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Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines
Anciens numéros disponibles sur http://www.survie-france.org
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Parrain Chirac et
Baby Eyadéma 1
La France avait autrefois béni le remplacement de
l’ubuesque dictateur haïtien François Duvalier, alias
Papa Doc, par son fils Jean-Claude Duvalier, marionnette
d’un clan milicien cherchant à prolonger son pouvoir.
Le « règne » de Baby Doc n’a fait qu’empirer la situation
d’un pays torturé.
Le 5 février, sitôt annoncé le décès du tyran togolais
Étienne Gnassingbé Eyadéma, son clan milicien a promu
de manière expéditive à la présidence – avec l’aide
du constitutionnaliste français Charles Debbasch –, l’un
des fils du chef, Faure Gnassingbé. Un Baby Eyadéma.
La troupe a tiré le 12 février sur les manifestants
de la liberté (au moins 5 morts). Durant deux semaines, le
langage hyper-convenu de la diplomatie française cachait
mal la stratégie élyséenne, vieille comme la Françafrique :
celle du « fait accompli ». Il s’agissait de faire durer assez
ce nouveau pouvoir pour lui permettre de faire, en position
de force, de maigres propositions d’ouverture où
s’englueraient une partie des opposants. Et ainsi d’aboutir
à une prolongation indéfinie de la dictature qui fait depuis
quatre décennies le cauchemar des Togolais.
L’acharnement avec lequel l’Élysée prolonge
une Françafrique totalement archaïque va devenir
de plus en plus coûteux pour tout le monde. La France
doit comprendre que c’est le moment de tourner la page.
Elle doit comprendre que « le sentiment anti-français »
qui se répand en Afrique correspond à une prise
de conscience, par les peuples du continent, de la réalité
du rôle de la France dans l’oppression dont ils sont
victimes ; elle doit comprendre que les peuples africains
veulent et doivent s’en affranchir ; elle doit comprendre
qu’elle n'a plus que le temps d’échapper, peut-être,
à la réprobation générale.
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L’Union africaine et l’Union européenne ont dénoncé
le « coup d’État militaire » et exigé des élections libres
au Togo. Leur fermeté a fait céder les putschistes
le 18 février : un scrutin présidentiel devrait se tenir
dans les 60 jours. Encore faut-il s’impliquer fortement
dans l’organisation de ce scrutin, qui selon l’“État de droit”
en vigueur au Togo est aujourd’hui entièrement entre les
mains du clan Eyadéma : si des règles de base ne sont pas
imposées aux putschistes, si l’équité du scrutin n’est pas
précisément contrôlée, on légitimerait une fois de plus
la régénération d’une dictature.
Jacques Chirac est très fortement tenté d’agir en ce
sens : le 5 février, il a dit d’Eyadéma que c’était « un ami
personnel », s’affichant ainsi sans vergogne, à l’instar
de Charles Debbasch, comme un allié de la dictature.
Dans notre République monarchique, hélas, c’est Jacques
Chirac qui dirige seul les relations franco-africaines –
officielles et parallèles. Plus il tardera à mettre un terme
à son soutien inconditionnel aux dictatures françafricaines,
plus il se composera aux yeux des Africains (et du monde)
le masque d’un Leonid Brejnev perpétuant le « Rideau de
fer », ou celui d'un démiurge de la Maison blanche
perpétuant le fascisme en Amérique latine.
1. Cet éditorial actualise le communiqué de Survie en date du
15/02 : Combien de victimes au Togo avant que Jacques
Chirac ne lâche Baby Eyadéma ?
François-Xavier Verschave
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Vers un crash pour Eyadéma ?
Dimas en direct
Face à Olusegun Obasanjo, président
du Nigeria et de l'Union africaine, Baby
Eyadema a commis une erreur décisive.
Le 11 février, il a refusé l'atterrissage de
son avion à Lomé et voulu imposer
comme lieu de rencontre Kara, le fief du
clan à 400 km au nord de la capitale.
Selon la porte parole de M. Obasanjo,
Remi Oyo : « Il était entendu que les
chefs d'État se rendraient à Lomé [...]
Lomé est la capitale et c'est là que se
trouvent les protagonistes de la crise »
(citée par AFP Nigeria, 11/02). La montée de
tension entre les deux pays ne place pas la
junte togolaise en position de force... [PC]
Trois jours après la disparition du tyran
togolais, l'invité de la rédaction de notre
précédente édition, Dimas Dzikodo 1,
lance un appel. Il venait de participer à
une émission de Radio Nostalgie à Lomé
avec deux collègues de la presse écrite.
En compagnie de ces derniers et des
journalistes de la radio, il était barricadé
à l'étage du studio d'enregistrement de la
station. Le rez-de-chaussée était occupé
par des éléments armés de la gendarmerie nationale. Qu'avaient-ils à dire sur
leur présence en ce lieu ? « Eyadéma
est mort, mais nous sommes là ».
Alertées, de nombreuses associations,
dont la nôtre, se sont mobilisées contre
cette agression de la presse togolaise,
par laquelle Faure Gnassingbé tentait à s'y
méprendre de ressembler à son défunt
père Gnassingbé Eyadéma-Fologo (exercice réussi). En une paire d'heures, tout ce
que l'Hexagone – et bien au delà – compte
de hautes instances n'ignorait rien de ce
qui nous était relaté en direct de Lomé.
Le ministre togolais de l'Intérieur a reçu
nombre d'appels téléphoniques destinés
à l'informer de ce qui se passait non loin de
ses bureaux. Il n'était pas au courant…
Mais il a promis de se renseigner auprès
de la police, et il a tenu promesse. Selon
nos informations, le Quai d'Orsay aurait
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reçu copie du rapport de police demandé
par le ministre : la police aurait constaté
que le rez-de-chaussée des locaux de
Radio Nostalgie était occupé par une
secrétaire sereine, et l'étage du studio
d'enregistrement par un journaliste en
train de fumer une cigarette 2. Au
téléphone, le ministre suggérait que s'il y
avait en effet problème à Radio
Nostalgie, ce devait être le fait de
« milices », et non de gendarmes. Nous
apprenions en direct ce qu'il en était : les
gendarmes du régime continuent de se
comporter en miliciens. [Sharon Courtoux]
1. Togo : Faut-il ou non espérer ? JeanBaptiste Dzilan, alias Dimas Dzikodo, termine
cet article en ces termes, que nous
rappelons : « France, qu'as tu fais de ton
engagement de défendre la LIBERTÉ et les
droits de l'Homme dans le monde ? ».
2. Fumer est sans doute dangereux pour la
santé, mais il y a pire : les dictateurs, ceux qui
figurent parmi les amis de la France en
particulier.
Brazzaville,
capitale des forestiers de choc
Le 5 février s’est tenu à Brazzaville un
grand raout international sur la préservation des forêts primaires du bassin
du Congo, aujourd’hui saccagées à une
allure folle par les mafias forestières.
Après les États-Unis, c’est la France qui
prend pour deux ans la présidence du
soutien international aux initiatives de
protection – alors que la Françafrique
chiraco-pasquaïenne est la grande
protectrice des « pillards de la forêt » 1…
Les mafias ne font pas que couper à
tout va les essences précieuses, elles
adorent les contextes hors-la-loi favorisés par les guerres civiles. Comme l’a
montré Global Witness, elles ont joué un
rôle essentiel dans le business du fauteur
de guerres civiles libérien Charles Taylor.
Une enquête de l’ONU a pointé tout
particulièrement le forestier Gus van
Kouwenhoven, champion des deals
armes/grumes au Liberia (cf. Billets n° 99).
Le Conseil de sécurité l’a sanctionné
d’une interdiction de voyager.
Or le ministre congolais de la Forêt,
Henri Djombo (par ailleurs président de
la COMIFAC, Conférence des ministres
en charge des forêts d'Afrique centrale),
a admis le 4 février sur RFI que ce Gus
van Kouwenhoven opérait tranquillement
au Congo-Brazzaville… (avant d’être
laborieusement démenti par son gouvernement). La paix et la forêt sont bien
protégées.
Accessoirement, la participation de
Jacques Chirac à ce raout lui a permis de
dîner en tête à tête avec le criminel contre
2
l’humanité Denis Sassou Nguesso et
de traiter avec dédain, en conférence de
presse, un journaliste qui voulait évoquer
le massacre des 353 “disparus” du
°
Beach. Les dictateurs françafricains
continuent de bénéficier d’un garde
rapproché. [FXV]
1. Cf. Agir ici et Survie, Le silence de la forêt,
L’Harmattan, 2000 ; Arnaud Labrousse et
François-Xavier Verschave, Les pillards de la
forêt, Agone, 2002.
2. Dans son numéro du 10/02 qui s’attarde
longuement sur ce personnage, Le Gri-Gri
International rappelle utilement que Denis
Sassou Nguesso a fait sa formation d’officier à
Cherchell (Algérie), à partir de 1961, soit avant
la fin de la guerre d’indépendance. À cette
époque, l’enseignement militaire était archidominé par les doctrines Lacheroy-Trinquier
de la guerre « révolutionnaire », « moderne »,
« antisubversive », « psychologique », « totale »… développées pendant la guerre
d’Algérie, épanouies dans la co-belligérance
avec les forces génocidaires rwandaises. Ces
mêmes doctrines furent mises en œuvre par
Sassou, ses miliciens et ses légions
étrangères durant la sauvage répression de la
région du Pool (1999-2003).
Reconnaître ses amis...
En novembre 1989, le président comorien Abdallah était assassiné lors d’un
assaut de Bob Denard. En septembre
1995, son successeur Djohar, « ami de
la France » mitterrando-pasquaïenne,
était renversé au profit de Taki, « ami de
la France » chiraquienne, quelques mois
après le changement d’hôte à l’Élysée.
Une crise cardiaque ayant terrassé Taki,
Ben Saïd Massounde devient Président
intérimaire, conformément à la Constitution. Le 30 avril 1999, le colonel francocomorien Azali le renverse, avec l’appui
de la DGSE 1 et du réseau de Bob
Denard (notamment le capitaine Combo,
ex-ennemi d’Azali). Chaque fois, la
France affiche quelque temps des airs
indignés...
En mars 2002, une parodie d’élection
maintient Azali à la tête de l’État
comorien, tandis qu’un processus constitutionnel confédéral transforme la République fédérale islamique des Comores
en Union des Comores. Mais ensuite, les
scrutins île par île sont largement
défavorables au colonel : deux présidents d’île sur trois sont des opposants
au régime azalien ; les assemblées
insulaires ont des majorités hostiles.
Rappelons que la quatrième île, Mayotte,
est toujours sous occupation illégale de
la France.
De multiples témoignages indiquent
qu’au palais présidentiel, les consignes
proviennent moins du « chef de l’État »
que des Français qui l’entourent.
Chaque consultation confirmant le rejet
par les urnes du clan Azali, le putschiste
n’a de cesse de priver les îles des
pouvoirs qui leur reviennent de par la
constitution qu’il a lui-même mise en
place. Le contrôle des forces de l’ordre,
notamment. Ce régime désavoué sait
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tout de même qu’il y a une
ligne rouge à ne pas
franchir vis-à-vis de la population : ne
pas céder l’acquis du 12 novembre 1975,
jour où l’ONU a reconnu, par la
résolution n° 3385, « l’unité et l’intégrité
territoriale de l’archipel des Comores
composé des îles d’Anjouan, de la Grande
Comore, de Mayotte et de Mohéli. »
Depuis cette date, l’occupation française
de Mayotte est donc illégale en droit
international.
