Fiche du document numéro 22656

Num
22656
Date
Jeudi Juillet 2004
Amj
Fichier
Taille
692614
Titre
Billets d'Afrique No. 127
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
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Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines

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Songe d’une nuit d’été

À Survie comme en ces Billets, nous nous tenons au
bord des failles par où ne cessent de monter les
consentements sociaux à l’inhumanité, qu’il s’agisse
de criminalité économique ou politique, souvent sans
bornes. La faculté des groupes humains et le talent de
certains leaders ou «décideurs» à relancer la fabrique à
misère, à torture, à massacres, a quelque chose de
stupéfiant. Voyez le nettoyage ethnique au Soudan, la
guerre brûlant de reprendre au Kivu, le jeu avec le feu
en Côte d’Ivoire… Ou encore la nullité des discussions
du G8 sur des maux aussi cruciaux que le sida, la dette
et la criminalité financière, maux qui condamnent à
mort des dizaines de millions d’êtres humains, et des
centaines de millions à une vie infra-humaine… Il est
encore question de cela dans ce numéro.
On s’aperçoit que les grandes résolutions et les
premiers progrès institutionnels provoqués par la
Seconde Guerre mondiale et la Shoah ont été comme
avalés par des boulimies de pouvoir et de fric. Même si
nous ne rêvons pas de changer la nature humaine,
nous savons qu’il est possible de canaliser,
partiellement et temporairement, l’énergie
nauséabonde qui concocte l’enfer sur terre. Le refus
du mépris, le dégoût du pire poussent à construire des
endiguements. Telle la Cour pénale internationale
(CPI), qui rompt avec un mouvement mortifère de
dérégulation généralisée.
Aller plus loin dans ce sens – et empêcher par
exemple la CPI d’être croquée avant l’âge de la parole–,
cela suppose de réveiller le meilleur de l’énergie
humaine – qui côtoie la pire, haine et mépris. Ainsi
avons-nous perçu, durant notre colloque du 24 juin sur
les paradis fiscaux et judiciaires, comment la broyeuse
ultralibérale se nourrissait en l’extrêmisant d’une
aspiration pluriséculaire à la liberté. Or il n’est pas
question de récuser cette aspiration, qui a aussi
enfanté la démocratie et une partie des droits de
l’Homme.
Avec quelle énergie ne pas laisser périr dans une
indifférence monstrueuse les victimes programmées
de la planification ethnique du régime soudanais ? Ne
pas laisser entrer en collision Congolais et Rwandais,
Ivoiriens du Nord et du Sud ? Bousculer le cynisme du
G8 ? Nous sommes loin des mobilisations festives de
Band Aid, initiées par Bob Geldorf. Mais d’autres refus,
d’autres types de mobilisation sont en train d’émerger,
plus discrètement. Avouons notre impatience. Elle
vient sans doute de notre faible accommodation au
fonctionnement inédit, “connectique”, des nouveaux
réseaux de contre-pouvoirs civiques. On peut quand
même rêver à une intelligence collective s’exerçant à
réduire la propension de l’humanité à se martyriser
elle-même.
François-Xavier Verschave

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Darfour :
Pendant le nettoyage ethnique,
la "communauté internationale" croise les bras.
Communiqué de Survie, le 21/06
Armées par Khartoum, les milices arabes Jenjawids continuent de
massacrer les populations noires des trois provinces occidentales du
Darfour et de détruire leurs moyens d’existence. 35 000 victimes, 150 000
réfugiés, un million de personnes déplacées, des centaines de villages
rasés, récoltes détruites, bétail volé, les survivants rassemblés dans des
camps dépourvus de tout... S’ajoutent les entraves qu’oppose le
gouvernement soudanais à l’acheminement de l’aide. De quoi entraîner
jusqu’à un million de morts selon des ONG compétentes... Que faut-il de
plus pour éveiller les consciences, pour aller au secours des victimes ?
Le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, a bien pris note de massives
violations du droit humanitaire international dans le Darfour, mais il n’est
« pas prêt à les décrire comme un génocide ou du nettoyage ethnique ».
Pourtant, Jan Egeland, responsable de l’aide humanitaire d’urgence aux
Nations unies, a qualifié de « nettoyage ethnique » les massacres des
populations noires du Darfour auxquels s’adonnent les milices Jenjawids
avec la participation de l’armée soudanaise. Monsieur Annan qualifie la
situation de « très difficile et tragique », et « fait pression sur le
gouvernement soudanais pour qu’il autorise » l’accès aux populations
menacées. Nous lui demandons de démissionner de son poste de
Secrétaire général si l’institution internationale qu’il dirige continue
d’esquiver ses obligations.
Le Conseil de sécurité n’a pas encore jugé utile de se saisir du dossier (il
a exprimé pudiquement sa « préoccupation » et a demandé aux parties en
conflit de conclure un accord politique !). S’en saisirait-il, il lui faudrait agir.
Le Conseil est-il trop occupé ailleurs ? Ou le coût de l’opération qui
s’impose lui paraît-il trop élevé pour aller au secours d’un ou deux millions
de Noirs en perdition, loin des préoccupations prioritaires des puissances
de ce monde ? Nous demandons à l’ambassadeur Laurol L. Baja
(Philippines), président du Conseil, de démissionner de son poste s’il ne
peut obtenir de cette haute instance qu’elle honore ses responsabilités.
L’Union Européenne n’est pas en reste de l’inqualifiable indifférence à
l’obligation légale et morale de « Donner valeur de loi au devoir de sauver
les vivants ». L’UE, qui ne peut ignorer que ses recommandations ne produiront aucun effet, a estimé suffisant de signifier au gouvernement
soudanais qu’il est « essentiel qu’il tienne son engagement de contrôler les
forces armées irrégulières connues sous le nom de Jenjawids ». Nous
demandons à l’Irlande, qui préside actuellement l’UE, de quitter la
présidence si l’Union ne prend pas d’urgence une position conforme aux
valeurs et principes que l’Europe prétend défendre.
La France, quant à elle, « est préoccupée par la situation dans le Darfour
et entend rester vigilante ». Vigilante ? Une récente déclaration du porteparole du Quai d’Orsay salue l’approbation du Conseil de sécurité pour
l’envoi d’une mission chargée de préparer une opération de soutien une
fois qu’un accord global de paix aura été conclu entre Khartoum et le sud
Soudan. Pour ce qui concerne le Darfour, notre pays s’accroche à la
« préoccupation » du Conseil, ce qui laisse peu d’espoir de le voir prendre
une position honorable au sein de la communauté internationale. Nous
avons, hélas, l’habitude : il en a été de même lorsqu’un million de Rwandais
subissaient le sort que l’on sait.
./..

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’ - .



Nous demandons à Michel Barnier, ministre
français des Affaires étrangères, de
démissionner de son poste s’il ne peut obtenir
du Président de la République et du
gouvernement français qu’ils qualifient le
crime de masse commis au Soudan du terme
qu’il convient et qu’ils agissent en
conséquence : la planification d’une série de
crimes organisés qu’une spéculation sur
l’indifférence internationale transformera en
génocide.
Nous rappelons que le président-dictateur
tchadien Idriss Déby, qui craindrait d’être
renversé par des éléments zaghawa de son
armée ayant pris fait et cause pour leurs
cousins soudanais éliminés par Khartoum,
bénéficie du soutien indéfectible de Paris.
Selon une source crédible, la France lui fournirait une aide au moins logistique à la frontière
soudano-tchadienne. S’il en est ainsi, de quoi
s’agit-il, dans quelle intention ? Nous rappelons à l’Élysée que, devant un crime contre
l’humanité, il convient d’agir en toute transparence, en concordance avec les conventions
internationales et sous cette égide.
Toutes les puissances qui ménagent aujourd’hui le régime soudanais semblent avoir
d’abord en tête les gisements de pétrole de ce
pays. Cela justifierait, une fois encore, de
1
« mettre le génocide entre parenthèses » .
Pour notre part, nous n’avons pas l’intention
de rester les bras croisés dans l’attente de
compter les morts. Nous ne sommes pas
« préoccupés ». Devant le spectacle de nonassistance à un groupe de la famille humaine
en perdition, notre indignation n’a pas de
bornes. Nous appelons tous ceux qui sont
attachés à cette famille dans son intégralité à
rejoindre le combat pour en assurer la protection.
Nous recommandons de consulter le site de
Vigilance Soudan (http://www.vigilsd.org), ainsi
que le communiqué de Human Rights Watch :
http://hrw.org/french/docs/2004/06/21/sudan8
933.htm
1. Cf. F.X. Verschave, Noir silence, p. 243244 : Le « préfet Philippe Parant, directeur de
la DST de 1993 à 1997, [...] a témoigné au
procès en diffamation intenté par Charles
Pasqua à [l’encontre de F.X. Verschave pour
un passage de La Françafrique mettant en
cause le rôle de son réseau dans les tractations qui ont abouti à la livraison du terroriste
Carlos]. [...] Il était placé sous les ordres du
ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua. À la
barre, il a insisté sur le parfait déroulement de
cette opération. Il y voit un grand succès
technique de son service. Dans ces cas-là, at-il ajouté, “on met le génocide entre parenthèses”.»

Cellules ouvertes
pour les Papon rwandais
L’accord entre le gouvernement français et le Tribunal pénal international
d’Arusha sur l’exécution des peines des
responsables du génocide de 1994
jugés par ce Tribunal ouvre la voie à la
« jurisprudence Papon » – des libérations anticipées pour maladie “diplomatique”. Il incite les accusés à se montrer
encore plus silencieux sur la complicité
de la France dans le génocide : cette
complicité peut encore servir. Le texte de

°

)

loi autorisant l’approbation de cet accord
devait être voté définitivement par le
Sénat le 6 avril, jour des manifestations
négationnistes (Billets n° 125) : une
provocation qui aurait pu favoriser une
levée de boucliers préventive. In
extremis, le texte a été retiré de l’ordre
du jour, pour être adopté plus discrètement le 27 mai, et promulgué le 7 juin.
[FXV]

Indécent
Communiqué de Survie, le 01/06
Le ministre français délégué à la Coopération,
Xavier Darcos, "porteur d’un message
d’amitié, de confiance et de gratitude" du
président Jacques Chirac au président
tchadien Idriss Déby, a insulté le peuple
tchadien le 28 mai dernier lors d’une visite à
N’Djaména. Il a également menti en déclarant
qu’Idriss Déby avait été "démocratiquement
élu par deux fois".
En se rendant dans la capitale tchadienne
avec un message "d’amitié, de confiance et
de gratitude" à l’égard du dictateur Idriss
Déby, le ministre de la "Coopération" Xavier
Darcos confirme l’indéfectible soutien de Paris
aux tyrans africains - a fortiori aux
pétrodictateurs. La France contribue ainsi au
désespoir d’un peuple qui sait que le maintien
au pouvoir de son oppresseur tient, pour une
part importante, au fil qui le lie à des
puissances occidentales, la France en
particulier. Monsieur Darcos ajoute le
mensonge à l’insulte. En déclarant qu’Idriss
Déby a "été élu démocratiquement par deux
fois", notre ministre ment effrontément. Il sait,
comme tout le monde, que le dictateur
tchadien porte le titre de Président grâce à la
fraude électorale dont il est l’un des
champions du monde. Ce fait a été relaté en
long et en large dans les médias, y compris
dans notre pays. Lors de sa première
élection, il a même été assisté dans les
opérations de truquage par le principal
conseiller électoral de Jacques Chirac,
Jérôme Grand d’Esnon - du même parti que
Monsieur Darcos.
Ayant obtenu de l’Assemblée nationale
1
tchadienne une révision de la Constitution
qui lui permet de briguer un troisième mandat
présidentiel, il ne reste au dictateur Déby qu’à
organiser la fraude lorsque cette révision sera
soumise à référendum pour rester au pouvoir
à vie.
Notre
association,
qui
condamne
énergiquement cette collusion entre le
gouvernement français et le dictateur Idriss
Déby, exprime sa solidarité avec le peuple
tchadien qu’une dictature corrompue voue à
la misère et son soutien aux organisations de
défense des droits de l’Homme de ce pays,
qui résistent héroïquement face à la
destruction de leur société. Elle exprime son
écœurement devant "l’amitié, la confiance et
la gratitude" exprimées par notre pays à
l’égard de celui qui en est le principal
responsable. On est en droit de se poser la
question. Vraiment, de quoi Jacques Chirac
remercie-t-il Idriss Déby ?
1. Composée d’une majorité
frauduleusement installée.

à

sa

solde

Côte d’Ivoire de tous les dangers
Le maelström dans lequel se trouve
entraînée la Côte d’Ivoire n’a pas fini
d’inquiéter les gardiens des droits de
l’Homme : règlements de compte sanglants entre chefs de la rébellion au Nord,
incidents graves, tel celui qui a coûté la
vie à un soldat français au Sud, dans
des circonstances peu claires, bizarrement minimisées par le commandement
français. La tension demeure, attisée
semble-t-il par les uns et les autres,
toujours sur le qui-vive.
Selon des propos tenus à New York
par Kofi Annan, secrétaire général de
l’ONU, l’avenir du processus de paix dans
l’ancienne colonie française « dépendra
de toute évidence de la capacité des
dirigeants politiques du pays à dépasser
leurs ambitions et leurs intérêts personnels pour donner la priorité à l’intérêt
national ». Il a rappelé la « responsabilité
personnelle des dirigeants politiques »,
ajoutant que « la seule autre perspective
serait un nouvel affrontement avec un
risque de violence à grande échelle, ce
qui aurait des conséquences tragiques
et imprévisibles » (cf. Le Monde, 09/06).
Les dirigeants politiques ivoiriens de
tous bords se trouvent donc devant un
choix crucial. S’ils préfèrent la discorde,
la remise du destin de la Côte d’Ivoire
aux décisions de puissances étrangères
ou d’organismes internationaux, abandonnant le peuple au hasard de choix
imposés, ils porteront la responsabilité
d’une guerre civile, dont les victimes
seront des Africains et qui hypothéquera
pour de longues années l’avenir du
pays. [OT]
Imbroglio sous les décombres
Le 11 mars, le journal Le Monde
annonce que le juge antiterroriste JeanLouis Bruguière a bouclé son instruction
sur l’attentat contre le président Habya1
rimana qui « en impute la responsabilité
au Front patriotique rwandais (FPR) du
général Kagame, aujourd’hui au pouvoir
à Kigali. » Le Monde affirme avoir pris
connaissance des 220 pages du rapport
Bruguière, daté du 30 janvier 2004. Curieusement, le « journal de référence »
reste seul à avoir accès au document, ce
qui rend impossible à tout autre de porter
un jugement sur son contenu. Notons
que l’article du Monde est publié moins
d’un mois avant les cérémonies qui vont
ème
marquer la 10
année consécutive au
génocide des Tutsi rwandais. Comment
interpréter cette interférence, vécue
comme une offense par les rescapés du
génocide et les parents des victimes ?
A-t-on soigneusement choisi un tel
moment dans le dessein de raidir
l’attitude de Kigali, dont la souplesse et ./..
1. Stephen Smith, L’enquête sur l’attentat qui
fit basculer le Rwanda dans le génocide, in Le
Monde daté du 10/03.

