Citation
Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines
Dix ans de négation
Organisée par Survie avec les associations Aircrige, la
Cimade et l’Obsarm (Observatoire des transferts
d’armement), la « Commission d’enquête citoyenne sur le
rôle de la France durant le génocide des Tutsi au Rwanda
en 1994 » (CEC) a percé beaucoup plus profond que nous
ne l’imaginions. Ce numéro de Billets d’Afrique lui est
presque entièrement consacré, tout en évoquant la
situation très périlleuse de la Côte d’Ivoire - ce qui ne nous
éloigne peut-être pas tant que ça des travaux de la CEC.
Les résumés, documents et témoignages ici retranscrits
ne donneront à nos lecteurs qu’une vision partielle de
cette semaine exceptionnelle de combat pour la vérité
(cinq jours de session de la CEC, du 22 au 26 mars, et un
colloque de haut niveau le 27 mars à l’Assemblée
nationale, Rwanda 1994 : La République française et le
génocide). Outre les présentations plus étoffées déjà
proposées sur le site de la CEC (2), nous allons
progressivement rendre disponibles des restitutions
écrites, sonores et filmées de ce travail considérable.
Un travail que nous nous préparons d’ailleurs à
continuer, si possible avec davantage de partenaires, tant
il devient clair que notre République a commis au Rwanda
le pire de ses crimes du siècle dernier (elle en commit
pourtant beaucoup d’horribles, depuis le travail forcé en
Afrique centrale jusqu’aux crimes contre l’humanité à
Madagascar, en Algérie, au Cameroun, au Congo-
Brazzaville, etc. - sans parler des crimes de Vichy, l’anti-
République). Une abomination. Enrobée dans une tumeur
négatrice.
On nous accusera bien sûr d’être masochistes ou
antifrançais à trop vouloir scruter ce passé sordide. Mais
peut-on, quand on chérit la vie, quand on aime son pays,
accepter que se soit installée au cœur de l’armée et des
institutions françaises une logique raciste et
manipulatrice, capable de broyer sans ciller un million de
vies humaines pour d’obscurs mobiles stratégiques,
géopolitiques, ou autres ?
Le monde entier, hors l’Hexagone, savait déjà que la
France avait fourni un soutien aux organisateurs du
génocide avant, pendant et après ce dernier. La CEC a
confirmé cet appui massif, militaire surtout, mais aussi
financier, diplomatique et idéologique. Elle a fait apparaître
par ailleurs, avec l’aide du récent ouvrage de Patrick de
Saint-Exupéry (3) et l’expertise de Gabriel Périès, que
l’engagement français au Rwanda était un nouveau
« progrès » de notre doctrine militaire, un
perfectionnement des méthodes de la « guerre moderne »
(ou « révolutionnaire », ou « psychologique »). Une
doctrine forgée durant les guerres d’Indochine et d’Algérie
par des colonels français fascisants, éprouvée à Alger et
dans les campagnes algériennes, puis au Sud-Vietnam
après que nous l’ayons enseignée à la CIA, puis dans les
dictatures tortionnaires d’Amérique latine.
Entre-temps, De Gaulle avait écarté de l’État-major les
plus excités de ces théoriciens du « contrôle des
populations », incapables de penser la politique autrement
que comme une dictature à la Orwell. Mais cette « école »,
qui avait pourtant voulu assassiner le Général, était trop
précieuse pour ne pas être récupérée par Foccart,
l’homme des basses œuvres du gaullisme : elle a peuplé la
Françafrique barbouzarde et inspiré les dictatures
policières néocoloniales, elle s’est insinuée dans nombre
de guerres civiles africaines. Via les ex-troupes coloniales
devenues infanterie de marine et « forces spéciales »,
cette école, sa doctrine, ses traditions, ses officiers ont
reconquis l’État-major dans les années 1980 et séduit
François Mitterrand. Dès lors, tout était prêt pour une
« guerre totale » au Rwanda.
Beaucoup reste encore à découvrir sur cet engrenage
abominable. Mais des témoignages recueillis au Rwanda
par la CEC peuvent laisser supposer que des troupes
d’élite de l’armée française, ainsi « endoctrinées »,
auraient directement trempé, lors de l’opération Turquoise,
dans les horreurs de la fin du génocide. Ces actes
scandaleux méritent à eux seuls une enquête, et il semble
que des journalistes s’y mettent. Mais ces crimes-là ne
sont que la face visible d’un scandale beaucoup plus
énorme : un noyau de « stratèges » français déments
maintient depuis une décennie son alliance avec une
mouvance génocidaire, en ayant su s’attacher la quasi-
totalité de la classe politique - soit qu’elle adhère à leur
nostalgie d’empire, soit qu’il la fasse chanter, soit qu’elle
ait peur de sa capacité de nuisance.
Ce noyau a trouvé dans quelques médias des relais pour
sa propagande, en forme de syllogismes. Le premier mis
en place a été celui du « double génocide ». C’est son
emploi fin 2003 par Dominique de Villepin (après Juppé,
Chirac et Mitterrand en 1994) qui a mis Saint-Exupéry à
l’ouvrage. Il s’agit de transformer en « contre-génocide »
ou second génocide les crimes de guerre commis en 1994
par l’adversaire du camp génocidaire (le FPR) : la France
se retrouve ainsi en chevalier blanc combattant un
« génocide », celui du FPR, ce qui permet de faire oublier
qu’elle est complice voire coactrice du seul génocide de
1994. À tout le moins, on sème le doute dans les esprits.
De la belle œuvre négationniste. Le bombardement de
Dresde pour « équilibrer » la Shoah.
Comme ça ne marche plus très bien, on a inventé un
syllogisme un peu plus long, ce qui évite d’en voir la
grossièreté : l’attentat du 6 avril contre l’avion du
président Habyarimana est le signal du déclenchement du
génocide / le FPR a commandité l’attentat (une possibilité
parmi d’autres, soutenue en tout cas depuis dix ans par ./..
1. Nous tenons à remercier tous ceux qui se sont engagés, sans
compter leur temps, dans cette bataille : la somme de leurs
engagements gratuits à plus que compensé l’extrême modicité des
moyens financiers à notre disposition.
2. http ://www.enquete-citoyenne-rwanda.org
3. L’inavouable, Les arènes, mars 2004. À lire au plus tôt.
les services secrets français) / donc le FPR est
responsable du génocide / donc la France qui combat le
FPR contre vents et marées n’a jamais cessé d’être la
championne de la lutte contre le génocide... Certes,
connaître qui a commis l’attentat du 6 avril 1994 est un
point d’histoire important. Apparemment, la France et ses
Services déploient beaucoup de moyens pour nous
informer sur ce sujet : attendons de voir exposés les
éléments de cette affaire et de pouvoir juger sur pièces.
Avec nos moyens plus modestes, il nous semble
infiniment plus urgent de continuer à chercher pourquoi et
comment nos militaires et nos politiques se
sont rendus les complices inavoués d’un
génocide, et de contribuer à ce que cette vérité
littéralement insupportable soit portée à la connaissance
du peuple français. Nos premiers efforts ont concouru déjà
à ébrécher l’omertà. Il s’agit maintenant de rompre la digue
d’une négation infamante. Nous sommes à cet égard
réceptifs à de nouveaux témoignages et de nouveaux
soutiens.
François-Xavier Verschave
Côte d’Ivoire : Les faux problèmes et
les vraies questions de la paix
La répression violente de la
manifestation du 25 mars dernier à
Abidjan remet une fois encore au devant
de l’actualité internationale la question
de la paix dans ce pays, en proie depuis
plus d’un an à la plus grave crise de son
histoire. Malheureusement, une fois
encore, au lieu que ces événements
tragiques constituent le déclic pour enfin
engager à l’échelle de toute la nation un
débat de fond sur les conditions d’une
réelle sortie de crise, on s’ingénie dans
chacun des camps en conflit à vouloir
tirer de ce nouveau contexte le
maximum de bénéfice politique.
C’est ainsi qu’on assiste à de vaines et
stériles polémiques autour du décompte
macabre du nombre de morts survenues
lors du « jeudi noir » à Abidjan et des
rafles qui ont suivi. Le camp présidentiel
tente de minimiser sa gaffe politique
dans la gestion de cette affaire en s’en
tenant mordicus à trente-sept morts,
malgré l’évidence des faits rapportés par
des organismes nationaux et
internationaux indépendants. Le camp
des forces politiques ayant appelé
(malgré son interdiction) à cette
manifestation du 25 mars, abusivement
appelé par certains médias « le camp
des pro-marcoussistes », semble s’être
engagé dans une surenchère en
déclarant tout de go « détenir les
preuves » qu’il y a eu cinq cent morts.
Au-delà de cette guerre des chiffres,
chacun peut observer que le vrai
problème ne réside pas dans le
décompte des morts. Car, même si le 25
mars il n’y avait eu qu’un seul mort (de
quelque camp qu’il soit), ce serait un
mort de trop. Le camp présidentiel, et
Laurent Gbagbo plus que tout autre, sait
ou devrait savoir que, dans un État de
droit digne de ce nom, on ne tire pas sur
des manifestants du simple fait qu’ils ont
transgressé un décret présidentiel
interdisant toute manifestation. De
même, les leaders politiques ayant
appelé leurs militants à sortir dans la rue
malgré l’interdiction de manifester,
savaient ou devraient savoir les risques
encourus, surtout dans le contexte actuel
de tension et de confusion générale.
Notre propos n’est pas tant dans cette
circonstance douloureuse de renvoyer
dos à dos les protagonistes ivoiriens et
de rendre chaque camp responsable de
la brusque montée de tension, mais
plutôt d’essayer de montrer la
responsabilité primordiale qui s’impose à
chaque homme et femme politique de ce
pays, s’il est vrai que chacun aspire
vraiment à la paix. L’attitude du président
Laurent Gbagbo qui consiste à dire qu’il
est « le seul à appliquer Marcoussis »
conduit dans une voie sans issue. De
même que le refrain du ministre
Guillaume Soro qui fait du président
Gbabgo « un homme disqualifié pour
diriger le pays » s’est avéré jusque là
inopérant. En d’autres termes, aucun
camp ne peut appliquer Marcoussis
contre l’autre. Ce serait, du reste, un
non-sens politique. Les accords de
Marcoussis, définissant les principes de
la citoyenneté et du choix démocratique
en Côte d’Ivoire, ne seront appliqués
qu’ensemble, en tenant compte des
intérêts de chaque camp et surtout de
ceux du pays tout entier. Accepter
Marcoussis (comme le clament sur tous
les tons et quasi quotidiennement les
protagonistes ivoiriens) ne suppose-t-il
pas et n’implique-t-il pas qu’on
commence par accepter l’autre, tel qu’il
est et non tel qu’on voudrait qu’il soit ?
Chacun conviendra que cette
démarche d’acceptation mutuelle entre
les protagonistes ivoiriens est une des
conditions primordiales pour aller vers la
paix. Mais elle n’est pas la seule. Deux
autres conditions semblent tout autant
indispensables pour asseoir une paix
véritable en Côte d’Ivoire et plus
globalement dans la sous-région ouest-
africaine : l’une dépend du pouvoir
politique français (qui fut le principal
artisan des accords de Marcoussis,
après avoir joué avec le feu) et l’autre de
l’opinion démocratique internationale
(notamment française).
Le pouvoir politique français,
notamment le locataire de l’Élysée
Jacques Chirac, devrait clarifier une fois
pour toute son objectif immédiat dans ce
pays : veut-il seulement la stabilité pour
continuer d’y garantir (malgré tout) les
intérêts hexagonaux, ou veut-il la paix
véritable ? Cette question en appelle
deux autres : est-ce vraiment contribuer
à ramener la paix que d’organiser et
avaliser la mainmise quasi exclusive des
entreprises françaises sur l’économie
ivoirienne ?
S’il est louable de
condamner avec force les dérives en
cours et d’en appeler à l’arbitrage de la
Commission des droits de l’Homme de
l’ONU pour faire la lumière sur les
récents massacres, le temps n’est-il pas
également venu de faire la lumière sur
l’ingérence française dans la vie
économique de ce pays ?
C’est bien connu, l’opinion internationale peut grandement
contribuer à calmer les esprits en Côte
d’Ivoire, en assumant son rôle de vigie et
de sentinelle de la paix. En France,
l’appel de Survie lancé au tout début de
la crise ivoirienne avait recueilli un large
soutien auprès de nombreux acteurs de
l’opinion démocratique. Cet élan initial ne
demande-t-il pas à être ravivé et
maintenu dans la durée, au regard d’une
situation redevenue très périlleuse ?
[SMS]
Le naufrage d’Azali
Après que notre ami Almamy Wane ait
traité le naufrage du Joola comme une
métaphore de l’échec du régime de
Wade (Le Sénégal entre deux
naufrages, le Joola et l’alternance,
L’Harmattan 2003), nous ne pouvons
qu’être frappés par la débâcle électorale
du régime du colonel Azali aux
Comores. Les autorités ont été
gravement mises en cause pour avoir
laissé partir le ferry Le Samson (sous
pavillon comorien) en état de surcharge
alors qu’un cyclone était annoncé. Son
naufrage prévisible dans la nuit du 7 au
8 mars au large de Madagascar aura
sans doute contribué au rejet d’un
pouvoir qui, bien que n’ayant jamais
acquis de légitimité démocratique (le
putschiste Azali a conservé la
présidence de l’Union des Comores par
des élections truquées), est toujours à la
tête de l’État. Mais l’illustre “sanction”
qu’il vient de recevoir aux élections
locales le place de facto en situation de
quasi cohabitation. Toute ressemblance,
coïncidence, etc. [PC]
Commission d'enquête citoyenne
sur le rôle de la France durant le génocide des Tutsi au Rwanda
Introduction
Géraud de Geouffre DE LA PRADELLE,
juriste, Président de la Commission d’enquête citoyenne
« [Ceci est] une “Commission d’enquête citoyenne” parce que
nous n’avons aucun mandat particulier. Nous sommes de simples
citoyens dans une démocratie, et nous avons constaté – tout le
monde a d’ailleurs pu constater – qu’on ne nous avait pas dit
toute la vérité. Non pas tellement sur ce génocide, mais sur le
comportement des autorités qui nous gouvernent et qui nous
représentent. Il y a fortes présomptions de complicités – à la fois
politiques, diplomatiques, militaires –, et nous considérons qu’en
tant que citoyens nous devons mettre à la disposition de nos
concitoyens, qui ont les même responsabilités démocratiques
que nous, une information qui leur a été refusée, au moins en
partie, jusqu’à présent. Par conséquent, nous devons entendre
des témoignages et recueillir des éléments d’information, à
destination de gens qui en feront un usage essentiellement
politique. Ils porteront un jugement, comme nous seront amenés
à le faire, qui sera fondamentalement moral et politique, même
s’il y a des dimensions spécifiquement juridiques dans les
événements que nous allons examiner. Il s’agit en effet
fondamentalement d’un génocide. Un génocide, ça n’est pas
n’importe quel “gros massacre”. Et si nous nous permettons de
dire qu’il y a eu génocide au Rwanda, ça n’est pas simplement
parce que ça crève les yeux, au vu des informations qu’on a pu
réunir, mais c’est aussi parce que les instances compétentes
pour en décider l’ont, si j’ose dire, “diagnostiquer”. Il y a une
résolution du Conseil de sécurité des Nations unies [...] qui
institue un Tribunal international devant lequel comparaissent
des personnes qui sont inculpées de complicité de génocide [...].
Nous ne sommes pas un tribunal : nous ne faisons comparaître
aucun suspect, nous n’entendons pas prononcer de peine, ni
attribuer des dommages et intérêts. [...] Cela dit, les faits que
nous aurons réunis auront à peu près inévitablement une
signification judiciaire et pourront être, le cas échéant, utilisés
dans le cadre de procédures. Maintenant, il appartient aux
victimes de saisir les tribunaux compétents et il appartient aussi
aux Parquets de faire leur devoir, ce qu’ils ne se bousculent pas
pour faire jusqu’à nouvel ordre. [...]
