié un rapport d’enquête sur l’origine de sa fortune :
Omar Bongo, client de la Citibank de New
York, possède de multiples comptes auprès
des différents bureaux de cet organisme, à
Bahreïn, à Jersey, à Londres, au Luxembourg, à New York, à Paris et en Suisse. La
plupart des comptes gérés à New York ont
été ouverts au nom de Tendin Investments
Ltd, société écran sise aux Bahamas, tandis
que les comptes gérés à Paris, ont été établis au nom d’une deuxième société écran,
Leontine Ltd. Une partie de l’argent aurait
servi à financer la campagne électorale du
président gabonais en 1993 ou le voyage
des Bongo au cinquième anniversaire de
l’ONU (1,6 million de dollars). Les sénateurs n’ont aucun doute sur la provenance
de l’argent : « Les fonds gouvernementaux
du Gabon sont bien la source première des
avoirs se trouvant sur les comptes d’Omar
Bongo.» Au total, le montant de ces avoirs,

placés sur les comptes de la Citibank,
de 1985 à 1997, serait d’environ 130 millions de dollars. La banque aurait expliqué
« que l’argent provenait d’une allocation
budgétaire, 8,5 % du budget gabonais – soit
111 millions de dollars – réservée chaque année au président ».
Impossible d’en savoir plus sur les autres
comptes, notamment en Suisse. Toutefois,
en 1997, en plein cœur de l’affaire Elf, un
juge d’instruction helvète saisit les comptes
d’Alfred Sirven et d’André Tarallo et en recherche les bénéficiaires ultimes. Il découvre alors un compte à la Canadian Imperial
Bank of Commerce (CIBC) de Genève, au
nom de la société Kourtas Investment installée au Bahamas, dont le président serait
le bénéficiaire, compte ouvert par son conseiller, Samuel Dossou.
L’ordonnance de renvoi des juges instruisant le procès Elf, confirme l’existence de
comptes du président Bongo en Suisse :
« Le compte personnel de Bongo à la FIBA
était essentiellement crédité par des transferts bancaires en provenance de Libreville,
de Genève (CIBC), du Lichtenstein ou des
États-Unis [Citybank]. [Le] directeur général
de la FIBA évalue à un montant global de
30 à 40 millions de francs suisses par an
l’alimentation du compte du président

Bongo ». Pendant ce temps, le Gabon
continue d’exporter plus de 13 millions de
tonnes de pétrole brut par an, alors que la
dette publique contractée par Omar Bongo
s’élevait, en 2002, à 4 milliards de dollars.

18 rue Dosne 75016 Paris
Dans le XVIe arrondissement de Paris,
Omar Bongo et sa famille possèderaient pas moins de quatre appartements (5, rue Laurent-Pichat ; 53, bd
Lannes ; 6, rue Mirabeau ; 52, av. Foch)
et un hôtel particulier (18, rue Dosne).
Certains sont utilisés par les proches
du président pour suivre leurs études,
d’autres accueillent des hommes politiques et des dirigeants d’entreprises
françaises lors de ses fréquentes visites en France. Il y a accueilli pendant la
campagne présidentielle française les
candidats Nicolas Sarkozy et François
Bayrou et, lors de sa première visite officielle sous la présidence de N. Sarkozy,
la moitié du gouvernement Fillon.
À cela s’ajoutent un appartement dans
le VIIe arrondissement de Paris (rue
Valentin d’Huy), une très belle résidence
sur les hauteurs de Nice et deux villas
aux États-Unis.

Sassou Nguesso, l’élève devenu maître
À la tête du Congo-Brazzaville, Denis Sassou Nguesso (revenu au pouvoir en 1997
à la faveur d’un coup d’État) est suspecté
d’avoir détourné une partie substantielle de
la rente liée à l’or noir. Ces détournements
auraient commencé dès sa première période au pouvoir, de 1979 à 1992, en négociant la vente du pétrole en dessous du prix
du marché en contrepartie de versements à
son profit. À ce jour, la fortune de Denis Sassou Nguesso est estimée à plus d’un milliard de dollars.
En 2001, un rapport du FMI dénonçait les
affectations des fonds publics congolais
dans des comptes privés autres que ceux
du Trésor public. Selon l’institution internationale, entre 1999 et 2002, 248 millions
de dollars provenant de l’extraction du brut
n’ont pas laissé de traces dans la comptabilité nationale. Dans le budget 2003, sur les
800 millions de dollars de rente pétrolière,
seulement 650 millions y ont été inscrits.
Un « fonds vautour », FG Hémisphère, a
montré qu’entre 2003 et 2005, c’est près
d’un milliard de dollars que les autorités
congolaises ont « oublié » de comptabiliser. L’action judiciaire de ces fonds, qui
ont racheté à bon compte une partie de la

dette congolaise, a mis au jour, en 2005, un
système de sociétés écrans contrôlées par
des hommes proches du président Denis
Sassou Nguesso. Selon les jugements de
juridictions britannique et américaine et
les nombreux rapports de l’ONG Global
Witness, ces sociétés déviaient une partie
de l’argent du pétrole vers des comptes
bancaires situés dans des paradis fiscaux.
C’est le cas du groupe bancaire français
BNP Paribas et de la Société nationale
pétrolière congolaise (SNPC), objets d’une
plainte (jugée recevable) aux États-Unis pour
blanchiment d’argent. Elles se seraient associées pour cacher sciemment aux créanciers de Brazzaville des revenus tirés de la
vente de pétrole par le biais d’un système
de prépaiement complexe, de transactions
fictives et de compagnies paravents.
La fortune de Denis Sassou Nguesso et
de ses proches proviendrait aussi de rétrocommissions touchées sur des contrats de
passation de marchés publics, du pillage
du Trésor public, des bonus (prêts gagés
ou préfinancements) sur la vente du pétrole,
véritable caisse noire, non budgétisée de
1997 à 2002. Elf, puis Total, ont été à la tête
de ces malversations.

Villa Suzette
Nguesso jouit d’un hôtel particulier de
700 m² dans la banlieue chic parisienne,
au Vésinet (78), la Villa Suzette, estimée de
5 à 10 millions d’euros. Ce palais, équipé
de robinets et de poignées de porte en or,
carrelé de marbre, accueille des dirigeants
politiques et d’entreprises françaises comme Total ou Air France. En fait, cette villa,
acquise par son frère Valentin Ambendet
Nguesso, récemment décédé, n’a aucun
propriétaire. D’où la décision récente du tribunal de Versailles d’en « déposséder » le
président congolais. Autre bien : un appartement avenue Rapp dans le VIIe arrondissement de Paris. Ses proches détiendraient des appartements à Courbevoie,
promenade Millénaire, rue Clos-Lucet tel
le luxueux appartement de 550 m², dont
100 ² de terrasse, estimé entre 2,5 et 3 millions d’euros et plusieurs voitures de luxe
appartenant à son neveu Wilfried. Maurice
Nguesso, son frère, PDG de la compagnie
pétrolière Likouala SA, jouit d’une belle propriété à Argenteuil (95) et le chef de la police
congolaise, Jean François Ndengue (impliqué dans l’affaire des disparus du Beach)
d’une propriété à Meaux (77).

No 162 n Octobre 2007 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Dossier
Suite de la page 6

Elle est qualifiée de
«dette odieuse», un autre concept auquel
certains pays voudraient donner une réelle
portée juridique.
Selon l’Union européenne, « les actifs africains volés détenus dans des comptes en banque
à l’étranger équivalent à plus de la moitié de
la dette externe du continent ». La restitution
des avoirs volés par les seuls chefs d’État des
pays du Sud pourrait atteindre 200 milliards
de dollars, chiffre significatif lorsque l’on sait
qu’en 2005 l’Aide publique au développement (APD) mondiale s’élevait quant à elle à
106 milliards de dollars.
Ce pillage en règle, qui va à l’encontre même
des principes du développement, apparaît
comme un véritable scandale. S’il n’est pas
l’apanage des pays africains, certains dirigeants du continent en sont toutefois de véritables caricatures.
Ces détournements et recels sont de véritables
manques à gagner pour les États et donc pour
les populations concernées. C’est la raison
pour laquelle les associations, qui ont déposé
plainte à Paris (et notamment les Congolais de
la Diaspora) ont en ligne de mire la saisie des
biens et leur restitution (voir ci-contre).