Azali vient pourtant d’être reçu en
France. C’est le premier président comorien à y effectuer une visite officielle
depuis l’indépendance. Il explique, lors
d’une entretien avec Tanguy Berthemet
pour Le Figaro (02/02) que l’Élysée lui
répondait jusque-là : « La France ne
fréquente pas de régime infréquentable ».
D’une contre-vérité deux mensonges :
les régimes des Sassou, Eyadéma,
Déby, etc. ne sont pas fréquentables, et
l’on ne voit guère les progrès qu’aurait faits
le régime Azali pour le devenir (même si
la barre n’est pas placée bien haut).
« La question de Mayotte demeure
sensible. Pourtant aucune mention n’en
a été faite par le colonel Azali au cours
de son entretien avec Jacques Chirac à
l’Élysée ce lundi 31 janvier, si ce n’est
pour évoquer la question des visas exigés
des ressortissants de l’Union des Comores qui veulent se rendre à Mayotte. »
(Sœuf Elbadawi, RFI, 01/02). « Nous nous
sommes simplement entendus avec
Jacques Chirac pour qu'il n'empêche pas
une coopération », explique benoîtement
Azali (Le Figaro, 02/02). Il ajoute, concernant
ceux qui tentent clandestinement la traversée : « Le vrai drame est que beaucoup
de nos jeunes qui tentent cette traversée
y trouvent la mort. Mais je n'ai pas de
solution à apporter à ce problème. »
Comme nous le suggérions en
conclusion du Dossier noir n° 19 1, l’État
français commet, par la « reconduite à la
frontière » de ceux qui parviennent à
Mayotte, des « transferts forcés de
population », puisqu’ils ne franchissent
aucune frontière reconnue. Selon les
statuts de la Cour pénale internationale
(CPI), cela relève du crime contre
l’humanité (articles 7.1.d et 7.2.d). Cette Cour
opère pour la première fois la séparation
des pouvoirs politique et juridique en
droit international : la France ayant ratifié
ses statuts, en vigueur depuis juillet
2002, une plainte peut être déposée,
sans passer par l’ONU, contre les
autorités françaises qui se sont rendues
coupables de ces exactions. Chiche ?
Non ! Azali préfère venir quêter
davantage de coopération : notamment
médicale (il est allé visiter Mérieux à
Lyon), financière (une aide bilatérale
renforcée) et diplomatique, pour obtenir
des aides multilatérales. Ce n’est pas
Chirac qui va ménager sa reconnais-
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sance et son appui à ce nouvel « ami de
la France ». N’exagérons pas toutefois la
« nouveauté » : moins d’un an après le
putsch, un changement d’ambassadeur
constituait déjà une reconnaissance internationale. Pour marquer un « nouveau
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départ », la France vient de nommer un
nouvel ambassadeur (Journal officiel,
2
17/02), Christian Job . [PC]
1. Pierre Caminade, Comores-Mayotte : une
histoire néocoloniale, Agone 2004.
2. Ex-directeur de cabinet du ministre de la
1 )2
Coopération Bernard Debré
(1995), ce spécialiste de
l’Outre-mer a été préfet de Wallis et Futuna
(2002). Il a initié l'Accord particulier liant l’État
français, la Nouvelle-Calédonie et Wallis et
Futuna (fin 2003).
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par Emmanuel Cattier
Le 3 février 2005, la CEC, représentée par Géraud de La
Pradelle, François-Xavier Verschave, Annie Faure et
Emmanuel Cattier, a tenu une conférence de presse avec deux
avocats, William Bourdon et Antoine Comte, pour annoncer
essentiellement trois informations :
– La CEC publie son rapport de 600 pages chez Karthala :
L’horreur qui nous prend au visage, sous la direction de Laure
Coret et François-Xavier Verschave.1
– Le président de la CEC, Géraud de La Pradelle, publie un
livre aux éditions Les arènes, Imprescriptible, qui traite du
contexte juridique des plaintes qui peuvent être déposées.1
– Les avocats ont annoncé que des plaintes allaient être
déposées contre X devant le tribunal des armées, au nom de
Rwandais victimes de crimes contre l’humanité commis par
des militaires français.
Les membres de la CEC ont rappelé que la mission
parlementaire sur le Rwanda a réuni des éléments accablants
dans ses annexes – dont certains ont été repris dans le
rapport –, mais que sur les sujets les plus compromettants les
députés ont « botté en touche » : ils ont préféré, en cas de
versions multiples, privilégier la version officielle ou la version
militaire, plutôt que d’enquêter et de proposer leur propre
version des faits.
Les intervenants ont également rappelé les éléments
essentiels dégagés par les travaux de la Commission : le
climat général d’entente entre l’armée française et les forces
armées rwandaises et d’hostilité vis-à-vis des troupes du FPR ;
la continuation des ventes d’armes pendant le génocide au
gouvernement intérimaire rwandais, les exactions de l’armée
française contre les réfugiés du camp de Nyarushishi ; les
rescapés de Bisesero abandonnés durant 3 jours aux
miliciens ; les fortes présomptions de collaboration passive et
active, en zone Turquoise, entre les forces françaises d’une
part, les autorités locales rwandaises et les forces génocidaires
d’autre part, ce qui a entraîné une continuation du génocide
dans cette zone ; enfin, la poursuite du soutien français aux
forces génocidaires après le génocide, notamment au Zaïre.
Les avocats ont expliqué que les plaintes de Rwandais
portaient sur des soupçons graves de complicité dans le
génocide pesant sur des responsables militaires français, pour
des faits qui se situent tous en « Zone humanitaire sûre »
pendant l’opération Turquoise. Ils ont évoqué divers éléments
de ces plaintes, qualifiables de complicité dans le génocide, et
qui peuvent être reliés au contenu du rapport de la CEC. Les
plaintes sont portées contre X, c’est-à-dire de façon non
nominative contre des militaires français impliqués dans
l’opération Turquoise, et sont donc déposées devant le tribunal
militaire. Les autorités judiciaires doivent maintenant se
prononcer sur la recevabilité des plaintes. Les faits sont
imprescriptibles – s’il se confirme qu’ils relèvent du génocide,
du crime contre l’humanité, ou de la complicité dans ces
crimes.
En introduction, Géraud de la Pradelle avait rappelé
brièvement le contexte juridique. Son ouvrage Imprescriptible
montre, avec toute la précision juridique nécessaire, que la loi
française, adaptée par le législateur pour répondre aux
exigences du droit international, permet de traiter les cas
évoqués. Le Tribunal pénal international pour le Rwanda a
toute autorité pour apprécier les décisions françaises
concernant sa propre compétence, et peut même décider de
les reprendre s’il juge que les tribunaux français n’ont pas
répondu aux exigences du droit international.
Les plaintes déposées :
Une première série a été déposée en juin 2004. Il s’agit de
viols de femmes par des militaires français au camp de
Nyarushishi qu’ils étaient censés protéger. Ces plaintes ont été
déposées rapidement avant le délai éventuel de dix ans qui
pouvait leur être opposé, mais pourraient éventuellement être
associées aux plaintes pour complicité dans le génocide si l’on
peut montrer que les faits constitutifs entrent dans la
dynamique génocidaire.
Une deuxième série a été déposées le 16 février 2005. À
cette occasion, un communiqué a été publié par la CEC :
La justice est saisie de l’implication française
dans le génocide des Tutsi au Rwanda.
Le 16 février, des victimes rwandaises du génocide perpétré en 1994
ont saisi la justice française de plaintes contre X, visant en réalité des
militaires français.
La Commission d’enquête citoyenne (CEC) rappelle à cette occasion
que les informations recueillies au cours de ses auditions font peser
sur des agents français, militaires et civils, un soupçon de complicité
de génocide.
Constituée de simples citoyens, la CEC entend rappeler aux Français
que, dans une démocratie, les décisions du pouvoir politique sont
prises au nom des citoyens.
Éprise de justice, la CEC doit cependant souligner que ses objectifs
propres ne sont pas essentiellement judiciaires mais qu’il s’agit :
- D’une part d’informer le public sur la co-belligérance établie de 1990
à 1994 entre la République française et le régime rwandais
génocidaire,
- D’autre part d’amener les responsables politiques de cette cobelligérance à rendre des comptes à leurs concitoyens.
Dans cette perspective, les procédures consécutives aux plaintes
doivent permettre de vérifier les informations réunies par la CEC,
informations qu’elle tient à la disposition de la justice. Les procédures
doivent également identifier au-dessus des simples exécutants les
véritables responsables d’éventuelles complicités de génocide.
Il faut savoir à cet égard que les crimes commis dans le contexte du
génocide sont imprescriptibles et que, par conséquent, les personnes
suspectées peuvent être indéfiniment l’objet de poursuites.
La conférence de presse de la CEC du 3 février, comme le
dépôt de plaintes du 16 février, ont donné lieu à de nombreux
échos dans les médias. Voir à ce sujet le site de la CEC,
rubrique « nouvelles » : www.enquete-citoyenne-rwanda.org .
D’autre part, trois émissions de télévision ont relaté l’événement : sur Canal+, Arte et TF1.
1. Voir Billets n°133, p. 10, les annonces des livres.
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Intervention de
Catherine Coquio
Présidente de l’Association internationale de recherche sur les crimes contre l’humanité et les génocides (Aircrige).
Lors de la conférence de presse de la CEC, 03/02
Je voudrais citer quelques lignes écrites par Primo Levi dans les années 70, à propos du négationnisme et du regain d’antisémitisme qui sévissait alors
en France :
« La France représente un cas particulier : celui d’un pays déchiré aujourd’hui comme hier : déchiré entre la brûlure de la guerre perdue et l’obéissance
à l’Allemagne occupante, la fierté des libertés conquises avec la Révolution et la fermentation persistante du nationalisme mesquin, xénophobe, qui avait
engendré l’affaire Dreyfus… »
Il disait cela dans La Stampa le 20 mai 79. L’article s’intitulait : « Pour que les holocaustes d’hier ne reviennent pas. »
Quelques mois plus tôt, à propos de la publicité faite à Faurisson, il disait encore ceci :
« En raison de son énormité, le génocide pousse à l’incrédulité, au refoulement et au refus. Il est possible que ces tentatives de “réduction” ne
dissimulent pas seulement la recherche du scandale, mais l’autre âme de la France, celle qui a expédié Dreyfus en Guyane, qui a accepté Hitler et suivi
Pétain. »
Primo Levi, on le sait, est mort volontairement en 1987. Il en avait assez de témoigner de son expérience, craignait de n’avoir pu la transmettre de
manière utile – car il croyait à l’utilité du témoignage. Il n’avait pas cessé d’avertir ses contemporains de la facilité de basculer dans le pire ; il n’avait pas
cessé d’évoquer une certaine catastrophe à l’intérieur de la catastrophe : le “consentement” de la masse à la politique du pire, à la pire politique.
Tout le monde sait que la pire politique a eu lieu au Rwanda en 1994. Tout le monde ne sait pas à quel point la pire politique a eu lieu en France à ce
moment-là, et ensuite.
« Pire » d’ailleurs n’est pas le mot. Le mot serait : « inimaginable ».
Il faut bien imaginer, pourtant, que l’État français a soutenu un régime génocidaire, en toute connaissance de cause, et ceci quarante après le génocide
des Juifs. Qu’il a instruit, armé, puis protégé des hommes responsables d’un million de morts.
Sans doute a-t-on simplement entendu s’exprimer là « l’autre âme de la France, celle qui a accepté Hitler et suivi Pétain » ? Celle aussi qui brandit ses
conquêtes révolutionnaires à contretemps, à contre-emploi, en pleine effusion de « nationalisme mesquin et xénophobe ».