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les dispositions à entrer en politique ne
sont pas les principales caractéristiques ?
Le 8 avril, la branche armée des
Forces démocratiques pour la libération
du Rwanda (FDLR) a fait une incursion
au Rwanda. Pour voir ? Encore nombreuses, toujours attachées à l’idéologie
qui a mené au génocide, ces forces sont
signalées en divers points de la Répu2
blique Démocratique du Congo (RDC) .
Selon de multiples sources, elles continuent d’être utilisées par Kinshasa autant
que de besoin, avec l’encouragement de
notre pays. Des Français à l’allure “services” ont été signalés dans le Sud-Kivu
au début de cette année par une source
crédible. Seraient-ils toujours dans les
parages ?
Le 26 mai à Bukavu (Sud-Kivu), éclate
un conflit entre les hommes du colonel
Jules Mutebutsi, officier dissident de
l’armée congolaise, et l’armée régulière
3
(FARDC) . Le général Laurent Nkunda,
venu du Nord-Kivu, se joint à la mêlée.
Le 9 juin, les forces régulières reprennent la ville, tenue par ces deux officiers
et leurs troupes depuis le 2. Formulées
par Mutebutsi, les allégations de « génocide » contre les Banyamulenge (population tutsi de lointaine origine rwandaise)
ont été réfutées par les observateurs de
l’ONU, mais au moins une quinzaine de
ces Banyamulenge auraient été assassinés comme tels, selon un premier
rapport de Human Rights Watch – qui
relève aussi de graves exactions (des
viols notamment) de la part des soldats
du général Nkunda. La situation est loin
d’être maîtrisée : encerclé par des forces
régulières, le colonel Mutebutsi tenait
encore la ville de Kamanyola (40 km au
sud de Bukavu) le 18 juin. Le 20, la
MONUC tire sur ses positions, les
FARDC reprennent la ville dans la foulée
et l’officier dissident se réfugie au
Rwanda avec 300 de ses hommes. Le
Rwanda affirme les avoir désarmés et
cantonnés.
Pour certains observateurs sérieux,
l’implication du Rwanda dans ces graves
troubles est acquise. Elle est en effet
probable, compte tenu de l’importance
stratégique de ce qui se passe dans la
zone frontalière. La question est plutôt
celle des buts, défensifs ou agressifs, de
cette implication. Les relations entre
Kinshasa et Kigali sont au plus bas.
Kigali craint qu’une offensive contre le
Rwanda soit en préparation. Kinshasa se
dit victime d’une agression de son voisin.
Qui a mis le feu aux poudres, qui
entretient le foyer ?
Le 11 juin, un (vrai ou faux ?) coup
d’État manque son but à Kinshasa. Originaire du Katanga, le major Éric Lenge,
qui en serait l’auteur, était membre de la
garde présidentielle et réputé proche du
président Kabila. Montage ou réalité, on
ne peut que se rappeler les événements
qui ont entouré l’assassinat de LaurentDésiré Kabila le 16 janvier 2001. Depuis

°
lors, on ne manque pas de signes du
désir des factions congolaises qui
« partagent le pouvoir » à Kinshasa de
s’évacuer mutuellement. Le processus
de transition aurait du plomb dans l’aile.
Le site Digitalcongo (www.digitalcongo.
net), pro-Kabila et souvent propagateur
de rumeurs, lance celle d’un voyage en
catimini de la conseillère spéciale du
président Georges Bush en matière de
sécurité, Condoleezza Rice, à Kigali le
14 juin. Cette rumeur s’accroche aux
allégations selon lesquelles les ÉtatsUnis fourniraient un soutien au Rwanda
en matière de défense. Le 23 juin, le secrétaire d’État adjoint américain chargé
de l’Afrique, Donald Yamamoto, s’est
(très officiellement) rendu à Kigali. Il y a
rencontré le président Kagame, à qui il a
fait part des vives inquiétudes des ÉtatsUnis. Selon l’AFP, M. Yamamoto n’a pas
souhaité indiquer quelle serait la réaction
de son pays si le Rwanda envoyait des
troupes en RDC. « Nous entretenons
avec le Rwanda, tout comme avec le
Congo des liens très forts », a-t-il déclaré. Le lendemain, le secrétaire d’État
britannique chargé de l’Afrique, Chris
Mullin, a rencontré le président rwandais
après avoir rencontré celui du Congo,
Joseph Kabila. « Les deux présidents
ont compris qu’il n’est pas dans leur
intérêt d’avoir un conflit », a-t-il résumé,
ajoutant qu’il « faut résoudre le problème
des ex-FAR et des Interahamwe » (Inch
Allah ! Depuis le temps qu’il en est
question on est en droit de s’interroger
sur les raisons d’une telle abstention).
Le 19 juin, la RDC a demandé à la
Tanzanie de l’aider « dans le processus
de transition menacé par des dissidences
militaires dans l’est du pays. Nous avons
besoin de vous et de la région… Ce
soutien peut être diplomatique ou militaire… » Une nouvelle guerre régionale
à l’horizon ? Selon l’Observateur de
l’Afrique Centrale (23/06), 2 000 militaires
tanzaniens seraient arrivés à Kinshasa
pour assurer la sécurité du président
Kabila (www.obsac.com).
Le 20 juin, des sources diplomatiques
et des Nations-unies ont confirmé un
mouvement sans précédent de troupes
congolaises en direction des frontières
ougandaise et rwandaise. Le ministre
rwandais des Affaires étrangères, Charles Murigande, avait exprimé la veille sur
Radio Rwanda sa conviction que ce mouvement participait d’un plan consistant à
attaquer le Rwanda avec l’aide des forces constituées d’anciens Interahamwe.
À cet égard, les rumeurs les plus folles
circulent. Obligés de tenter de les vérifier, nous n’en évoquerons cependant
aucune car nous sommes persuadés
qu’elles émanent – comme beaucoup
d’autres – de milieux désireux d’échauffer les esprits, d’entretenir le feu, jusqu’à
ce qu’il ravage la forêt.
Le 21 juin, une bombonne de gaz
placée dans la nuit devant de l’ambassade du Rwanda à Bruxelles a manqué

)/
son but : détruire l’édifice.
Le feu a pris à la porte du
garage de l’ambassade, préalablement
badigeonnée d’un liquide inflammable,
mais les agresseurs avaient oublié
d’ouvrir la manette de la bombonne. La
police antiterroriste belge suit l’affaire et
veille sur les quartiers bruxellois habités
par de nombreux Africains : lors de la
prise de Bukavu par des soldats mutins,
la population « d’allure rwandaise » a été
violemment prise à partie.
Le 22 juin, le Conseil de sécurité, présidé par l’ambassadeur Philippin Lauro
Baja, « invite le Secrétaire général à
déterminer précisément le besoin d’une
capacité de force de réaction rapide pour
la MONUC ». Il n’en fallait pas davantage pour relancer la rumeur qu’une
force européenne commandée par la
France serait en préparation à l’instar de
l’opération « Artémis » déployée en Ituri
en juin 2003 (cf. À fleur de presse,
L’Observateur). Compte tenu de l’hostilité
française à l’égard de Kigali, et de
l’hostilité que Kigali lui rend par retour de
courrier, espérons qu’il n’en est rien. Des
sources françaises crédibles affirment
qu’il n’en est pas question. Mais
l’Hexagone pourrait se laisser convaincre de s’engager dans une opération
4
« humanitaire »… Les Congolais auraient bien besoin que ce qualificatif
inspire l’esprit et les actes qui pèseront
sur leur avenir, mais il ne semble pas
qu’un tel dénouement soit susceptible
d’y concourir.
Le 24 juin, la MONUC confirme que
des centaines de civils ont fui Minova (à
mi-chemin entre Bukavu et Goma) à la
suite de rumeurs sur « des renforts
militaires du général Nkunda » autour de
Goma. La force onusienne a envoyé une
patrouille à Minova. Elle y a repéré les
hommes de Nkunda, mais n’y a pas
trouvé le général lui-même. La radio de
l’ONU (Okapi) avait déjà signalé que des
affrontements se déroulaient dans le
Nord-Kivu (à 70 km au nord-est de
Goma) « entre des miliciens Maï-Maï et
d’anciens combattants de l’ANC, la
branche armée du RCD du temps où ce
mouvement était en rébellion contre
Kinshasa ». Il est difficile de savoir qui
seraient précisément ces Maï-Maï, des
groupes en armes étant souvent qualifiés ainsi avant vérification. Cependant,
selon une source locale, ce sont des ./..
2. Les FDLR sont divisées en deux tendances : l’une appelle au « dialogue inter-rwandais
hautement inclusif », l’autre se déclare
« déterminée à poursuivre la lutte jusqu’à la
libération totale du peuple rwandais » (communiqué du 18/06, www.inshuti.org).
3. Forces armées de la République démocratique du Congo.
4. La Société civile/Forces vives d’Uvira
demande à la Communauté internationale
« d’user de ses prérogatives pour déployer les
forces “Artémis” dans les provinces du SudKivu et du Maniema ». Déclaration du 14 juin
(source privée, ce document n’est pas encore
en ligne).

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Maï-Maï et des troupes rwandaises qui
seraient engagés dans ces affrontements. Diverses forces de l’armée
régulière congolaise feraient route vers
Goma pour y faire jonction. Une
entreprise allemande (AAA, Agro Action
Allemande), travaillant sur la route
Masisi-Walekale, aurait récemment plié
bagages. Une source se trouvant à New
York signale que, « ici, tout le monde
attend la bataille de Goma. »
Une source présente au Burundi
signale 40 000 réfugiés Banyamulenge
répartis (dans des conditions particulièrement difficiles) entre l’est de ce pays
(près de Gasorwe) et les environs de
5
Bujumbura, la capitale .
Le 25 juin, Paul Kagame et Joseph
Kabila se sont rencontrés à Abuja à
l’invitation du chef de l’État nigérian,
6
Olusegun Obasanjo , à l’initiative de
« ces pourparlers de paix ». Les présidents rwandais et congolais se sont
(encore une fois) engagés à respecter
l’accord de paix conclu à Preoria en
juillet 2002. Ils ont annoncé « la mise en
place d’un mécanisme de vérification
conjoint qui devra s’assurer du désarmement et de la démobilisation des soldats
ex-FAR et des Interahamwe encore
présents en RDC et de l’absence de
troupes rwandaises dans le pays ».
Selon le ministère des Affaires étrangères congolais, ce mécanisme sera
actif « dès la semaine prochaine » . Que
toutes les colombes de la terre se
répartissent en deux escadrons de la
paix, qu’elles accompagnent et ne lâchent pas ces deux Messieurs jusqu’à ce
qu’il en soit ainsi !
L’histoire de la région – dans son
ensemble, ou particulière aux pays qui la
composent – nous enseigne ou devrait
nous enseigner la circonspection. La
prudence n’en est pas une si elle est réglée en fonction des paramètres de celui
qui est censé l’exercer. L’observateur
honnête est souvent pris à quelque hameçon, affectif, idéologique, la peur ou la
haine… Les autres s’accrochent à leurs
calculs que déterminent leurs intérêts.
Un sac de nœuds entre effroi, empathies
sélectives, manipulations et zizanie.
Agamben dit que la souveraineté est à
celui qui décrète l’état d’exception. Nous
sommes dans un jeu de souverainetés
de cet ordre. Sur un monceau de
cadavres. Qui, aujourd’hui, maîtrise l’exception ? Qui pourrait la maîtriser afin
que (exceptionnellement) elle tende à
éviter un nouveau désastre annoncé ? Il
ne semble pas qu’il y ait grand monde
pour répondre à l’appel.
Est-ce bien raisonnable ?
P.S. : Comment ramener à la raison
ceux qui tuent, pillent et violent en tout
impunité – comme ceux qui les y encouragent, activement ou passivement –
sinon en mettant fin à l’impunité, des
premiers et des seconds ? La Cour
pénale internationale a été créée dans
cette intention : endiguer la “folie” des

°
Hommes. C’est une avancée historique
en laquelle il faut garder espoir, et pour
laquelle il faut continuer le combat sans
relâche. Il ne semble pas qu’il y ait
d’autre recette pour enterrer la hache de
guerre au bénéfice du politique : l’art de
vivre ensemble. [SC]
5. Les réfugiés rassemblés à Cibitoke (plaine
de la Rusizi) seraient des Bafulero de la région d’Uvira qui cherchent à rentrer chez eux.
6. O. Obasanjo préside le Conseil pour la paix
et la sécurité de l’Union Africaine (UA).

