Citation
Lettre mensuelle éditée par SURVIE
N° 117 - Septembre 2003 - 1,90
Du fond du mépris
L’esclavage, la colonisation puis la brutalité rusée
du néocolonialisme ont fait connaître aux Africains
toutes les nuances et les humiliations du mépris.
Leurs sociétés en sont encore meurtries, partiellement
inhibées, mais c’est en train de changer. Un changement
trop lent face à l’ampleur des défis, mais inexorable.
On ne leur fera plus longtemps gober qu’Eyadéma est
l’émanation de la volonté du peuple togolais, qu’Idriss
Déby ou Ismaël Omar Guelleh sont des « présidents
démocratiquement élus », que Bongo ou Sassou gèrent
en pères de famille le patrimoine pétrolier du plateau
continental, que Total et les majors américaines œuvrent
au développement durable, que les prêts de la Banque
Mondiale servent à « lutter contre la pauvreté », que
les dés de l’OMC ne sont pas pipés, que les monopoles
de Bolloré profitent aux consommateurs africains,
que les firmes pharmaceutiques sont une internationale
philanthrope, que leur continent est « délaissé » par
les banques, les compagnies minières ou mercenaires,
les mafias de tous poils.
Une certaine propagande s’y emploie encore,
qui voudrait rejeter sur les Africains la responsabilité
de tous leurs maux présents. Comme si l’on avait cessé
de penser ailleurs ce qui est « bon pour eux », c’est-àdire bon pour les profits de l’“exploitant”. Comme si l’on
avait cessé d’écarter les résistants pour installer et
maintenir des gardes-chiourme. Comme si la télévision,
la presse et l’édition contribuaient à faire savoir leur soif
de justice…
On objectera, à raison, d’heureuses exceptions. Car le
verrouillage n’est plus aussi total : un quart des
dirigeants africains ont été réellement élus, des leaders
religieux réclament un usage transparent de l’argent
du pétrole ; la gestion du diamant, du coton ou de
l’épidémie du sida sur ce continent commence à remplir
les pages des journaux ; un Tiken Jah Fakoly obtient
une « Victoire de la musique » pour son album
La Françafrique ! Gardons-nous cependant de crier
victoire… tout cela reste précaire. Pourtant, la nouvelle
santé des sociétés civiles occidentales, leur hostilité
grandissante vis-à-vis d’une tradition obscène
d’exploitation des êtres humains et de la nature
fournissent en maintes occasions un appoint utile.
Ayant touché le fond du mépris, l’Afrique ne peut que
rebondir. Nous continuerons d’accompagner ce rebond
avec enthousiasme : il libère aussi les sociétés
colonisatrices, comme l’ont si bien écrit Césaire, Fanon
et d’autres.
De tout cela, Billets d’Afrique et d’ailleurs continuera
de vous informer mois après mois. Mais son dixième
anniversaire est l’occasion d’une petite révolution
rédactionnelle. Alors que, jusqu’ici, j’assurais la quasitotalité de sa mise en forme, la croissance de Survie,
en qualité et en quantité, a permis de mettre sur pied
une équipe rédactionnelle qui désormais proposera
une œuvre démultipliée, plus diversifiée.
Cette équipe franco-africaine sera animée par Pierre
Caminade, auteur de deux de nos Dossiers noirs (sur
Bolloré et sur les Comores – le second devant paraître
cet hiver). Nos lecteurs s’accoutumeront à de nouvelles
signatures, parfois pseudonymes. Ils nous pardonneront
si cette transition donne lieu à quelques flottements. Ils
pourront attendre en contrepartie un renforcement de la
capacité de Survie à relayer le refus de l’intolérable.
François-Xavier Verschave
SALVES
Taylor déménage
Charles Taylor devait partir le
11 août à 11h59… à condition d’avoir
un refuge sûr et s’il avait été assuré
de la levée de l’inculpation pour
crimes de guerre et crimes contre
l’humanité, lancée le 4 juin par la
Cour spéciale de Freetown, en
raison de son implication dans la
1
guerre
civile
sierra-léonaise .
L’heure n’a pas été respectée, mais
il a fini par partir le 11, et tout
concourt à penser qu’il aura obtenu
satisfaction
sur
l’essentiel.
À
commencer par des conditions d’hé-
bergement dignes d’un ancien chef
d’État, à Calabar, dans le sud du
Nigeria.
Les États-Unis vouent la Cour pénale internationale (CPI) aux gémonies. Ils souhaitaient par ailleurs que
Monsieur Taylor quitte son pays et
aille au diable. Qu’il reste "un homme
libre", et impuni – comme l’ambitionne évidemment l’intéressé – ne
semble pas être leur souci. À moins
qu’à terme, un scénario d’élimination
farwestien leur semble convenir à la
situation ? Les groupes libériens en
rébellion contre Charles Taylor (LURD,
Model) exigent son départ avant de
baisser le fusil. Le bord "gouvernemental" de cet océan de souffrances
exige, lui, un sauf-conduit pour l’un
des principaux responsables…
Le lieu le plus sûr (et le plus
approprié) pour Taylor serait pourtant
entre les mains de la CPI – qui ne
prononce pas de peines de mort
mais dont la vocation est de sanctionner les pires crimes afin d’en
dissuader d’éventuels prétendants.
Les grandes capitales ont agi comme
si les travaux du Tribunal spécial
pour la Sierra-Leone (qui réclame
l’extradition de Charles Taylor)
n’étaient pas entravés par des consi-
Billets d’Afrique et d’ailleurs
dérations réprouvées par la justice.
Mais, à la mi-août, Abuja a formellement exclu que son hôte puisse
être extradé. Selon le chef de la
diplomatie nigériane, « le Nigeria
n’acceptera pas d’être harcelé par
qui que ce soit au sujet de cette
inculpation ». C’est alors que le
Président américain, tout en exprimant sa satisfaction devant le départ
de Taylor, déclare que « [sa] priorité,
maintenant, est que l’aide humanitaire parvienne aux gens qui souffrent
au Liberia ». Cette approche semble
faire son chemin.
Au Liberia, la communauté internationale bidouille au plus approximatif
sur le plan des principes et au moins
coûteux sur le plan financier. Le pays
est à reconstruire. Il n’est pas près
d’être en mesure d’instituer un système judiciaire susceptible de juger
ceux qui l’ont détruit. L’aider "gratuitement" à en devenir capable, avec
un peu de sous, beaucoup de patience et de temps, est à inscrire à
l’agenda. En attendant, dans l’immédiat... l’impunité risque fort, comme
toujours, d’engendrer une succession
de crimes.
Au moment d’achever cette publication, rien ne garantit que les belligérants, invités au respect d’un
pouvoir intérimaire, ne retournent aux
armes. Le successeur de Charles
Taylor, Moses Blah, dont la légitimité
est toute relative, préside un pays où
l’armée nationale (et la milice
"taylorienne") affaiblie, des forces rebelles qui ne le sont pas, les troupes
2
de l’Ecomil , plus quelques marines
américains dans la marge, occupent
le terrain. Les forces antagonistes
sont appelées à se raisonner sous
peine d’y être contraintes. Vaste besogne dans un contexte où le déraisonnable peut espérer trouver pour
ses turpitudes un "refuge sûr". [SC]
1. La cour a lancé un mandat d’arrêt
international contre Taylor, qui en exigeait
le retrait en contrepartie de son départ.
2. La force de paix de la Communauté
économique des États d’Afrique de l’Ouest
(Cedéao) pour le Liberia, composée principalement de soldats nigérians.
Déby ci, Déby là...
et le Tchad au fond du gouffre.
Le destin d’Idriss Déby, venu en
France en urgence médicale à la mijuillet, suscite toutes les spéculations.
À sa sortie d’hôpital, la production de
rumeurs à son sujet a explosé.
Celles concernant le lieu où il se
trouvait, son état de santé réel, la
date de son retour au pays… Les
rumeurs sont une piètre pâture et
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l’information, en temps de pénurie
grave, est échangée contre des
tickets de rationnement à ceux qui en
ont... Déby allait bien faire surface, et
les scoops aussi.
Finalement, il rentra chez lui le
9 août, officiellement rétabli « d’ennuis
de santé passagers », « afin qu’il
participe aux festivités marquant le
e
43 anniversaire de l’indépendance
du pays ». Surtout, semble-t-il, afin
de rencontrer son homologue soudanais, Omar el Béchir, avec lequel il
aurait été pressé de discuter quelque
arrangement. Et de régler un certain
nombre de problèmes relevant de la
"guerre de succession" qui serait
ouverte depuis le début de cette
année. Le 12, il est de retour à Paris
afin de procéder aux « derniers
contrôles médicaux ». Le 14, il est de
nouveau à N’Djaména. Pour les
scoops, il faut encore patienter.
En attendant, on peut se référer à
des sources crédibles pour estimer
peu probable que le maître de N’Djaména soit encore longtemps en état
de diriger son pays. De sources sûres,
il quittera les commandes d’un pays
au fond du gouffre, laissant un héritage digne d’un Hissène Habré dont
il était l’un des hommes de main.
Son régime clanique, corrompu et
criminel a mis le Tchad à genoux,
sous l’œil peu vigilant (on peut même
dire : avec la complicité) des institutions internationales, de l’Union Européenne et des puissances de la
communauté internationale (suivez
mon regard). Soulignons que le peuple tchadien n’y est pour rien, il n’a
pas élu Idriss Déby lors du scrutin
présidentiel de mai 2001 : celui-ci
1
s’est "auto-élu" .
Le cercle du pouvoir tchadien n’est
pas un bloc homogène dont la solidarité serait à toute épreuve. La tribu
2
Zaghawa, à laquelle le clan de Déby
est apparenté, peut succomber à la
tentation de se saisir du pouvoir par
la force en cas d’empêchement de
l’actuel président. Respecter la
Constitution, ce serait organiser des
élections présidentielles à l’issue d’un
3
intérim de trois mois placé sous l’autorité du président de l’Assemblée
nationale. Mais qui dit élections, dit
organisation de la fraude, selon
l’usage en vigueur, ce qui pourrait
être envisagé comme une perte de
temps et d’énergie.
Il n’y a rien à reprocher aux Zaghawas en tant que tels, évidemment.
Mais il faut bien constater que des
éléments "durs" de cette tribu – des
militaires de la Garde présidentielle
en particulier – sont davantage une
bande de criminels que des soldats
d’une armée nationale. Et le pétrole
qui coule désormais dans les bourses des détenteurs du pouvoir tchadien (encore sous le même œil international) n’est pas fait pour atténuer
l’envie de le détenir.
Pendant ce temps, dans un contexte de corruption généralisée (dont
l’ampleur va crescendo en approchant du sommet de l’État – sous
l’œil etc. ) le peuple tchadien survit à
4
peine . Les prévisions d’avenir sont
sombres ? Peut-être. Peut-être, aussi,
si Idriss Déby devait céder la place,
la réalité tchadienne sortirait-elle de
la confidentialité dans la foulée des
remous qui s’ensuivraient fatalement.
Pour frapper au visage l’amblyopie
volontaire qui envisage les vies humaines comme des "matériaux de
l’histoire". Combien de vies humaines dans le prix de revient d’un baril
de pétrole ? [SC]
1. En bourrant les urnes, multipliant les
électeurs, etc. Toujours sous le même œil
international. Nos lecteurs comprendront
que nous insistions inlassablement sur ce
point en raison du peu de cas qu’en font
les "hauts responsables" de ce monde.
Non seulement Déby détruit le Tchad, mais
il le fait en toute illégitimité pendant que
ces derniers s’abstiennent de lui remonter
les bretelles.
2. Bideyat, qui détient le pouvoir via
l’actuel président.
3. En fait, entre 45 jours au moins et
90 jours au plus : article 76 de la Constitution.
4. Nous aurons l’occasion, dans un prochain Billets, de rendre compte d’une situation intolérable en constante détérioration.
Sassou à l’amende
Le gouvernement congolais peine
à normaliser ses relations avec la
Banque Mondiale et le FMI, qui exigent en vain l’audit des comptes de
la SNPC (Société Nationale du
Pétrole du Congo). La pression de
plus en plus accrue des créanciers
extérieurs, tant institutionnels que
privés, achève de compromettre les
relations du gouvernement avec ses
bailleurs de fonds. « Le coup de
grâce est venu le 3 juillet 2003 de la
Cour d’appel de Paris, qui a estimé
que la SNPC était bien l’émanation
de la République du Congo et justifiait ainsi les saisies pratiquées par
les créanciers […] sur les comptes de
l’État congolais auprès de BNPParibas et de la Société Générale. »
(La Lettre du Continent, 24/07).
Désormais cerné par ses créanciers en France et aux États-Unis, à
l’affût du moindre compte congolais,
Billets d’Afrique et d’ailleurs
« y compris celui des ambassades et
des transactions à l’étranger » (LdC,
ibid.), le gouvernement de Brazzaville
voit ainsi s’amenuiser ses chances
de redresser le « budget » (ce qu’une
économie de prébendes laisse aux finances publiques). Partant, il renvoie
aux calendes grecques l’accroissement de l’investissement public.
