Fiche du document numéro 22657

Num
22657
Date
Mercredi Septembre 2004
Amj
Fichier
Taille
640619
Titre
Billets d'Afrique No. 128
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
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Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines

" ! ( « Humanitaire », dites-vous
L’été françafricain a été illustré, entre autres, par les
multiples visites de dictateurs à l’Élysée et la croisière
que Jacques Chirac leur a organisée sur le porte-avions
Charles-de-Gaulle. Nous y revenons dans ces Billets,
ainsi que sur un certain nombre de crises ou enjeux
africains où la France se trouve mêlée.
Mais notre coup de gueule de la rentrée viendra d’une
nausée, à propos du « traitement » idéologico-médiatique
des populations massacrées au Darfour. Cela a commencé
par un débat souvent indécent autour de l’utilisation du
mot « génocide ». Il y a plusieurs formes de génocide,
et certaines différences entre les définitions juridique et
historique. Juridiquement, massacrer et violer une partie
de la population, pousser les survivants à l’exode en les
privant de tous moyens de subsistance est sans conteste
un génocide. Historiquement, cela se rapproche du mode
opératoire du génocide arménien, incontesté (sauf par la
Turquie).
Il est objecté que le génocide peut ne pas être totalement
accompli au Darfour si la « communauté internationale »
vient alimenter et soigner ceux qui sont voués à la mort
dans le désert. Cette spéculation sur la diligence de ladite
« communauté » est scandaleuse et hasardeuse. Surtout
lorsque, dans un premier temps, le commanditaire
du programme mortifère fait tout pour entraver l’arrivée
des secours, et ne cède aux indignations extérieures
que lorsque la saison des pluies va saboter ces secours.
Quand de surcroît on charge les assassins et violeurs
de « protéger » les réfugiés, en les déguisant en policiers,
avouons que la frontière entre crimes contre l’humanité
et crimes de génocide est largement franchie.
Mais voilà, employer le mot « génocide » obligerait tout
le monde à intervenir, ce que presque aucun État ne veut.
Alors, on ergote. La nausée survient avec l’overdose
du mot « humanitaire ». Il a déjà couvert beaucoup
de marchandises infâmes, dès son apparition au « Biafra ».
Il a servi à camoufler les complicités françaises
dans le génocide de 1994 au Rwanda. L’on pouvait croire
qu’après cet habillage ignoble, dénoncé tôt ou tard
par les « humanitaires » – dont Médecins sans frontières
(MSF) –, on n’oserait plus…
Or MSF s’est placée en pointe de la polémique contre
l’utilisation du mot « génocide », polémique dont l’utilité
principale, rappelons-le, est d’empêcher une intervention
internationale qui pourrait fâcher le gouvernement

soudanais, responsable d’une marée de crimes contre
l’humanité et, pour le moins, d’une intention génocidaire. Il
n’y aurait pas « génocide », dit MSF, parce que ce
gouvernement nous octroie (tardivement) des visas. « On
a tendance de nos jours à galvauder ce terme et on assiste
à une distorsion propagandiste qui ne peut que nuire
aux secours »… « Les gens sont forcés à fuir, mais pas
systématiquement assassinés »1 : ils n’ont simplement
plus rien pour survivre. Et MSF de lancer une énorme
campagne médiatique d’appel de fonds, à la mesure du
crime commis. Sans bien sûr dénoncer le coupable.
Nous ne sous-estimons pas le cas de conscience : il faut
bien aller nourrir et soigner ceux qui ont faim et sont
exposés aux épidémies, ce qui peut supposer parfois
de faire profil bas. Mais il y a des limites aux
accommodements, ce dont MSF a su jadis tenir compte (en
Éthiopie ou à Goma). Et si on ne peut dénoncer, du moins
peut on se taire, sans tenir un discours qui conforte l’État
criminel : « La volonté anglaise et australienne [d’intervenir]
a déjà provoqué une réaction très violente de Khartoum.
Cela ne peut que nous inquiéter. […] La responsabilité
de la protection des populations revient en premier lieu
au gouvernement de Khartoum » 2, celui qui depuis un an
assassine une partie des habitants du Darfour ou leur ôte
toute possibilité de survie…
On ne peut enfin que constater à quel point
cet ensevelissement des crimes contre l’humanité sous
la pensée humanitaire sert les desseins du gouvernement
français 3. Lequel ne voit pas de raison d’abandonner
la ligne mitterrandienne : « Dans ces pays-là, un génocide
c’est pas trop important ».
1. Thierry Allafort-Duverger, responsable du programme d’urgence de
MSF. Interview au Figaro du 27/07.
2. Idem.
3. Cf. notre communiqué ci-après et l’article de Pierre Prier (Le Figaro)
dans À fleur de presse.

François-Xavier Verschave

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Mystérieux Jenjawids
Les “Jenjawids”, littéralement « cavaliers
armés », sont accusés de commettre
des crimes contre l’humanité à grande
échelle contre les civils zaghawas,
masalits et fours. La stratégie du régime
de Khartoum, mise au point lors du

conflit au Sud-Soudan, a été appliquée
au Darfour pour mater l’insurrection des
rébellions SLA et JEM : après le
bombardement par l’armée soudanaise
de villages à dominante africaine, ces
hordes de cavaliers incendient les cases,
détruisent les récoltes, volent le bétail,

empoisonnent les puits, en commettant
systématiquement des exactions –
exécutions sommaires et viols collectifs.
Ce sont ces mêmes Jenjawids qui
surveillent les camps de réfugiés,
harcèlent les humanitaires, montent des
razzias jusqu’à 30 km à l’intérieur du

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Tchad, dans un climat d’impunité totale.
Ils représentent un phénomène répandu,
au point que «Jenjawid» soit devenu une
insulte à la mode parmi les étudiants à
Khartoum.
Et pourtant, aucun chiffre ne circule
quant à leur nombre global ; leurs
ressources et leur organisation demeurent
obscures. Les services de renseignement
américains ont néanmoins identifié des
responsables proches des cercles de
pouvoir à Khartoum, suffisamment riches
pour que leurs avoirs à l’étranger puissent
être gelés. De façon indépendante,
Human Rights Watch (HRW) a pu mettre
en évidence des connexions entre
leaders jenjawids et personnalités du
régime. Des témoignages concordants
indiquent qu’au lieu d’être désarmés, les
Jenjawids sont progressivement intégrés
dans les «nouvelles» forces de police.
Devant une délégation étrangère sont

°
exhibés des « criminels Jenjawids », à
qui l’on tranchera une main et un pied en
application de la charia ; mais le nombre
total des condamnations atteint 200
personnes, dont beaucoup de détenus
ordinaires, recyclés pour l’occasion. Le
gouvernement annonce un retour
progressif à la normale, tandis que les
humanitaires observent le calvaire des
réfugiés se poursuivre dans un climat de
totale impunité, qui tente d’être masqué
par des retours forcés.
Cela conduit à se demander si la
distinction entre Jenjawids, prétendument
incontrôlables mais assurément criminels,
et l’armée régulière en lutte contre les
rebelles n’est pas une subtilité
sémantique qu’utilise le gouvernement
pour s’exonérer des crimes commis au
Darfour. Si les Jenjawids reçoivent des
armes et obéissent aux éminences de
Khartoum, s’ils peuvent à loisir endosser

DARFOUR
Un génocide en attente d’homologation ?
Communiqué de Survie, le 18/08
Dix ans après le génocide des Tutsi rwandais (que la Communauté Internationale a omis
1
2
d’empêcher) , les populations noires (musulmanes mais non "arabes") du Darfour attendent
toujours que ladite Communauté s’applique sérieusement à mettre fin à leurs inimaginables
souffrances.
Massacres, viols, destruction des villages, du cheptel, des cultures, empoisonnement des puits –
commis par l’armée soudanaise et ses milices Jenjawid – sont depuis belle lurette de notoriété
publique sous toutes les latitudes.
Le 30 juillet, le Conseil de Sécurité des Nations Unies a demandé au Soudan de prendre des
mesures pour "améliorer" la situation, en lui signifiant qu’il devait avoir désarmé les milices
Jenjawid au 30 août, dernier délai. Hélas, un nouveau « plan d’action », agréé par l’ONU, propose
la création de zones de sécurité pour les populations en danger. Et celles qui se trouvent hors ces
périmètres, notamment dans les zones rurales ? Le Darfour est un immense territoire. Pendant ce
temps, les milices poursuivent leurs exactions. Au lieu d’être désarmées, elles sont incorporées
dans des unités de la police soudanaise ou des forces « semi-régulières », telles les Forces
populaires de défense, au sein desquelles elles seront chargées de la protection des zones dites
3
de sécurité. « Le comble de l’absurdité. » Le conflit entre forces gouvernementales et rebelles du
4
Darfour se poursuit : des bombardements commandés par le gouvernement soudanais et des
attaques de Jenjawids auraient actuellement lieu dans le Sud de la province meurtrie.
Le 15 août, l’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU pour le Soudan, Jan Pronk, a
« exprimé son inquiétude devant le manque de progrès en matière de sécurité sur le terrain et le
fait que les milices arabes Jenjawids sont toujours actives autour des camps des personnes
déplacées ».
5
Le ministre français des Affaires étrangères, Michel Barnier, a déclaré , le 12 août dernier, que
« la crise du Darfour peut conduire à une grave catastrophe humanitaire. » De grâce, Monsieur le
ministre, cessons de parler d’humanitaire quand il s’agit de crimes contre l’humanité. Monsieur
Barnier poursuit en déclarant : « L’urgence est d’abord humanitaire [...] (qui ne) va pas sans un
accompagnement sécuritaire. [...] Mais l’urgence est aussi, et surtout, politique. [...] Ce processus
politique sera nécessairement long et difficile. [...] Nous avons choisi une action réaliste et
progressive. »
Aucun observateur sérieux ne croit une seconde aux intentions de Khartoum de se conformer aux
exigences « réalistes et progressives » d’un discours qui passe à côté de l’urgence vraie, la priorité
réelle : un pan entier de l’humanité disparaît sous nos yeux, sans que la volonté politique de ce
monde engage l’action qui s’impose. Quelles que soient les responsabilités diverses en jeu dans la
poursuite de la "crise" (celle des rebelles ne peut pas être ignorée, mais ce n’est pas là la priorité !),
6
celle du pouvoir soudanais est manifeste. Quelle que soit « la réalité du terrain » – répétons-le,
l’extermination de tout un peuple –, notre responsabilité est d’en dépasser l’examen et d’honorer
notre devoir de sauver les vivants. Un génocide est-il en cours ? C’est possible. Quoi qu’il en soit,
ce qui est en cours y ressemble fort.
Que faire ? Cessons tout d’abord, à l’échelle du monde, d’acheter du pétrole au Soudan Monsieur
Barnier, et soyez à l’avant-poste de cette solution, un peu brusque certes, mais la seule réellement
réaliste.
1. Un million de morts.
2. De 30 000 à 50 000 morts, 200 000 réfugiés au Tchad voisin, 1,2 million de déplacés à l’intérieur du Soudan.
3. Peter Takirambudde, Directeur exécutif de l’association américaine Human Rights Watch (à lire : Empty
Promises ? Continuing abuses in Darfur, Sudan, HRW, 11/08).
4. Sudan Movement for Justice and Equality (JEM), Sudanese Liberation Army (SLA).
5. Article de Michel Barnier, Darfour : le médecin, le soldat et le diplomate, in Le Figaro, 12/08.
6. Dont il faut tenir compte selon Michel Barnier.

'
un uniforme de la police ou
de l’armée, ne sont-ils pas
en définitive des agents semi-autonomes
du pouvoir central ? [Félix Katz]

Consternant
Le 23/08, le représentant spécial de
l’ONU au Soudan, Jan Pronk, a déclaré
à la BBC (http://news.bbc.co.uk) : « Des
violations massives des droits humains
sont commises [au Soudan] et nous
devons les faire cesser. On ne constate
pas de meurtres de masse dans le pays,
mais il y a quelques tueries [some killing].
Il n’y a cependant aucune raison de
penser que le gouvernement en est
l’instigateur, comme ce fut le cas au
Rwanda il y a dix ans, même s’il a été
derrière une partie de l’instabilité [le verbe
1
est résolument au passé] » . M. Pronk
déclare par ailleurs : « Ce qui importe est
notre besoin de protection, la protection
des populations, et nous n’avons pas
assez de forces pour les protéger ». On
est
atterré
devant
de
telles
proclamations. La responsabilité de
Khartoum est avérée. À quoi sert de
« protéger » une population si l’on
transforme un crime contre l’humanité en
« crise humanitaire », si les moyens
susceptibles d’enrayer la menace ne
sont pas mis en œuvre ? Que représente
ce représentant vraiment très spécial ?
Selon des officiels du ministère des
Affaires étrangères britannique, le Conseil
de Sécurité ne souhaite pas avoir
recours à des sanctions lourdes à l’égard
du Soudan, telles un embargo pétrolier.
Consternant. [Sharon Courtoux]
La rencontre a eu lieu
Notre ministre des Affaires étrangères
Michel Barnier est « très heureux d’avoir
pu [...] faire la connaissance » de son
homologue soudanais Moustafa Othman
Ismaïl, représentant un gouvernement
qui a incité les milices jenjawids à
nettoyer ethniquement une partie du
Darfour et à priver les « nettoyés » de
tout moyen de subsistance. Un
programme génocidaire.
La France est l’une des mieux placées
pour savoir que son allié de Khartoum a
commis exactement le même type de
crimes contre l’humanité au SudSoudan, pendant de nombreuses années.
Arrêter enfin ces litanies de massacres se
dit, dans le discours de Michel Barnier,
« contribu[er] avec beaucoup de volontarisme à régler un vieux conflit au sud du
Soudan » ! Quant au Darfour, le ministre
n’y voit « qu’une crise humanitaire, une
nouvelle secousse ». Un redoublement
de négationnisme qui sent le pétrole.
Il est vrai, ajoute-t-il, qu’« il y a aussi la
crise politique »… Une des manières de
la résoudre est un accord amiable avec
les massacreurs. [Pierre Caminade]