Au fil des jours et des communiqués...
ère
22 mars : 1 journée consacrée aux présomptions de
complicité militaire
Cette journée commence par le témoignage d’Immaculée
Cattier.
En avril 1991, elle fuit les massacres ethnistes du Nord-Est du
Rwanda dans le minibus de religieux canadiens. Le minibus
arrive à Ruhengeri, au croisement de la route de Kigali et de la
montée vers les volcans.
« Là il y avait une queue de véhicules qui attendait un
contrôle. La tension était à vous couper le souffle. De loin j’ai
aperçu les autos blindées prêtes à attaquer. Avec comme
chauffeurs des militaires blancs. Mes amis canadiens ont
chuchoté : “les Français”… Nous avons vu les militaires qui
contrôlaient, les miliciens qui tenaient les barrières en agitant les
machettes dans tous les sens. Mon vieux protecteur m’a regardé
dans le rétroviseur d’un œil qui me rappelait que je devais garder
le calme et le sang froid comme le jour où je suis arrivée chez
eux sous une pluie de lance et de bambous bien aiguisés.
Les prières ne venaient plus en moi, je me croyais déjà morte.
On avançait d’un ou deux mètres après le départ d’une voiture.
Je me suis rendue compte que parmi les militaires il y avait aussi
des Français qui demandaient aussi les cartes d’identités des
Rwandais où figurait la mention “hutu, tutsi, twa”. Les Tutsi se
faisaient sortir de la voiture et les militaires français les
remettaient aux mains des miliciens agacés qui les coupaient à
coups de machettes et les jetaient dans une rigole (canalisations
d’eau) au bord de la grande route asphaltée de Ruhengeri-Kigali.
Après le couvre-feu un camion benne de la commune venait
charger les cadavres et les mettre je ne sais où (probablement
dans une des fosses communes que la FIDH a découvert en
janvier-février 93 dans la commune Kigombe-Ruhengeri).
Malgré les consignes des frères de faire semblant de ne rien
craindre, j’ai tout de même jeté un coup d’œil dans le rétroviseur
de notre Hiace-minibus pour voir ce qui se passait dans d’autres
voitures et j’ai vu un Tutsi qui se faisait sortir d’une voiture un
peu plus loin de la nôtre et après la vérification de sa carte
d’identité, un militaire français et un autre officier rwandais l’ont
donné aux miliciens qui ont commencé tout de suite devant ces
voitures à le frapper, de leurs machettes et de toutes autres
armes comme Ntampongano (gourdins) qu’ils avaient pour le
jeter après dans la rigole (tout cela vite fait pour s’attaquer aux
suivants).
Quand j’ai vu cela j’ai regardé autour de nous dans la rigole où
j’ai aperçu quelques corps qui gisaient sans bruit (ils meurent
tous sans bruit). J’ai fermé mes yeux, notre moteur a tourné
longtemps sans s’arrêter, et j’ai compris que nous avions eu
l’autorisation de partir sans perte puisque j’étais la seule à être
visée. Personne de notre voiture n’a commenté ce qui s’est
passé, juste le frère directeur qui a demandé une petite prière
dans nos cœurs pour ces gens qui se faisaient tuer. »
La Commission s’est aussi penchée sur la coopération
continuée de l’armée française avec l’armée qui encadrait le
génocide, pendant et après le génocide. Elle a rapproché cela
des doctrines militaires de contrôle des populations
enseignées depuis un demi-siècle à l’École de Guerre française,
où ont été formés nombre de hauts gradés des régimes
tortionnaires latino-américains, puis l’orchestrateur présumé du
génocide rwandais, le colonel Théoneste Bagosora.
En fin de journée, deux témoignages filmés, d’un survivant
des collines de Bisesero et d’un milicien, ont fourni des
indications concordantes (d’une gravité sans précédent, et dont
la vérification est incontournable) sur l’implication de militaires
français de l’opération Turquoise dans le massacre d’une partie
des survivants. Dans le délai de trois jours entre la découverte
de plusieurs milliers de rescapés sur ces collines et le sauvetage
de 800 survivants, sous la pression de journalistes, des soldats
français et leurs hélicoptères auraient piégé une partie des
survivants en leur promettant de l’aide puis en laissant les
miliciens venir les achever.
Ces témoignages font partie d’un ensemble, projeté à chaque
fin de journée de la Commission d’enquête citoyenne (CEC). Ils
méritent une vérification et des enquêtes complémentaires de la
part de la justice et des médias.
La CEC n’a pas fait qu’entendre des témoignages parfois
bouleversants. Elle a aussi examiné et discuté méthodiquement
les pièces d’un abondant dossier et entendu plusieurs experts
(Jean-Pierre Chrétien, Alison Des Forges et Gabriel Périès).
23 mars : 2
militaire
ème
journée sur les présomptions de complicité
La CEC a considéré le vaste dossier des fournitures
d’armes, presque entièrement délaissé par le rapport de la
Mission d’information parlementaire de 1998 (sauf quelques
documents en annexe, que lui a fournis Patrick de SaintExupéry).
Le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé avait admis
devant une délégation de Médecins sans frontières n’avoir
donné que fin mai l’ordre d’interrompre les livraisons d’armes au
camp du génocide - presque huit semaines après son
déclenchement et près de deux semaines après le vote d’un
embargo par l’ONU. Fin mai, le génocide avait fait plus de 80 %
de ses victimes. Et Alain Juppé suggérait à ses interlocuteurs la
possibilité que l’Élysée continue d’organiser des livraisons
officieuses… D’autres aveux ont été faits de ces fournitures
d’armes organisées par la France pendant le génocide : par un
conseiller du ministre de la Coopération, Philippe Jehanne, par
le consul de France à Goma, Jean-Claude Urbano. François
Mitterrand lui-même le laissa entendre à son médecin Bernard
Debré.
Ces livraisons fréquentes à Goma, à la frontière du Rwanda,
ont eu lieu pendant toute la durée du génocide. Elles se sont
poursuivies durant l’été 1994, et même au-delà, à ceux qui
venaient d’exterminer un million de personnes. L’examen des
fournisseurs, intermédiaires et acheteurs pointe la France ou ses
réseaux françafricains - en Afrique du Sud et en Égypte
notamment. Le principal acheteur d’armes, le lieutenant-colonel
Cyprien Kayumba, a séjourné à Paris et était en contact fréquent
avec le pivot de la relation militaire franco-rwandaise, le général
Jean-Pierre Huchon.
Surtout, ces armes passaient par l’aéroport de Goma,
directement contrôlé par l’armée française entre fin juin et mi-
août, ou par des forces zaïroises alliées et supervisées par des
militaires français. Dans le premier cas, ces livraisons étaient
impossibles sans le consentement français : c’est ce qu’a affirmé
le journaliste Franck Johannès, qui avait enquêté sur place à
l’époque et qui est venu en témoigner devant la CEC.
La Commission s’est aussi longuement penchée sur le cas du
capitaine Paul Barril : la Mission parlementaire a négligé de
l’entendre, alors qu’il revendique un engagement multiforme
dans le camp génocidaire, et que deux spécialistes (Alison Des
Forges et Patrick de Saint-Exupéry) font part d’un contrat de
1 200 000 dollars, appelé « Insecticide », pour la formation de
commandos dans l’armée du génocide. Or les Tutsi étaient
surnommés les « cafards »… La CEC s’est aussi étonnée du
rôle considérable en Afrique centrale de ce paramilitaire pseudo-
privé, et de son impunité arrogante.
La Commission a constaté la doctrine ethniste d’un certain
nombre d’officiers ayant joué un rôle majeur dans l’engagement
de la France au Rwanda. Elle a visionné un nouveau
témoignage rwandais décrivant la complicité de militaires
français avec les miliciens avant et pendant le génocide. La CEC
n’accrédite pas a priori ces propos. Cependant, elle estime que
l’ensemble des témoignages de rescapés et de miliciens
repentis qu’elle a recueillis en mars 2004 au Rwanda et qu’elle
projette chaque jour à 15h30 mérite une vérification et des
enquêtes complémentaires. La France doit faire la lumière sur
ces accusations.
ème
24 mars : 3
journée, présomptions de complicité
financière et diplomatique
La Commission d’enquête citoyenne a examiné des
documents recueillis à Kigali par le sénateur belge Pierre
Galand, qu’elle a longuement auditionné.
La Banque nationale du Rwanda, trésor de guerre des
organisateurs du génocide, a pu tirer des sommes importantes
sur la Banque de France (2 737 119,65 FF en six prélèvements
er
du 30 juin au 1 août 1994) et sur la BNP Paris (30 488 140,35
FF en sept prélèvements du 14 au 23 juin). La Commission se
demande comment la Banque de France a pu procurer des
°
$
er
moyens financiers (dont 1 500 000 FF le 1 août,
alors que le Gouvernement responsable du
génocide et sa banque avaient quitté le Rwanda depuis un mois)
aux auteurs d’un génocide commencé le 7 avril ; comment
l’autorité de tutelle de la place financière de Paris a pu ne pas
demander de couper les liens financiers avec les autorités
génocidaires ; comment la BNP a pu ignorer la portée de ces
prélèvements.
La journaliste Colette Braeckman a confirmé dans ses
travaux que, selon une source sûre, le Gouvernement intérimaire
rwandais (GIR), composé de représentants des factions
politiques extrémistes et qui allait aussitôt superviser le
génocide, aurait été constitué au sein de l’ambassade de France
à Kigali, sous la houlette de l’ambassadeur Marlaud.
La France va continuer de reconnaître et d’aider le GIR (qui
sera jugé responsable du génocide par le Tribunal pénal
international d’Arusha) durant tout le génocide et même jusque
mi-juillet 1994 environ, après avoir protégé sa fuite. Le 27 avril
1994, 20 jours après le début du génocide, elle a accueilli à
l’Élysée, au Quai d’Orsay et, semble-t-il, à Matignon, le ministre
des Affaires étrangères du GIR Jérôme Bicamumpaka,
accompagné d’un leader réputé pour son fanatisme - ce malgré
les avertissements d’importantes organisations des droits de
l’Homme, qui ont mis en garde l’exécutif français contre la
caution ainsi apportée aux autorités en train d’administrer le
génocide. Ceci a été confirmé par l’avocat et militant des droits
de l’Homme bruxellois, Eric Gillet.
L’Élysée, qui disposait d’une grande influence sur le GIR, ne
s’en est guère servi pour l’inciter à cesser les massacres. Le
président de la République, selon Patrick de Saint-Exupéry, et
son Monsieur Afrique Bruno Delaye, selon Alison Des Forges,
auraient tenu des propos marquant une indifférence quasi totale
devant le fait qu’un génocide était en train de se commettre en
Afrique, comme s’il s’agissait de quelque chose de banal.
Selon Alison Des Forges, la représentation française à l’ONU,
en bons termes avec celle du GIR, aurait mobilisé son influence
et ses relations au siège des Nations unies pour infléchir
l’information du Conseil de sécurité, favorisant la perception d’un
conflit armé plutôt que celle du génocide en cours. Une telle
présentation a été celle proposée pendant plusieurs semaines
par le Secrétariat général. Elle a concouru à limiter et à retarder
les réactions internationales contre le génocide.
5 mars : 4
ème
journée, rôle des médias et de l’idéologie
La Commission d’enquête citoyenne a examiné l’attitude de la
presse française durant le génocide, les influences qu’elle a
subies ou contre lesquelles elle a résisté. Annie Faure, médecin
au Rwanda en 1994, et Yves Ternon, historien, ont scruté
l’intégralité des articles du Figaro, du Monde, de La Croix d’avril
à juin 1994, la plupart des articles de Libération et de larges
extraits de L’Humanité. Ils ont aussi effectué des sondages plus
ou moins importants dans les autres quotidiens et un certain
nombre d’hebdomadaires.
Ils ont constaté que la plupart des envoyés spéciaux, saisis
par la dimension des massacres, ont après un délai d’adaptation
plus ou moins bref tenu à informer librement de ce qu’ils
voyaient et entendaient, faisant preuve de courage et de lucidité.
Mais assez souvent, la qualité de leurs articles s’est trouvée en
porte-à-faux avec les éditoriaux, les encarts, le titrage. Les
principaux quotidiens n’ont pas échappé, même pendant
l’opération Turquoise, à la contagion du discours ethniste souvent dans sa version la plus absurde, nilotique et hamite -,
alors que, dans les mêmes colonnes, une explication scientifique
de la fabrication de l’ethnisme avait parfois été donnée par l’un
ou l’autre spécialiste.
S’agissant de l’emploi décisif du mot « génocide », il y a un
grand écart entre son apparition le 11 avril dans Libération
’!
!" #
’
(quatre jours seulement après le début des massacres) et le 8
juin seulement dans Le Monde (où, selon un témoignage, le
terme était auparavant censuré). La Commission a salué le
travail du premier de ces deux quotidiens, mais aussi de
L’Humanité et du Nouvel Observateur.
Avec l’historien Jean-Pierre Chrétien, la CEC a repéré le
développement, dès 1993 et jusque après le génocide, des
thèmes de propagande distillés par les Services français. Il
s’agissait notamment de diaboliser le FPR, ennemi de la France
puis du camp génocidaire : ce mouvement était qualifié de
« Khmers noirs », muni du plan de conquête d’un « empire himatutsi », etc. La CEC a observé la préparation et la résurgence de
la thèse du « double génocide ».
L’attitude de la presse belge a été évoquée avec Colette
Braeckman. Elle a aussi confirmé plusieurs points, dont la
constitution à l’ambassade de France du gouvernement
intérimaire qui allait superviser le génocide (un sujet examiné la
veille), et le mépris affiché par les officiers français envers leurs
homologues rwandais voulant se désolidariser de l’armée
génocidaire. Sur la question de l’attentat du 6 avril 1994 contre
l’avion du président Habyarimana, la journaliste belge,
spécialiste du sujet, n’exclut aucune hypothèse mais estime que
de forts indices subsistent en faveur d’un coup d’État
commandité accompli par le camp des extrémistes Hutu.
Jean-Christophe Rufin, qui était conseiller du ministre de la
Défense François Léotard, a apporté son témoignage sur la
conception de l’opération Turquoise (à examiner vendredi). Il a
insisté sur le fait que, pour une partie de l’exécutif, elle
comportait une dimension réellement humanitaire, sans exclure
que cette dimension ait été englobée dans d’autres objectifs dont
il n’était pas informé.
En fin de journée, deux témoignages de rescapés filmés au
Rwanda ont, une fois encore, porté de très graves accusations :
il s’agit cette fois du camp de rescapés de Nyarushishi, où les
soldats français de Turquoise se seraient rendus auteurs ou
complices de viols ou de sévices sur la personne de survivants,
en connivence avec des miliciens auxquels ils auraient livré
régulièrement des victimes. La veille, un ancien chef milicien
avait apporté un témoignage concordant.
ème
26 mars : 5
journée sur l’opération Turquoise et la
hiérarchie des responsabilités
La Commission d’enquête citoyenne a examiné vendredi matin
l’opération Turquoise. Les documents rassemblés, les
témoignages de Colette Braeckman et Alison Des Forges, les
récits des journalistes, dont Patrick de Saint-Exupéry, et les
témoignages des rescapés dessinent de cette opération un
visage aux antipodes de l’humanitaire officiel : la logique de
guerre était dominante, et quand elle a échoué, l’armée
française a favorisé, sinon coorganisé, le repli de ses alliés
génocidaires vers l’est du Zaïre sous le couvert d’un bouclier
humain, la foule conduite et installée dans les camps du Kivu futur vivier d’une guerre de reconquête. Seul le camp de Kibeho,
alimenté en miliciens, a été laissé tel un abcès de fixation en
territoire « ennemi ». Un médecin militaire qui entendait exercer
son métier s’est fait rabrouer par un officier de Turquoise : « Tu
n’as pas encore compris que ce que nous faisions n’avait rien
d’humanitaire ? »
De même, l’examen détaillé du « sauvetage » des survivants
de Bisesero montre que ceux-ci ont été en fait abandonnés aux
assauts des miliciens durant trois jours. Un assaut dont un
certain nombre de témoins affirment qu’il aurait été favorisé par
les manœuvres de militaires français.