Des restitutions ont déjà eu lieu grâce à la
volonté des autorités suisses, soucieuses de
redorer le blason de leur place financière.
658 millions de dollars ont ainsi été restitués
aux Philippines après dix-sept ans de procédure sur les fonds Marcos ; 2,4 millions de
dollars des fonds du dictateur malien Moussa
Traoré ; 594 millions de dollars des fonds du
dictateur nigérian Sani Abacha ; 80 millions
de dollars des fonds détournés par le clan Fujimori au Pérou. Le Royaume-Uni a également
restitué quelques fonds hébergés à Jersey à
l’État du Nigeria dans l’affaire Abacha. La
plus grosse restitution est à mettre au compte
des États-Unis et de leurs alliés qui ont saisi
plus de 2 milliards de dollars appartenant à la
famille de Saddam Hussein, somme qui sert
théoriquement à la reconstruction de l’Irak.
En France, en revanche, aucune procédure de
restitution de biens détournés par les dirigeants
des pays du Sud n’a abouti. Bien souvent,
l’État français n’a pas souhaité geler ou saisir
les biens et les comptes bancaires alors qu’il
en avait la possibilité. À d’autres reprises, il
n’a pas donné suite à des demandes d’entraide
judiciaire, notamment parce qu’elles n’étaient
pas rédigées en français.

Gabon, pays pauvre…
Petit pays d’1,4 million d’habitants sur 267 667 km² (5,2 hab / km²), le Gabon a un PIB
(en 2005) de 4 972 milliards de francs CFA soit 7 580 millions d’euros (5 414 /hab).
Sa production pétrolière de 234 000 barils/jour en fait le 37e producteur mondial (13,4 millions de tonnes en 2003 et en 2004) et lui a procuré en 2005 des recettes de 907 milliards de francs CFA soit 1 383 millions d’euros. Malgré cette ressource (à laquelle il faut
ajouter le manganèse, le fer et le bois), la dette publique du Gabon s’élevait en 2004 à
4 150 milliards de francs CFA soit 6 326 millions d’euros (soit 83 % du PIB).
Il faut dire qu’il est 90e pays le plus corrompu sur 163 selon l’indice 2006 de Perception
de la corruption édité par Transparency International.
Ceci explique probablement que le Gabon se place au 124e rang sur 177 des pays les
moins développés, selon l’indice de développement humain 2006 du PNUD. Le Gabon
dispose en effet de seulement 0,29 médecins pour 1 000 habitants (OMS, 2004), pour
une espérance de vie de 54 ans (et une mortalité infantile 91 pour 1 000). Les dépenses publiques de santé, 4,5 % du PIB en 2004 (OMS), semblent ridicules par rapport
aux 18,2 % du PIB que représentaient les recettes pétrolières en 2005.
L’Agence française de développement (AFD) y investit environ 15 millions d’euros
d’engagements nouveaux par an. De 2003 à 2006, l’AFD a ainsi fourni 147,63 millions
d’euros d’aide au Gabon. En 2005, les autorités françaises, considérant que le Gabon
pouvait se sentir « pénalisé » du fait qu’il n’avait pas bénéficié de mesures d’annulation de la dette accordée à dix-huit pays pauvres, ont décidé d’offrir une « compensation » de 35 à 50 millions d’euros par an sur trois ans. Les autorités françaises ont
nié toute interprétation politique à ce geste consenti à moins de deux mois du scrutin
présidentiel qui a vu la « réélection » du président gabonais en décembre 2005.
La France était en 2005 le deuxième client du Gabon (219 millions d’euros, 8,7%) derrière les États-Unis (51,2%), et son premier fournisseur (440 millions d’euros, 40 %)
devant les États-Unis (5 %). 96% des importations françaises en provenance du Gabon concernent des matières premières (pétrole, bois et manganèse).
Plus de 150 filiales ou succursales d’entreprises françaises sont présentes au
Gabon (Rougier dans le bois, Total dans le pétrole, etc.). Il est le premier pays
d’Afrique subsaharienne pour le «stock» d’investissement français (IDE) avec 1
milliard d’euros. Les investissements français (80% des investissements étrangers) génèrent un flux de revenu de l’ordre de 1,8 millions d’euros (2001). Total (5
millions de tonnes) et Shell Gabon (3,5 millions de tonnes) assurent plus de 70%
de la production pétrolière.
 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2007 n No 162

Pourtant, dans les institutions internationales,
la France se fait le chantre de la restitution.
C’est elle qui, lors du G8 d’Evian en 2003,
a appelé à la rédaction d’une convention des
Nations unies sur la corruption (convention
dite de Mérida, adoptée la même année), qui
fait de la restitution un principe fondamental
du droit international. Premier instrument juridique universel dans la lutte contre la corruption, elle complète les conventions régionales
signées dans le cadre de l’OCDE, du Conseil
de l’Europe et de l’Union européenne.
La convention est entrée en vigueur en décembre 2005, mais seulement 95 pays l’ont à ce
jour ratifiée tandis qu’aucun instrument de
contrôle ne permet de vérifier son application effective. De plus, elle n’envisage aucune
mesure contre les paradis fiscaux qui sont
pourtant l’un des premiers obstacles à la restitution.
Enfin, les procédures de gel et de restitution
des biens mal acquis se heurtent aux faiblesses
de la coopération judiciaire internationale.

Des implications politiques
À ce jour, la saisie ou la restitution de fonds
ont concerné d’anciens chefs d’États (en vie
ou décédés), des dirigeants ayant maille à
partir avec la justice internationale (tel Charles
Taylor, dont l’UE a gelé des fonds en 2004),
ou faisant l’objet d’une offensive politique
de la part de la communauté internationale
(tels les talibans ou Saddam Hussein dont des
avoirs ont été saisis). Aucune procédure n’a en
revanche abouti à l’encontre de chefs d’État
en fonction.
C’est bien là la spécificité de l’enquête ouverte
par le Parquet de Paris, d’autant que le pays
dans lequel est intentée cette procédure, en
l’occurrence la France, entretient des relations
privilégiées avec les dirigeants incriminés.
Les responsabilités de la France dans l’enrichissement illicite de ces dictateurs sont
d’ailleurs indéniables. De nombreuses entreprises françaises, comme Total, Bolloré ou
Bouygues, profitent ainsi de ces régimes corrompus pour remporter des marchés publics
juteux et piller les ressources tant financières
que naturelles de ces pays.
Il ne faut pas non plus oublier que la France
cautionne à ses frontières deux paradis fiscaux
et judiciaires comme Andorre et Monaco.
Si le recouvrement de fonds détournés et exportés illégalement soulève des questions pratiques et juridiques, il soulève donc surtout des
questions d’ordre politique.