Mais Sassou peut toujours compter sur la France pour tenter de lui
sauver la mise : « Dominique de
Villepin a annoncé mardi [15 juillet] à
Brazzaville que la France allait appuyer le Congo dans les négociations avec le FMI » (AFP, 19/07).
Pendant ce temps, la situation
sociale et sanitaire des populations
va de mal en pis. Odeurs nauséabondes, cohorte de mouches et de
moustiques, les immondices s’amoncellent à tous les coins de rue de
Brazzaville et les délestages à répétition, doublés de la rareté de l’eau
potable, deviennent le quotidien des
habitants des grands centres urbains. [CL]
Vieux clivages :
Congo-B sous tension
Sous des apparences de stabilité,
la situation politique est loin d’être
rassurante. Les tensions sont de plus
en plus vives entre le pouvoir et les
Katangais (surnom attribué aux ressortissants de la région de la Likouala
dont le chef de file est le président
du Sénat, Ambroise Noumazalaye).
Alliés d’hier après la victoire militaropolitique du 15 octobre 1997, ils sont
aujourd’hui "pestiférés" et écartés des
postes stratégiques de commandement militaire par les “Faucons” de la
famille présidentielle. Ceux-ci ont remis au goût du jour l’axe ethnique
Mbochi-Kouyou, armature du pouvoir
nordiste autour de la région de la
Cuvette depuis 1968 (début de la
présidence de Marien Ngouabi).
Malgré la signature des accords,
dits "croisés", entre le pasteur Ntoumi et les représentants du pouvoir en
mars 2003, la vie normale n’a toujours pas repris dans la région du
Pool où le chemin de fer reste fermé
et où les Laris sont au supplice.
S’agit-il de “terminer le travail" dans
le Pool ? Décidément, on est loin
d’être sorti des calculs politiciens et
des fantasmes “pacificateurs” autour
de cette partie du pays. [CL]
Repères sur… Le CONGO-B
Les Nguesso dansent,
le pays déchante
N° 117 - Septembre 2003 p. 3
Il est de notoriété publique que tous les
secteurs d’activités juteux sont aujourd’hui placés sous le contrôle de la famille
présidentielle au Congo. De la téléphonie
mobile aux transports maritimes, en passant par l’intendance du domaine présidentiel, la gestion des recettes pétrolières
ou des plus grands hôtels du pays jusqu’à
la commercialisation du bois précieux, la
famille présidentielle a déployé ses tentacules, telle une pieuvre accrochée à sa
proie.
Au cœur de ce système : bien entendu
le couple présidentiel et la première fille
de Sassou Nguesso, Édith-Lucie, née de
son premier mariage, aujourd’hui épouse
du président gabonais, Omar Bongo.
D’aucuns disent même que Madame
Bongo « co-dirige » le Congo avec son
père depuis le retour de celui-ci au
pouvoir par les armes le 15 octobre 1997.
Face à cette gestion patrimonialiste, les
fractions politiques au pouvoir, elles, vocifèrent au lieu de taper du poing sur la
table. Le pourraient-elles vraiment quand
on sait que chacune « broute, telle la
chèvre, là où elle est attachée », pour
reprendre cette métaphore populaire ?
En réaction à ces atermoiements, la famille présidentielle, ivre de son « poupou »
(néologisme brazzavillois pour désigner le
pouvoir des Nguesso), s’exhibe et affiche
son arrogance. Comme le 23 mai dernier
à Oyo, village de Sassou Nguesso, où
l’on célébrait avec faste, devant plus de
300 invités, le soixantième anniversaire
de Mme la Présidente, Antoinette Sassou
née Tchibota. Quelques membres de la
“baronnie françafricaine” étaient également conviés à la “bamboula”. Hormis le
président gabonais Omar Bongo, on y a
vu, entre autres, l’avocat Jacques Vergès,
le propagandiste du pouvoir Jean-Paul
Pigasse et Mme Patricia Aïm (dont le
mari est toujours placé sous contrôle
judiciaire). Du beau monde qui a d’abord
assisté à la messe célébrée en cette
occasion, en présence de Mgr Kombo –
un acte de contrition ? – avant d’aller
exhiber quelques pas d’Egondza et de
Ndombolo sur les airs de Koffi Olomidé,
dont l’orchestre animait la soirée.
Des réjouissances présidentielles qui
contrastent avec la situation financière
dramatique du pays. [CL]
La Russafrique en procès ?
La Russie va-t-elle avoir son procès Elf – celui de Youkos, en passe
de devenir la troisième compagnie
pétrolière mondiale ? Nous avons
plusieurs fois exposé en ces Billets
comment, lors de la disparition de
l’URSS, une bande de mafieux, de
politiciens et de responsables des
services secrets (les “siloviki”, issus
des structures de force, KGB et
compagnie…) ont fait main basse sur
les richesses soviétiques, notamment
ses stocks stratégiques, avec l’aide
de courtiers comme Marc Rich et de
banques comme Paribas. Avec cet
argent, puis celui subtilisé aux prêteurs occidentaux, ils ont racheté les
parts les plus juteuses de l’économie
russe, puis une partie de la Côte
d’Azur, etc. Ces énormes flux évasifs
sont aussi passés par l’Angolagate.
En pointe dans cette opération :
Mikhaïl Khodorkovski, sa banque
Menatep et ses partenaires (dont
Arcadi Gaydamak, qui nous fit un
procès). Avec la faveur d’Eltsine,
c’est devenu l’homme le plus riche
de Russie – ajoutant le pétrole à la
finance, Youkos à Menatep. Accessoirement, il est au cœur des mécanismes de détournement d’un prêt de
10 milliards de dollars du FMI.
En dépit de quoi, ou à cause de
quoi, il apparaît aujourd’hui comme
l’enfant chéri de l’Alliance atlantique :
l’Occident y voit un socle pour la
démocratisation de la Russie, une
sorte de Rockefeller… Il faut dire que
Menatep, le holding de Khodorkovski, n’est plus très russe : il est
basé à Gibraltar !
L’entourage de Vladimir Poutine
est plus que jamais bardé de siloviki.
Mais ce ne sont pas les mêmes
qu’au temps d’Eltsine. Puisque les
fortunes des oligarques sont issues
d’un vol pur et simple, assorti des
assassinats en série des premiers
rivaux, les Poutiniens estiment avoir
droit à leur part du butin. Rien donc
de très moral dans les procès qui
fleurissent soudain contre Khodorkovski et les milliardaires eltsiniens.
On ne se laissera pas davantage
abuser par les pétitions de "défenseurs des droits de l’homme" protestant contre la persécution judiciaire
de ces derniers : « Les fondements
de la démocratie réelle, l’indépendance du monde des affaires et la
liberté d’information ont subi un
préjudice irréparable », affirment-ils
en un de ces mélanges qu’affectionne Berlusconi (Le Monde, 17/07).
Rappelons que cette Russafrique
s’est montrée depuis une décennie
l’alliée de la Françafrique la plus archaïque, et que ces banquiers russes
pourraient bien surpasser les français dans le pillage des matières
premières africaines. Ce qui relèverait de l’exploit. [FXV]
Parsemer ses mercenaires
L’actualité de l’été symbolise bien
le tournant que prennent le mercenariat et la sécurité internationale.
Pendant qu’un mercenaire sudafricain d’origine française, Richard
“Sanders” Rouget, était condamné à
100 000 rands d’amende et à 5 ans
de prison avec sursis pour avoir
Billets d’Afrique et d’ailleurs
envoyé des mercenaires en Côte
d’Ivoire (à la fois au gouvernement et
aux rebelles du Mpigo !), inaugurant
ainsi la loi anti-mercenaires sud-africaine de 1998, une trentaine de mercenaires sud-africains participaient
au putsch de Sao Tomé, alléchés par
la manne pétrolière (Libération, 18/07
et 02/08).
Les “majors” de la sécurité ne sont
pas en reste : les contrats du Pentagone avec les sociétés de sécurité
privées vont doubler en 2004 (25 milliards $ prévus). Dyncorp, dont la
maison-mère CSC a décroché pour
75 millions $ de contrats “humanitaires” en Afrique (LdC, 24/07), va entraîner la nouvelle police irakienne
(Christian Science Monitor, 13/08). Northbridge, après avoir été sèchement
traitée de « compagnie mercenaire »
par le ministre britannique Jack
Straw pour avoir envisagé d’envoyer
du monde en Côte d’Ivoire, aurait
proposé aux Anglais et Américains
de renverser Charles Taylor par une
opération commando “clefs en mains”
(Newsweek International, 25/08). Une
proposition privée avait déjà été faite
pour intervenir dans la région de
Bunia, au Congo-K, que les troupes
françaises doivent quitter fin août.
La pression des sociétés militaires
privées pour remplacer les « casques
bleus » s’accentue. Elles ont commencé leur travail de séduction auprès des ONG, y compris en France,
auprès de la presse et de l’opinion
publique américaine, qui commence
à être informée des crises où meurent des civils.
De son côté, Kofi Annan relance
les idées de réforme de l’ONU. Au
cœur du sujet, une doctrine d’intervention plus robuste. De Villepin se
dit favorable à un corps de désarmement. À suivre… (Le Monde, 02/08) [PT]
Chasse à l’homme au Sénégal
Le livre du journaliste Abdou Latif
Coulibaly, Wade, un opposant au
pouvoir. L’alternance piégée ?, paru
le 10 juillet, a sonné la fin de la quiétude du pouvoir libéral au Sénégal. À
son retour de voyage dans un pays
du Golfe, le président Abdoulaye
Wade s’est adressé au peuple sénégalais en wolof dans un excès de
populisme – comme pour contourner
les lecteurs du livre, les classes instruites – ce qui a, de façon intentionnelle ou non, provoqué une chasse à
l’homme. La suite est déplorable
pour l’image du Sénégal, car les
thuriféraires du régime ont jugé bon
de menacer de mort l’auteur – qui n’a
pas souhaité de protection policière,
N° 117 - Septembre 2003 p. 4
mais a pris la précaution de porter
plainte contre X. Un ministre de la
République a même appelé à son lynchage pour avoir “commis” ce livre.
Le phénomène est inquiétant dans
un Sénégal au Président vraiment
démocratiquement élu : Abdou Latif
Coulibaly n’avait pas subi de représailles sous le régime socialiste de
Diouf (plus fin et tout aussi corrosif)
après avoir “commis” son précédent
1
livre . Il y accusait pourtant certains
responsables socialistes d’avoir provoqué le départ anticipé du président
Senghor dans le cadre d’un complot
politico-barbouzard françafricain bien
ficelé. Le journaliste a déclaré qu’à
l’époque, il avait reçu les félicitations
de Wade et de ses partisans.
Espérons que l’opposant devenu
Président sera incité à respecter les
prochaines électionsn s’il compte
rester au pouvoir. [AW]
1. Le Sénégal à l’épreuve de la démocratie. Enquête sur 50 ans de lutte et de
complots au sein de l’élite socialiste,
L’Harmattan, 1999.
Improvisations
Le général Babacar Gaye, chef
d’état-major des armées du Sénégal
(Cemga), a été relevé de ses fonctions le 12 août dans le cadre d’une
purge profonde, ceci à quelques
jours de l’anniversaire du naufrage
du Djola. Certes, on peut lui reprocher sa gestion du drame, notamment dans la lenteur des secours,
avec en filigrane la mauvaise gestion
de la crise casamançaise par la
hiérarchie militaire. Sans oublier un
signal inquiétant de la part de la
Légion de gendarmerie d’intervention
(LGI), qui a récemment menacé de
1
faire vivre une crise à l’Ivoirienne .
Mais tous ces événements graves
n’expliquent pas cette cascade de
sanctions. En effet, il est surprenant
que l’éviction du chef d’état-major,
suivie le 19 août de sanctions à l’encontre d’officiers et de sous-officiers,
intervienne si peu de temps après la
clôture du dossier Djola par le procureur de la cour d’appel de Dakar,
Abdoulaye Gaye, qui a estimé que le
seul responsable de ce drame était
le commandant du bateau – disparu
dans ce naufrage qui a coûté la vie à
1 863 personnes. Un contre-pied
wadien par rapport à la décision du
procureur ?
Il faut dire que la pression des
familles de victimes, notamment françaises, dans le cadre d’une plainte
déposée auprès du tribunal d’Évry, a
plus que tétanisé le pouvoir de Dakar,
qui préfère ruser. Le coup de balai
est-il une forme de correctif qui relativise les décisions de la justice sénégalaise ? Ou une forme de repli
stratégique pour éviter des débats
contradictoires dans les prétoires hexagonaux ? Le président Abdoulaye
Wade semble sentir un piège se refermer sur lui… [AW]
1. Cf. l’article de Madiambal Diagne in Le
Quotidien du 07/06.