Rwanda :
une condamnation peu raisonnable
Déclaré non coupable d’atteinte à la
sûreté de l’État, l’ancien président rwandais, Pasteur Bizimungu, a été condamné le lundi 7 juin à 15 ans de prison
pour « détournement de deniers publics,
rumeurs incitant à la désobéissance
civile et association de malfaiteurs ». Le
premier point retenu par le tribunal
contre l’accusé fait sourire dans un pays
où (comme dans bien d’autres) plus
d’une haute personnalité s’accordent
des libéralités avec l’argent public. Le
second et le troisième visent la violation
de la législation sur les partis politiques
par la tentative de créer le Parti démocratique du renouveau (PDR-Ubuyanja),
accusé de prôner la haine ethnique, et
de former une milice. Réagissant à ce
procès, Alison Des Forges (de l’organisation de défense des droits de l’Homme
Human Rights Watch) commente : « Il
est décevant qu’on l’ait trouvé coupable
au terme d’un procès qui n’a pas duré
très longtemps sur la base de preuves
qui n’étaient pas franchement convaincantes ». Mme Des Forges ajoute au
sujet de l’indépendance du système
judiciaire rwandais : « Il semblerait qu’il
reste encore du chemin à faire ».
Le passé de Pasteur Bizimungu peut
prêter à soupçon sur la sincérité de sa
volonté de bâtir un "nouveau Rwanda"
purgé des haines qui l’ont détruit. Rien,
cependant, ne semble indiquer sans
conteste qu’il ait tenté de remettre cette
destruction à l’ordre du jour. Le pays est
confronté avec des difficultés à la suite
du génocide des Tutsi dont le reste du
monde a du mal à imaginer l’ampleur.
Certes. Raison de plus pour les affronter
avec d’infinies précautions. Transformer
l’ancien président en martyr est sans
doute la meilleure façon de conforter la
fraction de la population encore sous
l’influence de l’idéologie génocidaire
dans ses convictions. Ce choix le fait apparaître davantage comme un concurrent politique à l’actuel Président à
évincer définitivement que comme un
délinquant. Il y avait certainement mieux
à faire. À chercher les raisons qui ont
conduit au déraisonnable on se perd en
conjectures.
Au Rwanda, personne n’a droit de
propriété sur le refus de l’idéologie qui a
conduit au génocide. Ce refus est un

)
bien commun à élaborer, à
distribuer en toute gratuité
et à exporter sans souci d’autre bénéfice
qu’en termes de vies humaines. Il est le
préambule de la légitimation de
l’émergence d’une opposition politique
à un pouvoir qui –comme tout pouvoir–
en a besoin. Si ceux dont les
préférences portent sur l’ancien ou
l’actuel Présidents en sont convaincus,
ils trouveront des voies et moyens pour
se retrouver dans la seule intention
commune qui compte aujourd’hui :
réparer leur pays. [SC]
FRANCE / GÉNOCIDE AU RWANDA
La Cour européenne des droits de
l’Homme condamne la France pour
la lenteur de sa justice
Communiqué commun : CPCR
(Collectif des parties civiles pour le Rwanda),
CRF (Communauté rwandaise de France),
FIDH (Fédération internationale des LDH),
Juristes sans Frontières,
LDH (Ligue des droits de l’Homme)
et Survie, le 18/06.
La France vient d’être condamnée par la
Cour européenne des droits de l’Homme
[CEDH] pour la lenteur de sa justice dans
l’examen d’une plainte déposée contre un
présumé génocidaire rwandais dans l’affaire
MUTIMURA c. France (décision du 8 juin
2004).
En juillet 1995, des poursuites ont été
engagées, à l’initiative de plusieurs victimes,
contre l’Abbé Wenceslas MUNYESHYAKA,
ressortissant rwandais. Cette affaire phare a
donné lieu à de nombreux rebondissements
judiciaires. Dans sa décision, la Cour de
Strasbourg a estimé que la durée de la
procédure (près de 9 ans) constituait une
violation du droit à un procès dans un délai
raisonnable et du droit à un recours effectif
(articles 6 et 13).
Les organisations signataires rappellent que
la France a une obligation de participation à la
répression des crimes commis au Rwanda en
1994. Il s’agit d’une obligation légale mais
aussi éminemment politique, participant ainsi
au travail de mémoire et de vérité. […]
Huit ans plus tard et alors que la communauté internationale vient de commémorer le
dixième anniversaire du génocide au Rwanda,
[… les associations signataires] se félicitent de la
décision prise par la Cour de Strasbourg.
Les victimes rwandaises regroupées dans
des collectifs et associations notent en effet
que la plupart des plaintes ont été déposées
entre 1995 et 2001 et qu’aucune d’entre elle
n’a abouti à ce jour.
Dans les affaires rwandaises, comme dans
la majorité des affaires fondées sur le principe
de compétence universelle, l’inertie du Parquet démontre une certaine frilosité de la part
des autorités judiciaires françaises, même si
dans l’affaire en cause, le magistrat instructeur, nouvellement désigné, remplit sa mission.
Alors que la tendance au sein du Tribunal
pénal international pour le Rwanda (TPIR) est
de se dessaisir au profit des juridictions nationales lorsque cela est possible, les autorités
françaises semblent, elles, plus enclines à se
décharger de cette lourde responsabilité.
La décision de la CEDH redonne un espoir
certain aux victimes rwandaises qui attendent
que justice soit faite en France.
Cette décision est en effet vécue comme une

#

’ - .



vraie victoire. Elle pointe vigoureusement
l’inertie de la France dans la sanction du
génocide de 1994. Une inertie que nos
lecteurs s’expliqueront aisément.

Le « complot téké », un boomerang ?
Nous avons informé nos lecteurs du
hold-up juridico-politique tenté par la
Chiraquie sur la procédure ouverte
devant le Tribunal de Meaux à propos
des 353 jeunes gens disparus du Beach
de Brazzaville en mai 1999. Cette procédure joue désormais un rôle central
dans la vie politique congolaise. Très
énervé par cette affaire, sur laquelle plusieurs de ses proches ont été entendus
1
par le juge Gervillié , le pétrodictateur
Sassou Nguesso ne néglige pas cependant d’en tirer prétexte pour régler quelques comptes politiques locaux. Comme
sous son précédent règne (de 1979 à
1990), les crises qui secouent son
régime ont toujours paru pour lui des
occasions de réaménager en sa faveur
les rapports de force au sein de
l’appareil d’État. Sassou veut ainsi non
seulement montrer qu’il est, contre vents
et marées, le seul maître à bord, mais
aussi couper l’herbe sous les pieds des
clans politiques rivaux qui, au sein même
de son régime, veulent prendre pied sur
ladite affaire pour accélérer sa
fragilisation politique.
À défaut donc d’un procès local – que
récuse d’ailleurs le collectif des parents
des victimes, pour absence d’impartialité –, Sassou actionnera le couperet
politique pour consolider l’hégémonie de
son clan. Pour ce faire, le clan Sassou
ébruite l’imminence d’un « complot téké »
ourdi de longue date pour renverser les
institutions en place. Les noms de ses
principaux instigateurs sont jetés en
e
pâture : André Okombi Salissa et M
Martin Mbemba, tous deux de souche
téké et ministres de l’actuel gouvernement.
Le choix de ces deux personnes n’est
pas fortuit. Le premier est un des rares
membres du gouvernement à jouir
encore de la “légitimité” de la guerre de
1997 qui a porté Sassou au pouvoir le 15
octobre de la même année. Après le
réaménagement de l’appareil militaropolitique en 2002, qui a permis de
2
limoger les Katangais
des postes
stratégiques de l’État, c’est maintenant
Okombi Salissa, alias « Tout bouge »,
qui est dans la ligne de mire du clan
mbochi. Deux boulets lui ont déjà été
attachés au pied pour l’habillage de son
éviction : son immense parc immobilier,
tant à Brazzaville qu’en France, et son
fulgurant enrichissement qui le fait
soupçonner de battre monnaie avec la
complicité supposée de son collègue
ministre des Sports, Mbani, lui aussi de
e
souche téké. Quant à M Martin Mbemba,
l’actuel ministre de la Justice et avocat
de formation, le clan Sassou lui repro-

°
cherait « son silence calculé » sur
l’affaire des disparus du Beach : il ne
croiserait pas assez le fer avec les associations impliquées dans cette affaire.
En préparant la neutralisation politique
de ces deux « poids lourds » du
gouvernement, le clan Sassou chercherait d’une part à rendre impossible une
jonction des oppositions autour de
l’affaire du Beach ; d’autre part, il
voudrait étouffer la possible structuration
politique du groupe majoritaire téké qui
est le dépositaire dans l’imaginaire
national de la légitimité de la possession
3
de la terre.
En 1990 déjà, au plus fort du mouvement de la «perestroïka», le clan Sassou
avait évoqué l’imminence d’un complot
téké contre son régime – pour reprendre
la main et tenter d’endiguer l’érosion
d’impopularité qui menaçait de l’emporter. Mais cela avait produit au sein de
l’opinion un effet autre que celui escompté. L’arrestation de ses adversaires
politiques potentiels de l’époque – le
colonel Gangouo, Clément Mierassa,
Célestin Gangara Nkoua et bien
d’autres, tous tékés –, digne des méthodes de la Stasi est-allemande, avait
radicalisé les positions des partisans du
pluralisme politique, leur permettant
d’obtenir en 1991 la convocation d’une
conférence nationale.
Quatorze ans après, l’évocation d’un
nouveau « complot téké » servira-t-elle
de terreau aux changements véritables
qu’appellent de tous leurs vœux les
populations congolaises ? Le décor social n’a pas changé d’un iota : infrastructures hospitalières dégradées, routes
délabrées, arriérés des salaires, détournements des deniers publics, enrichissement illicite des clans au pouvoir,
gestion opaque des recettes pétrolières,
gestion clanique des affaires publiques,
violation massives des droits humains
élémentaires, impunité généralisée, corruption au sommet de l’État… [CL]
1. La gestion de cette affaire par la France est
aussi vécue comme un enjeu très important
par Sassou, avec la perspective immédiate de
son voyage à Paris le 14 juillet. Elle est perçue comme une sorte de thermomètre de la
“chaleur” des relations entre les clans Chirac
et Sassou. Ne négligeant aucun détail, ce dernier s’apprête à inonder Paris de ses anciens
miliciens Cobras, en essayant de déstabiliser
les témoins dans l’instruction de Meaux.
2. Ce terme désigne les ressortissants de la
région de la Likouala (nord-est) qui ont apporté un appui militaire massif à Sassou dans
son coup d’État du 15 octobre 1997. Leur chef
de file est l’actuel président du Sénat
Ambroise Noumazalaye. Ils sont perçus
comme les véritables vainqueurs de la guerre
civile de 1997.
3. Cette légitimité revient à ce groupe suite au
ème
siècle entre le roi des
traité intervenu au 19
Tékés, Makoko, et l’explorateur français
Pierre Savorgnan de Brazza, ouvrant à ce
dernier les terres du royaume. De là vient la
coutume selon laquelle la mairie de
Brazzaville doit toujours échoir à un téké.

)0
Biya joue à cache-cache
Le dictateur camerounais, en pleine
régression infantile, n’en finit pas de
jouer. Après « pigeon vole », il nous a
fait le coup du « fort, da » que Freud
décrit comme le jeu du petit enfant qui se
rassure à propos de la disparition de sa
mère. Du 4 au 7 juin, la nouvelle de sa
mort, qui serait survenue lors d’une
intervention chirurgicale à Genève, a
couru comme une traînée de poudre ; et
puis le mercredi 9 juin, il a joué « coucou
me revoilà » : il est ressorti, comme un
diable de sa boîte, de son palace de
Genève pour effectuer quelques mètres
à pied sous les flashes, sur le seuil de
son palais à Yaoundé.
On se perd en hypothèses sur les
raisons de cette plaisanterie. Était-ce
pour doper le chiffre d’affaires de la
téléphonie camerounaise et, du même
coup, les dividendes des gros bonnets
qui y sont intéressés ? C’est possible,
mais on ne peut pas refaire le coup tous
les mois. Le jeu a cependant été très
instructif. Le moins qu’on puisse dire,
c’est que les larmes n’ont coulé à flots
nulle part. Dans son camp, on a pensé à
mettre à l’abri son magot. Et ce ne sont
pas les acclamations soigneusement
organisées d’une population rameutée
pour saluer le revenant qui feront oublier
l’absence de cris de désespoir spontané
de la même population quelques jours
plus tôt. Seul le correspondant de l’AFP
fait mine d’être dupe.
Plus sérieusement, on s’est aperçu
qu’il existait une impasse institutionnelle
en cas de vacance du pouvoir. Selon la
Constitution, l’intérim doit alors être
exercé par le président d’un Sénat… qui
n’a jamais existé au Cameroun. C’est
une des facéties d’un Droit constitutionnel local, ficelé à la va-vite sur le
modèle français par des sommités de la
coopération universitaire et, de toute
façon, jamais respecté – un simple
trompe-l’œil pour servir de décor à un
régime qui repose sur l’arbitraire plus
que sur le droit.
Rien n’est plus risible que les
bricolages constitutionnels auxquels se
livrent épisodiquement les Présidents
pour donner un semblant de légitimité à
des pouvoirs qui ne peuvent cacher à
personne
leur
nature
purement
dictatoriale. Avant de disparaître pour un
petit tour, Biya avait nommé, par décret
du 26 mai, les membres de l’ONEL
(Observatoire national des élections),
destiné, comme son nom l’indique, à
observer les élections et non à les
organiser, comme l’opposition crédible
demande que ce soit fait par une Commission électorale nationale indépendante. En tous cas l’ONEL, créé en 2001 par
les pouvoirs publics pour superviser les
scrutins, ne figure toujours pas dans la
loi électorale camerounaise. Le Conseil
constitutionnel, prévu dans la Constitution de 1996, n’a lui toujours pas été mis

#

’ - .



sur pied. Mais le Cameroun a un Président, légitimé par ses propres soins et
fort du soutien de l’Élysée. N’est-ce pas
la seule chose nécessaire en fait d’Institution ? Tout le reste est inutile. [OT]
Khalifa News
L’enquête sur la chute du groupe
algérien Khalifa se poursuit. La juge
d’instruction de Nanterre chargée du
dossier, Isabelle Prévost-Duprez, a notifié
leur mise en examen pour « complicité
de banqueroute » à deux personnes
suspectées du détournement des actifs
du groupe. Il s’agit de Dominique AuteLeroy, homme d’affaires proche de Rafik
Abdelmoumène Khalifa, qui avait organisé le rachat pour une dizaine de
millions d’euros de la villa cannoise de
ce dernier, acquise en 2002 pour un prix
trois fois supérieur (35 millions d’euros
environ) ! Le notaire parisien qui s’était
occupé de la transaction a lui aussi été
mis en examen : il se serait rendu à
l’aéroport de Londres pour remettre le
chèque de la vente de la villa à Khalifa,
qui fuyait déjà la justice française.
Le journal économique français Les
Echos nous a révélé en mai que la Société Générale a racheté les 29 % que
détenait la défunte Khalifa Bank dans le
capital de la Société Générale Algérie
(SGA). Elle en détient désormais 90 %.
La participation de Khalifa dans la
SGA n’a été connue qu’après la chute du
groupe Khalifa et rendue publique par Le
Figaro en juin 2003. À l’origine, les trois
actionnaires connus de la SGA étaient :
le groupe Société Générale (61 %), la
SFI, filiale de la Banque mondiale
(10 %), et la FIBA, un holding
luxembourgeois (29 %). Or la FIBA avait
vendu ses parts à Khalifa à l’automne
2002 dans le plus grand secret. Toujours
selon Les Echos, Khalifa avait dû débourser à l’époque 8 milliards de $ pour
l’acquisition des 29 % détenus par la
FIBA, alors qu’au même moment les
61 % détenus par le groupe Société
Générale valaient 7 milliards de $ ! À
cette aune, Khalifa a payé 4,7 milliards
de $ de trop. Il y a visiblement des pourcentages qui valent plus que d’autres…
La FIBA était présidée par un ancien
ministre algérien délégué au Trésor (ça
ne s’invente pas !), Ali Benouari. De là à
penser que des décideurs algériens ont
exfiltré un très gros pactole… On notera
encore que « FIBA » était l’acronyme de
la sulfureuse banque d’Elf. Coïncidence ? Clin d’œil ? En tout cas, la Société
Générale française confirme son goût
pour les aventures spéculatives africaines, à l’abri des raisons d’État. [AL]
USAlgérie
Les Américains viennent d’accorder
une subvention de 820 millions de $ pour

