Fiche du document numéro 22664

Num
22664
Date
Dimanche Mai 2005
Amj
Fichier
Taille
702142
Titre
Billets d'Afrique No. 136
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
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Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines
Anciens numéros disponibles sur http://www.survie-france.org

Chirac au Togo :
la politique du pire

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Il s’est passé au Togo depuis notre Édito d’avril
exactement ce que nous redoutions. Jacques Chirac a joué
à fond la carte d’une élection truquée de Faure
Gnassingbé, fils de son « ami personnel », le tyran
Gnassingbé Eyadéma : il a circonvenu l’arbitre principal,
l’organisation régionale CEDEAO (Communauté
économique des États d’Afrique de l’Ouest), et dépêché sur
place une série de “conseillers” en tout genre.
D’innombrables démarches et d’insistants coups
de téléphone ont amené cette CEDEAO initialement
courageuse (elle avait désavoué le coup d’État
eyadémesque) à fermer complètement les yeux
sur l’accaparement du processus électoral par la dictature
en place, notamment l’énorme truandage qui a
accompagné la révision des listes électorales
et la distribution des cartes d’électeurs.
Dans le même temps, la répression multiforme
de l’opposition se poursuivait, et le régime faisait sortir
dans la rue ses milices armées de gourdins cloutés :
celles-ci font immanquablement penser aux Interahamwe
rwandais : espérons qu'elles ne leur sont pas identiques.
L’opposition unifiée (si l’on exclut les partis créés par le
pouvoir) n’a évidemment pas l’intention de se laisser voler
sa victoire : une victoire certaine si le scrutin se déroulait
un tant soit peu selon les règles universellement admises.
Elle n’a cessé de demander à la CEDEAO et, plus
généralement, à la communauté internationale, de faire
respecter ces règles, et pour cela de reporter la date du
scrutin pour mieux vérifier la composition du corps
électoral, garantir le bon fonctionnement des bureaux de
vote et le décompte des résultats.

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Signe de la nécessité de ce report, le ministre
de l’Intérieur du régime a convoqué la presse
et les diplomates à 48 heures du scrutin pour signifier
que sa tenue le 24 avril reviendrait à pousser à bout
un « processus électoral suicidaire », induisant
un affrontement aux dimensions et conséquences
imprévisibles. Ce ministre impudent a été aussitôt démis.
Nous en sommes-là ce lundi matin 25 avril, où nous
achevons ce numéro de Billets. Les avertissements
n’auront pas manqué, ceux notamment de la « coalition
Togo » (une dizaine d’ONG françaises et internationales,
dont Survie) et du Comité de Soutien au Peuple Togolais,
créé dans l’urgence à Paris (medias@soutientogo.org). Vous
trouverez ci-dessous les dernières nouvelles du week-end,
y compris celles que nous a transmises le délégué
que nous avons envoyé sur place (comme l’ont fait aussi
d’autres organisations françaises et allemandes). En
prolongeant l’insupportable soutien à l’une des plus
grotesques dictatures africaines, Jacques Chirac soumet le
peuple togolais à tous les risques. Il en est comptable
devant l’histoire.
Le sont de même, de manière de plus en plus précise,
tous les responsables français qui ont poursuivi en 1994
l’alliance de la France avec le noyau dur rwandais auteur
du génocide. À cet égard, les révélations émises sur
France Culture (voir p. 5), le 22 avril, par le sous-officier
français Thierry Prungnaud sont édifiantes. Ceux qui
misent sur l’éternité de l’impunité devraient se méfier.
François-Xavier Verschave

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4 $

Jour de scrutin, nuit post-électorale :
Lomé coupé du monde,
un peuple abandonné par
la communauté internationale
Comme lors du scrutin présidentiel de
1998, avec le raz-de-marée en faveur de
1
l’opposant Gilchrist Olympio , le peuple
togolais s’est fortement mobilisé pour
interrompre la dictature. Non seulement il
est allé voter, malgré de nombreux
déficits d’organisation, mais la société

!( 5 (
civile (notamment la Ligue togolaise des
droits de l’Homme, LTDH) et les Églises
ont multiplié leurs observateurs sur tout
le territoire. Le mouvement Justice et
Paix, en effet, a su fortement impliquer
les Églises chrétiennes en faveur de la
transparence électorale.

jusqu’au jour du scrutin. Pendant ce
temps, les communicants français
envoyés par Paris géraient la campagne
de Baby Eyadéma avec leur insondable
mépris du “nègre” : « L’avenir, pensez y
Faure ! » ; « Avec Faure, nous serons
plus forts ! ».

Tout ceci malgré les commandos du
régime et les miliciens du RPT (le parti
des Gnassingbé père et fils), qui ont
multiplié les intimidations et les exactions

Le ministre de l’Intérieur François
Boko, qui avait mis en garde dans la nuit
de jeudi à vendredi contre un « processus électoral suicidaire » et avait été

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°

aussitôt
limogé,
s’est
réfugié
à
l’ambassade d’Allemagne – un pays qui,
contrairement à la France, n’est pas
satisfait de ce processus. Comme ce
ministre a continué de dire ce qu’il pensait de la fraude en préparation, le site
gouvernemental republicoftogo.com s’est
mis à traiter l’ambassade allemande de
« base arrière de l’opposition »(23/04).

Togolais de l'
opposition sont prêts en ce
cas à attaquer les symboles de la France
dans ce cas. Le sentiment anti-français ne
cesse de monter. Bravo Chirac ! [FXV]

Parmi les fraudes observées dans la
journée de dimanche : l’opposition a
intercepté une femme qui avait dans son
sac 796 cartes d'
électeurs vierges ; des
cars sont venus du Niger avec des
personnes voulant se faire passer pour
des électeurs togolais ; des circuits de
vote parallèles ont été mis en place, des
militants du RPT ont été surpris en train
de bourrer des urnes, des gens sont
venus voter alors qu'
ils n’en ont pas
l’âge, d’autres ont voté plusieurs fois,
l'
encre sur leurs doigts n'
étant pas indélébile…

Togo : collusion

Nous n’avons eu que très peu de
résultats sortis des urnes. À Lomé, ceux
dont nous avons eu connaissance ressemblent à un plébiscite en faveur du
candidat
unique
de
l’opposition,
Emmanuel Akitani Bob. Un exemple
parmi d’autres, observé par le délégué
de Survie : 250 voix pour Akitani, 6 pour
Faure Eyadéma, 3 pour Nicolas Lawson,
2 pour Harry Olympio.
Autre fait très significatif : le vote
anticipé des militaires, supposés les
fidèles du régime, aurait été favorable à
Akitani,
avant
d’être
évidemment
“rectifié“. Ce serait l’une des causes de la
défection de François Boko.
Nous n’avons pas davantage de chiffres car, peu après la fermeture des
bureaux (17h), l’ensemble des communications téléphoniques ont été coupées,
ainsi qu’Internet : on ne peut imaginer
signe plus clair de la nécessité d’un
vaste tripatouillage nocturne des résultats, sans que l’opposition et la société
civile ne puissent opérer elles-mêmes
leurs décomptes. D’ailleurs, l’armée
n’hésite pas à disperser manu militari les
citoyens qui veulent assister au
dépouillement des urnes et au report des
résultats. Le dernier appel de notre
délégué signalait des tirs dans Lomé…
Une source sérieuse nous indique que
cet “habillage” des résultats se ferait
avec la complicité des observateurs de la
CEDEAO – que l’on n’a d’ailleurs pas vu
très actifs sur le terrain. Ce ne serait
qu’une confirmation supplémentaire de
ce que Jacques Chirac a su circonvenir
cette organisation.
Dimanche soir à Lomé, l’inquiétude
dominait : s'
il y a fraude massive avérée
permettant à Faure de se maintenir sur
son trône, il y aura un bain de sang. Les

1. Fils du premier président élu du Togo,
assassiné en 1963 par Étienne Gnassingbé
Eyadéma.

Dans le dernier paragraphe (sous-titré
Collusion) d'
un article paru dans le quotidien Libération (Présidentielle à haute
risques au Togo, 16/04), Thomas Hofnung cite un « proche du dossier » à
propos de Faure Gnassingbé : « Âgé
seulement de 39 ans, il est en phase
avec la jeunesse de son pays, et il
dispose de la machine bien huilée du
parti au pouvoir, le Rassemblement du
peuple togolais, face à une opposition
divisée. » Le journaliste affirme par
ailleurs que la France envisage
d'
envoyer des observateurs au Togo à
l'
occasion des prochaines élections
présidentielles. Il s'
agirait de « parlementaires familiers du dossier ». Un mafieux
à la tête d'
une « machine bien huilée » et
des « familiers du dossier » complices :
et voilà le travail !
Lors d'
une récente conférence de
presse présentant l'
ouvrage de Gilles
Labarthe, Le Togo, de l'esclavagisme au
1
libéralisme mafieux , le chercheur Comi
2
Toulabor
a déclaré que, selon de
nombreuses sources très crédibles,
Jacques Chirac passe un temps non
négligeable au téléphone avec les chefs
d'
État de la CEDEAO 3 afin de les
« encourager » à ne pas se montrer trop
regardants sur ce qui se passe à Lomé.
Autrement dit, le Président français
exercerait des pressions diverses sur ses
homologues de l'
Afrique de l'
Ouest afin
qu'
ils favorisent le maintien au pouvoir de
l'
actuel système mafieux qui, au Togo,
tient lieu de « gouvernance ».
Notons que la machine bien huilée ne
cesse de tester la tolérance de la
communauté internationale (les pays qui
la composent et les diverses institutions
dans lesquelles ils sont représentés, de
l'
ONU à l'
Union Africaine en passant par
l'
Union Européenne et l’Organisation
internationale de la Francophonie, entre
autres) envers ses frasques. Cette tolérance semble de nature à susciter toutes
les inquiétudes ! Qu’il s’agisse des
tricheries en matière d'
établissement des
listes électorales ou de distribution des
cartes d’électeurs, du non respect des
engagements pris concernant l'
accès de
l'
opposition au contrôle des élections, ou
encore des arrestations arbitraires, on
n'
enregistre pas la moindre protestation.
Faure peut compter sur la collusion