IOG mange à tous les râteliers
On cherche de plus en plus, en
France et sur place, à présenter Djibouti comme un « îlot de stabilité »,
un petit pays à grand intérêt stratégique au milieu de voisins instables
politiquement (Éthiopie, Érythrée,
Somalie, Yémen) connaissant misère
et famine. Un pays sûr, en voie de
démocratisation et de développement,
à l’heure de la « guerre contre le
terrorisme »…
En réalité, c’est un des pays les
moins développés de la planète.
L’aide au développement y est détournée par le président Ismaël Omar
Guelleh (IOG) et son entourage. Une
situation que seule la répression et le
khat (drogue locale) permettent de
rendre un peu moins explosive. Pendant ce temps, IOG mange à tous les
râteliers : France, États-Unis, États
de la péninsule Arabique (Arabie
Saoudite, Dubaï etc), Chine, Banque
Mondiale, FMI… font pleuvoir les millions sur Djibouti. Gageons que cet
argent sera aussi bien mis à profit
que précédemment ! Les Djiboutiens
apprécieront que leurs “bienfaiteurs”
ne s’en formalisent pas plus que
cela. [EF]
James Bond au Cameroun
er
Le 1 juin 2003, une délégation du
secteur énergétique de la Banque
Mondiale, conduite par son directeur
James Bond – le bien nommé deus
ex machina de l’Occident –, est
venue au Cameroun pour une visite
de trois jours destinée à étudier les
moyens d’aider ce pays face à la
grave pénurie d’électricité qu’il traverse depuis plus de deux ans et qui
va en s’aggravant.
Avec les privatisations au profit de
groupes étrangers, Bolloré (France)
pour les chemins de fer et le port de
Douala, AES (USA) pour l’électricité,
les secteurs clés de l’économie camerounaise tombent les uns après
les autres aux mains d’une oligarchie
financière internationale.
Les institutions internationales
comme le FMI et la BM sont appelées à la rescousse pour encadrer la
gestion des problèmes locaux. Cette
Billets d’Afrique et d’ailleurs
recolonisation de fait, durement ressentie comme une humiliation par
beaucoup de Camerounais, est le
résultat des décennies de gestion
désastreuse de l’État néocolonial par
une bourgeoisie avide et irresponsable, installée et maintenue au pouvoir par l’ex-colonisateur.
Cette apparente régression n’est
que la sanction d’un échec (volontaire ?), qui ne saurait être imputé,
comme d’aucuns essaient de le faire,
aux peuples africains en général, qui
n’ont pas encore commencé à s’occuper de leurs propres affaires, dépourvus qu’ils sont de moyens, médias et élections, pour s’exprimer
librement. [OT]
Élections, piège à cons…
Le bon vieux slogan anarchiste est
fait sur mesure pour qualifier les
élections dans beaucoup de pays
er
d’Afrique. Le 1 juin 2003, l’élection
présidentielle au Togo a poussé la
caricature aux extrêmes limites de
l’obscénité. Eyadéma a bien sûr été
proclamé « réélu ».
Le 15 juillet 2003, on apprend que
le gouvernement gabonais a décidé
de supprimer la limitation du mandat
du président de la République (deux
septennats consécutifs), et s’est prononcé pour une élection présidentielle à un seul tour. Cette reconduction perpétuelle et automatique
de Bongo au pouvoir, dans une élection à un tour, a été présentée
comme une mesure d’économie. Mais
ce seul tour n’est-il pas encore une
dépense d’une inutile prodigalité ?
Dans le dernier mouvement diplomatique, Jean-François Valette vient
d’être nommé ambassadeur de
France au Cameroun, où aura lieu
en 2004 une élection présidentielle. Il
est présenté (LdC, 26/06) comme un
proche de Michel de Bonnecorse, de
la cellule Afrique de l’Élysée. Et il
arrive tout droit… de Lomé, où il a pu
“observer” la réélection d’Eyadéma.
Le premier, et le seul en Europe,
Chirac avait immédiatement félicité le
réélu : « Permettez-moi, au lendemain
de ce scrutin, de saluer la volonté
que vous avez exprimée de tendre la
main à toutes les forces politiques de
votre pays » a-t-il écrit, apparemment
sans plaisanter, dans un message
rendu public à Paris par l’Élysée le
vendredi 6 juin. Sachant que, dans
un accord-cadre conclu en 1999,
Eyadéma avait exprimé sa volonté
de ne pas être candidat à sa propre
succession, on juge du sérieux à accorder aux recommandations qui lui
sont ainsi faites.
N° 117 - Septembre 2003 p. 5
À voir l’indifférence avec laquelle
on regarde piétiner toute tentative de
vie démocratique, on ne peut que
constater que ce que l’on souhaite,
au fond, pour l’Afrique, c’est un avenir de coups d’État et de violences
civiles, quitte à verser des torrents de
larmes de crocodile quand le pire
s’est produit et à déplorer la “fatalité”
qui frappe ce malheureux continent.
[OT]
« Je ne veux pas vivre comme un
homme hanté »
C’est la réponse que m’apporta le
journaliste Dimas Dzikodo, au mois
d’avril 2003, lorsque je lui demandai
s’il ne craignait pas pour sa sécurité
– lui qui depuis des années ne cessait de dénoncer publiquement les
dérives autocratiques de l’indétrônable président de la République du
Togo, Étienne Gnassingbe Eyadema,
au pouvoir depuis 36 ans.
Jusqu’alors, ce courageux chroniqueur n’avait jamais été sérieusement inquiété physiquement, si ce
n’est d’anonymes menaces de mort
téléphoniques que l’on peut imputer
aux proches de Lomé II (le palais
présidentiel) sans grand risque de se
tromper. Au mois de juin 2003, le
"président" Eyadema, auréolé de son
énième hold-up électoral, décide de
réduire la persévérance de ce journaliste trop indépendant. Le 14 juin,
Dimas Dzikodo et deux de ses confrères, Philippe Avognon et Koffi Kpakpabia, sont arrêtés sans ménagement et embastillés plusieurs semai1
nes à la prison civile de Lomé , sans
aucune justification officielle.
Le 23 juillet, Philippe Avognon et
Koffi Kpakpabia seront relaxés par la
cour et libérés le jour même, aucune
charge n’ayant été retenue contre
eux. Quant à Dimas Dzikodo, il sera
condamné à payer une amende de
500 000 FCFA pour « tentative de
publication de fausses nouvelles ».
Au regard du niveau de vie moyen
de la population togolaise, la somme
astronomique dont a dû s’acquitter
Dimas pour obtenir sa libération
n’avait d’autre but que de l’étrangler
financièrement et le museler professionnellement. Il a heureusement
pu compter sur la solidarité de ses
proches pour régler l’amende et retrouver une liberté précaire.
Cet exemple illustre la stratégie
employée par la dictature togolaise
qui vise à briser, psychologiquement
et physiquement, les Togolais qui
refusent de s’aligner docilement
derrière son "ordre" archaïque. Hélas
pour les citoyens de ce pays, lorsque
les peines d’emprisonnement et les
amendes se révèlent insuffisantes,
leur "gouvernement", expert en divers
modes de torture, sait faire montre
d’une ingéniosité aussi aiguisée que
nauséabonde.
À cet égard, aujourd’hui est comme hier. Nous avons appris l’arrestation de Gabriel Akouété Baniaba,
simple militant de l’Union des forces
2
du changement (UFC) dans la cellule de son quartier de Lomé, actif au
sein de la jeunesse du parti. Les
offensives contre ce parti, cible privilégiée de la dictature togolaise, n’ont
rien d’exceptionnel.
Mais, au-delà de l’emprisonnement
de M. Baniaba, détenu dans des
conditions déplorables qu’il convient
de dénoncer vigoureusement, on ne
peut que s’interroger sur les véritables motifs de son arrestation. En
l’occurrence, la cible du pouvoir togolais ne serait-elle pas son frère, Comi
Toulabor ? « Lorsque la proie est
inaccessible, emparons-nous de ses
proches », pourrait être la devise du
3
régime togolais . Rien d’étonnant à
ce que M. Toulabor ne soit pas en
odeur de sainteté du coté de Lomé.
Ancien directeur de la rédaction de la
revue Politique africaine, chargé de
recherche au Centre d’études d’Afrique noire de l’Institut d’études politiques de Bordeaux, Comi Toulabor
n’est pas un inconnu dans les milieux
universitaires. Comme Dimas Dzikodo, il fustige régulièrement la nature
déliquescente et le caractère répressif de l’État togolais. Ceci explique
l’inimitié d’un régime à son égard et
les tourments d’un frère destinés à le
réduire au silence.
À notre démocratiquement élu Président (Jacques Chirac pour les
intimes), je pose une question qui
me turlupine : le Togo n’est pas une
démocratie, le Togo n’emprunte pas
le chemin de la démocratie, le Togo
n’empruntera jamais ce chemin avec
à sa tête Gnassingbe, que n’avezvous la décence de rejoindre l’exigence démocratique des Dimas, des
Comi… qui n’ont que leur courage
pour les soutenir quand ils disent la
vérité ? [AG]
1. Où ils seront soumis à de mauvais
traitements avérés.
2. Principal parti de l’opposition togolaise,
présidé par Gilchrist Olympio.
3. Qui n’est pas le seul à l’avoir adoptée !
Commémoration
26 août 1973 – 26 août 2003
Communiqué de Survie, le 26/08
Billets d’Afrique et d’ailleurs
Il y a trente ans, le 26 août 1973, Outel
Bono, médecin tchadien en exil, tombait
sous les balles d’un tueur, rue de la Roquette à Paris. Cet assassinat politique fut
exécuté avec la plus grande tranquillité,
comme si l’impunité lui était garantie, et il
fut en effet classé sans suite par la justice
française.
Outel Bono était un opposant au régime
de Tombalbaye, dont la cruauté et la
corruption révoltaient les Tchadiens. Sa
popularité au Tchad faisait peur au régime et il s’apprêtait à rendre publique, le
28 août, la création d’un « Mouvement Démocratique de Rénovation Tchadienne ».
L’assassinat d’Outel Bono est l’un des
crimes qui ont marqué la décolonisation
en trompe-l’œil des territoires de l’Afrique
francophone. Il s’agissait de décapiter les
mouvements populaires qui aspiraient à
une authentique indépendance et d’éliminer les leaders exigeants et fiers refusant
une humiliante subordination. Ainsi, ont
disparu Ruben Um Nyobé au Cameroun,
Barthélémy Boganda en Centrafrique,
Sylvanus Olympio au Togo, Thomas Sankara au Burkina-Faso et bien d’autres
militants dévoués à la cause des peuples
africains.
Privée de ses leaders naturels, l’Afrique
“décolonisée” par la France a sombré dans
les luttes de clans, comme au Tchad, ou
sous la tyrannie de potentats inamovibles
comme au Togo, au Gabon, au Cameroun. Au lieu du développement espéré,
elle a connu l’explosion de la misère.
La politique de la tutelle et du mépris a
montré pendant quarante années toute sa
malfaisance. Aujourd’hui, on voudrait faire
retomber la responsabilité de son échec
retentissant sur les peuples africains euxmêmes. Il est donc indispensable de rappeler que cette politique a procédé avec
persévérance à l’élimination des véritables élites au profit de valets grassement
payés.
En assassinant Outel Bono, c’est l’avenir du Tchad qu’on a délibérément amputé
de ses promesses. La compétence, la
droiture et le courage furent les impardonnables torts qui le condamnèrent à
l’exécution sommaire par les tenants d’une
Afrique figée dans les clichés meurtriers.
Nous rendons hommage au docteur
Outel Bono pour ce qu’il fut, pour l’image
noble et intègre qu’il a donnée en modèle
aux Africains. Qu’on se souvienne de lui
et de son sacrifice.
Au-delà de Bunia
Lorsque Kofi Annan a requis une
Force internationale intérimaire d’urgence en Ituri (l’opération Artémis,
lancée en juin dernier sous commandement français), nous avons approuvé une initiative visant à sauver
des vies menacées. Outre l’urgence
d’amener devant la justice internationale tous les criminels à l’œuvre
dans cette vaste région de la Ré-
N° 117 - Septembre 2003 p. 6
publique Démocratique du Congo,
nous avons surtout insisté sur celle
d’élargir le mandat initial de l’opération – confiné à la seule pacification
de la ville de Bunia – si l’objectif visé
devait être atteint.
Le mandat en est resté à sa portion congrue en termes d’efficacité,
et l’objectif a été douloureusement
manqué. Si l’on meurt peu à Bunia à
présent, on meurt toujours beaucoup
au-delà. Les hommes (et les enfants)
en armes qui ne peuvent exercer
leurs funestes talents en ville partent
"en brousse".
Le 5 août dernier à Nyanda, situé à
une vingtaine de kilomètres de la capitale de l’Ituri, un groupe de miliciens lendu a massacré une dizaine
de civils hema, brûlé des cases,
ouvert des fosses… Le survol d’un
hélicoptère français de la force multinationale aura fait fuir les atta1
quants. Selon la Monuc , « cette
attaque fait suite à celles survenues
[la semaine précédente] à Fataki et
Bule, et celles de Tchomia, Kasenyi,
Drodro, Nisi et Largo en juillet ».