Examinant les responsabilités officielles dans la « mise entre
parenthèses du génocide », sa subordination à la guerre et aux
schémas ethnistes, la Commission a relevé les responsabilités
officielles et réelles du président Mitterrand, du chef d’État-major
l’amiral Lanxade, des généraux Quesnot et Huchon. Mais elle
°
$1
s’est aussi interrogée sur le rôle des généraux
Jeannou Lacaze et Jean Heinrich, anciens chefs
du service Action de la DGSE : le premier se trouvait
apparemment au côté du général Huchon à la Mission militaire
de la Coopération ; le second, Directeur du Renseignement
militaire, aurait fait plus que du renseignement selon un
document inédit.
Il a aussi été question du rôle de Jean-Christophe Mitterrand.
Un témoin, le journaliste Gaëtan Sebudandi, a expliqué
comment il avait découvert des liens d’affaires entre le fils de
François Mitterrand, le fils du président Habyarimana, JeanPierre, et l’homme d’affaires Félicien Kabuga - qui sera la
« trésorier » présumé du génocide -, dans une grande propriété
agricole près de la frontière ougandaise. Plusieurs autres
implications ont été évoquées, mais elles doivent, comme la
précédente, être vérifiées à partir des précisions fournies.
La Commission a achevé ses travaux avec la révélation par le
journaliste Mehdi Ba de l’existence d’une série de documents
er
accablants. Un seul exemple : le 1 septembre 1994, un
semestre après le début du génocide, une note interne au
ministère de la Coopération s’interrogeait sur l’éventuelle
fourniture de visas à une liste de 16 personnes, dont certains
des hauts responsables du génocide, pour « préparer
l’avenir »…
Un nouveau témoignage du Rwanda, celui d’une rescapée
du camp de Nyarushishi, a été projeté : elle a accusé des
militaires de l’opération Turquoise chargés de la garde du camp,
de multiples viols et d’avoir livré d’autres rescapés aux miliciens.
La Commission a entendu toute la semaine trop de témoignages
accablants : la vérité doit être faite à leur sujet.
La Commission d’enquête citoyenne a clôturé sa semaine de
travaux en présentant à la presse ses conclusions provisoires.
La Commission n’entend pas en rester là. Ses travaux seront
diffusés sous diverses formes (écrit, son, image), ils feront l’objet
d’un rapport, et pourront donner lieu à des « compléments
d’information ».
La Commission d’enquête citoyenne a été organisée par
plusieurs associations (Aircrige, la Cimade, l’Observatoire des
transferts d’armements et Survie). Elle a été présidée par le
juriste Géraud de la Pradelle. Y ont également participé le
docteur Annie Faure, l’avocat Bernard Jouanneau, la juriste
Rafaëlle Maison et l’historien Yves Ternon.
Documents inédits
Voici deux des documents confidentiels que le journaliste Mehdi Ba a pu
examiner et recopier et dont il a lu le contenu devant la Commission
d’enquête citoyenne le 26 mars :
Le Général de Division Huchon
Chef de la MMC
Paris, le 05 juillet 1994
MINCOOP
Mission Militaire de Coopération
N°002/87/MMC/CDT
Note
À l’attention de Monsieur le Ministre
Objet : Rwanda. Réévaluation de notre stratégie
[…]
5. En conclusion, j’insiste sur les trois piliers de notre réflexion pour le
Rwanda futur :
– La majorité populaire est hutue ;
– Le F.P.R. sera toujours notre adversaire (ennemi ?) car marxiste et
totalitaire, donc irrémédiablement opposé à notre culture démocratique
et humaniste ;
– Notre objectif politique pour le RWANDA futur intéresse directement
les responsables africains. Ils attendent, observent et jugent. Quel est
notre projet ?
[tampon + signature]
Notre commentaire : Le général Huchon était le maître d’œuvre de la
guerre de la France contre le FPR. L’allié de la France dans cette guerre
vient de commettre un génocide. Selon le général, la France doit
continuer, avec « la majorité populaire […] hutue », le conflit contre
l’adversaire « marxiste et totalitaire » (dirigé par un général formé aux
États-Unis !) pour rassurer les « responsables africains » amis de la
France. Manifestement, ces considérations l’emportent sur la
commission d’un génocide, un fait secondaire pour notre « culture
démocratique et humaniste ».
Ministère de la Coopération
Le Chargé de mission défense
er
Paris, le 1 septembre 1994
Note
À l’attention du Ministre
Objet : Rwanda. Demandes de visas émanant de l’ex-gouvernement.
Les anciens dirigeants rwandais du Zaïre souhaiteraient qu’un certain
nombre d’entre eux puissent bénéficier d’un visa à partir de Kinshasa,
afin de pouvoir circuler en Europe.
Une première liste de 16 personnes, ci-jointe, nous a été transmise.
Dans le but de préserver l’avenir, une suite favorable pourrait, peut-être,
dans un premier temps, être donnée à quelques-uns d’entre eux.
1– Bicamumpaka Jérôme
2– Ngirumpatse Mathieu
3– Kanyarushoke Claver
4– Bizimungu Augustin (Général Major)
5– Bizimana Jean-Damascène
6– Ntamabyariro Agnès
7– Karemera Edouard
8– Karwera Mutwe Sperancie
9– Kabiligi Gratien
10– Major Ntabakuze Aloys
11– Habimana Cyprien
12– Maître Mbonampeka
13– Gasana James
14– Mbangura Daniel
15– Colonel Ntiwirangabo
16– Murego Donat
Notre commentaire : Très impliqué dans la fourniture d’armes au camp
du génocide, le cabinet du ministre de la Coopération Michel Roussin lui
retransmet sans sourciller une demande de visas émanant du
gouvernement qui a administré le génocide (le Gouvernement intérimaire
rwandais, GIR). Celui qui écrit la note ne peut pas ne pas savoir qu’il y a
dans la liste annexée certains des membres du noyau dur du Hutu
Power génocidaire, tels Jérôme Bicamumpaka, ministre des Affaires
étrangères du GIR, Mathieu Ngirumpatse, secrétaire général du parti
d’Habyarimana, Augustin Bizimungu, chef de l’armée qui encadrait le
génocide et ses adjoints Gratien Kabiligi et Aloys Ntabakuze, etc. Ces
cinq personnes, plus le ministre Édouard Karemera ont été ou vont être
jugés par le Tribunal pénal international d’Arusha.
Extraits de l’audition de Gabriel Périès
Le lundi 22 mars 2004
Gabriel Périès : « Je suis enseignant-chercheur à l’université
d’Évry et j’ai réalisé une thèse de doctorat sur cette fameuse
doctrine dite de la “guerre révolutionnaire”, qui a émergé au sein
de l’armée française. Je m’y suis intéressé parce que je suis
latino-américaniste et ce sont surtout les doctrines latinoaméricaines qui ont été fortement influencées par l’armée
française. Disons que je le croyais, jusqu’au moment où je me
suis intéressé au cas rwandais.
Les hasards de l’existence m’ont amené à discuter avec
Patrick de Saint-Exupéry au moment où il revenait d’Argentine,
après être passé par le Rwanda. Il était bouleversé. Lorsqu’il m’a
expliqué ce qu’il avait vu au sein de l’opération Turquoise, j’ai été
fortement surpris de ce que j’entendais. […] Lorsque j’ai
commencé à regarder de près l’État rwandais, de son origine en
1959 jusqu’à la première attitude génocidaire de 1964, cela
correspondait à l’application de la doctrine militaire en question
$2
en Argentine, la première application de la
doctrine de la guerre révolutionnaire à l’étranger,
sur le territoire latino-américain. […] Il y avait des analogies, […]
un point commun : l’État se structurait d’une certaine façon. […]
Sur la période 1959-1964, […] l’État rwandais moderne […] disons le début de la Première République - […] présentait
comme caractéristique d’avoir été chapeauté par un officier
parachutiste belge [… le colonel Logiest]. Or les Belges
participaient aux travaux de l’École de Guerre de Paris pendant
la période d’élaboration de cette doctrine. […] Ils côtoyaient
d’ailleurs des officiers de toutes provenances, israéliens, latinoaméricains, yougoslaves, grecs, espagnols. Disons que la
professionnalité militaire était à l’œuvre. […]
Toute une série d’officiers […] argentins ont été formés à
l’École de Guerre française. Ils ont travaillé ensuite à l’École
militaire argentine avec des officiers français directement
intégrés aux états-majors argentins. L’État-major argentin, sous
la conduite des officiers français, a organisé à partir de 1959 la
territorialisation de l’armée argentine. C’est-à-dire l’organisation
de l’armée argentine en zones de compétences purement
militaires où le militaire en situation d’urgence se substitue à
l’autorité civile - dans une organisation très complexe de
hiérarchie parallèle, avec des officiers qui se mettent en parallèle
des structures civiles. Finalement, en situation, ils éliminent les
structures civiles et s’occupent de l’ensemble du territoire :
justice, organisation de l’armée, milice d’autodéfense, […] ce
qu’on revoit au Rwanda.
Le processus fondationnel de l’État rwandais suit cet
éclatement territorialiste, cette territorialisation des forces
armées, à un degré nettement supérieur que celui que vous
trouvez en Argentine […]. On va se retrouver, et c’est le politiste
qui parle, devant des structures très similaires, bien sûr sur une
surface très limitée au Rwanda, ce qui à mon avis va donner,
quand le processus se met en marche, un effet de déflagration
assez important.
L’établissement de cette doctrine passe essentiellement par
deux axes. Le premier, c’est la théorie de la hiérarchie parallèle
du colonel Lacheroy. Il écrit un article dès 1952-1953 en
Indochine sur le fait que le Viêt-minh possède une arme :
l’organisation. Ce n’est pas une arme lourde, mais c’est une
arme totale, qui comporte des réseaux de jeunesse et
l’organisation des enfants. Comme dit Lacheroy lui-même, “De la
naissance à la tombe (et pour les spécialistes du Rwanda, cela
évoque pas mal de choses), le jeune Vietnamien est pris dans
ce maillage d’organisations organisant une hiérarchie parallèle”.
Jeunesse, femmes, enfants, mobilisation pour le travail,
campagnes d’organisation de ce travail… tout cela est organisé
par une structure clandestine et Lacheroy finit par dire : “Il s’agit
donc d’une arme qui établit une dictature pure, dure et cruelle.”
Ce modèle de hiérarchie parallèle, avec territorialisation, contrôle
en surface, etc. va être appliqué en Algérie avec les effets qu’on
a connus, auxquels vont s’ajouter les hiérarchies des forces
armées elles-mêmes et […] tout un ensemble […] de structures
de contrôle de la population.
Ce contrôle des populations, de façon forte, ce n’est pas
l’œuvre de Lacheroy, mais de Trinquier. [Le colonel] Trinquier
pense qu’il faut établir un quadrillage très puissant au niveau
urbain et que ce quadrillage implique un contrôle chiffré de
chaque zone opérationnelle, allant pratiquement jusqu’à la
maison. J’ai été très surpris de voir qu’au Rwanda on retrouve
cette hiérarchie dans le rapport d’Alison Des Forges, […]
jusqu’au pâté de maisons. Cette organisation […] en damier,
ressemble beaucoup aux hameaux stratégiques que la France
avait commencé à établir [pendant la guerre d’Algérie] en déplaçant
les populations lors des plans Challe […] pour les isoler du FLNALN. À partir de ce moment-là, on pouvait contrôler les
populations dans trois types de camps différents, qui allaient
jusqu’à des camps d’interrogatoires très poussés et même
d’extermination. […]
Au Rwanda, [… vont se rajouter à] ce modèle […] de contrôle des
populations et d’embrigadement […] en damier […] par les
structures de l’État […] les structures du parti unique,
évidemment, avec ses propres systèmes de renseignement et
de diffusion, plus ou moins contrôlés en hiérarchie parallèle […]
par des anciens de l’armée, puis par des formateurs français qui
vont apporter leur doctrine […].
Des officiers rwandais […] sont venus à Paris en 1975 pour
réactiver la coopération militaire avec Valéry Giscard d’Estaing.
1974-1975, c’est le retour des officiers français en Argentine.
Giscard d’Estaing a été formé par le colonel Lacheroy lorsqu’il
était officier de réserve à l’École de Guerre. Avec Michel
Poniatowski… [entre autres]. Il sait très bien ce que toute une
génération d’officiers a reçu comme formation à l’époque. […]
Bien sûr, le général de Gaulle avait écarté ces officiers. L’on sait
le rôle un peu trouble qu’avait joué Giscard au sein des
gouvernements gaullistes, comme une sorte de sonnette de
l’OAS […]. C’est pour ça que […] je ne pense pas que ce soit
purement Mitterrand le factotum de cette histoire […].
Il y a une tradition dans l’État français. Cette tradition subit une
éclipse importante à partir de la dissuasion nucléaire, on se
débarrasse sur le territoire national de ces grands officiers qui
ont fait toutes les guerres [depuis 1939], on les envoie un peu à
droite et à gauche : en Afrique, en Amérique latine, aux ÉtatsUnis, en Asie du Sud-Est, là où on en a besoin. Ils ont du savoirfaire. Ça se paye bien et puis c’est quelque chose qui est
rentable d’un point de vue géopolitique. En Afrique, je crois qu’il
y a tout un axe Rwanda, Burundi, Congo-Brazzaville, Côte
d’Ivoire, que l’on voit aujourd’hui assez malmené, avec un
processus de fabrication des élites locales militaires qui continue
à exister. Et comme c’est le seule doctrine que possède l’armée
française, […] eh bien c’est ce que [les enseignants militaires
français] enseignent. […]
Il semblerait quand même qu’au Rwanda il n’y ait pas eu
besoin [… comme en Algérie de] ces structures qui faisaient
disparaître les gens pour avoir du renseignement. […] Le
maillage, le quadrillage est tellement serré. [… Pour] Lacheroy, ce
maillage et la hiérarchie parallèle fonctionnent “en double
comptabilité”. Dès qu’un élément étranger apparaît,
immédiatement on sait où il est, on le situe, parce qu’il y a une
structure sur place qui va prévenir la structure du renseignement
de la présence de ce corps étranger. Et d’après ce que j’ai lu de
ce qui s’est passé au moment du génocide, il y avait cette
structure là au Rwanda : on pouvait […] faire fonctionner
l’ennemi Tutsi comme le corps étranger dans le cadre d’une
comptabilité en partie double. […] Je ne pense pas que ça soit
forcément Mitterrand [le responsable du regain de ces doctrines
militaires]. Je pense que déjà sous le Giscardisme et ses affaires
africaines, il y avait une relance de ces doctrines. […] Bien que
M. de Villepin ait dit que les officiers français n’étaient pas […]
impliqués dans les dictatures latino-américaines, surtout les
dernières, j’ai le nom des officiers français qui étaient
directement intégrés à l’État-major argentin et à l’École de
Guerre argentine. La diplomatie essaie encore une fois de
minimiser les effets un peu pervers de ces coopérations. […] »
François-Xavier Verschave : « Vous avez travaillé sur des
textes, notamment sur ce qui était enseigné à Arzew pendant la
guerre d’Algérie - la doctrine en question - et vous citez un
passage qui m’a paru tout à fait éclairant dans cet enseignement
courant de l’armée française, c’était l’usage de la peur, voire de
la panique pour le contrôle des populations. Est-ce que vous
pouvez nous en dire un peu plus ? »
GP : « C’est l’école du colonel Lacheroy. Il va y avoir deux
écoles de la lutte anti-guérilla et de l’organisation de ce qui va
devenir le pouvoir de facto des officiers supérieurs français en
Algérie, surtout dans la période Salan. Ce dernier est un
colonial, un “Indochinois” comme on dit. Il a remporté des
batailles importantes pendant la guerre d’Indochine et il a un lien
très étroit […] avec le général de Lattre et le colonel Beaufre.