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« Résolution » 1656
La soumission au Conseil de Sécurité
d’un projet de résolution américain
concernant le Darfour est le résultat de
la volonté de Colin Powell de faire
pression sur Khartoum. Elle a donné
plus de légitimité aux interventions de
Kofi Annan, lui permettant d’arracher des
engagements au gouvernement soudanais : désarmer les Jenjawids, assurer la
sécurité des réfugiés et lever les
restrictions empêchant les humanitaires
d’opérer au Darfour. La négociation de
cette résolution a pris plusieurs
semaines. Le Royaume-Uni a été le
premier à la co-parrainer. La France était
au début réticente : elle craignait d’une
part que la menace de sanctions envers
le gouvernement soudanais soit contreproductive, et défendait d’autre part son
credo selon lequel une solution politique
devait être trouvée conjointement au
traitement de la crise humanitaire.
Le gouvernement soudanais s’est
opposé avec véhémence au projet de
résolution, qu’il a dénoncé par la voix de
plusieurs ministres comme un complot
des lobbies juif et noir américains dans
le contexte de la présidentielle de
novembre. Lorsque Downing Street s’est
déclaré prêt, sur demande de l’ONU, à
fournir 5 000 hommes pour une opération
de maintien de la paix, le Soudan a crié
à l’ingérence post-coloniale, faisant un
parallèle totalement infondé avec l’Irak
occupé et promettant une guérilla à toute
force étrangère qui mettrait pied au
Darfour. Cette rhétorique récurrente a
trouvé une oreille bienveillante lors du
sommet exceptionnel de la Ligue Arabe,
qui en a repris les principaux arguments
– la crise du Darfour est une construction
des médias occidentaux, l’implication de
Colin Powell signe une nouvelle
offensive des croisés contre l’Islam
(alors que les victimes au Darfour sont
elles aussi musulmanes) –, et exonéré
au passage le régime de Khartoum en
définissant les Jenjawids comme des
éléments isolés et incontrôlables.
Dans sa version finale, la menace
explicite de sanction est devenue
implicite (par référence à l’article 41 de la
Charte onusienne), ce qui rendait le
texte acceptable à la plupart des
membres du Conseil, à deux abstentions
notoires près : la Chine et le Pakistan.
Les points essentiels de la résolution
sont les suivants : toutes les parties sont
sommées de respecter le cessez-le-feu
signé fin avril, et exhortées à reprendre
des
pourparlers
de
paix ;
le
gouvernement soudanais doit assurer la
sécurité des réfugiés, c’est-à-dire
désarmer les milices Jenjawids ; plus un
embargo sur les ventes d’armes dans la
région, et un soutien aux observateurs
militaires mandatés par l’UA dans le
cadre de l’accord de cessez-le-feu.
De l’avis de plusieurs commentateurs
(dans la presse anglo-saxonne), la

°
résolution
1656
est
un
pas
indispensable, quoique trop timoré, vers
le règlement de la crise au Darfour.
Apres quelques gesticulations, le
Soudan a solennellement accepté de se
soumettre au mieux aux exigences de la
résolution, en indiquant qu’elles étaient
inatteignables en 30 jours – délai au-delà
duquel le Conseil pourrait décider
d’imposer des sanctions au Soudan. Un
réel test de la volonté des puissances
occidentales de mettre un terme aux
atrocités du Darfour sera l’imposition ou
non de sanctions à l’expiration du délai –
en particulier la plus efficace d’entre
elles : l’embargo sur les exportations
soudanaises de pétrole.
Mais il y a toutes les raisons d’être
pessimiste à ce sujet. Dans le contexte
d’un cours du pétrole exceptionnellement
élevé, il est peu probable que les ÉtatsUnis alimentent l’anxiété ambiante en
limitant la production de brut, même si la
contribution du Soudan reste négligeable
à l’échelle mondiale. Une résolution
sévère aurait peu de chances d’être
adoptée en raison de l’obstruction de la
Chine, puis de la Russie. Aucune de ces
deux puissances ne sont enthousiastes
à l’idée de l’ingérence de la communauté
internationale dans une crise “indigène”,
aussi atroce soit-elle. Dans sa boulimie de
matières premières, la Chine n’hésite pas à
récupérer les concessions pétrolières
jugées éthiquement inexploitables par
les majors occidentales ; ainsi la compagnie nationale pétrolière chinoise est
fortement implantée au Sud-Soudan, et
ne voudra pas laisser sanctionner un allié
précieux. Enfin, il ne faut pas oublier que
la Russie, peu de temps avant de signer
la résolution, a livré dans la précipitation
7 Mig à l’armée soudanaise... [FK]
Et l’Union Africaine ?
Tout le monde s’accorde à le dire : le
problème le plus urgent à traiter est celui
de la sécurité au Darfour, et le
gouvernement soudanais ne tient pas
ses engagements en la matière. Dès le
début du conflit, il a cherché à limiter la
portée de la crise au Darfour. Après
avoir tenté de la cantonner à une affaire
intérieure soudanaise, il admet de la traiter
au niveau africain, mais s’opposerait
farouchement à toute implication militaire
des instances internationales, c’est-àdire des puissances occidentales. Après
les douloureux fiascos de la Somalie et
du Rwanda, celles-ci sont réticentes à
intervenir,
d’autant
plus
que
la
hasardeuse campagne irakienne a rendu
extrêmement sensibles leurs relations
avec le monde arabo-musulman. Enfin,
le veto de la Chine risque d’empêcher
toute mission de Casques bleus. Dans
ce contexte, le seul espoir pourrait venir
de l’Union Africaine (UA).
L’UA, qui parraine déjà les négociations de paix entre Khartoum et le

'.
Sud-Soudan (IGAD), s’est
saisie assez tôt, bien que
partiellement, de la crise au Darfour. Les
premières négociations entre rebelles et
gouvernement soudanais, qui ont abouti
fin avril à la signature d’un cessez-le-feu
(régulièrement rompu depuis), ont été
organisées au Tchad par Idriss Déby
sous l’égide de l’Union Africaine. C’est
dans ce cadre qu’une centaine d’observateurs de l’UA, protégés par une force
de 350 militaires africains, se sont
déployés au Darfour pour vérifier l’application du cessez-le-feu. Le Rwanda,
soucieux de prévenir un génocide en
puissance, a fourni le gros des troupes.
C’est aussi l’occasion pour l’armée
rwandaise de se montrer sous un jour
plus favorable qu’à l’est du Congo-K. Le
Nigeria, président en exercice de l’UA,
assume son rôle de leader régional en
complétant les effectifs. L’opération est
soutenue logistiquement et financièrement par des nations occidentales,
principalement
dans
l’Union
Européenne.
Le secrétaire de l’UA, Alpha Konaré,
s’est investi tant sur le plan diplomatique
que militaire. Une première tentative de
reprise des négociations a avorté à
Addis-Abeba, en raison notamment de
l’intransigeance
des
mouvements
rebelles, politiquement inexpérimentés, à
quoi
s’ajoutent
les
efforts
de
déstabilisation de l’Érythrée qui soutient
systématiquement les opposants au
régime
de
Khartoum.
Mais
les
pourparlers ont repris récemment à
Abuja, sur l’invitation du président
nigérian Obasanjo. La France insiste
pour que le Tchad, qui lui sert
manifestement de pion sur ce dossier,
conserve un rôle d’intermédiaire entre
les parties en conflit ; cela semble
néanmoins compromis, car Idriss Déby
est récusé par les rebelles pour sa
coupable collusion avec le régime de
Khartoum, et commence à perdre la
confiance du gouvernement soudanais.
Il existe une certaine confusion sur le
mandat de la force de protection
africaine envoyée au Darfour. Selon un
porte-parole de l’armée rwandaise, il
comporte le droit d’intervenir pour protéger
des civils immédiatement menacés, ce
que récuse le gouvernement soudanais.
Le souhait de M. Konaré serait
d’augmenter de 350 à 2 000 hommes
l’effectif des troupes sous mandat UA,
avec comme mission d’assurer la sécurité
des camps de personnes déplacées,
dont le nombre est estimé à 1,3 millions.
Compte-tenu du contexte international,
l’intervention diplomatique et militaire de
l’UA présente les meilleures chances de
succès. Cela développerait en outre un
précédent
encourageant
pour
l’intégration régionale en Afrique et sa
capacité à, sinon prévenir, du moins
contenir les massacres sur son sol. [FK]

’$
$, -



Imbroglio sous les décombres (II) :
Gatumba.
Le 13 août, à 15 heures, Azarias
Ruberwa, l’un des quatre vice-présidents
de la République Démocratique du
1
Congo (RCD) , quitte le camp de
2
réfugiés de Gatumba
où il s’est
entretenu avec les Banyamulenge qui y
sont rassemblés depuis les événements
survenus à Bukavu trois mois plus tôt.
Leur ayant certifié que les dispositifs
nécessaires à leur sécurité étaient
désormais assurés, Ruberwa vient
d’inciter ces Congolais tutsi à retourner
dans leur pays. À 22 heures, plusieurs
centaines d’hommes, venus des marais
de la plaine de la Rusizi en RDC,
attaquent simultanément le camp de
Gatumba et une position de militaires
burundais située à quelques centaines
de mètres des réfugiés. Contournant, sur
le même site, le camp abritant de longue
date des rapatriés burundais (d’ethnies
différentes), un groupe d’attaquants s’est
dirigé sur celui des Banyamulenge. Ils y
ont commis un massacre pour lequel on
peine à trouver un qualificatif. Ils ont mis
le feu aux tentes abritant les réfugiés,
dont certains sont morts carbonisés.
D’autres ont été tués par balles. Ceux
qui tentaient de fuir ont été achevés à la
machette ou au couteau. Selon des
témoignages, les attaquants battaient
tambour et chantaient des alléluias.
L’attaque a duré environ deux heures,
laissant le fragile refuge en cendres, de
nombreux blessés et quelque 160
cadavres, certains non identifiables. Les
victimes sont surtout des femmes, des
enfants et des personnes âgées qui
composaient la majorité du groupe visé.
Un deuxième peloton d’attaquants,
plus nombreux, s’est employé pendant
ce temps à neutraliser la position des
militaires burundais. Selon l’un de ces
derniers, interrogé par un correspondant,
ces militaires pensaient être l’unique
cible de l’attaque et ne se sont pas rendu
compte que le massacre des réfugiés
était en réalité l’objectif de l’opération.
Malgré leur proximité, c’est possible.
Une question se pose cependant (à
laquelle la commission d’enquête lancée
à la suite du massacre pourra sans
doute répondre) : pourquoi les militaires
burundais n’ont-ils pas lancé d’appel par
radio et/ou GSM pour informer l’étatmajor ou demander des renforts
lorsqu’ils ont été agressés ? Parmi les
réponses venues du Burundi, la plus
plausible affirme que la fréquence des
attaques des Forces Nationales de
3
Libération (FNL) dans les environs de
Bujumbura est telle qu’elles font partie
de la "routine". Mais une autre question
se pose, lancinante : pourquoi le camp
de Gatumba n’était-il pas protégé ? Ni
par des troupes de l’ONU présentes au
Burundi, ni par l’armée burundaise…
C’est, selon un observateur de la région,
la question. En dépit du désir des
Banyamulenge de ne pas s’éloigner de

°
la frontière, la norme du Haut
Commissariat pour les Réfugiés (HCR)
s’impose : éloigner les réfugiés d’au
moins 50 km de la frontière du pays dont
4
ils se sont enfuis. Dans le contexte
particulier qui nous occupe, contrevenir à
cette règle a peut-être des explications,
5
aussi regrettables soient-elles. Mais
l’absence, dans ces conditions, d’une
force de protection à Gatumba est
incompréhensible, inconcevable.
Et qui a commis cette atrocité ?
Pourquoi ? Elle a été revendiquée par
les FNL, via leur porte-parole Pasteur
Habimana, dès le lendemain du
massacre. Ce dernier a déclaré peu
après que les FNL, subissant depuis
plusieurs jours des attaques de l’armée
burundaise, y avaient riposté en
« attaquant le camp militaire et la
brigade de gendarmerie de Gatumba. »
6
Habimana
ajoute que les soldats
burundais, repliés dans le camp des
réfugiés, se seraient battus contre ces
derniers, et que des Banyamulenge tués
par les FNL auraient été des hommes en
uniforme, armés, dont les FNL auraient eu
à subir l’assaut. Carabistouilles avérées.
Le 15 août, ce porte-parole a justifié
l’attaque des FNL par la nécessité de
s’opposer à « la coalition négative tutsi ».
Il a déclaré à l’AFP : « Je jure devant
Dieu, il n’y avait aucun Congolais ou
Rwandais
dans
cette
attaque ».
Carabistouille encore ? Sans doute.
L’AFP mentionne plusieurs témoignages
recueillis parmi les forces des opérations
de l’ONU au Burundi (ONUB), selon
lesquels « des Congolais et des
7
extrémistes rwandais hutu , basés en
RDC, faisaient partie des assaillants ».
Des rescapés du massacre affirment
avoir entendu les assaillants parler en
kirundi, kinyarwanda, lingala, swahili…
Pour la majorité des observateurs de la
région, les FNL, affaiblies, n’ont plus les
moyens
d’exécuter
(seules)
une
offensive aussi importante. Le Monde
8
daté du 17 août cite un responsable
des Nations unies pour qui elles sont « loin
de pouvoir organiser une telle opération ».
Plusieurs sources (notamment le RCD,
l’ex-rébellion du Kivu liée à Kigali)
pointent les Forces armées de la
République du Congo (FARDC). Selon le
RCD, « deux compagnies des FARDC,
basées aux secteurs 6 et 7 de la localité
de Kiliba (Sud-Kivu) et commandées par
le major Ekofo, ont traversé la rivière
Rusizi pour Gatumba », où elles auraient
rejoint les hommes des FNL. D’autres
sources insistent sur la participation de
forces contrôlées par les Maï Maï [milices
congolaises paramilitaires opérant dans les
rangs du gouvernement et dans ceux de
rébellions, aujourd'
hui l'
une des huit
composantes de la transition congolaise].

Une offensive conjointe FARDC, FNL,
7
FDLR , Maï Maï ? C’est bien possible.
Des observateurs sur place l’affirment.
Répondant à la question : à qui profite
le crime, des Congolais de toutes origines,
peu satisfaits de la "gouvernance" de

'
leur pays, estiment qu’il
profite aux détenteurs du
pouvoir à Kinshasa. Pour conserver ce
pouvoir, ces derniers souhaiteraient
éviter, par tout moyen, l’organisation
d’élections qu’ils ne seraient pas certains
d’emporter, quitte à envenimer la
situation afin d’éloigner l’échéance.
D’autres, et pas seulement des “excités”,
sont convaincus qu’il s’agit, à terme, de
chasser du territoire national la
« minorité tutsi vendue à l’étranger ».
Quoiqu’il en soit à cet égard, on ne peut
qu’observer une recrudescence de haine
à l’égard de cette « minorité ». De
vieilles histoires sur de prétendues
origines juives des Tutsi ressortent (sur
le site du Portail de la Société Civile
Congolaise entre autres), en compagnie
de celles sur l’« empire Hima » que ces
« Juifs » s’efforceraient de construire,
s’érigeant en persécutés afin de se faire
attribuer un État (aux Juifs Israël, aux
Tutsi le Kivu).
D’autres observateurs, se demandant
eux aussi à qui profite le crime, pointent
Kigali et Bujumbura. Selon ces derniers,
un cynisme himalayen serait à l’œuvre
sous l’égide des hauts dirigeants de ces
deux pays. Ils auraient organisé (ou
laissé faire ?) le massacre de Gatumba
pour justifier un retour musclé dans l’est
du Congo – et, « par nécessité », ne plus
en partir. Certains affirment que ce « plan »
serait plus que tutsi, il serait rwandais. Le
Monde du 17 août (un article signé avec
Reuters et AFP) affirme que, « selon un
haut responsable de la police burundaise,
qui a requis l’anonymat, les autorités
avaient été prévenues cette semaine de
l’imminence d’une attaque visant les
réfugiés congolais. L’armée a toutefois
nié cette information. » Les affirmations
d’autres sources, notamment sur place,
vont dans ce sens : « “on” était
prévenu ». Qu’en est-il ?
Interrogé sur l’identité des auteurs du
massacre de Gatumba (le 19 août, à
l’issue de consultations à huis clos avec
le Conseil de Sécurité), le Secrétaire
général adjoint de l’ONU, chef des
opérations de maintien de la paix, JeanMarie Guéhenno, a déclaré que ce serait
à l’enquête (effectuée par l’ONUB,
assistée de la MONUC) de l’établir. Il a
toutefois déclaré qu’il fallait « régler une
fois pour toutes la question des
Interahamwe », tâche dont il a attribué la
responsabilité première au gouvernement congolais. Dans l’attente des
résultats de l’enquête en cours, attendus
sous peu, chacun peut frayer avec ses
convictions ou ses interrogations. Les
premières sont à confirmer, les
secondes vivent dans l’expectative d’une
réponse irréfutable. Il faut aller à la vérité
sans esquive. Le Burundi et la RDC sont
appelés aussi, par le Conseil de
Sécurité, à effectuer les enquêtes qui
s’imposent. Il serait étonnant que la messe
soit dite sans une enquête internationale
indépendante, à l’abri de tout soupçon
de privilégier quelque camp que ce soit.