Les 9 et 10 août, une nouvelle
attaque perpétrée par des miliciens
lendu dans l’entité administrative de
Kaa (qui regroupe une douzaine de
villages entre Fataki et Bule à 120 km
de Bunia) aura laissé les cadavres
d’une trentaine de civils hema et une
centaine de blessés. Fataki est entièrement saccagé, pillé jusqu’à l’os. À
Nyakunde (40 km à l’ouest de Bunia),
où 1 200 civils hema furent massacrés au mois de septembre 2002,
l’hôpital saccagé sert de camp à plusieurs centaines de miliciens lendu,
dont de nombreux "enfants-soldats".
La communauté hema de Kinshasa,
réunie en association, affirme qu’un
total de 1 187 civils hema ont été
massacrés entre le 15 et le
2
25 juillet.
À l’envoyé spécial du Figaro à
3
Bunia, un officier français a déclaré :
« Hors notre zone d’action, les massacres continuent et, en ville, des
meurtres sont encore commis ».
e
Selon, un marsouin du 3 régiment
d’infanterie de marine, « lorsque nous
prenons les coupables sur le fait,
que pouvons-nous faire ? […] Nous
n’avons pas l’autorité pour les emprisonner, encore moins pour les
juger. Tout ce que nous pouvons
faire, c’est les sermonner […] et les
relâcher ». L’article du Figaro reflète
la lucidité de militaires européens de
la Force spéciale, conscients que
leurs moyens dépassent de loin ceux
dont les « Casques bleus » disposent. Lorsque le porte-parole de
l’opération multinationale déclare
er
qu’au 1 septembre « Artémis n’existera plus », un officier supérieur commente : « Encore un coup d’épée
4
dans l’eau ».
Début août, Médecins sans frontières (MSF) accuse Artémis d’être
« incapable d’assurer une réelle
protection des populations civiles ».
L’armée française rétorque qu’elle ne
peut déborder les frontières de son
er
mandat et, le 1 août, la ministre
française de la Défense, Michèle
Alliot-Marie, en visite à Bunia, lance
un dédaigneux « mission accomplie ».
La ministre a quand même déploré
« un certain nombre de massacres »
commis hors les murs de la ville dont
elle se satisfait de constater le calme
(Madame se contente de peu). Paris
n’a jamais été disposé à intervenir
"hors les murs" en Ituri (il laisse la
tâche aux Bangladais), ce qui amène
à se poser la question : qu’est-ce qui
détermine la politique française (et,
au-delà, celle d’une certaine communauté internationale) dans la région ?
L’action française en Ituri ne pouvait qu’être attentivement scrutée à
l’aune de celle de 1994 au Rwanda.
Or les porte-voix hema et lendu
accusent les forces françaises d’être
au service du camp opposé. Pour
l’heure, aucun élément n’étaye ces
accusations d’une partialité active.
Artémis a sans doute empêché qu’un
camp (et/ou ses "associés") prenne
le contrôle de toute la région. Son
mandat dérisoire – endossé sans ré5
ticence par tous ses initiateurs , en
dépit de son évidente insuffisance –
a laissé le champ libre à « un certain
nombre de massacres », et aux appuis
dont les massacreurs ont bénéficié.
Pour "équilibrer" une situation ? Il
faut bien constater que les Hema
auront payé cher une telle "pondération". Sous d’autres auspices, on
aurait pu leur faire un prix.
Le 28 juillet, le Conseil de sécurité
des Nations unies a adopté la résolution 1493 qui porte à 10 800 les
personnels militaires de la Monuc
(dite Monuc 2), avec un « mandat
renforcé » qui leur donne le droit
1. Mission des Nations unies en République Démocratique du Congo.
2. Selon l’association ENTE, les massacres concerneraient 92 personnes à
Tchoma et Kasenyi, 94 à Fataki, 62 à
Angulu, 480 à Dhego, Mabanga, Berunda
et Valo, 22 àNizi, 437 à Largu, Drodro,
Blukwa et villages avoisinants.
3. Philippe Migault, Le Figaro, 04/08.
4. Idem.
5. ONU, Union Européenne…
Billets d’Afrique et d’ailleurs
N° 117 - Septembre 2003 p. 7
Il y a dix ans au Rwanda (une année de chronique)
Rwanda : la face cassée de la République (I)
par Sharon Courtoux
Dans sept mois, nous serons séparés de dix ans d’une
sinistre saison. Le 7 avril 2004, nous allons devoir examiner attentivement la décennie qui a fait suite au génocide des Tutsi rwandais. Un génocide qui a emporté un
million de Rwandais, dont des Hutu et des Twa opposés
1
au projet d’extermination d’un pan entier de la société .
Cet examen s’amorce partout dans le monde en souvenir des victimes à qui l’on doit que vérité soit dite et que
justice soit faite. Un examen à la recherche de toutes les
responsabilités. Nous, Français, nous l’examinerons surtout à la recherche de celle de notre pays, de son incapacité à y faire face, qu’il s’agisse d’en accepter la réalité et
les effets, d’avouer ses connivences, ou d’enfin débloquer
la justice française à l’égard des présumés génocidaires
réfugiés sur notre sol, contre lesquels des plaintes ont
été déposées.
En effet, à ce jour, aucune voix française relevant, de
près ou de loin, des sphères officielles, n’a osé dire ce
que l’Histoire, documents à l’appui, relate. La France
(entre autres, mais nous avons le devoir, devant cette
histoire, d’accepter ou de refuser ce que nos élus ont
fait et font en notre nom) savait, avant avril 1994, que le
pire pouvait survenir au Rwanda. Elle était liée à ceux
qui allaient le perpétrer. Devant le pire, elle n’a pas rompu
le lien. Et à ce jour, les plaintes visant de présumés
criminels sont enfermées dans l’arrière-cuisine d’une immense et tenace mauvaise volonté. Les seules avancées de ce dossier sont à inscrire au crédit d’associations de la société civile, des plaignants et de leurs
conseils, qui "rament" depuis maintenant des années
face au contre-courant qui souhaite les voir couler avant
d’arriver au port.
Indigne, inacceptable, déshonorant… certes, mais peu
étonnant. Les aveux des nations sont rares et la France
n’a jamais admis, avant au minimum un demi-siècle,
qu’elle aurait pu agir autrement qu’elle ne l’a fait. Sauf si
ses citoyens l’exigent ? Au tableau de ses forfaits et
mérites, l’Histoire française est émaillée de crimes et
délits, notamment sur le continent africain. À évaluer
sans retenue le poids de ses intérêts, le pays des droits
de l’Homme a couvert son visage de honte à plus d’une
reprise. En 1994, la France a arboré un air d’autosatisfaction désolée sur une face perdue, une face
cassée. À ses citoyens de sauver l’honneur en lieu et
place de ceux qui s’en montrent détachés. Dix ans
après les faits, c’est le moment d’en saisir toute la
portée, tout l’intérêt de substituer une exigence aux
dissimulations.
2
Il y juste dix ans, en septembre 1993, un rapport de
la commission des droits de l’homme de l’ONU était
publié à la suite de la mission de M. B. W. Ndiaye, rapporteur spécial, qui s’était rendu au Rwanda du 8 au 17
avril de cette année-là. Dans le chapitre V (conclusions
et recommandations) du rapport, le § 11 s’intitule « La
question du génocide ». Évoquant la question, maintes
fois soulevée, de savoir si les massacres décrits dans
son rapport doivent être qualifiés sous le terme « génocide », M. Ndiaye déclare qu’il ne lui revient pas, au
point où en sont ses investigations, de porter un jugement définitif. Le rapporteur spécial ajoute qu’il est
cependant possible de fournir une réponse préliminaire
(an initial reply). Après avoir rappelé les points de l’article II de la Convention sur la prévention et la punition du
3
crime de génocide, M. Ndiaye écrit : « Les cas de violence intercommunautaire soumis à l’attention du rapporteur spécial indiquent très clairement que les victimes
des attaques, des Tutsi dans une immense majorité des
cas, ont été visées uniquement en raison de leur appartenance à un certain groupe ethnique, et pour aucune
autre raison objective. Les paragraphes a et b de
l’article II de la convention pourraient donc être consi4
dérés comme s’appliquant à ces cas. »
Notre pays est membre permanent du Conseil de
sécurité. Au Rwanda, il était dans le coup jusqu’au cou !
Si d’aventure, quelque chose lui avait échappé, le voilà
renseigné. Citons M. Ndiaye (devant la commission
d’enquête du Sénat belge) : « Mon rapport me fait
penser à une bouteille qu’on jette à la mer. Il n’existe, en
effet, aucun système qui permette de donner réellement
suite à un rapport. On a certes pu le lire, mais j’ai
l’impression qu’on n’en a pas tenu compte.» En effet. Le
génocide débutera sept mois plus tard.
5
En septembre 1993, le colonel Théoneste Bagosora
est mis à la retraite de l’armée rwandaise. Il continuera
d’exercer cependant les fonctions de directeur de cabinet
du ministre de la Défense. Dès l’attentat contre l’avion
du président rwandais, Juvénal Habyarimana, le 6 avril
1994, il prendra de facto le contrôle de la situation à
laquelle il donnera son imprimatur génocidaire. Celui qui
revint d’Arusha en janvier 1993 en déclarant publiquement qu’il rentrait à Kigali pour « préparer l’apocalypse »
avait été formé à l’École de Guerre de Paris. Il était bien
connu des services et de la diplomatie français, qui
n’avaient pas oublié son "profil" 15 mois plus tard.
1. L’avenir déterminera avec plus de précision le nombre des
suppliciés. Nul n’ignore la nature du supplice, ni l’"indifférence" qui
l’autorisa.
2. ONU, Conseil économique et social, E/CN.4/1994/7/Add.1
3. Traduit de l’anglais en français par l’auteur de l’article.
4. Article II : « Dans la présente convention, le terme génocide inclut
les actes suivants, accomplis dans l’intention de détruire, en totalité
ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux.
a) L’exécution de membres d’un de ces groupes.
b) Infliger des mauvais traitements physiques ou psychologiques à
des membres de ces groupes. »
5. Accusé de « génocide, entente en vue de commettre le génocide,
complicité dans le génocide, crimes contre l’humanité pour viols,
extermination, assassinat, persécution et autres actes inhumains,
violations de l’article 3 commun aux conventions de Genève et du
protocole additionnel II ».
Billets d’Afrique et d’ailleurs
d’utiliser la force pour protéger les
6
civils (mieux vaut tard que jamais) .
Le haut-représentant de l’Union Européenne pour la politique étrangère et
de sécurité commune (PESC), Javier
Solana, a salué cette décision qui
« dote la Monuc du mandat dont elle
a besoin » (que n’a-t-il exigé plus tôt
la satisfaction d’un besoin si criant ?).
Le major Rahman Majib, officier
de presse de la Monuc, a déclaré, le
11 août, qu’« à terme, la Monuc 2
sera capable de s’occuper de l’Ituri
tout entier » (à terme de quoi, déjà ?).
« Dès que la paix sera établie à
Bunia et que nous aurons la confiance de la population, nous pourrons commencer à nous déployer en
dehors de Bunia » (on avait cru
comprendre que Bunia était en paix,
c’est en tout cas ce que la ministre
française de la Défense a affirmé).
Et maintenant ? Insister pour que
le mandat d’Artémis soit prolongé,
élargi, renforcé ? Souligner qu’il est
hypocrite de refiler la lourde tâche –
à laquelle on se dérobe depuis si
longtemps – aux soldats bangladais
qui n’ont pas bénéficié de la for7
mation requise pour y faire face ?
Exiger des ordonnateurs de ces
arrangements qu’ils en motivent les
faiblesses manifestes ? Insistons.
Soulignons. Exigeons. On peut aussi,
avec amertume, toucher du bois si
c’est tout ce qui nous reste. [SC]
6. Le Bangladesh fournit l’essentiel des
nouveaux effectifs de la Monuc qui sont
multipliés par deux.
7. Cette affirmation ne reflète pas une
crainte, elle s’appuie sur l’avis exprimé
par des experts.
Voter au Rwanda
Les Rwandais iront aux urnes pour
élire un nouveau président le
25 août. Ils voteront dans un verre à
moitié vide. Dans un verre à moitié
plein aussi ? Il serait indécent de
porter un jugement à l’emportepièce. Et que s’agit-il de juger, sinon
des éléments susceptibles d’améliorer ou de détériorer les perspectives d’avenir des Rwandais ?
Quelle que soit l’issue du scrutin,
que peut-on en attendre ? La politique étant le choix du moindre pire,
quel est-il dans les circonstances
présentes pour le peuple rwandais ?