Lacheroy [se situe dans cette mouvance prestigieuse et] on lui donne
la possibilité d’organiser une école, le CIPCG d’Arzew, Centre
d’instruction pacification et de contre guérilla. Là, dans une base
amphibie […] on donne des cours à des officiers, des capitaines,
°
$3
des commandants, c’est-à-dire ceux qui seront
colonels plus tard [… et formeront à leur tour des
officiers] pour le Rwanda.
Il s’agit de cours d’action psychologique (de la simple
propagande où on s’adresse aux populations amies et neutres),
et de cours de guerre psychologique, où l’on s’adresse aux
neutres en voie de basculement et à l’ennemi, où l’on provoque
des situations particulières pour favoriser l’adhésion des
populations aux projets politiques. Un de ces instruments de
guerre psychologique, c’est la terreur de masse qui est
répertoriée comme moyen. On appelle ça “erreur sociologique”,
et ce sera appliqué en Argentine. On cible par profession, par
zone géographique, par représentant, on cible et on crée un
choc, en règle générale par la disparition, par des corps mutilés
retrouvés, par des manipulations complexes, un choc dans la
population, qui est tétanisée. Parce que, comme ces cours le
laissent dire, la peur fait fuir, la peur paralyse et maintient en
place ; et comme le dit Lacheroy, lorsque l’on tient un récipient,
on peut verser ce que l’on veut dedans. C’est la métaphore de
l’homme récipient : lorsqu’il est saisi par la peur, on le tient bien
dans le cadre d’une hiérarchie parallèle, on induit de la terreur
dedans, la personne se vide et on peut verser le message qu’on
veut à l’intérieur. La Radio des Mille collines ressemble
beaucoup à cela.
Par ailleurs, l’image du cancrelat reprend celle qui avait été
èmes
diffusée par les 5
Bureaux, une hiérarchies intégrée à l’Étatmajor qui va organiser la propagande et ce genre de
manipulations. Cela consiste à montrer un fellagha sous la figure
d’un cancrelat, d’une sauterelle bizarre en disant : “Voilà, c’est
un monstre, il faut l’écraser.” C’est un criquet, un cancrelat, des
mouches aussi qui sont collées sur du sang séché, ou des loups.
Je ne sais pas si la métaphore a été employée au Rwanda, en
tous cas celle du cancrelat, de l’insecte, c’est clair. Dès lors, tout
est permis.
Ces pratiques renvoient au discours du général de Lattre et du
colonel Beaufre au moment où on a inauguré l’École de Guerre
en France. C’est un discours de 1946-1947. Nous sommes
encore sous l’ébriété de la résistance et de la joie de la liberté
découverte, redécouverte. Les officiers supérieurs de Lattre et
Beaufre, principalement, disent qu’ils ont perdu la guerre parce
qu’il n’y avait aucune doctrine, que l’on doit recomposer l’armée un peu délégitimée comme structure d’État du fait de la
collaboration d’une partie importante de ses membres - […] et
qu’on va chercher une nouvelle doctrine. La nouvelle doctrine
qu’on propose à la réflexion, c’est la doctrine de la “guerre totale”
de Ludendorf. Une doctrine qui a comme particularité d’être
violemment antisémite, évidemment, et de mener à la
catastrophe, à la destruction de l’État du fait qu’elle développe
un niveau de violence énorme en traquant “l’ennemi de
l’intérieur” : les communistes, les socialistes, les anarchistes, etc.
tout le monde y passe, mais en même temps les catholiques,
bref tout ce qui n’est pas pur, purement allemand.
Sa base, sa cohérence, c’est éviter que l’ennemi n’attaque le
front intérieur. Pour cela, il faut créer une cohésion animique du
peuple avec son chef, qui est le chef de guerre. Or l’instrument
qui va créer cette cohésion animique, c’est la terreur de masse.
C’est par la terreur que l’on crée la cohésion de l’État - [… avec
parfois des] périodes de latence entre les phases de
déclenchement de la violence d’État totale, où il faut remettre les
choses en place pour après repartir de plus belle. Et
recommencer la cohésion animique du chef avec son peuple.
[…]
La doctrine dite de la guerre révolutionnaire […] concerne
essentiellement la cohésion du front intérieur face à une
agression extérieure. Mais en même temps, c’est un moyen de
créer un État nouveau, de créer une structure de domination
nouvelle, “révolutionnaire” justement (mais avec des guillemets),
de relancer la cohésion de la société en cas de guerre civile. […]
Le Rwanda, c’est une citadelle avancée du dispositif du précarré français dans la région. Il a une fonction stratégique : la
preuve c’est que, quand ça a claqué, tout l’axe français et belge
a explosé, c’est-à-dire qu’il y a eu un jeu de dominos, du fait que
les structures d’État ont toutes fonctionné sous ce système-là.
J’ai été surpris au Zaïre de voir que M. Mobutu disait que le Parti
doit organiser la vie du citoyen congolais, zaïrois, depuis la
naissance jusqu’à sa mort. C’est la phrase de Lacheroy ! […] »
FXV : « […] Je signale simplement au passage que Jeannou
Lacaze était un personnage central de la guerre d’Algérie et qu’il
était le conseiller de Mobutu […]. Une deuxième question : dans
vos recherches, vous montrez que la transmission de cette
doctrine se situe dans un cadre tout à fait amoral ; il s’agit de
professionnels, ces professionnels veulent avoir la meilleure
doctrine de guerre possible pour faire face à certaines situations.
Ils sont dans une positon de concurrence/complicité/rivalité avec
les théoriciens des autres armées du monde, ils n’hésitent pas à
emprunter à l’ennemi, que ce soit Ho-Chi-Minh, Goebbels ou
d’autres, ses meilleures “armes” ; avec tout cela, ils constituent
une espèce de package, un ensemble doctrinal que, par la suite,
ils peuvent avoir envie d’exporter. De même qu’on exporte le
hardware de la dissuasion nucléaire, on peut aussi vouloir se
situer comme les meilleurs dans l’exportation d’un savoir-faire à
la pointe des mécanismes de la guerre moderne, où l’objectif est
de contrôler une population. Est-ce que vous pouvez nous en
dire plus sur ce processus, qu’on pourrait dire cynique, mais qui
n’est pas perçu comme tel du point de vue de ceux qui
l’enseignent (il s’agit simplement pour eux d’être les meilleurs
dans leur domaine) ? »
GP : « Je crois que c’est là la grande difficulté, il faut suspendre
son jugement comme on dit, être prudent sur les anathèmes. Ce
serait trop facile de faire le jeu des Victoriens de Foucault par
rapport à la sexualité, de se voiler la face. On paie nos impôts
aussi, donc on est tous un peu responsables de ce qu’on fait.
Ces doctrines militaires sont des technologies, qui passent par le
savoir-faire organisationnel, par la connaissance - le savoir-faire
colonial, la connaissance des populations, de leur
fonctionnement, de leurs croyances. Toute une flopée de
sociologues ou d’anthropologues coloniaux ont un savoir-faire
énorme : un homme comme Servier, sera le créateur des harka
en Algérie, il est un superbe directeur du CNRS. Il faut bien se
rendre compte qu’on a à faire à des savoir-faire, avec un marché
international. Les Britanniques, par exemple, ont une doctrine
similaire qui s’appelle le DWEC (District War Executive Council),
une structure semi-clandestine qui va à un moment s’appliquer
sur la partie défaillante d’un État, en général l’exécutif,
évidemment. Ils vont l’appliquer en Malaisie, par exemple, et
cela va fortement influencer tous les officiers français qui ont été
leurs élèves, comme Aussaresses […].
Les Français ont leur propre théorie, c’est l’École dite de la
“guerre révolutionnaire”, […] qui produit ses systèmes de
dictature à la clé, si vous voulez, des structures politico-militaires
qui induisent des comportements très violents face à un certain
niveau de violence, à un ennemi déjà fortement armé, capable
de créer des mouvements et de mobiliser des armements lourds
comme c’était le cas du FPR. Ce genre de situation déclenche
ces appareils-là.
Les Américains ont une autre doctrine, transmise à l’armée
turque par exemple […] : on va taper par exemple à coup de
canons sciés dans une population qui est en train de défiler. Les
Français ne font pas ça, les Français réagissent à un niveau
supérieur, lorsque la violence est déjà organisée de l’autre côté,
lorsqu’il y a des mouvements de troupes, déjà des groupes
armés. […] Patrick de Saint Exupéry a tout à fait raison de mettre
l’accent sur ce fait que le FPR représente un risque politicomilitaire pour l’État rwandais dans la logique qui est la sienne. La
partie obscure de cet État va s’organiser d’un coup, dans une
période très brève : […] là on a affaire à une organisation qui est
vraiment une organisation clés en mains. […] »
Emmanuel Cattier : « Cette technologie est “vendue” clés en
mains, et l’on a vu à quel point la France est liée à ce qui se
passe au Rwanda. Est-ce que le génocide est le fruit induit par
cette technologie - comme dirait Gandhi, “la fin est dans les
moyens comme l’arbre est dans la semence” - ou est-ce qu’il y a
$4
volonté dans cette technologie d’accomplir un
génocide ? »
GP : « C’est une question très importante. Les Argentins ont
parlé pour leur propre histoire de “génocide”. Ils ont la sensation
d’avoir été “génocidés”. C’est-à-dire qu’on a sciemment calibré
un type d’ennemi auquel on n’a laissé aucun répit existentiel : la
victoire militaire et politico-militaire passe par la destruction
existentielle de l’ennemi, il n’y a pas de prisonniers là dedans.
On est dans la “guerre totale”, qui est sans doute une des
ème
doctrines les plus terribles du XX
siècle, qui sera à l’origine de
l’opération Barbarossa de Hitler contre l’URSS, toutes ces
horreurs que l’Occident a créées. En 1941, ce sont les
Allemands, et nous on va reprendre ça dès 1946. Cela pose un
problème.
D’un autre côté, est-ce que ce genre de doctrine contient à
l’intérieur un processus génocidaire ? Ça contient une
destruction de l’État, un éclatement des structures de l’État. Le
système de hiérarchie parallèle va se superposer, dans un climat
de telle violence que ça ne peut que détruire toutes les
structures, y compris les structures administratives, y compris
l’organisation de la santé. Tout le monde y participe, tout le
monde est impliqué. Après, il n’y a plus de légitimité possible,
parce qu’à un moment cette doctrine-là détruit l’État. On a à faire
à un vide, et ensuite il est très dur de restructurer. Je pense que
les Rwandais le ressentent. Voyez actuellement ce qui se passe
au Congo ex-Zaïre. […] Regardez l’état de déliquescence
progressive de l’État de Côte d’Ivoire, où il y a une partition de
fait, où une espèce d’anarchie s’installe à la tête de l’État.
On a parlé d’anarchie militaire, parfois, pour l’application de
cette doctrine-là. […] Le système gère une telle violence que
l’appareil de légitimation disparaît, il n’y a plus de légitimité, le
seul moyen c’est de maintenir la pression tout le temps. Et là des
tendances se créent : il y a ceux qui veulent aller jusqu’au bout,
d’autres qui commencent à se dire “on va terminer devant un
nouveau tribunal pénal international. Il faut faire attention, il faut
préparer une sortie politique”. De nouveau, on peut avoir des
processus de guerre civile entre les tendances. Cela peut de
nouveau restructurer l’État, l’État déjà en guerre totale. Sauf qu’à
un moment les populations ne tiennent plus le choc. […] J’ai lu
quelques articles sur l’état psychologique des Rwandais, des
femmes, des enfants. Ils sont brisés. Il y en a au moins pour
deux ou trois générations pour restructurer une société plus ou
moins heureuse.
Est-ce que réellement, à l’intérieur de cette doctrine, il y a
cette volonté de génocide ? Je ne crois pas que ce soit une
volonté de génocide stricto sensu ; je crois qu’il y a volonté
d’élimination, d’éradication de l’ennemi. Mais l’énergie humaine
peut être tellement forte dans ces moments là… Dans la période
1958-1959, les militaires posent dans leurs revues la question :
“Poignard ou bombe atomique ?”. Le résultat est le même, disent
certains. C’est-à-dire que l’on peut, à travers le terrorisme, la
terreur de masse, l’utilisation de la machette, éliminer plus de
gens qu’à Hiroshima. Le Rwanda est encore une fois
exemplaire. Terriblement exemplaire. C’est effrayant, cette
capacité d’organiser un génocide en trois ou quatre mois, c’est
incroyable. »
FXV : « L’expression “ennemi intérieur”, qui sera employée dans
les premières consignes à l’origine du génocide au Rwanda,
figure-t-elle dans les travaux de la doctrine française ? »
GP : « Oui, tout à fait. »
Sharon Courtoux : « Quelles sont les traces indélébiles de la
transmission de tout ce matériel inappréciable entre la France et
le Rwanda ? »
GP : « C’est l’organisation parcellaire de l’État. C’est-à-dire la
territorialisation des forces de répression. »
SC : « Parce qu’il se peut très bien qu’on réponde : “Mais ils sont
assez grands pour l’inventer tout seuls”. »
GP : « […] N’importe qui peut faire son territoire. Mais créer un
territoire avec plusieurs systèmes répressifs, organisés,
répertoriés avec entrées et sorties contrôlées en quadrillage…
[…] La base de cette doctrine là, c’est ce qu’on appelle la
territorialisation des forces armées et de tout ce qui tourne
autour. C’est-à-dire de ces hiérarchies parallèles, de contrôle, de
mise sous tutelle de tel endroit, de la population, ce sont les
villages de regroupement, des villages spécialement affectés à
telles ou telles personnes, aux Tutsi, etc. Un système où, à
l’échelon le plus bas, un chef va contrôler dix maisons, un
système [… où] tout est contrôlé. Si vous donnez un cure-dent à
quelqu’un, il vous crèvera l’œil si on en donne l’ordre. C’est ce
qui s’est passé. »
FXV : « Comment ces doctrines militaires qui se sont élaborées
fortement dans les années 1950, se sont-elles transmises,
perpétuées au sein de l’armée française, au point de devenir,
comme le dit Saint-Exupéry, la pierre philosophale, et d’être
appliquées jusqu’à l’extrême au Rwanda ? »
GP : « Lorsque je faisais mes recherches, j’ai pris contact avec
des officiers qui partaient pour l’école militaire de Bouaké en
Côte d’Ivoire. Eh bien, ils partaient avec les cours de Lacheroy
sous le bras. D’époque. […] Donc il y a une perpétuation. C’est
une tradition. C’est un savoir-faire qu’on va retrouver jusqu’en
1983 en Argentine, qu’on va retrouver ailleurs. Le problème,
c’est de savoir ce que peut offrir l’armée française avec son
savoir-faire, ses traditions, si on ne lui dit pas un jour : “Ça il ne
faut pas le faire”. »
Notre commentaire : Ce qui a motivé l’audition de Gabriel Périès par la
Commission d’enquête citoyenne, c’est la correspondance entre ses
travaux et les confidences d’officiers français recueillies par Patrick de
Saint-Exupéry. Seule la multiplication de tels aveux permettra de
comprendre comment d’anciennes techniques de manipulation ont viré
au cauchemar.
La thèse de doctorat de Gabriel Périès devrait prochainement devenir un
livre. Inutile d’insister sur l’importance des relations entre guerre et
génocide (les génocides ont lieu souvent dans un contexte de guerre),
ainsi qu’entre doctrines de guerre et génocide (il y a des méthodes
radicales de “neutraliser” l’ennemi). Si une propagande sophistiquée
parvient à diaboliser ou animaliser un ennemi ciblé, il lui reste peu de
chances.