'
de la France (ou du moins
de l’Élysée) pour l'
aider à
maintenir en place la vieille tyrannie qui
détruit la société togolaise. Le peuple
togolais semble ne pouvoir compter que
sur lui-même pour s'
en débarrasser : il
doit se sentir bien seul. Si les effets de
cette collusion devaient conduire à un
embrasement du pays, quelle terrible
responsabilité ! Lorsque nous mettrons
cette publication sous presse, les
élections auront eu lieu. Nous espérons
que ce que nous aurons à ajouter d'
ici là
ne correspondra pas à nos pires
craintes. [Sharon Courtoux]
1. Conférence de presse tenue au Centre
d'
accueil de la presse étrangère (CAPE) le
12/04.
2. Directeur de recherche FNSP, CEAN-IEP
de Bordeaux.
3. Communauté économique des États de
l'
Afrique de l'
Ouest, censée veiller sur le
respect des modalités permettant aux
élections présidentielles togolaises de se
dérouler dans de bonnes conditions.

La mission de Patrick Gaubert
En juin 2003, Patrick Gaubert, président de la LIC(R)A, député européen
UMP, cautionne en ces termes la réélection frauduleuse d’Eyadéma comme
président du Togo : « Il y a un processus
démocratique qui, à notre niveau, se
passe de manière convenable. Ce que
nous voyons n’a rien d’affligeant ni de
suspect. » Il a entraîné dans son sillage
Fodé Sylla. Au même moment, l’ACAT
(Action des chrétiens pour l’abolition de
la torture) parle de « parodie de démocratie ».
Été 2003, dans l’affaire du RER D, la
LIC(R)A de Patrick Gaubert en remet
dans le déchaînement médiatique haineux contre ce qu’elle désigne comme
les « nazis de banlieue » 1, expression
qui aurait dû lui valoir procès et
condamnation, à l’initiative du procureur
de la République, pour diffamation et
appel à la haine de nature à troubler
l’ordre public. Elle ne publiera aucune
rétractation ou excuse après le grotesque fiasco de l’affaire.
En 2004, on retrouve Patrick Gaubert
au Congo-Brazzaville, soutenant la dictature sanglante de Sassou Nguesso dans
ses efforts pour faire juger au Congo
l’affaire des disparus du Beach 1, s’en
remettant aux assassins pour faire justice
aux victimes, tandis qu’un juge français,
qui instruisait à Meaux sur plainte de
familles de disparus, est grossièrement
désavoué par la justice française.
Voici enfin qu’en avril 2005, Patrick
Gaubert est le seul député européen à
s’opposer à la reconnaissance de la

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Traite atlantique comme crime contre
l’humanité. Á la suite de propagandistes
comme Lugan et Pétré-Grenouilleau, il
prétend mettre sur le même pied toutes
les pratiques esclavagistes de l’histoire,
notamment celle des Arabes. Mais où
sont les dizaines de millions de Noirs
dans les pays arabes comme aux
Amériques ? Question de bon sens qui
ne peut rien contre la propagande

pilonnée dans tous les médias.
Un tel acharnement contre les Noirs
est surprenant. Partout où ils sont opprimés, on trouve régulièrement Patrick
Gaubert. Empêcher les peuples noirs
d’échapper à leurs tyrans, stigmatiser les
Noirs des banlieues, s’emparer de
l’histoire des Noirs, tels sont les objectifs
de l’engagement militant de Patrick
Gaubert. Qu’est-ce que les Noirs ont

$ %
Appel à la solidarité avec le peuple togolais en lutte pour récupérer
sa liberté au bout de 40 ans de tyrannie.
Appel lancé par Survie, le 20/04,
à l'
Organisation des Nations unies (ONU), à l'
Union européenne (UE),
à la Communauté économique des États de l'
Afrique de l'
Ouest
(CEDEAO), à l'
Union Africaine (UA), et aux autorités des
pays représentés dans ces institutions, la France en particulier
À l'
approche des élections présidentielles qui doivent se tenir le
dimanche 24 avril au Togo, l'
association Survie, régulièrement informée
de la situation sur place, attire l'
attention sur les réalités que vit un peuple
en lutte pour sa liberté, et sur ses inquiétudes.
Nous rappelons :
- Les irrégularités, notoires, qui entachent la préparation du scrutin,
notamment en matière d'
établissement des listes électorales ou de
distribution des cartes d'
électeurs.
- Le verrouillage de l'
accès aux médias nationaux au profit du candidat
du pouvoir en place, Faure Gnassingbé, et les intimidations dont font
l'
objet les médias indépendants.
- Les graves violations des droits de l'
Homme et les provocations
commises par les forces et milices proches du régime, qui alimentent un
climat de tension déjà extrême, comme l'
attestent les affrontements
violents qui ont récemment opposé les partisans des deux camps en
présence.
- Le refus de l'
UE de se rendre au Togo afin de juger du bon
déroulement du scrutin, décision d'
autant plus regrettable que les
conditions dans lesquelles celui-ci doit se tenir sont, notoirement,
périlleuses. L'
Europe se contente de financer l'
envoi de quelques
dizaines d'
observateurs de la CEDEAO : une présence insuffisante pour
agir effectivement sur toute l'
étendue du pays, et qui n'
est pas de nature
à rassurer les électeurs.
- Les manœuvres diplomatiques de la France tendant à favoriser le
régime en place : selon de nombreuses sources, l'
Élysée exercerait de
fortes pressions sur les chefs d'
État de la CEDEAO afin qu'
ils
s'
abstiennent de désapprouver avec détermination les turpitudes d'
un
système totalitaire prêt à tout pour se maintenir au pouvoir.
- Les informations faisant état de l'
envoi au Togo de parlementaires
français, avec pour mission de superviser le scrutin, dont on peut
craindre qu'
ils se chargent de valider une élection truquée, comme ce fut
le cas par le passé.
- L'
apparente absence d'
intérêt de l'
ONU pour une situation lourde de
menaces. Qui interviendrait au Togo au lendemain du scrutin pour
garantir le calme si le besoin s'
en faisait sentir ?
- Les risques d'
un embrasement généralisé du pays si, comme on peut
le prévoir, la fraude électorale permet à une dictature honnie depuis 40
ans de se maintenir en place. Il serait étonnant que les Togolais,
mobilisés pour récupérer leur liberté, baissent les bras.
Survie demande à l'
ONU, à l'
UE, à la CEDEAO, à l'
UA, et aux autorités
des pays représentés dans ces institutions, la France en particulier, de
poser les actes nécessaires pour que le respect des urnes soit assuré au
Togo le 24 avril. Elle demande au Président de la République, Jacques
Chirac, de respecter les aspirations du peuple togolais à la démocratie, et
de retirer publiquement tout soutien de notre pays au régime dictatorial.

"

3

'
bien pu faire à Patrick
Gaubert pour expliquer une
telle
hostilité
à
leur
égard ?
Apparemment ils ont simplement le tort
d’exister. Comment appelle-t-on cela,
déjà ? [Odile Tobner]
1. Cf. Billets n°128, Le racisme français, ainsi
que le communiqué Disparus du Beach.