’$
$, -



À la suite des événements de
Gatumba, des réactions vives ont été
enregistrées chez tous les acteurs de la
tragédie – dont nous ne sommes pas à
la scène finale. Le Rwanda et le Burundi
ont, en un premier temps, laissé
entendre qu’ils pourraient aller jusqu’à
plus que des escarmouches en termes
de représailles. Pour le moment,
l’invasion de la RDC ne semble pas
imminente. La RDC n’a pas laissé
ignorer qu’elle se défendrait en cas
d’agression – seule ? Les FDLR sont
montées sur leurs grands chevaux,
menaçant des foudres de Zeus qui
toucherait un cheveu de l’un de leurs
3
tueurs. Les FNL ont mis un peu d’eau
dans leur cyanure – sous ordre, ou en
toute indépendance ? Le camp des
Banyamulenge est divisé, entre ceux qui
estiment que leur survie dépend de leur
adhésion au nationalisme congolais et
ceux qui n’y croient guère. Les uns et les
autres, attachés à des stratégies différentes, visent un objectif identique :
survivre, chez eux. Où en sont-ils de
leurs débats ? L’avenir le dira. Quant au
général Laurent Nkunda (toujours rivé à
sa base de Minova, au sud de Goma),
après avoir déclaré qu’il allait démarrer
un processus pour que le pouvoir de
Kinshasa « débarrasse le plancher », il a
déclaré que la guerre pouvait être évitée.
Selon le général, la condition requise serait
le remplacement du commandant de la
ème
9
10 région militaire (Sud Kivu) « par une
personne qui puisse assurer la sécurité
de toutes les populations du Sud-Kivu ».
Et la France dans les décombres ?
Rappelons que le 17 août, le général
Jean-Claude
Lafourcade
(qui
commandait l’opération Turquoise de
juin à août 1994) en a profité pour
glorifier l’opération dans un papier confié
au Figaro, «Opération “Turquoise” :
l’honneur de la France ». Il a été suivi, le
23 août, par l’ancien Premier ministre
Édouard Balladur, dont la contribution
s’intitule :
« L’opération
Turquoise :
courage et dignité » (www.lefigaro.fr). Quel
rapport ? Allez savoir… [SC]
[Selon l’AFP (27/08, www.africatime.com),
« le secrétaire général de l'
ONU, Kofi
Annan, a estimé que ce massacre était
peut-être en fait l'
œuvre de combattants
congolais et rwandais, dans un rapport
au Conseil de Sécurité. M. Annan a
indiqué que les FLN […] coopéreraient
avec des groupes armés congolais et
rwandais. »]
1. Le gouvernement de transition de la RDC est
composé du Président de la République, de 4
vice-présidents, de ministres et vice-ministres.
En l’absence de premier ministre, les viceprésidents
(issus
des
composantes
Gouvernement, RCD, MLC, et opposition
politique) sont chargés de commissions
gouvernementales. A. Ruberwa est chargé de la
commission politique, défense et sécurité.
2. Situé à 4 km de la frontière congolaise et à 20
km de la capitale burundaise, Bujumbura.
3. Groupe de rebelles burundais composé de
Hutu extrémistes dont l’objectif reste de

°
reprendre le contrôle du Burundi par la force. Il
est dirigé par Agathon Rwasa.
4. 20 000 Congolais réfugiés au Burundi vivent
dans trois sites de transit situés à quelques
kilomètres de la frontière avec la RCD. Ils vont
en être éloignés.
5. Le HCR affirme avoir été, depuis deux mois,
en attente du feu vert des autorités burundaises
pour effectuer le transfert des réfugiés sur un site
plus éloigné. Cette affaire réveille un bien
mauvais souvenir : l’installation des réfugiés
Hutu rwandais au Zaïre à proximité de la
frontière rwandaise en 1994.
6. Selon les déclarations du ministre burundais
des Relations extérieures, ce dernier se
trouverait en RDC, dans un village du Sud-Kivu
« que nous avons localisé, et nous savons le
nom d’emprunt qu’il utilise ». Le 17/08, le
Burundi a lancé un mandat d’arrêt international
contre Habimana (ainsi que contre le dirigeant
des FNL, Agathon Rwasa). Quel meilleur moyen
de faire changer de village et de nom d’emprunt
celui qu’on cherche à faire arrêter que de lui faire
savoir ce que l’on sait de ses déguisements ?
7. Les ex-FAR et Interahamwe, ou assimilés,
regroupés dans les Forces démocratiques de
libération du Rwanda (FDLR).
8. Un massacre au Burundi menace les
processus de paix dans les Grands Lacs, JeanPhilippe Rémy.
9. Le général Félix Buja Mabe, nommé à ce
poste lors des événements de Bukavu, ne bénéficie pas de la confiance des Banyamulenge.

'/
Coq françafricain
La situation macro-économique du
Congo-B est loin de s’améliorer. La
gangrène de la corruption s’est
répandue
dans
des
proportions
dramatiques tant (et surtout) au sommet
de l’État qu’à la base de la société. Cela
empoisonne les rapports du pays avec
ses bailleurs de fonds internationaux,
principalement le FMI qui refuse de
mettre en place le plan PPTE qui devrait
déboucher sur une importante annulation
de la dette congolaise.
Ainsi, le président Denis Sassou
Nguesso (alias « Sassou III ») voit sa
marge de manœuvre politique se rétrécir
comme peau de chagrin. Depuis bientôt
deux mois, il s’emploie à redorer l’image
ternie de son régime. À ce titre, pour
donner au moins l’impression de
s’attaquer à la corruption, il « a soumis
au contrôle d’État 93 opérateurs
économiques qui auraient mal géré les
fonds publics – la plupart de ceux-ci se
trouvent être de son entourage
immédiat. » (La Lettre du Continent, 15/07)
Dans la foulée, un rapport de synthèse
sur cet état de fait épingle tous les
ministères. Tout le sommet de l’État s’est

Toulon spécial 15 août :
nos « amis » les dictateurs débarquent !
Communiqué de Survie, le 11/08
60 ans après le débarquement, la France est toujours libre. Les populations des anciennes
colonies françaises, elles, peinent encore à démonter les rouages de la tutelle et s’interrogent sur
leurs « alliés ».
Denis Sassou Nguesso, Zine Ben Ali, Gnassingbe Eyadema, c’est entouré d’une belle brochette
ème
de dictateurs africains que Jacques Chirac s’apprête à célébrer le 60
anniversaire du
débarquement de Provence et la « liberté et [l’] honneur » retrouvés par la France, dimanche 15
août à Toulon.
Cynisme ? Provocation ? Imperturbable "bonne conscience" hexagonale plutôt : l’amie des
dictateurs n’a pas d’état d’âme. Cette cérémonie, présentée comme « un symbole de fraternité et
d’universalité », est un affront fait par notre pays aux millions d’Africains qui subissent encore son
joug néocolonial et celui des tyrans qui comptent parmi ses proches.
Il est certes temps que la France reconnaisse devant l’Histoire combien les troupes coloniales, et
leurs compatriotes restés au pays (qui ont fourni une part considérable de « l’effort de guerre »),
ont payé un lourd tribut à la libération de l’Europe. C’était déjà le cas en 14-18 : les tirailleurs
étaient sacrifiés par milliers, tandis que l’économie coloniale approvisionnait une métropole
exsangue, condamnant les populations « indigènes » (selon la terminologie de l’époque) à produire
toujours plus pour le salut de l’Empire .
Pourtant, le sens donné aujourd’hui par le Président français au sacrifice de ces soldats et de
leurs parents – une prétendue fidélité sans faille au drapeau tricolore – occulte la soif de liberté et
d’indépendance qui animait alors les colonies françaises, confrontées à l’affaiblissement et à
l’humiliation de leur puissance tutélaire. Si celles-ci se sont bien battues pour la liberté de la lointaine
Europe – elles n’avaient pas vraiment le choix –, elles l’ont aussi fait pour leur propre libération, dans
l’espoir que les puissances coloniales sachent s’en souvenir.
Le combat pour l’émancipation des colonies françaises d’Afrique a été long et meurtrier. Il a
mené à une indépendance aussitôt confisquée, au début des années 60, par le Général De Gaulle
(dont le porte-avions destiné à accueillir la cérémonie de dimanche porte le nom), en connivence avec
ses "protégés" africains.
Depuis lors, les fantassins du néocolonialisme n’ont cessé de débarquer en nombre sur le
continent noir avec leur contingent d’hommes d’affaires louches, de multinationales prédatrices, de
barbouzes, de conseillers occultes en campagnes électorales. Toujours en harmonie avec ces
1
hommes politiques africains adoubés ou installés à la tête d’États clients dont le seul secteur
économique organisé est resté celui du détournement de la rente.
Aujourd’hui ce sont bien ces despotes, bourreaux de leur peuple, que Jacques Chirac a choisi
2
d’honorer, en lieu et place des africains, combattants de la liberté, auxquels la France doit tant.
Il est pénible en ces circonstances de ne pouvoir compter sur la plus haute autorité de l’État pour
faire honneur à la République française, à ses principes, à son devoir de mémoire et de
reconnaissance pour ceux qui les ont défendus. Nous en avons l’habitude. Nous ne nous y
résoudrons jamais.
1. Souvent formés à l’école française (militaire ou civile).
2. Et dont elle a toujours nié le droit à bénéficier, au même titre que leurs frères d’armes français, de pensions
d’anciens combattants ou d’invalides de guerre à égalité de traitement.

’$
$, -



ainsi pris lui-même les mains dans le pot
de confiture. Mais en réalité, le clan
mbochi au pouvoir se sert de cette
initiative pour régler des comptes
politiques. « On ne sciera pas la branche
sur laquelle on est assis », prévient-on à
Oyo, le village de Sassou. La manœuvre
était annoncée à l’avance : « Non
seulement des têtes vont tomber, mais le
peuple les a déjà désignées » (LdC,
17/06).
En
d’autres
termes,
les

°
adversaires potentiels du régime seront
mis hors d’état de nuire. Pour sa
régulation et sa pérennisation.
Le 8 juillet dernier, Sassou III a
actionné la manivelle de sa manœuvre
en adressant des instructions écrites au
procureur général près la Cour suprême
via le ministre chargé du contrôle d’État.
Cette lettre dresse une liste de
personnalités politiques susceptibles de
faire l’objet de poursuites judiciaires et

Affaire des disparus du Beach de Brazzaville : multiplication des entraves
au droit effectif des victimes à la justice
Communiqué du 09/07 (publié conjointement par les organisations ci-après, en gras)
À la veille de l’arrivée du président congolais, Denis Sassou Nguesso, en visite officielle en
France le 16 juillet prochain, la FIDH, la Ligue des droits de l’Homme et du citoyen (LDH),
l’Observatoire congolais des droits de l’Homme (OCDH), l’Association des disparus du
Beach de Brazzaville, la Fédération des Congolais de la Diaspora sont vivement préoccupés
par l’arsenal mis en œuvre par les autorités congolaises pour entraver l’instruction en cours devant
les juridictions de Meaux dans l’affaire des « Disparus du Beach », et par la complicité manifeste
dont elles bénéficient de la part des autorités françaises.
Cette contre-offensive comprend diverses facettes qui visent toutes à intimider les victimes,
délégitimer leurs démarches et entraver leur droit à un recours effectif devant des tribunaux
indépendants :
1. Pressions et intimidations des victimes
Les pressions et intimidations se sont multipliées à l’égard des témoins, des victimes et familles
de victimes tout particulièrement au Congo. Ces menaces visent également les membres de l’ONG
affiliée à la FIDH au Congo, l’Observatoire congolais des droits de l’Homme.
Par ailleurs, il semble de plus en plus difficile, voire impossible, pour les victimes des massacres
venus chercher asile en France d’y obtenir le statut de réfugié, en dépit des sérieuses menaces de
représailles dans leur pays.
Enfin, pour parfaire la machinerie visant à intimider les victimes et leurs familles une « Association
pour la défense des intérêts des prétendus disparus du Beach », proche du pouvoir, a été
récemment créée à Brazzaville.
2. Mascarade judiciaire
Les victimes qui se sont constituées parties civiles en France ont toujours rejeté vigoureusement
l’idée d’un procès à Brazzaville en raison de craintes légitimes pour leur sécurité et celle de leur
famille et des sérieux doutes quant à l’impartialité de la justice congolaise.
Dès juin 2002, la FIDH, la LDH, l’Association des disparus du Beach de Brazzaville, la Fédération
des Congolais de la Diaspora et Survie dénonçaient le « risque […] de voir monter de toutes pièces
une mascarade de procès au Congo Brazzaville, qui viserait à faire obstacle à la poursuite de la
procédure en France » (voir le communiqué de la FIDH du 28 juin 2002
http://www.fidh.net/article.php3 ?id_article=834)
Lors de la mission de la FIDH qui s’est déroulée en novembre 2003, le Président Sidiki KABA a
pu constater que le dossier d’instruction demeurait vide après trois années de soi-disant instruction
(voir le rapport Jeu de dupes et violations récurrentes des droits de l’Homme, du 7 mai dernier –
http://www.fidh.net/article.php3 ?id_article=1064)
Les autorités congolaises s’obstinent à prétendre que l’instruction suit son cours en procédant à
la mise en examen de quatre officiers de l’armée congolaise – le général Dabira, le général Blaise
Adoua, le colonel Guy Pierre Garcia et Marcel Ntsourou – le 7 juillet dernier. Or, les récentes
déclarations du président congolais annonçant que l’organisation d’un procès à Brazzaville
permettrait de démontrer « qu’il n’y a pas eu de massacre du Beach », confortent nos craintes
d’une justice de façade.
3. Complicité des autorités françaises
Au moment même où l’avancement de la procédure française commençait à menacer le climat
d’impunité au Congo, la justice française s’est prononcée avec une célérité remarquée pour la
remise en liberté de Monsieur Jean-François NDENGUE. Malheureusement, elle n’a pas manifesté
la même diligence pour se prononcer sur la demande de nullité des actes concernant celui-ci,
entraînant la suspension de l’ensemble de l’instruction pendant plus de 6 mois, en violation
flagrante avec l’article 194 du code de procédure pénale qui donne à la Chambre de l’instruction un
délai de deux mois pour statuer sur de telles requêtes.
Les associations signataires ont de sérieuses raisons de penser qu’un accord tacite existe entre les
autorités françaises et congolaises pour que soient dessaisies les juridictions françaises au profit
des tribunaux congolais et que soit ainsi mis un terme définitif à une affaire qui dérange les
relations diplomatiques et économiques entre les deux pays.
Une illustration supplémentaire en est donné par les propos qu’à récemment tenu à Brazzaville
Patrick GAUBERT, président de la LICRA mais aussi député européen élu sur les listes de
l’UMP, venant apporter une soutien inconditionnel au scénario mis en œuvre par les autorités
congolaises.
La FIDH, la LDH et l’OCDH relèvent que cette attitude des autorités françaises ne fait en réalité
que confirmer le sentiment qu’elles s’efforcent de couvrir des dirigeants « amis », entretenant en
réalité une complicité dans le maintien de l’impunité des vrais responsables des massacres
du Beach.
Les associations signataires appellent les autorités françaises et congolaises à respecter le
principe fondamental de la séparation des pouvoirs et demandent en particulier au président
français, garant de l’indépendance de l’autorité judiciaire, de rappeler à son homologue congolais
lors de leur prochaine rencontre que le droit des victimes à un recours effectif devant des
juridictions indépendantes et impartiales doit être garanti.