L’intérêt de ces considérations déborde le seul cas rwandais, puisque
l’instrumentalisation de l’ethnicité est l’une des “armes” favorites des
troupes coloniales, devenues régiments d’infanterie de marine, qui ont
transmis leur savoir-faire dans toute l’Afrique francophone et y sont
encore présentes. Il serait temps aussi que les militants des droits de
l’Homme s’intéressent aux contenus des enseignements de l’École de
Guerre…
Témoignages filmés au Rwanda
Avertissement : au nom de la Commission d’enquête citoyenne,
le cinéaste Georges Kapler est allé au Rwanda de mi-février à
mi-mars 1994 enregistrer plus d’une dizaine de témoignages de
rescapés et de miliciens ayant avoué leurs crimes. Ceux-ci
allèguent d’une sorte de partage des tâches concerté dans le
Sud-Ouest du Rwanda, lors de l’opération Turquoise, entre
certains militaires français et des miliciens. Pris isolément, les
témoignages de ces derniers nécessitent une grande prudence.
Même le récit des rescapés n’est pas a priori paroles d’évangile.
Il faut se souvenir cependant qu’ils disaient déjà ce genre de
choses dès l’été 1994, mais que peu de monde s’intéressait
alors à ce qu’ils racontaient. La convergence des récits des
miliciens et des rescapés est si forte, les accusations sont si
graves, que des enquêtes approfondies sont devenues
inévitables, de la part des médias et de la justice.
À la prison de Cyangugu : Jean Bosco Habimana
« Nous avons donc rassemblé les Interahamwe et sommes monté
à Nyarushishi et nous avons encerclé le camp. Nous venions de
l’encercler lorsque est arrivé un Français, j’ignore si c’était le
supérieur des autres, mais il nous a dit : “Étant donné que ces
gens sont si nombreux rassemblés ici, les satellites ont dû les
photographier, la communauté internationale risque de les avoir
repérés, vous ne pouvez plus les tuer ici. Par contre, tous ceux qui
se cachent, vous pouvez les débusquer et les liquider”. En
redescendant, nous brûlions et détruisions systématiquement les
maisons qui n’avaient pas encore été touchées.
Lorsque nous en croisions un qui avait un nez un
peu long, nous le tuions sans même vérifier son identité, “même le
Français a signé ta mort” disions-nous. C’est ce que nous disions
partout, que même le Français nous avait accordé la licence de
tuer.
Avant de quitter Nyarushishi, les Français nous avaient donné des
grenades et des rations de combat. Nous sommes redescendus
en mangeant et dans la gaieté. Les faits continuaient. Nous, à la
frontière, nous continuions à tuer les gens et les jetions dans le lac
Kivu. Sous les yeux des Français bien sûr ! À un moment, les
Français nous ont dit : “Vous autres Rwandais hutu n’êtes pas
intelligents. Vous tuez les gens et les jetez dans l’eau sans rien
faire d’autre ! Ignorez-vous qu’ils finiront par remonter à la surface
et qu’ils vont être vus par des satellites. Vous ne savez vraiment
rien !” C’est les Français qui nous ont appris à ouvrir le ventre
après avoir tué et jeter le corps à l’eau sans qu’il ne risque de
remonter à la surface. Nous l’avons appris et avons commencé à
l’appliquer. [...] »
« Franchement, s’ils étaient venus pour sauver les gens, ils ne
nous auraient pas laissé continuer à tuer les Tutsi devant eux, et
encore moins nous donner une partie du matériel que nous
employions. [...] »
« Nous avons fait des barrières avec des arbres. Là aussi, les
Français nous l’ont reproché car elles sont repérables par les
satellites et cela nous dénoncerait. Il nous ont conseillé de les
enlever et de nous mettre sur les côtés pour tout surveiller nousmêmes. Nous avons enlevé les troncs d’arbres qui coupaient la
route et avons gardé l’œil en restant sur le côté. Ils nous ont
expliqué qu’avec la surveillance de la communauté internationale,
si les satellites voyaient les barrages, ça serait du plus mauvais
effet, ils nous ont donc conseillé de surveiller la route nousmêmes, sans barrières. [...] »
« Je peux affirmer que franchement, pour que les Tutsi de
Bisesero aient pu être tués au point où ils l’ont été, c’était surtout
dû aux Français. Parce qu’au moment où les Français racontaient
qu’ils allaient sauver, soi disant, les Tutsi de Bisesero, ils se sont
fait accompagner, à leur demande, par les Interahamwe d’un
certain Yusufu de Bugarama. Ils y sont donc allés avec ces
Interahamwe et Yusufu et un certain Barageza Édouard et
d’autres gens de Bugarama. Cela s’est fait en plein jour, les
Interahamwe sont partis dans des bus, entre autres avec les
Français qui les protégeaient. [...] Ceux qui sont allés à Bisesero –
moi je n’y étais pas – sont rentrés en chantant leurs hauts faits
comme quoi ils avaient exterminé les Tutsi de Bisesero, qu’ils les
avaient bien tirés au fusil. Dans ce cas, on ne peut pas dire que
les Français soient allés à Bisesero pour sauver les Tutsi mais
plutôt pour les exterminer. »
À la prison de Cyangugu : Ahmed Bizimana
« Nous sommes rentrés le soir avec deux Français qui nous ont
accompagnés jusqu’au pont marquant la frontière. Il avait été
décidé qu’ils entreraient le lendemain. Mais ils n’ont pas attendu le
lendemain, ils sont rentrés dans la nuit, vers 8 heures du soir,
masqués avec des tricots Ninja sur le visage ! C’est des espèces
de tricots noirs qui couvrent le visage avec des trous pour les yeux
et la bouche. [... Les Français] sont entrés la nuit par le pont avec
leurs jeeps et leur matériel. Ils disaient qu’il n’y avait plus de
matériel de travail. Ils nous ont approvisionnés en fusils,
munitions, grenades et tout le reste. Ils se sont divisés en petits
groupes et se sont mis à rechercher les survivants tutsi. Quand ils
en trouvaient, ils leur disaient qu’ils venaient les sauver, alors que
c’était un piège. Ils arrivaient, les rassuraient en leur disant qu’il
n’y avait plus rien à craindre, qu’il n’y avait plus de problèmes. Ils
repartaient et donnaient le signal en tirant en l’air. Nous
comprenions donc que les Français partaient et les Interahamwe
se mettaient en route pour aller tuer ces gens. [...] C’est les
Français qui tiraient en l’air. »
« C’était un accord bien entendu entre nous et les Français. De
toute façon, ils avaient la capacité de nous arrêter s’ils l’avaient
voulu. Nous n’avions plus rien pour nous défendre. Et de leur
’!
!" #
’
côté, les Tutsi se défendaient autant qu’ils le pouvaient, à coups
de cailloux et autres projectiles. D’avril à juin, ils avaient repris
courage. Quand les Français sont arrivés, ils ont cru que les
Français allaient les sauver et en fait les Français les ont trahis.
Quand ils arrivaient près de leurs cachettes, ils mettaient leurs
cagoules, ils ne voulaient pas être reconnus. »
« Pourquoi je dis que certains Tutsi avaient repris courage ? Je le
dis parce que c’est le cas. Ils espéraient qu’ils n’allaient plus
mourir. Ici à Cyangugu, le major Cyiza les avait protégés. Mais
lorsque les Français sont arrivés, ils nous ont distribué du matériel
pour pouvoir tuer ceux qui avaient échappé à la mort. »
« Nous autres avons trouvé la force et la manière de tuer ceux qui
avaient échappé à la mort. À l’arrivée des Français, nous les
avons accueillis comme nos alliés de toujours que nous
connaissions vraiment bien. C’est vrai, ils nous l’ont prouvé, ils ne
nous ont jamais rien interdit sur ce point. Eux, ils étaient contents
de nous et n’ont jamais rien fait pour entraver le travail de ceux qui
faisaient tout ça. Qui était l’ennemi ? Eux aussi savaient que
l’ennemi était le Tutsi. [...] À ce moment-là les Tutsi avaient faim,
certains avaient passé beaucoup de jours sans rien manger, en
se cachant dans la brousse... Les Français avaient des biscuits
enrichis, des conserves. Au lieu de les donner à ces gens
affamés, non, ils les donnaient aux Hutu et aux Interahamwe.
Lorsqu’ils quittaient les lieux, ils tiraient en l’air, c’était le signal qui
nous laissait le champ libre pour les tuer. »
« Un exemple que je peux donner, vous voyez, la première jeep
qui est arrivée à Mibilizi, le premier coup de frein c’est Mibilizi,
c’est là où les premiers Français se sont arrêtés. Il y avait des
Tutsi qui y avaient survécu. [...] Lorsque les Français ont quitté
Mibilizi pour retourner à Kamembe, ces gens ont été tués
immédiatement. [...] Là, il y restait presque 3 000 personnes, elles
furent toutes tuées. »
« À cette époque, il y avait beaucoup de cadavres dans le pays,
c’est encore une fois les Français qui nous ont conseillé de jeter
les corps dans l’eau ou de les enterrer au lieu de les laisser au vu
et au su de tout le monde. À cette époque, les gens étaient tués et
abandonnés sur place. C’était gênant de laisser les corps
apparents, les Français nous ont demandé que nous les
enterrions ou les jetions dans l’eau. Nous les jetions dans la
Rusizi. [...] »
« Sur la colline de Bisesero, il y avait beaucoup de Tutsi. Il y avait
eu beaucoup d’attaques depuis le 15 avril. Ils ont été souvent
attaqués, mais ils avaient réussi à se défendre tant bien que mal.
Mais quand les Français sont arrivés, ils ont recommencé leur
ruse : ils ont appelé les Tutsi qui étaient cachés en leur promettant
protection. Une fois que les Tutsi étaient réunis, ils ont
immédiatement donné l’ordre et on a tué tous les survivants. [...] »
« Moi, je suis allé vers Kibuye dans le cadre des renforts que nous
apportions : des fusils, des grenades et des Interahamwe armés
de gourdins et autres. On est allé jusqu’à Bisesero, là nous avons
été accueillis par Obed Ruzindana et Clément Kayishema, les
responsables de la région venus de Kibuye pour nous accueillir. »
« Au mois de juin à l’arrivée des Français, il y avait déjà eu
l’attaque du 15 avril et il y a eu la deuxième a leur arrivée parce
qu’ils ont réalisé que les Tutsi étaient encore nombreux, ils
n’étaient pas morts. Ils n’ont pas voulu qu’on y aille
immédiatement. [...] Nous sommes arrivés après les Français, ils
avaient fait le regroupement des gens, et ils ont discuté avec nos
responsables. [...] Ils étaient là, je me souviens d’un hélicoptère
muni d’une mitrailleuse. Ils ont laissé le champ libre aux tueurs et
sont repartis. L’hélicoptère est parti et c’est Ruzindana qui a
donné l’ordre d’en finir, nous avions tout ce qu’il fallait pour le
faire. C’est Yusufu qui a mis ses gars de Bisesero pour terminer le
travail et voilà. [...] »
« C’est à Yusufu qu’ils envoyaient les messages. Il est de ma
famille, ma famille proche, c’est mon oncle paternel et mon
parrain. Nous nous rendions par là à l’appel des Français. C’est
eux qui avaient les infos sur les survivants et tout le reste. [...] »
« Sur la plus haute colline […] une grosse malle [...] avait été
amenée immédiatement par hélicoptère. Il y avait dedans des
roquettes que l’on tirait sur les collines et qui brûlaient les gens.
°
$
[...] Les Français les ont données aux Interahamwe
[... qui] tiraient sur la plus haute colline de Bisesero.
[...] »
« Les militaires français, là où ils ont été les plus pourris, ils
prenaient des filles rescapées et les forçaient à devenir leur
femme. Ils les prenaient dans les camps et faisaient d’elles ce
qu’ils voulaient. [...] »
« Au moment de fuir au Zaïre, c’est les Français qui ont demandé
aux gens de fuir. Ils ont occupé les postes frontières et ont
demandé à la population de fuir comme quoi les Inyenzi [les
“cafards”, désignation du FPR et des Tutsi en général] allaient tous les
tuer. [...] »
« Les Français venaient pour accomplir ce qui avait été prévu en
accord avec Habyarimana, même si celui-ci était mort. »
« Ils n’ont porté aucune assistance aux victimes. Si c’est ce qu’ils
prétendent, qu’ils nous montrent alors un seul tueur qui ait été
arrêté par eux. Ils ont peut-être tué un a cinq Interahamwe. Si
c’était ça l’objectif, pourquoi n’ont-ils pas tué Munyakazi par
exemple, lui qui commandait un bataillon entier de tueurs ? [...]
Yusufu qui nous commandait, pourquoi ne l’ont-ils pas arrêté ? »
À la prison de Cyangugu : Aloys Kanyemera
« Les Interahamwe tuaient les gens en leur présence, et eux ne
faisaient rien. Les Français eux-mêmes battaient des gens. Si par
exemple certains d’entre nous sortaient pour aller chercher du
bois de chauffage, les Français refusaient de leur ouvrir la
barrière, et les Interahamwe s’en saisissaient aux yeux des
Français, les emmenaient pour aller les tuer. »
« Autre chose, les bien publics (hôpitaux, électricité et autre) ont
été détruits en leur présence, ils n’ont rien fait pour l’empêcher. Ils
encourageaient les gens à fuir en racontant que les Inkotanyi [le
FPR] venaient et tuaient tout sur leur passage. Ils leur faisaient ce
signe (il fait le geste de se trancher la gorge) pour leur signifier
que les Inkotanyi allaient les tuer lorsqu’ils arriveraient, ils leur
faisaient signe car beaucoup ne parlaient pas français. Ils leur
demandaient d’activer les travaux de destruction et de pillage. Ils
faisaient le signe de trancher la tête avec une main, en disant
“Inkotanyi” pour signifier qu’ils allaient les tuer. »
À Gashirabgoba : Conscessa Masabyimana
« Les blancs de la Croix-Rouge nous ont donc conduit à
Nyarushishi. [...] À un moment, les Français sont arrivés [... et
contrôlaient] une barrière. Mais ils s’entendaient avec les
Interahamwe conduits par un certain Bandetse, qui est originaire
d’ici, tout près, à Nyakarenge. »
« Les Interahamwe discutaient avec les Français et les Français
nous disaient de les suivre pour aller nous donner de la viande. Ils
nous avaient trouvé une vache à manger, prise sur la colline. Ils
prenaient alors certains d’entre nous avec lesquels ils partaient.
Au fait, arrivés à la barrière, ils les livraient aux Interahamwe et ils
ne revenaient plus jamais. Nous les attendions avec la part de la
viande promise, en vain. »
« Il est arrivé un moment où les Français ont développé une sale
habitude : ils venaient et abusaient des filles, moi-même j’ai été
forcée par eux, ils m’ont prise par la force. Par après, ils ont tué un
garçon qui s’appelait Gilles. Ils l’avaient pris dans le camp et
l’avaient emmené avec eux pour aller travailler dans leurs tentes
plus loin. [...] »
« À un moment, ils sont venus demander aux gens de sortir du
camp pour aller chercher du bois de chauffage, en leur promettant
d’assurer leur sécurité. [...] Lorsqu’ils avaient franchi la barrière, les
Français la refermaient. Nous attendions et finissions par leur
demander pourquoi fermer la barrière avant le retour des nôtres ?
Ils nous rétorquaient qu’ils n’avaient pas voulu rentrer au moment
où ils leur avaient ouvert la barrière. Nous continuions à attendre.
Alors, désespérés, nous retournions demander aux Français qui
finissaient par nous répondre que le groupe était tombé sur les
Interahamwe de Bandetse qui les avaient tués. Oui, nous les
perdions ainsi. »
« Ils venaient et nous proposaient de les suivre pour recevoir du
riz et des lentilles. Nous y allions et arrivées là bas, ils nous
prenaient de force, dans leurs tentes ou parfois même dans la
forêt, à côté. »
« [Aviez-vous peur en vous y rendant ?] Pas tant que ça, c’était mourir
ici ou là-bas de toute façon. La plupart du temps, nous avions faim
et nous disions : “Allons-y, prenons la nourriture pour la rapporter
au camp”. Mais lorsque nous arrivions là, ils nous forçaient [...].