3

4 $

!( 5 (

AFP, 09/04 : « Le 7 mars, en pleine crise de succession togolaise, le président de la Commission de l'
Union africaine (UA),
Alpha Oumar Konaré, avait appelé à la “tolérance zéro” envers
les coups d'
État, quel que soit leur habillage. “Si ce n'était le cas,
nous ouvririons la voie à une épidémie de coups d'État, de
révolutions de palais, de manipulations constitutionnelles [...], la
Constitution devenant un alibi pour des dispositions antidémocratiques nourries par des ‘Debbascheries’, du nom de ce
fameux Debbasch, ces nouveaux mercenaires en col blanc”,
avait-il lancé.
Professeur de droit, Charles Debbasch était conseiller du
général Eyadéma, décédé le 5 février. Selon les connaisseurs de
la vie politique togolaise il fut un des artisans des modifications
constitutionnelles qui, après le décès d'
Eyadéma, devaient
“légaliser” l'
arrivée au pouvoir de l'
un des fils, Faure Gnassingbé,
choisi par l'
armée.
Il était également là, en 2002, lors de la modification
constitutionnelle qui avait permis au général Eyadéma de se
représenter à la présidentielle, après 36 ans de pouvoir
ininterrompu, et d'
empêcher son principal opposant, Gilchrist
Olympio, de se porter candidat.
Sur le continent noir, qui, depuis les indépendances des
années 60 a connu nombre de coups réalisés par des
mercenaires en armes, la dénonciation par l'
UA du rôle de
conseillers français pesant sur le cours de l'
histoire africaine est
une première.
Pour Bernard Rideau, conseiller du président sénégalais
Abdoulaye Wade et qui a “fait” plusieurs présidents, dont le
Gabonais Omar Bongo, Gnassingbé Eyadéma et le Congolais
Denis Sassou Nguesso, la première motivation des conseillers
est financière.
“La première motivation est l'appât du gain. Là où vous
gagneriez ailleurs 100, vous allez gagner en Afrique 300 ou 400.
Les Africains sont très généreux. C'est très juteux, et peu de
gens y résistent”, estime-t-il, tout en assurant qu'
il est le
conseiller de Wade en communication et politique “à titre amical”.
Cet ancien conseiller de Valéry Giscard d'
Estaing, qui a
ensuite connu François Mitterrand, est “venu en Afrique par
rencontres, par opportunités”.
Selon Bernard Rideau, qui a lui même travaillé pour Eyadéma
(“je devais le vendre aux Allemands, on le confondait avec Amin
Dada”), le président togolais “n'avait jamais vu de juriste” avant
sa rencontre avec Debbasch. “Debbasch est un personnage
extravagant, mais c'est un remarquable spécialiste du droit public
qui a eu un rôle très important”, dit-il.
À Libreville, on ne compte plus les conseillers français, dont
l'
influence est très variable, et les attributions parfois floues. [...]
Au Cameroun, un ancien ambassadeur de France est resté à
l'
issue de ses fonctions pour devenir un conseiller très écouté de
Paul Biya.

’$
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°

Mais dans d'
autres capitales, on ne trouve pas de “mercenaires en col blanc”. “Les dirigeants africains commencent à
comprendre qu'il leur faut des compatriotes pour remplacer les
conseillers étrangers”, ajoute Bernard Rideau. »
[Voici un homme du sérail, Bernard Rideau, qui passe à confesse et se
met à débiner les petits copains. Est-ce son « chemin de Damas », ou
n’est-ce que l’ultime ruse de Tartuffe – « Oui mon frère je suis un
méchant, un coupable… » – pour éviter de plus redoutables dévoilements ? – OT]

Togo : La libre participation au processus électoral est rendue
impossible
Extraits de la Déclaration de la coalition Togo 1, le 20/04
[...] La coalition est préoccupée en particulier par les atteintes aux droits
humains perpétrées par le gouvernement et ses partisans organisés en
bandes armées :

aujourd'
hui sous contrat avec les ministres de la
Défense et de la Coopération Michèle Alliot-Marie
et Xavier Darcos qu'
il conseille personnellement. “Faure est un
pote et un type prometteur, qui veut faire bouger son pays, mais
ne je suis pas sous contrat avec lui” répond l'
intéressé à
Libération. Avant d'
ajouter : “Mais s'il me demande des conseils,
je les lui donne.” »
[Vous avez bien lu. Un conseiller « personnel » de deux ministres français, et pas n'importe lesquels, conseille également Faure Gnassingbé
lorsque ce dernier le lui demande. Il est bien entendu que Jean-Luc Mano
est libre de faire ce qu'il entend, de ses fréquentations et de ses opinions.
Aussi, à cet égard, répond-t-il sans faux fuyant aux questions de son
confrère. Ceci n'empêche pas de constater, encore une fois, la collusion
entre le Paris d'une politique en cours d'application et le fils héritier du
tyran togolais défunt. – SC]

Gilles Labarthe

- des arrestations arbitraires visant à entraver la campagne électorale
de l’opposition, et notamment la mise en détention de militants d’opposition actifs dans la campagne ;
- des actes de violence politique, notamment le passage à tabac de
partisans de l’opposition, le saccage de locaux destinés à des réunions
d’opposition et l’interdiction de réunion pour certains partis d’opposition ;
- les tentatives de bâillonner les médias privés ;
- de nombreux actes de harcèlement et d’intimidation des partisans de
l’opposition, faisant craindre des représailles post-électorales dans les
circonscriptions ayant voté pour l’opposition.
À une semaine de l’élection présidentielle, la pression ne cesse
d’augmenter et confirme la détermination du gouvernement à empêcher
la tenue d’élections libres et pluralistes. Ainsi, le 15 avril 2005, la Haute
Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication a informé les radios et
télévisions privées qu’elles n’étaient « pas autorisées à assurer la couverture médiatique de la campagne de tous les candidats », ni « à organiser des émissions spéciales ou des débats animés par les candidats ou
leurs représentants ». [...]
1. Amnesty International, ACAT-France, Agir ensemble pour les droits de l'
Homme,
Franciscans International, la Fédération internationale des ligues des droits de
l'
Homme (FIDH), FIACAT, Organisation Mondiale Contre la Torture (OMCT),
Secours Catholique-Caritas France, Survie.

Libération, L'embarrassant cas Jean-Luc Mano, 16/04 (Thomas
HOFNUNG) : « Paris se trouve face à une affaire embarrassante
à la veille du scrutin du 24 avril : le cas Jean-Luc Mano. Selon
plusieurs sources à Paris, cet ancien directeur de l'
information de
France 2 [...] ferait profiter le fils Eyadéma de son expérience des
médias. Or, à la tête d'
une société de media training, Mano est

%

+

Le Togo

de l'
esclavage au libéralisme mafieux
Dossier noir n° 20 d’Agir ici et Survie
Éd. Agone, 2005, 206 p., 12

La face cassée de la République en
salle de chirurgie esthétique ou en
amorce de repentance ?
Le 15 avril, l'
ambassadeur de France
au Rwanda, Dominique Decherf, a
exprimé ses plus vifs regrets pour les
employés rwandais de l'
ambassade
« abandonnés à leur sort » lors du départ
des français du Rwanda au début du
génocide des Tutsi en avril 1994. « La
démarche que j'effectue ce soir est une

franco à Survie

Cette enquête mène le lecteur à la découverte d'
un pays
encore méconnu : le Togo, l'
une des plus longues dictatures
militaires de l'
histoire contemporaine africaine. Dans ce pays
« ami de la France » s’activent depuis plus de quarante ans un
ensemble de réseaux au service d'
une passion commune : le
détournement des fonds publics et le pillage des ressources
naturelles.
En réponse aux thèses persistantes qui voudraient attribuer la
responsabilité du marasme aux Africains eux-mêmes, ce
nouveau Dossier noir de la politique africaine de la France
démonte les principaux mécanismes et jeux d'
influence étrangers
qui ont contribué à ruiner depuis 40 ans l'
équilibre économique et
social d'
une jeune nation, surnommée la « Suisse de l’Afrique »
jusqu’à la fin des années 1970.
Le coup d’État militaire et les récentes pressions diplomatiques
qui ont immédiatement suivi la mort de Gnassingbé Eyadéma, le
5 février 2005, ont encore confirmé le rôle prépondérant des
chancelleries occidentales qui cherchent à garantir leurs intérêts
dans la région.

7 $ "$

11 ans après le début du génocide des
Tutsi rwandais : les regrets du 15 avril
2005.

'.

démarche officielle. Elle bénéficie de
toute l'approbation des autorités françaises », a-t-il déclaré lors d'
une cérémonie
tenue dans les locaux de l'
ambassade à
Kigali.
À cette occasion, son excellence a lu,
sans le commenter, un extrait de À l'orée
de la forêt vierge d'
Albert Schweitzer :
« Le bien que nous faisons est un acte,
non de charité mais de réparation. Pour
chaque homme qui a fait souffrir, il en
faut un qui parte et porte secours. Et
quand nous aurons fait ce qui est en
notre pouvoir, nous n'aurons réparé
qu'une petite partie des fautes com-

,

)+

!