En se posant ces questions, il faut
se souvenir que c’est à ce peuple
d’en décider et, même si les dés ne
sont pas très équilibrés, c’est une
première. Les milieux proches du
gouvernement s’émerveillent de ce
qu’elle s’organise 10 ans après le
pire désastre de la longue histoire
N° 117 - Septembre 2003 p. 8
du pays. D’autres regards se rembrunissent à l’évocation d’une haute
main puissamment armée qui tient
les rênes rwandais sans intention de
les lâcher. Ébloui ou effaré, il faut
bien constater que l’histoire récente
n’a pas laissé aux Mille Collines un
héritage facile à gérer. Aussi, la
gestion de cet héritage, qui a marqué
la dernière décade, a-t-elle laissé
des cicatrices profondes, à l’intérieur
comme à l’extérieur des frontières
du pays.
Il est indéniable que la campagne
électorale se déroule dans une ambiance électrique. On peut le regretter, on pouvait s’y attendre. La vie
politique rwandaise – à laquelle il
fallait sans aucun doute prendre
garde – a été figée (voire paralysée)
depuis des années. Comment espérer qu’émerge subitement de cette
réalité le minimum de souplesse
requis pour cerner collectivement les
défis auxquels est confrontée la
société ? Une société au sein de
laquelle nul ne prétend qu’elle est
débarrassée de ses peurs, de ses
souffrances, de ses antagonismes,
de ses divisions.
Les deux principaux candidats en
1
lice , le président sortant Paul Ka2
game et l’ancien Premier ministre
Faustin Twagiramungu, sont loin
d’avoir hissé les contours du débat à
un niveau "mandelien". Les démonstrations du premier s’appuient, pour
une large part, sur le « divisionnisme » découvert chez le second (et
ses partisans). Riposte de ce dernier : celui qui ramène toute critique
à ce vocable introduit lui-même la
division dans le débat politique.
Au-delà des dérives d’un régime
particulièrement musclé et celles
d’un discours de sinistre mémoire, à
en faire le tour, on ressent une
agressivité quasi fondamentale des
échanges. Kagame promet les foudres de la justice aux écarts de
langage de ses concurrents dont
« certains prétendent inaugurer cette
maison [le Rwanda issu de ses dix ans
de pouvoir] qu’ils n’ont pas cons3
truite . » Twagiramungu, dans un
4
courrier publié sur son site internet ,
expose son rejet de tout recours à la
violence pour réduire une dictature à
laquelle il préconise de s’opposer
pacifiquement et avec persévérance.
Sauf, ajoute-t-il, comme s’il ne
pouvait s’en empêcher, si les Rwandais devaient, « par devoir patriotique », renoncer à la voie pacifique
en raison d’une résistance inébranlable au changement démocratique.
Kagame, dont les moyens de se
faire entendre dépassent de loin
ceux de ses concurrents, a entamé
sa campagne des mois avant la
campagne officielle. Dès l’ouverture
de celle-ci, des proches de Faustin
Twagiramungu, accusés de divisionnisme ethnique, ont été interrogés
5
par la police judiciaire .
Twagiramungu lui-même a dû répondre, le 14 août, à une convocation de la Commission électorale
nationale (CEN), présidée par
Chisologue Karangwa, pour s’entendre reprocher la teneur d’un tract
dans lequel le candidat s’engage, s’il
est élu, à « promouvoir la division
des Rwandais ». Ledit candidat invoque « une erreur de frappe », ce qui
paraît plus que probable (il n’est pas
stupide à ce point). Un autre passage (« je préfère obéir aux institutions plutôt qu’à un homme qui
recourrait à la terreur, qui tuerait, qui
intimiderait ou emprisonnerait ») est
considéré par la CEN comme injurieux « à l’encontre du candidat du
Front patriotique rwandais ». Que ce
1. Deux autres candidatures ont été retenues par la CEN, celles d’Alivera Mukabaramba, Parti du progrès et de la concorde (PPC) et de l’ancien ministre JeanNépomuscène Nayinzira, indépendant.
2. Il occupa ce poste dans le premier
gouvernement de transition, du 19 juillet
1994 à fin août 1995.
2. www.obsac.com
4. www.tragiramungu.net – La lettre du
Président.
5. Joint à Kigali, le conseiller en communication du FPR nous a transmis plusieurs
citations, aux relents ethnistes indiscutables, ayant donné lieu à interrogatoire.
Le porte-parole de la police rwandaise les
confirme sans fournir d’indications précises sur les circonstances et l’attribution
de ces citations. Il dément par contre une
récente déclaration menaçante à l’égard
de l’opposition attribuée à un militaire de
haut rang. Ne pouvant procéder à des
vérifications incontestables, nous ne les
publions pas. Selon des sources crédibles cependant, aussi bien le camp du
Président sortant que celui de l’ancien
Premier ministre ont proféré des paroles
"regrettables".
dernier n’intente-t-il un procès en diffamation au calomniateur ? Allons,
Monsieur le Président, personne ne
vous a dit que la démocratie était un
jardin de roses ?
On risque peu de parier sur l’élection du président sortant, même si
d’aucuns affirment qu’elle est « mathématiquement impossible ». Les
Rwandais (comme tous les peuples
dans de pareilles circonstances)
vont voter pour ce qu’ils estiment le
“moindre pire”, sous le regard d’une
légion étrangère d’observateurs. On
Billets d’Afrique et d’ailleurs
peut imaginer que, dans leur majorité et leur for intérieur, ils n’ont
d’affection sans partage pour aucun
des candidats qui sollicitent leur suffrage. On peut penser qu’ils aspirent
à renouer avec leur Histoire, avec
les fondements de leur culture en en
actualisant l’interprétation, à retrouver leur chemin de la sorte. Il n’est
pas impossible qu’ils choisissent de
ne pas se lancer dans l’inconnu, et
qu’ils élisent M. Kagame pour cette
raison.
Dans le contexte si particulier et si
périlleux du Rwanda, ce scrutin est
une étape. Les desseins des principaux candidats ne permettront sans
doute pas de répondre à la question
apparemment posée : l'
établissement d’une démocratie. Le peuple
rwandais, pour le moment, souhaite
surtout ne pas retourner en enfer.
En même temps il conserve, comme
tous les peuples, l’envie de retrouver
un destin digne de ses aspirations. Il
était tombé dans ce que Jean-Pierre
Chrétien a appelé « le piège ethnique ». Il ne serait pas le moins du
monde étonnant qu’il souhaite en
sortir. Et qu’il en soit parfaitement
capable.
Enfin, sans discussion, le Rwanda
d’aujourd’hui et de toujours sait son
destin lié à la région dans laquelle il
se trouve. Espérons que le nouveau
Président, surtout si c’est l’ancien
qui reprend du service, saura y trouver bénéfice pour son peuple en s’y
prenant d’une nouvelle manière. [SC]
Les Kanaks,
ces Français “racistes”
Les revendications que les Kanaks
croyaient satisfaites sont une fois de
plus foulées aux pieds. L’Élysée use
d’une rhétorique d’apparence bienpensante pour ne pas respecter les
accords de Nouméa, entre autres.
Premier couplet : la France ne peut
pas respecter ses engagements sur
le vote bloqué pour la consultation à
1
venir sur l’indépendance , car ce
serait contraire aux conventions européennes sur les droits de l’Homme.
Second couplet : dans le projet de
recensement, qui devait débuter fin
juillet et sur lequel Chirac vient de
mettre son veto, notre Président
trouverait « proprement scandaleuse
cette idée de faire cocher une origine ethnique dans un document
officiel » – cité par Le Figaro (29/07).
Le quotidien rappelle qu’il s’agit d’une
dérogation qui, « validée par la
Commission nationale informatique
et libertés (Cnil) et confirmée par un
décret du Conseil d’État le 5 juin
N° 117 - Septembre 2003 p. 9
dernier, autorisait pourtant l’Institut
national de la statistique et des
études économiques (Insee) à poser
une question sur l’appartenance
ethnique en Nouvelle-Calédonie ».
Une question systématiquement posée « depuis le premier recensement de la Calédonie dans les années 50 » (Insee).
Pour raisonner comme notre Président, il suffit d’oublier l’essentiel :
ce que Jean-Marie Tjibaou appelait
la « démocratie du coucou », c’est
une histoire de « l’invité inattendu
qui [...] arrive, s’installe dans votre
maison avec sa famille et qui, quelque temps après, demande un vote
démocratique pour savoir à qui ap2
partient la maison » .
1. Les négociations de Matignon avaient
accordé un vote “bloqué”, c’est-à-dire
restreint à certaines personnes, présentes depuis 1988.
2. Patrick Silberstein, dans l’ouvrage
collectif Ces îles que l’on dit françaises,
L’Harmattan 1988, p. 23.
On peut regretter que jamais la
presse ne rappelle que la NouvelleCalédonie est toujours inscrite à
l’Onu sur la liste des territoires « à
3
décoloniser ». En s’en souvenant,
on comprend tout de suite mieux la
légitimité des revendications des
Kanaks. On ne peut qu’être choqué
de l’absence du respect qui leur est
dû et de l’effronterie de l’accusation
de racisme lancée par ceux qui
feignent de prendre des gants pour
les insulter. [PC]
3. http://www.un.org/french/Depts/dpi/
decolonization/main.htm
Bons points
– Daher Ahmed Farah (DAF), journaliste et militant politique de Djibouti, est sorti de prison après avoir
purgé une peine d’un mois pour
« diffamation » à l’encontre de la
dictature et de ses sbires. Espérons
que les campagnes de l’opposition,
de la diaspora, et des ONG mobilisées sur son cas permettront de lui
éviter une nouvelle incarcération et
la fermeture de son journal. En tout
cas, elles ont déjà contré les desseins du dictateur local, Ismaël
Omar Guelleh (IOG) : sa Légion
d’Honneur (remise par Jacques
Chirac en octobre dernier) en ressort
bien ternie !
– Le Parlement européen, enfin, a
adopté le 3 juillet une résolution accusant « les forces russes » de commettre des « crimes de guerre et des
crimes contre l’humanité » en Tchétchénie.
Fausses notes
– Nicolas Sarkozy a rappelé le préfet Jacques Franquet à la direction
du Service de coopération technique
internationale de police (SCTIP), confirmant la tradition de barbouzerie
pasquaïenne de ce service opérant
en Afrique et ailleurs. Franquet, qui
dirigea le SCTIP de 1989 à 1993,
s’illustra ensuite fin 1994 en supervisant, pour le ministre de l’Intérieur
Charles Pasqua, la tentative de déstabilisation du juge Éric Halphen via
son beau-père, membre de la
Grande Loge Nationale Française
(GLNF).
Le “petit juge” s’était permis de
fourrer son nez dans les comptes de
l’Office HLM des Hauts-de-Seine,
une tirelire du clan Pasqua. Sans
doute Jacques Franquet ne va-t-il
pas inciter les bénéficiaires africains
de la coopération policière française
à aller fouiner dans les comptes en
Suisse de leurs présidents (tous à la
GLNF).
– Blaise Compaoré a choisi une
ancienne conseillère de Mobutu,
Paula Linhardt, pour superviser le
projet d’un nouvel aéroport international. L’argent du Burkina risque de
s’envoler avant les avions ! (La Lettre
du Continent, 10/07).
– Une ONG congolaise, Congo Fraternité et Paix (qui lutte contre le
tribalisme et pour la concorde entre
les communautés), s’indigne du discours de haine diffusé sur la RadioTélévision
nationale
congolaise
(RTNC). L’émission Forum des médias diffusée sur RTNC2, animée
par Noël Kalonda, reçoit régulièrement des invités qui tiennent des
propos incitant à la haine raciale,
l’exclusion politique et la xénophobie. L’ONG en appelle à la haute
autorité des médias et au ministre
de l’Information, Vital Kamerhe, afin
d’obtenir l’interdiction de cette émis1
sion (Un bon point pour Congo
Fraternité et Paix !).
1. Article paru le 05/08 in Le Phare, repris
sur allafrica.com et www.obsac.com :
« Une voix s’élève contre les médias de
la haine », 06/08.
– L’Institut des Hautes Études de
Défense Nationale (IHEDN) a eu le
bon goût de compter Bernard Lugan
parmi les intervenants à huis clos de
e
son 4 Forum sur l’Afrique (LdC,
26/06). Le “curriculum vitae” de ce
conseiller de Le Pen est vierge de
tout concours prestigieux : il n’a dû
sa carrière dans l’Université JeanMoulin à Lyon qu’à ses idées ra-
Billets d’Afrique et d’ailleurs
cistes. S’il trouve des oreilles attentionnées dans des sphères qu’on
osait espérer moins sensibles à
l’idéologie de la “race supérieure”,
on ne s’étonne plus des couacs passés, présents et à venir de la politique française en Afrique.
N° 117 - Septembre 2003 p. 10
Précision
Dans la salve « CIBC agricole »
de Billets n° 116, nous laissions entendre que le Crédit Agricole avait
racheté toute la Canadian Imperial
Bank of Commerce, « en pointe
dans “l’évaporation” de l’argent du
pétrole et de la dette ». Il n’a en fait
racheté que la filiale de Genève, à la
pointe de la pointe.