« En finir avec la… rupture »
Si le président français n’a de cesse de vouloir en finir avec la «repentance» concernant
la période coloniale, en revanche, nombreux
sont les observateurs qui attendent de voir les
premiers signes d’une rupture» tant annoncée
dans la gestion des affaires franco-africaines.
Pour un Nicolas Sarkozy qui a reçu succes-

sivement à l’Elysée Omar Bongo et Denis
Sassou Nguesso à peine quelques semaines
après son investiture : « Si, chaque fois
qu’il y avait des enquêtes judiciaires il fallait
arrêter les relations, on ne les aurait pas
arrêtées uniquement du côté africain, si vous
voyez ce que je veux dire ». Le ton est donc
donné. Interrogé sur la plainte, le président
français a également affirmé que la justice
devait faire son travail. Soit. Mais la laisserat-il ouvrir une information judiciaire contre
ces deux chefs d’États qu’il dit « apprécier »
pour ce qui est de Sassou, et être un ami pour
ce qui est de Bongo ?
Déjà, Thierry Moungalla, conseiller spécial du
chef de l’État congolais, intervenait en juillet
dernier sur le plateau de 3A Télésud (télévision
diffusée par satellite), comme pour mettre en
garde les autorités françaises. À la question
de savoir si la plainte ne risquait pas d’altérer
les relations entre le Congo et la France, il
répondait : «Il est évident que si nous continuons sur ce mode-là, ces affaires ne peuvent
pas rester sans conséquence sur la relation
entre nos deux États». Voila donc un exemple typique des relations franco-africaines tellement perverties que chaque partie semble
avoir les pieds et les mains liées, la souveraineté des États en étant pour ses frais. À voir
leurs réactions, les deux pontes de la Françafrique semblent toutefois bien embarrassés. Si,
selon nos informations, le président gabonais
ne décolère pas de l’ouverture d’une enquête,
Sassou Nguesso lui, n’hésite pas à l’affubler
de «relents […] de colonialisme, de néocolonialisme, de racisme et de provocation» [sic]
et à se défausser sur d’autres dirigeants du
monde qui, en France, possèdent également
des résidences de luxe. L’élève Sassou a bel
et bien dépassé le maître Bongo, dans l’art cynique et caricatural d’inverser les rôles et de
se faire passer pour la victime. Qui a réinstallé
ce même Sassou au pouvoir par les armes en
1997 si ce n’est la France pour préserver ses
intérêts, notamment pétroliers ? Quelle est
la finalité de la procédure judiciaire lancée à
Paris sinon permettre aux Congolais (entre autres) de bénéficier enfin des ressources de leur
pays ? Enfin, si des dirigeants du monde possèdent effectivement en France des résidences
de luxe, combien sont-ils à être à la tête de
pays aussi pauvres que le Congo ?
Selon Thierry Moungalla, toujours sur 3A
Télésud, cette démarche judiciaire a tout bonnement pour objectif de «nuire» au Congo,
analyse aisée à comprendre puisque le clan
Sassou confond à l’envi ses propres intérêts et
ceux de l’Etat congolais.
Au-delà des discours, c’est bel et bien un combat contre la corruption, la malgouvernance
et l’impunité qui est lancé à Paris, combat qui
pourrait donner l’occasion à la France de se
mettre enfin en conformité avec ses engagements de solidarité internationale.
Antoine Dulin et Olivier Thimonier

Benjamin Moutsila, délégué national de la FCD

« Arrêter le cycle de l’impunité »
Billets d’Afrique. Qu’espérez-vous en
déposant cette plainte ?
Benjamin Moutsila. Nous espérons que
les responsabilités individuelles du pillage des ressources de notre pays seront
sériées et les coupables jugés. Nous
espérons également rendre aux populations les dividendes de leurs richesses
naturelles et ramener à sa juste valeur
la dette de notre pays, car il est plus que
temps d’enclencher un véritable développement afin d’enrayer la paupérisation et inverser l’émigration vers
l’occident.
BdA. Quel est le sens du combat que
vous menez ?
B. M. Nous voulons arrêter le cycle de
l’impunité au détriment du bien-être des
populations et remettre la justice au cen-

tre de la démocratie. Une nouvelle classe
politique doit voir le jour au Congo,
avec des valeurs de probité, de morale
et le sens du bien public. À travers la
plainte, notre démarche est à la fois judiciaire, économique mais également
politique. Il faut en finir avec les kleptocraties, congolaise et plus généralement africaines.
BdA. À qui ces biens pourraient-ils être
restitués ?
B. M. Ces biens et avoirs bancaires doivent bénéficier aux générations futures.
Ils pourraient être placés et injectés
dans des systèmes de codéveloppement
touchant directement les populations
sans passer par les gouvernants (prompts
aux détournements) et en associant la
société civile.

Congo-Brazzaville : toujours plus pauvre
Pays de 4 millions d’habitants sur 342 000 km² (11,7 hab/km²), le Congo a un PIB (en
2005) de 3 236 milliards de francs CFA soit 4 933 millions d’euros (1 233 d’euros/hab.)
Sa production pétrolière de 268 000 barils/jour, en fait le 36e producteur mondial et
lui a procuré des recettes de 1 047 milliards de francs CFA soit 1 596 millions d’euros
(82 % des recettes budgétaires) en 2005. Le pétrole représente 93 % des exportations, auxquels il faut ajouter le bois (5 %), la potasse, le zinc, l’uranium, le phosphate
et le gaz naturel.
La dette publique du Congo s’élevait toutefois en 2005 à 4 329 milliards de francs CFA
soit 6 600 millions d’euros (soit 113 % du PIB). Le Congo est quant à lui le 142e pays
le plus corrompu sur 163 selon l’Indice 2006 de Perception de la corruption de Transparency International.
Autre chiffre éloquent, il est le 140e pays le moins développé sur 177, selon l’indice de
développement humain 2006 du PNUD. En effet, le Congo ne dispose que de 0,2 médecins pour 1 000 habitants (OMS, 2004), pour une espérance de vie de 52 ans (et
une mortalité infantile de 108 pour 1 000). Les dépenses publiques de santé sont encore plus faibles qu’au Gabon puisqu’elles ne représentent que 2,5 % du PIB (OMS,
2004).
Aide française
En 2005, l’aide française s’élevait à 6,9 millions d’euros, auxquels il faut ajouter une
subvention d’ajustement structurel de 26 millions d’euros. Elle a été portée à environ
115,8 millions d’euros sur la période 2007-2011.
Surtout, la France a annulé, en 2005, 782 millions d’euros de dette congolaise et rééchelonné 943 millions d’euros de créances dans le cadre de l’initiative PPTE (Pays
pauvre très endetté) dont bénéficie le Congo depuis 2004. En 2006, 65 millions d’euros
de dette commerciale ont également été annulés.
Business français
La France était en 2006 le premier fournisseur du Congo (30 %) et son troisième client
(3,6 %) derrière la Chine (45,7 %) et les États-Unis (34 %).
Les importations françaises sont constituées principalement de pétrole, de grumes
et autres bois.
La France y est le premier créancier et le premier investisseur.
Plusieurs groupes français sont établis dans le pays de longue date : Total (pétrole),
CFAO (distribution), STB (forêt), Bolloré (activités portuaires), Bouygues (BTP), le Crédit lyonnais.
No 162 n Octobre 2007 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Centrafrique

Complicité de crimes de guerre
L’ONG Human Rights
Watch vient de publier
un rapport détaillant les
crimes commis par les Forces
armées centrafricaines (Faca)
sur les populations civiles.
Il confirme la complicité de
l’armée française.

B

illets d’Afrique a déjà rapporté comment la ville de Birao au nord-est de
la Centrafrique avait été incendiée et
pillée par les militaires centrafricains dans le
sillage des bombardements aériens des mirages français (Billets d’Afrique, n°157). Le
rapport de HRW établit que les exactions systématiques contre les populations civiles du
nord de la Centrafrique remontent au moins à
la mi-2005. Depuis, le bilan est lourd : plus
de 10 000 maisons incendiées, des centaines
de civils abattus, «disparus » ou torturés,
et au moins 200 000 personnes en fuite qui
tentent maintenant de survivre en brousse
ou dans des camps. Le rapport souligne que
«les forces françaises se trouvent souvent désagréablement proches des exactions commises par leurs homologues de la RCA» mais
que «généralement, elles semblent continuer

comme si de rien n’était, se refusant à voir ce
qui se passe sous leurs propres yeux». Il dénonce également l’impunité totale dont bénéficient les troupes responsables, à commencer
par la garde présidentielle qui dépend directement du président François Bozizé, et le «silence presque absolu» des autorités françaises sur ces violations des droits humains qui
relèvent de la compétence de la Cour pénale
internationale.
Interrogés par l’AFP (14 septembre) sur le
contenu du rapport, l’état-major français a
daigné réagir. Le capitaine de vaisseau Christophe Prazück a confirmé que «les militaires
français n’ignorent pas qu’il y a des exactions
en République centrafricaine, mais ils ne détournent pas les yeux et agissent chaque fois
que c’est possible». Ainsi «au mois de juillet, un cycle d’instruction d’une unité de la
garde présidentielle conduit par des soldats
français» aurait «été interrompu, cette unité
faisant l’objet de suspicions sur son comportement».
Toujours au mois de juillet, «une autre unité
de la garde présidentielle au comportement
inacceptable à Birao où plusieurs personnes
ont été molestées» aurait été «relevée et sanctionnée». En juillet toujours, d’après Jeune
Afrique (16 septembre), le président Sarkozy
en personne aurait décidé de mettre fin à la