.

mises. »
Comment accueillir cet événement,
pour le moins inattendu ? Avec une
pointe de satisfaction d'
avoir participé
aux efforts qui ont conduit à un début de
reconnaissance d'
une faute indélébile ?
Avec indignation devant cette timide
remémoration d'
une culpabilité restreinte
aux employés tutsi d'
une ambassade qui,
tout en participant à l'
évacuation de
criminels, laisse derrière elle ceux parmi
son personnel qui sont voués à la mort ?
Avec une indignation redoublée en se
rappelant l'
ampleur, l'
étendue, de la faute
commise, qui déborde tellement la part

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$2 6



°

reconnue que l'
on en reste sans voix ?
Avec le sentiment que ce début de
reconnaissance ne pourra en rester là,
ou avec celui qu'
il a été formulé pour
marquer à jamais les limites de ce qui
sera consenti ? Avec la plus grande
curiosité pour ce qui a pu amener à cette
initiative, timide mais effective ? Avec
une curiosité non moindre pour ce qui lui
fera suite ? Sans doute de toutes ces
façons simultanément.

million est escamotée ? Et comment ne
pas prédire que l'
amorce d'
un aveu ne
peut en rester là, tout en craignant qu'
il a
de maigres chances d'
aller à son terme ?
Comment, par ailleurs, alors que des
signes annoncent l'
émergence de
nouveaux éléments à charge de
l'
implication française dans le génocide
des Tutsi rwandais, ne pas s'
interroger
sur les causes d'
un aveu qui ressemble
étrangement à une sorte de tractation ?

Comment ne pas se réjouir de
l'
amorce d'
un aveu indispensable, qui
permettrait à notre pays (qui a prouvé
son peu de goût pour les vérités dérangeantes quelles que soient leurs terribles
réalités), et à nous-mêmes, de relever la
tête ? Mais comment encaisser cet aveu
au rabais, cette reconnaissance d'
une
responsabilité dans la disparition de
quelques personnes alors que la
complicité avec ceux qui ont ordonné et
fait exécuter le plan qui en a emporté un

Comment ne pas pressentir, à l'
heure
qu'
il est, que le souci prioritaire au plus
haut lieu de décision du pays concerne
l'
image de la France – alors que le
temps, qui charrie comme un fleuve
indomptable les débris d'
une épave, celle
de la vérité, et que le besoin citoyen d'
en
rassembler les morceaux, qui ne faiblit
pas, font leur œuvre ? Alors que l'
heure
de vérité approche, difficilement certes
mais sûrement, comment ne pas deviner
que le consentement à un fragment

( ! " ! –

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$

7 $ "$

Interview de Thierry Prungnaud,
adjudant-chef du GIGN (Groupe d’intervention de la
gendarmerie nationale), présent en 1992 et 1994 au Rwanda,
par Laure de Vulpian, le 22/04/2005 sur France Culture
(journaux de 8 h, 13 h et 18 h).
(Les commentaires de Laure de Vulpian ont été résumés entre [ ]).
[Thierry Prungnaud était en 1992 au Rwanda pour y former le GISGP,
Groupe d'intervention et de sécurité de la Garde Présidentielle, calqué
sur le GIGN français.]

T.P. (Thierry Prungnaud) : On a recruté cent cinquante militaires et gendarmes qui ont été testés physiquement et on en a
recruté trente qu’on a formés quatre mois.
L.V. (Laure de Vulpian) : À quoi servaient ces gardes
présidentiels ?
T.P. : Principalement à la sécurité du président et son
accompagnement dans tous les voyages officiels à droite à
gauche dans le pays et à l’étranger.
[Laure de Vulpian rappelle le contexte du Rwanda en 1992, le retour en
force des exilés tutsi depuis 1990. Thierry Prungnaud, dit-elle, a
constaté a posteriori qu’il a lui-même formé les tueurs de la Garde
présidentielle.]

T.P. : Malheureusement oui. Mais bon, j’ai fait mon boulot de
militaire comme on me l’a demandé. Et sans savoir ce qui allait
se passer après, forcément. J’ai eu des renseignements
comme quoi les gars que j’avais formés avaient effectivement
participé aux massacres. Ça, ça fait drôle. Oui.
L.V. : Est-ce que cette garde présidentielle était comme un
escadron de la mort, finalement, au moment du génocide ?
T.P. : Oui, oui, parce qu’ils étaient entraînés, mais vraiment
bien entraînés et je pense qu’ils ont dû massacrer un maximum
de personnes. Oui. Ils étaient craints d’ailleurs. La Garde
présidentielle, le groupe d’intervention principalement, était très
craint parce qu’ils avaient été entraînés par les Français et bien
entraînés. Les gens savaient exactement de quoi ils étaient
capables.
[Plusieurs mois après son retour en France, Thierry Prungnaud est
convoqué pour un debriefing.]

'
dérisoire de cette vérité, et
une opération de chirurgie
esthétique susceptible d'
en masquer le
plus signifiant, ont été préconisés ?
Comment ne pas soupçonner l'
espoir
que le plus dérisoire possible suffira,
quitte à l'
accompagner de quelque
encouragement à en rester là ou de
quelque moyen de dissuasion d'
une trop
forte revendication ?
S'
il n'
est, en effet, pas en notre pouvoir
de réparer les effets de la faute
commise, la reconnaître, et la faire
reconnaître, au nom des victimes, est en
notre pouvoir et de notre devoir. Nous ne
sommes pas puissants. Mais notre
attachement à ce que nous devons aux
victimes est plus grand encore que le
mensonge qui leur nie ce à quoi ils ont
droit. Cet attachement nous engage.
[SC]

T.P. : Un général m’a demandé ce que j’avais vu, ce que
j’avais fait, ce qu’on avait fait, et lorsque je lui ai dit que j’avais
récupéré une liste d’une cinquantaine de noms de notables et
autres qui avaient participé ou organisé des massacres, il m’a
dit : “Écoutez vous oubliez tout, vous ne vous rappelez de
rien”, voilà.
L.V. : Ça voulait dire quoi ?
T.P. : Il fallait que je ferme ma gueule, quoi. [C’était] un général
du ministère de la Défense. Et il m’a bien précisé que je devais
tout oublier.
[En formant la Garde présidentielle, Thierry Prungnaud a été témoin de
l’entraînement de milices civiles par d’autres Français.]

T.P. : Il y a des formations qui avaient également été faites sur
des mercenaires civils à l'
occasion d'
entraînements que
j'
effectuais avec mes stagiaires, où j'
ai vu des militaires
français former des civils miliciens rwandais en 1992 au tir.
Bon, ça c'
est fait plusieurs fois, mais la seule fois où je les ai
vus, il y avait peut être une trentaine de miliciens qui étaient
formés au tir dans le parc de l'
Akagera.
L.V. : C'
est un endroit assez isolé...
T.P. : Effectivement oui, qui était même interdit d'
ailleurs, parce
qu'
il était piégé. C'
est un endroit qui était interdit aux touristes
et aux militaires.
L.V. : Là, vous êtes formel. Des Français formaient des
miliciens en 1992 ?
T.P. : Je suis formel oui. Catégorique !
L.V. : Vous l'
avez vu de vos yeux vu et vous n'
avez pas
d'
autres preuves que ça.
T.P. : Non. Je les ai vus c'
est tout. Je ne peux pas en dire plus.
L.V. : Les milices existaient déjà ?
T.P. : Apparemment, puisque c'
étaient des civils qui étaient
formés. Donc, c'
étaient forcément des miliciens. Les militaires
sont tous en treillis là-bas. C'
étaient des civils.
L.V. : Ces militaires français, c'
étaient qui ? De quelles armes ?
er
T.P. : Je pense que c'
étaient des gens du 1 RPIMa puisque
c'
était l'
unité qui était là-bas. Donc c'
étaient eux qui les
formaient.
L.V. : Ça, la France l'
a toujours nié.

’$
$2 6



°

'

T.P. : Bien sûr. Comme beaucoup de choses d'
ailleurs. Mais
bon, moi j'
affirme : c'
étaient des militaires français qui ont
formé des miliciens rwandais.

les Tutsi, qui les massacraient carrément,
massacraient tous les jours, tous les jours, tous
les jours.

L.V. : Et ça c'
est prolongé, vous pensez ?
T.P. : Je pense, oui. Je pense, je ne me suis pas penché sur la
question en 1992 puisque je n'
étais pas du tout au courant de
ce qui se tramait dans le pays. Moi, j'
étais là pour une
formation. Je pense que ça a dû durer, durer peut être jusqu'
en
1994. Je ne sais pas, probablement.

L.V. : Ils étaient armés ?
T.P. : Les Tutsi ? Pas du tout ils avaient de pauvres sagaies, ils
avaient des cailloux, voilà. Par contre les autres, en face, ils
avaient ce qu’ils voulaient. Ils avaient explosifs, munitions,
grenades, enfin la totale.

L.V. : Ça vous a choqué sur le moment quand vous avez vu ça,
ou pas ?
T.P. : Pas du tout, non. Je voyais des militaires français qui
formaient des civils : c'
est bien, ils leur apprennent à tirer. Je
ne savais pas du tout la finalité du truc. Donc, ça me paraissait
normal.
[En 1994, l’adjudant chef Thierry Prungnaud revient au Rwanda au
sein de l’opération Turquoise. Il fait partie du COS, Commandement
des opérations spéciales.]