°
l’extension du port d’Alger, qui devrait à
terme doubler sa capacité actuelle de 10
millions de tonnes de marchandises. Le
port d’Alger traite environ 70 % du trafic
de conteneurs en Algérie et se révèle
d’une importance tout à fait stratégique.
Agacée par l’offensive commerciale
américaine, la France n’entend pas être
en reste. Le ministre de l’Économie
Nicolas Sarkozy s’est donc rendu début
ème
juin en Algérie à l’occasion de la 37
Foire internationale d’Alger, où il a été
reçu avec tous les égards dus à un chef
d’État (tiens, tiens !). Il n’est pas venu
seul puisqu’il transportait dans ses bagages, selon ses propres dires, « la moitié du CAC40 » (Total, RATP, Alstom,
Airbus…). Un certain nombre de contrats
ont d’ailleurs été signés à cette occasion.
Cette visite sera suivie prochainement
par celle du ministre des Affaires étrangères, Michel Barnier, puis courant juillet
par celle de la ministre de la Défense,
Michèle Alliot-Marie : une première
depuis l’indépendance en 1962 ! Cette
visite aura pour but d’approfondir et
d’officialiser la coopération francoalgérienne dans les domaines militaire et
sécuritaire, afin de ne pas laisser le
champ libre aux USA dans ce secteur,
où ils sont particulièrement présents.
Nous signalions d’ailleurs dans notre
précédent numéro que les services
américains étaient en train d’investir le
sud algérien.
Richard Labévière, chef du service de
politique internationale à RFI, le confirme
dans son éditorial du 2 juin : « Le
Commandement des forces américaines
en Europe a installé une petite base
d’une capacité de quatre cents hommes
en Algérie, très exactement au sud de
Tamanrasset. Cette unité des forces
spéciales américaines initialement basée
à Heidelberg et Munich a pour mission
de former des personnels spécialisés
dans la lutte antiterroriste. […] Ce centre
de formation américain a déjà coordonné
plusieurs
opérations
menées
conjointement dans la zone sahélienne
par les armées algérienne, malienne et
mauritanienne. » [AL]
Paradis à l’Assemblée
Le système des paradis fiscaux et
judiciaires, en pleine expansion, est une
entreprise de démolition des droits
humains, en ce qu’il encourage une
criminalité économique, politique et
écologique mondialisée. La prolifération
de ces « mondes sans loi » répond à la
logique militaro-barbouzarde des grandes
puissances, à l’appétit de surprofits des
banques et des multinationales, à l’intérêt bien compris des mafias. C’est par
là que passe le pillage de l’Afrique, le
financement des guerres qui l’assaillent,
l’escamotage de l’argent public et la
ruine des biens publics à l’échelle

)1
mondiale. Il faudra donc
bien parvenir à inscrire en
tête de l’ordre du jour politique et militant
– français, européen et mondial –
l’interdiction de ces zones de non-droit.
Pareil sujet ne peut laisser Survie
indifférente. À l’invitation du député
Arnaud Montebourg, rapporteur d’une
fameuse mission parlementaire sur le
blanchiment, elle a organisé le 24 juin à
l’Assemblée nationale un colloque intitulé Les paradis fiscaux et judiciaires :
méfaits et résistances au Sud et au Nord
– en prélude à une campagne de
pédagogie politique sur ce péril majeur,
qui menace aussi bien les peuples du
Nord que ceux du Sud.
Ce colloque avait une dimension
internationale avec des ressortissants de
Belgique, du Canada et de GrandeBretagne, et inter-organisationnelle. Originaire de Jersey, John Christensen
anime un réseau mondial de lutte contre
les paradis fiscaux, le Tax Justice
Network (TJN, www.taxjustice.net) qui a
déjà fait le « siège » de l’ONU, y
obtenant plusieurs avancées. Le groupe
Paradis fiscaux du conseil scientifique
1
d’Attac était aussi fortement représenté : Éric Alt (Syndicat de la magistrature),
Christophe Delecourt (secrétaire de la
CGT-Finances), Gérard Gourguechon
(Syndicat national unifié des impôts) et
François Lille (président de Biens publics
2
à l’échelle mondiale) .
Sont également intervenus Corinne
3
Lepage (présidente de Cap 21) , Éric
Toussaint (président du CADTM, Comité
pour l’annulation de la dette du tiers
4
monde) , le journaliste Jean-Philippe
5
Lacour (La Tribune) , le psychosocio6
logue Jean-Claude Liaudet , le philo7
sophe Alain Deneault et le président de
8
Survie, François-Xavier Verschave . Ont
été communiquées les préconisations du
juge Renaud Van Ruymbeke, l’un des ./...
1. Ce groupe a publié un ouvrage d’initiation,
Les Paradis fiscaux, Mille et une nuits, 2001.
2. Auteur de Pourquoi, l’Erika a coulé ? Les
paradis de complaisance, L’Esprit frappeur,
2000.
3. Ancienne ministre de l’Environnement, coauteure avec François Guéry de La politique
de précaution (PUF, 2001), elle s’apprête à
publier en octobre Santé et environnement
chez Jacques-Marie Laffont.
4. Auteur de La finance contre les peuples. La
bourse ou la vie (Syllepse, 2004).
5. À travaillé avec Arnaud Montebourg et
Vincent Peillon, président de la mission parlementaire sur le blanchiment, à l’ouvrage Les
milliards noirs de la mondialisation, Hachette
Littérature, 2004.
6. Auteur de Le complexe d’Ubu ou la
névrose libérale, Fayard, 2004.
7. Auteur d’une thèse sur Georg Simmel et sa
Philosophie de l’argent, et de Paul Martin et
compagnies (cf. Lire).
8. Auteur sur ce thème de L’envers de la
dette. Criminalité politique et économique au
Congo-Brazza et en Angola (Agone, 2001) et
Noir Chirac (Les arènes, 2002).

#

’ - .



initiateurs de l’appel de Genève contre
l’impunité de la criminalité financière, et
une proposition de loi déposée
récemment par le sénateur belge Pierre
Galand, interdisant aux sociétés faisant
appel à l’épargne publique belge d’avoir
des filiales ou sous-filiales dans les
paradis fiscaux. Comme quoi la défense
des petits épargnants grugés par les
scandales boursiers (Enron, Parmalat,
Vivendi, etc.) peut aussi être un levier
salutaire ! Cette proposition faisait l’objet
d’un autre colloque ce même 24 juin à
Bruxelles.
Nous ne résumerons pas ici les débats
de notre colloque parisien, qui a été filmé
et enregistré. Nous en publierons des
restitutions. Surtout, ce temps fort a
permis à la fois de mesurer le chemin à
parcourir et d’entrevoir les moyens de ce
parcours – alliances et opportunités. Car
la fascination névrotique pour l’argent
sans contraintes vient de très loin, et il
faudra réunir beaucoup de convictions
pour remonter la pente de la dérégulation. De même que la canicule a
popularisé l’effet de serre, peut-être
faudra-t-il un « accident » à forte charge
symbolique pour, enfin, anticiper les
conséquences de l’absence d’engagement. [FXV]
Mémoire
Le mois de juin 2004 a vu en France
une multitude de manifestations, cérémonies, émissions audiovisuelles, publications, pour commémorer la victoire
des alliés sur l’Allemagne hitlérienne. À
cette occasion, on a rappelé le martyre
de la petite localité d’Oradour-sur-Glane,
dont toute la population fut massacrée
par une troupe de SS en mouvement
vers le front de Normandie. « Nous
n’oublierons jamais », a martelé M.
Raffarin.
On peut rappeler à cette occasion que
Gide, dans Voyage au Congo, rapporte
un fait d’armes analogue, perpétré par
les troupes coloniales françaises en
Oubangui-Chari, actuellement Centrafrique. Le motif était que certains indigènes
refusaient de se plier à la corvée du
ramassage forcé du caoutchouc dans la
forêt. Pour faire un exemple les troupes
encerclèrent un village, exécutèrent les
hommes et incendièrent les cases après
y avoir enfermé femmes et enfants.
Que ce haut fait soit enseveli dans
l’oubli montre toute la distance qui existe
entre la Centrafrique et un pays libre,
maître de sa mémoire. Est-ce que les
Allemands demandent aux Français
d’oublier ? Est-ce que la déclaration de
Raffarin est prise comme une déclaration
de haine des Allemands ? Non. On n’en
veut pas aux Allemands, on n’en veut
qu’au nazisme.
Pourquoi alors tout est-il mis en œuvre
pour empêcher la mémoire africaine de

°
se constituer ? Pourquoi laisse-t-on les
Bruckner, les Lugan, les Smith et tous
les manuels scolaires répandre une
idéologie d’absolution du crime, en plaidant l’innocence et même la bienfaisance de la colonisation ? Parce que le
colonialisme est bien vivant et toujours
triomphant et que l’Afrique est toujours
sous sa poigne de fer et d’argent.
De Gaulle disait, lors de la défaite de
1940, à peu près ceci : les chars nous
ont vaincu, un plus grand nombre de
chars vaincra l’ennemi. C’est ce qui s’est
passé. Où sont les divisions supérieures
en armement qui vaincront le colonialisme ? J’entends les rires de certains.
Est-ce que cela signifie sa victoire définitive, dans une fin de l’Histoire rêvée
par quelques-uns, figée dans un rapport
inégal de nature essentielle ? Ce serait
oublier la grande ruse de l’Histoire : le
colonialisme travaille à sa propre perte et
pas seulement contre les opprimés. On
verra qu’il a disparu quand la
Centrafrique commémorera en grande
pompe ses morts pour le caoutchouc…
et y invitera un Premier ministre français,
trop heureux de stigmatiser l’infâme
colonialisme.
On n’en est pas encore là. Sassou
Nguesso s’apprête en effet à célébrer…
l’arrivée de Savorgnan de Brazza en
Afrique centrale (cf. Ils ont dit, P.
WAJSMAN). Peut-on lui suggérer une
bonne lecture ? Il s’agit de la biographie
que René Maran consacra en 1951 à
Savorgnan de Brazza, où l’auteur, d’une
érudition sans faille, se plaît à reproduire
le texte du traité d’établissement français
dans cette région, où, en échange d’une
cession à perpétuité de territoire, le
potentat local « s’en rapporte tout à fait à
la générosité du gouvernement français » [OT]
D-Day et blanchiment
À l’occasion du soixantième anniversaire du débarquement, un article du
Monde daté du 4 juin (La guerre en noir
et blanc) est revenu sur la ségrégation
raciale au sein de l’armée américaine
durant la seconde guerre mondiale :
« 905 000 Noirs ont combattu dans les
rangs de l’armée américaine entre 1941
et 1945. Parmi eux, Jon Hendricks,
jazzman de renom. À 82 ans, il se
souvient de la ségrégation régnant à
l’époque au sein des unités "US" ».
Cet article, et celui du Canard enchaîné qui le reprend (D-Day noir, 09/06),
stigmatisent le racisme de l’armée
américaine à l’égard de ses soldats noirs
durant la seconde guerre mondiale,
revalorisant plus ou moins implicitement
la position humaniste française. Ils
occultent cependant la ségrégation
raciale qui eu lieu en France à l’égard
des troupes africaines, qui ont constitué
jusqu’à 50 % des Forces françaises

)
libres.
Les
Africains
payèrent pourtant un lourd
tribut pour la libération de la France
1
puisque, selon Pierre Prêche , 40 %
périrent, souvent dans les conditions les
plus terribles. Engagés massivement dès
1939 au sein des régiments et bataillons
de
tirailleurs
sénégalais
(qui
regroupaient les soldats originaires d’Afrique noire ; les tabors, essentiellement
composés de Marocains montagnards ;
les tirailleurs algériens), ils furent remplacés à la fin de la guerre par de nouvelles recrues françaises, de préférence
blanches, qui allaient recevoir trophées,
honneurs de la République et défiler lors
de la libération. Cette opération fut
dénommée : « blanchiment des forces
françaises libres ». Il en fut ainsi de la
ème
«9
division coloniale » composée de
tirailleurs sénégalais « tombés comme
des mouches », soi-disant parce qu’ils
n’étaient pas « préparés au grand froid
2
de l’hiver 1944» .
Au calvaire de Jon Hendricks, jazzman
de renom, on aurait pu accoler le
calvaire de Frantz Fanon, écrivain-politologue de renom. Comme le constatera
amèrement Fanon, les Caraïbéens
échappèrent au blanchiment des FFL
parce que considérés comme « Européens ». Alice Cherki, dans son livre
Frantz Fanon : portrait (Le Seuil, 2000),
raconte comment celui-ci fut profondément choqué par la manière dont les
soldats afro-caraïbéens subirent une discrimination raciale éhontée au sein des
FFL. Cette ségrégation se manifestait
dans « la distribution, le confort des
guitounes, le logement des soldats ».
Quant à l’avancement, il était bien
souvent bloqué. Leur sort était-il plus
enviable que celui des soldats afroaméricains ?
Oublié l’effort de guerre des Africains
au sein des FFL, pour libérer la France.
Faut-il rappeler que Brazzaville fut la
capitale de la France Libre dès 1940,
donnant une assise et une représentation territoriale internationale à la
résistance ? Faut-il rappeler le pillage
des matières premières des anciennes
colonies pour alimenter l’effort de
guerre ? Faut-il rappeler le massacre du
er
1 décembre 1944, au camp de Thiaroye près de Dakar ? Faut-il préciser que
les anciens combattants des ex-colonies
se sont vu accorder des pensions
dérisoires
au
regard
de
leurs
congénères français ? Le terme inventé
pour désigner une discrimination entre
les pensions des anciens combattants
français et africains fut le terme de ./..
1. 1939-1945, l’amnésie républicaine : quand
l’Afrique libérait la France, in Afrikara.com,
http://www.afrikara.com/Contenu.php ?string_
param=8&id_article=372.
2. Selon un témoignage recueilli sur le site du
musée de la Résistance http://musee.
delaresistance.free.fr/enligne/temoign/Temoin
Jeunes/Rispal.html.