'0
qui « ne pourront sortir
désormais
du
territoire
national
qu’avec
l’autorisation
expresse » du Président ou dudit
ministre. Parmi ces mis à l’index figurent
plusieurs
anciens
ministres
de
« Sassou II » (le précédent avatar de la
dictature sassouiste) : Mathias Dzon,
Jean-Marie Tassoua, alias général Giap,
et Léon-Alfred Opimbala, tous trois
vainqueurs au côté des Cobras de
Sassou de la guerre civile de 1997. Sont
également ciblés l’actuel ministre du
Travail, des « opérateurs économiques »
(Aloïse Nganongo, proche de Mathias
Dzon, Gabriel Issema, le Français Henry
Michel… ) et deux cadres du ministère
de la Santé, proches de leur ministre
Alain Mocka – originaire de la Likouala,
région jugée frondeuse par le clan
mbochi au pouvoir.
La purge politique entamée depuis
2002 se poursuit. Elle devrait se traduire
dans la composition du nouveau
gouvernement, attendue aux alentours
du 25 août. À Oyo, une maxime fait le
tour des villas : « Dans le poulailler, un
coq demeurera seul maître à bord. » En
l’occurrence, Denis Sassou Nguesso. La
lutte réelle contre la corruption (érigée en
système de gouvernement) est ainsi
renvoyée aux calendes grecques tant
que sa tête inspiratrice (« le geyser de
pétrodollars ») ne tombera pas. Les
prédateurs lâchent difficilement leur
proie. [Christian Loubier]
Climat délétère au Cameroun
Dans la nuit du vendredi 20 août, John
Kantem, responsable local du SDF, parti
d’opposition camerounaise, a été tué à
Balikumbat, près de Bamenda, chef-lieu
de la province du Nord-Ouest, à l’issue
d’une
réunion
d’évaluation
des
inscriptions sur les listes électorales en
vue de l’élection présidentielle prévue en
octobre au Cameroun. Pendant cette
réunion, John Kantem avait dénoncé les
exactions commises à l’encontre des
militants du SDF par les hommes du
RDPC, parti au pouvoir.
Cet assassinat est attribué par le SDF
aux hommes de main de Doh Gah
Gwanyim III, « roi » de la chefferie de
Balikumbat et seul député RDPC de
cette province. Le lundi 23 août,
plusieurs milliers de personnes ont fait
une marche de protestation, derrière
John Fru Ndi, président du SDF, devant
le siège du gouverneur de la province.
À l’approche de l’élection présidentielle
– dont la date, un mois avant le terme du
mandat de Paul Biya, n’est toujours pas
fixée –, l’atmosphère s’alourdit au
Cameroun. Il y a ce meurtre, de très
mauvais augure ; il y a également les
rumeurs qui circulent d’un complot visant
à assassiner le cardinal Tumi, opposant
notoire. [Odile Tobner]

’$
$, -



Puissances et génocides
La ministre de la Coopération
allemande s’est rendue le 11 août en
Namibie pour y reconnaître clairement la
« culpabilité coloniale » de son pays à
l’occasion du centième anniversaire du
soulèvement des Hereros, qui conduisit
à leur génocide par les Allemands – le
e
premier génocide du XX siècle. Le
quotidien Suddeutsche Zeitung considère qu’il s’agit d’un « pas historique »,
tout en ajoutant que « l’acharnement des
Allemands à l’encontre des Hereros n’est
pas très différent du comportement des
autres puissances européennes en
Afrique ». (Libération, 14/08).
Effectivement : le livre indispensable et
encore trop peu connu de Sven
Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes
(Le Serpent à plumes, 1999) montre que,
chez toutes ces puissances européennes, la conquête coloniale s’accompagnait d’une idéologie et d’une pratique
génocidaires. Le ministre français de la
Coopération,
Xavier
Darcos,
n’a
manifestement pas lu Lindqvist …
À ce propos, nous proposons à nos
lecteurs le rapprochement de trois
citations, questionnant jusqu’à la moelle
notre conception de l’Histoire.
« Il

s’agit ici [le comportement des
Européens en Afrique depuis un demimillénaire] d’une culpabilité collective,

d’une brutalité commise par une
civilisation à l’égard d’autres peuples au
prétexte unique de leur infériorité, et ce,
dans un contexte pacifique. Comment,
en effet, considérer comme crime un
système de pensée mondial, si
économiquement, socialement, scientifiquement et religieusement justifié, sans
remettre en cause les fondements
mêmes de la civilisation occidentale. »
(Le prix de l’humanité, par Fleur du Kasaï,
publié le 26/05/2004 sur Grioo.com – un
article remarquable).

« Vous le savez déjà. Moi aussi. Ce ne
sont pas les informations qui nous font
défaut. Ce qui nous manque, c’est le
courage de comprendre ce que nous
savons et d’en tirer les conséquences. »
(Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces
brutes, Le Serpent à plumes, 1999, p. 226.
Repris par Patrick de Saint-Exupéry auteur de
L’inavouable, La France au Rwanda, Les
arènes, 2004, p. 289)

« Pareil étonnement n’a de place au
début d’un savoir, à moins que ce savoir
soit de reconnaître comme intenable la
conception de l’Histoire d’où naît une
telle
surprise. »
(Walter
Benjamin,
questionnant en 1940 l’étonnement de
certains devant « l’inimaginable ». Cité par
Benjamin Chevillard, 10 ans…. in Indésens,
04/06)

Françalgérie
Le 28 juin dernier, à l’initiative du
député Vert Noël Mamère et de François
Gèze, PDG des Éditions La Découverte,

°
s’est tenu à l’Assemblée nationale un
colloque sur la « Françalgérie » avec le
soutien des associations Algeria-Watch,
Aircrige, Cedetim et Survie.
Outre les deux auteurs du livre
Françalgérie : crimes et mensonges
d’États (Éd. La Découverte, 2004), Lounis
1
2
Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire , de
nombreux intervenants se sont succédés
pour débattre de ce tabou de la
République française et proposer des
solutions visant à éviter que de telles
horreurs ne se reproduisent.
Il serait vain de vouloir résumer en
quelques lignes quatre heures de
conférences, de débats et d’échanges
ainsi que les 700 pages du livre. Les
deux auteurs, après avoir brièvement
rappelé le contexte historique de
l’Algérie depuis l’indépendance de 1962,
ont décrit la situation que vivent les
Algériens
depuis
l’interruption
du
processus démocratique en janvier
1992, suite aux élections législatives de
3
1991 qui avaient vu la victoire du FIS .
En douze ans, le bilan de la (re)prise en
main du pouvoir par les militaires serait
de 200 000 morts et 15 000 disparus. La
complicité de la France est totale : les
services français, notamment la DST,
contrôlée de 1993 à 1995 par le ministre
Pasqua et son suppôt Marchiani (actuellement en prison préventive pour
d’autres faits), étaient au courant du rôle
4
joué par la DRS , les services algériens
qui ont utilisé et instrumentalisé les
groupes islamistes. La DST était
présente en 1993 devant l’immeuble des
époux Thévenot lors de leur enlèvement
à Alger. En 1994, le général Smaïl
5
Lamari informe la DST et le ministère
de la Défense français que Djamel
6
Zitouni, qui a pris la tête des GIA , est
en fait leur homme.
L’économiste algérien Omar Benderra
a décrit les mécanismes financiers de la
corruption. Nicole Chevillard, journaliste
à Risques internationaux, a expliqué les
raisons de la collaboration entre les
services secrets français et algériens.
7
Hocine Aït-Ahmed (président du FFS )
est aussi longuement intervenu. Noël
Mamère a regretté le peu de pouvoir
d’initiative et de contrôle dont dispose le
Parlement français et a parlé du thème
de la « fracture coloniale ». Véronique
Nahoum-Grappe, sociologue, représentant Aircrige, a montré l’absence de
perception par les citoyens de la réalité
de la politique étrangère française.
Mehdi Ba, éditeur de Patrick de SaintExupéry (L’inavouable, Les Arènes,
2004), a fait le rapprochement avec le
dévoiement
institutionnel
lors
du
génocide rwandais. François-Xavier
Verschave a insisté sur la confiscation
de l’indépendance de l’Algérie par un
groupe d’officiers, formés dans les
écoles
militaires
françaises
aux
méthodes françaises de « contrôle des
populations ». Enfin Paul Moreira,

'1
journaliste à Canal Plus –
co-initiateur de l’Appel pour
créer un mécanisme de contre-pouvoir
citoyen qui offre un accès plus libre à
l’information –, a expliqué comment des
formes de contre-pouvoir, notamment
journalistiques, étaient indispensables
pour se prémunir de telles dérives. Il a
souligné la nécessité de garantir par la
loi un accès aux informations dites
« sensibles », à l’instar du Freedom of
8
Information Act en vigueur aux USA.
[Antoine Lecanut]
1. Lounis Aggoun, journaliste indépendant, a
été pendant de longues années un militant
pour les droits de l’Homme en Algérie.
2. Jean-Baptiste Rivoire, journaliste à « 90
minutes » (Canal Plus), est l’auteur de
nombreux documentaires dont Benthala,
autopsie d’un massacre (1999), Algérie : la
grande manipulation (2000) et Attentats de
Paris, enquête sur les commanditaires (2002).
3. Front islamique du salut.
4. Département du renseignement et de la
sécurité. Nouvelle appellation de la Sécurité
militaire (SM) depuis 1990.
5. Chef de la Direction du contre-espionnage
(DCE).
6. Groupes islamiques armés.
7. Front des forces socialistes.
8. Voir le site www.liberte-dinformer.info

Le racisme français
Ce qu’on a appelé « l’affaire du RER
D » est instructif à bien des égards.
Pendant deux jours la France politique et
médiatique s’est déchaînée dans un
défoulement de racisme sans précédent,
racisme
vertueux
s’entend,
mais
vraiment caricatural et sans retenue.
Cette affaire n’aurait jamais dû exister
dans un milieu tant soit peu rationnel.
Dès les premières relations en effet, des
gens de simple bon sens en ont relevé
toutes les étrangetés, marquées au coin
du délire : savoir qu’il s’agit de trois
Maghrébins et de trois Africains
(euphémisme pour Noirs), mais ne pas
pouvoir les décrire – c’est là un
archétype du racisme. Avoir eu, en
position assise, la tête maintenue
penchée mais se voir dessiner des croix
gammées sous les seins, sur le ventre et
sur le pubis. Essayez donc.
Bref tout cela requérait un certain
scepticisme avant toute confirmation par
enquête. C’est d’ailleurs ce qu’ont fait les
fonctionnaires de police de base,
habitués des dépositions de toutes
sortes. Hélas, là-dessus sont intervenus
un procureur de peu de jugement, Xavier
Salvat, et une dépêche de l’AFP de pur
style stalino-popovien. Et un simple récit
est devenu immédiatement un fait avéré,
rapporté à l’indicatif, sans même
l’élémentaire précaution d’un « selon les
dires de la victime présumée ». De quoi
illustrer la dérive des procédures
judiciaires et le niveau lamentable de
l’information en France. Pourquoi cette
absence totale de maîtrise des principes

’$
$, -



élémentaires de déontologie qui permettent aux professions de magistrat et de
journaliste d’exister et d’être respectées ?
Il faut se rendre à l’évidence, ce récit
remplissait un tel désir, une telle attente,
qu’il a rompu toutes les barrières du
sens critique chez des gens qui
devraient en être le mieux pourvus. Mais
cela ne s’est pas arrêté là. La classe
politique s’est engouffrée dans la brèche
jusqu’au plus haut niveau. Le ministre de
l’Intérieur Dominique de Villepin a jugé
cet événement « ignoble ». Le président
de la République Jacques Chirac a dit
son « effroi ». Le Parti communiste a
organisé une manifestation. Laurent
Fabius a mis en demeure le
gouvernement d’agir. La LIC(R)A a
publié un communiqué frénétique
dénonçant haineusement les « nazis de
banlieue » – la pseudo-victime parlait
elle de « racaille de banlieue ».
Fontenelle, dans le fameux récit de « La
dent d’or », recommandait de s’assurer
des faits avant d’en tirer des
conclusions. C’était la grande époque,
où on pensait que le rationalisme
viendrait à bout des ravages de la
crédulité et de la superstition.
Les journaux bien sûr se sont
surpassés. Le numéro de Libération du
lundi 12 juillet 2004 devrait devenir un
vrai cas d’école, si un jour on décidait
d’enseigner le vrai journalisme en
France. En première page : photo d’un
« graffiti antisémite en novembre 2003
sur une cage d’escalier de la cité des
Bosquets, à Montfermeil (Seine-SaintDenis) ». Il leur reste encore à
photographier
les
graffitis
des
vespasiennes, ceux des chiottes des
lycées, etc. On n’a pas fini d’être
informé. Double page à l’intérieur.
Première phrase, premier lapsus :
« plausible », c’est l’adjectif qui s’impose,
probablement par antiphrase. Le mot qui
aurait

être
employé
est
« vraisemblable », puisque « plausible »
veut dire littéralement « digne d’être
applaudi » ou « qui peut être approuvé ».
C’est le cas en effet, c’était le fait divers
introuvable,
on
en
rêvait.
Les
journalistes, Jacky Durand et Patricia
Tourancheau, en remettent dans la
sauce : les verbes « gueulent », « hurlent »
accompagnent les citations des propos
rapportés dans le récit. C’est comme si
on y était. En intertexte et en caractères
rouges on a « les trois Maghrébins et
trois Africains taggent sur son ventre,
sous les seins et jusqu’au pubis, des
croix gammées ». Pour cela, « ils sortent
de gros feutres ». Comme chacun le sait,
les taggeurs emportent toujours dans
leurs poches, en plus de la peinture en
bombe pour l’exercice de leur art, des
feutres pour quelques esquisses, souvenir
de leur apprentissage à l’école maternelle.
Le clou de l’exposé : « les six Noirs et
Beurs infligent un coup de pied à la
jeune Blanche », là où on devrait avoir