Mais d’où lui venait cette bonne santé, à cette âme-là de la France, en 1994, alors qu’elle se pénétrait de son « devoir de mémoire » envers les Juifs
assassinés par millions ? Se serait-elle sentie plus à l’aise, plus tranquille, cette âme-là de la France, parce qu’elle opérait cette fois au cœur du
continent africain ?
Je m’imagine souvent Primo Levi lisant les journaux, en 1994, quand les machettes tuaient par centaines de milliers au Rwanda. Je l’imagine
aujourd’hui, parcourant avec son regard curieux, plus effrayé que surpris, les lignes de ce rapport où la France s’illustre d’une manière “historique”, sous
un titre emprunté au Président de la République d’alors, François Mitterrand.
Je m’imagine encore Primo Levi entendant les paroles d’un autre Président de la République Française, Jacques Chirac, qui déclarait le 27 janvier
dernier, lors de la commémoration internationale à Auschwitz :
« Nulle part le crime contre l’humanité ne doit trouver refuge ou répit. La France assumera toujours ses responsabilités sur son sol et au sein de la
communauté internationale, pour empêcher ce retour vers les ténèbres de l’histoire. »
Nous ne doutons pas que la France assumera ses responsabilités.
Nous espérons qu’elle n’attendra pas pour cela un demi-siècle.
Nous avons la chance de vivre dans ce pays. Nous aimons ce pays, nous aimons y vivre. Nous voudrions ne pas céder au dégoût de son histoire
récente.
Nous tentons de croire à l’utilité du témoignage.
Nous souhaitons que soit lue et diffusée cette enquête, afin d’entraver un peu la puissance du consentement, si cela est possible en France.
Algérie, ou l’État terroriste
membre de l’« axe du Bien »
Au moment où le Trésor algérien
engrange 50 milliards de dollars de
recettes (dues à la flambée des cours
des hydrocarbures), sont instaurées
dans le pays des hausses des prix de
produits de première nécessité, dont le
gaz butane, alors que les températures
tombent sous zéro. Commerçants,
boulangers, dockers, taxieurs, étudiants,
fonctionnaires (avec 6 mois de salaire en
souffrance), travailleurs, personnel de
santé, simples citoyens, pris à la gorge,
tentent de réagir en organisant manifestations, grèves, pour protester contre
les abus et la misère généralisée. Pour
tout dialogue, le gouvernement leur
répond par des peines de prison et la
remise en cause du droit de grève.
Depuis octobre 2004, il n’y a pas une
région qui ait été épargnée par la révolte
(Ghardaïa, Ouargla, El-Hadjar, Khenchela,
Constantine, Tiaret, Boumerdès, Bouira,
Djelfa, Tizi-Ouzou, M’Sila, Annaba, BabEzzouar, Djelfa, Mascara, Kherrata, ElKerma, Tlemcen, Staouéli, Aïn-Benian,
Zéralda, Sidi Amar, Bayada, Médéa, AïnAbid, Maghnia, Saïda... ).
Sous prétexte de « réformes », les
privatisations sauvages se multiplient,
vouant au chômage des dizaines de
milliers d’individus. Lorsque les entreprises concernées entrent en concurrence avec les réseaux d’importation et
de corruption, elles sont simplement
liquidées. Sévèrement traumatisée, la
population craque : hausse considérable
de maladies mentales, de suicides ; plus
de 11 millions d’Algériens vivent avec
moins de 50 dinars algériens (DA) par
jour (soit 0,5 , pour un PIB par tête de
2 000 $) ; en 2004, on a recensé 891 885
enfants de moins de 5 ans souffrant de
malnutrition... Face à ce désastre
humanitaire, le ministre de l’Économie
Abdelatif Benachehou déclare que « les
Algériens sont des enfants gâtés » (El
Watan, 29/09/2004). tandis que Djamel
Ould-Abbès, ministre de la solidarité
nationale, affirme : « Nous n’avons plus
de pauvres en Algérie. » Voilà qui devrait
rassurer les partenaires de ce régime,
invités au pillage de l’Algérie !
Car l’armée américaine a élu domicile
à Tamanrasset. L’Algérie est au cœur de
sa stratégie d’implantation et d’expansion
en Afrique saharienne et au ProcheOrient. L’Algérie est aussi à l’initiative de
la Conférence internationale sur le
terrorisme, de la Conférence africaine
contre le terrorisme. Pour l’opinion
mondiale, elle est présentée comme un
Eldorado doublé d’un havre de liberté et
de démocratie, de tolérance, de respect
des conventions internationales, de lutte
contre les trafics de drogue, le blanchiment d’argent, d’immigration clandestine
et de terrorisme... La réalité est que ce
régime est le promoteur assidu de tous
ces fléaux et que le gouvernement de
Bouteflika se trouve au cœur d’une
politique d’une perversion absolue : à la
population algérienne, pour laquelle il
voue une haine infinie, il rend d’un côté
la vie intenable, pour la pousser à l’exil ;
il se présente ensuite aux Européens
comme le parfait geôlier pour endiguer
cette migration. Puis il achète à prix d’or
les accessoires de cette politique,
maquillée en lutte antiterroriste pour les
besoins de la communication internationale.
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Soudan
Exactions au Darfour et dans le Haut-Nil,
des ONG françaises demandent
des sanctions au Conseil de Sécurité
des Nations Unies
Communiqué commun de ACAT-France,
CCFD (Comité catholique contre la faim et
pour le développement), Secours CatholiqueCaritas France, Survie et Vigilance Soudan,
le 16/02
Le 14 février 2005, les États-Unis ont
proposé un projet de résolution sur le Soudan
prévoyant le déploiement d'une force
onusienne de maintien de la paix entre le Nord
et le Sud et la mise en œuvre de mesures
contraignantes pour faciliter le règlement
politique de la crise au Darfour.
Dans le cadre d'un dialogue et d'une
concertation régulière avec le Ministère des
Affaires Étrangères français, les associations
signataires ont formulé des recommandations
qu'elles ont souhaité rendre publiques à
l'occasion de la présentation, ce jour, du
Rapport de la Commission d'enquête
internationale sur le Darfour au Conseil de
sécurité des Nations Unies.
Concernant le Darfour
Devant l'ampleur du drame humain au
Darfour, les simples condamnations de la
communauté internationale, notamment celles
de la France, ne suffisent plus. Elles demandent :
– La saisine de la Cour Pénale Internationale
(CPI) sur la situation au Darfour par le Conseil
de sécurité des Nations Unies ;
– La mise en place d'un système de
sanctions qui aillent des plus ciblées (gel des
avoirs à l'étranger, refus d'octroi de visas, etc.)
à un embargo total sur les armes à destination
du Soudan et sur l'exportation de pétrole ;
– Que les belligérants soient encouragés par
tous les moyens possibles à regagner la table
des négociations et trouver une solution
politique au conflit.
Concernant le Sud Soudan
Elles demandent de promouvoir le déploiement d'une mission de 11 000 hommes,
comme le prévoit le Conseil de Sécurité des
Nations Unies, entre le nord et le sud, au titre
du chapitre VII de la Charte des Nations
Unies, afin d'apporter une véritable protection
des civils sur l'ensemble du sud du pays,
partout où les populations sont menacées
d'exactions et de déplacements forcés,
notamment dans la région du Haut-Nil, où les
forces gouvernementales poursuivent leurs
exactions.
Concernant l'aide financière internationale
Elles demandent que soient prises des
précautions dans le décaissement de l'aide
octroyée par l'Union Européenne au Soudan
suite à l'accord de paix Nord-Sud :
– L'aide qui transite par le Gouvernement
de Khartoum, à part pour sa composante
"humanitaire", doit être conditionnée à des
progrès réels et immédiats en ce qui concerne
le Darfour.
– En revanche, l'aide à destination du Sud
doit être débloquée rapidement en faveur des
organisations de la société civile pour faire
face au très probable retour en masse des
déplacés et des réfugiés.
°
La France – qui corse ses conditions
de délivrance des visas – et les USA
fournissent du matériel de surveillance
des frontières, les Russes 80 avions de
combat Mig 29, en plus des 50 déjà
commandés, l’Espagne 6 avions de
transport militaire de type C295, etc. Et
pour éviter aux personnels occidentaux
l’inconfort de la promiscuité des
Algériens dans le Sahara, Chakib Khelil,
ministre de l’Énergie et des Mines, ne
prévoit rien de moins que de
délocaliser... toute la population de
Hassi-Messaoud. Le gouvernement engage la construction de 42 établissements pénitentiaires et la police se
renforce de 35 000 agents. Pendant ce
temps, Bouteflika fait libérer 39 395
prisonniers, qui iront alimenter le réseau
de noyautage de la société, et renforcer
les structures d’un État policier au
service d’une mafia au pouvoir, dans un
pays transformé en une gigantesque
prison.
Car l’État algérien est, selon tous les
codes, un État terroriste, un État voyou,
un régime comptable de crimes contre
l’humanité. Lorsqu’on sait en plus que
tous les pays occidentaux partenaires de
ce régime connaissent précisément cette
réalité et s’en accommodent, il y a de
quoi sérieusement s’inquiéter. Lorsqu’on
entend les Américains louer ce régime
comme modèle à suivre et que l’on voit
l’« école » algérienne de lutte antiterroriste ravager l’Irak, que l’on revit au
Togo le coup d’État d’Alger de janvier
1992, que l’on voit au Liban se décliner
le scénario « Boudiaf » – dont l’assassinat par les services algériens est
présenté ensuite comme l’œuvre des
islamistes pour obtenir le soutien de la
communauté internationale, avant de
lancer un programme de massacres de
grande envergure –, on se dit qu’on
assiste à une dérive fasciste mondiale,
dangereuse pour l’humanité entière. Et
lorsqu’on voit la condescendance dont
jouit ce régime dans les médias français,
alors on doit s’attendre à vivre des lendemains épouvantables, et une actualité
riche en horreurs inédites... [Lounis
Aggoun]
Un copain de la France
Selon Libération du 1er février, « en
visite officielle de deux jours en Tunisie,
Jean-Pierre Raffarin s’est posé en
fervent admirateur du président tunisien,
réélu en octobre avec 94,5 % ».
« Élections » précédées, rappelons-le,
d’une nouvelle vague d’arrestation
d’opposants et d’un tripatouillage constitutionnel grâce auquel Ben Ali entend
rester président à vie. Comme Giscard
déclarant il y a quelques années :
'
« Hassan II, c’est mon
copain »,
Raffarin
a
expliqué benoîtement : « On a des
raisons de s’aimer, de se comprendre. »
Nul doute qu’au nombre de ces
raisons, on peut compter les relations
d’affaires qu’entretiennent les proches de
Ben Ali (et le dictateur lui-même) avec
les milieux de la Françafrique, dont
témoigne encore l’asile accordé au fils
Pasqua en délicatesse avec la justice
française...
Pour le VRP « des relations commerciales entre les deux pays », selon l’expression consacrée, autant d’excellentes
raisons de s’extasier devant l’un des État
les plus totalitaires de la planète, surtout
à l’heure où les intérêts américains
s’immiscent dans le pré-carré françafricain.
« Le président Chirac et le président
Ben Ali ont la même vision du monde »,
roucoule Raffarin. Comment s’en étonner ? Le super-flic Ben Ali, comme beaucoup d’autres dictateurs de son espèce,
a été formé aux méthodes de la « guerre
antisubversive » théorisée par l’École de
guerre française. Il a poussé le quadrillage policier de la population à un stade
rarement égalé, sans reculer devant
l’usage de la torture.