(Achevé le 23/08/03)
ILS ONT DIT
Françafrique
« – Quid de l’exécution contrats Liberia [de livraison de bois] ? »
(Gilles HOTELIN, de la société importatrice marocaine Robelbois.
Courriel du 22/05).
« – Liberia. On en est actuellement au stade des exécutions
capitales et sommaires. » (Jean-Louis DUMON, négociant en
bois chez SN Interwood, fournisseur de Robelbois. Réponse manuscrite par fax le lendemain, à 8h36).
« – La main d’œuvre risque de manquer pour l’“exécution” du
contrat ! » (Gilles HOTELIN, annotation manuscrite sur le fax de
Dumon, le 23/07 à 9h52).
[Rappelons que l’exportation de bois libérien par Charles Taylor et ses
amis mafieux finançait directement la guerre civile au Liberia et sa
récente excroissance en Côte d’Ivoire. L’“humour” d’Hotelin est donc
particulièrement pertinent. Rappelons aussi que la société Interwood,
l’un des principaux importateurs français de ce bois libérien, a été
rachetée par un personnage considérable, basé à Ouagadougou :
Michel Fadoul. Nous observions dans notre n° précédent que « son
appartenance à la GLNF (Grande Loge Nationale Française) n’est
sans doute pas étrangère à ses multiples succès commerciaux et
relationnels (Valéry Giscard d’Estaing, Paul Biya, Chantal Compaoré,
Jacques Godfrain, etc.). Le Groupe Fadoul Afrique opère au
Cameroun, au Bénin, au Gabon, en Côte d’Ivoire, au Togo, au
Nigeria, en Centrafrique. La forêt ne représente qu’une seule de ses
cibles. À travers une cinquantaine de filiales, il intervient aussi dans
l’importation de voitures et de pièces détachées, le génie civil,
l’imprimerie, le transport de fonds. » – FXV]
« [Sur le marché des grumes de bois tropical,] le Cameroun, c’est
fini, la RC Congo, c’est le Bronx, le Gabon a les taxes
forestières les plus élevées de la région ; le Brésil ne vend
pas de grumes et n’a que des produits lourds ou semi-lourds ;
l’Asie n’exporte plus de grumes. […] Nous ne serons plus des
marchands de bois, mais des vendeurs de kit [… de bois
transformé]. On ne pourra plus jouer que sur le fret pour créer
une différence entre les prix proposés par les différents
opérateurs. » (Thierry MEHA, directeur d’Agence B3P dans le
port d’importation de Sète. Cité par Marchés Tropicaux du 20/06).
[Ce gros opérateur français se désole du récent boycott onusien
contre l’importation de bois libérien : « un petit marché pour l’Union
européenne, mais un gros marché (environ 60 % de leurs achats de
bois exotiques) pour la France du Sud. » Commentaire de Marchés
Tropicaux : « La généralisation de l’offre de produits semi-finis ou finis
entraînera une certaine homogénéisation des produits et donc des
prix, introduisant une transparence accrue dans cette filière difficile à
pénétrer. » Belle litote !
Quant au commentaire sur la « RC Congo » (sic), il est assez révélateur. Si, pour des raisons peu claires, l’interviewé avait absolument
besoin d’une référence américaine, « Chicago » ou « le Wild West »
auraient largement suffi. Il est vrai que les Congolais et les résidents
noirs du Bronx ont aussi en commun la couleur de leur peau…
Le néocolonialisme qui vassalise le continent africain, au plus grand
profit des marchands comme Thierry Meha, explique en grande partie
la rapide criminalisation de ses filières les plus rentables. Osera-t-on
dire de Sète, la ville portuaire de « la France du Sud » au top
européen des importations de bois libérien, qu’en ce domaine « c’est
la Sicile » ? Et dans certains de ses cantons, le vote Le Pen a atteint
32 % au 2e tour des élections présidentielles de 1982. – Arnaud
Labrousse/FXV]
« Nous discutons avec nos amis américains et anglais sur ces
sujets-là. Il y a plusieurs scénarii envisagés : une solution
politique avec et une autre sans Taylor. Nous pensons que la
meilleure solution politique est celle qui fera en sorte que
Taylor, une fois démis de ses fonctions, ne se retrouve pas
dans la brousse à nouveau. Car s’il est à nouveau rejeté dans
la rébellion et qu’il se lance dans la guérilla, je ne vois pas où
est le progrès ». (Maurice PORTICHE, ambassadeur en fin de
mandat de la France au Burkina Faso, in le quotidien burkinabé
Sidwaya, 14/07).
[À la lumière du récent développement de la conjoncture politicomilitaire au Liberia, ces phrases de Portiche , prononcées il y a deux
mois dans le pur style de la langue de bois diplomatique, prennent
aujourd’hui une signification politique claire et limpide : en contrepartie
d’un exil doré et d’un silence de marbre sur toutes les forfaitures
commises au Liberia et dans la sous-région ouest-africaine au cours
de ces deux dernières décennies, Américains, Anglais et Français ont
négocié ensemble la démission de Charles Taylor. Suivant ce plan,
les militants des droits humains qui espèrent l’ultime intervention de la
juridiction internationale (CPI... ), peuvent toujours attendre ou…
courir ! – SMS].
« Le Burkina a traversé une crise socio-politique assez grave.
Il y avait un déficit de dialogue politique entre les ténors des
formations politiques. Je me suis contenté avec beaucoup de
modestie, d’essayer de renouer le fil du dialogue. C’est sans
doute la raison pour laquelle j’ai subi des critiques. Cependant
ce que je retiens, c’est que le dialogue s’est finalement noué.
Les forces politiques burkinabé se sont ressaisies et l’esprit
de responsabilité a prévalu… J’essaie pour ma part, d’entretenir de bonnes relations avec tout le monde. Mon rôle n’est
pas de prendre partie pour telle ou telle formation politique.
J’entretiens des relations égales avec tous les partenaires et
j’ai le sentiment d’avoir accompli mon devoir avec objectivité. »
« La France est un partenaire qui se singularise des autres
par son approche-projet. Les autres pays élaborent une
approche programme, c’est à dire que l’ensemble des projets
est contenu dans le cadre d’un programme et par une approche budgétaire indifférentielle. Pour ce qui nous concerne,
nous faisons de l’aide-projet. Or l’aide projet permet de
contrôler et de suivre à la trace chaque franc du contribuable
français que nous mettons dans un projet [sic !]. Par conséquent, il n’y a aucune possibilité d’évaporation ».
« Personnellement, j’ai tout fait depuis mon arrivée à
Ouagadougou, pour faciliter l’attribution des visas dans le
respect des lois de la République française… Statistiquement,
d’année en année, le consulat de France délivre plus de
visas. Entre 2001 et 2002, c’est plus de 20% de visas supplémentaires qui ont été délivrés. Pour la période 2002-2003,
nous avons dépassé les 20% d’augmentation par rapport à
l’année précédente. La relation franco-africaine étant ce qu’elle
est, certains Africains estiment légitime et normal d’aller en
France sans visa. Certains se présentent au guichet avec des
Billets d’Afrique et d’ailleurs
dossiers incomplets et veulent un visa. Je passe mon temps à
indiquer aux uns et aux autres la démarche à suivre. ». (Le
même, in Sidwaya, 14/07).
[En fin de quatre années de mission au Burkina, l’ambassadeur-“gouverneur” nous dresse un bilan avantageux de son action dans les
colonnes du quotidien d’État Sidwaya (« la vérité est arrivée » en langue
mooré, ça ne s’invente pas !), au cours de deux heures d’interviewmarathon.
Les démocrates burkinabè qui ont suivi et subi de façon quasipermanente ses agissements pro-Compaoré, les nombreuses ONG
françaises présentes au Burkina qui constatent au quotidien le
gaspillage impuni de l’aide publique française dans les banquets et
autres orgies des dignitaires du pouvoir de Ouagadougou, les milliers
de citoyens burkinabè à qui le Consulat de France a opposé un refus
catégorique de délivrance de visas après d’énormes frais engagés
dans des dossiers et procédures diverses, tout ce beau monde pourra
apprécier ces “vérités de Portiche”.
En faisant une lecture croisée de Dîner de sous (un brûlot qu’avait
écrit, à la grande joie des Burkinabè, le même diplomate au cours de
l’été 2001 pour dénoncer avec véhémence et sans fioritures la
corruption et les méthodes peu démocratiques du régime Compaoré)
et cet interview-bilan réalisé le 27 juin dernier, on est saisi d’un
malaise profond... heureusement vite transformé en une conviction de
combat : il n’y a aucun sursaut salvateur à espérer d’un serviteur zélé
du système françafricain. – SMS].
« Pasqua n’est nullement impliqué dans l’affaire [Alègre] ; en
outre, les affaires africaines ne sont pas encore arrivées dans
e
le dossier. » (M Gilbert COLLARD, le très médiatique nouvel
avocat choisi par le tueur en série Patrice Alègre. Droit de réponse à
Libération, le 08/07).
[Dans un article du 4 juillet pour Libération, Patricia Tourancheau décrivait un bien étrange manège. Lorsque l’enquête sur l’affaire Alègre
s’est élargie à des personnalités toulousaines, l’administration pénitentiaire a transféré un ancien parrain provençal, Raymond Mihière,
de la prison de Villeneuve-lès-Maguelonne à celle de Seysses, près
de Toulouse – dans la cellule voisine de celle de Patrice Alègre,
théoriquement à l’isolement. On a la preuve écrite que Mihière a
communiqué avec Alègre et lui a conseillé de changer d’avocat au
profit de Gilbert Collard, un Pasquaïen notoire. Une fois sa mission
accomplie, Mihière a été de nouveau transféré dans un autre établissement.
Quand Alègre était un important dealer de drogue sur Toulouse,
accessoirement à son rôle de proxénète-assassin, il s’approvisionnait
à Montpellier et au-delà, tandis que l’influence de Mihière s’étendait
de Marseille jusqu’au Languedoc, voire jusqu’à Toulouse. Les réseaux
des deux hommes se croisaient alors probablement. Mihière aura
rappelé l’omertà du milieu à Patrice Alègre – lequel rétracte ses accusations en même temps qu’il appelle Collard.
Un passage de Noir silence (F.X. Verschave, Les arènes, 2000) illustre la
dimension françafricaine de ce parrain : « La fascination qu’exerce le
Cameroun sur le monde français des jeux relève naturellement du
hasard, et du goût immodéré de quelques Méditerranéens pour les
pluies diluviennes de Douala. Le casino du Palm Beach y a attiré
Robert Feliciaggi, le Napoléon des jeux africains, ami de Charles
Pasqua et du parrain corse Jean-Jé Colonna. L’empereur est représenté par deux de ses généraux, Jean-Pierre Tosi et Michel Tomi, du
cercle pasquaïen. L’ancien parrain des quartiers nord de Marseille,
Raymond Mihière alias “le Chinois”, était officiellement résident
camerounais. Pionnier des machines à sous en France, il avait des
intérêts dans la Société camerounaise de l’automatique (sic)... pourvoyeuse de “bandits manchots”. » Avec des fils de ministres. Dans un
régime, celui de Paul Biya, où Charles Pasqua était reçu avec les plus
grands honneurs.
Rappelons que le parquet toulousain, qui a longuement fermé les
yeux sur le “commerce” du tueur en série Patrice Alègre, s’est
toujours opposé au transfert à Paris du dossier d’André Branger, un
coopérant assassiné en Guinée équatoriale. Il a aussi montré fort peu
de curiosité face au “suicide”, à Djibouti, du magistrat coopérant
Bernard Borrel, ouvert à la demande de sa veuve, une juge
toulousaine. Alors, si « les affaires africaines ne sont pas encore arrivées dans le dossier », c’est sans doute que l’on fait tout pour le
tronçonner. – FXV]
N° 117 - Septembre 2003 p. 11
« Ce que nous appelons concussion relève là-bas d’une autre
lecture. Quelqu’un va piquer dans la caisse pour des raisons
auxquelles il ne peut pas se soustraire : le financement de
son clan, de sa tribu. En France on le poursuivrait devant les
tribunaux ; en Afrique il faudrait trouver une autre organisation
judiciaire. » (Michel ROCARD, Cité par Nathalie Raulin et Renaud
Lecadre in Vincent Bolloré, enquête sur un capitaliste au-dessus de
tout soupçon, Denoël, 2000, p. 237. Interview du 21/05/1999).