°
« six individus ont, selon ses dires, donné un coup de pied à la plaignante ». En
prime, on a une « analyse » de Catherine Coroller, commentant gravement les
« passages à l’acte » des « jeunes issus
de l’immigration » et un « éditorial » de
Jean-Michel Thénard qui se scandalise
de « l’absence de témoins », qui aurait dû
plutôt l’intriguer. Le bon peuple est lâche,
dit-on, mais il adore raconter devant les
caméras ce qu’il a vu même de loin et
partiellement. Les journaux télévisés en
sont la preuve quotidienne.
Et puis, comme des observateurs futés
l’avaient prévu, l’ensemble s’est lamentablement dégonflé. Deuxième acte, tout
aussi instructif. Il y en a qui se
défaussent.
Maxime
Gremetz :
« Forcément on y a cru, c’était écrit dans
les journaux. » Le stalinisme, cela vous
forge un homme. Julien Dray :
« Forcément on l’a cru, le président de la
République l’avait dit. » Il est mûr pour la
dictature. Du côté du pouvoir, c’est plus
embarrassé. C’était faux, ce fait-divers,
mais il y en a tellement de vrais. Alors on
ne sait plus faire la différence ? C’est la
justification de tous les bobards. Chirac a
dit que c’était regrettable mais… qu’il ne
regrettait pas. Tant pis s’il a rendu ses
futures proclamations peu crédibles.
Enfin il s’est, lui aussi, surpassé en
avouant avoir été victime d’une
manipulation et en exigeant la sévère
punition des manipulateurs.
Quelle « manipulation » et quelle
« manipulatrice » en effet ! On frémit,
quand
on
pense
à
tous
les
manipulateurs aussi géniaux que
diaboliques qui ourdissent des trames
invisibles de par le monde, à l’idée que
notre sort est entre les mains de
quelqu’un qui est manipulé par une
pauvre petite mythomane de vingt-trois
ans aux gros artifices tout cousus de fil
blanc. Mais aussi on n’allait pas rater
une aussi belle occasion de sonner
l’hallali sur tout ce qu’on hait, sans oser
le proclamer crûment, des jeunes
hommes « costauds et baraqués », des
Maghrébins, des Noirs.
Le contre-exemple démonstratif n’a
pas tardé. Dans Libération du mercredi
14 juillet, un titre en page 14, Un gardé à
vue jeté nu dans sa cellule, n’attire guère
l’attention. Le récit est pourtant édifiant.
« Le 12 juin au soir, Mustapha, 28 ans,
et Abdeslam, 32 ans, sont mal garés »,
un délit abominable. Ils seront arrêtés,
déshabillés,
injuriés
(« sale
bougnoule »), passeront deux jours au
trou. Un gendarme, qui conteste bien sûr
les faits, sera suspendu. Vous savez bien
qu’il y a des brebis galeuses, qu’il y a donc
des « bavures ». Pourquoi le journal n’a-t-il
pas titré : « Un Maghrébin jeté nu dans sa
cellule » ? C’était en faire trop. Pourquoi le
ministre de l’Intérieur n’a-t-il pas
proclamé ces faits « ignobles » ? On
n’allait quand même pas le déranger
pour si peu. Pourquoi le président de la

'
République
n’a-t-il
pas
déclaré son « effroi » ? Il a
d’autres chats à fouetter. Pourquoi enfin
la LIC(R)A n’a-t-elle pas publié de
communiqué vengeur (seuls le MRAP et
SOS
Racisme
indépendant
sont
intervenus) ? Allez savoir.
Il n’y a même plus à dire qu’il y a deux
poids deux mesures, déni d’une
prétendue « égalité » des citoyens, mais
il y a un racisme « autorisé », ancré dans
la mentalité journalistique et politique.
Car c’est de cela qu’il s’agit, et non d’un
« emballement », et autre bla-bla-bla
dont on a été abreuvé les jours suivants.
Dans l’affaire du RER D, on a vu le vrai
visage
sans
fard
du
racisme.
L’hystérique – et on ne le lui pardonnera
pas – exprime, simule et stimule le désir
du groupe. Il paraît que Libération a reçu
des lettres de gens consternés parce
qu’ils craignaient, du fait de leur
apparence, de subir les conséquences
de ce fait divers. Alors, c’est vrai, on est
en plein racisme. Est-ce que j’ai peur,
avec mon look européen, d’être prise à
partie parce que je partage ce trait avec
le serial killer Michel Fourniret ? On croit
rêver. Tout un groupe vit dans la peur
d’être assimilé à ce qu’il y a de pire en
son sein, généralisation imposée par les
médias avec la phrase meurtrière : « les
six Noirs et Beurs infligent un coup de
pied à la jeune Blanche ». Et en plus,
c’est faux. Mais c’est tellement plus vrai
que le vrai, comme disait Goebbels. [OT]

Bons points
– Réunis jeudi 19 août à Durban
(Afrique du Sud), les 115 pays “nonalignés” ont décidé, à l’instigation de leur
hôte le président Thabo Mbeki, de se
liguer pour obtenir une réforme des
Nations unies – où ils sont majoritaires.
Ils se sont référés à un précédent : la
façon dont à Cancun leur coalition a mis
en échec l’hégémonie des pays de
l’OCDE sur l’OMC (The New Zealand
Herald, 20/08).
– Après 15 jours de détention, le
journaliste sénégalais Madiambal Diagne
a finalement été relâché le 27 juillet.
Son arrestation arbitraire, contre
laquelle nous nous étions élevés, avait
immédiatement suscité une très forte
protestation au Sénégal, en France et
ailleurs. La presse sénégalaise avait
quasi-unanimement dénoncé la dérive
liberticide du régime, sous la forme d’un
retentissant éditorial commun intitulé
« Tous contre le monstre [la censure] ! »,
et par des journées sans presse. Un très
large soutien de la société civile avait
permis à la mobilisation de gagner en
ampleur (marches pacifiques, grèves,
etc.), cristallisant toutes les aspirations
démocratiques et rattrapant même
Abdoulaye Wade en France à l’occasion
de sa visite à Chirac le 23 juillet dernier.

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$, -



Toute cette agitation ne devait pas être
du goût de ce dernier, qui, si l’on en croit
Le Figaro du 24 juillet, aurait demandé à
son homologue sénégalais de lâcher du
lest. Wade annonçait alors (mais ce n’est
pas la première fois !), la suppression du
fameux article 80, calqué sur la loi
française « anti-casseur » votée en
1970, abrogée en 1981. Madiambal
Diagne était remis en « liberté

°
provisoire » quatre jours plus tard, dans
l’attente d’un jugement sur le fond. La
vigilance reste donc de mise.
Fausse note
– Après l’université Lyon 3 qui, le 23
avril, a fait docteur «honoris causa» le
dictateur burkinabè Blaise Compaoré, la
Sorbonne a remis le 27 mai sa médaille

'
d’honneur au dictateur
tunisien Zine Ben Ali.
C’est le professeur André Laronde,
archéologue, qui est ainsi allé à Tunis
prostituer la plus célèbre université
française et “justifier” scientifiquement
les tortures infligées dans les geôles
tunisiennes.
(Achevé le 26/08/2004)

( ! " ! '''
Françafrique
« Le Monde a été récemment mis en cause pour le traitement de
l’attentat contre le président Habyarimana, accusant le FPR d’avoir
causé le génocide. Que pensez-vous du travail de vos confrères ? »
« Le traitement du Monde est vraiment léger, c’est inadmissible,
indigne du Monde. Sur la base de ce qu’ils ont écrit, si on veut
faire une comparaison provocatrice, on pourrait dire que
l’incendie du Reichstag a provoqué la Shoah. » (Patrick de
SAINT-EXUPÉRY, journaliste au Figaro, Prix Albert Londres,
répondant le 25/05 aux questions de l’École d’application des étudiants
en journalisme de Grenoble, http://www.journalpes.net/)

« J’étais, et je reste, dégoûté du comportement de mon pays [lors
du génocide de 1994 au Rwanda]. C’est comme si j’apprenais

qu’une partie de ma famille avait collaboré à la Shoah. Sur place,
je voyais les génocidaires devenir des victimes dès lors qu’ils
passaient les frontières, tandis que les massacres de Tutsis
continuaient. Le rôle de la France est évident, elle a toujours
soutenu Habyarimana, elle a couvert les génocidaires contre le
FPR. […] J’ai honte que la France n’admette toujours pas sa
responsabilité, alors que tous les autres l’ont fait, y compris les
États-Unis et la Belgique. Et je n’ai plus trop d’espoir... surtout
quand je vois que des confrères, comme Stephen Smith,
continuent à soutenir la France. J’étais avec Smith au Rwanda,
nous avions les mêmes opinions, et il ne se gênait pas pour les
exprimer. Aujourd’hui il a complètement changé de discours, je
ne me l’explique toujours pas... » (Laurent BIJARD, journaliste au
Nouvel Observateur, idem)

« C’est une triste fin pour lui, même si ça fait un moment que la
maison Pasqua est en perdition. Quand on pense que cet hommelà était en 1986 l’un des hommes les plus puissants de France...
En tout cas, il y a longtemps qu’il ne fait plus peur à personne... »
(commentaire de Jacques CHIRAC devant ses troupes au sujet de
l’interpellation judiciaire de Charles Pasqua, rapporté par Le Canard
Enchaîné, 28/07).
[Méthode Coué : Chirac feint d’oublier que l’ennemi Sarkozy s’emploie à
récupérer la capacité de nuire de son prédécesseur au ministère de l’Intérieur et à la présidence du Conseil général le plus riche de France. On peut
aussi supposer que la Cour de Justice de la République (CJR), majoritairement chiraquienne, saura se montrer indulgente envers l’ex-complice auquel le Président doit tant. Et qui pourrait tellement en dire… – PC]

Tout un aréopage de personnalités [...] a bénéficié [de cet
argent], sans oublier les intermédiaires de la société Vinci qui sont

chargés de soudoyer les personnalités.
Le Cambodge a reçu 2 milliards de dollars d’aide internationale
depuis 1993. Il y a donc beaucoup d’argent à prendre, d’autant
que le pays regorge de ressources naturelles, notamment le
bois. En outre, il existe au Cambodge une connivence rare entre
les apparatchiks au pouvoir et la mafia locale. [...] Au Cambodge,
pays réputé comme le plus corrompu d’Asie, jamais personne n’a
été condamné pour corruption, même au plus bas niveau... car si
une personne était arrêtée, elle pointerait aussitôt le doigt vers
son supérieur. [...]
Pour [remédier à] la corruption de prédation, qui est le fait des
dirigeants politiques, exigeons qu’ils déclarent leur fortune et en
justifient l’origine ! C’est ainsi que la corruption a été jugulée en
Thaïlande à partir de l’adoption d’une nouvelle Constitution en
1997. Des fonctionnaires ont été poursuivis et rendus inéligibles.
Mais cela n’a été possible que parce que, en Thaïlande, il y a une
justice indépendante et une société civile forte. [...]
Le seul espoir [de changer les choses], ce sont les pressions de
la Banque mondiale, des pays donateurs comme la France et le
Japon. Plus ils donnent, plus le peuple cambodgien s’appauvrit,
comme le montrent les statistiques de la Banque mondiale. Ainsi,
quand la France donne un hôpital, les factures des sous-traitants
chargés de le construire sont gonflées et, dans certains cas, le
surcoût peut atteindre le double du prix réel. Récemment, trois
pays ont suspendu leur assistance au Cambodge pour protester
– la Belgique, les Pays-Bas et la Norvège. Malheureusement,
chaque fois que j’ai parlé à des responsables français, je me suis
heurté à un fatalisme à la limite du cynisme. » (Sam RAINSY, exministre des Finances du Cambodge, interviewé par Libération du 23/08).

[L’ex-ministre est gentil d’excuser le cynisme prédateur de la Chiraquie
par le fatalisme… Le groupe Vinci est l’héritier du groupe DumezLyonnaise des Eaux, champion de la corruption chiraco-françafricaine. Il
se défend des accusations de Sam Rainsy en signalant qu’il a obtenu en
2004 un nouveau prêt de 20 millions d’euros pour financer le projet
d’aéroport, de la part de la Banque mondiale et de l’Agence française de
développement, « dont on connaît les exigences éthiques »… Demandez
aux Tchadiens, par exemple, ce qu’ils vérifient de ces exigences !
Quant au ministre Alphandéry, il a accepté de témoigner en faveur de Charles Pasqua lors du procès que celui-ci a intenté à La Françafrique… –
François-Xavier Verschave]

Idéologie – Hégémonie
Françasie
« Beaucoup d’irrégularités ont entouré la construction de cet
aéroport [de Phnom Penh] par le groupe français Vinci. [...] J’avais
obtenu du ministre français de l’Économie de l’époque, Edmond
Alphandéry, un don de la France de 20 millions de dollars pour
son extension qui devait coûter 120 millions de dollars. Puis le
contrat, signé en 1995, a été amendé sans transparence. La
construction d’une seconde piste pour les gros porteurs a été
supprimée, bien qu’à l’origine elle fût la part la plus importante du
projet. Malgré cette réduction de près de moitié du projet, son
coût a été maintenu à 120 millions de dollars. J’estime qu’environ
40 millions de dollars sont ainsi partis en pots-de-vin. En tant que
député cambodgien, j’ai demandé une copie des amendements
du contrat à mon gouvernement et à Vinci. Tous les deux me
l’ont refusé. [...]

« Conclure que payer, c’est reconnaître sa culpabilité voudrait
dire que Kadhafi a subitement été imprégné par les Lumières,
qu’il est devenu rationaliste. […] Pour un esprit occidental, payer,
c’est reconnaître. […] Même pour les esprits irrationnels que sont
les Libyens, quand ils envoient une flèche, ils ont en général une
bonne raison. » (Pierre PÉAN, interview au Nouvel Observateur du
05/08)

[Depuis Descartes et son axiome fondateur du rationalisme (« Le bon
sens est la chose au monde la mieux partagée »), le jugement de
l’Occidental moyen n’a cessé de décliner. Descartes aurait bien ri de
l’arrogance d’un « esprit occidental » autoproclamé rationnel en face des
« esprits irrationnels » qui habitent les autres, les non-Occidentaux.
Pierre Péan, tout « occidental » qu’il pense être, fait fi du principe de noncontradiction qui marque la rationalité. Il a conclu avec Le Monde un
accord purement politique par lequel accepter la non-réédition de son

’$
$, -



livre n’avait absolument rien à voir avec reconnaître qu’il péchait par
certains points. Quant aux « esprits irrationnels » qui ont « de bonnes
raisons », c’est-à-dire qui font comme s’ils étaient rationnels, comprenne
qui peut. Vaut-il mieux être un « rationnel » qui se comporte
irrationnellement ou un « irrationnel » qui se comporte rationnellement ?
Laissons ceux qu’impressionne l’œuvre du grand informateur Pierre Péan
résoudre ce grave problème. – OT]

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°

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« [L’envol des cours du pétrole montre] la nécessité d’un
monde stable, […] de gagner la guerre contre le
terrorisme […] pour préserver la vigueur de l’économie chez
nous. » (John SNOW, secrétaire d’État américain au Trésor, le 20/08,
cité par Libération du 21).