T.P. : La mission, au départ, c’était d’intervenir sur des
massacres soi-disant de Hutu qui seraient massacrés par des
Tutsi, et rendus sur place on s’est rendu compte au bout d’une
quinzaine de jours que ce n’était pas du tout ça, que c’était
complètement l’inverse, que c’étaient les Hutu qui zigouillaient
les Tutsi.
L.V. : Qui vous avait donné cette formation de base ?
T.P. : Ben, la formation de base venait de la France en fait, de
mon patron, mais bon, je pense qu’il ne savait pas du tout ce
qui se passait en Afrique. Maintenant, au niveau gouvernemental, je ne sais pas. Je ne sais pas du tout.
L.V. : Vous, vous pensez que le commandant Favier ne savait
pas ?
T.P. : Lui, il ne savait pas non, il savait qu’il y avait un
génocide, mais il était comme nous, il pensait que c’était un
génocide perpétré par les Tutsi sur les Hutu, comme nous,
mais en fait c’était pas ça.
L.V. : Curieuse inversion de la réalité.
[Suit un rappel du contexte de lancement de l’opération Turquoise.
Prungnaud et son groupe s’installent à Kaduha. Que faisaient-ils à ce
moment là ?]

T.P. : On regardait, on voyait les gens tous les soirs qui se
tiraient dessus, on disait bon, tiens c’est les Tutsi qui zigouillent
les Hutu. On avait ordre de ne pas bouger, de ne rien faire,
surtout pas bouger, de rien faire.
L.V. : Alors donc, au bout de quinze jours qu’est-ce qui se
passe ?
T.P. : Alors, tous les jours, on partait avec différentes unités.
En l’occurrence, c’était le 13ème RDP. On allait interviewer les
gens à droite et à gauche et les gens nous parlaient d’une
vallée, Bisesero, où il y aurait des rebelles tutsi armés
jusqu’aux dents. Puis un jour on a désobéi.
L.V. : Pourquoi, c’était quoi les ordres ?
T.P. : Les ordres de notre propre chef, c’était de ne surtout pas
aller là-bas.
L.V. : C’était qui votre chef ?
T.P. : Le commandant Marin-Gillier. Il nous avait interdit
absolument d’aller là-bas. Et nous on a décidé d’y aller.
L.V. : Qui ?
T.P. : Eh bien, les copains du 13ème RDP. Je ne vais pas citer
de noms. On s’est concertés et on s’est dit : “Demain, on va à
Bisesero”. Et c’est là qu’on a découvert le pot aux roses En fait,
c’est une vallée où 10 000 victimes avaient été tuées. Il en
restait 800 dans un état lamentable qu’on a évacués par
hélicoptères à l’antenne médicale de Goma. C’était lamentable,
lamentable. Là, on s’est rendu compte qu’en fait c’était pas du
tout les Tutsi qui tuaient les Hutu, c’étaient les Hutu qui tuaient

L.V. : Alors une fois que vous découvrez ça, qu’est-ce que
vous faites ?
T.P. : Là, on a rendu compte au patron du COS, le colonel
Rosier. Il est venu immédiatement. Il s’est rendu compte de la
situation. On a posté différents personnels tout le tour pour
protéger les gens parce que les miliciens s’étaient postés au
dessus dans les collines pour continuer le travail, pour
continuer à les zigouiller et on a passé la nuit avec eux pour les
ème
REG, qui
protéger. Et le lendemain on a passé le bébé au 6
est venu nous remplacer, et on est reparti après pour d’autres
missions humanitaires et ainsi de suite.
[Nous citons in extenso ce témoignage qui est l’une des toutes premières infractions publiques à l’omertà sur les complicités françaises
dans le génocide de 1994. La Commission d’enquête citoyenne (CEC)
le scrutera dans les détails, dont certains sont peut-être imprécis ou
inexacts (s’agissant notamment de l’opération Turquoise) – ce qui peut
se comprendre de la part d’un acteur de terrain ne disposant pas de
toutes les informations de contexte.
Mais le sous-officier apporte deux confirmations d’une extrême
importance : des soldats français ont formé les miliciens du génocide,
un point ultra-sensible que la Mission d’information parlementaire s’est
obstinée à nier et sur lequel la CEC a apporté de nouveaux
témoignages et précisions (cf. L’horreur qui nous prend au visage,
Karthala, 2005, p. 28-39, 163-166, 253-255) ; la hiérarchie militaire
avait intoxiqué les soldats de Turquoise en leur expliquant que les
génocidés étaient les génocidaires, et vice-versa.
Ce témoignage peut être lu au premier degré, comme celui d’un
homme qui ne supporte plus la part de crime qu’on impute à lui-même
et à son groupe. Cela n’exclut pas un second degré : certains militaires
en ont sans doute assez que les plus hauts responsables français de
cette complicité de génocide continuent de nier toute responsabilité,
reportant ainsi sur les exécutants l’appui incontestable de l’armée
française aux génocidaires. En ce cas, le témoignage de Thierry
Prungnaud ne serait pas celui d’un élément isolé. Dans les deux cas,
l’on peut penser que le déballage ne fait que commencer. Enfin ! – FXV]

$ %

"

3



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7 $ "$

Le Figaro, La défense du colonel Bagosora plaide non
coupable, 15/04 (Patrick de SAINT-EXUPÉRY) : « Engagé au
tribunal international d'
Arusha depuis plus d'
un an, le procès du
colonel Théoneste Bagosora, tenu par l'
accusation comme le
“cerveau du génocide” des Tutsis du Rwanda, est entré dans
une phase critique. Depuis près d'
une semaine et sur fond de
négationnisme rampant, la défense est entrée en scène.
Principal conseil du colonel Bagosora, qui plaide non coupable,
l'
avocat français Raphaël Constant n'
a pas hésité, dans sa
déclaration liminaire, à mettre en cause la réalité du génocide
de 1994 : “Le procureur n'a jamais démontré (qu'il y a eu
génocide) onze ans après”, a-t-il lancé face à la cour.
Pour les inculpés, emprisonnés à Arusha, et pour les personnalités rwandaises recherchées en raison de leur participation présumée au génocide, ce procès est celui de la dernière
chance.
La liste des personnalités qu'
entend citer à décharge la
défense témoigne du caractère à haut risque de cette phase du
procès. Y figurent : Jean-Michel Marlaud, aujourd'
hui
ambassadeur de France à Auckland (Nouvelle-Zélande) après
avoir été le représentant de Paris à Kigali en 1994, Johan

’$
$2 6



°

Swinnen, ambassadeur de Belgique en RDR (ex-Zaïre) après
avoir été le représentant de Bruxelles à Kigali en 1994, le
colonel Jean-Jacques Maurin, ancien coopérant militaire français auprès de l'
armée rwandaise, le colonel Luc Marchal,
ancien chef des Casques bleus belges au Rwanda et JacquesRoger Booh-Booh, ancien représentant du secrétaire général
de l'
ONU à Kigali.
Début janvier, le conseil du colonel Bagosora, qui se
revendique de “l'école Vergès d'avant Barbie”, se réjouissait de
la coopération de Paris qui avait promis pour “bientôt” une
rencontre avec Jean-Michel Marlaud et le colonel JeanJacques Maurin.
Dans une tribune publiée le 11 avril dans Le Figaro et titrée
“Paris n'
est pas responsable du génocide”, Jacques-Roger
Booh-Booh, a, lui, confirmé vouloir témoigner prochainement
devant le TPIR après s'
être tu “par humilité”, soutient-il,
pendant dix ans.
Voici dix jours, lors d'
une conférence organisée à Paris, la
probable ligne de défense du colonel Bagosora a été exposée
par plusieurs personnalités s'
affirmant “experts” et ayant
participé à la rédaction d'
un livre collectif intitulé Silence sur un
attentat. Cet ouvrage, inspiré par les milieux négationnistes,
vise à faire porter la responsabilité du génocide sur la rébellion
rwandaise qui, selon les auteurs, serait à l'
origine de l'
attentat
du 6 avril 1994, acte déclencheur du génocide et non acte
fondateur. Au nombre des “experts” cités à l'
appui de cet
ouvrage figurent Me Raphaël Constant, le conseil à Arusha du
colonel Bagosora, et Jean Degli, un ancien avocat de la défense
à Arusha, récemment privé d'
agrément pour malversation.
Le mystère de l'
attentat du 6 avril, qui fut le signal
déclencheur du génocide, n'
a jamais été levé. En charge d'
une
instruction à Paris, le juge Bruguière piétine. “Bruguière ne
e
semble pas pressé de faire avancer le dossier”, affirme M
Laurent Curt, avocat de Jacqueline Héraud, partie civile et veuve
du commandant de bord du Falcon 50 abattu le 6 avril 1994.
Les inculpés d'
Arusha, qui ne font jamais mention du mot
“génocide”, observent “une journée de deuil en mémoire des
victimes” le 6 avril, date de l'
attentat et veille du début de
l'
extermination. »
[Nous citons intégralement cet article de Patrick de Saint-Exupéry qui
résume parfaitement les différentes manœuvres négationnistes du
génocide qui fleurissent chaque année en avril à l’occasion de son
anniversaire. Les secteurs les plus rances de la Françafrique y
rejoignent le cercle non repenti de ses organisateurs et concepteurs,
délivrant son fiel au procès d’Arusha. Tandis qu’à Paris le juge
Bruguière continue de jouer l’Arlésienne.
Cette année, ce lobby a recruté l’ex-représentant de l’ONU et de
Boutros Boutros-Ghali à Kigali, en 1994 : Jacques Roger Booh-Booh,
inlassable serviteur de la dictature camerounaise et grand ami de la
dictature Habyarimana. Tandis que le général Dallaire, chef des Casques
bleus, cherchait à alerter les Nations Unies sur le génocide imminent,
puis en cours, Booh-Booh abreuvait New York de messages lénifiants.
Ce personnage minable règle maintenant ses comptes avec l’officier
canadien, l’un des rares responsables à avoir, durant les faits, manifesté des sentiments humains. Que la Françafrique ait été obligée de
sortir Booh-Booh de son néant pour publier un torchon (Le patron de
Dallaire parle. Révélations sur les dérives d’un général de l’ONU au
Rwanda) aux éditions confidentielles Duboiris (cf. Billets n°128, À fleur
de presse), à fort relent barbouzard, montre qu’elle n’a plus beaucoup
de cartouches dans son fort Turquoise. – FXV]