#

’ - .



« cristallisation », remis à jour par celui
3
de « parité » . La gratitude n’est pas
toujours de ce monde, et le mépris bien
utile pour oublier la dette de sang ! Cela
méritait bien d’envoyer une Salve dans
la bonne conscience du Monde et du
Canard , pour les rappeler à un devoir de
mémoire moins sélectif. [OG]
3. Cf. L’Humanité, 02/06 : « Les pensions
revalorisées des soldats de ses anciennes
colonies [...], que Paris a commencé à verser
en avril dernier, restent largement inférieures
à celles de leurs collègues français. Cette
inégalité plonge ses racines dans la loi dite de
"cristallisation", adoptée le 26 décembre
1959, qui gèle les pensions des soldats des
anciennes colonies. Alors que les droits de
leurs anciens compagnons d’armes français
étaient régulièrement augmentés [...] Dans un
arrêt rendu le 30 novembre 2000, le Conseil
d’État qualifiait l’inégalité de traitement entre
anciens ex-soldats français et étrangers de
"discrimination fondée sur la nationalité", voire
de violation de l’article 14 de la Convention
européenne des droits de l’Homme. [... Une
décision qui] laissait espérer que le sang
versé serait enfin payé à son juste prix. [...
Mais en] septembre 2002, Hamlaoui
Mekachera, secrétaire d’État aux Anciens
combattants, avait annoncé la couleur : "Nous
essayons de trouver la parité qu’il convient
d’appliquer, compte tenu du niveau de vie
dans chaque pays concerné, afin de ne pas
commettre une autre injustice qui serait de
désavantager un groupe de pays par rapport
à l’autre." Le décret que le gouvernement a
adopté en novembre 2003 [...] traduit cette
orientation. [...] Résultat : dans certains pays
comme le Sénégal, l’augmentation est à peine
supérieure à 15 euros par mois. »

Gabon : remous autour de la dette
Si le Gabon est un pays dont le PIB
par habitant est parmi les plus élevés,
c’est aussi un des plus endettés : 67 %
des recettes fiscales vont au service de
la dette (Bulletin du CADTM, 01/2004). Les
lecteurs de Billets, habitués au principe
des
vases
communiquant
entre
ressources publiques et fortunes privées
dans les néocolonies françafricaines, ont
compris comment on en est arrivé là…
Cependant, même si la production
pétrolière reste importante, elle est en
baisse depuis 1997. Omar Bongo tentait
donc depuis quelques temps d’obtenir le
rééchelonnement de la dette extérieure
gabonaise auprès du Club de Paris
(organisation informelle des créanciers
publics, domiciliée à Bercy), et ses
demandes se sont faites plus pressantes
à
l’approche
des
« élections »
présidentielles. Or ce rééchelonnement
est subordonné à l’acceptation d’un plan
de « réformes économiques » validé par
le FMI, au sein duquel les USA
bloquaient depuis mi-2003 le dossier
gabonais.
Selon La Lettre du Continent du 15
avril, « Nicolas Sarkozy, le nouveau
grand argentier de Bercy, n’a pas
l’intention de laisser au nouveau chef de

°
la diplomatie française, Michel Barnier,
son masque et ses carnets intimes
africains. » À peine installé à Bercy, il « a
appelé Omar Bongo pour l’aider à
plaider sa cause au FMI ». D’autant qu’il
souhaite s’offrir, pour mieux survoler le
scrutin présidentiel, un hélicoptère
Super-Puma à 15 millions de dollars.
Omar Bongo a donc été reçu fin mai
– plutôt discrètement semble-t-il… – par
George Bush, qu’il a félicité pour son
action en Irak. Le Gabon avait déjà signé
avec les Etats-Unis, en septembre 2003
un accord de protection mutuelle contre
les foudres de la Cour pénale
internationale.
Des
liens
existent
également entre les deux pays, selon
l’ambassade
américaine,
dans
la
formation des officiers de la marine
gabonaise. Si, à cause de la faiblesse du
dollar, Bongo a refusé d’augmenter sa
production pétrolière – qui, comme le
reste de la production africaine,
intéresse de plus en plus Washington –,
il a exhorté les industries américaines à
accroître la prospection pour découvrir
de nouveaux gisements. Il a également
négocié l’achat de nouveaux Boeing et la
venue d’instructeurs en matière de
sécurité et de « lutte contre le
terrorisme ». (AFP, 26/05)
Quelques jours plus tard, le FMI a
approuvé « l’octroi d’un crédit stand-by
de 102 millions de dollars sur 14 mois en
faveur du Gabon pour soutenir le
programme de réformes économiques
du gouvernement » – programme qui
consiste évidemment en davantage de
privatisations et de restriction des
dépenses publiques. Il semble que le
domaine
de
la
sylviculture
soit
particulièrement visé (AFP, 28/05).
Omar Bongo avait déjà profité de sa
visite à George Bush pour signer un
accord de libéralisation du transport
aérien en faveur des États-Unis. Dix
jours plus tard, l’accident d’un avion de
la compagnie Gabon-Express venait
illustrer à la fois l’absence de contrôle
public de la sécurité aérienne et
l’inexistence des dispositifs de secours
(AFP, 09/06). Selon Gabon Flash du 14
juin, les secours « officiels » auraient
même chassé des pêcheurs nigérians
qui portaient les premiers secours aux
victimes du crash, sans pour autant
prendre la relève : ils attendaient des
instructions concernant la présence
supposée d’une forte somme d’argent
dans l’avion. En tout cas, nul doute que
les prescriptions du FMI vont assainir
l’espace aérien gabonais...
Le 11 juin, le Club de Paris acceptait à
son tour un rééchelonnement de la dette
sur 14 ans, dont 3 ans de grâce (AFP,
11/06). Pas de quoi soulager les finances
du pays, puisqu’il s’agit seulement de le
rendre solvable dans l’intérêt des
créanciers. Mais de quoi permettre à
l’argent de couler à nouveau dans

)2
quelques
poches
bien
placées.
Est-ce la crainte de voir l’économie
gabonaise s’aventurer hors de la
Françafrique (outre les États-Unis, la
Chine prend également une part
grandissante dans les secteurs militaropétroliers et miniers), ou bien est-ce
simplement pour fêter la bonne nouvelle
de la réception de Christian Poncelet (le
très chiraquien président du Sénat) en
grande pompe à Libreville quelques
jours plus tard ? Accompagné de Guy
Penne (ex Monsieur Afrique de
Mitterrand), il a « exalté [rien que ça !]
l’excellence des relations entre la France
et le Gabon » (AFP,17/06). Une mauvaise
nouvelle pour les Gabonais. [VS]

Togo :
L’UE veut relancer la pompe à fric
À l’instigation de la France, le Conseil
de l’Union Européenne avait accepté en
avril dernier la reprise de son aide
économique au Togo – interrompue
depuis
1993
pour
« déficit
démocratique » – sous réserve d’un
planning de réformes (cf. Billets n° 126)
qui a dû beaucoup amuser le plus vieux
dictateur de la Françafrique.
Parmi celles-ci, figurait la libération de
tous les prisonniers politiques. Pas de
chance ! Une semaine à peine après le
jugement de neuf militants emprisonnés
de l’UFC, parti pivot de la vraie
opposition, le ministre de la Justice
Katari Foli-Bazi a déclaré sans rire :
« Après avoir procédé à une étude cas
par cas des prisonniers, nous nous
sommes rendu compte qu’il n’y a pas de
détenus politiques dans nos maisons
d’arrêt, il n’y a que des détenus de droit
commun. » (AFP, 26/05). Preuve de sa
bonne volonté, il ajoute: « Mais étant
donné que des engagements pris nous
recommandent de consulter les ONG,
nous sommes en concertation avec
elles, afin d’arrêter une éventuelle liste ».
Eyadema rejoue la grande cérémonie
de la Réconciliation nationale, nouvelle
mouture de la « démocratie apaisée ». Il
en appelle à la « tolérance » (sic) et au
dialogue. Seule l’«opposition» aux
ordres ayant d’emblée répondu présent,
le Ceausescu africain feint de s’étonner
du manque d’entrain des véritables
démocrates – pour la plupart contraints
de vivre en exil, comme un cinquième de
la population.
L’Union Européenne a apparemment
choisi de se prêter à cette comédie
désolante : une première mission
composée de deux « experts » était
attendue à Lomé début juin pour
« évaluer les progrès » (AFP, 28/05). Une
échéance que n’a pas attendu Michel
Scarbonchi, ancien député européen du

#

’ - .



groupe GUE (Gauche unitaire européenne : communistes et apparentés),
pour voler au secours de son ami
Eyadema, qu’il avait déjà soutenu pour
les dernières « élections » présidentielles. Le comité des Ambassadeurs du
groupe des pays Afrique-CaraïbesPacifique (ACP, dont les représentants
siègent aux côté des députés européens
au sein d’une assemblée paritaire) a
également apporté tout son soutien au
rapport que le gouvernement togolais a
fait rédiger pour les experts européens :
malheureusement, les dictateurs sont
encore majoritaires dans ce groupe.
Pas bégueule, la mission européenne
(emmenée par Anna Sylvia Piergrossi,
chef de la division Afrique de l’Ouest de
la Commission européenne, et Arend
Biesebrock, responsable géographique,
aidés de Klaus Günther Grobmann,
ambassadeur d’Allemagne, de Stefan
Frowein, délégué de la Commission à
Lomé et de Gilles Desesquelles, chargé
d’affaires de l’UE) a souligné la « bonne
volonté du gouvernement togolais à
mettre en œuvre ses engagements. »
(AFP, 05/06). Ce gouvernement « a
commencé la mise en œuvre de ce qu’il
pouvait faire pour commencer la mise en
œuvre » a notamment déclaré la chef de
mission. Tout s’éclaire ! Une bonne
volonté que ne salue pas vraiment la
Fédération internationale des droits de
l’Homme, qui a rendu public deux jours
plus tard un rapport d’enquête assez
explicitement intitulé Togo : l’arbitraire
comme norme et 37 ans de dictature.
Il n’empêche, selon l’organe du
pouvoir République Togolaise (14/06), les
partis d’opposition, dont l’UFC, ont été
« convaincus […] de participer à une
dialogue qui va dans le sens des intérêts
de la population togolaise » par
d’« amicales pressions de l’Union
européennes ». Le même journal se
gargarise d’ailleurs de l’appréciation du
Monde qui, sous la plume de JeanPhilippe Rémy, considère qu’il s’agit là
d’« un premier pas, mais il est
d’importance ». Comme si le pas à
franchir dépendait de la bonne volonté
d’une opposition récalcitrante, et non de
l’évacuation du dictateur… [VS]

°
Conseils avisés ?
En tournée musicale en Afrique
centrale, le chanteur ivoirien Tiken Jah
Fakoly a fait escale à Bangui à
l’invitation de l’Alliance française. Il en a
profité pour conseiller au généralprésident Bozizé d’honorer sa promesse
initiale de ne pas se présenter à la
prochaine “élection” présidentielle. Sans
doute la Françafrique n’a-t-elle pas
l’oreille musicale, puisque l’Agence
française de développement a débloqué
« 3 millions d’euros pour construire deux
ponts en RCA » (AFP, 29/05). De quoi
financer
largement
la
campagne
électorale que Bozizé vient d’entamer...
Mais ce dernier, et ses conseillers
français (dont le général Jean-Pierre
Perez), devraient se souvenir de fâcheux
précédents.
D’autres
généraux
putschistes françafricains, qui n’ont pas
su tenir leur engagement de ne pas se
faire sacrer dans les urnes, ont fini
tragiquement : le Nigérien Ibrahim Baré
Maïnassara, protégé de Foccart, et
l’Ivoirien Robert Gueï, protégé du
général Jeannou Lacaze. [VS]
Attachés à l’Europe
Les souverainistes Jean-Charles Marchiani et Charles Pasqua devaient être
les Français qui se languissaient le
moins des élections européennes... qui
leur ont fait perdre leur immunité. Peu
avant, Le Canard enchaîné avait révélé
quelques données financières sur les
comptes suisses de Marchiani, fournies
par la justice helvétique. « Les magistrats suisses [...] observent ainsi que “le
compte n°1 [l’un ce ceux de J.C. Marchiani]
a reçu des fonds importants, de l’ordre
de 21 000 000 Frs”. Suit une longue
litanie de versements effectués entre
1993 et 1999. Il y en a pour près de 6
1
millions d’euros [...]. » À trop vouloir
servir la France en Afrique, on remplit
tout un programme... juridique.
Étant soupçonné d’avoir fraudé pendant qu’il était ministre, Pasqua a plus de
chance : il a obtenu d’être jugé par la
Cour de justice de la République (CJR),
une instance largement politique qui
saura avoir le réflexe corporatiste. Au
programme : casino d’Annemasse, démé

)"
-nagement de la société
Alstom, et Sofremi (l’officine de vente
d’armes du ministère de l’Intérieur), des
dossiers qui peuvent mener jusqu’aux
réseaux des PMU gabono-camerounais,
à l’Angolagate, etc. [PC]
1. La justice suisse livre Marchiani au “Canard”, 02/06.