« J’aime, affirme encore notre premier
ministre, la Tunisie et les Tunisiens ».
Gageons que certains Tunisiens le lui
rendent bien, mais pas tous. Rappelons
la phrase de l’opposant Taoufik Ben
Brick lors de sa grève de la faim en
2000 : « J’accuse Jacques Chirac d’avoir
été, si longtemps, le plus fidèle soutien
du régime ignominieux de Ben Ali. »
Pour ce qui nous concerne, nous
partageons plus volontiers « la même
vision du monde » que les démocrates
emprisonnés, et nous n’aurons de cesse
de dénoncer le soutien actif des autorités
françaises aux assassins de la
démocratie africaine. [Victor Sègre]
Oligopoles
Le dernier rapport de la FAO montre
comment les règles du jeu des marchés
internationaux des produits agricoles
défavorisent les 2,5 milliards d’habitants
du Tiers-monde qui vivent de l’agriculture. Il signale par exemple que le
producteur de café ne touche que 4 % du
prix de vente, et le travailleur d’une
plantation de bananes seulement 2 %.
La principale raison : une structure de
plus en plus oligopolistique des grands
intermédiaires et de la distribution.
Quatre sociétés (Neumann, Volcate,
Ecom et Dreyfus) contrôlent près de
40 % du commerce mondial du café. Une
trentaine de multinationales de la
’$
$- .
’
distribution (avec en tête Wal-Mart, puis
Carrefour) règnent sur 500 millions de
consommateurs, les plus aisés (Libération, 16/02). Dans cette configuration
complètement déséquilibrée, le « libre
échange » est une plaisanterie : les
poids lourds ne cessent d’attirer vers eux
une part de plus en plus disproportionnée de la valeur ajoutée. Au détriment des producteurs et consommateurs
pauvres. D’où l’intérêt des recherches
sur le « juste échange » (cf. Billets n° 97,
Lire), et des expériences de « commerce
équitable ». Mais il va falloir passer à une
autre échelle. [FXV]
Éthique en toc
Sur Canal +, l’émission 90 minutes
diffusée le 14 février a, comme à son
habitude, appuyé où cela fait mal.
Elle est revenue sur les mensonges
français concernant les tirs sur des
civils ivoiriens à Abidjan, début novembre 2004. L’émission révèle comment
nos militaires ont oublié à l’Hôtel Ivoire
un ordinateur contenant une masse
considérable d’informations hautement
stratégiques sur le pouvoir, la rébellion,
et les informateurs de la France au cœur
du clan Gbagbo. Le tout est depuis entre
les mains de ce dernier.
L’émission a dénoncé ensuite le
scandale des placements financiers
éthiques, en insistant sur Vigeo, une
entreprise de labellisation, autant dire de
blanchiment d’image. Dirigée par Nicole
Notat (à la tête de la CFDT pendant 10
ans), associée à l’ancien patron des
patrons et vice-président de Suez, Jean
Gandois, et au PDG d’Alcatel Serge
Tchuruk – critiqué pour avoir augmenté
sa rémunération quand son entreprise
perdait de l’argent et licenciait ses
salariés –, Vigeo décerne un label
éthique à des entreprises qui font partie
de son propre capital ! C’est simple, il
suffisait d’y penser, et il se trouve que
1
cette escroquerie est légale .
Le préambule des statuts de Vigeo
s’ouvre par une provocation trompeuse :
« Le débat public place les entreprises
au centre de la controverse. » Mais
Vigeo reste très évasive, dans les
articles de ses statuts, sur les garanties
éthiques qu’elle offre : elle « a pour objet
d’évaluer les performances sociétales et
environnementales des entreprises afin
d’apprécier dans quelle mesure elles
inscrivent leur développement dans le
cadre d’une stratégie de développement
durable en France, en Europe et dans le
monde » (article 3).
Tout s’éclaircit quand on découvre,
article 6, la formation du capital initial :
« Apport numéraires » à égalité (107 000
°
euros) : Accor, Axa, BNP Paribas,
Carrefour, Crédit Lyonnais, Compagnie
Gervais Danone, Schneider Electric,
Suez, Thomson Multimédia, Vinci, et
854 000 euros de la Compagnie
Financière EULIA. À quoi s'ajoute celui
du syndicat CFDT pour 320 000 euros…
Ce douteux mélange des genres en
évoquera d’autres, s’agissant de certains
plans de « réformes » sociales parmi les
plus contestés ces dernières années.
L'article 11 prévoit trois « Collèges
d’associés » : le premier composé de
« EULIA, de gestionnaires financiers et
de fonds de pension », le deuxième
« composé d’organisations syndicales »
et le troisième « d’entreprises – à l'exclusion des gestionnaires financiers et des
fonds de pension. »
Dans le collège d’entreprises (cf.
www.vigeo.fr), qui sont donc actionnaires,
on trouve des vendeurs d’armes (EADS,
Thalès), un certain nombre d’entreprises
françafricaines (Total-Fina-Elf, Suez,
Vinci, Veolia…), BNP-Paribas – regroupant une banque impliquée dans les
circuits financiers des fournitures d’armes au régime génocidaire rwandais en
1994 (la BNP) et le pionnier des préfinancements pétroliers (Paribas), qui sont
le plus souvent de vastes escroqueries –,
ou encore le Crédit Lyonnais, également
impliqué dans des fournitures d’armes au
Rwanda peu avant le génocide (cf. Billets,
supplément au n° 7)... Et bien évidemment,
les entreprises des dirigeants de Vigeo
(Suez, Alcatel).
Aux membres de la « liste d’administrateurs indépendants [que Vigeo] aura
préalablement labellisés pour leur
qualification dans le domaine de la
responsabilité sociale des entreprises »
(article 3 des statuts), on pourra reprocher
de se trouver en bien fâcheuse
« compagnie » : les syndicalistes Gaby
Bonnand (CFDT), Andres Gomez
Sanchez (CC.OO, Espagne) et Josy
Piette (CSC), ou les « indépendants »
Jacques Intzy (Unicef), Yves Mercat
(Transparency France), Guy Reinaud
(Pro Natura) et Karel Van Miert (excommissaire européen). Ils auraient pu y
regarder à deux fois avant de cautionner
cette officine interlope. Autre contribution
à la fausse légitimité à ce label bidon : le
Conseil scientifique est présidé par M.
Elie Cohen, du CNRS ; il « supervise la
méthodologie suivie par Vigeo ; il est
garant de l’impartialité de ses analyses et
évaluations » (www.vigeo.fr).
Dans le reportage de Canal +, le système de labellisation est mis en cause de
façon plus générale. Le journaliste
financier de La Croix, Eric Larpin,
explique : « Comparons deux fonds, un
fonds dit éthique et un fonds dit
classique, côte à côte. On s’aperçoit
'6
qu’ils
sont
constitués
exactement des mêmes
valeurs boursières, des mêmes titres.
Donc ça veut bien dire que le mot
éthique est plaqué... »
Et les réalisateurs de s’interroger : « Le
système serait-il trompeur ? En France,
on propose aux citoyens de faire œuvre
éthique en plaçant leur argent sur Total
ou sur des vendeurs d'armes comme
Thomson ou EADS. Mais c'est bien
différent chez nos voisins où les agences
de notation sont indépendantes des
entreprises. Elles ne sont donc pas
associées aux sociétés qu'elles doivent
noter, elles ne distribuent pas le bon
point éthique à n'importe qui. » Le
directeur du label belge Éthibel explique
qu’il a été maintes fois sollicité par Total,
à laquelle il a toujours opposé un refus
motivé par sa présence en Birmanie.
Après le reportage, les auteurs
reviennent sur ces fonds éthiques. Pour
eux, seule la SICAV de La Poste Liberté
et solidarité, faite en collaboration avec la
FIDH, est éthiquement correcte. [PC]
1. On pourra comparer avec certains procédés mis en œuvre pour le bois. Cf. À fleur
de presse, Écocertification.
Comment Nicole nota bien Total
Cette même émission revient sur le
cas de Total, complice de la junte
birmane, qui se trouve être parmi les
actionnaires de Vigeo et obtient son label
« éthique ». Total est par ailleurs
coresponsable de la catastrophe écologique consécutive au naufrage de
l’Erika. Les journalistes reproduisent des
extraits d’un reportage réalisé il y a
quatre ans : « en Birmanie, nous avions
rencontré de nombreux villageois qui
témoignent que l'armée birmane a bien
fait travaillé des esclaves, sous les yeux
des Français, sur le chantier Total. » Ils
interrogent le responsable de Total sur
place, Michel Viallard, qui reconnaît à sa
manière que des esclaves ont travaillé
sur le gazoduc, en assurant cependant
que Total a stoppé ces pratiques :
« Nous avons fait en sorte qu'il n'y ait
plus d'appel à la population locale [...]
pour du travail forcé ».
[Voix-off :] « Pourtant sur la route, entre
deux camps de Total, notre caméra avait
saisi des civils en train de débroussailler ; et ces civils, on le voit, sont
encadrés par des soldats. » Dans la
voiture, les reporters interrogent le
responsable de Total qui les accompagne :
Journaliste : « On a vu des personnes
qui travaillaient entourées de militaires.
ça ne peut pas être du travail forcé selon
vous ? »
’$
$- .
’
°
Réponse : « Écoutez, vous m'avez
déjà posé la question... Moi je pense que
j'ai vu des militaires qui travaillaient, avec
leur famille. Je pense que c'était
simplement des militaires qui vaquaient à
leurs occupations. »
Surtout, il est prévu de favoriser la
diffusion à bas prix d’informations pertinentes sur ces facteurs déterminants
pour l’avenir de la planète, y compris
vers les pays dénués de moyens (Libération, 17/02).
Même niveau de langue de bois à la
société Vigeo, dont la directrice est
interrogée par les journalistes :
En quelque sorte, il s’agit de refaire à
un niveau plus large ce qu’a réussi
l’Organisation météorologique mondiale,
une fois admis qu’une prévision météorologique pertinente ne saurait s’opérer
qu’à la seule échelle nationale. Il est
toujours agréable de voir triompher les
mérites du partage. [FXV]
Nicole Notat : « Nous ne taxons pas
négativement une entreprise qui va
s’implanter dans un pays non démocratique. [...] Les droits de l’Homme est
un domaine à part entière, donc aujourd’hui le domaine droits humains est
analysé par Vigeo, mais pas forcément
intégré de manière autonome par nos
clients. »
Quand les journalistes font remarquer
que Total est à la fois labellisée et
actionnaire :
NN : « Vous avez un soupçon de
départ ? »
Journaliste : « Absolument ! »
NN : « Écoutez, aujourd’hui je donne
rendez-vous à tous ceux, et je le
comprends, qui peuvent se dire : “Il y a là
quelque chose qui étonne”, je leur donne
rendez-vous sur la réalité, et la capacité,
le cas échéant, à détecter des
comportements
qui
seraient
non
conformes à nos règles de déontologie et
à l’indépendance. »
J : « Et qu’est-ce que vous répondez à
ceux qui pensent que Total, malgré un
gros problème de droits de l’Homme,
était bien noté par vous parce qu’il fait
partie de vos actionnaires ? »
NN : « Je n’ai pas de réponse supplémentaire à vous dire sur les conditions
sur lesquelles Total, ou une autre
entreprise, a été notée... »
J : « Sur le principe lui-même, est-ce
que... »
NN : « Je vous ai répondu Monsieur
[...]. Si vous souhaitez un interview sur
Total, je ne suis pas votre femme. »
La patronne ex-syndicaliste manifeste
de l’énervement, se lève, et s’en va... [PC]
Naissance d’un bien public mondial
Lors du Sommet de l’Observation de
la Terre, le 16 février à Bruxelles, les
ministres de 55 pays ont signé un
document ordonnant la création du
GEOSS (Global Earth Observation
System or Systems). Il s’agit d’améliorer
la qualité des informations sur la planète
(climat, prévisions météo, écosystèmes,
atmosphère, ressources et risques naturels… ) utilisées par les gouvernements,
les collectivités territoriales, les scientifiques, en organisant leur interopérabilité.