coopération avec la totalité de la garde présidentielle centrafricaine. L’armée française estime sans doute être quitte des accusations de
complicité de crimes de guerre à bon compte.
Sauf que...
À supposer que ces mesures tardives soient réelles, elles ne sauraient clore le dossier.
Reste d’abord à vérifier qu’une coopération
officieuse n’ait pas pris le relais de la coopération militaire officielle, comme il est d’usage
en ce genre de circonstances. D’autre part, si
les militaires et mercenaires «intouchables»
de la garde présidentielle sont les auteurs
principaux des crimes commis, le rapport de
HRW atteste que d’autres troupes des Faca,
avec lesquelles l’armée française poursuit sa
coopération militaire, ne sont pas en reste.
Qu’en est-il également de la présence des
gendarmes français, pointée par le rapport,
auprès de l’Office central de répression du
banditisme (OCRB) ? Cette structure est
qualifiée par l’ONG comme, «une unité de
police paramilitaire mise sur pied pour gérer le
problème du “banditisme” dans la capitale»
et qui «procède à des exécutions sommaires
de “rebelles” et de “bandits” présumés avec
une régularité inquiétante, souvent en public».
Rappelons enfin que la coopération militaire
n’est pas uniquement «technique» ou limitée
à des tâches de formation. Le général Bozizé

Au Tchad aussi ?
HRW a également publié un rapport sur
le Tchad en juillet dernier, consacré aux
enfants soldats,
«Trop jeunes pour la guerre. Les enfants
soldats dans le conflit tchadien ». L’armée
et les forces paramilitaires tchadiennes
ont, dans leur rang, des mineurs, dont certains âgés de 8 ans seulement. Comme
l’a expliqué un officier de haut rang de
l’armée nationale tchadienne (ANT) aux
enquêteurs de HRW : « Les enfants soldats
sont idéaux parce qu’ils ne se plaignent
pas, ils ne s’attendent pas à être payés
et si vous leur dites de tuer, ils tuent (...)
Le [président] Déby a du mal à trouver
des soldats disposés à combattre pour lui
mais les enfants, ils font ce que vous leur
dites de faire. »
Cette fois-ci, l’action de la France, qui
préside le groupe de travail du Conseil de
sécurité des Nations unies sur les enfants
et les conflits armés, est saluée par HRW.
À l’automne dernier, Michèle Alliot-Marie
(à l’époque ministre de la Défense) aurait

adressé, à ce sujet, une lettre confidentielle
à Idriss Déby – difficile de faire moins –,
« lettre que Déby aurait ignorée ». Notre
ministre aurait pourtant menacé de retirer
les troupes françaises ! Mauvaise liaison
postale ? Négligence du président tchadien dans le dépouillement de son courrier ? On n’ose pas croire que ces menaces n’aient pas été prises au sérieux...
Toujours est-il que le problème est resté
quelques mois en l’état, le gouvernement
tchadien continuant de nier la présence
d’enfants au sein de ses troupes,
concédant à la rigueur, en février 2007, que
« certains Tchadiens sont très petits » (RFI,
10 mai 2007, cité par HRW).
Il a finalement changé d’avis et cédé aux
pressions de l’Unicef avec laquelle il a
signé, en mai, un accord pour la démobilisation des enfants soldats. 413 enfants
ont en effet été démobilisé depuis. Tous
anciens combattants du FUC (Front uni
pour le changement), rébellion récemment
ralliée (pour partie) au régime Déby, mais

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2007 n No 162

aucun ne provenant de l’armée nationale.
Depuis, l’Unicef n’a eu l’autorisation de
visiter qu’une seule base militaire. HRW a,
en revanche, recueilli les confidences d’un
haut gradé qui a confirmé que la plupart
des enfants seraient cachés ou envoyés
au front pour ne pas être démobilisés.
On ne sait pas si le nouveau ministre de
la Défense, Hervé Morin, a repris à ce sujet une activité épistolaire secrète avec le
dictateur tchadien. Le départ des troupes
françaises ne semble en tout cas plus
d’actualité, au contraire : il s’agit maintenant d’inviter les petits copains européens.
Selon le Statut de Rome de la Cour pénale
internationale (CPI) adopté en juillet 1998,
et entré en vigueur au Tchad le 1er janvier
2007, le recrutement d’enfants de moins
de 15 ans ou leur utilisation dans des hostilités, sont considérés comme un crime de
guerre. Quelle est la qualification juridique
pour une puissance néocoloniale qui persiste à chaperonner ce genre d’armée ?

est flanqué d’un général français qui joue le
rôle de conseiller présidentiel très polyvalent.
Des officiers français fournissent également
«une aide à la planification et à la conduite des
opérations» (Libération, 1er décembre 2006).
Et c’est bien l’armée française qui a encadré
sur le terrain les dernières opérations de reconquête du nord de la Centrafrique.
Contrairement à ce que laisse entendre l’étatmajor parisien, les exactions des forces centrafricaines ne sont pas seulement des actes
isolés. Le rapport de HRW met en évidence
que, depuis 2005, les incendies de villages et
les exactions ininterrompues contre les populations civiles du nord relèvent bien d’une
stratégie de terreur délibérée visant au «déplacement forcé de la population civile». Non
pas des dérapages de quelques soudards, mais
«une tactique de représailles et de contreinsurrection des forces de sécurité», à caractère
largement ethniste, qui vise à priver les rébellions du nord des éventuels soutiens qu’elles
pourraient trouver parmi la population civile.
En 2005, Jeune Afrique (17 juillet 2005)
signalait que «des militaires français de
l’opération Épervier, basés à N’Djamena au
Tchad, ont directement aidé les Forces armées
centrafricaines (Faca) à “nettoyer” les zones
de l’ouest du pays, frontalières avec le Cameroun, où sévissent d’anciens miliciens partisans du président Bozizé». Les hélicoptères
français ont continué ensuite à transporter les
troupes centrafricaines dans le nord du pays.
Quelques mois plus tard, une source à l’état-major affirmait : «Nos hommes n’ont été témoins
d’aucune exaction (Libération, 14 décembre
2006). Le rapport de HRW relate pourtant
«certaines des exactions les plus graves»
commises dans le village de Ouandja, incendié
malgré la présence de militaires français, trois
jours avant cette déclaration militaire.
Après la reprise de Birao en mars, Libération
(7 avril 2007) s’interrogeait : «Que s’est-il
passé ? Qui est responsable de cette vague
de destructions ? (...) l’armée française (...)
accuse les rebelles. » Selon le rapport de
HRW, les rebelles de l’UFDR ont effectivement visé «les maisons des fonctionnaires
ou celles de personnes perçues comme étant
progouvernementales», mais la majeure partie des incendies, qui a touché 70 % des habitations de Birao, est à mettre sur le compte
des représailles des Faca. La question qui se
pose est donc bien de savoir quelle part les
officiers français ont pris dans l’élaboration
et la mise en œuvre prolongée d’une
stratégie militaire criminelle qui ne paraît
pas étrangère à l’héritage colonial de notre
armée, et que l’on a vue à l’œuvre ailleurs.
Et si nos officiers n’ont rien à se reprocher,
pourquoi avoir, jusqu’à la publication du
rapport de HRW, nié les exactions commises
par les forces centrafricaines et tenté de les
attribuer aux rebelles ?
Victor Sègre

Tchad

À qui appartient
le Tchad ?
Le Conseil de
sécurité des Nations
Unies a approuvé
le déploiement d’une
force mixte ONU-Union
européenne dans l’Est du
Tchad « pour protéger les
civils touchés par le conflit
au Darfour voisin ». Une force
internationale qui ne devra
pas confisquer l’avenir des
Tchadiens en stabilisant le
régime criminel d’Idriss Déby.