Bons points
– La piste de l’assassinat du juge Borrel
est de plus en plus crédible, titre Le
Monde du 15 juin… avec plus de quatre
ans de retard sur l’actualité et sur les
enquêtes du Figaro. Mieux vaut tard que
jamais. Cela veut dire que le combat de
la veuve du juge Borrel, Élisabeth, est
e
presque gagné. Pendant ce temps, M
Francis Szpiner, l’avocat du noyau dur
de la Chiraquie, demeure aussi celui de
la « République de Djibouti » dont le
dictateur, Ismaël Omar Guelleh, est désigné par plusieurs témoins comme l’un
des commanditaires de l’assassinat…
– L’université Lyon 3 est devenue
célèbre pour sa complaisance envers les
professeurs, les étudiants et les thèses
négationnistes et/ou racistes. C’est elle
qui abrite l’historien en casque colonial
Bernard Lugan, et qui a décerné un
diplôme honoris causa à Blaise Compaoré. Cependant, une minorité active
d’étudiants, regroupés dans l’association
Hippocampe, ne cesse de militer contre
ces dérives, et les scandales qu’elle
induit. Elle avait fini par obtenir en 2001
du ministre de l’Éducation Jack Lang un
rapport sur ces dérives, confié à une
commission présidée par l’historien
Henry Rousso.
Cette enquête doit beaucoup déranger
(n’oublions pas les liens étroits de
l’extrême-droite avec la Françafrique,
présidée par Jacques Chirac), car au
printemps 2004 on ne voyait toujours
pas l’amorce d’un rapport. Les étudiants
fâchés ont donc décidé d’occuper leur
université le 18 juin à l’occasion des
e
festivités de son 30 anniversaire, honorées par la visite de plusieurs ministres
chiraquiens et leur escorte médiatique.
Ils ont obtenu du ministre François Fillon
l’annonce d’une sortie du rapport Rousso
fin septembre. Il suffisait d’insister…
(Achevé le 26/06/04)

* $ % $ )))
Françafrique
« Le Syndicat National des Journalistes du Cameroun (SNJC) a
appris avec la plus grande préoccupation la « série de refus » de
visas d’entrée en France « pour des besoins professionnels »,
opposée à M. Sam Séverin Ango, journaliste à la chaîne de
télévision camerounaise Canal 2 International, rédacteur en chef
du magazine de l’AFC (Association des footballeurs du Came-

roun), membre du bureau du SNJC et secrétaire général de
l’Association des journalistes sportifs du Cameroun (AJSC). [...]
Le SNJC s’insurge surtout du fait que les pires traitements des
demandeurs de visas Schengen soient enregistrés dans les
consulats de France, pays dont la (trop) lourde main coloniale au
Cameroun se traduit encore aujourd’hui par le contrôle des principales ressources naturelles et de la monnaie. » (Jean-Marc
SOBOTH, président du SNJC, communiqué publié à Douala le 24 juin).

#

’ - .



[La politique des visas pratiquée en Afrique par la France, les grands
pays européens et les USA provoque de plus en plus la colère des
demandeurs. Les pays africains sont en fait des Bantoustans dont les
habitants sont assignés à résidence. L’octroi des visas est, au mieux, une
carotte réservée aux courtisans, au pire une prime accordée aux
trafiquants. Il y a trente ans, les Occidentaux exigeaient la libre circulation
des personnes du pouvoir soviétique, qui empêchait ses dissidents de
sortir. Aujourd’hui, ils contraignent les jeunes et les intellectuels à
demeurer sous la férule des kapos qui règnent dans leurs propres
goulags. Vive la liberté ! – OT]

« L’an prochain, nous atteindrons le tiers du délai que nous nous
sommes fixé, en septembre 2000, pour réaliser les Objectifs de
développement du Millénaire. […] D’ores et déjà, quelques
tendances se dégagent. Nous avons inversé le mouvement de
baisse de l’aide publique au développement. Nous avons pris à
Monterrey des engagements qui représentent des ressources
additionnelles d’environ 18 milliards de dollars d’ici 2006. La
France s’y conforme. Nous avons, pour certains, mis en place de
nouveaux mécanismes de financement, tel le "Millenium Challenge Account" des États-Unis d’Amérique.
Mais les institutions internationales nous font part de leur
inquiétude : dans l’état actuel des choses, la réalisation de
nombreux objectifs est compromise, principalement en Afrique
subsaharienne, ceci même dans un scénario de croissance très
favorable. » (Jacques CHIRAC, « Lettre adressée à une soixantaine
de dirigeants de pays occidentaux ou en voie de développement et
d’institutions internationales proposant de nouvelles pistes pour le
financement du développement », 03/06).
[Tout l’accroissement promis de l’aide publique au développement (APD)
française est plus que compensé par la charge des annulations (très
insuffisantes) de la dette des pays du Sud. Or la plus grande partie de
ces dettes relève de l’escroquerie, voire du soutien criminel à des
dictatures : des « dettes odieuses » dont la nullité devrait aller de soi. Il
n’y a donc aucune APD « additionnelle ». Quant à l’aide américaine, la
plus faible en proportion du PIB, elle est plus que jamais au service d’une
idéologie d’asservissement des « peuples périphériques ». Paris fait de
même avec son pré-carré françafricain. Dans ces conditions, l’échec
prévisible des objectifs de réduction de la pauvreté n’est pas très
surprenant.]

« Des efforts supplémentaires sont donc nécessaires. Nous
avons besoin de plus de ressources financières, mais aussi de
ressources de nature différente. Pour financer l’éducation
primaire et la santé dans les pays pauvres, pour assurer la
recherche médicale sur les maladies tropicales et le sida, pour
venir en aide aux victimes de catastrophes humanitaires, il nous
faut un financement qui soit simultanément concessionnel, stable
et prévisible. Une telle ressource n’existe pas aujourd’hui dans
nos systèmes bilatéraux et multilatéraux d’aide au développement. […] Je propose une démarche en trois volets.
[…] La mise en place coordonnée de mesures [… fiscales]
encourageant les dons privés en faveur du développement, par
les particuliers et les entreprises, aurait un grand retentissement.
Elle apporterait notamment un puissant soutien à celles des ONG
dont les efforts se déploient dans les pays les plus pauvres. »
(Jacques CHIRAC, suite de la « Lettre… » du 03/06)
[Jacques Chirac ne propose rien de moins que de financer quelques-uns
des « biens publics à l’échelle mondiale », parmi les plus indispensables.
Comment ne souscririons-nous pas à cet objectif ? Mais il commence par
proposer de faire la quête, alors que les biens publics santé et éducation
n’ont pu être garantis qu’à base d’argent public – lequel serait d’ailleurs
mobilisé indirectement par les cadeaux fiscaux, mais sans le minimum de
contrôle nécessaire.]

« En second lieu, la communauté internationale pourrait
examiner comment mieux mettre la lutte contre l’évasion fiscale
au service du développement. Les pays en développement, et
notamment les plus pauvres, se voient chaque année privés de
recettes très importantes par la fuite de capitaux vers les paradis
fiscaux, à l’abri, le plus souvent, du secret bancaire. Ces capitaux
sont perdus pour le développement ; et c’est une base
légitimement taxable qui échappe aux budgets nationaux. Nous
avons, au moins au plan des principes et des procédures, réalisé

°

)

de grands progrès sur cette question au cours des
années récentes. Mais les résultats sont encore très
incertains. Et nous devons, me semble-t-il, continuer à surveiller
étroitement les développements, notamment au regard du secret
bancaire. » (Jacques CHIRAC, ibidem)
[Là, on rentre dans le vif du sujet. Mais toute la pratique de Jacques
Chirac et de la Françafrique va depuis des décennies dans le sens d’un
abus croissant des paradis fiscaux. Les dictateurs françafricains protégés
par Chirac sont au premier rang des escamoteurs de recettes publiques
dans leurs pays. Et le gouvernement Raffarin prépare une amnistie
fiscale pour les capitaux français « évadés ». Le grand écart entre les
principes et les pratiques, en quoi Jacques Chirac est depuis longtemps
docteur émérite, explique que les résultats soient pour le moins « très
incertains ».
Le prix de la crédibilité en la matière serait élevé : laisser les juges
accéder au réseau de comptes secrets qui, dans les paradis fiscaux,
abrite les butins de la Françafrique et de la Chiraquie. Jacques Chirac se
contente donc de suggérer de « surveiller étroitement les développements » de « la lutte contre l’évasion fiscale », « notamment au regard du
secret bancaire ». La surveiller comme le lait sur le feu. Pour empêcher
qu’elle ne déborde. En la cantonnant si possible aux acteurs secondaires
des « pays en développement ». Mais rien n’interdit de prendre le propos
présidentiel au premier degré : sus aux paradis fiscaux !]

« Enfin, […] il revient aux États de réfléchir conjointement à la
possibilité et à la faisabilité d’une fiscalité internationale pour
financer le développement humain, la réduction de la pauvreté et
la réalisation des Objectifs du Millénaire, auxquels nous avons
tous souscrit. Il n’est pas nécessaire, pour y parvenir, de modifier
l’ordre fiscal existant ou de créer une nouvelle institution internationale. Nous pouvons obtenir de grandes améliorations si,
dans un premier temps, nous mettons en place, de manière
coordonnée, dans chacun de nos pays, des prélèvements identiques dans leurs principes et leurs structures, destinés au financement d’actions et programmes définis conjointement dans un
cadre multilatéral, et qui seraient ainsi assurés d’un financement
stable et prévisible.
Plusieurs sujets doivent être débattus : la forme juridique d’un
engagement commun, sa durée et, bien sûr, la nature des
programmes financés et celle des prélèvements opérés.
Pour y contribuer, j’ai constitué il y a six mois un groupe de
travail chargé d’explorer les pistes envisageables. Ce groupe est
composé de personnalités diverses, émanant notamment du
secteur privé, d’organisations gouvernementales et non gouvernementales, nationales et internationales et des cercles universitaires. Tous siègent et s’expriment à titre personnel. Ce groupe
passe actuellement en revue les nombreuses formules de taxes
internationales qui ont été proposées et étudiées dans diverses
instances, en vue de déterminer leur faisabilité technique : taxes
sur les transactions financières, taxes environnementales, taxes
sur les achats d’armement, par exemple.
En plus de ce travail d’analyse des différentes formules, je lui
ai demandé de considérer les questions suivantes :
– la fiscalité est historiquement associée à une représentation
politique directe. À l’échelon mondial, une telle représentation
n’existe pas. Comment, dès lors assurer la légitimité d’une
éventuelle fiscalité internationale ? Quelles sont les implications
sur la gouvernance et la gestion des fonds collectés ?
– divers objectifs peuvent être simultanément poursuivis : corriger
les effets négatifs des activités économiques sur l’environnement ; moraliser la vie économique et financière internationale,
renforcer la solidarité. Comment doivent-ils s’articuler avec la
priorité essentielle du financement du développement ?
– faut-il utiliser, de préférence, des taxes existantes ou doit-on
rechercher des assiettes nouvelles, à l’échelle de la mondialisation ?
Je leur ai également demandé de s’inspirer des principes
fondamentaux suivants :
– éviter de frapper ou pénaliser, même indirectement, les pays
en développement ;
– assurer l’efficacité économique du prélèvement ;
– faire en sorte de dégager des ressources véritablement
additionnelles, en complément, et non en substitution aux efforts
existants d’aide au développement.

#

’ - .



Ce groupe devrait me remettre son rapport cet été. Je compte
vous le transmettre et le rendre public à l’automne, en vue de la
prochaine Assemblée générale de l’Organisation des Nations
unies et des assemblées annuelles du Fonds monétaire
international et de la Banque mondiale. » (Jacques CHIRAC,

ibidem)

[Jacques Chirac fait encore plus fort : il se pose en protecteur des
militants d’ATTAC pour une taxation internationale des transactions

'

%

°

)

financières (ouvrant la porte à toute autre taxe qui
conviendrait mieux) ; et en avant-garde des recherches sur la
« gouvernance » mondiale. Mais il procède à sa façon : la désignation du
groupe de travail s’est faite selon son bon vouloir, en s’assurant sans
doute que ce groupe ne serait pas tenté d’aller trop loin. Attendons
toutefois ce rapport, et ne nous privons pas d’utiliser les idées
intéressantes qu’il pourrait contenir, puisque Chirac instrumentalise luimême si ostensiblement le mouvement altermondialiste. – FXV]

3

Françafrique
L’Observateur (Kinshasa), Bientôt des manœuvres militaires
franco-congolaises sur le Lac Kivu, 16/06 (Luc-Roger Mbala
BEMBA) : « Ces manœuvres militaires s’inscrivent dans la
perspective de la formation de la nouvelle armée structurée et
intégrée. Le Chef d’État-Major général des Forces armées de la
République démocratique du Congo, l’amiral Liwanga MataNyamunyobo a promis que les troupes gouvernementales reprendront bientôt le contrôle de toute la province du Sud-Kivu.
[…] Si sur le plan politique, les autorités congolaises, en l’occurrence le chef de l’État, entreprennent des contacts avec la France
pour l’envoi d’une opération Artémis II à Bukavu, dans le milieu
de l’armée, de nouvelles initiatives sont en train d’être prises.
Parmi celles-ci l’on parle de la préparation des manœuvres
militaires franco-congolaises sur le Lac Kivu.
“Ces manœuvres militaires s’inscrivent dans la perspective de
la formation de la nouvelle armée structurée et intégrée. Et
surtout qu’il existe des accords de défense commune entre la
France et la Rdc”, a déclaré à L’Observateur un haut-cadre de
l’armée nationale congolaise avant d’indiquer que les mêmes démarches sont menées auprès des autorités militaires américaines
pour la formation de l’Armée nationale unifiée et intégrée. »
[On ne peut exclure une part de bluff de la part de ce haut gradé
congolais ; d’autant que la France n’a officiellement avec le Congo-K que
des accords de coopération militaire (et non « de défense »), et que la
référence au Pentagone est évidemment une fausse fenêtre – ce dernier
étant plutôt engagé côté Kigali. Mais il faut rappeler que les services
secrets français n’ont jamais cessé de favoriser l’approvisionnement en
armes des forces impliquées dans le génocide (ex-FAR et Interahamwe,
cf. Noir silence, Les arènes, 2000), fer de lance de l’armée de Kinshasa.
Le Soudan était l’un des principaux relais de ce réarmement – ce qui
contribue à expliquer la tolérance française envers les nettoyages
ethniques de Khartoum. Comme l’écrivait le général Huchon à la fin du
génocide, le 5 juillet 1994, « le FPR sera toujours notre adversaire
(ennemi ?) car marxiste et totalitaire, donc irrémédiablement opposé à
notre culture démocratique et humaniste ». Le général commandait la
coopération militaire française…
Cet antagonisme contre le parti au pouvoir à Kigali, et donc ce soutien
aux forces génocidaires qui le combattent, sont si fondamentaux qu’ils
peuvent déterminer ailleurs de très vifs renversements d’alliance. La
Françafrique, qui a soutenu jusqu’au bout Mobutu contre Laurent-Désiré
Kabila, s’est tôt ralliée à ce dernier (par l’entremise, entre autres, de
l’influentissime général Jeannou Lacaze) dès qu’il s’est retourné contre
le Rwanda aux côtés des ex-FAR et des Interahamwe. Alors chef d’étatmajor de l’armée congolaise, Joseph Kabila commandait ce douteux
attelage militaire. Il le promeut encore à la tête de l’État, à la grande
satisfaction de Paris.
L’on comprend ce que signifieraient des manœuvres franco-congolaises sur le lac Kivu, frontalier du Rwanda, avec les forces génocidaires
dans le side-car ! Pour Pierre Bigras, de l’Observatoire de l’Afrique
centrale (Obsac), si la France sort « encore une fois de son chapeau une
autre opération Turquoise (1994 au Rwanda, ou Artémis 2003 en Ituri)
pour épargner la défaite totale à ses alliés génocidaires […], il est peu
probable que Paul Kagame cherchera à éviter un affrontement direct. La
donne politique a en effet dramatiquement changé entre les États-Unis et
la France et certains cow-boys du Pentagone et de la CIA aimeraient
bien voir du sang français couler dans de vains combats sans lendemain
à la frontière du Rwanda. L’avantage technologique de la France […] ne
lui sera pas d’un grand secours face à des troupes aguerries à la guerre
de guérilla […]. Militairement, la France arrivera à s’imposer dans
certaines villes, mais politiquement la mort de soldats français au

quotidien deviendra vite insoutenable pour le président Chirac. […]
Même à 20 ou 30 soldats rwandais tués pour chaque militaire français
perdu, cela n’arrêtera pas le Rwanda. La France, elle, ne pourra soutenir
une telle lutte mortifère pendant plus de quelques mois ; au nom de
quels intérêts stratégiques pourra-t-elle justifier la mort de ses soldats ?
Il en va de son prestige et de sa crédibilité qu’elle ne s’engage pas à
nouveau militairement dans cette région du monde où elle a soutenu un
régime génocidaire (et continue de soutenir ses derniers relents, perdus
dans les montagnes du Kivu montagneux).»
Même si le prestige et la crédibilité de la France en Afrique ne valent
plus grand chose, même si le jeu américain dans les Grands Lacs ne
vaut guère mieux, ce n’est pas à notre pays d’aller rallumer un conflit
génocidaire. Nous respectons tout à fait le droit du Congo-Kinshasa de
se défendre, nous contestons la stratégie régionale de Kigali, mais il
serait temps que les Congolais comprennent que l’alliance avec les nostalgiques du génocide dessert totalement leur cause, et ne grandit pas
leur pays. – FXV]