C’était habituel. [...] »
« J’ai parlé du fait que les Français entraient dans le camp et
faisaient sortir les gens du camp en leur promettant qu’ils venaient
les chercher pour s’occuper d’un bœuf que eux, ils avaient pris le
soin de nous acheter et que des hommes et jeunes gens devaient
partir le dépecer et ramener la viande. »
« À mon avis, les Français étaient là dans le but de nous tuer. Ils
ne manifestaient jamais de compassion envers nous, ils
n’essayaient jamais de nous rassurer, de nous dire de tenir bon,
qu’ils allaient empêcher que l’on continue à nous tuer. Rien de
tout cela. Bien au contraire, on avait l’impression qu’ils en avaient
contre nous. »
« Ils nous disaient que certains des leurs avaient été tués par les
Inkotanyi à Kigali. »
Innocent Habimana Gisama
« Les Français sont arrivés le 27 juin. Nous étions restés peu
nombreux, environ 5 ou 6 000 rescapés. La plupart étaient
blessés et nous étions tous affaiblis. À leur arrivée, je n’avais plus
qu’un seul membre de ma famille, c’est un oncle qui s’appelle
Naasson, il ne reste plus que lui et moi parmi les descendants de
mon grand-père. C’est après que j’ai appris qu’il me restait encore
une sœur et un cousin germain, ils s’étaient cachés et j’expliquerai
après comment cela c’est passé. »
« Les Français sont arrivés par hélicoptère accompagnés
d’Interahamwe, habillés avec des vêtements de la Croix-Rouge,
pour nous faire croire qu’ils étaient des gens de la Croix-Rouge.
Ce sont eux qui nous appelaient par microphone en nous
demandant de nous montrer et de sortir de nos cachettes – on se
cachait dans les trous des mines qui sont à Bisesero. Ils nous
disaient qu’il fallait qu’on se montre parce qu’ils venaient nous
sauver, qu’ils avaient l’intention de nous transporter à l’abri, dans
les zones occupées par le Front Patriotique, là où il n’y avait
aucun risque d’être tués. »
« Certains sont venus par hélicoptère avec les Français. Il y avait
entre autres trois hélicoptères, trois que j’ai vu de mes propres
yeux. Les autres sont arrivés par Jeep. Il y en avait 3, je n’en ai
pas vu d’autre. C’étaient des Jeep de Français, avec des
Interahamwe qui étaient déguisés avec des vêtements de la
Croix-Rouge. C’était une ruse pour qu’on ne les reconnaisse pas,
ils étaient avec quelques militaires dans les Jeep. »
« Si je prends ceux qui sont arrivés par hélicoptère et ceux qui
sont arrivés par la terre, ils ont utilisé le microphone pour nous dire
qu’ils venaient pour nous sauver, que c’était l’occasion que leur
donnaient les Français de nous sauver. “Montrez-vous pour que
les Français puissent vous mettre en sécurité”. Ils nous parlaient
en kinyarwanda car les Français ne le parlent pas. »
« Parmi nous, il y avait nos dirigeants, on ne voulait rien faire sans
les consulter, ils ont commencé par refuser la proposition parce
qu’ils croyaient que c’était un mensonge. Les hélicoptères sont
arrivés vers 9-10 heures ; à 12-13 heures, les hélicoptères étaient
encore là, il nous semblait que les Français venaient nous sauver,
sauf que ça s’est révélé faux. Ils nous lançaient des rations de
combat, ils nous invitaient à manger et il nous donnaient de l’eau
à boire. Ils nous rassuraient : “Montrez-vous, plus personne ne
sera tué”. »
« C’est après que tout le monde s’est montré et qu’ils se sont
rendu compte que nous étions nombreux, plus nombreux que ce
qu’ils pensaient. Vers 17 heures, le 27 juin, ils nous ont dit qu’on
était plus nombreux que ce qu’ils pensaient. Ils pensaient à une
centaine de gens et ils ont constaté que nous étions entre 3 et
5 000, ils nous demandé de rester là et la nuit commençait à
tomber. Ils nous ont demandé de rester groupés parce qu’ils
devaient aller à Kibuye chercher les camions pour nous
transporter à un endroit prévu en sécurité. »
°
$
« Avant, les hélicos tournoyaient en l’air. Après,
quand nous avons accepté de nous montrer, ils ont
atterri au-dessus de la colline, là ou il y a le monument aux morts
de Bisesero. Ils ont atterri, sauf un seul qui est descendu et les
militaires français ont sauté sans qu’il atterrisse et il a continué à
voler. Les hélicoptères qui ont atterri, c’est ceux qu’on avait
l’habitude de voir au Rwanda, mais celui-là c’était un nouveau
type d’hélicoptère que je ne connaissais pas. Il était plus long, les
autres étaient plus tassés et celui-là était assez allongé. Il avait
une forme de banane bien allongée avec deux hélices, plus
petites que celles des hélicos habituels, devant et derrière. »
« Ils étaient à terre, mais avant d’atterrir, ils avaient tournoyé en
l’air pendant deux ou trois heures. Pendant ce temps, les
Interahamwe habillés en Croix-Rouge s’étaient adressé à nous
par microphone. Pendant qu’ils parlaient, les soldats français se
montraient, c’étaient des Blancs, pour qu’on voie que ce n’était
pas des soldats rwandais et ceux qui se montraient n’étaient pas
des Noirs. »
« Donc à 17 heures, ils nous ont dit qu’ils allaient en ville chercher
les camions pour nous transporter, ils nous ont dit de ne pas avoir
peur et de rester groupés si on voyait les camions arriver : “Ne
vous inquiétez pas, les camions viennent vous chercher, ne vous
inquiétez pas”. Les camions sont arrivés entre 10 heures du soir
et une heure du matin. Comme ils nous avaient dit de ne pas
bouger, ils s’étaient montrés agréables, on avait l’impression qu’ils
étaient contents de nous sauver. Et nous, c’est ce qu’on souhaitait
vu la situation dans laquelle on était depuis le début du génocide.
Au 26 juin, cela faisait trois mois. N’importe qui dans la même
situation depuis trois mois accepterait. Quand les camions sont
arrivés, on est resté tranquilles. Si on s’était douté qu’il y avait un
problème, on aurait pu fuir. »
« Les camions sont arrivés avec les Interahamwe, quelques
soldats rwandais et quelques soldats français. Ils transportaient à
peu près 500 personnes et il y avait plus de 10 camions, il y avait
entre 50 et 80 soldats français. Les Interahamwe et les soldats
rwandais ont commencé à nous tirer dessus massivement. Les
Français sont restés de côté éclairés par les phares des camions.
On y voyait clair. »
« Nous, on avait fait confiance en croyant que les camions
venaient nous chercher, on ignorait qu’ils venaient nous tuer. Il y
avait parmi eux les Interahamwe, qu’on connaissait, et les soldats
rwandais. Les Français regardaient comment ils nous tuaient.
Ceux qui essayaient de s’échapper tombaient sur d’autres
groupes d’Interahamwe, il n’y avait nulle part où aller parce que
les Interahamwe t’achevaient à la machette. »
« Ce jour là, ils m’ont coupé à la tête. Voyez ma cicatrice !
Pendant qu’il me coupaient à la tête, j’ai mis ma main et ils m’ont
coupé la main. C’est à ce moment qu’ils ont coupé mon oncle,
mais il a pu en réchapper et il a été tué plus tard au mois d’août. Il
s’était caché chez des gens jusqu’au mois d’août, et au mois
d’août ils en ont eu marre de cacher un Inkotanyi, ils traitaient tous
les Tutsi d’Inkotanyi. Ils l’ont tué sur l’incitation des Français qui
vérifiaient que les gens avaient bien été tués, et les responsables
de partis menaçaient également les gens qui avaient mis a l’abri
les survivants. »
« La plupart des gens étaient tués sous le regard des Français, et
les gens souvent sortaient de leurs cachettes car ils étaient
rassurés par la présence des Français. Cela concerne Bisesero,
mais aussi les environs de Kibuye. »
« Quand ils avaient appris que les Français étaient là, ils sortaient
tous de leurs cachettes. Ça concernait toute la zone Turquoise de
Gikongoro à Cyangugu. Les hélicoptères la survolaient en lançant
des appels. C’était pour que les gens sortent de leur cachette. Et
une fois qu’ils en sortaient, on les tuait tous. »
Conclusions provisoires
1. Au plan militaire, la Commission constate :
1.1 Les troupes spéciales françaises, ce qui n’est pas contesté,
ont formé de 1991 à 1993 dans plusieurs camps d’entraînement
des milliers d’hommes qui pour beaucoup allaient devenir les
encadreurs du génocide ; la France admet avoir formé les
commandos de la Garde présidentielle et les troupes d’élite de
l’armée rwandaise, mais plusieurs témoignages avancent que,
dans le recrutement massif opéré à l’époque, les hommes
formés par les instructeurs français pouvaient aussi bien être (ou
devenir) des membres d’escadrons de la mort, des instructeurs
ou leaders des milices qui participeront au génocide ;
1.2 Dès janvier 1993, il était difficile pour ces instructeurs
français (DAMI) de ne pas voir la volonté exterminatrice de
certains chefs et groupes militaires ou miliciens aux moyens
ainsi renforcés, puisqu’un important massacre avait eu lieu à
proximité du camp de Bigogwe où travaillait une partie de ces
DAMI ;
1.3 Un témoin visuel entendu par la Commission assure que,
déjà en avril 1991, des militaires français arrêtaient les Tutsi à un
barrage routier près de Ruhengeri, sur la base de leur carte
d’identité ethnique, et les remettaient aux miliciens en bord de
route qui les assassinaient aussitôt ; il reste à rechercher si ces
militaires auraient agi seuls ou en obéissant à des ordres, et
dans le second cas le niveau hiérarchique de ces ordres ;
1.4 Plusieurs témoignages recueillis au Rwanda, visionnés par la
Commission, allèguent d’une sorte de partage des tâches
concerté dans le Sud-Ouest du Rwanda, lors de l’opération
Turquoise, entre certains militaires français et des miliciens ; l’un
de ces derniers et plusieurs rescapés assurent que la
découverte des survivants par les premiers éléments de
l’opération Turquoise sur les collines de Bisesero a coïncidé
avec une série d’attaques sans précédent des milices beaucoup
mieux armées, qui auraient massacré une partie des survivants,
le reste n’étant sorti de ce piège que 3 jours plus tard par les
moyens de transport français ; des témoins interrogés
récemment sur place par la Commission, parmi les rescapés et
les miliciens, estiment que ce retard a été voulu ; il s’agit là
encore d’accusations d’une extrême gravité, qui nécessitent une
enquête complémentaire ;
1.5 Selon le journaliste Patrick de Saint-Exupéry, le colonel
Rosier aurait fait faire demi-tour à un détachement français parti
porter secours à d’autres rescapés de Bisesero ; bien que ne
relevant pas d’une complicité active dans le génocide, cet ordre,
qui contredit l’objectif affiché de l’opération Turquoise, ne peut
rester sans explication ;
1.6 Il n’est pas contesté que l’opération Turquoise n’a rien fait
pour empêcher les militaires et miliciens du génocide de partir
s’installer avec armes et bagages à quelques kilomètres du
Rwanda, au Kivu (à l’est du Zaïre) ; un rapport de 1995 de
Human Rights Watch (HRW) assure que l’armée française aurait
transporté l’organisateur présumé du génocide, Théoneste
Bagosora, le chef milicien Jean-Baptiste Gatete, et plusieurs
autres responsables de l’extermination des Tutsi ;
1.7 Le même rapport de HRW affirme, à partir de plusieurs
témoignages, que des militaires et miliciens du camp
génocidaire en fuite ont été amenés dans une base française en
Centrafrique pour y être entraînés de nouveau ; ce rapport a été
rejeté en bloc par les autorités françaises, mais l’affirmation de
HRW s’inscrit dans une constellation de faits montrant que les
troupes spéciales françaises ont considéré dès la fin du
génocide que ceux qui l’avaient commis pouvaient rester leurs
alliés ;
1.8 Il n’est pas contesté que les forces militaires et miliciennes
du génocide ont entrepris dès l’été 1994 de se reconstituer au
Kivu (Zaïre) ; c’est le moment où la France, par l’entremise entre
autres de Jacques Foccart et du général Jeannou Lacaze,
renoue officiellement avec le dictateur zaïrois Mobutu et lui
envoie des instructeurs militaires ; plusieurs témoignages, dont
celui du général Roméo Dallaire, montrent la proximité
entretenue entre l’armée française et le général Augustin
Bizimungu, commandant les Forces armées rwandaises (FAR)
qui encadraient le génocide ; quatre ans plus tard, ce général et
ses troupes seront à nouveau les alliés de la France dans la
guerre civile au Congo-Brazzaville ; la Commission s’est
interrogée sur la coopération continuée avec des forces
impliquées dans le génocide pour une succession
de guerres en Afrique centrale ;
1.9 À l’aéroport de Goma au Nord-Kivu - contrôlé directement
par les Français durant l’opération Turquoise (de fin juin à début
août 1994), ou par des forces zaïroises alliées de la France
avant et après cette opération -, les avions-cargos chargés
d’armes n’ont cessé d’affluer pendant et après le génocide, à
destination des forces armées qui ont encadré les massacres
(les FAR) ; plusieurs rapports en attestent (HRW, Amnesty
International, NISAT… ) ; un témoin a décrit à la Commission
comment, fin juin 1994, ces cargaisons d’armes étaient
transférées aux FAR ; il estime qu’à cette époque, le transit par
Goma supposait l’accord de l’armée française ;
1.10 Deux de ces livraisons d’armes pour les FAR pendant le
génocide, les 25 et 27 mai (après l’embargo voté le 17 mai par
l’ONU), ont été l’objet d’une enquête de HRW ; le consul de
France à Goma, Jean-Claude Urbano, a indiqué à l’enquêtrice
de HRW qu’il s’agissait d’honorer des commandes à la France
antérieures au 17 mai ; il a démenti par la suite, mais a renoncé
à sa plainte contre HRW ;
1.11 Selon l’historien Gérard Prunier, Philippe Jehanne,
conseiller DGSE du ministre de la Coopération Michel Roussin,
a admis que la France livrait des armes au camp du génocide ;
dans une entretien avec Médecins sans Frontières, le ministre
des Affaires étrangères, Alain Juppé, a déclaré avoir mis fin aux
livraisons d’armes fin mai 1994 (alors que le génocide est aux
trois-quarts achevé), tout en suggérant que l’Élysée pourrait
continuer d’en livrer ;
1.12 Selon un compte-rendu examiné par la Commission,
recueilli en 1994 à Kigali par la journaliste Colette Braeckman, le
lieutenant-colonel Ephrem Rwabalinda a rencontré à Paris le 9
mai (plus d’un mois après le début du génocide), le général
Jean-Pierre Huchon, chef de la Mission militaire de coopération
(MMC) et pivot de l’alliance entre l’armée française et les FAR ;
le compte-rendu mentionne l’intention de la France de porter
secours à ses alliés et la mise en place d’une liaison cryptée
entre la MMC et les FAR ; il impute au général Huchon le souci
de s’installer dans une guerre longue et de renverser la
mauvaise « image du pays » ; la critique interne de ce document
et les effets qu’il semble avoir eu les jours suivants sur les
messages émis par les radios rwandaises penchent en faveur de
son authenticité ; celle-ci pourrait être confirmée ou infirmée à
partir de vérifications factuelles (agenda du général, paiement du
matériel de communication, etc.) ; s’il était authentique, ce
document ferait paraître la profondeur de l’alliance entre une
partie de l’armée française et les FAR durant le génocide ; la
Commission regrette que ni le Parlement, ni des médias, n’aient
cherché à enquêter à ce sujet ;
1.13 Selon l’historienne Alison Des Forges et le journaliste
Patrick de Saint-Exupéry (qui fait état d’un document), le
lieutenant-colonel Cyprien Kayumba, acheteur d’armes des FAR,
attaché à l’ambassade du Rwanda en France, aurait séjourné 27
jours à Paris au printemps et au début de l’été 1994, et aurait été
en contact fréquent avec le général Huchon ;
1.14 Mi-juin 1994 est organisée par le colonel Bagosora,
orchestrateur présumé du génocide, une double livraison
d’armes depuis les Seychelles jusqu’à Goma ; l’intermédiaire est
un Sud-Africain, Willem Petrus Ehlers, un ancien responsable du
régime d’apartheid, qui a reçu une formation militaire en France
et serait proche d’un important agent français ; l’argent de la
vente a été tiré sur la BNP Paris ;
1.15 L’ex-capitaine de gendarmerie Paul Barril apparaît au cœur
du dispositif militaire franco-rwandais ; il ne cache pas ses liens
avec la mouvance porteuse du génocide, ni qu’il a été présent
au Rwanda pendant le génocide ; deux sources sérieuses,
Alison Des Forges et Patrick de Saint-Exupéry, indiquent qu’il a
signé avec le gouvernement du génocide un contrat
« insecticide » (les Tutsi étaient appelés « cafards ») ; il est peu
compréhensible que, sur ce point comme sur d’autres, ce
militaire semble bénéficier d’une totale immunité ; la Commission
ne comprend pas non plus qu’il n’ait pas été entendu par la
Mission d’information parlementaire ;
1.16 Plusieurs témoignages, et les propos recueillis par divers
journalistes, montrent l’antitutsisme virulent, voire prosélyte,
affiché par des militaires français, depuis certains soldats
intervenant durant l’opération Turquoise jusqu’à de hauts
gradés ;
1.17 Plus généralement, la présence militaire française au
Rwanda de 1990 à 1994 paraît bien avoir été entièrement captée
par les forces spéciales imbriquées aux services secrets, avec
l’appoint des commandos de la gendarmerie (GIGN et EPIGN) ;
avec Patrick de Saint-Exupéry, la Commission constate qu’une
guerre secrète a été menée au Rwanda par une « légion
présidentielle » hors hiérarchie, le commandement des
opérations spéciales (COS), affranchi de tout contrôle
démocratique hors la personne du Président ; cette situation est
d’autant plus dangereuse que, selon le chercheur Gabriel Périès,
la doctrine militaire enseignée et transmise parmi ces forces
spéciales privilégie des formes de manipulation de l’opinion et de
contrôle des populations, ainsi que le renforcement des réflexes
identitaires ; on peut dès lors se demander si, à l’occasion de la
guerre menée par la France au Rwanda pour des objectifs
obscurs, des « apprentis sorciers » n’auraient pas franchi
– comme le soutient Patrick de Saint-Exupéry – un palier dans la
guerre psychologique et l’instrumentalisation de l’ethnicité
jusqu’à amorcer, dans un contexte « favorable », la dynamique
génocidaire ; cet amorçage pourrait être un résultat non
souhaité, mais pourquoi en ce cas les plus hautes autorités
politiques et militaires, rattachées à la Présidence de la
République, ont-elles mis si peu d’empressement à combattre
dès avril un génocide que certains officiers ou diplomates
laissaient présager depuis 1990 ou 1991 ?