S

i le Tchad doit avoir un avenir qui
lui appartient, il faut que cesse toute
intervention extérieure empêchant la
société civile et la véritable opposition politique de le construire à leur guise. Les deux
appellent à un dialogue national incluant tous
les groupes politico-militaires jusqu’ici tenus
à l’écart.
Ils n’attendent pas de la communauté internationale que celle-ci décide à leur place, mais qu’elle facilite un tel dialogue, dit
inclusif, en assurant la sécurité nécessaire
à sa tenue. Par ailleurs, à l’issue de ce dialogue, ils préconisent l’organisation d’une
élection présidentielle, condition sine qua
non à la paix, même si tous les éléments
de la société civile ne le crient pas encore
sur les toits.
Le récent accord signé, le 13 août dernier,
entre les partis politiques de la majorité et
de l’opposition en vue du «renforcement
du processus démocratique au Tchad »
n’aborde pas cette question du dialogue
inclusif. Il ne mentionne que la tenue de
futures élections législatives.
La société civile n’a pas été associée à cet
accord. Dans ces conditions, si cet accord
devait aboutir à la mise en place d’un
gouvernement, chacun sait ce qu’il en résulterait : Idriss Déby, resté au pouvoir,
associerait à un gouvernement de transition les seuls éléments «achetables» de
son opposition politique.
Les groupes politico-militaires continueraient à se battre, et le Tchad en resterait à
la situation actuelle. Redoutable perspective !
De son côté, l’Union européenne laisse

à la France la maîtrise des décisions au
sein de l’institution pour ce qui concerne
le Tchad. Paris, qui n’est pas favorable
à l’inclusion des politico-militaires dans
un dialogue national, est hostile à tout ce
qui pourrait contribuer à écarter l’actuel
président tchadien. Elle compte décider
elle-même qui pourrait (au mieux de ses
intérêts) le remplacer.
Dans l’attente du (probable ? Possible ?)
futur déploiement d’une force hybride
Union africaine-Nations unies au Darfour, le déploiement, dans l’est du Tchad,
de cette force internationale à dominante
française pèsera considérablement sur les
événements.
Qu’il soit nécessaire de protéger les populations civiles tchadiennes (et les réfugiés
soudanais par la même occasion) menacées par une situation régionale dramatique n’est pas contestable. Mais que ce
rôle de protecteur serve de paravent pour
soutenir le régime au pouvoir dans son excolonie est inacceptable.
Dans la situation qui est aujourd’hui la
leur, les Tchadiens ont besoin qu’on leur
tende la main et non un piège. L’accord
du 13 août dernier en est un, comme l’a
qualifié l’opposant Ngarlejy Yorongar.
Un accord salué par la France.
«Le seul moyen d’aider les Tchadiens,
c’est d’amener rebelles et dirigeants à la
table des négociations. Mais ça, ce n’est
pas à l’ordre du jour» affirme Dobian
Assingar, président d’honneur de la Ligue tchadienne des Droits de l’homme
(FIDH).
Sharon Courtoux

Dettes
La Banque mondiale a publié son
rapport Global Development Finance
2007 contenant l’actualisation des
principaux chiffres concernant la
dette des pays en développement. La
dette extérieure totale desdits en 2006
s’élève en 2006 à 2 850 milliards de
dollars, ce qui représente 110 milliards
de plus qu’en 2005. Quant au service
de la dette extérieure en 2006, le montant atteint 540 milliards de dollars,
soit exactement le montant de la dette
extérieure totale en 1980.

No 162 n Octobre 2007 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

Salves
Soudan-Darfour

Incroyable mais vrai
Après avoir renoncé
(depuis bientôt cinq
ans !) à prendre des
sanctions contre le président
soudanais Omar el-Béchir,
l’assassin du Darfour, la
«communauté internationale»
menace des groupes
rebelles de sanctions s’ils
n’obtempèrent pas à ses
injonctions.

L

es participants à une réunion internationale sur le Darfour ont lancé
vendredi un appel à tous les groupes rebelles pour qu’ils participent aux
pourparlers de paix intersoudanais du 27
octobre à Tripoli, sous peine de sanctions»
nous annonce l’AFP. La menace de sanctions à l’égard de rebelles qui critiquent
les conditions dans lesquelles les pourparlers d’octobre s’engagent vient d’abord du
secrétaire d’Etat adjoint américain John
Negroponte, suivi avec enthousiasme par
le ministre soudanais des Affaires étrangè-

res Lam Akol. Rappelons qu’à ce jour les
crimes et exactions de l’armée soudanaise
et ses milices janjawid n’ont pas cessé:
déplacements forcés, massacres, viols et
bombardements… C’est d’abord le pouvoir soudanais, à l’origine de la situation
au Darfour et de son prolongement dans
le temps, qui mérite des sanctions. Il en
a souvent été question mais toujours sans
résultat. Le conflit au Darfour n’est certes
pas si simple à décrypter, il s’inscrit dans
un contexte régional complexe, dont il
faut connaître l’histoire pour en suivre les
méandres. Il a, inévitablement, empiré, réveillant ou ravivant tous les antagonismes
de fraîche ou ancienne date. Il n’empêche
que son principal responsable demeure à
Khartoum.
Les menaces de sanctions brandies lors de
la réunion à l’ONU visent surtout le chef
du Mouvement de libération du Soudan
(MLS) Abdel Wahid al Nour. Ce dernier
(réfugié en France depuis trois ans) estime
nécessaire, avant de s’engager dans des négociations, la matérialisation d’un cessezle-feu entre belligérants et le casernement
des milices janjawid et de leurs supplétifs.
Ces exigences semblent raisonnables, le

moins que l’on puisse exiger de Khartoum,
dont la volonté d’aller vers la paix est loin
d’être démontrée ! Une ultime revendication du MLS concerne le pays dans lequel
les discussions devront se tenir. Il estime
que le choix doit revenir aux Darfouri, et
que la Libye n’est pas le «meilleur choix».
Là encore on ne peut lui donner tort.
Il reste à évoquer la nécessité d’inclure la
société civile du Darfour dans les négociations, une exigence des Darfouri, à qui on
ne peut d’évidence que donner raison.
Le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, ne s’est pas associé aux menaces de sanctions adressées à
Abdel Wahid al Nour. Après avoir tenté
de convaincre le chef rebelle de se rendre
à Tripoli le mois prochain, il s’est contenté
d’assurer qu’il ne l’expulserait pas. On
aurait souhaité qu’il jette un coup d’œil
en arrière afin de mieux comprendre ces
revendications : elles correspondent aux
capacités du président soudanais à promettre sans jamais honorer, et à celles de la
«communauté internationale» à le laisser
faire. Incroyable, il semble ne pas y avoir
pensé.
Sharon Courtoux

À fleur de presse
Paru dans le Monde

« La justice internationale oubliée
des négociations sur le Darfour »
Extrait de l’article de Philippe Bolopian paru dans le Monde du 23 septembre 2007.
« Dommage, murmure Luis Moreno
Ocampo, le procureur de la Cour pénale
internationale (CPI). Aucun (des ministres des 26 pays qui ont assisté à une
réunion sur le Darfour, vendredi 21 septembre à l’ONU) n’a publiquement appelé
à l’arrestation d’Ahmed Haroun, secrétaire
d’État soudanais aux Affaires humanitaires,
et d’Ali Kushayb, un chef janjawid (les miliciens du Darfour soutenus par Khartoum),
tous deux sous le coup d’un mandat d’arrêt
de la CPI pour crimes contre l’humanité.»
Et Luis Moreno Ocampo de déplorer
dans l’article : «Je crains que le silence
de la plupart des États et des organisations
internationales sur le sujet ait été compris
par Khartoum comme un affaiblissement de

la détermination internationale en faveur
du droit et des arrestations». «Soucieuses
de mener à bien le déploiement au Darfour d’une force militaire de 27 000 hommes, l’ONU et l’Union africaine évitent de
s’opposer publiquement au Soudan sur la
question des inculpations […]».
Mais «avec Ahmed Haroun en charge des
camps, il n’y a pas de solution possible»,
s’exclame M. Moreno Ocampo. «Comment organiser une mission humanitaire?
C’est comme traiter avec Goebbels pour
démanteler les camps de concentration»,
dit-il. Signe qu’il se croit à l’abri de toute
sanction, le gouvernement soudanais
a nommé M. Haroun coprésident d’un
comité chargé d’enquêter sur les violations des droits de l’homme.
«J’ai eu tort, mais nous n’en avons pas parlé», a reconnu le ministre français des Af-