Un film sous surveillance
Il n'aura échappé à personne que le
dernier film de Robert Guédiguian est
consacré à Mitterrand, ou plus exactement aux deux dernières années de sa
vie, à partir de 1994. C'est également
l'année du génocide au Rwanda.
Mitterrand fut le principal artisan du
soutien français au régime génocidaire.
Le film s’inspire de deux livres publiés
par Georges-Marc Benamou, le « dernier
confident ». Il est co-produit par Frank Le
Wita et la chaîne Arte. Selon Marseille
l'Hebdo, les proches de Mitterrand
(Mazarine Pingeot, Roger Hanin, André
Rousselet, Michel Charasse, Jack Lang,
Pierre Bergé, Hubert Védrine...) se sont
relayés pour exercer une pression juridique sur Guédiguian et ses producteurs,
surveiller de près l'élaboration du
scénario et le tournage du film.
« Guédiguian, Le Wita et Benamou
choisissent de faire le dos rond », affirme
Marseille l'Hebdo du 2 février. « De
même, Jérôme Clément [directeur d'Arte]
fait passer un message apaisant à la
"mitterrandie" : « J'ai été un de ceux qui
ont vécu cette période auprès du
président, je ne cautionnerais pas un film
à charge. » Enfin, en octobre dernier,
Michel Bouquet devait glisser dans Le
Monde 2 : « Si le film avait été plus
polémique, je ne l'aurais pas fait… »
L'image d'Épinal ne sera donc pas
écornée. Certes, il ne s'agit pas de
retracer la réalité, prévient Guédiguian :
« On a dégagé tout le factuel. Pas de
gouvernement. Pas de proches. [...] Je
n'avais aucune envie de dresser un bilan
de Mitterrand. Pour le faire parler dans le
film, j'ai gardé ce qui me plaisait dans ce
qu'il dit dans les deux livres de Benamou
[...]. J'avoue l'avoir tordu à gauche. »
(interview à Marseille l'Hebdo du 02/02).
Un projet artistique peut avoir ses
règles qui échappent au souci du réalisme historique, mais est-ce une raison
pour se justifier par des propos qui flirtent
avec le négationnisme : « Mitterrand
vient d'une famille de la bourgeoisie
'7
provinciale où l'on n'était
pas antisémite. Il a été de
droite. Il a traînassé deux ans à Vichy.
On sait tout ça depuis longtemps. »
Rappelons qu'en 1941, Mitterrand rejoint
la Légion des combattants et des
volontaires de la révolution nationale,
créée par l’avocat de la Cagoule Xavier
Vallat. Il entre au service de la
documentation de la Légion qui est
chargé de centraliser les délations à
l’encontre des juifs, des communistes et
des résistants pour Vichy et la police
allemande. Un drôle d'endroit pour
traînasser... En décembre 1943, il reçoit
la francisque. En 1945, il est PDG des
Éditions du Rond Point, appartenant à
L’Oréal (l’entreprise du fondateur de la
Cagoule, Eugène Schueller). Il sera
réhabilité par le père d’Hubert Védrine.
Et, pour revenir à la fin de la vie de
Mitterrand, quelle pertinence peut avoir
un portrait psychologique qui escamote
l’implication majeure du personnage
dans le génocide des Tutsi rwandais –
avant, pendant et après le génocide ?
« Il me fait plutôt penser à un libertin
du 18ème siècle, explique Guédiguian.
“Viens me chercher”, lance-t-il à la mort.
“Je resterai debout !” Il a voulu devenir
un spécialiste de la mort. » Un propos
qui résonne étrangement à nos oreilles...
« Le Mitterrand qu'on leur propose ne
leur conviendra sans doute pas, anticipe
Gilles Taurand, co-scénariste du film,
dans Télérama du 9 février. Mais personne ne peut être le dépositaire d'une
quelconque vérité sur l'autre. C'est une
construction, la vérité. » Le mensonge
aussi... [VS]
Faux Billets
(colonie de “travaillance” 3)
– En décembre 2004 (Billets n° 131), nous
avions reproché aux sénateurs d'avoir
supprimé en Guadeloupe le jour férié
marquant l'anniversaire de la fin de
l’esclavage sur l’île. Un lecteur nous a
assuré que c'était inexact. Nous avons
relu attentivement les textes et débats
relatifs au vote de la loi de mai 2001 et
demandé l'avis de juristes : le jour férié
est bien maintenu ; le lecteur a raison, et
nous le remercions de nous avoir signalé
cette erreur. En Guadeloupe, la polémique et les manifestations ont tourné en
fait autour du caractère chômé de cette
journée. Elle est officiellement fériée
(consacrée à la commémoration), mais
ce n’est pas un jour chômé (jour de
repos payé). Le syndicat UGTG (Union
générale des travailleurs de Guadeloupe)
a pour revendication que ce jour férié
devienne chômé, ce qu’il avait plus
particulièrement mis en avant lors de sa
’$
$- .
’
manifestation organisée le 27 mai 2001.
La violence des syndicalistes de la
branche UTPP (transport des produits
pétroliers) et de sa centrale, l’UGTG, est
par ailleurs vivement dénoncée, notamment par un fondateur de la centrale,
Jacky Dahomay (cf. GDC, juin 2001), ou
par Alex Lollia, qui parle de « l’usage du
chantage, de la pression et de la
terreur » (Sept magazine, 20/01/2005, Point
de vue)...
Bons points
– En février, l’annonce des premières
plaintes pour complicité de génocide
déposées par des rescapés rwandais
contre des militaires français, ainsi que
les décès d’Eyadéma et de Sirven, ont
été l’occasion d’un réveil salutaire des
médias hexagonaux au sujet des
réalités françafricaines. Les plaintes
ont fait dans la plupart des journaux et
sur plusieurs médias audiovisuels l’objet
d’articles ou reportages circonstanciés,
avec une mention très bien pour Arte
°
',
(journal de 19h45, le 17/02). De même,
Daniel Mermet a confectionné les 16 et
17 février deux émissions spéciales de
Là-bas si j’y suis sur la Françafrique,
illustrées par le CD Africa wants to be
free (16 chanteurs ou groupes musicaux
à l’appui de Survie, disponible à Harmonia
Mundi) et par la pièce à succès de
Nicolas Lambert, Elf, la pompe Afrique.
on a craint un blocage à
cause de l’équilibre des
sièges à l'assemblée territoriale : 27 pour
chaque camp, et 3 autonomistes
centristes. Mais deux de ces derniers se
sont ralliés au camp d'Oscar Temaru, et
tous les trois ont décidé de voter la
motion de censure contre Flosse, le 18
février.
– Signalons aussi en février une émission multidiffusée de LCI sur l’assassinat
du juge Borrel, où l’avocat de la dictature djiboutienne et de l’Élysée, Me
Francis Szpiner, s’est trouvé en fâcheuse
posture. Le triangle mafieux Élysée –
État-major – Guelleh en a pris pour son
grade. Que le groupe Bouygues lâche
les chiens contre un morceau avarié de
la Françafrique peut suggérer un nouvel
avatar de la lutte à mort entre
Sarkozyens et Chiraquiens. Mais c’est
toujours bon à prendre.
– En Polynésie, les manœuvres de la
Chiraquie ont reçu un coup fatal :
l'élection partielle aux Îles du Vent (Tahiti
et Moorea) a confirmé le rejet du pouvoir
clanique de Gaston Flosse. Un moment,
– Dans notre numéro précédent, nous
mentionnions qu’« une Cour constitutionnelle aux ordres a écarté sous des prétextes ridicules une série de candidats à
la présidence » en Centrafrique, mais
que tout n’était « pas encore réglé à ce
sujet au moment où nous bouclons ».
Nous évoquions la médiation de Bongo,
ainsi que la résistance de la justice
centrafricaine... Sur les 13 candidats, 11
sont finalement retenus. Le scrutin est
repoussé au 13 mars. Cependant, la
Françafrique n’a sans doute pas dit son
dernier mot.
(Achevé le 20/02/05)
( ! " ! '''
Françafrique
« J’ai [...], à un moment donné, tenté une esquisse de médiation
[… au Togo]. J’ai parié sur une évolution d’Eyadema, mais il m’a
trompé. [...] C’est vrai que la France ne s’est pas servie de son
influence pour abattre Eyadema. Mais cela constitue-t-il pour
autant un soutien ? Non. C’est simplement le constat que le
colonialisme est mort et que chaque pays doit régler ses affaires
internes lui-même. » (Michel ROCARD, ancien Premier ministre,
député européen, interviewé par RFI et L’Express du 14/02).
[Ce n’est pas Eyadema qui a « trompé » Rocard (qui donc a pu songer
que c’était un démocrate ?), c’est Rocard qui nous abuse à la manière de
son ami Chirac. Il transforme en erreur son scandaleux soutien au
dictateur togolais. Il voudrait nous faire croire que « le colonialisme est
mort » sans un mot sur quatre décennies de néocolonialisme,
particulièrement caricatural au Togo : un pays livré à un garde-chiourme
et sa milice, encadrés par l’armée française, une économie entre les
mains de prédateurs hexagonaux en tout genre, une légalité truquée par
les Debbasch et consorts… Le « parler vrai » rocardien est un lointain
mirage. – FXV]
« L’année 2005 doit être le début du commencement du développement du Tchad. » (Idriss DÉBY, président-dictateur tchadien
depuis 1990, déclaration le 6 février en Conseil des ministres. Citée par
l’AFP du jour).
[On ne saurait mieux avouer que les 14 premières années du régime ont
laissé le pays au « Ground Zero ».]
« [Je vous demande] d’agir plus et de parler peu pour laisser le
peuple juger le gouvernement à ses actes. »
(Pascal YOADIMNADJI, nouveau Premier ministre tchadien,
s’adressant à ses collègues le 6 février. Idem).
[Le même a été en 1996 propulsé par Déby à la tête de la « Commission
électorale nationale indépendante » qui a avalisé la gigantesque fraude
du scrutin présidentiel. Le général putschiste Déby s’est ainsi retrouvé
« élu » contre la volonté du peuple, avec le concours du meilleur
conseiller électoral de Jacques Chirac, Jérôme Grand d’Esnon (cf. Agir ici
et Survie, Tchad, Niger, escroqueries à la démocratie, L’Harmattan,
1996). Le peuple tchadien aimerait bien qu’on le « laisse juger » le
pouvoir. Mais ce n’est ni avec Déby, ni avec Yoadimnadji que cela
arrivera. – FXV]
« Le président Mbeki a engagé une négociation et nous le
soutenons tous, comme l'a rappelé le président Wade. Jusqu'ici,
cela n'a pas eu un effet particulièrement fort, il faut bien le
reconnaître. [...] C'est l'Afrique de l'ouest, avec ses propres
caractéristiques, il faut bien la connaître et je souhaite beaucoup
que le président Mbeki dont, je le répète, nous soutenons le
processus, s'immerge dans l'Afrique de l'ouest pour comprendre
la psychologie et l'âme de l'Afrique de l'ouest car dans les
périodes de crise, il faut bien connaître la psychologie et l'âme
des gens. » (Jacques CHIRAC, parlant du rôle de Thabo Mbeki
comme médiateur dans le conflit ivoirien, dans une conférence de presse
à Dakar (Sénégal) en présence du président Wade, le 07/02).