'0

La Commission d'
enquête citoyenne sur le rôle de la
France durant le génocide des Tutsi propose
(détails in Billets n°133, p. 10.) :

L’horreur qui nous prend au visage
L’État français et le génocide au Rwanda

Coordonné par Laure Coret et François-Xavier Verschave
Karthala, 2 février 2005, 588 p., 32
Géraud de La Pradelle

Imprescriptible

L’implication française dans le génocide tutsi
portée devant les tribunaux
Les arènes, 2 février 2005, 188 p., 19,90
Troisième publication de la CEC :
Édition dirigée par Laure Coret

Rwanda 1994-2004 :
des faits, des mots, des œuvres
L’Harmattan, mars 2005, 205 p., 18,50

Du 21 au 26 mars 2004, à Paris, s’est tenue une Commission
d’Enquête Citoyenne sur l’implication de l’état français dans le
génocide au Rwanda.
Elle a eu et continue d’avoir pour tâche la démonstration ou
l’infirmation de complicités françaises dans le génocide des
Tutsi. Ce n’est pas tout dire. Il reste à comprendre l’avant, il
reste à entrevoir l’après. Il reste à rappeler les mots qui ont
rendu le génocide possible, ceux qui ont préparé ces deux
millions de tueurs à tuer, chaque jour, de huit heures à dix-sept
heures, sans cesser de se marier ni d’accompagner leurs
enfants à l’école. Il reste à décrypter ces autres mots, ceux de
l’armée française qui partout et toujours semble prête à
instruire, assister, enseigner aux troupes d’ailleurs leurs
doctrines dès longtemps éprouvé. Il reste à dénoncer et retenir
les mots des politiques, ceux qui confondent des guerres avec
un génocide, ceux qui systématiquement semble se tromper
d’ennemi et entretenir avec forces moyens des amitiés plus
que coupables. Il reste à tenter de lire et de comprendre les
mots des rescapés, et particulièrement dans ces circonstances
étranges où ils sont recueillis et travaillés à côté de ceux des
tueurs, par un journaliste français. Il reste à tenter, obstinément, de faire passer les mots des morts, de représenter ce
que d’aucuns aimeraient masquer du sceau injonctif de
l’irreprésentable, et de comprendre comment cet interdit est ou
non franchi par l’expérience du théâtre.
Nous l’avons essayé, aux marges de la Commission
d’Enquête Citoyenne, avant et après, lors de tables-rondes, de
conférences, organisés par Aircrige et Survie, du 7 au 27 mars
2004. Une partie de ces textes paraît ici, sous une même problématique : Rwanda 1994-2004. Ils suivent les conclusions de
la Commission d’Enquête, les expliquant ou les commentant,
s’y ajoutant comme en marges, pour mieux comprendre
simplement ce que peuvent les mots, qu’ils servent à défaire
ou à créer.
Voici donc un ouvrage, entre l’histoire et l’écriture, entre
culture et politique, résolument en questions esthétiques,
articulé en moments continus de réflexion autour de faits, de
mots et d’œuvres, aux temps des commémorations.

$
Bons points
– Par sa résolution n° 1 593 du 31 mars,
le Conseil de sécurité a déféré devant la
Cour pénale internationale (CPI) les

auteurs présumés de crimes de guerre et
de crimes contre l’humanité au Darfour.
Il a fallu du temps, mais les États-Unis
ont fini par être contraints de faire passer

au second plan leur hostilité à la CPI
face au scandale continu de ce qu’ils ont
eux-mêmes qualifié de « génocide ».
La diplomatie française a joué un rôle

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$2 6



°

central dans l’adoption de cette résolution, même si, pour sauver la face,
c’est une variante britannique qui a été
adoptée. Comme le souligne un diplomate cité par Libération (02/04), « c’est
un tournant décisif, une date mémorable
pour la Cour pénale internationale, pour
le Soudan et pour l’ONU ». Si la CPI s’en
montre digne.
– Au Niger, le pouvoir a fini par faire des
concessions majeures au mouvement
populaire de protestation contre un programme anti-pauvres imposé par le FMI.
Après avoir été tenté par la manière forte

(arrestation des leaders de la « Coalition
contre la vie chère au Niger »), il a entamé des négociations, au terme desquels
la TVA ne sera pas appliquée à 4 produits de première nécessité sur les 5 visés : farine de blé, lait, tranches sociales
d’eau et d’électricité. Un beau succès
pour la société civile nigérienne.
– Kofi Annan plaide pour une réforme en
profondeur de la Commission des droits
de l'
Homme de l'
ONU, qu’il s’est permis
de critiquer durement. Le Secrétaire
général de l'
Organisation des Nations
unies a déclaré : « Nous faisons preuve

'1
depuis trop longtemps de
complaisance à l'égard de
nos propres capacités » dans le domaine
des droits de l'
Homme, « le fossé entre
ce que nous paraissons promettre et ce
que nous donnons effectivement s'est
agrandi ». Il préconise la création d'
un
nouveau Conseil des droits de l'
Homme
susceptible de combler le déficit, de plus
en plus décrié, en la matière.

(Achevé le 25/04/05, 8h)

( ! " !'''
Mépris

ennemi. D'
où la tentation de recréer artificiellement une lutte néocoloniale contre la France, mais plus généralement contre les
Européens. » (Michèle ALLIOT-MARIE, ministre de la Défense, in

« Je crois surtout que l'
Afrique et les Africains sont en train
d'
évoluer. Nous avons affaire aujourd'
hui à de nouvelles générations de politiques. Ces nouveaux responsables n'
ont pas la
culture de l'
État-nation comme l'
ont les Français ou les Britanniques… On voit réapparaître les conflits entre ethnies pour le
pouvoir. Notre conception de l'
État ne leur convient pas. Et puis,
certains nouveaux leaders ont besoin d'
exister par eux-mêmes.
Leur prédécesseurs ont réalisé la décolonisation. Les suivants
des progrès économiques. Certains pensent aujourd'
hui avoir
besoin, pour affirmer leur personnalité, de se trouver un nouvel

Le Figaro du 13/04, interview d'
Isabelle Lasserre).

$ %

"

[Elle l'a dit. Elle a dit quoi au juste ? Elle a dit qu'il convient que la prise de
conscience sur le continent noir des réalités du mécanisme dit
« Françafrique », et de leurs conséquences, fasse l'objet d'une confusion
entre les turpitudes africaines et l'émergence de cette conscience – ce qui
confirmerait que les Africains ne sauraient organiser leurs sociétés hors
l'égide du monde occidental. Elle a dit que la lutte africaine contre le
néocolonialisme ne peut être qu'un artifice mis au service d'ambitions
personnelles, et non une émergence porteuse d'avenir au sein des
peuples. L'avenir lui répondra. En attendant, je laisse aux Africains le soin
de lui clouer le bec. – SC]