12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2007 n No 162

faires étrangères, Bernard Kouchner […].
«On ne peut pas, sous prétexte que nous
avons besoin de mettre en oeuvre cette force,
oublier que nous avons une justice internationale», a-t-il admis après une rencontre
avec M. Moreno Ocampo.
Tandis que la communauté internationale
tente de consolider un processus de paix
fragile, la violence a repris autour des
camps. «Cela ressemble à un chaos, mais
ce n’en est pas un. J’ai des raisons de croire
que c’est une opération dans laquelle Ahmed
Haroun joue un rôle clé», a déclaré le procureur de la CPI.
Sharon Courtoux
[Ocampo a raison sur toute la ligne.
Kouchner «a eu» terriblement tort. Il
pourrait se rattraper. S ’il ne le fait pas, il
faudra s’en souvenir.]

Burundi

Uri Inyambo Burundi
Le pourrissement
politique fragilise,
chaque jour un peu
plus, l’accord de
cessez-le-feu signé en
2006. Les rumeurs de coup
d’État et un régime devenu
autoritaire favorise le retour
du spectre de la guerre.

L

ongtemps le Burundi fut cité comme
une anormalité africaine. En effet,
le conflit qui y faisait rage depuis
1972 avait ceci de particulier qu’il était l’un
des seuls en Afrique à ne dissimuler l’ombre d’aucune puissance étrangère. Ce petit
pays, au cœur des Grands Lacs, était juste le
réceptacle des scories des éruptions de violence des pays des alentours.
Ainsi, dans la foulée de la sous-région, le
Burundi fut victime de l’ethnicisation de sa
vie politique, dans les mêmes termes que
le Rwanda, son voisin et cousin. Sur cette
base, trente ans durant, les massacres, assassinats, batailles de rue, jalonnèrent le quotidien des Burundais, et les victimes se comptèrent par centaines de milliers. Cependant,
la violence générale du pays fut ponctuée de
périodes plus calmes, voire de sursauts démocratiques laissant à chaque fois espérer le
retour définitif de la paix.

Fin d’une guerre de dix ans
Ainsi, en août 2005, des élections promues
par une médiation internationale mirent fin
à une guerre de plus de dix ans, celle éclatée en octobre 1993 à la suite de l’assassinat
de Melchior Ndadaye, président démocratiquement élu six mois plus tôt. Deux partis
ethnistes (CNDD-FDD et PALIPEHUTUFNL), proches du Hutu Power, étaient
alors entrés en rébellion contre le pouvoir
et l’armée majoritairement tutsi. Jusqu’en
2003 le pays fut en proie à une insécurité
généralisée, 300 000 civils périrent dans les
violences. À la surprise générale, C’est le
CNDD-FDD qui remporta les élections de
2005, contre l’autre grand parti du pays le
Frodebu (Parti hutu non rebelle, de M. Ndadaye). Peter Nkurunziza fut élu président de
la république sur la base d’un programme
de réconciliation nationale excluant toute
mention ethnique.
De fait, depuis 2005, la vie politique burundaise a changé et n’oppose plus un parti
hutu contre l’Uprona (parti Tutsi), mais
deux partis hutu entre eux (Frodebu et

CNDD). Cette réorganisation a été accompagnée d’alliances venant torpiller le dogme
ethnique, puisque Peter Nkurunziza en bien
des situations s’est fait l’allié de son voisin,
Paul Kagamé. Toutefois, après la courte
euphorie qui a suivi son accès au pouvoir,
le président s’est retrouvé au centre d’une
réalité bien contrastée. Car le pays souffre
d’un sous-développement parmi les pires
du monde, et ne dispose que de très peu
d’atouts économiques. Chaque citoyen pouvait donc constater que, malgré quelques
grandes annonces, la vie quotidienne et ses
duretés restaient inchangées.

Intransigeance du Palipehutu FNL
Dans ce contexte, Peter Nkurunziza devait
encore faire face à la négociation avec le Palipehutu FNL d’Agathon Rwaza, la plus ancienne rébellion hutu du pays, ayant refusé
systématiquement tout cessez-le-feu jusquelà. Ce parti est aussi le plus engagé dans le
combat ethnique. Ses dirigeants, au mépris
de toute logique politique, ont délibérément
refusé de s’inscrire dans le processus de dialogue du pays. Mais avec la victoire de leurs
ex-alliés rebelles, le CNDD, le FNL se retrouvait dans une impasse. C’est pourquoi,
Agathon Rwaza malgré son idéalisme mystique, signa en novembre 2006 un cessezle-feu avec le gouvernement. Mais le FNL
est un mouvement pauvre, dont les combattants, peu nombreux et très peu disciplinés,
confondent bien souvent leur activité avec
un simple banditisme violent. L’accord de
2006 ne fut jamais appliqué, ni même dénoncé par une partie de la rébellion. Ainsi, le
FNL se scinda en deux branches concurrentes. Parallèlement, Peter Nkurunziza devait
faire face à son tour à l’explosion du CNDD
et à la défiance de plus en plus violente du
Frodebu condamnant son autoritarisme.
Usant de méthodes policières ainsi que de
l’assimilation de ses propres troupes (exFDD) au sein des forces nationales, le président imposa au pays un régime autoritaire
qui fait l’objet d’une contestation grandissante des habitants. Dans ce contexte, où les
rumeurs de coup d’état se succèdent, l’objectif des élections de 2010 apparaît encore
assez flou. Car les négociations avec le FNL
pour l’application du cessez-le-feu de 2006
patinent et viennent même de s’envenimer
avec la soudaine disparition des négociateurs du FNL. Bien sûr, ceux-là ne peuvent
espérer gagner un jour le pouvoir par la violence. Leur force est trop faible, et le mouvement est sous le coup d’une accusation
internationale pour le massacre revendiqué

de Gatumba en août 2003. Mais à la faveur
de tout imprévu politique, la persistance de
leurs actions (embuscades, vols de bétail,
assassinats) leur assurerait une place à la
table des négociations. Car la politique du
continent tout entier, souvent favorisée dans
ce sens par des médiations extérieures, s’est
bâtie sur une culture de l’impunité. Peu importe à la communauté internationale que
parmi les FNL se cachent d’ex-Interhaamwe, si un jour l’obtention de la paix exige de
les pardonner, ils le seront. Mais de quelle
paix parle-t-on ? Celle qui occasionne la
satisfaction des gouvernants occidentaux,
surtout heureux de se voir félicités pour la
signature d’un accord, méprisant ainsi les
profondes frustrations des peuples victimes,
condamnés à se voir dirigés par les tortionnaires de leurs fils, de leurs parents au nom
de la «stabilité du monde» ?
Enfin, il y a la pauvreté. Au Burundi, comme
ailleurs, la misère est telle, que la confrontation à la réalité impose une évidence. Rien
ne se réglera tant que la vie quotidienne sera
encore et toujours une lutte. Peut-être moins
violente qu’une rafale d’AK 47, mais tout
aussi meurtrière, l’accumulation du chômage, de l’ennui, de la maladie, de la faim,
transforme chaque journée en un combat
pour la survie.
À Bujumbura, la guerre fut d’abord une lutte de pauvres. Or, le contexte économique
n’a guère changé depuis trois ans, il a peutêtre même empiré. Parallèlement, la mission
de maintien de la paix de l’ONU (ONUB)
vient de s’achever, laissant le pays seul face
à ses propres démons militaires. Ainsi, deux
branches du FNL viennent-elles de se livrer
bataille début septembre à Buterere, quartier
du nord de Bujumbura, faisant 21 morts…
Alors de jour en jour, insidieusement,
comme une fatale répétition de l’histoire, le
spectre du pourrissement politique laisse de
nouveau «apparaître le pire, c’est-à-dire la
guerre».