[Cet increvable sophisme traîne vraiment partout. Il a été ressassé
par les inculpés et les avocats au procès Elf. Il faudrait que Rocard
apprenne – il n’est jamais trop tard pour s’instruire – qu’on ne connaît
pas l’Afrique en papotant dans les salons des requins de la finance,
qui s’engraissent sur l’Afrique, et de leurs amis les politiciens corrompus, qui n’engraissent qu’eux-mêmes, mais en fréquentant des Africains ordinaires. Il y en a… – OT]
« L’indifférence affichée du mandataire néoféodal aux problèmes de la collectivité traduit un paradoxe régulièrement
observé dans nos villages et campagnes où tel Ministre ou
Directeur, dans une glorification d’autosatisfaction, pourrait
avoir un mur mitoyen à une école totalement délabrée. Son
attitude est que les parents ayant des enfants qui vont à cette
école ont l’obligation de contribuer eux-mêmes à la réhabilitation de cet établissement. » (Abissama ONANA, économiste
camerounais, in L’économie néoféodale et l’État corrompu en Afrique,
Yaoundé, Prescriptor 2001).
[C’est bizarre, cet authentique Africain de base a une notion de la
justice assez commune. Il est scandalisé par ce que Michel Rocard
trouve tellement normal en Afrique. Il faut croire qu’ils n’ont pas les
mêmes fréquentations. – OT]
Affaire Elf
« Peut-être les révélations [qu’aurait pu faire Alfred Sirven sur les
destinataires de ses valises à billets] auraient mis à mal cette
République et cette démocratie. Peut-être qu’un jour on rendra hommage à Alfred Sirven de s’être tu. [… Sa cavale lui avait
été] conseillée moyennant un certain nombre d’assurances.
Celle que le mandat d’arrêt ne serait pas exécuté. Le vol des
scellés judiciaires au cœur de la Brigade financière [symbole
d’une capacité à ordonner des actes illégaux jusque dans les
sanctuaires de l’État] ne prouve-t-il pas que l’on pouvait avoir
e
donné un certain nombre d’assurances à Alfred Sirven ? » (M
Pierre HAÏK, plaidant pour Alfred Sirven le 1er juillet. Cité par Libération du 02/07).
[L’avocat plaide l’inviolabilité de la « République souterraine », audessus des lois. En révélant ses turpitudes, on menacerait « cette
République et cette démocratie » officielles. Mais les abominations
commises en Afrique par cette République souterraine montrent qu’au
contraire, ce que nous avons de plus cher, notre dignité même, est
menacée par cette apologie du secret. – FXV]
« [Soit un] voyageur qui débarque dans les réseaux corporatistes d’Elf. Il n’est pas un homme du sérail, il n’est pas une
barbouze, il n’appartient pas à l’énarchie ou au corps des
Mines, il n’est pas d’origine corse". "Pour entrer dans cette
tour de Babel, cette citadelle ésotérique, on est obligé de
e
subir la loi d’airain de la corruption. » (M Alexis ZAITRA, avocat d’Emmanuel Flichy, Cité par Pascale Robert-Diard in Le Monde
du 26/06).
[On ne saurait mieux dire. Toujours au procès Elf, Me Guigui a essayé
d’apitoyer le tribunal sur les malheurs de sa cliente Fatima Belaïd,
répudiée par son époux Le Floch-Prigent et « qui s’est retrouvée du
jour au lendemain contrainte de quitter son appartement de 300 m2,
pour un autre de 171 m2 » (id.). Il y a bien de la misère dans ce
pauvre monde. – OT]
Billets d’Afrique et d’ailleurs
« Tous les permis [… pétroliers d’Elf en Afrique ont été] obtenus
par M. Tarallo. […] Vous avez devant vous l’actif du groupe
e
Elf. […] L’Afrique, ce n’est pas le XVI arrondissement. Les
Africains, ce sont des gens qu’il faut comprendre. [… Les Gabonais] voulaient essentiellement des espèces [… et les Français
spécialement de l’essence]. Ces méthodes ne sont pas morales,
e
[… mais] tout le monde est content. » (M Pierre BENOLIEL,
plaidant pour André Tarallo (GLNF) le 7 juillet. Cité par Libération du
08/07).
[Tarallo s’attachait surtout à « comprendre » la corruptibilité des
dirigeants africains, sélectionnés au départ par Foccart pour leur
« compréhension » des « intérêts de la France ». Il a passé moins de
temps à essayer de comprendre la détresse et l’écœurement des
populations victimes des guerres et de la ruine résultant de ce
mélange de criminalité économique et politique. Cela fait quand même
pas mal de « monde » à ne pas être « content ». – FXV]
Mondialisation
« Vingt-quatre cartels ont opéré [à l’échelle mondiale], pendant
au moins quatre ans, dans des secteurs d’activité des plus
diversifiés (aluminium, vitamines, produits pharmaceutiques,
gros équipement électrique, etc.). L’effet de ces cartels sur les
importations de pays en développement dépasse 81 milliards
d’euros. Le dommage net à l’économie peut être estimé à
hauteur de 20 à 40 % de la valeur de ces importations, soit 16
à 32 milliards d’euros [entre un et deux tiers de l’aide publique au
développement annuelle consentie par les pays riches, où ces cartels
ont leurs bases.] » (Conseil de la Concurrence du ministère
français de l’Économie. Rapport annuel publié le 26/06. Cité par Le
Canard enchaîné du 09/07).
« Pour une poignée de dollars, [...] j’ai vu un chef d’État réputé
intraitable se faire dicter par l’hôte du jour les règles du
protocole, les membres de son gouvernement ainsi que les
représentants du peuple forcés de marcher à la queue leu leu
comme des écoliers débutants pour accéder aux tribunes
officielles, tandis que le ministre de l’Intérieur en personne
devait bander les muscles pour ne pas se faire fouiller comme
un vulgaire malfrat, en terre sénégalaise, par des agents de
police étrangers emmurés derrière leurs lunettes noires,
inscrivant par ce “geste héroïque” son nom sur toutes les
lèvres. ». (Ousseynou KANE, chef du département de philo-
N° 117 - Septembre 2003 p. 12
[Nombre d’Africains, mais pas seulement, ont pu être écœurés par
l’obscénité de cette “visite”, due au seul souci de perfectionner la
nouvelle guerre froide, où l’invité impose lui-même les bonnes
manières par lesquelles le peuple doit l’ovationner. Nous publions
plus largement cette réaction sur notre site http://www.surviefrance.org].
Outre-mer
« Il y a un petit groupe [...] qui s’appelle le FLNKS, qui a été
longtemps une sorte de parti politique puis qui, petit à petit, a
dérivé vers le terrorisme et qui, aujourd’hui, est un groupe
terroriste. Dans votre Lettre aux Français, [Monsieur Mitterrand,]
vous disiez : « Depuis sept ans que je le rencontre, Monsieur
Tjibaou ne varie pas, c’est un homme que je respecte ». Eh
bien voilà notre différence : moi je ne respecte pas quelqu’un
qui est devenu un terroriste et je ferai tout pour que ce groupe
terroriste soit réduit... ». (Jacques CHIRAC, alors Premier
ministre et candidat, débat d’entre deux tours des présidentielles,
28/04/1988).
[Le Canard Enchaîné (30/07) nous rappelle cet avertissement proféré
un semaine avant Ouvéa. Les USA n’ont pas le monopole de la “lutte
contre le terrorisme”... – PC].
« [J’appelle à] remplir un devoir de mémoire [...quinze ans après
la tragédie d’Ouvéa, et à] construire un avenir de paix [en
Nouvelle-Calédonie... ]. Nous avons ici à remplir un devoir de
mémoire à l’égard de tous ceux qui ont été victimes des événements qui ont frappé cruellement la Nouvelle-Calédonie, la
province des Iles et plus particulièrement Ouvéa [...]. Nous ne
devons pas oublier ce qui a été, pour tous, une tragédie. Nous
devons ensemble nous mobiliser pour ne plus jamais
connaître la violence et pour construire un avenir de paix et de
développement. ». (Jacques CHIRAC, lors d’une visite à la tribu
de Luecilla sur l’île de Lifou, in Le Monde du 25/07).
« Le Chirac des essais nucléaires n’est pas le bienvenu. Le
Chirac du massacre de la grotte d’Ouvéa n’est pas le bienvenu. ». (Gérard JODAR, président du syndicat USTKE, in Libération du 24/07).
sophie de l’Université Cheikh Anta Diop, à Dakar, in Walfadjri, 14/07).
À FLEUR DE PRESSE
Françafrique
http://www.republicoftogo.com/fr, 10 ans ça suffit !, été
2003 : « Depuis 10 ans, les Togolais souffrent. Depuis 10 ans
l’Union européenne a stoppé sa coopération économique
avec le Togo. Il est temps que l’Union européenne et le Togo
renouent une relation de confiance. Priver le Togo d’aide,
c’est d’abord priver les Togolais. Priver le Togo d’aide, c’est
handicaper le développement de la sous-région ».
[Dans cet appel lancé par le site gouvernemental, il conviendrait de
remplacer « depuis 10 ans » par « depuis 36 ans », la durée du règne
d’Eyadéma. Le développement de la sous-région n’a pas été plus
handicapé cette décennie que les trois précédentes. Depuis les
manifestations, au début des années 90, du peuple togolais pour
s’émanciper de la dictature qui le tient sous ses bottes, l’Union
Européenne a cessé de participer au verrouillage dictatorial. Espérons
en sa persévérance. – PC].
AFP, Gnassingbé Eyadéma signe un nouveau bail de cinq
ans, 20/06 : « L’opposition a crié à la fraude, au bourrage
d’urnes, tandis que d’autres organisations, telles l’Organisa-
tion internationale de la Francophonie (OIF), ont jugé le
scrutin globalement correct à l’aune des consultations africaines. »
[Par ce trait de racisme ordinaire, l’Organisation internationale de la
Francophonie est bien la voix de son maître, Jacques Chirac. Peutêtre aussi l’AFP, qui fait cette remarque sans le moindre commentaire ! Rappelons qu’en 1986, l’actuel président français avait estimé
que « l’Afrique n’est pas mûre pour la démocratie ». « A-t-elle jamais
été mûre pour la dictature ? », lui rétorquait le Prix Nobel de littérature
nigérian Wole Soyinka. En 1999 encore, Jacques Chirac s’esclaffait :
« Il faut bien que les dictateurs gagnent les élections, sinon ils n’en
feront plus! » Les Togolais, Camerounais, Gabonais, Congolais,
Tchadiens, Djiboutiens, Mauritaniens, etc. ne trouvent pas vraiment
drôle ce trait d’“humour” venant du parrain de leurs dictateurs.
Le 3 juillet, le quotidien gouvernemental Togo-Presse annonçait que
l’Agence française de développement allouait 6,3 millions d’euros
pour l’amélioration de l’éducation dans le secteur de Kara, le fief du
“président” Eyadéma. Ce dernier gaspille tellement l’argent public qu’il
ne peut même pas assurer convenablement l’éducation des enfants
de son village (il préférait aussi les laisser s’abrutir dans sa Garde).
On est en plein Moyen-Âge, avec un Chirac faisant une aumône à un
Billets d’Afrique et d’ailleurs
féodal qui a bien maté ses manants, l’AFD servant de « caisse noire ». –
FXV]
Affaire Elf
Le Nouvel Observateur, Éva Joly contre l’argent noir, 19/06
(Marie-France ETCHEGOIN) : « Depuis des décennies, une
machine à pots-de-vin turbine à plein régime au Gabon, au
Congo, au Nigeria, au Cameroun ou en Angola. Dans la plus
parfaite organisation, avec la même routine qu’un impôt. […]
C’est sur cette corruption “licite” (qui exigeait, selon le substitut Hervé Robert, que ceux qui en sont chargés soient d’une
scrupuleuse honnêteté) qu’est venue se greffer la corruption
“privée” des anciens responsables d’Elf. […] Ils ont posé leurs
tuyaux de dérivation sur le pipe-line central. Sur les commissions, ils ont pris leurs “rétro-commissions”. Les seules jugées
lors de ce procès. »
[Le parquet fait preuve lui aussi de racisme ordinaire, en croyant que
l’on peut mettre en place un gigantesque système de corruption où les
Noirs seraient tous achetés et les Blancs « scrupuleusement honnêtes ». Heureusement, il n’en est rien : dans toutes les civilisations,
la préservation du bien public suppose des garde-fous, des contrôles,
des contre-pouvoirs, des sanctions. Si l’on fait sauter tout cela, si l’on
bétonne de secret la gestion de l’argent public, les Le Floch, Tarallo,
Sirven – tous ces représentants raffinés de la « civilisation occidentale » – ne se montrent pas moins vulnérables que les autres. – FXV]
Libération, “Marie-Antoinette, elle a pris combien ?”, 26/06
e
(Karl LASKE) : « M Pierre-Olivier Sur […] rappelle la “vie de
roman” de [son client André] Guelfi, l’autodidacte, […] “toujours
prêt à servir la France” ainsi qu’en ont témoigné plusieurs
patrons de l’armement. […] “Il est incroyable”, dit l’avocat.