Le Quotidien (Dakar), Forces françaises du Cap Vert : Le difficile démembrement d’un empire colonial « glorieux », 25/06 (Marc
e
BALL) : « Les 3 et 4 juillet prochains, le 23 Bataillon d’Infanterie
e
de Marine (23 Bima) fêtera ses vingt-cinq années de présence
à Dakar avec une cérémonie militaire et des portes ouvertes.
Avant-hier, ses officiers ont accueilli exceptionnellement la presse
e
pour présenter la grande silencieuse française. Le 23 Bima fait
partie des Forces Françaises du Cap Vert (Ffcv), constituées de
1 100 personnes soit 800 familles. Ils disposent de tanks,
blindés, armes lourdes et autres équipements. Au regard de
l’histoire coloniale, la question qui se pose est de savoir ce qui
justifie encore leur présence dans un Sénégal indépendant ?
Lors d’un déjeuner de presse à Tambacounda, dans le cadre
de l’opération «Vulcain», un haut gradé militaire nous confiait
que “la France depuis 1998 avait repris le même travail que
durant la colonisation”. De quoi donner des frissons dans le dos.
Un avis isolé ou une logique de corps ? Quoi qu’il en soit, leur
slogan se décline ainsi : “Fier et fort, grogne et mord”. Mais qui
mordre ?
Un “passé glorieux” (sic) [est] décrit dans leur brochure. […] La
e
perpétuation […] des “traditions glorieuses” du 23 Régiment
d’infanterie coloniale, les “campagnes de pacification” au Maroc
de 1908 à 1913, en Indochine de 1945 à 1955, en Afrique du
Nord (Maroc, Algérie et Égypte) de 1956 à 1962 constituent ce
glorieux passé. Un euphémisme négationniste des massacres
coloniaux.
Concernant la justification de la présence militaire française, le
e
lieutenant-colonel Antoine, commandant en second du 23 Bima,
explique qu’“elle s’est faite à la demande du gouvernement
sénégalais”. Soit une logique d’alliance post-indépendance. Mais
ajoute-t-il, “la France n’est jamais partie de ses colonies”. La
volonté du travail bien fait certainement, si ce n’est le difficile
démembrement d’un empire colonial «glorieux». Un empire
coûteux mais qui a su tisser des réseaux pour conserver les
mannes coloniales. Sans compter que le Sénégal constitue également une plate-forme stratégique pour le contrôle de l’Afrique
de l’Ouest.
La présence militaire française entre dans le cadre d’accords
de défense qui datent de l’indépendance, et qui ont été
renouvelés en 1974. Le lieutenant-colonel Antoine considère
qu’il n’y a eu “aucun changement dans leurs missions”. Car

#

’ - .



l’histoire continue… Ces missions sont en fait des missions
intérieures de présence, des missions extérieures d’intervention
limitées (comme en Côte d’Ivoire), des missions d’aide au profit
de l’État sénégalais et de ses forces armées et enfin des
missions d’aguerrissement et de mise en condition opérationnelle des unités françaises. Soit une mise à l’épreuve pour les
futures “missions de pacification”. Le Sénégal forme ainsi un
terrain d’entraînement tropical pour ces troupes françaises. […]
e
Le 23 Bima participe à la mise en condition opérationnelle
des forces armées sénégalaises (notamment pour les opérations
dans la Sous-région) avec par exemple des exercices de lutte
contre des rebelles. Il participe aussi à l’application des plans
nationaux prévus en cas de crise. […] Or la Constitution du
Sénégal en fait une prérogative régalienne de la souveraineté
étatique. Pourtant, le lieutenant-colonel estime que la souveraineté nationale n’est pas mise à défaut car chaque mission
se fait “en accord avec le gouvernement dans un cadre précis”.
Les gouvernements sénégalais, plus de 40 ans après l’indépendance, font encore appel à cette forme de tutorat.
Comme le dit si bien le capitaine Honstettre, dans un article de
la brochure, datant du 20 janvier 2004, quatre mois au sein du
e
23 Bima, “c’est tout d’abord l’immersion chez nos camarades
coloniaux”. Et oui, le colon n’était pas que blanc. Il constate
qu’au Sénégal, “il reste un peu de la France d’avant. Celle des
colonies et de l’aventure africaine”. Et quelle aventure ! Pour le
capitaine, le Sénégal c’est “surtout un pays tourné vers l’avenir
dont les yeux ne se détournent pas du grand frère français”. Le
paternalisme donneur de tapes dans le dos a de beaux restes.
Les militaires français vivent reclus sur la magnifique presqu’île de Bel Air. Le lieutenant-colonel Pierre Marcel, chef de
e
corps du 23 Bima, compare leur camp à un village. Un village
où l’on trouve de nombreuses activités de loisirs pour toute la
famille : plage, plongée, voile, hippisme, parachutisme, moto,
cinéma, tennis, foot.
Mais ce microcosme social, loin des autochtones, alimente un
racisme plus ou moins larvé. Les clichés coloniaux hantent
toujours les esprits. Le capitaine Honstettre considère au détour
ère
e
d’une phrase que la 1 compagnie du 23 Bima va “à un rythme
mettant à mal la mythique nonchalance africaine”. Sans
commentaire.
Aussi évoque-t-il “ces villages au milieu de nulle part, ces
maladies bizarres et autres fièvres inexpliquées”. On nage en
pleine littérature coloniale. Et lorsqu’ils “plongent dans le Dakar
nocturne”, ils en ressortent avec une piètre réputation. Les
scandales de leurs déboires arrosés et en douteuse compagnie
ont plus d’une fois défrayé la chronique. Le lieutenant-colonel en
rajoute une couche, considérant qu’il faut savoir “aimer l’Afrique
dans ce qu’elle a de meilleur et de pire dans notre regard d’Européens”. Disons plutôt de militaires français au Sénégal…voire
de colons des temps modernes. »
[Nous citons très largement ce reportage «édifiant» sur les pensées et
les activités quotidiennes d’un bout de la Françafrique militaire. On
imagine ce que peut donner dans une « mission extérieure » en plein
e
conflit africain les « traditions glorieuses » du 23 Régiment d’infanterie
coloniale au Maroc, en Indochine et en Algérie. Ce négationnisme n’est
pas pour rien dans le comportement raciste des troupes d’élite françaises au Rwanda ou en Bosnie. Quant aux « exercices de lutte contre
des rebelles », ceux de la Casamance en l’occurrence ont senti le poids
de ces « traditions ».
Plus généralement, cet article permet de mieux comprendre l’offensive
de propagande récente visant à réhabiliter la colonisation : cela permet
de rendre avouable la néocolonisation, et d’éviter de cacher la culture
coloniale de ses gardiens. – FXV]

Mercenaires
Libération, Irak. L’armée mercenaire des Américains, 09/06
(Didier FRANÇOIS) : « Hilare, et pas peu fier, Sacha exhibe à
qui veut son badge plastifié. Flanquant le sceau du département
de la Défense des États-Unis, sa photo et un grade : “GS-15”,

°

)

une classification équivalente au rang de lieutenantcolonel avec avantages afférents. Accès libre aux
bases militaires, transport gratuit sur les avions de l’US Air
Force, garde-à-vous réglementaire en prime. Le comble de
l’ironie pour cet ancien ennemi juré de l’Amérique, ex-milicien
serbe en Bosnie, artisan du nettoyage ethnique dans la région
de Banja Luka. En d’autres temps, sous une administration
précédente, Sacha aurait encouru l’opprobre de Washington et
les foudres de la justice internationale. Les nécessités de la
guerre ont primé sur les leçons de morale. Le voici “contractant
civil de la Défense”, chargé d’instruire les jeunes recrues de la
future armée irakienne. Une force que les stratèges du
Pentagone jurent vouloir “respectueuse des droits de l’homme”.
À en juger par le curriculum vitae de ses formateurs, l’avenir de
l’Irak démocratique ne se profile pas sous les meilleurs auspices.
Miliciens serbes, paramilitaires protestants d’Irlande du Nord,
phalangistes libanais ou supplétifs israéliens de l’armée du SudLiban, tout ce que la planète compte de soldats perdus se
retrouve aujourd’hui en Irak, enrôlés à titres divers dans la
croisade de George W. Bush. Au total, quelque 20 000 “affreux”
de toutes nationalités vendent leurs services aux forces d’occupation américaines, recyclés sous le vocable, politiquement
correct, de “contractants civils”. Le tour de passe-passe ne
trompe personne, surtout pas la résistance irakienne qui prend
régulièrement pour cible ces agents de sécurité armés qu’elle
considère comme des mercenaires de la bannière étoilée.
À Bagdad, ce week-end, six commandos américains engagés
par la société Blackwater Security Consulting sont tombés dans
une embuscade, sur la route de l’aéroport. Quatre membres de
cette société, basée en Caroline du Nord, et très liée au
commandement des opérations spéciales, avaient été lynchés à
er
Fallouja, en mars dernier, entraînant en riposte l’assaut du 1
corps expéditionnaire des marines contre la ville. “La mise à
mort, à Fallouja, dans des conditions extrêmement choquantes,
de quatre citoyens américains employés par une entreprise de
sécurité, a révélé le rôle grandissant que les sous-traitants
jouent en Irak”, constatent des sénateurs dans une lettre adressée au secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld. “Nous serions
face à un précédent dangereux si les États-Unis autorisaient la
présence d’armées privées ne devant rendre des comptes qu’à
ceux qui les paient.” Le risque est en fait bien réel. Quand éclate
le scandale des tortures infligées à des prisonniers irakiens, un
rapport (commandé par l’état-major) révèle que certains
interrogatoires musclés ont été délégués à ces “contractants” qui
travaillent indirectement pour le compte des agences américaines de renseignement.
Tous ne font bien sûr pas le coup de feu, loin de là. [… Il y a
ceux qui] servent de gardes du corps aux hommes d’affaires ou
aux journalistes des grandes chaînes de télévision anglosaxonnes, [… ceux qui] assurent la surveillance statique des sites
réputés sensibles. Les “instructeurs” forment les unités irakiennes
de la police, de l’armée et des différentes “forces de protection”
mises sur pied par la coalition. […] En termes d’effectifs, les
sous-traitants civils du département de la Défense forment, de fait,
le second contingent de la coalition, devant les Britanniques.
[…] L’incontournable société Blackwater, qui s’occupe de la
protection rapprochée de Paul Bremer, le véritable proconsul de
l’Irak, s’est également vu confier la garde du gouvernorat de
Najaf, ville sainte convoitée par tous les mouvements chiites. Au
cours d’une attaque lancée par les miliciens de l’imam radical
Moqtada al-Sadr, Blackwater a utilisé ses propres hélicoptères
pour soutenir ses gardes de sécurité. Le bilan de la bataille n’a
jamais été rendu public. Les victimes des deux bords ont été
discrètement passées aux pertes et profits. C’est un des avantages de la privatisation de la guerre dont l’Irak est le laboratoire.
[…]

Le marché de la sécurité en Irak rapporte gros. Très gros. Au
total, Blackwater a touché 57 millions de dollars depuis 2002.
Erinys a décroché un contrat de 40 millions de dollars pour
encadrer 6 500 peshmergas, les combattants kurdes qui seront

#

’ - .