[Au moins, c’est clair : la fin de la terreur n’est pas l’objectif premier de la
guerre contre le terrorisme, ni la réponse aux besoins des pays les plus
démunis.]

2

Françafrique
Le Figaro, Vers une coopération militaire franco-algérienne,
19/07 (Philippe MIGAULT) : « Le déplacement de Michèle AlliotMarie à Alger, première visite officielle d’un ministre de la
Défense français en Algérie depuis l’indépendance, revêt une
indiscutable portée politique. Survenant quelques jours seulement après la venue du ministre français des Affaires
étrangères, Michel Barnier, précédant de peu la délégation
conduite par Nicolas Sarkozy, il démontre que les relations
franco-algériennes, qui devraient ouvrir un nouveau chapitre en
2005, avec la conclusion d’un traité d’amitié, s’intensifient.
C’est sur le plan militaire que ce rapprochement est le plus
sensible. […] Des accords de défense ont été conclus en 1967 et
1983 mais n’ont pas donné lieu à une vraie collaboration. Aussi
la conclusion d’un accord cadre dans ce domaine, dont Michèle
Alliot-Marie est venue jeter les bases à Alger et qu’elle souhaite
concrétiser dès cet automne, est-il perçu en Algérie comme la
levée d’un des derniers tabous entre la France et son ancienne
colonie. Ce projet, dont les termes restent à définir précisément
mais dont les grandes lignes sont déjà tracées, devrait
comporter trois volets portant sur la formation des troupes
algériennes, la modernisation de leur équipement et la conduite
d’exercices communs.
La France accueillera au sein des forces et des écoles
militaires françaises des officiers et sous-officiers algériens.
Ceux-ci y recevront un enseignement leur permettant de
travailler de concert avec les troupes françaises grâce à un
matériel interopérable que Paris pourrait fournir en fonction des
desiderata de l’armée algérienne. Une opportunité pour les
entreprises françaises de défense qui pourrait permettre
l’obtention de marchés substantiels à l’export.
Car Alger, jouissant grâce aux prix records des hydrocarbures
d’une trésorerie confortable, est engagé dans un vaste effort de
modernisation de ses forces. Disposant déjà de l’armée la plus
puissante du Maghreb, qui la met à l’abri de toute agression
conventionnelle, elle vient de conclure l’achat à la Russie de 70
avions de combat Mig et Sukhoï. Elle n’a pas un besoin pressant
en matière d’avions de combat, pas plus que de chars ou de
navires. Certes, des entreprises telles Sagem, qui modernise
déjà les chars T 72 de l’armée algérienne, ou comme Thales, qui
pourrait doter les avions de combat russes d’une électronique de
bord plus performante, pourraient obtenir des contrats sur le
segment de la modernisation des matériels.
Mais le besoin réel est autre. Les forces armées algériennes
pourraient se doter, dans le cadre de la lutte antiterroriste, de
systèmes facilitant leur traque. Le théâtre d’opérations sur lequel
elles sont engagées, le sud du pays et ses frontières avec la
Mauritanie, le Niger, le Mali et le Tchad, est trop vaste pour que
les mouvements terroristes, tel le Groupe salafiste pour la
prédication et le combat (GSPC), se prennent dans leur nasse.
Des instruments de haute technologie, permettant une surveillance efficace des mouvements aux frontières, pourraient en
conséquence faire l’objet d’une demande de la part d’Alger. Et
les Français ont en la matière un réel savoir-faire.
Thales, le spécialiste de l’électronique de défense, dispose
notamment des instruments adéquats. Le groupe négocie
actuellement un contrat, dénommé Miksa, avec l’Arabie
Saoudite. Celle-ci, également confrontée au terrorisme et dont la
superficie est presque équivalente à celle de l’Algérie, souhaite
mettre en place un dispositif de contrôle composé d’un réseau
de télécommunications, d’avions de reconnaissance et

d’hélicoptères, associé à des radars permettant de détecter une
intrusion par voie terrestre, aérienne ou maritime sur son
territoire. Cette solution pourrait être adaptée au Maghreb.
Au-delà de la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal seraient
également prêts à coopérer militairement avec l’Algérie, le Maroc
et la Tunisie. Coopérant déjà en Méditerranée dans le cadre des
forces terrestres et navales Eurofor et Euromarfor, ces États de
l’UE pourraient mener des manœuvres communes avec leurs
voisins maghrébins. Faisant allusion aux tourments de la relation
franco-algérienne, Michèle Alliot-Marie, qui a rencontré le
président de la République algérienne, Abdelaziz Bouteflika, ses
ministres des Affaires étrangères et de l’Intérieur résume la
situation d’une phrase : “Le moment est venu de tourner la page.
[...] Nous faisons face aux mêmes menaces”, estime-t-elle. »
[Certains de nos lecteurs auront peut-être profité de l’été pour lire un
monument d’histoire contemporaine : Françalgérie, crimes et mensonges
d’États, de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire (La Découverte,
2004 ; cf. Billets n° 126). Une lecture d’autant plus indispensable qu’elle
éclaire les stratégies militaires de manipulation de la terreur qu’on a vues
à l’œuvre au Rwanda et qui ont conduit en 1994 au génocide d’un million
de Tutsi. Au Rwanda, ces stratégies étaient mises en œuvre par des
officiers français héritiers des méthodes expérimentées durant la guerre
d’Algérie. En Algérie, elles ont été déployées depuis une quinzaine
d’années sous la responsabilité d’officiers algériens formés par l’armée
française, avec le possible soutien de conseillers français, s’inspirant en
tout cas des précurseurs Lacheroy, Trinquier, Aussaresses, Léger :
tortures, massacres, mensonges, infiltrations, manipulations jusqu’à la
nausée, et au delà.
Les dirigeants français ont d’une part «succombé» aux pressions du
lobby françalgérien – qui s’enrichit à milliards dans le détournement de la
rente pétrolière, les monopoles d’importation, les contrats juteux laissant
dans la misère une grande majorité de la population – et d’autre part au
chantage terroriste. Il est désormais certain que les services secrets
algériens ont provoqué les attentats de 1995 à Paris (un grand classique
de la terreur d’État, où les vrais terroristes n’ont à la bouche que
l’écrasement du terrorisme). Or ni Chirac, ni Jospin n’ont voulu dénoncer
cette agression caractérisée, infime proportion de ce que la junte
algérienne fait subir à son propre peuple.
Nous disons « la junte » parce que le récent lifting de la hiérarchie
militaire algérienne n’a en rien altéré l’appareil de répressionmanipulation. Le président Bouteflika est là pour couvrir l’impunité d’une
litanie de crimes abominables, inavoués, ainsi que la perpétuation de cet
appareil, qui terrifie les contre-pouvoirs et protège la captation des
pétrodollars contre toute investigation démocratique.
C’est avec ce régime terroriste-là que la France veut nouer un accord de
défense (le plus haut degré de coopération militaire). C’est avec lui que
Thales et compagnie veulent partager les dividendes du pétrole et de la
corruption. La Chiraquie a hâte de redoubler les pompes à rétrocommissions. Bref, il s’agit d’aider l’oligarchie pétro-militaire algérienne,
une sécurocratie sadique, à continuer d’écraser son propre peuple pour
mieux le dépouiller. En parfaite représentante de l’oligarchie financiaromilitaire française, Michèle Alliot-Marie peut le dire : « Nous faisons face
aux mêmes menaces »… Le peuple français ignore-t-il qu’en renforçant à ce
point l’incarcération du peuple algérien, il forge les fers de son propre
malheur ? Laisserons-nous se contracter ce deal mafieux ? – FXV]

L’Expression (Alger), Sarkozy attendu dimanche à Alger. Sur la
voie du « partenariat d’exception », 23/08 (Nadira BEL) : « Le
périple de Bouteflika en terre hexagonale pour assister aux
e
commémorations du 60 anniversaire du débarquement en
Provence a été une occasion propice pour pousser les relations
bilatérales dans le sens de la consolidation. Sarkozy, qui doit
mettre en place les mécanismes de la refondation à travers le
paraphe de plusieurs projets, revient le 29 du mois courant en
ramenant dans sa valise des contrats tout aussi alléchants que
ceux qu’il a pu décrocher lors de son dernier déplacement en
juillet dernier. […] La célérité avec laquelle est engagé ce

’$
$, -



partenariat dénote l’importance qu’a pris soudainement le
marché algérien d’autant plus que le vent tourne actuellement en
faveur de l’Algérie qui engrange des réserves de change
estimées à 40 milliards de dollars. […]
La dernière visite de Sarkozy s’était soldée par la signature
d’un aide-mémoire sur le partenariat pour la croissance et le
développement portant sur deux milliards d’euros. Le grand
argentier de l’Hexagone avait alors eu cette subtile phrase pour
qualifier son exploit : “Jamais la France n’a signé un accord
économique aussi important”. Elle résume à elle seule
l’importance des marchés accordés aux opérateurs français qui
ne comptent pas s’arrêter à ce niveau d’échanges. Le montant
de l’accord s’élève à deux milliards d’euros. 288 millions de
de
conversion de dettes en investissements, 780 millions
crédits concessionnels [à taux réduit], 1 milliard
de crédits
commerciaux garantis par la Coface destinés à couvrir de futurs
contrats, notamment dans les secteurs des transports, des
télécommunications, de l’électricité, des hydrocarbures, des
biens d’équipements industriels, des services urbains et de
l’habitat. Le secteur de l’eau a eu lui aussi une enveloppe
financière conséquente. […] Un net intérêt est accordé à la
sphère économique privée dans le but de «favoriser la
croissance et l’emploi».
Le ministre français avait déclaré : «La partie française
soutiendra, auprès du Club de Paris [celui des créanciers publics],
la demande de porter à 30 % le plafond de conversion de dettes
en investissements actuellement limité à 10 % de la dette
éligible.» […]
La visite de la ministre française de la Défense, Michèle AlliotMarie, qui a séjourné à Alger les 16 et 17 juillet dernier, a permis
de poser les jalons d’une coopération militaire efficiente. […] Le
journal français Le Monde avait rapporté que l’Algérie compte
acquérir des avions de chasse français de type Rafale. Le
contrat aurait été formellement conclu entre les deux chefs
d’État, algérien et français, lors du déjeuner privé qu’a offert
Chirac à Bouteflika au fort Brégançon dans le Var, au lendemain
de la commémoration du débarquement de Provence. »
[Merci à ce journal algérois de nous exposer les termes du deal. En
échange du soutien diplomatique et financier français à une dictature
tortionnaire (les contribuables hexagonaux vont financer tout le dispositif
et assumer les risques pris par la Coface), l’ami Dassault et les
multinationales tricolores qui dominent les secteurs évoqués vont se
goinfrer de contrats gonflés de commissions et rétro-commissions. Le
Top 100 du MEDEF va pouvoir aussi récupérer les morceaux les plus
juteux du secteur public. La rente pétrolière est trop sérieuse pour rester
entre les mains du peuple algérien.
Le sujet est sensible : la référence à l’achat de Rafale a été retirée d’un
article du Figaro sur ordre du groupe Dassault, propriétaire du quotidien
et constructeur des Rafale, qui souhaitait davantage de discrétion... (cf.
Libération du 27/08).– FXV]

Le Canard enchaîné, Le cinquième commando de tueurs fut le
bon, 18/08 (Nicolas BEAU) : « En quelque six ans, le
malheureux Hicham Mandari aura essuyé une fusillade à Bogota
en Colombie […], deux tentatives d’attentat en France […],
quelques tabassages… Et pour finir, cette exécution, dans la nuit
du 3 au 4 août, d’une balle dans la tête, sur un parking de
supermarché au nord de Marbella, en Espagne.
[Sa] vie mouvementée […] l’a vu être mis en examen dans
d’innombrables dossiers. À savoir les “vrais-faux dinars de
Bahreïn” – huit tonnes de billets frelatés d’une valeur de 350
1
millions d’euros imprimés en Argentine –, une obscure affaire de
“chantage” exercé sur le banquier Benjelloun, […] familier du Palais
[… et président de la Banque marocaine du Commerce extérieur]. etc.
Si l’on ajoute à ces quelques frasques des liens […] avec les
services secrets algériens et espagnols […et] les menaces de
livrer à la presse les secrets de fabrication des bonnes relations
entre le royaume chérifien et la classe politique française
2
(notamment Chirac et sa fille Claude ), […] l’on comprendra que
la fin tragique de cet ancien courtisan du roi Hassan II suscite de
légitimes interrogations.
[… Selon] un rapport de la PJ française, […] certains l’accusent
de contrôler un réseau de call-girls qu’il aurait “exportées” […]
vers la France, mais aussi vers les hôtels tenus à Dubaï par son
père Mohammed. […]
Il se livre au hold-up le plus rocambolesque de l’histoire
marocaine. Avec plusieurs complices, dont sa protectrice Farida

°

'

[la concubine préférée de Hassan II], Mandari dérobe,
quelques mois avant la mort d’Hassan II, ses
chéquiers personnels dissimulés dans un coffre. Puis il se
réfugie à l’étranger, où il aurait encaissé un chèque de 118
millions d’euros. Chez Hassan II, c’est la consternation. Pour
peu que son nom apparaisse – comme ce jour où dans le
Washington Post il menace le roi de révélations
compromettantes –, pareil affolement peut se comprendre. Le
conseiller financier du Palais, André Azoulay, téléphone alors
aux rédactions amies en France […].
Les dossiers qu’il avait sortis sur les vraies circonstances de la
mort du général Dlimi, l’ancien patron de l’armée, ou sur la
fortune immobilière de certains conseillers d’Hassan II,
donnaient un peu de crédibilité à ces menaces. “Mes dossiers
constituent pour moi, a-t-il laissé entendre un jour au Canard, une
assurance-vie.” Apparemment, il se montrait bien optimiste. »
1. Cf. F.X. Verschave, Noir silence, Les arènes, 2000, p. 161-167.
2. Cf. F.X. Verschave, Noir Chirac, Les arènes, 2002, p. 195-197.
[La sulfureuse affaire des «vrais-faux dinars de Bahreïn» a impliqué tout
un pan de la Françafrique, de Kinshasa à N’Djaména, Niamey et Paris
en passant par Rabat. Au minimum. Malgré l’ampleur de l’escroquerie, et
le montant de fausse monnaie amené à Paris, la justice française reste
très discrète. Hicham Mandari ne l’était pas assez. Il avait annoncé via la
presse marocaine et espagnole une conférence de presse sur « les
pages les plus noires de la corruption du royaume de Mohammed VI ».
Selon Libération du 23/08, le tueur aurait frappé « la veille même de
cette conférence ». Les secrets de fabrication de la « Franchérifie »
attendront encore d’être expliqués aux citoyens français et marocains.]