3

Françafrique
Le Renouveau djiboutien (www.mrd-djibouti.org), Djibouti : le
hold-up permanent, 09/04 (Abdourahman A. WABERI) : « À
l'
issue des élections présidentielles de vendredi 8 avril 2005,
aucune surprise n'
était au rendez-vous. Le président sortant, M.
Ismaël Omar Guelleh, élu pour la première fois en 1999, au
cours d'
une élection déjà entachée d'
irrégularités, était le seul
candidat en lice. L'
opposition, légalisée récemment et réunie au
sein de l'
UAD (Union pour l'
Alternance démocratique) avait
appelé au boycott, faute d'
un minimum de garanties. La seule
inconnue était le taux de participation. En l'
absence d'
adversaire
et de quorum de participation requis, le président était assuré
d'
enchaîner un second mandat de six ans. Ainsi va la vie
politique en République de Djibouti.
Ce petit pays de la Corne de l'
Afrique, dernière colonie
française du Continent devenue indépendante en 1977 sous la
férule de l'
autoritaire président Hassan Gouled Aptidon (19771999), abrite la plus grande base militaire française à l'
étranger,
à l'
heure où la crise ivoirienne remet en question ce type de
coopération. Elle accueille également une importante base
militaire américaine, installée dans la foulée des attentats du 11
septembre 2001 aux États-Unis. La position stratégique est le
principal atout de cette petite république forte de 750 000
habitants et dépourvue de richesses naturelles.
Depuis des mois, le président sortant multipliait les sorties
dans les quartiers de la capitale Djibouti et dans les cinq districts
de l'
intérieur, distribuant des subsides, des aides en nature et du

khat, la drogue euphorisante que les gens mâchent dans toute la
Corne de l'
Afrique et au Yémen, tout en accusant les partis de
l'
opposition de tous les maux. Mais malgré les harcèlements, les
fausses promesses et la mobilisation de tous les moyens de l'
état
régalien (les médias, la police, la fonction publique), le taux de
participation est resté en réalité très bas. A preuve, “cet
observateur occidental, basé à Djibouti et qui a requis l'
anonymat, avait estimé, peu avant le scrutin, s'
attendre ‘à des
chiffres de participation mirobolants pour que Guelleh puisse
légitimer sa réélection’” (Le Monde, Guelleh réélu président de
Djibouti, 09/04). Ce témoignage montre combien le régime de
Guelleh, bâti sur la violence et l'
arbitraire, inspire de la peur
jusqu'
en dans la communauté expatriée, essentiellement française, traumatisée encore par l'
affaire Borrel. En effet, à peine le
scrutin dépouillé, le ministre de l'
intérieur, M. Abdoulkader
Doualeh Waïs, s'
est empressé d'
annoncer la bonne participation
devant les Djiboutiens incrédules : “Le taux de participation est
de 78,9 % grâce à la sensibilisation très forte du gouvernement,
aux enjeux très importants et à une campagne électorale active”
(idem). Alors que les observateurs et la presse étrangère,
absente à l'
exception d'
un journaliste du Figaro, contredisent les
déclarations du ministre : “Contrairement aux précédents
scrutins, les files d'attente vendredi devant les bureaux de vote
étaient extrêmement rares” (dépêche de l'AFP, 09/04).
L'
opposition a rejeté les résultats du scrutin, dénoncé les
brutalités policières et donné sa version des faits (“un taux de
participation autour de 10 % à midi”, signale un communiqué du
08/04). Elle exige pour l'
heure la libération de la centaine de
militants et de journalistes emprisonnés, et pour certains blessés.

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$2 6



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L'
avenir est plus en plus sombre avec un président illégitime,
une opposition muselée et un pays qui s'
enfonce encore un plus
dans la pauvreté malgré les retombées des deux bases militaires
et des financements récemment venus de Dubaï. Toute cette
manne financière a été accaparée par le président et son
entourage. “À travers le pays, la grogne monte avec l'augmentation de la misère. De 1996 à 2002, le nombre de Djiboutiens
vivant avec 1,8 dollar par jour a augmenté de près de 10 %” a
constaté l'
envoyé spécial du Figaro. »
Soudan
Libération, Le Darfour éclipsé par la paix au Sud-Soudan, 13/04
(Christophe AYAD) : « De l'
argent et des larmes. Le Soudan a
obtenu la promesse de 4,5 milliards de dollars en 2005-2007
pour reconstruire le sud du pays dévasté par deux décennies de
guerre civile, tandis que le Darfour est plus que jamais en proie à
un huis clos sanglant qui a fait 300 000 morts en deux ans. Toute
la mauvaise foi du gouvernement soudanais, qui signe de la
main droite un accord de paix au Sud, an janvier à Nairobi, et
détruit de la main gauche sa province de l'
Ouest, est résumée là.
Tout le cynisme de la communauté internationale, frappée d'
un
strabisme criminel, aussi.
L'
aide débloquée par la soixantaine de pays présents à la
conférence des bailleurs de fonds d'
Oslo, en Norvège, est à la
fois conjoncturelle, pour éviter une famine, et structurelle
(construction de routes, écoles, hôpitaux). Près de 90 % des
habitants du Sud vivent sous le seuil de pauvreté [...]. Le résultat
de vingt-deux ans de politique de la terre brûlée, exactement
comme celle menée au Darfour.
Raid punitif. Vendredi, deux jours seulement avant la réunion

Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et
l’État colonial, Fayard, 2005.
En lisant cet ouvrage, l’on est saisi d’un sentiment étrange : si les faits
qu’il relate nous sont parfois connus, des anachronismes semblent s’être
glissés dans le récit, sur les dates – il évoque la période 1830-1875
quand on croit lire les événements actuels – et sur l’identité des acteurs :
il cite Guizot, Bugeaud, Tocqueville, Bodichon, Changarnier, Pélissier,
Saint-Arnaud, Lamoricière, quand nous sommes persuadés qu’il s’agit
de Chirac, Belkheir, Villepin, Smaïn Lamari, Zerhouni, B-H. Lévy,
Bruguière, Toufik Mediene, Lang, Attali, Mohamed Lamari, Bianco,
Bouteflika...

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des donateurs, l'
Union africaine (UA) [...] révélait
qu'
un groupe de 350 Jenjawids (miliciens arabes
pro-gouvernementaux) avait dévasté la veille le village de Khor
Abeche, tenu par les rebelles, “pillant, brûlant et détruisant” tout,
sauf la mosquée et l'
école. Selon le communiqué, Khartoum a
tout fait pour empêcher la venue des observateurs de l'
UA, alors
que des menaces d'
un raid punitif circulaient dans la région
depuis quelques jours. [...] Curieusement, le texte n'
a reçu aucun
écho aux Nations unies, comme s'
il n'
était pas question de mettre
en péril la réunion d'
Oslo [...]. Seul Washington a menacé de ne
pas débloquer le 1,7 milliard de dollars promis, faute d'
un
règlement pacifique au Darfour. On n'
en prend pas le chemin. »
[Ça fait un bail qu'on est sur le chemin du cynisme dont il est question
dans l'article de Christophe Ayad. De toute façon, personne ne va passer
ses vacances au Darfour, alors… Quand on aborde la question de ce que
ce cynisme recouvre, on s'entend souvent convié à se soucier davantage
des populations du Sud Soudan. Pour la énième fois, il faut foutre Bechir
et sa clique de tueurs en taule, au plus vite, si on se soucie des
Soudanais, du Nord, du Sud, de l'Est ou de l'Ouest.
Un tel langage vous choque ? Reprenons : il est heureux que le Conseil
de Sécurité ait confié le cas du Darfour à la Cour Pénale Internationale
(CPI). Cependant, le président soudanais a juré devant Dieu qu'il ne
livrerait jamais quiconque à une autorité autre que la sienne. Il est donc
permis de craindre que le processus de mise en accusation, d'arrestation
et de jugement des criminels ait quelque retard à l'allumage.
Il semble par conséquent urgent d'interpeller la communauté internationale sur la question de savoir comment elle compte hâter le
processus afin qu'il aboutisse avant que lesdits criminels ne meurent de
vieillesse dans leurs lits douillets. On pourrait également demander à
Washington (dont l'hostilité à la CPI ne cesse de contribuer à notre
légitime inquiétude) quels sont précisément ses idées sur la question. Et
si l'on ne s'intéresse pas aux Soudanais, mais seulement à ce que le
Soudan peut rapporter, on peut aller sur le site du ministère soudanais de
l'investissement www.sudaninvest.org (.org !) étudier la question. – SC]

Mais la qualité de l’auteur, universitaire, professeur de sciences
politiques et de philosophie, la multitude de références qu’il apporte, et le
souvenir même estompé d’une conquête coloniale aux affres indicibles
nous persuadent rapidement qu’il n’y a pas maldonne. Non, il évoque
bien ce passé lointain, et notre malaise vient de ce que l’histoire a depuis
fait une boucle et nous ressert aujourd’hui, dans presque les mêmes
termes, cette époque que nous avons collectivement commis
l’inadvertance d’oublier. Oui, tout se réitère quasiment à l’identique : la
conjoncture, les prétextes, le discours, les méthodes, les dévastations...
La conjoncture d’abord, la France tourmentée, souffrant d’un sentiment
d’infériorité vis-à-vis de « la Grande-Bretagne, insolente de puissance »
(aujourd’hui, ce sont les États-Unis), une classe politique incompétente,
un pouvoir menacé à l’intérieur et qui trouve dans l’Algérie, « proche et
réputée si riche en ressources naturelles mal exploitées par des
“indigènes” paresseux et barbares, [...] “un Far-West à découvrir” et une
“Californie à exploiter” » (aujourd’hui, on dit « Eldorado »). « Il y va des
finances du pays et surtout de ses capacités à résoudre partiellement la
question sociale », explique Tocqueville, dans un « contexte marqué par
les fréquentes émeutes de ceux d’en bas et par la mobilisation politique
et intellectuelle de ceux d’en haut pour y mettre un terme ». Il a suffi de
deux voyages en 2004 à Alger de l’ex-ministre des Finances Nicolas
Sarkozy pour obtenir des contrats se montant à plus de deux milliards
d’euros, pour des travaux tels que... l’électrification d’une voix ferrée par
Alstom alors en sérieuse difficulté financière.
Le même prétexte ensuite. Il s’agissait jadis d’« assurer la sécurité en
Méditerranée ». Aujourd’hui, ce sont les mêmes termes que les ministres
de l’Intérieur des deux côtés de la Méditerranée avancent pour maintenir
le peuple algérien sous le joug : assurer « la stabilité » et « la sécurité »,
autour de tyrannies moyenâgeuses. Pour justifier la colonisation hier,
une littérature foisonna, racontant les mœ urs coupables de ces
« indigènes », adeptes de « nécrophilie », de « cannibalisme »,
d’« homosexualité », sources de « péril vénérien », portant « dans leur
sang de hideux germes de la mort ». La caractéristique de l’« Arabe »