°

chargés de surveiller les installations pétrolières dans le nord de
l’Irak. […] “Les directeurs d’entreprise [de sécurité] prennent en
moyenne 50 % sur chaque affaire”, explique un garde du corps
français […]. “[…] Les gars de Blackwater sont à 18 000 dollars
par mois. Ce sont les mieux payés. Il faut dire qu’ils font un peu
partie de la maison. Ils n’embauchent que des anciens des
forces spéciales ou des services secrets américains...” »
[L’essor du mercenariat promet pire encore que la guerre : une police et
une armée formée par des criminels contre l’humanité «recyclés»,
comme le Bosno-Serbe Sacha. La France a fait la même chose depuis
longtemps, par exemple fin 1996 au Zaïre. Les États-Unis ont passé la
vitesse supérieure et les gourous de notre armée rêvent comme souvent
de les imiter.
Parmi les avantages du vrai-faux mercenariat genre Blackwater, consanguin des forces spéciales et des services secrets, il y a celui d’épargner les pertes de son propre camp à la sensibilité de l’opinion publique.
Au Rwanda, de même, les pertes subies par les forces spéciales
françaises en guerre contre le FPR ont été discrètement enfouies. La
presse n’a pas enquêté. Et l’on ne voit guère l’équivalent au Parlement
français de l’inquiétude manifestée par le courrier des sénateurs américains. – FXV]

Mondialisation
Libération, Le développement sacrifié au profit des armes,
23/06 (Christian LOSSON) : « Armer ou développer ? Pour
beaucoup de pays riches, le choix est vite fait. Armer. S’armer
ou se développer ? Pour la plupart des pays en développement,
la priorité est vite fixée. S’armer. “En 2002, les livraisons d’armes
à l’Asie, le Moyen- Orient, l’Amérique latine et l’Afrique
constituaient 66,7 % du total des armes livrées dans le monde,
note un rapport publié hier par l’ONG Oxfam (Guns or Growth,
publié dans le cadre de la campagne “Contrôlez les armes”). Et
les cinq membres du Conseil de sécurité des Nations unies
étaient responsables de 90 % de ces livraisons.” Les dépenses
d’armes dans les pays pauvres s’élèvent en moyenne à 22
milliards de dollars. Une somme qui “permettrait à ces pays de
scolariser chaque enfant et réduire la mortalité infantile des deux
tiers d’ici 2015”, au-delà même des “objectifs du millénaire” de
l’ONU pris par 187 pays en 2000. “Les gouvernements sacrifient
les objectifs du développement au profit des exportations
d’armes”, constate Barbara Stocking, directrice d’Oxfam. Qui
dénonce les promesses non tenues de dix-sept principaux pays
exportateurs (dont la France) d’“évaluer l’impact de [leurs] ventes
d’armes sur la pauvreté”. »
[Selon le principe bien connu « ma main droite ignore ce que fait ma
main gauche » les cinq principaux pays fabricants et fournisseurs
d’armes, avec tout ce que cela implique économiquement, sont aussi les
cinq chargés de faire régner la paix dans le monde. De qui se moque-ton ? En France, la quasi-totalité de l’opinion, journaux, éditions, est aux
mains des marchands d’armes Lagardère et Dassault. Par conséquent
ce commerce peut prospérer dans une totale opacité. Tout comme la
Françafrique, une branche du même lobby militaro-industriel. L’argent
des armes, le secret le mieux gardé de la République ? – OT]

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) /

Le Figaro (Éric DECOUTY),
1) Enquête sur un éventuel blanchiment, 19/06 : « Au siège de
Clearstream, on se refuse à tout commentaire. La chambre de
compensation luxembourgeoise […] est pourtant dans le collimateur du juge Van Ruymbeke. En février 2001, un livre du
journaliste-écrivain Denis Robert avait déjà mis l’institution financière au cœur de l’actualité. Cette longue enquête a d’ailleurs
donné lieu à l’ouverture d’une information judiciaire à Luxembourg, procédure toujours en cours.
Mais les investigations actuelles […] sont menées à Paris par
Renaud Van Ruymbeke. Et la première lettre anonyme a mis le
magistrat sur la piste du système dit des «comptes jumeaux» qui
pourrait permettre les pratiques les plus troubles.
Le mécanisme sur lequel la justice enquête peut se résumer
ainsi. Tout d’abord, seules les banques ou sociétés financières
de Bourses peuvent bénéficier d’un compte dans une chambre
de compensation. Première étape : une banque X décide d’ouvrir
un compte à Clearstream. Le compte dit «publié» est officiel. À
partir de ce compte, Clearstream ouvre des sous-comptes plus
opaques. Dès lors, des fonds peuvent circuler de la banque à
ces sous-comptes.
Deuxième étape : Clearstream, sur l’intervention de simples
chargés de clientèle, ouvre des comptes dans une banque Y. […]
Ces comptes sont dits «jumelés» avec les sous-comptes
précédents.
Ce mécanisme, dans l’hypothèse qui reste à vérifier où un
client de la banque X voudrait blanchir de l’argent, permet la
circulation des fonds jusqu’à la banque Y, sans que ni ce client
ni la banque X n’apparaissent. Seuls sont au courant les
principaux acteurs. Un constat qui fait dire à un spécialiste
financier “que les lettres anonymes reçues par le juge viennent
nécessairement de l’intérieur même du système”. […] Pour la
première fois, un juge est en passe de mettre au jour des circuits
financiers opaques et jusqu’alors imperméables. »
2) Clearstream : une troisième lettre anonyme, 23/06 : « Le juge
Renaud Van Ruymbeke, qui instruit le dossier des commissions
versées lors de la vente de frégates à Taiwan, a reçu, en fin de
semaine dernière, une troisième lettre anonyme. Après une
première missive début mai puis un cédérom contenant les
numéros de code de “milliers de comptes bancaires”, le corbeau
a expédié au magistrat de nouveaux documents. Les services de
la Chancellerie ont été immédiatement informés du contenu de
ce courrier anonyme qui recèle une vingtaine de noms de
personnalités françaises, parmi lesquelles plusieurs hommes
politiques. »
3) Le corbeau, un «fin connaisseur» de la finance internationale,
23/06 : « L’identité du corbeau qui a écrit trois fois en moins de
deux mois au juge Renaud Van Ruymbeke suscite les plus vives
interrogations parmi les acteurs qui ont directement ou indirectement accès au dossier judiciaire des frégates de Taiwan.
Car celui (ou ceux) qui se dissimule derrière les envois anonymes n’a pas le profil courant des délateurs qui abreuvent les
magistrats financiers.
De source judiciaire parisienne, il ne fait aucun doute que le
corbeau est, ou était, au coeur du système Clearstream au
Luxembourg. La description de certains mécanismes propres à
la chambre de compensation, les numéros de compte et le
cédérom avec sa masse de chiffres plaident pour un «très fin
connaisseur» des coulisses les plus secrètes de la finance
internationale, selon une source proche du dossier.
Autre élément noté par les observateurs, les première et
troisième lettres ont été postées de Paris, tandis que le second
envoi – celui du cédérom – est en revanche parti de Lyon.
Enfin, il semble que les différents courriers soient issus du
même logiciel informatique. Des pistes qui rendent le corbeau
impossible à identifier même si divers «intervenants» se sont
lancés à sa poursuite... »
[Nous citons presque intégralement ces brefs articles du plus haut

#

’ - .



°

)

intérêt. Il ne s’agit pas que de l’affaire des frégates de Taiwan et de ses
milliards, à propos desquels des «intervenants» ont déjà liquidé plus
d’une demi-douzaine de personnes. Il s’agit de toute l’architecture parallèle de la finance internationale, utilisée entre autres par les principaux
services secrets, en connivence avec les multinationales, les principales
banques et les mafias – l’aveuglement des décideurs politiques étant
généralement acquis par les moyens quasi illimités de la grande
corruption. Un sujet très très chaud, et nous espérons que l’on a accordé
une protection renforcée au juge Van Ruymbeke.
Les paradis fiscaux, c’est un monde largement virtuel, un jeu de miroirs.
Une grande place financière (New York, Londres, Paris, Francfort…) fait
semblant de déplacer une partie d’elle-même dans un territoire lointain,
mais ce démembrement est presque exclusivement piloté depuis la
place initiale. Avantage :une partie de l’activité est désormais protégée
par le secret. La chambre de compensation internationale Clearstream,
fondée entre autres par les banquiers des mafias et des services secrets
de l’Alliance atlantique, gère un immense troc planétaire, brassant des
dizaines de milliers de milliards de dollars de titres financiers. Le
système des comptes “jumelés” permet de débloquer les sommes
frauduleuses planquées dans les « sous-comptes opaques » en les
faisant resurgir à un autre bout du réseau financier mondial, pour
n’importe quel motif, y compris une spéculation heureuse. Les origines et
destinations de l’argent peuvent être aisément brouillées dans l’énorme
masse des compensations financières quotidiennes.
La compensation est un outil essentiel de la circulation de l’argent. Il
requiert en principe un haut degré de déontologie et de contrôle public
(ce fut notamment le rôle des banques centrales à l’échelle nationale).
Car si le compensateur des flux interbancaires officiels se met à compenser l’argent noir… c’en est fini, on le devine, de la démocratie et de
tous les biens publics. Il est hallucinant d’avoir laissé prospérer sans
contrôle public un instrument aussi puissant dans le paradis fiscal luxem-

bourgeois. Peut-être qu’un «initié» en a pris conscience,
et a fait le don courageux de son savoir à un bout de
justice indépendante… À suivre, avec la plus grande attention ! – FXV]

Alain Deneault, Paul Martin et compagnies (soixante thèses sur
l’alégalité des paradis fiscaux), VLB éditeur, 2004.

Christian Lechervy, Définir le mercenariat puis lutter contre le
mercenariat « entrepreneurial » : un projet de gouvernement.
Cultures & Conflits, n° 52, hiver 2003, p. 67-90.

Paul Martin est à la tête du gouvernement canadien après avoir été
ministre des Finances pendant dix ans. Pataugeant dans les mêmes
eaux politiques qu’un Chirac ou un Berlusconi, il a su manipuler
magistralement la loi du «plus c’est gros, mieux ça passe». Ce livre
nous raconte ses affaires prospères autour de la compagnie maritime
qu’il a fini par céder à ses fils pour «masquer» de colossaux conflits
d’intérêts. L’ouvrage traite essentiellement des paradis financiers. C’est
également un traité caustique sur les rhétoriques servies à une presse
relais, une confrontation au « silence exemplaire des journalistes, de
lecteurs et d’auditeurs qui prononcent et lisent mille fois les mots paradis
fiscaux sans savoir formuler à leur égard ne serait-ce qu’une première
question conséquente » (§13).
Le rempart est avant tout juridique : « Les paradis fiscaux permettant
ces transactions [de financements politiques illégaux] mais interdisant
toute vérification, le soupçon tiendra infiniment lieu d’enquête. » (§16).
Pourtant, certains filons du système sont limpides, malgré les flots
médiatiques prétendant nous noyer : « Se questionner sur ce qui crève
les yeux n’exige aucune expertise, rire des sophismes n’appelle aucun
préalable. » (§57)
Que l’auteur soit un philosophe au long cours (auteur d’une Salve dans
Billets n° 123) peut quand même aider à repérer ces sophismes.
Embarqués dans son aviso, nous suivons la marée d’une politique
privatisée qui fraie dans l’alégalité et les prébendes mondialisatrices. Le
transport maritime se mêle aux exploitations minières et pétrolières,
croisant inévitablement la Françafrique et la Mafiafrique. Cette dernière
adore les Bourses de Vancouver et Toronto : « Entre 1992 et 1996, le
nombre de concessions minières détenues pas des intérêts canadiens
en Afrique a augmenté à un taux composé annuel moyen de 75 % »
(§51).
Le livre a connu au Canada un succès inattendu. Il n’est peut-être pas
désespéré de hausser à sa juste importance dans le débat politique une
question essentielle, sur un escamotage sans précédent : « Il n’y a plus
de pensée économique possible lorsqu’une part trop importante des
transactions échappe au domaine public et ne se traduit en aucunes
données. [...] Les penseurs de l’économie ne traitent plus qu’avec la part
du pauvre » (§14). [PC].

La Tribune, Monaco rêve de bâtir un micro-État idéal, 28/05
(Jean-Philippe LACOUR) : « La principauté de Monaco […]
s’imagine incarner un concentré d’État idéal. Un micro-pays
capable de se plier aux désirs délirants de la jet-set internationale comme de rester à l’écoute des besoins en logement
de ses nationaux. Elle veut aussi attirer une clientèle de tourisme
d’affaires et servir de tête de ligne pour des croisières de luxe en
Méditerranée. […]
Monaco n’a aucune dette publique, […] les caisses de l’État […
disposent de] près de 2,4 milliards d’euros en liquidités et biens
immobiliers. […] En l’absence d’impôt sur le revenu des
particuliers, la TVA se taille la part du lion [… dans les ressources
publiques], avec près de 300 millions d’euros de
recettes
annuelles. Mais un tiers de ce total provient des caisses de l’État
français. Il reverse à Monaco la TVA acquittée sur les dépenses
des 27 000 Français venant chaque jour travailler en principauté
mais dépensant leur salaire sur le sol français. […] L’État
français se saigne pour qu’une gent de privilégiés soit exonérée
d’impôt […]. »
[C’est vraiment le micro-État idéal, qui fait payer par d’autres la santé,
l’éducation, les infrastructures nécessaires à la majorité des gens qui y
travaillent. Idéal pour qui ? Pour la Françafrique, entre autres, qui y a sa
“résidence secondaire”, question agrément, mais l’une de ses résidences principales, côté banquier. – FXV]

L’auteur a été conseiller pour les affaires internationales du ministre de
la Défense Alain Richard de 1997 à 2002. Il est depuis sous-directeur
d’Asie du Sud-Est au Quai d’Orsay. L’article est donc celui d’un diplomate, mais d’une espèce peu fréquente, de celle qui veut faire bouger
les choses. Sous son aspect austère, le titre dit exactement ce que
Christian Lechervy s’est efforcé de faire durant cinq ans rue Saint
Dominique : « définir le mercenariat puis lutter contre le mercenariat
“entrepreneurial” » – et le verbe lutter peut s’entendre dans un sens
quasi-militant.
Car jusque là le mercenariat, non seulement n’était pas combattu,
mais était un des piliers de la Françafrique. Il a fallu que certains mercenaires exagèrent, et finissent par compromettre une diplomatie parfois
moins plombée, pour que puisse s’entendre la nécessité d’un début de
contrôle – ainsi que dans le domaine connexe des trafics d’armes.
Christian Lechervy a reçu mission de stimuler une réponse légale, une
longue aventure dont nous avons suivi en ces Billets quelques épisodes
récents (y compris le vote inattendu d’une loi). Il décrit les très nombreux
problèmes et obstacles qu’a rencontrés, on l’imagine, ce « projet de
gouvernement ». Telle l’exception que constitue la Légion étrangère.
Beaucoup estimeront, comme nous, que l’on n’a fait qu’entamer le sujet,
et que le pouvoir exécutif s’est gardé la possibilité de faire discrètement
le contraire de ce qu’il proclame (même si, lors du débat du projet de loi,
certains parlementaires furent moins hypocrites que d’autres). Cependant, la description du chemin suivi et l’énoncé sans fard des difficultés
sont un outil précieux pour ceux qui veulent aller plus loin. [FXV]
Directeur de la publication : François-Xavier Verschave.
Directeur de la rédaction : Pierre Caminade.
Secrétariat de rédaction : Lila Chouli.
Comité de rédaction : Christian Loubier (CL), Odile Tobner (OT), Pierre
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Ont aussi participé : Olivier Guilbaud (OG), Antoine Lecanut (AL),
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Abonnements : Joseph Demeulemeester.

Association Survie, 210 rue Saint–Martin, F75003–Paris – Commission paritaire n° 76019 – Dépôt légal : juillet 2004 - ISSN 1155-1666
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