Avant le procès, Guelfi lui a demandé à quoi ressemblait la
salle d’audience. On dit que c’est là qu’a été jugée MarieAntoinette, a raconté l’avocat. Qui ça ?. Vous savez, la femme
du roi… Et elle a pris combien ?, a demandé Guelfi. D’un
geste de la main, l’avocat a fait le signe de la guillotine. C’est
pas bon pour nous, ça…, a conclu Guelfi. »
[Le sourire du mois… Relevons au passage que la meilleure façon de
« servir la France » est toujours pour certains de vendre des armes
avec 30 à 70 % de commissions et rétro-commissions. – FXV]
Impunité
Le Canard enchaîné, Comment la Défense a repêché les
gradés de l’arsenal de Toulon, 02/07 (Brigitte ROSSIGNEUX) :
« Les gendarmes Jodet et Calliet, qui avaient eu le mauvais
goût de mettre au jour les malversations en tout genre de
l’arsenal ce Toulon, [… pour un montant supérieur à 150 millions
d’euros, avaient été] mutés d’office et bloqués dans leur avancement. [Ils] ont, depuis, gagné tous leurs recours contre la hiérarchie militaire.
[… Mais] ce que les enquêteurs et magistrats de Marseille
qualifient de plus gros dossier (75 tomes) d’“escroquerie en
bande organisée” […] connu à ce jour dans les armées n’a en
fait donné lieu à aucune sanction administrative contre les
gradés de l’arsenal. Mieux, la plupart d’entre eux ont bénéficié
de promotions flatteuses. Pourtant, 17 officiers généraux sont
mis en examen. […] Le procès qui s’ouvrira à l’automne, et
dans lequel le ministère de la Défense n’est pas partie civile,
portera sur le seul prêt illégal de main d’œuvre. Des pans
entiers de l’enquête, notamment tout le système de surfacturation dans la passation des marchés, ont été abandonnés.
[…] Le Direction des Constructions navales (DCN) qui contrôle
l’arsenal de Toulon, transformée en société anonyme, […] est
renflouée […] de 560 millions d’euros. [… Avec le même]
patron : Jean-Marie Poimbœuf. »
N° 117 - Septembre 2003 p. 13
[Cet exemple parmi tant d’autres d’impunité de la grande corruption,
avec les encouragements du gouvernement, ne concernerait pas tant
nos Billets d’Afrique si le noyau des corrompus n’appartenait à la
Grande Loge Nationale Française (GLNF), grande maîtresse de la
Françafrique. Pour exonérer en partie les généraux mis en cause, il
se dit qu’une partie de l’argent détourné aurait servi de caisse noire à
des opérations militaires parallèles. Ce n’est guère plus rassurant. À
propos du Rwanda, Jean-François Bayart évoquait, dans « l’armée
française, […] toute une circulation d’argent […] qui n’est pas
contrôlée. Cet argent sert à financer des opérations dont nous
n’avons pas la moindre idée. »
À noter que, comme dans l’affaire Alègre ou celle des disparues de
l’Yonne, il existe des gendarmes qui s’obstinent à vouloir faire
respecter les lois de la République. Le moins que l’on puisse dire est
qu’ils n’y sont pas vraiment encouragés. – FXV]
L’Humanité, Justice. Le procureur, le ministre et autres choses
embarrassantes, 30/06 (Philippe JÉRÔME) : « Le rapport de
l’Inspection générale des services judiciaires (ICSJ) sur les
dysfonctionnements au palais de justice de Nice […] se veut
accablant pour… [le procureur] Éric de Montgolfier. [… Ses] recommandations ont provoqué un tollé parmi les citoyens qui ne
désespèrent pas de voir Nice […] réintégrer complètement la
République. […] Le bâtonnier de l’ordre des avocats, Jacqueline Marro, se déclare […] “catastrophée et désabusée”. […]
Cet hiver, revenu précipitamment du Maroc où il se cachait,
un demi-doigt en moins, Ulrich Benamar, un escroc qui grenouillait dans certains milieux politiques et industriels de la
Côte d’Azur vidait son sac, pendant dix heures d’horloge,
dans le bureau du procureur. [… Cela a] déjà conduit à la mise
en examen de dirigeants de Spada, une grosse entreprise
niçoise de BTP. Mais le gros scandale serait à venir. Benamar, qui était également “rapporteur d’affaires” pour le Crédit
municipal de Nice, a accusé cet établissement qui est théoriquement un mont-de-piété [prêteur sur gages aux habitants dans
le besoin], d’avoir consenti à cinq cents personnalités au moins
[…] des prêts jusqu’à 75 000 euros chacun, dont certains n’ont
été, selon lui, jamais remboursés. […]
Le Crédit municipal de Nice aurait dû, depuis longtemps,
attirer l’attention de la justice. Voilà des années qu’un citoyen
niçois, Patrick Kaïbi, dénonce les pratiques incontrôlées de la
direction de la CARSAN, une caisse mutuelle d’avocats où
circule énormément d’argent et qui a ses comptes au montde-piété niçois. Mais pour avoir posé les yeux où il ne fallait
pas, Kaïbi, qui en a été le comptable […], et son épouse, déléguée syndicale [… de] l’office HLM de Nice, ont été littéralement persécutés : menaces de mort, agressions, saisies, une
vingtaine de procès à propos d’un prêt de 23 000 francs. [… Il]
a été abusivement placé en garde à vue en octobre dernier.
Avec, de plus, l’[énorme] affaire des marchés publics [truqués]
de la ville de Nice, […] il y a donc du grain à moudre pour un
magistrat républicain. Cela tombe bien : Éric de Montgolfier,
refusant toute mutation ou démission forcée, a décidé de
rester à Nice. »
[Là encore, les principaux acteurs de ces pratiques scandaleuses et
impunies (il n’y a pas que dans le régime camerounais de Paul Biya
que les personnalités les plus en vue se sont octroyés des prêts qu’ils
ne remboursent jamais) appartiennent à la GLNF. Le procureur ne se
cache pas d’affronter leur cabale. Qui rencontre manifestement la
faveur de la haute hiérarchie judiciaire mitonnée dans la durée par le
“cabinet noir” de Jacques Chirac. Ce dernier n’avait-il pas transformé
Paris, sa région, et les ex-colonies françaises en une méga-chaîne de
“monts-de-piété” ? – FXV]
Monopoles
Le Canard enchaîné, La transparence transgénique de plus
en plus opaque, 25/06 (Jean-Luc PORQUET) : « L’opacité sur
les OGM s’organise. […] La Commission du génie biomolécu-
Billets d’Afrique et d’ailleurs
laire […] joue un rôle stratégique : c’est là que sont débattues
les autorisations d’essais d’OGM en plein champ […et] de
commercialiser de nouveaux OGM. […] Depuis le 10 juin, […] la
communication au public [… des comptes-rendus de ses réunions
est] susceptible de poursuites pénales. […] Il arrive en effet
qu’en réunion des membres demandent que des tests toxicologiques supplémentaires soient effectués […] et que cela soit
refusé. Désormais, le citoyen ne sera pas informé […] que des
critiques ont été portées contre la fiabilité des contrôles sur
les OGM qui vont être lâchés dans la nature.
[… De surcroît,] voilà un an et demi que deux postes, celui du
représentant des consommateurs et celui des associations de
défense de l’environnement, sont vacants. Personne au
ministère ne s’est soucié de les nommer : ça fait deux
emmerdeurs de moins. Autre gag : c’est à l’entreprise qui
demande l’autorisation […] qu’est réservé le privilège de choisir le rapporteur (sur une liste de trois personnes proposées
par le secrétaire de la commission). […] Seul ce rapporteur est
rémunéré. […] En général, seul le rapporteur dispose d’un
laps de temps suffisant […] pour étudier à fond le dossier. […]
José Bové est sous les verrous, l’information sur les OGM,
elle, est cadenassée. »
[Bref, en France aussi le lancement des OGM dans la nature puis
dans le commerce relève d’un statut s’approchant du “Secret Défense”. Cela confirme qu’il s’agit bien de guerre économique, d’armes
d’un nouvel impérialisme destiné à racketter, par le monopole de
semences standardisées protégé par la “propriété intellectuelle”, tous
les paysans et par conséquent tous les consommateurs de la planète.
La très grande majorité des uns et des autres sont au Sud, et ils n’ont
pas besoin de cet “impôt” supplémentaire.
Qui dit « armes de guerre », dit relégation du principe de précaution
– et d’un José Bové qui s’est trouvé l’incarner. Comme pour le
nucléaire civil, dont on sait qu’il a couvert l’effroyable expansion du
nucléaire militaire (cf. Dominique Lorentz, Affaires atomiques, Les
arènes, 2001), ce développement forcené des OGM est placé sous le
signe d’une irresponsabilité belligène qui devrait inquiéter jusqu’aux
scientifiques. D’ailleurs, plusieurs centaines d’entre eux ont réclamé la
libération de José Bové.
Dans un autre article daté du même jour, Jean-Luc Porquet
observe : « lorsque les troupes de la très chiraquienne FNSEA saccagent deux entrepôts de viande à Fougères en octobre 2001, faisant
plus de 10 millions de dégâts, […] Claude Guéant, préfet de l’époque,
a fait rembourser ces dégâts par l’État. Claude Guéant, qui est
aujourd’hui directeur de cabinet de Sarkozy… », le ministre de
l’Intérieur qui a fait arrêter Bové comme un dangereux terroriste,
tandis que les patrons de la FNSEA ou de sa branche jeunes, le
CNJA, finissent ministres (François Guillaume et Christian Jacob).
À quoi cela sert-il de se lancer dans cette « guerre des OGM »
puisque, avec ces armes-là, elle est perdue d’avance face aux ÉtatsUnis. La France et l’Europe sont-elles prêtes à faire comme George
W. Bush, à conditionner l’accès d’un pays aux 10 milliards de dollars
promis contre le sida à… l’acceptation des OGM ? (Libération, 25/06).
Il y a bien un moment où l’on se rendra compte que le respect d’un
droit international équitable et une économie fondée sur la réciprocité,
plutôt que sur l’arbitraire unilatéral, sont une exigence absolue de
survie. – FXV]
N° 117 - Septembre 2003 p. 14
La Lettre du Continent, Le jackpot africain d’Air France,
26/06 : « L’Afrique est une super tirelire pour Air France qui
est, sur plusieurs destinations, en situation de monopole. Les
prix des billets défient toute concurrence et sur les lignes
“pétrolières” de la côte, c’est le nirvana… La part réelle de
l’Afrique dans le résultat net global de la compagnie est
quasiment “Secret Défense” ».
Mercenaires
Le Monde Diplomatique, La nébuleuse des mercenaires
français, août 2003 (Barbara VIGNAUX et François DOMNGUEZ) : « L’origine militaire des mercenaires français est à la
source de leurs relations ambiguës avec les services spéciaux et de renseignements hexagonaux. [...] Certains mercenaires ne peuvent rien faire sans en référer à leur service
d’origine.
Le recours à des soldats “privés” présente, pour l’État, deux
avantages majeurs. Il s’exonère de tout contrôle démocratique, sans risque de froisser l’opinion publique. [...] Aussi les
protestations de bonne foi des responsables politiques “ne
dupent-elles personne”, déclare un ancien cadre de la DGSE.
Or, les choses semblent s’être un peu gâtées. “À l’époque
du Tchad, il y avait des mercenaires dont on connaissait la
compétence professionnelle. On avait confiance en eux.
Aujourd’hui, certains sont incontrôlables” [...] “Ils ne font qu’une
mission ou deux, puis racontent tout à tout le monde. L’État a
une peur bleue des types incontrôlables” [...]
À Paris, ces Français seraient entre 80 et 100 à exercer une
activité mercenariale régulière. [...] L’extrême-droite s’y trouve
la mieux représentée, le Front National étant une composante
parmi d’autres, aux côtés d’Occident ou du royalisme. [...]
Entre deux missions, les mercenaires font aussi du gardiennage, à l’étranger ou en France, pour des entreprises de sécurité. [...] En France, un certain nombre d’agences spécialisées
constituent de véritables plaques tournantes pour obtenir ce
type d’emploi [de mercenaire]. Les plus connues se défendent
d’entretenir ce genre d’activité, mais la frontière reste floue
avec les sociétés militaires privées. “Il ne faut pas se voiler la
face, tout le monde “fait du vert” (pour symboliser le recours à
la force et en référence à la couleur du treillis) avec l’aval du
pays d’intervention. »
[Billets avait déjà signalé que la loi du 3 avril dernier, réprimant soidisant le mercenariat, n’avait d’autre but que de décourager les
mercenaires un peu trop tentés de s’émanciper. Mais en aucun cas,
pour l’État, de se priver d’y avoir recours... Le lien entre mercenaires
et extrême droite est une longue tradition, du GUD à l’OAS, en
passant par le service d’ordre du Front National et la répression
syndicale. La “sécurité” est un monde aux frontières floues. Derrière
les chartes d’éthique et la respectabilité que veulent se donner les
nouvelles officines de sécurité, la réalité penche vers un continuum
qui mêle la protection et l’intervention militaire. – PT].
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Néant ce mois-ci.
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