La Lettre du Continent, Jacques Chirac en novembre à Brazza,
29/07 : « Jacques Chirac ne devait s’arrêter qu’à Dakar avant de
participer le 25 novembre au sommet de la francophonie à
Ouagadougou. Selon nos informations, une "descente" au
Congo-B avant le retour sur Paris est aujourd’hui envisagée. […]
Sassou […] compte sur Jacques Chirac pour qu’il l’aide à
devenir un "parrain" écouté dans la résolution des conflits des
Grands Lacs. Comme Bongo, Sassou soigne ses relations avec
tous les hommes de pouvoir à Paris. Aussi a-t-il longuement
reçu, dans la soirée du 19 juillet, le grand argentier Nicolas
Sarkozy. Les deux hommes ont un ami commun : l’ancien
Premier ministre ivoirien Alassane Ouattara. Le président
congolais avait auparavant déjeuné le 16 juillet, place Beauvau,
avec le ministre de l’Intérieur, Dominique de Villepin, qui avait géré
personnellement l’affaire du Beach à grands coups de gueule. […]
À l’Élysée, le chef d’État congolais a obtenu une annulation de
250 milliards FCFA de la dette extérieure pour pouvoir signer
avec le FMI. Cette opération se fera dans le cadre d’un petit
micmac : le Congo remboursera un peu la France qui annulera
beaucoup… De même, Paris va passer l’ardoise magique sur
des prêts du FAD (BAD [Banque africaine de développement]) pour
que les experts du Fonds soient contents ! […]
Le chef de l’État [congolais] a également "audiencé" Thierry
Desmarest, le PDG de Total qui s’inquiète des éventuelles
répercussions des mauvaises relations entre la France et
l’Angola sur ses intérêts au Congo. D’importants champs en
eaux profondes vont être développés sur la frontière maritime
congolo-cabindaise, dans le cadre d’un projet d’unitisation.
Le réseau le plus solide de Sassou III à Paris est celui des
"frères de lumière". Selon nos informations, le président
congolais a reçu les anciens Grands Maîtres du Grand Orient de
France : Philippe Guglielmi et Alain Bauer. Enfin, Claude Dahou,
Assistant Grand Maître pour les relations avec l’Afrique de la
Grande Loge Nationale Française GLNF – Sassou est très
proche du Grand Maître de cette obédience, Jean-Charles
Foellner –, a organisé une rencontre avec des responsables de
Thalès (Claude de Peyron, conseiller diplomatique et Yann de
Jonmaron, directeur Afrique). »
[On dirait un catalogue des modalités du soutien françafricain à un
dictateur criminel contre l’humanité, qui a ruiné par la guerre et le pillage
son pays riche en pétrole, au point d’en faire l’un des plus endettés de la
planète. Soutien politique, avec le probable voyage à Brazzaville du
Président français et la courtisanerie de ses successeurs putatifs.
Soutien politico-économique de Total, la plus grande entreprise
française. Soutien financier : les citoyens français sont mis à
contribution, à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros, non
pour alléger vraiment la dette qui pèse sur les Congolais (ce serait
justice), mais pour permettre au(x) voleur(s) en chef de voler à nouveau.

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Soutien initiatique, encore, qui discrédite un peu plus l’idéal humaniste
affiché par les Grands Maîtres des deux plus importantes obédiences
franc-maçonnes françaises. Franchement, quel humanisme y a-t-il à
rapprocher le fabricant d’armes Thales avec l’un des pires criminels
néocoloniaux ? – FXV]

Observatoire de l’Afrique centrale (www.obsac.com), RDC.
Empêcher la guerre, 27/08 (Pierre BIGRAS) : « Depuis le
massacre de […] Gatumba la tension n’a pas cessé de monter
en RDC [Congo-Kinshasa] et dans les pays limitrophe à l’est. Le
vice-président Azarias Ruberwa qui avait réagi à vif au
lendemain de ce massacre […] en réclamant un arrêt évaluatif de
la transition congolaise s’était ensuite imposé un court silence
pendant une période de deuil à la mémoire des victimes.
Il faut cependant souligner que ce silence honorable
correspondait également avec une offensive diplomatique sudafricaine qui visait à réunir les deux principales composantes
apparemment impliquées directement dans ces événements. Si
une délégation du RCD s’est effectivement rendue à Pretoria, il
n’en a pas été de même du côté de la composante exgouvernementale. […]
Faut-il s’étonner, après cette nouvelle gifle magistrale infligée
au médiateur sud-africain Thabo Mbeki par une des principales
parties congolaises, que le vice-président Ruberwa ait lui-même
fait monter les enchères ? Il est évident que nous sommes
passés […] à une nouvelle phase de guerre froide qui pourrait
facilement basculer dans la guerre tout court.
Ce qui est clair en ce moment c’est que tout le monde s’attend à
la guerre, mais que personne ne veut en porter la responsabilité.
Le Rwanda a éloigné le colonel [rebelle] Jules Mutebutsi ([…
réfugié au Rwanda avec] ses 300 combattants) de la frontière de la
RDC ; plusieurs ministres issus de la composante RCD sont
demeurés à Kinshasa ; la composante gouvernementale se
drape dans l’irréductible drapeau de la légitimité constitutionnelle
de la transition pour refuser de reprendre des négociations à
Pretoria ; et pendant ce temps la France saisit au vol le ballon
d’une augmentation des effectifs de la MONUC réclamée par le
proconsul William Swing, appuyé par son patron le secrétaire
général de l’ONU Kofi Annan, pour s’imposer comme nouvel
intervenant incontournable dans la suite des choses. »
Le Figaro, Paris tend la main au président tchadien, 09/08
(Pierre PRIER) : « Une crise peut en cacher une autre. Derrière
l’engagement – réel – de la France dans l’aide humanitaire aux
réfugiés du Darfour, Paris poursuit un autre but : tendre la main
au président tchadien Idriss Déby, menacé par le conflit. Preuve
de l’urgence : c’est la première fois que les forces françaises
positionnées au Tchad sont engagées dans une mission à
caractère militaire – la “sécurisation des frontières” – depuis les
années 80. […] Le président Déby peut mesurer le changement,
lui qui, à la fin des années 90, avait demandé en vain l’aide des
avions de transport du dispositif français contre les rebelles
toubous du MDJT, dans le nord du pays.
Mais cette fois, il y a le feu à la maison, estime-t-on à Paris. La
mission des Français est délicate. Les militaires vont tenter de
protéger une gigantesque frontière où plusieurs guerres se
jouent en miroir. Le Tchad accuse le Soudan de laisser les
milices arabes soudanaises, les Djandjawids, envahir son
territoire pour attaquer les “Noirs” soudanais réfugiés sur le sol
tchadien. Le Soudan accuse à son tour le président Déby d’avoir
envoyé ses soldats lutter aux côtés des rebelles du Darfour.
Idriss Déby, qui avait un temps joué les arbitres, y a été acculé
par sa propre famille. Des proches ont essayé en avril de
fomenter un coup d’État contre lui. Ils lui reprochaient, entre
autres griefs, de refuser son aide aux rebelles darfouriens du
MJE (Mouvement pour la justice et l’égalité), dont beaucoup
appartiennent à la même ethnie que le président, les Zaghawas.
En outre, la famille d’Idriss Déby est liée à des chefs rebelles
par des liens de parenté. Mais les forces zaghawas du Soudan
pourraient avoir un deuxième agenda, celui de prendre le
pouvoir à N’Djamena. Idriss Déby est bien placé pour le savoir,
lui qui prit le pouvoir à partir du Soudan : le danger vient toujours
de l’Est.
Deuxième foyer de tension : les Arabes tchadiens, apparentés
à ceux du Darfour. Ils représentent 21 % de la population

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'

tchadienne et ont fourni de nombreux ministres au
Tchad durant son histoire. Mais aujourd’hui, la crise
de confiance entre la communauté arabe et le gouvernement est
ouverte. Les leaders arabes se plaignent d’une “chasse aux
arabes” qui aurait lieu au Tchad, où certains les appellent
“Djandjawids”, du nom des milices arabes soudanaises.
Les Arabes tchadiens se plaignent aussi de voir leurs villages
attaqués par des rebelles “noirs” du Darfour, qui, tout comme
leurs ennemis les Djandjawids, traversent la frontière du Soudan
vers le Tchad. La guerre ethnique rôde : certains idéologues
extrémistes, des deux côtés, rêveraient de faire du Darfour une
zone exclusivement “arabe”, et du Tchad une zone
exclusivement “noire”. […]
La présence militaire française va aussi se heurter aux intérêts
d’autres “joueurs” internationaux : les États-Unis, qui ont, au
moins au début, donné un coup de pouce aux rebelles
soudanais, pour faire pression sur le gouvernement de
Khartoum. Et le colonel Kadhafi, qui considère le Tchad comme
son arrière-cour et prend ces temps-ci le parti des Arabes
tchadiens. Il l’a dit au président Déby. Un président menacé de
tous côtés, auquel Paris tente aujourd’hui d’offrir un rempart,
conscient que la déstabilisation du Tchad entraînerait une
catastrophe régionale. »
[D’un côté on observe la contagion de l’idéologie de la « purification
ethnique ». De l’autre on suit le raisonnement classique (et tragique pour
les populations tchadiennes) selon lequel la stabilité du Tchad serait liée
au soutien par Paris d’un “seigneur de la guerre” nordiste. Ainsi, les
« nécessités géopolitiques » amènent la France à ménager d’un côté le
régime soudanais, criminel contre l’humanité, et de l’autre la dictature
d’Idriss Déby, qui a lui aussi commis de nombreux massacres à
caractère ethnique. Dans le sud du pays, ses partisans, soutenus par
une administration et des « forces de l’ordre » clanico-mafieuses,
continuent impunément leurs assassinats et autres exactions. Tandis
que la richesse pétrolière du Tchad s’écoule vers les coffres des
banques étrangères… – FXV]

Mépris
Le Canard enchaîné, Pensions sucrées, 18/08 : « Un Malien de
quatre-vingt-quatre ans, ancien adjudant [dans l’armée française],
reçoit royalement 39 euros par trimestre quand un Français
ayant les mêmes états de service touche 690 euros. […] “La
question des retraites est réglée”, a tranché Michèle Alliot-Marie.
Pourtant, elles sont toujours entre dix ou vingt fois inférieures
pour les anciens combattants africains. “Les pensions
correspondent au même pouvoir d’achat”, prétend MAM. »
[L’argument de Michèle Alliot-Marie est non seulement de mauvaise foi
mais totalement mensonger. Un livre ou un médicament coûte en Afrique
une fois et demi le prix français – mais quel besoin de lire ou de se
soigner peut avoir un ancien combattant ? Les produits industriels, les
automobiles, les machines agricoles, l’électroménager, les engrais, etc.
coûtent deux à trois fois le prix français – mais, après avoir guerroyé en
Europe, un adjudant doit être rompu à la marche à pied. De plus, si le
pouvoir d’achat en Afrique est ce que dit MAM, pourquoi les
fonctionnaires français, militaires et civils, officiant en Afrique, sont-ils
payés deux à quatre fois plus qu’en France ? Leur donner la même
rémunération serait déjà leur faire un énorme cadeau ! (cf. Billets n° 127,
D-Day et blanchiment, note 3)
L’iniquité vécue pendant quarante années par les anciens combattants
africains de l’armée française n’est qu’un des moindres bénéfices tirés
par la France des « indépendances », mais c’est le plus déshonorant et il
mérite d’être stigmatisé comme tel. Là où on devrait avoir des
compensations aux familles et aux derniers survivants, plus des excuses
pour cette longue escroquerie, on n’a que l’escamotage et la
désinvolture. Remarquez, tous les milliards volés aux anciens
combattants – qui sait quel usage ils auraient bien pu faire de ce qu’ils
avaient si chèrement gagné, comme Ben Bella ? – ont été déversés à
foison sur quelques-uns des leurs, le sergent Eyadema, le capitaine
Bokassa, et d’autres bons disciples, pour jouer la comédie de
l’« indépendance » et garantir le statu quo colonial. Et il n’était guère
question à leur sujet de la moralité d’un « niveau de vie » quelconque
quand ils amassaient leur gigantesque part du butin. Puisqu’ils laissaient
les amis de MAM en prendre une plus grande part encore... – OT]

Le Monde, Le souvenir naufragé des Africains de la Libération,
15/08 (Stephen SMITH) : « Vu d’Afrique, en l’espace de deux
générations, le débarquement du 15 août 1944 s’est transformé
en naufrage. Il y a soixante ans, les recrues du continent voisin
de l’Europe voguaient vers les plages de Provence en chantant

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"Nous sommes venus d’Afrique pour libérer la France".
Ce week-end, leurs représentants politiques sont, certes, les
invités du président de la République, qui décorera aussi des
anciens combattants survivants. Mais comment s’expliquer le
paradoxe que ces Africains des anciennes colonies soient
devenus les mal-aimés de la nation à laquelle ils permirent de
"se refaire une armée et une souveraineté", comme le résume,
dans ses Mémoires de guerre, le général de Gaulle ? Hors
commémoration, des Africains anonymes – eux-mêmes ou leurs
descendants – s’entendent dire qu’ils "envahissent" la France.
Sur la tribune officielle, leurs présidents, tels l’Algérien
Bouteflika, le Togolais Eyadéma ou le Djiboutien Omar Guelleh,
sont déclarés hôtes "encombrants" par des élus de la
République française. Encore heureux que le Mauritanien Ould
Taya, l’Ivoirien Gbagbo, le Guinéen Conté, le Gabonais Bongo et
le Congolais Sassou Nguesso aient préféré rester chez eux !
Il ne s’agit pas de défendre ces chefs d’État à titre personnel.
Mais la France a été moins regardante pour les recevoir ou pour
les mettre en avant tant qu’ils servaient à rehausser son "rang".
Et, surtout, ces présidents, quels que soient les griefs que l’on
puisse retenir contre chacun, incarnent leur pays dans la
continuité qui lie le passé au présent. Or que ressentiraient les
Français si, simple hypothèse, Jacques Chirac était reçu à la
commémoration de la guerre d’indépendance américaine non
pas en tant que chef de l’État français, mais comme justiciable
des emplois fictifs à la Mairie de Paris ? »
[Cet article, dont nous citons quelques extraits, montre que le
stakhanovisme idéologique de Stephen Smith ne connaît pas de trêve
estivale. À partir d’éléments incontestables, mais avec une comparaison
incongrue (les emplois fictifs), il s’agit de faire admettre au lecteur que
les proconsuls néocoloniaux sont légitimes, donc d’enfoncer un peu plus
dans les oubliettes le processus néocolonial. En même temps, on
continue de refouler dans le passé la Françafrique toujours aussi
présente. Car que nous a montré la télévision le 15 août sur le porteavions Charles-de-Gaulle, sinon une brochette de « chefs d’État »
« reçus » et « mis en avant » parce qu’ils servent à rehausser le « rang »
de la France chiraquienne ? Une image d’Épinal néo-impériale… Et si
quelques-uns ne sont pas venus, c’est entre autres parce qu’ils ne se
sentent pas assez protégés des « petits juges », ignorants de l’impunité
françafricaine indivise... – FXV]

Le Monde, Le souvenir (suite) : « Le débarquement de
Provence, ce fut le "Jour J" de la France libre, d’un empire
colonial qui a affranchi sa métropole. [...] L’histoire des soldats
africains [...] constitue "le trou de mémoire de la République",
soutient le journaliste Charles Onana, […] camerounais, dans
son livre La France et ses tirailleurs. Enquête sur les
combattants de la République (éd. Duboiris, 2003). »
[S. Smith profite de l’occasion pour faire de la publicité à son “confrère”
Charles Onana, devenu l’orateur préféré des colloques révisionnistes
organisés par les suppôts du génocide de 1994 au Rwanda. Charles (ou
Auguste) Onana s’est constitué un C.V. politiquement correct avec des
livres sur Bokassa (comme Stephen Smith), sur Norbert Zongo et sur les
«tirailleurs sénégalais».
Les éditions Duboiris (comme leur jumelle MINSI) ont pratiquement été
créées pour lui : trois ouvrages en tout de 1998 à 2002, dont deux
brûlots du club révisionniste (et un troisième en 2004, de l’avocat
canadien Robin Philpot). Il s’agit d’une SARL monopersonnelle avec une
boîte à lettres à Paris, publiant un premier livre en 1998 mais déclarée
seulement en 2003, après avoir perdu un r (de Duboirris à Duboiris)…
Sa publicité est assurée notamment par Afrique Éducation, un périodique
qui se caractérise par son soutien inconditionnel aux Biya, Eyadéma, et
autres dinosaures. Nous voilà dans la Françafrique obscure, aux
structures et financements qui ne le sont pas moins.]