Help wanted
Dans ce contexte, bien plus qu’une intervention armée, c’est d’argent, d’apurement de
dette, de partenariats économiques et d’objectifs de gouvernance dont a besoin la nation burundaise. En la matière, si la France
n’y fut jamais présente militairement, elle
s’honorerait de susciter de l’aide pour ce petit pays oublié au seul nom du secours de sa
population, et de l’urgence absolue consistant à ne pas laisser le Burundi retomber tout
seul, dans SA guerre.
Vincent Munié

No 162 n Octobre 2007 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 13

Salves
Burkina Faso

La mémoire interdite
de Thomas Sankara
Le Burkina Faso
commémore, ce
quinze octobre,
le xxe anniversaire de
l’assassinat de Thomas
Sankara. Une célébration,
sous tension, qui cristallise
une nouvelle fois les
passions autour de la
mémoire de ce chef d’État
exceptionnel, symbole
d’intégrité.

C

e quinze octobre sera marqué dans
plusieurs pays par le souvenir
de ce dirigeant révolutionnaire
dont le bref exercice du pouvoir, de 1983
à 1987, rayonne encore sur le continent
africain. Mais à Ouagadougou, cette
célébration promet de cristalliser une
nouvelle fois les passions autour de la
mémoire de ce chef d’État singulier, symbole d’intégrité, dont l’exemple continue,
vingt ans après, d’agiter la vie politique
du Burkina Faso. De nombreuses formations politiques se réclament aujourd’hui
de l’idéal sankariste, face au régime de
Blaise Compaoré, qui, en retour, depuis
son accession au pouvoir à la faveur du
coup d’État sanglant du 15 octobre 1987,
ne parvient pas à se soustraire à l’ombre
immense et accusatrice de Thomas Sankara.
Thomas Sankara défie les ans et continue de faire l’actualité en nourrissant la
réflexion sur l’annulation de la dette des
pays africains, la lutte contre le néocolonialisme et la corruption, la moralisation
de l’administration, la promotion des
femmes et des jeunes, la santé, la scolarisation… Autant de dossiers sur lesquels
le Burkina Faso a régressé depuis vingt
ans. Altermondialiste avant l’heure, Thomas Sankara, bénéficie aujourd’hui d’un
capital de sympathie qui s’étend bien audelà des frontières du Burkina, comme
en a attesté le forum social de Bamako
en 2005, et la jeunesse n’en finit pas de
brandir l’image idéalisée de son «Che
africain». Blaise Compaoré, élu démocratiquement et à vie par le jeu d’astuces
électorales, doit composer avec l’embar-

rassant souvenir de son prédécesseur. Et si la première volonté de
l’autoproclamé «Rectificateur de
la révolution» fut d’enterrer les
années Sankara sous une chape de
plomb, il fut aussi contraint de récupérer cette mémoire vivace, en
proposant par exemple, en 2001,
puis en 2006, d’ériger un mausolée à la mémoire de Thomas Sankara, ce qui reste un vœu pieux.
Dans cette tentation de contenir
la mémoire de Sankara, le régime
organise ce quinze octobre un
colloque international sur la démocratie et le développement en
Afrique. Une célébration coûteuse et tapageuse de l’accession au
pouvoir de Blaise Compaoré, qui
sert surtout de prétexte aux autorités pour refuser aux sankaristes
les lieux publics devant accueillir
leurs manifestations. Mais l’interdit de mémoire qui pèse sur
Sankara ne peut tenir. Avec une
tranquille assurance, le président du Comité d’organisation du xxe anniversaire
de cet assassinat, le journaliste burkinabé
Chériff Sy, estime que «si les partisans
de Blaise Compaoré ont décidé de faire
le festin de l’assassinat de Thomas Sankara, ce ne sont pas les sankaristes qui
les en empêcheront».

Mémoire confisquée
De nombreuses personnalités du monde
entier participeront à cette commémoration qui rassemblera tous les partis sankaristes. Contre une mémoire confisquée
par le pouvoir, les organisateurs proposent
notamment un symposium international
pour définir ce qu’est le Sankarisme et en
mesurer les résonances aujourd’hui. Et si
ces manifestations sont vouées au succès
populaire, à l’image des projections de
deux nouveaux documentaires consacrés à Thomas Sankara qui ont été prises
d’assaut dans la capitale, ces rencontres
se feront dans la tension. Le vingt-huit
septembre, le chanteur et animateur de
la radio Ouaga FM, Sams’k le Jah, a vu
son véhicule incendié. Menacé de mort
depuis qu’il ressuscite le souvenir de
Sankara auprès de la jeunesse, il illustre
ainsi les failles et l’impuissance d’un régime qui tente aujourd’hui de redorer son

14 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2007 n No 162

Thomas Sankara : « Nous préférons un
pas avec le peuple que dix pas sans le
peuple. » Photo D.R.

blason. Blaise Compaoré, pompier pyromane, ne désespère pas d’obtenir le
prix Nobel de la paix en tentant de faire oublier son rôle prépondérant dans
les conflits de Côte d’Ivoire, de Sierra
Leone, du Liberia. En quête d’une nouvelle virginité, son image d’assassin de
Thomas Sankara devient pesante. Mais
cette mémoire interdite n’en finit pas de
ressurgir, à mesure que la justice avance. En 2004, le général John Tarnue a
raconté devant le tribunal spécial des
Nations unies en Sierra Leone, comment Compaoré a organisé cet assassinat. En 2006, le Burkina a été condamné par le comité des Droits de l’homme
de l’ONU pour «traitement inhumain»
contre la famille Sankara qui réclame
un procès sur cet assassinat. Officiellement, Thomas Sankara est mort «de
mort naturelle». Mais il semble que ce
soit plutôt sa vie qui reprenne naturellement un rôle de premier plan au Burkina Faso.
Rémy Rivière

À lire

L’or oublié de l’Afrique
L’un des rares livres sur le
sujet, L’Or africain est une
plongée vertigineuse dans
un secteur de production
qu’aucune règle ou presque
ne régit et qui donne lieu
à une véritable course
contre la montre entre les
compagnies d’extraction.

É

crire un livre n’est pas toujours aisé.
L’écrire collectivement l’est encore
moins. Celui-ci a cette particularité
qu’il a été rédigé à partir d’un premier projet de François-Xavier Verschave. Décédé
en juin 2005, celui-ci n’avait pu mener son
projet à terme. L’exercice n’était donc pas
facile. Toutefois, Gilles Labarthe, journaliste et déjà auteur du Dossier noir n° 20 sur
le Togo, a su exprimer sa propre plume, tout
en faisant une place à celle de F.-X. Verschave, le citant et mettant ainsi en valeur le
travail original de celui à qui ce livre tenait
tout particulièrement à cœur.
À partir de l’exemple de la mine d’or de
Sadiola au Mali et de l’enquête de la documentariste Camille de Vitry sur les conséquences humaines et environnementales de
son exploitation, ce livre propose un zoom
arrière sur les acteurs de l’exploitation de
l’or en Afrique, les réseaux et les circuits financiers qu’ils utilisent, afin de mettre à nu
cet autre secteur du pillage des richesses du
continent africain. Véritable livre-enquête,
L’or africain repose sur un minutieux travail
de recherche que Gilles Labarthe, journaliste
spécialisé sur les questions de criminalité
économique en Afrique, avait déjà abordé,
pour avoir notamment enquêté à Morila,
une autre cité minière du Mali.