[Avec un tel soutien, Thabo Mbeki se trouve habillé pour l’hiver. Sur
l’Afrique, Jacques Chirac nous a habitués aux perles. En voici donc une
grosse pour nourrir le bêtisier. Il va donner une leçon d’africanité à
quelqu’un qui, outre qu’il est président d’un des États africains les plus
importants, a passé des années d’exil politique au Nigeria. De l’Ouest au
Sud, il connaît donc l’Afrique comme Chirac ne la connaîtra certainement
jamais, lui dont l’expérience africaine se borne à l’immersion dans la
compagnie de quelques satrapes à peau noire emmurés dans leurs
salons Louis XV, s’abreuvant de champagne, ou enfouis dans leurs
limousines blindées, d’où on aperçoit, au bord des routes, des Africains
rieurs. Ces mots de Chirac ont suscité en Afrique du Sud des réactions
mitigées, entre irritation et ironie. « L'Afrique du Sud a fait plus pour la
paix en trois mois en Côte d'Ivoire que tous les autres médiateurs pendant
les deux années précédentes », a estimé jeudi le vice-ministre sudafricain des Affaires étrangères, Aziz Pahad. Reste à décrypter le mystère
de l’âme chiraquienne. Qu’est-ce qui le vexe tant dans l’action de
Mbeki ? – Odile Tobner]
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« Les militaires français ont plus besoin de soutien que de mise
en cause » (Jacques GODFRAIN, député UMP, ancien ministre de la
Coopération, s’opposant en commission des Affaires étrangères, le 15
janvier, à la demande d’une Commission d’enquête sur les conditions
dans lesquelles le gouvernement est intervenu en Côte d’Ivoire. Cité par
La Lettre du Continent du 10/02).
« Dans une affaire où les intérêts en jeu sont aussi complexes, le
rapport établi ne manquerait pas de compliquer la tâche du
gouvernement. » (Hervé de CHARRETTE, député UMP, ancien
ministre des Affaires étrangères, idem).
« Si la représentation nationale devait intervenir pendant le
déroulement du conflit, cela ne pourrait que conduire à accroître
la confusion de la situation et compliquerait la tâche du gouvernement. » (Édouard BALLADUR, député UMP, ancien Premier
ministre, idem).
[La devise des godillots de la Françafrique reste : « Circulez, y a rien à
voir ! » Surtout du côté de l’inavouable. En empêchant la société française, les citoyens et leurs représentants de se mêler des crises les plus
graves, on s’assure que rien n’empêchera d’aller dans le mur. – FXV]
Mémoire
« “Plus jamais ça !” Cela ne veut évidemment pas dire que “ça”
n'existera plus, mais que “ça” ne doit plus exister. J'aime bien,
d'ailleurs, que l'on complète ce slogan par un autre : “Pas nous,
pas ça !” Parce que cela met à l'abri de toute tentation vindicative.
Ne plus jamais être des victimes, mais aussi refuser de se mettre
dans une situation qui rappellerait, si peu que ce soit, et même
indirectement, celle des bourreaux. » (Jean DANIEL, éditorial, Non,
on n'en fait pas trop ! in Le Nouvel Observateur, 27/01).
[Je crois qu'on ne répétera jamais assez « Plus jamais ça ! ». Car une fois
finies ces célébrations rituelles et alibis, tous ces commentateurs
patentés, ces "penseurs" et autres lobbyistes discrets reprendront le petit
train-train sournois du révisionnisme, de la haine insidieuse, de la médiocrité, du deux-poids-deux-mesures, ces petites briques d'apparence anodine qui font le lit des massacres génocidaires à venir...
Il faut en effet s'y mettre tous, écrire, crier, scander et graver sur la
pierre « Plus jamais ça ! » Peut-être que Jean Daniel et consorts finiront
alors par comprendre les petites compromissions, les petites traîtrises, les
petits renoncements, les leurs, qui conduisent à de grands effets, le
génocide. Les compromissions telles celles de Jean Daniel qui, depuis
près de quinze ans, soutient sans discernement ni bémol un régime qui a
voué à une mort abominable 200 000 Algériens et au joug néocolonial les
survivants. Jean Daniel qui fait si bien la propagande de ce régime
massacreur qu'il a été désigné en grande pompe docteur Honoris causa
de l’université d’Alger par Bouteflika en juin 2004. Jean Daniel, mais aussi
PPDA, Pujadas, Bilalian, BHL, Lang, Attali, Bourges, Pasqua, Bonnet et
j'en passe, qui par leur matraquage assidu ont rendu Khaled Nezzar,
Mohamed Lamari, Smaïn Lamari, Toufik Mediene, Larbi Belkheir insoupçonnables de crime contre l'humanité, eux qui n'ont aucun respect pour la
vie des autres, qui ont programmé et exécuté un terrorisme industriel sur
leur population et exporté le terrorisme jusqu'en France et ailleurs. – LA]
« Alors on s'est mis à réinscrire la Shoah dans l'histoire de
l'humanité. Aujourd'hui, plutôt que de s'attarder sur l'éternelle
persécution des juifs, on met l'accent sur l'irruption, dans une
nation civilisée, d'une démence meurtrière et planifiée dont
l'exécution, avec des moyens modernes, a eu pour but d'éliminer
du royaume des vivants tous les individus d'un peuple. Et cela, on
ne l'a vu ensuite ni à Hiroshima, ni au Cambodge, ni au Rwanda. »
(Jean DANIEL, idem).
[N'y a-t-il donc pas eu au Rwanda, « une démence meurtrière et planifiée
dont l'exécution [...] a eu pour but d'éliminer du Royaume des vivants »
les Tutsi ? On se demande alors pourquoi Jean Daniel qualifie le crime
contre les Tutsi au Rwanda de génocide. Une forme de négationnisme
subtile ? – Marcel Kabanda]
« La preuve qu'il s'agit bien d'une rupture civilisationnelle, c'est
que l'on ne s'est pas demandé, après le génocide des Khmers et
après celui des Tutsis, si l'on pouvait encore vivre, écrire des
°
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poèmes, composer des symphonies. Jaspers et
Camus, seuls dénonciateurs des bombardements
nucléaires sur le Japon, ne se sont pas demandé s'il était décent
de philosopher ou d'être heureux après Hiroshima. Or ces
questions ont été posées après Auschwitz. Quelque chose s'est
passé dans la conscience occidentale qui dépassait de beaucoup
le problème juif. Les Occidentaux se sont mis à avoir peur d'euxmêmes et de leur passé, et ils ont eu raison. » (Jean DANIEL,
idem).
[Quand on écrit « La preuve qu’il s’agit bien d’une rupture civilisationnelle,
c’est que l’on ne s’est pas demandé, après le génocide des Khmers et
après celui des Tutsi, si l’on pouvait encore vivre, écrire des poèmes »,
c'est qu'on méconnaît complètement ce qui a été vécu par les victimes et
les rescapés au Rwanda, entre autres. De nombreux rescapés tutsi ont
eu la même réaction face à la vie, à la culture que ce que décrit Jean
Daniel pour les Juifs. Ils l'ont vécu comme une rupture fondamentale entre
avant et après le génocide, que l'on peut qualifier aussi de rupture
civilisationelle. Parler comme Jean Daniel c'est une forme de racisme par
culturocentrisme. Dans notre culture, le peuple juif est perçu comme un
peuple occidental. Les autres souffrent de ne pas être occidentaux dans
cette interprétation. Ils sont en tout cas très mal connus, considérés
implicitement comme ne faisant pas partie d'une civilisation aux valeurs
analogues aux nôtres. – Emmanuel Cattier]
« Un fait, hélas, limite gravement le progrès de cette prise de
conscience générale : aucun chef d'État arabe ou musulman n'a
annoncé sa présence à Auschwitz ce jeudi. Et aujourd'hui le
touriste le plus amoureux des pays arabes peut découvrir avec
saisissement, sur le torse d'un jeune Libanais assis dans un café
de Beyrouth, un tee-shirt arborant une immense croix gammée. Et
devant la mosquée des Omeyyades, à Damas, il se verra offrir la
traduction en arabe des plus beaux échantillons des pamphlets
négationnistes. Récemment, on pouvait trouver dans les chambres
d'hôtel, à Riyad et à Assouan, les fameux “Protocoles des sages
de Sion”. » (Jean DANIEL, idem).
[Passons sur le fait que Jean Daniel est l'ami fidèle de ces chefs d'États
arabes qu’il feint de décrier – qu'il s'agisse de Ben Ali, de Bouteflika, de
Mohamed VI, etc. –, et rappelons un seul petit détail : les "Protocoles de
sages de Sion" ont été publiés en 1991, en feuilleton, dans un journal, Le
Jeune Indépendant, appartenant aux services secrets algériens, et donc
dépendant de Larbi Belkheir, ami de Jean Daniel, qui a placé Bouteflika
au sommet de l'État.
Quant au négationnisme, questionné au milieu des années 1990 par
Jacques Chancel (dans Lignes de mire, sur France 3) sur les révélations
de plus en plus persistantes attestant de l'implication des généraux
algériens dans les massacres, Jean Daniel a eu en gros cette réponse
effarante : « Je refuse de croire que des gens que j'ai aidés durant la
guerre d’indépendance soient les assassins qu'on décrit, qu'il soient
responsables de crimes aussi abominables. » Voilà ce que vaut dans
l’esprit de Jean Daniel le peuple algérien : ses tortionnaires, ne peuvent
être que d'authentiques démocrates, des humanistes car, quarante ans
auparavant, Jean Daniel a soutenu le FLN. Pour ne pas entacher le CV
de Jean Daniel du sang que font couler ses amis généraux, il faut NIER
que ses amis aient fait couler des fleuves de sang. C'est cela le négationnisme. Un négationnisme meurtrier, fondateur, car en s'obstinant ainsi
à blanchir les assassins, Jean Daniel les a incités à poursuivre leur œuvre
meurtrière, à la corser même. Combien de morts aurions-nous pu éviter si
les généraux algériens n'avaient pas compté sur le soutien d'hommes
comme lui ? À coup sûr plusieurs dizaines de milliers. Mais sans doute
Jean Daniel jugeait-il, comme ses amis généraux, qu'il n’avait pas à faire
à des humains, tout simplement, et qu'à ce titre il ne fallait pas
s'appesantir sur leur sort.
Je suis indigné par la prose de Jean Daniel mais, comme pour un
torturé, il arrive un moment où les coups ne font plus mal. Et, à moins de
mobiliser toutes les énergies pour les contrer, au bout du compte, ce
seront les révisionnistes Jean Daniel, PPDA, BHL, Pujadas et autres Jack
Lang qui auront raison, car ils ont Le Nouvel Observateur, Le Monde, Le
Figaro, L'Express, Le Point, Télérama, TF1, France Télévision, Arte,
toutes les radios, etc., pour diffuser leur littérature vulgaire... Car chaque
fois que se dira un mot de vérité, ils auront tout loisir de le diluer dans un
flot nourri de contre-vérités, comme le fit tout récemment France 3 en
rediffusant le documentaire de Malik Aït-Aoudia et Séverine Labat, qui est une
anthologie de désinformation, de manipulation et de révisionnisme – LA]
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°
« Mercredi 5 mars 2003. Conformément aux règles de la
procédure législative, la présidence de l'Assemblée nationale
enregistre ce jour-là la proposition de loi n° 667 déposée par de
nombreux députés. Parmi eux se trouve Philippe Douste-Blazy,
aujourd'hui ministre de la santé.