2. Au plan financier, la Commission constate :
2.1 La Banque nationale du Rwanda, trésor de guerre des
organisateurs du génocide, a pu tirer des sommes importantes
sur la Banque de France et la BNP Paris : 2 737 119,65 FF en
er
six prélèvements du 30 juin au 1 août pour la Banque de
France, 30 488 140,35 FF en sept prélèvements du 14 au 23 juin
1994 pour la BNP ; la CEC se demande comment la Banque de
France a pu procurer des moyens financiers (dont 1 500 000 FF
er
le 1 août, alors que le Gouvernement responsable du génocide
et sa banque ont quitté le Rwanda depuis un mois) aux auteurs
d’un génocide commencé le 7 avril ; comment l’autorité de tutelle
de la place financière de Paris a pu ne pas demander de couper
les liens financiers avec les autorités génocidaires ; comment la
BNP a pu ignorer la portée de ces prélèvements ;
2.2 La Commission se demande pourquoi la France et la BNP
n’ont pas davantage coopéré avec la commission d’enquête des
Nations unies à propos de la double livraison d’armes aux FAR
évoquée plus haut, en provenance des Seychelles mi-juin 1994,
impliquant l’intermédiaire Ehlers et le colonel Bagosora, et dont
le paiement est provenu de la BNP Paris.
3. Au plan diplomatique, la Commission constate :
3.1 La journaliste Colette Braeckman a confirmé que, selon une
source diplomatique, le Gouvernement intérimaire rwandais
(GIR) composé de représentants des factions politiques
extrémistes et qui va aussitôt superviser le génocide, aurait été
constitué au sein de l’ambassade de France à Kigali, sous la
houlette de l’ambassadeur Marlaud ;
3.2 La France va continuer à reconnaître le GIR, qui sera jugé
responsable du génocide par le Tribunal pénal international
d’Arusha, durant tout le génocide et même les premières
semaines de juillet, après avoir protégé sa fuite ; le 27 avril, 20
jours après le début du génocide, elle a accueilli à l’Élysée, au
Quai d’Orsay et, semble-t-il, à Matignon, le ministre des Affaires
étrangères du GIR Jérôme Bicamumpaka, accompagné d’un
leader réputé pour son fanatisme ; ce, malgré les avertissements
d’importantes organisations des droits de l’Homme, qui ont mis
en garde l’exécutif français contre la caution ainsi apportée aux
autorités en train d’administrer le génocide ; la Commission se
demande par ailleurs pourquoi les quelques voix
discordantes au sein de la diplomatie française
n’ont pas été entendues ;
3.3 L’Élysée, qui disposait d’une grande influence sur le GIR, ne
s’en est guère servi pour l’inciter à cesser les massacres ; le
Président de la République, selon Patrick de Saint-Exupéry, et
son Monsieur Afrique Bruno Delaye, selon Alison Des Forges,
auraient tenu des propos marquant une indifférence quasi totale
au fait qu’un génocide puisse être en train de se commettre en
Afrique, comme s’il s’agissait de quelque chose de banal ;
3.4 Selon l’historien Gérard Prunier, l’Élysée aurait subordonné
la mobilisation diplomatique contre le génocide à la réalisation
d’objectifs géopolitiques comme la réhabilitation du maréchal
Mobutu, allié de la France ;
3.5 Selon Alison Des Forges, la représentation française à
l’ONU, en bons termes avec celle du GIR, aurait mobilisé son
influence et ses relations au siège des Nations unies pour
infléchir l’information du Conseil de sécurité, favorisant la
perception d’un conflit armé plutôt que celle d’un génocide en
cours ; une telle présentation a été celle proposée pendant
plusieurs semaines par le Secrétariat général ; elle a concouru à
limiter et retarder les réactions internationales contre le
génocide.
4. S’agissant des médias et de l’idéologie, la Commission
constate :
4.1 L’Élysée et le gouvernement ont diffusé aux médias des
versions officielles qui ont évolué au fil des événements,
notamment lors de la préparation et de la mise en œuvre de
l’opération Turquoise ; mais l’ampleur des massacres a tellement
frappé les esprits des journalistes présents sur le terrain qu’ils
ont dans l’ensemble, de l’avis de la Commission, tenu à informer
librement de ce qu’ils voyaient et entendaient ; quatre jours
après le début des tueries, des journalistes parlaient de
génocide ; dans les trois premières semaines, des chercheurs
avertis de l’histoire sociale du Rwanda démasquaient la
caricature ethniste et offraient une explication cohérente des
causes profondes du génocide ; la plupart des envoyés spéciaux
ont fait leur travail et rapporté les faits observés, dans la mesure
de leurs possibilités d’accès à l’information et souvent en
prenant des risques ; ils n’ont pas déguisé la responsabilité de la
France depuis 1990 ;
4.2 Cependant, certains de ces envoyés spéciaux, des
éditorialistes et des rédactions parisiennes ont eu tendance à
répercuter le discours de diabolisation du FPR, l’adversaire du
camp génocidaire - à tomber par exemple dans le piège des
« éléments infiltrés » qui justifiaient les « réactions spontanées »
de la population ; cela empêchait de percevoir la planification du
meurtre et préparait le terrain à la thèse du « double génocide » ;
il n’est pas douteux que l’avance de l’armée du FPR et la
« libération » des territoires se sont accompagnées de violences,
mais celles-ci n’ont pas fait l’objet de vraies enquêtes et la
presse s’est trop souvent fait l’écho de bruits non vérifiés ; on
peut reprocher à la presse de n’avoir pas compris que le
déchaînement meurtrier imposait un choix, et non un
balancement entre « deux parties au conflit » ; concrètement, et
quoi que l’on pense de ce mouvement, c’était le FPR qui sauvait
les survivants ;
4.3 Les principaux quotidiens ont continué, même pendant
l’opération Turquoise, à diffuser dans leurs colonnes le discours
ethniste - souvent dans sa version la plus absurde, nilotique et
hamite -, alors que, dans les mêmes colonnes, une explication
scientifique de la fabrication de l’ethnisme avait été donnée ;
4.4 À côté des journalistes lucides et courageux qui surent ne
pas céder aux pressions, d’autres ont trop souvent suivi le
« politiquement correct » véhiculé par le pouvoir, contribuant à la
mauvaise information de l’opinion publique française qui a ellemême tardivement et insuffisamment réagi ;
4.5 Du côté des décideurs politiques et militaires français
engagés depuis trois ans et demi dans une alliance avec les
forces rwandaises qui allaient commettre le génocide, la
propagande a continué : diabolisation du FPR (les « Khmers
noirs »), description raciste des Tutsi, dépeints en envahisseurs
avides, cruels et dominateurs, justification de la « guerre » par la
légitimité du « peuple majoritaire » et le combat contre
« l’expansionnisme anglo-saxon », etc. ; tous ces éléments de
propagande se sont encore affichés complaisamment lors de
l’audition de ces responsables par la Mission d’information
parlementaire.
5. S’agissant de l’opération Turquoise, la Commission
constate :
5.1 Il apparaît qu’a existé parmi les décideurs tant politiques que
militaires ce que Patrick de Saint-Exupéry appelle la « ligne
Mitterrand », visant au départ, sous un prétexte humanitaire, ce
qu’Édouard Balladur a qualifié d’« expédition coloniale » : une
partition du Rwanda au bénéfice du camp du génocide en
déroute ; cette option s’est heurtée à une « ligne Balladur »,
nettement moins agressive ;
5.2 Même si la « ligne Mitterrand » ne l’a pas emporté, le format
de l’opération était bien plus celui d’une expédition militaire que
celui d’une opération humanitaire ; sur le terrain, des militaires
tenants de la « ligne Mitterrand » ont pu tenter de faire prévaloir
leur optique va-t-en-guerre, mais la chute de Kigali a rapidement
changé le contexte ;
5.3 La « Zone humanitaire sûre » (ZHS) est créée le jour même
de la prise de Kigali par le FPR ; il n’est guère contesté que cette
zone n’était pas très sûre pour les survivants, dans la mesure où
aucun responsable, leader ou exécutant du génocide n’y a été
arrêté ; de même, la Radio des Mille Collines qui encourageait
les massacres et assassinats n’a pas cessé d’émettre ; ceux-ci
ont continué, tandis que les FAR continuaient de recevoir des
armes via l’aéroport de Goma ;
5.4 Il n’est pas contesté que la ZHS a servi de couloir de
passage pour des éléments du GIR et des FAR ;
5.5 la Commission a recueilli une série de témoignages qui
portent des accusations très graves contre certains militaires
français, accusés non seulement d’avoir laissé en paix les
génocidaires, mais encore d’avoir coopéré avec eux, voire de les
avoir incités à « finir le travail », en « purgeant » notamment la
poche de résistance de Bisesero, ou d’avoir aidé les miliciens à
débusquer les survivants, ou de leur avoir livré des rescapés ;
bien que ces témoignages évoquent un degré de complicité
qu’elle ne pouvait imaginer, la Commission estime qu’il n’est pas
possible de ne pas chercher à les vérifier, dans la mesure où
des survivants et des miliciens repentis soutiennent des récits
concordants.
$
6. S’agissant
de
la
hiérarchie
des
responsabilités, la Commission constate :
6.1 En tout ce qui précède, que des enquêtes complémentaires
doivent continuer à vérifier, la responsabilité de l’ancien
Président de la République François Mitterrand, chef des
Armées, apparaît la plus grande ;
6.2 Cette responsabilité constitutionnelle n’exclut pas celle des
autres membres de l’exécutif et celle du Parlement ;
6.3 Les chefs militaires, l’amiral Lanxade, les généraux Quesnot
et Huchon, ont eux aussi joué un rôle déterminant, d’autant plus
qu’ils géraient l’information du Président, « partageant et
orientant » sa réflexion, selon l’expression d’Alison Des Forges ;
6.4 Cependant, la doctrine même et la pratique des Forces
spéciales surreprésentées dans le haut commandement n’est
pas incompatible avec ce qu’elles appellent les « hiérarchies
parallèles ». Il faudrait s’interroger sur le rôle exact tenu par des
officiers « charismatiques » comme les généraux Lacaze et
Heinrich ;
6.5 Plus généralement, la Commission constate un usage abusif
et hyperextensif du « Secret Défense », qui représente en soi un
danger pour la démocratie et les institutions républicaines.
La Commission d’enquête citoyenne demande d’ores et
déjà :
– que soit examinée avec sérieux la somme d’éléments pouvant
laisser présumer l’implication active de certains Français,
responsables ou subalternes, dans le génocide des Tutsi en
1994 ; l’impunité en ce domaine n’est pas envisageable ; si ces
éléments étaient confirmés, la saisine des instances judiciaires
serait nécessaire, qu’il s’agisse du Tribunal pénal international
d’Arusha ou de la justice française ;
– que des députés exercent aussi leur rôle constitutionnel de
contrôle de l’exécutif, sans se contenter des résultats d’une
Mission d’information parlementaire qui a esquivé les sujets les
plus sensibles ; sur le thème du rôle de la France dans le
génocide de 1994, l’information du Parlement ne peut être
considérée comme close ;
– que les partis politiques et le mouvement citoyen considèrent
la dangerosité d’évolutions organisationnelles récentes, telle la
constitution du Commandement des opérations spéciales en une
sorte de « légion présidentielle » ;
– que la France, dans ses rapports avec le peuple rwandais, se
dispose à tirer les conséquences de ceux de ses actes qui
seront avérés, parmi ceux qu’a évoqués la Commission ou qui
pourraient encore se révéler.
Fausses notes
– Sans doute par souci de redorer son
image de vivier d’extrême droite,
l’Université Lyon 3 va honorer Blaise
Compaoré du titre de docteur Honoris
Causa. Tant d’honorables causes seront
à remémorer depuis l’assassinat de
Thomas Sankara : prise de pouvoir
illégitime, prolongée de deux élections
frauduleuses ;
installation
d’une
instabilité en Afrique de l’Ouest en aidant
les guerres hypercriminelles de Charles
Taylor au Liberia puis en Sierra Leone ;
répression interne et assassinats, tels
celui du journaliste Norbert Zongo...
La cérémonie aura lieu le 23 avril à
partir de 17 heures, sous les huées
d’une manifestation à laquelle nous
appelons (15 quai Claude Bernard).
– Idriss Déby envisage, après les
succès de Sassou, Bongo etc., de faire
modifier la Constitution pour pouvoir se
présenter une fois de plus aux
prochaines “élections” présidentielles.
Résultat garanti.