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est qu’il est « mal civilisé » ; « c’est plus grave [que les Noirs a-civilisés],
disait-on, car cette “mauvaise” civilisation, si intimement liée à sa
religion, est la cause de son impossible domestication ». Il est aussi voué
à l’arriération, sous l’effet du « souffle stérilisant de l’islamisme ». Son
incapacité intrinsèque était, expliquait-on, indiscutable : « Pas de doute,
l’Arabe est le plus incapable des agriculteurs : il n’est bon qu’à gaspiller
et détruire les richesses naturelles de ce Tell ». Dès lors, « priver les
“Arabes” de leurs terres, ce n’est pas violer un droit naturel, [...] car ils ne
sont que les usufruitiers indignes qui utilisent de manière déplorable les
domaines qu’ils occupent sans jamais les exploiter vraiment ». Bref,
l’« Arabe » est une « bête féroce » et, « face aux barbares qui font peser
sur la civilisation une menace mortelle, tout est permis [...] ». Un discours
que ne renient nullement les colons d’aujourd’hui, tel Bouteflika, qui
invoque « l’insuffisance des compétences » pour faire appel à des
renforts français en enseignants, ou Saïd Barkat, ministre de
l’Agriculture, qui assure : « la voie est désormais ouverte aux véritables
professionnels capables de relever les défis de la mondialisation. Je
saisis cette occasion pour exprimer ma satisfaction quant à l’émergence
d’une nouvelle race [sic !] d’agriculteurs. »
Les méthodes enfin. Que deviennent les « Arabes » spoliés ? Aucune
calamité que l’homme ait pratiquée depuis la nuit des temps ne leur fut
épargnée, « repoussés dans ces contrées arides », « exterminés »,
« comprimés », « razziés, « enfumés », soumis à la « famine », leurs
villages détruits, leurs cultures incendiées, leurs cadavres « utilisés à la
fabrication de charbon animal »... Mais, plus magnanime que Bodichon,
Tocqueville préconise, au lieu de l’extermination totale, de seulement
« comprimer les Arabes ». Résultat, de 1830 à 1870, la population est
passée de 3 millions à 2 150 000 habitants. Aujourd’hui, « je suis prêt et
décidé à éliminer trois millions d’Algériens s’il le faut pour maintenir
l’ordre que les islamistes menacent », a dit Smaïn Lamari en 1992,
tandis que son homonyme Mohamed Lamari s’adressa à ses
homologues français en ces termes : « Si vous voulez nous aider, faites
en sorte que l’on parle le moins possible de la situation en Algérie. Parce
que nous allons frapper fort, liquider, éradiquer. Nous avons besoin de
temps, de votre aide, mais aussi de silence. » Et le silence se fit, tandis
que commençait un programme qui valut la mort à 200 000 Algériens,
dont beaucoup de nourrissons, de fillettes, de vieillards...
« Pour venir à bout des “indigènes” dont les résistances armées
compromettraient les projets de colonisation, des auteurs proposèrent
[...] de refouler les “Arabes” jugés dangereux et inaptes aux exigences
du travail moderne, et de les remplacer par des Chinois et des Noirs »,
des « auxiliaires fiables » et « dociles ». Refouler les « Arabes » vers
où ? « Dans les zones les plus arides du désert ». Nous n’étions pas
encore à l’ère du pétrole. Aujourd’hui, comme une réplique maladroite à
ce projet, le ministre actuel de l’Énergie et des Mines, Chakib Khelil,
vient de faire voter une loi sur les hydrocarbures qui cède aux
multinationales étrangères la souveraineté des Algériens sur leurs
ressources. Mieux, il prévoit de faire quitter Hassi-Messaoud à ses
habitants indigènes. Au Nord, des Chinois (70 000 sont jusqu’ici
recensés), assistés par la gendarmerie, sont employés par les nouveaux
colons du Club des Pins comme auxiliaires « dociles » pour extorquer
leurs terres aux petits paysans des domaines agricoles à l’ouest d’Alger.
Des « indigènes » impuissants qui voient se dresser des clôtures autour
de leurs terres, et s’ériger des complexes hôteliers dans des conditions
qui défient toutes les lois.
Une fois la conquête achevée, les peuples « arabe » et « kabyle »
dûment comprimés, l’on s’attela à faire la pédagogie de l’œ uvre : « Mis
en récit de façon pédagogique afin d’atteindre un public jeune, ce
racisme [d’État] fut enseigné et diffusé par les instituteurs de la
Troisième République. » Aujourd’hui aussi, des écrivains mènent cette
même offensive, avec le renfort de députés et du chef de l’État français
même, qui votent en catimini une loi pour que « les programmes
scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence
française outre-mer notamment en Afrique du Nord et accordent à
l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de
ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ».
Un débat public sur ce thème, et sur tous les autres qui concernent
cette histoire tumultueuse passée et présente, règlerait tant de
problèmes. Mais on ne tolère à des gens de débattre que si on les
considère dignes d’humanité. Or, comme l’explique si bien Olivier Le
Cour Grandmaison, « l’État colonial » est « un état d’exception
permanent ». Et vice versa pourrait-on ajouter car, depuis 1992, l’Algérie
vit un état d’exception permanent, que les dirigeants se relaient à justifier
par la propension supposée des Algériens à basculer dans la violence
dès qu’on leur en laisse latitude.

°

'

Coloniser. Exterminer, un livre nécessaire, pour
permettre à chacun d’entre nous de comprendre les
événements et les enjeux que tant de monde s’évertue à brouiller. Un
livre qui rappelle qu’en fermant les yeux sur les abus commis en leur
nom, les Français les ont eux-mêmes subis quelque temps après, les
méthodes pratiquées dans ces contrées lointaines ayant cette fâcheuse
habitude à toujours trouver un champ d’expression dans l’Hexagone,
contre « les barbares de l’intérieur ».
Un livre éclairant, car en décrivant les malheurs d’hier, nous devinons
plus aisément ceux qui sont occultés aujourd’hui. Un livre indispensable,
car il ôte désormais à tous l’argument éculé de l’ignorance : c’est un
signe des temps que les journaux ne se sentent plus concernés par la
mission d’informer, mais par celle de servir la propagande d’un système
transnational des nantis contre les peuples, par la désinformation, la
rétention, la contrevérité... Un livre pour comprendre que cette loi
historicide contre laquelle se sont levés les historiens est un acte
délibéré pour éclabousser les nouvelles générations des crimes
abominables de leurs ancêtres.
Un livre qui laisse l’espoir enfin, au moment où l’on assiste à une
défiance des peuples d’Europe et du Tiers-monde envers leurs
dirigeants. La conjoncture paraît propice à l’éclosion de médias
alternatifs, plus attachés à la vérité, à l’avènement d’une nouvelle classe
politique porteuse de projets dignes de l’humanité, des projets de paix et
de prospérité dans le respect de l’homme... C’est seulement dans ce
contexte que l’on pourra promouvoir l’amitié franco-algérienne, la vraie,
et non celle que préparent aujourd’hui des corrompus avec des
criminels, qui devront tôt ou tard s’expliquer sur l’un des plus grands
crimes contre l’humanité de l’ère moderne, une pseudo amitié qui laisse
les Algériens plus colonisés que jamais... [Lounis Aggoun]

CD Africa wants to be free

Une compilation de soutien à l’association Survie

16 artistes français et africains contre la dictature et le néocolonialisme !
12 , franco de port à Survie, ou distribué par Harmonia Mundi

Directeur de la publication : François-Xavier Verschave.
Directeur de la rédaction : Pierre Caminade.
Comité de rédaction : Lounis Aggoun (LA), Pierre Caminade (PC),
Sharon Courtoux (SC), Christian Loubier (CL), Sisulu Mandjou Sory
(SMS), Victor Sègre (VS), Odile Tobner (OT).
A aussi participé : François-Xavier Verschave (FXV).
Coordination : Olivier Thimonier.
Association Survie, 210 rue Saint–Martin, F75003–Paris –
Commission paritaire n° 76019 – Dépôt légal : mai 2005 –
ISSN 1155-1666 – Imprimé par nos soins –
Abonnement : 20 (Étranger : 25 ; Faible revenu : 16 ) –
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