Les attendus de cette loi, comme le texte lui-même, sont brefs ;
ils sont ainsi rédigés :
"L'histoire de la présence française en Algérie se déroule entre
deux conflits : la conquête coloniale, de 1840 à 1847, et la guerre
d'indépendance qui s'est terminée par les accords d'Evian en
1962. Pendant cette période, la République a cependant apporté
sur la terre d'Algérie son savoir-faire scientifique, technique et
administratif, sa culture et sa langue, et beaucoup d'hommes et
de femmes, souvent de condition modeste, venus de toute
l'Europe et de toutes confessions, ont fondé des familles sur ce
qui était alors un département français. C'est en grande partie
grâce à leur courage et leur goût d'entreprendre que le pays s'est
développé. C'est pourquoi [...] il nous paraît souhaitable et juste
que la représentation nationale reconnaisse l'œuvre de la plupart de ces hommes et de ces femmes qui par leur travail et leurs
efforts, et quelquefois au prix de leur vie, ont représenté pendant
plus d'un siècle la France de l'autre côté de la Méditerranée."
Suit l'article unique de cette proposition de loi, présenté par
Jean Leonetti, député UMP des Alpes-Maritimes : "L'œuvre positive de l'ensemble de nos concitoyens qui ont vécu en Algérie
pendant la période de la présence française est publiquement
reconnue." [...]
Envers et contre toute vérité historique, ces représentants
défendent le mythe d'une colonisation généreuse et civilisatrice
$ %
"
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conforme aux idéaux que la France est réputée
avoir toujours défendus en cette terre algérienne. Qu'a fait
l'actuelle opposition pour porter à la connaissance du public cette
scandaleuse proposition de loi et répondre à ceux qui en ont pris
l'initiative ?
Oubliés donc les centaines de milliers de morts, civils pour la
plupart, tués par les colonnes infernales de Bugeaud et de ses
successeurs entre 1840 et 1881, entraînant une dépopulation
aussi brutale que spectaculaire au terme de laquelle près de
900 000 "indigènes", comme on disait alors, disparurent. [...]
Oubliés les massacres de Sétif et Guelma perpétrés, le 8 mai
1945, [...] Oubliés les 500 000 morts, les 3 000 disparus –[...] et
les milliers de torturés de la dernière guerre d'Algérie.
Plus récemment, la presse locale et nationale a rendu compte
du projet, déjà bien avancé, de la municipalité de Marignane de
construire un monument en hommage aux "fusillés" et aux
"combattants tombés pour que vive l'Algérie française".
Parmi les "héros" de cette période, on trouve Bastien-Thiry,
chef du commando de l'OAS qui organisa et dirigea la tentative
d'assassinat perpétrée contre le général de Gaulle le 22 août
1962 au Petit-Clamart. Jean-Paul Alduy, membre de l'UMP et
maire de la ville de Perpignan, a déjà inauguré en 2003 un
mémorial du même type. Qu'en pense l'actuel président de cette
formation politique, lui qui prétend "parler vrai" et vouloir rénover
la politique française et qui, comme beaucoup d'autres, s'est
indigné des propos tenus par le chef du Front national ? »
(Olivier LE COUR GRANDMAISON, enseignant à l'université d'ÉvryVal-d'Essonne et au Collège international de philosophie, Point de vue :
Le négationnisme colonial, in Le Monde du 02/02).
8
Françafrique
Le Canard enchaîné, Fan-club bien français, 09/02 : « Ancien
doyen de la fac de droit d’Aix, vedette d’une longue procédure
judiciaire pour son rôle trouble dans la fondation Vasarely, exconseiller de Giscard et “conseiller spécial” de général Eyadéma,
Charles Debbasch s’est beaucoup activé au palais présidentiel
de Lomé, dans les heures qui ont suivi la mort du président
togolais. À en croire des proches du disparu, le “doyen”
Debbasch – qui a contribué à ériger la Constitution du pays – se
vante d’avoir inspiré le tour de passe-passe juridique qui a
permis à Faure Gnassingbé de succéder à son père. Il a
d’ailleurs assisté, en bonne place, à son intronisation. »
[Comment imaginer que Charles Debbasch ait pu se rendre à Lomé dans
un pareil contexte sans, au minimum, un « feu orange » de l’Élysée
(comme disent les services sur le coup, trente ans avant de reconnaître
qu’ils ont été organisateurs) ? Seul son avion a été autorisé à atterrir !
Les autorités françaises ne vont pourtant pas se priver de nier avoir joué
un rôle quelconque dans le coup d’État togolais : un coup d’État militaire,
le 5 février, que la France a donc contribué à maquiller le 6 février en un
coup d’État constitutionnel, plus soft. On va nous servir le couplet de
« l’élément incontrôlable », de l’« indépendant » Debbasch, comme on l’a
dit par ailleurs des Bob Denard, Paul Barril, Jean-Charles Marchiani, etc.
Passé le délai de réprobation feinte, on espère faire ami-ami sans
complexe avec le « nouveau » régime – PC]
Le Gri-Gri International, Elf. L’ami Sigolet, ce cher Jack pote !,
10/02 (L. L.) : « Le juge Van Ruymbeke, qui a bouclé l’instruction
du premier scandale pétrolier français, définissait ainsi les
préfinancements dans son rapport final : “L’État producteur,
souvent exsangue, hypothèque son capital et ses ressources à
venir”. Aux yeux des Sassou, Bongo, Dos Santos et autres
Lissouba, c’est surtout un fabuleux système pour se garnir la
tirelire. Car, comme l’écrivait aussi Van Ruymbeke, “les
opérations de préfinancement permettaient de dégager des
fonds bénéficiant directement aux décideurs africains” [...]. Au
Congo, 6 sociétés offshore avaient été créées dans les British
Virgin Islands. 24 virements ont donc fait le détour par ces petites
îles lointaines et ensoleillées. En tout, sur 3 ans, environ 4,6
milliards de francs [français]. [...]
C’est au “génial” inventeur de ces préfinancements, Jack
Sigolet, un homme de l’ombre qui est passé entre les mailles du
filet de l’affaire Elf, que ces messieurs peuvent dire merci. C’est
lui qui signe le document que publie Le Gri-Gri [le tableau des 24
virements allouant 4,6 milliards “pour le Congo”], qu’il a adressé à un
avocat suisse le 28 septembre 1995 en précisant, à propos de la
pelletée de sociétés offshore qu’il a contribué à créer : “J’espère
ne pas en avoir oublié.”
Faisons le compte : six offshore pour le Congo-Brazzaville (4,6
milliards de francs),sept pour l’Angola (2,7 milliards), cinq pour le
Gabon(1,8 milliard), cinq pour le Cameroun (3 milliards). En tout,
12,1 milliards de francs. On en oublierait presque qu’il
s’agissait d’hypothéquer, pendant des années, l’or noir de ces
pays, tellement les sociétés sont affublées de petits noms
chantants : Dolamice, Cloe, Cedrima, Rupio, Plakan, Katelyn,
Pilowa et d’autres… [...]
Installé à Genève, propriétaire de vignes en Bourgogne, Jack
Sigolet est [...] le grand expert de ces montages secrets. Il ne
s’est pas fait prier pour le raconter au juge de l’affaire Elf.
Longtemps fidèle de Tonton Tarallo, le monsieur Afrique du
pétrolier français, il a exercé ses talents sous le Congo de
Sassou, puis de Lissouba ; et aussi au Gabon, au Cameroun, et
aujourd’hui en Angola où il aimerait bien [...] continuer à
démontrer son habileté… »
[12,1 milliards de francs dont les peuples concernés ne verront pas la
couleur, et que les contribuables français (ou autres) devront régler un
jour dans le cadre d’une inévitable annulation de la dette. Les pots-de-vin
du propriétaire de vignobles Sigolet ont un coût astronomique. Il continue
d’en distribuer autour des gisements angolais, avec sa société Crossoil.
N’y a-t-il aucun moyen de le traîner en justice ? – FXV]
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Libération, Écocertification : la langue de bois de Chirac, 03/02
(Éliane PATRIARCA) : « Le deuxième massif forestier tropical
mondial [est] un patrimoine aujourd'hui menacé par la
déforestation. Ce sommet [de Brazzaville] pourrait donc offrir au
président français l'occasion de mettre en action son
engagement en faveur de la protection des forêts tropicales, pris
le 24 janvier à Paris, lors de la Conférence sur la biodiversité de
l'Unesco. Jacques Chirac a promis que, d'ici à 2010, 100 % du
bois acheté pour les marchés publics serait “écocertifié”. Le chef
de l'État avait déjà affirmé cet objectif en... mai 2002. Or la
circulaire qui devait fixer ces nouvelles règles, prévue pour juin
2004, n'est toujours pas publiée. “Elle sera finalisée sous un
mois”, assurait-on hier au ministère de l'Écologie. Mais les
associations écologistes qui participent aux travaux du
gouvernement sur ce sujet redoutent un texte révisé à la baisse.
Selon le WWF (Fonds mondial pour la nature), la circulaire
risque d'accepter toutes les certifications, et non pas le seul label
internationalement reconnu par les associations écologistes pour
ses exigences sociales et environnementales, le FSC (Forest
Stewardship Council). À Matignon, on confirmait hier que, “par
souci de pragmatisme, la circulaire listera tous les labels
existants, en rejetant énergiquement les fantaisistes. C'est un
énorme progrès, mais, si on veut avancer, on ne peut pas faire
les difficiles en matière de standards d'écocertification du bois”.
Plus radicaux, les Amis de la Terre et Greenpeace dénoncent
le soutien apporté par la France au système de certification
panafricain. Hier à Brazzaville, en prévision de l'ouverture du
sommet, le Premier ministre congolais a d'ailleurs préparé le
terrain en annonçant la mise en place du nouveau label.
Pour Sylvain Angerand, des Amis de la Terre, il s'agit d'“un
système de certification fabriqué de toutes pièces, avec l'appui
de la coopération française, pour contourner le label FSC”.
Illanga Itoua, de Greenpeace, estime que ce label, aux critères
définis par les entreprises forestières, va permettre, “sous
couvert de panafricanisme, de continuer à piller la forêt”.
Greenpeace s'oppose à ce “système de complaisance associé à
la mauvaise gouvernance et à la corruption généralisées dans le
secteur forestier africain”. »
[Comme le fils d’Eyadéma se proclame défenseur de la démocratie,
Chirac s’instaure protecteur de la forêt africaine. Vous voulez de
l’écologie ? Si ce n’est que cela, vous en aurez. Quoi de plus facile que
de certifier ce qu’on veut en créant l’organe idoine, comme le comité,
nommé par Biya, chargé d’observer l’élection de Biya, organisée par
Biya. Vous ne voulez pas de Chirac en Mère-grand du petit chaperon
africain ? C’est que vous « faites les difficiles ». Un tampon sur le bois,
c’est quand même mieux que rien. – OT]
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Je souhaite recevoir une plaquette de présentation de l’association Survie.
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Le Monde, La France et la Libye du colonel
Kadhafi relancent leur « coopération stratégique » et militaire,
08/02 (Laurent ZECCHINI) : « Première ministre française de la
Défense à se rendre dans la Jamahiriya (République) libyenne
depuis que le colonel a pris le pouvoir, en 1969, Mme Alliot-Marie
a entendu son hôte lui expliquer que l’approche militaire n’est
pas la bonne pour régler les problèmes du continent africain. Cet
acte de foi diplomatique dans le discours désormais sobre du
chef de l’État libyen a confirmé le tournant pragmatique
apparemment pris par la Libye, que Jacques Chirac avait salué
lors de sa visite de novembre 2004.