Afrique, continent stratégique
L’un des rares sur le sujet, ce livre documenté nous plonge donc dans l’exploitation
de cet or africain qui, avec ses 600 tonnes
par an, représente environ le quart de la production annuelle mondiale. Son exploitation
(l’Afrique détient la moitié des réserves
d’or mondiales identifiées) est quant à elle
très juteuse : la part des recettes qui revient
aux États est minime, parfois nulle ; la main
d’œuvre est très bon marché ; les mouvements syndicaux vite réprimés et les normes
environnementales, pas appliquées ou peu
contraignantes ; sans compter la flambée
qu’a connu le cours du minerai précieux ces
dernières années.
Le livre nous amène ainsi à Sadiola et à

Morila (Mali), au Ghana, en Afrique du Sud
ou au Botswana, pour constater le cynisme
des compagnies minières et leurs « méthodes d’exploitation héritée de l’apartheid ».
Les conséquences environnementales liées
à l’utilisation du cyanure et du mercure
pour purifier le minerai sont «inhumaines».
L’auteur remonte ensuite les filières du commerce légal de l’or, pour découvrir les filières
parallèles, les trafics transfrontaliers, les sociétés off shore et le rôle des paradis fiscaux
dans le blanchiment de capitaux dont l’or est
un des principaux vecteurs. Il nous apprend
que la Banque mondiale (BM), censée œuvrer au développement des pays africains,
constitue le plus gros investisseur dans l’extraction de l’or, livrant à une poignée de multinationales américaines (telle Newmont Minin), canadiennes (telle IamGold), anglaises
ou sud-africaines (telle AngloGold), 80% des
ressources aurifères du continent.

La ruée vers l’or
Il faut dire qu’à partir des années 1990, avec
la fin de la guerre froide et la libéralisation
des économies africaines sous les injonctions de la BM et autres plans d’ajustements
structurels du FMI, le secteur a littéralement
explosé.
La France, elle, y apparaît quelque peu marginale. Après la « razzia coloniale », Gilles
Labarthe montre dans le chapitre « la part
de la Françafrique » comment le Bureau de
recherche géologique et minière (BRGM)
a quadrillé l’ensemble du pré-carré français
pour permettre une exploitation qui a parfois
alimenté les caisses de partis politiques. La
présence d’Areva dans ce secteur révèle les
passerelles avec le lobby nucléaire, tandis
que des groupes comme Bouygues, offrent
en sous-traitance leurs services aux grandes
compagnies étrangères.
L’enquête nous mène également en République démocratique du Congo où les conflits
armés sont directement alimentés par le trafic de l’or. L’auteur consacre un gros chapitre aux opérations qu’y mènent les banques
suisses. Il faut dire que Gilles Labarthe est
suisse lui-même, ressortissant de ce paradis
fiscal en plein cœur de l’Europe, une des
principales plaques tournantes des trafics
d’or, mais aussi de diamants et autres pierres
précieuses.
Comme pour boucler la boucle et ne pas
laisser le dernier mot aux trafiquants, cette
enquête se termine par un point sur les différentes mobilisations au nord comme au sud,
pour une exploitation raisonnée et contrôlée
de la ressource aurifère.
Au-delà de l’enquête de fond sur un sujet
difficile, la grande force de ce livre est proba-

blement dans le témoignage qu’il offre, pour
les générations futures, de la mobilisation des
ressortissants de Sadiola et de nombreuses
autres villes minières d’Afrique.
Olivier Thimonier
Gilles Labarthe, L’or africain. Pillages,
trafics & commerce international,
Survie-Oxfam France-Agir ici,
Agone, 224 p.
Sortie le 13 octobre 2007.

Remise à niveau
Après le fameux discours de Nicolas
Sarkozy à Dakar, Adame Ba Konaré, historienne et épouse de l’ancien président
malien Alpha Oumar Konaré, a invité
les historiens africains à participer à la
rédaction d’un manuel d’histoire sur leur
continent destiné à « mettre à niveau »
les connaissances du président français
sur l’Afrique.
Nicolas Sarkozy avait affirmé que
l’Afrique était à la marge de l’Histoire,
immobile, stationnaire. Adame Ba
Konaré explique qu’elle veut inviter ses
« collègues historiens à produire chacun
un article dans son domaine de compétence avant fin 2007. Lorsque les textes
seront rassemblés, nous en ferons un
recueil à paraître courant 2008. Et nous
prendrons les mesures adéquates pour
acheminer un exemplaire de cet ouvrage
collectif vers le président Sarkozy et les
autorités françaises, afin de les mettre
à niveau de connaissance avec l’histoire de l’Afrique». Même si, depuis
longtemps, quantité d’ouvrages ont été
publié sur l’histoire du continent, on ne
peut que saluer cette initiative. Mais
d’autres travaux littéraires, en préparation, s’attachent à «nettoyer» le fond de
la pensée de Sarkozy. Et il y a du boulot
pour passer au Kärcher les vieux poncifs
et autres imageries coloniales.

No 162 n Octobre 2007 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 15

Salves
Cameroun

La jeunesse relève la tête
Le vieux clientélisme
impuissant à cacher
la ruine du patrimoine
public alors que la jeunesse
se révolte pour l’accès à
l’eau et l’électricité.

L

e lundi 17 septembre la ville
d’Abong-Mbang, à l’est du Cameroun, non loin de la frontière avec
la Centrafrique, a été le théâtre de violents
incidents qui ont fait plusieurs morts et de
nombreux blessés. Une première manifestation avait eu lieu le vendredi précédent.
Le mécontentement est dû à l’absence
d’eau et d’électricité dans cette ville.
Celles-ci sont fournies que très sporadiquement depuis plusieurs mois. AES-Sonel, depuis sa privatisation au profit d’un
groupe américain est de plus en plus incapable de répondre aux besoins des Camerounais en électricité. L’acquéreur, à des
conditions très avantageuses, de ce réseau
vétuste et sinistré par une gestion étatique
corrompue, ne s’est soucié que d’engranger des bénéfices. La SNEC, compagnie
nationale de distribution de l’eau, en
cours de privatisation, est dans un état

de désastre analogue. Les manifestations
d’Abong-Mbang sont hautement significatives. Elles ont été le fait majoritairement des jeunes lycéens. Le préfet luimême et les gendarmes n‘ont pas hésité à
tirer sur des adolescents, provoquant une
colère qui s’est soldée par l’incendie de la
préfecture, des bureaux de AES-Sonel, de
la SNEC et d’autres édifices. Cette révolte
pour les biens publics montre l’exaspération d’une population pour qui rien n’a été
fait depuis des décennies. L’État camerounais, type même de l’État prédateur,
n’a jamais fait les investissements nécessaires, laissant se dégrader le patrimoine
public, au profit des prélèvements de la
corruption.
Ces manifestations sont d’autant plus remarquables qu’elles interviennent non
dans une région traditionnellement opposante mais dans un fief du pouvoir en
place, qui se repose sur l’engraissement
des élites locales, sans aucune considération du bien-être de la population dans son
ensemble, supposée acquise inconditionnellement. Les autorités affolées par ces
événements surprenants ont immédiatement promis le rétablissement rapide d’une
fourniture suffisante d’électricité. Mais

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Au long de ses 12 pages, Billets d’Afrique décortique ainsi les principaux faits de
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16 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2007 n No 162

la colère populaire, reflet exact de l’état
d’esprit d’une population qui est censée
avoir voté en juillet dernier à une écrasante majorité pour le pouvoir en place, n’a
certainement pas fini de s’exprimer.
La dégradation des conditions de vie est en
effet patente et s’aggrave de façon exponentielle. Lasse de subir un sort misérable,
la jeunesse réclame des autorités qu’elles
remplissent leur rôle de gestion décente
des biens publics. C’est une grande nouveauté et c’est le signe de changements
irréversibles dans les mentalités. Le vieux
clientélisme est impuissant désormais à
maintenir les habitants dans la sujétion.
Au même moment en France, le vendredi 21 septembre au matin, un charter
d’expulsés s’est discrètement envolé pour
le Cameroun avec sa cargaison de sanspapiers, refoulés d’un territoire où ils
avaient espéré pouvoir vivre dignement
après avoir fui le sort qui leur était réservé
sur leur sol natal. Ni la répression, ni
l’expulsion, ne pourront désormais masquer le puissant désir d’un avenir décent
qui anime la jeunesse africaine, prête à
combattre tous les obstacles pour y parvenir. Il faudra en tenir compte.
Odile Tobner
Lettre fondée par F.-X. Verschave

Directrice de la publication : Odile Biyidi
Awala.
Directeur de la rédaction : Raphaël De
Benito.
Secrétaire de rédaction : Janine Sfiligoï.
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