– Avec Le Figaro et L’Express, mais
aussi de nombreux quotidiens régionaux,
départementaux,
et
autres
hebdomadaires
locaux,
l’emprise
chiraquo-médiatique de Serge Dassault,
après le rachat de la Socpresse, doit
nous alerter sur l’état de notre...
démocratie ( ?)
– Le parquet de Grenoble a refusé de
rouvrir l’instruction de l’enquête sur
l’Ordre du Temple solaire (OTS). « La
justice française n’a fait que combattre la
pertinence des parties civiles au lieu de
les soutenir dans la recherche de la
vérité » ont déclaré des familles de
membres de l’OTS victimes d’un
massacre dans le Vercors en décembre
1995, avec leur avocat (Libération,
25/03). Cette affaire est classée comme
« suicide
collectif ».
L’OTS
est
soupçonnée de relations avec certains
réseaux mis en place pour mener la
guerre froide, comme le Gladio (Stay
behind)...
et
la
Françafrique
pasquaïenne.
(Achevé le 04/04/04)
Françafrique
[Non content de sa complicité avec un régime responsable de génocide,
notre pays se rend complice de celui du Congo Brazzaville, responsable
de crimes contre l’humanité. Nous partageons la stupéfaction et
l’indignation profonde exprimées dans le communiqué ci-après, que nous
reproduisons in extenso. En notre nom, le crime continue. Il est plus que
temps de trouver les voies et les moyens pour y mettre fin.]
« La Fédération internationale des ligues des droits de
l’Homme (FIDH), la Ligue française des droits de l’Homme et du
Citoyen (LDH) et l’Observatoire congolais des droits de l’Homme
(OCDH) expriment leur plus vive stupéfaction et leur indignation
profonde au regard de la mesure prise au milieu de la nuit
dernière de remettre en liberté Jean-François Ndengue,
directeur de la police nationale du Congo Brazzaville.
er
Après avoir été placé en garde à vue le 1 avril, Jean-François
Ndengue a été mis en examen pour crimes contre l’humanité par
un Juge d’Instruction de Meaux puis placé en détention
provisoire par le Juge des Libertés et de la Détention (JLD) hier
soir. Cette décision a été prise nonobstant les pressions
particulièrement fortes exercées par les plus hautes autorités de
l’État français et relayées par le Parquet et ce, en violation
flagrante du principe fondamental de la séparation des pouvoirs.
Alors que la thèse officielle avancée par le Quai d’Orsay pour
justifier la libération de Ndengue est que ce dernier “avait un
passeport diplomatique en cours de validité et était en visite
officielle”, la FIDH, la LDH et l’OCDH contestent et réfutent
totalement ces arguments. Or, Ndengue ne pouvait justifier ni
d’un passeport diplomatique, ne serait-ce que compte-tenu de la
nature de ses fonctions, et tous les éléments de faits démontrent
qu’il était en séjour privé et non en mission officielle, étant
précisé que :
1. La Convention de Vienne du 18 avril 1961 sur les relations
diplomatiques, accorde aux agents de missions diplomatiques
permanentes une immunité de juridiction pénale complète (art.
31) et les protège contre toute forme d’arrestation et de détention
(art.29). Cependant, elle est inapplicable dans notre affaire
puisque Jean François Ndengue n’appartient pas à une mission
diplomatique permanente en France et n’est donc pas un “agent
diplomatique” au sens de la Convention.
2. La Convention de New York des 8 et 16 décembre 1969 sur
les missions spéciales, accorde aux représentants d’États en
mission spéciale à l’étranger une immunité de juridiction absolue
le temps du voyage officiel (art. 31 et les protège contre toute
forme d’arrestation et de détention durant la mission spéciale.
Cependant, la France n’a pas ratifié cette Convention qui n’est
donc pas applicable. En tout état de cause, la Convention ne
prévoit aucune immunité pénale en cas de visite privée à
l’étranger. Elle ne peut donc pas non plus trouver application
pour exempter Jean François Ndengue de sa responsabilité
pénale individuelle puisque ce dernier se trouve en France
depuis le 19 mars dernier à des fins purement personnelles.
3. Le droit international coutumier ne confère pas non plus
d’immunité pénale à une personnalité étrangère en visite privée
en France. Cette position a été officiellement adoptée en 2003
par le gouvernement français lui-même devant la Cour
internationale de Justice dans la même affaire (République du
Congo c. France). Le Conseil du gouvernement français lors de
l’audience publique du 28 avril 2003 a indiqué sans ambiguïté :
“Il paraît, prima facie, très évident qu’aucune des trois dernières
personnalités que j’ai mentionnées [le général Pierre Oba, ministre
de l’intérieur, de la sécurité publique et de l’administration du territoire, le
général Norbert Dabira, inspecteur général des forces armées
congolaises et le général Blaise Adoua, commandant de la garde
présidentielle] ne bénéficie de quelque immunité internationale que
ce soit à raison de ses fonctions”. A fortiori, évidemment, le
même raisonnement est applicable s’agissant du directeur de la
police nationale du Congo Brazzaville.
En conclusion, Jean François Ndengue, venu en France en
visite privée, ne bénéficie d’aucune immunité diplomatique en
vertu du droit international conventionnel ni du droit international
coutumier.
C’est semble-t-il par la seule diligence extrême du Parquet qui
a fait appel de la décision de placement en détention provisoire
qu’un haut magistrat, agissant en qualité de président de la
Chambre de l’Instruction de Paris, convoqué en urgence en plein
milieu de la nuit, a statué en faveur d’une mise en liberté.
Il apparaît en outre que l’avocat lui-même de Jean François
Ndengue, n’était pas informé de cette démarche ayant pour sa
part fait une demande de référé liberté qui devait être examinée
mercredi prochain par la Chambre de l’Instruction.
Pour le Président de la FIDH Sidiki Kaba, “quand la raison
d’État prévaut, l’État perd la raison au plus grand mépris des
victimes de crimes particulièrement odieux. De façon
scandaleuse, la démonstration est hélas une nouvelle fois faite
que les amitiés entre États priment sur le droit des victimes à un
recours effectif devant des tribunaux indépendants”.
La FIDH, la LDH et l’OCDH condamnent le respect apparent
d’une légalité formelle qui ne fait en réalité que confirmer le
sentiment que l’exécutif français en couvrant de tels “amis”,
entretient en réalité sa complicité avec des criminels contre
l’humanité. Les organisations rappellent enfin que Jean-François
Ndengue est toujours mis en examen, en dépit de sa libération.
Rappel des faits et de la procédure (pour un état complet voir
le dossier sur
http ://www.fidh.org/afriq/dossiers/sassou/sassou.htm).
De passage dans la capitale française, Jean François
Ndengue a été arrêté par les forces de police sur le fondement
d’une plainte avec constitution de partie civile déposée en
décembre 2001 aux côtés de victimes congolaises par la FIDH,
la Ligue française des droits de l’Homme et l’Observatoire
congolais des droits de l’Homme, organisation membre de la
FIDH au Congo, pour crimes contre l’humanité, disparitions
forcées et torture.
M. Ndengue était en mai 1999 en charge de la sécurité au Port
fluvial du Beach de Brazzaville où plusieurs centaines de
réfugiés congolais de retour dans leur pays profitant d’un couloir
humanitaire placé sous les auspices du Haut Commissariat aux
réfugiés (HCR) furent enlevés par des éléments de la garde
présidentielle et exécuté dans l’enceinte même du Palais du
président Sassou Nguesso. De sources concordantes, plus de
trois cent cinquante cas de disparitions auraient été recensées
au cours de ce retour d’exil. Pour la seule journée du 14 mai
1999, plus de 200 personnes auraient ainsi disparu. Il était à ce
titre en contact permanent avec les éléments de la Garde
présidentielle qui patrouillaient au Beach, il recevait et exécutait
les instructions officielles quant à la conduite à tenir au moment
des massacres et était présent lors des arrestations et
enlèvement des futures victimes congolaises.
M. Ndengue est la deuxième personne gardée à vue dans
cette affaire. Ce fut également le cas le 23 mai 2002 de M.
Dabira, Inspecteur général des Armées au moment des faits. Nos
organisations rappellent à cet effet que M. Dabira s’était par la
suite dérobé à une convocation du juge en septembre 2002, sur
insistance des autorités congolaises. Il se trouve depuis à
Brazzaville malgré une mise en examen en France et un mandat
d’arrêt international délivré contre lui. » (FIDH, communiqué
Libération de Jean François Ndengue. Paris, complice de crimes contre
l’humanité ? Un coup de force politico-judiciaire, 03/04).
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(à envoyer à SURVIE 210 rue Saint-Martin, F75003–Paris)
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« Parce que nous ne pouvons pas accepter le maintien au pouvoir
de dictatures souvent sanguinaires, nous demandons [...] la
création d’un corps des droits de l’Homme qui [...] informera la
communauté internationale et lui permettra d’agir en connaissance
de cause. » (Dominique DE VILLEPIN, interviewé par RFI, reproduit
sur diplomatie.gouv, le 18/03).
[Un poisson d’avril, sans doute. – PC]
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proposer aux plus pauvres de la planète l’accès aux
biens publics basiques, 150 fois le coût d’un programme
mondial efficace de lutte contre le sida… Le rapport de Global Witness
montre qu’en fait cet argent exacerbe presque toujours les inégalités
entre les immenses fortunes de quelques-uns et la misère des peuples
du Sud propriétaires du pétrole, entraînant une répression et des conflits
armés eux-mêmes financés par une partie de ce surplus. – FXV]
Mémoire
« [Les multinationales pétrolières génèrent chaque année] 1 500
milliards de dollars de surplus. » (Jean-Marie CHEVALIER,
professeur à l’université Paris-Dauphine, à l’occasion de la sortie du
dernier rapport de Global Witness, L’heure est à la transparence,
http ://www.globalwitness.org/reports/show.php/en.00049.html. Cité par
Libération du 25/03).
[Ce surplus est la différence entre le chiffre d’affaires mondial de
l’industrie pétrolière et le coût global de l’extraction. C’est l’équivalent du
PIB de la France, plus de 15 fois le coût estimé par le PNUD pour
« Ce livret [un Guide rédigé par l’Éducation nationale pour lutter contre
le racisme et l’antisémitisme à l’école] est bien difficile à lire. […] Et je
vous suggère d’y insérer des textes sur l’esclavage. Celui d’hier
comme celui d’aujourd’hui » (Jacques CHIRAC à Luc Ferry en
Conseil des ministres le 10 mars, cité par Le Canard enchaîné du 17/03).
[Jacques Chirac feint-il d’ignorer que l’oppression-prédation que ses amis
les tyrans françafricains font subir à leurs peuples est une forme
d’esclavage moderne ?]
! "
Mondialisation
Libération, Le grand capital fait pression à l’ONU, 20/03
(Christian LOSSON) : « Les débats sont vifs depuis le 13 août
2003. Ce jour-là, la sous-commission des droits de l’Homme des
Nations unies avait adopté des “normes” sur “les responsabilités
des entreprises transnationales”. Un “événement” salué par les
ONG. “Un premier pas vers la fin de l’impunité des grands
acteurs privés économiques”, confiait récemment Irène Khan,
présidente d’Amnesty international. C’est que “après quatre ans
de travaux, la sous-commission avait rédigé un texte
international qui reconnaît enfin la responsabilité des entreprises
et pas uniquement celle des États”, note Marie Guiraud, de la
Patrick de Saint-Exupéry, L’inavouable - La France au Rwanda, les
Arènes, 2004.
Lecture obligatoire : on l’aura compris à travers ces Billets.
Sous une forme très littéraire, Patrick de Saint-Exupéry prend pour
accompagnateur imaginaire Dominique de Villepin. Il nous emmène
avec lui au Rwanda, au tribunal d’Arusha (Tanzanie), et sur les chemins
du questionnement en France : nous assistons à la mission
d’information parlementaire, à ses rencontres avec des militaires
français (tous anonymes) qui sont allés au Rwanda.
Certaines de ses révélations effroyables sont déjà évoquées dans ce
numéro. La préparation, et en partie l’exécution, du génocide était
encadrée par des unités d’élite françaises dans le cadre de la stratégie
de « guerre totale » qu’elles considéraient “devoir” appliquer. Comme le
résume Monique Mas (RFI, 24/03, Le pavé dans la mare d’un journaliste
du Figaro) : « En filigrane, témoignages à l’appui, se dessine la règle
d’un jeu mis en œuvre jadis par l’armée française en Indochine et en
Algérie : “La guerre révolutionnaire”. Suggérée au Rwanda par une
“élite” militaire coloniale en mal d’empire, la doctrine et les moyens
qu’elle suppose auraient séduit un chef d’État fasciné par la théorie ./..
François-Xavier Verschave et Philippe Hauser
Au mépris des peuples,
le néocolonialisme franco-africain
La Fabrique, 2004, 128 p., 9
franco à Survie
Ce livre d’entretiens met à jour le scandale à travers lequel la politique
mondiale, c'
est-à-dire celle des pays riches, se reconstitue chaque jour
sur le mode de l'
oubli actif et de l'
exploitation éhontée de populations
dont la vie est en suspens. La Françafrique est l'
un des modèles les plus
aboutis de cette logique. Ce livre en retrace l'
historique, de la première
guerre froide à la mondialisation. Il en décrit les formes actuelles :
“Mafiafrique”, paradis fiscaux, scandales politico-financiers, guerres
civiles entretenues à peu de frais par les grandes puissances. Il précise
les impacts sur la France, où la politique du secret et de l'
impunité au
nom de la “raison d'
État” constitue un défi à la démocratie.
Enfin, il trace les voies possibles pour “en sortir”...
Fédération internationale des droits de l’Homme. “Une
première”. La nouveauté, ajoute CEO (Corporate Europe
Observatory), un centre d’études basé à Amsterdam, c’est que
“les normes proposées vont au-delà du pur volontarisme et
incluent potentiellement des mécanismes de dédommagement”.
Le problème est que, pour faire avancer les choses lors de la
ème
60
réunion annuelle de la Commission des droits de
l’Homme, il faut qu’un État se décide à inscrire à l’ordre du jour
lesdites normes. Or, à ce jour, aucun gouvernement ne semble
décidé à en faire la promotion... Les “pressions amicales”
d’organisations patronales nationales (“On n’est pas contre les
principes de la sous-commission, mais contre leur application”, a
pu dire un représentant du Medef), pèsent sans doute. »
des complots, François Mitterrand ».
L’auteur révèle la mystification autour du débarquement militaire
français, en 1990 : le FPR était loin de Kigali, contrairement à la
justification officielle de l’envoi des troupes. Tirer des coups de feu en
l’air, raconter le soir aux journalistes dans les bars des combats qui n’ont
jamais eu lieu : tel était le volet ultra-secret de l’opération Noroît. On
comprend mieux le nom donné à une autre opération militaire française
au Rwanda : Chimère. « Nous sommes là pour 10 ans », aurait alors
assuré le lieutenant-colonel Canovas. « Hors hiérarchie », il était
« régulièrement reçu à Paris par le chef d’État-major des armées »
(p. 244, 246). Quelle est donc la lutte contre une rébellion armée qui
peut être prévue pour 10 ans ?
Les massacres anti-Tutsi ont dès lors pris des allures de plus en plus
génocidaires, pendant que la France démultipliait les livraisons d’armes
et les envois de troupes... La machine à tuer était en marche... [PC]
Directeur de la publication : François-Xavier Verschave.
Directeur de la rédaction : Pierre Caminade.
Secrétariat de rédaction : Lila Chouli.
Comité de rédaction : Christian Loubier (CL), Emmanuel Cattier (EC),
Odile Tobner (OT), Pierre Caminade (PC), Sharon Courtoux (SC),
Sisulu Mandjou Sory (SMS).
Ont aussi participé : François-Xavier Verschave (FXV) et les
participants à la Commission d’enquête citoyenne.
Coordination : Sophie Brondel.
Association Survie, 210 rue Saint–Martin, F75003–Paris – Commission
paritaire n° 76019 – Dépôt légal : avril 2004 - ISSN 1155-1666
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