Mme Alliot-Marie a répondu que la meilleure façon d’éviter une
telle extrémité était que les deux pays se mettent d’accord sur
une “coopération stratégique” embrassant tous les aspects de
leur relation bilatérale. La France sera plus encline à élargir sa
coopération avec Tripoli si les deux pays ne divergent pas sur
différentes questions, en particulier la politique française en
Afrique : le colonel Kadhafi ne se prive pas de critiquer la
présence des troupes françaises en Côte d’Ivoire et de
s’inquiéter de la situation à Djibouti. »
[Le colonel Kadhafi a longtemps été l’un des principaux fauteurs de
guerres civiles en Afrique, soutenant entre autres les entreprises
mortelles du warlord libérien Charles Taylor. S’il renonce vraiment à cette
approche, c’est plutôt une bonne nouvelle. Dans sa précédente stratégie
déstabilisatrice, il s’est trouvé souvent l’allié de la Françafrique, autour de
Blaise Compaoré, de Charles Taylor, ou en Afrique centrale (cf. F.X.
Verschave, Noir silence, Les arènes, 2000, p. 346-350)
La « coopération stratégique » proposée par Michèle Alliot-Marie
ressemble fort à une relance de cette alliance, qui ménagerait les intérêts
de « la politique française en Afrique », c’est-à-dire la Françafrique. Le
riche et influent Kadhafi en serait à nouveau un relais privilégié. Même si
cette stratégie renonce à l’« extrémité » taylorienne, il est assez peu
probable qu’elle serve les intérêts des peuples africains. – FXV]
Génocide rwandais
La Lettre du Continent, FRANCE/RWANDA. Un champ de
mines politique et judiciaire..., 10/02 : « La France va replonger
dans de nouveaux dossiers judiciaires rwandais. Deux avocats
e
e
parisiens, M Auguste Comte et M William Bourdon, ont
annoncé leur intention de déposer une plainte contre X devant le
tribunal des armées, à la demande d’une dizaine de plaignants
rwandais, pour "complicité de génocide" au sein de l’armée
française. En même temps, l’espace d’une semaine, trois livres
accusateurs sont publiés par trois éditeurs : chez L’Harmattan,
un "dossier noir" de l’Association survie, Rwanda 1994-2004 :
des mots à l’œ uvre ; chez Karthala, l’ouvrage du président de
Survie, François-Xavier Verschave, L’horreur qui nous prend
au visage. L’État français et le génocide au Rwanda ; enfin, aux
éditions Les Arènes, le livre du juriste Géraud de la Pradelle,
Imprescriptible. L’implication française dans le génocide tutsi
portée devant les tribunaux. Dans les trois cas, il s’agit de la
reprise, sous différents angles, des témoignages apportés, l’an
passé, devant un tribunal du peuple, organisé par Survie et
présidé par Géraude de la Pradelle.
Cette double offensive judiciaire et éditoriale a déjà fait des
victimes collatérales au Quai d’Orsay, où l’on est tombé des
nues, tout contact avec l’ambassade du Rwanda à Paris a été
coupé. Par ailleurs, l’ambassadeur de France à Kigali, justement
venu pour présenter à la Direction Afrique du ministère des
affaires étrangères son plan d’action pour la relance des relations
franco-rwandaises a dû remballer ses projets, en attendant des
jours meilleurs. Au Quai d’Orsay, on rentre de nouveau la tête
dans les épaules en espérant que "Bruguière ne dégoupille pas
sa bombe maintenant, au pire moment" [en lançant des mandats
d’arrêt internationaux contre une douzaine de dirigeants du FPR]...
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[La « double offensive judiciaire et éditoriale » a apparemment fait perdre
son sang-froid à La Lettre du Continent, d’habitude plus précise et
flegmatique. Il y a au moins 8 erreurs et une vilenie dans le paragraphe
qui lui est consacré. Anecdotiques mais significatifs sont les lapsus sur
les juristes impliqués dans cette « offensive » : Me Antoine Comte est
renvoyé aux augustes mânes d’un philosophe positiviste du XIXe siècle,
et Géraud de la Pradelle travaille avec Géraude…
Le livre à publier chez Karthala est prévu pour fin mars, 7 semaines
après les deux autres. Ce n’est pas un « Dossier noir » et il n’est pas
rédigé par Survie : il s’agit des actes de deux colloques sur le Rwanda,
dont la publication a été coordonnée par Laure Coret, de l’association
Aircrige. L’horreur qui nous prend au visage n’est pas un ouvrage de F.X.
Verschave, mais le rapport de la Commission d’enquête citoyenne (CEC)
sur le rôle de la France durant le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994,
coordonné par Laure Coret et F.X. Verschave. Un seul des trois ouvrages
est « la reprise des témoignages » de la CEC…
Quant à qualifier celle-ci du tribunal du peuple, c’est une calomnie bien
dans le style des Services français. Il s’agit de suggérer que cette
commission citoyenne, coorganisée par 4 associations et 8 personnalités
(bien au-delà de Survie, donc), est une instance stalinienne. Or, non
seulement nous ne nous sommes jamais présentés comme autre chose
que des citoyens (et non le peuple), non seulement nous n’avons jamais
prétendu être un tribunal (nous l’avons maintes fois précisé, en prélude
de nos interventions), mais nous le prouvons en transmettant les plaintes
à la justice de la République, et nos dossiers de complicité présumée aux
journalistes, pour qu’ils fassent les vérifications que mérite un sujet aussi
grave. Avec un peu plus de sérieux que dans cet article de LdC…
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Criminalité financière
Le Canard enchaîné, Corrompus, rompez !, 09/02 : « Il n’y a
plus de corruption en France ! Cette merveilleuse nouvelle sera
bientôt officielle. Le gouvernement prépare en effet, en grand
secret, la disparition des deux organismes chargés d’étudier ces
mesquines questions d’argent sale. Des machins devenus à
l’évidence inutiles.
Première visée, la Mission interministérielle d’enquête sur les
marchés publics (Miem). Cette mission, créée en 1991, n’a plus
de patron depuis novembre dernier. Elle n’est plus en odeur de
sainteté depuis que ses découvertes ont entraîné quelques
condamnations d’entreprises du bâtiment, secteur particulièrement vertueux. Comme le Code des marchés publics a été
assoupli, à la grande satisfaction des bétonneurs, Matignon juge
que cette assemblée de grincheux, ne comprenant rien aux
subtilités du monde des affaires, est devenue inutile. Elle pourrait
donc disparaître. Ou, plus finaud, être fondue dans le Service
central de prévention de la corruption (SCPC).
Justement, cela tombe bien, cet organisme interministériel,
créé en 1993, est lui aussi sur la sellette. Bien que sans grands
pouvoirs, le SCPC se montre parfois un peu trop indépendant. Et
surtout, la droite ne lui a jamais pardonné d’avoir, en 1995, rendu
un avis assassin sur l’attitude de Juppé, adjoint au maire de
Paris, qui s’octroyait à lui-même et à ses enfants des
appartements de la Ville. La vengeance étant un plat qui se
mange froid, le SCPC pourrait disparaître à son tour pour devenir
une simple sous-direction du ministère de la Justice.
Il ne restera plus qu’à dissoudre ce service pour que la
corruption ne soit qu’un mauvais souvenir. »
Le rapprochement, enfin, avec la « bombe » du juge Bruguière, que l’on
attend depuis un lustre telle l’Arlésienne de Bizet, a l’odeur des
polémiques du Monde contre le régime de Kigali. Leur auteur, un célèbre
journaliste négrologue – coauteur de plusieurs ouvrages avec le directeur
de LdC, Antoine Glaser – a quitté fin 2004 les colonnes du quotidien du
soir. Ne sait-il plus où déverser son fiel ? À la différence des autorités
françaises, la CEC n’a rien à redouter d’un déballage de la vérité, qu’il
s’agisse de l’attentat contre l’avion d’Habyarimana ou, infiniment plus
grave, des complicités françaises dans le génocide le plus rapide de
l’histoire. Au contraire : nous espérons de ce déballage, non seulement
une justice rendue aux victimes et aux rescapés, mais aussi une grande
purge des mœ urs et des réseaux françafricains. – FXV]
[Encore une manifestation de la sape généralisée des contre-pouvoirs
entreprise par la Chiraquie. En noyautant la haute hiérarchie judiciaire, en
laissant les médias se faire racheter par les plus grands corrupteurs, en
cassant les thermomètres et les digues de la criminalité financière, Chirac
pourra effectivement donner des leçons de « bonne gouvernance » à ses
amis prédateurs africains, en se prévalant de l’exemple français… – FXV]
Têtêvi Godwin Tété-Adjalogo, Omer Adoté, un martyr politique
du Togo, L'
Harmattan 2004. 222 p., 21,5 .
La Commission d'
enquête citoyenne sur le rôle de la France durant
le génocide des Tutsi propose (détails in Billets n°133, p. 10.):
Plus qu'
une biographie, c’est un véritable hommage posthume qui est
rendu a Omer Aka Adoté, martyr togolais torturé puis assassiné le 23
septembre 1985 dans la tristement célèbre prison civile de Lomé au Togo.
L’horreur qui nous prend au visage
L’auteur, Godwin Tété, n’est pas un inconnu pour ceux qui fréquentent
de près ou de loin le milieu de l’opposition démocratique togolaise.
Personnalité de premier plan, militant de la première heure, celui que l’on
pourrait affectueusement surnommer « le vieux » ne doit probablement
son salut qu’à l’exil forcé auquel l’a contraint le régime de terreur instauré
au Togo depuis plus de 40 ans.
Parallèlement à son insatiable activité militante, Tété Adjalo Godwin
l’historien nous gratifie ponctuellement d’ouvrages de référence traitant
des thèmes qui lui sont chers. Qu’il s’agisse de la traite négrière, de
l’histoire politique récente du Togo ou de la biographie d’hommes
illustres, comme Marcus Garvey.
Sa dernière production est cette fois consacrée à l’un de ses frères de
combat tombé trop tôt, Omer Adoté.
Grâce aux nombreux témoignages émanant d’amis et d’anciens
camarades de lutte d’Omer Adoté, Godwin Tété a pu reconstituer et
nous faire le récit de ce que fut la vie de ce résistant togolais.
Au fil des pages, on découvre un homme de conviction, épris de justice
et de liberté, que ni les pressions, ni les brimades et autres humiliations
n’empêcheront de rester fidèle a ses principes.
À travers Omer Aka Adoté, ce livre nous rappelle aussi que, derrière
les figures emblématiques, il sont nombreux, hommes et femmes,
anonymes parmi d’autres anonymes, qui ont payé de leur vie leur soif de
justice et de liberté. Que ces pages leur soient consacrées n'
est que
justice. [Alexandre Gélican]
L’État français et le génocide au Rwanda
Coordonné par Laure Coret et François-Xavier Verschave
Karthala, 2 février 2005, 588 p., 32
Géraud de La Pradelle
Imprescriptible
L’implication française dans le génocide tutsi
portée devant les tribunaux
Les arènes, 2 février 2005, 188 p., 19,90
Directeur de la publication : François-Xavier Verschave.
Directeur de la rédaction : Pierre Caminade.
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Ont aussi participé : Alexandre Gélican (AG), Emmanuel Cattier (EC),
Lounis Aggoun (LA), François-Xavier Verschave (FXV), Marcel Kabanda
(MK), Victor Sègre (VS).
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