Le Monde, Le souvenir (suite) : « Pour les anciens combattants
africains, l’après-guerre n’a pas tenu les promesses d’un
engagement scellé au prix de sang ou de mutilations pour un
cinquième de la force levée sur le continent. En décembre 1959,
quand l’espoir de l’indépendance fut enfin sur le point de se
réaliser […], la "cristallisation" (le gel de leurs pensions, mué tout
récemment en indexation sur le coût de la vie locale) devint le
point de départ d’un feuilleton ignominieux : dès lors, ils ne
touchaient plus qu’une fraction dérisoire de ce qui était payé à
leurs frères d’armes blancs. Cette bataille-là, judiciaire, est
toujours en cours, même si une victoire importante, peut-être
décisive, a été remportée en 2003. […]
La grandeur d’un débarquement confondant "sujets" et colons
dans une quête commune de liberté s’est ainsi abîmée, au fil des
ans, dans une mesquinerie qui atteste la dérive des continents

°

' .

entre la France et l’Afrique. Aujourd’hui, cette
histoire s’éteint pour avoir trop longtemps brûlé la
peau comme une honte. »
[La victoire de 2003 a été interprétée par la France de manière à laisser
des différences abyssales entre les pensions servies aux anciens
combattants français et africains de la même armée. S. Smith ne dit pas
que le « feuilleton ignominieux » du mépris de ces libérateurs africains
de la France n’était que le syndrome d’un mépris plus global, qui a
confisqué « l’espoir de l’indépendance ». « La dérive des continents »
donne à croire en une iniquité fatale, quasi-géologique. Or,on sait
e
combien tous les présidents de la V République ont été “branchés” sur
l’Afrique. On pourrait qualifier cette dérive conjointe de néo-négrière.
L’histoire de ce mépris n’est pas près de s’éteindre, du moins tant qu’il
trouvera ses camoufleurs patentés. – FXV]

Télé 7 jours, Memona Hintermann, la casque bleu de l’info,
07/08 (Isabelle CAUCHOIS) : « En 1984, elle a failli être violée
par Kadhafi. Pendant la guerre du Tchad, elle faisait partie des
journalistes qu’il recevait lors d’une conférence de presse.
Repérée dans l’avion par son interprète, au lieu d’embarquer à
l’arrivée avec ses confrères dans un minibus, elle a été
kidnappée et conduite dans les appartements privés de Kadhafi.
“Si je n’avais pas menti en disant que j’étais malade, j’y
passais” ».
[C’est en 1984 que Mémona Hintermann aurait dû régaler le public de
cette confidence, si elle avait eu un peu de courage. Aujourd’hui son
récit, qui ne repose que sur ses dires, n’offre pas d’autre intérêt que de
cultiver le cliché raciste de « l’Africain baiseur ». C’est ainsi que Foccart,
dans ses Mémoires, se plaît à décrire son « ami » Ahidjo en position
grotesque de séducteur lourdingue et, bien sûr, éconduit, de Jacqueline
Auriol. Mais pour qui se prennent ces sauvages ? Ces gorges chaudes
sont à rapprocher du tabou absolu qui règne sur les mœurs politicomédiatiques hexagonales, notablement marquées par le machisme le
plus archaïque, avec tous ses abus, qui ne donnent lieu qu’à de vagues
chuchotements peureux. – OT]

Mondialisation
Le Courrier (Genève), La Belgique ouvre la voie à la taxe TobinSpahn, 06/07 (Benito PEREZ) : « “Historique”, “rôle pionnier”,
“signal fort”... Les mouvements altermondialistes belges n’ont
pas lésiné sur les qualificatifs, vendredi passé, pour qualifier le
vote intervenu à la Chambre basse du Parlement belge. La veille
au soir, en effet, il s’est trouvé une majorité alternative de
socialistes, sociaux-chrétiens et Verts pour doter la Belgique
d’une taxe “Tobin-Spahn”. Inspiré des travaux des économistes
Bernd Spahn et James Tobin, ce mécanisme doit permettre de
freiner la spéculation financière et de financer l’aide au
développement grâce à un prélèvement sur les mouvements de
capitaux sur le marché des changes. Bémol de taille, cependant,
le texte n’entrera en vigueur que lorsque les douze États de la
zone euro disposeront de ce même dispositif.
Sans impact immédiat, le vote belge marque surtout
er
l’ouverture d’un nouveau cycle prometteur. Depuis le 1 juillet
2004, les partisans européens d’un contrôle des marchés
financiers disposent d’une législation complète – clé en main – à
défendre auprès de leurs décideurs nationaux. Car avant même
d’être ratifié par le Sénat, le texte belge est devenu une
“référence”, se réjouit le réseau “Action contre la spéculation
financière” dans un communiqué. Cette coalition d’une
cinquantaine de mouvements, qui mènent depuis cinq ans un
intense lobbying à Bruxelles [www.entraide.be/entraide/actions/tobin.htm],
affirme que la future loi a déjà été traduite en moult idiomes et
qu’elle circule dans les travées de plusieurs autres parlements
européens.
Motif d’optimisme supplémentaire : les longs débats en
commission – débutés en 2000 – ont aussi permis de bousculer
les “arguments techniques” très souvent opposés à la taxe
Tobin. Même le ministre libéral des Finances, Didier Reynders, a
fini par admettre qu’une telle disposition serait praticable à
défaut, selon lui, d’être souhaitable. Son groupe s’est abstenu
lors du vote parlementaire.
Concrètement, la loi instaure une taxe de 0,01 ou 0,02 % sur
les transactions de plus de 10 000 euros. Mais si les taux de
change venaient à varier brutalement, le niveau de la taxe serait
provisoirement augmenté à 80 %, dissuadant du coup toute
attaque contre une monnaie. […]

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$, -



Selon les partisans de la nouvelle loi, ce prélèvement – malgré
sa modestie – pourrait à l’échelle de l’Union européenne
rapporter près de 50 milliards d’euros par an. Le texte adopté à
Bruxelles attribue cette manne à “la coopération au
développement, à la lutte contre l’injustice sociale et écologique
et à la préservation des biens publics internationaux”. »

Sunday Times, Les stars d’Arsenal détournent des millions
d’impôts, 18/07 (Robert WINNETT et David ROBERTSON)
[traduit par le groupe local Attac Pays malouin/Jersey] : « Le Club
d’Arsenal, en tête de la première division, a établi un dispositif
d’évasion fiscale pour ses joueurs et son dirigeant. Grâce à des
sociétés-écrans anonymes et à des sociétés fiduciaires offshore,
le club peut assurer de substantielles récompenses à ses
joueurs et faire en sorte qu’ils échappent à l’impôt pour quelques
millions de livres sterling chaque année. [...] Ainsi, des joueurs
étrangers comme l’attaquant français Thierry Henry ou le joueur
vedette hollandais Dennis Bergkamp, ainsi que le directeur
sportif Arsène Wenger sont "dispensés d’impôt" sur leurs primes
à six chiffres […].
Ces joueurs signent, en fait, deux contrats. Le premier porte
sur un salaire annuel de base imposé pour l’essentiel de façon
classique au taux maximal de 40 % auquel s’ajoute la
contribution sociale. Cependant, les joueurs ont également un
second contrat "fantôme" concernant les primes liées à leurs
résultats [...]. Ces primes peuvent représenter jusqu’à la moitié
de leurs rémunérations globales et sont payées par l’entremise
de deux sociétés-écrans.
C’est en 2001 qu’Arsenal a monté une entreprise le plus
discrètement du monde sous l’appellation Sevco 1270, société
dont ses joueurs de l’équipe phare sont actionnaires. La

Vincent Peillon, Les milliards noirs du blanchiment, Hachette
Littératures, 2004, 199 p.
Thierry Godefroy et Pierre Lascoumes, Le capitalisme clandestin.
L’illusoire régulation des places offshore, 2004, La Découverte, 259 p.
Ces deux livres sur le sujet crucial des paradis fiscaux et judiciaires ont
en commun leur pessimisme. Mais, disons-le d’emblée, on a beaucoup
plus apprécié le volontarisme militant du premier que le sociologisme
désespérant du second, doublé d’une forme de condescendance.
Le député socialiste Vincent Peillon (à l’Assemblée nationale jusqu’en
2002, au Parlement européen depuis 2004) présida sur le sujet une
mission d’information parlementaire assez jubilatoire. Il nous en rappelle
quelques
excursions
intempestives
(Liechtenstein,
Monaco,
Luxembourg, la City de Londres… ) qui agitèrent sérieusement ces
havres d’impunité de la criminalité financière. Le député chiraquien
Michel Hunault se fit aussitôt l’avocat de ces lupanars. Avec son
collègue Arnaud Montebourg, Peillon parvint à organiser en février 2002
une Conférence des parlements de l’Union européenne contre le
blanchiment.
Mais tout cela se heurta à l’hostilité d’une partie du gouvernement
Jospin, puis à la vague conservatrice qui submergea une majorité de
pays de l’UE. Les gouvernements de droite sont évidemment plus
proches des milieux économiques, financiers et militaires qui
n’entendent pas se priver des moyens d’agir en dehors des lois. Face à
cette coalition d’intérêts, le député rappelle à juste titre que la solution
est politique (car ce ne sont pas les remèdes techniques qui manquent) :
« Sortir des simples proclamations [… suppose] la structuration d’une
opinion publique internationale et d’un espace public mondial capables
de peser et de déborder l’inertie et l’hypocrisie des États. » Bien vu !
Les deux auteurs du Capitalisme clandestin décrivent avec force
détails le double langage des États en question – c’est l’utilité de leur
ouvrage. Mais ils font une guerre dangereuse et finalement cynique à la
morale élémentaire. Brodant sur un thème que Jean de Maillard
développe de manière plus subtile, l’interpénétration de l’économie
«normale» et de l’économie criminelle (Le marché fait sa loi, Mille et une
nuits, 2001, cf. Billets n° 95), ils en viennent à suggérer qu’il n’y a plus
de « crime » puisque tout cela est pratiqué par des gens (banquiers,
PDG, responsables politiques et autres) qui sont et font la « norme ».
L’entreprise démystificatrice des deux spécialistes vise du même coup

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comptabilité officielle du club ne mentionne pas
l’existence de cette entreprise dont le but est
d’assurer le versement des primes de jeu sous formes de
dividendes. Les documents fiscaux les plus récents en
provenance de Sevco révèlent que ces versements ont été
assurés en direction d’un cabinet fiduciaire établi dans l’île
anglo-normande de Jersey. Par ce biais, les joueurs ainsi
rétribués peuvent, en toute légalité selon les experts en
transactions financières, se soustraire à tout impôt et aux
obligations d’assurances sociales liées au salaire. [...] Thierry
Henry, par exemple, a vraisemblablement réalisé une
"économie" de 70 000 livres sterling environ, soit un peu plus de
110 000 euros. [...]
D’autres clubs utilisent de tels dispositifs décrits par un expertcomptable, qui a souhaité conserver l’anonymat, comme étant "à
l’avant-garde des stratégies visant à se soustraire à l’impôt en
ayant une longueur d’avance sur les services fiscaux". [...] Ces
techniques étaient jusqu’alors l’apanage quasi exclusif des
firmes financières actives sur les créneaux de la spéculation à
risque et des banques d’investissement de la City londonienne.
[...] Le cabinet Deloitte and Touche (à l’origine du montage
financier du club Arsenal) n’a pas souhaité s’exprimer sur ces
faits ; le club a seulement rappelé le caractère confidentiel des
contrats le liant à ses joueurs. »
[Henry et Wenger sont des modèles de fair play, de respect des règles
du jeu… de football. Avec pareils modèles, le temps s’approche où seuls
les pauvres et les imbéciles financeront encore des miettes de biens
publics… À ceux qui pensent qu’on peut organiser le vol de l’argent
public sans verser dans la criminalité, signalons que le cabinet Deloitte
and Touche était aussi le commissaire aux comptes du géant agroalimentaire italien Parmalat, qui a volé quelque 10 milliards d’euros.
L’administrateur de cette société faillie vient de porter plainte contre ces
“experts-comptables”… – FXV]

ceux qui voudraient lutter contre l’extension et la généralisation de la
criminalité économique : ce seraient des naïfs ou des illusionnistes.
Le sociologisme ignore la dimension politique. Certes une mobilisation
civique, comme celle invoquée par Vincent Peillon, est tout sauf gagnée
d’avance. Mais, plutôt que de dire que le combat est perdu parce que le
crime est de plus en plus pratiqué par les gens « normaux », on peut
parier que l’avalanche exponentielle des dégâts provoqués par une
dérégulation laxiste va faire prendre conscience, justement, qu’un
certain nombre de comportements « normaux » (comme l’oppression et
le pillage néocoloniaux) sont en réalité criminels. De fait, mais aussi de
droit : le nombre d’instruments juridiques susceptibles de qualifier ces
infractions a en réalité beaucoup augmenté.
La bataille va, du coup, se jouer dans les têtes. Nous allons devoir
affronter une manipulation orwellienne : on cherchera à nous faire
admettre que des crimes caractérisés n’en sont pas, et/ou nous faire
enfouir la tête dans le sable. Par une intimidation et un divertissement
multiformes. Godefroy et Lascoumes font l’hypothèse implicite que cette
manipulation va gagner, si elle ne l’a pas déjà fait. C’est en cela que leur
livre est littéralement désespérant. Mais leur hypothèse n’est pas
acquise. [FXV]
Directeur de la publication : François-Xavier Verschave.
Directeur de la rédaction : Pierre Caminade.
Secrétariat de rédaction : Lila Chouli.
Comité de rédaction : Christian Loubier (CL), Odile Tobner (OT), Pierre
Caminade (PC), Sharon Courtoux (SC), Sisulu Mandjou Sory (SMS).
Ont aussi participé : Antoine Lecanut (AL), Félix Katz, François-Xavier
Verschave (FXV).
Coordination : Sophie Brondel.
Abonnements : Joseph Demeulemeester.
Association Survie, 210 rue Saint–Martin, F75003–Paris – Commission
paritaire n° 76019 – Dépôt légal : septembre 2004 - ISSN 1155-1666
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